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Asie du Sud : « Les managers nous crient dessus en nous disant que si nous rejoignons le syndicat, nous serons aussi renvoyés »
L'industrie mondiale de l'habillement fait depuis longtemps l'objet d'un examen pour les atteintes aux droits humains signalées dans ses chaînes d'approvisionnement et son modèle commercial.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En Asie du Sud, les travailleurs·euses, en particulier les femmes, sont systématiquement privés de leurs droits en raison de contrats informels et précaires, de salaires de misère, de discriminations et de conditions de travail précaires.
Lorsque les travailleurs et travailleuses essaient de faire entendre leurs voix, ils sont ignorés. Lorsqu'ils tentent de s'organiser, ils sont menacés et licenciés. Enfin, lorsqu'ils protestent, ils sont battus, on leur tire dessus et on les arrête. – Taufiq*, membre d'une ONG de défense des travailleurs et travailleuses au Bangladesh
Dans les quatre pays étudiés, les ouvrières et ouvriers du textile ont déclaré qu'ils n'adhèrent pas à des syndicats par crainte de répercussions de la part des employeurs. Tous les syndicalistes interrogés par Amnesty International ont décrit un climat de peur dans lequel les contremaîtres et les directeurs d'usine harcèlent, licencient et menacent fréquemment les ouvrières et ouvriers au motif qu'ils fondent un syndicat ou en font partie, en violation flagrante de leur droit à la liberté d'association.
« Lorsque les travailleurs et travailleuses essaient de faire entendre leurs voix, ils sont ignorés. Lorsqu'ils tentent de s'organiser, ils sont menacés et licenciés. Enfin, lorsqu'ils protestent, ils sont battus, on leur tire dessus et on les arrête », a déclaré Taufiq*, employé d'une ONG qui défend les droits du travail au Bangladesh.
« Les violations des droits humains sont quotidiennes, dans chaque usine »
Les autorités des quatre pays se servent de nombreux moyens pour dissuader les travailleurs·euses de s'organiser ou les priver de leurs droits du travail par des pratiques antisyndicales, en entravant le droit de grève, comme les obstacles spécifiques à l'organisation syndicale dans les zones économiques spéciales (ZES), et en remplaçant les syndicats indépendants par des organes alliés de la direction.
Au Bangladesh, des restrictions juridiques privent les travailleurs et travailleuses du droit à la liberté syndicale dans les nombreuses zones économiques spéciales (ZES) où la majeure partie des vêtements sont confectionnés. Les ouvrières et ouvriers sont encouragés à constituer des associations ou des comités d'aide sociale, dont les moyens d'organisation et de représentation sont limités. Les autorités répriment avec violence les manifestations des travailleurs de l'habillement et instrumentalisent la loi pour sanctionner celles et ceux qui participent à des manifestations largement pacifiques.
En Inde, un grand nombre d'ouvriers et ouvrières à domicile dans l'industrie de l'habillement, qui travaillent en dehors de l'usine à la broderie ou à la finition des vêtements, ne sont pas reconnus comme des employés par le droit du travail du pays et ne peuvent donc pas bénéficier d'une retraite, d'allocations de protection sociale liées à l'emploi ou d'une affiliation à un syndicat.
Au Pakistan, les ouvrières et ouvriers de l'industrie textile luttent au quotidien pour obtenir un salaire minimum et des contrats de travail. Le sous-paiement des salaires en raison de l'absence de contrôles et de contrats en bonne et due forme, est endémique. En outre, la décentralisation de l'administration du droit du travail, ainsi que la répression antisyndicale généralisée imputable au gouvernement, ont conduit à un déni effectif du droit à la liberté syndicale pour les travailleurs et travailleuses des zones économiques spéciales (ZES).
Au Sri Lanka, les ouvrières et ouvriers des zones franches d'exportation (ZFE) se voient privés de leur droit à la liberté syndicale par des mesures administratives trop complexes qui dressent des obstacles souvent insurmontables à la formation d'un syndicat. Ceux qui parviennent à se syndiquer subissent harcèlement et intimidation, et sont souvent licenciés, car les autorités de l'État ne les protègent pas contre les représailles des propriétaires d'usines.
Les grandes enseignes mondiales de la mode – un allié précieux des gouvernements répressifs
Les entreprises de la mode contribuent à la vulnérabilité des ouvrières et ouvriers, car elles n'assument pas leurs responsabilités en matière de droits humains, transformant la diligence requise et les codes de conduite en QCM. Elles permettent le développement de chaînes d'approvisionnement opaques et se montrent disposées à se fournir en main-d'œuvre auprès de gouvernements et de partenaires commerciaux qui ne contrôlent pas les mauvaises pratiques au travail et n'y remédient pas, ou répriment activement la liberté syndicale. Du fait de l'absence de législation sur le devoir de diligence dans de nombreux pays, les marques ne sont pas tenues de rendre des comptes sur leurs chaînes d'approvisionnement, ce qui favorise une industrie d'extraction et d'exploitation. Lorsque ces lois existent, leur mise en œuvre et leur portée sont encore en projet.
Aux termes du droit international et des normes internationales, notamment des Principes directeurs des Nations unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme et des Principes directeurs à l'intention des entreprises multinationales de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les entreprises de la mode sont tenues d'identifier et de traiter tous les risques et les répercussions de leurs activités sur les droits humains en faisant preuve de la diligence requise à toutes les étapes de leur chaîne d'approvisionnement. Cependant, dans la plupart des États producteurs de vêtements, du fait de l'absence de législation contraignante, les atteintes aux droits des ouvrières et ouvriers s'enracinent dans les chaînes d'approvisionnement, sans que des mesures réelles ne soient prises en vue d'y remédier. En outre, les gouvernements des pays où ces marques mondiales ont leur siège n'ont pas pris de mesures afin d'empêcher les atteintes commises à l'étranger par des entreprises relevant de leur juridiction.
En raison du manque de transparence des chaînes d'approvisionnement mondiales, peu d'éléments permettent de déterminer si les politiques en matière de droits humains sont ou non mises en œuvre au niveau des usines. Les 21 enseignes de mode et détaillants interrogés ont tous des codes de conduite pour les fournisseurs, ou des politiques ou principes liés aux droits humains, qui affirment que l'entreprise s'engage à protéger le droit à la liberté syndicale des ouvrières et ouvriers. Malgré ce soi-disant engagement de la part des marques, Amnesty International a constaté que très peu de syndicats indépendants sont actifs au niveau des chaînes d'approvisionnement des entreprises de mode dans les quatre pays. Ce déni de la liberté syndicale et de négociation collective entrave les initiatives visant à prévenir, atténuer et réparer les violations des droits humains émaillant les chaînes d'approvisionnement.
« L'accès à la justice est généralement très limité pour toutes les femmes… et c'est encore plus vrai pour les femmes dalits »
En Asie du Sud, la majorité de la main-d'œuvre de l'industrie textile est constituée de femmes, qui sont souvent des migrantes rurales ou des membres de castes marginalisées. Malgré leur nombre, elles sont sous-représentées dans la direction des usines, ce qui reproduit fréquemment le système patriarcal qui règne à l'extérieur, ainsi que les discriminations existantes fondées sur la classe, l'ethnie, la religion et la caste.
Les ouvrières du secteur de l'habillement déclarent subir régulièrement des actes de harcèlement, des agressions et des sévices physiques ou sexuels sur leur lieu de travail. Pourtant, elles obtiennent rarement justice. En raison de l'absence de mécanismes efficaces et indépendants pour recevoir leurs plaintes dans les usines dirigées par des hommes, des restrictions cautionnées par l'État en matière d'organisation et des menaces des employeurs vis-à-vis de celles qui se syndiquent, leurs souffrances perdurent.
« J'ai subi des attouchements physiques et des violences verbales. Aucun membre de la direction n'a voulu prêter attention à ma situation, alors j'ai demandé à d'autres femmes de s'organiser. J'ai été menacée de licenciement à de nombreuses reprises », a expliqué Sumaayaa*, une syndicaliste de Lahore, au Pakistan.
« La liberté syndicale est la clé qui ouvre la porte au changement dans l'industrie »
Comme l'a résumé le Rapporteur spécial de l'ONU sur le droit de réunion pacifique et la liberté d'association dans un rapport de 2016, « [L]es travailleurs privés de leurs droits de réunion et de libre association ont peu de moyens d'action pour faire évoluer des situations qui accentuent la pauvreté, creusent les inégalités… » Le Comité du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) indique clairement que « les droits syndicaux, la liberté syndicale et le droit de grève sont déterminants pour l'instauration, la préservation et la défense de conditions de travail justes et favorables ».
Amnesty International demande aux États de veiller à ce que toutes les ouvrières et tous les ouvriers puissent exercer leur droit à la liberté syndicale et à la négociation collective, notamment en ayant la possibilité de constituer des syndicats et d'y adhérer au niveau des usines. Les États doivent aussi enquêter sur toutes les violations éventuelles de la législation du travail et d'autres lois pertinentes. En cas d'infraction avérée, ils doivent dûment sanctionner les employeurs, y compris par le biais de poursuites en justice, et accorder des réparations adéquates et en temps voulu aux personnes lésées.
Les entreprises doivent de toute urgence prendre des mesures concrètes afin de protéger les droits des travailleurs·euses dans leurs chaînes d'approvisionnement et de favoriser l'autonomisation des ouvrières. Il importe de mettre en place un système de diligence raisonnable obligatoire afin de garantir que les marques demandent des comptes aux usines sur l'ensemble de leur chaîne d'approvisionnement mondiale et, surtout, qu'elles garantissent des voies de recours aux victimes de violations des droits humains et permettent de prévenir toute violation future.
