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Pour contrer l’extrême droite, il nous faut rêver grand
En réaction au succès de l'article de Rob Grams consacré à ce que Marine Tondelier incarne politiquement – une écologie bourgeoise essentiellement compatible avec le macronisme – des centaines de ses partisans sont venues nous accuser de “faire le jeu de l'extrême droite”. Face au péril du RN, très haut dans les sondages, l'extrême-droitisation du débat public et, c'est nous qui l'ajoutons parce que ces gens le passent généralement sous silence, le déjà-là fasciste en France, il faudrait faire bloc “à gauche” et s'abstenir de toute critique sur la complaisance de certains de ses candidates et candidats avec le capitalisme ou la pensée dominante. J'irai droit au but : je pense tout l'inverse.
27 octobre 2025 | tiré du site Frustrations
https://frustrationmagazine.fr/contrer-extreme-droite
Je crois que cet argument, utilisé parfois de mauvaise foi pour nous silencier, parfois de bonne foi face à une inquiétude réelle, doit être retourné : c'est parce que le fascisme est présent tout autour de nous qu'il faut redoubler d'exigence envers ce qu'il est convenu d'appeler “la gauche”. Ce terme regroupe en théorie les partisans de l'égalité, de la liberté et de l'acceptation des différences mais dans les faits des partisans du capitalisme et des gens qui pensent qu'il faut en sortir. Le meilleur antifascisme possible c'est l'existence d'une gauche anticapitaliste décomplexée, qui ne s'excuse pas de l'être, qui décrit le réel dans des termes clairs, qui n'a pas peur de dire “bourgeois”, “capitalisme”, “colonialisme” et “patriarcat”, et qui prône une rupture avec le désespérant système actuel. Si l'on se replie au contraire sur un consensus mou autour du plus petit dénominateur commun, si l'on ne propose que des micro-mesures ou pas de mesures du tout, pour espérer ne pas se marginaliser dans un débat public tiré artificiellement mais efficacement à droite, alors nous disparaitrons. Face à l'extrême droite qui dessine un puissant cauchemar, il nous faut rêver grand, très grand.
Déplacer la fenêtre d'Overton à gauche, mode d'emploi
“Ce que désigne la fenêtre d'Overton, nous dit Clément Viktorovitchttps://www.rtl.fr/actu/politique/z...h, c'est l'ensemble des opinions qui sont considérées comme dicibles, acceptables au sein de l'opinion publique. L'ensemble de ce que l'on peut dire en tant qu'acteur du débat public sans être immédiatement frappé d'opprobre, sans être immédiatement renvoyé au banc du débat public. Et donc, toute l'idée de cette fenêtre, c'est qu'elle est dynamique, elle s'élargit, elle se contracte, elle se déplace.”
La fenêtre d'Overton s'est déplacée à droite, je n'apprends rien à personne. C'est particulièrement le cas sur les questions d'immigration et sur les questions socio-économiques. Vouloir accueillir dignement les étrangers en France fait de vous une personne terriblement d'extrême gauche et imaginer la nationalisation de certains secteurs clefs de l'économie – idée absolument centrale voire consensuelle après la Seconde Guerre mondiale – vous place dans le camp des extrémistes. Le centre lui-même s'est déplacé à droite, si on l'identifie à Macron, qui est un homme profondément réactionnaire et hostile à la démocratie.
Face à ce phénomène, que faire ? Des politiques qui n'ont qu'une vision électoraliste de leur rôle, c'est-à-dire qui estiment que, dans l'intérêt de leur boutique, il faut obtenir le plus de voix possibles, vont suivre la direction du déplacement de la fenêtre d'Overton, en défendant, quand ils sont de gauche, des propositions de plus en plus timorées voire en adoptant des idées de droite pour espérer gagner des voix du côté de cet électorat, comme l'a fait le “communiste Fabien Roussel” en parlant d'assistanat et en critiquant le RSA. C'est un cercle vicieux : ils contribuent à déplacer la fenêtre à droite puisqu'ils effacent les propositions de gauche où les ramollissent.
Pour ramener la fenêtre d'Overton à gauche, c'est basique mais pas grand-monde ne le fait, il faut, au moins, tenir ferme sur ses positions et, au mieux, investir des idées et des mesures encore plus à gauche.
Or, pour ramener la fenêtre d'Overton à gauche, c'est basique mais pas grand-monde ne le fait, il faut, au moins, tenir ferme sur ses positions et, au mieux, investir des idées et des mesures encore plus à gauche. C'est ce que fait une femme comme Sandrine Rousseau sur les questions de société, et qui lui vaut régulièrement des sanctions médiatiques énormes. C'est ce que fait par exemple la France insoumise sur le génocide à Gaza, l'islamophobie et l'immigration en France, et ses membres se font punir par d'intenses campagnes de dénigrement et des accusations répétées, complètement infâmantes. C'est ce que fait Révolution permanente en prenant au sérieux le projet révolutionnaire et en donnant la parole à des figures du mouvement ouvrier qui ne l'auraient autrement jamais. Si ces personnes ne le faisaient pas, le débat public français aurait basculé dans un déni complet du génocide et dans un programme unanime d'arrêt de l'immigration. Car la gauche “molle”, à qui l'on nous reproche de nous en prendre, ne tient ni ses positions, ni, évidemment, ne se bat pour ramener le débat public à gauche. Rob Grams démontre par exemple la façon dont Marine Tondelier s'est souvent pliée aux injonctions politiques et médiatiques sur Gaza, sur les polémiques anti-musulmanes et sur les questions économiques.
Sur ces dernières, la séquence désastreuse qu'il rappelle, où elle déclare, sur la chaîne Twitch de l'Humanité, que se demander si, pour mener une politique écologiste, il faut sortir du capitalisme, c'est “se branler la nouille”, est un terrible point donné à l'extrême droite.
Créer la possibilité d'un futur au-delà des slogans creux
Car l'extrême droite se nourrit de l'idée que rien ne changera jamais. Que notre société fait du surplace, voire régresse, et que le capitalisme est l'horizon indépassable de l'humanité. Ce que le théoricien Mark Fisher appelle le “réalisme capitaliste”, cette idée selon laquelle il est plus facile d'imaginer la fin du monde que celle du capitalisme, permet à l'extrême droite de proposer, elle, un ersatz de changement : “Au moins, si c'est Marine Le Pen qui passe, il se passera des choses.” Vous avez sans doute déjà entendu cette phrase. Elle est inconsciente, irresponsable et terrible, mais elle correspond à des pensées que des gens ont. L'extrême droite trumpiste a provoqué de l'évènement, nous dit Renaud-Selim Sanli dans le passionnant numéro de la revue Trou Noir consacré aux “pulsions fascistes” : “C'est à l'aune de cette perception d'un changement possible que peut être compris le fascisme contemporain : le retour d'une volonté de changement au sein d'un sentiment généralisé de « manque de volonté ».” Et c'est d'autant plus simple que le changement proposé par l'extrême droite vient puiser dans un imaginaire déjà existant : celui de la nostalgie du passé.
Il est beaucoup plus difficile d'incarner la possibilité d'un changement vers un futur désirable parce que le réalisme capitaliste a précisément anéanti l'idée d'un futur possible, hormis celui subi et incontrôlable, nourri par l'idée que l'IA va détruire le travail, que le changement climatique va nous engloutir, etc. : des futurs où nous aurions, en tant qu'humanité, la main, sont nettement moins faciles à concevoir dans les conditions actuelle d'atrophie de notre imaginaire politique par l'idéologie dominante et ses canaux médiatiques.
Le rôle historique du mouvement ouvrier, qui s'est appelé socialisme ou communisme, c'était d'affirmer la possibilité d'un futur où c'est bien l'humanité qui décide, et pour elle-même, en reprenant les rênes de sa vie à ceux qui les détiennent : la classe possédante et ses satellites.
Le rôle historique du mouvement ouvrier, qui s'est appelé socialisme ou communisme, c'était d'affirmer la possibilité d'un futur où c'est bien l'humanité qui décide, et pour elle-même, en reprenant les rênes de sa vie à ceux qui les détiennent : la classe possédante et ses satellites. Cette mission n'est plus assurée par une partie de celles et ceux qui se disent de gauche, et c'est très grave. En disant que parler du capitalisme c'est du “branlage de nouille”, Marine Tondelier évacue cette question. Elle est évidemment loin d'être la seule à le faire : au pouvoir, c'est d'abord le Parti socialiste et l'ensemble des gauches sociales-démocrates en Europe, mais aussi aux États-Unis via le parti démocrate, qui ont mis en scène l'idée qu'il n'y avait qu'une seule politique possible : “l'économie n'est ni de droite ni de gauche, l'économie est”, disait Tony Blair, l'un des nombreux artisans, avec par exemple Lionel Jospin en France, de ce renoncement qui vaut validation définitive du capitalisme et du règne de la bourgeoisie comme seul horizon possible de l'humanité. “Faudra me dire par quoi on le remplace”, dit encore, aux journalistes de l'Humanité, Marine Tondelier à propos du capitalisme.
Face à l'extrême droite, déjà en grande partie au pouvoir (on se tue à le dire mais pour la plupart des influenceurs de la gauche et du centre l'extrême droite est toujours une menace extérieure, à venir), ce genre de phrase est criminelle. Ce n'est pas une simple divergence que nous avons avec Tondelier, Faure et les autres : c'est une accusation que nous portons contre eux et elles, celle de contribuer à faire gagner nos adversaires.
Nourrir la libido, attiser les flammes
De la même manière, si Rob Grams s'en prend aux mots creux et au programme vide du parti écologiste, ce n'est pas par jugement de goût. C'est parce que cette politique politicienne faite de slogans, de bons mots, d'anecdotes, contribue au climat blasant, décourageant et morne sur laquelle l'extrême droite prend racine. L'extrême droite, qui dépasse, rappelons-le, le cadre du parti RN, se nourrit, comme les champignons, des ambiances poisseuses et ennuyeuses de notre vie politique où l'écoeurement succède au dégoût. Les séquences d'affrontements parlementaires, de commentaires de petites phrases, de déclaration de candidatures, ont pour effet de chasser du débat public tout ce qui peut nous tirer vers le haut. “Ça ne m'intéresse pas, je n'ai même plus envie d'en parler”, est la phrase que j'ai le plus entendu lors du vaudeville des négociations qui ont suivi la démission de Sébastien Lecornu.
Or, de juillet à fin septembre, la colère sociale contre le budget de l'ex-Premier ministre a pris tellement de place dans le débat public, en particulier sur les réseaux sociaux mais aussi dans les discussions les plus quotidiennes, qu'elle a débouché sur l'annonce de dates de mobilisations populaires, les 10 et 18 septembre, qui ont focalisé toute une partie de l'attention médiatique. Même les médias mainstream s'y sont mis : invité sur RTL un soir de septembre pour en parler, je constatais que même les journalistes de cour qui se trouvaient sur le plateau vibraient un peu de ce contexte social. Même eux se sentaient un peu emportés par la fièvre qui s'était emparée du pays : envie de prendre aux riches, envie de destituer Macron… L'ensemble du débat public tournait autour de la taxation des riches et de la nécessité de changer nos institutions.
Ce genre de moment est le meilleur antifascisme que nous pouvons connaître. Vous avez remarqué ? Que cela soit en septembre 2025 ou au printemps 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites, le RN était totalement absent. Il attendait que ça se termine, parce qu'il n'a rien à dire quand les vrais problèmes sont aussi clairement exposés : qui donne quoi, qui reçoit quoi, qui décide et comment. Le fascisme ne peut pas répondre à des questions aussi clairement posées, car ses partisans savent que la population, sur ses sujets, penche très majoritairement à gauche : elle est redistributive et elle se méfie du pouvoir. Or, le fascisme est là pour aider la bourgeoisie à augmenter ses profits et il rêve d'autorité et de tyrans. Mais il ne peut jamais amener ses projets frontalement, il a besoin pour cela de moments flous, poisseux, prompts aux polémiques islamophobes, aux disputes politiciennes, aux faits divers montés en épingle.
Que cela soit en septembre 2025 ou au printemps 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites, le RN était totalement absent. Il attendait que ça se termine, parce qu'il n'a rien à dire quand les vrais problèmes sont aussi clairement exposés : qui donne quoi, qui reçoit quoi, qui décide et comment.
Que doit faire la gauche antifasciste face aux moments de mobilisation populaire et de centralité des sujets institutionnels et économiques ? Les prolonger le plus possible, pour faire durer cette imprégnation de nos idées dans le débat public, mais pas seulement : aussi pour faire durer la libido. Car oui, les périodes de mouvements sociaux sont enthousiasmantes : elles ouvrent un possible, une brèche dans la fermeture de l'avenir décrite par Mark Fisher, cette idée que rien ne changera jamais, qu'on est foutu, qu'on n'est que des pions. Il ranime des envies de changements profonds, de révolutions, que cela soit au premier ou au second degré. Il met en scène des puissants en difficulté, des patrons qui racontent n'importe quoi à la télé, un Pierre Gattaz, ex-président du Medef, qui pleure des insultes que sa classe recevrait et un Sébastien Lecornu qui démissionne à peine nommé.
En venant négocier avec un gouvernement pourtant au stade terminal, qui n'avait plus qu'à être achevé par la gauche parlementaire, la gauche modérée – socialiste et écologiste – a rouvert une séquence ennuyeuse, triste et profondément désespérante. La France insoumise, quant à elle, a proposé une destitution présidentielle par voie parlementaire qu'elle était sûre de perdre. Ces partis politiques ont contribué à sortir la politique de la rue pour la ramener dans les hémicycles et les cours de ministères. Après les quelques semaines enthousiasmantes de septembre, celles de mouvements sociaux pas encore massifs mais puissamment soutenus, les partis qui se sont précipités dans de vaines négociations avec Macron sont venus nous rappeler que la politique c'était chiant, que cela ne nous concernait pas, et que rien ne changerait, de toute façon, jamais. Et ils ne l'ont pas fait pour des nobles raisons, pour nous faire obtenir de minces changements, par “pragmatisme”, comme ils disent, car eux n'attendent pas “le grand soir”, on connaît la chanson. Car on sait désormais que la “suspension de la réforme des retraites” n'était qu'un piège dans lequel s'est engouffré le PS volontairement, avec la bénédiction des écologistes et qu'en échange de la fin du mouvement social nous n'obtiendrons rien d'autres que la taxation des apprentis, des malades et des précaires, en lieu et place de celle des milliardaires. Mais parce que ces formations avaient peur de l'arrivée d'élections où elles auraient tout perdu, ou d'une phase de chaos institutionnel dans laquelle elles n'ont rien à dire, car elles ne pensent rien de mal de nos institutions, elles ont préféré cette entourloupe à la chute de Macron.
En déclarant sa candidature à la présidentielle, ou à une primaire de gauche qui n'existe pas, on n'a pas bien compris, Marine Tondelier achève de ramener la vie politique française dans la routine déprimante, consternante et désespérante sur laquelle le désir d'extrême droite prospère.
Donner de la force et du pouvoir
On a reproché à Rob Grams de parler de la veste verte de Marine Tondelier (ce qu'il ne fait que dans une demi-phrase en citant l'article dédié du Monde. Ce serait un peu sexiste et réducteur de parler de son vêtement, non ? Sauf que c'est elle qui en parle constamment. Elle est exposée en vitrine telle une relique durant certaines de ses interventions en librairie. Encore dernièrement dans son livre tout juste publié, elle qualifie cette veste “d'objet transitionnel, comme disent les psychanalystes. L'équivalent d'un doudou pour adultes de gauche angoissés par les législatives en cours” (elle parle des élections de 2024). On ne va pas épiloguer des heures sur cette sortie, même si elle se trouve dans un livre qui a été écrit et relu, mais on peut quand même noter qu'elle traduit une certaine infantilisation de la citoyenneté, réduite à la condition de spectateurs ayant besoin d'être rassurés par des couleurs capables de neutraliser leurs angoisses.
Marine Tondelier est évidemment loin d'être la seule à percevoir les citoyens avant tout comme des électeurs, c'est-à-dire des êtres pas très futés dont la raison et les affects doivent être stimulés par des discours et des attitudes ciblés. La professionnalisation de la politique a créé une classe de politiciennes et de politiciens qui considère les citoyens comme des parts de marché, qu'un marketing basé sur des sondages et des petites intuitions (souvent pas très solides, sur la base de quelques porte-à-porte et deux trois mains serrées “sur les marchés”) permettrait de conquérir. Ce faisant, les politiciennes et politiciens professionnels transforment la politique en marché, où a lieu la rencontre d'une offre et d'une demande. Et comme leur vision de l'offre est largement biaisée par la façon dont elle est présentée par les plateaux TV de milliardaires et par leurs instituts de sondage, ils ne prennent aucun risque à affirmer des idées un peu fortes.
Mais surtout, en transformant le citoyen en consommateur, on l'infériorise. Cette infériorisation des citoyens est un terrain fertile à l'extrême droite, tous les experts du vote RN le disent. Car l'extrême droite arrive et propose aux citoyennes et aux citoyens de leur redonner un peu de puissance. Et pas n'importe laquelle : celle de pouvoir s'en prendre à plus faible que soi, aux “assistés”, aux « cassos », aux étrangers, aux Noirs, aux Arabes… Le pouvoir minable de pourrir la vie aux autres, mais le pouvoir quand même.
Ce n'est pas une simple divergence que nous avons avec Tondelier, Faure et les autres : c'est une accusation que nous portons contre eux et elles, celle de contribuer à faire gagner nos adversaires.
Le mouvement ouvrier mais aussi le mouvement féministe ou LGBT ont encouragé les gens à prendre le pouvoir sur leur vie et sur les institutions. Ces mouvements, que l'on peut classer à gauche mais qui vont au delà de ce que ce terme implique, ont su donner de la force, à travers l'activation de mouvements politiques concrets qui préexistait aux élections qui n'étaient que la traduction institutionnelle d'un rapport de force déjà présent : le mouvement gay avait déjà transformé la société avant que le mariage gay soit voté. Le mouvement féministe a combattu le sexisme au quotidien avant des lois viennent sanctionner ces évolutions. Le Front populaire a dû faire voter au parlement un programme que les ouvrières et ouvriers avaient forgé dans les usines occupées… Les exemples sont nombreux et la grande erreur de la gauche française contemporaine, France insoumise comprise, c'est de prétendre que l'élection, en elle-même, pourra changer nos vies, et que nous n'avons qu'à aimer, soutenir, applaudir, calmer nos angoisses avec un doudou vestimentaire et qu'eux feront le reste. Qui peut croire en cette fable ? De moins en moins de monde, alors il est temps de changer.
Critiquer la gauche pour ses renoncements ce n'est pas faire le jeu du fascisme, au contraire : c'est cesser d'être complaisant envers des forces boutiquières, non réflexives et relativement égotiques qui n'ont décidément aucune capacité de remise en question. Et cette absence de remise en question, que l'on a aussi observée, aux États-Unis, du côté du Parti démocrate qui a eu quatre ans pour empêcher le retour sanglant de Trump et n'en a rien fait, fait partie des causes profondes du développement du fascisme. La gauche qui ne dit plus rien de fort laisse la place à l'extrême droite qui hurle.
Photo de Tijs van Leur sur Unsplash
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Le technomasculinisme comme moteur du néo-impérialisme : la domination sans entraves
Au cœur de l'écosystème technologique états-unien s'affirme une idéologie singulière, à la fois structurante et mal nommée : le technomasculinisme. Derrière les discours sur l'innovation, l'intelligence artificielle et la souveraineté individuelle, se tisse un récit de domination, fondé sur une masculinité hégémonique, blanche et technosavante. Ce récit, loin d'être marginal, irrigue les centres névralgiques du pouvoir américain — de la Silicon Valley à la Maison-Blanche, en passant par le Pentagone. Il opère comme une extension du néolibéralisme états-unien, dans une version dérégulée, extractive et autoritaire, qui écarte la doctrine d'ouverture fondée sur le soft power — promue depuis des décennies — pour lui substituer les seuls moyens du hard power.
Printemps 2025 | tiré du site d'ATTAC-France
https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-42-printemps-2025/dossier-du-chambardement-du-monde-au-chaos-voie-sans-issue/premiere-partie-triste-etat-des-lieux/article/le-technomasculinisme-comme-moteur-du-neo-imperialisme-la-domination-sans
Ce tournant s'inscrit dans un réalignement idéologique plus large, amorcé sous l'administration Trump, puis consolidé par son Vice président, J.D. Vance, autour d'une vision agressive de la souveraineté nationale, de la primauté masculine blanche et du recul des normes démocratiques. Cette dynamique repose sur une critique conjointe de l'État régulateur, des élites progressistes et des institutions du soft power, systématiquement qualifiées de « féminisées » donc selon eux « affaiblies ». À leur place, le technomasculinisme propose un ordre technopolitique alternatif, fondé sur l'extraction algorithmique, la ségrégation eugéniste et la captation des ressources cognitives et reproductives.
Loin d'être un simple avatar idéologique, ce mouvement s'incarne dans des infrastructures concrètes : cryptomonnaies, plateformes d'intelligence artificielle, enclaves libertariennes, neurotechnologies. Il se traduit par une reconfiguration profonde de la souveraineté — déterritorialisée, contractuelle, algorithmique — au service d'une nouvelle caste d'hommes-prophètes, ingénieurs et financiers, qui se vivent comme les architectes supraintelligents d'un ordre post-apocalyptique. Cette dynamique s'articule étroitement à une logique de settler colonialism (colonie de peuplemet) réactualisé, où la conquête de nouveaux territoires — matériels et cognitifs — justifie la dépossession d'autrui au nom du progrès, de la raison ou du salut eschatologique.
Ce texte propose d'interpréter le technomasculinisme comme une idéologie-matrice de la domination contemporaine, au croisement du néolibéralisme, de l'accélérationnisme et du christofascisme. À partir de l'analyse de ses figures, de ses récits et de ses dispositifs techniques, nous explorons les modalités par lesquelles il reconduit, sous une forme mutée, le projet néo-impérialiste de domination masculine et blanche, tout en revendiquant sa légitimité au nom de l'innovation et de la survie.
I. Aux origines du technomasculinisme : rancunes et vénération du QI.
Le technomasculinisme trouve ses racines dans une longue histoire de révolte réactionnaire contre l'égalisation démocratique, débutant avec les transformations économiques et sociales du New Deal et l'abandon de l'étalon standard or en 1971. Ces événements marquent un tournant dans la perception de l'élite économique blanche et masculine, qui vit ces changements comme une perte de contrôle sur un ordre économique jugé naturel. La gestion étatique croissante de l'économie est perçue comme une dépossession de leur pouvoir, notamment dans le domaine financier. L'État social devient dès lors pour cette élite le symbole d'un renversement de l'ordre ancien, permettant la montée des classes populaires et des minorités, tout en affaiblissant la domination des hommes blancs. Ce sentiment de dépossession trouve un écho qui se renforce au fil des décennies, particulièrement dans les années 1970 et 1980, avec l'apparition de think tanks libertariens, de mouvements fondamentalistes évangéliques, et des contre-réformes fiscales.
C'est dans ce contexte que la Silicon Valley se nourrit depuis ses premières années d'idéalisme libertarien. Dans la première phase, les figures emblématiques comme Steve Jobs et Bill Gates ont incarné un modèle d'entrepreneur individuel, voire idéaliste, dont l'objectif était d'apporter des solutions à des problèmes sociaux tout en favorisant l'innovation technique. Cependant, cette vision a rapidement été subvertie par la logique capitaliste dominante, et dans les années 1990, le secteur technologique a amorcé une transition vers des modèles d'affaires. Le passage de la première à la deuxième phase marque la naissance du capitalisme de surveillance : la collecte de données personnelles est devenue la principale ressource générant de la richesse, alimentant une économie basée sur la manipulation des comportements des utilisateurs à travers les plateformes numériques. Cela a permis à des entreprises de constituer des monopoles tout en imposant un modèle économique de réification de l'humain et de hiérarchisation de sa valeur, en fonction de son utilité pour alimenter des modèles de prédiction des comportements. Le 11 septembre 2001 a modifié de manière significative l'usage des technologies numériques, en particulier en ce qui concerne la surveillance et l'analyse des données. Ce tournant a conduit certains oligarques de la Silicon Valley à renouer avec les racines militaristes de l'Internet, en appliquant les principes technologiques de collecte et d'analyse de données à des fins de sécurité nationale. Parmi eux, Peter Thiel, le cofondateur de PayPal, a été un acteur clé de cette transformation.
Ce virage s'est également accompagné d'une obsession portée sur le QI comme marqueur de supériorité, dans une logique eugéniste. Inspirée par des théories controversées, telles que celles avancées dans The Bell Curve (1994, du psychologue de Harvard Richard J. Herrnstein et du penseur libertarien Charles Murray), l'obsession pour le QI a nourri des récits qui favorisent des hiérarchies intellectuelles, souvent en lien avec des idées raciales et socio-économiques. Des initiatives telles que la sélection embryonnaire pour optimiser l'intelligence, défendues par des entreprises comme Anomaly, illustrent cette tendance à une forme d'eugénisme libéral, où l'élite technologique promeut un modèle génétique optimisé au détriment de la diversité sociale. Dans une logique masculiniste radicale, les femmes sont reléguées au statut de ressource génétique, valorisées selon la qualité du “terreau” biologique à partir duquel est extraite la matière première : des individus jugés supérieurs, destinés à faire avancer l'humanité toute entière. Cette vision hétéronormative et transphobe, où les hommes cis s'incarnent dans leur “cerveau-machine” et les femmes cis dans leur “utérus usine”, sert de prétexte pour l'effacement systématique des voix et des perspectives des minorités politiques dans les sphères de pouvoir.
II. Gouverner sans le peuple : cités-mâles, techno-territoires et néo-colonialisme
Vers la fin des années 2010, la Silicon Valley est devenu le laboratoire d'une autre forme d'innovation : celle de la gouvernance fascisante, avec un groupe d'oligarques dont l'ambition allait au-delà de la domination du secteur technologique. Pour eux, la Silicon Valley ressemble à un monde de rêve aynrandien (du nom d'Ayn Rand, philosophe individualiste), où les entreprises ne se contentent pas de jouer selon les règles de la politique. Elles les réécrivent, mettant de côté les processus démocratiques au profit de la règle des entreprises. Financés à hauteur de milliards de dollars, ces acteurs ont cherché à imposer un projet mondial de contrôle, notamment par des innovations comme l'intelligence artificielle (IA), les cryptomonnaies et les DAO (Organisation distribués autonomes). Ce projet s'est développé, en partie, en réaction aux initiatives nationales et supranationales visant à réguler les flux de données et économiques, telles que le Digital Services Act de l'Union européenne ou les discussions internationales sur la régulation des cryptomonnaies. Ces efforts de régulation ont été perçus comme une entrave à la liberté et à la souveraineté des grandes entreprises technologiques, poussant certains oligarques à forger une alternative à ces normes internationales.
Les cryptomonnaies et la blockchain, initialement vues comme des outils d'émancipation financière et de décentralisation, se sont en réalité transformées en instruments de concentration du pouvoir. Ces technologies, loin de favoriser la décentralisation promise, ont permis à une poignée d'acteurs dominants de maintenir leur contrôle sur les ressources économiques. Le modèle de gouvernance qu'elles proposent réinvente la souveraineté en tant que contrat commercial, effaçant ainsi les responsabilités sociales et politiques des États. La souveraineté se trouve redéfinie à travers des mécanismes privés et technocratiques, affaiblissant l'influence des gouvernements nationaux.
Cette dynamique de réappropriation de la souveraineté s'étend au niveau international, où de nouveaux modèles de gouvernance alternative prennent forme. Un exemple frappant est la tentative du projet Praxis d'acquérir une partie du Groenland à travers un fonds opaque basé sur des cryptoactifs, une proposition qui rappelait la tentative de Donald Trump de racheter le territoire en 2019. Derrière cette initiative se cache un projet d'expansion néo-impérialiste, où des zones extraterritoriales et dérégulées deviennent des laboratoires pour des expérimentations techno-financières. Ces projets visent à déplacer la souveraineté hors des cadres nationaux traditionnels, installant des enclaves de pouvoir où la gouvernance est déconnectée des processus démocratiques. Ce phénomène s'inscrit pleinement dans une logique de hard power économique : au lieu d'imposer une domination militaire traditionnelle, il s'agit d'exercer un contrôle coercitif via des mécanismes économiques, financiers et technologiques. Dans ce cadre, la souveraineté est délocalisée et réappropriée par des entreprises qui échappent à l'autorité des États nationaux.
De ce fait, le technomasculinisme s'inscrit dans une tradition plus ancienne, héritée du colonialisme de peuplement et de l'imaginaire du frontier cowboy américain. Ce modèle historique repose sur l'idéologie de l'appropriation de terres considérées comme « vacantes », sur la réinvention permanente du front pionnier et sur l'extermination du vivant jugé “indésirable”. Longtemps légitimée par l'imaginaire du cowboy libre, armé et propriétaire, cette logique de colonisation par peuplement réapparaît sous de nouvelles formes techno financières. La frontière, quant à elle, ne se matérialise plus dans la terre, mais dans le code, et les contrats intelligents agissent désormais comme des frontières virtuelles. Dans cette démarche de souveraineté méta territoriale, où la gouvernance se privatise, de nombreux modèles ont émergé, allant du seasteading aux charter cities, en passant par les patchwork states, network states et freedom cities.
1. Homesteading
Les projets de seasteading et de space-steading s'inscrivent dans une logique idéologique néolibérale et néoréactionnaire des années 1970 et 1980, influencée par des théoriciens comme Milton Friedman et Murray Rothbard. Portées par des figures comme Patri Friedman (ancien ingénieur chez Google et petit-fils de l'économiste Milton Friedman) et Wayne Gramlich à travers le Seasteading Institute fondé en 2008, et financé par Peter Thiel, le seasteading vise ainsi à créer des villes flottantes en haute mer.
En 2017, le Seasteading Institute a signé un protocole d'accord avec le gouvernement de la Polynésie française pour développer un prototype de ville flottante, connu sous le nom de Floating City Project. Ce projet a été confié à la société Blue Frontiers, une spin-off du Seasteading Institute. L'idée était de créer une zone semi-autonome en utilisant des plateformes flottantes financées par des crypto-actifs, avec une gouvernance par l'utilisation d'une cryptomonnaie interne, le Varyon. Cependant, le projet a rencontré des obstacles majeurs, notamment des oppositions politiques locales et une crise des crypto-monnaies en 2018, qui ont conduit à son abandon.
D'autres projets seasteading ont échoué en raison de problèmes logistiques et se sont souvent retrouvés à dépendre de l'aide des États, via leurs moyens de sauvetage en mer, financés par les contribuables. Les mêmes élites qui prônent la création d'espaces à l'abri de l'ingérence publique, se retrouvent à solliciter les ressources publiques pour éviter l'échec de leurs projets. L'idée de vivre en autarcie, coupé de la société globale, reste peu attrayante pour les milliardaires, qui, malgré leur désir d'autosuffisance, sont attachés aux avantages d'une interconnexion mondiale, aux opportunités économiques et à l'influence qu'offre encore le cadre des États-nations. Le space-steading transpose cette logique à l'espace extra-atmosphérique avec des colonies sur Mars. Promu entre autres par Elon Musk et son SpaceX, à son tour, n'a pas fait mieux, avec des obstacles technologiques, financiers et humains. Ces échecs mettent en lumière l'illusion d'une gouvernance déconnectée du réel. De plus, les modèles homesteading dépendent de milices pour assurer leur sécurité. Ce système de contrôle expose une contradiction majeure : dans des espaces où la sécurité et le contrôle sont confiés à des hommes armés, ces dernières pourraient, à terme, se retourner contre les oligarques, pour prendre le pouvoir.
Le développement de ce type de projets démontre la vision accélérationniste du futur des technomasculinistes, où l'effondrement des structures sociales et politiques existantes est perçu comme une étape nécessaire pour créer une société plus performante, régie par les seules lois du marché. Ils s'appuient sur un bunkerisme idéologique, issu de l'imaginaire du “homestead” idéalisé, dans lequel les élites se retirent des sociétés en crise pour créer des zones protégées, débarrassées des régulations et des tensions sociales. Dans ce cadre, le homesteading technologique, qu'il s'agisse de seasteading ou de space-steading, prolonge une vision coloniale où la femme, historiquement confinée au rôle de gardienne de la maison, est reléguée à son “dernier rempart” : un espace domestique où elle est censée assurer la stabilité de l'ordre social, invisible, garante de la reproduction et de la préservation de l'héritage, loin des champs d'expérimentation de gouvernance.
2. Patchwork
Formulé par Curtis Yarvin, proche de Peter Thiel et fondateur de la mouvance néoréactionnaire Dark Enlightenment (Nrx) dans son blog Unqualified Reservations, le modèle "Patchwork" propose une fragmentation du monde en micro-juridictions gouvernées par des CEO-rois. Il s'agit d'une doctrine néocaméraliste (inspirée de la pensée de Thomas Carlyle), qui réclame la suppression de la souveraineté populaire au profit d'une gouvernance actionalisée sur le modèle de l'entreprise. L'appartenance politique est contractuelle et révocable, si tant est que l'on dispose des moyens nécessaires. Patchwork propose ainsi une reconfiguration complète du système international westphalien : au lieu d'États-nations souverains, il imagine un archipel de cités-entreprises indépendantes, en compétition permanente, dirigées par des élites technocratiques non élues. Dans ce modèle, la sécurité est confiée à des entreprises sous contrat, ce qui soulève des préoccupations éthiques majeures concernant l'équité, la responsabilité et la protection des droits individuels, sans aucun contrôle démocratique.
Ce modèle reste, à ce jour, largement théorique en raison de son caractère extrémiste : il exige un renversement complet des institutions et une délégitimation du politique au profit d'une ingénierie autoritaire. Cependant, il fonctionne comme un horizon idéologique cohérent, structurant des stratégies concrètes d'exit, d'enclavement et de captation territoriale. L'acquisition foncière se fait par achat direct, ou par le biais de partenariats immobiliers entre entrepreneurs, promoteurs et municipalités locales fragilisées. La propriété, bien que matérielle, est conceptualisée d'abord comme un droit abstrait, garanti par contrat. Ce modèle est principalement envisagé sur le territoire américain. Ces pratiques affaiblissent les institutions diplomatiques traditionnelles et sapent la capacité de soft power des États-Unis, en remplaçant l'influence culturelle par une influence technique et autoritaire.
Le programme RAGE (Retire All Government Employees), également élaboré par Curtis Yarvin, complète la vision de Patchwork. Là où Patchwork fragmente la souveraineté verticale des États en entités privatisées, RAGE vise à saper horizontalement leur infrastructure administrative. Il propose de démanteler entièrement l'administration fédérale pour la remplacer par une technostructure managériale, fidèle non à une logique de performance et de loyauté contractuelle. Dans cette optique, le pouvoir ne repose plus sur la représentation, mais sur la sélection, et l'autorité politique devient une compétence d'ingénierie organisationnelle. Elon Musk, à travers la création de l'organe DOGE, a illustré certains aspects de cette convergence idéologique en menant une série d'interventions extrajudiciaires visant notamment les départements fédéraux enquêtant sur ses entreprises, comme USAID, ou encore les programmes promouvant l'inclusivité (DEI). Ces actes, n'étant appuyés par aucune légitimité ni mandat institutionnel, relèvent d'une stratégie illégale et autoritaire, brouillant les lignes entre influence d'acteurs non étatiques et pouvoir étatique.
Ce limogeage des fonctionnaires peut également être directement lié au Project 2025, document cadre publié par la Heritage Foundation, et qui a eu une influence notable sur la campagne de Donald Trump en façonnant sa vision d'un gouvernement fédéral plus autoritaire, axé sur l'expansion du pouvoir exécutif. En soutenant des initiatives visant à réduire l'État administratif et à renforcer les prérogatives présidentielles, ce projet a contribué à structurer le discours de Trump, en particulier à travers des figures comme J.D. Vance, qui ont incarné cette vision au sein de la campagne et dans les cercles proches de l'ancien président.
La destruction de USAID et la suppression des programmes DEI ont un impact direct et dévastateur sur les femmes et les minorités, notamment dans les pays en développement. USAID a, par exemple, financé la santé reproductive de plus de 60 millions de femmes dans le monde, et l'accès à ces soins vitaux et à des programmes d'autonomisation pourrait être largement réduit si ces projets sont démantelés. De plus, des millions de femmes dans des pays comme le Soudan du Sud ou l'Afghanistan dépendent des programmes d'aide internationale pour des services de santé, d'éducation et de formation professionnelle. La suppression de ces aides publiques entraînerait un recul significatif dans la lutte contre les inégalités de genre et pourrait accroître la mortalité maternelle et infantile.
En 2019, USAID a financé des projets d'inclusion qui ont permis à plus de 25 000 femmes d'accéder à des rôles de leadership économique. L'effacement de ces structures dans un système dominé par des CEO-rois technocratiques se traduit par un système qui relègue les femmes et les minorités à des rôles subalternes, sans pouvoir d'influence ni accès aux ressources vitales. La suppression de l'aide et des programmes sociaux sous des régimes autoritaires technocratiques pourrait ainsi effacer des décennies de progrès sociaux en matière de droits humains, notamment en matière de genre et d'égalité.
3. Charter Cities
Les Charter Cities, popularisées par Paul Romer, incarnent une vision néocoloniale, où des territoires locaux sont transformés en enclaves autonomes régies par des lois étrangères, principalement issues des pays occidentaux. Ces zones, créées sur des terres jugées « inutilisées », sont censées échapper aux "fardeaux" des structures locales, imposant des normes extérieures pour stimuler le développement. Cependant, ce modèle ignore les réalités sociales et politiques locales, réduisant les populations à de simples ressources humaines au service d'intérêts capitalistes. Fondé sur les principes de la nouvelle économie institutionnelle de Douglass North, selon laquelle les institutions sont les clés de la croissance si elles sont « correctement calibrées », le modèle de Romer propose un gouvernement par charte contractuelle. Cela repose sur le transfert des normes managériales de pays développés, sans tenir compte des dynamiques sociales locales. Ce paradigme technocratique et dépourvu de politique naturalise le déséquilibre Nord/Sud, considérant les sociétés du Sud comme des espaces à réformer selon des principes étrangers. Ce modèle, qui ignore les réalités locales, illustre une arrogance économique : celle qui suppose qu'un modèle uniforme, importé de l'Occident, peut résoudre les problèmes d'autres contextes socio-économiques. En dépit de ses promesses, il reste théorique, n'ayant jamais été mis en œuvre avec succès, illustrant l'échec d'un projet qui perpétue une domination extérieure.
La logique d'intervention des Charter Cities, portée par des structures comme le Charter Cities Institute, se positionne en opposition avec l'approche plus traditionnelle d'agences telles qu'USAID. Alors qu'USAID soutient généralement des projets visant à renforcer les institutions locales, à promouvoir la gouvernance inclusive et à encourager un développement inclusif en collaboration avec les communautés locales, les charter cities favorisent la privatisation de la gouvernance dans des enclaves autonomes régies par des investisseurs individuels. Ce modèle repose sur l'idée que des zones séparées des contraintes politiques locales peuvent offrir des solutions de développement, mais ignore les dynamiques sociales et les structures de pouvoir locales, souvent au détriment des populations autochtones.
Par exemple, dans des projets comme Nkwashi en Zambie ou Enyimba Economic City au Nigeria, les charter cities entraînent la dépossession des terres des communautés locales. Ces projets transforment des territoires en zones d'expérimentation économique au service d'intérêts privés, sans concertation ni considération pour les droits des populations affectées. Ainsi, plutôt que d'encourager un développement participatif et soutenu par des institutions locales, ces projets imposent des normes étrangères qui favorisent l'accumulation de richesse par des acteurs extérieurs, renforçant ainsi une logique néocoloniale de gestion des ressources et des territoires. Ces projets ignorent les besoins et les voix des plus marginalisées, telles que les femmes, réduites à des ressources humaines dans des systèmes économiques étrangers à leurs réalités.
4. Network State
Le concept de Network State, formulé par Balaji Srinivasan, propose de créer une nation à partir d'une communauté numérique unie par des valeurs communes, avant de revendiquer une reconnaissance territoriale. Ce modèle repose sur une vision crypto-libertarienne de la souveraineté, où les États sont remplacés par des corporations régissant des communautés connectées par des flux de données, de capital et d'attention. Ces communautés, initialement virtuelles, cherchent à s'étendre vers des territoires physiques, en acquérant des espaces à l'extérieur des régulations étatiques traditionnelles. Ce modèle, largement soutenu par des figures comme Naval Ravikant, Vitalik Buterin, et des fonds comme a16z (Marc Andreessen, Ben Horowitz), propose une gouvernance décentralisée, mais entièrement communautaire.
Le Network State peut être vu comme une version édulcorée de Patchwork, mais opérant dans les faits selon les mêmes principes de sécession sociale et de privatisation de la souveraineté. En effet, la reconnaissance diplomatique et la souveraineté des Network States seraient établies à travers des accords entre ces communautés, qui pourraient interagir et se reconnaître mutuellement sans l'intervention des États-nations traditionnels. Ces deux modèles visent à fragmenter l'autorité étatique et à transférer le pouvoir à des consortiums d'investisseurs.
Dans cette dynamique, l'Exit, tel qu'élaboré par Albert Hirschman dans Exit, Voice, Loyalty, est dévoyé par Balaji Srinivasan. Hirschman décrivait l'Exit comme une réaction ultime face à un échec systémique, mais dans la vision du Network State, l'Exit devient une stratégie structurelle, une manière systématique pour des individus ayant les moyens financiers de renoncer à leur citoyenneté nationale pour rejoindre une communauté. Ce n'est plus un recours dans un contexte de défaillance démocratique, mais un choix volontaire et organisé. Le Network State mise sur une hiérarchisation des citoyens, où ceux qui ont suffisamment de ressources financières peuvent s'échapper du cadre national pour rejoindre des territoires régis par des entreprises. Dans ce modèle, la loyauté est éliminée, car l'exit prime.
L'exemple le plus emblématique de ce modèle, est en réalité hybride : Próspera au Honduras, un projet qui combine les principes des charter cities et du Network State. Próspera, soutenue par Pronomos Capital (Patri Friedman), aussi à l'origine de Praxis (société qui souhaite acheter le Groenland) et des investisseurs de la crypto-sphère, a été implantée sur l'île de Roatán grâce à la législation ZEDE (Zones d'emploi et de développement économique) du Honduras. Cette législation permet de créer des zones économiques autonomes, régies par des chartes et non par la régulation nationale. Próspera a ainsi été créée en dehors du contrôle de l'État hondurien, ce qui lui permet de définir ses propres lois et régulations, tout en bénéficiant de conditions fiscales avantageuses.
Suite à une mobilisation des villageois voisins, le projet a toutefois suscité une réaction de l'État hondurien, qui a tenté d'abroger certaines des dispositions expansionnistes du contrat. En réponse, les dirigeants de Próspera ont intenté un procès contre le Honduras, réclamant plus de 10 milliards de dollars en compensation pour non-respect des conditions contractuelles. Cette somme colossale représente une menace directe à la viabilité budgétaire du pays, mettant en lumière la violence juridique du modèle : la souveraineté est ici réduite à un contrat, qui peut être attaqué par des fonds transnationaux à travers des procédures d'arbitrage international. Ce type de hard power économique montre comment Próspera utilise les mécanismes juridiques pour forcer l'État à reconnaître la légitimité de ses régulations et à maintenir son modèle de gouvernance.
Un projet parallèle aux principes du Network State, le Highland Rim Project en Tennessee, illustre également l'adoption des principes de sécession sur le territoires des États-Unis. Ce projet, piloté par le pastor Andrew Isker et soutenu par la société New Founding, cherche à créer une communauté fondamentaliste chrétienne en milieu rural, où la gouvernance s'appuie sur des valeurs chrétiennes et une autonomie économique. Comme Próspera, le Highland Rim Project s'attaque aux régulations étatiques et normes sociales, en créant une zone où les lois sont définies par des contrats, une cryptomonnaie et des principes de self governance numérique. Ce projet reflète la vision du Network State appliquée à une communauté religieuse.
5. Freedom Cities
Les Freedom Cities, annoncées par Donald Trump en 2023, et saluées par l'ensemble des acteurs investis dans les modèles de gouvernances technofascisants, incarnent un projet d'urbanisme réactionnaire visant à créer de nouvelles villes sur des terres fédérales. Ce projet s'inscrit dans une logique de white flight, un retrait stratégique des populations blanches des centres urbains vers des espaces homogènes, loin de ce qu'ils perçoivent être des problématiques associées à la déségrégation et à la mixité. Ce phénomène de white flight trouve ses racines dans les décennies passées, notamment après les mouvements pour les droits civiques, lorsque des communautés blanches se sont repliées dans des zones rurales ou suburbaines pour éviter les conséquences de la déségrégation scolaire et des luttes sociales.
Le concept des Freedom Cities s'oppose directement aux villes sanctuaires américaines, qui ont historiquement accueilli les populations migrantes, souvent issues de minorités raciales ou ethniques. Là où les villes telles que San Francisco, New York, Washington D.C ou Los Angeles, tendent à vouloir incarner un idéal de diversité, de protection des droits des immigrés et des minorités, et d'inclusion sociale, les Freedom Cities visent au contraire la création d'enclaves homogènes, basées sur des principes d'exclusion. Elles représentent un modèle de sécession sociale et raciale, où les élites blanches et conservatrices cherchent à se retirer des sociétés diversifiées pour créer des espaces régis par des valeurs réactionnaires.
Ce projet est également nourri par des idéologies réactionnaires comme le Wise Use Movement (qui émerge dans les années 1980) et la Sagebrush Rebellion (lancée en 1979), des mouvements d'extrême-droite qui ont cherché à accaparer les terres publiques et à éliminer les régulations fédérales. Ces mouvements sont directement liés aux industries extractives, cherchant à exploiter les ressources naturelles de l'Ouest américain sans les contraintes des régulations environnementales fédérales. Le Wise Use Movement, qui a gagné en influence dans les années 1990, soutenait que les réglementations fédérales sur l'utilisation des terres publiques empêchaient les industries extractives de prospérer. Il s'agissait d'un mouvement qui voulait limiter les protections environnementales et démanteler les lois fédérales sur les terres publiques pour libérer l'exploitation des ressources. L'acquisition des terres nécessaires à la création de ces Freedom Cities s'effectuerait principalement par la cession de terres fédérales ou la mise en place de zones spéciales à faible taxation. L'objectif est de créer un urbanisme néolibéral exempté de régulations fédérales, où l'impôt fédéral est réduit au minimum, et où la gouvernance est purement contractuelle. Dans ce modèle, les citoyens sont perçus non comme des électeurs, mais comme des consommateurs, et la communauté devient une question de loyauté idéologique et de performance économique.
Les Freedom Cities s'inscrivent dans un cadre idéologique influencé par des mouvements conservateurs et des investissements cherchant à promouvoir une gouvernance décentralisée. Ces villes s'inspirent d'une longue histoire de ségrégation sociale et raciale, où l'objectif est de séparer les élites blanches et conservatrices du reste de la population. Elles deviennent ainsi des havres pour des communautés qui rejettent les principes démocratiques, où la gouvernance est dictée par des idéaux économiques et patriarcaux. Dans ce modèle, les mouvements progressistes sont marginalisés et les minorités politiques réduites à des rôles subordonnés, souvent dans des travaux manuels, sans aucune garantie de protection sociale.
