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Syrie. Un accord au goût amer pour les Kurdes
Janvier 2026. Après la chute d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor, l'armée syrienne est aux abords de Hassaké. L'ensemble du territoire autonome kurde est menacé. Reportage au « Rojava » pendant les négociations qui ont abouti, le 30 janvier, à un accord entre Damas et les Kurdes.
Tiré de orientxxi
19 février 2026
Par Chris Den Hond
États-Unis Forces démocratiques syriennes (FDS) Kurdes Organisation de l'État islamique (OEI) Parti de l'union démocratique (PYD) Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) Rojava Syrie Transition politique Turquie Kurdistan syrien
Qamishli, le 20 janvier 2026. Des civils kurdes se rassemblent avec leurs armes dans la ville alors que les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes ont appelé « les jeunes Kurdes, hommes et femmes », tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de la Syrie, à « rejoindre les rangs de la résistance ». Les drapeaux brandis sont ceux du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — qui est aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien.
DELIL SOULEIMAN / AFP
17 janvier 2026. Pour accéder au Kurdistan syrien, ou à ce qu'il reste du « Rojava », nous traversons le Tigre depuis le Kurdistan irakien en empruntant le pont flottant qui relie les deux rives. C'est par ce passage que les camions, les citernes de pétrole et les personnes entrent et sortent du territoire autonome kurde syrien. Ce point de passage garantit des revenus à l'Administration autonome du nord et de l'est de la Syrie (AANES).
Après avoir conquis la totalité d'Alep, de Raqqa et de Deir ez-Zor aux dépens des Forces démocratiques syriennes (FDS), l'armée syrienne se trouve aux portes de la ville de Hassaké. La menace d'une reprise du reste du territoire autonome par l'armée syrienne pèse lourd. Les Kurdes essayent de sauver les meubles. Ils sont horrifiés par la fin rapide de la « coexistence entre communautés, notamment kurdes et arabes », selon l'idéologie officielle des autorités de l'AANES.
Des Kurdes nous amènent à Tirbespi, à 25 kilomètres à l'est de Qamishli, où des milices faisant partie de l'armée officielle de Damas font monter des mortiers sur la ligne de front. C'est la « mobilisation générale ». Hommes et femmes de tout âge, kalachnikovs à la main, se rassemblent sur tous les ronds-points de la région à majorité kurde. Ces comités d'autodéfense vont essayer d'empêcher l'arrivée du gouvernement dans la région. Hussein Khaled, la cinquantaine, est à la fois en colère et inquiet : « Nous protégeons les acquis de notre révolution. »
Un sentiment de trahison
Le 4 janvier, après une proposition de compromis faite par le pouvoir d'Ahmed Al-Charaa le 21 décembre 2025, une réunion se tient à Damas, sous supervision étatsunienne et française. Le texte issu de cette concertation est prêt à être signé quand Assaad Al-Chaibani, le ministre syrien des affaires étrangères, quitte la salle après avoir reçu une note. À son retour, il suspend la signature.
Les 5 et 6 janvier, à Paris, des discussions entre Israël et des responsables de Damas se tiennent sous l'égide des États-Unis. Le but : trouver un accord entre Israël et la Turquie concernant la Syrie. Damas — avec la Turquie derrière elle — fait des concessions majeures : elle abandonne le plateau du Golan à Israël et laisse le sud-ouest sous l'influence de Tel-Aviv, sans risque d'être attaqué par l'armée syrienne. En échange, Damas obtient l'autorisation des Occidentaux d'entrer dans la région autonome tenue par les Kurdes et leurs alliés.
L'offensive de l'armée syrienne commence le 6 janvier à Alep et ne s'arrête que devant les portes de Hassaké dans le nord-est de la Syrie. La volte-face des tribus et des combattants arabes au sein des FDS est largement commentée parmi la population de la région autonome, tout comme la position de Washington, perçue comme une trahison. En effet, Tom Barrack, l'ambassadeur des États-Unis en Turquie et envoyé spécial pour la Syrie et le Liban, déclare le 20 janvier sur X :
L'objectif initial des FDS en tant que principale force anti-État islamique sur le terrain a largement disparu, Damas étant désormais disposé et en mesure d'assumer les responsabilités en matière de sécurité, y compris le contrôle des centres de détention et des camps de l'organisation de l'État islamique.
Hikmet Habeeb, lui-même arabe et ancien président de l'assemblée cantonale de la région autonome du nord-est, nous accueille dans son bureau. Il tente une explication :
Les tribus arabes suivent le plus fort. Ils étaient avec nous quand nous les avons protégés contre l'organisation de l'État islamique (OEI). Mais maintenant que le gouvernement de Damas arrive dans la région, ils retournent leur veste. Bien avant l'offensive de Damas, un important chef de tribu arabe nous avait fait savoir déjà que si l'armée syrienne arrivait avec des membres de [sa] tribu, [ils n'allaient] pas [se] battre contre eux.
Avec la défection des arabes au sein des FDS, les effectifs avaient rapidement diminué de 100 000 à 50 000. Impossible, dans ces conditions, de tenir le front à l'est de l'Euphrate. Les FDS décident alors de ne pas se battre pour Raqqa et Deir ez-Zor, évitant ainsi un bain de sang, et de se concentrer sur les villes à majorité kurde. Hikmet Habeeb reconnaît : « Nous sommes confrontés à des défections de tous les côtés. De plus, des médias panarabes comme Al-Jazira et Al-Arabiya ne ratent pas une seule occasion de noircir les Kurdes et les FDS avec une propagande mensongère. » Kamal Chomani, rédacteur en chef du journal en ligne The Amargi explique que les problèmes de gouvernance et les abus des FDS étaient connus bien avant : « Les Kurdes eux-mêmes en sont les critiques les plus virulents. Mais la vague actuelle de dénigrement des Kurdes est dictée par l'évolution des alliances. »
La nécessité d'un nouvel accord
Un cessez-le-feu de trois jours est déclaré le lendemain de notre arrivée au « Rojava », le 18 janvier 2026. La menace est momentanément suspendue. Mais les pourparlers n'avancent toujours pas. Damas veut tirer avantage de sa victoire militaire sur le terrain et impose un texte en six points à la délégation kurde à Damas. Dans les faits, c'est une pure et simple demande de capitulation : adhésion individuelle – et non en tant que brigades – des FDS à l'armée syrienne, après vérification sécuritaire, et deux heures optionnelles d'apprentissage de la langue kurde dans les villes où les Kurdes sont majoritaires. Mazloum Abdi, le commandant général des FDS, et son équipe quittent la table des négociations.
Beaucoup de commentateurs décrivent l'attitude kurde comme « maximaliste », un « refus du compromis » en raison de la domination la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Mais les Kurdes que nous rencontrons, des officiels, des commerçants, des travailleurs ou des journalistes, sont unanimes : ils refusent toutes et tous une reddition ou une capitulation. « Nous ne nous sommes pas battus avec autant de détermination et avec autant de morts pour aussi peu de résultats », nous explique Ahin, une jeune étudiante à l'université à Qamishli.
Face au risque de la perte de tout le « Rojava » et d'un bain de sang, la direction kurde tente de se frayer un chemin tout en traçant les lignes rouges : elle accepte la gestion des frontières, des aéroports et des ressources énergétiques par Damas, mais exige de conserver l'autodéfense des villes à majorité kurde, une gestion politique décentralisée du territoire et la préservation des droits culturels kurdes — notamment leur langue.
De son côté, Abdullah Öcalan, le chef du PKK, menace de rompre le processus de paix engagé avec la Turquie si le « Rojava » continue à être attaqué. La diaspora kurde se mobilise. Cette pression populaire, combinée aux efforts diplomatiques de Massoud Barzani et Bafel Talabani, les deux dirigeants kurdes irakiens, finit par convaincre Ankara, Damas et Washington de la nécessité d'un nouvel accord.
Car sans accord, les cercueils n'auraient pas cessé d'arriver, comme en ce jour au cimetière de Qamishli, où l'on enterre dix jeunes tués dans les confrontations récentes à Raqqa. Rohilat Afrin, la commandante des YPJ, les Unités de protection des femmes, ne décolère pas. Devant la foule et sous une pluie battante, elle crie : « Nous nous sommes durement battues pour nos droits, nous allons les garder. »
Dans la région autonome, les femmes jouent un rôle primordial dans toutes les sphères de la société. Dans les négociations en cours, rien ne filtre sur le rôle des combattantes. Sur la ligne de front, l'une d'entre elles assure que « les femmes ne vont pas retourner dans leur cuisine si jamais le régime de Damas reprend le contrôle de cette région. »
Des milliers de nouveaux déplacés
Le 22 janvier, nous nous mettons en route pour la ligne de front à Hassaké, ville mixte arabo-kurde, à deux heures de route de Qamishli. Les troupes de Damas se trouvent à deux kilomètres du centre-ville. Si Hassaké tombe, la région à majorité kurde se trouvera tellement réduite qu'elle deviendra économiquement invivable.
Quand nous rentrons le lendemain à Qamishli, les drapeaux des FDS symbolisant une Syrie fédérale ont disparu. Restent ceux des YPG et YPJ, ainsi que le drapeau du Kurdistan — rouge, blanc et vert avec le soleil au milieu — aussi utilisé par le Gouvernement régional du Kurdistan irakien. Les principaux concernés se sentent abandonnés de tous. Finis les principes de la coexistence entre les peuples. Il ne leur reste que la solidarité inter-kurde. Bilal, journaliste kurde, nous confie :
Le PKK a perdu des plumes. Son projet de coexistence entre les peuples ne fonctionne visiblement pas. Les gens ici regardent désormais vers les Kurdes d'Irak. Mais soyons honnêtes : sans les guérilleros du PKK, descendus de la montagne de Qandil en 2014, Kobané ne serait pas libérée et le génocide contre les yézidis à Chengal n'aurait pas été arrêté. C'est le PKK qui avait ouvert un corridor et sauvé des dizaines de milliers de vies.
Le 24 janvier, nous visitons une école à Qamishli occupée par des familles qui ont emporté avec elles les biens qui leur restaient. L'offensive récente de Damas a créé 150 000 nouveaux déplacés internes, selon un comptage de l'Administration autonome. Pour certains, c'est le quatrième ou cinquième déplacement. Walid Ali, un quinquagénaire originaire d'Afrin, raconte son calvaire :
Nous sommes partis d'abord d'Afrin à Tel Rifaat, où nous sommes restés sept ans. En janvier 2026, des milices syriennes pro-turques nous ont de nouveau attaqués et nous avons dû fuir vers Tabqa. Ensuite, l'armée syrienne est arrivée et nous sommes partis pour Raqqa. Une fois Raqqa tombée, nous nous sommes déplacés vers Hassaké. Et nous voici maintenant à Qamishli.
Evin, une jeune fille de 17 ans, fond en larmes : « Nous avons dû partir à quatre reprises. Nous n'avons jamais eu l'opportunité d'aller à l'école. J'en ai marre d'être déplacée. » Ces déplacés viennent s'ajouter au demi-million de déplacés internes causés par l'agression turque de 2018 et 2019. Ils auraient dû pouvoir rentrer chez eux à la suite de l'accord du 10 mars 2025, mais celui-ci est resté lettre morte. Cependant, plusieurs personnes, plutôt âgées, sont rentrées à Afrin. Les déplacés espèrent un nouvel accord pour pouvoir rentrer.
L'espoir malgré tout
Le 30 janvier 2026, la nouvelle tombe enfin : un accord est conclu entre Damas et les Kurdes. Mais ce n'est pas la fête. Les visages restent sombres. Les termes de l'accord ne suscitent guère d'enthousiasme. Simplement le soulagement que Damas ait fini par accepter les lignes rouges tracées par les Kurdes. Les négociateurs kurdes, Mazloum Abdi et Ilham Ahmed, considèrent avoir évité un bain de sang. Les institutions de l'Administration autonome seront intégrées en tant que telles dans le nouvel État syrien. Les déplacés pourront rentrer chez eux. La Turquie doit se retirer des zones occupées.
Hozane Ehmed, Kurde syrienne originaire de Hassaké, regarde la nouvelle situation d'un œil plutôt positif :
Les FDS gardent trois brigades à Hassaké et une brigade à Kobané. Cela ne s'appelle pas une autonomie militaire, mais ce n'est pas non plus une intégration individuelle comme l'avait exigé Damas. Les régions de Hassaké, Amoude, Derik et Qamishli devraient s'autogérer avec une présence policière conjointe ou très discrète de la part de Damas. Le seul problème qui demeure concerne Kobané et Afrin, qui seront liées à la province d'Alep, et pas aux provinces à majorité kurde dans l'est de la Syrie, donc sans continuité territoriale. Kobané est d'ailleurs toujours assiégée. Nous avons perdu du territoire, mais nous avons gagné la reconnaissance de nos droits en tant que peuple kurde, chose que l'on n'avait pas auparavant.
Nous quittons la Syrie par là où nous sommes entrés. Entre-temps, les autorités kurdes ont déclaré que le poste-frontière de Semalka restera sous contrôle des FDS avec, seulement, la présence de quelques fonctionnaires de Damas. Une victoire de plus pour la solidarité inter-kurde.
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Comment Israël orchestre l’échec du cessez-le-feu à Gaza
Malgré l'impression de progrès diplomatiques, les restrictions israéliennes, les menaces militaires et les obstacles bureaucratiques rendent délibérément la trêve à Gaza inapplicable.
Association France Palestine Solidarité
17 février 2026
Par The New Arab par Muhammad Shehada
Photo : Réunion inaugurale du Comité national pour l'administration de Gaza, ou « comité technocratique » , le 18 janvier 2026 © Dr Ali Shaath sur X
La création du Comité national pour l'administration de Gaza (NCAG) était une mesure attendue depuis longtemps par les Palestiniens qui espéraient commencer à reconstruire cette enclave ravagée par la guerre.
Un mois plus tard, cependant, Israël n'a toujours pas autorisé ce comité technocratique à entrer à Gaza, tandis que les États-Unis n'ont toujours pas précisé au NCAG quel serait exactement son mandat.
L'annonce par l'envoyé spécial américain Steve Witkoff du lancement de la deuxième phase du plan de Donald Trump pour Gaza à la mi-janvier a été accueillie par Israël avec condamnation, procrastination, restrictions, intensification des bombardements et promesses de reprendre les opérations militaires sans restriction et de rompre le cessez-le-feu.
Cette réaction immédiatement hostile et paniquée, malgré l'ajout par Trump de Benjamin Netanyahu, inculpé par la CPI, au « Conseil de paix » et la satisfaction de toutes les demandes israéliennes, montre clairement l'intention d'Israël de saboter la deuxième phase de ce qui est devenu un cessez-le-feu unilatéral après que Israël ait violé à plusieurs reprises la première phase, la rendant pratiquement caduque.
Un comité sans pouvoir, sans bureaux et sans personnel
Le comité technocratique de Gaza, composé de 15 experts palestiniens, de fonctionnaires à la retraite, de dirigeants de la société civile et d'hommes d'affaires, est censé prendre le relais du Hamas et entamer la reconstruction de Gaza.
Cependant, deux personnes proches du président du NCAG, le Dr Ali Shaath, ont déclaré à The New Arab que les membres du comité n'avaient même pas été informés de l'endroit où ils vivraient ou travailleraient une fois entrés à Gaza, et qu'aucune résidence, aucun bureau ni aucun membre du personnel ne leur avait été attribué.
Les commissaires du NCAG ne savent pas non plus s'ils auront accès à l'est de Gaza, soit 60 % de l'enclave entièrement contrôlée par l'armée israélienne. Un commissaire du NCAG a déclaré à The New Arab : « À ce stade, nous avons plus de questions que de réponses. »
Le comité a tenu une réunion avec la société du Croissant-Rouge palestinien, au cours de laquelle il a été demandé aux commissaires du NCAG s'ils seraient en mesure de verser des salaires aux familles des travailleurs de la santé tués par Israël, selon une source proche de Shaath.
« Ils n'ont pas su répondre », a déclaré la source, ajoutant que la réunion la plus importante du NCAG sur la transition gouvernementale n'avait eu lieu qu'avec les municipalités de Gaza qui fournissent des services de base, et non avec les ministères. Tony Blair, désormais membre du Conseil de paix de Trump, aurait déclaré à Shaath que le NCAG n'aurait aucun rôle à jouer dans la politique ou le désarmement.
Shaath est « ravi de recevoir des appels et des invitations à des réunions de la part d'ambassadeurs de différents pays, comme l'UE ou le Japon. Cela lui donne l'impression d'être un Premier ministre, mais il n'a reçu aucun pouvoir réel jusqu'à présent », a déclaré la source à The New Arab. Le NCAG n'a pas été explicitement informé s'il pouvait diriger le gouvernement à Gaza avec les fonctionnaires existants de l'Autorité palestinienne (AP) ou du gouvernement du Hamas.
Les Émirats arabes unis et Mohammed Dahlan
Chacun des 15 commissaires du NCAG recevra un salaire pouvant atteindre 18 000 dollars par mois, selon deux sources proches du dossier, qui ont déclaré que ce sont les Émirats arabes unis qui effectuent ces paiements.
Plusieurs sources, notamment des diplomates arabes et occidentaux et des documents internes consultés par The New Arab, montrent que plusieurs commissaires du NCAG sont en fait affiliés au conseiller présidentiel des Émirats arabes unis et homme politique palestinien controversé, Mohammed Dahlan.
Les Émirats arabes unis auraient également soutenu des groupes armés pro-israéliens à Gaza, tels que la milice Abu Shabab liée à l'État islamique, et envisageraient de financer le projet israélien « New Rafah », qui vise à construire un camp dans le sud de Gaza sous le contrôle strict de l'armée israélienne et sous surveillance biométrique.
Le journal israélien Haaretz a récemment rapporté que « les Émirats arabes unis considèrent Gaza comme un élément clé pour influencer toutes les politiques de Trump dans la région » et investissent donc massivement dans tout nouvel accord à Gaza.
Cependant, un haut diplomate arabe a déclaré à The New Arab que les Émirats arabes unis tiennent à garantir l'élimination totale du Hamas et préfèrent un « chaos à la soudanaise » à Gaza à tout scénario dans lequel le groupe islamiste survivrait à la guerre menée par Israël.
Israël prépare l'effondrement du NCAG
Dès la création du NCAG, le brigadier général israélien Erez Wiener, proche collaborateur du ministre des Finances Bezalel Smotrich, s'est empressé de préciser que les restrictions israéliennes resteraient en vigueur malgré l'annonce de la phase deux.
« Rien ne peut se passer dans la région sans l'accord d'Israël, car nous sommes les propriétaires. Nous contrôlons les entrées et les sorties », a-t-il déclaré à la radio 103FM. « Même s'ils décident d'apporter des matériaux pour la reconstruction de Gaza, tant qu'Israël ne l'approuve pas, cela ne peut pas se faire. Nous avons la supervision et le contrôle. »
Il ne s'agissait pas là de simples paroles en l'air. Les médias de droite israéliens ont souligné à plusieurs reprises l'intention de Netanyahu de faire échouer le cessez-le-feu. Par exemple, la chaîne israélienne Channel 14 a déclaré que le chef d'état-major de l'armée israélienne avait approuvé des plans pour une attaque à grande échelle contre Gaza, y compris l'invasion de zones où l'armée israélienne n'était jamais entrée auparavant.
De même, Maariv a révélé qu'Israël se préparait actuellement « à l'échec du plan Trump » et avait déjà prévu de reprendre son offensive à Gaza « sans restrictions » afin d'occuper l'ensemble du territoire.
Israël n'a ménagé aucun effort pour faire obstruction, saper et attaquer le NCAG. La semaine dernière, Netanyahu a personnellement attaqué le NCAG pour une raison aussi insignifiante que l'utilisation d'un logo ressemblant à celui de l'Autorité palestinienne. « Israël n'acceptera pas l'utilisation du symbole de l'Autorité palestinienne, et l'AP ne sera pas partenaire dans l'administration de Gaza », a-t-il déclaré.
Dès le premier jour de la création du comité, Israël a lâché ses gangs criminels à Gaza pour attaquer le comité et a promis de le boycotter et de le saper. L'armée israélienne utilise ces gangs pour mener des assassinats dans l'ouest de Gaza tout en conservant un déni plausible, ce qui est de mauvais augure pour la sécurité des membres du NCAG.
Israël utilise même le gang Abu Shabab pour harceler les Palestiniens qui reviennent à Gaza par le passage de Rafah, où ils arrêtent et interrogent les rapatriés et les escortent jusqu'à un poste de contrôle situé à 500 mètres du passage, où des hommes armés masqués procèdent à d'autres interrogatoires et pillent les effets personnels des passagers.
Le chef du gang, Ghassan Al-Duhaini, a annoncé qu'ils avaient mis en place un poste de contrôle près du passage frontalier où sa milice ferait chanter les passagers de retour afin qu'ils se déplacent vers la zone contrôlée par le gang, ou « New Rafah ».
De plus, le gang Abu Shabab a déjà empêché des délégations internationales, telles que la Croix-Rouge ou l'ONU, d'entrer dans la zone. Cela signifie qu'Israël peut facilement utiliser le gang Abu Shabab pour bloquer, kidnapper ou même assassiner les membres du NCAG lorsqu'ils entrent ou sortent de Gaza.
Israël empêche également actuellement le NCAG de faire appel à des fonctionnaires de Gaza appartenant au gouvernement du Hamas ou à celui de l'Autorité palestinienne, ce qui signifie que les 15 membres du comité se retrouveraient livrés à eux-mêmes, sans aucun employé sur le terrain pour gérer l'enclave.
L'agence de sécurité israélienne Shin Bet a continué à opposer son veto à la plupart des noms proposés pour le NCAG et a manipulé la liste des noms des membres du comité afin de le mettre en conflit avec le Hamas et d'autres factions à Gaza.
Par exemple, Israël a remplacé Mohammed Tawfeeq Heles au poste de commissaire à la sécurité par Sami Nasman, un officier de renseignement à la retraite de l'Autorité palestinienne qui a mené des affrontements directs avec le Hamas à Gaza et qui est considéré comme faisant partie du cercle de Dahlan.
Le commissaire à la sécurité est censé prendre le contrôle de la police et des autres agences de sécurité et superviser le démantèlement des armes offensives du Hamas. Mais le long passé de Nasman jette le doute sur sa capacité à instaurer la confiance avec les acteurs locaux pour mener à bien cette tâche.
Il a notamment été condamné par contumace à 15 ans de prison par un tribunal de Gaza pour espionnage présumé et recrutement de cellules chargées d'incendier des véhicules et d'attaquer des infrastructures publiques afin de créer des troubles et de déstabiliser le gouvernement du Hamas. Un journaliste palestinien chevronné a déclaré au New Arab que Nasman serait également responsable du meurtre de deux membres du Jihad islamique, Ayman al-Razayna et Ammar al-Aaraj, en 1998.
La nomination de Nasman a provoqué la colère du Hamas et du Jihad islamique, et pourrait pousser leurs membres à refuser de coopérer avec un homme qu'ils considèrent comme « compromis », voire comme un « collaborateur ». C'est précisément le résultat qu'Israël souhaite obtenir : créer des tensions intra-palestiniennes, pousser le Hamas à adopter des positions plus radicales, puis utiliser cela comme prétexte pour reprendre l'assaut sur Gaza.
Le NCAG détourne l'attention de l'occupation continue de Gaza
L'annonce américaine du lancement de la phase deux ne fait aucune mention d'un nouveau retrait militaire israélien de Gaza, alors qu'il s'agit d'un élément central du plan Trump. Israël et les États-Unis ont en outre conditionné toute reconstruction à Gaza au désarmement complet du Hamas, ce qui constitue clairement un acte de punition collective.
Cela signifie que plus de 60 % de Gaza serait de facto inaccessible au nouveau gouvernement, tandis que les 40 % restants resteraient une terre désolée dans un avenir prévisible. Le NCAG serait probablement la cible de la colère du public, bien qu'il soit impuissant à changer la situation.
C'est pourquoi une source proche de Shaath a déclaré que la création du NCAG était une « diversion » pour masquer la poursuite de l'occupation de Gaza par Israël. La création d'une nouvelle entité palestinienne accompagnée de promesses immenses sert à donner l'impression d'un progrès, sans qu'Israël ne change pour autant sa politique sur le terrain, qui consiste à détruire toutes les maisons et infrastructures vitales restantes dans l'est de Gaza.
Pour dissimuler cette réalité dystopique, Israël poursuit son projet « New Rafah », qui servirait de village Potemkine, donnant l'illusion d'une reconstruction et détournant l'attention des conditions invivables qu'Israël impose à Gaza.
Selon des diapositives préparées par l'administration américaine et consultées par The New Arab, le camp fermé « New Rafah » n'accueillerait que 25 000 personnes, soit une fraction symbolique des 2,4 millions d'habitants de Gaza.
Le rendu de la zone ressemble à une cour de prison, avec des conteneurs surpeuplés utilisés comme logements à la place de structures permanentes. Les Gazaouis qui ont vécu dans des conteneurs similaires après la guerre de 2014 affirment que ces conteneurs se transforment en fours en été, car le métal absorbe la chaleur.
Les écoles de ce camp n'enseignaient pas le programme scolaire palestinien, mais utilisaient plutôt des « études d'urgence » inspirées des « principes de la culture de paix des Émirats arabes unis ».
Toute personne s'installant dans la « nouvelle Rafah » serait soumise à un contrôle de sécurité et à une surveillance biométrique. Elle perdrait la possibilité de se rendre dans l'ouest de Gaza et aurait à la place la possibilité de quitter Gaza par le passage frontalier de Rafah.
Les intentions d'Israël à Gaza sont sans équivoque. Après avoir dépensé plus de 100 milliards de dollars, perdu près de 900 soldats, affaibli l'économie nationale et gaspillé son prestige régional, tout cela pour réduire Gaza en poussière, Netanyahou ne va pas simplement jeter tout cela aux orties, rester les bras croisés et permettre la reconstruction de l'enclave qu'il a tout fait pour rendre inhabitable.
Traduction : AFPS
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Gaza sans Gaza
Réunir la planète pour parler de Gaza, décider de son avenir, distribuer des promesses et des milliards, tracer des routes et des marinas, tout cela avec une élégance rare, celle qui consiste à oublier d'inviter les plus concernés, les palestiniens de Gaza.
Au sommet de la paix, il fallait oser.
Une prouesse diplomatique. Un tour de magie. Gaza disparaît. Ne reste que le nom, posé sur une table de conférence comme une carte postale exotique.
Après des mois de destructions qui ont broyé plus de deux millions de vies, voici venu le temps de la grande consolation internationale. La paix en kit. Le plan qui ferait pâlir d'envie Niccolò Machiavelli lui-même, tant il conjugue froideur stratégique et sourires satisfaits. La guerre a fait son œuvre. La fumée ne s'est pas encore dissipée que déjà commence le partage du butin.
Le décor se voulait prestigieux. Donald Trump, fidèle à son goût pour la mise en scène, impulsa cette première réunion d'un Conseil de la paix aussi improvisé que solennel à Davos. Rien ne vaut la pureté des sommets enneigés pour débattre du sort d'un territoire réduit en gravats. Le contraste avait quelque chose de presque poétique. Une paix discutée au chaud, face aux montagnes immaculées, pendant qu'au loin d'autres paysages fumaient encore. La symbolique frôlait la tendresse. On annonça même que le prochain acte se jouerait à Washington, comme toute grande tournée diplomatique qui se respecte.
Et qui donc prit place autour de la table ce 19 février 2026 pour dessiner l'avenir de Gaza sans Gaza. Une assemblée respectable, assurément. Le Kazakhstan, l'Azerbaïdjan, les Émirats arabes unis, le Maroc, le Bahreïn, le Qatar, l'Arabie saoudite, l'Ouzbékistan, le Koweït et bien d'autres encore. Des milliards promis. Des engagements militaires formulés. Des observateurs attentifs, des conseillers appliqués, des costumes impeccables. Une solidarité remarquable. Avec le sol, les infrastructures, les perspectives économiques. Les gazaouis, eux, semblaient relever d'une note de bas de page.
Les Palestiniens de Gaza, eux, n'étaient ni membres ni représentants officiels. Pas de chaise à leur nom. Pas de micro. Pas de voix. Peut être une mention technique, quelque part dans une annexe, comme on mentionne un fournisseur secondaire. L'initiative ne prévoyait aucune délégation gazaouie au niveau politique ou décisionnel. Décider pour eux, sans eux. Le colonialisme à son degré le plus pur. La version actualisée, polie, numérisée.
Le mouvement Hamas a réagi en rappelant qu'aucun accord ne saurait exister sans arrêt de l'offensive israélienne, sans levée du blocus, sans garantie des droits du peuple palestinien. Une réaction presque inconvenante dans ce théâtre feutré. On ne dérange pas une mise en scène si bien orchestrée avec des revendications aussi prosaïques que la fin des bombes.
Ce qui donne à l'ensemble une saveur particulière, c'est la participation active de pays qui ont eux-mêmes connu la morsure du colonialisme. L'histoire est une grande farce. Les anciens dominés se retrouvent à discuter de la réorganisation d'un autre peuple dominé, sous le regard satisfait des puissances. Il fallait une imagination fertile pour transformer la solidarité en gestion immobilière.
On promet des milliards pour reconstruire Gaza. On évoque des projets, des infrastructures, une renaissance. Certains parlent déjà d'une sorte de Riviera orientale, comme si le bruit des vagues pouvait couvrir celui des drones. Comme si une promenade en front de mer pouvait effacer les deuils. Les chiffres sont lancés comme des confettis. Des milliards pour le béton. Et combien pour la dignité.
La question, au fond, est d'une simplicité désarmante. Peut-on offrir le luxe à un peuple à qui l'on refuse d'abord le droit de décider. Peut-on rebaptiser la dépossession développement. Peut-on appeler paix une réunion où l'absent principal est précisément celui dont on parle.
L'absurdité est totale, presque parfaite. Gaza devient un projet. Un concept. Un investissement. Une opportunité géopolitique. Les Gazaouis, eux, deviennent une variable. Une contrainte. Un détail technique à régler plus tard.
C'est cela, la grande modernité politique. On ne conquiert plus à cheval. On ne plante plus de drapeau. On convoque des sommets. On signe des engagements. On parle de stabilité régionale et de croissance. Et l'on espère qu'à force de promesses bien emballées, le monde oubliera de demander l'essentiel.
Qui décide ? Pour qui ? Et au nom de quoi ?
Mohamed Lotfi
20 Février 2026
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« Exiger la démission de Francesca Albanese, c’est sanctionner la pensée critique et ses droits »
Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à Francesca Albanese tandis qu'elle se tait sur la guerre génocidaire menée contre Gaza et sur les violations quotidiennes du cessez-le-feu au Liban.
Tiré d'Orient XXI.
De Kaboul, où les filles sont interdites d'école et les femmes vêtues de prisons ambulantes, jusqu'à l'île d'Epstein, paradis pour pédocriminels, où des célébrités en tous genres ont abusé et avili, une décennie après l'autre, des fillettes et des femmes importées de tous les coins du monde, il n'est plus une parcelle de la planète qui ne soit envahie par la boue. La « révolution » iranienne qui, en 1979, se revendiquait entre autres du combat contre l'arrogance occidentale, promettant à son peuple de le restaurer dans ses droits, a battu des records dans l'écrasement de sa population et la négation de ces droits eux-mêmes.
Partout, la figure de la tenaille est à son comble. L'ennemi du dedans et celui du dehors en activent chacun un manche, confisquent des milliards de destins au prétexte d'en décider. Gangrenés l'un et l'autre par le règne du mensonge et de la voracité, l'Occident et l'Orient ne dialoguent plus désormais qu'à travers la logique obscène du plus fort, du plus riche, du plus offrant. Alors qu'au Soudan les Émirats arabes unis poursuivent leur aide multiforme à une entreprise génocidaire, l'armée israélienne achève la sienne en Palestine, brisant les dernières poches de vie à Gaza et annexant la Cisjordanie. Que proposent, que font pendant ce temps les gouvernants des pays qui se réclament encore de la démocratie face à ce raz-de-marée ? Que fait la France ?
Une diplomatie sans colonne vertébrale
S'agissant d'Israël et de la Palestine, sa politique étrangère est devenue illisible. Elle n'a plus de colonne vertébrale. Après avoir soutenu l'extension aux Palestiniens de Pause, le programme d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil créé en 2017 à l'initiative du Collège de France, elle décide brusquement, à l'été 2025, de le bloquer, au prétexte du tweet antisémite d'une Gazaouie qui ne figurait même pas parmi les lauréats. Alors qu'elle a reconnu il y a quelques mois l'État palestinien, La France réclame aujourd'hui, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, la démission – rien que cela - de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.
Pourquoi ? Parce que Caroline Yadan, députée des Français de l'étranger et avocate passionnée de l'extrême droite israélienne, ne supporte pas que les Palestiniens, si mal défendus par leurs représentants politiques, le soient si bien par une voix étrangère et libre. C'est assez logique. On peut la comprendre. Mais pourquoi a-t-il suffi que Caroline Yadan déforme les propos de Francesca Albanese, selon la méthode éhontée d'un Donald Trump ou d'un Benyamin Nétanyahou - pour que Jean-Noël Barrot lui emboîte le pas ? C'est la même qui a qualifié la reconnaissance de l'État de Palestine par le président Macron de « faute politique, morale, et historique ». La même qui a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui, au prétexte de lutter contre l'antisémitisme, entend avaliser la loi israélienne de 2018 désignant Israël comme « L'État-nation du peuple juif » et de lui seul. Toute personne contestant ce fait - nous en sommes - pourrait être poursuivie en justice si cette loi était adoptée. Cent vingt personnalités françaises ont cosigné cette proposition. Parmi elles, l'ex-chef de l'État François Hollande, dont nous attendons de savoir s'il souhaite également la démission de Francesca Albanese. Les tentatives de clarification avancées par le Quai d'Orsay n'ont rien changé quant au fond. La France, par la voix de son ministre, persiste à réclamer la tête de Francesca Albanese (1).
On peut ne pas adhérer à telle ou telle formulation des propos de cette dernière, mais de quel droit les défigure-t-on ? Elle a reconnu avoir manqué de réflexe en ne se retirant pas d'une réunion à laquelle assistait, sans qu'elle en soit prévenue, l'un des dirigeants du Hamas Khaled Mechaal. Qu'est-ce que cette erreur, de surcroît reconnue, face à l'incroyable complaisance d'une majorité d'États européens envers le gouvernement israélien ? Rappelons au passage que la France, co-garante du cessez-le-feu au Liban, ne dit pas un mot contre les violations quasi quotidiennes dont il est l'objet. Tandis que nous assistons, dans une indifférence à peu près générale, à l'application de la phase terminale d'un plan d'effacement des Palestiniens de leur terre, la France ne trouve-t-elle rien de mieux à faire que de s'en prendre à une femme insurgée contre cette infamie ? Rien de mieux que d'entraîner l'Allemagne et l'Autriche dans son sillage ?
Contre le silence et l'impunité
Bien des esprits réduits au silence, épouvantés par l'impunité dont jouit la politique israélienne, se sont sentis entendus et compris par Francesca Albanese comme par le secrétaire général de l'ONU António Guterres. Faut-il que les derniers recoins onusiens de courage soient interdits à l'heure où Nétanyahou et Trump liquident l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et où le second ambitionne de mettre fin à l'existence même des Nations unies ? Ce sont ces voix, au même titre que les très nombreuses voix dissidentes parmi les juifs de par le monde, qui permettent à la raison de tenir encore tête à la folie générale. Ils ne se comptent pas, heureusement, ceux qui rament contre le règne actuel de l'inconcevable, contre une dégradation planétaire de la santé mentale. Faut-il leur porter secours ou les sommer de disparaître ?
Exiger la démission de Francesca Albanese revient à vouloir sanctionner la pensée critique et ses droits. C'est en outre fouler aux pieds le legs inestimable de la pensée juive moderne. Car qui de Franz Kafka à Hannah Arendt, Erich Auerbach, Walter Benjamin, Canetti, Freud ou Einstein, aurait avalisé une telle réclamation ? L'entériner, c'est déposséder les sans-voix du peu de recours qui leur reste. C'est favoriser la haine au prétexte de la combattre. C'est confier le train de l'avenir à des rails qui vont dans le mur. Nous attendions mieux de la diplomatie française.
Notes
1- NDLR. Le porte-parole du Quai d'Orsay, Pascal Confavreux, a reconnu, le 12 février 2026, que la phrase « Israël, ennemi commun de l'humanité » n'avait jamais été prononcée par Francesca Albanese, mais a maintenu la demande de démission, justifiée selon lui par son « absence de neutralité » et son « attitude militante ».

