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Pourquoi les marxistes s’opposent au terrorisme individuel

16 septembre 2025, par Léon Trotsky — ,
Nos ennemis de classe ont l'habitude de se plaindre de notre terrorisme. Ce qu'ils entendent par là n'est pas très clair. Ils aimeraient qualifier de terrorisme toutes les (…)

Nos ennemis de classe ont l'habitude de se plaindre de notre terrorisme. Ce qu'ils entendent par là n'est pas très clair. Ils aimeraient qualifier de terrorisme toutes les activités du prolétariat dirigées contre les intérêts de nos ennemis de classe. La grève, à leurs yeux, est la principale méthode de terrorisme. Une menace de grève, l'organisation de piquets de grève, le boycott d'un patron esclavagiste, le boycott moral d'un traître de nos propres rangs - ils appellent tout cela terrorisme et bien plus encore. Si on conçoit de cette façon le terrorisme comme toute action inspirant la crainte, ou faisant du mal à l'ennemi, alors, naturellement, la lutte de classe toute entière n'est pas autre chose que du terrorisme. Et la seule question restante est de savoir si les politiciens bourgeois ont le droit de déverser le flot de leur indignation morale à propos du terrorisme prolétarien, alors que leur appareil d'État tout entier avec ses lois, sa police et son armée ne sont rien d'autre qu'un appareil de terreur capitaliste !

Cependant, il faut dire que quand ils nous reprochent de faire du terrorisme, ils essaient, - bien que pas toujours sciemment - de donner à ce mot un sens plus étroit, plus indirect.

Dans ce sens strict du mot, la détérioration de machines par des travailleurs, par exemple, est du terrorisme. Le meurtre d'un employeur, la menace de mettre le feu à une usine ou une menace de mort à son propriétaire, une tentative d'assassinat, revolver en main, contre un ministre du gouvernement - toutes ces actions sont des actes terroristes au sens complet et authentique. Cependant, quiconque ayant une idée de la vraie nature de la social-démocratie internationale devrait savoir qu'elle s'est toujours opposée à cette sorte de terrorisme et le fait de la façon le plus intransigeante.

Pourquoi ? Faire du terrorisme par la menace d'une grève, ou mener de fait une grève, est quelque chose que seuls les travailleurs de l'industrie peuvent faire. La signification sociale d'une grève dépend directement de : premièrement, la taille de l'entreprise ou du secteur industriel qu'elle affecte, et, deuxièmement, du degré auquel les travailleurs y prenant part sont organisés, disciplinés, et prêts à l'action. Ceci est aussi vrai d'une grève politique que cela l'est pour une grève économique. Cela continue à être la méthode de lutte qui découle directement du rôle productif du prolétariat dans la société moderne.

La terreur individuelle déprécie le rôle des masses

Pour se développer, le système capitaliste a besoin d'un superstructure parlementaire. Mais comme il ne peut pas confiner le prolétariat moderne à un ghetto politique, il doit tôt ou tard permettre aux travailleurs de participer au parlement. Dans toutes les élections, le caractère de masse du prolétariat et son niveau de développement politique - quantités qui, une fois de plus, sont déterminées elles aussi par son rôle social, c'est-à-dire, par dessus tout, son rôle productif - trouvent leur expression.

Dans une grève, de même que dans des élections, la méthode, le but, et les résultats de la lutte dépendent toujours du rôle social et de la force du prolétariat en tant que classe. Seuls les travailleurs peuvent mener une grève. Les artisans ruinés par l'usine, les paysans dont l'eau est polluée par l'usine, ou les membres du lumpen proletariat, avides de saccage, peuvent briser les machines, mettre le feu à une usine ou assassiner son propriétaire. Seule la classe ouvrière, consciente et organisée, peut envoyer une foule en représentation au parlement pour veiller aux intérêts des prolétaires. Par contre, pour assassiner une personnage officiel en vue, on n'a pas besoin d'avoir derrière soi les masses organisées. La recette pour fabriquer des explosifs est accessible à tous, et on peut se procurer un Browning n'importe où. Dans le premier cas, il s'agit d'une lutte sociale, dont les méthodes et les moyens découlent nécessairement de la nature de l'ordre social dominant du moment, et, dans le second, d'une réaction purement mécanique, identique n'importe où - en Chine comme en France - , très frappante dans sa forme extérieure (meurtre, explosions, ainsi de suite… ) mais absolument inoffensive en ce qui concerne le système social.

Une grève, même d'importance modeste, a des conséquences sociales : renforcement de la confiance en soi des travailleurs, renforcement des syndicats et même, assez souvent, une amélioration de la technologie de production. Le meurtre du propriétaire d'usine ne produit que des effets de nature policière, ou un changement de propriétaire dénué de toute signification sociale. Qu'un attentat terroriste, même "réussi", jette la confusion dans la classe dirigeante, dépend des circonstances politiques concrètes. Dans tous les cas, cette confusion ne peut être que de courte durée ; l'État capitaliste ne se fonde pas sur les ministres du gouvernement et ne peut être éliminé avec eux. Les classes qu'il sert trouveront toujours des remplaçants ; la machine reste intacte et continue à fonctionner.

Mais le désordre introduit dans les rangs des masses ouvrières elles-mêmes par un attentat terroriste est plus profond. S'il suffit de s'armer d'un pistolet pour atteindre son but, à quoi bon les effets de la lutte de classe ?

Si un dé à coudre de poudre et un petit morceau de plomb sont suffisants pour traverser le cou de l'ennemi et le tuer, quel besoin y a-t-il d'une organisation de classe ? Si cela a un sens de terrifier des personnages hauts placés par le grondement des explosions, est-il besoin d'un parti ? Pourquoi les meetings, l'agitation de masse, et les élections, si on peut si facilement viser le banc des ministres de la galerie du parlement ?

À nos yeux, la terreur individuelle est inadmissible précisément parce qu'elle rabaisse le rôle des masses dans leur propre conscience, les faits se résigner à leur impuissance, et leur fait tourner les yeux vers un héros vengeur et libérateur qui, espèrent-ils, viendra un jour et accomplira sa mission. Les prophètes anarchistes de le "propagande de l'action" peuvent soutenir tout ce qu'ils veulent à propos de l'influence élévatrice et stimulante des actes terroristes sur les masses. Les considérations théoriques et l'expérience politique prouvent qu'il en est autrement. Plus "efficaces" sont les actes terroristes, plus grand est leur impact, plus il réduisent l'intérêt des masses pour l'auto-organisation et l'auto-éducation.

Mais les fumées de la confusion se dissipent, la panique disparaît, le successeur du ministre assassiné apparaît, la vie s'installe à nouveau dans l'ancienne ornière, la roue de l'exploitation capitaliste tourne comme auparavant ; seule la répression policière devient plus sauvage, plus sûre d'elle-même, plus impudente. Et, en conséquence, au lieu des espoirs qu'on avait fait naître, de l'excitation artificiellement soulevée, arrivent la désillusion et l'apathie.

Les efforts de la réaction pour mettre fin aux grèves et au mouvement de masse des ouvriers en général se sont toujours, et partout, soldés par un échec. La société capitalistes a besoin d'un prolétariat actif, mobile et intelligent ; elle ne peut, donc, maintenir le prolétariat pieds et poings liés pendant très longtemps. D'autre part, la propagande anarchiste de "l'action" a montré chaque fois que l'État est plus riche en moyen de destruction physique et de répression mécanique que ne le sont les groupes terroristes.

S'il en est ainsi, où cela laisse-t-il la révolution ? Est-elle rendue impossible par cet état de choses ? Pas du tout. Car la révolution n'est pas un simple agrégat de moyens mécaniques. La révolution ne peut naître que de l'accentuation de la lutte de classe, et elle ne peut trouver une garantie de victoire que dans les fonctions sociales du prolétariat. La grève politique de masse, l'insurrection armée, la conquête du pouvoir d'État - tout ceci est déterminé par le degré auquel la production s'est développée, l'alignement des forces de classes, le poids social du prolétariat, et enfin, par la composition sociale de l'armée, puisque les forces armées sont le facteur qui, en période de révolution, détermine le sort du pouvoir d'État.

La social-démocratie est assez réaliste pour ne pas essayer d'éviter la révolution qui se développe à partir des conditions historiques existantes ; au contraire, elle évolue pour affronter la révolution les yeux grands ouverts. Mais, contrairement aux anarchistes, et en opposition directe avec eux, la social-démocratie rejette toutes méthode et tous moyens ayant pour but de forcer artificiellement le développement de la société et de substituer des préparations chimiques à la force révolutionnaire insuffisante du prolétariat.

Avant d'être promu au rang de méthode de lutte politique, le terrorisme fait son apparition sous la forme d'actes de vengeance individuels. Ainsi en était-il en Russie, terre classique du terrorisme. Le fait qu'on eût donné le fouet à des prisonniers politiques poussa Véra Zassoulitch à exprimer le sentiment général d'indignation par une tentative d'assassinat du général Trepov. Son exemple fut imité dans les cercles de l'intelligentsia révolutionnaire qui manquait de tout support de masse. Ce qui avait commencé comme un acte de vengeance non réfléchi se développa pour devenir tout un système en 1879-1881. Les vagues d'assassinat commis par les anarchistes en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord viennent toujours après quelque atrocité commise par le gouvernement - le fait de tirer sur des grévistes ou l'exécution d'opposants politiques. La source psychologique du terrorisme la plus importante est toujours le sentiment de vengeance à la recherche d'un exutoire.

Il n'est pas besoin d'insister sur le point que la social-démocratie n'a rien de commun avec ces moralistes vénaux qui, en réponse à tout acte terroriste, font des déclarations à propos de la "valeur absolue" de la vie humaine. Ce sont les mêmes qui, en d'autres occasions, au nom d'autres valeurs absolues - par exemple l'honneur de la nation ou le prestige du monarque - sont prêts à pousser des millions de gens dans l'enfer de la guerre. Aujourd'hui, leur héros national est le ministre qui accorde le droit sacré de la propriété privée et, demain, quand la main désespérée des travailleurs au chômage se serre en un poing ou ramasse une arme, ils profèrent toutes sortes d'inepties à propos de l'inadmissibilité de la violence sous quelque forme que ce soit.

Quoi que puissent dire les eunuques et les pharisiens de la moralité, le sentiment de vengeance a ses droits. Il accorde à la classe ouvrière le plus grand crédit moral : le fait qu'elle ne regarde pas d'un œil indifférent, passivement, ce qui se passe dans ce meilleur des mondes. Ne pas éteindre le sentiment de vengeance inassouvi du prolétariat, mais au contraire l'attiser encore et encore, le rendre plus profond, et le diriger contre les causes réelles de toute l'injustice et de la bassesse humaine - c'est là la tâche de la social-démocratie.

Si nous nous opposons aux actes terroristes, c'est seulement que la vengeance individuelle ne nous satisfait pas. Le compte que nous avons à régler avec le système capitaliste est trop grand pour être présenté à un quelconque fonctionnaire appelé ministre. Apprendre à voir tous les crimes contre l'humanité, toutes les indignités auxquelles sont soumis le corps et l'esprit humain, comme les excroissances et les expressions déformées du système social existant, dans le but de diriger toutes nos énergies en une lutte contre ce système - voilà la direction dans laquelle le désir brûlant de vengeance doit trouver sa plus haute satisfaction morale.

Source : https://www.marxists.org/francais/trotsky/oeuvres/1911/110000.htm

Marxistes et religion, hier et aujourd’hui

16 septembre 2025, par Gilbert Achcar — ,
Les marxistes ne sauraient chercher à récolter des votes à n'importe quel prix, tels des politiciens opportunistes prêts à tout pour être élus. Il est des soutiens, comme celui (…)

Les marxistes ne sauraient chercher à récolter des votes à n'importe quel prix, tels des politiciens opportunistes prêts à tout pour être élus. Il est des soutiens, comme celui du cheikh Al-Haddad, qui sont des cadeaux empoisonnés. Il faut savoir désavouer ceux dont ils émanent : la bataille pour l'influence idéologique au sein des populations issues de l'immigration est d'une importance beaucoup plus fondamentale qu'un résultat électoral, aussi exaltant soit-il.

Tiré de Inprécor

1 septembre 2025 par Gilbert Achcar

1.L'attitude théorique (« philosophique ») du marxisme classique en matière de religion combine trois dimensions complémentaires, que l'on trouve déjà en germe dans l'Introduction à De la critique de la philosophie du droit de Hegel du jeune Marx (1843-1844) :

d'abord, une critique de la religion, en tant que facteur d' aliénation . L'être humain attribue à la divinité la responsabilité d'un sort qui ne lui doit rien (« L'homme fait la religion, ce n'est pas la religion qui fait l'homme. ») ; il s'astreint à respecter des obligations et interdits qui, souvent, entravent son épanouissement ; il se soumet volontairement à des autorités religieuses dont la légitimité se fonde soit sur le fantasme de leur rapport privilégié au divin, soit sur leur spécialisation dans la connaissance du corpus religieux.

ensuite, une critique des doctrines sociales et politiques des religions. Les religions sont des survivances idéologiques d'époques révolues depuis fort longtemps : la religion est « fausse conscience du monde » ; elle l'est d'autant plus que le monde change. Nées dans des sociétés précapitalistes, les religions ont pu connaître - à l'instar de la Réforme protestante dans l'histoire du christianisme - des aggiornamentos, qui restent forcément partiels et limitées dès lors qu'une religion vénère des « écritures saintes ».

mais aussi, une « compréhension » (au sens wébérien) du rôle psychologique que peut jouer la croyance religieuse pour les damné/es de la terre. « La misère religieuse est, d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l'âme d'un monde sans cœur, de même qu'elle est l'esprit d'une époque sans esprit. C'est l'opium du peuple. »

Ces trois considérants débouchent, au regard du marxisme classique, sur une seule et même conclusion énoncée par le jeune Marx : « Le dépassement ( Aufhebung ) de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l'exigence de son véritable bonheur. Exiger qu'il soit renoncé aux illusions sur sa condition, c'est exiger qu'il soit renoncé aune condition qui a besoin d'illusions. La critique de la religion est donc, en germe , la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l'auréole . »

2. Pour autant, le marxisme classique n'a pas posé la suppression de la religion comme condition nécessaire et préalable de l'émancipation sociale (le propos du jeune Marx pourrait se lire : afin de pouvoir surmonter les illusions, il faut d'abord mettre fin à la « condition qui a besoin d'illusions »). En tout état de cause, tout comme pour l'État, pourrait-on dire, il ne s'agit pas d'abolir la religion, mais de créer les conditions de son extinction. Il n'est pas question de prohiber « l'opium du peuple », et encore moins d'en réprimer les consommateurs. Il s'agit seulement de mettre fin aux rapports privilégiés qu'entretiennent ceux qui en font commerce avec le pouvoir politique, afin de réduire son emprise sur les esprits.

Trois niveaux d'attitude sont ici à considérer :

• Le marxisme classique, celui des fondateurs, n'a pas requis l'inscription de l'athéisme au programme des mouvements sociaux. Au contraire, dans sa critique du programme des émigrés blanquistes de la Commune (1874), Engels a raillé leur prétention d'abolir la religion par décret. Sa perspicacité a été entièrement confirmée par les expériences du XXe siècle, comme lorsqu'il soutenait que « les persécutions sont le meilleur moyen d'affermir des convictions indésirables » et que « le seul service que l'on puisse rendre encore, de nos jours, à Dieu est de proclamer l'athéisme un symbole de foi coercitif ».

• La laïcité républicaine, c'est-à-dire la séparation de la religion et de l'État, est, en revanche, un objectif nécessaire et imprescriptible, qui faisait déjà partie du programme de la démocratie bourgeoise radicale. Mais là aussi, il importe de ne pas confondre séparation et prohibition, même en ce qui concerne l'enseignement. Dans ses commentaires critiques sur le programme d'Erfurt de la social-démocratie allemande (1891), Engels proposait la formulation suivante : « Séparation complète de l'Église et de l'État. Toutes les communautés religieuses sans exception seront traitées par l'État comme des sociétés privées. Elles perdent toute subvention provenant des deniers publics et toute influence sur les écoles publiques. » Puis il ajoutait entre parenthèses ce commentaire : « On ne peut tout de même pas leur défendre de fonder, par leurs propres moyens, des écoles, qui leur appartiennent en propre, et d'y enseigner leurs bêtises ! »

• Le parti ouvrier doit en même temps combattre idéologiquement l'influence de la religion. Dans le texte de 1873, Engels se félicitait du fait que la majorité des militants ouvriers socialistes allemands était gagnée à l'athéisme, et suggérait de diffuser la littérature matérialiste française du XVIIIe siècle afin d'en convaincre le plus grand nombre.

Dans sa critique du programme de Gotha du parti ouvrier allemand (1875), Marx expliquait que la liberté privée en matière de croyance et de culte doit être définie uniquement comme rejet de l'ingérence étatique. Il en énonçait ainsi le principe : « chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez ». Il regrettait, en même temps, que le parti n'ait pas saisi « l'occasion d'exprimer sa conviction que la bourgeoise “liberté de conscience” n'est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que lui [le parti] s'efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse ».

3. Le marxisme classique n'envisageait la religion que sous l'angle du rapport des sociétés européennes à leurs propres religions traditionnelles. Il ne prenait pas en considération la persécution des minorités religieuses, ni surtout la persécution des religions de peuples opprimés par des États oppresseurs appartenant à une autre religion. À notre époque marquée par la survivance de l'héritage colonial et par sa transposition à l'intérieur même des métropoles impériales - sous la forme d'un « colonialisme intérieur », dont l'originalité est que ce sont les colonisés eux-mêmes qui sont expatriés, c'est-à-dire « immigrés » - cet aspect acquiert une importance majeure.

Dans un contexte dominé par le racisme, corollaire naturel de l'héritage colonial, les persécutions de la religion des opprimé/es, ex-colonisé/es, ne doivent pas être rejetées seulement parce qu'elles sont « le meilleur moyen d'affermir des convictions indésirables ». Elles doivent être rejetées, aussi et avant tout, parce qu'elles sont une dimension de l'oppression ethnique ou raciale, aussi intolérable que le sont les persécutions et discriminations politiques, juridiques et économiques.

Certes, les pratiques religieuses des populations colonisées peuvent apparaître comme éminemment rétrogrades aux yeux des populations métropolitaines, dont la supériorité matérielle et scientifique était inscrite dans le fait même de la colonisation. Mais ce n'est pas en imposant le mode de vie de ces dernières aux populations colonisées, contre leur gré, que sera servie la cause de leur émancipation. L'enfer de l'oppression raciste est pavé de bonnes intentions « civilisatrices », et l'on sait à quel point le mouvement ouvrier lui-même fut contaminé par la prétention bienfaitrice et l'illusion philanthropique à l'ère du colonialisme.

Engels avait pourtant bien mis en garde contre ce syndrome colonial. Dans une lettre à Kautsky, datée du 12 septembre 1882, il formula une politique émancipatrice du prolétariat au pouvoir, tout empreinte de la précaution indispensable afin de ne pas transformer la libération présumée en oppression déguisée.

« Les pays sous simple domination et peuplés d'indigènes, Inde, Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles, devront être pris en charge provisoirement par le prolétariat et conduits à l'indépendance, aussi rapidement que possible. Comment ce processus se développera, voilà qui est difficile à dire. L'Inde fera peut-être une révolution, c'est même très vraisemblable. Et comme le prolétariat se libérant ne peut mener aucune guerre coloniale, on serait obligé de laisser faire, ce qui, naturellement, n'irait pas sans des destructions de toutes sortes, mais de tels faits sont inséparables de toutes les révolutions. Le même processus pourrait se dérouler aussi ailleurs : par exemple en Algérie et en Égypte, et ce serait, pour nous certainement, la meilleure solution. Nous aurons assez à faire chez nous. Une fois que l'Europe et l'Amérique du Nord seront réorganisées, elles constitueront une force si colossale et un exemple tel que les peuples à demi civilisés viendront d'eux-mêmes dans leur sillage : les besoins économiques y pourvoiront déjà à eux seuls. Mais par quelles phases de développement social et politique ces pays devront passer par la suite pour parvenir eux aussi à une structure socialiste, là-dessus, je crois, nous ne pouvons aujourd'hui qu'échafauder des hypothèses assez oiseuses. Une seule chose est sûre : le prolétariat victorieux ne peut faire de force le bonheur d'aucun peuple étranger, sans par là miner sa propre victoire. »

Vérité élémentaire, et pourtant si souvent ignorée : tout « bonheur » imposé par la force équivaut à une oppression, et ne saurait être perçu autrement par ceux et celles qui le subissent.

4. La question du foulard islamique (hijab) condense l'ensemble des problèmes posés ci-dessus. Elle permet de décliner l'attitude marxiste sous tous ses aspects.

Dans la plupart des pays où l'islam est religion majoritaire, la religion est encore la forme principale de l'idéologie dominante. Des interprétations rétrogrades de l'islam, plus ou moins littéralistes, servent à maintenir des populations entières dans la soumission et l'arriération culturelle. Les femmes subissent le plus massivement et le plus intensivement une oppression séculaire, drapée de légitimation religieuse.

Dans un tel contexte, la lutte idéologique contre l'utilisation de la religion comme argument d'asservissement est une dimension prioritaire du combat émancipateur. La séparation de la religion et de l'État doit être une revendication prioritaire du mouvement pour le progrès social. Les démocrates et les progressistes doivent se battre pour la liberté de chacune et de chacun en matière d'incroyance, de croyance et de pratique religieuse. En même temps, le combat pour la libération des femmes reste le critère même de toute identité émancipatrice, la pierre de touche de toute prétention progressiste.

Un des aspects les plus élémentaires de la liberté des femmes est leur liberté individuelle de se vêtir comme elles l'entendent. Le foulard islamique et, à plus forte raison, les versions plus enveloppantes de ce type de revêtement, lorsqu'ils sont imposés aux femmes, sont une des nombreuses formes de l'oppression sexuelle au quotidien - une forme d'autant plus visible qu'elle sert à rendre les femmes invisibles. La lutte contre l'astreinte au port du foulard, ou autres voiles, est indissociable de la lutte contre les autres aspects de la servitude féminine.

Toutefois, la lutte émancipatrice serait gravement compromise si elle cherchait à « libérer » de force les femmes, en usant de la contrainte non à l'égard de leurs oppresseurs, mais à leur propre égard. Arracher par la force le revêtement religieux, porté volontairement -même si l'on juge que son port relève de la servitude volontaire - est un acte oppressif et non un acte d'émancipation réelle. C'est de surcroît une action vouée à l'échec, comme Engels l'avait prédit : de même que le sort de l'islam dans l'ex-Union soviétique, l'évolution de la Turquie illustre éloquemment l'inanité de toute tentative d'éradication de la religion ou des pratiques religieuses par la contrainte.

« Chacun - et chacune - doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels » - les femmes porter le hijab ou les hommes porter la barbe - « sans que la police y fourre le nez ».

Défendre cette liberté individuelle élémentaire est la condition indispensable pour mener un combat efficace contre les diktats religieux. La prohibition du hijab rend paradoxalement légitime le fait de l'imposer, aux yeux de ceux et celles qui le considèrent comme un article de foi. Seul le principe de la liberté de conscience et de pratique religieuse strictement individuelle, qu'elle soit vestimentaire ou autre, et le respect de ce principe par des gouvernements laïcs, permettent de s'opposer légitimement et avec succès à la contrainte religieuse. Le Coran lui-même proclame : « Pas de contrainte en religion » !

Par ailleurs, et pour peu que l'on ne remette pas en cause la liberté d'enseignement, prohiber le port du foulard islamique, ou autres signes religieux vestimentaires, à l'école publique, au nom de la laïcité, est une attitude éminemment antinomique, puisqu'elle aboutit à favoriser l'expansion des écoles religieuses.

5. Dans un pays comme la France, où l'islam fut pendant fort longtemps la religion majoritaire des « indigènes » des colonies et où il est depuis des décennies la religion de la grande majorité des immigrés, « colonisés » de l'intérieur, toute forme de persécution de la religion islamique - deuxième religion de France par le nombre et religion très inférieure aux autres par le statut - doit être combattue.

L'islam est, en France, une religion défavorisée par rapport aux religions présentes depuis des siècles sur le sol français. C'est une religion victime de discriminations criantes, tant en ce qui concerne ses lieux de culte que la tutelle pesante, empreinte de mentalité coloniale, que lui impose l'État français. L'islam est une religion décriée au quotidien dans les médias français, d'une manière qu'il n'est heureusement plus possible de pratiquer contre la précédente cible prioritaire du racisme, le judaïsme, après le génocide nazi et la complicité vichyste. Un confusionnisme mâtiné d'ignorance et de racisme entretient, par médias interposés, l'image d'une religion islamique intrinsèquement inapte à la modernité, ainsi que l'amalgame entre islam et terrorisme que facilite l'utilisation inappropriée du terme « islamisme » comme synonyme d'intégrisme islamique.

Certes, le discours officiel et dominant n'est pas ouvertement hostile ; il se fait même bienveillant, les yeux rivés sur les intérêts considérables du grand capital français - pétrole, armement, bâtiment, etc. - en terre d'Islam. Toutefois, la condescendance coloniale à l'égard des musulman/es et de leur religion est tout autant insupportable pour elles et eux que l'hostilité raciste ouvertement affichée. L'esprit colonial n'est pas l'apanage de la droite en France ; il est d'implantation fort ancienne dans la gauche française, constamment déchirée dans son histoire entre un colonialisme mêlé de condescendance d'essence raciste et d'expression paternaliste, et une tradition anticolonialiste militante.

Même aux premiers temps de la scission du mouvement ouvrier français entre sociaux-démocrates et communistes, une aile droite émergea parmi les communistes de la métropole eux-mêmes (sans parler des communistes français en Algérie), se distinguant notamment par son attitude sur la question coloniale. La droite communiste trahit son devoir anticolonialiste face à l'insurrection du Rif marocain sous la direction du chef tribal et religieux Abd-el-Krim, lorsque celle-ci affronta les troupes françaises en 1925.

L'explication de Jules Humbert-Droz à ce propos, devant le comité exécutif de l'IC, garde une certaine pertinence :

«

La droite a protesté contre le mot d'ordre de la fraternisation avec l'armée des Rifains, en invoquant le fait que les Rifains n'ont pas le même degré de civilisation que les armées françaises, et qu'on ne peut fraterniser avec des tribus à demi barbares. Elle est allée plus loin encore écrivant qu'Abd-el-Krim a des préjugés religieux et sociaux qu'il faut combattre. Sans doute il faut combattre le panislamisme et le féodalisme des peuples coloniaux, mais quand l'impérialisme français saisit à la gorge les peuples coloniaux, le rôle du P.C. n'est pas de combattre les préjugés des chefs coloniaux, mais de combattre sans défaillance la rapacité de l'impérialisme français.

»

6. Le devoir des marxistes en France est de combattre sans défaillance l'oppression raciste et religieuse menée par la bourgeoisie impériale française et son État, avant de combattre les préjugés religieux au sein des populations immigrées.

Lorsque l'État français s'occupe de réglementer la façon de s'habiller des jeunes musulmanes et d'interdire l'accès à l'école de celles qui s'obstinent à vouloir porter le foulard islamique ; lorsque ces dernières sont prises comme cibles d'une campagne médiatique et politique dont la démesure par rapport à l'ampleur du phénomène concerné atteste de son caractère oppressif, perçu comme islamophobe ou raciste, quelles que soient les intentions affichées ; lorsque le même État favorise l'expansion notoire de l'enseignement religieux communautaire par l'accroissement des subventions à l'enseignement privé, aggravant ainsi les divisions entre les couches exploitées de la population française - le devoir des marxistes, à la lumière de tout ce qui a été exposé ci-dessus, est de s'y opposer résolument.

Ce ne fut pas le cas pour une bonne partie de celles et ceux qui se réclament du marxisme en France. Sur la question du foulard islamique, la position de la Ligue de l'Enseignement, dont l'engagement laïque est au-dessus de tout soupçon, est bien plus en affinité avec celle du marxisme authentique que celle de nombre d'instances qui disent s'en inspirer. Ainsi peut-on lire dans la déclaration adoptée par la Ligue, lors de son assemblée générale de Troyes en juin 2003, ce qui suit :

« La Ligue de l'Enseignement, dont toute l'histoire est marquée par une action constante en faveur de la laïcité, considère que légiférer sur le port de signes d'appartenance religieuse est inopportun. Toute loi serait soit inutile soit impossible.

Le risque est évident. Quelles que soient les précautions prises, il ne fait aucun doute que l'effet obtenu sera un interdit stigmatisant en fait les musulmans. [...]

Pour ceux ou celles qui voudraient faire du port d'un signe religieux l'argument d'un combat politique, l'exclusion de l'école publique n'empêchera pas de se scolariser ailleurs, dans des institutions au sein desquelles ils ont toutes chances de se trouver justifiés et renforcés dans leur attitude. [...]

[L'] intégration de tous les citoyens, indépendamment de leurs origines et de leurs convictions, passe par la reconnaissance d'une diversité culturelle qui doit s'exprimer dans le cadre de l'égalité de traitement que la République doit assurer à chacun. À ce titre, les musulmans, comme les autres croyants, doivent bénéficier de la liberté du culte dans le respect des règles qu'impose une société laïque, pluraliste et profondément sécularisée. Le combat pour l'émancipation des jeunes filles, en particulier, passe prioritairement par leur scolarisation, le respect de leur liberté de conscience et de leur autonomie : n'en faisons pas les otages d'un débat idéologique, par ailleurs nécessaire. Pour lutter contre l'enfermement identitaire, une pédagogie de la laïcité, la lutte contre les discriminations, le combat pour la justice sociale et l'égalité sont plus efficaces que l'interdit. »

Dans son rapport du 4 novembre 2003, remis à la Commission sur l'application du principe de laïcité dans la République (dite Commission Stasi), la Ligue de l'Enseignement traite admirablement de l'islam et des représentations dont il fait l'objet en France, en des pages dont on ne citera ici que quelques extraits :

« Les résistances et les discriminations rencontrées par “les populations musulmanes” dans la société française ne tiennent pas essentiellement, comme on le dit trop souvent, au déficit d'intégration de ces populations mais bien à des représentations et à des attitudes majoritaires qui proviennent en grande partie d'un héritage historique ancien.

La première tient à la non-reconnaissance de l'apport de la civilisation arabo-musulmane à la culture mondiale et à notre propre culture occidentale. [...]

À cette occultation et à ce rejet s'est ajouté l'héritage colonial [...] porteur d'une tradition de violence, d'inégalité et de racisme, profonde et durable, que les difficultés de la décolonisation, puis les déchirements de la guerre d'Algérie ont amplifiée et renforcée. L'infériorisation ethnique, sociale, culturelle et religieuse des populations indigènes, musulmanes des colonies françaises a été une pratique constante, au point de retentir dans les limitations du droit. C'est ainsi qu'en ce qui concerne l'Islam, il a été considéré comme un élément du statut personnel et non comme une religion relevant de la loi de séparation de 1905. Durant tout le temps de la colonisation, le principe de laïcité ne s'est jamais appliqué aux populations indigènes et à leur culte à cause de l'opposition du lobby colonial et malgré la demande des oulémas qui avaient compris que le régime de laïcité leur rendrait la liberté du culte. Comment s'étonner dès lors que pendant très longtemps la laïcité, pour les musulmans, ait été synonyme d'une police coloniale des esprits ! Comment veut-on que cela ne laisse pas des traces profondes, tant du côté des anciens colonisés que du pays colonisateur ? Si de nombreux musulmans aujourd'hui encore considèrent que l'Islam doit régler les comportements civils, tant publics que privés, et, sans revendiquer de statut personnel, ont parfois tendance à en adopter le profil, c'est que la France et la République laïque leur ont intimé de le faire pendant plusieurs générations. Si de nombreux Français, parfois même parmi les plus instruits et qui exercent des responsabilités en vue, se permettent des appréciations péjoratives sur l'Islam dont l'ignorance le dispute à la stupidité, c'est qu'ils s'inscrivent, le plus souvent inconsciemment et en s'en défendant, dans cette tradition du mépris colonial.

Un troisième aspect vient faire obstacle à la considération de l'Islam sur un pied d'égalité : c'est que religion transplantée, il est aussi une religion de pauvres. À la différence des religions judéo-chrétiennes dont les pratiquants en France se répartissent sur l'ensemble de l'échiquier social, et à la différence en particulier du catholicisme historiquement intégré à la classe dominante, les musulmans, citoyens français ou immigrés vivant en France, se situent pour l'instant, pour une grande majorité, en bas de l'échelle sociale. Là encore, la tradition coloniale se poursuit, puisque à l'infériorisation culturelle des populations indigènes s'ajoutait l'exploitation économique, et que celle-ci a longtemps pesé aussi très fortement sur les premières générations immigrées, tandis qu'aujourd'hui leurs héritiers sont les premières victimes du chômage et de la relégation urbaine. Le mépris social et l'injustice qui frappent ces catégories sociales affectent tous les aspects de leur existence, y compris la dimension religieuse. On ne s'offusque pas des foulards sur la tête des femmes de ménage ou de service dans les bureaux : il ne devient objet de scandale que s'il est porté avec fierté par des filles engagées dans des études ou des femmes ayant le statut de cadres. »

L'incompréhension manifestée par les principales organisations de la gauche marxiste extraparlementaire en France à l'égard des problèmes identitaires et culturels des populations concernées est révélée par la composition de leurs listes électorales aux élections européennes : tant en 1999 qu'en 2004, les citoyen/nes originaires de populations naguère colonisées - du Maghreb ou d'Afrique noire, en particulier - ont brillé par leur absence dans le peloton de tête des listes LCR-LO, contrairement aux listes du PCF, parti tant de fois stigmatisé pour manquement à la lutte antiraciste par ces deux organisations. Ce faisant, elles se sont également privées d'un potentiel électoral parmi les couches les plus opprimées de France, un potentiel dont le score réalisé en 2004 par une liste improvisée comme Euro-Palestine a témoigné de façon éclatante.

7. En mentionnant « ceux ou celles qui voudraient faire du port d'un signe religieux l'argument d'un combat politique », la Ligue de l'Enseignement faisait allusion, bien entendu, à l'intégrisme islamique. L'expansion de ce phénomène politique dans les milieux issus de l'immigration musulmane en Occident, après sa forte expansion depuis trente ans en terre d'Islam, a été, en France, l'argument préféré des pourfendeurs/ses de foulard islamique.

L'argument est réel : à l'instar des intégrismes chrétiens, juif, hindouiste et autres, visant à imposer une interprétation rigoriste de la religion comme code de vie, sinon comme mode de gouvernement, l'intégrisme islamique est un véritable danger pour le progrès social et les luttes émancipatrices. En prenant soin d'établir une distinction claire et nette entre la religion en tant que telle et son interprétation intégriste, la plus réactionnaire de toutes, il est indispensable de combattre l'intégrisme islamique idéologiquement et politiquement, tant dans les pays d'Islam qu'au sein des minorités musulmanes en Occident ou ailleurs.

Cela ne saurait, cependant, constituer un argument en faveur d'une prohibition publique du foulard islamique : la Ligue de l'Enseignement a expliqué le contraire de façon convaincante. Plus généralement, l'islamophobie est le meilleur allié objectif de l'intégrisme islamique : leur croissance va de pair. Plus la gauche donnera l'impression de se rallier à l'islamophobie dominante, plus elle s'aliènera les populations musulmanes et plus elle facilitera la tâche des intégristes musulmans, qui apparaîtront comme seuls à même d'exprimer la protestation des populations concernées contre « la misère réelle ».

L'intégrisme islamique est, cependant, un phénomène très différencié et l'attitude tactique à son égard doit être modulée selon les situations concrètes. Lorsque ce type de programme social est manié par un pouvoir oppresseur et par ses alliés afin de légitimer l'oppression en vigueur, comme dans le cas des nombreux despotismes à visage islamique ; ou lorsqu'il devient l'arme politique d'une réaction luttant contre un pouvoir progressiste, comme ce fut le cas dans le monde arabe, dans la période 1950-1970, quand l'intégrisme islamique était le fer de lance de l'opposition réactionnaire au nassérisme égyptien et à ses émules - la seule attitude convenable est celle d'une hostilité implacable aux intégristes.

Il en va autrement lorsque l'intégrisme islamique se déploie en tant que vecteur politico-idéologique d'une lutte animée par une cause objectivement progressiste, vecteur difforme, certes, mais remplissant le vide laissé par la défaite ou la carence des mouvements de gauche. C'est le cas des situations où les intégristes musulmans combattent une occupation étrangère (Afghanistan, Liban, Palestine, Irak, etc.) ou une oppression ethnique ou raciale, comme de celles où ils incarnent une aversion populaire à l'égard d'un régime d'oppression politique réactionnaire. C'est aussi le cas de l'intégrisme islamique en Occident, où son essor est généralement l'expression d'une rébellion contre le sort réservé aux populations immigrées.

En effet, comme la religion en général, l'intégrisme islamique peut être « d'une part, l'expression de la misère réelle, et, d'autre part, la protestation contre la misère réelle », à la différence près qu'il s'agit dans son cas d'une protestation active : il n'est pas « l'opium » du peuple, mais plutôt « l'héroïne » d'une partie du peuple, dérivée de « l'opium » et qui substitue son effet extatique à l'effet narcotique de celui-ci.

Dans tous ces types de situations, il est nécessaire d'adapter une attitude tactique aux circonstances de la lutte contre l'oppresseur, ennemi commun. Tout en ne renonçant jamais au combat idéologique contre l'influence néfaste de l'intégrisme islamique, il peut être nécessaire, ou inévitable, de converger avec des intégristes musulmans dans des batailles communes - allant de simples manifestations de rue à la résistance armée, selon les cas.

8. Les intégristes islamiques peuvent être des alliés objectifs et circonstanciels dans un combat déterminé, mené par des marxistes. Il s'agit toutefois d'une alliance contre-nature, forcée par les circonstances. Les règles qui s'appliquent à des alliances beaucoup plus naturelles, comme celles qui furent pratiquées dans la lutte contre le tsarisme en Russie, sont ici à respecter à plus forte raison, et de façon plus stricte encore.

Ces règles ont été clairement définies par les marxistes russes au début du XXe siècle. Dans sa Préface de janvier 1905 à la brochure Avant le 9 janvier de Trotsky, Parvus les résumait ainsi :

« Pour faire simple, en cas de lutte commune avec des alliés d'occasion, on peut suivre les points suivants : 1) Ne pas mélanger les organisations. Marcher séparément, mais frapper ensemble. 2) Ne pas renoncer à ses propres revendications politiques. 3) Ne pas cacher les divergences d'intérêt. 4) Suivre son allié comme on file un ennemi. 5) Se soucier plus d'utiliser la situation créée par la lutte que de préserver un allié. »

« Parvus a mille fois raison » écrivit Lénine dans un article d'avril 1905, publié dans le journal Vperiod , en soulignant « la condition absolue (rappelée fort à propos) de ne pas confondre les organisations, de marcher séparément et de frapper ensemble, de ne pas dissimuler la diversité des intérêts, de surveiller son allié comme un ennemi, etc. ». Le dirigeant bolchevique énumérera maintes fois ces conditions au fil des ans.

Les mêmes principes furent défendus inlassablement par Trotsky. Dans L'Internationale communiste après Lénine (1928), polémiquant au sujet des alliances avec le Kuomintang chinois, il écrivit les phrases suivantes, particulièrement adaptées au sujet dont il est ici question :

« Depuis longtemps, on a dit que des ententes strictement pratiques, qui ne nous lient en aucune façon et ne nous créent aucune obligation politique, peuvent, si cela est avantageux au moment considéré, être conclues avec le diable même. Mais il serait absurde d'exiger en même temps qu'à cette occasion le diable se convertisse totalement au christianisme, et qu'il se serve de ses cornes [...] pour des œuvres pieuses. En posant de telles conditions, nous agirions déjà, au fond, comme les avocats du diable, et lui demanderions de devenir ses parrains. »

Nombre de trotskystes font exactement l'inverse de ce que préconisait Trotsky, dans leur rapport avec des organisations intégristes islamiques. Non pas en France, où les trotskystes, dans leur majorité, tordent plutôt le bâton dans l'autre sens, comme il a été déjà expliqué, mais de l'autre côté de la Manche, en Grande-Bretagne.

L'extrême gauche britannique a le mérite d'avoir fait preuve d'une bien plus grande ouverture aux populations musulmanes que l'extrême gauche française. Elle a mené, contre les guerres d'Afghanistan et d'Irak, auxquelles a participé le gouvernement de son pays, de formidables mobilisations avec la participation massive de personnes issues de l'immigration musulmane. Dans le mouvement antiguerre, elle est même allée jusqu'à s'allier à une organisation musulmane d'inspiration intégriste, la Muslim Association of Britain (MAB), émanation britannique du principal mouvement intégriste islamique « modéré » du Moyen-Orient, le Mouvement des Frères musulmans (représenté dans les parlements de certains pays).

Rien de répréhensible, en principe, à une telle alliance pour des objectifs bien délimités, à condition de respecter strictement les règles énoncées ci-dessus. Le problème commence cependant avec le traitement en allié privilégié de cette organisation particulière, qui est loin d'être représentative de la grande masse des musulmans de Grande-Bretagne. Plus généralement, les trotskystes britanniques ont eu tendance, à l'occasion de leur alliance avec la MAB dans le mouvement antiguerre, à faire l'opposé de ce qui est énoncé ci-dessus, c'est-à-dire : 1) mélanger les bannières et les pancartes, au propre comme au figuré ; 2) minimiser l'importance des éléments de leur identité politique susceptibles de gêner les alliés intégristes du jour ; et enfin 3) traiter ces alliés de circonstance comme s'il s'agissait d'alliés stratégiques, en rebaptisant « anti-impérialistes » ceux dont la vision du monde correspond beaucoup plus au choc des civilisations qu'à la lutte des classes.

9. Cette tendance s'est aggravée avec le passage d'une alliance dans le contexte d'une mobilisation antiguerre à une alliance électorale. La MAB n'a, certes, pas adhéré en tant que telle à la coalition électorale Respect, animée par les trotskystes britanniques, ses principes intégristes lui interdisant de souscrire à un programme de gauche. Mais l'alliance entre la MAB et Respect s'est traduite, par exemple, par la candidature sur les listes de Respect d'un dirigeant en vue de la MAB, l'ex-président et porte-parole de l'association.

Ce faisant, l'alliance passait à un niveau qualitativement supérieur, tout à fait répréhensible, lui, d'un point de vue marxiste : autant il peut être légitime, en effet, de nouer des « ententes strictement pratiques », sans « aucune obligation politique » autre que l'action pour les objectifs communs - en l'occurrence, exprimer l'opposition à la guerre menée par le gouvernement britannique conjointement avec les États-Unis et dénoncer le sort infligé au peuple palestinien - avec des groupes et/ou des individus qui adhérent, par ailleurs, à une conception foncièrement réactionnaire de la société, autant il est inacceptable pour des marxistes de conclure une alliance électorale - type d'alliance qui suppose une conception commune du changement politique et social - avec ce genre de partenaires.

Par la force des choses, prendre part à une même liste électorale avec un intégriste religieux, c'est donner l'impression trompeuse qu'il s'est converti au progressisme social et à la cause de l'émancipation des travailleurs... et des travailleuses ! La logique même de cette espèce d'alliance pousse celles et ceux qui y sont engagés, face aux critiques inévitables de leurs concurrents politiques, à défendre leurs alliés du jour et à minimiser, sinon cacher, les divergences profondes qui les opposent à eux. Ils en deviennent les avocat/es, voire les parrains et marraines auprès du mouvement social progressiste.

C'est ainsi que Lindsay German, dirigeante centrale du Socialist Workers Party britannique et de la coalition Respect, a signé dans The Guardian du 13 juillet 2004, un article qualifié de « merveilleux »(« wonderful ») sur le site web de la MAB. Sous le titre « Un insigne d'honneur » (« A badge of honour »), l'auteure défend énergiquement l'alliance électorale avec la MAB, en expliquant que c'est un honneur pour elle et ses camarades de voir les victimes de l'islamophobie se tourner vers eux, avec une justification surprenante de l'alliance avec la MAB. Résumons-en l'argumentaire : les intégristes musulmans ne sont pas les seuls à être anti-femmes et homophobes, les intégristes chrétiens le sont également. D'ailleurs, de plus en plus de femmes parlent pour la MAB dans les réunions antiguerres (comme dans les meetings organisés par les mollahs en Iran, pourrait-on ajouter). Les fascistes du BNP (British National Party) sont bien pires que la MAB.