III. Le Armageddon Lobby : quand le Technomasculinisme se conjuge au Christofascisme
L'utopie autrefois promise par la Silicon Valley ressemble aujourd'hui davantage à une dystopie hyper commercialisée, où l'innovation est guidée par le profit plutôt que par le bien public. Les seigneurs de la technologie exploitent l'effondrement écologique, tirant profit de la destruction qu'ils contribuent à engendrer, tout en exacerbant les inégalités et alimentant un cycle de dévastation – un « cercle de l'extinction » – où l'effondrement devient une ressource supplémentaire pour les élites. Dans cette optique, l'eschatologie du technomasculinisme et du christofascisme converge autour d'une vision apocalyptique : celle où le progrès technologique et l'accomplissement d'un mandat divin forment un projet de domination totale du monde, avec pour objectif ultime la fin des temps. C'est ce que le théoricien des médias, Douglas Rushkoff, appelle "The Mindset", un concept également désigné par la chercheuse en informatique Timnit Gebru et le philosophe Émile P. Torres sous le nom de TESCREALisme (acronyme de Transhumanisme, Extropianisme, Singularitarisme, Cosmisme, Rationalisme, Altruisme efficace et Long-termisme). L'idée selon laquelle l'humanité est une étape transitoire, vouée à céder la place à des entités supérieures telles que l'intelligence artificielle (IA) ou des êtres cyborgs devient un principe fondamental du technomasculinisme. L'ascension de l'intelligence artificielle générale (IAG) est ainsi perçue non seulement comme une évolution technologique, mais aussi comme une révélation, un moyen pour une élite éveillée d'être élevée vers les cieux d'une réalité alternative.
Au cœur de cette vision se trouve l'idée d'un salut numérique. Le "Mindset" technomasculiniste prône l'idée que la fin de l'humanité biologique doit être précipitée par un accélérationnisme algorithmique, concept largement détaillé par des figures comme Guillaume Verdon-Akzam (cofondateur du mouvement e/acc) ou Nick Bostrom. Cette vision accélérationniste voit dans l'intensification du développement technologique et de l'IA non pas une menace, mais une opportunité : accélérer la fin des temps pour atteindre un monde où la domination des IA marque la fin de l'humanité biologique.
Le christofascisme contemporain s'appuie sur une vision dominioniste du monde, où l'homme (principalement blanc, hétérosexuel et chrétien) est perçu comme ayant un mandat divin pour dominer toutes les ressources sur Terre. Cette théologie du Dominionisme est particulièrement représentée par la Nouvelle Réforme Apostolique (NAR), un mouvement fondamentaliste chrétien et aconfessionnel fondé par le pasteur pentecôtiste Peter Wagner. Le dominionisme incite ses partisans à la conquête du pouvoir à travers des méthodes calquées sur le marketing multi-niveau. Le mandat des sept montagnes, leur feuille de route incite à evangéliser sur son lieu de travail pour atteindre les sept sommets qui sont la famille, la religion, l'éducation, les médias, les arts et le divertissement, le commerce, ainsi que le gouvernement. L'un des principes de cette conquête du pouvoir est de « faire des nations des disciples », c'est-à-dire que les nations, entendues au sens metaphysique comme littéral, doivent non seulement accepter l'autorité de Dieu, refuser l'influence de Satan (surtout vu comme l'islam dans une perspective de “clash civilisationnel” - Huntington).
À l'instar des christofascistes qui croient que le retour en Terre Sainte précipite la fin des temps, certains mouvements de colonisation par peuplement utilisent le settler colonialism pour préparer un futur dominé par les IA et les élites technologiques. La théologie de prospérité soutient que l'accumulation de richesses est une bénédiction divine et un signe de salut. Cette idéologie justifie l'accaparement des ressources naturelles, l'exploitation des corps et l'accumulation de capital comme des actions pieuses. Les technomasculinistes, dans le cadre de leur expansion de propriétés et de zones exemptées de régulation, rationalisent cette dynamique sous le prétexte que la prospérité matérielle est le résultat d'une intelligence supérieure.
Le modèle de la NAR repose sur une structure en quatre rôles qui permet un grand transfert de richesse, principalement alimenté par l'exploitation des fonds publics et l'élimination des normes. Ce processus de concentration du pouvoir est directement appliqué aux projets technocratiques du technomasculinisme.
Le grand transfert de richesses de la fin des temps est le second pilier sur lequel repose la transformation sociale visée par Peter Wagner, fondateur de la NAR. Le premier pilier étant l'Église sur le lieu de travail, celle ci aurait besoin de bien plus de fonds pour conquérir les « sept montagnes ». Ainsi, un grand transfert de richesses devrait s'opérer dans les derniers temps, les ressources actuellement contrôlées par des systèmes non chrétiens ou antichrétiens étant providentiellement transférées aux chrétiens. Chez les technomasculinistes, ce transfert de richesse ne se limite pas à un processus d'accumulation de capital. Il repose principalement sur le détournement de fonds publics, qui alimente les projets technocratiques.
– Les fournisseurs (comme Larry Page, Peter Thiel et Elon Musk) financent ces projets, mais l'élément clé est qu'ils profitent massivement de fonds publics pour alimenter leurs initiatives, notamment à travers des incitations fiscales, des subventions, et d'autres mécanismes de soutien étatique. Cette dynamique est un exemple de corporate welfare, où les entreprises bénéficient d'aides publiques tout en en privatisant les profits et en socialisant les risques. Selon une enquête du Washington Post, l'empire d'Elon Musk, comprenant Tesla et SpaceX, a reçu plus de 38 milliards de dollars (environ 36,2 milliards d'euros) en contrats, subventions et crédits d'impôt au cours des 20 dernières années. En 2024, les gouvernements fédéral et locaux ont promis au moins 6,3 milliards de dollars à ses entreprises. En facilitant ce transfert de ressources publiques vers des entreprises, ces fournisseurs assurent des profits tout en transférant les risques sur le contribuable, créant ainsi un système où l'État soutient financièrement des projets qui maximisent la richesse d'un petit groupe d'individus.
– Les distributeurs (idéologues comme Curtis Yarvin, Balaji Srinivasan, Nick Bostrom, Guillaume Verdon-Akzam, etc), mais aussi des structures comme Sovereign House, implantée au cœur de Washington, ainsi que des podcasteurs et organisateurs de conférences, jouent un rôle clé dans la diffusion de l'idéologie néoréactionnaire.
– Les directeurs opérationnels (entrepreneurs et responsables de think tanks) appliquent les idées sur le terrain, créant des zones exemptées de régulations où les entreprises gèrent les communautés. Ces zones sont souvent financées par des fonds publics, détournant ainsi les ressources des citoyens vers des projets profitant aux élites technocratiques.
Les managers financiers (comme Marc Andreessen, David Sacks et Gary Tan) coordonnent les investissements et garantissent la pérennité des projets, mais là encore, une grande partie de ces financements provient de fonds publics ou d'incitations fiscales, créant un système où l'argent public finance directement des projets sans bénéfices tangibles pour les populations locales.
IV. Institutionnalisation du milieu radical technomasculiniste
Lorsque plusieurs des principaux dirigeants de la Silicon Valley — Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Elon Musk et Sundar Pichai de Google — se sont alignés derrière le président Trump lors de son inauguration en janvier 2025, plutôt que de voir une alliance fondée sur des intérêts d'entreprises, il convenait d'y décéler les débuts d'une nouvelle union entre le pouvoir industriel et gouvernemental, dans laquelle l'État adopterait une politique industrielle agressive au détriment des normes libérales, et ce, dans une perspective néoimpérialiste impulsée par le milieu radical de la broligarchy, ou technomasculinistes.
Le concept de « milieu radical » développé par Stefan Malthaner et Peter Waldmann offre une perspective pertinente pour analyser l'émergence des idéologies néoréactionnaires qui sous-tendent le technomasculinisme. Appliqué à la Silicon Valley, il permet de comprendre comment des idéologies technocratiques et autoritaires trouvent un terrain fertile dans un milieu social homogène, valorisant l'élitisme intellectuel et la domination technologique. Dans ce contexte, la masculinité hégémonique s'exprime par l'exaltation d'un QI supérieur, considéré comme un critère de légitimité et de pouvoir. À noter que cette expression d'un idéal masculin supraintelligent n'est rien d'autre qu'un détournement d'une vieille rengaine : dans les années 1930, le New Deal, les conseillers de Franklin Roosevelt étaient surnommés « The Brain Trust ». Radicalisé à travers des lieux de socialisation, allant des conférences publiques, aux groupes de discussions en ligne et privés, le milieu technomasculiniste crée ainsi un environnement propice à la diffusion de thèses extrémistes, dont les modèles de gouvernance qui, sous toutes leurs formes, prônent l'apologie de la violence à l'égard des minorités politiques, souvent justifiée par des prétextes eschatologiques. Comprendre ce milieu est essentiel pour appréhender les dynamiques de pouvoir et d'influence qui façonnent la géopolitique à l'ère de Trump 2.0.
L'institutionnalisation de ce milieu radical au sein de l'administration Trump, longtemps confiné aux marges, semble se concrétiser aujourd'hui à travers des figures politiques telles que J.D. Vance et des projets de grande envergure portés par des acteurs comme Donald Trump. En effet, la montée en puissance de Vance, dont la nomination comme colistier de Trump aux États-Unis illustre une transition d'une pensée technomascuine marginale à un acteur politique central. Ce dernier, fort de son soutien stratégique par des figures influentes de la Silicon Valley comme Peter Thiel, bénéficie non seulement de fonds, mais aussi d'un ancrage idéologique dans le néo-conservatisme chrétien et le technomasculinisme .
Les actions d'Elon Musk et l'instauration du Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) ont profondément perturbé le système d'aide international, notamment par la suppression de l'USAID. Sous la direction de Musk, le DOGE a entrepris une réduction drastique des effectifs et des budgets de l'agence, allant jusqu'à éliminer 83 % de ses contrats. Cette initiative a déjà entraîné des conséquences humanitaires majeures qu'on suppose durables, avec les groupes les plus vulnérables, les premiers touchés.
Les déclarations et projets de Trump concernant la colonisation de Gaza et du Groenland sont également révélateurs de cette dynamique. En affirmant, de manière outrancière, la possibilité de transformer ces territoires en une zone économique, au profit d'un développement immobilier libertarien, Trump traduit une vision profondément réactionnaire et néo-impérialiste, où l'expansion capitaliste prime sur les considérations humaines ou géopolitiques. Ce projet s'inscrit dans une logique de gouvernance déterritorialisée, une conception partagée par des idéologues comme Curtis Yarvin, qui n'a pas manqué de réagir élogieusement à ces annonces.
Reconnaître ces nouvelles formes de hard-power au-delà de leur forme grotesque permet une meilleure compréhension des enjeux non seulement climatiques, mais aussi en termes de droits humains, du vivant et du système international fondé sur des règles. Le technomasculinisme, en remodelant la souveraineté et en déstabilisant les structures démocratiques traditionnelles, sert de cheval de Troie à une forme de gouvernance qui privilégie une élite technocratique, financière et souvent déconnectée des réalités sociales. Dans ce contexte, les droits humains sont relégués au second plan au profit de l'accumulation de capital, tandis que les populations les plus démunies se voient dépossédées de leurs droits et de leurs ressources au nom d'un progrès technologique qui les exclut. Ce processus transforme le vivant en une simple matière première, où l'exploitation des ressources naturelles, mais aussi humaines, n'est plus une forme d'externalité négative à gérer, mais le socle de la mise en œuvre de ces idéologies prédatrices. Parallèlement, la réorganisation du système international selon des principes contractuels et déterritorialisés, où le contrat social devient une relation marchande plutôt qu'un pacte fondé sur la solidarité et la justice, érode l'édifice diplomatique traditionnel fondé sur des accords multilatéraux et des droits universels. Ce modèle ouvre la voie à un monde où la loi du marché, plutôt que celle des peuples, devient le principe de régulation. Ainsi, loin de n'être qu'un phénomène marginal, le technomasculinisme représente une menace fondamentale qui pèse sur les principes qui sous-tendent les sociétés humaines modernes, mettant en péril à la fois les idéaux d'équité, la solidarité internationale, ainsi que la préservation des écosystèmes dans un monde de plus en plus fragmenté.
Stephanie Lamy est autrice de Agora Toxica et de La Terreur masculiniste (Éditions du Détour 2022, 2024), chargée d'enseignement de la gouvernance des relations internationales à Sciences Po Toulouse.
Références
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- ? Gagné André. Ces Évangéliques Derrière Trump : Hégémonie, démonologie et fin du monde. Labor & Fides, 2020.
- ? Harrington Brooke. Offshore : Stealth Wealth and the New Colonialism. Norton & Co, 2024. ? Kandel Maya. “La Droite Tech Contre La Démocratie : Comment La Silicon Valley S'est Radicalisée” Mediapart, 6 May 2024.
- Lamy Stephanie. Agora toxica : La société incivile à l'ère d'internet. Éditions du Détour, 2022.
- Malthaner Stefan, Waldmann, Peter, “The radical milieu : conceptualizing the supportive social environment of terrorist groups”, Studies in conflict and terrorism, 2014, Vol. 37, No. 12, pp. 979-998
- Malik Matheo. “Gaza Inc. : L'influence Cachée Derrière Le Plan De Trump | Le Grand Continent ” Le Grand Continent, 7 Feb. 2025.
- Rushkoff Douglas. Survival of the Richest : Escape Fantasies of the Tech Billionaires. National Geographic Books, 2022
- Slobodian Quinn. Crack-up Capitalism : Market Radicals and the Dream of a World Without Democracy. Allen Lane, 2023.
- Slobodian Quinn. “The Rise of the New Tech Right” New Statesman, 13 Sept. 2023.
- Smith, Ben. “The Group Chats That Changed America” Semafor, 28 Apr. 2025.
- Torres Émile P. “The Endgame of Edgelord Eschatology” Truthdig, 26 Apr.
- Troy Dave. “Paranoia on Parade : How Goldbugs, Libertarians and Religious Extremists Brought America to the Brink.” The Washington Spectator, vol. 48, no. 3, May–June 2022, pp. 1–14
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Turquie. Une femme sur huit a déjà été victime de violence physique
Turquie / Kurdistan – Une femme sur huit a déjà subi des violences physiques, d'après une étude récente menée à travers la Turquie, y compris les régions kurdes du pays.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En Turquie, une femme sur huit a subi des violences physiques à un moment donné de sa vie, selon une étude nationalesur la violence à l'égard des femmes, financée par le gouvernement et publiée mardi.
L'« Enquête turque sur la violence à l'égard des femmes » (Türkiye Kadına Yönelik Şiddet Araştırması), menée pour le compte du ministère de la Famille et des Services sociaux, a interrogé 18 275 femmes âgées de 15 à 59 ans à travers le pays entre novembre 2024 et janvier 2025.
La recherche a été menée par l'Institut statistique turc (TurkStat) en coopération avec l'Université de Marmara.
L'étude visait à évaluer la prévalence, les facteurs de risque et les perceptions sociales de la violence à l'égard des femmes, couvrant les formes de violence physique, sexuelle, psychologique, économique et numérique ainsi que le harcèlement.
Selon les résultats, 12,8% des femmes ont déclaré avoir subi des violences physiques au cours de leur vie, tandis que 28,2% ont déclaré avoir été soumises à des violences psychologiques et 18,3% à des violences économiques.
L'enquête définit la violence psychologique comme un abus émotionnel tel que des menaces, des humiliations ou un comportement de contrôle, et la violence économique comme une restriction de l'accès des femmes au travail, à l'argent ou à d'autres ressources financières.
La violence était plus répandue chez les femmes âgées de 35 à 44 ans, 14,7% d'entre elles déclarant avoir été exposées à la violence physique au cours de leur vie.
Les femmes divorcées ont signalé les taux de violence les plus élevés : 62,1% ont déclaré avoir subi des violences psychologiques, 42,5% des violences économiques et 41,5% des violences physiques. Parmi les femmes mariées, 26,4% ont subi des violences psychologiques, 19,9% des violences économiques et 11,6% des violences physiques. Les femmes n'ayant jamais été mariées ont été les plus exposées à la violence numérique (14,2%) et au harcèlement (13,4%).
L'étude a révélé que 62,3% des cas de violence numérique et 39,6% des incidents de harcèlement étaient commis par des inconnus. Les partenaires ou anciens partenaires ont été identifiés comme auteurs dans 15,7% des cas de violence numérique et 32,1% des cas de harcèlement.
Les femmes sans éducation formelle étaient les plus susceptibles d'être victimes de violence économique (31,8%), tandis que les diplômées universitaires étaient les moins susceptibles (8,9%). Parmi les femmes employées, celles du secteur privé étaient les plus exposées : 34% ont déclaré avoir subi des violences psychologiques et 21,1% des violences économiques, contre 31,9% et 10,6% parmi les travailleuses du secteur public.
La violence physique était la plus répandue dans la région de l'Anatolie, dans le nord-est de la Turquie, où 25,9% des femmes ont déclaré en avoir été victimes, contre 8,8% dans le sud-est de l'Anatolie, le taux le plus bas enregistré.
Au cours des 12 mois précédant l'enquête, 11,6% des femmes ont déclaré avoir subi des violences psychologiques, 3,7% des violences numériques, 3,2% des violences économiques et 2,6% des violences physiques. Les femmes vivant dans les grandes villes étaient légèrement plus susceptibles de signaler des violences récentes, 12,2% d'entre elles déclarant avoir subi des violences psychologiques au cours de l'année écoulée.
L'enquête a révélé que les femmes de 15 à 24 ans étaient les plus touchées par toutes les formes de violence au cours de l'année écoulée. La violence numérique était la plus répandue dans ce groupe, avec 7,3%, contre 4,1% chez les 25-34 ans et 3,2% chez les 35-44 ans.
La violence numérique fait référence à l'utilisation de la technologie, des plateformes numériques ou des outils de communication électronique pour harceler, menacer, contrôler ou abuser de quelqu'un.
Parmi les femmes ayant subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, 21,7% ont cité les difficultés de contrôle de la colère de leur homme comme principale raison, suivies de l'éducation (13,3%) et des difficultés financières (13,0%). La tendance à imputer ces violences à des problèmes financiers ou familiaux augmentait avec l'âge, tandis que la jalousie était plus fréquemment citée par les femmes plus jeunes.
L'étude a révélé que 47,7% des femmes victimes de violences conjugales n'en ont parlé à personne. Celles qui l'ont fait se sont le plus souvent confiées à une femme de leur famille (31,8%) ou à une amie (10,2%).
Des données distinctes de laFédération des associations de femmes de Turquie(TKDF)montrent que ce problème continue de faire des victimes. Selon la TKDF, 290 femmes ont été tuées par des hommes au cours des neuf premiers mois de cette année, tandis que la mort de 71 femmes a été déclarée suspecte. La plupart des femmes ont été abattues, et la majorité d'entre elles ont été tuées à leur domicile. Entre le 1er janvier et le 30 septembre, la fédération a signalé que 108 femmes ont été tuées par des membres de leur famille et 41 par des hommes dont elles cherchaient à divorcer. Parmi les victimes, 125 étaient mariées et 45% avaient entre 19 et 35 ans.
De nombreux critiques affirment que la principale raison de cette situation est la politique du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP), qui protège les hommes violents et abusifs en leur accordant l'impunité.
Les tribunaux turcs ont été à plusieurs reprises critiqués en raison de leur tendance à prononcer des peines clémentes à l'encontre des délinquants, affirmant que le crime était simplement « motivé par la passion » ou en interprétant le silence des victimes comme un consentement.
Dans une démarche qui a suscité l'indignation nationale et internationale, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a utilisé un décret présidentiel pour retirer le pays d'un traité international en mars 2021 qui oblige les gouvernements à adopter une législation pour poursuivre les auteurs de violences domestiques et d'abus similaires ainsi que de viols conjugaux et de mutilations génitales féminines.
La Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique, plus connue sous le nom de Convention d'Istanbul, est un accord international visant à protéger les droits des femmes et à prévenir la violence domestique dans les sociétés et a été ouverte à la signature des États membres du Conseil de l'Europe en 2011. La Turquie a été partie à la convention jusqu'en 2021.
Les alliés d'Erdoğan ont également appelé à de nouveaux reculs, demandant l'abrogation d'une loi nationale qui stipule des mécanismes de protection pour les femmes qui ont subi ou risquent de subir des violences. (Stockholm Center for Freedom)
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Statistiques et conclusions de Telenisa 2024 : un appel à l’action pour les droits des femmes et des enfants
Sisters in Islam (SIS) a dévoilé les statistiques et conclusions de Telenisa pour 2024, mettant en lumière les réalités urgentes auxquelles sont confrontées les femmes et les enfants confrontés aux complexités du droit familial islamique de la charia.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/22/divorce-violence-et-pauvrete-le-rapport-telenisa-2024-revele-les-lacunes-de-la-justice-pour-les-femmes-au-sein-de-la-famille/
Le lancement a réuni des membres du Parlement, des bailleurs de fonds, des sympathisant·es et des partenaires de SIS dans un effort commun pour faire avancer des réformes juridiques et politiques qui ne peuvent plus être reportées.
Depuis sa création en 2003, Telenisa a fourni des conseils juridiques gratuits à plus de 10 000 client·es, donnant ainsi aux individu·es, principalement des femmes, les moyens de prendre des décisions éclairées fondées sur le droit et les faits. Couvrant des questions telles que le divorce, la polygamie, la pension alimentaire, la garde des enfants, les biens matrimoniaux et les procédures judiciaires, Telenisa est devenu une bouée de sauvetage pour les personnes vulnérables qui ne bénéficient pas d'une protection juridique suffisante.
Ces statistiques sont plus que de simples chiffres : elles reflètent les expériences vécues par des femmes et des enfants dont les droits et la dignité sont trop souvent bafoués. Les conclusions mettent en évidence des faiblesses systémiques en matière d'application de la loi et de responsabilité qui exigent une réparation immédiate.
Publiés le 9 septembre 2025, les résultats de l'année 2024 dressent un tableau inquiétant : sur les 188 cas signalés, 92% des client·es étaient des femmes, issues pour la plupart de ménages à faibles ou moyens revenus. La majorité des cas concernaient des maris qui ne versaient pas de pension alimentaire, des batailles prolongées pour la garde des enfants et une augmentation alarmante du non-respect des décisions de justice. Les signalements de violence domestique, d'abus sexuels, financiers et sociaux restent malheureusement fréquents. Si les femmes musulmanes constituent la majorité des clientes, un nombre croissant de personnes non musulmanes sollicitent également de l'aide, ce qui prouve que ces injustices touchent toutes les communautés.
Ces statistiques sont plus que de simples chiffres : elles reflètent les expériences vécues par des femmes et des enfants dont les droits et la dignité sont trop souvent bafoués. Les conclusions mettent en évidence des faiblesses systémiques dans l'application de la loi et la responsabilisation, qui exigent une réparation immédiate. C'est pourquoi la présence de députés lors du lancement était essentielle. Leur mandat va au-delà de la représentation ; il inclut la responsabilité d'agir de manière décisive pour remédier à ces injustices.
Le plaidoyer fondé sur des données probantes, comme le démontre Telenisa, fournit aux décideurs politiques les informations nécessaires pour promouvoir des réformes législatives et des protections plus solides. Les femmes et les enfants ne peuvent plus se permettre d'attendre. Les statistiques appellent toutes les parties prenantes (législateurs, société civile et grand public) à travailler ensemble pour combler les lacunes du droit de la famille, faire respecter les ordonnances existantes et garantir que la justice ne soit pas une promesse insaisissable, mais une réalité vécue.
Statistiques et conclusions de Telenisa 2024 (disponible en bahasa melayu et en anglais — les parties en anglais commencent à la page 44)
Statistiques et conclusions de Telenisa pour 2023
Statistiques et conclusions de Telenisa pour 2022
Statistiques et conclusions de Telenisa pour 2021
* Telenisa propose des consultations juridiques gratuites sur le droit islamique de la famille et le droit pénal islamique
Principales conclusions
Les femmes sont très largement majoritaires dans la clientèle
92 % des clients étaient des femmes, issues pour la plupart de milieux à faibles ou moyens revenus.
Crise des pensions alimentaires pour enfants
19 des 46 problèmes rencontrés par les client·es de Telenisa sont liés aux pensions alimentaires pour enfants. Principales causes : pères sans emploi (14), pensions alimentaires insuffisantes versées par les pères (12) et non-respect des décisions de justice (5).
Litiges liés au mariage et au divorce
Le nombre élevé de cas de talaq hors des tribunaux (16) et de mariages non enregistrés (42) porte atteinte aux droits des femmes.
Problèmes liés à la garde des enfants
23 litiges liés à la garde des enfants, souvent liés à des mariages non enregistrés ou polygames.
Violence et maltraitance
20 cas de violence domestique, 7 cas de violence sexuelle, 1 cas de viol conjugal et 1 cas de maltraitance d'enfant. La maltraitance n'est pas seulement physique, elle est également financière (26 as) et psychologique (23 cas).
Obstacles à la justice
Près de 10 femmes n'ont pas été représentées devant les tribunaux. Certaines ont été confrontées à des avocats peu scrupuleux et à des juges absents, ce qui témoigne de faiblesses systémiques.
Recommandations
Agence pour le soutien à l'enfance
Créer une agence pour le soutien à l'enfance en Malaisie afin de gérer les paiements et de veiller au respect des obligations.
Mettre en place un fonds provisoire de soutien à l'enfance pour les mères/enfants en attente d'arriérés.
Services juridiques
Aide juridique subventionnée en matière de charia pour les B40 dans chaque État.
Mobiliser davantage d'avocats bénévoles spécialisés en charia par l'intermédiaire d'ONG et d'institutions.
Créer une plateforme d'information numérique sur les droits des femmes et les procédures judiciaires (multilingue).
Résolution des affaires
Délai pour les affaires relevant de la charia (12 à 18 mois).
Réviser les affaires tous les 3 mois.
Utiliser un système numérique de gestion des affaires et une vérification en ligne.
Révision des règles qui pénalisent/discriminent les femmes.
Éthique professionnelle
Renforcement des mécanismes de plainte contre les avocats/juges.
Création d'un tribunal de déontologie pour les magistrats de la charia.
Violence domestique
Développement des services de soutien psychologique, des refuges et des lignes d'assistance téléphonique 24h/24.
Intégration des abus psychologiques, économiques et sexuels dans la législation.
Formation des agents de première ligne (responsables de mosquées, policiers, personnel religieux).
Connaissances juridiques et financières
Modules sur les connaissances financières et les droits de la charia dans les programmes pré/post-maritaux.
Infographies/vidéos sur les droits post-divorce via les canaux religieux.
Planification et distribution successorales
Publier des directives sur les hibah, wasiat, wakaf, wasiyyah.
Campagne nationale de sensibilisation à la planification successorale familiale.
Tendances en matière de divorce d'après les conclusions de Telenisa 2024
Les dernières statistiques de Telenisa 2024 révèlent que les trois principales causes de divorce chez les femmes musulmanes en Malaisie sont les suivantes :
Rupture de la communication – 36 cas
Violence domestique – 28 cas
Problèmes financiers – 24 cas
Ces résultats soulignent que le divorce n'est pas simplement le résultat de différences irréconciliables, mais souvent le reflet de défis structurels plus profonds auxquels sont confrontées les femmes dans le mariage.
La rupture de la communication souligne la nécessité d'une plus grande sensibilisation au bien-être émotionnel et psychologique au sein du mariage, tandis que les difficultés financières montrent comment l'insécurité économique peut mettre à rude épreuve les familles, en particulier lorsque les femmes dépendent de conjoints qui ne fournissent pas une nafkah (pension alimentaire) suffisante.
Le plus alarmant est la persistance de la violence domestique comme facteur de divorce, ce qui montre que trop de femmes sont encore contraintes de choisir entre leur sécurité et le maintien d'une relation néfaste.
Le SIS Forum (Malaisie) souligne que ces questions doivent être traitées non seulement au sein des familles, mais aussi au niveau systémique. Il est urgent de mettre en place des politiques qui appliquent les ordonnances alimentaires, renforcent l'accès à l'aide juridique et élargissent les services de soutien aux victimes de violence.
Un système judiciaire compatissant, ancré dans les maqasid al-shari'ah (objectifs de la loi islamique), doit donner la priorité à la dignité, à la sécurité et au bien-être des femmes et des enfants.
« Une justice retardée est une justice refusée. Pour chaque cas que nous enregistrons, il y a beaucoup d'autres femmes qui ne peuvent pas se manifester. Les réformes en matière d'application de la loi, d'aide juridique et de mécanismes de protection ne sont pas facultatives : elles sont essentielles si nous voulons vraiment instaurer la justice et la compassion dans notre système de la charia », Rozana.
https://www.freiheit.org/malaysia/telenisa-statistics-and-findings-2024-call-action-women-and-childrens-rights
Traduit par DE
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Briser les obstacles : La lutte des fillettes iraniennes
Chaque année, le 11 octobre, le monde célèbre laJournée internationale de la fille , une journée consacrée à la célébration des droits des filles et à la reconnaissance des défis qu'elles affrontent. Mais en Iran, cette commémoration mondiale met en lumière l'une des crises les plus urgentes des droits humains de notre époque.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/17/briser-les-obstacles-la-lutte-des-fillettes-iraniennes/?jetpack_skip_subscription_popup
La lutte pour les droits des filles en Iran
Sous le régime clérical iranien, les filles subissent une double discrimination parce qu'elles sont à la fois jeunes et femmes. Des failles juridiques permettent le mariage des enfants, certaines filles étant contraintes à l'union avant même d'avoir 13 ans. Les tentatives visant à relever l'âge légal du mariage ont été à plusieurs reprises bloquées par des responsables invoquant des motifs « religieux ». Parallèlement, les filles âgées de seulement neuf ans peuvent être tenues pour pénalement responsables selon la loi iranienne.
Ces politiques privent les filles de leurs droits et perpétuent un cycle d'inégalités laissant nombre d'entre elles privées d'éducation, de liberté et de sécurité.
L'éducation : un rêve refusé à de nombreuses filles iraniennes
L'éducation, clé de l'émancipation, est devenue un rêve lointain pour d'innombrables filles iraniennes. Les rapports de la Commission des Femmes du CNRI montrent que près de deux millions d'élèves ont abandonnél'école en 2023–2024 la majorité venant de régions défavorisées.
La pauvreté, l'insécurité des écoles et le manque de moyens de transport sont les principaux moteurs de cette crise. Dans des provinces telles que le Sistan-et-Baloutchistan et le Khouzestan, de nombreuses familles ne peuvent pas payer les manuels scolaires, les uniformes ou les frais de déplacement. Les filles sont souvent les premières que l'on retire de l'école lorsque les ressources familiales s'épuisent.
Pour certaines, même se rendre à l'école peut être dangereux.L'effondrement des bâtiments, les incendies et les fourgonnettes scolaires non sécurisées ont coûté la vie à de jeunes élèves, de sombres rappels de la négligence qui règne dans le système éducatif iranien.
Mariage des enfants et travail des enfants : la crise cachée
Derrière les chiffres se cachent de véritables tragédies humaines. Fatima Soleimani, une fillette de 12 ans de la province de Kermanchah, s'est donné la mort plutôt que d'être forcée à se marier une histoire qui hante encore de nombreux Iraniens.
Entre 2017 et 2018, les données officielles ont montré que plus de 230 000 filles de moins de 15 ans avaient été mariées en Iran dont 194 âgées de moins de 10 ans. Dans le même temps, des millions de filles sont piégées dans le travail des enfants, travaillant dans des conditions dangereuses au lieu d'aller à l'école Leur avenir est façonné par la contrainte, non par le choix.
Voix du courage et appel au changement
Malgré toutes les discriminations et les souffrances qu'elles subissent, les filles iraniennes restent inébranlables, faisant preuve d'un courage remarquable. Les épreuves et les privations qu'elles endurent, comme celles d'autres segments de la société, proviennent du régime oppressif, misogyne et médiéval des mollahs.
Les jeunes écolières et étudiantes ont pleinement conscience de cette réalité et, pour cette raison, elles ont joué un rôle actif dans les soulèvements et les manifestations populaires. Lors du soulèvement national de 2022, beaucoup d'entre elles ont courageusement rejoint la lutteet sacrifié leur vie pour la liberté. Aujourd'hui, un nombre croissant de ces jeunes filles rejoignent les Unités de Résistance pour aider à renverser le régime et créer un avenir meilleur pour elles-mêmes et pour toutes les femmes et les hommes d'Iran.
Ce n'est qu'à travers le renversement de ce régime tyrannique que les droits des filles iraniennes pourront réellement être respectés et qu'une société libre, égalitaire et humaine pourra être construite pour leur permettre de grandir et de s'épanouir.
Un avenir façonné par le choix, non par la contrainte
Les fillettes iraniennes méritent ce que mérite chaque enfant le droit de rêver, d'apprendre et de vivre sans peur.
Alors que le monde célèbre la Journée internationale de la fille, ne nous contentons pas de sensibiliser, mais exigeons des actions. Car donner du pouvoir aux filles ne transforme pas seulement leur vie, cela transforme les nations.
https://wncri.org/fr/2025/10/11/fillettes-iraniennes-filles-iraniennes/
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Cessons de nous demander pourquoi les femmes n’ont pas d’enfants et demandons-nous, pour une fois : pourquoi les hommes n’en ont-ils pas ?
Dans l'ensemble, les hommes à qui j'ai parlé, tout comme les femmes, veulent des enfants. Mais une multitude de problèmes, allant du logement à la santé mentale, font obstacle à leur projet.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Pourquoi les femmes n'ont-elles pas d'enfants ? C'est la question que tout le monde se pose alors que le taux de fécondité atteint un niveau historiquement bas en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles. Un ensemble de réponses est toujours avancé, allant des plus sensées (coûts liés à la garde d'enfants et au logement ; pénalité professionnelle liée à la maternité) aux plus absurdes (être tellement inconscientes de notre propre fertilité que nous nous réveillons un jour en réalisant qu'il est trop tard). Mais peut-être est-il temps de se demander non seulement « pourquoi les femmes n'ont-elles pas d'enfants ? », mais aussi « pourquoi les hommes n'en ont-ils pas ? ».
Les hommes sont largement absents du débat sur le taux de natalité. Il est ironique que, parmi toutes les déclarations pontifiantes et les idées politiques visant à encourager davantage de femmes à avoir des enfants – une discussion souvent menée par des hommes –, l'autre moitié de l'humanité soit remarquablement peu prise en compte. Une partie du problème réside dans l'absence de données : comme beaucoup de pays européens, nous ne disposons pas vraiment d'informations sur la fertilité masculine. Sans données, nous n'avons qu'une vision partielle de la situation.
Que savons-nous donc ? Eh bien, nous savons que la crise du taux de natalité n'est pas vraiment due au fait que les personnes ont moins d'enfants, mais plutôt au fait que beaucoup moins de personnes deviennent parent·es. Comme l'a récemment écrit le démographe Stephen J Shaw, le nombre de personnes sans enfant est en augmentation, même si la plupart des personnes continuent de dire qu'elles veulent des enfants. Il a souligné que l'absence d'enfants non planifiée – ou l'infertilité involontaire pouvait souvent s'expliquer par le simple fait de ne pas trouver le bon partenaire. Cela semble logique au vu de ce que l'on appelle la « récession relationnelle » ou le « fossé entre les sexes ». Les individu·es ne se mettent tout simplement plus en couple comme avant.
La statistique inquiétante citée par Shaw est qu'une Britannique qui aurait atteint l'âge de 28 ans sans enfant en 2023 n'aurait que 50% de chances de devenir mère. Ce qu'il ne se demande pas, c'est ceci : si la plupart des femmes souhaitent toujours avoir des enfants, qu'advient-il des partenaires masculins appropriés et disposés à les avoir lorsque les individus atteignent la fin de la vingtaine et la trentaine ?
Le Dr Joe Strong, démographe et chercheur à l'université Queen Mary de Londres, m'explique que les couples hétérosexuels ont tendance à être plus proches en âges, contrairement au passé et que les hommes diplômés de l'université reportent également le moment d'avoir des enfants. « Les données recueillies auprès d'hommes et de femmes en couple montrent que l'une des principales raisons du report de la maternité est l'attente que les deux partenaires soient prêt·es », explique-t-il. « Les décisions ne sont pas prises dans l'abstrait ; le report de la paternité par les hommes est lié aux énormes obstacles économiques et sociaux auxquels les femmes sont confrontées. »
Cela fait écho aux sentiments exprimés par les hommes à qui j'ai parlé. Parmi ceux qui étaient en couple et voulaient des enfants (il y en avait quelques-uns qui n'en voulaient tout simplement pas), attendre que leur partenaire féminine soit prête ou ait établi sa carrière était un facteur important, tout comme l'accès à la propriété. Pour ceux qui étaient célibataires, il s'agissait de trouver quelqu'une avec qui ils étaient sûrs de vouloir fonder une famille, dans une pratique sociale de rencontres qui ne semble pas toujours propice à cet objectif.
Tom, la trentaine bien avancée, voulait avoir des enfants avec son ex, avec qui il a été pendant plusieurs années, mais elle ne voulait pas d'enfants avec lui. Maintenant qu'il est célibataire, il ne parle pas d'« horloge biologique » (même si les hommes en ont aussi une), mais d'« horloge psychologique ». « On n'a pas une éternité pour apprendre à connaître quelqu'un suffisamment bien afin de savoir au fond de soi si l'on veut passer le reste de sa vie à élever un enfant [avec cette personne] », m'explique-t-il.
Il y a aussi l'aspect financier. Tom touche le revenu universel depuis qu'il a perdu son emploi. « Est-il encore possible, d'un point de vue matériel et financier, d'avoir un enfant ? Je ne le pense pas. Je ne pense pas que cela soit envisageable dans un avenir proche », dit-il. Il n'a pas les moyens de payer le logement et la garde d'enfants nécessaires pour élever un enfant en ville, et déménager signifierait s'éloigner de la communauté d'ami·es et de la famille dont tout le monde a besoin lorsqu'on devient parent.
Strong note que « la précarité croissante du marché du travail signifie qu'il est plus difficile pour les hommes de répondre aux attentes sociales qui leur imposent de « subvenir aux besoins » de leur famille. Il était autrefois beaucoup plus facile de se lancer dans le monde adulte : le logement et le coût de la vie étaient plus abordables, les emplois souvent nombreux. Avoir un enfant à 25 ans, par exemple, alors que l'on vivait de manière indépendante depuis l'âge de 18 ans, semblait peut-être plus normal qu'aujourd'hui, et certainement plus faisable lorsqu'on n'avait pas besoin de deux revenus pour subvenir aux frais de logement. Si l'on vit encore chez ses parent·es ou en colocation et que l'on souffre d'une dépression paralysante, il est peu probable que l'on songe à avoir des enfants, surtout si l'on a à peine les moyens de sortir boire un verre.
Au-delà des circonstances économiques, cependant, il y a eu un changement fondamental dans la façon dont nous percevons le fait d'avoir un enfant. Ce qui était autrefois un événement « fondateur » dans la vie – quelque chose que l'on faisait en entrant dans l'âge adulte – est désormais un événement « aboutissement », c'est-à-dire quelque chose que l'on fait après avoir atteint tous les autres objectifs de la vie. Sauf que ces objectifs semblent de plus en plus difficiles à atteindre.
« Il n'existe pas d'explication unique pour les décisions des hommes en matière de fertilité », souligne Strong. « Les décisions concernant le fait d'avoir des enfants ou non et le moment de les avoir varient énormément selon les contextes et les groupes démographiques. » Il s'agit d'un débat complexe qui nécessite des solutions nuancées. Nous devons en savoir plus sur tous les facteurs qui influencent la fertilité masculine et le taux de natalité, de la culture moderne des rencontres amoureuses et de la pornographie au logement, en passant par la crise de la santé mentale masculine et la consommation de cannabis. Si vous avez entre 20 et 39 ans, vous avez probablement souvent ce genre de discussions avec vos proches. C'est mon cas, en tout cas. Leur absence du débat n'en est que plus frappante.
Rhiannon Lucy Cosslett
Rhiannon Lucy Cosslett est chroniqueuse au Guardian.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/sep/21/women-children-men-housing-mental-health
Traduit par DE
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Contourner les États belliqueux pour faire la paix ?
Un forum, qui vient de se tenir en Europe, met de l'avant une idée basée sur les divers acteurs de la société civile pour arriver à contourner les pays qui ont des réticences à promouvoir des processus de paix.
C'est environ 4 000 participants du monde entier, 25 ministres et plus de 15 chefs d'État et de gouvernement qui ont assisté au Forum de Paris sur la Paix, qui s'est déroulée les 29 et 30 octobre et dont le thème était, « Nouvelles coalitions sur la paix, les peuples et la planète ». Ceux-ci ont écouté environ 500 intervenants et participé à près de 90 tables rondes et conférences.
Contourner les États belliqueux
Le fondateur et directeur général du forum de Paris sur la Paix, Justin Vaïsse, n'y va pas par quatre chemins. « Nous sommes déterminés à remplir notre mission : réinventer la diplomatie dans un monde en mutation. » Il visait cette année à construire de nouvelles coalitions tentant de promouvoir la paix dans les conflits qui confrontent les nations et les populations de la planète.
L'ex-patron de l'organisation mondiale du commerce (OMC) qui est actuellement le vice-président de ce forum, Pascal Lamy, considère qu'il y a un lien entre les guerres, les conflits, les changements climatiques, la perte de la biodiversité et le recul de la démocratie. Ce Forum tente donc de prendre ensemble tous ces phénomènes et de changer les manières de coopérer à l'international. « Nous voyons bien que les nations souveraines, qui sont 200 sur cette planète, ont de plus en plus de mal à se mettre d'accord pour faire les choses ensemble », affirme-t-il en pointant qu'en matière de climat ou de paix, il faut que toutes les parties prenantes travaillent ensemble pour espérer réussir.
Le Forum veut donc depuis huit ans contourner les États réfractaires aux propositions de paix en s'adressant directement à des acteurs dont l'intérêt est de parvenir à des résultats tangibles. Sont visé les grosses organisations de la société civile, telle WWF ou Greenpeace qui ont en commun avec le business, de grandes institutions académiques et avec des élus de grandes villes, d'obtenir à court terme des résultats qui sont ce que les populations veulent, sans être bloqué par des objectifs et des intérêts de dirigeants de pays réfractaires à la paix.
Nouvelles coalitions
« Quand nous nous penchons au chevet d'un monde brutalisé et chaotique, ce n'est pas simplement pour l'analyser : c'est pour agir, c'est pour coaliser les acteurs en vue de le transformer », affirmait Justin Vaïsse lors de la clôture de l'événement.
Trois nouvelles coalitions ont été formées lors de ce forum. Celle pour la paix a travaillé sur la crise des Grands Lacs sur le continent africain, les défis au Moyen-Orient et en Ukraine, la protection des démocraties, ainsi que la gouvernance de l'IA. L'ancien Premier ministre israélien, Ehud Olmert, y a mis de l'avant la nécessité d'une solution à deux États en Palestine. Michelle Bachelet, ancienne Haute-Commissaire aux droits de l'Homme à profiter de l'occasion pour annoncer sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies.
Dans celle pour les peuples qui a touché l'intégrité de l'information et les médias indépendants, en présence du Prix Nobel de la paix, Maria Ressa, a été adoptée par 29 États une déclaration politique collective pour renforcer l'action multilatérale, augmenter les ressources pour promouvoir une information fiable et contrer la manipulation.
En ce qui concerne celle pour la planète, qui soulignait le 10e anniversaire de l'Accord de Paris et préparait la COP 30 au Brésil, a été soulignée l'urgence de réduire les émissions de méthane, d'accélérer la reforestation et de renforcer la coopération nord-sud. Le président de la COP 30, André Aranha Corrêa do Lago, a réussi à obtenir un large consensus sur la nécessité de réduire concrètement les émissions de méthane du secteur énergétique et d'accélérer l'élimination du charbon.
L'autosuffisance de l'Afrique
L'autosuffisance de l'Afrique en matière alimentaire en 2030 et comment rétablir une justice économique pour les pays émergents ont aussi été des sujets importants. « On a commencé à deux, trois, maintenant on est 30 ou 50 organisations qui travaillent ensemble dans cette direction », continue Pascal Lamy. Selon lui, l'Afrique dispose d'un maximum de ressources naturelles dont l'économie mondiale a besoin. En même temps, ce continent est très durement frappé par le réchauffement climatique et par la diminution de la biodiversité.
La question serait donc comment mobiliser la valeur de ces ressources naturelles dans une économie internationale qui, dans beaucoup de cas, ne leur donnent pas leur vraie valeur. « Si on donne un prix négatif, on pénalise les émissions de carbone et que l'on rémunère l'absorption de carbone, beaucoup de forêts et de cultures africaines sont capables de faire ça, alors on leur donnera une valeur qui permettra à des investisseurs de faire de l'argent avec ces ressources naturelles qui sont dans la plupart des cas, et le cas africain, beaucoup plus propre qu'ailleurs. »
Pascal Lamy, qui prône ce que des organisations comme les Nations Unies appellent une seule santé pour les gens, les pays et la nature, considère qu'on ne peut pas, dans un monde malade, ne pas avoir de conflit.
Michel Gourd
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ONU : après 80 ans de promesses, un aveu d’impuissance !
Le 24 octobre 2025, l'Organisation des Nations Unies (ONU) fête ses 80 ans. Née des ruines de la Seconde Guerre mondiale, elle devait garantir la paix et éviter le retour du chaos. Huit décennies plus tard, le monde compte plus de guerres que de négociations réussies. L'ONU demeure pourtant l'un des rares lieux où toutes les nations peuvent encore dialoguer. Mais son influence s'effrite, freinée par les rivalités et les blocages d'un système devenu trop rigide.
28 octobre 2025 | tiré du Journal des alterntives
https://alter.quebec/onu-apres-80-ans-de-promesses-un-aveu-dimpuissance/
Aux origines : un espoir collectif
En 1945, cinquante pays signaient à San Francisco la Charte des Nations Unies. Le monde sortait à peine de la barbarie de la Seconde Guerre mondiale et l'idée d'un système fondé sur la coopération plutôt que sur la force paraissait révolutionnaire. L'ONU reposait sur trois piliers : maintenir la paix, défendre les droits humains et promouvoir la coopération internationale.
Les décennies suivantes ont vu des progrès majeurs : la décolonisation, la reconnaissance du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la création d'agences comme l'OMS ou l'UNESCO. Pendant longtemps, l'ONU a incarné un idéal : celui d'une humanité capable de se doter d'institutions communes pour résoudre ses différends.
Gaza : le miroir d'un système à bout de souffle
Dès ses débuts, l'ONU a été marquée par la guerre froide. Le Conseil de sécurité, censé garantir la paix, a donc accordé à certaines puissances un droit de véto capable d'empêcher toute décision collective. Ce pouvoir, imaginé pour préserver l'équilibre entre grandes nations, s'est vite transformé en outil de blocage.
Depuis, les États-Unis en font un usage répété, souvent pour protéger Israël. Le conflit à Gaza en est la preuve la plus récente : Washington a opposé plusieurs vétos à des résolutions réclamant un cessez-le-feu ou la protection des civils. Cette position alimente un profond sentiment d'injustice dans une grande partie du monde.