Levée de boucliers des pays arabes et musulmans après les « déclarations incendiaires » de l’ambassadeur US en Israël
Dans une interview accordée à l'influenceur conservateur Tucker Carlson et diffusée le 20 février, l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, a déclaré qu'Israël avait le droit biblique de conquérir tout le Moyen-Orient. « Ce serait parfait s'ils prenaient tout », a-t-il ajouté. Une déclaration qui a suscité une levée de boucliers de 14 pays musulmans et de la Ligue arabe.
Tiré de Agence média Palestine.
Après que Tucker Carlson l'a interrogé sur son interprétation d'un verset de la Genèse selon lequel Israël aurait des droits sur les terres situées « entre le Nil et l'Euphrate » – et donc de l'Egypte à l'Irak et à la Syrie, en passant par l'Arabie Saoudite, Mike Huckabee a tranquillement répondu : « Je pense que c'est exact. Et cela engloberait en gros tout le Moyen-Orient. Ce serait parfait s'ils prenaient tout. »
Dans un communiqué commun, les ministères des Affaires étrangères d'Arabie saoudite, d'Égypte, de Jordanie, des Émirats arabes unis, d'Indonésie, du Pakistan, de Turquie, du Qatar, du Koweït, d'Oman, de Bahreïn, du Liban, de Syrie et de Palestine, ainsi que l'Organisation de la coopération islamique (OCI), la Ligue des États arabes (LEA) et le Conseil de coopération du Golfe (CCG), expriment leur « ferme condamnation » et leur « profonde préoccupation concernant les déclarations faites par l'ambassadeur des États-Unis en Israël, dans lesquelles il a indiqué qu'il serait acceptable qu'Israël exerce un contrôle sur des territoires appartenant à des États arabes, y compris la Cisjordanie occupée ». Ils y dénoncent les « remarques incendiaires » de l'ambassadeur qui constituent « une violation flagrante des principes du droit international, de la charte des Nations Unies et posent une grave menace sur la stabilité et la sécurité de la région ». L'Iran s'est joint, par la voix de son ministère des Affaires étrangères, aux critiques accusant Mike Huckabee de révéler par ses propos « la complicité active des États-Unis » dans ce les « guerres d'agression expansionnistes » menées par Israël contre les Palestiniens.
En contradiction avec le plan de Trump ?
La Ligue arabe a déploré sur X des « déclarations extrémistes [qui] suscitent des sentiments religieux et nationalistes à un moment où le “Conseil de paix” » de Donald Trump donne une « occasion pour lancer un processus de paix sérieux ».
Une analyse qui surprend certains observateurs qui soulignent une incohérence dans l'appréciation des intentions des États-Unis : Mike Huckabee, ancien pasteur baptiste et fervent sioniste chrétien, a été nommé en 2025 par Donald Trump en parfaite connaissance de cause de ses idées.
Observateur et analyste géopolitique expérimenté, Guillaume Long, ancien ministre des Affaires étrangères de l'Equateur et conseiller diplomatique du groupe de la Haye qui prône des sanctions effectives contre Israël, a fourni une analyse sur son compte X que nous reproduisons ici. :
« Le plan A d'Israël est un Grand Israël ethniquement nettoyé. Il s'agit d'un Israël « du fleuve à la mer », mais aussi, pour certains, bien au-delà. Le plan B d'Israël est la perpétuation de l'État d'apartheid actuel. Ce dernier est moins attrayant à long terme car il implique de faire face à la menace constante d'une révolte palestinienne. Les deux plans reposent bien sûr sur l'expansion des colonies juives et l'occupation militaire des terres palestiniennes.
Nous savons que le plan B a, en fin de compte, bénéficié du soutien historique des États-Unis. Mais il existe aux États-Unis une faction plus extrémiste – notamment, mais pas exclusivement, ancrée dans la croyance sioniste chrétienne selon laquelle la consolidation d'un Grand Israël est littéralement une étape nécessaire vers le retour du Christ et la fin des temps – qui est profondément attachée au plan A.
Parmi ce groupe de zélotes messianiques, l'actuel ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, vient de déclarer dans l'émission de Tucker Carlson qu'Israël a un « droit biblique » sur une vaste portion du Moyen-Orient et qu'il ne serait pas problématique qu'« Israël prenne tout », « du oued d'Égypte au grand fleuve, l'Euphrate – le pays des Kénites, des Kénizzites, des Kadmonites, des Hittites, des Perizzites, des Rephaïtes, des Amorites, des Cananéens, des Guirgashites et des Jébusites », ce qui correspond à la Palestine, la Jordanie, la Syrie, le Liban actuels, ainsi qu'à des parties de l'Égypte, de l'Irak et de l'Arabie saoudite, comme Carlson l'a justement souligné.
Au final, rien de tout cela, et certainement pas le fait que nous ayons affaire à une bande de dangereux fous démesurés et très puissants, ne devrait surprendre. Ce qui est surprenant, en revanche, c'est la foi que certains continuent de placer dans un quelconque plan de paix américain pour la Palestine. »

Le « Conseil de la Paix » de Trump révèle l’avenir sombre que les États-Unis et Israël ont planifié pour Gaza
La première réunion du « Conseil de la Paix » de Donald Trump a mis en lumière l'avenir dystopique que les États-Unis envisagent pour les Palestinien.nes. Mais même ces plans pourraient bientôt être éclipsés par la reprise du génocide à grande échelle d'Israël à Gaza.
Tiré de Agence média Palestine
On dit que là où il y a de la fumée, il y a du feu. Mais parfois, la fumée est destinée à créer l'illusion d'un incendie.
C'est le cas du « Conseil de la Paix » de Donald Trump, dont le nom est spécieux, et qui s'est réuni cette semaine pour la première fois.
C'est un groupe hétéroclite d'autoritaires et de larbins de Trump, et les discours l'ont bien reflété. Un dirigeant après l'autre a offert des platitudes creuses et des éloges dithyrambiques, quoique fictifs, envers le président américain.
Il y a quelque chose de surréaliste à voir Trump convoquer un « Conseil de la Paix » alors qu'il se prépare à ce qui ressemble de plus en plus à une attaque inévitable et désastreuse contre l'Iran, tout en déclarant allègrement qu'il a apporté « la paix au Moyen-Orient » pendant qu'Israël continue de massacrer des civils palestinien.nes en masse.
Mais au-delà des effets de théâtre et de l'hypocrisie, rien dans ce « Conseil de la Paix » ne change quoi que ce soit. Son impact à Gaza est actuellement nul ; les conditions, les tueries et les tensions y seraient identiques même sans ce « Conseil de la Paix ».
Il est néanmoins important de suivre des rassemblements comme celui que Trump a convoqué jeudi. Même si ce qui y a été discuté n'a pour l'instant aucune pertinence pour la vie sur le terrain, cela reste révélateur de ce qu'Israël et ses alliés cherchent à construire sur les ruines du génocide. Si jeudi est un quelconque indicateur, les perspectives pour Gaza sont très sombres.
La réalité s'invite au « Conseil de la Paix »
Une attention légitime a été portée au fait que Trump a invité à la fois Benjamin Netanyahu et Vladimir Poutine à siéger au Conseil. Ces deux hommes font bien sûr face à des accusations de crimes de guerre pour lesquelles ils sont recherchés par la Cour pénale internationale.
Israël a accepté de rejoindre le Conseil juste avant que Netanyahu ne rencontre Trump la semaine dernière. La Russie n'a pas encore répondu à l'invitation. Et il n'y a, de manière très significative, aucune présence palestinienne au sein du Conseil. Cette semaine, l'administration Trump a annoncé avoir établi une « communication » bilatérale formelle entre le Conseil de la Paix et l'Autorité palestinienne, un organe qui n'est plus crédible aux yeux de la plupart des Palestinien.nes. Le contact palestinien, et encore moins leur participation, reste donc minime au mieux.
Les membres actuels du Conseil de la Paix sont :
– Albanie
– Argentine
– Arménie
– Azerbaïdjan
– Bahreïn
– Bulgarie
– Cambodge
– Égypte
– El Salvador
– Hongrie
– Indonésie
– Israël
– Jordanie
– Kazakhstan
– Kosovo
– Koweït
– Mongolie
– Maroc
– Pakistan
– Paraguay
– Qatar
– Arabie saoudite
– Turquie
– Émirats arabes unis
– Ouzbékistan
– Vietnam
C'est une liste d'États autoritaires et de dirigeants désireux de gagner les faveurs de Donald Trump. Il est notable que seule une poignée d'États d'Europe de l'Est aient rejoint le groupe, et aucun d'entre eux, à l'exception d'Israël, n'est un allié traditionnel des États-Unis.
Une vingtaine d'autres États ont envoyé des observateurs à la réunion du Conseil, tout comme l'Union européenne, mais beaucoup ont déjà clairement indiqué qu'ils ne le rejoindraient pas (même le Pape a refusé), et souhaitaient manifestement simplement être dans la salle pour avoir un aperçu direct de ce qui s'y passerait.
Ce qui s'est passé était très peu de chose.
Bien que l'accent ait été techniquement mis sur Gaza, presque rien de substantiel n'est sorti de la réunion concernant la Palestine. Trump a déclaré que les États-Unis donneraient 10 milliards de dollars au Conseil de la Paix, mais il n'a pas précisé à quoi cet argent serait destiné ni comment il entendait le lever, étant donné que c'est le Congrès, et non le président, qui contrôle les finances des États-Unis.
Trump a également déclaré que le Kazakhstan, l'Azerbaïdjan, les Émirats arabes unis, le Maroc, Bahreïn, le Qatar, l'Arabie saoudite, l'Ouzbékistan et le Koweït débloqueraient 7 milliards de dollars pour la reconstruction de Gaza.
Mais tout cela n'est que fumée, car le « plan de reconstruction » de Gaza reste hors de portée. Israël contrôle plus de la moitié de la bande de Gaza, mène des attaques quotidiennes et meurtrières, et fait tout ce qui est en son pouvoir pour préparer le terrain à une nouvelle vague de génocide à grande échelle.
Le Hamas et les autres factions palestiniennes — dont aucune, rappelons-le, n'a jamais accepté de se désarmer — sont sur le point de se voir contraints d'abandonner leur droit de résister au siège et à l'occupation israéliens, pourtant garanti par le droit international.
Aucun des États ayant promis des troupes n'a l'intention que celles-ci affrontent les factions palestiniennes ; elles sont plutôt supposées constituer une force de maintien de la paix, assurant la sécurité aux côtés d'une police palestinienne.
Mais cette police, que les États-Unis tentent de constituer à partir de gangs armés palestiniens qui travaillent soit pour Israël, soit sont de simples bandits indépendants, ne se met pas en place de sitôt non plus.
Dans ces conditions, aucun des alliés de Trump n'enverra ni troupes ni fonds à Gaza pour son Conseil de la Paix, quoi qu'ils lui aient dit en le flattant à Washington cette semaine.
Peu de répit en vue à Gaza
Le Conseil de la Paix a réussi à obtenir l'approbation du Conseil de sécurité des Nations Unies, ainsi que le « Plan de paix en 20 points » profondément défaillant de Trump. Cette combinaison signifie que la fiction consistant à apporter la « paix » à Gaza a conféré au Conseil une certaine apparence de légitimité ; il a été vendu comme un moyen de mettre fin au « fauchage de gazon » israélien périodique qui, après le 7 octobre, s'est transformé en une horreur génocidaire ayant horrifié un monde occidental normalement complaisant.
La vérité, comme je l'ai déjà noté, est que Trump a des ambitions bien plus grandes pour le Conseil de la Paix. C'est pourquoi il a créé le soi-disant « Conseil exécutif », qui sera l'instrument qu'il entend utiliser pour gouverner Gaza afin de la transformer en une ville touristique sur la Méditerranée avec un nombre réduit de Palestinien.nes servant de « domestiques autochtones » pittoresques pour les touristes, dans la vision raciste de Trump et de Jared Kushner.
Le Conseil de la Paix, comme Trump l'a laissé entendre lors de ses remarques jeudi, est destiné à défier les Nations Unies et à servir de vecteur au pouvoir personnel et familial de Trump même après qu'il aura quitté ses fonctions.
« Le Conseil de la Paix va quasiment surveiller les Nations Unies et s'assurer que cela fonctionne correctement », a-t-il déclaré à son audience.
Pendant ce temps, Gaza reste dans l'impasse. Le comité technocratique qui est censé prendre en charge l'administration quotidienne et les responsabilités civiques à Gaza (et représente toute l'étendue de la participation des Palestinien.nes à la gestion de leur propre vie) est toujours en Égypte, son entrée à Gaza étant bloquée par Israël.
Mais ils ont un nom : le Comité national pour l'administration de Gaza (CNAG). Ils ont même un logo, qui ressemble beaucoup à celui de l'Autorité palestinienne, ce qui a donné aux Israéliens une raison de se plaindre même de cela.
Tout cela reste accessoire et ne constitue guère plus qu'une distraction. Les dirigeants israéliens sont impatients de reprendre la violence intense qui a écrasé Gaza pendant deux ans.
Le ministre des Affaires étrangères Gideon Sa'ar représentait Israël à la réunion du Conseil de la Paix, et a clairement indiqué que la menace d'une violence majeure est très réelle.
« Distingués dirigeants, tous les plans précédents pour Gaza ont échoué parce qu'ils n'ont jamais traité les problèmes fondamentaux : la terreur, la haine, l'incitation et l'endoctrinement », a-t-il déclaré à l'assemblée. « Au cœur du plan global du président Trump se trouvent le désarmement du Hamas et du Jihad islamique, la démilitarisation de la bande de Gaza et la déradicalisation de la société palestinienne. »
Les propos de Sa'ar faisaient écho aux propres menaces de Netanyahu. « Le Hamas sera très bientôt confronté à un dilemme. Déposer les armes à l'amiable ou par la force », a-t-il déclaré devant un public de soldats israéliens jeudi.
Pendant ce temps, des personnalités encore plus extrémistes, comme la membre de la Knesset Limor Son Har-Melech du parti kahaniste « Pouvoir juif » d'Itamar Ben-Gvir, ont rejoint un rassemblement du groupe radical de colons Nahala plus tôt cette semaine pour s'infiltrer dans Gaza — sous la pleine protection de l'armée israélienne, naturellement — afin d'y planter des arbres en prévision du retour des colonies israéliennes.
« « Là où les Juifs règnent sur leurs ennemis » n'est pas seulement un verset du Livre d'Esther, c'est la réalité que nous construisons ici sur le terrain. Gaza sera juive, car c'est la seule façon de garantir la victoire et la vraie sécurité pour le peuple d'Israël », a-t-elle déclaré lors de la cérémonie.
Nahala prévoit une marche vers Gaza à Pâques, qui commence le 1er avril. Si Netanyahu obtient ce qu'il veut, Har-Melech sera frustrée parce que l'invasion à grande échelle de Gaza aura repris d'ici là. Peut-être cela prendra-t-il plus de temps si le calendrier de Trump impose un délai. Mais cela arrive.
Voilà la situation dans laquelle se trouvent les Palestinien.nes de Gaza : pris en étau entre la folie des colons radicaux et les rêves expansionnistes du gouvernement israélien. Le génocide les regarde en face dans tous les cas, tandis que la communauté internationale joue la comédie pour amadouer Donald Trump, que les armes américaines affluent vers Israël et que ses navires de guerre se préparent à décimer l'Iran.
Le « Conseil de la Paix » n'est même pas suffisamment pertinent par rapport à cette réalité pour mériter d'être une blague.
Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D
Source : Mondoweiss