« Certes, poursuit Lindsay German, certains musulmans - et non musulmans - ont, sur certaines questions sociales, des vues qui sont plus conservatrices que celles de la gauche socialiste et libérale. Mais cela ne devrait pas empêcher de collaborer sur des questions d'intérêt commun. Insisterait-on dans une campagne pour les droits des gays, par exemple, pour que toutes les personnes qui y participent partagent le même point de vue sur la guerre en Irak ? »

L'argument est tout à fait recevable s'il ne concerne que la campagne antiguerre. Mais s'il est utilisé pour justifier une alliance électorale comme Respect, au programme beaucoup plus global qu'une campagne pour les droits des gays et des lesbiennes, il devient tout à fait spécieux.

10. L'électoralisme est une politique à bien courte vue. En vue de réaliser une percée électorale, les trotskystes britanniques jouent, en l'occurrence, un jeu qui dessert les intérêts stratégiques de la construction d'une gauche radicale dans leur pays.

Ce qui les a déterminés, c'est d'abord et avant tout, un calcul électoral : tenter de capter les votes des masses considérables de personnes issues de l'immigration qui rejettent les guerres en cours menées par Londres et Washington (notons, en passant, que l'alliance avec la MAB s'est faite autour des guerres d'Afghanistan et d'Irak, et non autour de celle du Kosovo - et pour cause !). L'objectif, en soi, est légitime, s'il se traduit par le souci de recruter parmi les travailleurs et travailleuses d'origine immigrée, par une attention particulière prêtée à l'oppression spécifique qu'ils/elles subissent, et par la mise en avant, à cette fin, de militant/es de gauche appartenant à ces communautés, notamment en les plaçant en bonne position sur les listes électorales. Tout ce que n'a pas fait l'extrême gauche française, en somme.

Par contre, en choisissant de s'allier électoralement - même si ce n'est que de façon limitée - avec une organisation intégriste islamique comme la MAB, l'extrême gauche britannique sert de marchepied à celle-ci pour sa propre expansion dans les communautés issues de l'immigration, alors qu'elle devrait la considérer comme une rivale à combattre idéologiquement et à circonscrire du point de vue organisationnel. Tôt ou tard, cette alliance contre-nature se heurtera à une pierre d'achoppement, et volera en éclat. Les trotskystes devront alors affronter ceux-là mêmes dont ils auront facilité l'expansion pour le plat de lentilles d'un résultat électoral, dont il est loin d'être sûr, en outre, qu'il doit beaucoup aux partenaires intégristes.

Il n'est qu'à voir avec quels arguments les intégristes appellent à voter pour Respect (et pour d'autres, dont le maire de Londres, le labouriste de gauche Ken Livingstone, bien plus opportuniste encore que les trotskystes dans ses rapports avec l'association islamique). Lisons la fatwa du cheikh Haitham Al-Haddad, datée du 5 juin 2004 et publiée sur le site de la MAB.

Le vénérable cheikh explique qu'« il est obligatoire pour les musulmans qui vivent à l'ombre de la loi des hommes d'agir par tous les moyens nécessaires pour que la loi d'Allah, le Créateur, soit suprême et manifeste dans tous les aspects de la vie. S'ils ne sont pas en mesure de le faire, il devient alors obligatoire pour eux de s'efforcer de minimiser le mal et de maximiser le bien. » Le cheikh souligne ensuite la différence entre « voter pour un système parmi un nombre d'autres systèmes, et voter pour choisir le meilleur individu parmi un nombre de candidats dans un système déjà établi, imposé aux gens et qu'ils ne sont pas en mesure de changer dans l'avenir immédiat ».

« Il ne fait pas de doute, poursuit-il, que le premier type [de vote] est un acte de Kufr [impie], car Allah dit “Il n'appartient qu'à Allah de légiférer” », tandis que « voter pour un candidat ou un parti qui gouverne selon la loi des hommes n'implique pas d'approuver ou d'accepter sa méthode ». Il s'ensuit que « nous devons participer au vote, avec la conviction que nous tentons ainsi de minimiser le mal, tout en soutenant l'idée que le meilleur système est la Charia, qui est la loi d'Allah ».

Le vote étant licite, se pose alors la question de savoir pour qui voter. « La réponse à une telle question requiert une compréhension profonde et précise de l'arène politique. Par conséquent, je crois que les individus doivent éviter de s'impliquer dans ce processus et confier plutôt cette responsabilité aux organisations musulmanes éminentes [...]. Il incombe donc aux autres musulmans d'accepter et de suivre les décisions de ces organisations. »

En conclusion de quoi, le vénérable cheikh appelle les musulmans de Grande-Bretagne à suivre les consignes électorales de la MAB et termine par cette prière : « Nous demandons à Allah de nous guider sur le droit chemin et d'accorder la victoire à la loi de notre Seigneur, Allah, dans le Royaume-Uni et dans d'autres parties du monde. »

Cette fatwa se passe de commentaire. L'opposition profonde entre les desseins du cheikh sollicité par la MAB et la tâche que les marxistes se fixent, ou devraient se fixer, dans leur action auprès des populations musulmanes est flagrante. Les marxistes ne sauraient chercher à récolter des votes à n'importe quel prix, tels des politiciens opportunistes prêts à tout pour être élus. Il est des soutiens, comme celui du cheikh Al-Haddad, qui sont des cadeaux empoisonnés. Il faut savoir désavouer ceux dont ils émanent : la bataille pour l'influence idéologique au sein des populations issues de l'immigration est d'une importance beaucoup plus fondamentale qu'un résultat électoral, aussi exaltant soit-il.

La gauche radicale, de part et d'autre de la Manche, doit revenir à une attitude conforme au marxisme dont elle se revendique. Faute de quoi, l'emprise des intégristes sur les populations musulmanes risque d'atteindre un niveau dont il sera fort difficile de la faire reculer. Le fossé entre ces populations et le reste des travailleuses et des travailleurs en Europe s'en trouverait élargi, alors que la tâche de le combler est l'une des conditions indispensables pour substituer le combat commun contre le capitalisme au choc des barbaries.

Le 15 octobre 2004

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La laïcité victorieuse

16 septembre 2025, par Jean Baubérot-Vincent — , ,
L'été a été vraiment éprouvant, voire déprimant, aussi bien en ce qui concerne la situation nationale qu'internationale. Et la rentrée risque fort de ne pas être meilleure. Il (…)

L'été a été vraiment éprouvant, voire déprimant, aussi bien en ce qui concerne la situation nationale qu'internationale. Et la rentrée risque fort de ne pas être meilleure. Il faut tenter de se remonter le moral. Il faut tenter de se remonter le moral. Parmi les mille choses possibles, j'ose vous proposer la lecture de mon nouveau livre 1882-1905 ou la laïcité victorieuse (PUF) !

Tiré du blogue de l'auteur.

En effet, il tente de montrer comment des obstacles, en apparence rédhibitoires, ont été surmontés et comment les républicains de l'époque ont réussi, malgré leurs divisions et à travers beaucoup de difficultés, à instaurer une laïcité à la fois victorieuse et pacificatrice. En un certain sens, d'ailleurs, elle fut victorieuse parce que pacificatrice car la victoire implique de pouvoir faire la paix. Si connaitre la façon dont la laïcité s'est instaurée victorieusement (et efficacement) ne fournit aucune recette à appliquer mécaniquement aujourd'hui, cela constitue, néanmoins, un instrument pour affronter les défis actuels, pour pouvoir construire, et non subir, un avenir qui s'affranchisse des impasses du présent

Bien sûr, l'apaisement réalisé n'a nullement signifié un calme plat : le conflit frontal de ‘deux France' (la France traditionnelle, « fille aînée de l'Eglise » catholique, selon la formule consacrée, et la France moderne, issue de la Révolution de 1789) a été ramené aux tensions inhérentes à un régime démocratique, où le dissensus est le corolaire de la liberté. Mais la laïcité est devenue hégémonique à un point tel que le régime de Vichy n'a pas osé supprimer les deux lois qui la fondent (celle de 1882 laïcisant l'école publique ; celle de 1905 séparant les Eglises de l'Etat), même s'il a trahi leur esprit. Au sortir de la guerre, en 1946, la Constitution a affirmé : « La République est […] laïque » et l'établissement d'un « enseignement laïque » est un « devoir de l'Etat » (termes réitérés par la Constitution actuelle). Mieux : alors qu'au moment même de l'élaboration de la loi de 1905, des intellectuels des deux bords, dialoguant dans une association intitulée l'Union pour l'action morale (UAM), estimaient qu'il y aurait longtemps des troubles dans les églises et qu'il faudrait les faire garder par la force publique pendant plus de 20 ans, dès 1908 les messes se déroulent tranquillement. Le calme est revenu et la séparation fonctionne, malgré quatre refus successifs des lois françaises par le pape Pie X, cherchant à entrainer la République dans la voie de la « persécution » (= la fermeture des églises). Le pire n'est donc pas toujours sûr : cette ‘leçon' de l'Histoire doit nous donner de l'énergie par les temps qui courent !

Depuis bien quarante ans, je laboure (en bon petit-fils de paysan) le champ de l'histoire et du présent de la laïcité. Le moment est venu pour moi de m'atteler à un autre champ d'études et c'est ce que je fais actuellement. J'ai voulu, cependant, clore mon travail par un ouvrage de synthèse destiné à ce que l'on appelle le « grand public cultivé », notamment les enseignant.e.s, les militant.e.s associatifs et toutes celles et tous ceux qui se posent des questions sur la laïcité, son passé et son devenir. Je me suis rendu compte que si certains livres portaient sur la création de l'école laïque et quelques autres sur la loi de séparation, aucun d'eux ne liait ensemble ces deux événements[1], ne montrait leur cohérence profonde et, à fortiori, ne les situait dans la perspective des défis que la laïcité affronte aujourd'hui.

A mon sens, cette mise en perspective ne pouvait être faite, notamment parce que ces études minimisaient un aspect essentiel de chacune de ces deux lois : si leur cause était l'affrontement de deux France qui semblaient incapables de vivre ensemble – il faut qu'une France meurt pour que l'autre vive prétendait le quotidien La Croix lors du centenaire de la Révolution- leur fabrication s'est effectuée à travers un conflit interne aux républicains. Très schématiquement, pour faire court, deux laïcités se sont opposées, une batailleuse, voulant une laïcité dominatrice (elle se qualifiait elle-même de « laïcité intégrale ») et une autre plus conciliatrice, souhaitant une laïcité hégémonique mais non dominatrice, car conciliable avec diverses convictions, à partir du moment où ces dernières ne s'imposaient pas par la force. Certains laïques ont navigué de l'une à l'autre suivant les moments et les problèmes et chaque mouvance regroupait des personnes ayant des opinions pas forcément identiques.

1882 : la laïcisation de l'école publique au cas par cas

Deux conflits superposés donc. En mettant la focale sur le seul conflit de deux France, des événements importants se sont trouvés minimisés, ou même passés sous silence par certains historiens. C'est le cas pour la laïcisation de l'école. Un seul exemple : on a abordé la loi de 1882 sans analyser la circulaire d'application qui, pourtant, déclencha un beau tollé, en privilégiant le cas par cas dans l'enlèvement du crucifix des salles de classes : il ne faut pas « porter le trouble dans les familles ou dans les écoles » affirme ce texte, car la loi laïcisatrice « n'est pas une loi de combat », mais « une de ces grandes lois organiques destinées à vivre avec le pays, à entrer dans ses mœurs ». Certains protestent : « ce qui sera légal à Landerneau deviendra-t-il subversif à Brive ? », mais cela revient à créer « le régime de la légalité facultative » ! C'est, néanmoins, cette méthode, cette stratégie qui s'est révélée « efficace » (terme utilisé dans la circulaire) et a permis à l'école laïque de l'emporter.

Si la mémoire collective, les romans comme ceux de Marcel Pagnol, ont mis en scène l'opposition du curé et de l'instituteur, l'historien Yves Deloye, montre, à partir d'un très minutieux travail d'archives, que la « mobilisation » catholique a touché « un peu moins de 6% des communes » et n'a que « très rarement débouché sur des incidents violents ». Rapidement l'école publique laïque est devenue celle de la grande majorité des élèves ; elle est -effectivement- entrée dans les « mœurs » de la France métropolitaine.

Autre aspect capital souvent oublié (qui a fait que, même si l'école laïque s'est imposée, une querelle scolaire a subsisté) : la volonté récurrente de certains d'un monopole de l'enseignement laïque c'est-à-dire la création d'une « école gratuite, laïque et obligatoire » (et, inversement, bien sûr, la volonté catholique de retrouver une forte influence sur l'école). La formule est souvent utilisée, or elle est fausse : l'enseignement public est laïque, l'instruction est obligatoire. Les arguments invoqués par les deux camps laïques dans ce conflit sur le « monopole » au début du XXe siècle sont très utiles à connaitre pour mieux comprendre les problèmes actuels de la laïcité scolaire.

1905 et « l'Eglise catholique légale malgré elle »

Ce qui est vrai de la loi de 1882, laïcisant l'école publique, s'avère encore plus exact concernant la loi de 1905, séparant les Eglises de l'Etat. Ainsi, à propos de l'article clef -l'article 4- , un virulent conflit oppose deux mouvances de gauche, pendant plus d'un mois (20 avril-27 mai), faisant craindre un échec final de la loi[2]. Pourtant, in fine, ‘l'éthique de responsabilité' prévalant sur ‘l'éthique de conviction', l'ensemble de la gauche vote le texte. Mais cette gauche n'est pas au bout de ses peines : un mythe (la « déchristianisation de 1793 recommence »), porté par toute une campagne de désinformation, incite, en effet, les catholiques à la violence et des affrontements se produisent autour des églises (où, inversement, avant la séparation, des messes étaient interrompues par des interpellations du « citoyen-prédicateur »). Comme je l'ai indiqué, ce n'est pas un (comme le prétend une histoire classique) mais quatre refus que le pape oppose à la séparation : il demande non seulement aux catholiques de ne pas se conformer à la loi de 1905, mais également de s'opposer aux solutions dites de « droit commun » concoctées par Briand. La réponse logique est alors la fermeture des églises. Pour l'éviter, il a fallu, et cela ne s'est pas réalisé sans tiraillements internes ni péripéties nombreuses, rendre « l'Eglise catholique légale malgré elle ».

Le chroniqueur du Figaro, Julien de Narfon, note le 30 décembre 1906 : « Qu'y a-t-il de plus drôle en soi que l'attitude respective des partis à l'égard de la fermeture éventuelle des églises, d'une part, un gouvernement areligieux que le souci de la paix publique autant que de sa propre sécurité obligent à entasser les circulaires sur les lois à la seule fin de pouvoir presque légalement laisser les églises ouvertes, dans quelque situation que se placent les catholiques vis-à-vis de ces circulaires et de ces lois ; d'autre part des gens qui se réclament de la religion et dont toute la politique tend à l'acculer à fermer ces mêmes églises, escomptant par avance à leur profit le mécontentement des populations. » Narfon ajoute : « Je regrette que ni ma foi religieuse ni mon patriotisme ne me permette d'assister en spectateur, intéressé uniquement à l'originalisé du spectacle, au drame qui se déroule sous nos yeux, et dont j'appréhende trop, hélas, comme catholique et comme Français, le dénouement, pour jouir pleinement de la force comique qu'en dégagent certaines scènes. » Propos très significatifs !

1882, 1905 face aux défis du XXIe siècle

Le « drame qui se déroule sous nos yeux » dont le « dénouement » va être tragique : celles et ceux qui prétendent que la laïcité de 1905, trouvant face à elle, le catholicisme, n'avait pas à affronter « des problèmes de la gravité de ceux d'aujourd'hui » se montrent naïfs et feraient bien de prendre connaissance de telles déclarations. Le contexte est, bien sûr, très différent (dans ma dernière partie, j'analyse sept dissemblances entre 1882-1905 et aujourd'hui). Il n'empêche : le piège dans lequel Pie X, et les catholiques intransigeants qui l'influençaient, voulait faire tomber la République de 1905 n'est pas sans analogie avec le piège que l'islamisme radical tend aujourd'hui à la République (en arriver à une laïcité discriminante face à l'islam, pour attirer des musulmans, notamment des jeunes, dans leur orbite). La Troisième République a su l'éviter ; je montre que, malgré les apparences, données actuellement par une laïcité dominante médiatique et politique (qui reprend bien des arguments des laïques intégralistes, vaincus en 1882 et en 1905-1908), la partie est loin d'être perdue pour autant.

La laïcité a été victorieuse grâce à des « accommodements » (le terme n'était pas péjoratif et le discours de Briand le plus louangé, significativement oublié aujourd'hui, a porté sur le refus de « victoires excessives » qui engendrent « des rancœurs et des haines »). Cependant, la nature, l'ampleur de ces accommodements ne présentait aucun caractère d'évidence. En effet, ils étaient consentis au profit de la pratique religieuse et ne comportaient guère d'équivalent pour les personnes sans religion. L'égalité dans la liberté de conscience allait-elle, alors, être réellement respectée ? Ne s'agissait-il pas de concessions à des adversaires de la laïcité qui les mettraient à profit pour lui nuire ? Ce genre de question s'est posé sous la Troisième République, tout comme elles se posent aujourd'hui. Mais le succès de la laïcité est advenu par le fait que le dissensus n'a pas entrainé une rupture entre républicains, que la plupart d'entre eux ont compris qu'un jusque-boutisme serait contre-productif en favorisant ceux qu'il fallait isoler (= rendre non-attractif) pour pouvoir être victorieux.

De même aujourd'hui, le plus insupportable est la prétention orthodoxe de réduire « la » laïcité à la conception que l'on en a. Le débat entre laïques est légitime et nécessaire, maintenant comme autrefois. Personne ne possède toute la ‘vérité'. C'est pourquoi j'ai tenté d'exposer les différentes pièces du dossier, sans cacher leur ambivalence. Ferry, Buisson, Briand, Jaurès, Clemenceau, …[3] : toutes ces figures ont eu leur part d'ombre et aucun d'eux n'a été un ‘saint laïque'. Chacun d'entre eux, pourtant, a apporté une pierre à l'édifice en prenant une relative distance avec les idées dominantes de l'époque. J'ai recherché à rendre compte de la véracité historique et à clarifier les enjeux actuels, pour décanter le débat et non pour le clore.

Notes

[1] Ainsi que sur la morale laïque de la Troisième République, à la laquelle je consacre un chapitre car, malgré ses failles, elle constitua une réelle instruction à une citoyenneté libre. Je publie d'ailleurs, en excursus, un étonnant (mais significatif et savoureux) devoir d'une écolière sur le sujet suivant : « Expliquez à un vieux paysan de vos voisins comment se fait une loi ».

[2] Chez certains auteurs ce conflit est l'objet d'un déni, d'autres le minimisent fortement (réduisant le camp vaincu à quelques socialistes-révolutionnaires ou racontant l'histoire uniquement du point-de-vue des vainqueurs). A mon humble avis, aucun d'eux ne lui restitue son ampleur et ce n'est pas un hasard.

[3] Tous des hommes : j'aborde le problème de la laïcité face aux femmes, hier et aujourd'hui.

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Les gauches et la question militaire

16 septembre 2025, par Michel Lanson — , ,
La première réunion que nous avons tenue sur le thème « Les gauches et la question militaire » a surtout permis de comprendre à quel point les questions de défense populaire et (…)

La première réunion que nous avons tenue sur le thème « Les gauches et la question militaire » a surtout permis de comprendre à quel point les questions de défense populaire et de conscription ont été absentes de la réflexion des gauches depuis plusieurs dizaines d'années. Questions balayées d'un revers de déclarations sur la paix, la guerre est un drame pour la population… Reprenant souvent des arguments des années 1950 sans même voir que l'URSS qui les distillait avait disparu en 1992.

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Point de mire Édito

Michel Lanson

La population ukrainienne est pour la paix ; elle voudrait travailler, s'aimer, se divertir, vivre en paix. Les Ukrainien·nes pensent, savent, ressentent dans leur chair que la guerre est un drame. Mais que faire lorsque votre pays est attaqué par l'impérialisme voisin ? Que faire d'autre que résister ? Résister pour défendre aussi les acquis du Maïdan.

Nous continuons de soutenir cette résistance et aussi d'étudier les formes d'organisations mises en place par la population elle-même pour se défendre.

Nous analyserons aussi les changements de stratégies, l'apparition d'une nouvelle forme de guerre (guerre des drones) imposés le plus souvent par l'infériorité numérique et le manque d'armement face à un envahisseur surarmé de façon classique et qui continue d'appliquer les théories de Joukov [1] de submersion par l'infanterie au mépris de la vie de ses propres soldats.

Les gauches nordiques et scandinaves, sans doute plus proches du conflit ou plus avancées poitiquement, abordent plusieurs points que nous de vons prendre en compte. Un point essentiel au moment de l'exacerbation des conflits dans le monde et de la montée des fascismes : il n'y a pas de politique progressiste et d'émancipation qui ne comprenne une politique de défense populaire. Comment prétendre changer la société sans penser à la défendre ?

Peut-on confier cette défense à une armée composée de mercenaires et commandée par une longue tradition d'extrême droite ? C'est une contradiction majeure ou, pire, un mensonge volontaire pour se glisser dans les institutions du monde existant.

La question de la défense populaire intégrée dans une politique sociale d'émancipation demande de revisiter bien des points. La défense ne peut être déléguée uniquement à une armée de métier. La question de la réserve ne peut être abordée indépendamment de celle de la conscription, bien sûr, repensée entièrement. Le modèle finlandais peut servir d'appui à la réflexion.

L'organisation du système de défense doit être démocratique ; l'exemple ukrainien est là encore intéressant, même si les avancées démocratiques ne sont pas généralisées. Organisation à la base des comités de défense, syndicats dans les unités, élections de certains officiers… Si bien sûr l'unicité du commandement ne peut être remise en cause pas souci d'efficacité (le commandement dépendant du pouvoir politique donc là encore la question sociale et politique ne peut être dissociée de la question militaire), des comités élus de soldats peuvent intervenir à tous les niveaux.

La question de l'armement et la domination ac tuelle des complexes militaro-industriels est aussi un point de blocage, une contradiction liée à la question du pouvoir. D'abord un aspect financier et technique, la production actuelle est principalement tournée vers l'exportation lucrative au point que le matériel manque dans l'armée nationale alors que les ventes enrichissent les sociétés d'armement. Or, l'Ukraine a montré que l'armement change en fonction de la stratégie. L'importance prise par l'IA et les drones est considérable. L'inventivité, la créativité, la maîtrise des nouvelles techniques prend le pas sur le savoir des ingénieurs spécialistes des chars et des porte avions. Une large partie du savoir tend à sortir de la seule industrie militaire. [2]

Souvent, à gauche, on se contente de formules cosmétiques pour aborder la démocratie appliquée au domaine militaire. Sur la question de l'armement, on ajoute « sous contrôle démocratique » et pour renforcer l'idée on parle de « nationalisation ». Mais là en core c'est bien la question du pouvoir qui est en jeu. Qui peut imposer un réel contrôle démocratique si ce n'est un pouvoir réellement démocratique ? Qui peut imposer la nationalisation des usines d'armement au complexe militaro-industriel si ce n'est un gouvernement réellement démocratique soutenu par le prolétariat. On discutera sans doute plus avant des questions de nationalisations qui, à ce stade, semblent des raccourcis qui masquent la question centrale : qui peut appliquer une politique militaire démocratique, une politique militaire industrielle adaptée, une politique sociale en s'appuyant sur des structures auto-organi sées et populaires ?

Surtout, lorsque la montée des politiques autoritaires se fait sentir, nous devons discuter du fond du problème. Il n'y a pas de raccourci dans l'histoire ni de formules magiques, en revanche le courage politique est essentiel.

Il faudra aussi aborder la question du niveau solide d'élaboration d'une telle politique. Bien souvent, il est évoqué surtout dans les sphères politiques et médiatiques du niveau européen (le plus souvent pour s'éloigner d'un contrôle populaire possible). Mais la « coordination des volontaires » vient de mettre le dernier clou dans le cercueil de la défense européenne. Si nous pensons qu'il faille une politique militaire démocratique et populaire, si nous ne voulons pas laisser la politique militaire à la bourgeoisie, il faut qu'elle soit élaborée et contrôlée au plus près du « peuple » c'est-à-dire sans doute le niveau national sans aucun doute articulé à celui des territoires.

Au lieu de se réfugier dans une rhétorique vide, la gauche doit façonner de manière proactive les solutions. La gauche doit s'unir pour promouvoir une stratégie de défense ou`la sécurité´ n'est pas financée par la réduction des programmes so ciaux mais par l'augmentation des impôts sur les ultra-riches [3]

Les questions sont multiples, les problèmes immenses et le temps compté pourtant nous de vons nous atteler à la tâche tout en affrontant les manœuvres opportunistes, les mensonges éhontés et les attaques des ennemis du « peuple souverain ». Je terminerai par cette citation d'Oleksandr Kyselov, militant de Sotsialnyi Rukh, dans son dis cours de Copenhague à l'invitation des « Rouges et verts » danois : « On ne peut pas combattre le fascisme avec des fleurs »

(Encore moins avec des fleurs de rhétorique).


[1] Gueorgui Joukov devient chef d'état-major de l'armée soviétique en 1941. Il est réputé pour sa stratégie qui consistait à envoyer en masse l'infanterie en vagues successives au mépris de la vie de ses soldats.

[2] En cherchant des réponses à cette infériorité, la société civile et la société militaire ukrainienne ont su entrer en synergie pour intégrer les nouvelles technologies dans leurs réalisations et pour les mettre industriellement en fabrication.

[3] Hanna Perekhoda, « L'isolationnisme de gauche : le chemin vers l'insignifiance politique dans le débat sur la défense européenne », Lignes de mire, n° 1. Voir également dans ce numéro, p. 52.

Gaza, le point de bascule ?

16 septembre 2025, par Omar Haddadou — , ,
L'indignation internationale n'a pas eu raison du génocide infligé à la population gazaouie par Netanyahou, sous l'œil bienveillant et approbateur de Donald Trump. Au cours de (…)

L'indignation internationale n'a pas eu raison du génocide infligé à la population gazaouie par Netanyahou, sous l'œil bienveillant et approbateur de Donald Trump. Au cours de ces dernières 24 heures, 34 Palestiniens sont tombés sous les balles de l'occupant, portant le nombre total des victimes à plus de 64 905. A Paris, euroPalestine dénonce une barbarie !

De Paris, Omar HADDADOU

De quelle encre s'écriront les mémoires des génocidaires ?

A question niaise, réponse laconique : Du sang de leurs victimes ! Le projet E1, cher à Netanyahou, porté par le promoteur de la colonisation, Ministre des Finances, B. Smotrich, approuvé le 20 août 2025, prévoit, en guise de point d'orgue le nettoyage ethnique, la construction de 34 000 logements dans la bande de Gaza et l'annexion de la Cisjordanie.

Une feuille de route actant l'inopérance des Instances internationales et l'hégémonie implacable étasunienne. Bibi, fidèle à son fantasme de Messie du grand Israël, fauchant les vies des enfants palestiniens comme on fauche du blé, tonitrue à ses extrémistes et à la face du monde, le 11septembre 2025 : « Nous allons tenir notre promesse : « Il n'y aura pas d'Etat palestinien ! Et cet endroit nous appartient ! ».

Un message tranchant adressé en premier lieu au Président français Emmanuel Macron, résolu à reconnaitre, le 22 septembre prochain, l'Etat palestinien, une sorte de baroud d'honneur avant la fin de son second mandat. Rappelons que l'Algérie est le premier pays parmi les 148 à avoir reconnu l'Etat de Palestine, le 15 novembre 1988 à Alger. Elle demeurera un fervent défenseur de sa souveraineté.

Présentement, seuls 5 pays sont passés à l'action par des mesures concrètes à savoir, l'Irlande, la Slovénie, la Turquie, la Belgique et dernièrement l'Espagne.

Mais les décisions en faveur de la Palestine dont le nombre de victimes est de 64 905 et 316 blessés, selon le Ministère de la Santé palestinien, restent entravées par le véto américain. Dans un document rendu public cette semaine, l'Etat hébreu aurait violé les 5 conditions énoncées dans la Convention des Nations Unies sur le génocide de 1948.

Le sauvetage des 2 millions de Palestiniens, livrées à l'horreur d'une l'extermination véloce assistée par l'IA, devient un cri d'alarme planétaire. Nombre d'observateurs insistent sur la nécessité pressante de l'ONU de recourir à la résolution 377, connue sous le nom « Uniting for Peace », Union pour le Maintien de la Paix. Un mécanisme qui éclaire sur un cas de figure où le Conseil de Sécurité se retrouve dans l'impasse. En effet, si ce cas venait à s'imposer, le pouvoir d'agir est transféré à l'Assemblée générale, et le droit de Véto devient caduc. Une Force de Protection prend alors les choses en main.
Indubitablement, nous sommes à un moment crucial de la destinée de Gaza et la diplomatie s'emballe au gré des rebondissements sur le terrain et les nouveaux positionnements des protagonistes.

A Doha, hier, le Qatar a rassemblé des dirigeants du monde musulman, après les tirs de missiles tirés par l'Etat hébreu, mardi 9 septembre, selon une source française, au moment où les médiateurs du Hamas se réunissaient dans leur bureau. L'Emir du Qatar a pointé du doigt Israël de « vouloir faire dérailler les négociations sur Gaza après ces frappes ». Sur un ton véhément, le Premier ministre, déclare : « Le temps est venu pour la Communauté internationale de cesser le deux poids deux mesures et de punir Israël pour tous les crimes qu'il a commis ! »

Les liens entre les deux pays semblent compromis.

En visite à Jérusalem, le Secrétaire d'Etat américain Marco Rubio a expressément affiché son soutien Benyamin Netanyahou, réaffirmant la relation américano israélienne face aux menaces régionales. Dans leur agenda figurent l'élimination du Hamas et la mise en échec de la menace iranienne.

L'appel, hier d'Olivier Faure, Premier secrétaire du Parti socialiste afficher le drapeau palestinien sur les Mairies, le 22 septembre, jour où la France doit reconnaitre l'Etat palestinien !

Le leader du PS a trouvé la très bonne parade pour rebondir et effacer sa trahison et sa disgrâce. Comme disait toujours ma mère : « Après avoir prouté, elle a ramassé ses jambes ! »

Du doliprane, SVP, pour le NFP qui voit l'Histoire s'écrire à contre-poil !

Oui, la cause palestinienne est désormais planétaire. Il y a cette déferlante « Free Palestine » que nul ne peut contenir. Il y a la flottille SOUMOUD « Résistance » qui lève l'ancre, ameutant d'autres embarcations. Il y a surtout la rue qui s'égosille, comme celle de Paris, ce samedi à la Place d'Italie : « Génocide à Gaza, on ne se taira pas ! On est là, on est là ! Pour la Palestine et les enfants qu'on assassine ! »
Initiée par EuroPalestine, la mobilisation avait pour séquences poignantes, la marche funèbre rythmée par un roulement sourd de tambour, des scènes de cadavres bombardés, des slogans d'indignation et des discours de responsables de collectifs au vitriol contre les promoteurs de la mort collective.

Hier, 20 000 Gazaouis (es) ont été chassés de leurs foyers.

O.H

France - Valérie Masson-Delmotte : « Il y a un déni des risques climatiques, un déni de responsabilité »

16 septembre 2025, par Jeanne Cassard — , , ,
Canicules, sécheresses et incendies. Après cet été brûlant, la climatologue Valérie Masson-Delmotte déplore que le gouvernement se cantonne à de la gestion de crise. « On n'a (…)

Canicules, sécheresses et incendies. Après cet été brûlant, la climatologue Valérie Masson-Delmotte déplore que le gouvernement se cantonne à de la gestion de crise. « On n'a aucun cap au-delà de 2030 », résume-t-elle.

Tiré de Reporterre
6 septembre 2025

Par Jeanne Cassard

Il a démarré par une canicule exceptionnellement longue et précoce et s'est terminé par des cumuls inédits de pluie dans le sud-est du pays. Entre les deux, une seconde canicule, des incendies dévastateurs et un déficit de précipitations entraînant 45 départements en crise sécheresse.

Valérie Masson-Delmotte, paléoclimatologue, membre du Haut Conseil pour le climat et ancienne coprésidente du groupe 1 du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), prévient : cet été nous donne un avant-goût de ce que sera le climat dans quelques décennies.

Reporterre — Quel regard portez-vous sur l'été que nous venons de vivre ?

Valérie Masson-Delmotte — Au-delà de la succession de canicules, sécheresses, incendies et pluies diluviennes, je retiens surtout une grande inquiétude. Lors de mes vacances en Lozère et en Bretagne, j'ai échangé avec des personnes au hasard, dont des éleveurs touchés par la sécheresse. Lorsque je leur disais que j'étais climatologue, ils me demandaient à quoi ressembleront nos étés dans vingt-cinq ans. Dans une France à +2,7 °C par rapport à l'ère préindustrielle, scénario vers lequel nous nous dirigeons en 2050, des records de chaleur jusqu'à 50 °C seront possibles, l'été que nous venons de vivre sera la norme. D'ici 2100 dans une France à +4 °C, le nombre de jours de vagues de chaleur serait multiplié par dix, entre mi-mai et fin septembre.

À chaque fois, je voyais la gravité dans les yeux de mes interlocuteurs et ils me posaient la même question : comment fera-t-on ? C'est là tout le problème, j'ai été frappée par le décalage entre cette grande inquiétude et l'absence de cap politique pour y répondre.

Les gouvernants ne sont pas à la hauteur de l'urgence...

L'été 2025 nous montre à quel point nous ne sommes pas prêts pour faire face au dérèglement climatique. On n'est pas assez dans l'adaptation : la publication de la programmation pluriannuelle de l'énergie a été encore repoussée, on ne sait pas quand sortira la stratégie nationale bas carbone et le plan national d'adaptation au changement climatique n'est pas accompagné de financements suffisants.

On reste dans la gestion de crise, sortant d'une crise avant de passer à la suivante avec des dégâts humains et matériels toujours plus importants. C'était pourtant l'un des messages clés du rapport du Haut Conseil pour le climat publié début juillet, il rappelait que le coût de l'inaction climatique est nettement supérieur aux investissements nécessaires pour atteindre la neutralité carbone.

Parallèlement, le rythme de baisse des émissions a fortement ralenti depuis 2023. Les dernières estimations du Carbon Monitor suggèrent une hausse des émissions en France sur le premier semestre 2025 par rapport à la même période l'an dernier. C'est lamentable compte tenu de notre responsabilité historique, de notre niveau de richesse et donc de notre capacité à agir.

Entre l'instabilité politique avec la chute annoncée du gouvernement Bayrou et la rigueur budgétaire, le pilotage de la transition écologique ne semble pas être la priorité du moment…

C'est extrêmement préoccupant, un gouvernement sur la sellette ne peut pas proposer un cap clair sur le sujet. Depuis la dissolution, le manque de stabilité des différents gouvernements ne permet pas d'avoir une réponse politique à la hauteur des enjeux. On se retrouve avec des politiques publiques qui changent tous les trois mois, il y a sans cesse des tergiversations. L'instabilité des dispositifs comme MaPrimRénov' envoient un signal flou aux ménages qui ont besoin de lisibilité. Dix ans après l'Accord de Paris sur le climat, on n'a aucun cap au-delà de 2030. À cause de ce manque de constance, on se retrouve dans une situation budgétaire complexe qui n'arrange rien.

« Il y a un déni des risques climatiques, un déni de responsabilité »

Ces difficultés pour dégager un cap clair et financer les investissements nécessaires nourrissent un sentiment d'impuissance. Il y a un déni des risques climatiques, un déni de responsabilité, un déni de capacité à agir.

Comment sortir de ce déni ?

Je suis climatologue, pas spécialiste en sciences politiques, mais ce que je peux dire, c'est que la délibération est un levier essentiel. Je crois qu'il est encore possible d'obtenir des consensus sur des sujets d'intérêt général. Si le personnel politique n'arrive pas à se mettre d'accord, on a vu que cela pouvait fonctionner avec des citoyens.La Convention citoyenne pour le climat a montré que des citoyens d'horizons différents peuvent s'accorder sur des points d'intérêts communs. C'est essentiel d'avoir ce genre de délibérations pour avoir une adaptation juste socialement, en tenant compte des vulnérabilités de chacun, puisque les conséquences du dérèglement climatique ne touchent pas tout le monde de la même manière.

Les difficultés démocratiques que connaissent notre pays en ce moment et les difficultés à agir face au changement climatique sont évidemment liées.

Vous observez une montée du déni climatique ?

On n'est pas dans la même situation qu'aux États-Unis avec un déni climatique brutal et assumé, en France, c'est plus insidieux. On assiste tout de même à une montée en puissance de groupes qui font en sorte de saper toute action climatique. Cela passe d'abord par la désinformation, celle-ci ne s'exprime pas uniquement sur les réseaux sociaux ou des chaînes télévisées de groupes privés, on a vu des exemples lors de débats parlementaires.

En février, lors d'un débat sur la loi Duplomb [qui prévoyait notamment de réautoriser des pesticides interdits], des sénateurs avaient proposé de reconnaître dans la loi le besoin de mobiliser les compétences scientifiques pour réduire l'empreinte carbone du monde agricole, pas seulement pour l'adapter aux conséquences du dérèglement climatique. Cela a été rejeté sous prétexte que cela stigmatisait le monde agricole. C'est pourtant le deuxième secteur le plus émetteur derrière les transports. Ce refus illustre une forme de déni face au rôle de l'agriculture dans la crise climatique.

À côté de la désinformation, certains groupes font tout pour paralyser la vie démocratique en polarisant le débat : pour ou contre le nucléaire ? Pour ou contre la climatisation ? Pour ou contre les éoliennes ? Cette stratégie, en n'apportant que des réponses simplistes, empêche tout débat de fond.

Malgré le sombre tableau que vous venez de dresser, croyez-vous encore au sursaut ?

Oui, la situation est grave, tant sur le plan climatique que démocratique. La seule chose positive que je retiens de cet été est l'avis rendu par la Cour internationale de justice. Les juges ont estimé que le changement climatique est « une menace urgente et existentielle » et que tous les États ont l'obligation de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre pour garantir les droits fondamentaux, comme le droit à la santé, à l'eau et à l'alimentation. C'est historique, j'espère que cela va renforcer le cadre juridique de l'action pour le climat.

Pour ce qui est de la France, j'espère aussi que les élections municipales de mars 2026 seront l'occasion d'avoir de véritables échanges et réflexions sur les sujets d'adaptation. Qu'il s'agisse des bâtiments, des mobilités, de la gestion de l'eau... ces questions sont très importantes à l'échelle des villes.

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Les travailleurs du denim au Mexique : exploitation et terreur au milieu de journées épuisantes

16 septembre 2025, par Renata Aguilar — , ,
Dans l'industrie textile qui fournit Zara et d'autres marques, les mauvaises conditions de travail sont devenues la norme, en particulier dans le Sud global où se trouvent la (…)

Dans l'industrie textile qui fournit Zara et d'autres marques, les mauvaises conditions de travail sont devenues la norme, en particulier dans le Sud global où se trouvent la grande majorité de ces entreprises.

https://www.lahaine.org/mundo.php/trabajadores-de-la-mezclilla-en-mexico-explotacion

8 septembre 2025

Laura Rosas travaille dans l'usine textile Nien Hsing, à Tamaulipas, où la température atteint 50 °C et où le bruit des machines est si intense qu'il a détérioré son audition. Pour faire son travail, elle doit rester debout sur un banc pendant toute la journée, tandis que les superviseurs étrangers lui crient dessus pour la forcer à aller aussi vite que possible. Ainsi, entre le bruit et la chaleur, Laura endure une fatigue extrême pour obtenir le salaire qui lui permet de nourrir sa famille. Son travail épuisant n'est pas un cas isolé, mais fait partie intégrante de la précarisation du travail que le capitalisme mondial impose aux travailleurs pour maintenir ses profits.

Dans l'industrie textile, les mauvaises conditions de travail sont devenues la norme, en particulier dans les pays du Sud où se trouvent la grande majorité des entreprises du secteur. Cette industrie s'est reconfigurée à l'échelle mondiale en raison des différentes crises économiques que le capitalisme a traversées. À partir des années 70, l'un des moyens de renverser la tendance à la baisse des taux de profit du grand capital a consisté à délocaliser les entreprises dans des pays sous-développés, dans le but d'augmenter leurs profits grâce aux différences salariales.

C'est dans ce contexte que s'inscrit l'entreprise taïwanaise Nien Hsing qui, en 1991, a implanté une usine au Lesotho, en Afrique, puis au Mexique en 1998, quatre ans après l'entrée en vigueur de l'Accord de libre-échange nord-américain, qui lui a accordé des exonérations tarifaires.

Nien Hsing continue d'opérer au Mexique, car la main-d'œuvre y est encore très rentable, ce qui lui permet de réaliser des profits plus importants. Cependant, les travailleurs font les frais de cette situation : ils touchent un salaire de misère et travaillent dans des conditions déplorables, comme le souligne Laura. De plus, l'organisation des travailleurs en syndicats n'a pas entraîné d'améliorations sur le plan des conditions de travail. Les dirigeants syndicaux ont été cooptés par l'entreprise pour travailler dans son intérêt. Tout cela porte atteinte aux conditions de vie des travailleurs.

Nien Hsing : la multinationale

Nien Hsing Textile est une entreprise multinationale renommée qui possède des usines au Mexique, au Lesotho, au Vietnam et à Taïwan. Son usine de Ciudad Victoria, dans l'État de Tamaulipas, emploie 796 personnes. Elle produit principalement du tissu denim et a une capacité de production quotidienne de 60 960 mètres de tissu. Elle compte quatre départements : filature, teinture, tissage et finition. Ses principaux clients sont les marques renommées Levi Strauss & Co., Abercrombie & Fitch et VF, selon les informations disponibles sur le site web de l'entreprise.

La majeure partie de sa production est exportée vers d'autres pays, principalement vers les États-Unis, mais aussi vers le Panama et le Nicaragua.

Selon l'agence de presse Reuters, en 2024, l'entreprise a déclaré un chiffre d'affaires net consolidé de 6 420 millions de dollars taïwanais, soit 201 millions de dollars américains, avec un bénéfice net de 7,6 millions de dollars américains. Une ouvrière devrait travailler 1 400 ans au salaire minimum pour atteindre le bénéfice net annuel de l'entreprise.

Comment cette entreprise parvient-elle à réaliser des bénéfices dans un secteur hautement concurrentiel ? Elle y parvient en précarisant les conditions de travail.

Conditions de travail

En été, la température à Ciudad Victoria dépasse les 40 °C. À l'intérieur de l'usine, la température atteint 50 °C, en raison de la chaleur dégagée par les machines. Logiquement, le corps humain a besoin de s'hydrater dans ces conditions, mais les patrons refusent même de fournir ce liquide vital. « Nous nous évanouissons presque. Nous demandons seulement de l'eau fraîche, mais même cela nous est refusé », affirme Verónica Gallardo, employée dans le secteur de la finition.

Iván Ríos, superviseur du secteur du tissage, marche sans arrêt un kilomètre et demi par kilomètre et demi (28 000 pas par équipe) dans l'atmosphère assourdissante et chaude du secteur du tissage. « C'est une épuisement physique brutal. Pas même un verre d'eau, pas même un Gatorade, mais allez, marche et marche, ne t'arrête pas et ne parle pas », nous dit-il.

Cet environnement de travail aggrave les maladies dont souffrent les travailleurs, telles que l'hypertension, auxquelles s'ajoute le stress quotidien lié au travail. « Le bruit est assourdissant, c'est désespérant. Il est impossible de discuter avec ses collègues. Certains souffrent d'acouphènes ou perdent une partie de leur audition. Ce que je crains, c'est d'avoir une crise cardiaque, car cela est déjà arrivé à d'autres », explique Laura Rosas, ouvrière dans le secteur du filage.