L'heure est venue d'élaborer une stratégie d'approvisionnement respectueuse des droits humains pour l'industrie mondiale de l'habillement. – Agnès Callamard
« L'heure est venue d'élaborer une stratégie d'approvisionnement respectueuse des droits humains pour l'industrie mondiale de l'habillement. Une stratégie qui garantisse une véritable liberté syndicale, sanctionne les entraves à son exercice, interdise les représailles contre les syndicats et réexamine l'approvisionnement auprès de tout site qui priverait les travailleurs et travailleuses du droit à la liberté syndicale et à la négociation collective, a déclaré Agnès Callamard.
« La réussite économique de l'industrie de l'habillement doit aller de pair avec la réalisation des droits des travailleuses et travailleurs. La liberté syndicale est essentielle pour lutter contre les violations de leurs droits. Elle doit être protégée, promue et défendue. »
* Noms modifiés pour préserver l'anonymat.
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La production lucrative de poisons (I)
« La plus alarmante de toutes les agressions de l'homme contre l'environnement est la contamination de l'air, de la terre, des rivières et de la mer par des matières dangereuses, voire mortelles. Cette pollution est en grande partie irrémédiable ; la chaîne de malheurs qu'elle déclenche non seulement dans le monde qui doit soutenir la vie, mais aussi dans les tissus vivants, est en grande partie irréversible. » — Rachel Carson [1]
Tiré de A l'Encontre. Photo : De la mousse PFAS s'accumule au barrage de Van Etten Creek dans le canton d'Oscoda, dans le Michigan.
Par Ian Angus, 5 décembre 2025
L'une des caractéristiques fondamentales du capitalisme est sa volonté d'innover, de trouver de nouveaux moyens de générer des profits et d'accumuler du capital, le plus rapidement possible. Les défenseurs du système présentent généralement cela comme un bienfait absolu, mais [un produit] différent n'est pas synonyme d'[un produit] meilleur. Trop souvent, ces nouveaux produits profitables ont des effets secondaires mortels qui ne sont découverts (ou rendus publics) qu'après leur utilisation généralisée. [A propos du « différent » et du « meilleur », Stéphane Fourcart dans sa rubrique du Monde écrivait le 20 novembre 2025 : « Célèbre insecticide interdit dans ses usages agricoles dans les années 1970 un peu partout dans le monde, le DDT avait conduit à la quasi-disparition de plusieurs espèces d'oiseaux, aux Etats-Unis notamment. Cependant, sa létalité pour les insectes est considérablement plus faible que celle de l'imidaclopride [qui n'a été interdit qu'en 2018 en France et en Suisse en 2019]. La toxicité aiguë de ce dernier pour l'abeille domestique est plus de 8000 fois supérieure à celle du vieil organochloré. »]
Comme l'a écrit le philosophe marxiste István Mészáros, le capitalisme « n'est capable d'adopter des mesures de correction qu'après que le mal a été fait ; et même ces mesures correctrices ne peuvent être introduites que sous une forme très limitée ». [2]
Ce problème s'est accentué au cours des XXe et XXIe siècles, les entreprises chimiques ayant développé de plus en plus de produits et de composants chimiques qui n'ont pas d'équivalent naturel. Dans la plupart des cas, nous n'avons aucune idée des dommages qu'ils pourraient causer à court ou à long terme, ou en combinaison avec d'autres substances, car ils n'ont jamais été testés correctement, voire pas testés du tout.
Combien y en a-t-il ? Nous ne le savons pas. Il n'existe aucune base de données internationale répertoriant tous les produits chimiques actuellement commercialisés, ni leurs effets, et les différentes bases de données nationales ont des exigences différentes en matière d'enregistrement et d'informations fournies.
Une étude publiée en 2020 a recensé plus de 350'000 produits chimiques et mélanges de produits chimiques différents dans 22 inventaires gouvernementaux de 19 pays d'Amérique du Nord et d'Europe.
Parmi ces substances, l'identité chimique de plus de 50'000 de celles enregistrées est considérée comme relevant d'un secret commercial, et dans 70'000 autres cas les informations fournies étaient insuffisantes. [3] Nous ne savons donc rien des effets possibles de plus d'un tiers des produits chimiques enregistrés dans le commerce !
Ces chiffres n'incluent pas l'Asie, où la production totale de produits chimiques est 2,5 fois supérieure à celle de l'Europe et de l'Amérique du Nord. [4] Même en tenant compte d'un important chevauchement entre les régions, il pourrait y avoir plus d'un demi-million de substances chimiques différentes en cours de production. Et il existe peu ou pas d'informations publiques sur la plupart d'entre elles.
Dans quelle mesure est-il probable que ces données incluent des produits chimiques dangereux pour la vie ? C'est tout à fait certain. [Dans Le Monde du 3 décembre 2025, Stéphane Foucart écrit : « Une étude de 2000 qui concluait à la sûreté du célèbre herbicide (glyphosate), largement citée depuis lors, vient d'être officiellement désavouée par la revue Regulatory Toxicology and Pharmacology qui l'avait publiée. Les scientifiques signataires sont suspectés d'avoir endossé un texte préparé par des cadres de Monsanto. »]
Tout d'abord, les produits chimiques enregistrés comprennent des milliers de pesticides qui, par définition, tuent les organismes vivants. Rien qu'aux États-Unis, environ 390'000 kilogrammes de pesticides sont utilisés chaque année dans les exploitations agricoles, sur les pelouses et ailleurs. [5] Il n'est pas nécessaire de les utiliser pour être exposé à un risque : en 2023, le département de l'Agriculture des Etats-Unis a trouvé des résidus de pesticides dans plus de 60% des échantillons alimentaires qu'il a testés. [6] L'ONU estime que 200'000 personnes meurent chaque année d'un empoisonnement aigu aux pesticides, presque toutes dans des pays pauvres où la réglementation est faible ou inexistante. [7]
Les pesticides ne sont pas les seuls produits chimiques enregistrés qui sont mortels. Aux États-Unis, la loi sur le contrôle des substances toxiques (Toxic Substances Control Act) oblige les industries à enregistrer toutes les substances qu'elles fabriquent, distribuent, utilisent ou éliminent et qui « peuvent présenter un risque déraisonnable pour la santé ou l'environnement ». En 2025, le registre comprenait 86'862 substances de ce type, dont la moitié (42'578 substances) sont actuellement utilisées par des entreprises états-uniennes. [8]
C'est beaucoup trop pour pouvoir les surveiller toutes, mais au moins ces substances ont été enregistrées. Plus inquiétante encore est une catégorie non officielle qui pourrait être beaucoup plus importante : les substances qui présentent un risque inconnu ou délibérément dissimulé pour la santé ou l'environnement. (Article publié sur le site Climate&Capitalism le 30 novembre 2025 ; traduction rédaction A l'Encontre ; à suivre)
1. Rachel Carson, Silent Spring (Hughton Mifflin, 1962), 6. La première édition en français a été publiée en 1963 par Plon, avec pour titre Printemps silencieux.
2. István Mészáros, The Challenge and Burden of Historical Time (Monthly Review Press, 2008), 383.
3. Zhanyun Wang et al., “Toward a Global Understanding of Chemical Pollution : A First Comprehensive Analysis of National and Regional Chemical Inventories,” Environmental Science and Technology, January 2020.
4. UNEP, Global Chemicals Outlook II : From Legacies to Innovative Solutions, United Nations Environment Program, 2019.
5. Pesticides, US Geological Survey, https://www.usgs.gov/centers/ohio-kentucky-indiana-water-science-center/science/pesticides.
6. USDA, Pesticide Data Program Annual Summary Calendar Year 2023, U.S. Department of Agriculture Agricultural Marketing Service, 2024, 19.
7. Report of the Special Rapporteur on the right to food, UN Human Rights Council, 2017.
8. U.S. Environmental Protection Agency, “Now Available : Latest Update to the TSCA Inventory,” press release, August 14, 2025.
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« Le nickel indonésien de nos batteries mène un peuple à l’anéantissement »
En Indonésie, l'exploitation du nickel par un consortium, dont fait partie l'entreprise française Eramet, risque de conduire à l'anéantissement d'un peuple, avertit notre chroniqueuse. Deux membres de ce peuple sont venus protester jusqu'à Paris.
Photo et article tirés de reporterre.net
Celia Izoard est autrice et journaliste. Elle est l'autrice de La ruée minière au XXIe siècle — Enquête sur les métaux à l'ère de la transition (éd. Seuil, 2024) et d'un recueil sur les usines du numérique (La Machine est ton seigneur et ton maître, Xu Lizhi, Yang, Jenny Chan, éd. Agone, 2022). Dans ces nouvelles chroniques, elle explore et divulgue les bas-fonds du capital.
L'extermination d'un peuple n'est pas toujours faite de sang et de hurlements.
Elle peut cohabiter discrètement avec la vie de tous les jours. Se présenter sous une forme assez anodine. Elle peut se manifester par la présence de quelques individus hirsutes mendiant de la nourriture. Ou prendre la forme d'un programme de gestion des milieux naturels, établi par un bureau d'études pour le compte d'une entreprise basée dans le 15e arrondissement de Paris.
En 2019, le groupe français Eramet a commencé à extraire du nickel sur l'île d'Halmahera, en Indonésie, avec des entreprises chinoise (Tsingshan) et indonésienne (Antam). Dans une forêt primaire qu'il est en train d'abattre, le consortium Weda Bay Nickel exploite une concession grande comme quatre fois la ville de Paris.
Des dizaines de kilos de nickel par voiture électrique
Chaque batterie de voiture électrique contient entre 20 et 50 kg de nickel, selon la taille du véhicule. Pour électrifier le parc automobile du seul continent européen, il en faudrait environ 10 millions de tonnes [1], trois fois la production annuelle mondiale de ce métal qui sert aussi à faire de l'inox, des avions et des tanks.
Les principaux gisements de nickel de la planète se trouvent dans la latérite, une roche rouge typique des régions tropicales. Avec la ruée sur les batteries, la production de nickel d'Indonésie a été multipliée par dix en dix ans.