La guerre à Gaza est alors devenue le symbole de l'impuissance de l'ONU. Les images de destructions, les chiffres des morts civiles, les cris d'alarme des ONG, tout cela contraste avec le silence du Conseil de sécurité.
L'Assemblée générale, où chaque pays dispose d'une voix, a voté à une large majorité en faveur d'un cessez-le-feu immédiat. Mais ces votes, non contraignants, n'ont eu aucun effet concret. La comparaison entre les réactions au Conseil de sécurité de l'ONU face à l'invasion de l'Ukraine et au conflit de Gaza souligne les limites du système actuel : tout dépend de la position des membres permanents du Conseil et de leur usage du droit de véto.
Cette situation affaiblit la crédibilité de l'organisation et relance le débat sur sa capacité à représenter équitablement la communauté internationale.
Le véto : un privilège à repenser
La question du droit de véto est aujourd'hui au cœur de tout débat sur la réforme de l'ONU. Depuis 1945, les États-Unis ont utilisé le véto plus de 80 fois, majoritairement pour protéger Israël. La Russie s'en est également servie à maintes reprises, notamment pour bloquer des résolutions sur la Syrie ou l'Ukraine. La Chine, plus discrète, l'a employé pour défendre ses alliés.
Beaucoup de pays demandent aujourd'hui que le véto soit limité, suspendu dans les cas d'atrocités massives, ou soumis à une justification publique. Des propositions circulent aussi pour élargir le Conseil de sécurité à des pays d'Afrique, d'Amérique latine ou d'Asie, afin de mieux refléter le monde d'aujourd'hui.
Mais ces réformes supposent l'accord des membres permanents eux-mêmes. Autrement dit, ceux qui profitent du système devraient renoncer à une part de leur pouvoir.
Réformer sans détruire
Réformer l'ONU ne veut pas dire la remplacer ou la démanteler. Face aux crises climatiques, aux pandémies, aux guerres et aux migrations, aucun État ne peut agir seul. La coopération reste vitale.
L'ONU doit se réinventer sans perdre son âme : devenir plus transparente, plus représentative, plus réactive. Elle doit redonner du sens à la parole collective. Les jeunes générations, dans le monde entier, ne comprennent plus qu'on puisse condamner la guerre d'un côté et rester silencieux devant une autre.
Le monde d'aujourd'hui n'est plus celui de 1945. Les rapports de force ont changé, les menaces aussi. Le multilatéralisme doit redevenir un outil d'équilibre, pas une scène de blocage.
80 ans après : que reste-t-il du rêve ?
À 80 ans, l'ONU se trouve à un tournant décisif de son histoire. Plusieurs la jugent affaiblie, d'autres la considèrent comme indispensable. Sans l'ONU, il n'existerait ni coordination pour l'aide internationale, ni accords sur le climat, ni véritable espace de dialogue universel. Mais si l'organisation reste inefficace, le monde demeure soumis à la loi du plus fort et aux intérêts particuliers des grandes puissances.
Aujourd'hui, l'ONU ne peut plus se contenter de déclarations et de résolutions symboliques. Elle doit démontrer sa capacité à agir concrètement, même lorsque les enjeux impliquent les États les plus influents. Faute de quoi, elle pourrait connaitre le même sort que la Société des Nations, incapable de prévenir les conflits majeurs et confrontée à l'échec face à la guerre. L'avenir de l'organisation dépend donc de sa volonté et de sa capacité à transformer ses principes en actions tangibles.
Pour un multilatéralisme vivant
Célébrer 80 ans d'existence, c'est reconnaitre une réussite : celle d'avoir maintenu un espace de dialogue malgré les divisions et les conflits. Mais c'est aussi un appel à refonder cet espace.
Le monde a besoin d'une ONU forte, non pas autoritaire, mais juste. D'une ONU qui écoute les peuples autant que les États. D'une ONU qui protège, arbitre et alerte, sans crainte de froisser les puissances.
Le rêve de 1945 n'est pas mort. Il attend simplement d'être remis à jour.
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Comment les États-Unis ont encore une fois tourné le dos au reste du monde
Nous sommes le 23 septembre 2025 et il est à peu près 9 heures quand le président Donald Trump s'apprête à prononcer son discours devant l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies.
Un discours qui va durer une heure alors que les dirigeants sont normalement limités à 15 minutes. Un discours qui illustre l'obscurantisme dans lequel plongent les États-Unis depuis plusieurs années. Un discours, qui au sein même d'une institution ayant servi et servant pour des appels à la paix, à la sécurité et à la coopération, témoigne de l'abandon du rôle que les États-Unis prétendaient occuper dans le monde.
Enfin, un discours au travers duquel Trump révèle, une bonne fois pour toutes, une stratégie
politique qui montre que les États-Unis ont tourné le dos à la communauté internationale.
Depuis 2016 et son arrivée au pouvoir, Trump exacerbe la position ambigüe déjà toute tracée des États-Unis en ce qui concerne le multilatéralisme et la coopération internationale. Il n'en a que faire. Son slogan « Make America Great Again » est la parfaite illustration de sa volonté et tout cela est complètement retranscrit dans son discours. Certes, critiquer les Nations Unies, ce n'est pas une nouveauté, on se souvient, en ce sens, de certains discours d'anciens présidents américains qui ont critiqué son action. Pour autant, en le faisant d'une façon si frontale et directe, le président Trump est en rupture totale avec le passé dont il hérite. Un petit cadre historique nous permet de mieux comprendre cela.
En effet, la création des Nations Unies est intimement liée à l'histoire des États-Unis. L'idée de l'institution qui naît à la fin de la Seconde Guerre mondiale provient directement du travail des présidents Truman et Roosevelt. C'est à San Francisco, en 1950, que la Charte des Nations Unies est rédigée.
Depuis maintenant plusieurs années, l'administration Trump, que ce soit durant son premier ou son second mandat, réduit drastiquement ses engagements internationaux en se retirant de nombreuses institutions et traités en vigueur. On pense ici au retrait des accords de Paris, au retrait de l'Organisation mondiale de la Santé annoncé le 20 janvier dernier et en somme, au blocage du fonctionnement de l'organe d'appel de l'OMC. En prenant de telles positions, les États-Unis affaiblissent considérablement les actions et les effets de ces institutions et de ces traités, mais en contrepartie c'est aussi une diminution incontestable de leur poids sur la scène diplomatique. De nouvelles puissances telles que certains blocs régionaux comme les BRICS ou l'Organisation de coopération de Shanghai tentent de combler le vide diplomatique que laissent les États-Unis.
Il n'est pas question, ici, de décrire le discours du président qui me semble assez clair et
compréhensible. Il est nécessaire de comprendre que les idées véhiculées dans son discours
nous donnent les clefs pour comprendre le positionnement des États-Unis sur la scène internationale. Un positionnement qui envoie un message qu'on peut qualifier d'inquiétant
envers leurs alliés. Si Trump semble entretenir des relations avec de nombreux chefs d'États européens, il ne se cache pas de les critiquer de manière très vive en allant même jusqu'à dire, en parlant d'immigration, « vos pays sont en train d'aller en enfer » durant son discours. Pour lui c'est une mise en garde. En réalité, c'est un ultimatum posé aux pays européens qui transforme la coopération en soumission. Aujourd'hui, compter de manière stable sur les États-Unis est un pari risqué.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les différentes administrations américaines se sont servies du multilatéralisme et de l'unilatéralisme comme des outils diplomatiques, de manière opportuniste et pour servir leurs propres intérêts. Trump continue dans cette lignée, ce qui nous amène à nous demander si l'on ne se dirige pas petit à petit vers un monde sans voir contre les États-Unis ?
Il est évident que personne ne peut nier l'état catastrophique dans lequel est l'Organisation
des Nations Unies. Son impuissance dans les différents conflits actuels illustre cela. Trump
n'oublie d'ailleurs pas de critiquer ouvertement ce manque d'efficacité. Mais, comment expliquer cette inefficacité ? On peut mentionner plusieurs choses que le président omet de
dire. Tout d'abord, les États-Unis n'ont toujours pas payé leur part pour contribuer au budget de l'ONU depuis l'arrivée du président en janvier alors qu'ils sont les premiers contributeurs à hauteur de 22 %. C'est aussi ce même pays qui paralyse à de nombreuses reprises l'action du Conseil de sécurité pour la guerre à Gaza en utilisant le droit de veto à chaque fois. Trump semble dire qu'il soutient à 100 % l'action des Nations Unies. En réalité, ce n'est absolument pas le cas. La responsabilité des États-Unis est grande pour expliquer la paralysie et l'inaction de l'organisation
En outre, c'est un discours pénible et complètement décousu que nous offre le président Trump. Un discours rempli de contradictions et qui illustre le rejet unanime de toutes formes de coopération internationale des États-Unis. Pour autant, c'est un discours qui a de lourdes conséquences. Le reste du monde a la possibilité de se mobiliser et de s'unir en créant des coalitions indépendantes de l'emprise des États-Unis. C'en est même un devoir.
Les États-Unis ne peuvent se comporter d'une telle manière sans en subir les conséquences.
Ignorer les défis mondiaux en revient à tomber dans une forme d'obscurantisme qui ne doit
pas être le choix des autres nations. La crise du multilatéralisme ne peut être une fin en soi
et invite les pays du reste du monde à trouver de nouvelles manières de coopérer. Trump semble convaincu que les États-Unis n'ont jamais été autant au sommet sur de nombreux points.
Bien au contraire, la journée du 23 septembre restera gravée dans les mémoires comme le jour où les États-Unis ont définitivement tourné le dos au reste du monde.
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COP30 : il est temps de laisser la place aux communautés autochtones
La déforestation au Brésil a connu une hausse alarmante de 9,1 % entre août 2024 et mai 2025, avec une explosion de 92 % pour le seul mois de mai, selon l'Institut national de recherches spatiales (INPE).
Tiré du Journal des Alternatives
Par Mariam Jama-Pelletier -27 octobre 2025
Le président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, lors de l'annonce en 2023 de la réalisation de la COP 30 à Belém @ photo : Ricardo Stuckert/PR CC BY 2.0 via Wikicommons
Non loin de ces ravages, la COP 30 s'ouvrira en novembre prochain à Belém, au cœur même de l'Amazonie brésilienne. Une fois encore, la planète rassemblera ses dirigeantes et dirigeants pour débattre du climat, multiplier les engagements et promettre des réformes. Mais derrière les discours diplomatiques et les poignées de main soigneusement chorégraphiées, une préoccupation majeure persiste : la faible représentation des Premiers Peuples dans les décisions mondiales sur l'environnement.
Bien qu'ils ne constituent que moins de 5 % de la population mondiale, les peuples autochtones habitent ou gèrent près de 80 % des écorégions terrestres de la planète, selon World Wildlife Fund.
Pourtant, les persistances des violations des droits fonciers des peuples autochtones demeurent au cœur des crises écologiques actuelles et à venir. Ces défis dépassent les frontières physiques et nationales. Ils trouvent leur origine dans des activités humaines destructrices : déforestation, combustion d'énergies fossiles, expansion agricole, chasse et pêche industrielle. La majorité de ces activités se déroulent sur des terres autochtones, souvent sans leur consentement libre, préalable et éclairé, mettant en péril leur mode de vie, leur sécurité et parfois même leur survie.
Les communautés autochtones ne sont pas des spectatrices de la crise climatique, elles en sont en première ligne. Leur rôle dans la préservation des écosystèmes est aujourd'hui documenté : les territoires sous leur gestion affichent des taux de déforestation largement inférieurs que le restes. Leur savoir écologique, transmis sur des siècles, demeure un rempart essentiel face à la destruction accélérée de la planète.
Pourtant, les premiers peuples sont largement exclus des négociations. Selon Fany Kuiru Castro, directrice du Comité de coordination des organisations autochtones du bassin du fleuve Amazone (COICA), plus de 5 000 Autochtones souhaitent participer à la COP 30. Très peu ont obtenu une accréditation officielle. En cause : la capacité d'accueil limitée de Belém, les coûts exorbitants d'hébergement et l'absence de mécanismes de financement adaptés. Autrement dit, la voix de celles et ceux qui protègent la forêt est étouffée avant même d'avoir été entendue.
Tandis que les délégations diplomatiques se réuniront dans des salles climatisées, des communautés entières risquent leur vie pour défendre la forêt amazonienne. L'un des chefs de la communauté Ka'apor au Brésil, Itahu Ka'apor, aujourd'hui forcé de se cacher après avoir reçu des menaces de mort émanant de multinationales polluantes, incarne cette réalité brutale.
Ce ne sont pas les conférences, les fonds carbone ou les protocoles qui maintiennent la forêt debout. Ce sont les communautés qui y vivent, leur vigilance, leurs pratiques, leurs liens spirituels avec le territoire. Ignorer cette réalité revient à affaiblir toute stratégie climatique.
La COP 30 ne doit pas reproduire les erreurs des précédentes éditions. Elle ne doit pas seulement inviter les Premiers Peuples à témoigner, mais leur confier une place décisionnelle. Sans eux, la gouvernance climatique restera abstraite, déconnectée du terrain et vouée à l'échec.
Le Sommet des peuples est un rassemblement parallèle aux grandes conférences internationales sur le climat, où la société civile, les mouvements écologistes et les communautés autochtones se réunissent pour proposer des solutions alternatives et défendre la justice climatique.
Nous mettons nos pages au service des solutions alternatives, inclusives et portées par les Premières Nations, et nous rendons leur parole et leur place, qui leur reviennent de droit, à travers une couverture du Sommet des Peuples et à des activités de suivi axées sur les communautés autochtones.
Nous rappelons que la COP 30 doit cesser d'être un théâtre diplomatique et devenir un espace de cohabitation réelle des savoirs.
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Des États-Unis au Nigeria, la fabrique d’un « génocide des chrétiens »
Aux États-Unis, des responsables politiques chrétiens, en particulier évangéliques, affirment que les croyants au Nigeria seraient victimes de violences, voire de « génocide ». Le politiste Marc-Antoine Pérouse de Monclos, spécialiste des violences en Afrique, questionne la méthodologie scientifique des études sur lesquelles se basent ces dénonciations et les biais des promoteurs de ces thèses.
Tiré d'Afrique XXI.
Mars 2025 : à la suite d'auditions sur les persécutions contre les chrétiens, des membres du Congrès des États-Unis demandent au président Donald Trump de mettre en place des sanctions contre le Nigeria. Ils accusent les autorités d'Abuja de ne pas suffisamment veiller au respect de la liberté de religion dans un pays régulièrement présenté comme un cas d'école du choc des civilisations sur une ligne de fracture opposant un Nord « musulman » et sahélien à un Sud « chrétien » et tropical. Alors que le président Bola Tinubu est lui-même musulman, les néoconservateurs états-uniens en tiennent pour preuve le nombre de chrétiens tués par des groupes djihadistes ou des milices peules. À en croire certains, le géant de la région enregistrerait, en effet, plus de conflits religieux que tous les autres pays d'Afrique réunis (1).
Indéniablement, le Nigeria connaît des niveaux élevés de violence. Depuis la guerre de sécession du Biafra en 1967-1970, les accusations de génocide y sont fréquentes. Elles ont alimenté les conflits des années 1990 puis 2000, du soulèvement des Ogonis contre l'exploitation pétrolière dans le delta du Niger, sur la côte atlantique au sud, jusqu'aux confrontations entre migrants et autochtones dans la Middle Belt, à l'interface entre les aires de cultures islamique et chrétienne. Ainsi, le sultan de Sokoto, Muhammad Sa'ad Abubakar, et des chefs traditionnels peuls du Nord ont, à plusieurs reprises, dénoncé un prétendu génocide des musulmans installés à Jos, chef-lieu administratif et symbolique de l'État du Plateau, dans la ceinture centrale du pays.
De leur côté, des lobbies chrétiens ont accusé les migrants haoussas et peuls de massacrer les minorités autochtones de la région avec la complicité de l'armée. Musulman peul originaire de l'État septentrional du Katsina, le président au pouvoir de 2015 à 2023, Muhammadu Buhari, a notamment été soupçonné par les Églises pentecôtistes les plus extrémistes d'avoir couvert, voire coordonné une campagne de persécutions contre les chrétiens de la Middle Belt (2). Ces assertions ont parfois été relayées en Europe et aux États-Unis par des groupes de la mouvance évangélique, des parlementaires de droite ou des essayistes tels que Bernard-Henri Lévy.
Privilégiant la médiation, l'Église catholique du Nigeria a, quant à elle, pris soin de se tenir à l'écart des allégations les plus farfelues. En 2014, elle a suspendu sa participation à la Christian Association of Nigeria (CAN) pour se dissocier des déclarations belliqueuses de son président pentecôtiste, Ayo Oritsejafor. En 2019, une ONG états-unienne, Jubilee Campaign, a approché la Cour pénale internationale à La Haye afin de déposer une plainte contre les djihadistes de Boko Haram pour génocide. Dans un rapport intitulé « The Genocide is Loading » (qui n'a pas été mis en ligne), l'organisation soutenait que 4 194 chrétiens avaient été tués au Nigeria entre 2014 et 2016.
Des accusations qui ne sont pas nouvelles
Tout cela n'est pas complètement nouveau. À l'époque de la sécession biafraise, déjà, les rebelles avaient donné une tournure religieuse à leur combat et cherché à gagner le soutien des pays occidentaux en se présentant comme les cibles d'un génocide perpétré par les Haoussas et par les Peuls musulmans du Nord contre les Ibos chrétiens du Sud-Est (3). Les insurgés avaient avancé le chiffre de 1 à 2 millions de morts, essentiellement du fait d'un blocus militaire qui avait provoqué une effroyable famine mais qui n'avait pas débouché sur l'élimination des survivants après la victoire des « fédéraux », en 1970. Une fois défaits et écartés du pouvoir, les Ibo avaient continué de se dire victimes d'un génocide silencieux afin de dénoncer leur marginalisation politique et économique. L'un d'eux, Herbert Ekwe-Ekwe, soutenait ainsi dans Biafra Revisited (African Renaissance, 2007) qu'ils auraient compté près de 18 000 personnes des 20 000 assassinées par les forces de sécurité nigérianes entre 1999 et 2006, cela sans indiquer ni sources ni mode de calcul.
Aujourd'hui, les accusations et contre-accusations de génocide continuent de s'appuyer sur des assertions invérifiables. Du côté chrétien, elles se focalisent non seulement sur les affrontements dans l'État du Plateau, mais aussi sur le banditisme peul dans le Nord-Ouest et sur les insurrections djihadistes dans le Nord-Est qui les prennent souvent pour cible, même si la très grande majorité des victimes des factions de la mouvance Boko Haram est musulmane. Sans citer de sources, des représentants de la Christian Association of Nigeria (CAN) ont ainsi prétendu que des Peuls « radicalisés » avaient assassiné quelque 6 000 chrétiens de la Middle Belt pendant les six premiers mois de l'année 2018 (4). Au cours de la même période, une obscure ONG ibo d'Onitsha, International Society for Civil Liberties & the Rule of Law (Intersociety), avançait, pour sa part, que 2 400 fermiers chrétiens avaient été tués par des éleveurs et des « extrémistes » peuls, dans un article publié par le Christian Post.
Les chercheurs nigérians eux-mêmes n'ont pas forcément été plus regardants lorsqu'ils ont mobilisé des chiffres « sortis de leur chapeau » dans un pays où il n'existe ni données policières ni statistiques officielles à propos des homicides. Selon l'un d'eux, Charles Abiodun Alao, auteur de l'article « Islamic radicalisation and violence in Nigeria » publié par Routledge en 2013, la « radicalisation de l'islam » aurait ainsi causé la mort de 50 000 personnes entre 1980 et 2012.
Les chiffres arbitraires d'Open Doors
En général, les organisations évangéliques des pays occidentaux veillent, certes, à citer des sources lorsqu'elles recourent à des arguments quantitatifs pour démontrer l'ampleur de tueries à caractère génocidaire. Mais leurs références sont hautement discutables sur le plan scientifique. Citons, par exemple, Christian Solidarity Worldwide (CSW), un lobby britannique mené par une figure du parti conservateur anoblie par le gouvernement de Margaret Thatcher, ou bien encore le Global Terrorism Index et World Watch Monitor : le premier est un think tank australien qui a la particularité de désigner l'ensemble des éleveurs peuls « militants » comme un groupe terroriste ; le second, un collectif qui défend les droits des chrétiens dans le monde. Les distorsions statistiques sont parfois flagrantes. Dans un rapport publié en 2019, une ONG protestante, Open Doors, estimait ainsi que le Nigeria était le pays où l'on tuait le plus grand nombre de chrétiens dans le monde, avec 3 731 morts recensés en 2018 (5). Par la suite, le classement ne devait guère varier, avec quelque 3 100 meurtres sur un total de près de 4 500 à l'échelle planétaire en 2024.
Pour autant, il n'est pas évident que toutes les victimes comptabilisées par Open Doors aient été ciblées en raison de leur confession. Dans son rapport pour l'année 2024, l'ONG admettait que des bergers peuls tuaient des chrétiens « pour les empêcher d'élever du bétail », donc dans le cadre de rivalités relevant d'une compétition économique plus que de disputes d'ordre religieux.
En 2017, des discussions entamées par l'auteur de cet article avec les documentalistes d'Open Doors avaient par ailleurs révélé une forte inclination à interpréter tendancieusement des statistiques tirées d'une base de données, NigeriaWatch, qui comptabilise les morts violentes et qui est actualisée par des chercheurs de l'université d'Ibadan. Pour appuyer son propos, l'ONG avait en effet appliqué un taux uniforme de 30 % de chrétiens dans le Nord à dominante musulmane du pays. Cette proportion était pour le moins arbitraire, sachant qu'il n'existe plus de données publiques et officielles sur les affiliations confessionnelles de la population depuis le recensement de 1963. En extrapolant, l'ONG n'en avait pas moins estimé que 30 % des personnes tuées dans les douze États du nord de la fédération nigériane devaient forcément être chrétiennes.
Mieux encore, Open Doors a considéré qu'une bonne partie de ces victimes étaient mortes en raison de leurs croyances, alors même qu'elles avaient tout aussi bien pu succomber du fait d'attaques liées à des crimes de droit commun : pour leur portefeuille et non pour leur foi.
Des victimes forcément chrétiennes
Indéniablement, il existe des discriminations et des persécutions antichrétiennes dans le nord du Nigeria. À l'occasion, il arrive aussi que des chrétiens soient tués en raison de leur confession, notamment lors d'attaques menées contre des lieux de culte par des djihadistes de la mouvance Boko Haram, par des gangs de criminels ou, très rarement, par des membres d'Églises rivales. Mais il importe de ne pas exagérer l'ampleur démographique de ces incidents et de les remettre en perspective dans un pays, le plus peuplé du continent, qui compte plus de 200 millions d'habitants. D'après les données de NigeriaWatch, les victimes de violences impliquant au moins une organisation religieuse représentent, en réalité, une part infime des homicides, tandis que les confrontations interconfessionnelles restent exceptionnelles.
Sur le plan méthodologique, les allégations d'un comité du nom d'International Committee On Nigeria (ICON) se révèlent être tout aussi fragiles. Dans un rapport publié aux États-Unis en 2020, celui-ci dénonce le génocide des chrétiens par les djihadistes de Boko Haram. À l'en croire, le groupe aurait tué 27 000 civils depuis 2009, davantage que l'État islamique en Irak et en Syrie. Les sources citées proviennent tout à la fois du Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), un projet d'agrégation de données sur les conflits armés, du Nigeria Security Tracker (NST), une initiative d'un ancien diplomate états-unien autrefois en poste à Lagos, et de Study of Terrorism and Responses to Terrorism (START), une émanation du ministère états-unien de l'Intérieur. Elles sont prétendument vérifiées et recoupées par des enquêtes de terrain menées par un réseau de militants chrétiens au Nigeria (6).
La liste des incidents fournie en annexe par ICON ne couvre cependant qu'une période de deux mois, de décembre 2019 à janvier 2020. Elle comporte beaucoup de pages blanches et présente de nombreux problèmes. D'abord, il y a parfois des doublons : un même événement est répertorié plusieurs fois quand il est rapporté par des sources différentes, journalistiques ou policières. De plus, les additions ne correspondent pas toujours aux chiffres annoncés, tandis que certains incidents sont mentionnés dans le texte mais pas dans le répertoire en annexe. Surtout, le comité ICON reconnaît lui-même qu'il est « très difficile, voire impossible, de connaître exactement le nombre de personnes tuées ou déplacées par Boko Haram et les milices peules » depuis 2009 (7).
Comme pour Open Doors, les arguments présentés en vue de prouver mathématiquement l'existence d'un génocide ne sont pas non plus convaincants. Les 27 000 victimes de Boko Haram sont qualifiées de civiles mais rien ne dit qu'elles sont chrétiennes. De plus, ICON mélange dans son décompte les attaques létales des groupes djihadistes et celles des bandits peuls, quitte à y inclure les décès résultant de conflits fonciers entre des communautés qui ne s'affrontent pas pour des raisons religieuses, même si elles sont parfois de confessions différentes.
Donald Trump invité dans le débat
Les partisans de la thèse d'un génocide religieux révèlent ainsi de sérieuses lacunes sur le plan scientifique. Soucieux de défendre leur argumentaire, ils prennent d'abord bien soin de ne pas citer de sources susceptibles de contredire leurs assertions. Quant à ceux dont les bases de données s'appuient sur des articles de presse, ils ne cherchent pas non plus à analyser les sensibilités politiques et les biais confessionnels de journalistes nigérians surtout concentrés dans les villes du Sud et qui, pour des raisons historiques et d'héritage colonial, comprennent essentiellement des chrétiens au vu des déficiences d'accès à une éducation moderne pour les musulmans du Nord. L'absence de questionnement sur la qualité, la fiabilité et la cohérence des sources utilisées est tout à fait significative à cet égard.
En témoigne le rapport publié en 2024 par l'Observatoire de la liberté religieuse en Afrique, (Observatory of Religious Freedom in Africa, ORFA). Celui-ci est intéressant à plus d'un titre car il a, entre autres, servi à alimenter l'argumentaire des parlementaires états-unien qui, en mars 2025, ont accusé le Nigeria de laisser faire la persécution des chrétiens et demandé au président Donald Trump de mettre en place des sanctions contre le pays.
A priori, l'étude de l'ORFA semble de bien meilleure facture que les habituelles incartades des organisations de plaidoyer pentecôtistes (8). Pour démontrer que les chrétiens sont davantage visés que les musulmans, elle fournit ainsi d'impressionnantes listes de tableaux statistiques en annexe. Supervisée par un politiste de l'université du Costa Rica, elle dit ne pas vouloir prendre parti, prétend s'en tenir à la collecte des faits et n'évoque pas l'existence d'un génocide.
Un méli-mélo de sources et de données
Sa méthodologie ne pose pas moins problème. En effet, elle se base sur des sources très différentes : des réseaux sociaux, des partenaires locaux au Nigeria, des rapports d'ONG, des articles de presse, ACLED et le NST. Mais on ne sait pas comment, concrètement, l'ORFA procède pour fusionner, pondérer et apprécier la fiabilité des données recueillies à partir de capteurs aussi hétérogènes. En outre, les sources ne sont pas cohérentes pendant toute la période considérée dans l'étude, d'octobre 2019 à septembre 2023. L'ORFA a ainsi commencé à élargir son corpus en octobre 2021 et à intégrer les données d'ACLED en octobre 2022, cela tout en renonçant à employer celles du NST, interrompues depuis juillet 2023. Or ces discontinuités constituent autant de distorsions susceptibles de fausser les résultats. Dans son rapport, l'ORFA reconnaît d'ailleurs que la proportion de victimes dont l'affiliation religieuse n'a pas pu être déterminée était beaucoup plus élevée en 2020 et en 2021, avant que l'organisation décide d'élargir et d'affiner son corpus.
À défaut d'enquête de terrain dans un pays dépourvu d'état civil, on peut également se demander comment l'Observatoire distingue les civils des combattants et les chrétiens des musulmans. Sur ce dernier point, les rédacteurs du rapport de 2024 disent avoir recoupé leurs informations avec des partenaires locaux qui ne peuvent pas être nommés, « pour des raisons de sécurité », mais qui sont très vraisemblablement des militants chrétiens, sachant que l'ORFA émane en réalité d'une fondation hollandaise établie en 2010 et financée par des Églises évangéliques d'Amérique latine, Platform for Social Transformation. Sous prétexte de respecter leur anonymat, l'Observatoire déroge ainsi à un principe de base de la science, à savoir la possibilité de vérifier, de tester et de trianguler les sources utilisées, les faits collectés et les résultats obtenus. Seuls les chiffres sont rendus publics, avec 16 769 chrétiens tués sur un total de 30 880 civils morts en quatre ans, dont 6 235 musulmans et 7 722 victimes non identifiées.
Par ailleurs, selon les données de l'ORFA, les musulmans seraient davantage visés que les chrétiens dans certaines communes du nord-ouest du Nigeria. Dans une démarche scientifique, il aurait été intéressant de se demander pourquoi, même si la géographie des tueries et celle des enlèvements ne se recoupent pas parfaitement. Il n'aurait pas été inutile non plus d'affiner l'analyse en s'interrogeant davantage sur la composition religieuse des diverses régions touchées par des violences. Mais l'ORFA ne cherche guère à s'aventurer sur ce terrain et, là encore, la méthodologie utilisée ne manque pas de surprendre. En effet, les rédacteurs anonymes du rapport de 2024 appliquent dans chaque État du pays des taux de musulmans et de chrétiens invariables d'une année sur l'autre. Aucune source n'est citée pour expliquer la provenance de ces chiffres pour le moins mystérieux dans un pays dépourvu, depuis plus de soixante ans, de statistiques publiques à propos de la ventilation confessionnelle de la population.
Des catégorisations embrouillées
Les approximations ne s'arrêtent pas là. Les rédacteurs de l'ORFA soutiennent que les chrétiens du Nigeria sont essentiellement tués par des bergers peuls et des mouvements terroristes autres que Boko Haram et l'État islamique en Afrique de l'Ouest. Cette catégorie des « autres terroristes » ne manque pas d'intriguer. D'après la note méthodologique de l'ORFA, il s'agit de divers groupes qui n'ont pas pu être identifiés, qui seraient très décentralisés et qui comprendraient aussi des bandits engagés dans des milices ethniques aux côtés des bergers peuls. Les lignes de distinction paraissent d'autant plus embrouillées que, dans le même temps, les pasteurs peuls sont également assimilés à un groupe « terroriste », « le plus meurtrier » d'entre tous, selon le rapport d'ORFA déjà cité. À suivre ce raisonnement, il n'y aurait pas de bandits au Nigeria, seulement des « terroristes » : un narratif qui révèle bien les apories d'un Observatoire décidément peu au fait de la prudence de la communauté académique quant à l'emploi tous azimuts d'un qualificatif disqualifiant.
Comme Open Doors et le comité ICON, l'ORFA peine ainsi à démontrer que les chrétiens sont tués en raison de leur croyance. Les deux témoignages anonymes cités à l'appui de ses dires mettent, certes, en évidence des discriminations d'ordre religieux. Dans certains cas, les otages musulmans qui pouvaient réciter des sourates du Coran afin de prouver leur foi ont effectivement été relâchés sans payer de rançon, tandis que les chrétiens étaient brutalisés, exécutés pour les hommes ou violés pour les femmes. Mais dans d'autres cas, c'est l'inverse. Des captifs musulmans aux mains des djihadistes de la mouvance Boko Haram ont été tués ou recrutés de force pour commettre des attentats-suicides, tandis que les chrétiens étaient épargnés parce que leurs ravisseurs avaient l'espoir d'en tirer un bon prix.
D'une manière générale, on peut s'interroger sur la portée des deux témoignages cités par l'ORFA à l'échelle d'un pays aussi gigantesque que le Nigeria. Les approximations et les biais méthodologiques des partisans de la thèse du génocide desservent, en réalité, la cause des chrétiens. Sur le fond, il n'y a pas besoin d'exagérer l'ampleur des drames humains pour s'inquiéter de violences endémiques et de discriminations qui tiennent bien autant à des questions d'appartenance confessionnelle que de statut social, dans le cadre d'un système politique qui accorde une forte préférence régionale aux autochtones de chacun des trente-six États du pays.
Pour garantir son sérieux, une analyse pondérée et scientifique des persécutions à caractère religieux devrait ainsi s'intéresser aussi aux musulmans qui, dans le sud du Nigeria, sont désignés à la vindicte populaire et parfois lynchés parce qu'ils font figure d'étrangers facilement identifiables par leur habillement et leurs scarifications tribales. Les causes des violences sont fort complexes. Au-delà des disputes macabres sur le nombre de victimes, le problème est d'abord de nature politique. Qu'il s'agisse du sort des chrétiens ou de celui des musulmans, les récits sur un génocide « religieux » doivent en conséquence être compris sur un registre profane. Les polémiques dont le Nigeria fait aujourd'hui l'objet mériteraient certainement, à cet égard, de tirer les leçons des controverses qui ont autrefois pu attiser les tensions à propos de la guerre du Biafra.
Notes
1- Charles Abiodun Alao, « Islamic radicalisation and violence in Nigeria », in Militancy and Violence in West Africa : Religion, Politics and Radicalisation, Routledge, p. 42, 2013.
2- International Committee on Nigeria, « Nigeria's Silent Slaughter : Genocide in Nigeria and the Implications for the International Community », 2020.
3- Numéro spécial du Journal of Genocide Research, vol. 16, n° 2-3, 2014.
4- Rev Bewarang, Dr. Soja, « Statement by church leaders in Plateau State », 2018.
5- Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Les persécutions antichrétiennes en Afrique, un sujet sensible », The Conversation, 2019. À lire ici.
6- International Committee on Nigeria et International Organisation for Peace Building and Social Justice, « Nigeria's Silent Slaughter : Genocide in Nigeria and the Implications for the International Community », 2020.
7- International Committee On Nigeria et International Organisation for Peace Building and Social Justice, « Nigeria's Silent Slaughter : Genocide in Nigeria and the Implications for the International Community », 2020.
8- ORFA, « Countering the myth of religious indifference in Nigerian terror (10/2019–9/2023) », 2024.
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Madagascar : Proposition de feuille de route pour une transition souveraine et populaire
Préambule - Cette feuille de route pour une Transition Populaire et Souveraine (TPS) s'inscrit dans une volonté de rupture totale avec le système actuel, marqué par l'inégalité, la corruption, la dépendance extérieure et la confiscation du pouvoir par une minorité. Elle propose une refondation de l'État fondée sur la souveraineté nationale, la justice sociale et la participation directe du peuple dans la prise de décision et le mode de gouvernance qui lui convient.
Tiré d'Afrique en lutte.
Depuis son indépendance en 1960, et à la suite des crises politiques successives de 1972, de 1991, de 2002 et de 2009, l'histoire de Madagascar montre que le système en place, concentrant le pouvoir entre les mains d'une minorité, a lourdement pénalisé la majorité de la population Malagasy, dont près de 80 % vit aujourd'hui dans les campagnes, en dessous du seuil de pauvreté. Face à l'effondrement moral et institutionnel de tous ces régimes (le dernier régime en place étant la cristallisation de la faillite de ce système sociopolitique vertical , représentatif et opaque), il ne s'agit plus de réformer un appareil défaillant, mais de rebâtir un nouvel ordre politique à partir des forces vives du pays : sages (olobe), paysans, travailleurs, femmes, jeunes, techniciens, et militaires patriotes.
Nous affirmons clairement que nous ne sommes pas là pour jouer le jeu du pouvoir, ni pour réclamer une place dans la distribution du système existant. Notre démarche n'a rien à voir avec un partage de privilèges ou un simple « changement d'équipe » au sommet. Nous revendiquons la mise en place d'un nouveau système, bâti sur des fondations entièrement différentes : la souveraineté nationale, la transparence, la participation directe du peuple et la dignité collective.
Cette feuille de route a pour objectif de mettre en place une structure de transition visant à l'assainissement de l'État, la reprise du contrôle des ressources, et surtout redonner au peuple le pouvoir réel sur son destin collectif en accord avec ses valeurs culturelles et spirituelles. Le document qui suit trace les grandes lignes d'un processus de transition limité dans le temps, transparent et ancré dans les réalités locales. Il définit les structures provisoires, les étapes jalonnées dans le temps, et les mécanismes nécessaires pour rompre avec la dépendance, restaurer la dignité nationale afin d'aboutir à une nouvelle République populaire, souveraine, équitable et participative.
À nos yeux, il est impératif de mettre en place une structure nationale qui garantisse la décentralisation du pouvoir, et qui puisse fédérer les idées du peuple Malagasy venant de toutes les régions afin d'aboutir à des propositions de mode de gouvernance et de la répartition des ressources qui leur soient fidèles. Nous sommes convaincues qu'une simple reconfiguration des acteurs, sans rupture totale avec des modes de fonctionnement vétustes et prouvés inefficaces, risque un glissement en arrière du mouvement, une récupération politique ou encore un affaiblissement de l'élan populaire.
En résumé, cette feuille de route est une proposition de mise en place d'une structure de concertation nationale ayant pour but final la soumission de ses idées à un référendum national qui établirait la base d'un nouveau mode de gouvernance fait par le peuple et pour le peuple. Cette proposition apartisane s'inscrit dans l'esprit du Teny Ierana (la parole donnée collectivement, le pacte moral entre citoyens libres et égaux) et du Fihavanana qui symbolisent l'engagement commun à reconstruire la nation sur des bases de justice, de solidarité et de souveraineté. Elle n'est pas un programme fermé, mais une idée de programme à soumettre à la discussion collective. Elle se veut une base de travail ouverte, susceptible d'évoluer à travers les contributions populaires, syndicales et citoyennes.
Notes
1- hiérarchisé
2- pouvoir réel par des minorités représentatives du peuple
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Le pouvoir tunisien ébranlé par l’ampleur de la révolte populaire de Gabès
La mobilisation de Gabès contre la pollution a pris une ampleur historique et s'installe dans la durée ? Peut-elle déborder sa dimension locale et se transformer en soulèvement politique ? Même si l'incendie reste localisé, la chaleur de Gabès rend le pouvoir à Tunis fébrile. Kaïs Saïed a annoncé des solutions « urgentes » et « immédiates », sans mettre en œuvre une stratégie globale pour la région de Gabès. Mondafrique revient sur les précédents historiques qui pourraient éclairer l'avenir : la révolte de Gafsa en 2008 qui fut réprimée par le régime de Ben Ali et resta cantonnée au bassin minier ; les mobilisations de la Tunisie des oubliés fin 2010 et début 2011 qui ont embrasé la Tunisie toute entière et renversé la dictature.
Tiré de MondAfrique.
La mobilisation de la population de Gabès, a culminé le 21 octobre avec une manifestation d'une ampleur sans précédent dans l'histoire tunisienne, puisqu'elle a réuni au minimum 40 000 personnes. Mais elle se poursuit, une nouvelle manifestation est prévue ce samedi. Des rassemblements devant le siège du Groupe chimique tunisien à Tunis l'accompagnent.
Sa revendication est a priori très concrète et locale : le démantèlement des installations polluantes et obsolètes du complexe chimique qui, depuis 1972, a détruit l'écosystème de l'unique oasis maritime au monde, pollue l'atmosphère et répand chaque jour dans la mer des milliers tonnes d'une boue chargée de métaux lourds (le phosphogypse), au mépris de la santé des habitants.
Mais elle a pris une signification éminemment politique pour trois raisons : elle met en accusation une forme historique de colonialisme intérieur — l'exploitation des ressources de l'intérieur du pays au profit d'une minorité –, l'incurie des forces politiques de la période de transition démocratique des années 2010, lentes à prendre des décisions et incapables de tenir l'engagement pris par l'État en 2017 de relocaliser les installations polluantes loin de toute zone habitée, et surtout, l'ineptie de la réponse de Kaïs Saïed.
Une génération désabusée mais consciente
Tout en reconnaissant le bienfondé de la revendication du mouvement, le Chef de l'État a cédé une nouvelle fois à sa paranoïa complotiste et à sa propension au lyrisme aussi abscons que pesant. Plutôt que d'annoncer des décisions, il a cherché à discréditer la mobilisation en l'accusant d'être financée par l'étranger. Croyant la ridiculiser, il l'a l'assimilée au « mouvement Z », allusion maladroite au phénomène de la « Génération Z », la « GenZ », il l'a au contraire, élevée à sa véritable dimension : la révolte d'une génération, désabusée par les formes traditionnelles de la politique, mais exaspérée par la précarité sociale et la violence policière, les discriminations grandissantes, les désastres écologiques et climatiques.
Une page Facebook baptisée « GenZ Tunisie » a publié une réponse « aux discours éculés du régime » : « Nous ne sommes pas une mode, mais la conscience vivante d'une nation qu'on tente d'asphyxier ». Le texte anonyme évoque le vécu de cette génération : répression policière, hôpitaux délabrés, système éducatif inhumain…
L'ironie c'est que c'est précisément cette génération dont le futur président de la République voulait incarner les espoirs. « Les jeunes sont tenus en marge de l'Histoire, confiait-il en 2013. Ils s'organisent dans d'autres cadres que les partis qui sont des formes politiques dépassées. L'Histoire doit retrouver le chemin tracé par ces jeunes ». Le constat était juste, mais il n'imaginait pas qu'il apparaitrait à son tour comme une forme politique dépassée. La mobilisation de Gabès peut-elle ouvrir une nouvelle voie dans l'histoire ? C'est la question du moment.
On peut se tourner vers le passé pour trouver des éléments de réponse. Dans l'histoire tunisienne, les grands ébranlements politiques sont généralement partis des marges et de l'intérieur du pays. Sans remonter jusqu'à la révolte des tribus fédérées par Ali Ben Ghedahem en 1864, provoquée par le doublement d'un impôt, pour prendre les proportions d'un rejet d'un régime beylical à bout de souffle, l'histoire contemporaine offre deux exemples : le soulèvement du bassin minier de Gafsa en 2008, et la révolution de l'hiver 2010-2011, déclenchée par la fameuse immolation de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid.
Gafsa, répétition générale
En janvier 2008, tout a commencé par une protestation contre le résultat d'un concours d'embauche à la Compagnie des phosphates de Gafsa (la CPG) à Redeyef, l'une des cinq villes du bassin minier. L'un des chômeurs recalés est allé poser son sac de couchage au siège local du syndicat UGTT pour entamer un sit-in. Dès le lendemain, il était rejoint par d'autres. Ils protestaient contre le détournement du quota d'embauches sociales au profit des proches du responsable de l'Union régionale de l'UGTT, dont le frère, qui plus est, dirigeait la principale entreprise de sous-traitance contractée par la CPG. Les enseignants, membres de ce qu'on appelait « l'opposition syndicale », c'est-à-dire opposée à la fois au régime et à la ligne de la centrale, se joignaient au mouvement qui s'est rapidement étendu aux trois autres sites d'extraction du bassin minier (Moulares, Mdhilla, Métlaoui).
La question du résultat du concours a cristallisé des motifs plus profonds de mécontent : le népotisme et la corruption de la bureaucratie syndicale, l'écart entre les salariés de la CPG et le reste de la population massivement touchée par le chômage, la pauvreté de la région qui ne percevait de l'extraction du phosphate que les effets néfastes — l'air et l'eau chargés de poussières et de fluor –, l'assèchement des ressources en eau utilisée pour laver le phosphate au détriment de l'agriculture locale, tout un système économique bâti depuis la colonisation au bénéfice de la capitale et d'un État corrompu. Puis se sont ajoutées les raisons politiques : le quadrillage policier, la manque de liberté, la concentration du pouvoir…
Le bassin minier a entamé un bras de fer avec l'État. La répression, l'arrestation puis la condamnation des leaders du mouvement (essentiellement des syndicalistes), n'ont fait que le durcir. Les femmes des condamnés ont pris leur place dans les manifestations. Début juin, l'armée a encerclé Redeyef, la bastion de la protestation, et la police a sévèrement réprimé le mouvement. Un jeune manifestant a même été tué par balles. En juillet, le pouvoir annonçait des mesures permettant de créer quelques milliers d'emplois dans la région.
Des réseaux sociaux inexistants
Même si tous les éléments d'une crise systémique étaient en place, ni les partis d'opposition légaux, ni la plupart des unions syndicales n'ont intégré dans leurs anticipations la possibilité d'une chute du régime. Le coût d'une participation au mouvement paraissait donc trop élevé pour s'y joindre. Seules des organisations comme la Ligue tunisienne des droits l'homme et des organisations de Tunisiens en France l'ont soutenu.
L'un des facteurs qui a permis de le contenir est certainement l'absence de réseaux sociaux qui auraient permis de faire circuler largement et rapidement l'information. C'est grâce à une filière clandestine que quelques images collectées notamment par un militant communiste, Fahem Boukadous, ont été diffusées par une chaîne satellite. Pour ce seul fait, le pouvoir l'a pourchassé pendant deux ans, avant de l'arrêter en juillet 2010 pour purger une peine de six ans. Il sera finalement libéré le 20 janvier 2011. Le vent du Sud avait fait fait trembler Tunis, mais il n'a pas pu propager l'incendie.
Sidi Bouzid, le grand incendie
Ce sera différent le 17 décembre 2010. Inutile de raconter à nouveau l'histoire de Mohamed Bouazizi, marchands de fruit à qui une policière a confisqué sa balance, parce qu'il refusait le racket ordinaire, et qui s'est immolé, par colère et désespoir, devant le gouvernorat. Comme à Redeyef, trois ans plus tôt, les motifs de protestations se sont étendus par cercles concentriques.
Le conflit foncier qui avait opposé sa famille élargie de Mohamed Bouazizi à un investisseur de Sfax, a contribué à la rapidité de la mobilisation locale. Par son geste, la policière qui avait humilié Mohamed Bouazizi avait surtout rompu le contrat moral qui stabilisait la situation sociale : dans une économie qui exclut une part conséquente de la population, l'Etat devait tolérer une économie informelle, permettant aux outsiders de s'en sortir, moyennant une redistribution clientéliste qui respecte les équilibres locaux, et une petite corruption « raisonnable ».
Ce pacte s'érodait, non seulement parce que les capacités de redistribution de l'Etat s'épuisaient, mais parce que l'entourage du Président Ben Ali, le fameux clan Trabelsi, la famille de son épouse, se livrait à un pillage éhonté de tous les secteurs de l'économie tunisienne. Elle ignorait toutes les limites, menaçait toutes les positions. Elle sciait la branche sur laquelle le régime était assis. Dès les premières heures de la protestation, un des manifestants venu devant le gouvernorat allait droit au cœur de la maladie du système : « Dans ce pays nous n'avons que l'administration et les Trabelsi ! ».
L'occasion manquée de Redeyef travaillait encore les militants politiques et syndicaux. Dès le 18, syndicalistes et avocats, donnaient une voix et une stratégie aux manifestants qui affrontaient la police. Dans les autres villes de l'intérieur, les jeunes se sont reconnus dans Mohamed Bouazizi et se sont révoltés à leur tour.
Si l'incendie s'est répandu c'est que cette fois les réseaux sociaux propageaient les images en temps réel. Les vidéos des blessés et jeunes tués par la police, le 6 janvier, filmées à l'hôpital de Kasserine, ont bouleversé tout le pays et dévoilé l'absence de toute légitimité du pouvoir.