Dans la chaleur, le bruit et l'épuisement extrême, les travailleurs produisent chaque jour 60 960 mètres de tissu que l'entreprise vend à des marques prestigieuses. Mais ce n'est pas tout : les ouvriers affirment que la violence physique et psychologique est monnaie courante.

Violence au travail, mauvais traitements et humiliations

« Les Chinois nous crient dessus et nous réprimandent pour un rien. Ils nous ont même frappés sur les mains, ils ne comprennent pas que nous ne pouvons pas aller plus vite que les machines », explique Verónica.

L'usine fonctionne selon un régime disciplinaire fondé sur la violence. Les superviseurs taïwanais et indonésiens haussent le ton et infligent des punitions physiques. « Une chef indonésienne m'a frappée sur les mains, m'a crié dessus et s'est moquée de moi. J'étais seulement en train d'apprendre. Je suis rentrée chez moi en pleurant, impuissante », se lamente Laura.

Iván était superviseur et a quitté son emploi parce qu'il ne supportait plus la pression inhumaine qui lui était imposée. Il affirme que l'entreprise impose un système de peur : « Le directeur crie et jette des objets. Il fait pleurer beaucoup de femmes, dans tous les services, y compris les femmes de ménage. Elles ne savent pas comment réagir. Elles m'ont demandé de l'aide à plusieurs reprises, mais je ne pouvais rien y changer. C'est un cercle vicieux ».

Il témoigne également que l'entreprise corrompt certains services qui jouent le rôle de superviseurs dans différents domaines. L'un d'entre eux concerne la stabilité mentale et émotionnelle des travailleurs. « La représentante de l'organisme vient nous faire passer un test psychologique. Ils nous font passer dix par dix. Ils nous demandent : « Vous êtes-vous senti sous pression ? Avez-vous des pensées suicidaires ? Considérez-vous que l'environnement de travail est source de stress ? », entre autres. Les résultats sont si mauvais que les ressources humaines se chargent de remplir de nouveaux questionnaires avec des données inventées afin que, après une petite vérification, la superviseuse les emporte. »

Sanctions financières illégales

Les travailleurs sont également victimes de sanctions et d'amendes constantes qui leur sont infligées sans raison et qui ne sont même pas prévues par la législation mexicaine. « Le fil est souvent de mauvaise qualité et se casse quand on l'assemble, ce qui entraîne une amende. C'est toi qui dois la payer », explique Laura.

Les absences au travail donnent également lieu à des retenues exorbitantes. « Il y a deux semaines, j'ai manqué le travail parce que je devais emmener mon fils chez le médecin, et quand j'ai reçu ma fiche de paie, on m'avait déduit 500 pesos. J'ai failli m'arracher les cheveux tellement j'étais impuissante. Je me suis plainte, mais ça ne sert à rien, ils ne font rien. » Il faut noter que Laura ne gagne que 272 pesos par jour, ce qui rend cette retenue totalement disproportionnée.

De son côté, Iván, en tant que superviseur, avait un salaire brut de 380 pesos, le salaire maximum qu'il pouvait gagner. Il nous a raconté : « J'ai demandé la permission à mon chef de m'absenter parce que ma fille sortait de la maternelle, il m'a signé l'autorisation et je suis parti. Quelle surprise quand j'ai reçu ma fiche de paie et qu'on m'avait déduit 900 pesos. C'est là que j'ai décidé de démissionner ».

Les réductions injustifiées des salaires des travailleurs ont un impact très important sur leur pouvoir d'achat, d'autant plus que la grande majorité d'entre eux vivent au jour le jour.

Une usine avec une hiérarchie raciale

L'usine emploie non seulement des Mexicains, mais aussi des Philippins, des Nicaraguayens et des Indonésiens. Cependant, l'organisation interne reproduit une hiérarchie raciale qui, dans les relations personnelles, place les travailleurs mexicains à l'un des échelons les plus bas de la hiérarchie professionnelle. « Les cadres supérieurs sont taïwanais. Viennent ensuite les autres Chinois. Viennent ensuite les Indonésiens, les Philippins, puis nous. Les Nicaraguayens sont amenés ici presque comme des esclaves. Ils sont moins bien payés et ne reçoivent pas de papiers, ce qui les conditionne », explique Laura.

Cette hiérarchie raciste se manifeste dans la violence qu'ils exercent. Iván nous raconte : « Quand ils sursautent, ils vous crient « toi, ordure ! », parfois ils vous crient en taïwanais, vous ne comprenez peut-être pas les mots, mais vous voyez l'expression sur leur visage. Une fois, j'étais debout et il m'a crié : « toi pas bien ta tête, toi pas penser, toi mexicain ». Juste parce que j'étais debout.

La colère est telle qu'on pourrait penser qu'une grave erreur a été commise, mais Iván nous prévient que ces désagréments sont infondés : « Si vous les regardez, ils vous crient dessus, si vous vous levez, ils vous crient dessus, si vous allez aux toilettes, ils vous crient dessus, ils se fâchent pour un rien, ils vont même jusqu'à jeter des objets. Certains collègues les justifient en disant que c'est une question de culture ».

La peur du licenciement

Cette situation de précarité professionnelle, voire de violence, nous amène à nous demander pourquoi elle n'est pas stoppée, pourquoi elle n'est pas dénoncée. Iván répond : par peur. Les gens ont des dettes auprès de Fonacot, Elektra, Coppel, il est donc difficile d'agir. Imaginez qu'avec autant de dettes, ils vous suspendent trois jours pour « avoir fait le pitre », ou pire encore, qu'ils vous licencient. Comment allez-vous manger ? C'est la peur de se retrouver sans travail.

À Ciudad Victoria, capitale de l'État de Tamaulipas, seules cinq maquiladoras sont en activité : APTIV, Kemet, Spring Windows Fashion, Bulk Pak et Nien Hsing. Ensemble, elles emploient environ 8 000 travailleurs. L'emploi formel dans cette ville est limité et ce contexte nous aide à comprendre pourquoi les travailleurs tolèrent les abus et les conditions d'exploitation de la part des entreprises.

La pénurie d'emplois maintient les travailleurs dans une situation de vulnérabilité. « J'ai peur de dénoncer la situation. Je suis déjà âgée et mère célibataire. J'ai quatre enfants à charge. Je sais que c'est horrible de travailler ainsi, je n'en peux plus, mais je dois supporter cette situation, je n'ai pas d'autre choix », confie Verónica.

Les rumeurs de licenciement circulent constamment : on dit qu'ils vont faire venir davantage de travailleurs du Nicaragua et d'Indonésie pour remplacer les locaux « qu'ils exploitent davantage, car ils n'ont ni papiers ni lois pour les protéger ici ».

Ainsi, la menace de licenciement est une arme utilisée par les patrons pour imposer des conditions de travail précaires aux travailleurs.

Syndicalisation

Nous avons demandé aux travailleurs si le syndicat, en tant que représentant, discutait avec l'entreprise pour présenter les demandes et les revendications de ses membres. La réponse négative à cette question a été unanime : « La seule chose à laquelle sert le syndicat, c'est à nous voler l'argent que nous avons sur notre compte épargne », commente Gallardo.

Il est regrettable que le syndicat ne les soutienne pas, car entre les mains des travailleurs, il peut être un outil puissant pour contrebalancer les abus des entrepreneurs, c'est-à-dire des capitalistes. Ceux-ci imposent toujours le salaire, les conditions de travail et la quantité à produire. Ils essaient toujours de payer le moins possible et d'exiger le plus possible.

Le syndicat regroupe les travailleurs et agit comme un négociateur avec le capitaliste, exigeant de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. La Constitution politique des États-Unis mexicains et la loi fédérale sur le travail lui confèrent de grands pouvoirs. Cependant, au Mexique, les syndicats ont toujours été cooptés par l'État, par les entrepreneurs ou par les deux. Dans le langage populaire, on les appelle les syndicats charros, blancs ou jaunes.

« Il y a environ deux ans, le syndicat actuel a remplacé l'autre, qui était très corrompu, c'était un syndicat charro, mais celui-ci est pareil, il a continué à faire exactement la même chose », a déclaré Iván.

En mai 2023, les travailleurs auraient légitimé la convention collective conclue entre le syndicat Unión de Trabajadores de la Industria Textil en General de la República Mexicana (Union des travailleurs de l'industrie textile en général de la République mexicaine) et l'employeur Nien Hsing. 428 travailleurs ont voté, soit un peu plus de 50 %. Cependant, les ouvriers affirment qu'ils sont contraints de voter, que l'entreprise leur impose le syndicat et qu'ils ne participent jamais aux négociations collectives.

« Le représentant syndical est une marionnette de l'entreprise, il les aide à intimider les autres travailleurs qui osent dénoncer les injustices. Dans l'usine, nous l'appelons « le fou », imaginez un peu », raconte Laura.

Nous voyons donc que l'outil qui devrait leur servir à lutter pour de meilleures conditions de travail leur a été retiré. Cette situation reflète également le fait que la réforme du travail mise en œuvre en 2019 n'a pas eu l'impact escompté, elle n'a pas réussi à transformer le syndicalisme charro en un syndicalisme véritablement ouvrier.

Lutte des classes

L'absence de syndicalisation dans des syndicats véritablement ouvriers a favorisé des conditions de travail très précaires. À cela s'ajoute le ralentissement de la création d'emplois et la perte d'emplois formels à Tamaulipas et, plus généralement, dans tout le pays. Les travailleurs sont pratiquement dans l'impossibilité de négocier de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail pour la vente de leur force de travail.

Cependant, ces phénomènes qui contribuent à maintenir des conditions précaires ne sont qu'une partie de la logique du capitalisme mondial. Le grand maître du prolétariat, Karl Marx, l'a analysé et expliqué de manière convaincante : « L'histoire de toutes les sociétés est une lutte des classes ».

D'un côté, la classe capitaliste (les patrons) est propriétaire des moyens de production, c'est-à-dire de l'usine, des machines qui s'y trouvent, du fil, des tissus, etc. De l'autre côté, il y a les travailleurs qui vendent leur force de travail pour travailler dans ces usines et qui sont ceux qui produisent la richesse.

Ce sont les deux classes dont parle Marx, entre lesquelles il y a une lutte parce que leurs intérêts s'opposent. Le patron veut obtenir plus de profits et le travailleur veut obtenir de meilleurs salaires. Si le travailleur a un meilleur salaire, le patron pense avoir moins de profits. Le patron paie donc le minimum. Comme Iván nous l'a bien expliqué dans l'interview : « L'entreprise essaie de dépenser le moins possible pour tout ce qui concerne les travailleurs. Si nous demandons des bottes, elles sont considérées comme une dépense inutile, et si elles sont jugées indispensables, elles achètent les moins chères, presque inutilisables. Et ainsi de suite pour tout. »

Nous voyons donc que la précarisation du travail, la corruption des syndicats aux mains des patrons et même la délocalisation des entreprises dans leur tentative de renverser le taux de profit font partie de la lutte des classes mondiale. Ce sont des phénomènes que le système lui-même crée naturellement et qui lui servent à soumettre les travailleurs à des conditions de travail épouvantables, comme en témoignent les voix de Laura, Iván et Verónica. Transformer la réalité implique de récupérer les syndicats comme véritables instruments de défense du prolétariat, pour ensuite former une seule force syndicale qui regroupe tous les travailleurs et qui serve à équilibrer la lutte des classes mondiale.

Cependant, les travailleurs du monde entier ne doivent pas seulement aspirer à équilibrer la lutte, ils doivent envisager de la gagner et, en ce sens, la question fondamentale que nous devons nous poser est de construire un parti politique de notre classe qui prenne le pouvoir et soit capable d'affronter le grand capital non seulement dans l'usine, mais dans tout le système économique de la société contemporaine.

Quand l’intelligence artificielle bouscule le journalisme

16 septembre 2025, par Catherine Lespérance, Vincent Pasquier — ,
L'intelligence artificielle (IA) semble aujourd'hui offrir à la profession de journaliste le meilleur… comme le pire. 10 septembre 2025 | tiré de The conversation D'un (…)

L'intelligence artificielle (IA) semble aujourd'hui offrir à la profession de journaliste le meilleur… comme le pire.

10 septembre 2025 | tiré de The conversation

D'un côté, des usages portés par la rigueur et l'excellence, comme en témoignent plusieurs finalistes et lauréats du prestigieux prix Pulitzer. Par exemple, le New York Times a utilisé l'IA pour détecter des cratères de bombes sur images satellites à Gaza, prouvant des frappes en zones civiles.

De l'autre, des usages plus préoccupants : production de contenus trompeurs, standardisation du travail et suppressions de postes dans des rédactions déjà fragilisés par plus d'une décennie de crise.

Depuis 2022, ce tournant technologique s'est nettement accéléré avec la diffusion massive d'outils d'IA générative accessibles au grand public, dont ChatGPT est devenu la figure de proue.

Nous sommes des chercheurs et professeurs au sein du département de Département de gestion des ressources humaines de HEC Montréal. Notre équipe a mené, à la fin de l'année 2024, une enquête auprès de 400 journalistes canadiens et internationaux. Cinq enjeux en ressortent, qui dessinent autant de défis à venir pour les journalistes et les rédactions.

Enjeu #1 : un risque de polarisation de la profession

L'IA générative est déjà bien implantée dans les rédactions. Deux journalistes sur trois déclarent y avoir déjà eu recours et près d'un tiers l'utilisent au moins trois fois par semaine. Son adoption reste toutefois inégale : les jeunes journalistes et les pigistes en font un usage plus fréquent.

Ces écarts générationnels et statutaires laissent entrevoir une possible fracture au sein du métier. D'un côté, les journalistes les plus stables, souvent mieux rémunérés et plus encadrés, pourraient tirer profit de ces outils pour gagner du temps ou améliorer leur production. De l'autre, les professionnels plus jeunes et plus précaires risqueraient davantage d'être mis en concurrence avec la machine pour l'exécution de tâches routinières ou peu valorisées. Une telle polarisation de la profession pourrait constituer un premier enjeu de taille pour les journalistes, d'autant que ce type de phénomène a déjà été largement documenté dans d'autres secteurs suite à l'introduction de nouvelles technologies.

Read more : L'intelligence artificielle à la rescousse du journalisme

Enjeu #2 : à qui profiteront les gains de productivité ?

Les journalistes qui utilisent l'IA en tirent souvent des bénéfices concrets. Ils évoquent les gains de temps et l'amélioration de la qualité du travail produit, en particulier pour la collecte et l'analyse de données, ainsi que pour la production et l'édition de textes.

Mais ces bénéfices perçus soulèvent un enjeu central : comment serait utilisé le temps nouvellement « libéré » par la machine ? Servirait-il à produire mieux, ou simplement plus ? Profiterait-il aux journalistes, ou aux organisations qui les emploient ? Cet enjeu du partage des gains de productivité se posera avec d'autant plus d'acuité que, dans certains cas, les journalistes participeront eux-mêmes à l'entraînement de ces outils.

Enjeu #3 : le risque d'une diminution de l'effort intellectuel

Malgré son apparition récente, l'IA générative suscite déjà un sentiment de dépendance chez près d'un quart des journalistes. Cette tendance est particulièrement marquée chez les jeunes journalistes, pour qui ces outils sont présents dès le début de carrière.

En déléguant régulièrement des tâches telles que la structuration d'un raisonnement ou l'organisation d'un récit, les journalistes risqueraient d'affaiblir certaines compétences fondamentales, voire d'en retarder l'acquisition. Des recherches menées dans d'autres professions évoquent même le risque d'une « paresse métacognitive » : une diminution de l'effort intellectuel induite par une confiance excessive dans la machine.

Enjeu #4 : plus on s'en sert, moins on s'en méfie

De nombreux journalistes sondés expriment des craintes liées à l'usage de l'IA générative, notamment en ce qui concerne la qualité et l'authenticité des contenus produits.

Toutefois, ces craintes ne sont pas réparties de manière homogène au sein de la profession. Elles sont particulièrement vives chez les non-utilisateurs, au point de s'apparenter, dans certains cas, à une forme de résistance.

À l'inverse, elles tendent à s'atténuer chez les utilisateurs réguliers : plus l'usage devient fréquent, plus la vigilance éthique diminue. Plus frappant encore, les journalistes se déclarant les plus dépendants à l'IA générative sont aussi ceux qui expriment le moins de craintes vis-à-vis de cette technologie.

Enjeu #5 : une régulation qui reste largement à construire
La régulation de l'IA générative dans les rédactions reste embryonnaire. Seul un tiers des journalistes déclarent que leur rédaction dispose d'une politique claire encadrant l'usage de ces outils. Plus étonnant, ils sont encore plus nombreux (36 %) à ne pas savoir si une telle politique existe.

Nos résultats montrent pourtant que, lorsque ces politiques sont connues, elles influencent directement les usages de l'IA générative. En revanche, la présence syndicale ne semble pas jouer, à ce stade, un rôle significatif dans l'appropriation de ces outils. Cette absence de balises collectives s'explique notamment par le manque de recul, mais aussi par la prudence des employeurs, qui hésitent à freiner l'innovation.

Quel avenir pour le journalisme à l'heure de l'IA générative ?

Sans verser dans l'alarmisme, cette étude met en lumière des transformations rapides et encore insuffisamment encadrées. L'IA générative peut faire gagner du temps et améliorer la qualité des contenus, mais elle pourrait aussi, selon les usages, renforcer la précarité, affaiblir certaines compétences ou accentuer les inégalités professionnelles.

Face à ces enjeux – qu'ils touchent à l'emploi, à l'autonomie, à la rémunération ou aux conditions de travail – la mise en place de garde-fous collectifs apparaît essentielle pour préserver un avenir souhaitable pour la profession.

Nous tenons à souligner l'importance des contributions de Xavier Parent-Rocheleau, Nicolas Turcotte-Légaré, Marie-Claude Gaudet et Antoine Bujold à la réalisation du rapport.

La place des gens d’affaires au gouvernement

16 septembre 2025, par Guylain Bernier, Yvan Perrier — , ,
Dans un précédent article[1], nous avons suggéré l'abstention de faire participer à certains ministères, voire même de faire voter sur certaines lois, des éluEs ayant un (…)

Dans un précédent article[1], nous avons suggéré l'abstention de faire participer à certains ministères, voire même de faire voter sur certaines lois, des éluEs ayant un intérêt économique susceptible d'être avantagé durant l'exercice de leur fonction de législateurTRICE. Il s'agit peut-être d'une prise de position trop rapide, dans la mesure où cela implique d'ignorer le monde dans lequel nous vivons.

En effet, notre solution reste utopique et un bémol doit y être apporté, puisque le régime capitaliste domine largement les mentalités, ce qui en fait une distinction par rapport à d'autres, y compris les époques. La réflexion est donc lancée.

Nos représentantEs à l'image de notre société

Un simple regard vers l'arrière nous mène à revenir à la conception même de l'État. Au-delà de constituer un regroupement d'humains sur un territoire identifié, il engage tout ce qui concerne le gouvernement. Même si archaïque à l'origine, il n'en demeure pas moins que les règles et les lois servaient à assurer une adhésion – avant la cohésion –, et ce, sous l'égide d'un pouvoir et de ses représentants. La loi du plus fort dominait alors, supposant un monde de guerriers ; d'où à la tête des cités-États des rois-guerriers, car les conquêtes, exigeant tout autant le besoin de se défendre, étaient monnaie courante à une époque où les frontières des royaumes s'agrandissaient. Par contre, ces rois-guerriers étaient chapeautés par des représentants des dieux et ensuite du Dieu unique, qui exerçaient une influence importante. Et ce n'est pas sans oublier les ambitions terrestres papales qui les faisaient ressembler à des souverains, en songeant à l'histoire des guerres d'Italie de la Renaissance racontée par Guichardin. Ainsi, les représentants de la religion s'immisçaient dans les affaires terrestres, au point de relier les conquêtes aux desseins de Dieu.

Avec l'apparition d'une certaine stabilité des frontières et la lassitude de la guerre, les monarchies se sont pacifiées ou ont été critiquées de façon à revendiquer un nouveau type de gouvernement. Les révolutions favorables au régime démocratique ont alors procuré aux populations le droit de choisir leurs représentants, ce qui a eu aussi pour effet de minorer l'influence religieuse, jusqu'à un certain point. Mais ces personnes devaient avoir une connaissance des lois, d'où pourquoi les magistrats ont été privilégiés. Car il fallait refonder les États sur une politique conséquente, à partir d'une structure de débats. Automatiquement, les représentants devaient aussi être d'excellents orateurs, et aux magistrats aristocratiques se mêlèrent des individus bourgeois loquaces, d'abord une bourgeoisie « petite élite », tels que des avocats et des propriétaires de journaux. Ainsi, du roi-guerrier des conquêtes, puis des monarques-dieux, apparaît l'ère des magistrats et sénateurs – inspirée paradoxalement du passé antique qui faisait état d'essais démocratiques soi-disant prodigieux –, puis des petits bourgeois révélés à l'époque de la politique pure.

Mais ce tournant démocratique s'inscrit aussi dans une réalité économique marchande en pleine expansion, d'où la possibilité de garnir des trésors comme jamais et sans envisager la prise des armes. Ce changement marque un passage vers l'économie politique, alors que le bourgeois prend du galon. Des richesses se fondent à partir des marchés et des parquets boursiers. Le bourgeois se transforme en capitaliste et est perçu comme le modèle de la réussite. Ainsi, l'ère moderne construit le capitaliste qui use de son argent pour supporter des représentants capables de veiller à ses intérêts. Mais les choses changent rapidement. La néolibéralisation de l'État, après des endettements providentialistes, rappelle à l'ordre les gouvernements pour plus d'efficacité, d'efficience et de productivité. L'État moderne doit se conformer à la réalité économique, étant à la base de son existence. Des représentants de l'économie se font désormais élire, en raison de leur réussite qui augure leurs aptitudes à redresser les finances publiques. Des lois, nous passons donc à la gestion budgétaire et à la croissance de l'économie. Inévitablement, des représentants chefs d'entreprise sont élus et légifèrent sur des questions touchant leur secteur d'activités. Voilà que s'expose l'éthique, qui suggère l'abandon de leur participation au sein des compagnies sous leur contrôle. Or, il s'agit d'un retrait temporaire, puisque les titres sont transférés dans des fiducies, ce qui n'enlève point l'intérêt économique. C'est donc là où nous sommes renduEs. Il n'empêche qu'un élément de précision peut être avancé, dans la mesure où si des représentantEs économiques peuvent s'occuper de l'industrie, des finances et des budgets, d'autres domaines profitant de ministères sont représentés également par des personnes possédant une expérience et une expertise en la matière. Par exemple, nous voyons des médecins devenir ministre de la Santé, des défenseurs de l'environnement s'occuper du ministère qui concerne cet aspect, des artistes pour la Culture, d'ancienNEs athlètes pour les Sports, puis des directeurTRICEs de commission scolaire ou d'école pour l'Éducation, etc. Il s'agit d'une logique de la représentativité basée sur les connaissances et les compétences. Cependant, se constate très rapidement une subordination de ces ministères et de leurs enjeux sociaux, culturels et environnementaux aux questions économiques ; car l'argent ou la richesse reste le nœud de la guerre.


L'idéologie capitaliste entre-t-elle simplement dans la continuité ?

Ce portrait dépeint en des traits vifs omet toutefois de faire ressortir ce qui se trouve normalement à la base des transformations de l'État. Au-delà de l'économie tangible apparaît un type de mentalité, voire une vision du monde qui participe aux orientations du gouvernement et donc au choix des meilleurEs représentantEs pour l'occasion. Il est question ici d'une idéologie, à savoir justement une vision du monde avec un ordre à respecter, en se fiant à Mannheim (2003[1929], p. 65) qui précise le rôle de ces idées « situationnellement transcendantes » à des fins de « motifs bien intentionnés de la conduite subjective » des individus. Ainsi, pour l'État, l'idéologie est une façon de s'interpréter, en produisant des politiques publiques qui servent à sa promotion et à son adhésion par la population (Gaxie, 2002).

Si la conquête et encore la domination de l'Homme sur terre – voulue par Dieu – ont pu valoriser les plus forts et engager des populations entières dans les élans ambitieux de leurs gouvernants, cette réalité pluriséculaire ne s'épuise pas, mais se raffine à partir d'autres idéologies. Le développement technique et technologique, associé à l'expansion des marchés, a contribué à la fois à vouloir éviter la guerre meurtrière et à entreprendre une rivalité marchande moins dommageable, à tout le moins en pertes humaines de consommateurTRICEs. Il existe donc un parallèle intéressant entre l'art de la guerre militaire et l'art de la guerre industrielle qui s'est transformée encore pour devenir plus globalement économique au sens large. La discipline, la rigueur, la stratégie, le calcul, les attaques et contre-attaques, etc., forment des points de ressemblance qui sautent aux yeux. Mais l'idéologie derrière reste la même : le gain pour la richesse et le bien-être à relativement long terme. Et des ajustements se produisent évidemment selon les contextes, alors que désormais la question des changements climatiques influe sur les interventions de l'État, afin d'éviter des nuisances à la vie humaine, pour ne pas dire à la vie économique humaine. Ce facteur idéologique environnemental devient capital dans la mesure où les représentantEs économiques de l'État peuvent être confrontéEs à des militantEs, mais aussi à d'autres représentantEs issuEs cette fois de la science qui revendiquent des transformations aux moyens de production et de consommation afin qu'ils deviennent moins néfastes pour l'environnement. Mais le capitalisme se trouve en pleine hégémonie, ce qui signifie une inclination plus lourde à une ploutocratie[2], même si elle semble déjà suffisamment dominante. Néanmoins, si le point de bascule n'a pas été atteint, rien n'empêche l'intrusion d'une nouvelle idéologie qui fera son chemin afin de rééquilibrer la balance entre l'économie et les autres enjeux notamment climatiques ; car la guerre qui les concerne suggérera des transformations techniques et technologiques, comme elles ont servi aux guerres militaires et économiques antérieures.


La quantité compte plus pour l'intérêt

Par ailleurs, l'interprétation de l'idéologie amène à favoriser des types de représentantEs politiques, tout en faisant état de circonstances de corruption et de conflit d'intérêts. Le népotisme, les exactions, les concussions, les spoliations et ainsi de suite, semblent être constants à toutes les époques, toujours dans le sens de privilégier quelques-unEs, de prendre plus que le nécessaire ou encore de prendre sans en avoir le droit. Il s'agit de quantité ou d'étendue, en termes de terrain, de territoire, de ressources, d'argent, de richesses et de biens. Normalement, la gestion de l'État doit viser le bien-être collectif, tandis que le choix d'accepter des gens issus du milieu des affaires au sein des gouvernements repose sur leur expertise à faire bénéficier à toutes et à tous, alors qu'inévitablement l'orientation donnée à certaines lois fera en sorte de les avantager aussi dans leur domaine d'activités. Dès lors, la morale de l'histoire veut que si les décisions prises avantagent les affaires de la représentante ou du représentant et non la population, dans ce cas il y a abus, tandis que si les décisions prises l'avantage autant que la population, voilà une bonne représentante ou un bon représentant, en simplifiant les choses ainsi. Mais si elle ou il en profite plus que la population qui en bénéfice aussi, cette personne élue demeure-t-elle une bonne représentante ou tombe-t-elle de son piédestal pour devenir une abuseuse ? Certes, la ligne peut être difficile à tracer.

Au fond, cette évaluation concerne autant la représentante ou le représentant issuE du monde des affaires que n'importe quelle autre personne élue. Le problème repose sur les fondements de l'abus jugé, c'est-à-dire souvent à partir de données économiques ; donc, faisant en sorte de doubler la critique à l'endroit de la représentante ou du représentant économique. Voilà une différence majeure par rapport au magistrat, dont la fonction d'origine se résume à servir l'État et qui demeure son seul intérêt. Par contre, ce facteur justifie aussi pourquoi l'allusion de corruption ou d'abus à son égard entraîne une forte réprobation publique. D'une certaine façon, la représentante ou le représentant économique peut alléguer la méconnaissance des rouages de la politique pour se défendre et ainsi atténuer le jugement public, à condition toutefois de ne pas avoir trop abusé, alors que l'échelle reste variable en fonction du contexte et du moment.

Tout compte fait, la société elle-même s'avère responsable de son sort, elle qui a accepté de suivre une idéologie capitaliste et qui conçoit le bénéfice de choisir des représentantEs ayant l'expertise économique pour gérer les budgets, tout en favorisant une meilleure croissance, parce qu'en réalité elle se compose d'individus qui souffrent de la marotte d'en avoir toujours plus. Dans ce cas, il faudrait accepter les faux pas de ces représentantEs économiques, à condition de les voir se reprendre et défendre le bien commun. D'ailleurs, on se fie à leurs compétences qui doivent permettre d'élaborer de meilleures lois afin d'assurer le développement économique espéré, ce qui revient à maintenir l'ordre vanté par l'idéologie dominante. Empêcher ces éluEs de voter sur les questions économiques reviendrait à court-circuiter le fonctionnement de la démocratie, non seulement au niveau de la Chambre ou de l'Assemblée, mais au sens large, puisqu'une communauté a choisi cette personne pour la représenter, parler et voter en son nom. Pouvons-nous alors supposer vraisemblablement des intérêts similaires pour cette représentante ou ce représentant à ceux de son électorat ? Si oui, pourquoi lui enlever son vote ? Mais les réponses ne sont pas si faciles à donner. Nous en revenons au jeu des calculs visant à définir « qui a le plus grand intérêt à » ou « qui en bénéficie plus que », ce qui aura pour effet de perdre de vue la nature de la loi sur laquelle le vote porte. Car chaque loi produira un impact variable sur chaque citoyenNE, au même titre que celles et ceux qui sont aussi des éluEs.

L'enjeu repose sur une définition de l'économie politique sur laquelle s'appuie notre régime, c'est-à-dire une volonté de s'enrichir par l'échange et de partager cette conviction bien décrite par Adam Smith (2009[1776], pp. 146-147) en ces termes : « Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il [l'individu] travaille souvent d'une manière bien plus efficace pour l'intérêt de la société, que s'il avait réellement pour but d'y travailler ». Autrement dit, l'intérêt constitue dans l'idéologie dominante – inspirée de l'époque bourgeoise – le principal but de l'action, pour ne pas dire la principale motivation qui permet à la fois de satisfaire l'individu et sa société. Alors, pourquoi ne pas capitaliser sur l'intérêt des représentantEs économiques pour le bénéfice de toute la population ? Cette question est répondue de façon à ne pas anéantir leur intérêt, en déplaçant leur participation dans des fiducies au lieu de leur imposer de s'en départir définitivement. Être en désaccord sur ce principe exige de revendiquer un changement au sein du régime en vigueur. Pour ce faire, quelle serait la maxime utile pour renverser le motif de l'intérêt ? Il faut se rappeler des tentatives passées, puisque le remplacement de l'intérêt individuel par celui de la collectivité a inspiré notamment le régime communiste qui a subi des dérives pour devenir un totalitarisme brimant l'individu. Et c'est sans oublier les ratés des utopies communautaristes à la Owen, Fourier, Blanc et autres, avec la perte de leur raison d'être et des déroutes. Nietzsche a peut-être raison lorsqu'il dit : « La volonté de faire triompher un idéal social n'est jamais que l'expression d'un tempérament individuel, l'effet des instincts vitaux les plus profonds vraiment dominateurs de l'individu ». Dans ce cas, si l'intérêt personnel ne peut-être effacé, l'attention devrait porter sur sa connotation économique. Il s'agirait d'une voie simplifiée sur laquelle plusieurs groupes capitalisent déjà de façon à vanter un intérêt social, environnemental ou climatique, dans une alternative d'équilibre humain/nature, qui placerait l'économie dans une position différente de celle actuelle. Tout repose encore une fois sur la capacité de rendre communs des intérêts particuliers.

Conclusion

Suggérer d'enlever le poste de ministre ou même le vote aux éluEs issuEs de milieux économiques, susceptibles d'être avantagés par leurs décisions, repose sur la crainte de voir un gouvernement favoriser quelques-unEs au détriment de la majorité. Or, cette crainte a toujours fait partie de l'État depuis ses origines, dont plusieurs épisodes de l'histoire en ont été des illustrations révélatrices. En passant de la loi du plus fort aux prescriptions de Dieu et à la prédominance des lois de l'Homme, nous sommes entréEs dans l'ère d'une économie politique capitaliste, faisant de moins en moins la distinction entre l'intérêt individuel et l'intérêt collectif, dans la mesure où l'enrichissement de l'individu peut profiter à tout le monde, justifiant même l'intérêt de profiter de son expertise dans la gestion des fonds publics. Or, il n'est pas seulement question de gestion, mais de législation. En ce sens, les lois votées favorables aux individus devraient logiquement s'étendre sur toute la société. Voilà une idéologie, différente du passé, sans pour autant rejeter la loi du plus fort. Tout compte fait, les mesures visant à forcer les éluEs à se départir pour un temps de leur participation dans des entreprises, servent seulement à atténuer des craintes d'abus et d'accaparement de ce qui n'est pas sienNE. Mais l'intérêt économique d'un individu reste fort, puisque la société peut en bénéficier ; c'est le gage en jeu. Sur cette base, il n'y aurait pas lieu d'empêcher des représentantEs économiques de faire leur devoir de politicienNEs. S'y opposer suppose une revendication idéologique, voire un changement de régime ou une réforme majeure, afin de prêcher la donne environnementale ou tout autre enjeu qui remet en cause l'idéologie du bonheur par l'accumulation. Ainsi, ce qui se construit aura un impact plus tard, comme Smith en a eu de nos jours, alors que des éluEs de son époque votaient pour changer leur monde.

À cette étape-ci de notre réflexion, nous sommes d'avis que la défaite électorale pour les gens d'affaires est probablement le meilleur antidote à la corruption du pouvoir politique par cette catégorie de richissimes citoyenNEs.

Guylain Bernier

Yvan Perrier

Notes

[1] Voir Bernier, G., & Perrier, Y. (2025, 14 juin). De la cryptomonnaie dans une réserve étasunienne. Élan réflexif sur les régimes monétaires et une administration intéressée. Presse-toi à gauche ! Repéré à https://www.pressegauche.org/De-la-cryptomonnaie-dans-une-reserve-etasunienne

[2] Régime politique au sein duquel les richissimes personnes tirent de leur puissance économique une influence politique — indue ou non.

Références

Gaxie, D. (2002). La mise en scène de l'action publique. Dans S. Wachter, L. Davezies, P. Duran, C. Emalianoff, D. Gaxie, V. Renard & J. Theys, L'aménagement en 50 tendances (pp. 23-28). Paris, France : l'aube datar.

Mannheim, K. (2003[1929]). Idéologie et utopie. Une introduction à la science de la connaissance (version numérique réalisée par J.-M. Tremblay en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi). Chicoutimi, QC : Les classiques des sciences sociales.

Smith, A. (2009[1776]). La richesse des nations. Paris, France : Flammarion.

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Comptes rendus de lecture du mardi 16 septembre 2025

16 septembre 2025, par Bruno Marquis — ,
Le manifeste des parvenus Julia Posca Quel essai choc et décapant ! Quelle belle surprise aussi ! Je ne m'attendais pas à tant de ce beau petit livre sur le caractère (…)

Le manifeste des parvenus
Julia Posca

Quel essai choc et décapant ! Quelle belle surprise aussi ! Je ne m'attendais pas à tant de ce beau petit livre sur le caractère décomplexé des fossoyeurs de notre société. À une époque où les élites politiques et économiques québécoises se tiennent main dans la main en prenant soin de se défendre dans leurs faits et gestes, le temps est maintenant venu de démonter leur projet de société. Ce manifeste des parvenus nous invite ainsi à nous interroger sur les problèmes criants qui découlent de l'enrichissement continuel des instances de pouvoir et de l'idéologie de l'entrepreneuriat, avec pour clef la croissance des inégalités et la subordination des travailleurs. Dans cet essai, qui tient à la fois de la satire et de l'analyse, Julia Posca passe au crible le discours décomplexé de l'élite québécoise, qui rêve d'un Québec peuplé principalement de patrons et de rentiers. À travers l'exposition des six commandements qui composent ce manifeste - « L'argent, tu honoreras », « À plus petit que toi, tu ne t'intéresseras pas », « Une économie de dirigeants, tu bâtiras », « Par l'impôt, tu ne te laisseras pas dérober », « Le Bien, tu convoiteras » et « La réalité de la vie, c'est l'entreprise privée » –, l'essayiste nous livre avec ironie et lucidité les leçons que l'on peut tirer de notre classe politique. Julia Posca est chercheuse à l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS), un institut qui publie plusieurs bons textes sur l'économie et la société – à mille lieues de ceux de l'Institut économique de Montréal.

Extrait :

L'élite politique au pouvoir considère comme admirable la caste d'entrepreneurs dont sont issus bon nombre de ses dirigeants. Les plus faibles qui n'en viennent pas – députés d'arrière-ban, hauts fonctionnaires, petits serviteurs de tout genre, journalistes, etc. - se conforment ensuite à cette idée, non sans quelques maladresses, comme en témoigne l'affaire du jambon à la commission Charbonneau. Faisant autorité, cette caste fait passer pour normal auprès du public que l'État soutienne continuellement des gens qui se présentent comme puissants, plutôt que de présenter comme puissants ces gens parce que l'État les soutient continuellement.

Adrien Arcand
Jean-François Nadeau

Jean-François Nadeau, qui publie chaque semaine une chronique dans Le Devoir, est aussi un historien et un biographe remarquable. Cette biographie d'Adrien Arcand, personnage oublié de nos jours, vous fera pet-être découvrir un monde inconnu, mais pourtant si proche. Un silence gêné règne toujours au Québec et au Canada sur les liens que des personnages publics ont entretenus avec des idéologies proches du nazisme. Durant les années 1930, alors que la faim, la misère, le chômage et les menaces de guerre écrasent le quotidien des classes populaires, Adrien Arcand prend la tête de groupuscules d'extrême droite qu'il unit sous le signe de la croix gammée. Son programme : faire émerger de la misère existentielle le triomphe du fascisme. Premier président du syndicat des journalistes de La Presse, puis animateur de journaux satiriques d'extrême droite, Arcand va croiser sur son chemin l'écrivain Louis-Ferdinand Céline et se lier aux milieux politiques fascistes internationaux, en particulier dans le monde anglo-saxon impérialiste auquel il s'identifie. Emprisonné pour ses activités durant la guerre, Arcand reprendra son programme avec un certain succès, notamment auprès de membres de l'Union nationale du premier ministre Maurice Duplessis. L'histoire de cet homme s'inscrit dans la nôtre, notre histoire...

Extrait :

Avant 1930, il n'y a qu'une rare mention de Mussolini dans un éditorial d'Arcand, et c'est par la ban de qu'il est question du dictateur italien. Le Goglu des débuts ne peut être analysé par une mise en correspondance point par point avec le fascisme, encore moins avec le nazisme allemand. Mais à compter de 1930, on voit vite se multiplier les références au fascisme à l'italienne, alors populaire au Canada français en partie parce que le Duce a signé avec le Vatican des accords de coopération. « Le fascisme a le conservatisme pour père et l'absolutisme religio-national pour héritier », écrit Arcand afin de situer sa pensée.

L'idée ridicule de ne plus jamais te revoir
Rosa Montero
Traduit de l'espagnol

Ce roman porte essentiellement sur la vie de Marie Curie, cette femme exceptionnelle qui se méritera le prix Nobel de physique en 1903, avec son époux Pierre Curie et Henri Becquerel, et le prix Nobel de chimie en 1911. À partir de son expérience propre, à un siècle de distance, l'auteure y explique particulièrement sa douleur à la suite du décès prématuré de son époux à l'âge de 46 ans. Elle y rappelle également les difficultés innombrables auxquelles cette importante femme de science a dû et su faire face à cette époque où les femmes occupaient encore si peu de place dans la société. Ce roman magnifique, qui est en réalité bien plus proche d'une biographie ou d'un essai que d'un roman, est rédigé de manière fluide – fluide et émouvante.

Extrait :

Dans son bref journal de deuil, Marie note avec une obsession du détail les derniers jours qu'elle a vécus avec Pierre, ses dernières actions, les derniers mots. C'est l'incrédulité face à la tragédie : la vie s'écoulait, si normale, et, soudain, l'abîme.

Sept brèves leçons de physique
Carlo Rovelli
Traduit de l'italien

Je n'avais pas lu de livre sur le sujet depuis « Une belle histoire du temps » de Stephen Hawking. L'auteur y dresse un tableau succinct, en sept leçons, des principaux domaines de la recherche fondamentale en physique, en commençant d'abord par la théorie de la relativité générale d'Einstein, puis en poursuivant avec les quanta, qu'il réussit en bonne partie à rendre intelligibles pour les profanes comme moi. Un excellent bouquin en mon sens, qui nous permet de mieux connaître l'étendue de nos connaissances dans ces domaines pointus de la recherche… et tout ce que nous ignorons encore.

Extrait :

Il y a vingt ans, le brouillard était dense. Aujourd'hui, il existe des pistes qui ont suscité de l'excitation et de l'optimisme. Il en existe plus d'unes, signe que le problème n'est pas encore résolu. La multiplicité engendre des dissensions, mais le débat est sain : tant que le brouillard ne se sera pas complètement dissipé, il est bon que s'opposent les opinions et que la critique soit vive. Un axe de recherche majeur centré sur la tentative de résoudre le problème est la gravité quantique « à boucles », développée par une patrouille de chercheurs disséminés dans plusieurs pays du monde, dont la France est un des premiers.

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L’heure de se mettre à table

16 septembre 2025, par Henry Diaz — , ,
J'en connais des centristes. Bien ancrés dans la classe moyenne ou la bourgeoisie, ils et elles sont réfléchis et intelligents, font l'apologie de l'équilibre dans le (…)

J'en connais des centristes. Bien ancrés dans la classe moyenne ou la bourgeoisie, ils et elles sont réfléchis et intelligents, font l'apologie de l'équilibre dans le traitement de l'information et passent bien souvent pour la voix de la raison et de la majorité.

Ce sont des centristes instruits et formés, des enseignants, des ingénieures, des travailleurs sociaux, des médecins, des journalistes, des avocates, des restaurateurs et des fonctionnaires. Instruits et formés, leurs réflexions sont souvent balisées par les particularités de leur métier et elles ne tiennent parfois pas compte du contexte ni des leviers du pouvoir toujours en opération en arrière-plan. Leurs conclusions aux débats de société se situent donc autour de la populaire zone grise, du fameux « ce n'est ni blanc ni noir », de l'incontournable « envers de la médaille ». Si un parti politique disait que le ciel est vert, ces gens ne trouveraient pas de reproche à une nouvelle titrée « l'Assemblée nationale ne s'entend pas sur la couleur du ciel ».

C'est peut-être pour cette raison que ces centristes se rebutent et trouvent ma position extrême quand j'énonce sans broncher, comme si c'était aussi naturel, logique et indiscutable que la force de la gravité : « eat the rich ». Surement aussi parce qu'ils se disent (avec raison) que je parle de certains d'entre eux.

N'en déplaise, je persiste et signe, on doit se défaire des riches. Il n'y a aucune autre issue. Il n'y a pas deux côtés équivalents à cet enjeu. Il n'y a aucune façon de travailler aves les riches pour une société équitable. C'est une équation à somme nulle : ce que les uns gagnent est perdu par les autres (et vice versa) étant donné que les ressources réelles sont limitées et qu'elles appartiennent toutes déjà à quelqu'un.

En effet, Bill Gates est le plus grand propriétaire privé de terres cultivables aux États-Unis,1 Bayer (acheteur de Monsanto) est propriétaire des semences et contrôle une partie non négligeable de l'offre alimentaire mondiale,2 Kraft Heinz, Pepsi et une poignée d'autres contrôlent les produits en épicerie,3 et Glencore, BHP et Rio Tinto sont d'importants propriétaires miniers.4 Tout l'immobilier a un propriétaire quelque part, la main d'œuvre est utilisée presque pleinement et on peut même inclure les milieux naturels protégés car ils appartiennent supposément à l'ensemble des résidents d'un territoire sous la tutelle des gouvernements.