Depuis quelque temps, sur le camp minier d'Eramet, des silhouettes décharnées ont fait leur apparition. Des hommes et femmes, hagards, affamés, surgissent entre les arbres, demandent à manger. Ce sont des Hongana Manyawa, le peuple de chasseurs-cueilleurs qui vit dans la forêt de Tobelo qu'Eramet a commencé à détruire. L'exploitation minière a pollué les cours d'eau où ils buvaient et pêchaient et fait fuir le gibier. La quasi-totalité de la concession d'Eramet (85 %) est sur leur territoire ancestral.
Décalage glaçant
Ces jours-ci, Ngigoro et Dewi, un homme et une femme des communautés de la forêt de Tobelo sont venus à Paris, accompagnés par les associations Survival Internationalet Canopée. Ngigoro et Dewi ont manifesté devant le siège d'Eramet, portant la voix des 3 500 Hongana Manyawa de l'île d'Halmahera, dont environ 500 sont non contactés. Les anthropologues ont appelé ainsi les peuples autochtones qui vivent volontairement isolés de la population majoritaire.
Le fait est tristement connu depuis l'ère des conquistadors en Amazonie : si des membres de ces communautés se retrouvent subitement au milieu d'un camp minier, faute d'être immunisés à des virus dont les nouveaux venus peuvent être porteurs, ils risquent de mourir et de propager la mort parmi les leurs.
Ngigoro et Dewi ont été reçus le 26 novembre par des représentants d'Eramet qui se sont dit « ravis » de les rencontrer. Ngigoro les a suppliés d'arrêter de creuser sur leur territoire : « Si vous continuez à détruire la forêt, dans un an, trois ans tout au plus, mon peuple disparaîtra. » Les représentants d'Eramet ont répondu qu'ils allaient étudier la question.
« J'ai été glacée par le décalage entre la gravité des faits et les dérobades de l'entreprise et des services de l'État », a raconté après l'entrevue Klervi Le Guenic, chargée de campagne de l'association Canopée. D'après la Déclaration des Nations unies sur le droit des peuples autochtones, toute activité sur leurs terres doit recueillir le « consentement libre, informé et préalable » de ses habitants.
Droit de veto
C'est un droit de veto : pas de consentement, pas de mine. Eramet fait valoir que les chasseurs-cueilleurs Hongana Manyawa ne figurent pas sur la liste des peuples autochtones du gouvernement indonésien. Quant aux peuples non contactés, le droit international est clair : « Pas de contact. Toute intervention doit respecter la décision d'isolement des peuples autochtones non contactés ou récemment contactés. »
C'est ce qu'a rappelé en 2025 le groupe d'experts de l'ONU dans un rapport sur [les droits des peuples autochtones confrontés à l'extraction de métaux critiques-. Il réaffirme le principe « d'interdiction de toute activité minière sur les territoires de peuples non contactés ».
Ces règles sont bien connues d'Eramet, simplement, « l'entreprise nie l'existence de peuples non contactés dans la forêt de Tobelo », rapporte Sophie Grig, directrice de campagne de Survival International pour l'Asie et le Pacifique. Pourtant, leur présence est signalée par plusieurs vidéos tournées sur le site minier.
« L'entreprise a rédigé un protocole de conduite à tenir en cas de rencontre avec ces habitants de la forêt », ajoute Sophie Grig. Enfin, Eramet a commandité et payé une étude à un cabinet étasunien d'anthropologues, Cross Cultural Consulting Services, qui constate leur existence. Un lanceur d'alerte a divulgué ce document qui a été transmis à Reporterre.
En 2013, le cabinet étasunien a rédigé un « Plan de gestion de la forêt de Tobelo » dans le but d'aider Eramet à « obtenir le consentement préalable libre et éclairé des communautés de la forêt de Tobelo ». Les anthropologues y constatent « la difficulté à appliquer ce principe dès lors qu'une proportion importante de la population autochtone refuse d'être contactée. »
Les groupes de l'intérieur de la forêt, écrivent-ils, « semblent vivre en isolement volontaire et éviter tout contact ». Comment faire ? La stratégie proposée par le cabinet est d'acculturer progressivement les Hongana Manyawa : « Weda Bay Nickel devrait promouvoir des formes d'échanges permettant d'enseigner l'économie de marché aux autochtones de la forêt Tobelo. » On se croirait dans un mauvais scénario de film d'explorateurs.
En 2023, une nouvelle expertise de sciences humaines commandée par Eramet préconisait : « Weda Bay Nickel devrait créer une École de la Jungle » pour « enseigner l'économie de marché à la communauté Hongana Manyawa et s'assurer qu'elle interagisse avec le reste du monde ».
Au fond, Eramet n'a pas besoin d'investir dans une école de la jungle. Perdre l'immense forêt de Tobelo qui est leur monde, leur foyer et leur subsistance, venir mendier de la nourriture distribuée dans des petits sachets plastiques, en attendant d'être déplacés ou anéantis : les Hongana Manyawa sont en train d'apprendre l'essentiel des valeurs du marché. La loi de la jungle — la nôtre.
Ngigoro, Dewi, et les porte-parole de Survival International et de Canopée ont été reçus par des représentants de différents ministères et de l'Agence des participations de l'État. Ils ont demandé l'arrêt immédiat des activités minières sur le territoire de ce peuple et sa transformation en sanctuaire (« no go zone ») en application des principes des Nations unies.
Contacté par courriel, le groupe Eramet n'a pas dit à Reporterre comment il comptait empêcher la disparition des Hongana Manyawa, mais assure que « le protocole » mis en place il y a quelques années permet d'entretenir « des relations respectueuses avec les quelques individus contactés qui peuvent vivre ou passer sur ou à proximité de la concession minière ». Eramet a ajouté que Weda Bay Nickel adhère depuis 2022 aux bonnes pratiques de la mine responsable Irma, « le standard reconnu comme étant le plus exigeant du secteur minier à l'échelle internationale ».
Lire aussi :
À cause des voitures électriques, un peuple indonésien risque l'extermination
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Le Grand Déluge : la catastrophe climatique révèle le piège néolibéral du Sri Lanka
Le cyclone Ditwah a frappé le Sri Lanka fin novembre 2025, tuant près de 500 personnes et déplaçant plus de 1,5 million d'habitants, dans la pire catastrophe naturelle que le pays ait connue depuis le tsunami de 2004. Alors que les équipes de secours continuent de retrouver des corps dans les communautés isolées des hauts plateaux, des questions difficiles émergent concernant les défaillances de la préparation aux catastrophes, les alertes diffusées uniquement en cinghalais, et une industrie touristique qui a minimisé la gravité de la tempête. Balasingham Skanthakumar soutient que cette catastrophe doit servir de signal d'alarme pour le gouvernement du National People's Power afin qu'il rompe avec l'austérité imposée par le FMI et réoriente le service de la dette vers la résilience climatique et la protection sociale. Alors que les catastrophes climatiques s'intensifient à travers l'Asie, il pose la question : que fera le Sri Lanka différemment avant la prochaine tempête ?
Décembre 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77221
Le cyclone Ditwah a ravagé le Sri Lanka entre le 27 et le 29 novembre. Le bilan est dévastateur. Sept jours plus tard, le décompte officiel fait état de 486 morts et 341 disparus. À cela s'ajoutent cinq officiers de la marine et un de l'armée de l'air tués lors des opérations de sauvetage, ainsi qu'un technicien de la compagnie d'électricité électrocuté alors qu'il réparait une ligne électrique. À mesure que les équipes de secours atteignent cette semaine des zones précédemment inaccessibles, le nombre de victimes a augmenté de façon exponentielle, et certains craignent qu'il n'atteigne quatre chiffres. Nous ne connaîtrons peut-être jamais le nombre réel.
Des centaines de milliers de personnes s'abritent dans des installations publiques, communautaires et privées, ainsi que chez des proches et des amis. Plus de 41 000 habitations ont été totalement ou partiellement détruites. Pas moins de 108 routes sont actuellement impraticables ; 247 km de routes sont endommagées ; 40 ponts sont détruits, isolant foyers et hameaux, et entravant les opérations de secours et d'assistance. L'électricité, l'approvisionnement en eau, internet, le téléphone et les services de transport ont été perturbés dans les 25 districts. Plus de 1,5 million de personnes, issues de communautés, confessions, genres, générations et régions par ailleurs éloignées les unes des autres, partagent communément, même si ce n'est pas de manière similaire, cette détresse. Le président Anura Kumara Dissanayake [1], cédant aux demandes de l'opposition parlementaire, a déclaré l'état d'urgence sur l'ensemble de l'île le 29 novembre.
C'est la pire catastrophe naturelle du Sri Lanka depuis le tsunami de l'océan Indien du 26 décembre 2004, qui avait fait quelque 35 000 morts en quelques minutes. Cette fois-ci, comme le souligne Vinya Ariyaratne de Sarvodaya [2] : « Tout le pays est une zone sinistrée, sauf quelques endroits... [alors que] le tsunami [n'avait frappé] que les zones côtières » (cité dans Nierenberg et al. 2025).
Ce fut un mensis horribilis en Asie du Sud-Est également, où les peuples des Philippines, de la Thaïlande, de l'Indonésie, du Vietnam et de la Malaisie ont été frappés par plusieurs tempêtes tropicales. Plus de 900 personnes sont connues pour avoir péri dans la région, et il s'agit d'une sous-estimation. Dans le sud de la Thaïlande, 3 millions de personnes sont touchées ; de même que 1,5 million dans l'ouest de l'Indonésie (notamment Sumatra). Les récits sont les mêmes. Des survivants bloqués sans nourriture ni eau et attendant d'être secourus. Des familles à la recherche des disparus. Des hôpitaux incapables de soigner les malades faute d'électricité, d'eau potable, de nourriture et de fournitures médicales. Des routes et des ponts emportés par les eaux. Des services de télécommunication en panne. Des maisons, des biens et des moyens de subsistance balayés. Partout, les pauvres portent le plus lourd fardeau ; punis encore et encore, pour être pauvres.