Le mouvement agrégeait tous les mécontentements (ce que les sociologues appellent la « desectorialisation » de la protestation) : celui des jeunes précaires révoltés par l'injustice sociale, celui d'une génération qui voulait sortir du carcan d'une société fermée et d'un régime médiocre, celui des militants politiques qui rêvaient de démocratie, celui des milieux d'affaires lassés des spoliations brutales des Trabelsi, celui même d'une bourgeoise citadine qui se sentait humiliée de devoir faire bonne figure devant le couple de rustres que formait Ben Ali le policier, et Leïla Trabelsi l'ex-coiffeuse. Et sans doute même, celui d'une partie de l'appareil sécuritaire qui n'était plus disposée se compromettre pour un régime trop ouvertement corrompu.
Ces colères accumulées pouvait se fixer sur des symboles du système : les cellules locales du RCD, dont la tyrannie quotidienne était devenue insupportable, les postes de police, lieux de la surveillance, de la corruption et de la violence ordinaires, et le Ministère de l'Intérieur, quartier général de ce dispositif. La révolte avait une cible, Ben Ali, et un horizon d'attente, la démocratie.
La masse critique d'émotions, de protestations, de violences a été atteinte et, après le 6 janvier, les anticipations des acteurs ont changé. L'UGTT, non plus l'opposition syndicale mais la centrale, a mis son poids dans la balance et organisé la grande manifestation de Sfax, le 12 janvier. L'incendie atteignait finalement le centre de Tunis le 14 janvier.
L'atmosphère internationale était aussi propice : l'idée que la démocratisation des pays arabes pouvait stabiliser la région était encore d'actualité, et le sens des événements a été immédiatement investi par l'idée qu'il s'agissait d'une révolution démocratique. Alignant ainsi tous les protagonistes locaux et internationaux sur ce programme.
Quelles leçons tirer de ces expériences ?
Il est plus facile de comprendre après coup pourquoi une mobilisation sociale a « pris » que de prédire l'évolution d'une mobilisation en cours.
La situation de Gabès dépasse la seule dimension écologique et les protagonistes les plus impliqués ont une conscience assez précise de ses ramifications historiques, sociales, économiques, politiques et même internationales. La mobilisation parvient à occuper durablement la rue, mais à aussi impliquer un acteur institutionnel comme l'UGTT et certaines organisations tunisiennes, malgré la crainte de mesures de rétorsion judiciaire. Elle joue à plein la viralité dans les réseaux sociaux. Mais peut-elle dépasser l'échelon local ?
Son objet reste immédiat et concret : le « démantèlement », encore qu'il y ait des approches différentes du problème. Si elle prenait un tour plus politique et plus général, il n'est pas certain qu'elle garde la même ampleur. Pour le moment, le pouvoir n'a pas fait le choix de la répression, évitant ainsi d'enflammer les esprits par la violence et de transformer Gabès en ligne de front.
D'autres lieux peuvent-ils s'identifier à la situation de Gabès et rejoindre le mouvement, ce n'est pas certain. Il manque aussi un horizon d'attente, un objectif capable de susciter suffisamment d'espoir pour orienter les énergies et guider les actions. En clair, « la chute du régime », une démocratie parlementaire, sont-elles encore perçues comme une solution ? L'expérience de la décennie 2010, si elle n'a pas rallié la « Gen Z » aux vertus du régime autoritaire, a surtout montré qu'il faut bien davantage qu'une constitution et des élections pour transformer la réalité. Gabès a déjà payé pour apprendre cette leçon.
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Cameroun : Une vraie répression pour une fausse élection
De nouveau, une mascarade électorale accompagnée d'une répression brutale s'est déroulée dans ce pays où Biya s'apprête à effectuer son huitième mandat.
Après le vote du 12 octobre, il aura fallu deux semaines pour que le Conseil constitutionnel proclame, sans surprise, la victoire électorale de Paul Biya avec un score de 53,66% des suffrages contre 35,19% pour son challenger Issa Tchiroma Bakary.
Biya isolé
Un résultat peu crédible, car les PV des bureaux de vote qui ont fuité sur les réseaux sociaux indiquent que Bakary a largement devancé le président sortant. Ensuite, les résultats dans la zone anglophone du pays, en proie à des affrontements récurrents avec les séparatistes, affichent une augmentation de la participation de plus de 37%, avec un score de 80% pour Biya dans une région qui lui est notoirement hostile.
Enfin, la candidature de deux de ses ministres, Bello Bouba Maïgari et Issa Tchiroma Bakary, solidement implantés dans les régions du Nord, densément peuplées, montre qu'il y a bien eu une inversion des résultats.
Cet effritement dans le camp présidentiel révèle un président largement isolé. A tel point que l'Église catholique camerounaise a haussé le ton critiquant une politique d'exclusion ethnique et de détournement des ressources.
Au sein même de son clan, certains étaient circonspects quant à la capacité de Biya, à l'âge de 92 ans, de mener une campagne électorale. D'ailleurs, il n'a tenu qu'un seul meeting, lisant pendant vingt minutes, d'une voix monocorde, un discours creux.
Le ras-le-bol de la population
Le pouvoir pensait être sorti d'affaire en écartant, sur des arguties juridiques, Maurice Kamto, principal opposant, qui avait de toute évidence remporté l'élection présidentielle de 2018. C'était sans compter sur le succès inattendu d'Issa Tchiroma Bakary, qui a démissionné du gouvernement quatre mois avant l'échéance électorale.
On peut légitimement se demander comment un politicien, qui a réprimé l'opposition, peut subitement passer dans le camp adverse. Bien que, lors de ses premiers meetings, Bakary ait demandé pardon pour ses actions passées, l'hypothèse est que les Camerounais se sont emparés de sa candidature, jugée la plus crédible, pour mettre à bas Biya. Au pouvoir depuis 43 ans, il règne sans partage, s'appuyant sur un personnel politique vieillissant, à tel point que la rue camerounaise parle « d'Etat Ehpad ».
Au-delà de l'âge, le bilan social et économique est désastreux. Alors que Biya passe l'essentiel de l'année à l'hôtel Mandarin de Genève, dont la moindre suite coûte la bagatelle de 3 500 euros par nuit, la pauvreté au Cameroun a progressé de 66% depuis 2000, touchant près de 10 millions de personnes.
Les autorités tentent de rejouer le scénario de 2018. Une coercition s'abat sur les contestataires : la résidence de Bakary a été prise d'assaut. Certains leaders politiques appartenant à la coalition de l'opposant se trouvent derrière les barreaux, accusés de fomenter une insurrection.
Biya joue la seule carte à sa disposition pour prolonger son pouvoir décrépi : celle de la répression féroce contre les populations.
Paul Martial
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Les Émirats et le Soudan : un sous-impérialisme contre-révolutionnaire
Le Soudan n'est aujourd'hui pas seulement le champ de bataille où s'affrontent deux factions militarisées. Il est également le cimetière des hypocrisies régionales et internationales ainsi qu'un cas concret du phénomène du sous-impérialisme.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
15 août 2025
Par Husam Mahjoub
Camp de réfugiés soudanais au Tchad. 16 mai 2023. Henry Wilkins /VOA/ Domaine public
Un pays sous-impérialiste est un pays qui, sans être une grande puissance impérialiste, agit dans le sens des puissances impérialistes et se comporte dans sa région comme un impérialisme. Et justement, la guerre qui ravage le Soudan depuis avril 2023 ne se réduit pas à une tragédie soudanaise, elle est la manifestation d'un ordre mondial dans lequel les intérêts financiers, l'influence militaire et les affiliations stratégiques comptent davantage que la vie des populations et que les aspirations démocratiques. Au cœur de cette configuration se trouvent les Émirats arabes unis.
Le rôle des Émirats au Soudan n'a rien d'une anomalie. Il fait partie intégrante d'un projet cohérent, abondamment financé et d'envergure régionale : une politique sous-impérialiste qui combine extraction économique, construction d'alliances autoritaires et contre-révolution, derrière le paravent d'une diplomatie sophistiquée et de partenariats internationaux. Le Soudan, pour son malheur, en est l'un des principaux laboratoires.
Du printemps arabe à la révolution de Décembre : une menace pour l'ordre émirati
Les racines du rôle destructeur des Émirats au Soudan remontent à plus d'une décennie. En 2011, les Émirats (avec l'Arabie saoudite) considèrent le Printemps arabe comme une menace existentielle pour les régimes autoritaires de la région et pour leur propre mode de gouvernement – une monarchie rentière reposant sur la coercition, la corruption et l'étouffement de la contestation. La chute de Ben Ali en Tunisie et celle de Moubarak en Égypte, et la montée de mouvements démocratiques en Libye, au Yémen et à Bahreïn, sont pour les dirigeants émiratis les signes avant-coureurs d'une tempête qui doit être contenue à tout prix.
Les Émirats deviennent alors une force qui n'est pas simplement réactionnaire, mais activement contre-révolutionnaire. En Égypte, ils financent le coup d'État qui amène au pouvoir Abdel Fattah al-Sissi et aident à la reconstruction de l'appareil répressif égyptien. En Libye, ils soutiennent la guerre que mène Khalifa Haftar contre le gouvernement reconnu internationalement, guerre qui mène à une division de fait du pays. Et au Soudan, les Émirats tissent des liens étroits avec le régime d'Omar el-Béchir et, dans les années qui suivent, renforcent leur alliance avec les Forces de soutien rapides (FSR). Les FSR, groupe paramilitaire, sont les successeurs des milices janjawids qui, pour le compte du régime d'Omar el-Béchir, ont commis des atrocités contre les civil·es et les rebelles au cours des années 2000.
La révolution populaire soudanaise de décembre 2018, qui aboutit au renversement d'Omar el-Béchir en avril 2019, remet directement en question le projet régional des Émirats. La révolution est démocratique, dirigée par des civils et explicitement opposée aux militaires. Les Émirats se retrouvent face à un dilemme : comment maintenir leur influence au Soudan sans apparaître comme ouvertement hostiles à la révolution ?
Une solution élaborée est trouvée : par la cooptation, la division et l'investissement militaire à long terme, en particulier dans les FSR.
L'ascension des FSR : un instrument de l'influence sous-impérialiste
Les Forces de soutien rapide, sous le commandement de Mohamed Hamdan Daglo dit « Hemedti », deviennent l'allié parfait pour les Émirats arabes unis. En avril 2019, Hemedti (aux côtés des dirigeants de l'armée et des services de sécurité) organise l'éviction d'Omar el-Béchir, de peur que le régime ne s'effondre face à la révolution. Abdel Fattah al-Burhan et Hemedti prennent la tête du Conseil militaire de transition, puis deviennent les chefs de file des militaires dans le gouvernement de transition qui doit diriger le pays pour une période de 39 mois.
Mais les relations des FSR avec les Émirats sont plus anciennes. En 2015, le régime d'el-Béchir envoie des combattants des FSR ainsi que de l'armée soudanaise pour participer, sous commandement émirati, à la guerre menée au Yémen par l'Arabie saoudite. En retour, Hemedti reçoit des armes, un soutien logistique et un appui diplomatique. Un échange qui combine sous-traitance militaire et légitimité politique.
Hemedti présente deux atouts essentiels. D'une part, sa capacité à pratiquer la violence : il représente une force prête à réprimer la contestation, à mener des guerres et à éliminer les concurrents. D'autre part, l'accès économique, en particulier au lucratif commerce de l'or, que les FSR contrôlent de plus en plus.
Entre 2013 et 2023, les FSR resserrent leur emprise sur l'extraction de l'or au Soudan, en particulier au Darfour et dans les autres régions périphériques du pays. Une grande partie de cet or est acheminée par contrebande aux Émirats, qui deviennent la principale destination de l'or du conflit soudanais. Cet or sape le pouvoir civil, finance des milices et renforce les seigneurs de la guerre.
Le coup d'État d'octobre 2021, couvert par les Émirats
Lorsque les Forces armées soudanaises (dirigées par Abdel Fattah al-Burhan) et les Forces de soutien rapide (dirigées par Hemedti) réalisent un coup d'État le 25 octobre 2021, c'en est officiellement fini de la transition démocratique au Soudan. Les Émirats ne condamnent pas, ils font de la diplomatie.
Dans ses déclarations publiques, Abou Dhabi appelle à la « retenue » et au « dialogue ». En coulisse, les Émirats maintiennent leurs liens tant avec al-Burhan qu'avec Hemedti, et jouent sur les deux tableaux tout en préservant leur capacité d'influence. Les FSR restent toutefois le principal instrument des Émirats, et leurs liens économiques, notamment par l'or, se resserrent encore.
Quand éclate la guerre civile, en avril 2023, entre les Forces armées soudanaises et les FSR, il n'y a rien d'étonnant à ce que les troupes de Hemedti soient singulièrement bien équipées, coordonnées et résistantes. Si les FSR parviennent à s'emparer de larges portions de Khartoum et d'autres régions du centre et du sud du Soudan, si elles réussissent à piller des infrastructures et à asseoir leur contrôle sur le Darfour, c'est en grande partie grâce au soutien extérieur qu'elles ont reçu au cours des années précédentes et, surtout, depuis le début de la guerre.
Le sous-impérialisme émirati en Afrique : ports, or et bras armés
Le Soudan n'est pas le seul théâtre dans lequel les Émirats ont exporté leur influence par des moyens militaires, économiques et politiques. Au cours des quinze dernières années, les Émirats ont étendu leur présence économique en Afrique en investissant dans les ports, les aéroports et les projets d'infrastructures. Ces initiatives ne sont pas seulement guidées par des intérêts économiques, elles servent également à étendre l'influence du pays. Les Émirats ont signé d'importants accords de coopération militaire et réalisé des investissements significatifs dans les domaines des terres agricoles, des énergies renouvelables, des mines et des télécommunications, ce qui fait d'eux un acteur important de la géopolitique régionale.
Les Émirats, pays périphérique qui adopte un comportement impérialiste au sein de sa région tout en restant dépendant des États-Unis (c'est-à-dire d'une puissance impérialiste de premier plan), illustrent la transformation actuelle en États sous-impérialistes de nombreuses puissances régionales.
Les Émirats cherchent à développer une influence qui se passerait de règles et une puissance qui n'aurait aucun compte à rendre. La fragmentation et la faiblesse des institutions dans des pays comme le Soudan, la Libye et le Yémen, ainsi que l'indifférence internationale vis-à-vis de leur situation, fournissent un terreau fertile à l'ingérence émiratie.
Au Soudan, cette stratégie a pris un tour particulièrement violent, du fait à la fois de l'importance de ces enjeux (or, position géopolitique, influence politique sur l'un des plus grands pays d'Afrique) et de la révolution soudanaise, dont l'avenir était plein d'incertitude. Les FSR, avec leur attitude d'armée privée exerçant des prérogatives d'État, étaient un partenaire idéal pour les Émirats.
La guerre de 2023 : un bain de sang par procuration dont les Émirats s'exonèrent
En 2023, tandis que la guerre entre les Forces de soutien rapide et l'armée soudanaise s'intensifiait, les FSR ont pu tirer parti de stocks de fournitures, de chaînes logistiques et de lieux sûrs dans la région. Autant d'éléments caractéristiques d'un soutien extérieur. Le rôle des Émirats arabes unis dans la guerre a été mis en évidence, à de nombreuses reprises, par des organisations de défense des droits humains, par des journalistes et par des militant·es soudanais·es. Pourtant, pas un seul responsable émirati n'a été sanctionné. Aucune pression n'a été exercée pour qu'Abou Dhabi arrête les transferts d'or ou d'armes.
Au contraire, les institutions internationales, notamment le conseil de sécurité de l'ONU, sont restées paralysées, invoquant pour se justifier un blocage géopolitique et un manque de clarté. Et ce sont les civil·es soudanais·es qui en ont payé le prix.
Les pourparlers et les conférences pour la paix qui ont eu lieu à Djeddah, à Addis-Abeba, au Caire, à Bahreïn, à Genève et à Londres ont fait long feu. Ces initiatives ont souvent exclu les voix civiles, tout en offrant l'opportunité aux factions militaires de redorer leur blason. Les FSR ont continué à être légitimées par des médias internationaux, tandis que leurs crimes de guerre étaient relativisés ou mis sous le tapis.
De la révolution à la guerre : la lutte des Soudanais·es contre le sous-impérialisme
Ne voir la guerre civile actuelle que comme un affrontement entre deux généraux, c'est ignorer la lutte que mène le peuple soudanais depuis des décennies contre les gouvernements militaires et l'exploitation étrangère, et contre le système international qui les rend possibles.
Quand les Soudanais·es se sont soulevé·es en décembre 2018, leurs revendications ne se limitaient pas au renouvellement du personnel dirigeant. Ils et elles exigeaient une transformation complète de l'État : la liberté, la paix, la justice sociale, un gouvernement civil et que les dirigeants rendent des comptes. Le slogan « liberté, paix et justice » n'était pas rhétorique : sa portée était révolutionnaire, et c'est par des balles, des arrestations, des massacres et par la trahison que le pouvoir y a répondu.
Les comités de résistance, les groupes de femmes, les syndicats et les associations professionnelles ont poursuivi leur travail militant durant la période de la transition et même après le coup d'État d'octobre 2021. Ces organisations ont refusé d'accepter l'autorité militaire, ont rejeté les accords de normalisation que l'on cherchait à leur imposer de l'extérieur, et ont maintenu l'idée que la démocratie doit venir du peuple, pas de sommets internationaux ou de factions armées. Leur vision a été exprimée dans des documents de référence, notamment des chartes et des communiqués de presse, ainsi que dans des slogans habilement composés et scandés lors des manifestations pacifiques.
Cette résistance par en bas constituait une menace à la fois pour les élites soudanaises et pour les puissances régionales telles que les Émirats, qui préfèrent un Soudan soumis qui exporte de l'or et des mercenaires, plutôt que des idées et des révolutions. Le modèle égyptien de gouvernement militaire, soutenu par l'argent du Golfe et la tolérance de l'Occident, s'était imposé comme l'une des réponses contre-révolutionnaires essentielles face au Printemps arabe de 2010-2011. Il s'agissait donc de reproduire au Soudan ce modèle égyptien, mais la jeunesse soudanaise s'y est fermement opposée.
Davantage qu'un simple conflit entre les FSR et les Forces armées soudanaises, la guerre en cours est par de nombreux aspects une guerre contre-révolutionnaire contre le peuple soudanais. Les deux camps s'en sont pris à des civil·es, ont fait obstacle à l'aide humanitaire et ont essayé d'instrumentaliser la société civile, et l'un comme l'autre ont été protégés (directement ou indirectement) par des acteurs internationaux qui ne souhaitent pas que les choses changent.
Démasquer le rôle des Émirats : l'or, les armes et la géopolitique
À l'heure qu'il est, les preuves ne laissent plus de doute : de l'or est acheminé jusqu'à Dubaï depuis des zones sous contrôle tant des Forces de soutien rapide que de l'armée soudanaise, et ce trafic alimente des réseaux illégaux et finance le conflit. Les livraisons d'armes, qui passent par la Libye, le Tchad, l'Ouganda, la République centrafricaine et le Kenya, entre autres, démontrent qu'une chaîne d'approvisionnement continue et délibérée alimente les troupes d'Hemedti. Les Émirats ont également permis l'évacuation de soldats des FSR vers leurs hôpitaux. Parallèlement à cela, ils ont mené des campagnes diplomatiques, politiques et de communication visant à présenter les FSR comme un acteur politique légitime et à soutenir les efforts de leur gouvernement parallèle.
Il ne s'agit pas là de complicité passive, mais d'une intervention sous-impérialiste active. Les Émirats ne sont pas un État du Golfe neutre qui chercherait à parvenir à la paix. Ils sont un acteur du conflit et agissent via un intermédiaire, les FSR, tout en continuant à démentir leur implication.
Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la communauté internationale sont complices par leur silence
Malgré l'abondance de preuves que les Émirats soutiennent les FSR et ont fragilisé la transition démocratique, la réaction internationale est faible, si ce n'est complice. Les États-Unis, la Grande-Bretagne, l'Union européenne et de nombreux pays européens ont certes appelé à des cessez-le-feu et à la protection des civils, mais aucun n'a imposé de sanctions contre les profiteurs de guerre ou les trafiquants d'or, qu'ils soient émiratis ou étrangers.
Pourquoi donc ?
La réponse tient à la realpolitik et à la condamnation sélective. Les Émirats sont un partenaire stratégique de l'Occident. Ils achètent des armes, collaborent de façon importante avec le régime génocidaire israélien, sont un intermédiaire pour le renseignement et sont un important centre financier. Ils ont hébergé des bases militaires américaines, ont participé à des opérations antiterroristes et ont fortement investi dans les économies occidentales. Bref, ils sont trop utiles pour être sanctionnés.
Au cours des derniers mois de l'administration Biden, certain·es parlementaires américain·es ont mené une bataille pour mettre fin aux ventes d'armes aux Émirats, face à l'accumulation de preuves montrant qu'Abou Dhabi, malgré ses dénégations, armait les FSR. La Maison Blanche avait initialement accepté de vérifier si les Émirats respectaient leurs obligations, mais un rapport de janvier 2025 a confirmé la poursuite du soutien émirati aux FSR. Ces parlementaires ont donc réintroduit le projet de loi Stand Up for Sudan (« Soutenons le Soudan ») qui proposait d'interdire les exportations américaines d'armes aux Émirats tant qu'ils soutiendraient matériellement les FSR, arguant que l'influence des États-Unis devait servir à stopper la guerre et le génocide en cours.
Le 5 mai, la Cour internationale de justice (CIJ) a rejeté la plainte du Soudan, qui accusait les Émirats de violer la convention de Genève sur le génocide et de financer les FSR. Partant du fait que les Émirats avaient, lors de la signature de la convention, formulé une réserve quant à la compétence de la cour, la CIJ a jugé qu'elle n'était pas compétente et n'a donc pas étudié les accusations du Soudan.
Le 22 mai, le Département d'État américain a accusé les Forces armées soudanaises d'avoir utilisé des armes chimiques dans leur guerre contre les FSR et a annoncé de nouvelles sanctions, notamment des restrictions des exportations et des mesures financières. Cependant, le gouvernement américain n'a apporté aucune preuve publique de ces allégations et n'a pas respecté les procédures de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques (organisation dont fait partie le Soudan, qui siège même à son conseil exécutif).
Cette accusation semble être le dernier exemple en date de la façon dont la politique étrangère de Trump, dans son second mandat, devient explicitement transactionnelle et corrompue. L'annonce a suivi une visite en Arabie saoudite, au Qatar et aux Émirats durant laquelle Trump a cherché à conclure des accords d'investissements pour les États-Unis, mais durant laquelle il aurait également cherché à développer ses propres intérêts économiques et ceux de sa famille dans la région. Cela fait longtemps que de nombreux·ses spécialistes affirment que la guerre au Soudan s'est transformée en conflit par procuration, avec d'un côté les Émirats qui soutiendraient les FSR et de l'autre l'Arabie saoudite qui soutiendrait les Forces armées soudanaises. Et alors que l'attention et la pression internationales mettent de plus en plus en lumière le rôle des Émirats dans la guerre et le génocide en cours, il semble que l'administration Trump utilise ces accusations contre l'armée soudanaise comme une diversion et un moyen de contrebalancer le débat public. Par ce biais, le régime trumpiste espère se maintenir à égale distance du duo Émirats/RSF et Arabie saoudite/armée soudanaise.
On ne peut éviter les parallèles avec des événements passés, notamment le bombardement décidé par l'administration Clinton en 1998, en pleine affaire Lewinsky, contre l'usine pharmaceutique d'al-Chifa au Soudan. Les États-Unis avaient affirmé que l'installation produisait des armes chimiques et était liée à Oussama ben Laden, mais les enquêtes ultérieures n'ont guère apporté de preuves en ce sens et nombre d'expert·es ont conclu que l'usine était civile. Cela rappelle également l'invasion en 2003 de l'Irak, sous le prétexte de la présence d'armes de destruction massive. Ces allégations se sont révélées être de pures inventions.
Ce qui précède ne doit pas être compris comme une tentative d'absoudre l'armée soudanaise des crimes de guerre qu'elle a commis contre les civil·es lors de ce conflit ou durant le reste de son histoire. Il s'agit plutôt de mettre en lumière les manigances de l'administration Trump visant à renforcer ses liens avec les pays du Golfe en renversant les termes du débat, alors qu'elle ne parvient pas à mettre fin à la guerre.
Les civil·es soudanais·es paient le prix du silence
Les conséquences du silence international ne sont pas théoriques, elles sont d'une brutalité bien réelle. Les mort·es se comptent par centaines de milliers. Les déplacé·es sont des millions, et beaucoup d'entre elles et eux doivent vivre dans des camps insalubres par-delà les frontières ou dans des villes assiégées. Les infrastructures du pays, notamment les universités, les hôpitaux et les institutions culturelles, ont été systématiquement détruites, dans ce qui s'apparente à une guerre délibérée menée contre la société soudanaise. Des témoignages indiquent l'ampleur des violences sexuelles qui sont commises, et montrent qu'une des méthodes de guerre des FSR est de cibler les femmes et les jeunes filles.
Cependant, la résistance soudanaise n'a pas disparu. Elle s'est adaptée, s'est décentralisée et a repris contact avec ses alliés internationaux. Des Soudanais·es ordinaires, dans le pays comme à l'étranger, assurent une aide humanitaire précieuse et s'occupent de la santé et de l'éducation. Ils et elles font un travail militant, documentent les faits et exigent justice. Ils et elles ont besoin de solidarité et plutôt que de charité ; de sanctions contre les coupables plutôt que d'expressions de sympathie.
Ce qu'il faut faire : passer à l'action
Pour arrêter la guerre au Soudan et empêcher de nouvelles guerres, il faut s'en prendre à la fois aux acteurs locaux et à leurs soutiens internationaux. Il s'agit entre autres de sanctionner toutes les entités étrangères qui financent et arment les FSR, notamment les entreprises et personnes impliquées aux Émirats arabes unis. Il faut également dénoncer et interrompre le trafic d'or, notamment ses filières qui passent par Dubaï et ses liens avec le financement des FSR. Une enquête doit être menée sur le rôle des Émirats dans les livraisons d'armes et des mécanismes internationaux doivent être mis en place pour bloquer cette chaîne d'approvisionnement. Tout aussi important est le soutien aux initiatives civiles soudanaises, comme les structures d'urgences médicales, les comités de résistance, les corridors humanitaires, la documentation des crimes par les victimes et les médias indépendants. Enfin, nous devons remettre en cause la logique politique de l'alliance entre l'Occident et le Golfe, qui traite les Émirats et l'Arabie saoudite comme des partenaires intouchables : les partenariats stratégiques ne doivent pas se payer en vies humaines.
L'enjeu ne se limite pas au Soudan. Il reflète la vision du monde voulue et propagée par les tyrans, un monde où l'autoritarisme est sous-traité et où l'impérialisme a un visage régional. Si le sous-impérialisme est victorieux au Soudan, il s'étendra en Afrique, au Moyen-Orient et au-delà.
Un autre avenir reste possible. Les mouvements révolutionnaires au Soudan, avec leur exigence inébranlable de gouvernement civil et de justice sociale, portent une alternative puissante, fondée sur la légitimité populaire, les principes démocratiques et la solidarité transnationale. Pour que cet avenir se réalise, il faudra plus que des déclarations de soutien aux acteurs civils soudanaiss. Nous devons mener une confrontation critique avec les systèmes politiques et économiques internationaux qui nourrissent l'autoritarisme et les interférences étrangères. Tout effort dans ce sens doit commencer par une compréhension lucide de ces réalités et par un engagement ferme en faveur de la justice, un engagement qui refuse d'être dénaturé par des intérêts stratégiques ou des affiliations géopolitiques.
Husam Mahjoub
P.-S.
• Inprecor numéro 737 - octobre 2025. 16 octobre 2025 :
https://inprecor.fr/les-emirats-et-le-soudan-un-sous-imperialisme-contre-revolutionnaire
• Traduit par Inprecor.
Source - Spectre. Le 15 août 2025 :
https://spectrejournal.com/uaes-subimperialism-in-sudan/
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Nicaragua : L’enterrement en grande pompe de la révolution sandiniste
Le 19 juillet 1979, le peuple nicaraguayen a triomphé de la dictature du clan Somoza, marquant le début de la révolution sandiniste, qui allait durer près de 11 ans. À l'occasion du 46e anniversaire de cette révolution, les derniers vestiges de celle-ci ont été piétinés et enterrés lors d'une cérémonie aussi bizarre que pompeuse, entièrement en vase clos et à laquelle le peuple n'avait pas été convié.
29 octobre 2025 | tiré d'inprecor.fr Photo : Manifestation officielle organisée le 19 juillet 2025 à l'occasion du 46ème anniversaire de la Revolution sandiniste.
https://inprecor.fr/nicaragua-lenterrement-en-grande-pompe-de-la-revolution-sandiniste
Le couple présidentiel Daniel Ortega et Rosario Murillo y a fait défiler, le 19 juillet 2025, plus de 36 000 étudiants et 4000 policiers et militaires. Ils ont été rassemblés sur la Plaza de la Fe et disposés par blocs de 150 personnes strictement ordonnés (voir photo) pour célébrer les dictateurs en dirigeants absolus du Nicaragua.
Le déroulement de cet événement de quatre heures était entièrement destiné à présenter Rosario Murillo comme étant la coprésidente à égalité de rang, au côté de Daniel Ortega.
Cependant, les chants « Daniel-Daniel-Daniel » ont clairement montré qui reste le véritable dirigeant du pays. Ortega a commencé son discours par ces mots : « Ici, nous sommes tous Daniel ». Le commandant, qui n'a jamais participé à la lutte armée de libération et qui, en 1979, était totalement inconnu au Nicaragua, s'assimile ici au FSLN, à la révolution sandiniste et à tout le peuple nicaraguayen. Cela n'est qu'une manifestation supplémentaire de sa mégalomanie et de la conviction qui est la sienne d'accomplir une mission divine au Nicaragua.
Répression et purges politiques
Le message principal de son discours était une menace ouverte contre toute expression d'opposition ou toute de critique : « Pour avoir la paix, nous devons avoir de la force et un esprit combatif. Si nous voulons défendre la paix, nous devons toujours être prêts à faire la guerre aux conspirateurs ! » Il a appelé les structures paramilitaires des quartiers, qui lui restent fidèles, à maintenir la « vigilance révolutionnaire » face à tous les « terroristes, conspirateurs et traîtres à la patrie, car ils sauront que lorsqu'ils seront découverts, ils seront capturés et jugés ».
Le développement de la répression étatique au cours des derniers mois et de ces dernières années prouve que ces paroles ne sont pas vides de sens. L'année 2025 a été aussi marquée par le fait que les mesures de persécution politique ont visé de plus en plus de fonctionnaires de la haute et moyenne administration publique. Faisant suite aux rumeurs persistantes sur la mauvaise santé présumée d'Ortega, on assiste actuellement à une véritable vague de purges, qui a commencé il y a plus d'un an et qui touche désormais y compris les personnes les plus proches du couple présidentiel.
Par exemple, Bayardo Arce, l'un des neuf commandants de la révolution qui ont dirigé la révolution sandiniste et le dernier du groupe à être resté allié à Ortega, a été arrêté le 26 juillet 2025 pour corruption et placé en résidence surveillée. Il a sans doute été l'un des principaux bénéficiaires de l'appropriation privée de biens publics par les hauts cadres du FSLN depuis des décennies. Il a ainsi acquis plusieurs entreprises, notamment dans le commerce du riz, un des aliments de base du Nicaragua. Mais, malgré la corruption endémique du pays, il n'est pas parvenu à devenir un capitaliste prospère ; son activité a entraîné des dettes d'impôts de plusieurs millions de dollars qui ont abouti à l'expropriation de ses entreprises.
Le 14 août, l'officier de sécurité Nestor Moncada Lau a connu un sort similaire. Il a été impliqué dans divers attentats terroristes, a organisé la répression militaire de manifestations pacifiques. Il figurait dans les dossiers comme étant le père d'au moins un des enfants illégitimes de Daniel Ortega, a été pendant des années chef de la sécurité du secrétariat du FSLN et, en tant que l'un des proches les plus proches d'Ortega, il connaissait aussi en détail tous les scandales au sein du palais présidentiel. Quelques semaines auparavant, le 19 juin 2025, Roberto Samcam, éminent critique du régime en exil au Costa Rica, avait été assassiné par des tueurs à gages. Samcam, un officier supérieur à la retraite, connaissait parfaitement les rouages internes de l'armée nicaraguayenne et avait analysé dans de nombreux articles et livres la dynamique interne de l'appareil répressif orteguiste, y compris la participation de l'armée à la répression d'État.
Ce ne sont là que trois exemples d'une vague de persécutions qui n'épargne personne et qui a déjà touché plusieurs milliers de personnes, du citoyen ordinaire au haut fonctionnaire.
Il est évident que le régime cherche à s'assurer que Rosario Murillo s'installe à la succession Ortega de la manière la plus douce possible. C'est pourquoi, jour après jour depuis des mois, des personnalités occupant des postes clés au sein du régime, dont la loyauté inconditionnelle envers Murillo ne pouvait être totalement garantie, ont été les unes après les autres démises de leurs fonctions et remplacées par d'autres marionnettes.
Comme beaucoup de ces personnes étaient de hauts fonctionnaires du régime, il est plus que probable qu'elles se soient énormément enrichies. Cependant, la véritable raison qui a motivé leur persécution n'est pas liée à des affaires de corruption, pratiques profondément enracinées dans toutes les institutions nicaraguayennes, mais dans le fait qu'Ortega-Murillo doutent de leur obéissance aveugle.
Les circonstances de la mort d'Humberto Ortega, frère de Daniel, soulignent l'importance qu'attache le régime à la succession familiale. Humberto était également l'un des neuf commandants de la direction nationale du FSLN, stratège de la lutte insurrectionnelle victorieuse et chef de l'armée sandiniste, qui est resté jusqu'à sa mort une figure influente de la politique nicaraguayenne. Le 19 mai 2024, le site argentin infobae a publié une interview dans laquelle l'ancien général remettait en question les capacités de leadership de Rosario Murillo et défendait la nécessité de parvenir à un compromis avec l'opposition. En représailles, en l'espace de quelques heures, sa maison a été encerclée par la police, tous ses moyens de communication lui ont été retirés, il a été placé à l'isolement total et s'est vu refuser les soins médicaux dont il avait besoin du fait de ses problèmes de santé. Une semaine plus tard, Ortega l'a publiquement condamné en tant que « traître ». Le 9 juin, Humberto a envoyé un dernier appel à l'aide urgent depuis un téléphone portable secret à la rédaction du journal électronique Confidencial. Il a été admis à l'hôpital militaire le 11 juin, mais dans ces conditions son état de santé s'est détérioré, jusqu'à ce qu'il décède le 30 septembre 2024.
Les manifestations d'avril 2018
Les vagues actuelles de répression et de purges institutionnelles trouvent leur origine dans les manifestations massives d'avril 2018, au cours desquelles la population a manifesté pacifiquement contre la répression politique et l'enrichissement démesuré de la famille Ortega-Murillo. Lorsque la police et les paramilitaires fidèles à Ortega ont réprimé les manifestants avec une violence de plus en plus forte, des barricades ont été érigées dans les quartiers résidentiels pour empêcher les forces répressives d'y entrer. Le régime a réagi avec une brutalité extrême. Plus de 2000 personnes ont été emprisonnées au cours des mois suivants et plus de 300 ont été assassinées, certaines par des snipers de l'armée. L'État autoritaire, qui avait jusqu'alors permis un certain niveau de liberté d'information, d'enseignement, de croyance religieuse et de débat politique, s'est transformé en une dictature ouverte qui a supprimé toute activité indépendante et non contrôlée par l'État.
À partir de ce moment, d'innombrables mesures ont été prises pour réduire une fois pour toutes le peuple au silence. Toute une série de lois ont été adoptées pour donner une apparence légale aux mesures répressives du gouvernement. Les manifestations ont été interdites, même lorsqu'elles consistaient simplement à brandir le drapeau national, bleu et blanc. Peu à peu, tous les partis qui ne se sont pas soumis à la dictature ont été déclarés illégaux. Les élections de 2021, boycottées par près de 80 % de la population, ont été une véritable fraude. Depuis lors, le nouveau parlement a approuvé à l'unanimité presque toutes les résolutions, sans aucune voix contre.
Les deux représentants les plus connus du groupe ethnique miskitu, Steadman Fagoth Müller et Brooklyn Rivera, ont été arrêtés et sont depuis deux ans « portés disparus ». Plus de 4 000 organisations non gouvernementales – dont des universités, des églises, des associations professionnelles, la Croix-Rouge, des associations de femmes et des organisations de défense des droits humains – ont été interdites et leurs biens confisqués. En 2023, 222 prisonniers politiques ont été expulsés vers les États-Unis et plus de 300 personnes ont été déchues de leur nationalité nicaraguayenne, de leurs titres professionnels, de leurs biens et de leurs pensions.
Toute l'élite politique et culturelle du pays est désormais en exil. Vilma Núñez, 86 ans, présidente du CENIDH (Centre Nicaraguayen des Droits Humains), est la seule personne de cette organisation qui refuse encore de quitter le Nicaragua. En raison de son âge avancé et de sa notoriété internationale, le régime ne semble pas vouloir se risquer à la toucher. Elle vit actuellement dans un isolement quasiment complet et sans aucun statut juridique.
La crise du système
Le 18 février 2025, une nouvelle constitution a été promulguée par le biais d'une procédure inconstitutionnelle. Elle modifie de fond en comble la structure de l'État, supprime la séparation des pouvoirs et subordonne ces instances – désormais appelées « organes » et non plus « pouvoirs » –à la présidence. En outre, elle remplace les fonctions de président et de vice-président par deux coprésidents, un homme et une femme, concentrant ainsi tout le pouvoir absolu entre les mains d'Ortega et de Murillo. La constitution créée par la révolution sandiniste, qui garantissait les droits fondamentaux, la séparation des pouvoirs et le pluralisme politique, a été détruite dans ses fondements -mêmes.
Les six premières années de la révolution, Ortega a coordonné la Junta de Gobierno Revolucionaria (Junte révolutionnaire), avant de devenir le président démocratiquement élu du pays, en exerçant ces fonctions sous le contrôle du Parlement et de la direction du FSLN. Au contraire, Ortega et Murillo gouvernent aujourd'hui de manière dictatoriale et sans aucune légitimité démocratique. Ils ont même aboli ce qu'il restait de la constitution républicaine créée par la révolution sandiniste.
Le Nicaragua est au plus bas, économiquement, politiquement et socialement. Un capitalisme de copinage a détruit l'économie. Les principales sources de revenus sont désormais l'exportation d'or, extrait de manière destructrice pour l'environnement par des multinationales privées, et les envois de fonds des familles émigrées, principalement aux États-Unis. La défiance et la peur dominent actuellement l'état d'esprit de la population du pays. La société est rongée par des vagues continuelles de répression et de purges politiques. L'opposition organisée, implantée entièrement à l'étranger, faible et fragmentée, n'est pas en état de renverser la dictature. Cependant, les contradictions internes au régime engendrent des mesures gouvernementales de plus en plus absurdes qui y produiront inévitablement des conflits internes et des fractures. Beaucoup considèrent l'implosion du système comme l'hypothèse la plus probable de son effondrement et une partie croissante de la population espère que cela se produira bientôt.
Lisbonne, 7 octobre 2025
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Rio : Claudio Castro est responsable du plus grand massacre de l’histoire du Brésil
Le criminel Cláudio Castro doit quitter le palais Guanabara (le siège du gouvernement de l'état de Rio de Janeiro) pour la prison. C'est la façon d'éviter de nouveaux massacres perpétrés par l'État et présentés comme une politique de sécurité publique.
Tiré de Moviento Revista
https://movimentorevista.com.br/2025/10/rio-claudio-castro-est-responsable-du-plus-grand-massacre-de-lhistoire-du-bresil/
Israel Dutra
30 out 2025, 16:10
L'incursion des forces de police commandée par Cláudio Castro dans la nuit du mardi 28 octobre a donné lieu à l'opération militaire la plus meurtrière de l'histoire du pays. Un véritable massacre a été perpétré, avec un bilan (probablement encore sous-estimé) de 128 victimes mortelles.
Un crime commis par l'État, une violence barbare qui renforce la spirale de la politique dite de guerre contre la drogue, qui encercle les collines et les favelas de Rio, plaçant la population travailleuse dans la ligne de mire entre les forces de l'État et les factions (qu'il s'agisse de milices ou de trafiquants). Le nombre de morts a dépassé celui du massacre de Carandiru, dans les années 90, à São Paulo.
Chaos, violence et responsabilité de l'État
Dès le début de l'opération, le chaos s'est répandu dans toute la région métropolitaine de Rio de Janeiro. Des centaines de points entre la Zone Nord, Lapa et São Gonçalo ont été bloqués. Des bus ont été détournés et immobilisés. Les représailles du trafic de drogue (le groupe Comando Vermelho) ont entraîné l'annulation des cours, semé la terreur et transformés en otage des centaines de milliers de Cariocas au cours des dernières 40 heures.
L'ONU a publié une note qualifiant ces événements de crime barbare. Le plus grand bain de sang jamais vu dans une seule opération vient ajouter son sinistre décompte à d'autres massacres, comme ceux qui ont eu lieu précédemment dans les quartiers du Morro do Alemão, Vila Cruzeiro et Jacarezinho. Le gouverneur Cláudio Castro a directement ordonné l'opération, forcément meurtrière, recherchant impact médiatique et prestige pour renforcer son discours. Le référence au « narcoterrorisme » est un pas de plus dans la stratégie de l'extrême droite, à la manière de Trump qui provoque militairement et politiquement le Venezuela et la Colombie et cherche à déstabiliser leurs gouvernements et à exercer une influence directe sur les deux pays. Le fil conducteur des deux est la barbarie néofasciste.
Ce qui a été constaté lors de l'opération, c'est l'utilisation d'armes lourdes par le Comando Vermelho, où 90 fusils auraient été récupérés, et la police a également dénoncé l'utilisation de drones de haute technologie.
L'action médiatique et génocidaire du gouverneur de Rio, motivée notamment par ses intérêts électoraux, doit être dénoncée et condamnée comme la principale responsable de ce massacre. Non seulement l'opération a été un désastre, mais elle a enfreint toute légalité en cachant des corps, en manipulant des données, dans le but de criminaliser les favelas et les communautés urbaines des périphéries à une échelle sans précédents de l'histoire du Brésil.
Farce et génocide
L'action de la police militaire de Rio est une farce. Nous savons que la politique de « guerre contre la drogue » ou de « guerre contre le crime » n'a pour seul objectif que de militariser les communautés et d'étendre le génocide des jeunes pauvres et noirs dans les périphéries des grandes villes du pays.
Le trafic de drogues et d'armes lourdes implique toute une industrie qui opère non seulement dans le cadre de l'impunité de l'État ou de sa connivence, mais aussi dans une profonde imbrication.
Les actions policières contre les hautes sphères du crime organisé – qu'il s'agisse de la saisie d'armes à feu au domicile de Ronnie Lessa ou de celle menée il y a quelques mois à Faria Lima, à São Paulo – n'ont fait aucun mort et n'ont même pas donné lieu à des coups de feu.
Les actions des factions, des trafiquants et des milices oppriment l'ensemble des communautés de Rio et du pays. Leurs chefs, véritables millionaires, et leurs fortunes circulent librement, prosperant dans des secteurs maintenus délibérement dans l'illégalité : l'immobilier, le divertissement et le monde du sport. Et ce sont les flux financiers qui alimentent la corruption au sein des institutions policières.
Dehors Castro, halte à la guerre contre la drogue, et mobilisation active
Certaines structures héritées de la dictature militaire brésilienne restent inchangées, militarisant la vie sociale, avec une répression systématique des mouvements populaires et une politique de sécurité basée sur la guerre contre les favelas et les pauvres. En ce sens, comme indiqué dans la récente actualistion du programme du PSOL, il est fondamental de démilitariser la police et de construire « une nouvelle politique en matière de drogues, qui s'attaque au génocide du peuple noir et à l'incarcération de masse, axée sur la santé publique et les soins en liberté, en combattant le modèle privatiste des communautés thérapeutiques, en remplaçant la logique de la punition par des alternatives de justice réparatrice avec une perspective de genre et de race et la réparation des territoires touchés par la répression policière ». Cela signifie discuter sérieusement de la démilitarisation des Police Militaires [en charge du maintien de l'ordre] et de la dépénalisation des drogues.
De nombreux mouvements sociaux, notamment liés au mouvement noir et des périphéries, ont déjà indiqué la appelé á réponse forte, dans les rues, le 31, et des manifestations auront lieu dans plusieurs capitales. Il est essentiel de se joindre à cet effort et à cette mobilisation.
Enfin, la tâche immédiate, est construire dans le cadre d'une unité et d'une mobilisation sociale des plus larges, le « Fora dehors] Castro ! ». Le criminel Cláudio Castro doit quitter le palais Guanabara pour la prison, sous peine de voir de nouveaux massacres perpétrés par l'État et présentés comme une politique de sécurité publique.
Israel Dutra é sociólogo, Secretário de Movimentos Sociais do PSOL, membro da Direção Nacional do partido e do Movimento Esquerda Socialista (MES/PSOL).
Brasil
Com apoio do governo, Congresso aprova ataque ao piso da educação.
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Argentine. Milei, Trump, l’Argentine : colonie, dépendance, souveraineté, capitalisme ?
L'une des idées les plus répandues [en Argentine] ces derniers temps est qu'avec le sauvetage par Trump du gouvernement Milei, l'Argentine est devenue une colonie des Etats-Unis. Certains faits semblent corroborer cette affirmation.
27 octobre 2025 | tiré du site à l'encontre.org
https://alencontre.org/ameriques/amelat/argentine/argentine-milei-trump-largentine-colonie-dependance-souverainete-capitalisme.html
Tout d'abord, le Trésor américain intervient ouvertement en Argentine, sur le marché des changes et dans la politique monétaire, reléguant la BCRA (Banque Centrale de République Argentine) au second plan. [En effet, un échange – swap – de 20 milliards de dollars entre les Etats-Unis et l'Argentine – les 9,15 et 16 octobre – devait permettre d'enrayer la chute du peso argentin, dont une dévaluation encore plus forte face au dollar aurait des effets sur l'inflation par le biais des biens importés. Le 21 octobre, la Maison Blanche promettait un nouveau paquet de 20 milliards de dollars à condition que Javier Milei (en fonction depuis décembre 2023) et son parti La Libertad Avanza (LLA) gagne – en alliance avec des forces représentées par Maurizio Macri de PRO-Propuesta Republicana et le Parti radical (UCR) – les élections législatives du 26 octobre. Elles doivent renouveler 127 sièges de la Chambre des député·e·s et 24 sièges du Sénat. Autrement dit, un chantage politique. Voir ci-dessous les résultats des élections partielles. Réd. A l'Encontre]
Ensuite, il y a les nombreuses conditions économiques, politiques et géopolitiques qui, selon les spéculations, accompagneraient le sauvetage de Milei. Parmi celles-ci, il y a des pressions pour que le gouvernement argentin accorde des avantages aux investisseurs états-uniens dans les secteurs minier, gazier et pétrolier. Une autre revendication est que les laboratoires argentins paient les brevets des laboratoires des Etats-Unis. Sur le plan politique, Washington et le FMI exigent un « accord de gouvernance » entre LLA, le PRO, l'UCR, les député·e·s et les gouverneurs « péronistes-pelucas » [gouverneurs péronistes qui collaborent toutefois avec le pouvoir] afin de faire avancer les réformes du travail et de la fiscalité et de renforcer la gouvernance bourgeoise.