Trump et les nouvelles dynamiques guerrières
Nigeria, Syrie, Ukraine, Palestine, Congo, Soudan, Venezuela… les zones de guerre se sont multipliées extrêmement rapidement. L'attaque militaire contre le Venezuela marque un saut qualitatif dans l'interventionnisme étatsunien, qu'on ne peut distinguer de l'offensive policière et raciste menée en interne du pays avec l'ICE.
16 février 2026 | tiré d'inprecor.fr | Photo : rabic © The White House
L'offensive de Trump est globale, elle est la réaction face à la perte d'hégémonie, notamment économique, des États-Unis, et face à la crise globale du système. Cette dernière est fondamentalement due à l'incapacité d'augmenter les taux de profit et l'accumulation après les chocs de 2008 et 2020. Les grandes entreprises technologiques veulent, comme Trump, s'approprier les matières premières – le pillage et la spoliation sont le plus court chemin vers plus de profits. C'est un impérialisme (néo)colonialiste et d'expropriation.
Un saut qualitatif dans l'offensive impérialiste
L'enlèvement de Maduro et le deal avec au moins une partie de bolibourgeoisie pour réintégrer le Venezuéla dans la zone de domination américaine constituent un saut qualitatif. C'est une intervention meurtrière et sans précédent depuis plusieurs décennies dans la politique intérieure d'un pays indépendant. Mais cela s'inscrit en cohérence avec les bombardements au Nigeria, l'interventionnisme en Argentine en soutien à Milei, l'alignement de tous les régimes arabes – notamment du nouveau pouvoir en Syrie – sur Israël et les États-Unis, le rôle joué par les États-Unis en RDC, le vote de l'Algérie pour le plan Trump, etc. En bazardant au passage l'ensemble des institutions internationales gérant l'ordre mondial depuis la Seconde Guerre mondiale.
Dans de très nombreux pays du monde, cette reconstruction de la sphère d'influence étatsunienne se réalise par le biais de régimes ultra-autoritaires et libéraux, car la fonction de ces gouvernements est d'imposer aux classes populaires des transferts de matières premières (notamment pour les énergies et l'informatique) à bas prix vers les États-Unis, ainsi que des évolutions dans l'organisation internationale du travail (notamment par le biais des droits de douane de Trump). L'alliance entre Trump et les extrêmes droites mondiales n'est pas principalement idéologique, elle est le produit de besoins économiques et de contrôle.
D'ailleurs, ce processus est comparable aux rapports coloniaux et semi-coloniaux qui ont toujours existé, à ce qu'a fait la France en Afrique pendant des décennies en maintenant au pouvoir des dictatures sanguinaires, et ce que fait la Russie en Biélorussie, ce qu'elle a fait autrefois en Syrie, etc.
Un multi-impérialisme guerrier et autoritaire
L'interventionnisme impérialiste des États-Unis est comparable en de nombreux points à la guerre menée par la Russie en Ukraine et aux grandes manœuvres commerciales menées par la Chine : il s'agit pour chacun des impérialismes de solidifier et élargir ses sphères d'influence.
En ce sens, nous sommes déjà entrés dans une forme de guerre mondiale. Pour une période encore relativement longue, les classes dirigeantes évitent sciemment des affrontements directs entre elles, qu'elles savent destructrices. Sergueï Karaganov, conseiller de Poutine, le formule explicitement : « La situation la plus avantageuse serait de parvenir à une configuration dans laquelle quatre grandes puissances travailleraient de concert à définir les règles de conduite dans le monde à venir. Ces quatre grandes puissances sont la Chine, la Russie, les États-Unis et l'Inde » 1). Mais il n'est pas interdit d'imaginer que cela puisse changer : en effet, une réponse logique à l'offensive des États-Unis sur le Venezuela serait l'envahissement de Taïwan par la Chine. Quelle sera alors la réaction de Trump ?
Le déclin du « vieux continent »
L'Europe est, dans ce contexte, un agent relativement passif. Son manque d'homogénéité, la faiblesse de sa direction politique et ses difficultés économiques l'empêchent de réagir aux niveaux dont sont capables les grandes puissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine. La France est paralysée par sa crise politique et économique et la perte de sa sphère d'influence en Afrique, et la bourgeoisie privilégie à ce jour, comme en Belgique et en Italie, une succession de batailles antisociales – notamment la privatisation de toute la sphère de la reproduction sociale et le démantèlement des services publics – visant à mettre sous perfusion un capital de moins en moins concurrentiel. L'Allemagne tente de jouer sa propre carte, ou du moins de prendre l'ascendant sur la France, par son plan de 1 000 milliards d'investissements militaires, un plan qui sera certainement difficile à tenir du fait des difficultés économiques du pays et de l'Union européenne. Une dislocation, cohérente avec les visées nationalistes des extrêmes droites, n'est plus inimaginable.
Quelques points d'analyse
Dans ce contexte, les peuples et la classe ouvrière sont désorientés, même s'il existe des éléments de réponse, semi-spontanés, sur lesquels nous pouvons nous appuyer.
Un premier bilan de la situation est que le nationalisme sans contenu de classe ne produit pas de dynamique suffisante, sur le plan interne comme dans les rapports de forces internationaux, pour faire face à la réorganisation en cours : le nationalisme des régimes vénézuélien et algérien n'a pas permis de tracer un chemin alternatif, notamment car ils sont incapables de construire une alternative dans le cadre de l'imbrication des échanges commerciaux internationaux. Comme Lula au Brésil, leur politique n'est pas anti-impérialiste, il s'agit plutôt d'une tentative de négocier un espace dans le cadre des nouveaux rapports multi-impérialistes.
Cependant, il nous faut soutenir sans condition les démarches de résistance à l'impérialisme, même limitées, qui existent au niveau étatique, au Mexique, au Brésil, en Colombie, à Cuba, afin d'affaiblir les grandes puissances et de renforcer les dynamiques populaires. La liste est courte, car la chute de l'URSS et la réorganisation néolibérale ont brisé toutes les capacités de résistances dans le cadre d'une économie mondiale très fortement intégrée. La Palestine et le mouvement mondial de solidarité constituent un des symboles de la résistance anti-impérialiste. Les résistances en Ukraine et au Rojava peuvent jouer un rôle similaire. Le soutien inconditionnel à la résistance des peuples opprimés reste notre boussole, mais il n'est pas acritique. En particulier, il faut interroger le rôle de l'État et de la propriété privée dans ce cadre : toute démarche qui se concentre sur des changements par en haut, au détriment de l'auto-activité des classes populaires, en particulier de la classe ouvrière, est vouée à l'échec.
Partout dans le monde – et particulièrement dans les pays impérialistes occidentaux –, les classes populaires font face à l'offensive bourgeoise : les classes dominantes cherchent à briser le mouvement ouvrier, et elles utilisent les extrêmes droites et accentuent les divisions raciales pour défendre des projets nationaux hostiles au reste du monde et surexploiter les personnes racisées. Les réponses collectives contre l'ICE aux États-Unis et les grèves de masse qui existent régulièrement en Europe sont la meilleure réponse à cette offensive.
Discuter et tester des mots d'ordre anti-impérialistes
Pour combiner notre compréhension anti-impérialiste et lutte de classe, nous devons travailler à la formulation d'un programme transitoire répondant au maximum d'enjeux en un nombre limité de points. C'est le sens du Manifeste pour une révolution écosocialiste de la IVe Internationale. Celui-ci doit cependant être adapté et testé au fur et à mesure des évolutions de la situation. Parmi les éléments à tester, on peut trouver :
• Le refus de toute ingérence impérialiste dans les affaires d'un pays dominé, que ce soit par les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, etc. Le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. L'arrêt des guerres et de la course aux armements.
• La solidarité entre les peuples contre la concurrence capitaliste concernant les prix, le pillage des matières premières, l'organisation écocide des circulations de marchandises et de gestion de l'énergie. Cela passe notamment par le monopole du commerce extérieur, le refus de sa soumission au privé, et des relations entre les nations équilibrées et démocratiquement surveillées, notamment par la fin du secret bancaire.
• L'abolition des dettes illégitimes, afin de permettre aux États de financer leur développement et leurs dimensions sociales, le dédommagement pour les violences coloniales, depuis l'esclavage jusqu'au génocide de Gaza.
• La liberté d'organisation des partis, des syndicats et de la presse, la libération de tou·tes les prisonnier·es politiques.
• La fin des inégalités de genre, en particulier le droit des femmes à disposer de leur corps, la liberté sexuelle et le refus de toute mesure transphobe.
• La socialisation, notamment dans le cadre de la crise écologique, des sociétés de l'énergie, des transports et des banques.
Préparer les prochains affrontements
On ne peut pas savoir d'où viendront les prochaines grandes crises politiques, voire révolutionnaires. Mais les masses ne laisseront pas sans réaction une offensive généralisée visant à décupler l'exploitation, à spolier les matières premières nationales, à casser la démocratie bourgeoise et à réprimer massivement. Surtout dans le contexte d'une crise écologique croissante et qui accélère toutes les autres. De nombreux pays vivent des mobilisations de masse, parfois inattendues. Il y en aura d'autres, très rapidement.
Cette période est très complexe. Les organisations réformistes, liées par de multiples biais à l'appareil d'État et à leur bourgeoisie, développent des orientations très éloignées des enjeux de la période. Mais elles incarnent, de façon déformée, l'état de conscience des classes populaires. Il est par conséquent plus que jamais nécessaire de combiner une orientation de front unique sur quelques points clés, variables selon les situations, pour mettre en mouvement les masses, avec des explications très radicales, permettant de donner confiance aux franges conscientes pour qu'elles ne se perdent pas dans le gauchisme, le sectarisme et le campisme que certains courants staliniens ou gauchistes tentent de faire prospérer.
À nous de tout faire pour qu'une conscience internationaliste se solidifie, capable de lier les intérêts des peuples et en particulier des classes ouvrières pour mettre en œuvre un programme de rupture anticapitaliste internationaliste.
Le 26 janvier 2026
1. « Un proche de Poutine affirme que les États-Unis n'interviendront pas si la Russie frappe l'Europe », Kyiv Independent, 31 décembre 2025, traduit par Le Grand Continent.
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Les cours sur les études de genre sont supprimés partout aux États-Unis. Les dossiers Epstein révèlent pourquoi
L'université Texas A&M est la dernière en date à mettre fin à ses programmes d'études sur les femmes et le genre et à l'enseignement sur les questions raciales. Nous savons pourquoi.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/18/les-cours-sur-les-etudes-de-genre-sont-supprimes-partout-aux-etats-unis-les-dossiers-epstein-revelent-pourquoi/?jetpack_skip_subscription_popup
La semaine dernière, nous avons appris la décision du conseil d'administration de l'université Texas A&M de mettre fin aux programmes d'études sur les femmes et le genre, ainsi qu'à l'enseignement de « concepts controversés » tels que la race. A&M n'est pas la première université à prendre une telle mesure. Le New College de Floride l'avait déjà fait en 2023. D'autres congrès d'États républicains ont adopté des exigences similaires et leurs universités publiques (en Caroline du Nord, dans l'Ohio et au Kansas) ont emboîté le pas.
La décision d'annuler les études sur le genre est explicitement justifiée comme un moyen de se conformer au décret pris l'année dernière par Donald Trump, intitulé « Défendre les femmes contre l'extrémisme idéologique lié au genre et rétablir la vérité biologique au sein du gouvernement fédéral ». Ce document fait de « la réalité biologique du sexe » une question non pas scientifique, mais juridique.
Jusqu'à la publication cette semaine des derniers dossiers Epstein par le ministère de la Justice de Trump, je n'avais pas vu le lien entre les deux. Maintenant, c'est clair comme de l'eau de roche. L'abolition des études sur le genre est un moyen de garantir davantage l'impunité des hommes de l'élite dont le mépris et l'exploitation des femmes et des filles ne connaissaient apparemment aucune limite, qu'ils aient réellement couché avec les femmes proposées ou qu'ils aient simplement partagé les fantasmes d'Epstein afin d'obtenir de l'influence ou des financements.
Prenons l'exemple de David Ross, qui a été directeur, entre autres institutions artistiques prestigieuses, du Whitney Museum, et jusqu'à récemment membre du corps enseignant de la School of Visual Arts de New York, avant de démissionner cette semaine. En 2009, Epstein a discuté avec Ross du financement d'une exposition intitulée Statutory qui mettrait en scène des mannequins mineur·es, âgé·es de 14 à 25 ans, qui, selon Epstein, « ne font pas leur âge ». « Des photos d'identité judiciaires, du Photoshop, du maquillage. Certaines personnes vont en prison parce qu'elles ne peuvent pas déterminer l'âge réel », expliquait Epstein. Ross a répondu à cette idée en disant : « Vous êtes incroyable ! »
Alors qu'ils discutaient de l'exposition mettant en scène des mineur·es, Ross a demandé à Epstein s'il connaissait la « photo pornographique commerciale » de Brooke Shields, alors âgée de 10 ans, nue, que le photographe Richard Prince avait utilisée dans son œuvre très controversée de 1983, Spiritual America. (La photo de Brooke Shields, alors âgée de 10 ans, avait été prise à l'origine par Gary Gross pour Playboy, à la demande de la mère de Brooke Shields à l'époque. Prince a pris une photo de cette photo et l'a exposée.) Cela n'est pas très éloigné du Trump de l'enregistrement Access Hollywood (« Grab 'em by the pussy ») ou, d'ailleurs, de ses commentaires à l'animateur de radio Howard Stern sur le physique de sa fille Ivanka. (Ross n'a pas été accusé d'infraction pénale.)
Dans une déclaration au New York Times au sujet d'Epstein, il a déclaré : « Je continue d'être consterné par ses crimes et je reste profondément préoccupé par ses nombreuses victimes. » Ross a ajouté dans une déclaration : « Je connaissais [Epstein] comme un riche mécène et collectionneur, et mon travail consistait en partie à nouer des liens d'amitié avec des personnes qui avaient les moyens et l'intérêt de soutenir le musée ». Ross a également affirmé qu'il croyait Epstein lorsqu'il affirmait que les accusations de sollicitation de prostitution dont il faisait l'objet étaient un « coup monté politique » lié à son « soutien à l'ancien président Clinton ». « À l'époque, je croyais qu'il me disait la vérité », a-t-il déclaré.
Les études de genre ont apporté un regard critique sur le déterminisme biologique invoqué par Trump.
Quelques années plus tard, en 2015, Ross a de nouveau écrit à Epstein après une autre enquête sur le pédophile. « Je l'ai contacté pour lui témoigner mon soutien », a déclaré Ross dans un communiqué, ajoutant : « Ce fut une terrible erreur de jugement. Lorsque la réalité de ses crimes est apparue au grand jour, j'ai été mortifié et je continue d'avoir honte d'être tombé dans le piège de ses mensonges. »
Malgré son opinion selon laquelle il était de son « devoir » de se lier d'amitié avec des personnes comme Epstein, ses commentaires à l'égard de ce dernier trahissent une arrogance incroyable, un sentiment de droit absolu, une réplique implicite aux accusations et à la honte induite par le mouvement #MeToo.
Nous n'avons pas besoin de trouver des preuves incriminantes contre Trump dans les dossiers Epstein pour savoir où il se situe par rapport à la compagnie Epstein sur la question des relations entre les sexes. Le décret, même s'il s'abstient de tout « discours de vestiaire », s'inscrit dans la lignée des autres déclarations de Trump et suffit à le faire entrer dans le cercle des personnes gravitant autour d'Epstein.
Le fait que des hommes puissants échangent des femmes et des filles pour leur plaisir est le postulat sous-jacent du décret, même s'il proclame vouloir défendre « l'intimité », « la dignité, la sécurité et le bien-être » des femmes. Ce qui est réellement en jeu, c'est l'application de « distinctions fondées sur le sexe » qui ont longtemps été comprises de manière hiérarchique (les hommes au sommet) afin de refuser aux femmes (et aux minorités sexuelles) l'égalité de traitement et l'accès aux ressources et au pouvoir. (« Égalité » est un mot qui brille par son absence dans le décret présidentiel.)
Les études sur le genre – programmes universitaires initiés par des féministes dans les écoles et les universités à travers le pays – ont apporté un regard critique sur le déterminisme biologique invoqué par Trump. Et ce regard critique s'étend à la révélation de la manière dont les hiérarchies de genre permettent le type d'abus que certains hommes de l'entourage d'Epstein semblaient croire avoir le droit de commettre. Elles ont sensibilisé des générations de jeunes femmes (et d'hommes) à la complexité de l'identité sexuelle, exploré les différences entre les sociétés et les cultures dans la manière d'argumenter en faveur de la « vérité » du déterminisme biologique, et utilisé les conclusions de l'histoire, de l'anthropologie et de la psychologie pour mieux comprendre comment les normes de genre sous-tendent l'organisation sociale et politique.
La suppression des études sur le genre n'est pas seulement une tentative de supprimer un outil d'analyse critique, mais aussi la connaissance elle-même. En témoignent la suppression de toute mention de l'esclavage à l'Independence Mall de Philadelphie ou l'effacement du vocabulaire de la diversité et de l'inclusion dans les déclarations de mission des universités. L'impunité dont bénéficiait Epstein s'inscrit dans la lignée de la misogynie et du racisme manifestes de ces actions.
Le décret de Trump affirme que « la suppression du sexe dans le langage et la politique a un effet corrosif non seulement sur les femmes, mais aussi sur la validité de l'ensemble du système américain ». Un système qui, comme nous l'enseignent les études sur le genre, repose (dans son cas) sur une politique de domination masculine. Les études sur le genre ne sont pas une « idéologie », mais un outil critique permettant d'examiner – dans le cas de Trump et d'Epstein – les prédations d'une masculinité toxique.
En supprimant ces programmes et les enseignements sur le genre qu'ils dispensent, Trump et ses acolytes espèrent saper notre capacité non seulement à condamner, mais aussi à analyser de manière critique les politiques et les pratiques qu'ils veulent imposer. C'est pourquoi la défense des études sur le genre n'est pas un projet féministe périphérique, mais une position vitale qui s'étend à la « validité de l'ensemble du système américain » en tant que démocratie, fondée sur les aspirations à l'égalité et à la justice pour tous et toutes.
Joan Wallach Scott
Joan Wallach Scott est professeure émérite à l'Institute for Advanced Study.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2026/feb/13/gender-studies-trump-epstein
Traduction DE
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Une victoire pour la résistance face à l’ICE et à Trump
La résistance contre l'Immigration and Customs Enforcement (ICE) et contre le programme d'expulsions massives du président Donald Trump a remporté une victoire la semaine dernière lorsque Trump et le « tsar des frontières » Tom Homan ont annoncé la fin du déploiement massif de l'ICE à Minneapolis.
Hebdo L'Anticapitaliste - 788 (19/02/2026)
Par Dan La Botz
Crédit Photo
Twin Cities DSA
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À son apogée, près de 3 000 agentEs de l'ICE et de la Border Patrol menaient des raids violents dans la ville, frappant, gazant et tuant deux habitantEs.
Une résistance déterminée
Les méthodes violentes de l'ICE ont suscité une résistance combative : des milliers de personnes se sont mobilisées pour s'opposer aux opérations, sifflant pour alerter des descentes en cours, criant « ICE dehors ! » aux agentEs, bloquant des rues et suivant leurs véhicules. Le mouvement dans la rue, ainsi que la réaction nationale face à ces violences et violations des droits civiques, ont provoqué une indignation massive, contraignant Trump à battre en retraite.
Dans le même temps, au Congrès, les démocrates — devenus tristement célèbres pour leur timidité face à Trump — ont, pour une fois, adopté une position ferme contre Trump et l'ICE. Ils ont exigé que les agentEs retirent leurs masques, qu'ils disposent de mandats pour procéder aux arrestations, portent des caméras-piétons pour enregistrer leurs interventions, et évitent des lieux tels que les écoles, les églises et les hôpitaux.
Démocrates et républicains ont adopté la majeure partie du budget, mais les démocrates ont refusé de voter celui du Department of Homeland Security (DHS), qui inclut l'ICE, entraînant la suspension des travaux du Congrès. L'an dernier toutefois, le Congrès avait déjà alloué environ 80 milliards de dollars à l'ICE : l'agence ne sera donc pas affectée, quel que soit le vote. Et il est peu probable que Trump et les républicains accèdent aux exigences démocrates.
Une mobilisation enracinée et radicale
Si le Congrès peut être paralysé, le peuple, lui, ne l'est pas. Partout dans le pays, les manifestations contre l'ICE se poursuivent. La semaine dernière, je me suis rendu dans le sud de la Californie pour rendre visite à ma famille et à des amiEs à Imperial Beach, où j'ai grandi. Au lycée Mar Vista, mon ancien établissement, des élèves ont quitté les cours ; un garçon brandissait son skateboard sur lequel il avait inscrit : « Fuck ICE. »
Des milliers de lycéenNEs ont fait grève dans des dizaines d'établissements à travers le pays. Des amiEs m'ont raconté qu'il n'y avait pas une ville ni une commune du comté de San Diego qui n'ait connu de manifestations. À Los Angeles, j'ai accompagné un ami à la mobilisation hebdomadaire organisée à Culver City, où quelques centaines de manifestantEs s'étaient rassembléEs devant l'hôtel de ville, brandissant des pancartes avec des slogans tels que : « Abolish ICE, Protect Immigrants. » Des centaines d'automobilistes klaxonnaient en signe de soutien.
Le gouvernement veut accroître la répression
Le gouvernement est également passé à l'offensive. Le DHS a assigné à comparaître des entreprises technologiques comme Meta, Google et Reddit, exigeant qu'elles transmettent des informations sur les personnes publiant des critiques de l'ICE, notamment leurs noms, adresses et adresses IP. Les autorités s'en sont aussi prises à des organisations et à des individus diffusant des alertes sur la présence de l'ICE dans les quartiers.
Le gouvernement dispose des moyens d'identifier les téléphones portables présents lors des manifestations et de reconnaître des visages à partir de photographies. Il est clair que ces actions menacent nos droits de nous rassembler, de protester et de nous exprimer contre le gouvernement.
Au cours du dernier mois, nous avons forcé Trump à reculer. Le retrait des troupes de l'ICE de Minneapolis constitue une victoire pour notre mouvement. Mais ces agentEs, ainsi que d'autres, seront redéployéEs dans d'autres États et villes dirigés par les démocrates, ainsi que dans d'autres communautés immigrées, pour poursuivre les expulsions.
Les agentEs de l'ICE continueront d'enlever des personnes dans nos quartiers, nos écoles et nos lieux de travail. RecrutéEs pour leurs positions de droite et leur brutalité, ils ont peu de chances de renoncer à leurs comportements violents. Notre mouvement, déjà large et combatif, doit devenir encore plus massif et plus courageux, en combinant mobilisation de rue et pression politique.
Dan La Botz
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Les opérations de l’ICE ressemblent de plus en plus à l’occupation israélienne. Ce n’est pas une coïncidence
Les services américains chargés de l'application des lois sur l'immigration entretiennent depuis longtemps des liens avec Israël. Aujourd'hui, ils adaptent les tactiques de surveillance algorithmique utilisées à Gaza pour les appliquer dans les rues américaines.
18 février 2026 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/18/les-operations-de-lice-ressemblent-de-plus-en-plus-a-loccupation-israelienne-ce-nest-pas-une-coincidence-autre-texte/
Alors que les agents de l'ICE envahissent les villes des États-Unis, la politique américaine semble entrer dans une nouvelle phase, où les forces fédérales armées transforment les quartiers civils en zones de conflit. Ce changement politique est en partie dû à une infrastructure technique puissante : les opérations de l'ICE sont désormais accélérées par des systèmes de surveillance et de ciblage mobiles, où l'arme la plus puissante des agents tient dans la paume de leur main.
Des informations récentes ont révélé que l'ICE s'appuie sur, au moins, deux applications pour mener ses opérations de répression.
La première est ELITE (Enhanced Leads Identification & Targeting for Enforcement), un nouveau système géospatial développé par la société d'analyse de données Palantir pour le département de la Sécurité intérieure (DHS) et conçu pour être utilisé sur les smartphones et les tablettes. ELITE « remplit une carte avec les cibles d'expulsion, affiche un dossier sur chaque personne et fournit un « score de confiance » sur l'adresse actuelle de la personne », selon un manuel d'utilisation publié à la fin du mois dernier.
La seconde est Mobile Fortify, une application de reconnaissance faciale fabriquée par la société de biométrie NEC qui permet aux agents chargés de l'application des lois sur l'immigration d'identifier à la fois les citoyen·nes et les migrant·es sans papiers. L'ICE et d'autres agents du DHS auraient photographié et scanné les visages d'Américain·es dans des villes comme Minneapolis et Chicago — des images qui sont recoupées avec des bases de données biométriques, compilées dans des dossiers et conservées pendant 15 ans.
Ce n'est pas un hasard si, dans son article sur l'incursion de l'ICE dans le Minnesota, la chroniqueuse du New York Times Lydia Polgreen a décrit une « occupation destinée à punir et à terroriser ». Les technologies qui soutiennent leurs opérations illustrent à quel point l'ICE suit les traces d'Israël : ELITE et Mobile Fortify présentent tous deux une ressemblance frappante avec les applications mobiles de ciblage que les forces israéliennes ont intégrées à leur arsenal policier au cours de la dernière décennie.
Le « point fort » de la surveillance israélienne
Depuis le 11 septembre 2001, Israël a noué des liens étroits avec les services américains chargés de l'application des lois sur l'immigration grâce à des délégations conjointes, des formations et des échanges de technologies, qui ont tous contribué à transmettre les méthodes israéliennes de lutte contre le terrorisme à l'ICE. Mais ce n'est que pendant le premier mandat du président américain Donald Trump que le DHS a commencé à expérimenter l'exploration de données et la surveillance algorithmique, des pratiques largement mises au point par les agences de renseignement israéliennes. Cela s'est produit au moment même où les forces israéliennes automatisaient leurs tactiques de surveillance et de ciblage à travers la Palestine.
Lors du premier Forum international sur la sécurité intérieure organisé par Israël à Jérusalem en 2018, en présence d'une foule de responsables nommés par Trump, le ministre de la Sécurité publique Gilad Erdan s'est vanté que les forces israéliennes utilisaient pour la première fois « des outils et des algorithmes avancés de renseignement sur le web pour trouver des terroristes potentiels ». Il a déclaré aux journalistes que l'expérience d'Israël « pouvait aider d'autres pays à lutter contre ce type de terrorisme ».
Les « outils avancés » auxquels Erdan faisait référence faisaient partie d'une suite croissante de systèmes de surveillance algorithmiques déployés d'abord en Cisjordanie, puis à Gaza. À la fin des années 2010, en réponse à une série d'attentats terroristes perpétrés par des « loups solitaires », les services de renseignement israéliens avaient mis au point un vaste réseau de technologies de surveillance afin de repérer les « terroristes potentiels » parmi la population civile.
Les caméras de vidéosurveillance et les scanners de plaques d'immatriculation se sont multipliés en Cisjordanie. Des algorithmes ont récupéré des contenus sur les réseaux sociaux et les applications de messagerie. Et ces dernières années, comme l'a révélé +972 l'été dernier, l'armée israélienne a également commencé à stocker des millions d'appels et de SMS envoyés depuis les territoires palestiniens occupés sur les serveurs cloud de Microsoft. Cette vaste mine de données de surveillance a permis à l'armée israélienne d'équiper les troupes qui patrouillent dans les villes palestiniennes de systèmes algorithmiques intrusifs de surveillance .
L'un d'entre eux est Blue Wolf, une application qui permet aux soldats d'accéder aux informations biographiques des civil·es en photographiant leur visage ou en scannant leur carte d'identité. Outre des détails tels que l'adresse, les antécédents professionnels et le lieu de résidence, l'application analyse les renseignements provenant des appels téléphoniques, des SMS, des réseaux sociaux et d'autres sources de surveillance afin de générer une « note de sécurité » — une estimation de la probabilité qu'une personne commette un attentat, sur une échelle de un à dix.
« Je ne me sentirais pas à l'aise s'ils l'utilisaient dans le centre commercial de [ma ville natale], disons-le ainsi », a déclaré un agent des services de renseignement israéliens au Washington Post lorsque l'information sur l'application a été révélée pour la première fois fin 2021. « C'est une violation totale de la vie privée de tout un peuple. »
Pillar of Fire , un système de cartographie mobile inspiré des interfaces GPS civiles, a également été intégré à l'arsenal de combat israélien vers 2020. Il permet aux services de renseignement de marquer des cibles terroristes pour les forces terrestres patrouillant dans une zone donnée ou de signaler certaines régions géographiques où un autre ensemble de systèmes d'apprentissage automatique prédit une activité militante probable. Les troupes de combat peuvent alors passer d'une zone à l'autre et rechercher des personnes à arrêter ou des lieux à perquisitionner sur la base de renseignements synthétisés par des algorithmes.
« Il comporte une couche interactive, où nous téléchargeons les cibles et les partageons avec les forces sur le terrain », m'a expliqué la semaine dernière un vétéran israélien de l'unité d'élite de cyberintelligence 8200, décrivant son expérience de l'utilisation de ces systèmes au cours des dernières années. « Cela a permis aux troupes d'accéder instantanément à toutes ces informations classifiées. Plus vous disposez de données, plus vous pouvez en faire », a-t-il poursuivi. « L'argument de vente d'Israël était sa capacité à accumuler toutes ces réserves d'informations et à mettre en place des systèmes de maintien de l'ordre sur le terrain », des systèmes qui sont devenus trop attrayants pour que les forces de l'ordre américaines puissent les ignorer.
Déployer « la méthode israélienne »
Au fil du temps, la collaboration entre les services de renseignement israéliens, les entreprises technologiques et les services de sécurité intérieure américains n'a fait que s'intensifier. Palantir a ouvert un bureau à Tel Aviv en 2015, où elle a décroché des contrats avec le gouvernement israélien. Des vétérans des services de renseignement israéliens ont fondé des entreprises de surveillance telles que Paragon et Cellebrite, qui ont vendu des technologies d'espionnage de niveau militaire au DHS.
Depuis des décennies, les forces de l'ordre nationales et locales américaines envoient des agents en Israël pour apprendre de nouvelles tactiques de maintien de l'ordre et de lutte contre le terrorisme. Certains participants les ont jugées trop puissantes pour être mises en œuvre chez eux comme surveiller les télécommunications et collecter des données sur Internet pour décider qui arrêter ; exploiter les dossiers médicaux et les données de localisation pour retrouver d'autres personnes ; photographier des civils dans la rue pour déterminer s'ils doivent être interrogés ; et leur tirer dessus en toute impunité.
« Un peu plus invasif que ce que l'on voit ici aux États-Unis », c'est ainsi que Bill Ayub, un shérif du sud de la Californie, a décrit les outils de police prédictive présentés par Israël lors d'un voyage de délégation auquel il a participé en 2017. « C'était du genre : « Wow, vous faites ça ? » … Nous serions en prison si nous faisions quelque chose comme ça ici. »
En 2022, le chef de la police de Santa Barbara, Craig Bonner, a également noté que les méthodes israéliennes étaient beaucoup plus agressives que ce qui était légalement autorisé aux États-Unis. Se souvenant de sa formation en Israël, il a souligné que « dans de nombreux cas, les choses qui y sont faites ne sont tout simplement pas autorisées par la loi et/ou la Constitution ».
« Les idéaux américains en matière d'usage de la force consistent à utiliser le moins de force possible, de manière conservatrice et défensive », a déclaré un officier du département de police de Memphis après avoir suivi une formation au combat en Israël. « Dans la méthode israélienne, l'intention est d'utiliser le maximum de force de manière offensive. »
Néanmoins, le DHS a de plus en plus imité les méthodes de surveillance et de ciblage israéliennes, et l'ICE en est venu à fonctionner davantage comme une unité militaire que comme un organisme chargé de l'application des lois sur l'immigration. Ces dernières années, l'ICE a passé des contrats avec des courtiers en données qui ont accumulé des informations provenant des services des immatriculations, des plateformes de réseaux sociaux et des postes-frontières, afin de compiler des bases de données non réglementées sur le comportement humain. Outre les antécédents de voyage, le parcours professionnel et les relations familiales des individus, ces données comprennent également les antécédents de voyage enregistrés par des réseaux clandestins de scanners de plaques d'immatriculation et des caméras de reconnaissance faciale.
Pendant la majeure partie de la dernière décennie, ces expériences ont principalement pris au piège les immigrant·es sans papiers et leurs communautés, laissant les secteurs les plus privilégiés de la société américaine indemnes. Mais Trump 2.0 a supprimé toutes les restrictions que les États-Unis avaient imposées à l'utilisation indiscriminée de ces outils. Depuis janvier 2025, le DHS travaille avec des entreprises profondément ancrées dans le ciblage militaire, comme Palantir, afin d'étendre leur portée aux citoyen·nes et aux non-citoyen·nes.
De Gaza à Minneapolis
Pour comprendre les implications les plus graves de la technologie de surveillance alimentée par l'IA entre les mains d'acteurs militaires voyous, il suffit d'observer le comportement d'Israël à Gaza au cours des deux dernières années. Non seulement les agents de renseignement et les pilotes de l'armée de l'air se sont appuyés sur des bases de données de ciblage générées par des algorithmes pour guider les frappes aériennes, mais sur le terrain, le « nuage opérationnel » de l'armée israélienne a permis aux troupes de combat d'accéder en temps réel à la plupart de ces mêmes données. Les soldats ont localisé les bâtiments à détruire sur des cartes opérationnelles et identifié les civils à arrêter – ou à tuer – à l'aide de systèmes de reconnaissance faciale, tous accessibles via des tablettes et des smartphones.
Juan Sebastián Pinto, ancien employé de Palantir Technologies qui milite aujourd'hui pour la réglementation et la responsabilisation de l'IA dans l'État du Colorado, où se trouve le siège de l'entreprise, l'a clairement exprimé lors de notre entretien la semaine dernière. « Les plateformes utilisées par le DHS introduisent dans les quartiers américains les technologies de guerre que l'on voit à Gaza », a-t-il déclaré. « Elles offrent aux agents de l'ICE le même type d'image opérationnelle commune que celle dont disposent les agences militaires et de renseignement. »
M. Pinto a également souligné que ces technologies sont sujettes à des erreurs. Mobile Fortify, à l'instar des plateformes de reconnaissance faciale utilisées en Palestine, aurait identifié à tort des personnes que les agents de l'ICE ont arrêtées. Les algorithmes de la plateforme sont moins fiables par mauvais temps, lorsque les photos sont prises sous certains angles et lorsqu'il s'agit d'identifier des personnes de couleur. Le système de notation de confiance qui alimente ELITE, la plateforme de renseignement géospatial de l'ICE, repose également sur des algorithmes d'apprentissage automatique défaillants, incapables d'analyser les nuances ou les variations contextuelles dans les trésors de données qu'ils collectent.
Mais là où ces systèmes échouent techniquement, ils réussissent politiquement. Dans le cas des opérations militaires israéliennes dans les territoires palestiniens, ils ont fourni une justification technique à la montée en flèche des taux de contrôle policier, de détention et de mortalité. Pendant ce temps, le gouvernement autoritaire israélien brandit la liste croissante des personnes assassinées ou incarcérées comme preuve qu'il renforce sa domination régionale et sa sécurité nationale.
Trump semble désireux de suivre l'exemple d'Israël, c'est pourquoi certains analystes affirment qu'il ne faudra peut-être pas longtemps avant que l'ICE envoie des drones armés survoler les villes étasuniennes pour traquer des cibles — dans ce cas, celles que l'administration Trump classe comme « une menace pour la sécurité du peuple américain ». Cet avenir pourrait être inévitable, tant que l'ICE continuera à se transformer à l'image d'une unité militaire israélienne.
Sophia Goodfriend, 12 fevrier 2026
Sophia Goodfriend est anthropologue .Elle écrit sur la guerre automatisée en Israël et en Palestine. Elle est chercheuse Harry F. Guggenheim sur la violence au Pembroke College de l'université de Cambridge.
Twitter : @sopgood
https://www.972mag.com/ice-immigration-israeli-occupation-surveillance/
Traduction ML
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Chronique du gars en mots dits : Le Devoir dévoyé