Une marche somnambulique vers le désastre
Avons-nous marché en somnambules vers cette catastrophe ? À partir du 21 novembre, des pluies abondantes, des vents forts et des éclairs ont frappé plusieurs districts du Sri Lanka. Le lendemain, le département météorologique prévoyait plus de 100 mm de précipitations en 24 heures dans les provinces de Sabaragamuwa, du Sud et de l'Ouest ; tandis que le département de l'irrigation mettait en garde contre des inondations dans les cours supérieurs des bassins fluviaux de la Gin Ganga et de la Nilwala et contre des inondations potentielles dans les zones basses des bassins de la Deduru et de l'Attanagalu. Quelques jours plus tôt, certains étudiants des districts de Galle et Matara [3] passant l'examen de niveau avancé (AL) avaient dû être transportés par bateau, avec l'aide de l'armée, pour rejoindre leurs centres d'examen.
Des alertes aux glissements de terrain ont été émises par l'Organisation nationale de recherche sur le bâtiment (NBRO), d'abord pour les districts de Badulla, Colombo, Kalutara, Kandy, Kegalle, Kurunegala, Nuwara Eliya et Ratnapura ; puis étendues à Galle, Matara et Hambantota. Le Centre de gestion des catastrophes (DMC) a averti que les pentes des hauts plateaux centraux s'étaient déstabilisées, augmentant le risque de glissements de terrain, de chutes de pierres et de routes bloquées par les débris.
Le même jour (21 novembre), déclenchés par les fortes pluies, une maison et une boutique adjacente à Kadugannawa, le long de la route principale Colombo-Kandy, ont été ensevelies, piégeant 10 personnes, dont six ont été tuées. Le 24 novembre, le département météorologique prévoyait le développement d'un système de basse pression le lendemain. Il mettait en garde contre des vents forts et des éclairs avec des averses ou des orages dépassant 100 mm dans le nord et l'est. Les pêcheurs et le personnel de la marine ont été informés de ne pas prendre la mer jusqu'à nouvel ordre.
Jusque-là, rien que de très familier. Cette litanie d'événements, associés à la saison de mousson du nord-est, est devenue courante, émoussant le choc et la honte. En fait, la première épreuve pour le gouvernement du National People's Power (NPP) [4] peu après son élection fut les inondations de fin novembre 2024.
À peu près à la même époque l'année dernière, une dépression profonde dans le golfe du Bengale s'est intensifiée en un système tropical nommé cyclone Fengal, affectant principalement les régions côtières de l'est, du nord et du nord-est. Plus de 200 mm de pluie accompagnés de vents de 60 km/h ont inondé maisons, villes et villages, ainsi que les champs (FICR 2025). Dix-sept personnes sont mortes et près de 470 000 personnes ont été touchées.
L'eau a submergé 338 000 acres de rizières, détruisant totalement 10 035 acres ; ainsi que des dizaines de milliers d'acres de cultures de légumes et de maïs. Quatre-vingt-dix-neuf maisons ont été détruites et 2 082 partiellement endommagées. Les pêcheurs ont perdu leur gagne-pain journalier pendant la période où ils n'ont pas pu prendre la mer, tandis que certains bateaux et équipements ont été endommagés, s'ajoutant à leur fardeau financier. Les prix de détail des légumes et du riz ont grimpé en flèche, reflétant à la fois les pénuries d'approvisionnement et la spéculation. Aggravés par les pénuries de noix de coco et de sel, l'anxiété du public concernant la disponibilité et les prix des denrées alimentaires a grandi à l'approche de la nouvelle année.
Les politiciens de l'opposition ont vivement critiqué le NPP pour avoir agi lentement dans l'anticipation et la préparation à la tempête, et dans la distribution de l'aide aux sinistrés ; les accusant d'inexpérience en matière de gestion et d'arrogance face à leur stupéfiant mandat aux élections générales.
Et nous revoilà
Un an plus tard, nous revoilà, mais en bien pire. Que se passe-t-il ? À mesure que l'eau de l'océan se réchauffe – à cause du changement climatique alimenté par les émissions de gaz à effet de serre, inséparable du Capitalocène [5] (Moore 2017) – les tempêtes deviennent plus intenses. Le volume des précipitations augmente tout comme la vitesse du vent, aggravant l'impact et les dégâts des inondations. La science nous dit que lorsque les températures océaniques dépassent 26°C, l'air chaud et chargé d'humidité à la surface de l'océan s'évapore pour former des nuages et créer une zone de basse pression, fournissant suffisamment d'énergie pour que les vents tourbillonnent jusqu'à atteindre 63 km/h (Poynting 2025 ; Shamim 2025).
Les preuves d'une planète plus chaude montrent que les tempêtes libèrent désormais des vents plus violents et des précipitations plus abondantes, tout en se déplaçant plus lentement sur les terres – ce qui amplifie leurs effets destructeurs. Comme l'explique le climatologue Roxy Koll :
"... les tempêtes de cette saison ont transporté des quantités extraordinaires d'humidité. Un océan et une atmosphère plus chauds chargent ces systèmes d'eau, de sorte que même des cyclones modérés libèrent désormais des précipitations qui submergent les rivières, déstabilisent les pentes et déclenchent des catastrophes en cascade. Les glissements de terrain et les crues soudaines frappent alors les plus vulnérables, les communautés vivant le long de ces environnements fragiles"(cité dans Niranjan 2025).
Le mercredi 26 novembre, la pluie a repris sur toute l'île, accompagnée de vents hurlants. Mais nous n'avions aucune idée de ce qui allait suivre. Annonçant l'arrivée imminente du cyclone Ditwah le vendredi 28, le ciel gris et menaçant s'est ouvert avec une plus grande férocité la veille. Il a plu sans merci les jeudi 27 et vendredi 28, soit 72 heures de pluie battante ininterrompue. Un pied d'eau ou 300 mm sont tombés en moyenne les deux jours, avec 540 mm enregistrés dans le district montagneux de Matale. Des vents de 65 km/h allant jusqu'à 80 km/h ont abattu des arbres ou leurs branches, et dirigé l'eau vers les routes, les voies ferrées et les habitations.
Le sol déjà saturé dans les zones vallonnées et montagneuses du massif central n'a pas pu tenir. Des rivières de boue se sont formées et gonflées, entamant leur terrifiante descente vers les pentes inférieures, où maisons, commerces, villages et petites villes s'accrochent aux flancs des montagnes. Les routes creusées dans les collines se sont effondrées. Les ponts ont cédé. Les avalanches ont déraciné les poteaux électriques et téléphoniques, inondant les structures bâties et leurs habitants. Dans les zones de basse altitude près des rivières, canaux et autres plans d'eau, les rues et les quartiers ont été submergés par les eaux de crue, se transformant en lacs boueux accessibles uniquement par bateau et hélicoptère. Leurs résidents sont restés bloqués pendant de nombreuses heures et parfois des jours. Certains étaient coincés à un étage supérieur ou sur un toit, sans lumière, eau potable ni installations de cuisson, tandis que les batteries de leurs téléphones portables mouraient, les coupant du monde extérieur, même alors que le niveau des eaux continuait de monter autour d'eux.
Les zones où les populations ont été les plus touchées par le nombre de morts et de déplacés sont les districts de plantations de thé des hauts plateaux, en particulier Badulla, Kandy et Nuwara Eliya [6] ; les districts de pêche et d'agriculture de Puttalam, Mannar et Trincomalee ; et les districts densément peuplés de l'économie industrielle et des services de Colombo et Gampaha.
Ce que nous savons des catastrophes passées, pour ceux qui veulent voir, c'est qu'elles tendent un miroir aux fractures de classe et sociales autrement dissimulées ou rendues invisibles par les riches et les puissants. Ceux qui sont frappés en premier et le plus durement ; ceux qui sont les derniers à recevoir de l'aide ; ceux qui sont oubliés lorsque les centres d'hébergement ferment et que les collectes de dons se tarissent, viennent du sous-sol de la société. Dans notre catastrophe en cours également, ce sont les agriculteurs marginaux ou les travailleurs ruraux ; les résidents ou travailleurs des plantations ; les sans-terre qui vivent dans des habitations informelles le long des berges des rivières et des réservoirs, des canaux et des égouts pluviaux et le long des voies ferrées ; les travailleurs urbains journaliers et à domicile ; les migrants internes comme les travailleurs des zones franches [7] ; les personnes handicapées ; les personnes âgées ; et les personnes queer et trans.
Réponse de l'État et du public
Lorsque la gravité de la tempête et ses conséquences sont devenues claires le 27 novembre, les responsables de l'État et les forces de sécurité se sont lancés dans des opérations de recherche et de sauvetage, rejoints plus tard par des personnels navals et de l'armée de l'air d'Inde et du Pakistan. L'ampleur des dégâts et le nombre massif de personnes à prendre en charge sont clairement écrasants. Les travailleurs du secteur public, si facilement dénigré par les commentateurs de la classe moyenne et les think tanks de droite comme un fardeau pour les contribuables, ont été, comme toujours, les premiers intervenants dans une urgence. Ils ont travaillé jour et nuit pendant des jours dans des conditions épouvantables, souvent au péril de leur propre vie. Les travailleurs de l'Autorité de développement des routes et des autorités locales comme la Municipalité de Colombo ont bravé les éléments pour dégager les arbres tombés et autres débris des routes et des maisons ; les travailleurs de la Ceylon Electricity Board ont grimpé sur les poteaux et réparé les connexions dans des conditions de vent dangereuses pour rétablir l'alimentation électrique et les tours de transmission de télécommunications là où c'était possible. Le personnel ambulancier et les agents de santé se sont présentés au travail, y compris dans les camps de santé mobiles pour les malades et les blessés.
Les responsables administratifs de l'État au niveau des divisions et des districts se sont démenés pour identifier des abris pour les déplacés et pour trouver de la nourriture et d'autres matériels. Cependant, l'opposition a allégué que les responsables hésitaient à utiliser les fonds publics sans autorisation écrite de leurs supérieurs, craignant de tomber sous le coup de la croisade anti-corruption du NPP [8], ralentissant leur réactivité. Il y a clairement eu des problèmes, puisque le président a dû rétablir le poste de Commissaire général aux services essentiels, visant à accélérer les approbations et à réquisitionner légalement les installations et ressources de l'État.