Et donc ? Et donc, la possession et l'utilisation d'une ressource par un acteur veut nécessairement qu'un autre n'y ait pas accès. Pour construire les logements, les écoles et les CHSLD dont nous avons besoin, pour s'occuper de ceux et celles dans le besoin, pour offrir des services de base et pour protéger les écosystèmes, il faut prendre du travail, des matériaux, de la nourriture, du temps et de l'argent à quelqu'un quelque part. Pour bâtir un logement abordable, il faut des travailleurs autrement occupés à rénover la cuisine de France-Élaine au goût du jour. Pour une école, il faut le bois, les métaux et les services d'ingénierie utilisés pour construire le RoyalMount. Pour contrer les îlots de chaleur il faut réimaginer les terrains urbains appartenant à la famille Broccolini, à Giorgio Tartaglino et d'autres James Essaris.5
Au même titre, l'entreprise privée a besoin du temps, de l'effort et de la santé des travailleurs pour créer de la valeur. Elle doit prendre les forêts aux Premières Nations pour produire du carton d'emballage pour le commerce en ligne. Elle doit prendre l'eau potable aux résidents pour refroidir les centres de données.6 Elle doit exploiter le sol pour assembler des VUS passant la majorité du temps stationnés sur l'asphalte chaud du Premium Outlets à Mirabel ou pris dans la congestion de la route 132 à Lévis. Il faut aussi dilapider le trésor public afin d'investir chez Air Canada, Pizza Salvatoré, Northvolt et Bombardier entre autres. Et c'est sans même parler de l'utilisation de ressources pour alimenter le complexe militaro-industriel qui s'enrichit à même la mort le génocide à Gaza.7

Sans surprise, on sait qui a tendance à gagner ce bras de fer à forces inégales pour la maîtrise des ressources. Qui décide comment elles sont utilisées ? Qui a plus d'influence auprès des décideurs ? Est-ce Stablex ou les citoyens de Blainville ? Les forestières ou le Conseil de la Nation Atikamekw ? La Fédération des médecins omnipraticiens du Québec ou l'Accueil Bonneau ? Les syndicats ouvriers ou les propriétaires du capital ? Il n'y a que l'argent qui croît infiniment et spéculativement, pas les forêts, les logements abordables ou les terres cultivables. En résulte de l'inflation, des crises du logement et des finances publiques parce qu'il y a une lutte directe entre les riches et les autres pour un nombre limité de ressources réelles et tangibles.

L'idée de s'enrichir individuellement est conséquemment une aberration. On ne devient pas riche en vase clos seulement grâce à la sueur de son front et à son effort individuel. Afin de pouvoir m'acheter deux Mercedes, un bateau et un chalet, des billets pour le concert de Taylor Swift et me payer des vacances familiales en Italie l'été, il faut que je cause ou que j'entérine mille et une iniquités sociales :

Je dois exploiter le travail d'autrui ou du moins me foutre du travail mal ou non rémunéré des agentes et agents de bord, des cheminots et des factrices.

Je dois accepter que des travailleurs puissent à peine assumer le coût des besoins de base en raison de ma prérogative à la maximisation du profit.

Je dois encourager la gentrification et l'évincement de ménages moins nantis en achetant des propriétés d'accommodation à court terme (e.g. AirBnB).8

Je dois monopoliser l'accès aux cours d'eau publics en achetant mon chalet au bord d'un lac.9

Je dois faire semblant que les coupes à blanc et la pollution de l'air, des sols et de l'eau n'existent pas.

L'enrichissement individuel est au mieux problématique et au pire criminel. Tant qu'il y aura des gens sans logement adéquat, dans la faim ou n'ayant pas accès à des soins adaptés et tant qu'il y aura des écoles farcies de moisissure et que continuera la destruction infatigable des écosystèmes, les grands nantis n'auront pas lieu d'être. À la question s'il existe une position centriste par rapport à l'existence des riches, je dis, sortons nos plus beaux couverts, c'est l'heure de manger.

Notes
1. The Guardian. Bill Gates is the biggest private owner of farmland in the United States
2.International Institute for Sustainable Development. Bayer Tightens Control Over the World's Food Supply
3.The Guardian. The true extent of America's food monopolies
4.S&P Global Mining Companies Market Cap
5.TVA Nouvelles. À qui appartient Montréal ?
6. The Guardian. Big tech's new datacentres will take water from the world's driest areas
7. CBC. Report suggests arms still flow from Canada to Israel despite denials
8.McMaster University. How Airbnb may be fuelling gentrification
9.Radio-Canada. 98 % des berges inaccessibles

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Revenir au Nous pour aller quelque part ensemble...

16 septembre 2025, par Yves Chartrand — , ,
Je suis une personne humaine. Je suis Québécois. Je suis citoyen du monde. Je suis perdu dans ce monde actuel. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Je (…)

Je suis une personne humaine. Je suis Québécois. Je suis citoyen du monde. Je suis perdu dans ce monde actuel. Je ne sais plus qui je suis. Je ne sais plus ce que je veux. Je ne sais plus où je vais sur cette planète Terre qui tourne trop vite. J'ai un gros char et une grosse maison mais je ne suis plus quoi me faire livrer sur le perron. J'ai de l'argent en masse mais je ne sais plus quoi faire avec. Je suis anxieux mais je ne sais pas pourquoi. Mon téléphone me parle de l'Ukraine et de la Palestine chaque jour. La télé me parle sans arrêt de ce qui va mal. Je suis anxieux mais je ne sais pas pourquoi. Je me cherche et je ne ne me sens pas bien tout seul dans mon coin. Je ne sais plus qui me contrôle. Je suis anxieux mais je ne sais pas pourquoi. J'ai besoins de sentir les autres me rassurer, me serrer dans leurs bras mais on ose pas le faire dans le métro. J'ai besoin des autres pour savoir qui je suis et ce que je veux. Les autres c'est sans doute le Nous mais je ne les connais pas et ils,elles me font peur. Je pense parfois m'acheter un robot et faire l'amour avec. J'étouffe et j'ai peur de péter ma coche.

J'ai voté pour le banquier parce que j'ai peur de Trump. Le banquier comme Trump ne pense qu'à l'argent et au pétrole. Il est petit, gentil, souriant et va à la messe le dimanche mais il commence à me faire peur lui-aussi. Il vote des lois la nuit pendant que je dors pour aller plus vite avec ses projets de business. Il fait passer des hélicoptères de l'armée et des avions de chasse au-dessus de ma tête pour préparer je ne sais quelle guerre contre qui. Mon oncle François veut encore une fois assurer notre sécurité à tout prix malgré nous mais il est dépassé. Les deux veulent couper en masse dans les services publics mais je me console en me disant que je pourrai me payer moi-même ce dont j'ai besoin. Le bordel est encore pogné en France et je me demande si ça peut arriver ici.

J'ai envie de parler à d'autres Québécois,ses pour savoir ce qu'ils,elles pensent.
Peut-être qu'on pourrait se parler les huit millions que nous sommes devenus,es. En parlant ensemble on pourrait voir si on partage encore des valeurs en commun et quelles sont ces valeurs. Si oui, on pourrait parler de notre vie ensemble au Québec. On pourrait parler de comment on se sent, de ce qui nous habite, de comment on pense, de ce que l'on fait de notre vie et partager notre espoir et combattre notre impuissance. On pourrait parler de notre nid, notre logement. On pourrait parler du temps qu'il fait. On pourrait parler de nos enfants et de nos petits enfants. On pourrait parler des paysages québécois à couper le souffle. On pourrait parler de santé plutôt que de maladie. On pourrait parler d'éducation. On pourrait parler de travail. On pourrait parler de la planète Terre. On pourrait parler de santé plutôt que de maladie. On pourrait rêver et faire des petites et des grandes choses ensemble. On pourrait parler de comment on voit les choses pour maintenant et demain et voir s'il y a un ensemble possible. Si oui, on pourrait parler s'emballer et construire le Pays ensemble.

Yves Chartrand

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Le choix des mots Une société égalitaire… ou équitable ?

16 septembre 2025, par Bruno Marquis —
(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition du mois de septembre du journal Ski-se-Dit.) On ne parle plus autant d'égalité de nos jours qu'on le faisait il y a moins d'un (…)

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition du mois de septembre du journal Ski-se-Dit.)
On ne parle plus autant d'égalité de nos jours qu'on le faisait il y a moins d'un siècle. Ce bel idéal s'est lentement vu supplanter, dans la plupart des domaines, par le concept infiniment plus subjectif d'équité. Il n'est d'ailleurs pas rare que l'on présente aujourd'hui le concept d'équité comme un concept beaucoup plus flexible que celui d'égalité – ce premier concept permettant en quelque sorte de parer au caractère supposément rigide du second.

Mais qu'en est-il ? Ce qu'il faut surtout retenir, c'est que l'idéal d'égalité, qui nous vient principalement du siècle des Lumières en France au XVIIIe siècle et qui a été repris sous la plume de Robespierre lors de la Révolution française avec ce qui deviendra la devise de la France, « Liberté, égalité, fraternité », est un concept objectif qui tend vers un idéal concret et donc mesurable. Et que le concept d'équité, fort ancien lui aussi, est un concept beaucoup plus – sinon entièrement – subjectif.

La notion d'égalité ne prête pas à interprétation. Une société égalitaire en est une où l'on vise à ce que Paul et Julie aient un égal accès à l'éducation, au travail, aux loisirs, aux biens et aux richesses. C'est un idéal concret qui se marie bien avec ceux de liberté et de fraternité. La notion d'équité, elle, dépend entièrement de la conception que l'on se fait de la justice, conception qui varie selon les époques, les milieux et – disons-le – les idées reçues et les préjugés. Une société peut fort bien se juger équitable, comme elle l'a souvent fait et le fait encore, en admettant d'énormes écarts de revenus et d'accès à ces mêmes ressources. Il est par exemple parfaitement équitable, de nos jours, que Julie puisse avoir le même accès que Paul à une position dominante dans une société parfaitement inégalitaire.

La droite et l'extrême droite, qui ne voient le monde que comme une jungle ou une montagne d'égoïsmes, assimilent bien sûr cette notion d'égalité à un traitement uniforme pour tous, comme si nous n'étions pas tous des membres actifs de la société ; et comme si le fait d'accéder tous à une vie meilleure, dans un véritable esprit de fraternité, de sororité et de solidarité, ferait à terme de nous des copies conformes les unes des autres. Bref, quand on est de mauvaise foi…

L'effacement de l'idéal d'égalité, comme l'effacement progressif de l'idéal de liberté et de ceux de fraternité et de sororité (que je préfère encore à celui de solidarité), au profit de concepts vaseux et même réactionnaires, modèle notre façon de penser et de concevoir le monde. Nous devons entre autres, pour changer le monde, changer le choix de nos mots qui régit notre façon d'envisager ce monde.

Nous ne voulons pas une société équitable, nous voulons une société égalitaire, une société fondamentalement juste ! Nous ne voulons pas la liberté des entreprises ou la liberté commerciale, nous voulons la liberté des individus, d'ici et de partout dans le monde ; pas la liberté des libertariens, cette fausse liberté de l'extrême droite, celle du plus fort d'abuser du plus faible, mais la liberté pour tous, dans le respect des libertés de chacun ! Nous ne voulons pas des petites solidarités des mieux-nantis et des privilégiés, nous voulons la fraternité universelle, pour tous, une fraternité tributaire d'une société… égalitaire.

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Attaques de Trump : les climatologues étasuniens ripostent

16 septembre 2025, par Vincent Lucchese — , ,
Rapports accablants, site internet indépendant... Des climatologues des États-Unis ripostent au climatodénialisme de Trump. Une résistance encore difficile, tant le milieu (…)

Rapports accablants, site internet indépendant... Des climatologues des États-Unis ripostent au climatodénialisme de Trump. Une résistance encore difficile, tant le milieu reste « sous le choc » des attaques du président.

Tiré de Reporterre
12 septembre 2025

Par Vincent Lucchese

L'administration Trump a licencié près de 900 employés de la Noaa (ici dans les bureaux à Miami, le 30 mai 2025) et supprimé les sites web gouvernementaux contenant des données sur le climat. - © Chandan Khanna / AFP

« Ils cachent la vérité. Nous ripostons. » Les mots claquent à la une du site Climate.us. Cette plateforme en cours de construction vise à remplacer le site Climate.gov. Un portail anglophone d'information et de vulgarisation sur le changement climatique qui était extrêmement réputé et fréquenté aux États-Unis, avant d'être fermé en juin par le gouvernement de Donald Trump.

Rebecca Lindsey, ancienne rédactrice en cheffe de climate.gov, avait été brutalement licenciée dès février, en même temps que près de 900 employés de l'Administration océanique et atmosphérique nationaleétasunienne (Noaa), dont dépendait ce site. Une énième occurrence des attaques massives menées par Donald Trumpcontre les sciences du climat.

Censure, licenciements, menaces, coupes budgétaires : la violence de l'autoritarisme exercé depuis début 2025 par le gouvernement des États-Unis a assommé la communauté des climatologues.

« Ils cachent la vérité. Nous ripostons », prône la une du site Climate.us. Capture d'écran/Climate.us

La rentrée de septembre semble toutefois sonner le réveil, si ce n'est la révolte, des scientifiques. Le 4 septembre, Rebecca Lindsey et une partie de ses anciens collègues ont annoncé fièrement le lancement officielde Climate.us. Beaucoup reste à faire pour que ce nouveau site « indépendant, à but non lucratif et immunisé contre la politique » restaure l'ensemble des données de l'ancien site fédéral, mais l'équipe de bénévoles disait avoir déjà récoltéplus de 50 000 dollars (plus de 43 000 euros) de dons.

Deux jours plus tôt, le 2 septembre, les climatologues étasuniens relevaient déjà la tête en publiant un rapport de plus de 400 pages démontant point par point les mensonges climatosceptiques du gouvernement fédéral. Le document, qui a mobilisé 85 experts du climat, constituait une réponse à un rapport du département de l'énergie (DOE) du gouvernement étasunien publié début août et qui remettait en cause le consensus scientifique sur le changement climatique. Un rapport officiel qui pourrait n'être qu'un prélude à une dérégulation environnementale massive.

Riposter pour sauver la parole scientifique

« L'ampleur et la vitesse de la réponse des chercheurs, aux États-Unis et au-delà, étaient réconfortantes, dit à Reporterre Andrew Dessler, professeur en sciences atmosphériques à l'université A&M du Texas et initiateur de la contre-expertise des climatologues. Je crois que les scientifiques ont compris que la science elle-même était en danger, et qu'ils sont déterminés à repousser ces forces antiscience. »

Rebecca Neumann, professeure à l'université de Washington et coautrice de ce rapport, confie elle aussi avoir « un fort désir de riposte ». « Il y a un élan croissant au sein de la communauté scientifique pour s'engager auprès des élus locaux et fédéraux, et écrire des éditoriaux pour défendre la science et son financement », témoigne-t-elle.

Cette contre-attaque des climatologues peut sembler symbolique, voire timide, face à la violence de la politique trumpiste. Mais elle a le mérite d'exister. « Il y a eu un certain silence au départ. Avec des exceptions importantes comme les marches Stand Up for Science [Debout pour la science], mais c'était un mouvement pour les sciences en général. Là, on voit une coordination se mettre en place sur le climat plus spécifiquement », note Michael Stambolis-Ruhstorfer, sociologue des sciences et maître de conférences à l'université Toulouse-Jean Jaurès.

« Dénoncer ces désinformations massives »

La prise de parole des climatologues est d'autant plus importante que se joue actuellement une lutte pour le contrôle du discours scientifique aux États-Unis. Le rapport officiel du DOE, même s'il bafoue les principes fondamentaux de la science et multiplie les contresens, comme le démontrent les 85 scientifiques, cherche à se donner l'apparat de la science.

« L'administration Trump ne rejette pas ouvertement la science, elle cherche au contraire à en récupérer la légitimité, dit Michael Stambolis-Ruhstorfer. Leur stratégie consiste à aller chercher des scientifiques marginaux dans leur domaine, mais qui leur fournisse des arguments politiques. »

« On voit la même chose sur le climat que sur les vaccins et d'autres sciences : les agences fédérales sont invitées à se méfier des consensus scientifiques, à produire ce qu'ils appellent du “désaccord informé”. C'est-à-dire à mettre sur le même plan des connaissances scientifiques solides et des théories marginales. C'est important que la communauté scientifique s'exprime pour dénoncer ces désinformations massives », explique le sociologue Michel Dubois, directeur de recherche au CNRS.

La politique de la peur

Le travail critique mené par les 85 climatologues devrait bientôt recevoir le renfort de l'Académie des sciences des États-Unis. Celle-ci a annoncé le 7 aoûtqu'elle publierait en septembre une analyse rapide de l'état des connaissances sur les conséquences des gaz à effet de serre.

Une réponse directe au rapport fallacieux du DOE, qui doit lui-même servir de justification à l'Agence de protection de l'environnement étasunienne pour révoquer son « constat de mise en danger » (« endangerment finding »). Ce document crucial, publié en 2009, expose les dangers pour la santé humaine des gaz à effet de serre et sert de base à toute la législation climatique des États-Unis. Autrement dit : c'est l'effondrement de toute la politique climatique de la première puissance mondiale qui se joue dans la controverse actuelle.

Les dénonciations des climatologues, aussi outrées et rigoureuses sont-elles, n'auront toutefois pas le pouvoir d'empêcher l'administration Trump d'agir, au moins jusqu'aux élections de mi-mandat, fin 2026.

Quant à influencer l'opinion publique d'ici là, le défi reste énorme pour les scientifiques. Derrière ces récentes initiatives encourageantes, beaucoup d'entre eux restent paralysés par la peur et la sidération.

« La majorité des chercheuses et chercheurs des États-Unis avec qui je travaille sont dans une forme de résignation, témoigne Roland Séférian, climatologue au Centre national de recherches météorologiques, à Toulouse. Ceux qui sont à l'université sont relativement protégés de l'administration, ce n'est pas le cas de ceux en agence fédérale. Et même les universitaires sont sous perfusion d'argent public. »

« La communauté scientifique est encore sous le choc »

« Par rapport au premier mandat de Trump, les attaques sont beaucoup plus massives. Les coups de marteau tombent sur toutes les têtes, des postes et des projets sont supprimés du jour au lendemain, les libertés académiques sont attaquées. La communauté scientifique est atone, elle est encore sous le choc », décrit Michel Dubois.

Quelques victoires éparses émergent au compte-gouttes. Le 3 septembre, la justice a annulé le gel des subventions fédérales — quelque 2,6 milliards de dollars (2,2 milliards d'euros) — décidé par Donald Trump contre l'université Harvard, accusée de dérives « woke ».

La résistance manque toutefois d'unité : chaque institution ou université tente de sauver les meubles sans trop se préoccuper de ses voisines. « Le tissu universitaire et scientifique des États-Unis est très structuré par la compétition. Entre universités et même au sein d'une institution. Lorsque l'université Columbia a été attaquée par Trump à cause de manifestations de soutien à Gaza, ce sont les sciences humaines et sociales qui ont été visées. De grands noms de scientifiques d'autres disciplines au sein même de Columbia n'ont rien dit, car leurs subventions n'étaient pas touchées. Il y a une forme de cynisme dans la situation », déplore Roland Séférian.

Le sociologue Michael Stambolis-Ruhstorfer note aussi une scission entre des universitaires qui voudraient s'engager et les administrateurs plus frileux de ces établissements : « Certains commencent à réfléchir à organiser la science autrement, à rejeter ce système dépendant de financements exorbitants, cette compétition à outrance et ce “modèle de l'excellence” qui met tout le monde en concurrence et se révèle assez fragile face à une menace autoritaire. »

Une prise de conscience qui entrouvre quelques pistes d'espoir, lointaines, pour réinventer la manière de produire de la science, au service du bien commun. À court terme toutefois, l'entreprise de destruction massive des sciences climatiques enclenchée par l'administration Trump est encore loin d'être entravée. Dans son sillage, ce sont l'ensemble des politiques climatiques s'appuyant sur ces sciences qui menacent d'être balayées.

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Tempête dans une tasse de café – un catalogue des effets du réchauffement climatique

16 septembre 2025, par Phil Hearse — , ,
Que nous dit la crise de l'industrie du café sur le réchauffement climatique ? Phil Hearse montre les liens entre climat, économie et précarité des travailleurs. 02 (…)

Que nous dit la crise de l'industrie du café sur le réchauffement climatique ? Phil Hearse montre les liens entre climat, économie et précarité des travailleurs.

02 septembre 2025 | tiré d'Anticapitalist Resistance
https://anticapitalistresistance.org/storm-in-a-coffee-cup-a-catalogue-of-global-warming-effects/

Vous avez 2 milliards de livres sterling qui dorment ? Voici une opportunité d'investissement. Coca-Cola, propriétaire de la chaîne de cafés Costa Coffee, veut s'en débarrasser. Les analystes estiment que le prix demandé est de 2 milliards, mais l'affaire pourrait probablement se conclure autour de 1,5 milliard.

Alors, qu'y a-t-il derrière cette décision – une forte décote par rapport aux 3,9 milliards que Coca-Cola avait payés en 2018 ? Le principal facteur est la flambée des prix pour les consommateurs, causée en grande partie par la crise climatique, qui a durement frappé les producteurs au Brésil, au Vietnam et en Colombie.

Les augmentations dans des chaînes comme Starbucks, Pret a Manger et Costa ont été spectaculaires. Les prix dans les cafés sont difficiles à établir avec précision, car les établissements « premium » en centre-ville facturent davantage, et les points de vente situés dans les aéroports et les grandes gares encore beaucoup plus. Starbucks affiche un latte “tall” à 3,65 £, mais il est difficile de trouver ce prix : en centre-ville, on est plus proche de 4,50 £, et dans les aéroports bien au-delà de 5 £.

Pour les employés de bureau ou de commerce – ces salariés à temps plein bénéficiant de six semaines de congés – acheter un café en allant travailler coûte désormais autour de 900 £ par an. Certes, on peut s'attarder dans un Starbucks et faire durer un café pendant 90 minutes ou plus. Mais pas quand on court au travail.

Le changement climatique est le principal facteur de hausse des prix, mais il y en a d'autres : l'augmentation du prix des engrais, causée par la perturbation des exportations russes – une nouvelle conséquence de la guerre de Poutine en Ukraine sur l'économie mondiale. S'y ajoute la perturbation de l'approvisionnement par le détroit d'Hormuz, due aux attaques houthis contre les navires, en solidarité avec le peuple palestinien.

L'impact du réchauffement climatique sur le café ressemble à un catalogue des effets du dérèglement planétaire. Le Brésil, premier producteur mondial de grains Arabica, a subi de fortes gelées, des sécheresses et des tempêtes. Les gelées, en particulier, ont détruit de jeunes caféiers qui mettent 20 ans à être remplacés. La récolte de Robusta au Vietnam – le principal grain utilisé dans le café instantané – a été ravagée par les tempêtes et la sécheresse. La Colombie a connu des malheurs similaires. Les experts estiment que d'ici 2050, 40 % des terres actuellement cultivées en café ne seront plus adaptées à cette culture.

Costa Coffee serait en discussions avec Apollo Global Management, un immense fonds de capital-investissement présent dans de nombreux secteurs et propriétaire notamment de la chaîne Wagamama. Ses trois fondateurs ont laissé des géants financiers comme BlackRock et Vanguard prendre des participations minoritaires.

Qu'est-ce qu'Apollo pourrait voir dans Costa ? Peut-être une version allégée qui conserve uniquement les sites stratégiques – comme le centre de Londres et les aéroports – où l'on peut pratiquer des prix premium. Le reste pourrait être revendu morceau par morceau. Une autre option serait de transformer certains cafés en restaurants de la chaîne Wagamama.

Mais les opérations de ce type sont généralement de mauvaises nouvelles pour les salarié·e·s, qui voient souvent disparaître des emplois et se dégrader leurs conditions. La situation actuelle n'est déjà pas brillante : les baristas à temps plein dans les principales chaînes de café gagnent à peine plus que le salaire minimum national – environ 18 000 £ par an pour une semaine de 37,5 heures. Un revenu qui semble impossible à vivre quand le loyer moyen d'un appartement une chambre à Londres est de 1 500 £ par mois, et qu'un deux pièces tourne autour de 1 900 £. Dans les quartiers branchés, c'est encore plus élevé.

Pour les jeunes qui vivent seuls – ou même en couple avec un partenaire qui ne gagne pas beaucoup plus – le coût de la vie est écrasant. Deux conséquences en résultent : l'endettement croissant, les gens comptant sur les cartes de crédit pour leurs dépenses quotidiennes ; et, à l'extrémité la plus dure, l'itinérance, notamment parmi les hommes d'âge moyen peu qualifiés.

Le retrait de Coca-Cola du café reflète un changement de stratégie vers des boissons jugées plus « saines ». Le café avait supplanté le thé en Grande-Bretagne à la fin du XXᵉ siècle, mettant fin à deux siècles de domination. Désormais, la consommation régulière de café « premium » – tout ce qui dépasse l'instantané – semble destinée à devenir de plus en plus l'apanage des classes moyennes.

Tribune féministe internationale contre l’instrumentalisation du discours pacifiste au service du statu quo colonial en Palestine, et pour le boycott du Forum Mondial des Femmes pour la Paix

Nous, militantes et organisations féministes, dénonçons et appelons au boycott international du Forum Mondial des Femmes pour la Paix, organisé par le mouvement Guerrières de (…)

Nous, militantes et organisations féministes, dénonçons et appelons au boycott international du
Forum Mondial des Femmes pour la Paix, organisé par le mouvement Guerrières de la Paix les 19 et 20
septembre à Essaouira, au Maroc.

(Essaouira, 19–20 septembre)

Créé en France en 2022, Guerrières de la Paix se présente comme un collectif de femmes juives et musulmanes « pour la paix, la justice et l'égalité ». Depuis le déclenchement de la guerre génocidaire menée par Israël contre Gaza, il déploie une intense propagande qui instrumentalise une rhétorique humaniste pour défendre le statu quo colonial. Sa mise en avant par les médias dominants – notamment en France – contribue à marginaliser les voix qui dénoncent le génocide.

Dans son discours, le collectif met sur un même plan l'État sioniste et la résistance palestinienne, réduisant la réalité coloniale à un « conflit » symétrique entre deux camps. Selon sa fondatrice Hanna Assouline, « il va falloir panser de nombreuses plaies, être capables de pardonner. La liberté et la sécurité des deux peuples sont interdépendantes » (Sud-Ouest Dimanche, 10 novembre 2024). Une telle vision nie l'asymétrie entre une puissance coloniale d'occupation et un peuple opprimé qui lutte pour sa survie et sa dignité. Alors qu'Israël intensifie son oensive pour imposer l'occupation totale de Gaza et poursuivre la colonisation en Cisjordanie, Guerrières de la Paix réduit cette violence structurelle à la seule politique du gouvernement Netanyahou, sans remettre en cause le sionisme comme projet colonial génocidaire.

Le collectif, qui prétend incarner une voix nuancée, renvoie pourtant dos à dos les soutiens des massacres commis par Israël et le mouvement de solidarité internationale avec le peuple palestinien qui réclame une fin au génocide.

Guerrières de la Paix en appelle à la « responsabilité des femmes » et au « rapport pragmatique qu'elles ont à la vie et à l'engagement » pour mettre fin au « conflit ». La sororité, érigée en socle du mouvement féministe, est ainsi convoquée pour exiger que les femmes israéliennes et palestiniennes refusent toute assignation à un camp et agissent main dans la main. Ce narratif est d'ailleurs mis en scène lors de mobilisations comme à Paris ou à Cannes, où des femmes juives et arabes se sont réunies derrière des slogans humanistes volontairement vagues et consensuels qui occultent les massacres quotidiens infligés depuis près de deux ans au peuple palestinien par l'armée d'occupation israélienne, touchant de manière disproportionnée les femmes et les enfants.

Un tel discours efface également le rôle décisif joué par les femmes dans les luttes de libération nationale, y compris dans la résistance palestinienne. Il s'inscrit dans la continuité de l'instrumentalisation du féminisme par les puissances impérialistes, qui l'utilisent pour légitimer leurs guerres coloniales et diviser les peuples opprimés.

Ce féminisme pacifiste incarné par les Guerrières de la Paix, qui trouve un large écho dans les médias et auprès de certaines élites politiques, économiques et culturelles en Occident et dans le monde arabe, met en avant la résolution 1325 adoptée par l'ONU en 2000 qui promeut une participation accrue des femmes dans les processus de paix, comme aime à le rappeler Hanna Assouline. Mais pour le collectif, le recours au droit international est sélectif : les droits que l'ONU reconnait au peuple palestinien — autodétermination, droit au retour, légitimité de la lutte armée — sont niés, et la résistance assimilée au terrorisme. Par ailleurs, l'organisation refuse de parler de génocide malgré les constats de l'ONU et de la Cour Internationale de Justice, préférant utiliser un langage édulcoré pour qualifier la barbarie israélienne.

En mai 2025, le collectif a accompagné une délégation de députés français au Sommet pour la Paix à Jérusalem, organisé par des ONG israéliennes, alors que plusieurs élu·es français·es et européen·nes s'étaient vu interdire l'entrée en Israël en raison de leur critique du gouvernement Netanyahou et de sa politique. Tandis que la bande de Gaza traversait une crise humanitaire extrême, les discours du Sommet appelaient à la paix et à la reconnaissance de l'État palestinien, dans des termes aux contours flous. Les interventions les plus concrètes furent celles du président Emmanuel Macron (par message vidéo) et du tandem Ehud Olmert, ex-Premier ministre israélien qui a mené la guerre contre le Liban, et Nasser Al-Kidwa, ancien ministre des Affaires étrangères de l'Autorité palestinienne : reconnaissance d'un Etat palestinien, mais dans des conditions qui en font de facto un État vassalisé.

En août 2025, le collectif a promu des rassemblements organisés récemment à Beit Jala en Cisjordanie contre la famine à Gaza, réunissant Israélien·nes et Palestinien·nes. En présentant ces mobilisations comme porteuses d'espoir et en contribuant à invisibiliser le fait qu'Israël a annoncé, quelques mois plus tôt, le développement de nouvelles colonies dans la région de Beit Jala, le collectif participe de fait au blanchiment de crimes coloniaux.

La stratégie des Guerrières de la Paix est claire : dépolitiser la solidarité internationale pour la réduire à sa dimension humanitaire et évacuer la question centrale, à savoir la libération de la Palestine. L'organisation du Forum mondial des Femmes pour la Paix à Essaouira s'inscrit dans cette même logique de légitimation d'Israël et de promotion de la normalisation de ses relations avec les régimes arabes, malgré le rejet massif des peuples de la région.

Présenté comme un rassemblement international de militantes israéliennes, palestiniennes, iraniennes, afghanes, marocaines et autres, ce forum ambitionne de lancer un « appel international des femmes pour la paix ». En réalité, il cherche à imposer un « nouveau narratif de paix » visant à neutraliser la mobilisation féministe internationale, aujourd'hui fortement engagée aux côtés du peuple palestinien dans une tradition anti-impérialiste et internationaliste.

En tant que féministes, nous dénonçons avec force l'instrumentalisation de nos luttes pour blanchir les crimes commis par l'État colonial israélien. Nous affirmons haut et fort : la Palestine est une lutte féministe. C'est pourquoi nous rejetons toute rhétorique de paix qui ne s'accompagne pas d'un soutien clair et explicite au mouvement de libération du peuple palestinien.

Pas de paix sans justice, pas de justice sans libération de la Palestine.

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Discriminées en tant que femmes, réprimées en tant qu’Ukrainiennes

16 septembre 2025, par Yaryna Dehtiar — , , ,
Il existe un mythe selon lequel la science soviétique était progressiste, se développait rapidement et rivalisait avec les découvertes scientifiques au niveau international. (…)

Il existe un mythe selon lequel la science soviétique était progressiste, se développait rapidement et rivalisait avec les découvertes scientifiques au niveau international. Dans les bureaux et les laboratoires, les hommes faisaient des découvertes d'envergure mondiale. Et le parti orientait avec assurance les scientifiques vers le communisme progressiste.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Qu'en est-il de la vérité ? Comment l'URSS a-t-elle inventé des mythes et instauré la terreur contre la science ? Et pourquoi savons-nous encore si peu de choses sur les femmes scientifiques réprimées et « oubliées » par l'Union soviétique ? Yaryna Dehtiar, militante de l'Atelier féministe, a évoqué ce sujet lors d'une conférence sur la science à l'époque de l'URSS, sur les femmes scientifiques ukrainiennes d'hier et d'aujourd'hui, que nous avons organisée.
L'Atelier féministe

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À propos du développement de la science en URSS

En 1928, un agronome inconnu, Trofim Lyssenko, a annoncé la découverte de la vernalisation. Il s'agissait d'une technique inefficace de semis des céréales, qui avait déjà été découverte avant Lyssenko. Mais le pouvoir soviétique a célébré avec enthousiasme Trofim Lyssenko comme un génie unique et autodidacte. Et dans les rapports sur l'efficacité de la vernalisation, on mentait effrontément et on accusait les prétendus « koulaks » d'être responsables des mauvais résultats.

La période Lyssenko, c'est la science de l'époque soviétique. Le parti niait la génétique, les lois de la physique et de la chimie, et à la place, on soignait toutes les maladies avec du bicarbonate de soude.

En outre, les dirigeants du parti ne mettaient à l'Académie des sciences que « leurs » gens, qui obéissaient au pouvoir. Ceux qui étaient talentueux mais ne voulaient pas obéir aux ordres du parti étaient accusés d'espionnage et de terrorisme. Les scientifiques étaient de plus en plus souvent qualifiés de « bourgeois » et d'être « serviles envers l'Occident ». De telles accusations signifiaient la prison, l'exil et la mort.

La science progressiste en URSS était en réalité une fiction construite sur le mensonge et la répression. La fin du lyssenkisme a commencé à la mort de Staline. Cependant, personne n'a jamais été puni pour avoir falsifié des recherches scientifiques et pour l'arrestation et la mort de scientifiques talentueux.

Kateryna Yuchtchenko : l'Ukrainienne qui a créé l'un des premiers langages de programmation
En 1937, le père de Kateryna a organisé pour ses enfants une excursion sur les lieux du passé militaire des Cosaques. Pour cela, il a été accusé d'être un nationaliste ukrainien et arrêté avec la mère de la jeune fille. Kateryna elle-même a été reconnue comme fille d'un « ennemi du peuple » et exclue de l'Université nationale de Kyiv. La jeune fille s'est retrouvée seule. Elle s'est lancée dans la programmation et a été l'une des premières à travailler sur ordinateur.

À l'été 1937, Kateryna Yuchtchenko entre à l'université d'État d'Ouzbékistan à Samarcande. À 30 ans, elle soutient sa thèse de doctorat. Selon son fils, Kateryna Yuchtchenko vivait modestement, sans aspirer à une vie luxueuse. Elle subvenait aux besoins de ses trois enfants, de sa Kateryna Yuchtchenko mère et de sa belle-mère. Elle était toujours occupée à quelque chose, sans jamais se reposer. Le doyen Mykola Hlybovets se souvient :

Je suis venu chez Kateryna pour obtenir une recommandation, car elle faisait partie de mon jury de thèse. Elle m'a accueilli dans la cuisine, tenant ma thèse dans ses mains, la lisant, la feuilletant tout en préparant des crêpes.

Kateryna Yuchtchenko est l'auteure du premier manuel de programmation en URSS. Membre de l'Académie internationale des sciences informatiques, elle a reçu l'Ordre de la princesse Olga. Le père de la cybernétique, Norbert Wiener, a alors affirmé que l'URSS était en avance sur les États-Unis dans le développement de la théorie de l'automatisation. C'est Kateryna Yuchtchenko qui dirigeait le département d'automatisation de la programmation de l'Institut de cybernétique !

Natalia Lukyantchikova : une physicienne reconnue dans le monde entier

Lauréate du Prix national ukrainien dans le domaine des sciences et des techniques, Natalia est la fondatrice d'une école renommée spécialisée dans l'étude des processus photoélectriques et luminescents. Plus de 200 articles scientifiques, neuf élèves devenus docteurs et candidats au doctorat, six mois de travail en Allemagne en tant que professeure invitée. Impressionnant, n'est-ce pas ?

Née en 1937, Natalia a travaillé à l'Institut de physique des semi-conducteurs de l'Académie nationale des sciences d'Ukraine. Elle était membre permanent du Comité international, dont l'une des tâches était de définir les priorités de la recherche mondiale dans le domaine du bruit. Pendant plusieurs décennies, elle a collaboré avec des scientifiques de renom de Belgique, de Grande-Bretagne, d'Allemagne, de France et des États-Unis.

Ses recherches ont influencé le développement de la recherche sur le bruit. Dans la littérature scientifique sur le bruit, on trouve souvent le terme « rapport de Lukyantchikova »

Valentina Radzymovska : militante et docteure en médecine

Valentina Radzymovska, professeure de microbiologie et fondatrice de l'école ukrainienne de biochimie a été contrainte d'émigrer à l'étranger pour échapper aux persécutions du pouvoir soviétique.

Valentina est née dans la région de Poltava dans une famille de militants ukrainiens. Après avoir terminé ses études secondaires à Kyiv en 1903, Valentina part étudier à Saint-Pétersbourg. Elle y participe activement aux réunions de l'intelligentsia ukrainienne du Parti révolutionnaire ukrainien et lit les œuvres de Lesia Oukrainka [NdT – Écrivaine ukrainienne (1871-1913), militante pour l'indépendance de son pays, pionnière du féminisme. Voir L'Ukraine en toutes lettres , Syllepse, 2023.].

Sa maison devient le lieu de rassemblement du mouvement national ukrainien. À plusieurs reprises, Valentina cache des documents et des armes. Après le début de la révolution de 1917, Valentina s'est concentrée sur la science et l'enseignement. Professeure à l'Institut médical de Kyiv en 1924, elle a dirigé un département à l'Institut panukrainien d'éducation populaire et un autre l'Institut scientifique et pédagogique.

Valentina Radzymovska est l'auteure d'une étude sur l'impact des bouleversements sociaux et des révolutions depuis 1917 sur l'organisme des enfants. Les résultats ont montré une influence négative évidente : petite taille, prise de poids et sous-développement de certains organes.

Arrêtée en août 1929 pour espionnage, Valentina Radzymovska a passé plus d'un an en prison, où elle a subi des tortures morales et physiques. Le parti l'a qualifiée de « peu fiable ». Il n'était plus question de science ni de recherche. Valentina part à l'étranger, où elle poursuit son travail. Le cœur de Valentina Radzymovska s'est arrêté de battre le 22 décembre 1953 dans l'État de l'Illinois, aux États-Unis.

Olena Kurylo : créatrice de la terminologie scientifique ukrainienne

En 1908, Olena a commencé à étudier au département de philologie de la faculté de philosophie de l'université de Königsberg. Le linguiste ukrainien Yevhen Tymtchenko fut le premier à intéresser Olena Kurylo à la culture ukrainienne et au mouvement de libération. Le deuxième fut son mari, Dmytro Kurylo, qui servit comme officier supérieur dans l'armée de la Ré- publique populaire ukrainienne et fut membre de la mission diplomatique ukrainienne à Varsovie.

Pendant la République populaire ukrainienne, Olena a vécu à Kyiv et a rédigé un manuel de grammaire ukrainienne pour les enfants. À la même époque, la linguiste a commencé à travailler à l'élaboration d'une terminologie ukrainienne. En 1918, elle a publié un Petit dictionnaire russo-ukrainien de terminologie médicale. Olena était également collaboratrice de la Commission folklorique et ethnographique, membre de la Commission d'histoire locale et de la Commission d'histoire de la chanson de l'Académie des sciences de l'Ukraine, membre de la Commission dialectologique de l'Académie des sciences de l'Ukraine.

Elle a participé à des expéditions dans les régions de Tchernihiv et de Poltava pour y recueillir les chants funèbres, les chansons, les contes et les légendes ukrainiennes.

Au début des années 1930, une campagne de persécution des linguistes ukrainiens a commencé et ses travaux ont été interrompus. Après 1932, aucun de ses travaux n'a été publié. Le mari d'Olena a été envoyé en exil et elle a été condamnée à huit ans de camp. Il existe des mentions indiquant qu'Olena aurait réussi à rester en vie et à sortir du camp le 5 octobre 1946. Mais les informations sur sa vie s'arrêtent là.

Double oppression

Nous savons peu de chose sur les femmes scientifiques ukrainiennes, car elles étaient victimes d'une double oppression : l'URSS et le patriarcat. Les Ukrainiennes talentueuses ont été réprimées, persécutées et leurs travaux interdits. Celles qui ont réussi à se faire une place dans le monde scientifique à l'époque de l'URSS devaient en plus s'occuper de leurs tâches ménagères, de leur mari et de leurs enfants. Qu'est-ce qui a changé depuis l'époque de l'URSS et quelle est la situation actuelle des femmes scientifiques ukrainiennes ?

Selon les données de l'Institut de statistique de l'Unesco, les femmes représentent 47% des scientifiques en Ukraine. Elles sont représentées à égalité avec les hommes dans les sciences naturelles et agricoles, la construction mécanique, la médecine et les technologies. Cependant, les stéréotypes sociaux à l'égard des femmes et le manque de financement empêchent encore les femmes scientifiques ukrainiennes de réaliser leur potentiel. Voici comment Elena Vaneeva, mathématicienne et docteure en sciences physiques et mathématiques, explique cette situation :

J'ai été confrontée à cette situation lorsque je me suis inscrite en doctorat. Ils ont appelé le directeur de mon mémoire pour qu'il donne son avis sur moi. Et il a répondu : « Je ne sais pas, vous pouvez la prendre ou non. Mais je pense qu'elle n'écrit pas tout elle-même, c'est un camarade de classe qui lui donne les réponses ».

Natalia Atamas, candidate en sciences biologiques et vulgarisatrice scientifique, partage également son expérience des stéréotypes :

La saison des expéditions commence en avril, quand l'eau des rivières est encore froide. Qu'est-ce que j'entends ? « Ma fille, comment tu peux te baigner dans l'eau froide, tu vas accoucher ! »

Les femmes scientifiques ukrainiennes ont brisé le « plafond de verre » et démystifient les stéréotypes sur les femmes. Après tout, nous avons une forte tradition de pensée scientifique, créée et développée par les femmes au même titre que les hommes. Comme c'était le cas autrefois. Comme c'est le cas aujourd'hui.

Yaryna Dehtiar
Yarina Dehtiar est membre de l'Atelier féministe.
Publié dans : Soutien à l'Ukraine résistante. N° 39-40 – 1er juillet 2025
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/06/30/soutien-a-lukraine-resistante-n-39-40-1er-juillet-2025/
https://www.syllepse.net/syllepse_images/soutien-a—lukraine-re–sistante–n-deg-39-40-40_compressed.pdf

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Ne leur fermons pas la porte

16 septembre 2025, par Fondation des Femmes — , ,
Enquête sur l'impact des restrictions budgétaires sur l'accompagnement des femmes victimes de violences Tiré de Entre les lignes et les mots Des structures en détresse, (…)

Enquête sur l'impact des restrictions budgétaires sur l'accompagnement des femmes victimes de violences

Tiré de Entre les lignes et les mots

Des structures en détresse, des femmes en danger.

Il ressort de notre enquête auprès du secteur associatif féministe, que l'année 2025 semble marquer la fin de la période de soutien à la lutte contre les violences conjugales qu'avait initiée le Grenelle et qui avait eu des effets positifs sur les chiffres des féminicides. Plus de 70% des associations déclarent aujourd'hui que leur santé financière est dégradée, majoritairement à cause des baisses de subventions. Il est à prévoir un réel impact pour les femmes particulièrement en milieu rural et sur les actions de prévention si rien n'est fait pour corriger ces baisses, ainsi que sur les équipes des associations, déjà épuisées.