Plus stratégiquement, sur le plan géopolitique, les Etats-Unis demandent à l'Argentine de réduire ses liens avec la Chine. C'est pourquoi le Financial Times parle du « désir du président Donald Trump d'expulser la Chine d'Amérique latine, une région qu'il considère comme la sphère d'influence légitime des États-Unis. Au cours des deux dernières décennies, la Chine a considérablement développé son commerce et ses investissements dans l'« arrière-cour » de Washington, tandis que les administrations successives détournaient le regard » (Infobae, 15/10/2025). Tout cela couronné par la prétention de Trump de dicter aux Argentins pour quels candidats ils devront voter à partir de maintenant, sous la menace de couper « « l'aide généreuse » des Etats-Unis.
C'est pourquoi le péronisme (sous le logo Fuerza Patria) relance le slogan-dilemme « Braden ou Perón ». A Buenos Aires, des affiches sont apparues avec Axel Kicillof – le dirigeant péroniste – sur fond de drapeau argentin contre Javier Milei sur fond de drapeau américain. « Patrie oui, colonie non », pour la « libération nationale ». C'est l'idée d'une seconde indépendance, conçue comme une revendication de la démocratie bourgeoise dans le domaine des relations internationales.
Dans ce qui suit, nous présentons une approche différente. En substance, nous soutenons que, même s'il y a une recrudescence de la dépendance de l'Argentine vis-à-vis des Etats-Unis, celle-ci doit être distinguée de ce qui a été, historiquement, la domination coloniale.
Colonie ou pays dépendant ?
L'argumentation que nous défendons part de la distinction entre une colonie et un pays dépendant. En résumé, la relation coloniale se définit comme la domination des pays arriérés par les puissances, par le biais de la violence et de l'occupation du territoire. Cela signifie que la répression s'exerce sur l'ensemble de la population indigène et peut aller jusqu'au génocide (comme c'est le cas actuellement en Palestine, massacrée par le colonialisme sioniste). Il en résulte une relation d'exploitation, structurée autour du pillage, de la spoliation et de la coercition extra-économique sur le pays dominé.
Un pays dépendant, en revanche, a droit à son propre gouvernement et à son propre Etat, et c'est à partir de cette position qu'il est soumis à des pressions, des conditionnements ou des menaces directes. Celles-ci s'appuient sur le pouvoir économique du capital le plus internationalisé et le plus puissant, et sur ses Etats. L'exploitation est de classe – le travail est exploité par le capital – et se fait par voie économique (le travailleur est « libre » de vendre sa force de travail).
Pour l'expliquer à l'aide apportée par les Etats-Unis à Javier Milei, si l'Argentine était une colonie des Etats-Unis, cette « aide » serait imposée sans autre forme de procès par la violence politique directe. C'est le type de domination qui a été évoqué ces derniers temps par Trump, comme une menace ; par exemple, en ce qui concerne le Panama et le Venezuela (dans ce dernier cas, avec des attaques et des assassinats effectifs). L'intervention de Trump en Argentine, en revanche, suit les schémas propres à la relation de dépendance d'un pays arriérés et en crise, mais politiquement indépendant (sur le plan formel). C'est le gouvernement argentin lui-même qui a demandé l'intervention des Etats-Unis, avec le soutien, ou le consentement, d'une grande partie de la classe dirigeante du pays. Le conditionnement s'opère par le biais de swaps et de crédits, qui reflètent la puissance économique des Etats-Unis, incomparablement supérieure à celle du capitalisme argentin. Il ne s'impose pas par la voie militaire. Même la menace – « si vous ne votez pas comme nous le souhaitons, nous n'aiderons plus Milei » – laisse ouverte la possibilité que l'intervention soit écartée par le vote populaire. Une variante qui est étrangère à la relation coloniale.
Un autre exemple est fourni par le prêt accordé par les Etats-Unis au Mexique en 1995 – crise dite de la tequila (une eau-de-vie mexicaine) déclenchée par une fuite massive de capitaux liquides, avec brusque dévaluation du peso mexicain (dès décembre 1994). Lors de cette crise, le Trésor des Etats-Unis a apporté 20 milliards de dollars, et avec les décaissements du FMI et d'autres organismes, le montant total a atteint 50 milliards de dollars. En contrepartie, le Mexique a dû adopter des politiques « orthodoxes » : la TVA est passée de 5 à 10% ; la politique de change a été assouplie ; le gouvernement mexicain a donné en garantie des prêts accordés des revenus de Pemex (la compagnie pétrolière nationale). De plus, les dettes des banques ont été nationalisées. Parallèlement, des milliers d'entreprises ont fait faillite et les salaires ont baissé. Mais tout cela s'est produit sans que le Mexique cesse d'être un pays formellement souverain, c'est-à-dire qu'il n'est pas devenu une colonie des Etats-Unis.
Nous soulignons que la libération nationale – rupture avec la relation coloniale et droit de former son propre gouvernement – ne remet pas en cause, en principe, le mode de production capitaliste. L'Amérique latine a obtenu son indépendance de l'Espagne et du Portugal dans le cadre d'un capitalisme naissant. L'Afrique et l'Asie ont accédé à l'indépendance au XXe siècle, dans la plupart des cas sans affecter les relations capitalistes (l'exception la plus importante étant la Chine, de 1948 jusqu'au début des années 1980). En Europe également, certains pays ont accédé à l'autodétermination nationale sans passer par des révolutions socialistes ou prolétariennes. La Norvège, par exemple, s'est séparée de la Suède au début du XXe siècle [en juin 1905, la séparation avec la Suède a été enregistrée par un référendum appuyé par 99,95% des voix. La Suède l'a reconnue par un traité adopté en octobre 1905]. Un cas cité par Lénine comme preuve que le droit formel à l'autonomie gouvernementale est réalisable dans le capitalisme.
C'est pourquoi la lutte pour la libération nationale tend à rassembler tous les secteurs sociaux du pays opprimé (à l'exception des agents et des collaborateurs de la puissance occupante). C'est un trait démocratique et pour l'égalité des droits entre les nations. Toutefois, ce droit n'élimine pas la pression et l'ingérence de fait du capital internationalisé sur le pays dépendant.
Avant de conclure sur ce point, précisons qu'il existe des formes d'intervention politico-militaire des puissances capitalistes qui n'ont pas pour but d'établir une colonie, mais de réaliser des objectifs contre-révolutionnaires ou réactionnaires, comme le renversement de gouvernements de gauche ou populistes. En général, ces interventions sont menées avec la collaboration d'au moins une partie importante des classes dominantes locales. Un exemple en est la participation de Washington au coup d'Etat de Pinochet au Chili en septembre 1973. Un autre exemple est l'action des « contras » au Nicaragua [de 1980 à 1990], ainsi que la tentative, échouée, d'invasion de Cuba, à la Baie des Cochons [avril 1961], par des exilés cubains soutenus par les Etats-Unis. Un autre cas est l'invasion de l'Irak par les Etats-Unis et d'autres puissances en 2003. Ce sont des agressions impérialistes terribles, mais cela ne signifie pas que le Chili, le Nicaragua et l'Irak soient des colonies.
La grève des investissements
Depuis des décennies, l'une des formes les plus directes de pression exercée sur les pays dépendants est la menace d'une grève des investissements. Les capitalistes et les dirigeants des puissances impérialistes avertissent les gouvernements des pays en développement qu'ils ne recevront pas d'investissements tant qu'ils n'auront pas garanti les conditions qu'ils jugent propices au développement de l'exploitation capitaliste. Parmi celles-ci, ils exigent la sécurité de la propriété privée, des règles fiscales ou du travail qui ne menacent pas la rentabilité et la continuité des affaires, la liberté de transfert des bénéfices, des tribunaux internationaux pour régler les conflits [entre une firme ou une institution étatique] avec les gouvernements des pays dépendants.
Un exemple récent. Barry Bennett [Bennett a été un conseiller important de Trump dans sa campagne électorale de 2016 ; il conseille des entreprises états-uniennes] de la firme de conseil Tactic Global, cherche à servir d'intermédiaire pour les investisseurs et les entreprises des Etats-Unis dans les pays. Bennett s'est récemment rendu en Argentine. Il a rencontré des députés et des gouverneurs qui ont été les alliés de LLA et leur a fait passer le message suivant : « Vous avez tout intérêt à coopérer avec Milei, car cela permettra à votre province de bénéficier des investissements de notre pays » (voir Jorge Lliotti, La Nación, 12/10/2025). Une autre forme de pression passe par les taux d'intérêt élevés (le « risque pays ») exigés pour prêter à un pays dépendant et endetté.
Mais il ne s'agit pas seulement des menaces des capitaux étrangers. Le capital local, argentin ici, joue également un rôle. Par exemple, la fuite des capitaux est une autre forme que prend la grève des investissements. Elle est largement orchestrée par les capitalistes et les bénéficiaires de revenus du pays dépendant. Les exigences de ces secteurs sont, à leur tour, similaires à celles formulées par le capital mondialisé. En effet, au-delà des disputes autour du « partage du gâteau », il existe une fraternité de classe entre le capital national du pays dépendant et le capital étranger. Ce n'est donc pas un hasard si la Société Rurale (Sociedad Rural), l'Union industrielle argentine (UIA), la Confédération argentine des entreprises moyennes (Confederación Argentina de la Mediana Empresa-CAME), le congrès de l'IDEA (Instituto para el Desarrollo Empresarial de la Argentina), l'Association des banques argentines, pour ne citer que quelques institutions patronales, n'ont pas dit un mot contre « l'attaque contre la souveraineté argentine » lancée par Trump.
Plus généralement, il ne faut pas perdre de vue que, même si elle agit en tant que partenaire subordonné, la classe capitaliste des pays dépendants et arriérés, comme l'Argentine, n'est pas une marionnette de Washington ou du FMI. Elle n'est pas un simple intermédiaire (qui perçoit des commissions et des pots-de-vin) du capital étranger ou mondialisé. Son pouvoir de négociation repose sur l'exploitation de « sa » classe ouvrière. En d'autres termes, elle a son propre poids et tente d'agir selon ses intérêts. Par exemple, les producteurs argentins de soja et de maïs ne vont pas cesser de conclure des affaires avec la Chine parce que Trump et les républicains aux Etats-Unis le demandent. Autre exemple : la décision de poursuivre la sortie de capitaux d'Argentine dans les jours qui ont suivi l'annonce du swap [de 20 milliards de dollars], contrairement à ce qu'espérait Scoot Bessent [qui est à la tête du Trésor des Etats-Unis et qui fut, antérieurement, à la tête d'un fonds spéculatif] ne peut s'expliquer par la thèse « ce sont des marionnettes de l'impérialisme ». Même les rapports de force entre les puissances – la Chine menace l'hégémonie américaine – ouvrent des espaces de négociation et de marchandage pour les factions de la bourgeoisie les plus nationalo-centrées.
Le nationalisme bourgeois étatiste et la souveraineté
Compte tenu de l'internationalisation des économies capitalistes, il y a de moins en moins de chances qu'un pays en retard se développe « en interne » sur le plan capitaliste. Dans les années 1920, le dirigeant bolchevique Boukharine spéculait sur le fait que la Russie pourrait se développer sans tenir compte du marché mondial. Trotsky lui répondit, à juste titre, que cela revenait à vouloir se passer du froid de l'hiver moscovite. Il y a 100 ans, il était impossible de développer le socialisme national à l'intérieur de la Russie. Aujourd'hui, il y a encore moins de chances de développer le capitalisme (ou le socialisme) dans un seul pays autarcique. C'est pourquoi la revendication de rompre avec l'ingérence et la pression du capital internationalisé n'est concevable que comme slogan et programme anticapitaliste, socialiste. C'est en ce sens que le débat sur la question de savoir si l'Argentine est une colonie ou un pays dépendant est pertinent. Ce n'est pas une question de sémantique, mais de contenu, liée aux relations sociales de production dominantes.
C'est également la clé pour comprendre les contradictions et les impossibilités auxquelles sont confrontés les projets de libération nationale bourgeois ou petits-bourgeois. Il ne s'agit pas de dire qu'ils sont « inconséquents » ou « lâches » (comme les accuse une certaine gauche nationale-trotskiste), mais d'une impossibilité de classe : rompre avec la dépendance, c'est lutter pour le socialisme internationaliste. Cela n'est pas concevable comme stricte tâche nationale. C'est la cause ultime de l'incapacité du nationalisme bourgeois ou petit-bourgeois à présenter une alternative de fond, que ce soit en Argentine ou dans d'autres pays arriérés et dépendants.
Pour citer des exemples latino-américains de ces dernières années, nous nous souvenons des échecs des nationalismes bourgeois-étatistes en Bolivie, au Nicaragua et au Venezuela. Nous nous souvenons également de l'impasse dans laquelle s'est retrouvé l'Etat bureaucratique cubain (que certains considèrent comme « socialiste » ou « prolétarien »). Aucun de ces régimes n'a pu faire abstraction du marché mondial. Même les millions d'émigrant·e·s vénézuéliens, cubains et nicaraguayens sont une expression du caractère international que devra revêtir la lutte pour la libération de l'exploitation et de l'oppression. Cette dépendance est visible même sur le plan purement économique. Il suffit de penser à l'importance que revêt l'envoi de fonds par les émigrants vers leur pays d'origine (dans certains pays d'Amérique centrale, ils représentent plus de 25% du PIB).
L'Argentine n'a pas pu avancer sur la voie tant proclamée de la « libération nationale », que ce soit sous les gouvernements de Cristina Fernández de Kirchner [première dame de 2003 à 2007, son mari Nestor Kirchner fut alors président ; elle lui succède à la présidence de la République de décembre 2007 à décembre 2015 ; actuellement elle est en résidence surveillée sous l'effet de diverses accusations] ou d'Alberto Fernández [président de la Nation de décembre 2019 à décembre 2023]. Avec une économie marquée par des déficits courants en hausse, par une demande soutenue sous l'effet un déficit budgétaire de plus en plus difficile à financer, par une inflation incontrôlée, et de faibles investissements dans la technologie et les infrastructures, ne pouvait que connaître la stagnation, une crise monétaire et une nouvelle fuite des capitaux. C'est ainsi qu'a été créé le contexte propice à l'imposition des programmes de l'extrême droite de Javier Milei, de l'establishment économique et médiatique et des organismes internationaux. Comme l'ont souligné les post-keynésiens, les politiques du keynésianisme bâtard – invariablement présentées comme progressistes – débouchent sur des crises qui légitiment les discours de la droite et de l'extrême droite aux yeux des masses.
Mais il y a aussi les concessions que, encore et encore, le nationalisme bourgeois fait à la logique du capital mondialisé. Après tout, en Argentine, le programme le plus étendu de privatisations et de promotion du marché a été mené à bien dans les années 1990 par le Mouvement national justicialiste (péroniste), avec le soutien d'une grande partie de l'ancien courant militant « pour la libération nationale » des années 1970. C'était l'époque des « relations charnelles » proclamées avec le grand pays du nord (Etats-Unis). Et sans aller aussi loin : les gouvernements qui se réclament du nationalisme émettent, ou ont émis, des titres de créance soumis aux tribunaux de New York ou de Londres. Ils ont accordé des concessions à des compagnies pétrolières étasuniennes avec des clauses qui n'ont pas été rendues publiques. Et leurs politiciens et dirigeants se sont imbriqués dans les circuits du capital financier international pour blanchir l'argent provenant du pillage des caisses publiques. De quelle « libération nationale » parlent-ils ? A cela s'ajoutent les gouverneurs et les parlementaires, également issus du « camp national », qui, ces deux dernières années, ont facilité ou soutenu les mesures de Milei au Parlement.
Pour conclure
Mettre fin à la dépendance et à la domination du capital mondialisé n'est possible qu'en mettant fin au capitalisme. L'émancipation de la domination du capital est socialiste et authentiquement internationaliste. C'est là le fossé idéologique et politique qui sépare une orientation puisant dans une approche marxiste des idéologies bourgeoises et bureaucratiques nationalistes. (Publié sur le blog de Rolando Astarita le 19 octobre 2025 ; traduction et édition par la rédaction de A l'Encontre)
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Elections partielles : la victoire des forces « libertariennes »
Les résultats quasi définitifs des élections partielles du 26 octobre sont les suivants (avec un taux de participation de 67,85%). La victoire des forces représentées par Javier Milei dément de nombreux sondages. Milei a été de suite encensé par Donald Trump. Le courant péroniste (Fuerza Patria) marque une fois de plus le pas dans cette période.
Nous reviendrons sur l'analyse de ces élections à replacer dans le contexte de l'Amérique du Sud et centrale. (Réd. A l'Encontre)
Chambre des députés
LLA (Libertad Avanza) : 40,65% ; 9.341.798 suffrages
Fuerza Patria/Peronisme : 31,7% ; 7.284.477
Provincias Unidas (fédéralistes) : 7,01%, 1.611.688
Frente de Izquierda Unidad : 3,9%, 896.907 (avec 9,11% dans la Capitale fédérale)
UCR (Parti radical) : 1,1%, 244.114
MAS, Politica Obrera, Socialista, Communista : 0,7%,167.025
Les résultats au Sénat sont les suivants :
LLA : 42,1% ; 2.192.740 suffrages
Fuerza Patria : 36,89 ; 1.923.687
Provinciales : 9,3% ; 484.371
FIT : 3,3% ; 172.783
MAS : 1.4% ; 74.852
UCR : 0,3% ; 15.816
En nombre de sièges, la situation de la Chambre des députés – dans laquelle LLA a fortement progressé, sans atteindre la majorité avec ses alliés – est la suivante, sur un total de 257 sièges :
Fuerza Patria-Alliés : 96 sièges (-2)
LLA-Alliés : 93 sièges (+56)
Provincias Unidas-Alliés : 17 (0)
Pro:14 (-21)
FIT : 4 (-1)
UCR : 3 (-11)
Au Sénat la répartition est dorénavant la suivante sur un total de 72 sièges :
Fuerza Patria-Alliés : 26 sièges (-8)
LLA-Alliés : 19 sièges (+13)
Provincias Unidas-Alliés : 17 (0)
Pro : 5 (-2)
FIT : 0 (0)
UCR : 10 (-4)
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Argentine : « Milei a gagné grâce à la peur de la débâcle ». Entretien avec Claudio Katz
En Argentine, Milei et son gouvernement d'extrême droite au service du capital vient de remporter les élections législatives, de manière inattendue car tous les sondages prédisaient une défaite. De nombreuses conjectures et explications plus ou moins sérieuses ont circulé, sans toutefois offrir une image précise de ce qui s'est réellement passé.
Tiré de la revue Contretemps
3 novembre 2025
Par Claudio Katz
Nous publions ici une traduction de l'entretien que Resumen Latinoamericano https://www.resumenlatinoamericano.org/ [1] a mené avec Claudio Katz, membre des Economistas de Izquierda (« Économistes de gauche »), auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la réalité latino-américaine et de nombreux articles qu'on pourra lire sur Contretemps, l'économie et la géopolitique, afin de mieux comprendre le résultat de ces élections et la situation politique en Argentine.
***
Carlos Aznárez – Que s'est-il passé lors des élections ?
Claudio Katz – D'abord, les faits. Ce fut une victoire écrasante d'un gouvernement qui semblait en déclin. Ils ont peint la carte électorale en violet, obtenu 40 % des voix et renversé le résultat dans la province de Buenos Aires, où ils avaient perdu de 14 points il y a cinquante jours. Dans cette remontée, ils ont récupéré les électeurs absents en septembre et les suffrages d'autres options conservatrices. De plus, le parti au pouvoir a remporté la capitale fédérale avec 20 points d'avance, créé la surprise à Córdoba et Santa Fe, et confirmé sa primauté à Mendoza. En revanche, le péronisme s'en est à peine sorti dans les provinces où il a toujours eu la majorité.
Il existe de nombreuses interprétations de ce qui s'est passé, mais à mon avis, il y a une explication centrale : la peur de l'effondrement économique. Milei a gagné grâce à la crainte d'une débâcle. Il s'est imposé en raison de la perception généralisée que, si une dévaluation avait lieu le lendemain des élections, un désastre économique s'ensuivrait. Nous vivons dans une société qui garde en mémoire ces effondrements, et la population s'est prémunie en votant de manière conservatrice. Elle a choisi le moindre mal pour préserver ce qu'elle a face à la possibilité d'un effondrement.
Carlos Aznárez – Ce scénario était-il prévisible dans les semaines précédentes ?
Claudio Katz – Oui. La panique face à la catastrophe économique était très visible dans les jours précédant la flambée du dollar, avec la sensation d'une inflation imminente si la monnaie s'envolait. C'est très paradoxal : l'effondrement économique du gouvernement a déterminé son salut. La crainte généralisée du chaos s'est imposée.
Ce fut une élection marquée par le chantage de Trump planant au-dessus des urnes. Le magnat l'a dit sans détour : « Votez pour Milei ou je retire l'aide, et tout ira au diable. » C'était une menace directe : ils ont annoncé qu'ils ne soutiendraient le dollar que si leur vassal remportait les élections, et l'extorsion était explicite : sans Milei, nous faisons s'effondrer l'économie.
Ce message a semé la panique, ravivant la peur d'un retour à 2001 [2] ; entre l'ajustement de Milei et cet effondrement, les électeurs ont choisi l'ajustement. Ce n'était pas un choix, mais un chantage, renforcé par le gouvernement qui assimilait le retour du péronisme à un désastre économique. Cette peur a profondément marqué la population.
C'est pourquoi, le lendemain, Trump s'est attribué à juste titre la victoire. Avec effronterie, il a déclaré : « Nous avons gagné », ajoutant : « Nous avons gagné beaucoup d'argent. » Et il l'a célébré, car il est le véritable vainqueur. Ils ont déjà commencé à s'emparer de l'Argentine pour très peu d'argent.
Carlos Aznárez – Mais est-ce la seule explication ?
Claudio Katz – Je crois que c'est la principale, car les autres interprétations perdent de vue l'essentiel. Elles soulignent des faits réels, mais secondaires, et ne tiennent pas compte du revirement spectaculaire qui s'est produit en cinquante jours. Le gouvernement semblait fini, puis il a ressuscité ; ces retournements tiennent à des changements d'humeur que les sondages ne mesurent pas. C'est pourquoi personne n'avait anticipé le résultat. Trois scénarios existaient : une défaite lourde, une défaite légère ou sauver les meubles. La victoire de Milei semblait écartée – et elle a pourtant eu lieu.
La population vit dans sa chair la détérioration économique et sociale. L'ajustement est brutal, et peu se laissent tromper par les mensonges officiels ou les délires de Milei. Les escroqueries liées aux cryptomonnaies, les affaires de corruption et le scandale du narcotrafic impliquant José Luis Espert (1961) ont été clairement perçus [3]. Mais la peur de l'effondrement a été plus forte. Le soutien de Trump et la peur populaire ont défini le résultat.
De nombreux analystes estiment au contraire que la réapparition de l'anti-péronisme structurel, de l'épopée « gorila » [4] et de la haine du kirchnérisme a mobilisé les 40 % d'électeurs fidèles aux options conservatrices. Je crois qu'il faut rester prudent : cet élément idéologique existe, mais son poids varie selon les contextes politiques. C'est une donnée de fond qui n'a pas empêché les longs mandats de Néstor Kirchner,Cristina Kirchner et Alberto Fernández.
On souligne aussi que le dédoublement électoral auquel Cristina Kirchner s'opposait aurait démobilisé les maires, peu concernés par l'issue du scrutin. Mais si l'on met ce facteur ou le passage au vote unique au premier plan, on oublie le chantage exercé par Trump, qui fut décisif. Il en va de même pour l'idée selon laquelle le péronisme, affaibli par la prolifération de ses sigles, serait tombé à 31 % au niveau national – un plancher historique. En réalité, le désastre du gouvernement Fernández montre que l'unité du péronisme peut parfois lui nuire davantage que sa fragmentation.
Carlos Aznárez – Et l'énorme abstention ?
Claudio Katz – Il existe un ras-le-bol général face à la manipulation des élections provinciales par les gouverneurs, qui fixent les dates selon leur convenance. Il y a une fatigue électorale, dans une année marquée par des scrutins dans huit provinces ; ce mécontentement a été un facteur-clé de l'abstention, qui a atteint 66 % des inscrits — le plus haut taux depuis 1983. Plus de douze millions d'Argentins et d'Argentines n'ont pas voté.
Beaucoup avancent aussi des explications sociologiques : individualisme croissant, “ubérisation”, capitalisme de plateforme, pénétration idéologique néolibérale.
Mais ces mutations n'ont pas empêché la défaite de Milei à Buenos Aires le mois dernier, ni celle de Macri il y a six ans. Elles n'ont pas non plus empêché Lula, Petro ou Sheinbaum de gagner contre la droite. Il faut éviter les généralisations abusives, comme la thèse erronée selon laquelle le fascisme se serait imposé en Argentine.
Dans un contexte défavorable, il faut approfondir et affiner l'analyse politique, éviter le découragement et ne pas rejeter la faute sur “la société”.
Carlos Aznárez – Quelles conclusions tires-tu de ton analyse électorale ?
Claudio Katz – Si l'on se concentre sur ce chantage qui a effrayé l'électorat, plusieurs observations s'imposent, plus utiles que le désenchantement. D'abord, ce fut un vote résigné : ni enthousiaste, ni convaincu. Milei y voit une ratification populaire, mais il n'a obtenu le soutien que d'un Argentin sur trois : un vote passif, craintif, souvent honteux.
Cela s'explique par l'absence d'une base propre solide. Ses meetings ont été faibles ; il n'a même pas pu organiser de caravanes, tant son image suscite le malaise. Les chercheurs notent que l'électeur libertarien ne parle pas, est dépolitisé, vote “par sensations”. Les réseaux sociaux et campagnes numériques n'ont pas été décisifs cette fois.
Deuxième conclusion : la polarisation entre forces traditionnelles s'est confirmée, et Provincias Unidas s'est effondré : avec 5,12 % des voix, elle est devenue marginale. Le cordobesismo, Pullaro, Ignacio Torres ou Florencio Randazzo ont tous cédé face au mileísmo, qui a absorbé une large part du macrisme. C'est un problème majeur pour les classes dominantes, qui comptaient sur une droite “classique” pour gérer l'État [5].
Milei reste entouré de lumpen, délinquants et arrivistes. Il ne sait pas gouverner et provoque des crises auto-infligées. Ses 64 sièges au Congrès pourraient devenir soit un appui, soit un groupe d'indisciplinés ingérables. Reste à voir si, enhardi par sa victoire, il poursuit sa gestion chaotique ou s'alignera sur le grand capital, en s'alliant aux gouverneurs et aux macristes. L'exemple de Macri montre que la victoire peut précéder la chute : entre 2015 et 2017, sa progression fut supérieure à celle de Milei entre 2023 et 2025… avant de s'effondrer.
Carlos Aznárez – Et le péronisme ?
Claudio Katz – Avec une centaine de députés, il conserve la première minorité à la Chambre basse et, malgré des pertes, reste la première minorité au Sénat. Mais il sort de ces élections en ébullition, et les luttes internes vont reprendre. Le leadership d'Axel Kicilof (1971) [6], qui semblait consolidé, redevient incertain.
Le péronisme continue de porter le fardeau de l'échec d'Alberto Fernández (1959) et ne parvient pas à expliquer ce désastre, ni à dire ce qu'il corrigerait. Son discours se limite à proclamer qu'il faut freiner Milei — ce qui n'est pas un projet politique. Face au chantage de Trump, il n'a pas de réponse, et cette esquive mine sa crédibilité.
Le discours péroniste est hésitant, modéré, passif. Aucun bilan de la capitulation face à Vicentín, au FMI, aux grandes entreprises ou aux financiers en fuite [7]. L'idée qui s'impose, c'est que s'il revenait, il serait aussi impuissant qu'avec Fernández. Et si, à la prochaine élection, le même chantage de Trump et de la droite se reproduit, il restera sans réponse.
Carlos Aznárez – Un dilemme très sérieux, donc ?
Claudio Katz – Oui. Le fond du problème, c'est l'ampleur de la crise argentine, incomparable à celle des autres pays de la région. Il y a peu d'espace ici pour reproduire ce que font Lula, Sheinbaum ou Petro. Dans notre situation, la lutte contre l'extrême droite exige fermeté, autorité et détermination, des qualités que le péronisme ne transmet plus.
Aucun leader péroniste ne donne l'impression de pouvoir tenir tête à Trump comme Perón jadis. Tous craignent d'être assimilés à Chávez ou à Evo Morales et optent pour la modération : une attitude de défaite face à l'agressivité de l'ultra-droite.
Cette attitude se traduit par l'abandon de la rue. Le péronisme parle de freiner Milei mais s'est démobilisé à maintes reprises ces deux dernières années. La CGT en est l'exemple le plus net : après un élan initial, elle s'est résignée à l'inaction.
S'il continue ainsi, le péronisme validera l'offensive que Milei prépare contre les syndicats, alors que s'annonce la grande bataille de la réforme du travail. Le gouvernement projette une démolition des droits : légalisation de la précarité, allongement de la journée à 12 heures, négociations salariales par entreprise selon la “productivité individuelle”.
Pour freiner Milei, il faut lutter – comme toujours.
Carlos Aznárez – Et la gauche ?
Claudio Katz – Elle a réalisé un très bon résultat : 900 000 voix dans tout le pays, trois députés, troisième force à Buenos Aires, et la figure de Myriam Bregman (1972) s'est consolidée. L'essentiel est qu'elle a canalisé un vote d'organisation de la lutte. Le FIT [8] a été clair : Nous résisterons au Congrès et dans la rue.
Pas de trêve, pas de résignation. Il faut affronter les abus que prépare Milei et la répression que planifie Bullrich [9].
C'est un message d'espoir : ils ont rappelé que si nous avons vaincu le macrisme, nous pouvons vaincre Milei. Ils perpétuent une tradition de lutte qui, pour l'instant, les distingue du péronisme. La différence est d'attitude, plus que d'idéologie. Le débat n'opposait pas nationalisme et socialisme, mais des positions face à l'austérité.
Le grand défi désormais est de construire le pouvoir par la lutte. Une nouvelle étape s'ouvre ; nous verrons comment elle se déploiera.
*
Claudio Katz est un économiste, professeur et chercheur argentin, membre du collectif Economistas de Izquierda (EDI) et du Conseil latino-américain de sciences sociales (CLACSO). Spécialiste de l'économie marxiste et des relations internationales, il enseigne à l'Université de Buenos Aires (UBA). Auteur de nombreux ouvrages, dont Bajo el imperio del capital (2011) et [ Neoliberalismo, neodesarrollismo, socialismo->http://pombo.free.fr/katz2016.pdf] (2016), La teoría de la dependencia, cincuenta años después (2018), El imperialismo en el siglo XXI (2022), América Latina en la encrucijada global (2024). Il collabore régulièrement avec des médias critiques tels que Página/12, Resumen Latinoamericano ou Herramienta. Ses travaux portent notamment sur l'impérialisme, l'Amérique latine et les alternatives au capitalisme.
Carlos Aznárez est un journaliste argentin, actif dans la presse écrite, numérique, radio et télévision. Auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique internationale, il dirige le média Resumen Latinoamericano et coordonne les Cátedras Bolivarianas, un espace de réflexion et de débat sur l'Amérique latine et le tiers monde.
Publié initialement par Resumen Latinoamericano. Traduit de l'espagnol (Argentine) pour Contretemps par Christian Dubucq.
Notes
[1] Resumen Latinoamericano est un média indépendant fondé à Buenos Aires en 1996, dirigé par le journaliste Carlos Aznárez. Il publie en espagnol et en portugais des analyses, entretiens et reportages sur les mouvements sociaux, les luttes anti-impérialistes et les processus politiques d'Amérique latine, dans une perspective critique et internationaliste.
[2] Référence à la débâcle de décembre 2001 en Argentine : effondrement bancaire (corralito) et gel des dépôts bancaires, explosion sociale, répression meurtrière et chute du président De la Rúa (1937-2019). Symbole d'un néolibéralisme en ruine, cet épisode hante encore la mémoire collective et nourrit la défiance populaire envers les élites politiques et financières.
[3] Ces références renvoient à plusieurs affaires récentes ayant entaché la droite argentine : fraudes liées aux cryptomonnaies promues par des entrepreneurs proches des milieux libéraux, pots-de-vin et financements occultes révélant la collusion entre pouvoir politique et intérêts économiques, et enfin le scandale du narcotrafic impliquant l'entourage de José Luis Espert, économiste ultralibéral et député.
[4] En Argentine, le terme « gorila » désigne depuis les années 1950 les adversaires farouches du péronisme, souvent issus des classes moyennes urbaines et des élites libérales ou conservatrices. Employé d'abord comme insulte politique, il s'est imposé comme une catégorie populaire pour qualifier l'anti-péronisme viscéral, mêlant rejet du populisme, du syndicalisme et du kirchnérisme. L'expression renvoie autant à une posture de mépris social qu'à une tradition réactionnaire, toujours vivace dans une partie de la droite argentine.
[5] Provincias Unidas était une alliance péroniste dissidente, rapidement marginalisée. Le cordobesismo (courant péroniste modéré du gouverneur de Córdoba Juan Schiaretti), Maximiliano Pullaro (radical de Santa Fe), Ignacio Torres (macriste de Chubut) et Florencio Randazzo (péroniste centriste) incarnaient les droites « classiques » ou modérées désormais supplantées par le mileísmo, mouvement d'extrême droite libertarienne fondé par Javier Milei, qui a absorbé une partie du macrisme — c'est-à-dire le courant de droite libérale et managériale articulé autour de l'ancien président Mauricio Macri (1959) (Juntos por el Cambio).
[6] Axel Kicillof(1971), gouverneur de la province de Buenos Aires et figure du kirchnérisme, incarne aujourd'hui le principal leadership du péronisme de gauche. Ancien ministre de l'Économie de Cristina Fernández de Kirchner (2013-2015), il associe un discours hétérodoxe en économie avec une image de gestionnaire pragmatique.
[7] Cette phrase renvoie aux reculs du gouvernement péroniste de Alberto Fernández face aux grands intérêts économiques. En 2020, la tentative de nationalisation du groupe agro-exportateur Vicentín, alors en faillite, fut abandonnée sous la pression du patronat et de la droite. De même, la renégociation de la dette avec le FMI s'est traduite par la poursuite des politiques d'austérité, tandis qu'aucune mesure structurelle n'a été prise contre la fuite des capitaux ni contre le pouvoir des grandes entreprises
[8] Il s'agit du Front de gauche et des travailleurs – Unité (FIT-U), coalition trotskyste argentine qui regroupe les principales organisations de ce courant : le Parti des Travailleurs Socialistes (PTS), le Parti ouvrier (PO), Izquierda Socialista et le Movimiento Socialista de los Trabajadores (MST). Fondé en 2011, le FIT-U constitue une alliance durable entre plusieurs tendances trotskystes souvent rivales, unies autour d'un programme d'indépendance de classe et de lutte contre le capitalisme. Sa porte-parole la plus visible, Myriam Bregman (PTS), a consolidé son rôle de référence de la gauche anticapitaliste après l'élection présidentielle de 2023. Le FIT-U se distingue par une orientation de mobilisation sociale et de confrontation directe avec le gouvernement ultralibéral de Javier Milei et la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich, ancienne cadre du macrisme connue pour sa ligne répressive et autoritaire.
[9] Patricia Bullrich (1956) est une figure centrale de la droite argentine. Ancienne militante péroniste dans sa jeunesse, elle a rejoint ensuite les rangs du centre droit avant de devenir une dirigeante du parti PRO (Propuesta Republicana) fondé par Mauricio Macri. Ministre de la Sécurité sous le gouvernement Macri (2015-2019), elle s'est fait connaître par sa politique de tolérance zéro à l'égard des mouvements sociaux et des communautés autochtones, ainsi que par sa défense d'un agenda sécuritaire et autoritaire. Candidate de la coalition Juntos por el Cambio à la présidentielle de 2023, elle a ensuite intégré le gouvernement de Javier Milei comme ministre de la Sécurité, incarnant le courant le plus dur de la droite argentine.
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Serbie, la rue contre le régime : bilan d’un an de mobilisations
Depuis un an, la jeunesse serbe poursuit sa lutte pour une société démocratique face au régime autoritaire d'Aleksandar Vučić.
Article et photo tirés de l'infolettre NPA 29 du 1er novembre
De part et d'autre de la Serbie, des marches étudiantes parcourent le pays direction Novi Sad pour commémorer l'effondrement de la gare, responsable de la mort de 16 personnes le 1er novembre 2024. Cet événement tragique a servi de déclencheur à une contestation politique d'ampleur inédite.
Depuis un an, les étudiant·es serbes tiennent la rue. Ils ont réussi à organiser le plus grand mouvement de protestation depuis la chute de Slobodan Milošević en 2000. Ils accusent le régime autoritaire et corrompu d'Aleksandar Vučić d'être responsable du drame de Novi Sad. Depuis l'arrivée au pouvoir du Parti progressiste serbe (SNS) en 2012, le président concentre les pouvoirs, marginalise l'opposition et étouffe la presse indépendante.
À partir d'avril 2025, la mobilisation se tourne vers l'arène internationale. Une partie des étudiants se rend à Bruxelles et à Strasbourg pour alerter les institutions européennes sur les dérives autoritaires de leur gouvernement. En parallèle, le mouvement dénonce le rôle des médias publics, relais de la propagande d'État. Face aux silences européens et au mépris du pouvoir, le mouvement prend un virage stratégique : de civique, il devient politique.
En juin, la création du Front social marque un tournant1. Cette confédération de collectifs ouvriers et d'associations professionnelles réunit pour la première fois les cinq principaux syndicats de Serbie. Dans un pays où la politique reste axée sur les privatisations et le détricotage du droit du travail, cette alliance ouvre la voie à une possible recomposition du mouvement ouvrier.
Mais la réponse du régime est brutale. La répression s'intensifie, les forces de l'ordre utilisent des moyens illégaux tels que les canons à sons, et les affrontements se multiplient. La nuit du 13 octobre, plusieurs villes serbes deviennent le théâtre de violents heurts entre manifestants et partisans du SNS soutenus par la police et des milices paramilitaires2.
Cette escalade fragilise le gouvernement sur la scène internationale. Mercredi dernier, le Parlement européen a adopté une résolution condamnant la polarisation politique et la répression étatique en Serbie3. Le texte dénonce les menacescontre les médias, la propagande anti-UE et pro-russe, ainsi que la responsabilité politique du régime dansl'affaiblissement de la démocratie. Cependant, cette résolution reste non contraignante, soulignant la frilosité européenne face à un partenaire jugé « indispensable » pour la stabilité régionale.
Ni Bruxelles, ni Moscou : pour une internationale des Balkans
En offrant une relative sécurité politique aux frontières européennes et un accès privilégié aux marchés serbes, Vučić s'est assuré la complaisance de Bruxelles et de Paris. Lors de sa visite à Belgrade début octobre, Ursula von der Leyenex hortait le président à faire « des progrès en matière d'État de droit »4 : une réaction bien faible face à un mouvement d'ampleur violemment réprimé. En misant sur la stabilocratie, l'Europe choisit la stabilité autoritaire plutôt que la démocratie5. Ce calcul alimente un statu quo géopolitique qui enracine l'autoritarisme et accroît l'instabilité régionale.
L'héritage de la Yougoslavie non alignée a laissé à Belgrade une tradition de « troisième voie ». Depuis son effondrement, cette position s'est muée en ambiguïté stratégique. Alors que la Serbie négocie son entrée dans l'UE, elle maintient des liens étroits avec la Chine et la Russie.
L'Union européenne exerce un impérialisme normatif et économique, imposant ses standards démocratiques et commerciaux tout en demeurant le principal investisseur du pays. Cette dépendance s'accompagne de pressions politiques, notamment sur la question des sanctions contre Moscou. La Russie, quant à elle, incarne un impérialisme symbolique et énergétique : Gazprom contrôle une large part du secteur, et le Kremlin soutient Belgrade sur le dossier du Kosovo.
Pour Vučić, jouer sur cette ambivalence entre Bruxelles et Moscou lui permet de renforcer sa légitimité interne et d'asseoir sa position sur la scène internationale. Pris entre deux blocs dont aucun n'offre d'issue émancipatrice, le peuple serbe voit sa souveraineté confisquée par un jeu de dépendances croisées.
La seule perspective progressiste réside désormais dans la construction d'un front social capable de rompre avec toutes les tutelles extérieures et de refonder une démocratie autonome.
(....)
31 octobre 2025 par Gaëlle Guehennec
Le 29 octobre 2025
Références
1 Europe Solidaire Sans Frontières, Serbie. Déclaration du Front Social présentée, 2 juillet 2025.
2 LeCourrier des Balkans, « Étudiants face aux milices et à la police : la nuit où la Serbie a basculé », 14 octobre 2025.
3 European Parliament, Motion for a Resolution on the Polarisation and Increased Repression in Serbia, One Year After the Novi Sad Tragedy, B10-0459/2025, 22 octobre 2025.
4 Le Courrier des Balkans, Von der Leyen demande à Vučić « des progrès en matière d'État de droit » en Serbie, 7 octobre 2025.
5 Luka Šterić, « Sortir de la “stabilocratie” : repenser l'approche française des Balkans occidentaux », Fondation Jean‑Jaurès, 2 juin 2022
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Catherine Connolly, nouvelle présidente écolo et pacifiste de l’Irlande
Catherine Connolly a été élue présidente de l'Irlande avec le soutien de l'ensemble des partis de gauche. Cette socialiste et écologiste tentera de faire de ce poste essentiellement symbolique une voix pour la paix et le climat.
28 octobre d2025 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Catherine-Connolly-nouvelle-presidente-ecolo-et-pacifiste-de-l-Irlande
Elle a fait campagne comme candidate indépendante, militant pour l'accès au logement, les politiques climatiques, la défense de la langue irlandaise, les jeunes, les aidants ou encore la réunification de l'Irlande. Ses affiches électorales, qui s'inspirent des noms écrits à la main sur les anciennes devantures des magasins de sa région, Galway, jouent sur le renouveau de la culture celtique. Sur les réseaux sociaux, on la filme en train de faire du basketball avec des enfants, qu'elle impressionne en enchaînant les dribbles.
Catherine Connolly, 68 ans, a été élue 10ᵉ présidente de l'Irlande en recueillant une proportion record des voix, le vendredi 24 octobre. Une élection à un tour, sans limite de candidats, qui n'a pourtant vu aucun de ceux choisis par les deux partis de centre et centre-droit qui forment la coalition gouvernementale triompher. Le nombre de votes nuls a été sans précédent : des bulletins raturés, ou couverts de messages anti-immigration, marquant l'agacement d'une partie de l'électorat dont les représentants n'ont pas rempli les conditions pour pouvoir se présenter.
« Nous ne pouvons pas continuer avec la même approche non-durable de la croissance »
Dès ses premières prises de parole, Connolly a promis d'être « une voix qui articule la menace existentielle posée par le changement climatique ». Pendant sa campagne, elle a répété sa volonté d'utiliser son mandat pour œuvrer à la protection du patrimoine naturel de l'Irlande, en « soutenant les communautés, les scientifiques et les activistes qui travaillent au changement », et en « célébrant le lien profond entre les Irlandais et la nature ».
Elle souligne régulièrement l'écart entre les objectifs fixés par le gouvernement et les résultats sur le terrain et, lors de la dernière présentation du budget, a dénoncé l'échec « à reconnaître que nous ne pouvons pas continuer avec la même approche non-durable de la croissance ».
Une « présidente inclusive »
Le nom de Catherine Connolly n'est pas étranger aux Irlandais. Née dans une famille de quatorze enfants, psychologue clinicienne, puis avocate, elle est entrée en politique en 1999 auprès du Labour Party. Elle a été élue municipale de Galway pendant dix-sept ans, avant d'entrer à la chambre basse du Parlement, dont elle est devenue vice-présidente en 2020.
Si Catherine Connolly affirme qu'elle sera « une présidente inclusive », qui valorisera « la diversité », le poste de présidente reste principalement honorifique. Bien qu'ayant des fonctions de représentation et le devoir de faire respecter la Constitution, le rôle consiste d'abord, en principe, à être une figure non partisane et d'incarner la nation au-delà de la politique quotidienne et des logiques de parti.
Depuis les années 1990, cette place est toutefois occupée par des membres de l'opposition ou des élus aux trajectoires atypiques, et a pris une coloration morale et symbolique, chacun imprimant une grande cause à son mandat. C'est néanmoins la première fois que l'ensemble des partis de gauche se rangeaient derrière une unique candidature à cette élection.
Propalestinienne et antimilitariste
Ses positions sur l'international risquent de trancher avec la ligne du gouvernement : défenseuse de la neutralité irlandaise et peu convaincue par l'Otan, Connolly s'oppose à la « militarisation » d'une Union européenne qui aurait « perdu sa boussole morale », et dans laquelle la France et le Royaume-Uni ne sont plus « dignes de confiance ».
Les opposants de Connolly ont fait remonter plusieurs controverses, parmi lesquelles un voyage en Syrie en 2018 à propos duquel elle dut se défendre de tout soutien à Bachar al-Assad et sa tentative d'embaucher une ancienne détenue proche d'un groupe paramilitaire nationaliste.
Elle a dénoncé tôt le génocide à Gaza, s'insurgeant de la lenteur de l'UE à agir, et a depuis promis d'être « une voix pour la paix ». Reste à voir si son mandat parviendra à aller au-delà du symbolique, et si les différents partis de gauche qui se sont unis derrière son profil parviendront à tisser des liens plus durables.
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Portugal : il y a une impasse stratégique à gauche s »ur la question raciale
« Il faut être dans l'esprit de ne pas instrumentaliser les luttes. La gauche a pris l'habitude de considérer le mouvement comme un obstacle. Le mouvement antiraciste est l'un des dispositifs essentiels dont dispose la gauche pour lutter contre les inégalités. Le mouvement antiraciste ne doit pas être un appendice, mais une force. »
Mamadou Ba, dirigeant de SOS Racismo
7 septembre 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières | Illustration : Frederico Mira George
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76812
Né en 1974 à Kolda, au Sénégal, Mamadou Ba est l'une des figures les plus en vue du militantisme antiraciste au Portugal. Il a étudié la langue et la culture portugaises à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar [1] et a obtenu un diplôme de traducteur à l'université de Lisbonne. Il est dirigeant de SOS Racismo [2] et a conseillé le Bloco de Esquerda [3], parti dont il s'est désaffilié fin 2019. Le Luso-sénégalais vit aujourd'hui au Canada, où il prépare un doctorat et un master à l'Université de Colombie-Britannique, à Vancouver, à l'Institute for Gender, Race, Sexuality and Social Justice, où il enseigne également.