L’histoire méconnue de l’Association Québec-Palestine
Par Félix Beauchemin (Centre international de solidarité ouvrière)
Bien que l’intensité actuelle des mobilisations pour la Palestine pourrait laisser croire à un mouvement récent, la solidarité québécoise envers la Palestine s’appuie sur une histoire bien plus ancienne et largement méconnue. Dès le début des années 1970, des militant·es jetaient les bases d’une riche culture de solidarité qui allait donner naissance à un écosystème de groupes – certains éphémères, d’autres actifs depuis plusieurs décennies – bien ancrés dans la mobilisation sociale au Québec. Il est possible de trouver les premières traces de ce mouvement au début des années 1970 avec la création d’une organisation importante : l’Association Québec-Palestine (AQP). Sa courte histoire mérite d’être racontée.
Chartrand, Faraj : un mouvement créé par une amitié
Tout commence en 1969, alors que Michel Chartrand, figure emblématique du mouvement syndical québécois, est invité à participer à une conférence sur la Palestine organisée par Marie-Claude Tadros-Giguère, alors co-présidente du Comité Québec-Palestine de l’Université Laval[1]. Celui-ci rencontre alors Rezeq Faraj, un immigrant d’origine palestinienne[2]. Entre eux naît une amitié qui deviendra la base de leur engagement commun. Parmi les participant·es de cette conférence, on trouve également René Lévesque, chef du Parti québécois, venu s’informer sur les dynamiques géopolitiques entourant la Palestine.
En 1972, constatant l’intérêt suscité par divers groupes et événements en soutien à la cause palestinienne, Faraj prend une décision audacieuse : organiser, loin des caméras, et malgré un budget extrêmement limité, un voyage militant d’un mois au Proche-Orient[3]. Là-bas, un groupe de militant·es syndicaux et des journalistes prennent conscience des difficultés et des ravages du colonialisme : ils visitent des camps de réfugiés, discutent avec des responsables locaux et rencontrent des figures clés de la résistance palestinienne, dont Yasser Arafat, chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Selon Faraj, la rencontre entre Chartrand et Arafat a été un véritable « coup de foudre ». La fraternité et la solidarité étaient palpables dans leurs échanges.
De retour au Québec, les participant·es se réunissent dans l’appartement de Michel Chartrand pour fonder le Comité Québec-Palestine, qui se transformera peu après en l’Association Québec-Palestine. Rezeq Faraj en devient le président, accompagné de militantes importantes telles que Simonne Monet-Chartrand, Ghislaine Raymond et Colette Legendre.

Un mouvement actif et structuré
En tant que première association indépendante de soutien à la Palestine au Québec, l’AQP joue un rôle de pionnière. Elle organise de nombreuses conférences dans les cégeps et les universités, mettant la question palestinienne, du mieux qu’elle peut, au centre des débats publics[4]. Elle mène également des campagnes auprès d’élus et d’organisations, et met en place des collectes de fonds pour appuyer les initiatives palestiniennes.
Bien que porté par des bénévoles, le mouvement est alors assez actif. Tellement qu’en 1975, des militant·es découvrent du matériel d’écoute électronique policier dans les bureaux de l’AQP[5]. Jugeant l’organisation potentiellement « subversive », la GRC craignait des débordements en marge des Jeux olympiques de 1976. Louis Azzaria, alors vice-président de la Fédération canado-arabe, dénonce le harcèlement policier[6] et une « intimidation visant à limiter, voire à détruire le droit d’expression pacifique »[7].
De 1973 à 1975, l’AQP publie Fedayin, un bulletin d’information distribué à près de 5000 exemplaires[8]. En tant qu’artéfact intéressant de l’histoire militante québécoise, cette revue demeure un objet à étudier : résolument anti-impérialiste et anticoloniale, elle reprenait des documents officiels des autorités dominantes (israéliennes ou états-uniennes) en les recontextualisant dans une perspective de lutte pour la libération palestinienne.
L’année 1975 marque un temps fort : l’AQP participe à l’organisation de la Conférence internationale de solidarité ouvrière, un événement qui rassemble environ 600 personnes, dont plus de 40 délégués étrangers[9]. La Palestine y occupe une place centrale, aux côtés d’autres luttes de libération nationale comme celles du Chili, de Cuba et de plusieurs nations de l’Afrique australe, dans un contexte où le Québec lui-même est traversé par un fort mouvement pour l’autodétermination.

Un legs important
Malgré les résistances et les malaises que suscite la cause palestinienne à l’époque – que le regretté militant altermondialiste Pierre Beaudet décrit comme un « territoire interdit » dans la société québécoise – des liens naturels se tissent tout de même entre la lutte palestinienne et la lutte québécoise[10]. Toutes deux sont animées par un même désir : celui d’obtenir la reconnaissance internationale de leur droit à l’autodétermination.
Ces connexions ne sont pas que symboliques. Comme le raconte Faraj, grâce aux groupes de solidarité qui se développent, « chaque fois qu’il y avait des représentants palestiniens qui venaient visiter l’Amérique du Nord, le Québec était devenu un arrêt obligé »[11]. Pierre Beaudet se souvient, quant à lui, des ovations que suscitaient les interventions de délégués palestiniens lors de congrès politiques, notamment dans ceux du Parti québécois.
L’existence de l’AQP, bien que courte, a certainement été un moteur pour la suite de la riche histoire des mouvements propalestiniens au Québec. En nous basant sur les archives disponibles, on constate que l’organisation s’essouffle à partir du début des années 1990, alors que plusieurs militant·es transfèrent leur implication au sein de l’Aide médicale pour la Palestine (AMP) à Montréal.
Revenir sur ces années ne change pas le présent. La situation en Palestine est aujourd’hui trop grave pour que l’on se satisfasse de gains symboliques. Mais connaître cette histoire nous rappelle que l’espoir prend racine dans la persévérance et la fraternité. Que des générations de militant·es, ici comme ailleurs, ont appris que la solidarité dépasse les frontières, que la justice est universelle, et que la liberté d’un peuple ne peut pas véritablement être séparée de celle des autres.
Notes
[1] Gervais, Lisa-Marie. « Les Arabes, « nouveaux Noirs » du Canada », Le Devoir (31 janvier 2017).
[2] Foisy, Fernand. Michel Chartrand : La colère du juste (2003). Montréal : Lanctôt Éditeur.
[3] Ibid.
[4] Rickenbacher, Daniel. « The Anti-Israel Movement in Québec in the 1970s: At the Ideological Crossroads of the New Left and Liberation-Nationalism », Études Juives Canadiennes, vol. 29 (2020).
[5] France-Dufaux, Paule. « Les Canadiens arabes las des prévenances de la GRC », Le Soleil (10 juin 1975).
[6] Ibid.
[7] Certains membres craignent également que ces informations ne soient partagées avec les autorités israéliennes, comme cela a été observé aux États-Unis, mettant ainsi en danger la vie de leurs familles.
[8] Rickenbacher, Daniel. Op. cit.
[9] Char, Antoine K. « Pour le représentant des enseignants palestiniens : La libération de notre classe ouvrière passe par la lutte armée », Le Jour (13 juin 1975).
[10] Beaudet, Pierre. Qui aide qui ? Une brève histoire de la solidarité internationale au Québec (2009). Montréal : Les Éditions du Boréal.
[11] Ibid.

La bonne nouvelle de ce dimanche : la fin des Jeux olympiques d’hiver
Il y a une bonne nouvelle aujourd'hui : c'est la dernière journée des Jeux olympiques d'hiver. Ces jeux n'ont rien de joviaux mais tout d'une âpre compétition nationaliste qui masque mal son caractère commercial. Les Jeux olympiques constituent une puissance commerciale mondiale, financée à plus de 90 % par des fonds privés via les droits de diffusion (73 %) et le marketing (18 %) sans compter la pollution publicitaire qu'ils génèrent. Ils ont permis l'accélération de la gentrification de Milan et l'artificialisation énergivore de la montagne par la neige artificielle.
Une machine à sous qui institutionnalise la compétition comme loi de la hiérarchisation sociale
Peut-être faut-il se réjouir de la leçon d'humilité infligée au Canada, pays nordique, qui termine loin derrières la tête de peloton. On retrouve loin en tête la petite Norvège comptant une population de moins de 6 millions alors que le Canada en a plus de 40 millions et le Québec plus de 9 millions. Est-ce parce que non seulement la Norvège est un pays indépendant mais aussi plus économiquement indépendant vis-à-vis l'Union européenne que le Canada vis-à-vis les ÉU ?
À quoi sert, sociologiquement et politiquement, le sport professionnel et d'élite à part d'être une machine à sous ? On est d'abord frappé par l'acharné esprit compétitif qui s'en dégage tant entre les individus et les équipes que les nations. Comment ne pas y voir un décalque, et par là une justification, de la compétitivité capitaliste tant au niveau du bien nommé inhumain marché du travail niant le droit au travail qu'entre les entreprises et les pays. On y retrouve même la même hiérarchie des forts et des faibles… que vient gâcher la petite Norvège, peut-être exception en parallèle avec celle du capitalisme scandinave plus redistributif.
Comme la beauté sportive, la compétition a sa place en tant qu'émulation entre égaux
Pendant ce temps l'austérité budgétaire tant néolibérale que militaro-extractiviste réduit en peau de chagrin les budgets pour prendre soin des gens et de la terre-mère comme ceux pour construire des équipements sportifs et financer des événements culturels ouverts à monsieur et madame Tout-le-monde. Il y a certes une beauté qui émane des Jeux olympiques. On pense par exemple au patinage artistique qu'on peut apprécier sans référence compétitive par ailleurs difficile à justifier. On dira qu'il n'en va pas de même du patinage de vitesse et le ski alpin qui pourtant ont aussi leur beauté. La compétition comme émulation a certes sa place dans un monde non discriminatoire du soin et du lien mais à universelle chance égale. C'est cette beauté, contrairement à la sale politique régie par l'Argent, qui permet l'intériorisation à grande échelle des valeurs sportives véhiculées par leur envahissant déploiement dans l'univers médiatique.
Le sport commercial institutionnalise des règles inviolables rejetant la rupture révolutionnaire
Plus enfouie, on peut extraire des jeux olympiques, plus particulièrement du sport commercial par équipes, la perversion du politique. Le politique apparaît comme un match entre partis sans doute déséquilibré financièrement, de la même façon que se différencient les équipes sportives, mais selon des règles institutionnellement établies et reconnues. Différentions stratégiques et tactiques y ont leur rôle quitte à livrer des surprises mais bien balisées par les inviolables règles. Celles-ci ne peuvent être modifiées que par les institutions pertinentes où sont embusquées les puissances de l'Argent. Dans le sport d'élite et commercial, la rupture révolutionnaire des règles ne trouve aucune place, même pas les photos de martyrs ukrainiens sur un casque alors que partout et hypocritement ailleurs se vautre la publicité commerciale.
Quand, aux antipodes de la révolution, surgissent les pervers paris qui risquent de foutre en l'air tout l'édifice par leurs scores « arrangés », de la même manière que la drogue pour les performances individuelles, l'émoi est général et les moyens de les combattre mobilisés. À moins qu'à l'image du capitalisme oligarchique où tous les coups sont permis, où le droit international comme l'ONU deviennent une farce, ces perversions deviennet intégrées dans les règles, c'est-àdire qu'il n'y ait plus aucune réglementation. Alors, par la loi du miroir inversé, la révolution reviendra dans le champ des possibles, la démocratie représentative ligotée par l'Argent pourra se muer en démocratie participative par le bas contrôlant le haut, en démocratie des comités qui contrôle l'Argent.
Marc Bonhomme, 22 février 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca
Pourquoi le projet démocratique en Tunisie n’a pas tenu ses promesses ?

Dix thèses sur les classes sociales dans le capitalisme périphérique
Par Nathan Brullemans
Introduction
Le capitalisme est loin de se limiter à la caricature qu’on essaye souvent d’en faire : celui d’un système économique moderne, industriel et hautement productif, reposant sur l’exploitation d’une classe ouvrière salariée. Héritée de l’époque fordiste, ce type de description offre une vision au mieux partielle des classes sociales du capitalisme historique. En réalité, depuis le début de la révolution industrielle, le salariat a peiné à s’imposer comme la forme d’exploitation dominante[1]. À l’heure actuelle, l’Organisation internationale du travail (OIT) estime qu’à peine plus de la moitié de la force de travail est occupée à un travail salarié[2]. C’est que, pour fonctionner à une échelle élargie, l’accumulation capitaliste réelle se moque bien que le travail soit libre ou non libre, légal ou illégal, salarié ou pas. Le profit se multiplie ainsi massivement dans des circuits souterrains, à l’abri de l’œil indiscret du droit et de la loi. Le « fil invisible du capital » suit un parcours sinueux – parfois inconnu, toléré ou sciemment entretenu par le pouvoir de l’État[3].
En ce sens, l’exploitation du travail non salarié et non libre n’a rien d’anormal dans la société bourgeoise : on l’observe depuis l’origine du capitalisme, jusque dans ses phases contemporaines. Par exemple, les drogues illicites ont joué un rôle déterminant dans le développement du marché mondial. L’ouverture forcée de la Chine dans le contexte des Guerres de l’opium est sans doute l’un des exemples les plus connus de cette trinité sanglante entre le libéralisme économique, le négoce de stupéfiants et la violence politique[4]. Encore récemment, les Nations Unies avançaient que 1,5 % du PIB planétaire est occupé par le marché de la drogue et du crime organisé transnational, soit 870 milliards de dollars américains[5]. Dans ce contexte, les cartels – notamment mexicains – se sont métamorphosés en groupes économiques dont la puissance rivalise avec celle des grandes compagnies multinationales. Il n’existe pas de contradiction : on peut être à la fois criminel et capitaliste. La narco-bourgeoisie empoche des profits tout comme le bourgeois gentilhomme. Et, au bas de l’échelle, les classes subalternes qui s’occupent du travail manuel, de la production, n’en sont pas moins exploitées. Les cocaleros, ces ouvriers agricoles travaillant dans les champs de coca du Chocó en Colombie, sont un cas d’école de ces exploités « illégaux ». En somme, la distinction entre ce qui relève du légal ou de l’illégal n’a qu’une valeur juridique – et non pas économique.
Un autre exemple particulièrement révélateur de l’importance du travail non salarié dans le capitalisme, tant historique que contemporain, est celui de l’esclavage. Il faut rappeler, au-delà de la thèse marxiste bien connue sur la « soi-disant accumulation initiale », que la main-d’œuvre noire issue de la traite atlantique n’a pas été qu’une « condition » du développement du marché mondial. Cette dernière a directement profité aux capitalistes britanniques pendant de nombreuses décennies[6]. Les industriels de Manchester (à l’époque surnommée Cottonopolis) étaient aux mieux indifférents au fait que leur coton soit récolté sous l’autorité libérale de l’Habeas corpus, pour autant que leurs caisses soient remplies et que la machine tourne à plein régime. Le travail non libre n’est pourtant pas non plus qu’une relique du passé : son exploitation demeure encore un moteur de valorisation du capital. L’esclavage moderne en est une illustration frappante : en 2021, 27 millions de personnes étaient soumises au travail forcé à travers le monde. Parmi ces dernières, 17,3 millions étaient exploitées dans le secteur privé, 6,3 millions dans l’industrie du sexe, et 3,9 millions dans des travaux imposés par l’État[7].
En revanche, à l’ère du capitalisme néolibéral, l’axe principal vers lequel se recentrent les diverses formes d’exploitation et de travail non réglementés n’est pas l’esclavage ou le narco-capitalisme, mais bien l’économie informelle. Le secteur informel est un témoignage poignant de la nouvelle odyssée des classes sociales sous le néolibéralisme ; il se mesure par la prolifération des vendeurs de rue, des recycleurs de déchets, des conducteurs de tuk-tuk ou encore des artisans de quartier : soudeurs, menuisiers, cordonniers, couturiers, etc. Autant d’activités généralement exercées dans la précarité, parfois à la limite de la survie, et qui composent une économie populaire dynamique. Le point commun de toutes ces « petites mains » est qu’elles travaillent au noir, sans contrat de travail et sans protection sociale, au service d’une économie parfois dite « souterraine » (bien qu’immensément visible dans toutes les villes du Sud global). Dans cette mosaïque d’emplois, le salariat subsiste, mais sans s’imposer comme dominant. Bref, c’est une large part des forces de travail global qui sont condamnées à une « vie sans salaire »[8].
Cette réalité pousse à faire un pas de côté face à la thèse développée par Karl Marx et Friedrich Engels dans le Manifeste communiste selon laquelle le déploiement des rapports de production modernes entrainerait une clarification de l’antagonisme entre la classe ouvrière industrielle et la bourgeoisie[9]. En fait, les dynamiques de prolétarisation ont pris des trajectoires plus complexes, spécialement dans le Sud global. Les théories classiques de la classe, centrées sur le salariat formel, échouent à penser cette évidence : nous vivons dans un monde où l’informalité n’est pas l’exception, mais bien la règle. Pour répondre à ce problème, ce texte introductif propose une série de thèses pour actualiser la théorie marxiste des classes dans le contexte du capitalisme périphérique.

Thèse #1 : L’informalité domine la structure de classe mondiale
Le régime d’accumulation néolibéral a été le théâtre d’une augmentation sans précédent de la population travailleuse. En plus d’un boom démographique inédit, la victoire du bloc de l’Ouest a permis l’intégration de la Chine, puis de la Russie au marché mondial – synonyme d’abondance de capitaux, mais aussi de forces de travail à bon marché[10]. L’incorporation de ce nouveau bassin de travailleuses et de travailleurs a fait passer la population active de 1,9 à 3,59 milliards entre 1980 et 2022, et dont plus de 75 % vit dans un pays du Sud[11]. Plusieurs spécialistes ont tôt fait d’analyser ce phénomène comme une augmentation considérable de la classe ouvrière à l’époque néolibérale[12]. Toutefois, cette inflation générale du réservoir de main-d’œuvre ne doit pas obscurcir une réalité plus profonde : l’explosion inouïe du secteur informel, phénomène qui détonne avec la conception traditionnelle de la classe ouvrière[13].
Le secteur informel – compris comme l’ensemble des types de travail non reconnus par l’État[14] – est aujourd’hui le poids lourd de la structure de classe mondiale. D’après l’OIT, c’est autour de six travailleurs et travailleuses sur dix qui opèrent dans ce secteur connu pour son intégration incertaine, son « déficit de travail décent » et l’absence de protection sociale[15]. En raison de la hiérarchie imposée par la division internationale du travail, la répartition de l’informalité à travers les quatre coins du globe rencontre une forte disparité géographique. En effet, les pays que l’on appelait le Tiers monde à la suite de la Conférence de Bandung de 1955 absorbent près de 90 % du bassin de travailleurs informels à l’international[16]. L’impérialisme du XXIe siècle rejoue ainsi les bonnes vieilles inégalités centre/périphérie, et engendre une nouvelle grande classe de subalternes.
Plus encore, l’économie informelle n’est pas qu’une simple activité de reproduction familiale. Elle attise aussi la curiosité des entrepreneurs. Dans la période 2011-2018, même les économistes conventionnels avançaient que l’économie informelle représentait en moyenne 35 % du PIB mondial[17]. À elle seule, cette dernière statistique montre le nœud qui se tisse entre l’économie informelle et le capitalisme, et partant, le rôle structurel qui se joue entre informalité et accumulation de capital. Au nombre des stratégies qui permettent de dégager un surprofit, on peut compter la sous-traitance et le salariat déguisé, l’absence de régulations et de responsabilité sociale, le recours à une main-d’œuvre flexible et précaire, en plus d’abuser de l’absence d’organisations syndicales.
Thèse #2 : Un monde d’exclus – l’informalité est le nouveau visage des travailleurs et des travailleuses pauvres
Il existe un consensus académique pour définir le travail informel comme une activité qui n’est pas réglementée, là où d’autres activités économiques similaires le sont[18]. Autrement dit, c’est l’encadrement par le contrat de travail qui sert de critère déterminant pour repérer une situation d’informalité. De ce point de vue, l’informalité se distingue du narcotrafic, de l’esclavage ou des actes criminels qui sont en soi illégaux – du moins, en théorie. Mais, au-delà de ce critère d’ordre juridique (l’encadrement par un Code du travail), le secteur informel est un lieu de haute convergence des masses précaires et pauvres. Les statistiques recueillies par les grandes agences internationales – autant progressistes que conservatrices – constatent unanimement que le secteur informel est dominé par le travail manuel, pénible et précaire. Les journées sont longues, les revenus bas. C’est pourquoi le sociologue Jan Breman propose cette formule selon laquelle le secteur informel s’impose comme « le fléau des travailleurs pauvres dans le capitalisme globalisé[19] ».
Toutefois, il existe une complexité interne à l’économie informelle qui empêche de considérer pleinement ce secteur comme unifié. Bien souvent, la littérature s’accorde à désigner par le terme « informels » les travailleurs et travailleuses qui correspondent à l’une des quatre catégories suivantes :
- les micro-employeurs ;
- les salariés informels ;
- les travailleurs indépendants ;
- les employées domestiques.
Concept un peu fourre-tout, l’économie informelle rassemble ainsi une grappe des formes non réglementées de travail. Il s’y côtoie différents rapports de propriété et des modes d’exploitation diverses[20].
D’abord, d’après les différentes agences qui recensent et mesurent l’économie informelle, les micro-employeurs dirigent de petites entreprises allant jusqu’à cinq employés. Ils contrôlent des organisations dont les opérations se font à l’ombre de l’impôt et des normes du travail. Produisant avec des instruments rudimentaires, ces petits entrepreneurs informels peuvent espérer une certaine prospérité, moyennant l’embauche de salariés informels, doublement exploités.
La seconde catégorie concerne justement ces salariés informels. Ces derniers sont employés par les micro-entrepreneurs ou encore par des compagnies formelles qui, par voie de sous-traitance, veulent contourner le droit du travail. Ils reçoivent les commandes d’un patron de la même manière que les salariés « réguliers », outre le fait que le chèque de paye est nettement inférieur.
Ensuite, les travailleurs indépendants, troisième catégorie d’emploi informel, incarnent la figure la plus nombreuse et visible de l’économie « souterraine ». Cela concerne le commerce de rue et ses airs de bazar à ciel ouvert, où s’entremêlent les marchands ambulants et revendeurs en tout genre, les kiosques de soupe phô ou les taquerias, etc. Les travailleurs indépendants œuvrent la plupart du temps à leur compte, en possédant des moyens de production (la plupart du temps de très faible valeur).
Et enfin, les employées domestiques – massivement des femmes – cherchent à rémunérer le travail de reproduction socialechez des particuliers des classes plus aisées[21]. À l’exception des micro-employeurs (voir la Thèse #3), l’économie informelle est le carrefour de différents rapports de production, où s’enchevêtre le travail de reproduction social des femmes, l’auto-exploitation familiale et le salariat classique. Dans tous les cas, ce carrousel de l’exploitation est marqué au fer rouge de la précarité matérielle.