Enquête sur 148 associations du secteur féministe, dont 122 associations accompagnant du public

Depuis le début de 2025, les alertes se multiplient

La Fondation des Femmes, qui redistribue les dons qu'elle reçoit depuis bientôt 10 ans, est en lien constant avec le tissu associatif féministe, en particulier en charge de la lutte contre les violences faites aux femmes.
Ce sont 14 millions d'euros qu'elle a pu attribuer à des centaines d'associations, et qui lui ont permis d'être le témoin privilégié de leurs difficultés récurrentes à trouver les moyens nécessaires à leurs actions.

La Fondation des Femmes évalue régulièrement les besoins du secteur et les efforts réalisés par les pouvoirs publics pour répondre aux défis engendrés par les violences masculines.

Le rapport « Où est l'argent contre les violences faites aux femmes » évaluait en 2023 les besoins réels entre 2,6 et 5,4 milliards d'euros par an, quand l'État y consacrait 184 millions, soit, 0,04% de son budget.

Face à cela, la grande précarité des associations de terrain venant en aide aux femmes n'est pas nouvelle. Elle est même à l'origine de la création de la Fondation des Femmes en 2016. Mais la période actuelle est marquée par un contexte budgétaire particulièrement dégradé, sans précédent depuis 15 ans. La Fondation des Femmes a été alertée à de nombreuses reprises depuis le début de l'année 2025 par les associations – qu'elles soient locales ou de grands réseaux nationaux – sur l'impact délétère de ce contexte à travers de nombreuses baisses de financements de la part des pouvoirs publics locaux et nationaux.

Devant la gravité et la récurrence des retours, la Fondation des Femmes a d'abord alerté sur la situation aux côtés de plus de 100 associations dans une tribune « Non aux coupes budgétaires qui mettent les femmes en danger ! » dans la Tribune du dimanche le 6 juin 2025, doublée d'une pétition. Elle a aussi décidé de conduire une enquête auprès de son réseau pour collecter des données et documenter les coupes budgétaires, ainsi que leur impact sur l'accueil des femmes dans les territoires.

Cette enquête a été rédigée par la Fondation des Femmes et administrée via un questionnaire transmis aux associations spécialisées dans l'égalité femmes-hommes et la lutte contre les violences faites aux femmes faisant partie de la base de données de la Fondation des Femmes, soit 1 065 associations entre le 17 juin et le 2 juillet. Au total, près de 148 associations ont répondu au questionnaire dont 122 ont des missions d'accompagnement des publics.

Cet échantillon est représentatif de l'accompagnement des femmes par les associations féministes spécialisées en France et de leur répartition des sur le territoire. Toutefois les chiffres et pourcentages communiqués se limitent à ces associations répondantes, et ne peuvent être simplement extrapolés à l'ensemble des associations féministes françaises sans risquer des biais. La méthodologie et les caractéristiques de l'échantillon sont détaillées à la fin de l'enquête.

L'état consacre 184 millions d'euros à la lutte contre les violences faites aux femmes, soit 0,04% de son budget.

Télécharger le rapport : FDF-Rapport-Enquete-12pages-WEB3

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Violences sexuelles liées à la guerre : l’ONU dénonce une forte hausse et ajoute le Hamas à sa liste noire

16 septembre 2025, par news.un.org — ,
Ils sont plus de 4 600 survivants dans le monde – femmes, hommes, enfants – à avoir subi des violences sexuelles à des fins guerrières en 2024. Une augmentation de 25% par (…)

Ils sont plus de 4 600 survivants dans le monde – femmes, hommes, enfants – à avoir subi des violences sexuelles à des fins guerrières en 2024. Une augmentation de 25% par rapport à l'année précédente, selon un rapport de l'ONU publié jeudi, qui cite pour la première fois le Hamas parmi les auteurs de ces crimes.

La République centrafricaine, la République démocratique du Congo, Haïti, la Somalie et le Soudan du Sud figurent en tête des 21 États pour lesquels l'ONU dispose d'informations vérifiées. Les personnes touchées ont entre un et 75 ans et sont issues de toutes les catégories sociales, y compris des minorités ethniques ou sexuelles et des personnes handicapées. Plus de neuf survivants sur dix sont des femmes.

Des violences d'une extrême brutalité

Arme de guerre, instrument de torture, outil de répression politique ou de domination territoriale, les agressions sexuelles décrites dans le rapport sont souvent accompagnées de violences physiques graves, allant jusqu'aux exécutions sommaires après le viol.

Dans de nombreux cas, les enfants nés de ces crimes vivent, avec leurs mères, dans la stigmatisation et l'exclusion sociale. Une tendance marquante relevée dans le rapport concerne les violences sexuelles commises dans les lieux de détention – officiels ou clandestins. Utilisées pour humilier ou extorquer des informations, ces dernières sont en augmentation et visent principalement des hommes et des garçons.

La prolifération des armes légères, les déplacements massifs et l'insécurité alimentaire accroissent les risques. Des groupes armés recourent au viol pour consolider leur contrôle sur des territoires, exploiter des ressources ou imposer une idéologie. La traite à des fins d'esclavage sexuel, y compris par des groupes terroristes visés par des sanctions de l'ONU, est également une réalité.

Des soins vitaux hors de portée

Malgré l'augmentation des besoins, l'accès à l'aide reste limité, voire bloqué. « L'ampleur inédite de la destruction des établissements de santé, ainsi que les attaques, le harcèlement et les menaces visant les prestataires sur le terrain, ont gravement entravé l'accès à une assistance vitale pour les survivantes dans les zones de conflit », constate Pramila Patten, la Représentante spéciale chargée des violences sexuelles commises en période de conflit, dans un communiqué de presse accompagnant la publication du rapport. « Les services sont le moins disponibles précisément au moment où les survivants en ont le plus besoin ».

Après un viol, les survivantes doivent recevoir des soins médicaux dans un délai de 72 heures pour prévenir certaines infections, traiter les blessures ou éviter la transmission du VIH. Mais la plupart d'entre elles n'ont malheureusement pas accès à de telles interventions, qui figurent parmi les moins financées dans les plans de réponse humanitaire.

Le document appelle à renforcer le Fonds commun pluri-partenaire de l'ONU et à déployer davantage de conseillers pour la protection des femmes.

Sanctionner les responsables

Ce seizième rapport annuel fournit une liste de 63 acteurs étatiques et non étatiques soupçonnés de violences sexuelles dans des conflits figurant à l'ordre du jour du Conseil de sécurité. L'ONU recommande à ce dernier de recourir davantage à des sanctions ciblées contre les auteurs récurrents.

C'est déjà le cas pour certains groupes terroristes, notamment Daech et Al-Qaida, qui peuvent faire l'objet de sanctions spécifiques pour des violences sexuelles et sexistes.'

Le Hamas épinglé Israël et la Russie sur la sellette

De nouveaux acteurs font leur entrée dans la liste : le groupe RED-Tabara, une faction armée burundaise active dans l'est de la République démocratique du Congo et impliquée dans un viol de masse en 2024 ; l'Agence de dissuasion pour la lutte contre le crime organisé et le terrorisme (DACOT) et le Département de lutte contre la migration illégale (DCIM), deux entités gouvernementales libyennes accusées de violences sexuelles en détention ; et, de manière notable, le Hamas, pour des faits survenus en Israël lors de l'attaque du 7 octobre 2023 et à l'encontre des otages retenus depuis par le groupe à Gaza.

« Il existe des motifs raisonnables de penser que certains otages emmenés à Gaza ont subi diverses formes de violences sexuelles durant leur captivité, ainsi que des preuves claires et convaincantes que de telles violences ont également eu lieu lors des attaques du 7 octobre 2023, dans au moins six localités », note le communiqué de presse.

Une annexe préliminaire prévient aussi certaines forces armées – israéliennes et russes – d'une possible inscription dans le prochain rapport, en raison de soupçons de violences sexuelles commises en détention.

Devoir envers les survivantes

Le Secrétaire général de l'ONU, qui commandite chaque année le rapport, exhorte dans ce dernier toutes les parties à mettre en place des mesures précises : ordres formels interdisant les crimes sexuels en temps de guerre, poursuites judiciaires et accès sans entrave aux équipes de l'ONU.

Et Pramila Patten d'ajouter : « Nous devons aux survivants bien plus que notre solidarité. Nous leur devons une vie dans la dignité, et des actions efficaces et décisives pour prévenir et éradiquer ces crimes ».

https://news.un.org/fr/story/2025/08/1157294

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Des « cas horribles » de violence sexiste dans les conflits en RDC, au Soudan, en Israël et à Gaza

Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/12/des-cas-horribles-de-violence-sexiste-dans-les-conflits-en-rdc-au-soudan-en-israel

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/12/des-cas-horribles-de-violence-sexiste-dans-les-conflits-en-rdc-au-soudan-en-israel-et-a-gaza/?jetpack_skip_subscription_popup

Alors que les conflits se multiplient et s'étendent à travers le monde, la violence à l'égard des femmes et des filles dans les situations de conflit, d'après-conflit et humanitaires est en augmentation, a dénoncé mardi le chef des droits de l'homme de l'ONU.

Lors d'un panel organisé en marge de la 59e session du Conseil des droits de l'homme, le Haut-Commissaire a indiqué que ces dernières années, son Bureau et des commissions d'enquête du Conseil ont documenté des milliers de cas horribles de violence sexiste, notamment en République démocratique du Congo (RDC), au Myanmar, en Israël et dans les territoires palestiniens occupés, y compris Gaza et la Cisjordanie, ainsi qu'en Ukraine.

« La violence sexuelle liée au conflit est un crime qui peut et doit être prévenu et puni. »

En Haïti, les femmes et les filles sont de plus en plus souvent victimes de violences sexuelles, y compris d'esclavage sexuel. « Un décret récent établissant deux unités judiciaires spécialisées, soutenues par mon Bureau, marque un progrès décisif dans la lutte contre l'impunité pour les violences sexuelles dans le pays », a déclaré dans un message vidéo, Volker Türk.

Viol collectif lié au conflit omniprésent au Soudan

Au Soudan, « le viol collectif et d'autres formes de violence sexuelle » liés au conflit sont omniprésents et, dans l'ouest du Darfour et dans d'autres régions, ils sont même utilisés comme « arme de guerre lors d'attaques à motivation ethnique ».

« C'est abominable. Les combattants sont encouragés à victimiser les femmes, souvent en tant qu'arme de guerre délibérée, pour terroriser les communautés et les forcer à fuir, et pour faire taire les voix des femmes qui s'élèvent contre l'incitation à la guerre et cherchent à construire la paix », a fustigé M. Türk.

Or malgré ce sombre tableau, la plupart des auteurs de violences sexistes continuent « de s'en tirer à bon compte, y compris des hommes directement responsables d'agressions sexuelles massives et brutales qui devraient choquer la conscience de tout être humain ».

Or le Bureau des droits de l'homme de l'ONU estime que les récentes coupes dans les budgets de l'aide mondiale limitent considérablement le travail des groupes de femmes. « Nombre de ces groupes sont des partenaires proches de mon bureau, qui s'efforce de soutenir les survivants de la République centrafricaine, de la Colombie, de la RDC, du Soudan du Sud et d'ailleurs », a ajouté M. Türk, relevant que « l'absence de soutien psychosocial laisse les jeunes filles et les femmes seules, exclues et traumatisées ».

Cruauté inimaginable

De son côté, la Représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit s'est inquiétée de l'aggravation des violences sexuelles liées aux conflits dans le monde.

Selon Pramila Patten, la militarisation croissante créée les conditions « d'une cruauté inimaginable et implacable ». Le viol collectif, l'esclavage sexuel et d'autres formes brutales de violence sexuelle sont ainsi utilisés comme tactiques de guerre, de torture et de terrorisme, pour soumettre et déplacer les populations.

La Représentante spéciale en a d'ailleurs profité pour présenter le rapport annuel 2024 du Secrétaire général sur les violences sexuelles liées aux conflits, qu'il présentera en août prochain au Conseil de sécurité. Le document fait état de plus de 4 500 cas dans 21 pays, les femmes et les filles représentant plus de 90% des victimes. Si le rapport fait état de la gravité et de la brutalité des incidents vérifiés, il ne prétend pas refléter l'ampleur ou la prévalence mondiale de ce crime chroniquement sous-déclaré et historiquement caché.

Des réseaux de trafiquants

« Nous savons que pour chaque femme qui se manifeste, beaucoup d'autres sont réduites au silence par peur des représailles et en raison de l'insuffisance des services. En outre, la stigmatisation, enracinée dans des normes sociales néfastes, entraîne l'exclusion socio-économique et l'appauvrissement des survivantes », a affirmé Mme Patten.

D'une manière générale, le rapport met en lumière la vulnérabilité des déplacées, des réfugiées et migrantes, qui continuent d'être confrontées à des risques accrus de violence sexuelle, notamment « d'enlèvement et d'esclavage sexuel, dans les situations de conflit, telles que le Burkina Faso, la RDC, Haïti, la Libye, la Somalie et le Soudan ».

Au Myanmar, en Ukraine, au Soudan et ailleurs, des femmes et des filles fuyant pour leur sécurité sont devenues « la proie de réseaux de trafiquants et de criminels sans scrupules, pour qui le déplacement forcé de civils n'est pas une tragédie, mais une occasion d'exploitation ».

Avoir des préservatifs pour chercher de la nourriture

« Dans l'est de la RDC, des femmes ont rapporté qu'elles se déplaçaient avec des préservatifs lorsqu'elles cherchaient de la nourriture ou ramassaient du bois et de l'eau. Ces femmes sont confrontées à un choix inacceptable entre la subsistance économique et la violence sexuelle, entre leurs moyens de subsistance et leur vie », a déclaré Mme Patten, soulignant que « la violence sexuelle reste une caractéristique persistante de l'économie politique de la guerre ».

Une façon de rappeler que le viol n'est pas « une conséquence inévitable de la guerre », mais qu'il peut être évité grâce à une approche concertée et stratégique.

« Nous devons rassurer les populations à risque en leur montrant qu'elles ne sont pas oubliées et que le droit international n'est pas une promesse vide de sens. À l'heure du retour en arrière et de la régression, l'incapacité à maintenir les progrès accomplis ne ferait que trahir les survivants et enhardir les auteurs de ces actes », a conclu la Représentante spéciale chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit.

https://news.un.org/fr/story/2025/06/1156716

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Comment agir le 21 septembre pour promouvoir la paix ?

16 septembre 2025, par Michel Gourd — ,
Peut-on aider à réaliser les objectifs de la journée internationale de la paix qui demande un cessez-le-feu dans les zones de combat du monde entier et une résolution pacifique (…)

Peut-on aider à réaliser les objectifs de la journée internationale de la paix qui demande un cessez-le-feu dans les zones de combat du monde entier et une résolution pacifique des conflits ?

L'idéal de la paix qui a dominé sur la scène internationale pendant la deuxième moitié du XXe siècle est de moins en moins en vogue. À l'heure que résonnera le 21 septembre à New York la Cloche de la paix sur laquelle est inscrit « Longue vie à la paix dans le monde » et qui a été fabriquée à partir de pièces de monnaie données par des enfants de partout sur la planète, que peut-on attendre de cette journée internationale de la paix qui a comme thème cette année : agissons pour un monde pacifique ?

Quels sont les dangers ?

L'Europe vit depuis février 2022 avec un ennemi décomplexé qui a décidé de délaisser la coexistence pacifique et de consolider une économie de guerre qui menace la paix sur le continent. Le conflit le plus grave en Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale a fait des dizaines de milliers de morts, entrainer le déplacement à l'étranger de 6 à 7 millions d'Ukrainiens et aucun arrêt des combats est en vue. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, affirmait le 12 septembre que les négociations de paix avec l'Ukraine étaient en pause. Selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, l'objectif de Poutine est toujours d'occuper toute l'Ukraine et il a appelé les Occidentaux à faire pression sur la Chine, proche du Kremlin, pour qu'elle use de son influence pour mettre fin à la guerre. « Nous n'avons jamais été aussi proches d'une guerre ouverte depuis la Seconde Guerre mondiale », a récemment affirmé le premier ministre polonais Donald Tusk.

Le plus complexe danger pour la paix dans le monde est actuellement à Gaza. Tout pointe vers encore plus de violence avant l'atteinte d'une possible cessation des hostilités et une paix encore très mal définit qui risque dans la plupart des hypothèses d'être injuste.

La paix est aussi menacée par la Chine qui n'exclut pas le recours à la force pour prendre le contrôle de Taïwan. Elle a accru ces dernières années sa pression économique et militaire sur le régime démocratique dont l'armée doit faire face à une présence grandissante d'avions militaires chinois, de navires et de drones.

Autre danger, le meurtre de Charlie Kirk aux États-Unis pourrait mener à d'importantes violences cette année. L'assassinat de l'ultraconservateur dans un campus de l'Utah a touché directement les divisions politiques des États-Unis. Bien qu'en 2020, l'extrême droite reprochait à la gauche d'utiliser la mort d'un Afro-Américain de 46 ans, George Floyd, asphyxié par un policier blanc, pour dénoncer les violences policières, cinq ans plus tard, elle s'identifie maintenant à la victime, une situation préoccupante qui pourrait dégénérer rapidement.

Comprendre la paix

Faire la paix est un processus qui permet d'éliminer ce qui cause les conflits. La paix est d'abord un état d'esprit et une volonté animant les communautés humaines. Elle n'est pas seulement le silence des armes et la fin des hostilités. Pour faire la paix, il faut savoir ce qui mène à faire la guerre.

Un processus de paix peut impliquer une mobilisation des populations pour convaincre l'opinion publique et reposée sur les nouvelles technologies numériques ou des influenceurs pouvant convaincre des millions de personnes. Il peut cependant être déjoué par des puissances diffusant de fausses informations et pratiquant une désinformation systématique.

Un bon processus de paix est essentiel parce qu'il encourage l'empathie envers autrui et le respect des différences culturelles. Il prévient les conflits en favorisant le bien-être des individus et la réduction des tensions qui mènent à la violence.

La vie politique internationale s'est accélérée avec la circulation rapide des informations. La paix moderne se fonde davantage sur le collectif que l'ancienne. En ce sens, l'assemblée générale des Nations unies permet aux chefs d'État de défendre leur vision des conflits, peut assembler des troupes et des moyens pour la résolution des conflits partout sur la planète. Pour faire en sorte que les actions en faveur de la paix résonnent plus fort que les mots, le monde a plus que jamais besoin de la solidarité.

Quoi faire ?

Les objectifs de la Journée internationale de la paix sont multiples, mais elle vise avant tout à encourager la non-violence et la résolution pacifique des conflits. Elle met également en avant l'importance du respect des droits humains, du dialogue et de la tolérance. La coexistence peut être considérée comme le cœur de la paix moderne. Il est maintenant possible de réagir rapidement à des événements s'étant produits de l'autre côté de la planète.

Il existe de nombreuses manières d'agir. Un concert gratuit pour la paix, Live Peace, sera organisé le 21 septembre à Berlin et Hambourg en Allemagne. L'objectif est de réunir de nombreux citoyens à travers le monde, pour demander la paix par la musique.

En réaction à la guerre en Ukraine, le Japon vient de renforcer ses sanctions contre la Russie, abaissant le plafond de prix du pétrole russe, gelant les avoirs de 51 organisations et de 14 dirigeants d'entreprises prorusses. Ce pays abaissera aussi le plafond instauré en 2022 par le G7 du prix du pétrole russe de 60 à 47,60 $ le baril.

La résistance occidentale à la menace russe passe actuellement par l'axe Paris-Londres-Berlin qui n'a jamais été aussi important pour la sécurité de l'Europe et mérite d'être renforcé. Sans la « coalition de volontaires », l'Ukraine serait condamnée à une négociation avec Moscou en position de faiblesse.

Aux États-Unis, les dirigeants pourraient s'efforcer de trouver un processus menant à une paix qui permettrait de montrer leurs valeurs communes. Dans l'actuel ordre mondial bouleversé, s'intéresser à la journée internationale de la paix pourrait montrer comment elle est essentielle.

Michel Gourd

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Dissiper le mythe multipolaire

16 septembre 2025, par Patrick Bond — ,
Si l'empire politique libéral occidental a été déshonoré au-delà de toute réparation par le génocide en Palestine et que le projet néolibéral ne peut pas être récupéré (malgré (…)

Si l'empire politique libéral occidental a été déshonoré au-delà de toute réparation par le génocide en Palestine et que le projet néolibéral ne peut pas être récupéré (malgré les revendications de réduction des inégalités, de sécurité alimentaire ou d'« action climatique », comme proposé pour le sommet du G20 de Johannesburg en novembre) — que se passe-t-il ensuite ?

9 mai 2025 | tiré de Europe solidaire sans frontières

Les attentes ont récemment augmenté pour un « multipolarisme » revitalisé, en partie parce que le bloc BRICS (Brésil-Russie-Inde-Chine-Afrique du Sud) continue de croître en termes de population, de PIB et de gravité géopolitique, ayant ajouté de nouveaux membres — l'Égypte, l'Éthiopie, l'Iran et les Émirats arabes unis — lors du Sommet de Johannesburg en 2023. L'Arabie saoudite est souvent également incluse comme membre imminent, tandis que l'Indonésie a rejoint le bloc plus tôt cette année. Il y a aussi dix nouveaux « partenaires » avec un statut d'observateur : la Biélorussie, la Bolivie, Cuba, le Kazakhstan, la Malaisie, le Nigeria, la Thaïlande, l'Ouganda, l'Ouzbékistan et le Vietnam. Ils présentent une grande variété de persuasions politiques et l'un d'eux, la Bolivie, vient de prendre un virage prononcé vers la droite (bien que, contrairement à l'Argentine en 2023, cela pourrait ne pas l'empêcher de conserver un alignement BRICS).

Le sommet de juillet 2025 du bloc a été organisé à Rio de Janeiro par le président brésilien de centre-gauche (et dirigeant du Parti des travailleurs) Luiz Inácio Lula da Silva. Malgré l'échec largement anticipé d'aborder la gamme de questions qu'un multipolariste sérieux insisterait à traiter à Rio, les semaines suivantes ont ébranlé les certitudes géopolitiques et donné aux BRICS une nouvelle aura. Le dictateur russe Vladimir Poutine et Trump se sont rencontrés en Alaska le 15 août sans qu'aucun changement ne résulte dans la guerre d'Ukraine, à l'exception des bombardements plus intensifs de civils par Moscou, laissant le dirigeant américain « très déçu ». Mais à cause des retombées de l'imposition de nouveaux tarifs douaniers américains en août — en particulier contre le Brésil et l'Inde (le deuxième principal client pétrolier de Poutine) — la colère a gonflé et Deutsche Welle a correctement demandé : « Les BRICS vont-ils prospérer sous la surveillance de Trump ? »

Le rassemblement de l'Organisation de coopération de Shanghai, traditionnellement orientée vers la sécurité, à Tianjin du 31 août au 1er septembre a inclus le rôle de haut niveau de Poutine et au moins un rapprochement temporaire entre les dirigeants indien et chinois souvent querelleurs Narendra Modi et Xi Jinping. Ce dernier co-organisera les deux prochains sommets BRICS, respectivement. Mais entre les deux au cours de la dernière décennie, des tensions durables ont augmenté à partir de conflits frontaliers — en particulier sur le territoire himalayen, par exemple les impacts négatifs anticipés de la construction chinoise du plus grand barrage du monde là-bas — plus les liens étroits de Pékin avec les ennemis de Delhi au Pakistan. En 2020, après que des dizaines de soldats soient morts dans des combats de montagne, l'Inde a imposé des sanctions sur la technologie chinoise et l'investissement direct étranger, et a même interdit les vols aériens directs — qui peuvent maintenant être assouplis.

Le 8 septembre, lors d'une réunion d'urgence en ligne appelée par Lula pour discuter du commerce, les dirigeants des BRICS seront mis à un test encore plus sérieux : face aux politiques tarifaires chaotiques américaines — par exemple très élevées contre le Brésil, l'Inde, la Chine et l'Afrique du Sud, mais seulement 10 pour cent contre les EAU et l'Arabie saoudite — peuvent-ils transcender leurs négociations bilatérales isolées et individualistes avec Washington, et enfin travailler collectivement ?

Cela peut être impossible, car après tout, des dizaines de dirigeants nationaux « nous appelaient, me léchaient le cul », comme Trump s'est vanté en avril, peu après sa première série d'augmentations tarifaires irrationnelles du « Jour de la Libération ». Parmi les membres et partenaires BRICS, seul le Vietnam a depuis réussi à conclure un accord commercial (les autres sont la Corée du Sud, le Royaume-Uni et l'Union européenne). Lula a qualifié les manœuvres politiques de Trump de « chantage inacceptable ».

Pourtant, le pessimisme concernant une révolte multipolaire contre les politricks [1] commerciales américaines reste approprié. Comme plusieurs sources de Brasilia ont dit à Bloomberg le 1er septembre, les BRICS sont encore susceptibles de manquer de résistance systématique : « Lula ne veut pas que la réunion se transforme en sommet anti-américain », même si Trump a imposé un tarif de 50 pour cent sur les exportations brésiliennes en représailles pour la poursuite par son gouvernement du prédécesseur Jair Bolsonaro suite à une tentative de coup d'État ratée en janvier 2023.

Mythes multipolaires

Néanmoins, certains de la gauche internationale croient qu'il y a maintenant un potentiel beaucoup plus grand pour que les BRICS génèrent de nouvelles relations de pouvoir basées sur le respect mutuel et un terrain de jeu économique mondial équitable. Ils souligneraient comment le mot « paix » est apparu 41 fois dans la Déclaration des dirigeants de Rio. Mais pour rendre ce cas plausible, le mouvement multipolaire aurait besoin de victoires claires contre l'hégémonie destructrice des intérêts impériaux occidentaux, y compris l'Organisation mondiale du commerce (OMC) néolibérale, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Ces intérêts sont basés sur l'agenda d'expansion des entreprises — en particulier les financiers, les marchands, les capitalistes du Big Data, Big Pharma et les industries extractives — qui ont longtemps dominé les politiques de la plupart des institutions multilatérales occidentales.

Pourtant dans le contexte actuel, la prétendue réforme des Institutions de Bretton Woods est maintenant passée en marche arrière. La dirigeante de l'OMC Ngozi Okonjo-Iweala admet qu'en partie à cause de l'affaiblissement de son institution par Trump (datant de 2019), « le système commercial mondial connaît aujourd'hui ses pires perturbations depuis la Seconde Guerre mondiale. La coopération multilatérale elle-même est remise en question... Les économistes de l'OMC ont réduit les attentes de croissance du volume du commerce de marchandises de près de trois points de pourcentage et s'attendent maintenant à une contraction de 0,2 pour cent en 2025. »

Il est donc facile de glisser sur une pente glissante, de ce qui peut être appelé « battage médiatique » ou « espoir » concernant le multipolarisme BRICS sauvant le multilatéralisme, vers un sentiment d'« impuissance » une fois que les limitations du bloc sont révélées. Les réformes institutionnelles multilatérales du bloc BRICS ont échoué malgré l'investissement de sommes énormes dans le FMI. La Nouvelle banque de développement extrêmement conservatrice et gangrenée par la corruption prête encore 75 pour cent en dollars américains même pour des projets de développement de besoins de base sans exigences d'importation.

Les économies sous-impériales sont centrales aux chaînes de valeur mondiales contemporaines, effectuant une grande partie de l'extraction et du traitement des matières premières fournies par les pays plus pauvres.

En contraste, les critiques de la gauche indépendante sont traditionnellement beaucoup plus dubitatifs quant à la multipolarité. Une raison est leur ancrage analytique implicite dans une théorie plus large du « sous-impérialisme », qui situe les économies BRICS non pas contre mais à l'intérieur du capitalisme mondial. Les critiques s'allient plutôt avec les opposants locaux progressistes des régimes BRICS, en particulier contre leurs classes dirigeantes et leurs grandes entreprises. Le résultat peut être une version « anti-polaire » (ou au minimum « non-polaire ») de l'internationalisme, en opposition explicite à la fois à l'unipolarité impérialiste et à la multipolarité sous-impérialiste.

Pourtant, la proéminence des BRICS est amplifiée par la haine mal informée de Trump à leur égard (dans laquelle en janvier il a faussement inclus l'Espagne), sa peur irrationnelle souvent répétée de leur potentiel de « dé-dollarisation » (peu importe à quelle fréquence cet agenda est nié, même par la principale victime des sanctions américaines Poutine), et sa destruction auto-dommageable de larges aspects de la gouvernance multilatérale et du soft power américain (comme la bureaucratie d'aide annuelle de 64 milliards de dollars [2]).

Situer les intérêts des élites BRICS

Du point de vue de la gauche indépendante, il apparaît que le bloc BRICS a dégénéré en un réseau de puissances sous-impériales à croissance rapide mais souvent chancelantes qui ont généralement servi les intérêts du capital international et ont principalement obéi — et en effet légitimé — les institutions multilatérales néolibérales. Ceci est particulièrement vrai dans les domaines du commerce international, de l'investissement, de la finance et de la gestion climatique.

À quelques exceptions près, l'objectif des BRICS n'est pas d'abolir ou de changer radicalement les mécanismes capitalistes internationaux — commerce, dette, investissement et main-d'œuvre migrante — autant qu'il s'agit de réduire la domination américaine et plus généralement occidentale des processus. Mais contre Trump, les BRICS ont jusqu'à présent été divisés et conquis, et dans le cas de l'Afrique du Sud, si obséquieusement même lors d'une réunion humiliante au Bureau ovale le 21 mai qu'une partie de golf avec ce tricheur notoire reste une priorité élevée dans l'agenda du président Cyril Ramaphosa. Se prosternant, il a offert sans succès à Trump une visite d'État officielle fin novembre pour l'attirer au sommet du G20 de Johannesburg. Pour 2026, Trump est programmé pour organiser le G20 sur son propre terrain de golf de Miami.

Pleinement conscients de l'impératif géopolitique de s'opposer à l'impérialisme occidental, de nombreux activistes engagés dans des luttes sociales non-polaires se trouvent souvent opposés aux deux blocs majeurs au sein du G20 : le G7 et les BRICS. Les activistes demandent plutôt régulièrement les types de politiques et pratiques économiques, sociales et environnementalement justes associées aux valeurs de gauche libératrices, post-capitalistes, antiracistes, féministes et écologiquement saines qui tendent à être soit ignorées soit réprimées dans le G7 et les BRICS. Les voix critiques concernant les classes dirigeantes BRICS individuelles ainsi que le bloc dans son ensemble sont basées sur un large éventail de griefs. Ceux-ci sont exprimés dans les contre-sommets périodiques « BRICS du peuple » ou « BRICS d'en bas », ou les protestations « Briser les BRICS » de 2018 et 2023 à Johannesburg, et à venir, le Sommet du peuple 2025 « Nous les 99 pour cent ».

La critique conceptuelle de la gauche indépendante

Quant à une préoccupation plus générale concernant le capitalisme BRICS, en plus de la critique de la création massive de surcapacité de la Chine — c'est-à-dire ce que Karl Marx considérait comme la contradiction centrale du capitalisme, à savoir la « suraccumulation », et son déplacement destructeur — les rôles des entreprises BRICS dans les circuits extractifs et productifs du capital sont souvent les plus néocoloniaux et exploiteurs.

Ceci est vrai non seulement en termes d'appropriation de plus-value, mais aussi lorsque les entreprises BRICS s'engagent dans l'extraction de ce que Marx appelait le « don gratuit de la nature » au capital — en particulier les ressources minérales et de combustibles fossiles non renouvelables dans les pays les plus pauvres — et tirent parti de la « super-exploitation » du travail : payer le travailleur en dessous des coûts de sa reproduction à vie. Il y a ainsi trois groupes de BRICS :

ceux dont les entreprises comptent pour la main-d'œuvre bon marché sur les taux de pauvreté très élevés — pour simplifier, en utilisant une mesure de 5,50 dollars/personne/jour — qui caractérisent l'Inde (plus de 80 pour cent de pauvreté), l'Indonésie (70 pour cent), l'Afrique du Sud (66 pour cent), l'Égypte (58 pour cent) et l'Éthiopie (50 pour cent) ; les économies où l'accumulation de capital n'a pas été tout à fait aussi dépendante des travailleurs les moins chers du monde — comme le Brésil après que Lula soit arrivé au pouvoir pour la première fois et ait doublé le salaire minimum (27 pour cent de pauvreté), l'Iran (22 pour cent) et la Chine (17 pour cent, bien que le système de travail migrant hukou [3] affecte encore un quart de la main-d'œuvre) ; et ceux qui ont stimulé leurs économies grâce aux stimulants artificiels des combustibles fossiles et militaires, à savoir la Russie (4 pour cent de pauvreté) et les EAU (dont la main-d'œuvre ultra-bon marché est presque entièrement immigrée, comme celle de l'Arabie saoudite).

Basé en partie sur son observation des processus super-exploiteurs du Brésil et en partie sur le rôle que certaines économies ont joué en tant qu'agents régionaux de l'impérialisme américain, l'intellectuel marxiste Ruy Mauro Marini a introduit le concept de sous-impérialisme en 1965. En exil au Chili et au Mexique, il a travaillé avec des camarades intellectuels-activistes Andre Gunder Frank, Vania Bambirra, Theotonio dos Santos, Samir Amin et Immanuel Wallerstein pour établir une approche marxiste de la théorie de la dépendance et des systèmes mondiaux.

Les États sous-impériaux tendent à souffrir de crises de suraccumulation sous des formes plus intenses, et cherchent donc souvent à exporter le capital excédentaire via l'IDE, les prêts et le commerce.

Par la suite, en 2001, David Harvey a documenté le sous-impérialisme émergeant « en Asie de l'Est et du Sud-Est alors que chaque centre de développement d'accumulation de capital cherchait des solutions spatio-temporelles systématiques pour son propre capital excédentaire en définissant des sphères territoriales d'influence ». Le terme a refait surface dans les années 2010 avec les spécialistes agraires Sam Moyo, Paris Yeros et Pravin Jha, tandis qu'Amin a utilisé le concept (à titre posthume dans sa Long Revolution) contre l'Afrique du Sud post-apartheid. Au Brésil, Ana Garcia et Miguel Borba ont contribué aux critiques académiques mais hautement politiques de la couche sous-impériale du capitalisme.

Économiquement, les puissances sous-impériales partagent généralement les caractéristiques domestiques suivantes : des niveaux élevés de concentration d'entreprises et de financiarisation, une tendance plus rapide à la sur-accumulation de capital (la contradiction interne centrale du système), une dépendance croissante à la production et au traitement de matières premières pour l'exportation (« reprimarisation »), et, poussées par la politique publique néolibérale, la super-exploitation du travail et la destruction écologique généralisée. Ceci coexiste souvent avec une structure de classe ossifiée, des niveaux élevés de répression sociale et une inégalité croissante — mais fournit parfois aussi un espace pour le type de nationalisme qui parle à gauche et marche à droite si familier aux Africains du Sud.

Au niveau mondial ou régional, les économies sous-impériales sont centrales aux chaînes de valeur mondiales contemporaines, effectuant une grande partie de l'extraction et du traitement des matières premières fournies par les pays plus pauvres ainsi que, depuis les années 2000 en Chine, la plupart de la fabrication de biens bon marché. En contraste, le cœur impérialiste continue de bénéficier de la plupart de l'extraction d'excédent des économies BRICS et plus pauvres, via les redevances pour la propriété intellectuelle et les profits pris dans les circuits financiers, marketing et de distribution du capital. Dans ce processus, les États sous-impériaux exacerbent ce qu'on appelle l'« échange écologique inégal » avec les pays plus pauvres, en particulier en Afrique : extraction non compensée de ressources naturelles non renouvelables et destruction écologique associée.

Les États sous-impériaux tendent aussi à souffrir de crises de suraccumulation sous des formes plus intenses, et cherchent donc souvent à exporter le capital excédentaire via l'IDE, les prêts et le commerce. Le « dumping » — ventes en dessous du coût — de produits est courant, afin de saper les concurrents régionaux. De nombreux BRICS s'imposent des tarifs très sévères les uns aux autres en conséquence ; par exemple, la Commission d'administration du commerce international sud-africaine imposant de nouveaux tarifs sur les importations d'acier chinois, d'écrous et boulons, de pneus et de machines à laver cette année. Politiquement, les États sous-impériaux coopèrent généralement avec le multilatéralisme impérialiste, cherchant à devenir de plus en plus incorporés dans et influents au sein des institutions multilatérales Washington-New York-Genève essentiellement non réformées et du G20.

« Réforme » multilatérale sous-impérialiste

Ces caractéristiques du sous-impérialisme contemporain fournissent un niveau de généralité qui à son tour nécessite plus de validation théorique et beaucoup plus de soutien empirique. Mais déjà, elles aident à expliquer pourquoi au lieu de suivre un agenda multipolaire contre l'Occident, les États BRICS opèrent généralement au sein du cœur de l'impérialisme.

La première réunion des chefs d'État du G20 s'est tenue en octobre 2008 à Washington. C'était un rassemblement urgent, alors que le président américain George W. Bush cherchait des alliés des marchés émergents — en particulier la Chine et l'Arabie saoudite, qui avaient les plus grandes réserves financières — pour soutenir le plus grand renflouement bancaire international du monde. Mais c'est l'Occident qui en a bénéficié. Cette réunion du G20 et un suivi à Londres six mois plus tard avaient une tâche d'urgence simple : s'assurer que les politiques extrêmes centrées sur les banques — nouvelle impression d'argent « assouplissement quantitatif », prêts à faible taux d'intérêt, laxisme réglementaire et recapitalisation du FMI — étaient coordonnées afin de renflouer les financiers occidentaux.

À l'époque, le ministre des Finances sud-africain Trevor Manuel dirigeait un « Comité sur la réforme de la gouvernance du FMI » dont le rapport recommandait de donner au FMI près de 1 billion de dollars américains de pouvoirs de financement supplémentaires, assurant non seulement la stabilité économique occidentale, mais aussi que le FMI deviendrait alors un outil plus utile pour les prêteurs BRICS qui devenaient aussi de plus en plus exposés aux pays les plus pauvres. En Afrique, cela incluait les banques sud-africaines à travers le continent, la VTB Bank corrompue de Russie au Mozambique, et les banques d'État chinoises presque partout.

Le résultat fut une décision de direction du G20 d'avril 2009 de soutenir le FMI à fond en approuvant le plan de Manuel. Les structures de classe de plus en plus financiarisées des BRICS étaient maintenant intégralement entremêlées dans les Institutions de Bretton Woods et les agences de notation de crédit de New York, laissant la plupart des BRICS comme des investisseurs beaucoup plus importants dans le FMI pendant sa collecte de fonds 2010-15 : la part de propriété et les droits de vote de la Chine ont augmenté de 37 pour cent, ceux de l'Inde de 23 pour cent, ceux du Brésil de 11 pour cent, et ceux de la Russie de 8 pour cent.

Cette augmentation de la propriété des pays BRICS s'est faite aux dépens des États plus pauvres, qui ont perdu des parts de vote. Le Nigeria et le Venezuela, par exemple, ont chacun perdu 41 pour cent de leurs parts de vote. Ainsi, via le G20 et la recapitalisation du FMI, les dirigeants BRICS ont décidé de rejoindre — et non de combattre — les Institutions de Bretton Woods et les circuits financiers occidentaux. Il vaut mieux considérer cela comme une déformation multilatérale, pas une réforme.

L'unité BRICS se reflète trop souvent dans les déclarations de sommet et les engagements multilatéraux concrets qui révèlent comment les membres et partenaires (la plupart) ne s'opposent pas, en réalité, à l'unilatéralisme du capitalisme occidental, mais le renforcent plutôt.

De même, en termes de géopolitique, la principale préoccupation est que les classes dirigeantes des puissances sous-impériales « collaborent activement avec l'expansion impérialiste, assumant dans cette expansion la position d'une nation clé », comme l'a expliqué Marini en 1965. Bien qu'il soit mort en 1997, il hocherait la tête en sachant comment tous les pays BRICS — à part l'Iran — en 2024 ont augmenté leur commerce (en particulier énergie et militaire) avec sans doute la puissance sous-impériale la plus brutale, Israël, pendant un génocide qui, ironiquement, a été dénoncé par le gouvernement sud-africain à la Cour internationale de Justice fin 2023. Néanmoins,

Les entreprises chinoises et indiennes facilitent les importations militaires vers Israël grâce à leur gestion des terminaux à conteneurs (privatisés) de Haïfa, y compris des milliers de drones chinois qui traquent les Gazaouis ;
L'Afrique du Sud, la Russie et la Chine fournissent la majeure partie du charbon soutenant le réseau israélien (maintenant que la Colombie a imposé des sanctions), avec les approvisionnements pétroliers des génocidaires venant du Brésil (9 pour cent) et des nouveaux partenaires BRICS Kazakhstan (22 pour cent) et Nigeria (9 pour cent) ;
Les entreprises brésiliennes, indiennes et sud-africaines maintiennent des relations avec la principale entreprise d'armement de Tel Aviv, Elbit, tandis que les EAU, l'Arabie saoudite et l'Égypte facilitent la défense militaire d'Israël contre l'Iran et les Palestiniens ;
Des milliers de citoyens de Russie, d'Éthiopie, d'Inde et d'Afrique du Sud servent dans les Forces de défense israéliennes, sans entrave de la réglementation mercenaire de l'État d'origine BRICS.

Assimilation et collaboration

De ces points de vue, l'unité BRICS se reflète trop souvent dans les déclarations de sommet et les engagements multilatéraux concrets qui révèlent comment les membres et partenaires (la plupart) ne s'opposent pas, en réalité, à l'unilatéralisme du capitalisme occidental, mais le renforcent plutôt. Depuis 2022, quatre pays BRICS — l'Indonésie, l'Inde, le Brésil et maintenant l'Afrique du Sud — ont organisé avec enthousiasme le club global de pays puissants qui gèrent l'impérialisme, le G20. Plutôt que de défier le statu quo impérialiste, les pays BRICS s'en remettent typiquement au G20, soulignant leurs propres responsabilités de « nation clé ».

Typique de cette collaboration était, par exemple, la Déclaration de Kazan des BRICS d'octobre 2024 : « Nous réaffirmons notre engagement à maintenir un Filet de sécurité financière mondial fort et efficace avec un FMI basé sur les quotas et adéquatement financé en son centre... Nous réaffirmons notre soutien au système commercial multilatéral basé sur les règles, ouvert, transparent, équitable, prévisible, inclusif, équitable, non discriminatoire, basé sur le consensus avec l'Organisation mondiale du commerce en son cœur. »

La Déclaration des dirigeants BRICS de Rio en juillet a poussé cet engagement encore plus loin en ajoutant un engagement monétaire généreux : « Malgré l'absence de réalignement des quotas, nous avons donné notre consentement à l'augmentation proposée des quotas sous la 16e Révision générale des quotas (GRQ) et exhortons les membres du FMI qui ne l'ont pas encore fait à donner leur consentement et à donner effet aux augmentations de quotas sous la 16e GRQ sans plus de délai. »

Ce document était particulièrement conscient de la façon dont les alliés sous-impériaux « nation clé » de l'impérialisme fonctionnent au sein du G20 : « Nous soulignons le rôle clé du G20 comme forum mondial premier pour la coopération économique internationale qui fournit une plateforme de dialogue des économies développées et émergentes sur un pied d'égalité et mutuellement bénéfique pour chercher conjointement des solutions partagées aux défis mondiaux et favoriser un monde multipolaire. »

L'héritage de Trump de l'organisation du G20 2026 et son engagement à retirer toute considération de climat mondial, santé publique, commerce international, paix et rhétorique anti-inégalité héritée de Lula et Ramaphosa aurait dû conduire ce dernier à organiser une exclusion « votez-le hors de l'île » en 2025 (comme le G8 a expulsé Poutine en 2014 après que la Russie ait envahi la Crimée).

Mais nonobstant la rhétorique multipolaire favorisant « solidarité, égalité et durabilité » — les mots à la mode G20 de Ramaphosa — l'assimilation des BRICS dans l'économie politique dominée par l'Occident et la mal-gouvernance mondiale continuera d'exhiber toutes les caractéristiques de l'alignement sous-impérial, plutôt que du défi anti-impérial. Ce sera au détriment de tous à part les élites G7 et BRICS, et renforcera donc le besoin de résistance politique anti-polaire.