Comme lors des occasions précédentes, ce qui est inspirant et encourageant, c'est la rapidité et l'énergie avec lesquelles les gens ordinaires ont commencé à se mobiliser eux-mêmes et les autres pour fournir une aide mutuelle à ceux en détresse, créant des groupes WhatsApp et partageant des informations sur des pages Facebook. Ce sont généralement les voisins et les résidents proches qui se sont précipités pour secourir les victimes des glissements de terrain, utilisant leurs mains nues pour enlever la terre et déplacer les débris de construction. Des pêcheurs de Trincomalee ont transporté leurs bateaux à Anuradhapura pour atteindre les zones inondées. Les petits animaux, les animaux de compagnie et les chiens et chats errants ont également été nourris et secourus. En l'absence d'un portail d'information unique sur la localisation et les coordonnées des personnes bloquées, disparues, malades ou blessées, une personne a créé https://floodsupport.org/ quelques heures après l'arrivée du cyclone ; tandis que deux autres ont visualisé les données disponibles sur https://stats.floodsupport.org/ pour une évaluation et une réponse rapides. Les petits appels et demandes d'aide ont été rassemblés et vérifiés par deux photo-journalistes activistes sur https://tinyurl.com/LKfloods25. Des personnes de toutes classes sociales ont offert des rations sèches, des bouteilles d'eau, des vêtements, des protections hygiéniques, des médicaments, du carburant pour la cuisine et le transport, du sang pour les blessés, et de l'argent. Les prisonniers de la prison de haute sécurité de Welikada à Colombo ont donné les provisions de leur déjeuner un jour aux victimes des inondations. Les cuisines communautaires ont été réactivées pour préparer des repas chauds à livrer aux centres d'hébergement et aux personnes dans le besoin. Des convois d'aide de Galle et Matara, avec des centaines de bénévoles, sont maintenant dans les zones touchées des hauts plateaux, à la fois pour distribuer des secours et pour déblayer les débris. Il y a eu aussi des doublons et du gaspillage de ressources, certaines zones et communautés recevant trop et d'autres trop peu. À mesure que les eaux reculent dans les zones de basse altitude, des équipes se sont formées pour aider les communautés à nettoyer leurs maisons et les espaces publics de la boue et des débris, à vider les contenus endommagés, à sécher ce qui peut être sauvé, et à commencer le nettoyage.
Récriminations
Comme on pouvait s'y attendre, les récriminations ont commencé. Le système de gestion des catastrophes n'a pas été efficace ou a été submergé, ou probablement les deux. L'accent considérable mis sur la construction institutionnelle, la nouvelle législation, les protocoles et les processus après le tsunami de 2004 n'a pas produit les résultats escomptés pour ceux qui souffrent depuis (Diwyanjalee 2025).
Compte tenu de la gravité inattendue de la tempête, son arrivée a-t-elle été minimisée par les autorités de l'État et le secteur privé pour ne pas effrayer les touristes étrangers ? Dans une déclaration officielle datée du 27 novembre, l'Autorité de développement du tourisme du Sri Lanka a proclamé que « le Sri Lanka reste sûr et ouvert aux voyages et au tourisme » et que « des mesures de sécurité complètes sont en place » (SLTDA 2025). Depuis son entrée en fonction, le gouvernement NPP s'est adapté à la perception néfaste selon laquelle les recettes touristiques sont des fruits à portée de main pour les devises étrangères, et qu'augmenter leur nombre est une voie vers la « reprise » après la crise de 2021-2023 [9].
Les avertissements ont-ils atteint à temps les personnes les plus à risque ? Ont-ils été compris ? De nombreux avis n'étaient qu'en cinghalais. Trente-huit ans après que le « tamoul aussi » a été reconnu comme langue officielle [10], les institutions de l'État telles que le Centre de gestion des catastrophes, le département de l'irrigation et le département météorologique sont incapables d'émettre systématiquement des informations dans la langue maternelle des Tamouls et des Maures. Dans son désespoir, un parlementaire gouvernemental a lancé un appel sur les réseaux sociaux aux personnes parlant tamoul pour aider les institutions de l'État avec les traductions ainsi que pour doter en personnel les lignes d'assistance téléphonique – auquel beaucoup ont répondu en tant que bénévoles.
Sans préparation aux catastrophes, on ne peut pas supposer que les gens réagiront aux annonces ni qu'ils seront équipés pour évacuer leurs maisons et leurs biens à bref délai. Les 1 385 « centres de sécurité » en fonctionnement sont des espaces improvisés dans des écoles, des centres communautaires et des institutions religieuses, sans possibilité de réaménagement pour le nombre considérable de personnes à héberger, les toilettes et l'eau, les installations de cuisine, ni adaptés à ceux ayant des besoins spéciaux ; et sans réflexion préalable sur les mesures de protection pour la sécurité personnelle des femmes et la protection de l'enfance.
Il y a vingt ans, le parlement du Sri Lanka a adopté une loi-cadre pour une politique et un plan nationaux de protection de la vie humaine et des biens du peuple et de l'environnement, contre la menace et le danger des catastrophes nationales. Pourtant, quels progrès avons-nous réalisés dans l'amélioration de « la sensibilisation et la formation du public pour aider les gens à se protéger des catastrophes » ; dans « la planification, la préparation et l'atténuation avant les catastrophes » ; et comme nous le découvrirons bientôt, dans « le maintien et l'amélioration continue des capacités de secours, de relèvement et de réhabilitation après les catastrophes » (Loi sur la gestion des catastrophes du Sri Lanka 2005, art. 4) ?
Shreen Saroor, qui connaît bien les expériences des femmes et des communautés touchées pendant les catastrophes et après, pose quelques questions pointues :
« Pourquoi les ordres d'évacuation n'ont-ils pas été appliqués dans les zones à haut risque clairement identifiées ? Pourquoi les réseaux de communication et la logistique d'urgence se sont-ils effondrés dans les districts vulnérables ? Pourquoi les responsables ont-ils été paralysés par la peur des répercussions procédurales pendant une urgence mettant la vie en danger ? Pourquoi les secours, la coordination et le sauvetage ont-ils commencé tard malgré les avertissements répétés ? Et surtout, combien de morts auraient pu être évitées ? » (Saroor 2025)
Amitav Ghosh [11] a attiré l'attention sur une autre petite île de l'océan Indien, pour souligner qu'être bien préparé aux événements météorologiques extrêmes ne nécessite ni grande richesse ni prouesse technologique. Maurice a réussi à préserver la vie humaine lors des tempêtes tropicales grâce « à un système sophistiqué de précautions, combinant un réseau d'abris anti-cycloniques avec l'éducation (y compris des exercices réguliers), un bon mécanisme d'alerte précoce et la fermeture obligatoire des entreprises et des écoles lorsqu'une tempête menace. » (Ghosh 2025 : 37).
Comparant les deux décès à Maurice suite au cyclone Gamede en 2007 aux plus de 1 300 aux États-Unis lors de l'ouragan Katrina en 2005, tous deux de catégorie trois lors de leur arrivée sur les côtes, il conclut : « les alertes précoces seules ne suffisent pas ; la préparation exige aussi l'éducation du public et la volonté politique » (Ghosh 2025 : 37). Deux choses rares au Sri Lanka.
Signal d'alarme
Le cyclone Ditwah doit être le signal d'alarme pour un changement de cap par ce gouvernement et ses partisans qui n'acceptent aucune critique à son encontre. Il est plus que temps de rompre avec la politique économique et sociale élaborée par et pour le capitalisme néolibéral [12]. Au lieu de chercher à plaire au Fonds monétaire international et aux agences de notation mondiales sur la « consolidation budgétaire » et la « soutenabilité de la dette », le NPP doit de toute urgence se tourner vers les communautés les plus touchées par cette catastrophe climatique.
Cela inclut une expansion rapide de l'ampleur et de la profondeur des programmes de protection sociale, y compris les transferts monétaires, ainsi que la relance d'anciens programmes comme le système de distribution publique de denrées alimentaires essentielles. Comme l'observe le Feminist Collective for Economic Justice (2025) :
« La protection sociale universelle doit être considérée comme faisant partie intégrante de la préparation aux catastrophes et de la résilience économique et sociale post-catastrophe. Cette résilience se construit à travers ces systèmes comme une connexion durable et fiable entre l'État et les citoyens. La protection sociale garantit l'accès aux infrastructures critiques telles que les établissements de santé, les programmes de repas et de nutrition, aux logements résilients au climat et au financement de l'adaptation pour soutenir les moyens de subsistance. »
Un programme massif d'infrastructure publique est nécessaire pour reconstruire non seulement les routes, les ponts, les systèmes d'irrigation, les sources d'eau potable, les hôpitaux, les écoles et les maisons, mais aussi les moyens de survie et de subsistance de millions de personnes, y compris la restauration de l'agriculture. Des solutions fondées sur la nature pour l'atténuation des inondations telles que la plantation de mangroves, d'arbres et d'autres végétaux, la restauration des zones humides et des marais, la recharge des aquifères et le désenvasement des rivières et des canaux. Pour cela, les milliards de dollars américains actuellement engagés dans le service de la dette doivent être réorientés vers les besoins et le bien public [13].
C'est l'ancien président maldivien et militant pour la justice climatique Mohamed Nasheed [14], et malheureusement pas le président Dissanayake ni son cabinet de ministres, qui a déclaré l'évidence le 29 novembre. « [I]l est désormais impossible pour le Sri Lanka de rester aligné sur le programme du FMI » (Nasheed 2025). Nasheed a reproché au modèle d'analyse de soutenabilité de la dette du Fonds monétaire international d'ignorer la probabilité et l'impact des chocs climatiques, et a réitéré l'appel à des « moratoires automatiques sur la dette » dans ces circonstances.