Thèse #3 : Mirage de la petite bourgeoisie informelle
En raison de la présence d’une petite élite d’informels propriétaires, on doit insister sur l’hétérogénéité constitutive du secteur informel. En effet, les micro-employeurs forment une « petite bourgeoisie informelle », selon l’expression consacrée, qui exploite des salariés informels en dessous des standards nationaux[22]. En prenant en compte ces entreprises proto-capitalistes, le secteur informel ne peut pas être strictement réduit à la pauvreté.
Il n’en demeure pas moins que cette petite bourgeoisie informelle incarne une minorité sur tous les continents, en comparaison de la lourde présence des formes subalternes d’activités informelles (voir le Tableau 1). Par exemple, à l’échelle mondiale, le travail indépendant représente 64 % de l’emploi informel et le travail domestique près de 25 % de toute la force de travail globale[23]. De plus, en dépit de la petite bourgeoisie informelle et des relations complexes qui se tissent dans le secteur informel, il n’en demeure pas moins qu’il est beaucoup plus probable qu’un travailleur informel soit aussi un travailleur pauvre. Les écarts de revenu entre le secteur formel et informel sont en effet très importants : l’informel étant moins de deux fois moins rémunéré que son homologue du secteur formel[24].
Tableau 1 : Répartition des différentes catégories du travail informel
| Types de situation informelle | Amérique latine et Caraïbes | Asie et Pacifique | Afrique |
| Employeurs informels | 4 % | 2,3 % | 2,7 % |
| Employés informels | 44,8 % | 34,4 % | 29,7 % |
| Travail indépendant | 43,3 % | 45,5 % | 50,1 % |
| Travail domestique | 7,8 % | 17,8 % | 17,5 % |
Source : ILO 2018, 27-42.
S’il est donc juste d’avancer, comme le font certains, que « le secteur informel comprend sa propre structure de classe[25] », il serait tout aussi erroné d’associer toute forme de travail indépendant à une forme de « petite bourgeoisie » au sens classique, voire à une « classe moyenne » dans le vocabulaire d’une certaine théorie néo-marxiste. Si les travailleurs indépendants possèdent effectivement leurs moyens de production, c’est au sens faible du terme ; leurs conditions matérielles se rapprochent plus de celles du prolétariat, conçu comme classe de sans réserve.
Comme le suggère Henry Bernstein, les travailleurs indépendants : « ne sont sans doute pas totalement dépossédés de tous leurs moyens de se reproduire, ce qui rappelle l’avertissement de Lénine contre une « compréhension trop stéréotypée de la théorie selon laquelle le capitalisme nécessite le travailleur libre et sans terre ». Mais la plupart d’entre eux ne disposent pas non plus de moyens suffisants pour assurer leur propre reproduction, ce qui souligne les limites de leur viabilité en tant que petits producteurs de marchandises.[26]»
On peut donc conclure qu’une forte majorité des emplois informels sont créés par contraintes et non par choix, que c’est l’exclusion prolongée du salariat conventionnel qui pousse les individus vers le travail indépendant ou à accepter une rémunération moindre dans le salariat informel. Et puisque l’intégration au salariat formel représente maintenant le statut d’un mince segment privilégié du prolétariat, le concept d’informalité permet d’insister sur la réalité précaire des masses travailleuses[27].
Thèse #4 : Le travail informel n’est pas une anomalie historique, mais une question de surpopulation du capitalisme
Observant les paysans sans terre venir gonfler les rangs des travailleurs informels dans les capitales du Sud global au tournant de la seconde moitié du XXe siècle, plusieurs analystes ont tôt fait de décrire l’informalité comme un retard ou une anomalie face au développement « normal» du capitalisme[28]. Toutefois, la permanence de ce phénomène – voire sa croissance – pousse à réévaluer le lien étroit qui unit informalité et capitalisme.
Suivant une perspective marxiste, il faut comprendre le secteur informel comme l’incapacité à imposer durablement le régime salarial. Différents régimes de travail et d’exploitation naissent ainsi dans le ventre des surpopulations capitalistes – ce que Engels, avant Marx, appelait l’armée industrielle de réserve. Empruntant l’expression à un militant chartiste du Northern Star, Engels développe dans son livre La situation de la classe laborieuse en Angleterre en 1844 l’idée selon laquelle l’industrie capitaliste est indissociable de la formation d’une masse de sans-emplois[29]. Engels décrit avec un regard attentif cette « foule énorme de gens » qui s’accumule dans les taudis de Manchester. D’abord causé par la dépossession de la paysannerie, ce phénomène s’aggrave ensuite de manière cyclique lors des périodes de récession, voire de crises[30]. Selon l’enquête sociologique d’Engels, le prolétariat anglais, après avoir traversé une longue phase de chômage, se tourne vers le travail indépendant et d’autres besognes improvisées assurant sa survie. Il désigne ces petits boulots sous le terme de « colportage », des pratiques que de nombreux analystes contemporains associeraient volontiers à ce que l’on appelle aujourd’hui « le travail indépendant ». De nos jours, les colporteurs d’Engels sont légion dans les mégapoles du Tiers monde.
De son côté, le mérite de Marx est d’avoir théorisé avec le plus de profondeur la « production progressive d’une surpopulation relative ou d’une armée industrielle de réserve[31] ». Selon ce dernier, les surpopulations capitalistes seraient à la fois la condition et le résultat de l’accumulation du capital. L’armée de réserve (par opposition à l’armée « active ») est une condition du capitalisme, car elle permet de juguler les salaires en injectant de la compétition sur le marché de l’emploi, mais aussi son résultat, dans la mesure où un cycle industriel fonctionnel rejetterait toujours une population de surnuméraires. Cette masse est dite excédentaire proportionnellement au besoin des impératifs économiques d’une société donnée – d’où le concept de surpopulation relative[32]. Et puisque dans le capitalisme, c’est le profit qui forme le but de la production, la population est excédentaire relativement aux exigences du marché du travail.
Marx concluait ainsi que l’armée de réserve est une partie intégrante de la loi générale de l’accumulation capitaliste et que, ce faisant « l’accumulation du capital est donc en même temps augmentation du prolétariat[33] ». Néanmoins, le système capitaliste demeurait selon lui instable dans sa capacité à reproduire constamment une surpopulation. Comme le précise l’économiste allemand, si la loi sacrée de l’offre et de la demande venait à s’effondrer, à priver le bourgeois d’un personnel bon marché, la violence d’État est essentielle pour « lui donner un petit coup de main[34] ». À l’aide de moyens contraignants, il s’agit de prolétariser – par le pouvoir de l’épée ou de la loi – des populations qui ne l’avaient pas encore été (femmes, enfants, artisans, paysans, etc.).
Néanmoins, les surpopulations capitalistes prennent des formes historiques distinctes selon les formations sociales et les régimes d’accumulation dans lesquelles elles s’inscrivent. Marx employait carrément le langage populaire pour dépeindre les différents visages de la surpopulation : le lumpenprolétariat, la bohème, il lazzaroni ou même les poor whites – du Second Empire bonapartiste à l’Italie du Risorgimento, en passant par les États esclavagistes sudistes[35]. La pauvreté urbaine prend aujourd’hui de nouveaux visages : celui des ambulantes d’Amérique latine, du daily labourer indien ou du débrouillard sénégalais. Cette foule de sans réserve, en chair et en os, personnifie la logique des surpopulations capitalistes contemporaines. Dès lors, du point de vue de sa fonction dans le procès global d’accumulation, l’armée industrielle de réserve est amenée à changer de rôle dans le néolibéralisme. Sa grande fonction de « réservoir » de travail deviendra caduque, en plus d’abolir la séparation entre l’armée active et l’armée de réserve. Autrement dit, la condition de surnuméraire devient permanente[36].

Thèse #5 : Les travailleurs et travailleuses informels forment un semi-prolétariat urbain
Les grandes transitions démographiques urbaines dont l’Europe fut le siège au XIXe siècle ne se sont pas reproduites dans la périphérie du capitalisme. Comme le rappelle le recensement anglais de 1893, 74 % de la population d’Angleterre et du Pays de Galle était concentrée dans les villes, et comprenait environ 80 % de salariés (même dans le monde agricole). Dans ce contexte, le prolétariat en son sens classique de « classe ouvrière salariée formelle » occupait quelque 70 % de la population active. Inversement, un siècle plus tard dans la périphérie, la situation était tout autre. Au début des années 1980, 65,4 % en moyenne de la population active des pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine était concentrée dans le secteur agraire, comparé à seulement 12,7 % dans les pays capitalistes avancés au même moment[37].
Loin d’un processus de prolétarisation tout tracé menant à la naissance d’un prolétariat industriel urbain, la périphérie est plutôt marquée par un processus lent d’absorption des structures précapitalistes[38]. Le trait distinctif du capitalisme périphérique est d’être indexé au besoin économique des centres, ce qui s’est très souvent fait aux dépens du développement d’une base industrielle nationale. Au XXe siècle, dans la plupart des pays du Sud, les masses travailleuses se sont ainsi « semi prolétarisées », prenant la figure mixte du paysan-ouvrier. En gardant un pied à la campagne, la classe ouvrière rurale retourne au bercail à la saison morte, permettant ainsi au capital de décharger une partie du coût de reproduction de la force de travail sur des structures non capitaliste[39].
Toujours est-il que de grands bassins de populations rurales migreront vers les villes à partir des années 1950-1960. C’est dans les veines de ces mouvements démographiques que naîtront les premiers bastions de l’économie informelle – l’industrie des économies périphériques ne représentant pas une branche capable de les intégrer[40]. C’est ainsi que verra le jour une nouvelle génération de semi-prolétaires, non plus semi-paysan, mais semi-informel, espérant trouver un travail salarié lorsque le marché le permet. Dans les années 1980-1990, l’intégration brutale de la paysannerie au marché mondial par les accords de libre-échange viendra aggraver cette réalité, particulièrement en Amérique latine[41].

Thèse #6 : La dernière poussée de l’économie informelle est une créature néolibérale
Pour John Smith, auteur du livre Imperialism in the Twenty-First Century, l’irruption de l’économie informelle n’a rien d’accidentel. Ce phénomène aurait, au contraire, été méticuleusement planifié par les grandes institutions internationales dans l’objectif d’avoir accès à une main-d’œuvre bon marché, en cassant les reins des syndicats et les acquis des luttes ouvrières des dernières décennies[42]. La bourgeoisie et ses représentants du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale devaient tenter l’inédit : informaliser l’économie-monde.
Observateur des mutations de la ville néolibérale, le géographe Mike Davis diagnostiquait une percée fulgurante de l’économie informelle après l’imposition des thérapies de choc néolibérales succédant au double choc pétrolier de 1973 et de 1978. À l’opposé des promesses de développement et de modernisation économiques des technocrates FMI, les restructurations brutales de la dette et de l’État ont enfanté un capitalisme zombie, plus rentier et extractif que productif en essence. Au rythme de l’éclosion rapide des bidonvilles à travers le monde, Davis avançait dans son livre Planet of Slums que « la classe ouvrière informelle globale – qui recoupe en partie, sans s’y réduire, la population des bidonvilles – est forte d’un milliard de personnes, ce qui en fait la classe sociale à la croissance la plus rapide et la plus inédite au monde[43] ». En Amérique du Sud, les programmes d’ajustements structurels du FMI ont eu des effets si dévastateurs que l’expression de « décennie perdue » (década perdida) s’est imposée pour décrire le cercle vicieux de récession économique et d’inflation. Pour prendre l’exemple de l’Argentine, entre 1980 et 2003, les taux de chômage et d’informalité passent respectivement de 2,6 à 15,1 % et de 23 à 41,8 %[44].
Dans le contexte du foisonnement de cette « planète bidonville » – avant-goût urbain du pire des mondes possibles – Davis émettait une mise en garde. Il ne faudrait pas comprendre, dit-il, le prolétariat informel sous le modèle de l’armée de réserve du capitalisme victorien : « Dans l’ensemble, la classe ouvrière informelle urbaine ne constitue pas une armée industrielle de réserve au sens du XIXe siècle : une réserve de briseurs de grève mobilisée en période de croissance, expulsée lors des récessions, puis réabsorbée lors de la reprise suivante. Au contraire, il s’agit d’une masse humaine rendue structurellement et biologiquement superflue par rapport à l’accumulation globale et à la matrice du profit.[45] » Le (semi-)prolétariat de la périphérie est ainsi devenu plus improductif que jamais aux yeux de l’accumulation. Occupé par l’exportation de matière première non transformée, le capital zombie de la périphérie ne repose plus seulement sur la mise au travail d’une masse corvéable, mais aussi sur la formation d’un gigantesque prolétariat paria, d’une masse marginale, durablement exclue des bancs de l’exploitation et de sa fonction « productive ».
Thèse #7 : Les deux facettes du prolétariat informel, exploité et marginalisé
Nous avons déjà vu que le secteur informel est fortement bigarré dans la composition de ses agents (Thèse #3). En raison de l’éclectisme inhérent à ce concept, la première génération de chercheurs et chercheuses marxistes sur le sujet – à commencer par Caroline Moser et Chris Gerry – ont tôt fait de rejeter la notion de secteur informel pour se concentrer sur une description en termes de rapports de production[46]. On rendrait mieux compte du soi-disant « secteur informel » en se concentrant sur le travail indépendant, que les marxistes des années 1970 ont baptisé la petite production marchande (PPM). Sa production est dite « petite », car les producteurs et productrices directs ne dégagent pas de surplus significatifs, et elle est dite « marchande » dans la mesure où la loi de la valeur s’applique à ses transactions économiques. On peut ici penser à des vendeurs ambulants qui possèdent les marchandises qu’ils écoulent.
Selon Moser, Gerry et d’autres, la PPM formerait une classe à part, car elle divergerait du modèle marxien du prolétariat « doublement libre » que l’on retrouve dans Le Capital. Par cette expression ironique, Marx entendait que la classe ouvrière devait être « libérée » de ses moyens de production traditionnels, en plus d’être juridiquement libre[47]. En outre de la condition de dépossédé, les différents contributeurs à la théorie marxiste des classes ont débattu sur la centralité des critères de l’exploitation économique et de la supervision de son travail[48]. En somme, d’un point de vue de définition, le prolétaire marxiste « idéal » serait un salarié sans réserve, exploité et encadré. Or, la fameuse PPM qui forme une majorité des classes populaires au Sud possède ses moyens de production, n’est pas surveillée par des cadres et n’est pas non plus exploitée – du moins, en apparence.
On peut en effet critiquer la distinction de classe de la PPM par rapport à la grande classe prolétarienne pour au moins quatre raisons. D’abord, parce que la PPM est, comme nous l’avons vu, le résultat de la formation d’une gigantesque surpopulation capitaliste dans la périphérie (Thèse #4). Deuxièmement, la possession des moyens de production est un critère hautement formel et n’est pas incompatible avec l’extraction d’un surtravail (comme le démontre d’ailleurs tout le modèle d’affaire d’Uber et de l’économie de plateforme). Troisièmement, du point de vue de l’expérience vécue – celui de la pénibilité du travail manuel –, le travail indépendant informel est analogue au travail ouvrier. Finalement, la PPM sert, dans bien des cas, d’une forme de salariat déguisé. Dans ce dernier scénario, le salariat déguisé consiste à sous-traiter des activités qui seraient, en théorie, exécutées par des salariés réguliers. Il a pris des proportions extraordinaires dans la chaîne de valeur néolibérale. Prenons deux exemples concrets.
Les mineurs artisanaux de la République démocratique du Congo extraient de manière indépendante le précieux cobalt que des multinationales achètent à la pièce. Plutôt que de salarier directement les mineurs, des compagnies comme Apple, Google et Microsoft préfèrent se décharger des responsabilités sociales et fiscales, tout en profitant d’un minerai bon marché. Tout est fait pour donner à ces salariés l’illusion du travail indépendant : hommes, femmes et enfants creusent dans des installations dangereuses et insalubres, avec leurs propres moyens, touchant quelques dizaines de dollars par semaine.
Autre exemple : celui de l’Inde. Avec une économie informelle fourmillante (près de 90 % de la force de travail), la sous-traitance du secteur industriel dans l’informalité est un modèle bien implanté. L’industrie embauche 42,2 % de travailleurs formellement indépendants – contre 41,4 % de salariés et 16,3 % de temporaires dont la majorité est informelle[49]. Nonobstant, ce n’est pas toutes les mêmes économies qui font état d’un même niveau d’intégration du secteur informel ; dépendamment des formations sociales, il existe un niveau inégal d’imbrication. Le cas du salariat déguisé relève donc qu’il existe deux fonctions principales à l’économie informelle : d’un côté, une forme d’exploitation accrue de la main-d’œuvre, de l’autre une surpopulation commode pour décharger le coût de reproduction de la force de travail.

Thèse #8 : L’informalité permet d’augmenter le taux d’exploitation
Suivant l’argument de Marx dans le Capital, il existe principalement deux mécanismes fondamentaux pour augmenter le taux d’exploitation : d’abord, la survaleur absolue, ensuite la survaleur relative. La première est fondée sur une augmentation de la journée de travail et la seconde sur une augmentation de la productivité. Le dépendantiste brésilien Ruy Mauro Marini et l’anthropologue français Claude Meillassoux ont quant à eux fait remarquer qu’il existait, dans le sous-texte du Capital, une troisième méthode : abaisser directement la valeur de la force de travail. Dit simplement, il est possible de faire travailler l’ouvrière plus longtemps, plus rapidement, et – quand cela ne suffit pas – la payer en dessous du minimum[50].
Ces trois dimensions de l’exploitation agissent toujours ensemble, mais le secteur informel fait principalement ressortir ses formes les plus brutales : la survaleur absolue et la surexploitation[51]. Cette distinction n’est pas sans rapport avec les deux fonctions principales du secteur informel que nous avons identifiées.
D’un côté, l’exemple du salariat déguisé et informel, sous-traité et délocalisé dans les pays du Sud, témoigne de l’augmentation de la survaleur absolue, avec une flexibilisation de l’emploi, une diminution des conditions de travail et du salaire, en plus de l’augmentation du nombre d’heures de travail. De l’autre côté, les marchés informels font indirectement pression sur les salaires de la classe ouvrière périphérique dans son ensemble. En offrant une variété de produits et de services à bon marché, l’économie informelle offre un mécanisme de reproduction sociale très accessible aux classes subalternes, basée sur le frein à la vie chère[52]. En retour, cette « cheapness of life » permet aux entrepreneurs du Sud d’offrir des salaires adaptés au coût de la vie et de produire une plus-value extraordinaire. En définitive, même l’économie familiale la plus improductive peut s’imbriquer structurellement avec les impératifs de production du capital.
Thèse #9 : Le travail informel augmente l’exploitation des femmes
Cet appétit capitaliste pour du travail bon marché vient cogner à la porte du foyer patriarcal. Les femmes sont un groupe social particulièrement utile pour venir supporter cet alourdissement du fardeau de l’exploitation. Cela s’exprime de plusieurs manières :
- Le secteur informel creuse l’écart salarial entre hommes et femmes, où les femmes sont encore moins bien rémunérées proportionnellement que dans le secteur formel. Elles forment le bastion principal de cheap labor à travers le monde. Une forte majorité de travailleurs informels sont en fait des travailleuses informelles[53].
- Le néolibéralisme forme une chaîne de valeur globale qui commence dans le foyer, en sous-traitant le procès de travail (comme le modèle du travail au foyer des sweatshops) dans une chaîne de commandement qui s’élève du chef de famille jusqu’au patron d’entreprise[54].
- L’articulation entre le capital et la petite production marchande vient renforcer la division sexuelle du travail (par exemple, pendant que les femmes vendent les tortillas dans la rue, les hommes sont des journaliers sur des chantiers de construction).
- Au sein de l’informalité, les femmes sont surreprésentées parmi les emplois précaires et les travaux domestiques non payés, alors que les hommes sont majoritaires dans l’accès à la propriété des micro-entreprises ou un emploi informel « stable »[55].
- Un des secrets de la surexploitation des femmes dans le secteur informel est l’alourdissement de la double journée de travail. En cherchant à diminuer les coûts du foyer (par exemple : les frais de garderie), il est commun que les femmes travaillent tout en s’occupant de leurs enfants.
De la sorte, on voit que l’économie informelle est un point de contact entre la reproduction sociale, le travail domestique et l’accumulation capitaliste. Dans l’économie informelle, les femmes font un travail qui reproduit « indirectement » le capital en déchargeant le coût de reproduction de la force de travail, et sont à la première ligne de la surexploitation « directe ». La chaîne de valeur forme un imbroglio qui peut être difficile à discerner analytiquement[56].
Thèse # 10 : Le secteur informel produit de nouvelles formes de luttes de classes
Les travailleuses et les travailleurs informels sont amenés à jouer un rôle déterminant dans le prochain cycle de luttes à venir. Cela avait déjà été le cas des Printemps arabes, déclenché par le suicide par immolation de Mohamed Boazizi, vendeur de fruits ambulant, qui a été le détonateur de la Révolution tunisienne. Plus récemment, les grandes explosions sociales qu’ont connues la Colombie, l’Équateur et le Chili ont aussi été massivement investies par les luttes des travailleurs informels. Cette réalité se poursuivra, considérant la tendance à la paupérisation qui sévit sous le néolibéralisme. Chaque jour, plus nombreux sont ceux et celles qui rejoignent les bidonvilles du Sud où les déplacements de population sont aggravés par la destruction des économies paysannes et le réchauffement climatique. La crise écologique parachève le mouvement de dépossession entamé par la révolution industrielle et les enclosures. La périphérie urbaine est une bombe à retardement ; elle compresse ceux et celles qui n’ont rien à perdre… si ce n’est que leurs chaînes. En ce sens, les prolétaires informels ont le potentiel d’incarner une force vive révolutionnaire.
Il n’en demeure pas moins qu’il ne faut pas tomber dans une romantisation excessive des luttes des travailleurs informels. Certes, la spontanéité et les pratiques émeutières qu’on a identifiées aux luttes informelles traduisent une énergie abondante, et une remise en cause de la bonne vieille négociation du contrat de travail dont l’arrière-garde syndicale exerce le monopole[57]. Les luttes sauvages ne font pas dans la dentelle et elles échappent au contrôle du corporatisme syndical. En revanche, les défis d’organisation des prolétaires informels sont nombreux et ne doivent pas être minimisés. Forces de travail clairsemées, éparpillées, les travailleuses et travailleurs informels ne bénéficient pas de point de rassemblement, comme c’est le cas des ouvriers de la grande usine. En fait, le « despotisme de l’usine » n’a pas que des désavantages. Sans ces lieux précis où la politisation et l’éducation populaire peuvent élever la conscience de classe, l’idéologie de l’individualisme prolifère, tout comme la croyance populaire selon laquelle tous les travailleurs indépendants ne seraient en fait que des « auto-entrepreneurs »[58]. S’ils ne sont pas séduits par l’idéologie dominante, c’est aussi celle du clientélisme ou du crime qui peut les conquérir. Le narcotrafic ou le banditisme sont des leviers d’ascension sociale importants dans les périphéries urbaines. Ou encore, la récupération par les droites fascisantes et son éloge de l’idéologie du petit propriétaire peut aussi constituer un de ces obstacles à la formation d’un bloc populaire[59].
L’usine offre aussi des points de perturbation importants ; le salariat formel a un potentiel de subversion massif, notamment par la grève[60]. Cela étant, il ne faudrait pas non plus sous-estimer le potentiel transformateur des blocages, des paros nacionales et autres activités de suspension des flux de marchandise. Les travailleurs informels ont la force du nombre. C’est ce qui compte, en dernière instance.
[1] L’historien Vries Peer avance qu’à la fin du XVIIIe siècle, seulement 4 % des travailleurs et travailleuses formaient une force de travail salariée « libre » et que le travail non libre a sans doute augmenté avec le développement du marché mondial. Pris dans : Vries Peer, cité dans Lindner, K. (2017). Théorie postcoloniale et le spectre de Marx : à propos du marxisme de Vivek Chibber. Actuel Marx, 62(2), 7.
[2] World Bank. (s. d.). Employment in vulnerable employment (% of total employment). https://data.worldbank.org/indicator/SL.EMP.WORK.ZS
[3] Lojkine, U. (2025). Le fil invisible du capital : Déchiffrer les mécanismes de l’exploitation. La Découverte.
[4] Dans un article du New York Daily Tribune, Marx déclarait que : « La première guerre de l’opium avait stimulé le commerce de cette drogue aux dépens du commerce normal et légalement reconnu. On peut s’attendre à ce que la seconde guerre de l’opium ait les mêmes conséquences, à moins que l’Angleterre, sous la pression générale du monde civilisé, ne soit contrainte à abandonner la culture du pavot qu’elle impose à l’Inde ainsi que sa propagation en Chine par la violence. » Marx, K. et Engels, F. (1973). La Chine. 10/18.
[5] United Nations Office on Drugs and Crime. (2011). Estimating illicit financial flows resulting from drug trafficking and other transnational organized crimes.
[6] Williams, E. (1944). Capitalism and slavery. University of North Carolina Press.
[7] Organisation internationale du travail. (2022). Estimations mondiales de l’esclavage moderne : Travail forcé et mariage forcé. Résumé analytique, 4-13. Voir aussi : Rioux, S. (2013). The fiction of economic coercion: Political Marxism and the separation of theory and history. Historical Materialism, 21(4), 92–128.
[8] Denning, M. (2011). Wageless life. New Left Review, 66, 79–97.
[9] Marx, K., & Engels, F. (1977). Manifeste du parti communiste. Éditions sociales, 112. Rappelons qu’il s’agit d’une thèse développée uniquement dans le Manifeste (bien qu’elle soit aussi citée dans Le Capital). Comme beaucoup de travaux récents l’ont montré, le Marx de la maturité insistera davantage sur le caractère multilinéaire du développement historique.
[10] Benanav, A. (2019). Demography and dispossession: Explaining the growth of the global informal workforce, 1950–2000. Social Science History, 43(4), 679–703..
[11] Organisation internationale du travail. (2023). Emploi et questions sociales dans le monde : Data Finder. https://www.ilo.org/wesodata
[12] Foster, J. B., et al. (2011). The global reserve army of labor and the new imperialism. Monthly Review. https://monthlyreview.org/2011/11/01/the-global-reserve-army-of-labor-and-the-new-imperialism/
[13] Bernstein, H. (2023). Reserve army, surplus population, classes of labour. In Handbook of research on the global political economy of work. Edward Elgar.
[14] Portes, A., & Schauffler, R. (1993). Competing perspectives on the Latin American informal sector. Population and Development Review, 19(1), 33–60. https://doi.org/10.2307/2938384
[15] ILO (2023). Women and men in the informal economy: A statistical update, 15.
[16] ILO (2018). Women and men in the informal economy: A statistical picture (3rd ed.), 26.
[17] Elgin, C., et al. (2022). Understanding the informal economy: Concepts and trends. In The long shadow of informality: Challenges and policies. World Bank Group, 39.
[18] Hawkins, D. (2020). Informality. In The Routledge handbook to the political economy and governance of the Americas. Routledge.
[19] Breman, J. (2020). Informality: The bane of the labouring poor under globalised capitalism. In M. Chen et F. Carré (Eds.), The informal economy revisited. Routledge. https://doi.org/10.4324/9780429200724
[20] Barnes, T. (2013). Marxism and informal labour. Labour and Industry, 22(3), 144–166.
[21] Chen, M. (2007). Rethinking the informal economy. DESA Working Paper No. 46, 1‑12.
[22] Portes, A et Hoffman, K. (2003). Latin American class structures. Latin American Research Review, 38(1), 41–82.
[23] WIEGO. (s. d.). Workers in informal employment call for high quality care services for all. https://www.wiego.org/news/workers-in-informal-employment-call-for-high-quality-care-services-for-all/
[24] ILO, Women and men in the informal economy: A statistical update, 41.
[25] Astarian, B., & Ferro, R. (2019). Le ménage à trois de la lutte des classes. L’Asymétrie.
[26] Bernstein, H. (2006). Is there an agrarian question in the 21st century? Canadian Journal of Development Studies, 27(4), 111–132. https://doi.org/10.1080/02255189.2006.9669166
[27] Breman, « Informality. The Bane of the Labouring Poor under Globalised Capitalism », 31.
[28] Lewis, W. A. (1954). Economic development with unlimited supplies of labour. The Manchester School, 22(2), 139–191. https://doi.org/10.1111/j.1467-9957.1954.tb00021.x
[29] Denning, « Wageless Life », 84.
[30] Engels, F. (1960). La situation de la classe laborieuse en Angleterre. Éditions sociales, 83.
[31] Marx, K. (2014). Le Capital (J.-P. Lefebvre, trad.). PUF, 1:705.
[32] Nun, J. (1969). Superpoblación relativa, ejército industrial de reserva y masa marginal. Revista Latinoamericana de Sociología.
[33] Marx, Le capital, 1:688.
[34] Marx, Le capital, 1:719.
[35] Denning, « Wageless Life », 87.
« Afrique noire » , « Afrique blanche » : à quand simplement une Afrique unie ?