Son intervention dans l'espace public n'a pas été exempte de controverses ni de réactions hostiles. En janvier 2019, après avoir critiqué l'action de la police dans le quartier de Jamaica [4], il a été la cible de menaces physiques de la part de groupes d'extrême droite. Plus tard, il a bénéficié d'une protection policière en raison des menaces dont il continuait à faire l'objet. Il a également fait l'objet de poursuites judiciaires, comme la condamnation pour diffamation de Mário Machado [5] — qui a été annulée par la suite —, après avoir affirmé que le militant néonazi était « l'un des principaux responsables du meurtre d'Alcindo Monteiro [6] ». Plus récemment, il a fait l'objet d'une plainte du syndicat des gardiens de prison, à la suite de publications sur les réseaux sociaux dans lesquelles il faisait le lien entre la violence dans les prisons et les décès de détenus. Il est l'auteur du livre Antirracismo — a nossa luta é por respeito, amor e dignidade (Antiracisme — notre combat est pour le respect, l'amour et la dignité). C'est par vidéoconférence depuis Vancouver que PÚBLICO s'est entretenu avec Mamadou Ba.
PÚBLICO - Pourquoi êtes-vous parti au Canada ?
Mamadou Ba - Le besoin de sécurité au sens large du terme : me sentir en sécurité avec moi-même. Me sentir libre. L'expérience de la protection policière a été très traumatisante. Je me sentais fatigué et j'avais besoin de préserver les personnes qui m'entouraient. Je voulais reprendre mes études et faire de la recherche. Je souhaitais établir un dialogue entre le militantisme et le monde universitaire. J'ai pensé que le fait de quitter la scène pouvait également être une contribution. Il est important que le mouvement apprenne à se renouveler. Si vous n'avez pas l'humilité de comprendre que vous devez vous effacer un peu pour laisser la place à d'autres figures, nous ne pouvons pas élargir nos horizons. Je voulais respirer et je suis très heureux au Canada, car personne ne me connaît.
À partir de quand avez-vous bénéficié d'une protection policière et combien de temps cela a-t-il duré ?
J'en ai fait la demande pour la première fois lorsque j'ai été victime d'un guet-apens dressé par le PNR [7] devant le Picoas Plaza [Lisbonne], en janvier 2019. J'ai eu de la chance, car j'aurais pu mourir ce jour-là. Mais on ne m'a pas accordé de protection, on pensait que j'exagérais. La semaine suivante, j'ai été agressé à la gare de Barreiro par cinq skinheads, avant de me rendre à un débat à l'École supérieure d'éducation de Setúbal. Après avoir participé à cette initiative, je me suis immédiatement rendu à la police judiciaire pour porter plainte et demander une protection policière, qui m'a une fois de plus été refusée. Je me suis senti complètement abandonné à cette époque, du point de vue des partis politiques. D'un côté, le Bloco de Esquerda se défilait pour ne pas être associé à moi ; de l'autre, le PCP [8] et le PS [9] se rangeaient du côté de la police. À l'exception du mouvement social, je me suis retrouvé seul. Les partis politiques m'ont complètement abandonné. En février de la même année, deux skinheads ont tenté de m'agresser dans le bus 727.
Beaucoup de gens se sont inquiétés pour moi. Pour mes enfants, c'est devenu très pénible. Ils m'appelaient pour savoir où j'étais et si j'étais accompagné. Quand vous n'avez pas de liberté, les gens autour de vous n'en ont pas non plus. Ce n'était pas facile à vivre. Il est arrivé plusieurs fois que des gens viennent chez moi, m'escortent avec deux ou trois voitures, nous allions faire une activité et nous revenions. Je remercie beaucoup tout le monde car il y a eu un élan de solidarité très fort.
Au cours de l'été 2020, des graffitis ont été tagués sur les murs du siège de SOS Racismo, avec l'inscription « Guerre aux ennemis de ma terre ». Ensuite, il y a eu le défilé du Ku Klux Klan devant le siège de SOS, puis des menaces ont été proférées à l'encontre de plusieurs personnes, dont Joacine Katar Moreira [10] et Mariana Mortágua [11]. Je pense que, comme des personnes appartenant à des institutions souveraines étaient impliquées, en l'occurrence deux députées, l'État s'est réveillé et nous a accordé une protection policière.
Cela a duré environ cinq mois, mais je n'en pouvais plus et j'ai tout fait pour mettre fin à cette protection policière. J'ai cessé de respecter le protocole. Il fallait dire où j'allais, comment, à quelle heure, avec qui. C'était extrêmement pénible de ne pas pouvoir marcher seul dans la rue ou prendre les transports en commun. Lorsque, par exemple, j'ai fait partie du jury du festival international de cinéma IndieLisboa, cela a été une expérience très douloureuse. Tant pendant le visionnage d'un film que lors de la réunion et de la discussion qui ont suivi, j'avais toujours ces policiers derrière moi. Lors de la rencontre de bilan, ils ont estimé que je ne voulais plus de protection et que la menace avait diminué, alors nous y avons mis fin.
Et comment avez-vous vécu la fin de la protection policière ?
C'était un sentiment mitigé. Je me suis libéré du poids de la protection policière, mais il y avait toujours un sentiment de danger imminent. En raison de la méfiance que me causait la présence d'éléments d'extrême droite au sein de la police, et sachant que je n'étais plus sous protection policière, j'étais quelque peu stressé. Et parce qu'il y a eu plusieurs incidents où j'ai été insulté dans la rue ou sur des terrasses. La pression sociale s'est accrue de la part des personnes proches de moi qui ne voulaient pas que je me déplace seul. Je devais toujours prendre un Uber, je ne pouvais pas prendre un taxi [traditionnel].
Une fois, j'ai pris un Uber et le chauffeur m'a demandé si j'étais Mamadou. Craignant d'être reconnu, j'ai répondu que non, mais il a insisté pour me poser la question. Pendant le trajet, il s'est présenté, disant qu'il était issu de la communauté gitane et qu'il voulait me témoigner sa solidarité. Avant qu'il ne me dise cela, je me demandais s'il pouvait être, par exemple, un skinhead. Car j'ai souvent pris des taxis dont les chauffeurs m'ont insulté ou ont refusé de me prendre. Tout cela est devenu un fardeau, car les personnes de mon entourage voulaient toujours savoir comment j'allais et ce dont j'avais besoin. J'ai eu de grosses disputes avec des amis qui se sont fâchés quand ils ont su que j'étais sorti seul, car cela mettait ma vie en danger, même si cela n'était pas justifié.
Le 10 juin dernier, un acteur du théâtre A Barraca a été agressé par des néonazis, tout comme des bénévoles qui distribuaient de la nourriture aux sans-abri à Porto. Le cheikh David Munir a également été insulté. Si l'on compare avec ce qu'il a vécu, on voit qu'il a déjà été impliqué dans des procédures judiciaires et qu'il a dû déménager trois fois après que son adresse a été divulguée sur les réseaux sociaux. Dans le contexte politique actuel, quel effet ces événements peuvent-ils avoir sur la volonté des gens de s'engager et d'être actifs dans des mouvements, des partis ou d'autres organisations ? La peur peut-elle paralyser ?
C'est le but recherché. Je ne dis pas que je n'ai pas peur, ce serait trop prétentieux. Nous avons tous et toutes peur. La peur est une arme lorsque nous savons la mobiliser, car elle catalyse la vigilance, la conscience que quelque chose ne va pas et qu'il faut se dresser contre ce qui va à l'encontre de notre dignité. L'intimidation a un effet, car elle a des conséquences dévastatrices sur la santé mentale. Il y a toute une énergie et une tension négatives qui entourent tout activiste. Et lorsque l'on est sous les feux de la rampe, cela se répercute sur notre entourage et contamine tous les aspects de notre vie. Nos enfants, nos partenaires, nos ami.e.s sont tous affectés par cette situation.
Cela nous amène à nous demander ce qui est le plus important : faire face ou se recroqueviller. Le but est que les gens se recroquevillent par peur ou par fatigue. Cela m'est arrivé. J'ai déménagé trois fois. Cela a un impact sur les personnes avec qui on vit, qui commencent à se demander : « Est-ce que cela en vaut vraiment la peine ? Sommes-nous à l'abri de cela ? » Lorsque ces questions se posaient à la maison, j'avais l'habitude d'utiliser une phrase du père d'Ondjaki [12], le commandant Juju, qui disait à ses camarades pendant la guerre coloniale : « Nous sommes encerclés, mais nous allons nous en sortir. »
Je pense qu'ils font cela pour nous faire peur, pour susciter toutes sortes de problèmes et créer des blocages dans le mouvement, mais quand on regarde l'histoire de la tradition radicale noire, on se rend compte qu'on ne vient pas de nulle part. Chacun d'entre nous est le résultat d'une partie du combat. Nous sommes une continuité, toujours. C'est pourquoi le projet visant à créer la peur ne peut aboutir. Il existe une capacité cyclique de régénération.
Un reportage réalisé en 2022 par un consortium de journalistes a dénoncé les discours haineux de 591 agents des forces de sécurité. Mamadou Ba était, après André Ventura, la personne la plus visée, c'est-à-dire la cible de discours haineux. Quelle est votre opinion sur votre image publique et le fait d'avoir été la cible de moqueries ?
Je n'étais qu'un prétexte. Je symbolisais ce que ces personnes qui se nourrissent de la haine de la différence portent en elles. Elles ont créé cette image de Mamadou Ba comme un personnage hostile aux institutions. C'est une façon de détourner le débat et d'empêcher toute discussion sérieuse sur la question raciale. La haine au sein de la police est un phénomène très ancien. C'est un héritage colonial. Mais personne ne le dénonçait publiquement, comme moi et d'autres personnes avons commencé à le faire à la fin du siècle dernier.
Il suffit de lire les premiers actes d'accusation du ministère public concernant les jeunes Noirs des banlieues, de la fin des années 1990 à aujourd'hui, pour se rendre compte que ce discours de haine que la police mobilise contre les Noirs est bien réel. Nous avons eu la mort de « Toni » [13] en 2005 et celle de « Kuku » [14] en 2014, qui était un enfant de 14 ans, mais qui a été traité dans la presse comme s'il était le plus grand gangster de l'histoire de la police.
Aujourd'hui, les dénonciations sont plus visibles, plus instantanées et plus faciles d'accès grâce aux réseaux sociaux. La capacité des personnes noires à la confrontation politique dans l'espace public contre les institutions en général et la police en particulier s'est accrue.
Qu'est-ce qui vous a poussé à reprendre vos études ?
Il est nécessaire de contester le discours hégémonique sur la question raciale, qui est fortement colonial. Il faut décoloniser le savoir. Pour lutter contre le privilège blanc, nous devons lutter contre le privilège en termes de savoir et de doctrine.
Il y a une impasse stratégique à gauche sur la question raciale, car la blancheur est une chose qui traverse tout le spectre politique occidental. Pour comprendre le malaise que ressentent des personnes comme moi, qui sont ancrées à gauche, il suffit de lire la lettre de démission d'Aimé Césaire [15] du Parti communiste français, en 1956. C'est une lettre limpide qui pourrait s'appliquer à la réalité d'aujourd'hui.
Souvent, les personnes qui font partie du mouvement antiraciste sont injustement accusées d'être identitaires, de manquer de densité idéologique, d'être sectaires. Toutes ces accusations m'ont amené à vouloir mettre en dialogue ce que j'ai appris en tant que militant et sujet politique noir avec ce qui est produit par le discours hégémonique.
Si nous voulons lutter contre la montée de l'extrême droite qui utilise l'identité pour exclure, nous, les antiracistes du monde entier, devons savoir que l'identité est une addition, pas une soustraction. Pourquoi une employée d'une usine de la région métropolitaine de Lisbonne, de Setúbal ou de Porto déteste-t-elle un collègue non blanc alors qu'en théorie, ils sont soumis au même ordre ?
Parce qu'une idée fausse s'est installée dans l'esprit de cette personne : parce qu'elle est blanche, elle a un avantage sur la personne non blanche à ses côtés. C'est ce qu'on appelle le privilège symbolique. L'idée de supériorité est un livret d'épargne pour certaines personnes. Nous vivons dans une société compétitive, où une hiérarchie s'est créée.
Je suis très obsédé par les catégories, car elles sont nécessaires pour démontrer à quel point la question raciale est structurelle ; et pour pouvoir identifier où, comment et quand les inégalités agissent ; et comprendre comment concevoir des politiques publiques pour répondre à ces inégalités, surtout lorsqu'elles ont un facteur racial derrière elles.
Comment, à travers le vocabulaire existant, est-il possible de dépasser les catégories elles-mêmes ?
Les catégories sont définies par le contenu politique que nous leur appliquons. Nous avons donné une charge politique à la catégorie « travailleur », par exemple. Fanon [16] a dit que le Blanc n'existe pas, pas plus que le Noir, dans ce sens racialiste. Être noir ne me définit pas en tant que personne, mais détermine la place que j'occupe dans une société raciste. C'est pourquoi je peux me voir refuser l'accès à une discothèque ou ne pas pouvoir louer une maison parce que le propriétaire n'aime pas les Noirs. Il existe toute une structure hégémonique au sein de laquelle chaque catégorie a été attribuée et qu'il faut déconstruire — ce que le monde universitaire est trop paresseux pour faire.
En 2018, vous avez publié dans PÚBLICO une critique du livre Políticas de Inimizade (Politiques de l'inimitié) d'Achille Mbembe, dans laquelle vous rappelez les propos du théoricien nazi Carl Schmitt qui affirmait que « l'inimitié est devenue un aspect central de la vie politique contemporaine, où la recherche de l'ennemi fait partie intégrante de la vie des démocraties ». Pourquoi les discours anti-immigration, qui ciblent un ennemi, ont-ils autant de succès ?
C'est une question de pouvoir. La xénophobie, la rhétorique anti-immigration, le racisme identitaire, tout cela a à voir avec qui contrôle quoi. Nous voyons ce qui se passe en Palestine et nous comprenons que toute la rhétorique sur « l'humanité partagée » est une supercherie. Il n'y a pas d'humanité partagée face à la barbarie qui se déroule sous nos yeux.
J'étais à Lampedusa [17] en 2013, à l'époque où des centaines de cadavres arrivaient chaque jour sur les plages. Une chose qui a attiré mon attention était un cimetière de bateaux, très bien entretenu. On m'a emmené dans un buisson à l'intérieur du cimetière. Il n'y avait ni plaques, ni noms, rien. Cela ressemblait à une fosse commune. Même dans la mort, les immigrant.e.s n'ont pas leur place. Les frontières de l'Europe excluent une partie importante du monde de l'humanité. La normalisation de l'indignité dont font l'objet les personnes « différentes » explique une chose dont on parle peu : l'Occident est hanté par l'idée de la fin de l'histoire.
Ce n'est pas un hasard si l'extrême droite occidentale mobilise l'idée du « grand remplacement » [18] — elle en est obsédée. Au Portugal, lorsque nous entendons les politiciens d'extrême droite populiste dire qu'ils sont fiers de leur histoire, qu'ils n'ont pas à s'excuser pour quoi que ce soit, cela a un rapport avec cela, avec cette obsession. Nous avons créé dans la société portugaise l'idée que nous étions exceptionnels du point de vue de notre histoire coloniale. Toute cette chimère lusotropicaliste [19] explique les discours anti-immigration, car selon cette rhétorique, il faut garantir que les citoyens nationaux aient accès aux ressources qui sont disputées par une horde d'envahisseurs. C'est l'ennemi parfait.
Lorsque nous accusons les immigrant.e.s, nous déresponsabilisons les élites face au manque de logements et à la dégradation des services publics. C'est une stratégie de contre-attaque face à l'échec des politiques néolibérales. C'est pourquoi le discours anti-immigration va se maintenir. Il découle d'une incapacité à assumer l'échec politique du modèle économique actuel, qui a déjà montré ses limites. Les élites veulent se sauver elles-mêmes.
Le parti Chega a connu une croissance très rapide depuis 2019. Cela vous a-t-il surpris ?
Pas du tout. Le fascisme a laissé des traces très profondes dans la société portugaise. Sa défaite symbolique en 1974 [20] a été une défaite politique, mais pas une défaite idéologique. Il existe un phénomène spécifique dont peu de gens parlent au Portugal et qui n'existe qu'en France : les rapatrié.e.s [21]. Il y a un spectre du retour [des anciennes colonies] qui marque les esprits et qui est obsessionnellement présent dans l'imaginaire collectif portugais.
D'un point de vue politique, le fascisme a toujours occupé une place importante au Portugal. Ce qui manquait, c'était quelqu'un capable de le mobiliser et de le mettre en position de conquête du pouvoir. Cette stratégie a été très bien mise en place. Elle a commencé par ce qui est un dénominateur commun au Portugal, à savoir la tsiganophobie. Une fois ce discours tsiganophobe installé et normalisé, elle a puisé dans les ressources rhétoriques de « Estado Novo » [22] (l'État nouveau salazariste) et a modernisé ces discours autour de la sécurité, de la corruption et de l'éthique pour attaquer le système politique qui a largement échoué.
Ce discours a également porté ses fruits grâce à un pilier très important, celui de la mobilisation du mécontentement policier. La rampe de lancement d'André Ventura a été le Movimento Zero [23], une organisation para-syndicale au sein des forces de sécurité. Ce n'est pas un hasard s'il est ami avec les secteurs les plus réactionnaires et affiliés aux forces d'extrême droite au sein des forces de sécurité. Soit nous affrontons cette question du fascisme qui veut utiliser la démocratie pour la renverser, soit c'est une question de temps avant que nous ayons très bientôt un gouvernement fasciste.
Quelle est votre opinion sur la manière dont le reste de l'échiquier politique, notamment le gouvernement, a cohabité avec l'extrême droite ?
À l'heure actuelle, c'est l'extrême droite qui détermine la politique du gouvernement en matière de migration et de diversité ethnique. Dans les années 1990, en France, la droite a implosé parce qu'elle pensait pouvoir aseptiser le discours du Front national de Jean-Marie Le Pen et qu'en le faisant, elle pourrait récupérer le mécontentement mobilisé par l'extrême droite pour vaincre la gauche. C'est ce que fait la droite portugaise. Cela a déjà prouvé que cela ne fonctionne pas. Les gens préfèrent l'original à la copie. Les perspectives sont sombres et nous devons nous mobiliser.
Le 10 juin, l'écrivaine Lídia Jorge a prononcé un discours sur le passé colonial portugais et a déclaré : « La thèse de l'ascendance unique ne correspond pas à la réalité : chacun d'entre nous est une somme, nous avons le sang des autochtones et des migrants, des Européens et des Africains, des Blancs et des Noirs et de toutes les couleurs humaines. » Que pensez-vous de ce discours ?
J'apprécie ce discours et je comprends sa portée stratégique et politique, mais je ne fais pas partie de ceux qui l'ont acclamé. Pour comprendre que personne n'est pur au Portugal, nous devons assumer les conséquences de ce qui a cristallisé l'idée de pureté raciale : le déficit d'égalité avec lequel les personnes noires ou non blanches vivent en démocratie, qui résulte de cette idée que le colonialisme est révolu, qu'il a été une souffrance, et que nous devons désormais penser à l'avenir. Cette blessure doit être guérie et elle est encore très ouverte.
Je n'oublie pas non plus les circonstances dans lesquelles cela a été prononcé et qui l'a prononcé.
Ce pays a un problème avec la mémoire et on ne fait pas de politique sans elle. Lorsque le débat sur le musée des Découvertes [24] a débuté, Lídia Jorge faisait partie du groupe de personnalités qui s'est indigné contre ceux qui s'opposaient à sa construction et au débat autour de l'héritage de l'histoire coloniale. Nous ne pouvons pas faire ce saut dans le vide comme s'il n'y avait rien entre les deux.
Il ne s'agit pas de juger l'histoire. Elle s'est jugée elle-même. Les responsabilités sont également plus qu'établies. Il existe des crimes qui sont imprescriptibles. Nous devons organiser la société de manière à ce que ce crime ne se reproduise plus.
Comment cette nouvelle vague d'immigration, notamment en provenance d'Asie du Sud-Est, et la perception qu'en ont les Portugais peuvent-elles créer de nouvelles dynamiques et des conflits avec les minorités ethniques et religieuses, dans la manière dont le racisme se manifeste au Portugal ?
Ce qui se passe avec les communautés indo-asiatiques s'inscrit dans une continuité historique. Dans les années 1970/80, l'attention se portait sur les communautés noires, essentiellement lusophones, car il existait un lien et un contexte historique qui faisaient qu'elles étaient plus nombreuses. À la fin des années 1990, l'attention s'est déplacée vers les Brésiliens — tout le monde se souvient de l'épisode des « mères de Bragança » [25]. Aujourd'hui, cela a changé. La logique d'importation de main-d'œuvre bon marché s'est davantage tournée vers les personnes originaires de la région indo-asiatique.
Cela est également lié aux cycles économiques. Si l'on examine les secteurs où la précarité de l'emploi est la plus forte : la grande distribution, l'agriculture et l'hôtellerie. Dans le passé, c'étaient la construction et l'hôtellerie. Ceux qui critiquent les mouvements identitaires devraient comprendre pourquoi l'extrême droite, la droite conservatrice et la droite purificatrice parviennent à mobiliser l'idée d'un danger pour l'identité nationale. L'extrême droite le dit clairement, mais le reste de la droite le dit de manière subtile.
La présence de ces personnes peut constituer une menace pour l'identité nationale. Le « Portugais blanc de Fonseca » [26] n'existe plus depuis longtemps. Le monde est une mosaïque composée de divers types issus du patrimoine de l'humanité. Toutes les personnes obsédées par la pureté ethnique vont souffrir et créer davantage de souffrance, car elles vont mobiliser leur obsession de pureté contre des personnes qui n'ont rien à voir avec leurs douleurs existentielles et leur peur de la fin de l'histoire.
Il sera difficile de lutter contre ce discours si celles et ceux qui se battent pour les valeurs démocratiques commencent à relativiser ces attaques. Nous vivons des choses très proches de ce qui s'est passé dans les années 1930. Les pogroms ont commencé ainsi. Ce qui s'est passé en Espagne (à Torre Pacheco) [27] s'est déjà produit en France et au Portugal, mais à une échelle moindre. À Montemor, les immigrant.e.s ont été persécuté.e.s ; à Setúbal, un immigrant a été tué chez lui ; à Porto, des immigrant.e.s ont été pourchassé.e.s et harcelé.e.s. La chasse aux Juifs et la chasse aux Noirs se perpétuent dans la chasse aux immigrant.e.s.
Ces dernières années, le combat contre le racisme a gagné de nouveaux intervenants, que ce soit à travers la musique, la politique ou des mouvements tels que Vida Justa. Quelle est votre opinion sur ce qui a changé dans la capacité d'affirmation politique et culturelle ?
Beaucoup de choses ont changé positivement. Nos organisations ne sont plus seulement des résidus folkloriques dont l'origine se trouvait dans le regard condescendant de certains secteurs de la société portugaise attachés aux idées de justice sociale. Les organisations ont une personnalité politique, une capacité de faire face et de proposer. Elles ont donné un contenu programmatique aux luttes. Cela a été un tabou pendant de nombreuses années et aujourd'hui, on en discute ouvertement. On est d'accord, on n'est pas d'accord, mais il y a un débat. C'est important.
Toutefois, on considère souvent que la présence de femmes noires en politique est une nouveauté. Ce n'est pas le cas. Les dirigeantes des plus grandes associations d'immigré.e.s dans les années 1990 étaient des femmes. Alcestina Tolentino était présidente de l'Association capverdienne, qui était la plus grande association d'immigré.e.s au Portugal ; Amina Lawal était présidente de l'Association mozambicaine ; Carla Marejano était présidente du Centre culturel africain ; Olga Santos était présidente de l'association Moçambique Sempre. Toutes ces personnalités ont joué un rôle très important dans les années 1990. Ce sont des femmes influentes et dotées d'une grande capacité politique qui ont marqué la lutte politique du mouvement social antiraciste.
Je profite de l'occasion pour rendre hommage à une personnalité disparue dont on parle peu : Fernando Ka, qui était député du PS. Il a été l'un des premiers chroniqueurs du journal PÚBLICO et signait ses chroniques du nom de « Portugais noir ». Lui et Manuel Correia, du PCP, ont été des personnes très importantes. Puis est venue la vague des nouvelles générations de femmes noires publiques — Joacine [Katar Moreira], Beatriz Gomes Dias [28], Romualda Fernandes [29]. Mais aussi des figures du débat intellectuel, comme Cristina Roldão [30], Kitty Furtado [31], Sheila Khan [32], Sónia Vaz Borges [33] et Raquel Lima [34]. Nous avons commencé à occuper tous les domaines. Avant elles, il y avait Inocência Mata [35] ou Iolanda Évora [36].
Toutes ces personnalités ont occupé les espaces du débat théorique et politique. Chacune d'entre elles s'est illustrée dans son domaine tout en s'intégrant à la lutte militante. C'est fondamental, et je pense que cela a ouvert la voie à l'adhésion des artistes. Le hip-hop a joué un rôle très important dans la consolidation de ce mouvement. Dans les années 1990, nous avons eu General D [37], qui mérite un hommage national qui ne lui a pas encore été rendu. Peu de gens savent qu'il a été l'un des premiers candidats noirs aux élections européennes. Avant lui, il y avait Lena Lopes da Silva, qui a été la première femme noire à se présenter aux élections européennes dans une démocratie ; et après elle, Anabela Rodrigues, qui s'est également présentée.
Une autre figure qui s'est distinguée dans le hip-hop est Xullaji [38], pour sa capacité à proposer des idées, mais aussi à déranger. Après cela, sont venues les personnes les plus réputées, issues du mainstream : Dino [39], par exemple, qui a fait un acte courageux lors du 31e anniversaire de PÚBLICO, lorsque le Premier ministre de l'époque, António Costa [40], m'a comparé à André Ventura. Il m'a dédié tout son concert et la lutte antiraciste.
Tout cela sont des étapes qui montrent que les choses avancent. A Vida Justa [41] est désormais le nouvel espace où se rejoignent les luttes pour la dignité et qui englobent d'autres aspects : la violence policière, l'accès au logement. C'est le paradigme qui doit prévaloir pour que les luttes ne soient pas récupérées. Pourquoi la police tue-t-elle dans les quartiers ? Pourquoi tue-t-elle des personnes noires ? Pourquoi les espaces et les corps habités par des personnes noires sont-ils la cible de la violence de l'État ? Pourquoi la démolition des maisons de certaines personnes, comme cela s'est produit à Talude [42],ne suscite-t-elle aucune émotion collective ? Parce qu'elle est très sélective lorsqu'il s'agit de personnes noires ou roms. C'est du racisme. Il ne peut y avoir aucun programme de lutte politique, aussi profond et structurel soit-il, dans le contexte actuel au Portugal, qui ne tienne compte de la question raciale. L'avenir dépendra de notre capacité à en percevoir la dimension intersectionnelle.
Vous avez écrit dans PÚBLICO en 2019 que « le débat au Portugal sur les stratégies et les alliances dans la lutte contre le racisme est de plus en plus marqué par une tension entre les militants racialisés et les militants blancs ». Quelle est votre analyse de l'état de la collaboration des mouvements antiracistes avec les partis, notamment ceux de gauche ?
C'est une alliance de faible intensité, peu fidèle et, dans une large mesure, politiquement malhonnête. Mais elle est indispensable. La gauche doit comprendre que, parce qu'elle est notre première alliée, c'est envers elle que nous sommes les plus exigeants. Souvent, cette perception fait défaut. Je n'ai aucun espoir de conclure une alliance avec la droite qui aboutirait à une modification substantielle de la condition des personnes racisées. À mon avis, la gauche est une alliée, mais elle peut parfois être une adversaire. La droite est toujours une adversaire, quand elle n'est pas une ennemie. Tous les partis de gauche ont un programme antiraciste, à des degrés et sous des formes très différents, mais ils n'ont pas encore de programme antiraciste. Sans programme, il n'y a pas de politique. L'agenda relève du domaine de la controverse, de la rhétorique et du discours ; le programme relève du domaine de la pratique et de la lutte effective contre les inégalités liées à la race. La gauche doit être capable de s'exposer aux faiblesses doctrinales qui marquent notre espace de réflexion sans céder à la tentation d'accuser immédiatement ceux qui les soulèvent d'être identitaires ou sectaires.
Il faut faire preuve de sincérité dans notre alliance et comprendre que la défaite du capitalisme ne viendra jamais du centre, mais des périphéries. Et qui occupe les périphéries ? Les personnes non blanches. Je suis profondément ancré dans la gauche et, s'il y a un segment social en Occident en particulier qui n'a pas besoin de leçons sur ce que signifie être de gauche, ce sont les personnes non blanches. Parce qu'elles vivent le sens et l'impact de l'inégalité de classe au quotidien : dans l'accès au travail, aux biens et services et au territoire lui-même.
Il faut être disposé à ne pas instrumentaliser les luttes. La gauche a pris l'habitude de considérer le mouvement comme un obstacle. Ce n'est ni l'un ni l'autre. Le mouvement antiraciste est l'un des dispositifs essentiels dont dispose la gauche pour lutter contre les inégalités. Il faut que le mouvement antiraciste ne soit pas un appendice, mais une force.
Qu'est-ce qui vous a poussé à choisir un master en communication ? Quel est le rapport avec le contexte actuel marqué par l'impact des réseaux sociaux et ces nouvelles dynamiques de communication ?
S'il y a une personne au Portugal qui a été la cible de moqueries et de persécutions par le biais de la communication, c'est bien moi. Les médias et les réseaux sociaux ont été mobilisés pour créer un personnage qui corresponde à ce que l'extrême droite et le système voulaient voir exister.
Nous vivons dans une sorte de ploutocratie [43], qui est le principal vecteur du capitalisme numérique, qui est aussi un capitalisme racial. Les grandes entreprises numériques contrôlent complètement la communication et déterminent le comportement du journalisme classique, en le liant aux nouvelles formes de communication, et construisent tout un répertoire narratif destiné à consolider une conception fasciste de la société. Twitter, Facebook, Instagram, Google lui-même sont des armes de destruction massive de la démocratie ; ce sont des espaces planétaires de normalisation de l'absurde, de l'indécence, de la violence et de l'impunité. Personne n'aurait jamais pensé que nous vivrions à une époque où l'on pourrait assister en direct à un génocide. C'est dans cette normalisation que se construit l'un des discours les plus racistes que nous ayons entendus au cours des 40 dernières années à propos des Palestiniens. Tout cela m'a amené à vouloir mieux comprendre ces phénomènes.
J'ai également voulu dialoguer avec moi-même. Souvent, nous voulons parler aux autres et nous oublions de nous parler à nous-mêmes de ce que nous pensons être une voie, une façon de penser, nos certitudes et nos incertitudes. Ce cours a quelque chose d'intéressant, car il offre deux options : rédiger une thèse ou un travail final à partir d'une réflexion basée sur des cas concrets, sur votre histoire personnelle ou celle d'autres personnes — une analyse circonstanciée d'un phénomène quelconque susceptible d'être relié à des réflexions plus générales.
Revenons à Mbembe. Dans « Politiques de l'inimitié », l'auteur suggère de modifier un paradigme démocratique qu'il appelle « la démocratie du vivant », dans laquelle tous les êtres vivants, humains, animaux, végétaux, ont leur place afin que les écosystèmes qui les soutiennent puissent être préservés. Comment y parvenir ?
Deux choses : nous débarrasser définitivement de l'idéologie de la possession et de l'idée que nous devons tout extraire de la nature ; la seconde est de comprendre que nous ne sommes qu'une infime partie de l'écosystème. Jusqu'à présent, comme l'a dit Mbembe, ce qui a guidé les modèles d'organisation sociale, c'est l'idée que nous nous ressemblons les uns les autres, que nous pouvons nous traiter avec bienveillance. Mais nous devons aussi bien traiter tout ce qui nous entoure. Au lieu de la « démocratie des semblables », qui ne concerne que ceux qui se trouvent similaires et proches, la « démocratie du vivant » est une idée de coexistence horizontale et de nécessité d'autoconservation et de préservation. C'est pourquoi je dis toujours que la justice climatique, la justice raciale et la justice économique sont complètement liées. L'une sans l'autre n'est pas viable.
P.-S.
Interview accordée au quotidien Público
Toupeira Vermelha
https://www.publico.pt/2025/09/07/sociedade/entrevista/mamadou-ba-ha-impasse-estrategico-esquerda-questao-racial-2142785
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
Notes
[1] L'université Cheikh Anta Diop est la principale université du Sénégal, fondée en 1957 et située à Dakar. Elle porte le nom de l'historien et anthropologue sénégalais Cheikh Anta Diop (1923-1986), connu pour ses travaux sur l'histoire précoloniale de l'Afrique.
[2] SOS Racismo est une organisation antiraciste portugaise fondée en 1990, qui lutte contre toutes les formes de discrimination raciale et pour l'égalité des droits.
[3] Le Bloco de Esquerda (Bloc de gauche) est un parti politique portugais de gauche radicale fondé en 1999, issu de la fusion de plusieurs organisations de gauche.
[4] Jamaica est un quartier périphérique de Lisbonne, dans la municipalité de Seixal, marqué par une importante population d'origine africaine et confronté à des problèmes sociaux et économiques.
[5] Mário Machado est un militant néonazi portugais, fondateur de plusieurs organisations d'extrême droite et condamné à plusieurs reprises pour crimes violents et racistes.
[6] Alcindo Monteiro était un immigrant capverdien assassiné en 1995 par un groupe de skinheads néonazis à Lisbonne, un crime qui a marqué profondément la société portugaise et la lutte antiraciste.
[7] Le Partido Nacional Renovador (PNR, Parti national rénovateur) est un parti politique portugais d'extrême droite fondé en 2000, de tendance néofasciste et néonazie.
[8] Le Partido Comunista Português (PCP, Parti communiste portugais) est un parti politique portugais de gauche fondé en 1921.
[9] Le Partido Socialista (PS, Parti socialiste) est un parti politique portugais de centre-gauche, actuellement au pouvoir.
[10] Joacine Katar Moreira est une universitaire et femme politique luso-guinéenne, première femme noire élue députée au parlement portugais en 2019, représentant le parti Livre (gauche écologiste).
[11] Mariana Mortágua est une économiste et femme politique portugaise, députée du Bloco de Esquerda depuis 2015 et coordinatrice du parti.
[12] Ondjaki est le pseudonyme de Ndalu de Almeida (né en 1977), écrivain et réalisateur angolais dont l'œuvre explore l'histoire et la société angolaises post-indépendance.
[13] António Manuel Guilherme José, surnommé « Toni », était un jeune homme noir de 25 ans mort en 2005 après une altercation avec la police à Lisbonne, un cas qui a suscité de vives controverses sur la violence policière.
[14] Bruno Gomes, surnommé « Kuku », était un adolescent de 14 ans mort en 2014 lors d'un échange de coups de feu avec la police dans le quartier de Cova da Moura, près de Lisbonne.
[15] Aimé Césaire (1913-2008) était un poète, dramaturge et homme politique martiniquais, figure majeure du mouvement de la négritude et théoricien de l'anticolonialisme. Il a démissionné du Parti communiste français en 1956 en raison de désaccords sur la question coloniale et raciale.
[16] Frantz Fanon (1925-1961) était un psychiatre, philosophe et théoricien politique martiniquais, figure majeure de la pensée anticoloniale, auteur notamment de Peau noire, masques blancs (1952) et Les Damnés de la terre (1961).
[17] Lampedusa est une petite île italienne située entre Malte et la Tunisie, devenue un point d'arrivée majeur pour les migrants traversant la Méditerranée depuis l'Afrique du Nord vers l'Europe.
[18] La théorie du « grand remplacement » est une théorie complotiste d'extrême droite qui prétend qu'il existe un plan délibéré pour remplacer les populations européennes « blanches » par des populations immigrées, notamment musulmanes.
[19] Le lusotropicalisme est une théorie développée par le sociologue brésilien Gilberto Freyre dans les années 1930, qui prétendait que la colonisation portugaise était plus douce et plus tolérante que d'autres colonisations européennes, créant des sociétés multiracialesharmonieuses. Cette théorie a été instrumentalisée par le régime salazariste pour légitimer la présence coloniale portugaise en Afrique.
[20] La Révolution des Œillets du 25 avril 1974 a mis fin à 48 ans de dictature salazariste au Portugal et au régime colonial portugais.
[21] Les « retornados » (rapatriés) sont les Portugais et leurs descendants qui sont retournés au Portugal depuis les anciennes colonies africaines (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau, Cap-Vert, São Tomé-et-Príncipe) après les indépendances en 1974-1975. Environ 500 000 à 800 000 personnes sont revenues au Portugal dans ces années.
[22] L'Estado Novo (État nouveau) était le régime autoritaire corporatiste qui a gouverné le Portugal de 1933 à 1974 sous la direction d'António de Oliveira Salazar puis Marcelo Caetano.
[23] Movimento Zero était une organisation fondée en 2017 par des policiers et militaires mécontents, contestant la politique salariale et les conditions de travail. André Ventura, alors commentateur politique, est devenu leur porte-parole avant de fonder Chega en 2019.
[24] Le projet de musée des Découvertes à Lisbonne, proposé en 2016, visait à célébrer l'époque des grandes découvertes maritimes portugaises. Il a suscité une vive controverse, des critiques dénonçant une glorification de la période coloniale sans reconnaissance de ses aspects violents et esclavagistes. Le projet a été finalement abandonné.
[25] L'affaire des « mères de Bragança » fait référence à un incident en 2003 où des mères portugaises de Bragança ont protesté contre la présence de femmes brésiliennes qui, selon elles, prostituaient et menaçaient leurs familles, révélant des préjugés xénophobes et racistes envers les immigrants brésiliens.
[26] Expression faisant référence à une conception idéalisée et mythique du Portugais « authentique » et « pur », associée aux discours nationalistes et racistes.
[27] En août 2024, à Torre Pacheco (région de Murcie, Espagne), des émeutes xénophobes ont visé des travailleurs migrants maghrébins, avec des violences physiques et des incendies de logements, rappelant les pogroms historiques.
[28] Beatriz Gomes Dias est une femme politique luso-guinéenne, militante antiraciste et députée à l'Assemblée municipale de Lisbonne puis à l'Assemblée de la République, membre du parti Livre.
[29] Romualda Fernandes est une activiste et femme politique luso-angolaise, militante antiraciste et coordinatrice du mouvement Vida Justa, focalisé sur la justice sociale et la lutte contre les inégalités raciales.
[30] Cristina Roldão est une sociologue portugaise spécialisée dans les questions de racisme, migrations et inégalités sociales.
[31] Kitty Furtado est une journaliste et activiste luso-mozambicaine, cofondatrice de Femmes Noires au Portugal, une plateforme de réflexion et d'action contre le racisme et le sexisme.
[32] Sheila Khan est une anthropologue luso-mozambicaine spécialisée dans les études postcoloniales, le racisme et les migrations.
[33] Sónia Vaz Borges est une historienne luso-guinéenne spécialisée dans l'histoire des luttes de libération africaines et des mouvements anticoloniaux.
[34] Raquel Lima est une sociologue et activiste luso-angolaise spécialisée dans les questions de genre, race et justice sociale.
[35] Inocência Mata est une universitaire et critique littéraire cap-verdienne, professeure à l'Université de Lisbonne, spécialisée dans les littératures africaines de langue portugaise et les études postcoloniales.
[36] Iolanda Évora est une sociologue cap-verdienne spécialisée dans les migrations, le genre et les relations interethniques.
[37] General D (José Carlos Delgado Costa, 1974-2020) était un rappeur portugais d'origine cap-verdienne, pionnier du hip-hop portugais et militant antiraciste.
[38] Xullaji (José Manuel Quiala) est un rappeur portugais d'origine angolaise, connu pour ses textes politiquement engagés et sa critique sociale.
[39] Dino d'Santiago est un chanteur portugais d'origine cap-verdienne, figure majeure de la musique portugaise contemporaine, connu pour son engagement social et culturel.
[40] António Costa est un homme politique portugais, Premier ministre du Portugal de 2015 à 2024, membre du Parti socialiste.
[41] Vida Justa (Vie juste) est un mouvement social portugais fondé en 2021 qui lutte contre le racisme, la violence policière et les inégalités sociales, particulièrement actif dans la défense des droits des personnes racisées et des habitants des quartiers périphériques.
[42] Talude est un quartier du concelho d'Almada, dans la région métropolitaine de Lisbonne, où des démolitions de logements précaires ont suscité des controverses sur le relogement et les droits des habitants.
[43] Une ploutocratie est un système politique où le pouvoir est exercé par les riches ou est déterminé par la richesse.

Au Pays-Bas, une extrême droite confiante et une gauche parlementaire en stagnation
Le 29 octobre, les Pays-Bas connaîtront de nouvelles élections législatives – une fois de plus. Début juin, le gouvernement du Premier ministre Dich Schoof a perdu sa majorité, lorsque le PVV de Geert Wilders, d'extrême droite, a fait exploser la coalition. Peu après les élections, le contraste entre les événements politiques les plus importants dans le pays ne pourrait être plus fort. Le 20 septembre, après un meeting anti-immigration, la Hague a été traversé par des émeutes fascistes. Le 5 octobre, 250 000 personnes ont marché dans les rues d'Amsterdam pour montrer leur solidarité avec la Palestine.
16 octobre 2025 tiré d'Europe solidaire sans frontières | Photo : Geert Wilders avec Trump. © The White House / Public Domain
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76791
À la Haye, une extrême droite qui monte, et des fascistes qui patrouillent dans les rues pour intimider les personnes racisées, et jeter des pierres sur les bureaux du parti social-libéral D66. Des saluts nazis, combinés aux drapeaux orange-blanc-bleus du mouvement national-socialiste néerlandais des années 30 et 40. Et comme pour mettre en évidence les connexions entre fascisme et colonialisme, d'autres portent des drapeaux de la VOC, la Compagnie des Indes orientales hollandaise. Tout ceci exprimait la confiance en soi prise par l'extrême droite, galvanisée par la montée des partis qui partage ses points de vue au sein du Parlement.
En face, Amsterdam a connu la plus grande manifestation de solidarité internationale dans l'histoire des Pays-Bas. Cette marche, qui a rencontré les acclamations des habitant·es, était aussi un rassemblement contre l'extrême droite. Le fossé entre la politique officielle et l'opinion publique a rarement été aussi béant : les mêmes partis de droite et d'extrême droite qui affirmaient si fort parler au nom du « peuple » ne sont aujourd'hui qu'une minorité, dans leur support fanatique à la violence génocidaire d'Israël.
Les sondages pour les élections du 29 octobre n'incitent cependant pas à l'optimisme. Le gouvernement Schoof était le plus à droite depuis la Seconde Guerre mondiale, et le premier à intégrer un parti d'extrême droite. Le fait qu'il s'effondre après onze mois n'était pas une surprise. Beaucoup s'attendaient même à le voir tomber plus tôt. La politique contemporaine des Pays-Bas est en effet extraordinairement chaotique : depuis le tournant du siècle, une seule coalition a tenu les quatre ans de son mandat. Et en août 2025, le pays a traversé un épisode inédit, lorsque le NSC (conservateur) a quitté le gouvernement restreint, une mesure sans précédent prise parce que les deux partis restants (le VVD, libéral de droite, et le mouvement agricole-citoyen populiste de droite BBD) continuaient à bloquer les propositions du NSC, qui allaient vaguement dans le sens d'une condamnation de la politique génocidaire de l'État israélien.
Mais si l'on regarde au-delà du chaos, vers la composition du parlement lui-même, on se rend compte que la structure de la politique néerlandaise est relativement stable – hélas. Le PVV [d'extrême droite] se maintient et la droite bourgeoise, notamment le parti libéral VVD, poursuit son glissement vers la droite. Les sondages prédisent que le PVV ne perdra que quelques points de pourcentage par rapport [aux élections de] 2023, et qu'il restera, et c'est ce qui compte le plus, le premier parti, autour de 20%. Le bloc de droite, au parlement, est maintenant constitué de cinq partis, qui vont du SGP, un parti calviniste fondamentaliste, aux néo-fascistes du FvD, en passant par un BBB qui accélère sa transformation, d'une formation se réclamant du centrisme, vers un parti d'extrême droite qui demande des lois d'urgence pour bloquer l'immigration. La nouveauté, c'est que le VVD fait face à des pertes importantes. Il y a là les conséquences des maladresses de sa dirigeante, Dilan Yeşilgöz, mais plus fondamentalement, il y a une tension à l'intérieur du parti entre ceux qui veulent poursuivre la coalition avec le PVV, et ceux qui préfèrent la « stabilité ». Quand le gouvernement Schoof est entré en fonction, la droite bourgeoise a conclu un certain nombre d'accords avec [le leader du PVV] Wilders dans une tentative de consolider la stabilité de la coalition. L'un d'entre eux était de rompre avec la tradition qui veut que le plus grand parti au gouvernement fournisse le Premier ministre. Il se serait alors agi de Wilders – mais l'idée de le voir représenter le pays à l'international générait un certain malaise, particulièrement au NSC. Un compromis a donc été trouvé en nommant à ce poste le bureaucrate sans parti Dick Schoof. Et le nouveau gouvernement a aussi promis de respecter l'État de droit, ce qui était aussi une façon de limiter le rôle du PVV – parti qui défend l'idée d'abolir plusieurs droits constitutionnels, comme la liberté de culte (pour les musulman·es), ou de rompre avec plusieurs traités internationaux sur les droits des réfugié·es et les migrations.
Sans surprise, ces tentatives de contenir Wilders n'ont pas servi à grand-chose. Il a rapidement fait savoir que ses plans les plus extrêmes étaient toujours à l'ordre du jour, au moins à long terme. Et le fait qu'il n'ait pas été lui-même membre du gouvernement lui a permis de garder le style et les manières d'une figure d'opposition, face à une droite classique, faible et compromise.
Wilders a choisi de faire exploser la coalition en exprimant des revendications dont il savait qu'elles ne pourraient jamais être satisfaites, comme une fermeture totale des frontières pour les réfugié·es et l'expulsion de tou·tes les Syrien·nes vivant dans le pays. Dans la campagne de 2023, Wilders a parfois attaqué le centre-gauche « par la gauche », par exemple sur des sujets comme les coûts de santé ; mais une fois au gouvernement, son parti a immédiatement abandonné son vernis « social », et s'est rallié à la politique économique de droite menée par ses partenaires. Un plan pour taxer les rachats d'action a été rejeté, et une taxe sur le CO2 émis par les entreprises abolie. La proposition de mettre fin aux frais de risque propre dans les assurances santé obligatoires, une vieille promesse du PVV, a été abandonnée. Autant d'épisodes qui n'ont eu que peu d'impact sur la popularité de Wilders. Quand il a mis fin à la coalition, son pari était de polariser l'élection autour de l'hostilité contre les migrant·es et les réfugié·es. Il sait que ce sont ces sujets qui génèrent un soutien à son parti.
Le fait qu'après cet épisode, le PVV ne soit plus considéré comme un partenaire de coalition stable pour la droite bourgeoise, n'est qu'une perte temporaire pour lui. Pour Wilders, la participation à un gouvernement n'est pas une fin en soi, mais une étape dans un projet de long terme pour transformer les Pays-Bas en une société encore plus à droite, raciste et autoritaire. L'extrême droite, même quand elle n'est pas au gouvernement, joue un rôle de plus en plus important pour définir ce qui est politiquement possible dans le pays.