Patrick Bond est basé au Centre for Social Change de l'Université de Johannesburg, partenaire du bureau Afrique australe de la Fondation Rosa Luxemburg.

P.-S.
L'article original a été publié en anglais par la Fondation Rosa Luxemburg le 9 mai 2025.
https://www.rosalux.de/en/news/id/53772/dispelling-the-multipolar-myth

Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes

[1] Jeu de mots anglais entre « politics » (politique) et « tricks » (tours/manigances)

[2] environ 59 milliards d'euros

[3] Système chinois d'enregistrement des ménages qui limite la mobilité des travailleurs ruraux vers les villes

Assez

16 septembre 2025, par Aude MH — ,
Trop longtemps, nos voix ont été étouffées, nos récits effacés, nos blessures niées. Trop longtemps, l'impunité a prospéré sur notre silence. ىفك Aujourd'hui, je refuse (…)

Trop longtemps, nos voix ont été étouffées, nos récits effacés, nos blessures niées. Trop longtemps, l'impunité a prospéré sur notre silence.

ىفك

Aujourd'hui, je refuse le silence. Je refuse l'impunité. Aujourd'hui j'accuse.

J'accuse les puissances occidentales, leurs gouvernements respectifs depuis 1948, de complicité active avec un génocide qu'elles savent organisé, savamment peaufiné et orchestré. J'accuse les puissances occidentales de financer et de légitimer ce génocide qui, jusqu'à aujourd'hui, sert leurs élites politiques et financières. J'accuse Emmanuel Macron et son annonce en août d'une reconnaissance par la France de l'État de Palestine… en septembre, de collusion assumée avec un État ouvertement raciste et colonial.

Deux questions au coupable : pourquoi pas aujourd'hui ? Pourquoi différer ce qui aurait déjà dû être ? Pourquoi remettre à demain ce qui est une évidence et une urgence sinon pour laisser aux bourreaux et à leurs complices le temps de poursuivre et achever l'extermination ?

Reconnaître plus tard, c'est déjà nier. Reconnaître sous condition c'est encore nier. Reconnaître quand les bombes pulvérisent chaque école, chaque hôpital, chaque maison c'est toujours nier. Reconnaître, cela a-t-il encore un sens quand la terre est éventrée et que le peuple a presque déjà disparu ? De sens il n'y en a que dans le cadre de cette pratique à laquelle vous et vos complices
excellez, le blanchiment moral. Il faut avouer qu'à ce jeu vous faîtes pâlir Ponce Pilate. Ajoutez donc l'insulte à l'horreur.

Aujourd'hui je mets des mots sur ce qui nous écrase.

Ce qui se joue aujourd'hui ce n'est pas seulement la tragédie palestinienne – soudanaise, congolaise, yéménite, syrienne, libanaise, birmane : c'est la réflexion d'un système plus vaste, où les proclamations de droits et de justice masquent la logique froide des intérêts marchands, stratégiques et impériaux.

Car il faut dire les choses. Le capitalisme n'est pas une simple organisation économique. Il est colonialisme. L'un alimente l'autre, l'autre justifie l'un. Deux visages, une matrice. Cette alliance n'a cessé de transformer la vie en ressource, les vivants en marchandises, la terre en gisements. C'est la logique première du monde occidental : s'approprier, exploiter, effacer.

L'Occident, esclavagiste, féminicide, impérialiste, suprémaciste, capitaliste, n'a pas surgi dans le vide, encore moins dans l'échange. Il est né dans le sang et la spoliation. Il a germé sur les cadavres de terres pillées, de langues effacées, de forêts abattues, d'océans violés, de peuples exterminés. Le capitalisme n'est pas né sur les places boursières. Il a commencé dans les cales des marchands d'esclaves, des forêts abattues, des fleuves détournés, des sols éventrés, des étoiles déjà promises à l'extraction future. Il n'existe que par l'aliénation, la capture, la mise en marché de la vie sous toutes ses formes. Il s'érige sur des ruines, son fondement est l'arrachement. Arracher la terre à celles et ceux qui la cultivent, arracher des enfants à leurs parents, arracher les mots aux lèvres de ceux qui les chantent. Le capitalisme n'est pas l'art de l'échange, il est celui de la prédation systématisée. Il est colonialisme perpétué sous d'autres masques, colonialisme en costume-cravate, colonialisme algorithmique, colonialisme financiarisé. Il est une mécanique qui ne se soutient qu'en réduisant le vivant à l'inerte monnayable, en dévorant la vie - passée, présente et à venir - pour nourrir les marchés.

Les traites grecques, arabes et transsahariennes, romaines avaient déjà fait des corps une marchandise. Bientôt, l'esclavage transatlantique transforma des millions d'Africains en carburant de coton, de sucre et de tabac, tandis que l'annexion des Amériques anéantissait les civilisations autochtones des Andes jusqu'au pôle nord et celle de l'Australie spoliait les Aborigènes de leurs
lieux sacrés. Au XIXe siècle, la logique s'intensifie : les terres sont extorquées, les langues interdites, les « générations volées », jetées dans des pensionnats afin de briser toute mémoire et velléité de résistance. En Inde, l'Empire britannique affame des millions de paysans en exportant les récoltes vers l'Europe. En Afrique, la conférence de Berlin trace à la règle des frontières coloniales, réduisant le continent à une carte de concessions. Au Congo de Léopold II, des mains sont tranchées pour assurer le caoutchouc des bicyclettes et des câbles télégraphiques. Les Hereros et Namas en Namibie sont massacrés par l'Allemagne dans l'un des premiers génocides modernes, prélude à d'autres exterminations.

Le XXe siècle ne rompt pas cette chaîne : il la perfectionne. Les bordels militaires coloniaux, où des femmes du Vietnam, d'Algérie ou du Maroc furent enrôlées de force pour servir les troupes, illustrent l'instrumentalisation des corps par l'impérialisme tout autant que la traite organisée des femmes en Europe. La colonisation française en Algérie, les guerres d'Indochine et d'Afrique, poursuivent l'exploitation sous couvert de mission civilisatrice. En Afrique du Sud, l'apartheid institutionnalise la dépossession et la ségrégation. Pardon, à ceux et celles que je ne peux nommer sans rendre ma mise en examen indigeste. Ils/Elles ne sont pas oublié.e.s.

Après 1945, les indépendances politiques n'abolissent pas le colonialisme : elles le transforment. Cette mécanique se pare d'autres oripeaux. L'annexion du Tibet par la Chine, les bases militaires américaines dans le Pacifique, ou l'occupation sionniste en Palestine démontrent que la logique de contrôle territorial persiste. Les guerres en Sierra Leone, au Congo, au Rwanda se nourrissent du diamant, de l'or, du coltan et du cobalt, indispensables aux téléphones et aux armes. L'Amazonie est brûlée pour le soja, le bétail et les mines, au prix du massacre des Yanomami et de peuples non contactés. En Bolivie et au Chili, l'exploitation du lithium assèche les salines millénaires pour
fournir les batteries électriques du Nord. Au Mexique, les maquiladoras transforment la frontière en zone franche où la vie humaine est sacrifiée au profit. Au Bangladesh, les usines du textile imposent la fast fashion au prix de la misère et d'effondrements meurtriers. Dans les îles du Pacifique et des
Caraïbes, le tourisme extractiviste dépossède les habitants de leurs terres et de leurs eaux au nom des loisirs mondialisés.

De la traite occidentale aux mines de cobalt, des pensionnats canadiens ou australiens aux guerres pour les diamants, des femmes autochtones disparues aux ouvrières du textile, une seule logique se répète : l'accumulation capitaliste justifie l'appropriation, la spoliation, la destruction de la vie. Partout, les visages changent et la mécanique demeure. Ce qui est colonialisme se nomme aujourd'hui développement, relance, transition énergétique ou libre-échange.

Aujourd'hui je brise l'édifice de la supercherie.

C'est la même matrice sourde aux contestations et oppositions qui détruit des forêts au Québec pour une usine de batteries dites « vertes », qui empoisonne des sols à Blainville sous prétexte de gestion des déchets, qui bétonne les rives du Saint-Laurent pour étendre un port, qui arrache des enfants à leurs parents, qui ignore ou protège la disparition des femmes autochtones, mères, sœurs, filles, et qui ferme les yeux sur les massacres à Gaza tant que les contrats d'armement et les alliances stratégiques se maintiennent. La colonisation ne meurt pas : elle change de nom, de visage, de géographie. Partout, le scénario se répète : pillage, répression, asservissement, accaparation, extraction, anéantissement des cultures et des vies.

Mais ce scénario ne tient que parce qu'il est soutenu par des idéologies qui fabriquent sa légitimation. La doctrine du Terra nullius, proclamant que les terres n'appartenaient à personne dès lors qu'elles échappaient aux critères européens d'occupation ; le mythe du « sauvage inculte » qu'il fallait redresser, civiliser, catéchiser ; celui de l'impureté et du déficit féminins ; les pseudo théories raciales hiérarchisant les peuples et naturalisant l'esclavage et la colonisation ; la fable moderne de l'individu autosuffisant - fiction de l'autonomie individuelle - qui occulte les liens sociaux et écologiques pour mieux justifier la propriété privée absolue ; l'illusion d'un État neutre, alors même qu'il orchestre les inégalités, la violence et la répression ; le dogme d'une croissance « nécessaire », transmuant la destruction en horizon de prospérité pour quelques uns. Chaque étape de la domination s'accompagne de récits, de doctrines, de discours qui rendent l'horreur pensable et acceptable. Chaque étape de la domination comprend l'anéantissement des savoirs autres et des
savoirs des autres, des intelligences et génies qui la précède.

Aujourd'hui encore, en Palestine, les mêmes mécanismes idéologiques se rejouent. La rhétorique coloniale prend les habits d'un slogan cynique : « une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Elle brandit des accusations incessantes : « terroristes nés », « barbares », « décapiteurs d'enfants »,
« violeurs de femmes ». Toujours le même artifice, la même réthorique : présenter les opprimés comme des monstres pour mieux effacer leur humanité et légitimer leur anéantissement. C'est l'éternel refrain de la démagogie coloniale : regardez-les, ces sauvages, ce sont eux les bourreaux, et nous, victimes, n'avons d'autre choix que de nous défendre.

Et, comme une ultime perversion, l'instrumentalisation d'un autre drame : l'Holocauste. Au lieu d'en tirer une responsabilité universelle contre toutes les oppressions, les élites sionnistes, européennes et américaines en ont fait une industrie mémorielle, un capital politique qui justifie et
finance l'oppression d'autres peuples. Le prix du génocide nazi, ce ne sont pas les nations européennes qui l'assument - mais bien les peuples du Levant, en premier lieu les Palestiniens, écrasés au nom d'une dette historique qui ne leur appartient pas. L'horreur subie par les Juifs, les homosexuel.les, les communistes, les résistant.e.s, les Tsiganes, les esprits libres, les différent.e.s
d'Europe est instrumentalisée pour en infliger une autre, transformée en légitimité pour la colonisation et le massacre.

Aujourd'hui j'arrache les masques.

Si les états occidentaux ne lèvent pas le petit doigt pour arrêter mais au contraire soutiennent activement ce génocide ouvertement déchaîné depuis le 7 octobre 2023 mais aussi tous les précédents et certainement les prochains c'est tout simplement parce qu'ils ne le peuvent pas sans se renier. Les génocidaires d'hier et d'aujourd'hui sont issus de la même matrice mercantile, exploiteuse, destructrice, aliénante. Comment condamner l'État israélien pour ses politiques
d'occupation et de nettoyage ethnique, quand l'Europe et l'Amérique se sont construites ellesmêmes par l'expropriation des terres autochtones, l'esclavage des peuples arrachés d'Afrique, et la mise en coupe réglée de continents entiers ? Comment dénoncer le mur en Cisjordanie quand les frontières militarisées de l'Occident, de la Méditerranée aux déserts du Sud-Ouest américain, sont elles aussi des tombeaux pour les réfugiés ?

Le Capital ne condamne pas parce qu'il y reconnaît son reflet. Ses institutions économiques, ses alliances militaires, son langage diplomatique sont imprégnés de cette logique coloniale : le droit du plus fort, la valeur du profit au-dessus de la vie, la marchandisation de la terre et des corps. Le capitalisme libéral ne s'oppose pas au colonialisme : il en est la continuation méthodique, l'habillage idéologique. Les pipelines, les mines de lithium, les déforestations massives et les guerres de ressources ne sont que des répétitions actualisées de ce qui fut jadis conquête et mission civilisatrice. Ce génocide n'est pas une aberration étrangère à l'histoire des puissances occidentales. Il est l'écho de leur propre genèse, la continuation de la logique qui les a fait naître et prospérer.

Car, et surtout, l'Occident en tire profit. Chaque bombe larguée est un contrat pour ses industries d'armement - Lockheed Martin, Dassault, BAE Systems, Thalès, Raytheon, Northrop Grumman (la liste est trop longue pour être exhaustive) engrangent des milliards. Chaque missile vendu, chaque char livré, chaque avion de chasse déployé gonfle leurs bilans financiers, avec la bénédiction des gouvernements actionnaires. Chaque embargo sélectif est une opportunité de marché ; chaque reconstruction promise est un chantier pour ses multinationales ; chaque terre volée alimente les circuits agricoles mondialisés. Le sang versé irrigue ses marchés financiers, ses flux énergétiques, ses chaînes de production. Les technologies de surveillance et de contrôle développées sur le terrain - drones, systèmes biométriques, logicielsde reconnaissance faciale, techniques de « gestion » des foules - sont ensuite exportées vers les polices et les armées du monde entier. Gaza, comme les
autres Terres et Peuples sacrifiés, constituent des laboratoires mondiaux de l'oppression. Et chaque victoire coloniale sur ce front devient une ressource à exporter, à rentabiliser, à intégrer dans l'économie globale.

Ainsi, le génocide n'est pas seulement toléré : il est rentable. Chaque mort devient dividende, chaque ruine un contrat, chaque effacement culturel un marché. Tel le fantasme obscène d'un Gazasur-mer où les ruines se muent en casinos et hôtels, vitrine clinquante du capitalisme le plus
vulgaire. L'Occident ne se contente pas d'y voir son reflet. Il s'en nourrit, il en dépend, il y puise la sève qui alimente encore son empire chancelant. Car son système économique, son imaginaire politique, sa structure même demeurent coloniales : prospérer par, sur, à travers et grâce à la destruction de l'autre.

C'est là la vérité nue : le monde occidental ne soutient pas le gouvernement sionniste actuel malgré le génocide, mais parce qu'il y trouve sa continuité et son intérêt. L'horreur qui nous sidère est pour lui un modèle, une ressource, une rente, doctement maquillé en progrès, civilisation, universalité. Le capitalisme est colonialisme perpétué et étendu : il colonise les terres et le temps, les chairs et les semences, les eaux et les respirations, les esprits et les imaginaires.

Aujourd'hui je rejette leur marché de dupes.

Dans ce monde, la reconnaissance ne saurait être réduite à un geste diplomatique ou à l'octroi différé de droits. Et je vous récuse la possibilité même de l'évoquer en passant, comme une menace à une échéance dans votre planification électorale. Je vous récuse le droit de vous en vêtir comme
l'éclat d'une bienveillance qui vous honore. La reconnaissance n'est pas une concession, une faveur octroyée, encore moins un don. Elle ne peut servir de supplément d'âme au sein de votre ordre brutal, dans l'économie de votre domination. Elle n'est pas une identité tamponnée, ni un droit inscrit dans vos registres. Elle est une exigence ancrée en un principe ontologique. Être, c'est être digne. Vivre, c'est déjà exiger. Elle est un fait premier, antérieur à vos institutions, antérieur à vos crimes. Et il n'appartient à personne d'accorder ce qui est déjà inscrit dans l'être. Qui êtes-vous, bourreaux, pour prétendre m'attribuer des droits, une dignité ou mon humanité ? Je n'ai pas à les recevoir. Ils sont en moi, tissés dans le simple fait d'exister.

Votre responsabilité, vous les héritiers du désastre, est en revanche tout autre. La reconnaissance dans votre ordre capitalo-colonial ne peut avoir de sens qu'en tant que l'aveu de vos crimes, de votre dette, de votre persistance à nier la vie des autres.

C'est vous obliger à restituer ce que vous avez volé : terres, eaux, air, langues, récits, savoirs, générations. La reconnaissance exige la reddition de comptes - restitution matérielle, réappropriation culturelle, renaissance linguistique. Mais pas que.

C'est vous dépouiller de la fiction de votre innocence. C'est affronter la violente vérité de votre histoire. Reconnaître, c'est nommer vos crimes. C'est comprendre que vos richesses sont faites de nos cadavres, que vos villes brillent du feu de nos villages, que vos musées sont des tombeaux volés, que vos nations prospèrent sur la négation de la vie des autres.

La reconnaissance vous est un devoir. Celui de vous admettre violeurs de terres, génocidaires de mondes, effaceurs de mémoire, tortionnaires de diversités, oppresseurs.

La reconnaissance n'est pas un discours mais une pratique. Elle n'engage pas seulement des mots mais des transformations structurelles au niveau des savoirs, des échanges, des relations. Elle est rupture avec l'ordre économique et juridique qui vous maintient dans une arrogance suicidaire. Elle est engagement ferme à rompre avec la logique capitalo-coloniale et à choisir la vie, sous toutes ses formes.

Dans ce monde fracturé, la reconnaissance est une dette, la vôtre.

Vous la devez non seulement aux peuples et aux êtres que vous avez réduits au silence, mais à la Terre elle-même. Car votre monde est écocide. Il dévore les sols, étouffe les mers, assassine le climat et les vivants, la possibilité même d'habiter la planète.

Reconnaître n'est donc pas un apanage de puissant, ni un luxe moral : c'est votre devoir, et notre dû. Reconnaître, c'est restituer la vie à la vie.

Aujourd'hui, j'invite.

J'invite chacun.e à rompre le silence. À choisir le camp de la vie plutôt que celui de l'indifférence. À agir, chacun et chacune à la mesure de ses forces : par la parole, par la rue, par le refus, par l'organisation. J'invite à faire de nos voix des armes. De nos gestes des foyers de résistance. De nos solidarités des remparts contre la destruction. J'invite à transformer l'indignation en actes. La douleur en luttes, l'espoir en mouvement.

Car résister, c'est déjà bâtir.

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Sénégal. Un pays qui ne déteste pas les femmes ?

16 septembre 2025, par Ndèye Fatou Kane — , ,
Les violences sexistes et sexuelles se banalisent-elles au pays de la Teranga ? En effaçant le mot « Femme » du ministère qui lui était consacré, en laissant ses députés (…)

Les violences sexistes et sexuelles se banalisent-elles au pays de la Teranga ? En effaçant le mot « Femme » du ministère qui lui était consacré, en laissant ses députés insulter des citoyennes à la télévision, le gouvernement actuel envoie un signal négatif et fait plus que douter de « l'amour » que leur porterait le pays.

Tiré d'Afrique XXI.

Lors du symposium-hommage à la chercheuse en sociologie et féministe sénégalaise Fatou Sow (1), organisé en mai à Dakar par la Fondation de l'innovation pour la démocratie, avec comme titre « La démocratie au féminin », la professeure Fatou Sow a prononcé une leçon inaugurale magistrale intitulée « Sexe, genre et démocratie : des leçons pour les Africaines ? ». Il s'agissait d'historiciser les luttes féministes africaines sous le double prisme du sexe et du genre. Une partie de cette leçon a aussi porté sur le corps des femmes africaines : « Pourquoi tant de violence à l'égard des femmes ? À qui appartient le corps des femmes ? »

Cette interrogation, chargée de tout son poids politique, renvoie au contexte de violences envers les femmes au Sénégal. En effet, depuis janvier 2024, 196 cas de viols et de meurtres de femmes ont été commis. Le 31 mai, des organisations féminines et féministes ont organisé un sit-in (2) pour dénoncer ces violences et exiger une prise en considération de la problématique par les pouvoirs publics. Ces violences, qui, dans la plupart des cas, aboutissent à des meurtres, ont poussé plusieurs centaines de femmes, toutes de noir vêtues, à se réunir et à protester. Un mémorandum, envoyé à la fin du rassemblement, a consigné toutes les exigences, dont l'une des plus urgentes demeure la révision du Code de la famille (3) ainsi que l'application d'une loi spécifique contre les féminicides.

Outre les voix – somme toute bien audibles – des féministes, il est urgent aujourd'hui de se saisir de façon ciblée et efficiente du problème de société que constituent les féminicides au Sénégal. Même si les féministes militent contre ce phénomène avec tous les moyens dont elles disposent, ces violences envers les femmes ne devraient pas être une préoccupation uniquement… féministe, mais de la société dans son entièreté.

Des « cœurs » plutôt qu'une indignation profonde

Dans la une de son édition du 7 août (4), le quotidien L'Observateur relatait une affaire de cambriolage ayant entraîné un viol. Lors du casse de la villa de l'architecte béninoise Lydia Assani, les malfrats, en plus de dérober le coffre-fort, ont violé sa fille âgée de 28 ans. Ce énième viol, en plus de susciter colère et indignation, notamment sur les réseaux sociaux, vitrine de nos existences, nous fait nous poser la question suivante : ce pays qu'est le Sénégal aime-t-il les femmes ? L'un des lieux communs les plus tenaces dans la psyché collective sénégalaise, c'est l'amour (charnel, filial, sororal, et même religieux) porté aux femmes.

D'un point de vue exogène, on s'accorde à dire que les femmes sénégalaises sont aimées. Ce qui crée une certaine contradiction entre le « tone policing (5) », ou « police du ton », et la manière absolument taboue dont on veut discuter de la problématique des violences sexuelles.

Que l'on soit féministe ou non, à chaque fois que le sujet des féminicides ou un autre type de violence (physique ou psychique) est abordé, l'amour est brandi pour censurer les propos et atténuer l'indignation. Mais le problème demeure et la violence s'accroît. En atteste la série de vidéos faite par l'actrice Halima Gadji, où elle dénonce clairement les abus sexuels dont elle a été victime. Mettant ces accusations sur le compte de la dépression dont elle souffre depuis quelques années, la plupart des personnes ayant assisté en ligne à ses confidences ont détourné le regard et préféré envoyer des « cœurs » plutôt qu'une indignation profonde. Voilà le Sénégal d'aujourd'hui…

Les femmes considérées comme des subalternes

Le Sénégal, ce pays où une femme est tuée parce que le repas n'a pas été préparé, ce pays où une femme ne peut pas avorter de manière médicalisée en cas de viol ou d'inceste malgré la ratification du Protocole de Maputo (6) (qui garantit le droit à la santé et au contrôle des fonctions de reproduction des femmes), ce pays où, quand on s'insurge contre le faible pourcentage de femmes dans les instances de décision, on nous appose l'argument de « la compétence »... Ce pays n'aime pas les femmes.

En juin 2023, à la suite au verdict du procès de Adji Sarr contre Ousmane Sonko, nous, membres du Réseau des féministes du Sénégal, avions écrit une tribune nous indignant de ce verdict arbitraire, car l'accusation de « viol » avait été requalifiée en « corruption de la jeunesse ». Car il nous a semblé inconcevable qu'au moment où le Sénégal se glorifie de l'exception démocratique qui a émaillé sa trajectoire politique, installant chaque régime de façon pacifique, les femmes soient toujours à la traîne, traitées comme des subalternes, leur corps servant à assouvir les pulsions masculines, leurs préoccupations jamais prises en compte.

Aujourd'hui, une misogynie d'État, portée aussi bien par les hommes que par les quelques femmes qui travaillent avec eux, s'est installée à la tête du Sénégal. Car il est utile de noter que les maigres acquis en matière de droits des femmes que le Sénégal a eus – grâce à l'action conjointe des associations féminines et féministes – sont en train de voler en éclats, en raison de l'inaction des autorités face aux violences perpétrées sur les femmes, de la montée en puissance du masculinisme sur toutes les plateformes médiatiques mais aussi à cause de la banalisation des violences sexistes et sexuelles, dont le traitement médiatique est plus que problématique.

À la télévision, Adji Sarr est traitée de « prostituée »

Pour rappel, en janvier 2020, la loi 2020-05 (7), portant aux rangs de crimes le viol et la pédophilie, a été promulguée, fruits de plusieurs années de plaidoyer de nombreuses activistes, chercheuses et personnalités officielles. En 2023, le procès opposant Adji Sarr à Ousmane Sonko avait été l'occasion de l'appliquer, mais que nenni. En août, les affaires de viols continuent de faire les gros titres de la presse, sans aucune autre réaction que des indignations de façade. À titre d'exemple, toutes les fois où l'affaire Adji Sarr-Ousmane Sonko est mentionnée, comme ce fut le cas en juillet entre le chroniqueur Badara Gadiaga et le député de la majorité Amadou Bâ sur le plateau de Télé Futurs Médias (8), la jeune femme est traitée de « prostituée ». L'échange houleux qui a suivi dans l'émission, et surtout l'épilogue judiciaire, à savoir l'arrestation de l'animateur (toujours en détention provisoire), sont une fois de plus la preuve de la violence institutionnelle contre les femmes.

Les féministes sénégalaises, avec toute la charge qu'elles portent sur leurs épaules, sont quasi les seules qui réagissent et pointent du doigt le climat de banalisation des violences sexistes et sexuelles dans lequel est plongé le Sénégal. Cette quasi-communauté légale fait un travail de veille qui aurait normalement dû être celui du ministère de la Famille et des Solidarités, qui, rappelons-le, s'appelait auparavant ministère de la Femme, de la Famille et du Genre. Cette disparition des mentions « Femme » et « Genre », au profit de la « Famille », a inauguré l'effacement systémique des femmes sénégalaises de l'espace public. Cette décision, largement partagée par les soutiens du régime en place, a installé des lendemains plus qu'incertains pour les droits des femmes au Sénégal. En les effaçant des sphères de décision, en les violant et en les tuant dans la plus grande impunité, seuls demeurent les savoirs féministes disruptifs pour contrecarrer cette violence.

Tant que l'on ne créera pas au Sénégal un cadre sociopolitique et légal pour prendre en considération cette cause d'intérêt national que constituent les violences faites aux femmes, tant que l'on continuera d'étouffer les voix discordantes qui s'élèvent pour protester, tant que l'on ne sortira pas de l'effet spectateur pour enfin diffuser les responsabilités, les féminicides continueront d'être une réalité dans ce pays. Et que l'on ne vienne pas nous parler d'amour et de bienveillance, car comment croire sinon que ce pays ne déteste pas les femmes ?

Notes

1- « Symposium international en hommage à la professeure Fatou Sow : démocratie au féminin », 15-17 mai 2025, voir ici.

2- Moussa Ndongo, « Féminicides au Sénégal : les organisations féministes exigent des lois plus strictes et une action immédiate de l'État », Pressafrik, 31 mai 2025, à lire ici.

3- L'article 152 du Code de la famille réaffirme le rôle de l'homme en tant que chef de famille en stipulant que « La notion de puissance paternelle figure encore dans le Code de la famille, qui prévoit que celle-ci appartient conjointement au père et à la mère, mais est exercée durant le mariage par le père, en qualité de chef de famille ».

4- Voir la une du quotidien L'Observateur du 7 août ici.

5- « Tone policing », ou « police du ton », est une attitude et un type d'argument ad personam dénonçant la manière de s'exprimer d'une personne plutôt que le contenu factuel ou logique de ses propos, afin de la discréditer.

6- L'instrument communément appelé « Protocole de Maputo » garantit, de façon spécifique, le droit à la santé et au contrôle des fonctions de reproduction des femmes. Il résulte clairement de l'article 14.2 que les États-parties s'engagent à prendre des mesures appropriées pour autoriser l'avortement médicalisé, en cas d'agression sexuelle d'une manière générale et de viol en particulier, en cas d'inceste et lorsque la grossesse met en danger la santé mentale et physique de la mère ou la vie de la mère ou du fœtus. Il s'agit là du tout premier instrument juridique régional à reconnaître l'avortement médicalisé à certaines conditions comme un des droits humains des femmes, dont elles devraient jouir sans restriction et sans craindre des poursuites judiciaires. Pour en savoir plus, lire ici.

7- « Loi criminalisant le viol et la pédophilie », à retrouver sur le site du gouvernement.

8- L'émission « Jakaarlo Bi » du 10 juillet 2025 est disponible ici.

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Au Kenya, les féminicides sont devenus un fléau

16 septembre 2025, par Kari Mugo — , ,
L'absence de statistiques fiables et de stratégie cohérente pour lutter contre les féminicides au Kenya a laissé place à une culture d'insécurité quotidienne pour les femmes (…)

L'absence de statistiques fiables et de stratégie cohérente pour lutter contre les féminicides au Kenya a laissé place à une culture d'insécurité quotidienne pour les femmes dans le pays.

Tiré d'Afrique XXI. Cet article a été initialement publié sur le site Africa Is a Country, avec lequel Afrique XXI a conclu un partenariat.

Traduit de l'anglais par Michael Pauron.

Lorsque je me suis installée en Afrique du Sud, en 2021, le pays figurait parmi les endroits les plus dangereux pour les femmes. Avec l'un des taux de féminicides les plus élevés au monde, le gouvernement sud-africain avait déclaré une crise du féminicide à la fin de l'année 2019. Au moment de cette déclaration, la presse ne parlait que du viol et du meurtre d'Uyinene Mrwetyana, une étudiante de 19 ans tuée par Luyanda Botha, un employé du bureau de poste où elle se rendait.

Les données du Service de police sud-africain pour 2018-2019 montraient qu'une femme était assassinée toutes les trois heures. Inquiète pour ma sécurité, une amie de Nairobi m'a proposé de m'héberger : « Juste pour quelques semaines, m'a-t-elle dit, jusqu'à ce que tu sois installée. »

Quatre ans plus tard, je suis de retour au Kenya, en pleine crise des féminicides. Une amie me parle d'une collègue en Suisse, une professionnelle en milieu de carrière, qui envisageait de déménager à Nairobi mais qui hésite désormais : le pays n'est pas un endroit sûr pour les femmes, d'après les gros titres (1) des journaux.

« Il y a plus d'une femme tuée par jour »

Judy Ngina, chercheuse en études de genre à l'université Johns-Hopkins, aux États-Unis, mène une enquête pilote sur les féminicides au Kenya et en Tanzanie. Son étude vise à identifier les lacunes dans les lois existantes, les difficultés rencontrées dans les poursuites judiciaires et les obstacles auxquels se heurtent les survivantes dans leur quête de justice. « En réalité, il y a plus d'une femme [tuée] par jour, dit-elle, mais comme on ne peut pas compter “les personnes de référence”, les conclusions doivent indiquer “une femme est tuée par jour”. »

En raison du manque de données centralisées, les statistiques sur le taux de féminicides au Kenya varient, mais toutes dressent un tableau sanglant. Selon les médias (2), un rapport publié en avril par le Service national de police du Kenya (NPS) a révélé qu'en moyenne 44 femmes sont tuées chaque mois dans le pays, soit plus de 1 par jour. Le rapport du NPS, remis (3) à un groupe de travail présidentiel composé de quarante-deux membres récemment nommés pour travailler sur les violences basées sur le genre (Gender-based violence, GBV), a également recensé 129 femmes et filles, des bébés aux personnes âgées, tuées au cours des trois premiers mois de 2025.

Pour mettre les choses en perspective, 127 féminicides (4) ont été signalés pour l'ensemble de l'année 2024. Bien que le Kenya ne recueille pas de données sur les féminicides en tant que crime distinct, les données du NPS ont révélé que 60 % des meurtres de femmes et de filles signalés ont été commis par des membres de la famille, et que la majorité de ces meurtres ont eu lieu au domicile de la victime. Les espaces publics sont le deuxième lieu le plus fréquent, représentant 20 % des cas. Ce chiffre est légèrement supérieur à celui des zones isolées, qui représentent 15 % de tous les meurtres. Il ne fait aucun doute que « cette violence ressemble désormais à une guerre menée par le pays contre ses femmes », pour reprendre les mots d'une militante sud-africaine citée en 2019 par Voice of America, dans un article (5) sur la situation en Afrique du Sud. Les lignes de front s'étendent aux maisons et aux rues.

Une normalisation des autres formes de violence

« Il est effrayant d'être une femme au Kenya en ce moment », explique Ngina. « Si la majorité des cas de féminicides signalés sont le fait de partenaires, nous constatons également un sentiment croissant d'insécurité même dans les espaces publics. »

Si le féminicide, c'est-à-dire le meurtre de femmes ou de filles en raison de leur sexe, est l'acte de violence ultime à leur encontre, son augmentation coïncide souvent avec une normalisation croissante d'autres formes de violence à l'égard des femmes, notamment le harcèlement sexuel, le viol et la violence sexiste en ligne. « Le féminicide n'est souvent pas le premier acte de violence », explique Ngina. « Si nous décourageons les signalements, ces incidents finissent par aboutir à des féminicides. »

Ngina rappelle également l'incident récent d'une jeune femme droguée et agressée dans un bus alors qu'elle voyageait de Nairobi à Mombasa. Lorsqu'elle s'est réveillée, désorientée, à l'hôpital, les responsables, notamment les infirmières, ont tenté de dissuader la jeune femme de signaler l'affaire.

Une longue liste d'organismes gouvernementaux...

Il a fallu un lobbying intense de la part de la société civile et des groupes féministes, organisés sous la bannière #EndFemicideKE, pour que le président William Ruto annonce enfin un groupe de travail sur les violences sexistes... Treize mois après que les femmes kényanes et leurs alliés sont descendus dans la rue pour réclamer des mesures urgentes. Les marches de janvier 2024, qui ont eu lieu à la suite des meurtres brutaux de Rita Waeni, 20 ans, et Starlet Wahu, 26 ans, dans des locations de courte durée à Nairobi, ont appelé le gouvernement kényan à déclarer le féminicide comme une « urgence nationale », une désignation qui obligerait le pouvoir exécutif à lancer une réponse immédiate et coordonnée, à allouer des fonds d'urgence et à émettre des directives aux ministères de l'Intérieur, de la Santé, de la Justice et de l'Éducation afin de traiter la crise de manière urgente.

Au lieu de cela, le groupe de travail technique présidentiel rejoint une longue liste d'organismes gouvernementaux et d'abréviations chargés de réduire la violence sexiste dans le pays. Il s'agit notamment du Bureau du directeur des poursuites publiques (ODPP), du ministère du Genre et de l'Action positive, du Comité national du groupe de travail sur la violence sexiste, de la Direction de la lutte contre la violence sexiste, du Centre national de recherche sur la criminalité et de la Politique nationale de prévention et de lutte contre la violence sexiste... En réalité, les bonnes idées ne manquent pas pour lutter contre les féminicides ou la violence sexiste au Kenya ; ce qui manque aux femmes kényanes, ce sont des acteurs de bonne foi.

Pour cet article, j'ai discuté avec une autre chercheuse, Pendo (le prénom a été changé), qui a demandé à rester anonyme. Elle explique que dès novembre 2020, huit mois après le début de la pandémie de Covid-19, les chercheurs, les décideurs politiques et les acteurs de la société civile suivaient de près une deuxième pandémie. Cette « pandémie cachée », ou « pandémie fantôme (6) », comme l'a qualifiée ONU Femmes, touchait les filles et les femmes, et tous les types de violence sexiste, en particulier les cas de violence domestique, étaient en augmentation.

Des statistiques éparpillées

L'escalade de la violence résultant des mesures de confinement et du stress psychologique liés à la pandémie a clairement montré que le domicile est souvent l'endroit le plus dangereux pour les filles et les femmes. En réponse à cette autre pandémie cachée, Pendo explique qu'une coalition d'ONG et d'organisations de défense des droits humains s'est associée au département d'État kényan chargé des questions de genre pour proposer une initiative visant à améliorer la collecte et le partage de données sur la violence sexiste. Le réseau de partage d'informations permettrait de suivre en temps réel les données relatives aux incidents de violence sexiste, aux victimes et, surtout, aux auteurs. « Sans données, ce ne sont que des récits », explique Pendo, qui faisait partie du consortium.

S'il avait été couronné de succès, le projet du département d'État aurait considérablement amélioré le système kényan en matière de signalement et de suivi des violences sexistes. Actuellement, le signalement est réparti entre plusieurs institutions qui collectent à la fois des données administratives et privées, notamment le Bureau national des statistiques du Kenya, la Fédération des femmes juristes du Kenya, le Bureau du directeur des poursuites publiques, la Commission nationale pour l'égalité des sexes, la Direction des enquêtes criminelles, le Fonds des Nations unies pour la population, ONU Femmes et Healthcare Assistance Kenya 1195. Cela limite la diffusion et l'utilisation des données, tout en entravant la coordination de la réponse nationale. Le système de collecte et d'analyse des données proposé serait conçu pour identifier et traiter les contraintes liées à la « réponse à la violence sexiste aux niveaux individuel, institutionnel et communautaire », reprend Pendo.

Elle ajoute : « Il est vraiment difficile de suivre les affaires depuis le moment où elles sont signalées jusqu'à leur passage devant les tribunaux. » Actuellement, si une femme se présente au poste de police pour signaler une violence sexiste et qu'elle a la chance de trouver un policier compréhensif ou un bureau dédié aux questions de genre, sa plainte est enregistrée à la main et classée dans un dossier au poste. Lorsque les victimes doivent se présenter en personne au poste de police, sachant que leur témoignage sera écrit à la main et conservé dans un bâtiment public, les risques d'exposition, de représailles ou d'ingérence dans l'affaire semblent particulièrement élevés. Les rapports manuscrits comme celui-ci sont ensuite accumulés au poste de police local avant d'être transmis à l'ODPP, à Nairobi, qui gère une base de données nationale sur les crimes. L'accès à cette base de données n'est pas rendu public, sauf dans les rapports annuels de l'ODPP, qui n'identifient pas les auteurs, ce qui amène certains à se demander : « Où sont les meurtriers ? »

« Nous dépendons des Bill et Melinda Gates de ce monde »

Si le projet imaginé pendant la Covid-19 avait été couronné de succès, il y aurait eu quatre années de données centralisées pour alimenter l'élaboration des politiques sur la crise nationale des féminicides. Que ce soit en raison d'un manque de volonté politique ou de priorités de financement concurrentes, le projet du département d'État n'a pas abouti, et, en l'absence d'une déclaration d'urgence nationale, explique Pendo, le département d'État ne dispose pas des fonds nécessaires pour mener à bien ce type de programmes de son propre chef, « ce qui signifie que [nous] dépendons des Bill et Melinda Gates de ce monde ».

L'amélioration du partage et de l'analyse des données sur la violence sexiste et le féminicide est un objectif extrêmement facile à atteindre pour les acteurs de bonne foi au sein du gouvernement. Une telle base de données permettrait d'identifier les schémas de violence et les récidivistes, ce qui contribuerait ainsi à la sécurité et à la survie des femmes. L'analyse des statistiques sur la violence sexiste et le féminicide permettrait également de mieux comprendre une question politique peu étudiée et d'aider ainsi les acteurs concernés à mieux surveiller et orienter leurs interventions.

Malgré tout, nous disposons déjà de suffisamment de données pour agir. Avec 60 % des féminicides commis dans le monde à domicile et, surtout, par des membres de la famille et des partenaires intimes, lutter contre la crise des féminicides au Kenya signifie également s'attaquer à la famille en tant que lieu de violence. Les systèmes policier et judiciaire ne suffisent pas à relever le défi qui consiste à faire de nos foyers des lieux sûrs pour les femmes et les filles. Compter sur eux – uniquement ou principalement – revient à renoncer à ses responsabilités et à nier aveuglément le travail nécessaire pour créer et entretenir des environnements familiaux sûrs, sains et propices dans les sociétés patriarcales.

Comme l'écrit Andrea Smith dans The Revolution Starts at Home (Aka Press, 2016) : « La question n'est pas de savoir si une victime doit appeler la police, mais plutôt pourquoi nous n'avons pas laissé aux victimes d'autre choix que d'appeler la police. »

Notes

1- Lire par exemple Wedaeli Chibelushi, « Kenyan man allegedly caught carrying wife's body parts in backpack », BBC, 22 janvier 2025.

2- Voir notamment Citizen TV Kenya, « Police reveal 129 women killed in the past three months », 9 avril 2025, disponible en vidéo ici.

3- Awino Okech, « Femicide in Kenya : William Ruto has set up a task force – feminist scholar explains its flaws », The Conversation, 29 janvier 2025.

4- Africa Uncensored, Femicide in Kenya : 2024 Was the Worst Year on Record, 24 janvier 2025. Le communiqué est disponible ici.

5- Thuso Khumalo, « South Africa Declares “Femicide” a National Crisis », VOA, 20 septembre 2019.

6- « UN Women raises awareness of the shadow pandemic of violence against women during COVID-19 », 27 mai 2020. Lire le communiqué ici.

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Cameroun. Les féminicides enflamment le débat public

16 septembre 2025, par Salomon Albert Ntap — , ,
Si ces crimes sexistes sont davantage visibilisés, grâce notamment à l'action des militantes féministes, leur nombre reste très sous-estimé, dans une société fortement (…)

Si ces crimes sexistes sont davantage visibilisés, grâce notamment à l'action des militantes féministes, leur nombre reste très sous-estimé, dans une société fortement patriarcale, démunie d'un instrument coercitif adapté, et qui abandonne les familles des victimes à d'interminables et vaines démarches pour obtenir justice.
Envoyé spécial à Yaoundé et à Douala.

Tiré d'Afrique XXI.

En cette matinée du 9 juin, le réveil est particulièrement difficile pour Parfait Eli depuis l'enterrement de sa sœur de 24 ans. Jacqueline Essimbi, en poste à la présidence de la République du Cameroun, a été mortellement frappée par son compagnon, l'officier de police Bertrand Essomba. Dans le domicile familial de la défunte, au quartier Ahala Barrière, dans l'arrondissement de Yaoundé 2, cette tragédie est perçue comme un drame « qui pouvait être évité », selon les mots de Parfait Eli.

« Il n'en était pas à sa première tentative avec Jacqueline, témoigne-t-il. On avait beau lui dire que cette histoire allait mal se terminer, elle n'écoutait pas. Plusieurs personnes nous ont confirmé que c'était un multirécidiviste et qu'il battait ses compagnes, y compris pendant leur grossesse. Il y avait comme une force qui la retenait auprès de cet homme. Je ne sais pas si ce sont les deux enfants qu'ils ont eus ensemble, aujourd'hui âgés de 1 an et de 4 ans, mais voilà qu'ils ont perdu leur mère. » Les circonstances de la mort de la jeune femme restent floues. « Elle a débarqué ici fin avril avec toutes ses affaires. Elle souffrait déjà de problèmes respiratoires. C'est sa fille de 4 ans qui a fini par nous avouer que sa maman avait essuyé une bastonnade de son papa. Il lui a sauté sur la poitrine. Nous l'avons conduite à l'hôpital, où elle est malheureusement décédée le 13 mai. »

En fuite, l'officier de police suspecté a été rattrapé par la gendarmerie, qui a ouvert une enquête sur laquelle la famille n'a pas souhaité communiquer. Pour Parfait Eli, il faut « que justice soit faite et que jamais plus une autre femme ne puisse être victime de cet homme ! ».

Des chiffres élevés et un climat d'impunité

Dans un document (1) publié le 8 mars 2021 à l'occasion de la Journée internationale des droits des femmes, l'Institut national de la statistique (INS) du Cameroun indique que 45,5 % des femmes interrogées ont subi, à un moment de leur vie, une forme de violence. Les violences conjugales sont également constatées chez les femmes enceintes, avec un pourcentage de 5 % au niveau national et de 8 % en milieu rural. Mais les spécialistes estiment que ces chiffres sont en deçà de la réalité, nombre de victimes renonçant à déposer plainte pour des raisons culturelles, pratiques et financières. De janvier à mi-août de cette année, le collectif d'associations Stop féminicides 237 a répertorié quarante féminicides.