Trans sous attaque

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Trans sous attaque
Céleste Trianon, fondatrice et directrice de Juristrans [caption id="attachment_22296" align="alignleft" width="731"]
Illustration réalisée pour l’événement Latex Montréal. Crédit : Isadora-Ayesha Lima[/caption]
J’écris ce texte quelques heures seulement après l’annonce du décret imposé par le gouvernement du Québec pour baliser (lire bannir, dans plusieurs cas) la pratique de l’écriture inclusive dans les communications de l’État québécois (fonction publique, municipalités, réseau de la santé, centres de services scolaires et sociétés d’État)[1]. Cette mesure est un affront envers les femmes, les personnes queers et, bien sûr, les personnes trans qu’on cherche ainsi à invisibiliser davantage. La liberté d’expression et la liberté académique de plusieurs, dont des professeur·es, sont mises en danger.
Les mouvements anti-trans s’enracinent dans ce que les sociologues nomment des « paniques morales », c’est-à-dire des réactions collectives irrationnelles face à des personnes ou à des changements sociaux vus comme menaçants.Comment est-il possible que nous en soyons arrivé·es là au Québec ? Et, plus largement, comment est-il possible que l’on voie, presque partout dans le monde, des gouvernements introduire des politiques et adopter des projets de loi anti-trans – au point où ces personnes deviennent, dans certains cas, des déplacé·es internes ou carrément demandeur·euses d’asile ? Les mouvements anti-trans s’enracinent dans ce que les sociologues nomment des « paniques morales », c’est-à-dire des réactions collectives irrationnelles face à des personnes ou à des changements sociaux vus comme menaçants pour les « valeurs » de la société. Que ce soit aux États-Unis, au Royaume-Uni, en France ou ailleurs, ces mouvements souhaitent un recul vers une société où les personnes trans ne peuvent plus ouvertement s’afficher, voire exister. Depuis que la Cour suprême des États-Unis a reconnu la constitutionnalité du mariage homosexuel (arrêt Obergefell c. Hodges, rendu le 26 juin 2015), un point de bascule a été franchi, motivant l’extrême droite à intensifier ses attaques contre les personnes trans. On y retrouve non seulement des groupes conservateurs chrétiens d’extrême droite, tels que l’Alliance Defending Freedom, Focus on the Family et la Heritage Foundation, mais aussi des groupes aux noms trompeurs cherchant à donner une apparence de légitimité à la haine anti-trans. Parmi ceux-ci, mentionnons par exemple le American College of Pediatricians (nom similaire à celui de l’American Academy of Pediatrics) et la Society for Evidence-Based Gender Medicine, un groupe spécialisé dans la « légitimation » de la pseudoscience anti-trans. Au Canada anglophone, de manière similaire, plusieurs groupes se mobilisent en faveur de politiques d’extrême droite. Pensons, entre autres, à Action4Canada, un organisme conservateur chrétien à l’origine de plusieurs politiques publiques haineuses, dont les mesures visant la censure des livres queers dans les bibliothèques scolaires en Alberta[2] ;Justice Centre for Constitutional Freedoms, responsable de plusieurs litiges anti-trans devant les tribunaux. D’autres, tels que LGB Alliance Canada et Our Duty Canada, peuvent être décrits comme des filières de groupes anti-trans établis à l’étranger. La collaboration internationale des groupes anti-trans est par ailleurs évidente : ils ont recours aux mêmes idées et arguments ainsi qu’au même langage. Leur discours s’articule par exemple autour de l’« immaturité » des jeunes trans et de la « dangerosité » des femmes trans, allant parfois jusqu’à affirmer que les jeunes trans n’existent tout simplement pas. Le fait que les mêmes revendications reviennent constamment explique en partie pourquoi les reculs observés semblent similaires, ici comme ailleurs, qu’il s’agisse d’interdire l’éducation à la sexualité et les soins de santé trans (tels que l’hormonothérapie et les chirurgies d’affirmation de genre), ou de rendre impossible le changement de la mention du sexe sur les pièces d’identité. En somme, de l’Alberta aux États-Unis, en passant par le Royaume-Uni, la France, la Hongrie, la Russie et l’Argentine, c’est le même modus operandi. Au Québec, l’organisme Pour les droits des femmes du Québec et son groupe sœur, Pour les droits des enfants du Québec, ont notamment rédigé plusieurs lettres ouvertes appelant à restreindre les droits des personnes trans. Il est par ailleurs préoccupant de constater que le premier groupe a reçu, entre 2019 et 2022, au minimum 372 284 $ du gouvernement du Québec, par le biais du Secrétariat à l’action communautaire autonome et aux initiatives sociales.
Deux cibles clés
Deux types de mesures sont caractéristiques et fréquemment mises de l’avant : celles ciblant les femmes trans, et celles visant les personnes trans mineures (enfants et adolescent·es). Par exemple, à la fin de 2024, l’Alberta a adopté une Loi sur l’équité et le sport qui interdit aux femmes et aux filles trans de compétitionner au sein d’équipes féminines, une mesure que l’on sait susceptible de plaire à une bonne partie de l’« opinion publique ». Le Québec, pour sa part, a émis une directive prévoyant que les femmes trans qui sont incarcérées le soient désormais dans des prisons provinciales pour hommes (lire cet article). Cette mesure, qui s’applique plus précisément à toutes les femmes trans n’ayant pas eu de chirurgie d’affirmation de genre, est aussi proposée par le Parti conservateur du Canada concernant les établissements carcéraux fédéraux. Ces trois exemples montrent l’approche commune qui consiste à dépeindre les femmes trans comme intrinsèquement menaçantes, un stéréotype transmisogyne bien documenté. Il faut noter qu’aux États-Unis, cette idée selon laquelle toutes les personnes trans constituent un danger pour la société pousse certains groupes à appeler à leur génocide (« eradication »)[3]. En ce qui concerne les mesures ciblant spécifiquement les jeunes trans, en Alberta comme en Saskatchewan, empêchent les jeunes trans de moins de 16 ans de changer de nom (ou de pronom) à l’école sans l’autorisation de leurs parents[4]. En vertu du Health Statutes Amendment Act, l’Alberta interdit aux médecins d’offrir des soins de santé transaffirmatifs aux jeunes trans (l’affaire est contestée). En Colombie-Britannique, le nouveau parti d’extrême droite OneBC a proposé un projet de loi semblable où cette interdiction s’étend à l’âge de 19 ans, c’est-à-dire l’âge indiqué dans le décret de Trump visant à interdire de tels soins aux États-Unis. Contrairement aux discours concernant les femmes trans, les partis politiques qui introduisent et défendent de telles lois vont dépeindre les jeunes trans comme des « victimes d’une transition » imposée par des forces influentes et malveillantes, y voyant des jeunes nécessitant une protection. La violence, dans ce cas-ci, se manifeste par l’infantilisation et le déni de l’autonomie des jeunes trans. Cela se traduit souvent par l’instrumentalisation du principe du « meilleur intérêt de l’enfant » et par la remise en question, d’une part, de la capacité des jeunes à consentir à des soins et, d’autre part, de la capacité de leurs parents et de leurs médecins à agir en les respectant. Au Québec et dans le reste du Canada, la transmisogynie (transphobie et misogynie visant spécifiquement les femmes trans) ou l’infantilisation trans (qui vise surtout les personnes mineures) se traduisent généralement par ce type de politiques. L’abrogation proposée de toute mesure « d’équité, de diversité et d’inclusion », mise de l’avant par le Parti conservateur du Canada[5], montre l’influence directe qu’ont les politiques de l’ère Trump. Parmi les exceptions observées, il y a lieu de mentionner le décret gouvernemental québécois interdisant la pratique en développement de l’écriture inclusive. Cet exemple illustre que des motifs autres peuvent être invoqués : en l’espèce, la défense d’une vision moins évolutive et plus figée de la langue française, pour justifier des politiques publiques reproduisant de la transphobie. [caption id="attachment_22482" align="alignright" width="350"]
Crédit : François Tessier[/caption]
Devant les tribunaux
Sur le plan judiciaire, tant collectivement qu’individuellement, des voix anti-trans tentent d’utiliser les tribunaux pour attaquer les droits des personnes trans et défendre leur prétendu « droit » d’être transphobe. Au Québec, l’affaire A.B. c. Procureur général du Québec en est un bon exemple. Dans cette affaire, en s’appuyant sur la liberté d’expression et la liberté de conscience, une enseignante réclame le droit de pouvoir dévoiler la transitude de ses élèves à leurs parents, sans le consentement desdits élèves[6]. En Colombie-Britannique, un père voulant empêcher son fils de transitionner a présenté une demande d’injonction en Cour provinciale. Elle lui sera accordée avant d’être renversée en Cour supérieure, puis, des ordonnances de protection seront accordées au fils. Toutefois, cela n’aura pas permis d’éviter son outing forcé dans des médias d’extrême droite. Le père se trouve pour sa part en prison pour outrage au tribunal[7]. En Ontario, l’affaire Joshua Alexander concerne un pourvoi en contrôle judiciaire introduit à la suite de la suspension et du renvoi, pour l’année scolaire en cours, de cet étudiant par son conseil scolaire parce qu’il avait harcelé à répétition des élèves trans de son école secondaire[8]. Grâce à la Liberty Coalition Canada, Alexander a reçu plus de 65 000 $ en dons pour mener sa poursuite, tandis que les élèves harcelé·es n’ont pas une cenne en compensation. Bref, la mise en péril des droits des personnes trans n’est pas confinée à certains endroits ; plutôt, ces attaques, qui s’appuient tant sur les droits prévus dans les chartes que sur divers aspects du droit civil, ont cours un peu partout au Canada. Mais tout n’est pas sombre pour autant ! Plusieurs personnes trans ainsi que des organismes qui défendent leurs droits commencent à saisir les tribunaux pour contrer des attaques anti-trans. Et iels gagnent ! Cette année, deux importantes poursuites en diffamation intentées en Ontario ont fait les manchettes. Un blogueur, qui avait traité à tort de « groomers » (pédophiles, pédocriminel·les, pédopiégeur·euses) trois artistes queers et l’organisation Rainbow Alliance Dryden, a été condamné à verser 380 000 $ en dommages et intérêts. (2025 ONSC 1161). Dans l’affaire CATIE et coll. c. Blackwell (2025 ONSC 4678), la Cour supérieure de justice de l’Ontario a accordé une injonction et exigé le versement de 1,75 million de dollars aux victimes (le CATIE et des membres de son personnel et de son conseil d’administration). En 2024, au Québec, dans l’affaire CDPDJ c. Bar Lucky 7 (2024 QCTDP 9), un montant de 14 118 $ a été accordé à une employée trans qui a été congédiée le jour même de son embauche parce qu’elle était trans. La somme est modeste, mais on risque fort de voir aussi au Québec, dans les années à venir, des jugements associés au versement de dommages et intérêts élevés, comme ceux qu’on voit en Ontario. Ainsi, en dépit des attaques anti-trans incessantes qui dénotent une volonté de déshumaniser cette communauté déjà fort marginalisée, tant historiquement que présentement, il y a des raisons d’espérer. L’accès à la justice demeure difficile tant pour les personnes trans que pour les communautés queers, mais il est possible de riposter par la voie judiciaire. Le droit apparait alors comme un outil d’auto-défense, parmi d’autres outils, y compris en dehors du droit. Face aux tentatives de légitimer de la désinformation anti-trans, notre réponse peut être communautaire et utiliser des stratégies multiples pour en révéler l’odieux et rectifier l’information. Les nombreuses attaques vécues doivent nous conduire à la construction de liens et de solidarités, notamment avec les groupes directement touchés et en lutte. Notre riposte sera peut-être appelée à s’intensifier encore davantage au Québec ; d’ici là, il y a lieu d’accueillir et d’aider les nouveaux arrivant·es et les réfugié·es trans des quatre coins du monde… En terminant, rappelons-nous que l’opposition à la haine anti-trans se fait par l’amour, par un souci d’humanité commune. Protéger les communautés marginalisées ne s’inscrit pas dans une volonté de reprocher à l’Autre sa liberté d’expression ou de religion, mais dans un désir de s’assurer que toute personne puisse vivre dans la dignité. Bref… le vivant, ça se défend, et ça, ça inclut les êtres humains dans toute leur diversité, incluant les personnes trans ![1] Lire « Modifications à la Politique linguistique de l’État - Québec met fin à la confusion linguistique dans les communications de l’État », communiqué du Cabinet du ministre de la Langue française, 24 septembre 2025, [en ligne]. [2] Brett McKay, « How Conservative Activists Shaped Alberta’s Book Ban Plan », The Tyee, 3 juin 2025, [en ligne]. [3] Brynn Tannehill, « The End of Trans America Comes Into Focus », The New Republic, 24 avril 2023, [en ligne]. [4] Education Amendment Act, SA 2024, c 14 ; Education Amendment Act (Parents’ Bill of Rights), SS 2023, c 46. [5] Raphaël Pirro, « Les conservateurs de Pierre Poilievre lancent une offensive contre l’Équité, la diversité et l’inclusion au gouvernement », Le Journal de Québec, 14 octobre 2025, [en ligne]. [6] Marie-Michèle Sioui, « Le guide du ministère de l’Éducation sur l’identité de genre est “abusif” et “illégal”, selon une prof », Le Devoir, 21 février 2024, [en ligne]. [7]A.B. c C.D., 2020 BCCA 11 ; R c C.D., 2023 BCCA 319. [8]Alexander v Renfrew County Catholic District School Board, 2024 ONSC 6444.
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Demain ?
La gestion de l’offre, une lutte pour maintenir une production agricole indépendante et résiliente
Après la rue, les urnes : la Gen Z népalaise face au pouvoir
Toutes les forces de police ontariennes font l’objet d’une enquête pour corruption
À la mémoire de Abdirahman Mohamed Ahmed Al-Rassace
Excursus : philosophie, expérience pratique et point aporétique