Une gauche en stagnation
La fusion en cours avec le parti vert GroenLinks signifie que le Parti des Travailleur·ses (PvdA) se décale légèrement vers la gauche. Mais le fait que le PvdA se présente comme de gauche en période électorale n'est pas une nouveauté, et rien n'indique un véritable changement d'orientation sur le long terme. Les cabinets de recherche des deux partis défendent maintenant une forme de « social-démocratie verte » ; mais avec son soutien enthousiaste aux politiques néolibérales des gouvernements précédents, le PvdA a rendu impossible l'essentiel des perspectives social-démocrates. Le parti fusionné est coincé dans une contradiction qu'il a lui-même créée : d'un côté, il réalise que pour gagner des voix, il doit se distinguer du centre et faire le choix d'une ligne politique clairement de gauche et écologiste. De l'autre, GroenLinks-PvdA, mené par l'ancien commissaire européen Frans Timmermans (du PvdA), ne veut rien d'autre qu'une coalition avec le centre-droit et la droite, et ne peut donc pas se permettre d'offenser outre mesure ses potentiels partenaires. La stratégie du PvdA de gouverner conjointement avec la droite menace désormais de contaminer GroenLinks.
Cela pourrait tourner mal après les élections. Il sera probablement difficile de former un gouvernement, et plus le processus sera long, plus il y aura de pression, en interne et en externe, pour que le PvdA-GroenLinks « prenne ses responsabilités ». Par exemple, pour former un gouvernement centriste. Et s'associer à des politiques soutenues par de moins en moins de monde.
Le principal parti à la gauche du PvdA-GroenLinks, le Parti Socialiste (SP), a opté pour une approche de retour aux bases. Après des années de déclin, il devrait obtenir autour de 4%, en légère augmentation. Sa ligne peut se résumer comme « progressiste sur le plan économique, mais socialement conservatrice ». Il reste largement silencieux sur les questions de racisme, et se concentre sur les aspects socio-économiques. Même après les émeutes à la Hague, le SP était le seul parti de gauche à voter en faveur de plusieurs motions de l'extrême droite, une qui mettait sur un pied d'égalité les violences de l'extrême droite avec celles, imaginaires, de l'extrême gauche, et une défendant « le droit de chacun à manifester pacifiquement contre les centres de réfugié·es ». Tout en utilisant une fougueuse rhétorique de « défense de la classe travailleuse », il affiche sa volonté de rejoindre un gouvernement de coalition avec le centre-droit, en particulier avec les chrétiens-démocrates du CDA. De cette manière, le SP, qui était autrefois un parti d'opposition de gauche qui contribuait à faire pression sur le PvdA, s'engage maintenant sur la même pente glissante.
De nombreux·ses Néerlandais·es de gauche voteront probablement pour le Parti des Animaux, qui, de parti centré exclusivement sur la défense des droits des animaux, s'est transformé en organisation de gauche et écologiste. Le BIJ1, un parti de gauche radicale et antiraciste, entre aussi dans l'équation, mais il n'est malheureusement pas certain qu'il parvienne à revenir au parlement. [1]
Les 250 000 personnes qui ont manifesté à Amterdam ont montré que même aux Pays-Bas, un mouvement contre l'extrême droite et ses atrocités était possible. Il faut maintenant construire sur ce potentiel. Pour inverser la vapeur, la gauche néerlandaise devra travailler à construire son propre pouvoir, ses propres structures et ses propres propositions pour une autre société. Dans la lutte quotidienne pour les intérêts socio-économiques et contre l'extrême droite, elle doit travailler ensemble et regarder au-delà de la prochaine élection.
P.-S.
• Inprecor. 27 octobre 2025 :
https://inprecor.fr/au-pays-bas-une-extreme-droite-confiante-et-une-gauche-parlementaire-en-stagnation
Notes
[1] Pour connaître la position du comité de rédaction de Greenzeloos, revue de la section néerlandaise de la Quatrième Internationale, voir ESSF (article 76646), Avant et après les élections néerlandaises : La résistance de gauche est essentielle :
www.europe-solidaire.org/spip.php?article76646
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Reprendre l’initiative, par l’action, dans l’unité
Les discussions sur le budget ont commencé par le rejet du volet « recettes » en commission il y a une semaine. L'ampleur de la déroute surprend quand même : seuls les députéEs Renaissance ont voté le texte. De proches alliés de Macron votant contre (LR) ou s'abstenant (Modem, Horizon et LIOT), mettant encore plus à nu l'isolement du pouvoir.
29 octobre 2025 | tiré de l'Hebdo l'Anticapitaliste 773
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/reprendre-linitiative-par-laction-dans-lunite
En commission, tous les amendements proposés par les partis du Nouveau Front populaire (NFP) ont été systématiquement rejetés par les députéEs macronistes, la droite et l'extrême droite, notamment l'instauration de la « taxe Zucman ». Un député RN peut ainsi déclarer : « On se réjouit que nos propositions et nos idées prennent de l'ampleur et qu'elles trouvent une majorité dans cette Assemblée. » Ainsi le PS tient dans sa main le gouvernement, et c'est le RN qui imprime sa marque sur le budget. Les discussions sur le projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) sont du même acabit.
Quelle stratégie pour la gauche ?
On se demande donc bien ce que les partis du NFP espèrent à se jeter dans une bataille parlementaire perdue d'avance. Les discussions parlementaires autour des amendements relèvent uniquement d'un exercice d'amoindrissement de la violence des projets gouvernementaux. C'est ouvertement le projet du PS. EÉLV assume davantage l'approfondissement de la crise tout en annonçant la candidature de Marine Tondelier pour 2027 comme moyen d'obtenir une primaire à gauche. Et on a l'impression que l'arène parlementaire sert surtout à LFI à régler ses comptes avec le PS. Mais le pire de tout ça est le brouillage des lignes quand on voit se multiplier les votes communs au RN et à la gauche. Si la gauche d'accompagnement semble avoir un projet cohérent, celui d'une possible gauche de rupture est difficilement lisible.
L'impasse d'une solution institutionnelle
La priorité donnée à la joute parlementaire paralyse le mouvement social. En l'absence du recours au 49-3, on voit mal comment la sortie sera autre chose que la version initiale du budget imposée par ordonnances (et donc sans les « gains » qu'aurait obtenus la gauche) ou bien une censure et un retour à la case départ. Le mouvement social ne peut rester l'arme au pied alors que le pouvoir est si faible. Cette séquence voit aussi le retour à une dichotomie « la rue pour les syndicats, la lutte parlementaire pour les partis » que le NFP avait permis d'assouplir. Cette séparation est, elle aussi, paralysante.
Vite, reprendre l'initiative dans la rue !
Certaines coordonnées de la séquence restent inchangées. La crise économique est là, les difficultés quotidiennes de la vie pèsent plus que jamais, et l'inflation semble faire son retour. Le risque de l'arrivée du RN au pouvoir n'a jamais été aussi grand. L'extrême droite est plus que jamais en embuscade, engrangeant passivement le bénéfice du pourrissement institutionnel et de la farce parlementaire.
Toute une partie du mouvement social semble paralysée par la crainte de l'approfondissement de la crise politique qui mènerait à une dissolution et à une victoire électorale du RN. Pourtant, la seule voie de sortie favorable pour notre camp social passe par les mobilisations. Reprendre la main par les luttes porte un double objectif stratégique : construire le rapport de forces pour imposer un programme d'urgence et développer des cadres d'auto-organisation pour sortir de la passivité, du parlementarisme, de l'électoralisme. Il nous faut chercher à convaincre que nous avons collectivement la puissance de renverser la situation.
La nécessaire unité de la gauche sociale et politique
Le mouvement Bloquons tout semble dessiner une date de mobilisation le 15 novembre. Le 22 novembre aura lieu une importante mobilisation annuelle, à l'occasion de la journée internationale de lutte contre les violences sexistes, sexuelles et de genre. Le 29 novembre aura lieu la première manifestation nationale unitaire en solidarité avec la Palestine depuis le commencement de la guerre génocidaire il y a deux ans.
Pour que la donne soit modifiée, il faut que l'ensemble de la gauche sociale et politique reprenne l'initiative, dans l'unité, par des meetings communs, un plan de mobilisation, une manifestation nationale unitaire… Le NPA-l'Anticapitaliste sera de toutes les initiatives qui permettraient de relever la tête et de construire par l'action commune une alternative à l'austérité et à la fascisation.
William Donaura
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Le pouvoir du peuple. Cartographie du paysage des mouvements sociaux en Ukraine
Cartographie des mouvements sociaux en Ukraine : Lancement de la recherche et du débat autour de la perspective de la résilience démocratique en temps de guerre
24 octobre 2025 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/24/le-pouvoir-du-peuple-cartographie-du-paysage-des-mouvements-sociaux-en-ukraine/#more-99025
Introduction
En 2022, la fédération mondiale ActionAid Federation a pris une décision sans précédent pour la Fédération : lancer une action humanitaire dans une région où elle n'était jusqu'alors pas présente, à savoir l'Europe de l'Est. Cette décision a été motivée par l'invasion à grande échelle lancée par la Russie contre l'Ukraine, la remise en cause des mécanismes géopolitiques existants du droit international et du statut d'après-guerre (du moins dans cette partie du globe), les débats renouvelés autour de la responsabilité des crimes de guerre et de l'efficacité de la Cour pénale internationale et du système des Nations unies, ainsi que les effets anticipés sur les populations traditionnellement exclues et à haut risque en Ukraine et dans le monde. Depuis lors, les équipes locales apportent leur soutien aux populations de toute l'Europe de l'Est, guidées par la signature humanitaire d'ActionAid qui met l'accent sur le soutien au leadership des femmes et des jeunes dans les crises humanitaires pour une réponse, une résilience et un relèvement justes basés sur la communauté. Parmi les tactiques d'ActionAid figure le soutien holistique des mouvements sociaux (ci-après dénommés « SoMos ») ancré dans l'approche de l'organisation comme triple lien : humanitaire-consolidation de la paix-développement, acteur embrassant la complexité de l'expérience humaine collective des crises au-delà des divisions traditionnelles du tiers secteur.
Le triple lien entre l'humanitaire, le développement et la consolidation de la paix ne peut être compris uniquement à travers le prisme des institutions et des États ; il doit également tenir compte du pouvoir des communautés auto-organisées. Les mouvements sociaux, souvent horizontaux, informels et délibérément en dehors du contrôle institutionnel, sont intervenus là où les systèmes formels ont échoué, en apportant de l'aide, en défendant les droits et en mobilisant les personnes et les communautés contre l'injustice. L'écosystème des mouvements sociaux incarne ce lien non pas comme un cadre politique, mais comme des pratiques vécues : il relie la survie à la dignité, le secours à la résistance et le rétablissement à l'imaginaire collectif d'une société plus juste.
L'analyse de l'activisme civique en temps de guerre sous cet angle souligne que la réponse et le rétablissement sont indissociables des pressions exercées sur le tissu social par les crises humanitaires, et que la résilience naît des communautés habilitées à agir collectivement.
La recherche a été menée en 2025. Les mouvements sociaux, qui font depuis longtemps partie intégrante de la société ukrainienne, même avant l'indépendance en 1991, et qui ont pris une importance croissante dans la vie des communautés depuis lors, continuent de défendre les droits, les libertés et la justice, même dans les circonstances difficiles de la guerre en cours, et apportent une contribution précieuse pour surmonter les conséquences de la guerre à différents niveaux, de la base au niveau national.
Malgré l'épuisement, les coupes budgétaires, les hostilités constantes et un volume écrasant de besoins, les militant·es et les bénévoles persistent à fournir des services, à développer des produits, à soutenir les groupes vulnérables et à intervenir en tant que partenaires essentiels lorsque l'État manque de capacités, de ressources ou de financement pour agir. En prouvant leur importance vitale pendant la guerre, les mouvements sociaux démontrent leur valeur dans la pratique, ce qui renforce la crédibilité et la légitimité de leurs revendications en matière de droits humains, de justice, d'inclusion et de libertés.
L'objectif de ce rapport est de mieux comprendre l'environnement complexe dans lequel les mouvements sociaux ukrainiens évoluent et continuent d'évoluer alors que la crise humanitaire s'éternise. Une attention particulière est accordée à la compréhension des forces, faiblesses, opportunités et menaces auto-déclarées qui pèsent sur le rôle des mouvements sociaux en tant qu'acteurs civiques dans ce contexte, à travers des entretiens avec plusieurs mouvements sociaux actuels. La recherche vise également à identifier les forces des mouvements à encourager davantage, les risques à atténuer, les écarts entre les acteurs/actrices humanitaires, de consolidation de la paix et développés à combler, et les domaines spécifiques de renforcement des capacités pour les fournisseurs d'infrastructures de mouvements, comme ActionAid, afin d'accroître le soutien et d'apporter une plus grande valeur aux communautés locales. En outre, cette recherche peut constituer une source précieuse d'informations pour les bailleurs de fonds, les organisations non gouvernementales internationales et nationales, ainsi que pour un large éventail d'autres parties prenantes impliquées dans la lutte pour la justice sociale mondiale.
ActionAid exprime sa profonde gratitude à tous et toutes les membres des mouvements sociaux et aux représentant·es d'autres acteurs/actrices civiques qui ont eu l'amabilité de partager leurs expériences, leurs connaissances et leur sagesse avec l'équipe de recherche. Sans votre ouverture d'esprit, vos conseils et vos recommandations, cette recherche n'aurait pas été possible.
La recherche et le rapport ont été préparés par un collectif d'auteurs. Dans l'esprit des mouvements étudiés, le projet a été organisé sur une base collaborative et bénévole, avec des contributeurs et contributrices volontaires qui ont rejoint l'équipe au cours du travail : Andrii Kruglashov – chercheur indépendant, questionneur principal, analyste et coordinateur ; Iryna Drapp – sociologue ; experte en méthodes qualitatives et quantitatives, qui a géré les méthodes de recherche, la coordination des tâches et l'analyse des données ; Sonya Triska – militante étudiante spécialisée dans les droits des animaux et les mouvements féministes ; Sofia Trotsyk – étudiante en master à l'Institut d'aviation de Kiev, couvrant les mouvements urbains, féministes, étudiants et de défense des animaux ; Yana Nadievets – étudiante en master à l'Université nationale Taras Shevchenko de Kiev, analyste réseau, qui a contribué à dresser le profil des nouveaux mouvements et à cartographier les relations entre les mouvements sociaux.
Au sein de l'équipe ActionAid Europe de l'Est, la recherche a été coordonnée par Matey Nikolov, responsable régional du programme des mouvements sociaux, avec la précieuse contribution de Daria Khrystych, responsable principale de la gestion de projets, et Yulia Lubych, responsable principale de l'écosystème et de l'apprentissage, et le soutien d'Olena Prokopchuk, conseillère en développement de la société civile.
ActionAid estime que ce travail intéressera les acteurs:actrices qui mettent en place leurs programmes en Ukraine et celles et ceux qui travaillent dans le contexte ukrainien depuis longtemps. Si vous avez des suggestions ou des commentaires, veuillez utiliser le code QR ci-dessous (voir page 5) pour contacter l'équipe des mouvements sociaux d'ActionAid Europe de l'Est.
Traduit par DE
Télécharger la brochure (en anglais) : ActionAid_Social-Movements-Mapping-In-Ukraine_2025
Ucraina, actionaid ha mappato i movimenti sociali del paese
https://andream94.wordpress.com/2025/10/24/ucraina-actionaid-ha-mappato-i-movimenti-sociali-del-paese/
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Pourquoi les Russes ne protestent-iels pas ?
On me demande souvent : « Mais les Russes ne savent-ils vraiment pas et ne comprennent-iels vraiment pas ce que fait l'armée russe en Ukraine ? ». Ma réponse est simple : iels le savent. Et iels le comprennent. Tous et toutes. Ou presque. À l'exception d'une minorité marginale de fanatiques « Z », le reste de la population est parfaitement consciente.
28 octobre 2025 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/28/pourquoi-les-russes-ne-protestent-iels-pas/
Ce n'est pas un hasard si, après le début de la guerre, la demande de livres sur Hitler et l'Allemagne nazie, ainsi que sur les classiques dystopiques, a explosé en Russie. Parmi les auteurs les plus vendus en 2022 figuraient Erich Maria Remarque et George Orwell. Les librairies ont enregistré des ventes record de 1984, L'homme en quête de sens de Viktor Frankl, Le choix d'Edith Eger — des livres qui traitent de la survie dans les camps et de l'horreur humaine. Après le début de la mobilisation, des ouvrages tels que La nation mobilisée. Allemagne 1939-1945 de Nicholas Stargardt, qui raconte comment les citoyen·nes allemand·es percevaient la guerre, sont également devenus populaires.
Les Russes cherchaient deux réponses : comment en sommes-nous arrivés là ? Et surtout : comment diable survivre à tout cela ?
Le problème n'est pas le manque d'informations. La difficulté survient lorsque vous répondez sincèrement à des questions telles que :
– La Russie bombarde-t-elle des civil·es ?
– A-t-elle déclenché cette guerre pour conquérir, et non pour se défendre ?
– L'armée russe commet-elle des crimes de guerre ?
Et dès que vous répondez « oui », la vraie question se pose : et maintenant ?
Et là, tout s'arrête. Parce que la ou le citoyen russe moyen ne peut rien faire. Ne me parlez pas de manifestations : manifester aujourd'hui, c'est risquer son emploi, sa liberté, sa famille ou sa vie. C'est un acte héroïque, mais presque impossible.
Le pacifisme refoulé en Russie
Alors, comment vit-on en sachant que son pays commet des crimes horribles et qu'on ne peut rien faire pour l'arrêter ? La vérité, c'est qu'on ne vit pas, on survit. Ce sentiment d'impuissance vous ronge de l'intérieur. Je l'ai vécu personnellement : en 2022, j'ai passé des mois à pleurer tous les jours. Et moi, je me suis enfuie presque immédiatement, mais pour celles et ceux qui sont restés, c'est encore plus difficile.
Celles et ceux qui sont restés ont souvent trouvé des moyens de s'anesthésier. Prenons l'exemple de mon amie Anna, qui travaille dans le secteur informatique à Moscou. Après le début de la guerre, presque tous et toutes ses collègues sont parti·es à l'étranger. Comme elle l'a dit elle-même : « Ma Moscou n'existe plus ». Et c'est vrai.
Mais elle est restée. Et dans le monde informatif d'Anna, la guerre n'existe pas. Oui, elle est contre, bien sûr. Mais en attendant, elle continue à travailler dans une grande banque, elle trouve satisfaction dans son travail et mène une vie riche en loisirs. La seule chose qui brise parfois cette bulle, ce sont les annonces de recrutement militaire qui apparaissent partout, même à Moscou.
Ou encore mon amie Vika. Au début de la guerre, nous pleurions ensemble. Puis je suis partie, elle non. Avec le temps, elle a commencé à dire des choses comme : « Oui, nous sommes coupables, mais les autres ne sont pas innocent·es non plus ». Le classique « tout n'est pas si clair », ou le fameux « et alors, l'Amérique ? ». Non pas parce qu'elle y croit vraiment. Mais parce que c'est la seule façon de survivre émotionnellement. Regarder la vérité en face sans justification chaque jour vous brise.
Ce que nous voyons n'est pas de l'ignorance, c'est une stratégie inconsciente de survie psychique. La propagande ne sert pas seulement à mentir : elle sert aussi à protéger la psyché collective, c'est pourquoi elle fonctionne si bien. Elle fournit un récit plus supportable, dans lequel on n'est pas complice. C'est de l'aveuglement, oui, mais un aveuglement nécessaire pour beaucoup.
La pensée critique, en Russie aujourd'hui, est un luxe dangereux. Car celles et ceux qui pensent de manière critique risquent de sombrer dans le désespoir. Et c'est précisément là que réside le drame : la guerre a tué non seulement des corps, mais aussi la capacité morale de résister. La Russie contemporaine a détruit tout espace d'action éthique individuelle. Et sans possibilité d'agir, la conscience finit par être anesthésiée, comme un corps dans un coma pharmacologique pour ne pas ressentir la douleur.
Non, tous et toutes les Russes ne sont pas des bonnes personnes. Tous et toutes ne sont pas des victimes. Mais celles et ceux qui jugent le silence de la majorité sans comprendre le prix psychologique de ce silence commettent une simplification cruelle. Celles et ceux qui exigent que des millions de personnes descendent dans la rue contre une dictature armée jusqu'aux dents, sans aucun espace politique, sans réseaux civiques, sans garanties de survie, n'ont rien compris à la nature du pouvoir absolu. Dans les régimes totalitaires, la résistance ne naît pas d'un décret moral. Elle naît lorsqu'une possibilité concrète d'agir s'ouvre. D'abord la fenêtre, puis le mouvement. Pas l'inverse.
Il est facile de demander du courage à distance. Il est beaucoup plus difficile de comprendre ce qui se passe lorsque le courage peut vous tuer et que le silence est le seul moyen de ne pas devenir complètement folle ou fou.
Daria Kryukova – réfugiée politique en Italie, Association des Russes libres en Italie
https://www.valigiablu.it/perche-i-russi-non-protestano/
Traduit par DE
En complément possible
« Nous devons simplement faire semblant »
https://www.posle.media/article/we-simply-must-fake-it
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L’Iran, Gaza et le président Donald Trump
Diplomate américain, Robert Malley a été assistant spécial du président Bill Clinton pour les affaires arabo-israéliennes. Il a siégé au conseil national de sécurité sous la présidence de Barack Obama, et a occupé le poste d'envoyé spécial de Joe Biden pour l'Iran. Dans un entretien avec Alain Gresh, il revient sur la personnalité clivante de Donald Trump, au cœur des conflits, et d'une paix aux contours flous, au Proche-Orient. l'Image en noir et blanc avec des motifs bleus, montrant des murs et des ruines délabrées.
Tiré de orientxxi
28 octobre 2025
Par Alain Gresh et Robert Malley
« Passages to Freedom », lithographie de l'artiste palestinienne Laila Shawa tirée de sa série Walls of Gaza, réalisée en 1994 sur la première intifada. 50 cm x 38 cm. Exposée au Palestinian Museum, Birzeit, Palestine.
Tomorrow Is Yesterday : Life, Death and the Pursuit of Peace in Israel/Palestine
(« Demain, c'est hier, La Vie, la mort et la recherche de la paix en Israël/Palestine »)
éd. Farrar, Straus and Giroux, 2025
Un homme à vélo près d'un mur, titre sur la paix en Israël/Palestine.
Alain Gresh : Vous avez suivi le dossier iranien à la Maison Blanche pendant de nombreuses années. Est-ce que la décision américaine de participer à la « guerre des douze jours » – ainsi que l'a baptisée Donald Trump – vous a surpris ? Comment l'interpréter dans le cadre de la politique de Donald Trump ?
Robert Malley : À propos du président Trump, tout me surprend et rien ne me surprend. On suit ses déclarations quotidiennes, et puis vient un jour où il fait le contraire de tout ce qu'il a pu dire. Je pensais qu'il était vraiment intéressé par un deal avec l'Iran. Il y avait des contacts plus directs entre l'administration Trump et le gouvernement iranien qu'il n'y en avait jamais eu avec l'administration Biden. Il existait des points de dialogue. D'autre part, sa base électorale était fortement opposée à l'intervention militaire. Alors que s'est-il passé ?
Trump est quelqu'un d'impatient. Il voulait un deal en trois mois et il ne l'a pas eu. Il a alors pensé, et c'était peut-être suggéré par le premier ministre israélien Nétanyahou, que la raison tenait à l'insuffisance de pression militaire. L'idée d'une attaque spectaculaire contre l'Iran, une première pour les États-Unis, avec l'usage d'une mégabombe pour écraser le site nucléaire de Fordouz a pu le séduire. D'autant plus que, les premiers jours, l'opération israélienne apparaissait comme un succès. Mais en même temps, il a fait en sorte que la guerre ne continue pas.
A. G. : Il semble que Nétanyahou voulait la continuer.
R. M. : Il y a un autre facteur qui a joué. Israël manquait de ressources militaires pour contrer les roquettes et les missiles iraniens, il manquait d'intercepteurs. Cela aussi a pesé dans l'arrêt de la guerre.
Maintenant, était-ce seulement le premier round ? Y en aura-t-il d'autres ? Tout dépendra de ce qu'il y a dans la tête du président Trump. Il semble tenir à un accord avec l'Iran. Il dit tous les jours qu'il serait à portée de main et il a insisté sur le fait que Téhéran avait soutenu son plan pour Gaza.
Trump ne connaît pas de ligne rouge.
Une des choses étonnantes de cette administration par rapport à la précédente, c'est que Trump ne connaît pas de ligne rouge. Il peut parler avec les Iraniens, avec le Hamas, il peut faire pression sur le Venezuela, etc. Comparé à la pusillanimité de l'administration Biden, c'est frappant. C'est la force et la faiblesse de ce président. Il se sent libre de toute contrainte politique ou diplomatique. Si c'est dans son intérêt de faire un deal avec les houthistes, il peut le faire à l'encontre des intérêts israéliens. Si c'est dans son intérêt d'avoir un dialogue avec Ahmed Al-Charaa et de lever les sanctions contre la Syrie, encore une fois contre l'avis des dirigeants israéliens, il le fait. C'est un électron libre.
A. G. : Pourquoi l'accord sur Gaza a-t-il été signé maintenant ? Ce texte aurait pu être adopté il y a un an ou un an et demi ?
R. M. : Du côté d'Israël, la fatigue de la guerre se faisait sentir. Le premier ministre vient d'annoncer qu'il briguerait un nouveau mandat de premier ministre lors des élections législatives prévues en octobre 2026. Il ne pourrait défendre son bilan sans le retour des otages ni l'arrêt de la guerre.
De son côté, le Hamas a subi des pressions très fortes de la Turquie et du Qatar. Ses dirigeants ont conclu que les otages n'étaient plus un atout mais un fardeau, qui ne retenait pas Israël dans ses bombardements. Je ne veux pas paraître cynique, mais, avec le temps, les otages allaient mourir, les conserver n'avait pas de sens.
Les bombardements israéliens contre le Hamas au Qatar ont alarmé les pays du Golfe qui ont fait pression sur le président Trump, lui-même inquiet des dérapages israéliens. Cette administration est prête à faire pression sur Nétanyahou. Il a également su briser le tabou et établir un contact avec le Hamas pour leur donner des assurances, indirectes à travers la Turquie et le Qatar, et ensuite directes à travers ses représentants Jared Kushner et Steve Witkoff. Et quand, à la tribune de la Knesset, Trump a déclaré à Nétanyahou « Tu ne peux pas gagner la guerre contre le monde entier. Il est temps d'arrêter », le message est passé.
La question qui se pose est de savoir si l'intérêt de Trump pour le dossier va perdurer, ou s'il va se recentrer sur d'autres terrains, en Ukraine ou au Venezuela.
Enfin, Trump a voulu collecter un nouveau trophée dans la liste de guerres qu'il aurait prétendument arrêtées, de paix qu'il aurait ramenées. Il vise toujours le prix Nobel. Son succès à Gaza souligne aussi, en contrepoint, l'échec de Joe Biden à arrêter la guerre.
La question qui se pose est de savoir si l'intérêt de Trump pour le dossier va perdurer, ou s'il va se recentrer sur d'autres terrains, en Ukraine ou au Venezuela. Il faut dire que, pour l'instant, l'administration Trump suit la mise en œuvre de la première partie du plan et qu'elle ne semble pas disposée à laisser Nétanyahou la saboter. La succession de visites à Tel-Aviv des conseillers Kushner et Witkoff, celles du vice-président David Vance et du secrétaire d'État Marco Rubio, ainsi que les propos tenus par le président Trump au journal Time Magazine le 23 octobre témoignent d'une volonté à imposer leurs vues à Israël, d'un refus confirmé de l'annexion de la Cisjordanie et d'un désir de sauvegarder le cessez-le-feu. Rien de tout cela ne relève du respect des droits des Palestiniens ni même d'une aptitude à comprendre leurs aspirations, mais c'est déjà ça et, comparé à leurs prédécesseurs, c'est tout de même quelque chose.
A. G. : Que penser du plan lui-même ?
R. M. : Il comporte deux étapes. La première est l'arrêt des combats, avec un retrait plus ou moins partiel de l'armée israélienne. C'est flou, mais l'étape d'après l'est encore plus. En réalité, c'est un document de reddition palestinien, parce que le Hamas doit consentir à la présence de troupes israéliennes dans la bande de Gaza, et accepter le fait qu'Israël décidera, en tout cas aura son mot à dire, et ce sera un mot très lourd, sur le moment de son retrait. Le Hamas doit également se désarmer ; Gaza, se déradicaliser. Il y aura enfin ce mandat ou ce conseil de la paix coprésidé par Trump et peut-être par Tony Blair… C'est très difficile à avaler pour les Palestiniens.
D'un autre côté, à la réflexion, si ce document aboutit à une trêve, à un cessez-le-feu, à l'envoi d'aide humanitaire, à la libération de prisonniers et d'otages, c'est très important.
Il y a beaucoup d'hésitations, beaucoup de doutes autour du plan de paix. Le plus petit dénominateur, c'était la trêve, la libération des otages et des prisonniers.
Pour la suite, on verra, il y a beaucoup de zones d'ombre. Ni le Hamas, ni le gouvernement israélien ne sont enthousiastes à l'idée de poursuivre ce processus. Est-ce que le Hamas veut se désarmer ? Non. Est-ce que le Hamas veut que le territoire soit gouverné par ce conseil international ? Non plus. Est-ce que le Hamas veut une force de stabilisation internationale qui peut également s'en prendre à lui ? Je ne sais pas.
Du côté israélien, est-ce qu'on veut également une force de stabilisation qui soit une force d'interposition entre Israël et les Gazaouis et qui peut servir de précédent, de modèle pour la Cisjordanie ? Est-ce qu'Israël veut l'internationalisation de la question de Gaza ? Il y a beaucoup d'hésitations, beaucoup de doutes. Le plus petit dénominateur, c'était la trêve, la libération des otages et des prisonniers, le retrait des troupes israéliennes et l'envoi de l'aide humanitaire.
Le reste, je pense que ce sera un combat, une lutte, et ça dépendra beaucoup des interventions extérieures. Les pays arabes, les pays du Golfe, l'Europe, les États-Unis, ce sont eux qui détermineront à quel point les autres clauses de ce plan seront mises en œuvre.
A.G. : Vous avez participé depuis les années 1990 aux négociations israélo-palestiniennes. Comment situez-vous cette étape dans cette histoire de trente ans qui, il faut le reconnaître, n'a pas abouti. Est-ce qu'il y a eu des possibilités réelles de succès, notamment au moment des accords d'Oslo ?
R.M. : C'est le sujet de notre livre Tomorrow Is Yesterday : Life, Death and the Pursuit of Peace in Israel/Palestine. Il y a eu des moments où les circonstances paraissaient prometteuses. Ainsi au début du processus d'Oslo puis avec la victoire d'Ehoud Barak en 1999 aux élections israéliennes ou celle de Barack Obama à la présidence américaine en 2008. À certains moments on pouvait se dire que les étoiles allaient s'aligner. Dans notre livre, on décrit les erreurs qui ont pu être commises, les occasions manquées. Mais au-delà, ce que nous soulignons était que tout ceci était illusoire.
Dès le départ, Oslo fut un marché de dupes. Les Palestiniens, concession historique, avaient accepté de perdre 78 % de leur territoire, en échange de quoi ils devaient obtenir un État souverain en Cisjordanie et à Gaza, avec Jérusalem-Est comme capitale. De l'autre côté, pour les Israéliens, ces accords signaient la défaite des Palestiniens. « Nous avons gagné, disaient-ils en substance, nous allons faire des concessions en cédant une partie de la Cisjordanie et peut-être accepter quelques arrangements mineurs sur Jérusalem-Est. Vous pourrez appeler cela un État mais en aucun cas il ne sera souverain. »
Il faut réfléchir à une solution qui ne serait pas forcément durable, mais intermédiaire : qui serait un pas vers la coexistence entre les deux peuples.
Ce malentendu a permis de maintenir le processus de paix en vie mais avec le recul, on peut se dire qu'il n'y a jamais eu un moment où, sur le fond, les deux parties étaient proches. Car la solution des deux États ne répondait pas aux aspirations historiques, aux désirs, aux émotions des deux parties.
Du côté palestinien, on leur demandait d'abandonner non seulement le retour à la Palestine historique, mais aussi le retour des réfugiés, qui n'a été accepté que dans les frontières du futur État palestinien. D'un autre côté, beaucoup d'Israéliens avec qui je discute me disent que pour eux Tel-Aviv est moins important que Hébron. Donc qu'est-ce que c'est que cette solution ?
D'où l'idée qu'il faut un dialogue élargi avec tous, Israéliens et Palestiniens de tous bords. Pas seulement avec ceux choisis par les États-Unis ou l'Occident comme interlocuteurs privilégiés. Il faut réfléchir à une solution qui ne serait pas forcément durable, mais intermédiaire : qui serait un pas vers la coexistence entre les deux peuples.
A.G. Vous évoquez dans votre livre le cas de l'Irlande du Nord.
R. M. : Un de mes anciens collègues, Ofer Zalzberg, a emmené en Irlande du Nord un groupe de colons, de religieux israéliensqui n'avaient quasiment jamais quitté Israël. Il ne s'agissait pas de rencontrer les Palestiniens, mais de parler aux protestants et aux catholiques en Irlande du Nord. Ils ont pris conscience que les deux parties avaient trouvé une solution sans renoncer à leurs rêves : les Irlandais du Nord, celui de rester au sein du Royaume-Uni ; les catholiques, celui de la réunification avec l'Irlande. On a trouvé une solution qui amène une certaine paix, la fin des violences, mais on remet à plus tard la réalisation des rêves historiques. Cela a entraîné, pour la délégation israélienne, une prise de conscience. C'est ce thème-là que nous abordons : est-il possible de trouver une voie pacifique, une solution de coexistence, où aucun n'est obligé d'abandonner ses rêves, ses aspirations, ses griefs historiques ?
A.G. : L'Europe et la communauté internationale ont remis sur l'agenda diplomatique la solution des deux États qui avait été pratiquement abandonnée, notamment depuis les accords d'Abraham (2020). Mais, on a l'impression que ce discours sert de paravent à une démission.
R.M. : L'idée des deux États, est devenue le refuge de ceux, certains de bonne foi, qui ne veulent pas perdre espoir. C'est également le refuge de personnes de mauvaise foi qui veulent faire croire qu'ils font quelque chose, alors qu'ils ne font rien.
J'ai participé à des administrations américaines où on parlait de deux États sans y croire une seconde. Je n'étais plus dans l'administration quand le président Biden a commencé à mesurer les changements dans l'opinion publique américaine, et les réactions dans l'opinion publique arabe et internationale, et qu'a émergé la nécessité d'un nouvel horizon politique. Alors on ressort du tiroir l'idée des deux États en disant qu'il faut une marche irréversible vers cette solution, mais personne n'est capable d'expliquer comment y parvenir.
Ce que l'on a appelé « processus de paix » a surtout servi à faire pression sur les Palestiniens, leur interdire le recours à la désobéissance civile, au boycott, au droit international, à l'Organisation des Nations unies.
Ne serait-ce que du point de vue géographique, démographique, économique. On ne voit pas comment sur ce territoire, avec la présence des colons, on peut parvenir à un État palestinien souverain. Quelles sont les pressions que la communauté internationale est prête à exercer, notamment pour revenir sur la colonisation ? Ce que l'on a appelé le « processus de paix » a surtout servi à éviter de faire pression sur Israël pour arrêter la colonisation, qui détruit la base territoriale de l'État palestinien. Le processus a en revanche servi à faire pression sur les Palestiniens, leur interdire le recours à la désobéissance civile, au boycott, au droit international, à l'Organisation des Nations unies. Washington leur expliquait : si vous faites cela, ce sont des actes unilatéraux, et nous vous sanctionnerons. Ce que l'on ne disait pas à Israël pour stopper la colonisation.
A.G. : Est-ce que le changement dans l'opinion occidentale, notamment américaine, mais aussi européenne, peut produire des conséquences ?
R.M. : Question fascinante pour moi. On est tous les deux d'un certain âge, donc le cynisme s'installe et on se dit qu'on a déjà vécu des retournements d'opinion. Mais j'enseigne maintenant à l'université aux États-Unis, je suis les sondages d'opinion, je vois les manifestations en Europe, je m'interroge : est-ce que quelque chose de fondamental est en train de changer dans la perception morale, politique et stratégique de la question de Palestine ? Et pour me limiter au cas américain, que je connais mieux, on constate un langage, des réflexes, des attitudes politiques sans précédent.
Ainsi en octobre 2025, Seth Moulton, représentant démocrate du Massachusetts au Congrès, qui n'appartient pas à l'aile gauche du parti, vient de déclarer qu'il n'accepterait plus de dons de l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC), une des branches les plus puissantes du lobby pro-israélien. C'est quasiment révolutionnaire. On voit des dirigeants qui étaient très pro-israéliens, des dirigeants démocrates, déclarer désormais qu'il ne faut plus accorder d'aide militaire à Israël tant que la guerre continue.
Le revirement d'opinion sur Trump, aux États-Unis, perdurera-t-il jusqu'après la guerre ?
Les sondages d'opinion parmi la jeunesse américaine, chez les démocrates, mais également chez des soutiens du Parti républicain, la partie « Make America Great Again » (MAGA,), montrent une commune défection face au bellicisme de Trump : pourquoi est-ce qu'on doit donner 3 milliards à 8 milliards de dollars par an à un État, Israël, qui nous entraîne dans des guerres ? Si on additionne tout ça, on se dit, c'est quand même important.
Ce revirement d'opinion perdurera-t-il jusqu'après la guerre ? Jusqu'après un changement de gouvernement israélien ? Ou, une fois la guerre dans le rétroviseur, une fois ce gouvernement israélien d'extrême droite remplacé, est-ce que les démocrates, et autres tendances, aux États-Unis vont revenir aux relations politiques traditionnelles avec Israël, un Israël plus familier, moins extrémiste, sans les ministres d'extrême droite, dont le rôle a été central ces deux dernières années ? Est-ce que ce revirement pourrait connaître un développement électoral aux États-Unis, lors du choix du candidat démocrate à l'élection présidentielle, par exemple ? Est-ce qu'il pourrait se traduire par une nouvelle donne politique ? C'est un point d'interrogation, mais il n'existait pas il y a dix ans.
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Syrie. Kuneitra, zone tampon sous occupation israélienne
Depuis décembre 2024, l'armée israélienne multiplie les incursions dans la zone démilitarisée du Golan syrien, tout en continuant à occuper le reste du plateau. Expulsés de leurs villages, les habitants se retrouvent livrés à eux-mêmes, privés de leurs terres et confrontés à une militarisation croissante de leur environnement. Témoignages d'une vie quotidienne sous pression.
Tiré d'Orient XXI.
Un vent frais souffle sur la plaine pelée de Kuneitra. Après le dernier barrage des forces du ministère de l'intérieur syrien, la zone démilitarisée du Golan se déploie. En ce mois d'octobre 2025, cette région du sud de la Syrie dévoile ses paysages faits du noir des pierres volcaniques et de l'ocre des herbes brûlées par le soleil. L'atmosphère est calme et la vie paraît tranquille. Pourtant çà et là, les monticules de pierres dressés au milieu de la route intriguent. Ils sont l'un des indices laissés par le passage des soldats israéliens. Des barrages volants où l'armée contrôle une population de facto sous occupation.
À la chute de Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a ordonné à son armée de s'emparer « des positions de l'ancien régime » sur les hauteurs du Golan, sous prétexte de craindre la « rupture de l'accord de 1974 ». Cette année-là, Israël et la Syrie signaient l'accord de désengagement, définissant une zone de séparation le long de la frontière entre le plateau du Golan syrien, dont une partie est occupée par Israël depuis la guerre de juin 1967 et annexée illégalement depuis 1981, et le reste de la Syrie. Ce sont pourtant les troupes israéliennes qui rompent cet accord en franchissant la frontière de la zone tampon. Elles se sont rapidement positionnées dans des villages à l'intérieur de la zone démilitarisée, sur le versant syrien du mont Hermon, un site stratégique surplombant une grande partie du sud de la Syrie.
« Libérer le corridor de David »
Sabta Faraj vivait à Hamidiya, un petit village situé à quelques mètres de la ligne Alpha, marquant la frontière ouest avec le Golan occupé. Le 18 décembre 2024, des soldats israéliens pénètrent dans le village, grenades à la main, avant de forcer les portes des maisons. Trente familles sont expulsées. Les militaires s'installent brièvement dans les habitations, avant de les détruire quelques semaines plus tard. Seule trace de son foyer : des photos sur son téléphone, qu'elle montre fièrement, dans la maison de sa sœur où elle a trouvé refuge, à quelques kilomètres de Damas. « C'est notre terre, vous n'avez pas le droit d'être ici », auraient crié les soldats aux habitants avant d'expliquer vouloir « libérer le corridor de David », un projet israélien visant à relier le plateau du Golan occupé au Kurdistan irakien, et permettant à Tel-Aviv d'avoir un accès terrestre vers le nord de la Syrie et de l'Irak. Aujourd'hui, il s'agit surtout d'une bande de trois kilomètres le long de la ligne de démarcation que l'armée israélienne cherche à contrôler en durcissant sa présence.
Cette bande, les hommes du village d'Al-Rafid, à quelques kilomètres au sud de Hamidiya, en ont également entendu parler. Ici, les soldats israéliens passent presque chaque nuit. Ils arrivent en convoi, encerclent les maisons, séparent hommes et femmes, interrogent les premiers, parfois sous la menace. Omar Ismaël, le patriarche du village, raconte que les questions sont toujours les mêmes : « Où sont les armes ? Et les membres du Hezbollah ? » Les habitants ont reçu l'ordre des soldats israéliens de ne plus accéder à leurs terres jouxtant la frontière avec le Golan occupé. Une grande partie des champs est désormais inaccessible. Zayed, un paysan du village, estime que 200 familles sont concernées, soit près de 1 500 personnes. Depuis la route qui mène à Al-Rafid, on aperçoit les pales des éoliennes israéliennes qui tournent dans la partie annexée du Golan.
Nasser Ahmad, éleveur de moutons, a, lui, perdu une grande part de son cheptel. Le 18 mars 2025, après avoir essuyé des tirs israéliens près de la ligne Alpha, à quelques kilomètres du village d'Al-Rafid, il décompte 75 bêtes tuées. Il affirme que les soldats ont ouvert le feu sans sommation alors qu'il faisait paître son troupeau. « Cela représente un manque à gagner énorme. Aujourd'hui, je n'ai plus de quoi nourrir le reste des bêtes et j'ai du mal à acheter de quoi manger pour ma famille », se désole le père de famille. Pour lui le but de l'opération était clair : faire passer un message aux autres fermiers et leur signifier que cet endroit leur est désormais interdit.
Sept nouvelles bases israéliennes
Majid Al-Fares, fonctionnaire du ministère de l'information syrien, admet que certains habitants ont entretenu des liens avec les milices proches de l'ancien régime, notamment le Hezbollah, mais principalement pour des raisons économiques. « Aujourd'hui, nous savons qui ils sont et nous les surveillons », explique-t-il, voulant démontrer que ces individus ne sont plus une menace et que les autorités contrôlent la situation. Quelques jours après l'offensive du Hamas le 7 octobre 2023, les autorités israéliennes avaient annoncé vouloir fortifier la ligne Alpha, au motif de se prémunir d'une nouvelle « attaque terroriste » depuis la Syrie.
Le rideau de barbelés installé aux abords d'Al-Rafid en est une illustration visible. Il a été posé peu après l'annonce israélienne. Pendant que les habitants discutent du meilleur chemin à prendre pour éviter les barrages, un convoi de la Force des Nations unies chargée d'observer le désengagement (FNUOD) passe – un camion suivi de trois SUV blancs siglés « UN ». Depuis la signature de l'accord de 1974, les agents onusiens sont censés surveiller la mise en œuvre des termes du traité. Ils n'ont cependant qu'un mandat d'observation, sans pouvoir coercitif. Leur champ d'action est strictement limité. Ils ne sont pas autorisés à intervenir directement lors d'incursions ou de violences, même flagrantes.
Les conséquences de ces incursions atteignent également le secteur de la santé. Le docteur Mahmoud Ismail ne peut plus se rendre chez ses patients la nuit et les barrages militaires rendent impossible l'accès à l'hôpital Al-Salam pour les urgences. L'ancienne capitale régionale, Kuneitra, où se trouvait auparavant l'hôpital régional, est désormais inaccessible, car passée sous contrôle israélien.
Selon Majid Al-Fares, sept nouvelles bases israéliennes ont été établies dans la zone tampon depuis décembre 2024, dont certaines sur des hauteurs encore non occupées jusque-là. La logique du fait accompli s'impose : renforcer une présence militaire de long terme, sans accord bilatéral ni reconnaissance internationale.
Un sentiment d'abandon
Les barrages et les raids permanents perturbent aussi l'économie. À Swaïssa, au nord du village d'Al-Rafid, Khaled Al-Krian, employé municipal, constate une hausse généralisée des prix, en particulier l'essence. Afin de s'attirer les bonnes grâces de la population, des camions israéliens apportent ponctuellement des vivres ou des fournitures médicales dans plusieurs villages de la zone tampon. « Ils connaissent parfaitement les structures locales, ces distributions sont autant d'opérations de renseignement que de gestes humanitaires », affirme le sexagénaire.
Face à ces incursions et aux agressions, un sentiment d'abandon l'emporte au sein de la population. « Le gouvernement ne s'occupe pas de nous, nous n'avons accès à aucun service de base et ne recevons aucune aide », se désole Khaled Al-Krian. Il espère que l'accord de sécurité que l'on dit sur le point d'être signé entre Israël et la Syrie apportera un peu de répit et de calme à la région. Il estime que seule serait acceptable une négociation entraînant un retour à l'accord de désengagement de 1974 et aux délimitations de l'époque. L'homme a toutefois peu d'espoirs car de nombreuses zones d'ombre demeurent : le retrait du mont Hermon, refusé par Israël, et bien sûr la question du Golan, toujours considéré comme territoire syrien occupé par l'ONU et la communauté internationale, à l'exception des États-Unis. La Syrie dit écarter pour l'instant toute normalisation. Mohammed Al-Htimi, président de l'association des éleveurs de Swaïssa, se montre catégorique : « Le gouvernement a peur d'Israël, c'est tout. »
Ce sentiment est également partagé par la famille Bakr. À Trenjeh, au pied du mont Hermon, elle vit dans l'attente du retour de leur fils Kinan, un fermier de 38 ans, arrêté chez lui en pleine nuit par des soldats israéliens le 11 août 2025. Il est 2 heures du matin quand sa mère, Houda Bakr, entend des bruits et aperçoit les lumières des lasers des soldats israéliens qui encerclent la maison. Elle se souvient des cris des soldats et de la fouille brutale infligée à son mari. « On s'est sentis humiliés », raconte-t-elle. Les soldats tentent ensuite de rentrer dans la maison. C'est à ce moment que Kinan sort. « Ils l'ont ligoté, traîné dehors et insulté », se souvient Imane, sa femme. « Ils voulaient savoir où étaient les armes. Kinan a voulu se défendre mais ils l'ont frappé. » La famille assure qu'il ne possédait qu'un petit pistolet. Le reste de la famille a ensuite été réuni dans une pièce de la maison, avant d'être questionné à nouveau. Ils n'ont plus jamais revu leur fils.