Le Code pénal camerounais punit de cinq à dix ans d'emprisonnement et d'une amende de 100 000 à 200 000 francs CFA (152 à 304 euros) les auteurs de viols. Les violences sur femmes enceintes, en cas de mort de l'enfant à naître, sont punies de la même peine de prison et d'une amende de 100 000 à 2 millions de francs CFA. Les blessures causées par des violences sont punies de six jours à quinze ans d'emprisonnement, peine aggravée en cas d'utilisation d'une arme ou d'une substance dangereuse. Mais cet arsenal judiciaire reste sous-utilisé, et la violence conjugale et le viol souvent impunis.

Les militantes féministes réclament donc l'adoption d'un texte spécifique pour lutter contre les féminicides permettant une prévention et une répression plus efficaces. Dans ce cadre, une rencontre entre Stop féminicides 237 et la Commission des affaires culturelles, sociales et familiales de l'Assemblée nationale s'est tenue le 18 juin. Plus largement, les activistes ont recommandé l'adoption rapide de la loi contre les violences sexistes et sexuelles (en chantier depuis novembre 2023), la prise en charge psychosociale des enfants des victimes et l'abrogation des lois dites « féminicidaires », qui permettent au mari, par exemple, d'assurer la gestion totale des biens du foyer et d'empêcher sa femme de travailler. Elles demandent aussi la mise sur pied d'un tribunal des affaires domestiques pour pallier la lenteur de la chaîne judiciaire, la généralisation des « gender desk » promis par le gouvernement et la formation systématique des policiers.

Un phénomène « en forte recrudescence »

« Il faut continuer à se faire entendre au cœur même du système législatif de notre nation », plaide Viviane Tathi, présidente de l'association Sourires de femmes-Cameroun, spécialisée dans les questions de violences faites aux femmes. Avant la dernière audition à l'Assemblée, Stop féminicides 237 avait plaidé en février devant la chambre basse du Parlement pour dénoncer « la lenteur des institutions ».

Au ministère de la Promotion de la femme et de la Famille, on affirme vouloir se doter de tous les moyens pour prendre le dessus sur un phénomène en forte recrudescence. Une étude visant la mise en place « des éléments inclusifs et participatifs » a été lancée le 7 juin par la ministre, Marie-Thérèse Ondoua Abena. Mais, selon des sources au ministère qui ont souhaité garder l'anonymat, des obstacles subsistent, notamment sur le plan financier.

Sur la table de Viviane Tathi, le programme des obsèques de Liliane Lucie Alima Mbazoa, 20 ans, plus connue sous le pseudonyme de « Mabel ». Elle était en couple depuis quatre ans avec un homme de huit ans son aîné. En dépit des interventions de ses frères, le compagnon de la jeune femme avait toujours réussi à la convaincre de revenir. En mai dernier, il l'a aspergée d'essence après l'avoir accusée d'avoir volé son portefeuille. C'est une voisine du couple qui a cassé la porte de la chambre envahie par les flammes et conduit la victime à l'hôpital de Sa'a, dans le département de la Lekié, avant son transfert à Douala, où elle a finalement succombé à de graves brûlures. Le meurtrier est actuellement détenu à la prison de Monatélé. Selon les membres de la famille approchés par Sourires de femmes, les deux premières audiences dans le cadre de cette affaire se sont soldées par des renvois.

Au quartier Dispensaire Messassi, vers la sortie ouest de Yaoundé, au lieu-dit « Derrière Neptune », une autre famille pleure toujours la disparition de Christiane Bele Etoundi. Atteinte de drépanocytose et enceinte de quelques semaines, la jeune femme de 28 ans a succombé le 26 mai aux coups de son concubin, Abdou Ngouongou, dans la maison où elle vivait avec lui.

« C'est ton compagnon qui va te tuer, pas la maladie »

À notre arrivée, la tension est palpable. Seule une enceinte laisse échapper une musique de circonstance. Bernadette, l'aînée de la victime, a la mine crispée. Elle jette un coup d'œil sur la photo de sa défunte sœur avant de raconter son histoire :

  1. Le 9 mai, elle est a subi la bastonnade de son petit ami. Elle a été transportée en urgence à l'hôpital du district de Messassi, où des soins lui ont été immédiatement administrés. Malheureusement, elle n'avait pas assez d'argent pour poursuivre le traitement prescrit. Je n'ai été informée qu'une semaine plus tard. Je suis venue ici, au domicile familial, et j'ai pris connaissance de ses ordonnances. Après les soins, elle semblait se rétablir. Mais la situation s'est aggravée par la suite, jusqu'à son décès à l'Hôpital central de Yaoundé le lendemain de son admission. Son compagnon l'avait déjà frappée. La première fois, je l'avais emmenée à l'hôpital récupérer un certificat médical puis déposer une plainte qui n'a jamais abouti : son copain connaissait des policiers qui ont réussi à noyer toutes les plaintes. Je l'ai toujours prévenue que ce ne serait pas la maladie qui la tuerait mais son compagnon.

Ce dernier est toujours parvenu à convaincre sa victime de retourner dans ses bras. Il a essayé de s'enfuir après son crime avant d'être rattrapé par la police à Kye-Ossi, une localité frontalière avec la Guinée équatoriale, à 274 km de chez lui. Il a été incarcéré à la prison centrale de Yaoundé en attente de son jugement, après plusieurs semaines passées dans les locaux de la brigade d'Emana.

Des victimes abandonnées dans les morgues

Le 1er avril, la condamnation à cinq ans de prison avec sursis et à une amende de 53 000 francs CFA du meurtrier de Diane Yangwo a mis le feu aux poudres. Cette enseignante a succombé aux coups de son mari le 18 novembre 2023. Après ce verdict dénoncé comme trop clément, une vague d'indignation a traversé l'opinion publique. Libéré en première instance, le prévenu était absent lors de son procès en appel, qui s'est tenu en juin...

Sur les quarante cas de féminicides enregistrés de janvier à mi-août, à peine une dizaine font l'objet de procédures judiciaires. « Certaines familles pensent, à tort, qu'il suffit que l'affaire soit rapportée par les médias pour qu'une procédure en justice soit déclenchée, explique Viviane Tathi. D'ailleurs, il n'est pas rare que des familles découvrent que les auteurs de crimes contre leurs filles sont libres alors qu'elles les croient en prison. » À l'origine de ce dysfonctionnement, l'absence d'accompagnement des familles, souvent abandonnées à elles-mêmes et, pour certaines, dépourvues des moyens financiers nécessaires pour suivre de longues procédures.

Dans le cas du féminicide de Christiane Bele Etoundi, la jeune femme enceinte décédée en mai, la première plainte déposée au commissariat d'Emana, à Yaoundé, n'a pas abouti. Si le dépôt d'une plainte est théoriquement gratuit, les agents réclament souvent « du carburant » (un pot-de-vin) pour se déplacer dans le cadre d'une enquête. Face à ces difficultés, les associations proposent aux familles de les aider dans leurs démarches et de les mettre en contact avec leurs avocats.

Beaucoup de victimes sont issues de milieux sociaux modestes. Le peu de revenus dont dispose la famille est souvent absorbé par les frais de morgue et les obsèques. Des corps sont d'ailleurs parfois abandonnés par les familles incapables d'assumer la facture de la morgue, qui s'allonge au fur et à mesure que l'enquête se prolonge.

« Une société en pleine crise symbolique »

Marthe Adjanie Nguimsahmé est doctorante en anthropologie du développement à l'université de Yaoundé I. Les féminicides sont « aussi vieux que le monde dans nos sociétés patriarcales », dit-elle. Mais la « visibilité » de ces crimes et le fait qu'ils « suscitent désormais une indignation publique » sont des phénomènes nouveaux. Les communautés, du fait de l'archétype patriarcal qui parcourt la société, ont intégré « une certaine violence domestique ou conjugale dans les normes sociales et familiales », poursuit-elle. Les relations entre les hommes et les femmes sont régies par des logiques de « hiérarchisation genrée », où l'homme est perçu comme le détenteur de l'autorité et de la légitimité décisionnelle dans le foyer. Les féminicides sont la conséquence de cette banalisation masquée par le silence familial, justifié par une lecture culturelle et morale des conflits conjugaux.

Au Cameroun comme ailleurs, la place du secret familial est importante, car il protège l'image de la famille. Les associations de lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles sont confrontées à cette dure réalité : « Il arrive que ce soit la famille de la victime qui s'oppose à toute poursuite judiciaire », dit Viviane Tathi. Les victimes sont souvent enterrées en catimini, car les familles redoutent que les enfants soient abandonnés financièrement en cas d'arrestation du père. Pour l'éviter, elles mentent sur les causes de la mort.

On est « en pleine crise symbolique », analyse Marthe Adjanie Nguimisahmé : « L'archétype du mari protecteur, chef du foyer, est mis à mal. Dans l'imaginaire traditionnel, l'homme est le gardien de la paix domestique. Lorsqu'il est présenté comme l'assassin de sa femme, son mandat symbolique est trahi. » Peu de familles sont prêtes à franchir le pas du scandale, confirme Viviane Tathi. Dans certaines communautés, un procès est perçu comme une perspective de honte. Les activistes assurent œuvrer à la « réduction de cet isolement symbolique » par un appui militant, juridique et social.

« De la possession plutôt que de l'amour »

Pour la dirigeante de Sourires de femmes-Cameroun, la cause première des féminicides dans le pays est liée à « l'autonomisation croissante des femmes ». Certains hommes recourent à la violence pour affirmer leur domination : « La plupart des féminicides sont nourris par la volonté de l'homme de contrôler, voire de posséder à sa guise les rentrées financières de sa conjointe. »

Le mari et bourreau de Diane Yangwo voulait ainsi la contraindre à contracter un prêt. Le compagnon de Jacqueline Essimbi exigeait qu'elle lui remette son argent, et il ne voyait pas d'un bon œil le fait qu'elle contribue à la construction d'une église dont elle était membre. Une autre jeune femme ayant échappé récemment à un féminicide nous a confié, sous le couvert de l'anonymat, que son mari l'avait poignardée parce qu'elle ne voulait pas lui remettre son fonds de commerce. En somme, l'assassinat des femmes dans l'espace familial relève davantage de la « possession que de l'amour », conclut Viviane Tathi.

Elle estime qu'il y a urgence à nommer les féminicides et à punir sévèrement leurs auteurs pour éviter que les communautés continuent de croire que l'impunité « protège l'équilibre familial et les enfants ». Certains auteurs séjournent tout juste deux semaines en prison, du fait de « marchandages » de plus en plus fréquents sur la chaîne pénale et « qui occultent la vérité du droit ». Les familles ne sont pas toujours au fait des procédures qui peuvent, même en cas de flagrant délit, traîner une année, voire plus. Selon Stop Féminicides 237, des crimes remontant à 2023 n'ont toujours pas été jugés.

Notes

1- « Leadership féminin : pour un futur égalitaire dans le monde de la Covid-19. Que disent les statistiques ? », Institut national de la statistique, 36e édition, le PDF est disponible ici.

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Quand les dictatures africaines tendent la main à Trump

16 septembre 2025, par Paul Martial — ,
L'objectif des USA est d'arracher aux pays africains l'accueil des personnes expulsées, certains despotes ont déjà accepté. Le Sud Soudan, l'Eswatini, le Rwanda et (…)

L'objectif des USA est d'arracher aux pays africains l'accueil des personnes expulsées, certains despotes ont déjà accepté.

Le Sud Soudan, l'Eswatini, le Rwanda et dernièrement l'Ouganda, outre d'être des dictatures ont un autre point en commun, la signature d'un accord avec les USA pour accueillir les personnes renvoyées. Point d'orgue de la politique d'harcèlement des immigrés de Trump.

« Pressions considérables »

La décision de la Cour suprême des USA où les juges conservateurs ont la majorité, a validé les mesures d'expulsion massive au mépris des conventions internationales que les USA ont pourtant ratifiées. Celle de 1984 qui interdit la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, tout comme la convention de 1951 et son protocole de 1967 qui proscrivent le renvoi des réfugiés vers des pays qui ne respectent pas les droits humains. Les premiers expulsés en Eswatini ont déjà vu leurs droits bafoués. Ainsi le Centre de contentieux de l'Afrique australe a lancé une requête parce que cette monarchie absolue avait refusé qu'ils puissent accéder à leur avocat.

L'objectif de l'administration Trump est de passer des accords pour l'accueil des personnes bannies avec 58 pays dont 31 en Afrique. Yusuf Maitama Tuggar, le ministre des affaires étrangères du Nigeria, confirme que des pressions considérables ont été exercées à l'encontre de son pays qui a tout de même maintenu son refus.

Une aubaine pour les dictateurs

Les conventions restent secrètes. Cependant certaines ont fuité et ne sont guère rassurantes. Au Sud Soudan, gangréné par des milices armées, le président Salva Kiir partie prenante d'une guerre civile qui a déjà causé la mort de dizaines de milliers de personnes a fait part de ses exigences lors des négociations. La levée des sanctions contre un des trois hauts responsables du régime, l'annulation de l'interdiction des visas, le déblocage d'un accès à un compte bancaire basé aux États-Unis et le soutien aux poursuites judiciaires contre son principal opposant, le premier vice-président Riek Machar, toujours assigné à résidence.

Quant au Rwanda où les tortures sont fréquentes dans les prisons, le président Paul Kagamé se veut un allié privilégié du camp occidental. Cela lui permet de se faire élire régulièrement avec des scores de 98% et de mener une guerre d'agression contre le Congo voisin sans crainte de mesures de rétorsion.

Pour le président ougandais, pays où l'homosexualité peut être passible de la peine de mort, signer l'accord avec les USA est une assurance. La certitude que l'administration états-unième ne sera pas trop regardante sur la répression qui entoure l'élection présidentielle qui entérinera un septième mandat.

Que cela soit l'Union Européenne qui utilise des pays africains pour externaliser ses frontières, ou les USA qui tentent de leur imposer l'accueil « des personnes parmi les plus méprisables » selon la formule du secrétaire d'état Marco Rubio, les deux s'accommodent parfaitement des régimes despotiques africains au détriment des peuples.

Paul Martial

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Ukraine : la russification forcée des territoires occupés

16 septembre 2025, par Clara Marchaud — , , ,
La population des régions administrées par Moscou a jusqu'au 10 septembre pour partir ou « régulariser » sa situation, c'est-à-dire adopter le passeport russe. Beaucoup de gens (…)

La population des régions administrées par Moscou a jusqu'au 10 septembre pour partir ou « régulariser » sa situation, c'est-à-dire adopter le passeport russe. Beaucoup de gens décident de devenir russes afin de préserver leurs biens et leurs droits fondamentaux, tels que la santé.

https://vientosur.info/ucrania-la-rusificacion-a-marchas-forzadas-de-los-territorios-ocupados/

4 septembre 2025

Kiev (Ukraine). – Jusqu'au bout, Ihor* a résisté aux pressions russes. Après trois mois d'occupation, les soldats de Moscou ont d'abord demandé à l'adolescent, alors âgé de 15 ans, de prendre un passeport russe pour remplacer le laissez-passer nécessaire pour se rendre à Louhansk depuis son village, occupé en 2022. Avant lui, sa mère n'avait pas d'autre choix, car le passeport russe était le seul moyen de continuer à percevoir les prestations liées à son handicap.

Puis, l'école a refusé de remettre à Ihor son certificat d'études, équivalent au diplôme. Un refus poli dans un premier temps, suivi de menaces : « Si tu n'acceptes pas d'avoir un passeport russe, tu recevras d'abord une amende, puis ta mère sera privée de ses droits parentaux ».

Face à cette pression, Ihor a finalement accepté les papiers de l'occupant à l'été 2023, dans un bureau flanqué de drapeaux russes. « Ce n'est pas une simple formalité administrative : les fonctionnaires nous font jurer de défendre ce passeport « avec notre sang » », raconte Ihor, qui a fui la zone occupée par crainte d'être mobilisé dans l'armée russe. Réfugié à Kiev depuis mai, Ihor a aujourd'hui 18 ans.

D'autres témoins ont raconté à Mediapart avoir été contraints de chanter l'hymne russe lors de la remise des passeports, parfois devant les caméras.

Après les discussions en Alaska, le Kremlin espère légitimer son contrôle sur la région et même récupérer les 25 % de la région de Donetsk qu'il ne contrôle pas, en obtenant de l'Ukraine la reconnaissance de ces territoires comme russes, en échange d'un cessez-le-feu. Si, pour l'instant, Kiev et ses alliés restent réticents, le Kremlin est déjà en train de russifier ces territoires en intensifiant la pression sur les habitants pour qu'ils adoptent le passeport russe.

Le 20 mars, Vladimir Poutine a promulgué un décret obligeant les citoyens ukrainiens résidant en Russie et dans les quatre régions partiellement occupées à « régulariser leur statut juridique » ou à « partir volontairement » avant le 10 septembre. Dans le cas contraire, les Ukrainiens deviendront des étrangers sur leur propre territoire et seront soumis à la réglementation russe en matière d'immigration : séjour limité à 90 jours, examens médicaux obligatoires et restrictions d'accès à l'emploi.

Six millions de personnes menacées

Cette mesure menace près de six millions d'Ukrainiens (dont 1,5 million d'enfants) qui sont restés dans les territoires occupés, exposés à la déportation ou à l'emprisonnement, selon Kiev.

« Les Russes ne se contentent pas de distribuer des passeports. Si vous refusez, ils créent des conditions telles que vous ne pouvez plus vivre sans », déplore Yuri Belusov, chef du département des crimes de guerre du bureau du procureur général ukrainien.

« Il s'agit d'une violation du droit international [...] qui ouvre la voie à la commission d'autres crimes de guerre par la Russie », ajoute Human Rights Watch. « Le droit international interdit à la Russie de modifier la démographie des zones occupées, de forcer les résidents à déclarer leur allégeance à la puissance occupante, de les enrôler dans ses forces armées ou de transférer des populations par la force. Les deux derniers constituent des crimes de guerre, et toute déportation ou expulsion de personnes ukrainiennes pourrait également constituer un crime contre l'humanité ».

« Vous ne pouvez pas vivre sans passeport russe : vous ne pouvez pas toucher de pension ou d'allocations, vous ne pouvez pas travailler légalement. » Olena*, habitante de la région de Louhansk

La « passeportisation » ne date pas d'aujourd'hui : Moscou avait déjà distribué massivement des passeports aux habitants des régions séparatistes géorgiennes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, puis les avait utilisés pour justifier son intervention militaire de 2008 au nom de la protection de « ses » ressortissants.

En Ukraine, cette méthode est appliquée depuis l'annexion de la Crimée (en 2014), où la citoyenneté russe a été automatiquement attribuée aux résidents permanents. Neuf mois après l'occupation de la péninsule, la Russie revendiquait déjà la délivrance de 1,5 million de passeports, même si certains habitants parvenaient encore à vivre sans. Après l'invasion à grande échelle de 2022, cette politique s'est durcie et accélérée.

À partir de mai 2022, la Russie a adopté une série de lois visant à faciliter la naturalisation des Ukrainiens dans les régions occupées. En avril 2023, elle a mis en place des sanctions contre les réfractaires : ceux qui refuseraient la citoyenneté russe seraient considérés comme apatrides. Initialement fixée à quinze mois et reportée à plusieurs reprises par Vladimir Poutine, la date limite est désormais fixée au 10 septembre.

Toutefois, selon les experts, cette date limite reste largement arbitraire et pourrait être reportée à nouveau. Le chef du Kremlin avait déjà annoncé en mars qu'il avait « pratiquement achevé » la délivrance de passeports russes à tous les Ukrainiens des territoires occupés, avec près de 3,5 millions de documents.

Ni médicaments ni accès à l'hôpital

« Depuis 2022, sans passeport, vous n'avez plus aucun droit, vous ne pouvez même plus quitter le village car vous ne pouvez pas passer les postes de contrôle russes », explique Olena* au téléphone, depuis son village occupé dans la région de Louhansk. Cette Ukrainienne est revenue en 2024 de l'étranger pour s'occuper de son père âgé et malade. « À mon arrivée, on m'a dit que j'avais soixante jours pour régulariser ma situation, sinon je serais expulsée vers une destination inconnue, car avec notre passeport ukrainien, nous sommes considérés comme des étrangers », explique cette retraitée, dont certaines connaissances ont été expulsées.

Il a fallu près de six mois à Olena et à son père pour obtenir leur passeport, car les services administratifs sont submergés de demandes. « De toute façon, vous ne pouvez pas vivre sans passeport russe : vous ne pouvez pas toucher de pension ou d'allocations, vous ne pouvez pas travailler légalement, vous ne pouvez même pas vous faire soigner », poursuit cette femme qui survit grâce à ses économies.

Pour accroître la pression sur les habitants, les autorités d'occupation ont également durci les conditions d'accès aux soins médicaux. Yevgeny Balitsky, gouverneur désigné par la Russie dans la partie occupée de la région de Zaporijia, avait annoncé fin 2023 qu'à partir du 1er janvier 2024, les titulaires d'un passeport ukrainien seraient exclus des soins médicaux.

Un hôpital de la région de Zaporijia a reçu l'ordre de fermer parce que le personnel médical refusait d'accepter la citoyenneté russe.

« Sans passeport russe, il n'est plus possible d'obtenir des médicaments sur ordonnance dans une pharmacie ou d'être reçu en consultation dans un hôpital », déplore Maryna Slobodianiouk, de l'ONG Truth Hounds, qui documente les crimes de guerre. « Nous avons même recueilli le témoignage d'une personne qui vivait là-bas et à qui on a refusé une ambulance parce qu'elle n'avait pas de passeport russe. »

« Ils ne disent pas toujours directement qu'il faut un passeport », ajoute Ouliana Poltavets, coordinatrice du programme Ukraine de l'ONG Physicians for Human Rights (« Médecins pour les droits humains »). Les services de santé exigent uniquement une assurance maladie, obligatoire dans le système russe, mais il est impossible de l'obtenir sans passeport. » Entre février et août 2023, avant l'entrée en vigueur de l'assurance russe obligatoire le 1er janvier 2024, son ONG a recensé près de quinze cas de refus de soins pour absence de passeport.

Certains hôpitaux ont même créé un guichet dédié aux passeports afin d'accélérer la procédure pour les patients désespérés. Un hôpital de la région de Zaporijjia a reçu l'ordre de fermer parce que le personnel médical refusait d'accepter la citoyenneté russe.

Confiscation de biens

Les exemples de restriction d'accès aux services essentiels se multiplient. Depuis le 1er avril, les conducteurs doivent passer au permis de conduire russe avant 2026. Dans la région de Kherson, les autorités russes exigent un passeport russe pour obtenir ou conserver sa carte SIM.

Depuis 2024, les autorités d'occupation ont également procédé à des confiscations massives des logements des personnes qui ont quitté les territoires occupés. Selon la loi russe, les biens déclarés « sans propriétaire » sont transférés à la municipalité par décision judiciaire. Pour éviter la confiscation, il faut se présenter sur place, muni d'un passeport russe.

C'est finalement ce qui a convaincu Olena : réenregistrer sa maison et ses deux appartements sous la loi russe était le seul moyen d'éviter leur confiscation. « Ici, nous avons des terres, des biens. Nous avons travaillé toute notre vie pour que nos enfants, nos petits-enfants et nous-mêmes ayons un endroit où vivre. Il était donc naturel que nous revenions, car nous avons compris que nous allions nous retrouver sans rien », dit-elle.

« La tendance générale est de serrer la vis pour pousser les gens à partir ou à « devenir russes », résume Maryna Slobodianiouk. Aujourd'hui, beaucoup de gens acceptent le passeport russe non pas pour rester, mais pour partir.

Sans ce document, il devient presque impossible de franchir les postes-frontières entre les territoires occupés et la Russie, rapporte Myroslava Kharchenko, de l'ONG Save Ukraine, qui accompagne les enfants ukrainiens fuyant l'occupation.

« Les occupants exploitent également le fait que les Ukrainiens des territoires occupés vivent dans un véritable trou noir informationnel. Ils les menacent, leur assurant qu'ils seront poursuivis dans l'Ukraine libre pour avoir accepté un passeport russe, qu'ils risquent la prison, la perte de la garde de leurs enfants », explique cette avocate. « Les Russes font tout leur possible pour enfermer ces personnes, pour les empêcher de partir. Il ne s'agit pas d'un enlèvement physique, mais mental. Ils prennent leurs esprits en otage pour s'assurer que ces familles ne retournent jamais en Ukraine, qu'elles perdent tout espoir et se résignent à vivre là-bas, dans leur prétendue Russie. »

L’après-Bayrou : ce qui fait courir le bloc bourgeois (et ses alliés).

16 septembre 2025, par Stathis Kouvelakis — , ,
Dans cet article, Stathis Kouvélakis – philosophe membre de la rédaction de Contretemps – revient sur la séquence politique de cette dernière année, de la nomination de (…)

Dans cet article, Stathis Kouvélakis – philosophe membre de la rédaction de Contretemps – revient sur la séquence politique de cette dernière année, de la nomination de François Bayrou à la tête du gouvernement jusqu'à sa chute. Il insiste en particulier sur un aspect généralement occulté, à savoir le rôle de l'Union européenne, et analyse la stratégie du PS dans la conjoncture politique actuelle.

9 septembre 2025 | tiré de Contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/apres-bayrou-bloc-bourgeois-macron-union-europeenne/

Le vide de la répétition

On connait cette mésaventure récurrente de Coyote Rusé « Wile », un personnage des dessins animés de Tex Avery, obsédé par l'oiseau du désert « Bip-Bip » : à un certain moment de la course-poursuite, le coyote, emporté par son élan, se lance au-dessus d'un précipice et continue allégrement à courir dans le vide. Les lois de la pesanteur sont transgressées, et pourtant rien de fâcheux n'arrive, il poursuit sa course comme si de rien n'était. Jusqu'à l'instant où il finit par regarder en bas et découvre le vide au-dessus duquel il est comme suspendu. Ce vide devient alors « effectif », et les lois de la physique reprennent leurs droits.

Le philosophe slovène Slavoj Zizek se réfère souvent à cet épisode pour illustrer le paradoxe d'un « voile d'ignorance » doté, dans certaines situations, d'une fonction protectrice, paradoxe qui renvoie au décalage entre l'objectivité d'une situation et le moment de sa perception subjective qui la rend agissante. Il faut toutefois remarquer que ce qui déclenche cette perception subjective n'est pas tant une « prise conscience », au sens d'un processus mental se déroulant dans l'intériorité d'une conscience, mais un geste, un acte : regarder ses pieds.

La question qui se pose est dès lors double : qu'est-ce qui pousse le coyote à faire ce geste fatal ? Et de quoi ce drôle d'oiseau bleu, un Grand Géocoucou selon la classification animalière, est-il la représentation allégorique ? Sur ce dernier point, nous disposons d'une indication claire : comme l'indique le nom onomatopéique dont il est affublé, l'oiseau représente la répétition en tant que telle, en d'autres termes le vide d'une répétition aveugle, indestructible, qui est son propre but. « Bip-Bip » ne cesse d'afficher une mine imperturbable et satisfaite, et c'est l'affichage insolent de cette pure jouissance libidinale qui alimente la rage de poursuite de Coyote.

L'ensemble des dessins animés de cette série est construit sur le contraste entre le mouvement incessant mais toujours identique à lui-même de l'oiseau et les stratagèmes toujours renouvelés de Coyote, entièrement livré à son obsession, non moins répétitive et vide de sens que le son émis par l'oiseau coureur. C'est fort logiquement dans le vide, i.e. dans la béance d'une répétition, que « tombe » l'opposition entre les deux mouvements pulsionnels, pour réapparaître aussitôt dans les images qui suivent immédiatement la chute : car les personnages de Tex Avery sont indestructibles, ils représentent selon Zizek le « non-mort », le circuit perpétuellement recommencé de la pulsion de mort dépersonnalisée.

Le parallèle avec le sort annoncé de François Bayrou est évident : il aura suffi de l'annonce d'un mouvement social, d'autant plus inquiétant que son ampleur et ses modalités sont imprévisibles, pour que Bayrou accomplisse le geste fatal : il « réalise » alors qu'il ne dispose d'aucune majorité parlementaire et que les ruses par lesquelles il avait jusqu'alors réussi à se maintenir « dans la course » n'auront pas suffi à atteindre son objectif – sauf, bien sûr, celui de faire gagner du temps au camp bourgeois, ce qui est loin d'être négligeable, tout particulièrement en situation de crise politique.

Dans ces conditions, la demande d'un vote de confiance se présente comme l'ultime manœuvre pour prendre de court la mobilisation annoncée et mettre la pression sur la force qui lui a permis de se maintenir jusqu'ici au pouvoir, le Parti socialiste. Reste qu'un gouvernement incapable de faire adopter un budget par l'Assemblée nationale est condamné à connaître le sort de celui dirigé par son prédécesseur, Michel Barnier, en décembre dernier.

Si tout cela est de l'ordre de l'évidence, il reste quelques points à éclaircir, qui restent trop souvent dans l'ombre[1]. En nous inspirant de la chorégraphie de Tex Avery, nous nous pencherons sur ce qui a permis à Bayrou de poursuivre la course au-dessus du vide nettement plus longtemps que son prédécesseur. Nous analyserons également les conditions dans lesquelles la course-poursuite mortifère (pour les classes populaires et travailleuses) à laquelle se livrent les personnages – si cartoonesques dans leur jouissance béate du pouvoir – de la macronie pourrait se poursuivre, moyennant un changement de Coyote Rusé, ou, à l'inverse, si elle est amenée à prendre fin, du moins sous la forme que nous lui connaissons depuis l'été 2024. Mais nous nous interrogerons d'abord sur ce que l'objectif réel que cherche à atteindre dans l'immédiat Bayrou, et, derrière lui, l'ensemble du bloc bourgeois dont Macron reste le pivot, soit leur équivalent du Grand Géocoucou Bip-Bip.

« Bip-Bip » : l'Union européenne, ou la répétition compulsive de l'orthodoxie budgétaire

L'obsession de François Bayrou avec la dette publique est, on le sait, ancienne. Elle a souvent fait l'objet de commentaires ironiques, qui font apparaître Bayrou comme une sorte de Cassandre ratée. Car, à l'inverse de celles proférées par l'héroïne de la mythologie grecque, les prédictions funestes de Bayrou ont été contredites par le cours des choses, aucune crise de la dette n'ayant affecté la France depuis 2007, lorsque le président du Modem fait de cet épouvantail l'axe central de son discours.

Il est sans doute inutile de démontrer longuement ici que ce propos alarmiste sert, aujourd'hui comme hier, à justifier des politiques néolibérales, plus exactement des politiques d'austérité, qui combinent une fiscalité allégée pour le capital et les couches aisées avec la restriction de la dépense publique, avant tout aux dépens de l'Etat social. Des économistes de gauche ont à plusieurs reprises démontré le caractère fallacieux des affirmations de Bayrou, en particulier celles sur lesquelles repose l'actuel projet de budget : la dette publique n'est jamais payée, seuls les intérêts le sont, et cette charge est soutenable, et même sensiblement plus faible que par le passé, malgré la hausse du stock de cette dette[2].

Il en va de même des arguments selon lesquels les causes du creusement du déficit budgétaire, qui conduit à l'endettement de l'Etat, résident dans des dépenses excessives, que ce soit des investissements publics, des frais de fonctionnement de l'Etat ou des transferts sociaux. En réalité, le problème est à chercher du côté des recettes, c'est-à-dire dans les cadeaux fiscaux faits au capital et aux ménages aisés, qui atteignent des proportions inégalées depuis le début de la présidence Macron – ses prédécesseurs, et notamment François Hollande (baisse continue des « charges » sur les entreprises et de la fiscalité du capital, CICE etc.), s'étant déjà engouffrés dans cette voie[3].

Cette contre-expertise est aussi pertinente sur le fond que politiquement nécessaire face à au discours dominant, incessamment relayé dans les médias et par les porte-parole du pouvoir. A s'en tenir là, on risque toutefois de passer à côté de la logique interne du discours de Bayrou, qui ne relève pas d'une simple mystification idéologique mais bien d'un projet politique cohérent, qui dépasse de très loin sa personne et emporte des conséquences tout à fait concrètes.

Ce projet a un nom, c'est l'Union européenne, les règles et les procédures sur lesquelles elle repose, et il s'inscrit lui-même dans les tendances à plus long terme du capitalisme contemporain : la crise de l'Etat keynésien de l'après-guerre et son remodelage par le néolibéralisme et la financiarisation. Le sociologue allemand Wolfgang Streeck a désigné cette transformation comme un passage de l'Etat fiscal de la période précédente, orienté vers la redistribution et le maintien du compromis social fordiste de l'après-guerre, à l'Etat-dette, qui repose sur un régime institutionnalisé de consolidation fiscale visant à le placer sous la surveillance permanente des marchés financiers[4].

A l'origine de ce processus se trouve la « crise fiscale de l'Etat » déclenchée par la crise des années 1970[5], avec une baisse des recettes (résultat mécanique de la baisse de la croissance) et le maintien à un haut niveau – voire, dans un premier temps, une hausse – des dépenses due à la relative rigidité des « stabilisateurs automatiques » keynésiens visant à faire face à la montée du chômage et aux effets récessifs d'un contexte inflationniste. L'endettement public, maintenu à un niveau très bas jusqu'au début des années 1980, a amorcé dès lors sa courbe ascendante au niveau mondial.

La réponse néolibérale à cette crise s'est appuyée sur la « révolte fiscale » conjointe du capital, confronté à une baisse de sa profitabilité, et des couches aisées, qui remettent en cause le pacte redistributif de l'après-guerre et misent sur la privatisation néolibérale des conditions de la reproduction sociale. Elle s'est amplifiée avec le double mouvement de la « mondialisation » et de la financiarisation, qui a libéré les mouvements des capitaux et incité au dumping fiscal entre les États. La montée de la finance se nourrit à son tour de la spéculation sur la dette publique et l'endettement des ménages, lequel compense le retrait de l'Etat social (dans l'éducation, la santé, l'accès au logement, les retraites etc.) et, pour la masse du salariat, la stagnation des rémunérations.

La « consolidation budgétaire » se présente ainsi comme un dispositif visant à « renforcer la confiance », i.e. à rendre l'État attractif pour les marchés financiers en leur assurant qu'il est en mesure d'assurer le service de sa dette. Les marchés financiers veulent avoir l'assurance que la dette publique est effectivement placée sous contrôle politique, ce qui doit être démontré par la capacité des gouvernements à enrayer, voire à inverser, sa croissance à long terme.

Dans un contexte de dumping fiscal entre États, qui fait obstacle à tout accroissement de la taxation du capital, donc de la progression des recettes, cette consolidation opère immanquablement par la compression continue de la dépense publique, en particulier des dépenses sociales. La dynamique de dérégulation et de privatisation continue des biens publics alimente ainsi la transformation de l'État social (welfare State) en État visant à discipliner la force de travail (workfare State)[6].

Ce tournant autoritaire et répressif est redoublé par la dépossession démocratique inscrite dans le mécanisme même de la consolidation fiscale. Son institutionnalisation implique que cet Etat affiche une détermination sans faille à faire passer ses obligations envers ses créanciers avant toutes les autres. Cela nécessite une configuration des rapports de force politiques qui rend difficile toute augmentation des dépenses et facilite les coupes budgétaires, sauf en ce qui concerne le service de la dette et les dépenses dites « régaliennes » (défense, police, etc.).

Comme le souligne Streeck, un tel État « intériorise fermement la primauté de ses engagements envers ses prêteurs sur ses engagements publics et politiques envers ses citoyens. [Ceux-ci] sont subordonnés aux investisseurs, leurs droits sont supplantés par les revendications issues des contrats commerciaux. (…) Les résultats des élections sont moins importants que ceux sur les marchés obligataires, l'opinion publique importe moins que les taux d'intérêt, et le service de la dette prend le pas sur les services publics »[7].

Il est aisé de voir que l'Union européenne a été le vecteur fondamental de la construction d'un tel régime de consolidation dans une aire géographique où les rapports de force rendaient sa mise en place plus difficile que dans le monde anglo-étatsunien. Ses tables de la loi ont été énoncées dans les fameux « critères » institués par le Traité de Maastricht et resserrés par les traités et pactes qui ont suivis : déficit budgétaire et dette publique plafonnés, respectivement, à 3% et 60% du PIB, priorité accordée à la maîtrise de l'inflation.

Ces critères ne résultent pas d'un simple choix idéologique : ils visent à rendre crédible sur le plan international l'idée d'un euro fort, à savoir une monnaie unique inédite dans l'histoire puisqu'elle ne s'adosse pas à la banque centrale d'un Etat unifié, et ne dispose donc pas des capacités d'intervention de la Fed étatsunienne à laquelle elle est souvent comparée. De là l'obsession de l'orthodoxie ordolibérale, qui avait déjà assuré au mark son statut de monnaie forte, par opposition au franc, sujet à de fréquentes dévaluations.

C'est aussi la raison pour laquelle la banque centrale en question est à la fois « indépendante », à savoir extraite de toute contrôle politique (ce qui est la marque distinctive des institutions européennes), et tenue par un seul mandat, la maîtrise de l'inflation sous un plafond de 2%. Ses statuts interdisent le recours des Etats à un endettement intérieur, rendant impossible quelque chose comme le « circuit du Trésor » qui a permis, entre la Libération et la fin des années des années 1960, à l'Etat français de se financer sans avoir recours aux marchés.

Avec la monnaie unique, les Etats de la zone euro sont désormais tenus de se financer sur les marchés internationaux et, pour y parvenir, de faire continuellement la preuve de leur conformité aux contraintes de la consolidation macroéconomique codifiées dans les Traités européens. Certes, depuis la crise de 2015, la BCE intervient (et même de façon massive entre 2015 et 2022) sur le marché secondaire de la dette publique des Etats-membres de l'UE. C'est la politique de l'« assouplissement monétaire » qui a consolidé la baisse des taux, donc du coût de l'emprunt pour les Etats.

C'est ce qui a permis de « vendre » cette politique aux opinions publiques comme un allègement de la pression que les marchés financiers exercent sur les Etats via le mécanisme de la dette. En réalité, l'objectif de la BCE était tout autre, à savoir fournir les marchés financiers en liquidité en garantissant une forte demande en titres de dette publique. Ainsi, outre le caractère temporaire de cette mesure, le rôle décisif du marché primaire n'est pas remis en cause, les interventions de la BCE étant loin de correspondre à l'ensemble des besoins de financement des Etats.

Entre 2015 et 2022, soit au pic de cette politique de rachat, la BCE n'a acheté que l'équivalent de 48% de la dette émise par la France, et la BCE détient actuellement (via la banque de France) moins du quart de la dette française, une proportion qui chute d'ailleurs rapidement depuis la fin de l' « assouplissement quantitatif » et le retour à une politique de hausse des taux d'intérêt. Actuellement, une majorité des titres de la dette publique de la France (54,7% selon les chiffres de 2025) se trouve entre les mains de « résidents étrangers ».

La composition de ce groupe est particulièrement opaque, car protégée par l'anonymat du Code du commerce, mais il s'agit pour l'essentiel des « investisseurs institutionnels » (banques, fonds de pensions, fonds d'assurance, fonds d'investissements souverains, et autres fonds spéculatifs) au comportement par définition opportuniste, i.e. extrêmement sensible au moindre frémissement des « marchés ». Loin de contrecarrer l'emprise des marchés sur les Etats, la BCE ne cesse ainsi d'agir comme leur plus fidèle soutien, ajustant sa politique aux cycles de l'accumulation du capital.

Depuis la crise des années 2010-2015, le régime de consolidation imposé par l'UE s'est en réalité rigidifié. L'éphémère relâchement de la période du Covid, au cours de laquelle les règles des Traités avaient été suspendues, avait conduit certains europhiles invétérés à déclarer la fin du corset austéritaire[8].

Sous une forme atténuée, de telles illusions s'étaient également répandues à gauche. En témoigne notamment le programme de la NUPES de 2022 qui affirmait (dans son chapitre 8) que « le contexte de remise en cause des règles européennes face aux urgences joue en notre faveur ». Se voyait ainsi doté d'un semblant de crédibilité le mantra de la « renégociation des Traités européens » qui aurait permis d'en « modifier durablement les règles incompatibles avec notre ambition sociale et écologique légitimée par le peuple ». Une proposition destinée d'avance à rester incantatoire, l'unanimité des Etats-membres étant, comme chacun sait, requise pour changer ne serait-ce qu'une virgule des traités en question.

D'ailleurs, une fois le contexte de la pandémie dépassé, les lois intangibles gravées dans le marbre des traités ont aussitôt repris le dessus, et même sous une forme aggravée. En fait, le processus était engagé depuis la crise de l'eurozone des années 2010-2015. L'adoption d'un ensemble de dispositifs – appelés dans la novlangue de l'UE « Six Pack », « Two Pack » et « semestre européen » – a permis d'accroître la surveillance des politiques budgétaires par les autorités de Bruxelles, en renforçant notamment l'automaticité des sanctions et en systématisant la mise en place de plans d'ajustement structurel pour les pays qui font face à des difficultés financières, sur le modèle de ce qui a été fait pour la Grèce.

L'instauration d'un régime de « surveillance renforcée » est prévu dans le cadre de la mise en œuvre de ces programmes jusqu'à remboursement de 75% de la dette. Début 2024, l'adoption du « pacte de stabilité et de croissance réformé » a sonné pour de bon la fin de la parenthèse « dépensière » des années Covid et le retour de l'austérité : les pays avec un déficit budgétaire supérieur à 3 % devront le réduire d'au moins 0,5 point de pourcentage de PIB par an. De plus, les Etats-membres dont la dette est comprise entre 60 et 90 % du PIB devront la réduire d'au moins 0,5 point par an, et ceux dont la dette excède les 90 %, d'au moins 1 point par an.

Certes, formellement, les traités et pactes de l'UE ne s'opposent pas à la hausse de la fiscalité du capital et des plus riches. Néanmoins, en vertu des fameuses « libertés » qui guident l'intégration européenne dès sa fondation[9], ils sanctuarisent la libre circulation des biens, des services et des capitaux. Dans la pratique, cela signifie que si le gouvernement d'un Etat-membre augmente les impôts sur le capital, celui-ci peut (menacer de) partir dans le pays voisin sans perdre l'accès le marché du pays dont il s'apprête à partir (du fait de la libre circulation des biens et des services). Ainsi, la combinaison des règles budgétaires et des principes de la « concurrence libre et non faussée » aboutit à une situation qui ne laisse pas d'autre option pour atteindre l'ajustement budgétaire que la baisse des dépenses. Les traités et pacte de l'UE institutionnalisent donc la paralysie de la fiscalité, en mettant en place des mécanismes qui s'appliquent de façon permanente, même en l'absence de pression des marchés financiers[10].

A l'instar de l'oiseau de Tex Avery, l'UE est condamnée à répéter sans fin le « Bip-Bip » de l'austérité et de l'orthodoxie néolibérale inscrit dans ses traités fondateurs. Sauf qu'ici, loin d'être vide de sens, cette répétition est au service non pas d'un mécanisme psychique inconscient mais d'intérêts de classe parfaitement identifiables. Et elle entraîne des conséquences bien plus graves que les plongées fracassantes dont le Coyote se sort toujours indemne, à savoir sur la sanction des « marchés » et de leur relais interne à l'UE, la BCE de Francfort.

La Grèce en a été l'illustration la plus dramatique, mais rappelons-le, c'est une grande part de la périphérie européenne (Espagne, Portugal, Irlande, Chypre) qui en a également fait les frais. La récente déclaration de Christine Lagarde, en sa qualité de présidente de la BCE, est à cet égard tout à fait claire pour qui sait décoder ce type de langage : « Les risques de chute de gouvernement dans tous les pays de la zone euro sont préoccupants. Ce que j'ai pu observer depuis six ans [à ce poste], c'est que les développements politiques, la survenance de risques politiques, ont un impact évident sur l'économie, sur l'appréciation par les marchés financiers des risques pays et par conséquent sont préoccupants pour nous ». La France d'aujourd'hui n'est sans doute pas la Grèce de 2015, elle n'est pas pour autant un cas à part, exemptée par on ne sait quel miracle de sa « grandeur » des contraintes dans lesquelles sa classe dominante et le personnel politique qui s'est mis à son service l'ont soumis depuis des décennies.