Réplique aux réponses de Bernard Rioux et Roger Rashi
Le 16 février 2026, j'ai fait paraître une Lettre d'opinion dans le Devoir. Celle-ci suscitait dès lendemain de vigoureuses rebuffades de la part de Bernard Riouxet Roger Rashi, d'infatigables militants historiques de la gauche québécoise pour lesquels j'ai le plus grand respect.
Malgré ce respect qui leur est dû, je me dois de souligner et démentir ici plusieurs des raccourcis et suppositions erronées qui semblent avoir assis leurs réponses à mon texte. Le lecteur attentifs aux trois textes pourra par ailleurs constater de lui-même que plusieurs des éléments tout à fait justes des propos Rioux-Rashi mais que ces derniers présentent comme étant en réaction aux miens se retrouvent bien au contraire presque tels quels dans mon texte.
Réduite à sa plus simple expression, ma thèse est la suivante : un parti qui ne décide pas clairement « si la poursuite du succès électoral et du pouvoir représente oui ou non pour lui un objectif stratégique (donc, un moyen) central » ne pourra avoir la cohérence d'action nécessaire à son succès puisqu'une partie de ses membres, militants et dirigeants se comporteront comme si la réponse était oui et une autre partie comme si la réponse était non. C'est ce qui arrive présentement chez QS. Je pose ensuite un certain nombre de conditions complémentaires pour fonctionnaliser une réponse « oui », si elle était retenue.
Par une interprétation que je ne saurais m'expliquer, les camarades Rioux et Rashi arrivent à transformer mon insistance sur le fait que l'important est de choisir clairement (pour retrouver une cohérence d'action) et ma « proclamation » que les deux choix sont totalement légitimes, qu'ils ont leurs potentialités et leur valeur propre, en la défense d'une option bien définie, à l'instar de GND.
Je tiens à rassurer mes camarades : si je puis avoir à mes heures une certaine inclinaison personnelle, je réitère que pour moi, l'important est un choix clair, quel qu'il soit.
Pour être plus limpide encore : Je ne suis pas sans appétit pour un baroud d'honneur tous azimuts qui dirait sans contraintes ses quatre vérités à notre société et à ceux qui la dirige actuellement D'autant plus que de vénérables camarades me disent qu'il s'agit de la voie vers la victoire. J'avoue ne pas partager leur certitude, mais je suis prêt à essayer si le parti en fait le choix clair, n'ayant pas non plus la certitude de l'inverse.
Mais ce dont j'ai acquis la certitude, c'est de ne pas souhaiter voir persister l'absurdité d'une situation où la main droite tire dans la jambe gauche, et la main gauche tire dans la jambe droite.
Pour le dire crûment : Christine Labrie ne peut pas faire du Christine Labrie en même temps que Haroun Bouazzi fait du Haroun Bouazzi et penser que le parti aura la cohérence d'action nécessaire pour progresser.
Un autre volet où mes propos sont malheureusement erronément représentés est lorsque Roger écrit (et Bernard similairement) « Guillaume Boivin s'arroge le droit de défier brutalement les critiques provenant de la gauche du parti : taisez-vous ou quittez le parti, nous somme-t-il, de façon bien peu subtile. ».
Premièrement, je ne souhaite le départ de personne. Je ne fais qu'affirmer que nous devons faire un choix démocratique clair face à la question que je pose, puisqu'il s'agit pour moi d'une condition sine qua non pour que le parti puisse avoir la cohérence d'action nécessaire pour cheminer vers ses objectifs. Évidemment, ce choix ayant été démocratiquement effectué, il appartiendrait à chacun de décider de quitter ou d'accepter s'y conformer dans la sphère publique, les débats pouvant se poursuivre à l'interne. Deuxièmement, d'où prend-il que cela devrait viser d'emblée la gauche du parti ? À nulle part je ne soutiens cela.
J'aimerais en terminant aborder un dernier élément qui me semble avoir été particulièrement mal représenté dans les textes des camarades. Il s'agit de celui où je parle, dans l'éventualité de l'adoption de « l'option A-Oui « , de la nécessité de reconnaître la difficulté pratique de mener sur tous les fronts des luttes en nous mettant en opposition frontale avec le sentiment général du moment.
Nul besoin d'être le plus grand analyste marxiste pour reconnaître que bien sûr, le sentiment général du moment est largement instillé par l'idéologie dominante. Que la tâche historique est de le faire évoluer et non de s'en satisfaire ou de le considérer comme une donne immuable.
Mais là où le bât blesse, c'est quand les camarades Rioux et Rashi confondent (pour mieux « attaquer ? ») « en prendre acte et composer avec » avec « accepter et renoncer ». Il faut bien voir que nous ne sommes pas ici dans un conflit de finalité mais bien de moyens.
Ma prétention, toute prosaïque, est la suivante : trop souvent, un concitoyen qui est attiré par notre position maximaliste sur le sujet A va être rebuté par notre position maximaliste sur le sujet B, celui qui est attiré par notre position maximaliste sur le sujet B va être rebuté par notre position maximaliste sur le sujet C etc…
Cela n'a pas grande importance si on pense que la poursuite du succès électoral et du pouvoir ne représente pas un objectif stratégique (donc un moyen) central à la réalisation de notre projet. Mais si on croit que oui, c'est évidemment un frein et un problème majeurs.
Alors que faire pour assembler autour d'un front électoral commun des gens qui n'en sont pas au point de pouvoir adhérer aux positions maximalistes sur tous les fronts ?
Oh bien sûr, comme le dit le camarade Rioux, on peut travailler « patiemment mais résolument » à faire en sorte qu'une population soumise à un embrigadement doctrinal pro-système constant et étouffé par les nécessités de la vie vienne nous rejoindre en dehors de la boîte et adhère aux positions maximalistes sur tous les fronts grâce à l'éclairage que nous pourrons lui apporter.
Mais il me semble qu'il y en a une autre : Prioriser.
Prioriser pour rassembler autour des nécessaires positions maximalistes sur les sujets les plus prioritaires (au premier chef la protection de la biosphère, sans laquelle rien ne fait sens) A-B-C un segment suffisamment large de nos concitoyens sans les rebuter par des positions maximalistes sur d'autres sujets auxquels ils sont rébarbatifs.
Moduler ce qui ne relève pas de superpriorités en fonction de ce qui précède ne signifie pas, comme je le disais dans mon texte, « que les autres sujets seront considérés comme sans importance, mais qu'ils ne seront (menés et) mis en avant dans la mesure où ils ne nuiront pas à l'atteinte des superpriorités ayant été déterminées ».
Et comme heureusement tout n'est pas toujours mal fait en ce bas monde, le plus souvent, ceux qui sont susceptibles d'être fédérés autour des nécessaires positions maximalistes sur les sujets A-B-C sont rarement réactionnaires sur les sujets D-E-F-G-H, à défaut d'être à l'aise avec les positions maximalistes. Il y a donc moyen de proposer malgré tout sur ces sujets des positions progressistes qui seront 100 mètres au-devant de la parade plutôt qu'à 100 kilomètres.
Voici donc ce qui me semblerait propre à rendre opérationnel un éventuel choix clair faisant de la poursuite du succès électoral et du pouvoir un objectif stratégique central, SI un tel choix était jugé le bon.
Il y aurait bien d'autres choses à rectifier quant à la réception de mon texte mais je crois que l'essentiel est maintenant dit.
Bien que j'aurais aimé être mieux compris dès le départ, ces échanges ont néanmoins le grand mérite de susciter le nécessaire débat sur les questions en jeu.
J'espère donc qu'une fois les termes du débat ainsi clarifiés, celui-ci pourra se poursuivre sur la base des positions réelles des protagonistes.
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Le problème à trois corps du capitalisme
La maison d'édition La découverte offre sur son site la lecture de l'introduction du livre de Romaric Godin. Nous la reproduisons donc ci-dessous.
https://www.editionsladecouverte.fr/le_probleme_a_trois_corps_du_capitalisme-9782348087752
Introduction Les trois corps de la crise
Puisque notre époque aime tant les histoires, en voici une pour commencer. Ce matin-là, plusieurs dizaines d'hommes et de femmes politiques et d'économistes parmi les plus réputés de la planète reçurent tous, au même moment, un étrange cadeau. Un casque, sans connexions ni câbles, d'une couleur argentée. Aucun mot n'accompagnait cet envoi. Aucun desti- nataire n'était signalé. Ce casque était là et voilà tout. Ceux qui osèrent le porter furent déplacés dans une réalité étrange, étrangement réelle. Une ville au bord d'un fleuve s'offrait à eux. Une foule immense vaquait à des occupations que ces esprits brillants ne tardèrent pas à identifier comme archaïques. Tout cela ressemblait à la Chine ancienne. Parfois, parmi cette masse indifférente à la présence des nouveaux arrivants, on distinguait des humains « modernes », sans doute celles et ceux qui avaient également placé le casque sur leurs yeux.
L'un d'eux, richement vêtu, s'avança hors de la foule et salua solennellement : « Soyez les bienvenus, vous avez été sélectionnés pour votre savoir afin d'aider le roi Sun Hao à gouverner ce pays. Il vous attend dans son palais. » Deux gardes ouvrirent alors la route vers un immense palais, peuplé de soldats et de serviteurs. Les plus sinophiles d'entre les « élus » pouvaient deviner que cette scène était censée se passer à la fin du iiie siècle de notre ère, dans le royaume chinois de Wu, un des trois royaumes issus de la désintégration de l'Empire des Han en 220. Sun Hao, le dernier roi de Wu, arriva au pouvoir en 276. Réputé pour ses excès et sa cruauté, il tenta tout de même pendant quelques mois, au début de son règne, de régler l'instabilité de Wu. Puis son échec et sa folie conduisirent le royaume à sa perte, avant qu'il ne soit conquis en 280 par les Jins, une dynastie du Nord qui réalisa à nouveau, et pour peu de temps, l'unité de la Chine.
Tout cela s'apparentait à un classique jeu vidéo de gestion politico-militaire où l'on doit produire et doser les ressources rationnellement pour l'emporter. Rien de bien passionnant, et qui ne soit à la hauteur de personnages aussi remarquables que ceux qui avaient reçu le casque. Mais l'étrangeté du procédé, le réalisme de l'expérience, le sentiment de rêve éveillé, tout cela méritait bien qu'on tente l'expérience. D'autant que ceux qui avaient été choisis n'étaient pas insensibles au fait d'avoir vu leurs mérites reconnus, cédant parfois à la vanité.
Après une volée de marches, les « élus » pénétrèrent dans une grande salle ornée de trophées et d'étendards où, sur un podium, trônait Sun Hao. Ce dernier se leva et expliqua enfin l'objet de cette étonnante aventure virtuelle : « Lorsque mon aïeul Sun Quan ouvrit une nouvelle ère, il le fit à regret, poussé par la nécessité. Il chercha sans cesse à rétablir l'ordre ancien du monde, celui qui était stable. Mais le chaos s'est emparé du pays et la discorde s'est saisie de notre famille. Je viens de retrouver le trône de mon malheureux père, l'empe- reur Wen, sauvagement assassiné par des usurpateurs. Il est désormais temps de rétablir l'ordre, la stabilité et la prospérité de Wu. On m'a dit grand bien de votre sagesse. Prouvez que vos talents peuvent être utiles. C'est tout. »
Lorsque le roi se tut, il fallut se retirer. Chu He livra alors les clés du problème : « La richesse de Wu ne progresse plus. L'argent manque partout. Les riches vivent dans un luxe indécent et accaparent le peu de richesses encore produites. Mais le roi craint de les taxer ou de confisquer leurs biens, car ils tiennent les terres et les paysans à leur merci et peuvent, à tout moment, se soulever contre lui. Dans les campagnes comme dans les villes, le peuple est mécontent. Les révoltes se font fréquentes et certains en viennent à espérer que le roi de Jin conquière Wu. À cela s'ajoutent des désastres naturels répétés et constants : le fleuve inonde champs et villes, et l'État est incapable de financer les travaux nécessaires pour endiguer les effets de ces inondations. Les sécheresses dévas- tatrices succèdent aux pluies diluviennes et les glissements de terrain sont fréquents et ravageurs. La nature semble en furie contre notre royaume et nous sommes impuissants. Seule votre sagesse pourra nous aider. »
Le jeu se révélait donc plus riche que ce que la plupart de nos savants économistes et doctes politiques avaient anticipé. Il ne s'agissait pas de gérer des ressources avec des paramètres basiques pour rendre un pays puissant capable de conquérir ses voisins. Il s'agissait plutôt d'assurer sa stabilité en lui permettant de retrouver la croissance économique dans un contexte de tension sociale et de crise environnementale. Les paramètres étaient multiples et complexes, le réalisme stupéfiant. Le pays de Wu était émaillé de manufactures, de terres agricoles et de mines, et tourné vers le commerce extérieur. Derrière le pittoresque de la Chine du iiie siècle, il y avait là quelque chose qui ressemblait à une économie moderne et diversifiée. Aucun des « élus » ne pouvait décem- ment refuser un tel défi. Le but de la science économique n'est-il pas précisément de trouver des solutions à ce genre de problème ? Le but du politique n'est-il pas de trouver des traductions concrètes aux recommandations des économistes pour parvenir à assurer le bonheur commun ?
Aussi chacun d'eux se mit-il à la tâche. Rapidement, des nuances se firent jour parmi les « élus », mais tous étaient d'accord sur l'essentiel : la solution consistait à renouer avec la croissance économique qui, seule, pouvait donner du travail au peuple et renflouer les caisses de l'État. Une fois cet objectif atteint, la stabilité irait de soi. Pour y parvenir, les moyens étaient nombreux et variés. Certains prônaient la taxation des plus riches. D'autres pensaient au contraire qu'il fallait baisser les impôts pour encourager les riches à dépenser davantage.
D'autres encore estimaient que Wu devait développer des marchés libres dans son économie pour que les prix soient justes et que chacun soit payé à hauteur de ce qu'il produisait. On en trouvait enfin qui prétendaient qu'il valait mieux éduquer les enfants du royaume afin que celui-ci devienne un foyer d'inno- vation dans des technologies permettant de favoriser la produc- tion mais aussi de protéger les terres des calamités naturelles.
Tous déposèrent au pied de Sun Hao leurs projets et leurs plans, leurs rapports et leurs recommandations, sûrs d'avoir trouvé la clé de l'énigme posée par le roi. Les recomman- dations furent testées les unes après les autres. Et rien ne se passa comme prévu. Tous furent alors plongés dans le noir, avant que ce vers de Li Bai, écrit près de cinq siècles plus tard, ne s'inscrive lentement devant leurs yeux : « Ici fut le palais antique du roi de Wu. L'herbe fleurit en paix sur ses ruines 1. » L'expérience virtuelle était terminée. Aucune solution n'avait permis de trouver une solution au problème posé. Et aucun retour en arrière n'était plus possible. Cette petite fable est inspirée d'un best-seller de science- fiction, Le Problème à trois corps, écrit par un auteur chinois, Liu Cixin 2. Dans ce livre publié en 2006 et depuis adapté en série, des extraterrestres sont soumis aux mouvements chaotiques et imprévisibles de trois soleils tournant autour de la planète Trisolaris. Ces êtres recourent au procédé du casque-jeu pour tenter de faire comprendre aux savants de la Terre que leur situation est intenable. Mais ces derniers échouent également à déterminer les mouvements à venir des trois astres pour une raison simple : c'est un problème physique insoluble. Les extraterrestres n'ont alors d'autre solution que de quitter la sphère d'attraction des trois astres pour se réfugier sur une planète plus stable, la Terre.
La thèse défendue dans ce livre est que c'est à un problème similaire que notre monde est confronté. Pour le comprendre, il nous faut nous pencher sur la situation qui est la nôtre au milieu des années 2020. Au moment où ces lignes sont écrites, le pays le plus puissant du monde, doté d'un arsenal militaire capable de détruire la planète en quelques secondes, est gouverné par Donald Trump, un homme haineux et clownesque qui, en s'appuyant sur une politique autoritaire et violente, a promis un « nouvel âge d'or » aux États-Unis. Tout cela témoigne de la fragilisation de ce pays malade cherchant à se protéger grâce à un retour désespéré vers son glorieux passé. Puissance hégémonique crépusculaire, les États-Unis semblent prêts à tout pour conserver leur domination.
Car celle-ci est contestée de toutes parts. À commencer par la Chine, devenue en trente ans, avec l'appui du capita- lisme étatsunien, la plus grande économie de la planète 3. Les tensions ne cessent de se multiplier en mer de Chine, autour de Taïwan, formellement reconnue internationale- ment comme une partie de la République populaire, mais qui est le premier rideau défensif des États-Unis dans le Pacifique.
Pourtant, la Chine ne brille guère non plus par sa stabilité. La croissance y ralentit fortement, plombée par une crise immobilière engagée en 2021 avec la faillite d'un des plus grands promoteurs du pays, Evergrande, et qui se poursuit cinq ans plus tard. Le pays doit faire face aux limites de son développement, alors que Pékin promet une prospé- rité toujours croissante. Cette situation rend la rivalité sino- étasunienne de plus en plus aiguë, chacun tentant de gagner du terrain sur l'autre pour ne pas perdre pied dans son propre pays.
Mais cette rivalité n'épuise pas la situation. Aucune hégémonie mondiale n'étant plus capable de s'imposer, les appétits des puissances secondaires qui, elles-mêmes, tentent d'échapper au ralentissement de la croissance s'aiguisent. Les conflits de haute intensité se multiplient donc, faisant des dizaines de milliers de morts et des centaines de milliers de déplacés. Au Moyen-Orient, en Ukraine, au Soudan, en République démocratique du Congo, les populations s'enfoncent dans des conflits longs et violents, sans réelles perspectives de solutions durables.
Ces secousses géopolitiques se reflètent aussi dans la profonde instabilité intérieure des sociétés modernes. En Occident, les paysages politiques se fracturent et, souvent, s'atomisent, rendant le gouvernement des États de plus en plus complexe. La France, pays dont le régime politique a été construit en 1958 et 1962 pour donner des majorités aux chefs de l'État, se retrouve ainsi confrontée à une instabilité endémique. Les colères sociales répondent à l'impuissance des politiques. Une vague identitaire, xénophobe et autoritaire émerge en réponse à ce chaos politique et social, sans évidemment parvenir à résoudre les crises.
Les pays du « Sud global », nouveau terme forgé pour dessiner en creux ce qui n'appartiendrait pas à un Occident encore attaché à l'hégémonie étatsunienne, n'échappent pas à cette instabilité. Depuis 2019, du Chili au Kenya en passant par le Sri Lanka, le Nigeria, l'Indonésie ou le Bangladesh, les révoltes sont fréquentes et parfois violentes. Il est vrai que le ralentissement de la croissance mondiale et le retour de l'inflation ont mis un frein au « rattrapage » de ces économies. Comme le soulignait en 2024 un rapport du Programme des nations unies pour le développement (PNUD), les écarts se creusent à nouveau entre pays développés et pays du Sud global en termes de développement humain 4. La Zambie, le Sri Lanka, l'Éthiopie et d'autres ont déjà fait défaut sur le remboursement de leurs dettes.
Cerise sur le gâteau, cette instabilité est renforcée et entretenue par une accélération de la crise écologique, l'élé- ment structurant de notre modernité. Les désastres naturels liés à cette crise semblent s'accélérer depuis 2020, tandis que le réchauffement de la planète et la dégradation de la bio di- versité dépassent déjà les pronostics les plus pessimistes. La vie dans les océans recule, les limites planétaires sont franchies les unes après les autres. Les désastres réguliers – inondations catastrophiques, sécheresses généralisées, canicules à répétition, dégradation globale du cadre de vie – rappellent le caractère particulier de la crise actuelle, tout en renforçant l'instabilité générale. L'avenir s'annonce sombre et incertain.
Bien sûr, ni les crises ni l'instabilité mondiale ne sont des nouveautés, mais ce qui frappe, au début de cette seconde moitié des années 2020, c'est le cocktail de crises diverses et nombreuses qui se succèdent à un rythme soutenu, d'absence de réels pôles de stabilité et d'un total sentiment d'impuis- sance. Pendant la guerre froide, par exemple, des crises se produisaient, créant parfois des situations fort dangereuses, mais il était possible de retrouver une forme d'équilibre parce que les grandes puissances étaient relativement stables et que la confiance globale dans le progrès permettait de construire des compromis sociaux, géopolitiques et écono- miques.
Tout cela a disparu au profit d'un chaos global où toute résolution semble impossible, y compris, comme dans le cas pays pauvres », Mediapart, 17 mars 2024. Le rapport publié en 2025 a confirmé cette tendance.
de la crise écologique, lorsque le constat est très largement (mais pas universellement) partagé. Pire, les solutions appor- tées semblent avoir pour conséquence d'ouvrir de nouveaux fronts dans la crise. On n'en citera ici que quelques exemples, avant d'aborder ce sujet plus en détail par la suite. Les confinements et le soutien massif apporté par l'État aux entreprises et aux salariés pendant la pandémie ont permis de « mettre sous cloche » l'économie pour la préserver de la crise sanitaire de 2020. Mais cette politique a rapide- ment ouvert de nouvelles difficultés sociales et économiques – notamment une reprise de l'inflation – qui ont à leur tour déstabilisé les États aux échelles nationale et internationale.
De même, la volonté d'accélérer la transition écologique dans le cadre économique existant a entraîné son lot de nouvelles crises, par exemple dans le secteur de l'automobile ou dans la manière dont l'extrême droite a instrumentalisé le mécontentement des consommateurs face à ce qu'elle appelle l'« écologie punitive ».
Notre monde ressemble donc à celui de notre petite fable en ouverture de ce livre : un chaos généralisé couplé à une incapacité de l'autorité politique à ramener un semblant de stabilité rappelant l'« ancien monde » idéalisé. De fait, derrière leurs discours volontaristes ou prétendument protec- teurs, les classes dirigeantes de notre époque masquent de plus en plus mal leur impuissance.
À la fin de la pandémie de Covid 19, au moment où la Russie a attaqué l'Ukraine, un des intellectuels les plus en vue du moment, Adam Tooze, a tenté, dans un article du Financial Times, de caractériser ce moment en utilisant le vieux concept de « polycrise ». Il y décrivait un monde où les « chocs sont disparates mais interagissent entre eux, de sorte que l'ensemble est encore plus insurmontable que l'ensemble des parties 5 ». Selon lui, il n'est pas possible d'isoler une cause à ce chaos, et chaque tentative de régler les crises conduit à ouvrir de nouveaux fronts : « Plus nous réussis- sons à faire face, plus les tensions montent. » En 1993, déjà, Edgar Morin avait décrit une « crise générale de la planète » se réalisant en une série de crises « qui s'entre-stimulent les unes les autres »6. Le principe de la « polycrise », selon Morin, se résume de cette façon : « Ainsi on ne saurait détacher un problème numéro un, qui subordonnerait tous les autres ; il n'y a pas un seul problème vital, mais plusieurs problèmes vitaux, et c'est cette inter-solidarité complexe des problèmes, antagonismes, crises, processus incontrôlé, crise générale de la planète, qui constitue le problème vital numéro un 7. »
La polycrise serait alors proche du problème à trois corps, un problème si complexe que l'action sur le réel devient impossible, voire néfaste, engendrant un sentiment d'impuis- sance politique. Certes, Edgar Morin proposait de prendre l'enchevêtrement des crises comme le problème lui-même mais, concrètement, si les solutions mises en place deviennent de nouveaux fronts de crise, la seule option possible consiste à limiter les dégâts et à se protéger à l'échelle individuelle, nationale ou régionale. La conséquence logique de la polycrise, c'est donc la « résilience » – autre concept à la mode depuis un quart de siècle –, autrement dit la capacité à survivre et à endurer les chocs sans chercher à agir sur leurs causes, puisque ces dernières sont niées. Se montrer résilient, c'est renoncer à agir sur le monde, c'est essayer de s'en protéger.
L'idée de polycrise préserve l'ordre – ou plutôt le désordre – du monde en se contentant de le décrire et de s'y adapter. Rien d'étonnant à ce qu'elle rencontre un grand succès chez les puissants de notre monde. La compagnie d'assurance suisse Zurich, par exemple, vante à ses clients la « bonne nouvelle de la polycrise » pour leurs investissements 8. Couronnement suprême, la session 2023 du Forum de Davos a fait de ce concept son sujet de discussion. Quant à la notion de résilience, elle a désormais pignon sur rue et devient une forme de passage obligé pour la communication politique et économique contemporaine. Emmanuel Macron en a fait un usage particulièrement grossier après la pandémie, l'utili- sant dans chacun de ses discours et de ses plans de relance. Bruxelles a également lancé, après la crise du Covid-19, son propre « plan de relance et de résilience » ; quant à la Mairie de Paris, elle promettait en 2024 à ses administrés une « ville plus résiliente » pour 2060… Il faut dire que la passivité impliquée par les notions de polycrise et de résilience fait quelques heureux : ceux qui, d'ores et déjà, se montrent fort résilients face à toutes les crises que traverse le monde et dont les profits ne cessent de grimper. Ceux-là ont toutes les raisons de se réjouir que l'on ne fasse presque jamais le lien entre leurs activités et le désordre ambiant. Pour eux, la limitation du rôle du politique à la gestion du désastre est synonyme de « raison » et de « modération ».
Mais revenons au roman de Liu Cixin. L'auteur y décrit la manière étrange dont les extraterrestres survivent à la marche instable de leurs trois soleils. Lorsqu'une période de crise survient, leurs corps se dessèchent entièrement avant de se réhydrater lors des périodes de stabilité. La méthode relève sans nul doute d'une forme de « résilience » : organisé par les autorités de la planète, ce mode de survie permet de préserver l'ordre social malgré des pertes considérables dues à l'imprévisibilité des crises. Mais cette « résilience » n'est qu'un pis-aller qui finit par bloquer l'ensemble de la société, et les Trisolariens se rendent bientôt compte que la seule solution pour échapper à la destruction est de migrer vers la Terre. C'est ici que se situe le point de départ de ce livre. Si les Trisolariens peuvent tenter de s'échapper, c'est parce qu'ils ont compris l'origine du chaos dans lequel leur planète est plongée. Cette découverte a été le fruit d'une enquête qui a permis d'en finir autant avec les croyances d'une solution « magique » et incantatoire qu'avec les illusions de la résilience. Et c'est ce que le vrai-faux jeu vidéo envoyé aux savants terrestres leur a enseigné : il est impossible de chercher à gérer ce qui n'est pas gérable. Le problème à trois corps est insoluble, mais il ne l'est pas sans raison : il l'est par l'effet conjugué de la gravité sur les trois corps. Échapper au problème passe donc par la sortie du champ de gravité de ces trois étoiles.
Ce livre entend suivre une démarche analogue. Il partage le constat d'une situation critique complexe et insoluble, en tentant de saisir la source de cette absence de solution. Il entend donc remettre en cause les conclusions issues des théories de la polycrise et de la résilience, théories non seule- ment conservatrices, mais dangereuses 9 : elles renoncent en effet à saisir la logique d'ensemble des crises, fermant ainsi la porte à toute solution durable alors même que la viabi- lité de la planète est aujourd'hui en jeu. C'est parce qu'elle s'enferme dans un refus de remettre en cause ce cadre que la politique est profondément impuissante, réduite à un choix entre deux fausses solutions : la fuite en avant technologique et la nostalgie réactionnaire. Le citoyen est sommé de choisir entre ces deux « options », sans espoir de voir une solution sérieuse se mettre en place. Il y a fort à parier que quiconque est régulièrement invité à voter a déjà éprouvé ce sentiment d'impuissance.
En prenant le contre-pied du diagnostic d'absence de principe directeur à la « polycrise », ce livre propose d'en identifier un afin de mettre en place des stratégies efficaces contre le chaos. C'est en cela que le problème à trois corps se distingue de la polycrise : il repose sur une cause matri- cielle, un principe organisant le chaos, et témoigne ainsi du caractère soluble du problème, même à un coût élevé. Selon nous, Adam Tooze se trompe lorsqu'il dénonce comme simpliste toute tentative d'identifier une cause principielle à la polycrise 10. De fait, un tel principe n'exclut pas la complexité des crises, de leurs relations et de leurs développements. Il montre au contraire leur caractère sophistiqué et insoluble. Pourtant, ce livre refuse l'impuissance et la résignation : s'il confirme l'impasse de la gestion actuelle du globe, il entend montrer qu'il existe une voie de sortie.
Car il faut reconnaître les limites de l'analogie entre notre problème à trois corps et celui de l'astrophysique : c'est un problème qui n'est pas extérieur à l'humanité, mais est au contraire le produit de l'organisation sociale en vigueur en ce début de xxie siècle. Il n'est donc pas possible de s'en extraire physiquement pour trouver un refuge et construire un monde nouveau ailleurs. Certains esprits dérangés, mais aux porte- feuilles bien garnis, s'imaginent partir bientôt sur la Lune ou sur Mars à coups de milliards de dollars pour échapper aux désordres de notre monde et en façonner un autre à leur image. Mais ils se paient de mots. D'abord, bien sûr, parce que cela est actuellement techniquement infaisable (et cela le restera sans aucun doute encore longtemps). Mais surtout parce que le problème n'est pas technologique. Partout où ces milliardaires iront, ils y emmèneront les crises parce qu'ils reproduiront à l'identique les conditions qui ont conduit à la crise actuelle. Et parce qu'ils sont une part notable de ces problèmes.
C'est sans doute d'ailleurs ce qui rend la situation des Terriens plus complexe encore que celle des Trisolariens. Mais c'est aussi ce qui ouvre une possibilité. Si la cause du problème est le fruit d'un mode d'organisation de l'humanité, sa solution devient envisageable, quand bien même elle se révélerait hautement difficile. À la différence des Trisolariens, les humains peuvent agir ici et maintenant pour sortir de l'impasse. Mais pour cela, il faut saisir les raisons de l'inso- lubilité du problème.
Dans La Bonne Âme du Se-Tchouan, Bertolt Brecht met en scène une prostituée, Shen Té, qui accepte d'héberger les « trois dieux ». Ces derniers saluent sa « bonne âme » et lui demandent de persévérer dans le « bien ». Mais elle s'inter- roge : « Comment faire le bien quand tout est si cher ? » La réponse des divinités est immédiate : « Là, malheureu- sement, nous ne pouvons rien faire, nous ne pouvons pas nous immiscer dans ce qui touche l'économie ! » Pour aider Shen Té, les trois dieux doivent donc passer par les « lois de l'économie » et créer un échange marchand : ils lui accordent mille dollars en paiement de leur nuitée. Car tout don est impossible : « Nous ne pourrons pas en répondre là-haut », affirme l'un de ces dieux impotents 11.
C'est dans ce même impossible que sont enfermés les théoriciens de la polycrise et la plupart des dirigeants de la planète. Selon eux, même les puissances les plus hautes sont soumises aux lois de l'économie. Le chaos que décrivent ces théories se produit dans un cadre précis que les crises elles-mêmes ne conduisent pas à remettre en cause. Les hiérarchies internationales ou nationales peuvent bien être bouleversées, les désastres ravager la planète et les révoltes surgir un peu partout, les règles du jeu de l'économie, elles, ne changent pas. Les mouvements que décrivent ces théories ne sont que les phénomènes engendrés par ces lois intangibles.
Cette vision se traduit souvent par une sorte d'ingé- nuité. À chaque crise, on entend la même rengaine : l'éco- nomie va souffrir ! Une pandémie se déclenche ? Il faut protéger l'économie ! La Russie attaque l'Ukraine ? Chacun se demande quelles seront les conséquences sur l'économie ! L'extrême droite arrive au pouvoir ? Les articles s'interrogent sur les « suites économiques » de l'événement. Des inonda- tions catastrophiques ? Il faut reconstruire l'économie. L'économie apparaît comme une sorte de havre de paix et d'harmonie relevant de lois intangibles et frappé réguliè- rement par ce que les spécialistes appellent des « externa- lités » à cause de l'outrecuidance des humains et de leur
désir de s'en mêler. C'est à cause d'eux, et non des lois de l'économie, qu'éclatent de nouvelles crises. L'économie est perçue comme extérieure au monde, comme une force qui soumet le chaos à ses propres règles et se venge si on les ignore. Elle semble au-dessus des dieux mêmes, comme dans la pièce de Brecht.
Il est donc temps de réintégrer l'économie dans l'ordre matériel et humain, autrement dit de montrer qu'elle fait partie du problème et est responsable du chaos actuel. L'économie n'est pas une simple « victime » de crises externes, elle fait partie du problème. Elle est même notre principal problème. Si on reconnaît que la pandémie, les crises politiques, les catastrophes climatiques ont une origine économique, alors notre approche du problème change. Si on se refuse à intégrer l'action de l'« économie » dans la polycrise, c'est bien parce que cette dernière est considérée comme supérieure à toutes les autres. Autrement dit, derrière la métaphysique puérile que l'on vient de décrire, peut se deviner l'aveu que c'est là que se situe le principe organisationnel de la société, et donc des crises qui la secouent.
Ces questions sont celles qui ont amené, au milieu du xixe siècle, Karl Marx à engager le chantier colossal de sa « critique de l'économie politique » sous le titre du Capital. Les théoriciens de la complexité actuels s'inscrivent parfaite- ment dans l'héritage des courants de la pensée économique qui, d'Adam Smith à David Ricardo, sont alors dans le viseur de Marx. Ils observent un monde modelé par l'économie et considèrent que ce modelage résulte de lois intangibles. La tâche de la science économique, ce que Marx appelle l'« économie politique », consiste à examiner et découvrir ces lois, au même titre que la tâche de la science physique est de découvrir les lois régissant le monde matériel.
Une des grandes avancées de Marx, qui le place en dehors de tout courant de la science « économique », est d'avoir remis en cause cette vision. Pour lui, les rapports de produc- tion capitalistes ne sont pas des « catégories éternelles 12 », ils sont le produit de conditions historiques précises. En tant que tels, ils sont aussi transitoires que ceux du passé ; autre- ment dit, ils sont voués à disparaître lorsque les conditions de leur validité seront abolies. En 1938, le philosophe Karl Korsch fait du « premier des principes fondamentaux » de la pensée de Marx celui de la « spécification historique de tous les rapports sociaux »13. Il montre ainsi que la critique marxienne porte sur l'effacement de ce « caractère spéci- fique » par l'économie et, plus largement, par les défenseurs de l'ordre établi.
Marx lui-même a parfaitement résumé sa démarche : « Il y a là une conception essentiellement différente des économistes bourgeois, prisonniers eux-mêmes des concep- tions capitalistes et qui voient certes comment se déroule la production au sein du rapport capitaliste, mais non pas comment ce rapport se produit lui-même et simultanément produit les propres conditions de sa dissolution, par quoi est liquidée sa justification historique en tant que forme néces- saire du développement économique, de la production de la richesse sociale 14. »
Cette longue citation souligne les limites de l'économie politique, qui sont aussi celles des penseurs de la polycrise aujourd'hui. Elle en met au jour la dimension méta phy- sique, selon laquelle les lois du capital sont nécessaires et conformes à la nature humaine, c'est-à-dire anhistoriques. Elles forment un cadre dont on ne peut pas sortir. Dans ce cadre, lorsque le chaos advient, la seule réponse possible est celle de la « résilience ».
Le capital et ses effets constituent donc l'impensé des théories de la crise contemporaines. C'est d'autant plus frappant que la crise est globale et que cette globalité coïncide avec une autre globalité, celle du capitalisme. Ce dernier est en effet désormais chez lui partout. Aucune zone de la planète n'échappe plus à son contrôle, et son empire est inter- connecté. Les chaînes de valeur sont complexes et globales et elles ont pour fonction d'alimenter des marchés mondiaux.
Le monde est donc modelé en profondeur par le capitalisme : comment, dès lors, la crise pourrait-elle y être étrangère ? Nous voyons ainsi que la critique de l'économie politique est plus que jamais nécessaire. Elle passe par la conscience de ce qu'est le capitalisme et de sa spécificité historique, c'est- à-dire à la fois sa spécificité en tant que capitalisme, mais aussi celle de la période actuelle du capitalisme. C'est cette spécificité qui va nous permettre de comprendre l'impasse actuelle, mais aussi de confirmer qu'il existe une porte de sortie passant par la remise en cause du cadre historique actuel, c'est-à-dire de la domination du capital.
Voilà notre hypothèse : le capital, force directrice de l'économie, est le nœud du problème, l'équivalent de la gravité pour notre problème à trois corps. Tant que les hommes considéreront que cette force est aussi indiscutable et incontournable que la gravité, aucune solution ne sera possible. Mais s'ils prennent conscience de l'aspect construit et historique du capitalisme, alors une dernière chance s'ouvre à eux.
Pour avancer, il nous faut toutefois clarifier les termes employés. Les notions de capital et de capitalisme sont très largement utilisées, mais leur sens n'est pas universellement compris de la même manière, ce qui rend les discussions difficiles, voire impossibles. Si on ne saisit pas la nature réelle de la force qui conduit le monde à l'instabilité, on peinera à construire des stratégies de sortie. Commençons par un truisme : le capitalisme est le mode d'organisation sociale dominé par le capital. On parle souvent de « mode de production », mais cette notion laisse parfois entendre que le capitalisme ne serait qu'un régime économique. Or il est bien plus que cela : il est le pouvoir généralisé du capital, qui se traduit par celui de l'économie, sur l'ensemble de la société. C'est cela sa spécificité historique.
Dans sa réflexion sur la naissance du capitalisme, l'historien Jérôme Baschet souligne qu'on ne peut définir le capitalisme par la seule existence du capital, c'est-à-dire d'une somme d'argent vouée à s'autovaloriser 15. Il existe des activités du capital dans des modes de production pourvus de logiques d'ensemble – Karl Korsch dirait des « spécifications histo- riques » – entièrement différentes du capitalisme. Ces activités jouent un rôle dans ces périodes historiques, mais elles ne sont pas motrices ni organisatrices de la totalité sociale : elles sont subordonnées et encastrées dans d'autres logiques. La particularité du capitalisme est donc la centralité du capital et de sa force motrice, son besoin infini d'accumu- lation, dans une société donnée. Lorsque naît le capita- lisme, l'organisation sociale s'organise autour de cette force, modifiant profondément les rapports sociaux. Bien sûr, comme dans les modes de production précédents, souligne Jérôme Baschet, « ce n'est pas que la société soit entièrement modelée par l'impératif de l'accumulation du capital […], c'est plutôt qu'elle est largement informée, et de plus en plus profondément, par la nécessité de reproduire un monde dans lequel l'exigence de l'accumulation peut se reproduire 16 ». Le capital devient donc une force tutélaire sur l'ensemble des rapports sociaux, et même ce qui lui échappe directe- ment ne peut réellement l'ignorer. On peut donc décrire, avec Jérôme Baschet, le capitalisme comme le « monde de l'Économie » : « Dans aucun autre système socio-historique, l'économie n'avait émergé comme sphère autonome mue par ses propres règles et tendant à imposer sa logique à l'ensemble du monde social 17. » On reprendra volontiers cette définition, en ayant à l'esprit que, deux siècles après son émergence, le capitalisme est parvenu à « imposer sa logique » non seule- ment sur une part immense de la vie sociale, mais aussi sur l'ensemble de la planète. Ce qui en fait une raison suffisante pour y voir un moteur central du chaos actuel.
Une fois devenu central dans la société, le capital est davantage qu'une simple somme d'argent à valoriser : il devient un rapport social. Mais ce terme mérite qu'on s'y arrête. Le capital a, par nature, vocation à se valoriser, c'est-à-dire à augmenter sa valeur monétaire. Pour réaliser ce phénomène d'accumulation qui est la force interne et la raison d'être du capital, il a recours à la marchandise.
C'est pour cette raison même que Marx débute Le Capital avec l'étude de la marchandise, « forme élémentaire 18 » de la richesse des sociétés capitalistes. Or, pour produire de la valeur, la marchandise doit se présenter sous une « double nature » : une valeur d'usage et une valeur d'échange. La première permet l'échange en répondant à un besoin, la seconde permet la valorisation en donnant lieu à un échange monétaire. Cette séparation n'est possible que si elle s'appuie sur une autre : celle entre le travail concret, l'activité qui réalise une tâche concrète, et le travail abstrait, c'est-à-dire du travail quantifié en argent qui permettra de valoriser la marchandise et de créer la survaleur nécessaire au processus d'accumulation du capital 19. Cette séparation détache le travail de sa réalité et de son but. Il dépossède le travailleur du produit concret de son travail au bénéfice d'un équiva- lent monétaire.
Les conséquences sociales de ce processus considérables. Sous la pression du capital, le travailleur produit des marchan- dises destinées à être valorisées pour favoriser l'accumulation et jamais pour son propre usage. Il produit donc pour une raison extérieure à ses propres besoins : les besoins du capital. Pour satisfaire ses besoins à lui, il lui faut aller acheter des biens et des services sur un marché qui permet de donner une valeur d'échange aux marchandises. Ainsi les relations humaines sont-elles médiatisées par la marchandise, c'est- à-dire par des objets. C'est, pour reprendre une formule de Marx, un « monde renversé 20 » : le pouvoir réside dans les objets produits pour le capital, et les hommes se soumettent aux lois de cette logique puisqu'ils en ont besoin pour survivre. Cette soumission, qui s'inscrit dans un « système de domination impersonnelle, abstraite 21 », et que Marx appelle le « fétichisme de la marchandise », explique la vision des économistes, des politiques et des théoriciens de la polycrise. Mais elle explique aussi notre aveuglement.
Cet aveuglement ne relève pas d'une « idéologie » dans laquelle seraient enfermés les économistes. L'idéologie de la naturalisation des lois capitalistes est une conséquence de la relation sociale capitaliste. Et un des enjeux de la pensée de Marx est de briser ce fétichisme pour pouvoir rétablir des relations humaines non médiatisées. Mais il y a évidemment davantage. Ce renversement confirme que la domination du capital sur la société n'est pas qu'une question quantitative – autrement dit le problème n'est pas qu'une présence crois- sante de la logique du capital. Il induit un changement quali- tatif majeur qui cristallise une vision du monde particulière. Lorsque toute relation avec les autres et avec la nature est médiatisée par la marchandise, l'être humain devient étranger à son propre monde, il ne le voit plus qu'à travers cette marchandise.
Il devient alors aussi étranger à lui-même. C'est le phéno- mène d'aliénation, dont on maintiendra ici qu'il est étroite- ment lié à celui de fétichisme 22. Bien sûr, dans le capitalisme, on l'a dit, tous les rapports humains ne sont pas soumis au capital et à cette médiation de la marchandise. Mais tous sont sous l'influence ultime de cette logique qui permet à la société de fonctionner et de se reproduire. Autrement dit, la médiation sociale de la marchandise est bien la force sociale dominante. Et c'est, en retour, ce qui permet de comprendre pourquoi les crises actuelles, et notamment la crise écolo- gique, ne sont pas prises au sérieux.
Ce bref et très schématique résumé se limite à ce dont on a besoin, pour l'instant, pour continuer notre propos. On peut le résumer brièvement ainsi : le capitalisme est le régime de domination du capital qui transforme ce dernier en rapport social central et produit une organisation sociale fondée sur l'aliénation et le fétichisme marchand. On ajoutera que, cette domination étant une domination sociale, elle se fait dans des contextes culturels et historiques différents et peut donc prendre des formes variées selon les pays, les régions et les époques. Comme on le verra, le processus d'accumulation connaît des difficultés historiques et locales qu'il convient d'identifier. Mais ces difficultés prennent toujours leur sens dans une situation globale. Et c'est donc par cette dernière qu'il faut débuter les investigations.
Selon notre définition, on remarquera par ailleurs que le capitalisme n'est pas un simple régime de domination des « riches », pas davantage qu'une simple forme de généralisa- tion du « commerce ». Il a existé dans l'histoire humaine des formes de richesse matérielle non capitaliste dont la domina- tion a été violente, et la simple existence du commerce dans une société ne suffit pas à la structurer. Comme on le verra dans la dernière partie, cette vision ne relativise pas l'impor- tance de la lutte de classes ; elle l'intègre dans un cadre plus général de domination sociale du capital et donne donc à cette lutte une fonction plus large de lutte contre cette domination.
On en terminera ici par un dernier détour avant de poser le tableau de notre problème à trois corps. Une telle défini- tion du capital et du capitalisme permet – en faisant de la lutte contre certains aspects du capitalisme une lutte contre le capitalisme et sa logique – d'éviter quelques écueils. Elle montre que, si la lutte est interne, si les modifications visées concernent les modalités de la domination du capital, mais non la force centrale de cette domination, alors il s'agit in fine de défendre et de renforcer la centralité du capital sous une forme jugée plus acceptable.
L'expérience « soviétique » illustre bien ce fourvoiement. Ce régime a aboli formellement la propriété des moyens de production – que son idéologie considérait comme centrale dans la définition du capitalisme – mais il a conservé la néces- sité de produire de la valeur. Ainsi les travailleurs sont restés séparés de leur production et le marché a été remplacé par une planification fondée sur l'extraction de valeur par le travail et géré par une « classe de substitution », la bureaucratie, gérant la domination du capital et assurant son accumulation. Dans les années 1920 et 1930, le rôle de la loi de la valeur dans le système soviétique a fait l'objet de longues controverses tranchées par Staline lui-même, qui a déclaré en 1936 que « nos entreprises ne peuvent ni ne doivent se passer de la loi de la valeur 23 ».
Et de fait, dans ces régimes, à travers la planification même, la domination abstraite du capital et la nécessité de son accumulation ont non seulement été maintenues, mais exécutées par des voies autoritaires. En 1920, Trotski résumait ainsi cette vision du socialisme, qu'il partageait : « Les travailleurs qui concourent plus que les autres au bien commun acquièrent le droit de recevoir une part plus grande du produit social que les fainéants et les désorganisateurs. »
Mais ce « bien commun » restait mesuré par la « productivité du travail » et l'« émulation dans la production », c'est-à-dire par la nécessité de réaliser l'accumulation de la valeur 24. La nécessité du travail soulignée par Trotski était bien la néces- sité du travail abstrait. Ce « socialisme »-là produisait donc aussi de la marchandise, mais de façon centralisée et étatisée.
L'oukase de Staline a évidemment survécu à la déstalini- sation et signé l'arrêt de mort à moyen terme d'un système qui s'échinait à faire du capitalisme par des moyens « moins efficients » du point de vue du capital. La question de la réalité des prix et de la détermination de la production devait finir par rattraper une telle expérience. Mais son caractère profondément capitaliste est devenu fort clair après l'effon- drement de ces régimes au début des années 1990.
Comme l'a montré Branko Milanovic 25 dans la foulée des travaux de l'historien Moshe Lewin 26, le système sovié- tique a échoué dans les pays où le capitalisme était déjà bien implanté, comme en Allemagne de l'Est, en Tchécoslovaquie ou en Hongrie, mais il a permis de former une accumulation initiale de capital dans les pays encore encastrés dans d'anciens systèmes féodaux qui bloquaient cette accumulation, comme en Russie ou en Chine, par exemple. Dans ces pays, au-delà des différences de gestion, le système soviétique a assuré l'inté- gration de la société au capitalisme parce qu'il l'a soumise à la loi de la marchandise. Une fois le régime politique soviétique aboli, les anciens bureaucrates sont devenus les nouveaux gestionnaires du capital, souvent avec succès.
Ces faits conduisent à trois conclusions. La première est que l'objection paresseuse selon laquelle la pensée de Marx a été disqualifiée par l'échec du soviétisme ne fonctionne pas. En effet, en s'appuyant sur Marx, on a pu construire une définition du capitalisme radicalement opposée à celle sur laquelle les « républiques socialistes » se sont construites. La deuxième est que la propriété privée des moyens de production, tout comme l'existence d'un marché formel ou de fortes disparités de richesses ne sont pas des critères suffi- sants pour définir le capitalisme. Et partant, leur disparition formelle n'assure pas le dépassement dudit capitalisme. C'est bien davantage la logique de la domination par le processus de valorisation du capital qui doit être centrale si l'on ne veut pas retomber dans les erreurs du passé. Ce point n'est pas anecdotique : il concerne directement notre époque. Si, comme on tentera de le montrer, le capital est le moteur de la crise actuelle, la tentation d'une « amélioration » de sa domination par des moyens jugés plus acceptables ne permettra pas de sortir du problème, et, selon la logique de la polycrise, ne viendra qu'aggraver la situation. Par exemple, beaucoup estiment que l'enjeu est de sortir de la forme actuelle du capitalisme, dominée par la logique de la valeur actionnariale et la financiarisation, au profit d'une forme plus « sociale » ou d'une forme de « néo-fordisme ». Toutes ces tentatives maintiendront intacte la centralité du capital dans les rapports sociaux et donc les fondements de la crise.
Enfin, une dernière conclusion vient, cette fois, contredire le constat de Branko Milanovic, qui voit dans la chute des régimes soviétiques le requiem de toute alternative au capita- lisme 27. Un constat qui n'est pas sans rappeler la fameuse « fin de l'histoire » proclamée par le penseur libéral Francis Fukuyama dans les années 1990. Si le régime mis en place
par l'URSS et déployé ailleurs manu militari préservait le cœur de la domination capitaliste, alors la fin de l'histoire n'est pas encore à l'ordre du jour. Le capitalisme n'a pas été dépassé, et sa domination n'est pas le fruit d'une victoire sur son contraire. C'est bien plutôt un jeu dialectique interne qui a permis d'asseoir sa domination. Dès lors, le renoncement généralisé auquel on assiste face à un système dysfonctionnel et dangereux n'est plus de mise – et l'humanité n'est pas condamnée à la gestion du désastre.
Maintenant que ce cadre a été posé, il nous faut revenir à notre problème à trois corps. On a vu que la vision polycentrique et chaotique de la crise actuelle n'était pas satisfaisante. En identifiant la force du capital comme centrale dans cette crise, on peut tenter de rationaliser la situation présente. Un premier effort a été effectué par trois chercheurs travaillant au Royaume-Uni en 2024, dans un article qui a inspiré ce livre 28. Cet article décrit un trilemme, autrement dit un problème à trois entrées insolubles ensemble : la crise économique, la crise sociale et la crise écologique. L'objet de cet article est de montrer que la démocratie libérale, au sens politique du terme, se retrouve dans l'impossibilité de gérer ce trilemme aujourd'hui, ce qui explique l'instabilité politique de notre époque. Cette impossibilité tient à ce que les auteurs appellent la « directionnalité du capital ». Ce livre reprend cette idée du trilemme en essayant à la fois de la développer et d'en préciser les contours et les enjeux selon une lecture propre. Il s'agit de reprendre la critique de la domination du capital pour expliquer comment s'organise ce qui ressemble bel et bien au « problème à trois corps » de notre époque. Encore faut-il pouvoir expliquer pourquoi, au milieu du chaos, ces trois crises peuvent, sous l'effet de la dynamique d'accumulation du capital, rendre le système entièrement instable.
Ces trois crises ne tombent pas du ciel. Elles sont intimement liées au système capitaliste tel qu'on vient de le présenter. Comme on l'a dit, le capital a pour force motrice son accumulation, c'est-à-dire son autovalorisation croissante et permanente. Le capitalisme, c'est le « monde de l'Économie », et, logiquement, le centre de son action est économique. L'état de l'accumulation du capital, de ses moyens et de ses obstacles est donc le point de départ de toute réflexion sur ce système. Or la lecture défendue ici est que, depuis les perturbations du début des années 1970 et encore davantage depuis la grande crise financière de 2008, le capital est en sous-régime : la croissance ralentit. Ce qui l'oblige à prendre des mesures de plus en plus violentes pour assurer l'accumulation : pillage de l'État, renforcement de la discipline dans le travail, fuite en avant technologique. C'est le premier soleil noir de la crise, le plus massif, de notre terre devenue Trisolaris : la crise économique.
Dans une lecture marxienne, on se souviendra cependant que rien n'est possible pour le capital sans deux facteurs essentiels : le travail humain, qui suppose le contrôle des rapports sociaux, et la nature, dont la transformation pour satisfaire les besoins constitue le cœur de la production. Cette transformation repose sur le « métabolisme de la nature » et du travail. Cette notion de métabolisme 29, empruntée aux sciences naturelles, décrit le mécanisme de transformation et d'équilibre permettant à un organisme biologique de maintenir les mécanismes vitaux en état. Mais chez Marx, le métabolisme désigne l'empreinte matérielle des sociétés humaines sur leur environnement pour se reproduire ; et d'après lui, l'exigence d'accumulation indéfinie du capital est venue briser un équilibre métabolique entre la nature et les humains. L'équilibre métabolique a été rompu, et cette rupture a débouché sur un conflit ouvert entre le capital et la nature. C'est la crise écologique, la crise la plus dangereuse car elle a déchaîné des forces dépassant le capital lui-même. Ce deuxième soleil noir est le plus puissant et le plus instable. Il est celui qui menace d'engloutir tous les autres et qui, depuis quelques années, prend une ampleur inédite. Le capitalisme n'est pas qu'un mode de gestion de l'éco- nomie. C'est l'économie faite société, et même faite homme.
On l'a dit : le moteur de la domination du capital, c'est la réification des rapports sociaux, leur médiation par la marchandise. Ce phénomène induit que les rapports entre les hommes sont façonnés par leur dépendance au capital.
La crise du capital est donc aussi une crise sociale. Mais elle est aussi plus profondément une crise anthropologique. En effet, le capital s'impose socialement par la construction de besoins spécifiques à sa propre exigence d'accumulation, de besoins qui sont le produit de sa propre exigence vitale. Ainsi les humains sont de plus en plus dépendants de besoins qui leur sont étrangers et les éloignent de leurs propres besoins.
La crise ne peut donc se comprendre comme une simple aggravation des inégalités et de la paupérisation : il s'agit d'une crise interne à l'homme lui-même, dans laquelle se déploient des contradictions permanentes liées aux besoins, et dont le prix humain, écologique et social est de plus en plus élevé. Cette troisième crise représente notre troisième soleil noir.
Pour finir de planter notre décor, il nous faut préciser un dernier élément : ces trois crises ont leur propre dynamique et ont également des interactions qui se développent au gré de ces dynamiques. La crise environnementale pèse sur la croissance et les modes de vie. La crise économique contraint les sociétés et les mesures de protection de la nature. La crise sociale et anthropologique empêche toute adaptation à la crise climatique et rend l'équation économique plus délicate à résoudre. Un des objets de ce livre sera de montrer la réalité et l'interpénétration de ces trois crises.
Un dernier point pourra étonner le lecteur. Une des manifestations les plus inquiétantes de la polycrise, ce sont ses conséquences géopolitiques et politiques. Autrement dit, les conflits au niveau international et la déstabilisation politique de plusieurs pays, notamment dans les démocraties occidentales. N'y aurait-il pas là un autre « pôle » de la crise ? Dans ce cas, les trois pôles décrits ci-dessus ne seraient-ils pas le signe d'un « économicisme » réducteur ? Ce livre assume parfaitement ce biais, si on entend par là que le monde dans lequel nous vivons est dominé par le capital et par sa logique.
Autrement dit, que le monde dans lequel nous vivons est bien le « monde de l'Économie ». Encore une fois, ceci ne signifie pas que la totalité de la réalité se résume à l'économie, mais bien que cette dynamique économique constitue le cœur des rapports sociaux. Dès lors, les relations géopolitiques et politiques se construisent dans le cadre de l'action du capital qui, par ailleurs, comme on vient de le voir, est multiple et diverse : économique, anthropologique, sociale et écologique. Ce livre rejette ainsi consciemment, en se fondant sur une approche matérialiste, l'idée que les rapports entre les nations sont le fruit de « rivalités séculaires », de « traits éternels » des peuples ou, « mieux » encore, de l'humeur et de la volonté de « grands hommes ».
En cela, il n'est pas question de prétendre que les guerres ou les crises politiques sont des phénomènes secondaires. Ce sont, au contraire, des phénomènes essentiels qui maltraitent les sociétés et les hommes. Mais le cadre de leur déclenche- ment se situe dans l'âge qui est le nôtre et se structure autour de la domination du capital. Laquelle, on l'a dit, prend des formes historiques et régionales variées. Vouloir lire l'histoire du monde indépendamment du cadre structurant la société relève d'une forme de naïveté et d'un reste de métaphysique que l'on rejettera ici. Aussi revendiquera-t-on de voir dans ces crises majeures les conséquences du trilemme ici mis en scène. Le fait que ces crises soient pensées comme des consé- quences ne réduit pas leur importance et n'est en rien un déni de la souffrance de leurs victimes. Bien au contraire, notre but est de trouver des clés pour stopper les dynamiques qui mènent à ces chocs.
Vingt ans après la parution en Chine du Problème à trois corps, la planète dont la stabilité apparente fait rêver les Trisolariens du roman à 400 années-lumière de distance est devenue toujours plus dangereuse et hors de contrôle. C'est que la politique règne, mais ne gouverne pas. Ce qui gouverne est une force plus irrésistible qui, si l'on ne rejette pas sa domination, finira par emporter tout sur son passage.
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Notes
1. Poésies de l'époque des Thang, 1977, Ivréa, p. 119.
2. Liu Cixin, Le Problème à trois corps, Actes Sud, 2016.
3. Voir à ce sujet Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024. Les États-Unis conservent la prééminence en termes de PIB nominal, c'est-à-dire en monnaie courante. Mais lorsqu'on calcule en PIB constant et en parité de pouvoir d'achat, c'est-à-dire corrigé du niveau des prix et des taux de change, la Chine est la première économie du monde depuis 2016. Selon la Banque mondiale, le PIB chinois affichait en 2023 un niveau supérieur de 26,6 % à celui des États-Unis avec cette méthode.
4. Le PNUD indique que, entre 2020 et 2023, l'écart entre l'indice de développement humain – qui regroupe non seulement le PIB par habitant, mais aussi l'indice de scolarisation et l'espérance de vie à la naissance – des pays riches et celui des pays les plus pauvres s'est creusé, pour la première fois en trente ans, et si fortement que cet écart est revenu à son niveau de 2015. Cf. Romaric Godin, « Les inégalités se creusent entre pays riches et
5. Adam Tooze, « Welcome to the world of polycrisis », Financial Times, 28 octobre 2022.
6. Edgar Morin, Terre Patrie, Seuil, 1993, p. 110.
7. Ibid.
8. Cf. l'article du 9 mars 2023 sur le site Internet de Zurich Insurance, « The good news hidden inside today's “polycrisis” », qui se termine par un appel à « construire la résilience ».
9. Une première critique de ces notions avait été réalisée dans Romaric Godin, « Vive la polycrise ! », Revue du crieur, 23 avril 2024.
10. Le 6 septembre 2025, Adam Tooze a critiqué sa propre position sur la polycrise dans un article publié dans le Financial Times : « Polycrisis, is this the sequel ? ».
11. Bertolt Brecht, La Bonne Âme du Se-Tchouan, L'Arche, 2014, p. 19.
12. Karl Marx, Misère de la philosophie, in Œuvres, tome 1, « Pléiade », Gallimard, 1963, p. 123.
13. Karl Korsch, Karl Marx, Ivréa, 2002, p. 37.
14. Karl Marx, Le Chapitre VI. Manuscrits de 1863-1867. Le Capital, livre I, Les Éditions sociales, 2010, p. 251.
15. Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ?, Crise & Critique, 2024.
16. Ibid., p. 146.
17. Ibid., p. 121.
18. Karl Marx, Le Capital, livre I, Les Éditions sociales, p. 39.
19. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une Nuits, 2009, p. 221.
20. Karl Marx, Introduction à la critique de la philosophie du droit de Hegel, in : tome 3, « Pléiade », Gallimard, 1982, p. 382.
21. Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, op. cit., p. 188.
22. Cf. Istvan Mészáros, Marx's Theory of Alienation, Merlin Press, 2005 [1970], p. 20.
23. Cité par Paul Mattick, in Marx et Keynes, Gallimard, 2010 (1972), p. 375.
24. Ibid., p. 386.
25. Branko Milanovic, Le Capitalisme sans rival, La Découverte, 2020, p. 97-110.
26. Moshe Lewin, La Grande Mutation soviétique, La Découverte, 1989.
27. Branko Milanovic, Le Capitalisme sans rival, op. cit., p. 219.
28. Ilias Alami, Jack Copley et Alexis Moraitis, « The “wicked trinity” of late capitalism. Governing in an era of stagnation, surplus humanity and environnemental breakdown », Geoforum, n° 153, juillet 2024.
29. Sur cette notion, voir Kohei Saito, Marx in the Anthropocene, Cambridge University Press, 2022, p. 13-38.