Le même jour, Sajith Premadasa [15], le chef de l'opposition, a exhorté le FMI « à assouplir les conditions imposées au Sri Lanka... », en soutien aux secours, au relèvement et à la restauration des moyens de subsistance (Newswire 2025). Il est resté ambigu quant aux austérités concernées et à la mesure dans laquelle il faudrait desserrer leur étau. Au parlement quatre jours plus tard (4 décembre), Premadasa a pris la position plus claire d'appeler le gouvernement à « suspendre ou remodeler » le programme du FMI et à supprimer les conditions oppressives pour le peuple maintenant ébranlé par le cyclone Ditwah (Daily FT 2025).
Des militants de la société civile critiques de l'injustice climatique et de la dette [16] ont également exhorté à la renégociation de l'accord avec le FMI ; à un moratoire immédiat sur les remboursements de la dette ; et à une évaluation inclusive des pertes et dommages dirigée par les communautés touchées, dans une déclaration collective.
Le grand déluge de 2025, comme expliqué précédemment, n'est pas la première fois que rivières et réservoirs débordent sans répit, ni que des torrents de terre boueuse dévalent d'en haut, aplatissant maisons et champs, et engloutissant humains, animaux et plantes. Tragiquement, ce ne sera pas la dernière catastrophe de ce genre. La question pour le gouvernement et les citoyens est : qu'allons-nous faire différemment et comment, avant le prochain ṭūfān [17] ?
Balasingham Skanthakumar est membre de la Social Scientists' Association of Sri Lanka et rédacteur en chef de Polity. [18]
P.-S.
https://polity.lk/the-great-flood/
Traduit pour ESSF par Adam Novak
Notes
[1] Anura Kumara Dissanayake a été élu président du Sri Lanka en septembre 2024 en tant que candidat du National People's Power (NPP), une coalition de centre-gauche dirigée par le Janatha Vimukthi Peramuna (JVP). Son élection a marqué la première fois qu'un candidat en dehors des deux grands partis traditionnels remportait la présidence. Voir « Analyse du virage à gauche au Sri Lanka avec Ahilan Kadirgamar et Balasingham Skanthakumar », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2024. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72628
[2] Sarvodaya Shramadana est la plus grande et la plus ancienne organisation populaire du Sri Lanka, fondée en 1958, qui promeut le développement communautaire et l'autonomie à travers une philosophie combinant les principes bouddhistes et gandhiens.
[3] Galle et Matara sont des districts côtiers de la province du Sud du Sri Lanka, situés respectivement à environ 120 km et 160 km au sud de Colombo.
[4] Le NPP a remporté une majorité parlementaire historique des deux tiers en novembre 2024. Voir « Le JVP entre dans l'histoire au Sri Lanka : une supermajorité parlementaire de gauche en pleine crise économique », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2024. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72629
[5] Le « Capitalocène » est un terme popularisé par l'historien de l'environnement Jason W. Moore pour décrire l'époque géologique actuelle comme façonnée principalement par les modes de production et d'accumulation capitalistes, plutôt que par l'activité humaine en général (comme le suggère « Anthropocène »).
[6] Ces districts des hauts plateaux centraux abritent les plantations de thé du Sri Lanka, où des travailleurs largement tamouls d'origine indienne vivent dans des conditions marginalisées depuis l'ère coloniale. Sur les conditions des travailleurs des plantations, voir « Sri Lanka : The plight of the marginalised hill country Tamils », Europe Solidaire Sans Frontières, septembre 2022. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article63509
[7] Les zones franches d'exportation (ZFE) du Sri Lanka, créées à partir de 1978, emploient principalement des jeunes femmes des zones rurales dans la confection de vêtements dans des conditions difficiles. Sur les luttes des travailleuses, voir « Sri Lanka : Women workers and the Gota Go Gama uprising », Europe Solidaire Sans Frontières, juillet 2022. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article63080
[8] Sur l'agenda anti-corruption du gouvernement NPP et sa relation avec les conditionnalités du FMI, voir Balasingham Skanthakumar, « The IMF-NGO-National Peoples Power Consensus on the governance of corruption in Sri Lanka », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75155
[9] Le Sri Lanka a fait défaut sur sa dette extérieure en avril 2022 suite à une grave crise économique qui a entraîné des pénuries de carburant, de nourriture et de médicaments, des manifestations de masse et l'éviction du président Gotabaya Rajapaksa. Sur les causes structurelles de cette crise, voir Éric Toussaint, « Au Sri Lanka, la politique du nouveau gouvernement : une opportunité historique perdue », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74654
[10] La loi modifiant les langues officielles de 1987 a reconnu le tamoul comme langue officielle aux côtés du cinghalais, après des décennies de discrimination linguistique qui ont contribué au conflit ethnique.
[11] Amitav Ghosh est un romancier et essayiste indien primé dont les œuvres abordent fréquemment le changement climatique, le colonialisme et les crises environnementales. Son ouvrage de non-fiction The Great Derangement (2016) critique l'échec de la littérature contemporaine à s'engager avec le changement climatique.
[12] Sur la trajectoire historique des politiques néolibérales au Sri Lanka, voir Balasingham Skanthakumar, « Growth with inequality : the political economy of neoliberalism in Sri Lanka », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2014. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article30941
[13] Sur le programme du FMI et ses contraintes sur les dépenses publiques, voir « Sri Lanka : avec son Budget 2025 le gouvernement de gauche joue une mauvaise main », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74381
[14] Mohamed Nasheed a été président des Maldives (2008-2012) et est devenu internationalement connu pour avoir mis en lumière la menace existentielle de l'élévation du niveau de la mer pour les petits États insulaires. Il est un défenseur éminent de la justice climatique et de l'allégement de la dette pour les pays vulnérables.
[15] Sajith Premadasa est le chef de l'opposition et dirigeant du parti Samagi Jana Balawegaya (SJB). Il était le principal concurrent de Dissanayake lors de l'élection présidentielle de 2024.
[16] Sur l'intersection des crises de la dette et du climat dans le Sud global, voir « Sri Lanka montre comment la dette dévore le Sud global », Europe Solidaire Sans Frontières, avril 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76167
[17] Ṭūfān est le mot arabe/ourdou pour tempête ou typhon.
[18] Pour d'autres analyses de Skanthakumar sur l'économie politique du Sri Lanka, voir sa page auteur sur Europe Solidaire Sans Frontières : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?auteur4892
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Environnement Changements climatiques et crise écologique
La trentième Conférence sur les changements climatiques (COP 30) s'est tenue à Bélem au Brésil du 10 au 22 novembre dernier. Ce fut un vif succès ! – dans la droite ligne des vingt-neuf précédentes conférences internationales tenues sur le sujet depuis 1979... Le Canada s'y est d'ailleurs démarqué en se méritant le prestigieux prix Fossile du jour.
(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de décembre du journal Ski-se-Dit.)
Railleur, me direz-vous ? On le serait à moins…
C'était l'euphorie pourtant, il y a dix ans, lors de la Conférence de Paris, la COP 21, avec l'adoption d'engagements concrets pour lutter contre les changements climatiques. Et c'était même la surenchère de la part du Canada par rapport à d'autres pays, alors qu'on avait envisagé des seuils encore plus ambitieux que de limiter la hausse des températures à 1,5 °C.
La COP 30 du mois dernier n'aura bien sûr rien apporté d'utile en ce qui concerne les importants défis à relever. Elle nous aura toutefois permis de jeter un œil sur les résultats obtenus quant aux engagements adoptés il y a dix ans, engagements qui étaient alors même fort modestes, il faut le souligner, au regard des défis à relever.
Constats
C'est effectivement le 12 décembre 2015, à Paris, que 196 pays se sont engagés à tout faire pour limiter l'augmentation de la température à 1,5 °C par rapport à l'ère préindustrielle. Les pays les plus riches s'engageaient du même coup à aider les pays les plus pauvres – et les moins responsables de l'état de la situation – à atteindre ce résultat. Aujourd'hui, dix ans plus tard, cet objectif est malheureusement jugé hors d'atteinte par la majorité des scientifiques et par le secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies (ONU).
Il ne nous aura en fait fallu attendre qu'en 2024 pour que les températures moyennes atteignent ce seuil symbolique de 1,5 °C. Même s'il s'agit des données pour une seule année, la trajectoire nous mène bel et bien vers un réchauffement beaucoup plus élevé, soit de 2,8 °C de surchauffe en 2100. (Cette surchauffe serait cependant de 1,9 °C si les États respectaient rigoureusement à compter de maintenant leurs objectifs de neutralité carbone en 2050, mais ce serait donner un coup de barre que des pays comme les États-Unis et le Canada, entre autres, ne songent même pas à considérer.)
L'Accord de Paris n'aura toutefois pas servi à rien, puisque si les États du monde n'avaient pas du tout respecter leurs engagements – ce qu'ils n'ont fait que partiellement – le réchauffement prévu à la fin du siècle serait de 4 °C plutôt que du 2,8 °C maintenant anticipé. Si cette donnée peut sembler encourageante, il faut considérer que les engagements d'il y a dix ans, lors de la COP 21, étaient fort modestes. Il faut considérer aussi que les impacts d'une surchauffe graduelle, jusqu'à 2,8 °C à la fin du siècle, seraient dramatiques.
Le sixième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), synthétisé en 2023, établit par exemple qu'un épisode de chaleur extrême, qui survenait en moyenne une fois tous les cinquante ans avant l'ère industrielle, se produit de nos jours de façon plus intense environ cinq fois plus souvent. Lorsque le réchauffement global atteindra concrètement 1,5 °C, ce que nous avons fait une première fois l'an dernier et ce qui qui était notre objectif pour la fin du siècle, les canicules seront environ neuf fois plus fréquentes ; à 2°C, elles le seront quatorze fois plus. Cette évolution est aussi constatée pour les périodes de pluie torrentielle et de sécheresse, et pour les incendies de forêt, qui sont à la fois plus sévères, plus longs et plus rapprochés.