Dans les jours suivants, Mahmoud Bakr, le père, s'est rendu à l'une des bases de la FNUOD. « Ils m'ont dit qu'ils ne pouvaient pas agir, mais qu'ils essaieraient d'organiser un rendez-vous avec les Israéliens », se souvient-il. Depuis, plus de nouvelles. Il a contacté la mairie locale, puis HaMoked, une association israélienne de droits humains qui vient en aide aux Palestiniens face aux autorités israéliennes et qui intervient principalement sur les questions de détention et de liberté de mouvement. Celle-ci a confirmé que l'armée israélienne nie détenir Kinan ou même avoir connaissance de son cas. Les raisons de cet enlèvement restent floues. Israël pourrait être tenté de le justifier par des activités de contrebande, qui sont courantes dans cette région frontalière. Or « ces activités avaient déjà lieu à l'époque de Bachar Al-Assad et cela ne leur a jamais posé problème », assure le patriarche, sans nier que son fils ait pu s'y adonner.
Un an après les premières incursions israéliennes dans la zone tampon du Golan, le statu quo imposé par l'accord de 1974 est rompu de fait. Tandis que la militarisation s'intensifie, que les civils sont déplacés, l'ONU reste spectatrice. Les habitants, eux, perdent peu à peu espoir.
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Indonésie : août 2025, la révolte contre l’oligarchie
En août 2025, une vague de colère inédite a secoué l'Indonésie. Partie d'une contestation contre les privilèges des parlementaires, la mobilisation s'est transformée, après la mort d'un jeune chauffeur-livreur écrasé par un véhicule de police, en une révolte de masse contre l'austérité, la corruption et l'autoritarisme du président Prabowo Subianto. La répression a été d'une violence extrême : au moins dix mort·es, des centaines de blessé·es, des milliers d'arrestations et plusieurs disparitions signalées.
Tiré de la revue Contretemps
28 octobre 2025
Par Michael G. Vann
Le président indonésien, Prabowo Subianto, voulait ramener le pays aux heures sombres de la dictature de Suharto. Mais il s'est heurté à une vague de protestations inattendue depuis la mort d'un jeune homme, tué par la police à Jakarta, la capitale.
Jakarta s'est embrasée. Makassar, Bandung, Surabaya, Mataram, ainsi que d'autres villes d'Indonésie. Suite à une vague d'indignation contre les avantages somptuaires des parlementaires, le mécontentement s'est mué en dénonciation cinglante de la brutalité policière, des privilèges de l'élite, de la précarité économique, des inégalités de richesses et de l'érosion démocratique.
La mort atroce d'Affan Kurniawan, 21 ans, tué par la police, a fait basculer le pays. On ignorait jusqu'où la situation pouvait dégénérer. Même le président autoritaire Prabowo Subianto a fini par lâcher du lest face à l'énorme explosion de colère sociale.
Indonésie, « version sombre »
Quatrième nation la plus peuplée et — du moins pour l'instant — troisième plus grande démocratie du monde, l'Indonésie affronte l'héritage de l'autoritarisme et de la discipline du marché libre depuis la révolte populaire qui renversa le Nouvel Ordre de Suharto.
Au début du mois de septembre 2025, divers actes de dissidence longtemps maintenus sous le couvercle ont convergé en actions de masse violentes à travers l'archipel. Portés par les réseaux sociaux, des dizaines de milliers de citoyens désabusés sont soudainement entrés en rébellion.
Les tensions n'ont cessé de croître en 2025. En février, une série de manifestations étudiantes a défié Prabowo sous les hashtags #IndonesiaGelap ou #DarkIndonesia. Les protestataires s'opposaient à des coupes budgétaires massives, au rôle de l'armée dans la gouvernance intérieure, au népotisme, à la corruption et à un programme controversé de repas scolaires gratuits, soupçonné d'irrégularités.
Le mouvement de jeunesse s'est joyeusement emparé d'une esthétique du bricolage punk, valorisant l'autonomie, la créativité et le rejet des codes établis et a choisi pour hymne « Bayar, Bayar, Bayar » (« Paie, paie, paie ») du duo Sukatani [1], qui mêle punk, musique gothique et new wave rétro pour fustiger la corruption policière.
Si ces mobilisations se sont ensuite essoufflées, le pessimisme de Dark Indonesia s'est diffusé. Beaucoup ont évoqué l'envie de quitter le pays. Le hashtag #KaburAjaDulu (« Fuir d'abord ») est devenu viral, reflet du découragement d'une jeunesse confrontée à des perspectives d'emploi et de carrière limitées.
Prabowo et son gouvernement ont répondu avec mépris, raillant les jeunes et laissant entendre qu'ils participaient à un complot. Le député d'opposition Charles Honoris a rétorqué que ce hashtag constituait « un signal d'alarme », appelant l'exécutif à renforcer les dispositifs d'insertion et de protection des travailleur·euses plutôt que de stigmatiser la jeunesse.
Réécrire l'histoire
En mai, le ministre de la Culture, Fadli Zon, fidèle de Prabowo et sinophobe notoire, a fait scandale en annonçant la rédaction d'une nouvelle histoire nationale — projet manifestement destiné à blanchir les violations des droits humains sous Suharto. Il a ensuite minimisé les viols de masse de femmes chinoises durant les derniers jours chaotiques du régime, insinuant que l'ampleur de ces crimes pourtant documentés avait été exagérée.
Les violences antichinoises de 1998 visaient à détourner la colère populaire contre Suharto vers un bouc émissaire. À l'époque, Prabowo, alors général de haut rang et gendre de Suharto, fut révoqué pour son rôle dans l'enlèvement, la torture et la disparition d'activistes. En commission, les opposants Mercy Chriesty Barends et Bonnie Triyana ont publiquement fustigé Zon pour sa tentative d'effacer la mémoire de ces crimes.
Confronté à des critiques tous azimuts, Prabowo a tenté d'unifier le pays en le ralliant au drapeau. À l'approche du 17 août, 80e anniversaire de la proclamation d'indépendance par Sukarno, il a ordonné à chacun de hisser les couleurs nationales, le rouge et le blanc. Les drapeaux et illuminations patriotiques ont fleuri des semaines plus tôt que d'ordinaire à travers les 17 000 îles.
Puis, un phénomène inattendu sur les routes saturées : des chauffeurs routiers, excédés par les horaires à rallonge et des règles pesantes, ont refusé d'arborer le drapeau national. Geste irréverencieux, ils ont brandi le « drapeau One Piece », un Jolly Roger tiré d'un dessin animé japonais [2]. Les images, devenues virales, ont accéléré la diffusion du symbole.
Prabowo entra alors dans une colère noire. Dans un geste mesquin comparable aux obsessions de Donald Trump, le ministre indonésien chargé de la coordination politique et sécuritaire, Budi Gunawan, menaça de sanctions pénales – jusqu'à cinq ans de prison ou une amende de 30 000 euros – quiconque oserait hisser le drapeau pirate orné d'un chapeau de paille. L'absurdité de cette réaction excessive de Prabowo ne fit qu'alimenter les ventes du drapeau.
À l'inverse, la présidente de la Chambre des représentants, Puan Maharani, adopta une attitude plus conciliante envers cette forme de protestation bon enfant :
« Ces expressions peuvent prendre la forme de courtes phrases comme Kabur Aja Dulu (“Fuyons d'abord”), de satires mordantes telles que Dark Indonesia, de blagues politiques comme Konoha country [3] [autre référence à un dessin animé], ou encore de nouveaux symboles comme le drapeau One Piece et bien d'autres qui circulent largement dans l'espace numérique. »
Première femme à présider l'Assemblée, Puan est la fille de la première présidente de l'Indonésie et la petite-fille de Sukarno, premier dirigeant du pays après l'indépendance. Elle rappela à cette occasion que la démocratie doit permettre la dissidence et la critique.
Point de rupture
À l'approche de la fête de l'Indépendance, la frustration contre le gouvernement a pris un tour violent dans la région administrative de Pati, au centre de Java. Entre le 10 et le 13 août 2025, au moins 85 000 personnes sont descendues dans la rue pour rejeter une hausse scandaleuse de 250 % de l'impôt foncier et immobilier. Ce qui avait commencé comme une protestation contre une fiscalité régressive se transforma en un mouvement exigeant la démission du régent Sudewo et l'abrogation de plusieurs politiques locales impopulaires.
Un Sudewo indigné nargua d'abord les manifestant·es, mais fut bientôt submergé par la colère populaire. Lorsqu'il fit appel à la police antiémeute — la tristement célèbre Brimob (Mobile Brigade) — pour venir à son secours, lui et les forces de l'ordre furent bombardés d'ordures et chassés du centre-ville. Après plusieurs jours d'affrontements entre manifestant·es et Brimob, le conseil local annula la hausse de l'impôt et lança une procédure de destitution contre Sudewo. Cette rare victoire redonna confiance aux militants de Jakarta.
Dans l'ensemble, les festivités du Hari Merdeka (Jour de l'Indépendance), marquant les quatre-vingts ans de la déclaration de Sukarno et Mohammad Hatta mettant fin à la domination néerlandaise, furent joyeuses et très suivies. Certes, de nombreux militants choisirent de ne pas y participer. Le président Prabowo organisa une cérémonie grandiose à l'Istana (le palais présidentiel néoclassique, ancien siège du gouverneur des Indes néerlandaises), avec parades militaires, gardes d'honneur et défilé de cavalerie, mais aussi plusieurs chorégraphies collectives réunissant soldats, officiers, fonctionnaires et oligarques.
Les anonymes assistèrent à une grande parade et à des survols d'avions autour du Monas, le monument national.
Une semaine plus tard, le lundi 25 août, le climat dans la capitale nationale était radicalement différent. Le barrage céda lorsqu'il fut révélé que les 580 membres de la Chambre des représentants percevaient une indemnité mensuelle de logement de 50 millions de roupies — plus de 3 000 euros, soit près de dix fois le salaire minimum de Jakarta — en plus de leurs salaires et autres avantages. Les étudiant·es mis en rage par une telle démonstration d'arrogance, tentèrent de prendre d'assaut l'enceinte parlementaire.
La police antiémeute riposta avec des gaz lacrymogènes ; les étudiant·es répliquèrent à coups de pierres et mirent le feu sous un pont routier. Des routes furent bloquées, et la ville entra en convulsions.
Les protestations s'élargirent rapidement. Le 28 août, les syndicats rejoignirent le mouvement. Des milliers d'étudiant·es, de travailleur·euses et de chauffeur·euses de mototaxis (ojol), reconnaissables à leurs vestes vertes, défilèrent pour exiger la fin de la sous-traitance, la hausse du salaire minimum et la protection contre les licenciements massifs. L'affrontement avec la police se transforma en véritables batailles de rue.
Usant de gaz lacrymogènes et de canons à eau à haute pression, la Brimob affronta les manifestant·es dans les environs du Parlement, les affrontements s'étendant aux centres commerciaux, autoroutes et gares, paralysant tout le centre de Jakarta.
Soulèvement
Une mort atroce a soudainement fait monter les enjeux. Le jeudi 28 août 2025, devant la Chambre des représentants d'Indonésie, un véhicule blindé de la police a percuté puis écrasé Affan Kurniawan, avant de s'enfuir à grande vitesse.
La victime, âgée de vingt et un ans, travaillait comme ojol (chauffeur-livreur à moto), un emploi éreintant, dangereux et mal payé. La scène a été filmée et diffusée immédiatement sur les réseaux sociaux. À l'instar du meurtre policier de George Floyd en 2020, cette vidéo bouleversante est devenue virale, suscitant une vague de chagrin et de colère.
Dès le vendredi 29 août 2025, le soulèvement ne s'est plus limité à Jakarta. Plus de vingt-cinq villes, d'Aceh à la Papouasie, sont devenues les théâtres de la révolte. À Medan, les manifestant·es ont brûlé des pneus et érigé des barricades ; à Pontianak, des dirigeants étudiants ont été arrêtés (puis relâchés à condition de promettre de ne pas recommencer). À Makassar, un incendie a ravagé le bâtiment du parlement local, tuant trois fonctionnaires et en blessant cinq autres dans une scène d'horreur.
À Lombok, des jeunes ont également incendié le siège de l'assemblée régionale, tandis qu'à Surabaya, les bureaux de la gouverneure de Java-Est ont été pillés puis incendiés. À Yogyakarta, dans un geste rebelle de résistance symbolique, la provocation a culminé avec la destruction par le feu d'un centre intégré de délivrance de permis de conduire, alors même que le sultan de la région tentait d'apaiser les tensions par le dialogue. La violence a balayé toute l'île de Java : bâtiments incendiés, postes de police détruits, centres commerciaux fermés.
Dans la plupart des cas, la police a complètement perdu le contrôle de la situation. Par colère ou par panique, des dizaines d'agents ont réagi par une violence apparemment indiscriminée. Les gaz lacrymogènes, les canons à eau et les tirs à balles réelles sont devenus monnaie courante dans toutes les grandes villes et même dans certaines petites localités. On dénombre des milliers de blessé·es, dont beaucoup sont graves, à travers le pays. D'autres décès ont été signalés, et malheureusement, d'autres encore sont à craindre, la violence ne montrant aucun signe d'apaisement pendant près d'une semaine.
Alors que les preuves de brutalités policières et les actes de rébellion circulaient sur les réseaux sociaux, TikTok a temporairement suspendu ses services dans une vaine tentative de ralentir l'escalade et d'enrayer la propagation de fausses informations. Pourtant, sur toutes les plateformes, les rumeurs prolifèrent au sujet d'agents provocateurs incitant les foules afin de justifier la répression policière.
Ayant recours à un cliché antisémite bien connu, les médias russes ont insinué que George Soros était derrière les troubles. Des militants de gauche ont fait remarquer que les attaques visaient principalement la PolRI, la police nationale, tout en épargnant l'armée (Forces armées nationales indonésiennes, TNI). Étant donné la rivalité de longue date – parfois violente – entre la TNI et la PolRI, il est possible que certains éléments de l'armée profitent de la situation à leurs propres fins.
D'autres soulignent que, puisque les émeutes ternissent la réputation à la fois de Prabowo et de la Chambre des représentants, le principal bénéficiaire potentiel est Anies Baswedan, ancien gouverneur de Jakarta et candidat malheureux à la présidentielle de 2024. Compte tenu de son usage opportuniste passé de la politique identitaire islamique, des mobilisations de masse et de la sinophobie pour détruire des rivaux comme Basuki Tjahaja Purnama, cette hypothèse mérite en effet d'être considérée.
Conciliation et coercition
Le samedi 30 août 2025, la violence s'est poursuivie. Plusieurs commissariats de Jakarta et d'autres villes ont été attaqués, des groupes lançant des pierres mais aussi des cocktails Molotov. Le commissariat de Jakarta-Est a été entièrement incendié. Les réseaux sociaux ont été inondés de centaines de vidéos d'affrontements, dont certaines montraient des scènes de violence alarmantes.
Dans les quartiers aisés de Jakarta, des centaines de personnes ont forcé l'entrée de résidences sécurisées et pris pour cibles les domiciles de personnalités politiques très en vue. La maison d'Eko Patrio, qui avait publié sur les réseaux sociaux des messages moquant les manifestant·es, a été mise à sac. Des vidéos montraient des gens emportant des chaises, des lampes, des valises, des enceintes de studio et même des matelas.
Le domicile du député Ahmad Sahroni a été envahi et vandalisé ; les assaillants sont repartis avec des sacs de luxe, un grand coffre-fort, une télévision, du matériel de fitness, un piano — et même une statue grandeur nature d'Iron Man [4]. La maison de la ministre des Finances, Sri Mulyani Indrawati, a également été saccagée. Rappelant le scénario du film de fiction Mountainhead – satire récente sur les dérives de l'intelligence artificielle et la fabrication de fausses images -, l'attaque contre sa résidence aurait été déclenchée par une vidéo générée par IA la montrant prétendument en train de se moquer d'enseignant·es du public.
Confronté à une révolte généralisée, le président Prabowo a annulé un voyage prévu en Chine pour faire face directement à la crise, présentant ses condoléances et promettant une enquête. Dans un changement spectaculaire par rapport à sa réaction lors des troubles de 1998, il s'est immédiatement rendu auprès de la famille d'Affan Kurniawan et a exprimé de profonds regrets.
Le dimanche 31 août, il a prononcé un discours en grande partie conciliant, promettant de supprimer les indemnités parlementaires excessives et d'autres avantages. Cependant, il a également exhorté la police à traquer les fauteurs de troubles :
« Le droit de se réunir pacifiquement doit être respecté et protégé. Mais nous ne pouvons pas nier qu'il existe des signes d'actions en dehors de la loi, voire contraires à la loi, tendant même vers la trahison et le terrorisme. »
L'État a déclenché une répression contre les manifestations. Rien qu'à Jakarta, plus d'un millier d'arrestations ont eu lieu. Avec des milliers d'autres interpellations ailleurs, on peut se demander comment une police et une justice déjà surchargées pourront garantir le respect des procédures. La police nationale et l'armée ont été déployées pour rétablir « l'ordre » — un terme de plus en plus utilisé comme euphémisme pour justifier la répression de la contestation. Les réseaux sociaux continuent de documenter les méthodes brutales employées.
Usman Hamid, directeur exécutif d'Amnesty International Indonésie, a dénoncé un discours « rigide et déconnecté » : « Le président doit écouter les revendications du peuple au lieu de criminaliser la contestation. »
Instantané de crise
Au 4 septembre 2025, alors que les affrontements se poursuivaient sporadiquement à Jakarta et dans plusieurs grandes villes, les manifestations étaient devenues le reflet d'une crise plus vaste : les mesures d'austérité frappant les institutions civiles, l'enrichissement inexorable des élites et la fragilité sous-jacente du tissu démocratique indonésien. Les citoyennes et citoyens — en particulier les jeunes, les travailleur·euses et les employés de l'économie des plateformes — avaient posé une question brutale : au juste, au service de qui ce gouvernement agissait-il ?
Ces soulèvements avaient mis à nu les contradictions fondamentales de l'économie politique indonésienne : l'écart entre les classes dirigeantes et les gouvernés, la collusion entre austérité et abus, et le ressentiment croissant d'une génération voyant son avenir hypothéqué.
La double réaction de l'État — concession et répression — trahit son insécurité. Les victoires locales, comme celle de Pati, ou l'adoucissement du discours à Jakarta, ne changent rien aux tensions structurelles. Si rien n'est fait, la réaction peut précipiter l'effondrement de toutes les garanties démocratiques. Des pays voisins comme la Thaïlande, le Cambodge ou les Philippines ont amplement démontré à quel point la démocratie était fragile.
En ce sens, août 2025 ne constitue pas simplement un nouveau cycle de protestation. C'est peut-être un tournant au cours duquel l'esprit civique de l'Indonésie s'est heurté de plein fouet à l'impunité des élites. L'avenir de la démocratie indonésienne parait plus incertain que jamais.
*
Michael G. Vann est professeur d'histoire à l'université d'État de Californie à Sacramento, et coauteur de The Colonial Good Life : Commentary on Andre Joyeux's Vision of French Indochina et de The Great Hanoi Rat Hunt : Empire, Disease, and Modernity in French Colonial Vietnam.
Publié initialement par Jacobin. Traduit de l'anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.
Notes
[1] Le duo Sukatani, formé en 2018 et originaire de Bekasi, dans la périphérie de Jakarta, s'inscrit dans la scène indépendante indonésienne marquée par une forte tradition punk DIY (Do It Yourself). Leur titre « Bayar, Bayar, Bayar » (« Paie, paie, paie »), devenu viral sur les réseaux sociaux en 2024, combine des influences punk, gothiques et new wave rétro pour dénoncer la corruption policière et, plus largement, les pratiques d'extorsion institutionnalisées.
[2] Le « drapeau One Piece » renvoie au Jolly Roger, emblème pirate issu de la série d'animation japonaise One Piece (Eiichirō Oda, 1997- ). Son appropriation par des chauffeurs routiers indonésiens en 2024 exprime un geste de défi face à l'autorité étatique et au nationalisme officiel. Ce détournement ironique, diffusé par les réseaux sociaux, illustre la réutilisation politique d'imaginaires culturels transnationaux au sein des classes populaires.
[3] Konoha, ou Konohagakure (« le village caché dans les feuilles »), est un lieu fictif central de la série d'animation japonaise Naruto (Masashi Kishimoto, 1999-2014). Symbole d'un ordre hiérarchique et militarisé, il est souvent mobilisé ironiquement dans la culture en ligne indonésienne pour caricaturer la rigidité bureaucratique ou l'autoritarisme de l'État.
[4] Réplique à taille réelle du super-héros de fiction créé par Marvel Comics (alias Tony Stark, milliardaire et inventeur dans la saga Iron Man). Ce type d'objet de collection est vendu plusieurs milliers d'euros.
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La planification du nettoyage ethnique de la Palestine
Alors que le cessez-le-feu à Gaza n'empêche pas les violences contre les Gazaouis de se poursuivre, Monira Moon inscrit le génocide à Gaza dans l'histoire longue du nettoyage ethnique de la Palestine, à partir du projet sioniste initial et qui a pris corps dès la Nakba de 1948 pour se poursuivre jusqu'à aujourd'hui.
Tiré de la revue Contretemps
29 octobre 2025
Par Monica Moon
Introduction
L'expansionnisme israélien et le nettoyage ethnique de la Palestine sont souvent présentés comme le résultat d'accidents historiques et de contingences politiques successives, comme une série de décisions de dirigeants israéliens en réponse aux actions des pays arabes et de la population palestinienne qui en seraient les véritables responsables. Il s'agit en réalité d'un projet de nettoyage ethnique et d'accaparement de toute la Palestine historique, organisé et planifié, inscrit dans le projet sioniste lui-même. Tout discours qui présente la politique du gouvernement israélien actuel comme une dérive de l'État d'Israël, et non comme lié à sa structure même, revient à en occulter les dynamiques coloniales profondes.
Prenons, pour illustrer ce constat, six moments qui attestent que le nettoyage ethnique continu est le fruit d'un projet volontaire, en partant de la formulation du projet sioniste comme idéologie coloniale et en allant jusqu'en 2005, pour mettre en perspective le processus génocidaire que nous voyons se développer sous nos yeux en ce moment même.
Le projet sioniste
Dès sa fondation, le sionisme se présente comme un projet d'État-nation, et comme un projet colonial. Quelques citations de Theodor Herzl (1860-1904), le père fondateur du sionisme, doivent suffire à effacer toute ambiguïté aussi bien quant à la nature étatique de son ambition, en vue de l'établissement d'une souveraineté juive exclusive que quant à l'inscription du projet sioniste dans le cadre du colonialisme européen :
« Pour l'Europe, nous formerons là-bas un élément du mur contre l'Asie ainsi que l'avant-poste de la civilisation contre la barbarie. » Theodor Herzl, L'État des Juifs, 1896.
« Des tentatives de colonisation très remarquables y ont été organisées, mais toujours selon le principe erroné de l'infiltration progressive des Juifs. […] L'immigration n'a de sens que si elle est établie sur une souveraineté qui nous est garantie. » Theodor Herzl, L'État des Juifs, 1896.
« Si je devais résumer le congrès de Bâle [premier Congrès sioniste] en une seule phrase — que je me garderai de prononcer publiquement — je dirais : à Bâle, j'ai fondé l'État juif. » Theodor Herzl, son journal, 1er septembre 1897.
Remontons quelques années plus tôt. Moses Hess, philosophe socialiste allemand proche de Karl Marx et de Friedrich Engels propose, trente-trois ans avant la parution de L'État des Juifs de Theodor Herzl, une première formalisation du sionisme politique. Hess est souvent présenté comme plus progressiste, moins bourgeois, plus internationaliste, plus socialiste que Herzl, même si son projet n'a jamais été mis en œuvre. Voyons ce qu'il en est de l'humanisme socialiste une fois passé par l'idée sioniste :
« Avancez, nobles cœurs ! Le jour où les tribus juives retourneront dans leur patrie sera un tournant dans l'histoire de l'humanité. Oh, comment l'Est tremblera-t-il à votre arrivée ! Comment rapidement, sous l'influence du travail et de l'industrie, l'apathie du peuple disparaîtra-t-elle, dans la terre où la volupté, l'oisiveté et le vol ont régné pendant des millénaires. Vous deviendrez le soutien moral de l'Est. Vous avez écrit le Livre des livres. Devenez donc les éducateurs des hordes arabes sauvages et des peuples africains. »Moses Hess, Rome et Jérusalem (1862), Onzième lettre.
Alors que l'aile gauche du sionisme se pense civilisatrice, Vladimir Jabotinsky, leader de l'aile droitière du sionisme, s'oppose au courant majoritaire et publie en novembre 1923 un article intitulé « Muraille d'acier ». Jabotinsky ne veut pas faire semblant : il existe un peuple indigène et il sera impossible de contourner la résistance arabe au sionisme.
« Les Arabes de Palestine n'accepteront jamais la transformation de la Palestine arabe en un pays à majorité juive. […] Que le lecteur passe en revue tous les exemples de colonisation dans d'autres contrées. Il n'en trouvera pas un seul où elle se soit faite avec l'accord des indigènes. » Vladimir Jabotinsky, « Muraille d'acier », 1923
Il assume avec brutalité ce que tous les artisans d'un État juif en Palestine savent et mettent en œuvre sans toujours l'assumer : cet État ne pourra exister que par la violence, la dépossession et l'épuration ethnique.
La colonisation avant la partition
La colonisation de la Palestine est un projet européen. Cette évidence doit être rappelée tant les discours tendent à systématiquement inverser les rôles et à délocaliser l'histoire, pour faire porter sur les populations du Moyen-Orient la responsabilité de leur situation.
1897, le premier congrès sioniste à Bâle
Lorsque Theodor Herzl dit : « A Bâle, j'ai fondé l'État juif », à l'issue du premier congrès sioniste de 1897, il faut le prendre au premier degré. C'est bien en Suisse qu'a été créé cet État colonial, avec l'appui d'autres puissances coloniales, notamment celui de l'empire britannique. Dans la continuité, lorsque David Ben Gourion annonce en 1937 : « Nous devons expulser les Arabes et prendre leur place », il décrit à nouveau très précisément un processus de remplacement de la population appelé colonisation de peuplement.
1916, les accords des généraux Sykes-Picot
À la chute de l'Empire ottoman, en 1916, des accords secrets sont négociés entre Mark Sykes pour l'Empire britannique et François-Georges Picot, pour l'Empire français. Ces deux empires se partagent le Moyen-Orient et la Palestine passe sous mandat britannique. Le mouvement sioniste négocie directement avec l'Empire britannique la possibilité de coloniser ce territoire. Cela permet, encore aujourd'hui, à certaines personnalités sionistes de développer l'idée que le sionisme est un projet de libération, qui concerne les relations entre Juifs et États européens. Cette vision coloniale ne prend pas du tout en compte les effets de ce projet sur la vie des Palestinien·nes. Ce récit se place en effet du seul point de vue des Européens et efface complètement la présence palestinienne sur cette terre.
1917, la déclaration Balfour
Tout en avalisant le soutien britannique à la création, en Palestine mandataire, d'un « foyer national pour le peuple juif » (une litote pour éviter de parler d'État, de souveraineté juive), la déclaration Balfour reconnaît à mi-mot la catastrophe prévisible que ce projet va entraîner, à la fois pour les droits des Palestinien·nes sur place et pour les droits des Juif·ves dans le reste du monde. Le seul ministre juif du gouvernement britannique de l'époque, Edwin Montagu, s'est fermement opposé à cette déclaration Balfour : « je suppose que cela signifie que les Mahométans et les Chrétiens doivent faire place aux Juifs […], tout comme les Juifs seront traités comme des étrangers dans tous les pays sauf la Palestine », écrit-il dans son Mémorandum sur l'antisémitisme du gouvernement actuel, dans lequel il ajoute : « Le sionisme m'a toujours semblé être un credo politique malveillant, indéfendable ».
Traduction : « Cher Lord Rothschild
J'ai le grand plaisir de vous envoyer, au nom du gouvernement de Sa Majesté, la déclaration suivante de soutien aux aspirations des Juifs sionistes, soumise au Cabinet, puis approuvée par celui-ci.
Le gouvernement de Sa Majesté considère favorablement l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif et fera tout son possible pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne doit être fait qui puisse porter atteinte aux droits civils et religieux des communautés non juives existant en Palestine, ou aux droits et au statut politique dont jouissent les juifs dans tout autre pays.
Je vous serais reconnaissant de bien vouloir porter cette déclaration à l'attention de la Fédération sioniste. » Arthur James Balfour, 1917.
Dès 1901, la dépossession avant la partition
En 1903, la seconde aliyah (terme hébreu pour nommer l'immigration juive en Palestine) concerne près de 40 000 Juifs. Ils reprochent aux 20 000 à 30 000 Juifs de la première aliyah (1882-1903) d'être devenus des gestionnaires agricoles employant de la main-d'œuvre palestinienne. Ces nouveaux arrivants, constituant la première vague sioniste à proprement parler, construisent une société juive distincte, alors que les premiers arrivants se mêlaient au reste de la population ― à la manière des communautés juives historiques de Palestine.
Le processus de dépossession et de nettoyage ethnique passe par la création d'un ensemble d'organisations pré-étatiques, appelé Yishouv. Deux d'entre elles vont jouer un rôle crucial, avec l'appui de forces armées. L'agence juive, créée en 1929, va organiser l'émigration et mettre en place un colonialisme de peuplement, et le KKL : Keren Kayemeth LeIsrael, littéralement « fonds pour la création d'Israël », édulcoré en français et en anglais sous le nom de « Fonds national juif ». Fondé en 1901 pour organiser l'achat de terres, le KKL est l'un des instruments politique de l'accaparement de la Palestine. Les terres étaient souvent achetées à des propriétaires syriens ou libanais, dont les domaines avaient été fragmentés par les nouvelles frontières palestiniennes établies par le mandat britannique de 1919 ou directement à des propriétaires palestiniens. Une fois acquises, ces terres étaient déclarées « propriété inaliénable du peuple juif », ce qui signifiait qu'elles ne pouvaient plus être vendues ou louées à des Arabes. Cela signifie clairement que le projet n'est pas simplement de s'installer en Palestine, mais d'en prendre possession, de manière définitive, et par tous les moyens.
Dès le départ, ces organisations sionistes qui œuvrent en Palestine le font sans les Palestiniens et s'organisent en effet contre eux. L'exemple de la Histadrut est édifiant. Ce syndicat israélien, créé en 1920, est appelé « fédération des travailleurs hébreux en terre d'Israël ». La Histadrut, dans sa définition même, soumet le syndicalisme au nationalisme. Ainsi, dès sa création, la Histadrut a mis fin aux activités syndicales antérieures dans les chemins de fer, les postes et télégraphes, qui regroupaient tous les travailleurs sans distinction dans la même organisation, pour les remplacer par des structures exclusivement juives. La Histadrut est même à l'initiative de la création de la Haganah ― une milice paramilitaire sioniste qui sera dissoute, à la création officielle de l'État d'Israël, pour laisser la place à l'armée d'occupation officielle : Tsahal.
1937, le plan Peel, première tentative de partition
À partir de 1933, des contestations palestiniennes commencent à se diffuser pour s'opposer à la fois au mandat britannique en place depuis 1922 et à la colonisation sioniste de la Palestine. À partir de la grève générale du 20 avril 1936, des révoltes palestiniennes éclatent dans plusieurs villes. Le gouvernement britannique envoie alors une commission d'enquête pour proposer des modifications au mandat : la commission royale pour la Palestine. Elle est dirigée par Lord William Peel, qui donnera son nom au premier plan de partition de la Palestine en deux États, en 1937, le plan Peel. Lorsque la révolte, qui a pris une ampleur régionale, est finalement écrasée en 1939, le bilan s'élève pour la société palestinienne à environ 5 000 morts, 10 000 blessés et 5 697 prisonniers. Au total, plus de 10 % de la population ont été tués, blessés, emprisonnés ou exilés. Le plan Peel est finalement abandonné, jusqu'au plan de partition de 1947.
Carte de la partition du plan Peel
Le plan de partition de 1947
En 1947, le « plan de partage » de la Palestine est proposé au vote à l'ONU, juste après que la Grande-Bretagne a rendu son mandat. L'idée n'était pas de partager la terre de Palestine en deux États comme cela est sans cesse répété, mais de faire valider par la légalité internationale la constitution d'un État sur un territoire accaparé par la colonisation et le nettoyage ethnique. Et en pratique, ce « plan de partage » ne servira effectivement qu'à légitimer un État colonial.
Cette reconnaissance de l'État d'Israël, toujours brandie aujourd'hui comme la référence juridique, est en réalité le fruit d'un rapport de forces dans un monde dominé par la colonisation. Ce plan n'aurait jamais obtenu assez de voix en sa faveur aux Nations unies si le vote avait eu lieu après les décolonisations. En effet, seulement 33 pays ont voté en faveur de ce plan de partition, essentiellement des puissances coloniales.
Ce plan de partage propose d'un côté, un territoire israélien continu, avec accès à plusieurs frontières, une large façade sur la méditerranée, un accès aux ressources en eau et, de l'autre, un territoire palestinien éclaté sur quatre morceaux de terre, sans continuité territoriale.
Carte des votes à l'ONU sur la reconnaissance de l'État d'Israël en 1947
Le « partage » de la Palestine n'est donc qu'un plan ― une idée qu'on raconte sans avoir l'intention de la réaliser ― et ce plan s'assure que la viabilité d'un hypothétique État palestinien ne soit jamais envisageable. Les dirigeants sionistes n'ont clairement aucune intention de laisser exister un État palestinien. Par exemple, l'Agence juive avait constitué un dossier recensant les villages palestiniens dans le but de les attaquer.
Le 14 mai 1948, David Ben Gourion déclare unilatéralement la création de l'État d'Israël et met en œuvre la Nakba ― la catastrophe en Arabe, qui désigne l'expulsion, les meurtres et le nettoyage ethnique de la Palestine ― qui était déjà planifiée. Ben Gourion prend bien garde de ne surtout pas définir les frontières de l'État qu'il proclame, elles sont toujours indéterminées jusqu'à aujourd'hui. L'expansionnisme de l'État d'Israël est inscrit dans sa structure, comme condition de son existence. La vérité du « plan de partage » est qu'il s'agit d'un projet infini de dépossession et d'épuration ethnique.
Carte du plan de partage de la Palestine en 1947
1948 : la Nakba et le plan Daleth
La Nakba désigne à la fois le point de départ, le moment de la catastrophe de 1948 et le processus, toujours en cours, de dépossession des terres et de purification ethnique. En 1948, au moins 15 000 morts, plus de 500 villages détruits, entre 700 000 et 800 000 Palestinien·nes sont chassé·es de leurs terres et deviennent réfugié·es dans les pays voisins.
Selon le récit dominant chez les défenseurs d'Israël, les Palestiniens auraient quitté leur terre de leur plein gré, encouragés par les États arabes voisins. Ce narratif présente la Nakba comme une conséquence de la guerre de 1948, déclenchée par les pays arabes voisins après la « déclaration d'indépendance » d'Israël. Les Palestiniens auraient fui ou auraient été expulsés dans le contexte d'un conflit armé, dont la responsabilité principale reviendrait aux pays arabes. Cependant, ce crime de masse contre les Palestiniens n'a en réalité rien de spontané ni d'accidentel.
Dans la continuité du plan Peel qui proposait la partition de la Palestine, et dès son échec en 1938, des plans A, B, C… ont vu le jour. Le plan Daleth est le plan D. Forgé en 1946 il porte simplement le nom de la quatrième lettre de l'alphabet en Hébreu. Ce plan, révélé notamment par Ilan Pappé dans son ouvrage Le nettoyage ethnique de la Palestine, met en évidence la planification volontaire de la Nakba. Le plan Daleth est un plan politico-militaire d'expulsion jalonné de massacres. C'est sur ce modèle qu'a eu lieu le 23 mai 1948 le massacre de Tantura, l'un des premiers massacres de masse de la Nakba. À travers le plan Daleth, l'armée est formée à détruire les villages palestiniens.
« C'est lui [le plan Daleth] qui a scellé le destin des Palestiniens sur les territoires que les dirigeants sionistes avaient en vue pour leur futur État juif. […] le Plan Daleth prévoyait leur expulsion totale et systématique de leur patrie. » Ilan Pappe, Le nettoyage ethnique de la Palestine, 2024 [2008].
La Nakba n'est donc pas une conséquence malencontreuse de la guerre mais l'aboutissement du projet sioniste visant à nettoyer ethniquement la Palestine. Cette réalité de la Nakba comme un projet de nettoyage ethnique planifié est un des fondements du récit palestinien. Il fait l'objet d'un effacement mémoriel permanent du côté sioniste. Les sionistes qui se revendiquent de gauche, refusent de reconnaître que le projet sioniste ne peut s'accomplir que par des crimes contre l'humanité. Du côté de la droite sioniste, plus le temps avance, plus l'héritage de la Nakba est ouvertement revendiqué. En 2000, Ariel Sharon, alors premier ministre israélien, déclare : « nous allons maintenant achever ce qui n'a pas été achevé en 1948 », assumant pleinement la continuité d'une volonté d'épuration ethnique.
Le processus d'Oslo en 1993
« La partition de la Palestine historique en deux États n'est pas une solution, mais un discours de guerre drapé dans une rhétorique de paix. » Eyal Sivan et Eric Hazan, Un État commun entre le Jourdain et la Mer, 2012.
Présenté dans les discours officiels comme un processus de paix, ce que l'on appelle les « accords d'Oslo » est une opération israélienne soutenue par les États-Unis et les puissances européennes. Aujourd'hui il semble évident pour les plus avertis qu'il n'y avait rien à attendre d'accords « de paix » négociés entre un État colonial tout puissant et un peuple occupé, isolé, divisé. Durant ces discussions, Israël refuse de se pencher sur une question centrale pour les Palestiniens, celle du retour des réfugié·es ― de facto une importante composante du peuple palestinien, les réfugié·es dépossédés et déplacés par la Nakba, n'est pas prise en compte dans les travaux préparatoires des accords d'Oslo.
Suite à Oslo, en 1995, Israël découpe la Cisjordanie en trois zones A, B et C. Ce découpage, d'ordre administratif et sécuritaire, va diviser davantage les Palestiniens dans des zones séparées par des checkpoints et leur imposer des régimes administratifs différenciés :
– La zone A est le territoire officiellement sous contrôle de l'Autorité palestinienne, il est essentiellement composé de quelques grandes villes.
– La zone B est un territoire décrété sous contrôle conjoint entre la puissance occupante et l'Autorité palestinienne. Cette dernière gère l'administration civile sous contrôle militaire israélien.
– La zone C passe sous contrôle militaire de l'occupation israélienne. Cela représente l'annexion de nouvelles portions de terres, notamment les zones riches en ressources naturelles, toute la bande le long de la frontière avec la Jordanie, le fleuve du Jourdain et autour de la Mer Morte, dont des zones entières sont aujourd'hui asséchées par l'extractivisme israélien.
Carte des zones A, B et C suites aux accords d'Oslo
En échange de la promesse d'un État palestinien qui devait voir le jour cinq ans après le début du processus, l'OLP (Organisation de Libération de la Palestine) représentée par Yasser Arafat, signe les accords et devient l'Autorité palestinienne. Cette nouvelle Autorité palestinienne est contrainte non seulement de reconnaître officiellement l'État d'Israël, mais aussi d'assurer sa sécurité, autrement dit d'entrer dans une collaboration sécuritaire active. Une majorité des Palestinien·nes a été tenue à l'écart du contenu des accords d'Oslo.
Les accords d'Oslo n'ont été respectés que par l'Autorité palestinienne. Israël a continué son expansion coloniale, dans les trois zones de la Cisjordanie fragmentées et découpées par des checkpoints et puis par le mur au début des années 2000.
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, les accords d'Oslo n'ont pas échoué. Ils ont bel et bien abouti à ce qui était recherché par la puissance occupante et ses soutiens. La réalité post-Oslo, c'est un seul État qui contrôle toute la Palestine, de la mer Méditerranée au fleuve Jourdain ― un État colonial, un État d'apartheid. C'était le but de l'État colonial israélien, dont les frontières n'ont jamais été clairement arrêtées.
Yitzhak Rabin, un homme de paix ?
Yitzakh Rabin, suite aux accords d'Oslo, a organisé l'installation de plus de 20 000 nouveaux colons en deux ans, sur des terres qui devaient prétendument revenir à l'État Palestinien indépendant. Malgré cette politique de colonisation intensive et de fait accompli, il jouit d'une étonnante bonne réputation et reste décrit comme un homme de paix, devenu une figure martyre après son assassinat en novembre 1995. Des places, rues, squares, portent son nom dans de nombreux pays. Cette bonne réputation attachée à un homme qui a été commandant de guerre pendant la Nakba et a participé tout au long de sa vie à de nombreux crimes contre les Palestiniens, est liée à la manière dont on continue de présenter les accords d'Oslo comme des accords de paix, qui n'ont pas abouti « à cause des extrêmes des deux côtés ».
Retrait des colonies israéliennes de Gaza en 2005 par Ariel Sharon
Le retrait unilatéral de la bande de Gaza en 2005 est un exemple marquant de la façon dont l'État colonial israélien impose un récit qui occulte la réalité de son action.
En avril 2003, l'ONU, les États-Unis, l'Union européenne et la Russie mettent en place une médiation qui aboutit à la création d'une « feuille de route pour la paix ». Présenté comme un acte de bonne volonté, le plan de « désengagement unilatéral » proposé par Ariel Sharon est perçu au niveau international comme un tournant dans la politique israélienne en Palestine occupée. Ce plan prévoit le retrait des vingt-et-une colonies israéliennes de la bande de Gaza et de quatre autres en Cisjordanie.
Le texte du 6 juin 2004 organise le départ et le relogement des colons jusqu'en août 2005. À partir de cette date, le retrait s'effectue avec l'intervention de l'armée, face à des colons qui s'opposent à cette décision. L'armée israélienne organise cette évacuation sous l'œil compatissant de journalistes de tous les grands médias internationaux autorisés par Israël à y assister afin d'en faire une opération de communication. Fleurissent alors les discours valorisant Ariel Sharon qui a pu imposer des mesures de paix difficiles à accepter par la population israélienne.
Ce retrait, loin de signifier l'abandon définitif des territoires occupés par Israël, va renforcer le contrôle colonial sur la bande de Gaza, à travers le contrôle de la frontière et de l'espace aérien et la dépendance organisée vis-à-vis du peuple occupé pour l'eau et l'électricité. De plus, la politique de redéploiement des implantations juives va permettre de garantir une zone tampon, une barrière renforcée autour de Gaza. Plus qu'un retrait, il s'agit d'une reconfiguration de l'occupation : celle-ci ne passe plus pour le moment par des implantations de colons, mais par une domination renforcée sur l'ensemble du territoire et de la population. Gaza devient progressivement une enclave qu'il sera possible de persécuter sans mesure puisqu'elle ne comporte plus de colons.
À partir de 2007, un blocus total est officiellement décrété sur la bande de Gaza. Ce blocus terrestre, maritime et aérien va faire de Gaza une prison à ciel ouvert, dans laquelle seront enfermés 2 millions de Palestinien·nes, déjà majoritairement des réfugié·es chassé·es d'autres villes de Palestine depuis 1948. Israël va ainsi pouvoir bombarder régulièrement Gaza sans risquer de tuer des Israéliens. Les opérations « Plomb durci » en 2009, « Pilier de Défense » en 2012, « Bordure Protectrice » en 2014 n'auraient pas pu exister si ces zones étaient encore peuplées de colons israéliens, sans même parler de la guerre génocidaire engagée sous le nom « Épées de fer » depuis octobre 2023.
Conclusion
Lorsqu'il comporte une dimension critique sur la guerre génocidaire menée par l'occupant israélien depuis octobre 2023, le discours dominant en Occident en fait porter la responsabilité au gouvernement d'extrême-droite actuellement au pouvoir, ses composantes religieuses les plus radicales, la personnalité de Netanyahu…
C'est d'ailleurs une ligne constante de défense du sionisme : ses méfaits seraient uniquement des excès dus aux dirigeants du moment (quel que soit le moment) ou à des décisions difficiles imposées par l'adversité ou, le plus souvent, à un mélange des deux. Ces lectures ne permettent pas de comprendre pourquoi il y a une telle continuité dans les politiques israéliennes, quelle que soit la couleur politique du gouvernement chaque fois qualifié de gouvernement le plus à droite de l'histoire d'Israël. Ces lectures qui occultent la dimension génocidaire intrinsèque de la colonisation de peuplement ne permettent pas davantage de comprendre pourquoi ce sont précisément ces dirigeants-là qui sont élus.
Ici comme ailleurs, il faut en revenir aux structures matérielles des dominations. Le parcours proposé dans cet article illustre la continuité de la dynamique coloniale. De sa conception à sa phase paroxystique actuelle, en passant par ses réalisations pré-étatiques, son saut en avant avec la Nakba et différents moments de son histoire, le sionisme poursuit sa logique propre, en s'adaptant aux rapports de forces et à la conjoncture : une logique coloniale de dépossession et de nettoyage ethnique, par tous les moyens nécessaires.
Les personnes en solidarité avec les Palestiniens et les Palestiniennes ne doivent donc pas se faire d'illusion sur les possibilités de faire la paix mais tenir un discours clair contre le colonialisme et la purification ethnique. Cela est difficile à entendre pour une partie de la gauche attachée aux discours-de-la-paix et à la-solution-à-deux-États. Mais il est temps que le débat soit mené partout en toute clarté : sans décolonisation, sans démantèlement des structures coloniales de l'État d'Israël, la catastrophe se poursuivra. Il n'y a que deux chemins possibles. La décolonisation ou la Nakba permanente.
Dessin de Reem Arkan
Références bibliographiques
Elias Sanbar, Palestine 1948. L'expulsion, 1984. Revue d'études palestiniennes.
Edward Said, Israël Palestine, l'égalité ou rien, 1999. La Fabrique.
Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, 2006. Fayard, réédité par La Fabrique en 2024.
Eyal Sivan et Eric Hazan, Un État commun entre le Jourdain et la Mer, 2012. La Fabrique.
Jean-Pierre Bouché, Palestine, plus d'un siècle de dépossessions. Scribest. 2024.
Thomas Vescovi, L'échec d'une utopie, une histoire des gauches en Israël, 2021. La Découverte.
Alizée de Pin et Xavier Guignard, Comprendre la Palestine, une enquête graphique, 2025. Les Arènes.
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Monira Moon est militante antiraciste et décoloniale. Syndicaliste, elle est aussi animatrice de la campagne BDS et animatrice de formations antiracistes.
Cet article a été écrit pour le numéro 5 du journal Après la révolution (section Interventions), consacré aux infrastructures de la planification. Après la révolution est une des activités de l'association « Après la révolution », basée à Saint-Étienne. Ce numéro 5 comprend le maximum de textes que les deux centimètres d'épaisseur du format lettre peuvent contenir en essayant de couvrir le spectre le plus large, dans le temps et l'espace, des pensées capables de réactiver la planification dans les affaires humaines. ALR est imprimé, relié et façonné à Saint-Étienne par les membres de l'association « Après la révolution ».
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