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En bref / Il s'agit moins d'un guide de jardinage que d'un guide d'autonomie élémentaire : « Lorsqu'on s'occupe à faire soi-même plutôt qu'à acheter l'essentiel des choses qui nous sont nécessaires pour vivre, on n'a plus besoin de gagner autant d'argent. Et quand on est moins occupé à gagner de l'argent, on gagne du temps. Oser la terre, c'est donc oser se donner plus de temps à soi-même. » – Dominic Lamontagne
À propos du livre
Choisir de produire soi-même une partie de la nourriture dont on a besoin pour vivre, est-ce encore possible de nos jours, au Québec ? Ne plus acheter de légumes, de viande, d'œufs et de lait en travaillant en moyenne une journée par semaine (beaucoup en été, très peu en hiver), est-ce vraiment réaliste ? Pouvons-nous envisager de moins dépendre de l'argent ? Oui, c'est possible : il existe une agriculture de subsistance qui n'est ni accablante ni rétrograde, nous dit Dominic Lamontagne dans ce guide d'omniculture responsable. Une agriculture polyvalente, surtout manuelle, que l'on pratique dans le respect de la Nature.
Avec sa conjointe Amélie Dion, l'auteur de La ferme impossible s'est installé dans les Laurentides, au Québec, sur une terre montagneuse, de prime abord essentiellement forestière. Sans investir beaucoup d'argent et sans expérience agricole, ils ont su bâtir, lentement mais sûrement, une fermette écologique capable de leur procurer un niveau d'autonomie alimentaire enviable. Forts de leur expérience de homesteading, ils produisent aujourd'hui plus de deux tonnes de nourriture par année sur une surface d'environ 1 acre (légèrement plus petite qu'un terrain de football américain), en y consacrant 550 heures de travail à deux.
Chaque année, ils récoltent 565 kg de légumes variés (pommes de terre, maïs, tomates, carottes, ail, asperges, concombres, poivrons, aubergines, etc.), la viande de 72 poulets et leurs abattis, 4 000 œufs, plus de 1 100 litres de lait de chèvre et au moins 50 kg de viande de chevreaux, sans compter les ressources de la forêt. Mais au-delà de la production agricole, leur mode de vie alimente aussi une quête de sens, de savoir-faire et de savoir-être salutaire. Oser la terre leur fait profiter d'une liberté surprenante : celle de ne pas vivre exclusivement dans le cycle de l'argent et de la consommation de masse.
Dans ce livre, qui est moins un guide de jardinage qu'un guide d'autonomie élémentaire, Dominic Lamontagne partage tous ses secrets pour bien planifier un projet de fermette à la campagne, tout en se réservant du temps pour soi, sa famille, sa carrière et ses loisirs. Comme quoi avoir une certaine prise sur le monde qui nous entoure peut commencer autour de notre maison.
À propos de l'auteur
Chez Écosociété, Dominic Lamontagne est l'auteur de La ferme impossible (2015), L'artisan fermier (2019) et La chèvre et le chou - Débat entre un artisan fermier et un militant végane (2022). En 2017, il a participé au film documentaire La ferme et son État, de Marc Séguin. Il a aussi publié Vivace (Leméac, 2024), un journal de bord sur sa vie d'artisan fermier.
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L’orientation du PQ face à l’immigration, révélateur de sa dérive droitière
Le débat autour de l'abolition du Programme de l'expérience québécoise (PEQ) agit comme un révélateur puissant de l'actuelle dérive droitière du Parti québécois, sous la direction de Paul St-Pierre Plamondon. Présentée comme une mesure de « gestion irresponsable » de l'immigration, cette décision de présenter la demande de reconnaissance de droits acquis par les immigrant·es profitant du PEQ comme un danger d'une « immigration envahissante » s'inscrit en réalité dans une orientation plus large de restriction, de sélection utilitariste et de mise en suspicion des personnes immigrantes, désormais décrites comme une menace pour l'accès au logement, aux services publics, pour la protection de la langue française ou encore pour l'accès des jeunes à l'emploi.
Photo : Chiffres à la main, Paul St-Pierre Plamondon a vivement critiqué l'augmentation « radicale » du nombre d'immigrants au Québec.(Le Devoir)
Jean-François Roberge : une immigration réduite et malmenée
Cette orientation est sur le fond la même que celle du gouvernement caquiste. Le ministre Jean-François Roberge assume pleinement une politique d'« immigration choisie et réduite », qui vise à faire baisser drastiquement le nombre d'immigrant·es permanents et à statut temporaire. La réforme du Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) illustre cette politique : : malgré des milliers de demandes déposées depuis l'été 2025, moins d'une poignée de certificats de sélection ont été délivrés, une situation que le ministre juge tout à fait normale. Les cibles d'immigration permanente sont revues à la baisse :, avec un objectif de 45 000 admissions annuelles et une réduction globale de la population immigrante de plus de 400 000 à environ 200 000 personnes d'ici 2029, sans compter le recul assumé de l'immigration humanitaire.
PSPP se mobilise contre la clause des droits acquis des travailleurs et travailleuses du PEQ
C'est précisément contre de « supposés dangers »de la reconnaissance d'une clause de droits acquis élargie que PSPP a choisi de se mobiliser politiquement. En reprenant les chiffres avancés par la CAQ, il affirme qu'une telle clause entraînerait l'octroi de 250 000 à 300 000 résidences permanentes supplémentaires, en ajoutant que près de 190 000 demandeurs d'asile présents sur le territoire pourraient, en théorie, se qualifier au PEQ s'ils remplissaient les critères linguistiques. Cette rhétorique laisse planer l'image d'une immigration « envahissante », présentée comme responsable de la crise du logement, de la détérioration des services publics, du recul du français, de l'itinérance ou encore de l'impossibilité pour les jeunes d'accéder à la propriété. Alex Boissonneault, député d'Arthabaska, a accusé le monde municipal d'ignorer l'impact d'une clause grand-père généralisée sur le logement et le système d'éducation, tout en insinuant que les travailleurs étrangers temporaires « volent » des emplois à des jeunes dont le taux de chômage atteindrait 15 %.
Face à cette construction anxiogène, Québec solidaire défend le rétablissement du PEQ et démonte point par point les chiffres avancés par le PQ. Gabriel Nadeau-Dubois et Guillaume Cliche-Rivard ont rappelé que les demandeurs d'asile ne sont pas admissibles au PEQ et que, selon les données disponibles, entre 6 000 et 20 000 personnes tout au plus pourraient se qualifier, soit une fraction très limitée de l'ensemble des travailleurs temporaires. Cliche-Rivard souligne également que, ces dernières années, le PEQ a surtout permis de sélectionner quelques milliers de diplômés francophones, bien loin des centaines de milliers brandis dans le débat public. L'idée d'un déferlement massif ne résiste donc pas à l'analyse :.
Une mobilisation sociale large s'est organisée pour la reconnaissance des droits acquis des personnes qui répondaient aux critères du PEQ
Les sondages et les prises de position publiques montrent un appui populaire important au rétablissement du programme :. Les syndicats, les universités, les cégeps, les chambres de commerce, les partis d'opposition et de nombreuses municipalités se sont prononcés en ce sens. La CSN, par la voix de Caroline Senneville, a dénoncé une réforme injuste et déstabilisante. L'Union des municipalités du Québec a fait de même, tout comme le maire de Québec, Bruno Marchand, qui rappelle que les travailleurs immigrants répondent à des besoins cruciaux :.
La nécessité de dépasser la conception utilitariste de l'immigration
Cependant, même ces revendications restent souvent enfermées dans une conception utilitariste de l'immigration, centrée sur les besoins du marché du travail. Une politique d'immigration choisie et étroitement utilitariste repose sur une logique profondément réductrice : elle considère les personnes migrantes non comme des êtres humains porteurs de droits, d'histoires et de projets de vie, mais comme de simples variables économiques. Elle trie, sélectionne et hiérarchise les individus en fonction de leur utilité supposée pour le marché du travail, valorisant les compétences immédiatement rentables tout en rejetant ou précarisant les autres. Cette approche instrumentalise les migrations au service des intérêts économiques des entreprises, sans se soucier ni des parcours humains ni des conséquences sociales et politiques de cette sélection.
Dépasser cette orientation implique un changement de paradigme. Les organisations syndicales, populaires et antiracistes avancent des pistes claires : mettre fin aux expulsions et aux obstacles administratifs à la liberté de circulation ; régulariser massivement les personnes sans papiers afin d'éviter la constitution de couches surexploitées et sans droits ; abolir les permis de travail fermés qui institutionnalisent la surexploitation ; faciliter réellement l'accès à la résidence permanente ; élargir l'accueil des personnes réfugiées, y compris les réfugié·es climatiques, et renforcer la réunification familiale. Mais la remise en question des politiques actuelles ne va pas jusqu'à remettre en cause les fondements de la politique utilitariste :. L'attitude du PQ sur l'immigration se heurte frontalement aux politiques des organisations des travailleurs et travailleuses du Québec.
L'enjeu central est celui de l'égalité des droits
Toute une série de revendications ont été avancées par les organisations syndicales, populaires et antiracistes. Mais, il est nécessaire de rompre avec la vision utilitariste de l'immigration, Ce qui n'est pas toujours le cas. Afin d'éviter un processus de morcellement de la population du Québec entre ceux et celles qui ont des droits et ceux et celles qui n'en ont pas ou peu, il faut garantir l'égalité des droits de toutes les personnes habitant le territoire : le droit de s'installer durablement, le droit de travailler, de recevoir un salaire égal pour un travail égal, le droit de vivre en famille, le droit à la citoyenneté, le droit à des services sociaux, le droit à la syndicalisation et le droit de vote. C'est la reconnaissance de ces droits qui, seule, peut assurer la cohésion sociale, la solidarité et l'unité de l'ensemble des travailleurs et travailleuses vivant au Québec.
Nous reprenons ici les revendications que nous avons opposées à la politique migratoire du Parti québécois : : Un Québec libre de ses choix, pour un modèle viable en immigration. Elles indiquent la voie des luttes concrètes qu'il faut mener pour que la liberté de circulation et d'installation puisse se concrétiser. Il faut :
• Arrêter les expulsions et en finir avec la volonté de refouler les travailleurs et travailleuses migrant·es et de multiplier les obstacles physiques, juridiques et administratifs à leur liberté de circulation.
• Régulariser les sans-papiers pour éviter de bâtir des couches surexploitées de personnes sans droits à l'intérieur du Québec et du Canada. Le gouvernement du Canada a reculé sur la perspective d'une régularisation massive. Le programme de PSPP appuie ce recul. Il pose même la perspective qu'un Québec indépendant soit encore plus restrictif à l'égard de l'accueil des demandeurs et demandeuses d'asile.
• Mettre fin aux permis de travail fermés et à la surexploitation de ces travailleurs et travailleuses n'ayant pas les mêmes droits que les autres citoyens et citoyennes du Québec.
• Adopter des mesures facilitant l'accès à la résidence permanente. À ce niveau, le plan du PQ fait peu de concessions, mais multiplie les difficultés de régularisation et d'obtention d'un statut de résident permanent ainsi que d'accession à l'ensemble des droits disponibles à la population native du Québec.
• Élargir l'accueil des personnes réfugiées et la réunification familiale. À ce niveau également, le modèle viable en immigration du Parti québécois va exactement dans le sens inverse, en n'élargissant pas aux réfugié·es climatiques le statut de demandeur d'asile…
Cette orientation, qui s'oppose frontalement au plan du PQ de PSPP en matière d'immigration, doit être partie prenante de notre projet d'indépendance nationale et contribuer à la création de liens de solidarité avec les peuples du monde contre les politiques de l'oligarchie et de ses gouvernements.
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