Plus nous tardons à adopter les mesures nécessaires pour ralentir le réchauffement de la planète, plus ce sera difficile de le faire. Ces mesures impliquent, il faut avoir le courage de l'admettre, de grands changements au niveau industriel et dans nos modes de vie. Au Canada, par exemple, il faut mettre un terme le plus rapidement possible, sinon tout de suite, à l'extraction des combustibles fossiles et adapter nos vies en conséquence. Ce sera difficile en raison des lobbies de l'industrie, des grandes banques et de nos gouvernements, et parce que nous sommes habitués à un grand confort, mais nous devons nous y mettre en grand nombre.
Crise écologique
Ces conférences mentionnées plus haut, auxquelles nous consacrons – ou prétendons consacrer – nos efforts, ne portent que sur les changements climatiques. Elles ne tiennent aucunement compte des autres aspects de la crise écologique en cours. Dans le « Manifeste pour la révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste » présenté lors de la réunion de l'International Institute for Research and Education et du Partido Manggagawa tenue à Manille aux Philippines en octobre, soit un mois avant la COP 30 de Bélem, les scientifiques identifient en fait neuf paramètres qui conditionnent l'avenir de l'humanité sur la planète.
Outre les changements climatiques, on compte les huit défis environnementaux suivants, qui ont souvent des effets les uns sur les autres :
• la pollution de l'air par les particules – à l'origine de nombreuses maladies respiratoires ;
• l'empoisonnement des écosystèmes par de nouvelles substances chimiques – nucléides radioactifs, pesticides, substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) et autres substances cancérigènes, dont certaines s'accumulent car elles ne sont pas ou très lentement décomposables naturellement ;
• le changement d'affectation des sols et leur dégradation – déforestation, érosion, perte de nutriments, destruction des zones humides, etc. ;
• l'acidification des océans – entraînant la disparition des récifs coralliens, importants lieux de la biodiversité ;
• les ressources en eau douce ;
• la perturbation des cycles de l'azote et du phosphore – la surutilisation des nitrates et des phosphates en agriculture provoque un phénomène appelé eutrophisation où la prolifération excessive d'algues appauvrit l'eau en oxygène dissous ;
• et l'état de la couche d'ozone stratosphérique – qui nous protège des rayons ultraviolets.
(Nous pourrions ajouter à cette liste, bien sûr, la pollution par le plastique, dont nous avons déjà traité dans ces pages.)
Un seuil de durabilité a été établi pour chacun de ces paramètres. Il ne s'agit pas d'une limite stricte, mais de ce que l'on pourrait considérer comme une zone dangereuse ou, pour employer un terme déjà utilisé dans ces chroniques, d'un éventuel point de non-retour. Il y a quinze ans, les chercheurs estimaient que trois seuils avaient été franchis : le CO2, la biodiversité et l'azote. Ils estiment aujourd'hui que sept d'entre eux le sont, le seul indicateur ayant évolué positivement étant l'état de la couche d'ozone grâce à la mise en œuvre d'importantes mesures de régulation. (Aucun seuil clair n'a quant à lui encore été déterminé pour la pollution atmosphérique par les particules.)
Pour aller plus loin
Les mesures qui s'imposent pour faire face aux changements climatiques et à la crise écologique sont des mesures radicales qui nécessitent un changement de paradigme. Il nous faut sortir du capitalisme, de la croissance sans fin et sans buts du capital, et envisager sérieusement des mesures de décroissance, mais des mesures de décroissance qui visent un juste partage des ressources entre les pays et les populations riches et pauvres.
En l'absence de démocratie directe, nos moyens d'action, limités, restent les mêmes : en parler d'abord entre nous, dans les médias sociaux, dans les journaux, convaincre ces derniers d'en parler aussi, de prendre position en ce sens à la lumière des faits et amener des députés et des partis progressistes à le faire aussi. La multiplication de ces gestes, au départ isolés, il nous faut l'espérer, aboutira à des courants puissants...
Sources : La Croix, L'aut'journal, Le Devoir, Presse-toi à gauche, Ski-se-Dit.
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Sophie Bessis : « La bataille de l’intime sera longue, notamment dans les pays du Sud ! »
Historienne, spécialiste des relations Nord-Sud et de la condition des femmes en Afrique et dans le monde arabe, Sophie Bessis est franco-tunisienne et vit entre Paris et Carthage. Elle est l'autrice de nombreux ouvrages, dont Les Arabes, les femmes, la liberté (Albin Michel, 2007), L'Occident et les autres (La Découverte, 2000) et Histoire de la Tunisie de Carthage à nos jours(Tallandier 2019). Entre les questions de géopolitique, notamment moyen orientale et celles relatives au féminisme, elle ne cesse de porter un regard critique, intelligent et perspicace sur le monde qui nous entoure. Interview
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/18/sophie-bessis-la-bataille-de-lintime-sera-longue-notamment-dans-les-pays-du-sud/?jetpack_skip_subscription_popup
Avec les aimables autorisations
de l'autrice et du site Medfeminiswiya
Le lundi 13 octobre 2025, les 20 otages israéliens détenus par le Hamas ont été relâchés. Au même moment, près de 250 prisonniers palestiniens étaient libérés des prisons israéliennes. Ce jour-là, les médias occidentaux se sont pourtant focalisés presque exclusivement sur les victimes du premier camp, en occultant celles, bien plus nombreuses, du second. Peut-on expliquer ce biais à la lumière de la thèse que vous développez dans votre dernier ouvrage, La civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d'une imposture*, où vous montrez comment cette notion, apparue dans les années 1980, a fait d'Israël un bastion avancé de l'Occident au cœur de l'Orient ?
Depuis la riposte israélienne au massacre du 7 octobre, il est évident que la presse mainstream occidentale a érigé le « deux poids, deux mesures » en règle absolue. Concernant les prisonniers palestiniens, on oublie souvent que chacun d'eux a un nom, une famille, une histoire, une douleur. Au moment de l'annonce du cessez-le-feu, même des journaux respectables comme Le Monde ont consacré une page entière à la joie des familles d'otages israéliens. Rien, en revanche, sur la joie des familles palestiniennes de Gaza dont les proches venaient d'être libérés. Ce déséquilibre perdure : le traitement différencié de l'information est incontestable — et profondément regrettable.
Pour revenir à l'expression de « civilisation judéo-chrétienne », il faut rappeler que les idéologues du sionisme — ce nationalisme juif apparu à la fin du XIXᵉ siècle — étaient des intellectuels européens de confession juive, à commencer par le premier d'entre eux, Theodor Herzl, auteur de L'État des Juifs. Journaliste viennois, juif mais totalement laïque, Herzl n'hésitait pas à qualifier l'entreprise sioniste de coloniale et écrivait qu'un Etat juif serait « un avant-poste de la civilisation opposée à la barbarie ».
Ce fil conducteur n'a jamais cessé d'être brandi. Lorsque, dans les années 1980, l'expression « civilisation judéo-chrétienne » s'est imposée dans le langage courant — même si ses racines savantes sont bien plus anciennes — elle a contribué à rapatrier le judaïsme en Occident, en effaçant sa dimension orientale. Ce glissement idéologique a renforcé la croyance selon laquelle l'État d'Israël serait la pointe avancée de l'Occident en Orient.
Or, par un effet de proximité, bien connu des journalistes, les Israéliens sont désormais perçus comme des Occidentaux, tandis que les Arabes — et les Palestiniens en particulier — restent vus comme des étrangers « douteux », « hostiles » ou « menaçants ». Les premiers suscitent l'empathie médiatique, les seconds la méfiance. Et pourtant, pendant des siècles, le Juif a incarné en Europe l'étranger par excellence, l'archétype de l'Oriental : il représentait la figure même de l'altérité. C'est cette représentation qui a nourri l'antisémitisme et conduit jusqu'à l'extermination de six millions de Juifs par le nazisme.
En Israël même aujourd'hui, les Juifs d'origine orientale, bien qu'ayant été longtemps discriminés, ont fini par adopter le langage et les codes idéologiques de la classe dominante — celle d'origine européenne. L'histoire, on le sait, produit souvent ce type de renversement. Et pour le comprendre, on peut revenir à Marx, écrivant à propos du prolétariat que les classes dominées adoptent et intériorisent l'idéologie de la classe dominante.
Aujourd'hui, la majorité des Israéliens se considèrent comme des Occidentaux. Et les Occidentaux, en retour, les traitent comme tels.
La « juivarabe » que vous êtes, pense-telle qu'une paix soit un jour possible et durable entre les arabes et les juifs de Palestine ?
Non pas en tant que juivarabe mais en tant qu'historienne plutôt, je dirais que vient un moment où les guerres se terminent. Celle-ci — qui est devenue une sorte de guerre de Cent Ans — s'achèvera aussi, d'une manière que je ne connais pas, mais qui prendra la forme d'une paix. J'ai simplement peur, vu mon âge, de ne pas voir ce moment.
Il faut ici tenir compte de deux facteurs essentiels. Les Palestiniens ont montré — y compris à l'occasion de cette tragédie à dimension génocidaire qu'a représenté la guerre menée par Israël à Gaza — qu'ils ne veulent pas, ou ne veulent plus, abandonner leur terre. Ils préfèrent mourir plutôt que partir. Ils ont intériorisé la leçon de la Nakba : ils ont quitté leur terre une fois, et en ont été chassés à tout jamais. Ils ne sont pas prêts à vivre une seconde Nakba [fait référence à l'expulsion et à l'exode en 1948 d'une grande partie de la population arabe de Palestine].