La course austéritaire de Barnier et de Bayrou

Vue sous cet angle, la séquence française de cette dernière année apparaît sous un jour nouveau. Le fait a été peu commenté, il est pourtant essentiel : pour asseoir son déni du résultat des élections législatives de juin-juillet 2024, Macron a nommé successivement à Matignon deux personnalités de droite, Michel Barnier et François Bayrou, qui partagent une fidélité absolue au cadre européen. Le premier est un ancien membre de la Commission de Bruxelles et son représentant dans les négociations sur le Brexit avec le gouvernement britannique.

Le second, un zélote du projet européen, a fait de la radicalisation de l'orthodoxie budgétaire maastrichienne sa marque de fabrique, en proposant, dès sa campagne présidentielle de 2007, l'inscription dans la Constitution de l'interdiction pour tout gouvernement de présenter, hors période de récession, un budget déficitaire. Il a ainsi anticipé de deux ans la constitutionnalisation de cette prétendue « règle d'or » par l'Allemagne, qui en avait déjà énoncé le principe dans la « Loi fondamentale » qui lui sert de Constitution depuis 1949, et sa reprise au niveau de l'UE tout entière dans le pacte budgétaire européen (TSCG) de 2012.

Le choix de ses personnalités ne peut se comprendre que si l'on prend en compte la décision, annoncée dès juin 2024, de la Commission européenne d'engager, conformément aux prescriptions du pacte de croissance réformé, une procédure contre la France pour dépassement des seuils de déficit budgétaire et d'endettement public. Comme le précise le document officiel du gouvernement de décembre 2024, « la Commission européenne a fixé une trajectoire de référence exigeante : un ajustement structurel qui représente 0,6 point de PIB par an en moyenne sur la période ».

Avant même la nomination de Michel Barnier, Macron avait assuré la continuité de la politique économique en maintenant aux manettes le trio de hauts fonctionnaires de Bercy, proches du secrétaire de l'Elysée Alexis Kohler, qui relaient les grandes lignes de la politique économique depuis le début de son premier mandat. La relation avec l'Union européenne et son régime de consolidation budgétaire sont au cœur de cette continuité.

Selon des propos d'un ancien ministre rapportés par Le Monde en septembre 2024, « leurs invariants [de ces hauts fonctionnaires] tiennent en deux points : rassurer Bruxelles et placer la dette à de bonnes conditions, quels que soient les aléas. Ils savent faire, ils ont tous les réseaux et contacts pour cela ». Belle illustration de la thèse marxiste classique de la continuité de l'appareil étatique par-delà les changements de gouvernement, et même de régime politique, qui caractérise l'Etat capitaliste[11] !

La course à la conformité au carcan austéritaire renforcé de l'UE est donc au cœur de la crise politique française. On peut raisonnablement penser que cette donnée est entrée en ligne de compte dans la décision de Macron de dissoudre l'Assemblée suite à la débâcle de son camp aux élections européennes de juin 2024. L'éventualité d'un gouvernement RN, à ses yeux la plus probable au moment de la dissolution, qui n'aurait pas d'autre choix que de mettre en œuvre le choc austéritaire préconisé par Bruxelles, pour en payer le prix par la suite, pouvait paraître comme un calcul rationnel en vue de 2027.

Le résultat des élections législatives, avec l'arrivée en tête à l'Assemblée du NFP, a obligé à un changement d'approche. Il n'a bien sûr jamais été question de confier un mandat pour Matignon à la personnalité proposée par l'alliance de gauche arrivée en tête (en nombre de sièges) à l'Assemblée. L'objectif était de gagner du temps, d'assurer la continuité d'un macronisme devenu nettement minoritaire, et, pour cela, s'efforcer de casser l'alliance de la gauche, « obtenir le scalp du NFP » comme l'avait bien vu Olivier Faure en août 2024, avant de lui apporter lui-même le scalp en question six mois plus tard, en refusant de voter la censure contre le gouvernement Bayrou.

Davantage que des porteurs d'un véritable mandat de gouvernement, qui aurait impliqué a minima un programme digne de ce nom, une ligne politique cohérente et approuvée par l'électorat (rappelons que, contrairement au NFP, le mal-nommé « socle commun » ne s'est jamais présenté aux urnes comme tel), Barnier et Bayrou sont en fait de simples chargés de mission. Celle-ci consiste à mettre en œuvre au plus vite la thérapie austéritaire prévue par le cadre européen, aggravée par la course à la militarisation lancée par l'UE depuis le début de la guerre en Ukraine.

Pour mener à bien cette « sale besogne », des personnalités sans véritable légitimité politique, ni même assise parlementaire, sont de loin préférables à des gouvernements devant rendre des comptes à des électeurs. Les précédents de la Grèce et de l'Italie de 2011, lorsque l'UE a directement organisé la chute de Georges Papandréou et de Silvio Berlusconi, remplacés par deux banquiers (respectivement : Lucas Papademos et Mario Monti) à la tête de coalition hétéroclites et chancelantes, sont à cet égard instructif.

Depuis l'été dernier, et la mise sous surveillance renforcée de la France, sa politique budgétaire ne fait que se conformer au « pilotage automatique » prévu par le « pacte de croissance » de l'UE, à savoir une « trajectoire » de coupes budgétaires équivalentes à une réduction du déficit d'au moins 0,5% du PIB. Les « rapports d'avancement annuel » envoyés en avril de chaque année par le gouvernement français à Bruxelles n'ont pour seul objet que de détailler l'avancement du Plan budgétaire et structurel à moyen terme (PMST) pour 2025-2029, soit, comme l'annonce le document officiel d'avril dernier, de « présenter une trajectoire budgétaire qui respecte les exigences des nouvelles règles budgétaires européennes ainsi que des réformes et investissements sur la durée, justifiant un allongement de la période d'ajustement budgétaire de quatre à sept ans ».

Mais il y a des nuances entre les deux équipes qui se sont succédées à Matignon : comme l'expliquent les études (ici et ici) de l'Institut Avant-Garde, Michel Barnier a voulu faire du zèle, en prévoyant un « ajustement plus ambitieux que ce qu'exigeaient strictement les règles budgétaires européennes et [qui] comprenait un effort important en début de période visant à ramener le déficit public à 5 % en 2025 ». Le plan de Bayrou signale un retour à la « normale » stipulée par les pactes : il « supprime la concentration des efforts en début de période prévue initialement et se rapproche davantage de la structure d'ajustement linéaire définie par les règles budgétaires de l'UE.

L'ajustement total sur la période de sept ans allant de 2025 à 2031 demeure toutefois inchangé ». L'objectif de réduction du déficit budgétaire pour 2025 est ramené par Bayrou de 5,4% à 5% – soit de 1,4% à 0,8% de point de PIB – mais il est supérieur à celui de Barnier pour l'année suivante (0,9% au lieu de 0,6%). On peut penser que Bayrou était convaincu que cet « assouplissement » pouvait suffire pour renouveler, moyennant quelques concessions cosmétiques (sur la suppression des jours de congé en particulier), le quitus du PS qui lui a permis d'accéder à Matignon. Serait alors confirmée une recomposition politique qui verrait le bloc bourgeois s'adjoindre une nouvelle composante, renouvelant ainsi l'opération fondatrice de l' « extrême-centre » macroniste : la convergence sous le signe de la réforme néolibérale et de l'allégeance européenne du « social-libéralisme » et de la droite libérale. Mais, aux yeux du pouvoir actuel et de ses alliés, il semble que cet objectif puisse être atteint par d'autres voies, i.e. sans un Bayrou usé et à court de cartouches.

Un Coyote relooké : vers une recomposition du bloc bourgeois ?

S'exprimant le 26 août dans le quotidien des milieux patronaux, Patrick Martin, le président du Medef, a eu le mérite de la clarté et d'une certaine lucidité : « Ce qui est certain, c'est que le Parti socialiste reste le pivot dans cette affaire ». La suite lui a donné raison, et tort à celles et ceux qui pensaient (et font semblant de croire) que l'accord entre le PS et le bloc macronien de février n'était qu'une incartade passagère, que de lyriques rappels « unitaires » permettraient rapidement de surmonter.

Comme le rapporte Le Monde, la ligne que Macron a présenté devant les représentants des formations qui le soutiennent est claire : il s'agit « de « travailler avec les socialistes » pour préparer l'après-Bayrou ». Gabriel Attal, secrétaire général du parti macroniste Renaissance, abonde dans le même sens : « Quelle que soit l'issue du 8 septembre, on doit impérativement se mettre autour de la table avec les forces politiques qui sont prêtes à travailler à un compromis ». Or, comme le précise le même article, « l'initiative présidentielle a reçu un accueil favorable d'Olivier Faure. (…) A Blois [où s'est tenue l'université d'été du PS en août dernier], lors d'un déjeuner avec la presse, le patron du PS avait ainsi tendu la main au bloc central : ‘Nous ne cherchons pas à faire le programme de nos rêves. Nous avons à chercher à bâtir un projet qui peut trouver une majorité' ».

L'objectif partagé est donc d'éviter une dissolution, en cherchant des « compromis » qui iraient plus loin dans la voie des « assouplissements » envisagés par Bayrou sans remettre en cause l'ajustement structurel en tant que tel. Raphaël Glucksmann a été encore plus clair que Faure à la sortie de son entretien avec Macron : il s'agit d'ouvrir un « véritable processus de négociation » que « l'annonce du vote du 8 septembre » a malheureusement rendu impossible.

La maire de Nantes Johanna Rolland, s'exprimant dans Mediapart en tant que première secrétaire déléguée du PS, est sur la même longueur d'onde : « laisser à penser que l'hypothèse qui réglerait la situation du pays serait la dissolution est illusoire ». Il s'agit de « gouverner maintenant », avec une équipe qui irait « de Glucksmann à Ruffin », et qui chercherait des « majorités au cas par cas ». Les chances que l'actuel locataire de l'Elysée accepte ce type de scénario sont nulles. Mais l'objectif réel n'est pas tant de permettre à un tel gouvernement de voir le jour que d'inciter à une recomposition politique « centriste » qui puisse tenir jusqu'à la prochaine présidentielle.

C'est le but du « budget alternatif » présenté par le PS (sans la moindre référence, faut-il le préciser, au programme du NFP, ni discussion préalable avec toute autre formation de gauche, y compris celles avec lesquelles il affirme vouloir gouverner) : diviser par deux le niveau de l'ajustement structurel revient à peu de choses près à placer la barre au niveau du seuil-plancher prévu par le pacte budgétaire européen (soi un demi-point de PIB par an), et à demander un délai d'une année supplémentaire (2032 au lieu de 2031) pour ramener le déficit sous la barre fétiche des 3%. Dans la conférence de presse à l'issue de l'université d'été du PS, Faure a été très précis sur ce point : « Les équilibres sont inamendables sauf à dire qu'on ne peut pas gouverner ».

Même son de cloche chez la sénatrice du Val-de-Marne Laurence Rossignol : « L'esprit de ce plan (…) est de proclamer que‘oui, nous adhérons à l'idée qu'il faut une trajectoire de réduction du déficit' ». Quelques mesures largement symboliques du type taxe Zucman – dont certains cadres du parti laissent déjà entendre que son montant pourrait être revu à la baisse – , ou le toilettage de certaines niches fiscales pour les entreprises, mais au bénéfice des « TPE et PME innovantes » (la start-up nation n'est pas très loin), donnent l'illusion de justice fiscale.

Rappelons ici que cette taxe Zucman à 2% est censée rapporter 15 milliards – à mettre en parallèle avec les 153 milliards de profits, les quelque 70 milliards de dividendes distribués aux actionnaires et les 30 milliards de rachats d'actions réalisés par les entreprises du CAC 40 pour la seule année 2023, des « montants inégalés » comme le relève Le Monde. De même, les 7,5 milliards de recettes supplémentaires attendues par la « refonte de la fiscalité sur les dividendes et les plus-values », la « révision des exonérations de cotisations sociales pour les entreprises » et la « contribution GAFAM », sont à comparer aux plus de 200 milliards d'aides publiques annuelles aux grandes entreprises, selon les chiffrage effectué dans le rapport des sénateurs Fabien Gay (PCF) et Olivier Rietmann (LR), soit, pour l'année 2023, 48 milliards de subventions, 75 milliards d'allègement de cotisations et 88 milliards de niches fiscales. Autant dire que l' « autre budget » du PS ne rompt en rien avec la logique de détaxation du capital mise en place par les gouvernements successifs – et garantie par les traités européens – depuis plusieurs décennies.

Quant aux mesures d'apparence plus audacieuse, elles relèvent davantage d'un effet d'annonce : la « suspension » de la réforme des retraites ne vise qu'à relancer le « dialogue entre partenaires sociaux » pour « trouver les conditions pérennes à son financement ». En d'autres termes, il s'agit de réitérer l'opération du « conclave », l'alibi principal invoqué par le PS pour justifier son refus de censurer le gouvernement Bayrou. Conclave qui a abouti au fiasco que l'on sait, mais qui a permis au macronisme de gagner un temps précieux, avec l'appui des directions syndicales.

Autre pseudo-mesure « de gauche », la soi-disant « augmentation des bas salaires » est censée se faire par une baisse de la CSG, soit un assèchement des ressources de la protection sociale, dans une logique typiquement néolibérale. Selon les déclarations répétées des responsables socialistes, rapportées par Les échos, « ce n'est pas un plan d'affreux gauchistes ». Comme le relève Julie Cariat dans Le Monde « l' ‘autre projet pour la France'du PS ressemble déjà à un outil pour l'après-Bayrou et ses futures négociations gouvernementales ».

Un point de convergence supplémentaire, et fondamental, entre le pouvoir macronien et le PS doit être également souligné : c'est celui de l'augmentation des budgets militaires, engagé dès le premier mandat de Macron mais qui s'accélère de façon proprement vertigineuse depuis le début de la guerre en Ukraine. Elle est boostée par l'adoption par la Commission européenne du plan ReArm Europe, qui prévoit des dépenses supplémentaires de 800 milliards d'euros d'ici 2030. Pour y parvenir les Etats sont même autorisés à déroger à la règle des 3% de déficit budgétaire, à hauteur de 1,5% de leur PIB pour une durée de 4 ans : l'austérité ne saurait toucher le complexe militaro-industriel.

Concernant la France, deuxième exportateur mondial d'armement et dont l'industrie de défense est à peu près tout ce qui reste de significatif dans un tissu industriel en lambeaux, les chiffres donnent le vertige : entre le début du mandat de Macron et l'année en cours, les dépenses militaires (hors pensions) sont passées de 32 à 50 milliards, soit une augmentation de plus de 55% (et une hausse de 1,8% à 2,06% du PIB), et l'équivalent de 80% des économies prévues par le budget alternatif du PS. Selon la loi de programmation militaire d'un montant de 413 milliards adoptée en juillet 2023 par l'ensemble des partis représentés à l'Assemblée, à l'exception de LFI et du PCF, qui ont voté contre, et des Ecologistes, qui se sont abstenus, il est prévu de porter ses dépenses à 68 milliards en 2030 (soit 2,6% du PIB). Mais il est question de revoir ce chiffre à la hausse pour atteindre un « poids de forme budgétaire » de 90 milliards d'euros, et l'objectif de 3%, du PIB, comme l'a évoqué Sébastien Lecornu en mars dernier.

Or, sur ce terrain, le consensus est réel dans l'ensemble du camp atlantiste, qui va du RN aux Verts. Après avoir voté l'augmentation vertigineuse des budgets militaires, le PS a chaudement applaudi le plan ReArm Europe, Olivier Faure déclarant « se retrouve[r] parfaitement » dans les propos d'Emmanuel Macron et Ursula von der Leyen sur la défense européenne. Plus hésitants, et divisés, sur l'augmentation des budgets de défense, les Verts n'en ont pas moins – par une décision de leur Conseil fédéral – chaleureusement applaudi au plan ReArm Europe et à l'idée d'une défense, et même d'une armée, européenne. De son côté, Marine Tondelier a fait la preuve qu'elle savait manier un langage martial lorsqu'elle a appelé à rejoindre l'unanimité (supposée) derrière Macron pour faire face à la menace russe et défendre l'Ukraine.

La donne a donc changé. « L'Europe, nous assurait-on, c'est la paix ». Maintenant on sait qu'au verrouillage des politiques néolibérales et à la dépossession démocratique, il nous faut ajouter la militarisation et le bellicisme.

Les conditions politiques de la riposte

On perçoit mieux dès lors le sens de ses appels à « l'unité », pour un « gouvernement [allant] de Ruffin à Glucksmann » dans les mots du secrétaire du PS. Il s'agit tout simplement d'une unité fondée sur l'exclusion de LFI et dont le véritable enjeu n'est pas tant la (fort improbable) candidature « unitaire » de la gauche (et même de cette partie de la gauche) en 2027 que d'enterrer toute politique de rupture.

Comment croire dès lors à une possible reconstitution du NFP quand l'une de ses composantes – la deuxième par la taille de son groupe parlementaire – a rompu cette alliance pour permettre à un macronisme minoritaire de s'accrocher au pouvoir et s'affirme prête à poursuivre sur cette voie ? Comment justifier l'appellation « Front populaire 2027 », présentée publiquement lors d'une réunion publique à Bagneux début juillet, et avalisée peu après par une résolution du bureau national du PS, alors qu'elle repose sur l'exclusion de la force qui est en tête des groupes élus sous l'étiquette « Nouveau Front Populaire » à l'Assemblée ? Après l'éclatement de la NUPES et celui du NFP, quelle crédibilité politique peut avoir un n-ième rafistolage électoral « unitaire » qui, aux yeux des dirigeants du PS s'est révélé être un calcul cynique qui a permis à gagner des sièges pour tourner casaque aussitôt après et servir de béquille à un pouvoir agonisant ?

Alain Bertho a fort justement appelé à se tenir « loin d'initiatives ‘unitaires' qui démultiplient les unités partielles et les anathèmes ciblés, dans le temps suspendu des stratégies présidentielles ». Pour autant, le problème stratégique posé à la gauche, et tout particulièrement à la gauche de rupture regroupée au tour de LFI, est évident et, autant le dire clairement, aucune solution ne semble actuellement à portée de main.

Cette panne stratégique renvoie à une question de fond : que peut signifier un « programme de rupture » qui n'assume pas de rompre avec le cadre des pactes européens et du régime de « surveillance renforcée » par la Commission de Bruxelles ? Que sens peut avoir la prétention « unitaire » à un programme « de rupture » si l'on s'aligne sur la militarisation, l'atlantisme et le bellicisme ? On peut comprendre qu'au cours de l'automne de l'an dernier, les groupes parlementaires du NFP, LFI en tête, aient voulu faire œuvre de pédagogie et montrer qu'une hypothèse de gouvernement NFP était légitime, exposant ainsi le déni de démocratie perpétré par Macron. Ils ont ainsi mis en avant le vote à l'Assemblée d'amendements fiscaux qui auraient permis de rapporter 50 ou 60 milliards, soit l'équivalent des coupes budgétaires prévues par le budget Barnier. Le projet de « budget alternatif » du PS reprend du reste certaines des propositions pour lesquelles la gauche a bataillé à l'Assemblée, notamment la taxe Zucman. On avait pu parler ainsi d'un « budget NFP-compatible », selon les mots du président LFI de la Commission des finances Eric Coquerel. Mais, comme c'était entièrement prévisible, le volet recettes de ce budget a été très largement rejeté par l'Assemblée. Le problème avec ce genre d'exercice pédagogique est toutefois qu'à trop oublier leurs limites on risque de perdre l'essentiel, à savoir l'impossibilité de mettre en œuvre des politiques de rupture avec le cadre néolibéral dans le cadre du carcan de l'orthodoxie budgétaire, et plus largement des traités – auxquels ils faut désormais ajouter les plans de militarisation – dont l'UE est la promotrice et la gardienne sourcilleuse.

Toute la question se ramène en fin de compte à celle de la « désobéissance » à ces traités. Les négociations en vue de l'élaboration du programme de la NUPES de 2022, qui s'étaient pourtant déroulées – du fait des rapports de force établis à gauche lors du 1er tour de l'élection présidentielle – dans les conditions les plus favorables aux positions « rupturistes » défendues par LFI, avaient montré que la ligne de démarcation au sein même de la gauche passaient bien par là. Les contorsions des formulations finales du programme en témoignent. Il est ainsi précisé que « si certaines règles européennes sont des points d'appui, chacun constate aujourd'hui à quel point d'autres, et non des moindres, sont en décalage avec les impératifs de l'urgence écologique et sociale et constituent de sérieux blocages à la mise en œuvre de notre programme ».

La liste qui suit est longue et touche à la quasi-totalité des axes du programme : traités de libre-échange, application de la « concurrence libre et non-faussée » aux services publics et aux biens communs, modèle productiviste et agro-industriel de la PAC, statuts de la BCE et règles budgétaires d'austérité du « semestre européen », libre circulation des capitaux qui « nous empêche de maîtriser un secteur financier de plus en plus agressif et nocif ». Que faire alors pour ne pas se laisser enfermer dans cette cage de fer ?

L'une des formulations les plus âprement débattues de cet accord a été celle qui a consisté à dire qu'« il nous faudra être prêts à ne pas respecter certaines règles [souligné dans le texte]. Du fait de nos histoires, nous parlons de désobéir pour les uns, de déroger de manière transitoire pour les autres, mais nous visons le même objectif : être en capacité d'appliquer pleinement le programme partagé de gouvernement et respecter ainsi le mandat que nous auront donné les Français ». « Désobéissance » ou « dérogation transitoire », au-delà de la terminologie, les mesures concrètement envisagées s'inscrivent pour l'essentiel dans le cadre d'une impossible « renégociation » des traités ou d'une plus utopique encore « Convention européenne pour la révision et la réécriture des traités européens, construite avec les Parlements nationaux et le Parlement européen », dont les conclusions seraient par la suite soumises à référendum à l'échelle des Etats-membres.

On s'imagine aisément les sarcasmes que de tels propos hallucinatoires susciteraient chez des gouvernants européens de l'heure s'ils parvenaient à leurs oreilles. Plus sobre, le programme du NFP réitère le même type d'acrobaties, en affirmant, d'une part, « refuser le pacte de stabilité budgétaire », tout en dressant, de l'autre, une longue liste de « plans » et de dispositifs (« pour l'urgence sociale et climatique », de « réindustrialisation de l'Europe », de « protectionnisme écologique et social aux frontières de l'Europe », de taxation des riches « au niveau européen pour augmenter les ressources propres du budget de l'UE ») conçus pour n'être réalisables qu'à l'échelle de l'UE. Autant dire qu'il ne peut s'agir que d'incantations vides de sens.

Pourtant, ce chapitre « Europe » se conclut par un engagement modeste mais qui a le mérite d'une certaine clarté : « nous refuserons, pour l'application de notre contrat de législature, le pacte budgétaire, le droit de la concurrence lorsqu'il remet en cause les services publics et nous rejetterons les traités de libre-échange ». Minimal, cet engagement s'est pourtant révélé inacceptable pour le PS, qui, comme l'indique son projet de « budget alternatif » (et avant cela son accord de non-censure avec Bayrou) s'est empressé de montrer sa volonté de se conformer au pacte budgétaire ici rejeté – un pacte dont les contraintes, nous l'avons montré, se sont entretemps renforcées davantage encore.

Faut-il donc se résigner à cette panne d'alternative stratégique ? Non, car, même si elle ne saurait s'en abstraire, la lutte sociale et politique déborde la logique des programmes et des rapports de force électoraux. L' issue n'est pas à chercher ailleurs que dans le réveil populaire qui s'annonce pour les semaines qui suivent. L'expérience l'a montré : c'est la mobilisation populaire qui est décisive pour ouvrir une brèche dans les situations qui paraissent sans issue positive. A condition bien sûr de s'inscrire dans la durée, et de construire pour cela les formes adéquates. Le défi pour le mouvement qui se dessine est de faire preuve à la fois de souplesse et d'inventivité.

Le chantier qui s'ouvre est celui d'une véritable auto-organisation populaire, d'une articulation – qui assurément ne va pas sans tension et difficultés – entre formes existantes et formes nouvelles, initiatives locales ou sectorielles et structures souples de coordination. Ce processus ne part pas de rien, car il prolonge l'expérience riche des mouvements très importants de ces dernières années. Des mobilisations qui n'ont certes pas remporté de victoires mais ont permis à une intelligence collective et une volonté de combat de se déployer parmi de larges secteurs sociaux.

La capacité créatrice surgit du peuple quand il se lance dans l'action de masse mais elle demande également à être fécondée par des propositions cohérentes et structurées. Parmi celles-ci, les forces de la gauche de rupture, et tout particulièrement LFI, portent une responsabilité particulière : celle de clarifier les conditions politiques et programmatiques d'un affrontement victorieux avec l'adversaire de classe, aujourd'hui avec le bloc bourgeois, c'est-à-dire avec le pouvoir macroniste et ses alliés, déclarés ou honteux, et avec l'Union européenne, qui en est l'expression politique d'autant plus redoutable qu'elle s'affirme comme la condensation de la force coalisée de l'ensemble des bourgeoisies européennes.

Le 4 septembre 2025.

Notes

[1] Parmi les rares exceptions signalons cet article stimulant de Noam Drif, « L'Union européenne, tabou de la gauche à l'ère de la servitude », Le vent se lève, 12 août 2025.

[2] Cf. la tribune de 5 économistes membres d'ATTAC publiée le 31 août 2015 dans Le Monde.

[3] Lire le démontage minutieux d'Eric Berr dans sa note de blog sur Mediapart.

[4] Wolfgang Streeck, Buying Time. The Delayed Crisis of Democratic Capitalism, Londres et New York, Verso, 2014.

[5] Sur ce sujet voir l'ouvrage classique de l'économiste marxiste et théoricien de l'écosocialisme James O'Connor, The Fiscal Crisis of the State, Abingdon, Routledge, 2001 (1ère édition 1973).

[6] Cf. notamment Loïc Wacquant, Punir les pauvres. Le nouveau gouvernement de l'insécurité sociale, Marseille, Agone, 2004.

[7] Wolfgang Streeck, The Rise of the European Consolidation State, Max Planck Institute for the Study of Societies, Discussion Paper, No. 15/1, Cologne, 2015, p. 17.

[8] Par exemple, l'eurodéputé macroniste Pascal Canfin qui déclarait en mai 2022 : « La Commission a longtemps privilégié l'orthodoxie budgétaire sur l'investissement public. Sa décision d'aujourd'hui prouve qu'elle a effectué un renversement de doctrine. On est dans une autre Europe », Le Monde, 23 mai 2022.

[9] Les « quatre libertés » sur lesquelles repose l'intégration européenne depuis le traité fondateur de Rome (1957) sont la libre circulation des capitaux, des marchandises, des services et des personnes. Conformément aux principes de l'ordolibéralisme, elles sont censées garantir la « libre concurrence », en empêchant la constitution de situations de monopole ou de rentes, et assurer ainsi le jeu du marché, que l'Etat se doit de garantir.

[10] Je remercie Benjamin Bürbaumer pour ces remarques sur ce point essentiel. Cf. son étude co-écrite avec Nicolas Pinsard Benjamin « The corporate welfare turn of state capitalism in France : Reassessing state intervention in the French economy, 1945–2022 », Economy and Society, n° 54. 2, 2025, p. 283–309.

[11] Dans le même article du Monde, le sociologue spécialiste des élites de l'Etat Pierre Birnbaum constate que « Le macronisme, c'est le triomphe de la haute fonction publique, qui prend en charge toutes les fonctions de l'Etat, y compris les fonctions politiques ».

Qui est Sébastien Lecornu, nouveau pantin fade de Macron ?

16 septembre 2025, par Robert Grams — , ,
Terrifié par l'approche du 10 septembre, Bayrou a préféré se suicider politiquement. Sa longue et pitoyable carrière politique se termine donc, comme il en avait toujours rêvé, (…)

Terrifié par l'approche du 10 septembre, Bayrou a préféré se suicider politiquement. Sa longue et pitoyable carrière politique se termine donc, comme il en avait toujours rêvé, par une entrée dans l'Histoire : il est le premier Premier ministre de la Ve République à perdre son vote de confiance. Toutefois, au-delà des raisons des différents groupes politiques qui l'ont censuré, il est évident que pour les participants et participantes du 10 septembre, ce qui est reproché à François Bayrou n'était pas un problème de personne : celui-ci était tellement fade et insipide qu'il se rendait presque difficile à détester. Non, le problème, et tout le monde l'a bien compris, c'est sa politique d'austérité, c'est-à-dire d'appauvrissement généralisé et de massacre des services publics. Cette politique n'a rien de spécifique à Bayrou, c'est celle, bourgeoise, de Macron. Depuis sa défaite aux législatives 2024, le président de la République s'est radicalisé dans son mépris de la démocratie. Bien qu'ayant perdu ces élections, et sans majorité (ni absolue, ni relative), il passe son temps à placer des Premiers ministres macronistes, qui se font, en toute logique, dégager les uns après les autres (malgré quelques magouilles avec le RN et le PS qui leur permettent généralement un petit sursis). Comme les précédentes fois, les médias et la classe politique – en particulier le PS – ont fait croire qu'il y avait une once de suspens et qu'il n'allait pas forcément se passer exactement ce qui s'est passé : à savoir que Macron a nommé un clone de Bayrou, qui était déjà dans les short-lists précédentes. Ce clone, relativement inconnu du grand public, c'est cette fois Sébastien Lecornu. Pour arriver à un tel poste, il faut avoir donné des gages de mesquinerie, de prises de positions puantes, de politiques qui détruisent la vie des gens. Il n'y fait donc pas exception. Portrait.

10 septembre 2025 | tiré du site Frustrations
https://frustrationmagazine.fr/sebastien-lecornu

L'origin story de Sébastien Lecornu est classique et peu passionnante. Petit-fils d'un ancien vice-président d'une chambre de commerce, issu d'une famille de commerçants et d'agriculteurs, le petit Lecornu semble avoir hésité entre la vie monastique et l'armée. Adolescent et scolarisé dans un lycée privé catholique, il est déjà de droite et ringard : « J'aime l'ordre. Pour moi, la gauche représente le désordre. Et malgré mes origines populaires, je n'ai jamais cru à l'excuse sociale. Quand on travaille, on y arrive toujours » dit-il. Il poursuit ensuite par des études de droit, avant de devenir assistant parlementaire de Franck Gillard, puis de créer, en 2013, une entreprise de lobbying(on dit de “conseil en relations publiques et de communication dans la sphère publique”).

Opposé aux droits égaux pour les homosexuels

En 2012, il s'oppose vivement à l'obtention de l'égalité des droits pour les homosexuels, à savoir le droit au mariage et à la PMA (avant de changer d'avis en 2019 sur pression des macronistes). Il déclarait ainsi que “le communautarisme gay m'exaspère autant que l'homophobie” et qu' “une famille se construit entre un homme et une femme”.

Un collègue d'Alexandre Benalla et un professionnel de la politique

Sébastien Lecornu s'engage rapidement comme officier dans la réserve de la Gendarmerie (des volontaires qui sont appelés dans certains cas pour renforcer les effectifs). C'est dans ce cadre qu'il devient commandant de peloton d'Alexandre Benalla, un proche de Macron, s'étant rendu coupable de violences contre des manifestants en se déguisant en policier. Sébastien Lecornu déclare ainsi avoir eu le sinistre personnage sous sans commandement “une dizaine de fois” et loue ses qualités, disant qu'il “n'était pas un mauvais gendarme de réserve, au contraire”.

En 2014, Lecornu devient maire de Vernon. Il démissionne au bout d'un an pour un autre mandat. Crédit : Hôtel de Ville de Vernon ; Giverny888, CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons
En 2014, il commence véritablement sa vie de politicard et est élu maire de Vernon, ce qu'il reste jusqu'en 2015. Il est aussi vice-président de la communauté d'agglomération des Portes de l'Eure puis de Seine Normandie Agglomération de 2014 à 2020.

Au département de l'Eure (2015-2017, 2021-2022) : la chasse aux pauvres et la précarisation des associations

En 2015 puis en 2021, Lecornu a été élu Président de l'Eure, après avoir, selon Médiapart, bénéficié de son amitié avec Bruno Le Maire. Le journal y voit d'ailleurs “la figure la plus emblématique du “système Le Maire”” dans le département.

Il a consacré son mandat à martyriser les allocataires du RSA, c'est-à-dire les gens les plus pauvres de son département, en les soupçonnant de fraude. “On préfère serrer la vis, diminuer les dépenses” dit-il. C'est également dans ce sens qu'il avait décidé de ne pas verser les 2% d'augmentation du RSA, une décision abjecte qui posait même des questions légales.

Il est aussi connu pour avoir mis de la vidéosurveillance dans les collèges et pour avoir fermé deux collèges en éducation prioritaire, c'est-à-dire accueillant les élèves en difficulté ayant besoin d'un accompagnement spécifique. La secrétaire départementale du Snes, Céline Chandavoine, expliquait dans Médiapart que sous la présidence de Lecornu, le conseil départemental avait fait “d'énormes coupes, parfois de moitié” dans les budgets des collèges, ajoutant qu'ils “ont supprimé le financement d'opérations comme Collège au cinéma”.
Les subventions locales pour les associations se sont, elles, écroulées.

Celui que Ouest-France décrit comme un “adepte de la cash attitude”, est plutôt qualifié de “brutal” par son opposante PS Janick Léger. Timour Veyri, patron des socialistes de l'Eure, décrit “des petits commissaires politiques” qui “­administrent le département en son absence et mettent la vie locale en coupe réglée”. Lecornu s'en vante d'ailleurs. Dans une interview pour Le Démocrate Vernonnais en 2015, il déclarait :“Je suis autoritaire. Mais est-ce que c'est un défaut après tout ?” (oui).

En mars 2019,le Parquet national financier ouvre une enquête pour prise illégale d'intérêts et “omission de déclaration à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique”. Il est, en effet, accusé d'avoir approuvé, dans son poste au département, au moins quatre délibérations concernant la Société des autoroutes Paris-Normandie tout en étant rémunéré par cette dernière (à hauteur de 7 874 euros). L'enquête fut finalement classée “sans suite” en juin 2023.

Lors de sa deuxième élection en 2021,où PCF et France Insoumise avaient appelé à voter pour lui au second tour pour “faire barrage” au RN, il parvient à convaincre Macron de rester cumulard, en gardant sa fonction de de président du conseil départemental en plus de son poste de ministre.

La “bande Bellota-Belotta”

En 2017, alors qu'il était directeur de campagne adjoint du candidat d'extrême droite LR François Fillon, il abandonne finalement son candidat englué dans son affaire de détournement de fonds (le “penelopegate”).

Avec Thierry Solère, Edouard Philippe et Gérald Darmanin, il fait partie de la bande “Bellota-Bellota” du nom d'un restaurant du très bourgeois VIIe arrondissement de Paris où une partie de ces Républicains passés au macronisme avaient leurs habitudes. Se retrouvant souvent le soir, ces hommes aiment, selon Le Monde, se moquer autour d'une bière, “des personnes handicapées, des féministes, des écolos”. Ils furent exclus à peu près en même temps de LR pour avoir rejoint Macron.

Parmi eux, il est particulièrement ami avec Gérald Darmanin, qui fut accusé en 2017 d'avoir violé une femme en 2009 (la plainte aboutit à “un non-lieu”), Lecornu rappelant leur militantisme commun aux “Jeunes pop” et qu'il fut “témoin de mariage” de celui-ci.

Un pro-nucléaire et pro-chasse à la Transition écologique (2017-2018)

En juin 2017 il est nommé Secrétaire d'Etat auprès du ministre de la Transition écologique Nicolas Hulot (qui démissionne en septembre 2018, avant d'être accusé de nombreuses agressions sexuelles et de viol par plusieurs femmes, dans le cadre d'une enquête classée sans suite pour prescription) puis de François de Rugy (qui démissionnera lui suite à de nombreuses controverses sur son utilisation des fonds publics) .

Pro-nucléaire, c'est à lui que Nicolas Hulot confie l'ouverture de la centrale de Flamanville, qui n'advint qu'en 2024, suite à de nombreux retards. En juin 2019, après le départ de Lecornu du ministère, 36 infractions furent constatées à la centrale nucléaire de Flamanville, liées à « de très inquiétantes négligences dans la gestion de substances dangereuses” (source : rapport de l'Autorité de sûreté nucléaire) entraînant une plainte d'associations comme France nature environnement, Stop EPR ni à Penly ni ailleurs, ou le Crilan. En 2021 et 2022, un groupe électrogène installé pour assurer le refroidissement des réacteurs en cas de défaillance des installations électriques prend feu à trois reprises.

C'est aussi à Lecornu qu'est confié le projet d'enfouissement de déchets nucléaires à Bure. En février 2018, quelques heures avant son arrivée, les opposants au projet sont violemment évacués du bois Lejuc par 500 gendarmes. “Il n'y aura pas d'installation de Zad nouvelle dans ce pays” déclarait-il alors. Des interpellations d'opposants, des gardes à vue, et des perquisitions avaient suivies, puis des convocations au tribunal pour “outrages et/ou rébellion”, certains jugés en comparution immédiate. En toute logique, les opposants avaient refusé de rencontrer le ministre. Le même mois, Le Monde publiait un article sur la thèse d'un chercheur démontrant l'impossibilité de prouver la sûreté du projet. GreenPeace dénonçait, elle, des failles de sûreté (risques d'incendies, d'infiltration, de dispersion de la radioactivité), des failles géologiques, logistiques, d'irréversibilité, économiques et éthiques.

C'est lui qui s'occupa également de la violente évacuation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en avril 2018 où une trentaine d'opposants furent blessés suite à l'envoi de 25 escadrons de gendarmes, soit 2 500 hommes pour environ 300 zadistes. “Le compte à rebours est lancé” avait-il déclaré en mars 2018, comme un mauvais méchant de film. Il avait multiplié les propos de ce genre lors d'une visite dans la ZAD, promettant “une réponse de la République très très vite”, et ajoutant, menaçant, que “la main de l'Etat ne tremblera pas”.

Il est par ailleurs qualifié par Paris Match de “Monsieur Chasse” “officieux” de Macron. Chassons.com, reconnaissant, rappelait que Lecornu avait “travaillé à rendre la chasse plus accessible en réduisant le coût du permis national”.

En 2018, il est nommé ministre chargé des Collectivités territoriales, où il ne laissera aucune trace notable. Il restera à ce poste jusqu'en juillet 2020.

“Ministre des colonies” (2020-2022) : mépris pour la Guadeloupe, deux-poids deux-mesures pour le Covid

En juillet 2020, il est nommé ministre des Outre-mer. Il est le premier depuis 2009 à ne pas être lui même originaire des Outre-mer, ce qui suscita, légitimement, de nombreuses critiques. La présidente du conseil départemental de Guadeloupe, Josette Borel-Lincertin écrivit : “Je regrette que le ministère des Outre-mer ne soit plus confié à un originaire de ces territoires dans un gouvernement où, d'ailleurs, la diversité est absente.” tandis que le député de Guyane Gabriel Serville partageait sur X une affiche du ministère des colonies en 1935, commentant “Les Outre-mer sans les ultramarins, saison 7, épisode 125”. Le député européen Younous Omarjee allait dans le même sens en écrivant ironiquement “Vive le temps des colonies !”.

En novembre 2021, en Guadeloupe, un mouvement radical s'est déclenché autour de l'obligation vaccinale des soignants et des pompiers. Comme en dictature, le préfet avait instauré un couvre-feu “jusqu'au retour au calme” pour faire face aux blocages, aux piquets de grèves et aux émeutes. Evidemment, dans un pays où 34,5% de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, avec 19% de chômage (dont 35% chez les jeunes), la contestation avait aussi d'autres dimensions que la seule question vaccinale.

Lecornu préférait gérer le dossier… depuis Paris. Cette attitude avait un peu consterné la classe politique. C'est ce qui avait fait se demander à Xavier Bertrand : « S'il y avait les mêmes problèmes en métropole, vous ne croyez pas que le ministre y serait ?”, tandis que Jean-Luc Mélenchon disait qu'il n'était “pas un grand courageux” et qu'Aurélien Pradé (LR) l'accusait de se “planquer à Paris”. Le président du conseil régional de la Guadeloupe s'était aussi étonné que le ministre ne vienne pas, et qu'aucune délégation ne soit envoyée pour discuter avec les syndicats. Cet élu, pourtant macroniste, constatait que l'Etat ne traite pas la Guadeloupe “de la même manière qu'une région” de l'hexagone. Même le sénateur macroniste de Guadeloupe Dominique Théophile trouvait que celui-ci s'est “s'est montré un peu brutal, sans exprimer beaucoup d'empathie”. D'une manière générale, les critiques étaient présentes jusqu'au sein de la majorité présidentielle : les élus de la République en Marche trouvant que le ministre, symbole d'une “droitisation du quinquennat” selon Le Monde, était bien plus focalisé sur la campagne présidentielle de 2022 qu'à faire son travail de ministre. Il était en effet suspecté d'être resté à Paris pour s'occuper de la diffusion d'une tribune d'élus locaux en soutien à Macron dans Le Journal du dimanche…

Alors que les mesures autoritaires sous prétexte de lutter contre le COVID allaient parfois jusqu'au délire, le ministre Lecornu faisait lui preuve d'une grande légèreté quant aux gestes barrières, Médiapart ayant dévoilé sa participation à un apéro le 16 octobre 2021 en Nouvelle-Calédonie alors que celle-ci subissait un confinement délirant interdisant tout déplacement et rassemblement, puis, en novembre, une vidéo d'une “soirée rhum”, où on le voyait sans masque avec une dizaine de personnes dans un salon de son ministère.

Au ministère des armées (depuis 2022), des centaines de milliards d'euros pour l'industrie d'armement et la guerre, des livraisons d'armes à Israël et un dîner avec l'extrême droite

Nommé ministre des Armées, celui qui défendait jusqu'ici l'austérité partout, au point de grappiller sur le RSA, les collèges etc., devint extrêmement dispendieux. Entre servir les pauvres et le complexe militaro-industriel, le choix est vite fait pour Lecornu. C'est ainsi qu'il promit de doter l'armée de 413 milliards d'euros entre 2023 et 2030, en faisant passer le budget annuel de 32 milliards en 2017 à 69 milliards en 2030, c'est-à-dire plus du double.

Disclose a révélé à plusieurs reprises, en mars 2024 puis en juin 2025, des livraisons de mitrailleuses à Israël, nation qui commet un génocide à l'encontre des Gazaouis. Il y a quelques jours Médiapart montrait que “les exportations à destination de l'État hébreu ont atteint un montant inégalé depuis huit ans” : “les prises de commandes d'Israël ont été de 27,1 millions d'euros en 2024”, et “au-delà des commandes, les livraisons à Israël représentent 16,1 millions d'euros”. Sébastien Lecornu avait répondu qu'il ne s'agissait pas d'armes mais de “composants”, puisqu'une fois assemblées ces armes étaient “réexportées”, ou bien que qu'il s'agissait d'armes de “défense”… Mais dans les faits les dockers CGT de Marseille de ont bien bloqué l'envoi de pièces pour fusils-mitrailleurs à destination d'Haïfa en Israël en juin dernier.

En avril 2025, Le Canard Enchaîné révélait que le ministre des Armées avait reçu les deux leaders de l'extrême droite française, Jordan Bardella et Marine Le Pen, à dîner, en anticipation (déjà) de sa nomination comme Premier ministre.

Sébastien Lecornu illustre parfaitement ce qu'est la macronie finissante : un mélange de brutalité policière, de refus de la démocratie et de fidélité sans faille aux intérêts du capital et des lobbys réactionnaires – qu'il s'agisse du nucléaire, de la chasse, des industriels de l'armement ou des notables locaux. À chaque étape de sa carrière, il a incarné cette logique : taper sur les plus fragiles et les plus pauvres, réprimer les contestations, flatter les lobbys, tout en accumulant les postes et les privilèges. Son arrivée à Matignon, après l'échec de Bayrou, constitue la suite logique d'un système qui recycle ad vitam aeternam les mêmes profils interchangeables. Derrière la façade d'un « nouveau » Premier ministre, c'est toujours la même politique qui se poursuit : celle de Macron, autoritaire, antisociale et profondément réactionnaire.

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