Aujourd'hui, Palestiniens et Israéliens sont à peu près à égalité démographique, avec un peu plus de six millions de chaque côté. Peut-être que quelques dizaines de milliers de Juifs quitteront ce qui est aujourd'hui Israël, mais la majorité restera. Est-ce injuste ? Certainement. Mais l'existence de cet Etat ne sera pas le premier fait accompli créé par l'histoire. Et un jour ou l'autre, je ne sais pas quand, ce fait accompli sera réparé d'une manière ou d'une autre. Quelle forme politique prendra cette paix ? Je l'ignore. Je ne crois plus à la solution à deux États — ou alors elle ne pourrait émerger qu'à la suite d'une guerre civile en Israël, car les colons ne partiront pas d'eux-mêmes, et ils sont aujourd'hui près de 800 000 entre la Cisjordanie et Jérusalem-Est. Y aurait-il un Etat binational, une fédération ou une confédération ? Mon souhait, ce serait qu'un jour, il y ait un seul État, du fleuve à la mer, où tous les habitants — dans leur diversité culturelle et religieuse — jouiraient d'une égalité totale, sans suprématie des uns sur les autres.
En mai 2025, ONU Femmes estimait qu'une femme ou une fille était tuée chaque heure à Gaza. En novembre dernier, l'ONU et l'UNICEF affirmaient que près de 70% des victimes de la guerre étaient des femmes et des enfants. Malgré les valeurs morales supposées de sororité, comment certaines féministes occidentales parviennent-elles à justifier ou à relativiser ce massacre ?
Évidemment, plus un conflit fait de victimes civiles, plus ce sont les femmes et les enfants qui en paient le prix. En Ukraine, c'est différent : il s'agit d'une guerre classique, armée contre armée, et ce sont surtout des hommes qui meurent. En revanche, la guerre menée par Israël à Gaza est une guerre contre les civil.e.s gazaoui.e.s.
Beaucoup de féministes occidentales sont, avant tout, occidentales — avant d'être féministes. J'ai été profondément déçue par certaines d'entre elles, pour lesquelles j'avais la plus grande estime, et qui se sont tues, ont relativisé les faits ou se sont compromises dans des prises de position moralement et politiquement contestables sur cette guerre.
Le mieux qu'elles aient su dire, c'est : « Israël va trop loin ». J'ai eu envie de leur demander : à partir de combien de milliers de morts considère-t-on qu'on va « trop loin » ? Cinquante mille ? Soixante mille ?
Beaucoup de féministes occidentales sont, avant tout, occidentales — avant d'être féministes. J'ai été profondément déçue par certaines d'entre elles, pour lesquelles j'avais la plus grande estime, et qui se sont tues, ont relativisé les faits ou se sont compromises dans des prises de position moralement et politiquement contestables sur cette guerre.
Vous avez suivi la naissance du mouvement féministe autonome tunisien à la fin des années 1970, qui a donné lieu à la création de l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et de l'Association des femmes tunisiennes pour la recherche et le développement (AFTURD). Que retenez-vous de cette période de votre engagement pour les droits des femmes ? Et pourquoi avoir choisi de militer dans le mouvement tunisien plutôt que dans un féminisme occidental ?
En réalité, je me suis toujours engagée dans les mouvements militants tunisiens. Lorsque je suis arrivée à Paris pour poursuivre mes études universitaires, la première chose que j'ai faite a été de m'inscrire à la cellule des étudiants du Parti communiste tunisien — que j'ai quitté quelques années plus tard.
J'ai bien sûr suivi les luttes féministes en France, mais je n'étais pas présente à une période importante de leur déroulement : entre 1973 et 1975, je vivais au Cameroun. J'ai vu naître le mouvement féministe tunisien, lorsque les premières militantes se réunissaient encore au Club Tahar Haddad. Puis, lorsque l'Association tunisienne des femmes démocrates a été légalisée en 1989, j'y ai adhéré. Je crois même que c'est la seule carte d'organisation que j'aie jamais gardée depuis que j'ai quitté le Parti communiste !
Votre engagement auprès des féministes tunisiennes est-il aussi né de discriminations que vous auriez subies, dans votre jeunesse, en Tunisie ?
Personnellement, je n'ai jamais souffert de discriminations dans ma famille. Mes parents étaient ouverts, progressistes. Mais on baignait tous, sans pouvoir y échapper, dans une atmosphère misogyne — y compris au sein des familles juives, même si elles s'étaient globalement plus modernisées que les musulmanes sur ce plan-là. Je me souviens d'une anecdote : mes grands-parents avaient trois enfants, et chacun d'eux n'a eu que des filles. On plaignait sincèrement mon grand-père, notable respecté, patriarche malheureux, privé de petits-fils. Un véritable drame ! Quand ma sœur est née, la dernière de la fratrie, les employés de mon grand-père ne sont même pas montés féliciter les parents. L'un d'eux s'est contenté de dire : « Ça ne fait rien ! ». Finalement, mon oncle et ma tante ont eu un garçon, et tout le monde a poussé un soupir de soulagement : l'héritier mâle était enfin là.
En grandissant, j'ai vu combien les discriminations étaient omniprésentes dans la société tunisienne de ma génération. Elles crevaient littéralement les yeux, à chaque coin de rue. On pouvait ne pas en être victime directement, mais on ne pouvait pas ne pas les voir.
Dans l'introduction de votre ouvrage « Les Valeureuses. Cinq Tunisiennes dans l'Histoire », Editions Elyzad, 2017, vous écriviez : « depuis des temps immémoriaux, la Tunisie accueille ou enfante des femmes libres. Cette soif féminine de liberté, cette insurrection contre les normes et les dogmes n'est pas une denrée d'importation… ». Comment expliquez-vous cette spécificité tunisienne ?
En général, dans les milieux traditionnels, les mères ne conservent leur statut social que si elles reproduisent l'idéologie dominante, si elles s'en font les instruments les plus efficaces. Combien de jeunes filles, en Tunisie, m'ont dit : « Ma mère ne voulait pas que j'aille à l'école, c'est mon père qui l'a forcée à accepter. »
Mais si l'on observe l'histoire de tous les pays du monde, on fait le même constat que celui que j'ai établi pour la Tunisie : partout, il y a eu des figures de femmes extraordinaires. Il y a toujours eu des insurrections de femmes, individuelles et parfois collectives. Même si certaines, contraintes et forcées, ont accepté leur sort, et même si, dans leur majorité, les femmes ont été les instruments de la domination masculine — dans la mesure où le rapport de force leur était totalement défavorable —, leurs luttes ont bel et bien existé. On ne les voit pas toujours parce qu'elles empruntent d'autres formes, d'autres méthodes. L'arme des femmes, souvent, c'est la ruse — une arme qui s'est d'ailleurs transformée, au fil du temps, en stigmate.
Si l'on observe l'histoire de tous les pays du monde, on fait le même constat que celui que j'ai établi pour la Tunisie : partout, il y a eu des figures de femmes extraordinaires. Il y a toujours eu des insurrections de femmes, individuelles et parfois collectives.
Dans le monde arabe, à l'issue des révoltes et révolutions démocratiques de 2011, des mouvements féministes ont vu le jour, ils rejettent notamment l'instrumentalisation des femmes par les régimes autocratiques. Mais ces féministes peuvent-elles survivre alors qu'elles évoluent au sein de gouvernements non démocratiques ?
Je crois que l'Association tunisienne des femmes démocrates a été un bon exemple : il y a eu au début des années 90, au moment du durcissement du régime de Ben Ali, une controverse au sein de l'association : fallait-il s'en tenir à nos revendications féministes exclusivement sans s'occuper de politique au sens étroit du terme ou fallait-il entrer dans le champ politique et à la fois défendre le féminisme et lutter pour la démocratie ? C'est la deuxième option qui a été retenue. De grandes figures du féminisme tunisien comme Khadija Cherif, Bochra Belhaj Hamida, Sana Ben Achour, entre autres, ont dit que dans la mesure où les droits des femmes ne peuvent être pleinement conquis qu'au sein de régimes démocratiques, nous devons nous engager à la fois pour les droits des femmes et pour l'avènement de la démocratie. Je pense aussi que les féministes doivent se battre sur ces deux fronts. Il a été heureux que la deuxième option ait été adoptée parce qu'elle a permis à l'ATFD d'acquérir ses lettres de noblesse et sa légitimité dans la société tunisienne. En 2011, au moment de la révolution, on a réalisé que l'ATFD avait été de toutes les batailles contre la dictature. Par la suite, les féministes tunisiennes ont remporté d'incontestables victoires : la parité des listes électorales, l'adoption de la Loi organique n°2017-58 relative à l'élimination de la violence à l'égard des femmes et quelques autres.
Y compris dans le monde arabe, l'horizon du féminisme s'est aujourd'hui agrandi, métissé et intersectionnalisé. Cela l'affaiblit-il ou, au contraire, lui donne-t-il plus de force, de diversité et de visibilité ?
L'intersectionnalité, inventée par les féministes noires américaines, est un concept très utile, auquel j'adhère pleinement. Ces militantes ont rappelé que les conditions d'existence d'une bourgeoise blanche et celles d'une prolétaire noire ne sont pas comparables : le féminisme doit donc intégrer plusieurs paramètres — la classe, la race, l'origine sociale. En Tunisie, par exemple, si les féministes ignoraient les luttes des ouvrières agricoles, traitées comme du bétail, elles passeraient à côté d'une dimension essentielle de leur combat.
Je soutiens aussi sans réserve la cause des LGBTQ+. Cependant, je ne suis pas certaine que l'ATFD doive s'en charger directement ; il peut en revanche exister des convergences et des collaborations entre associations.
Mais l'intersectionnalité, aujourd'hui, est parfois dévoyée. Elle a été parasitée par la profonde crise identitaire qui traverse le monde. Certaines féministes, enfermées dans une logique de repli, finissent par oublier la lutte commune. Or, quelles que soient les différences entre elles, les femmes continuent de subir des discriminations.
Le mouvement Me Too, souvent qualifié de révolution, a touché tous les pays de la Méditerranée en libérant la parole des femmes contre les violences sexuelles. Il a ouvert un nouveau front : celui de la « bataille de l'intime ». Comment faire pour qu'elles en sortent victorieuses ?
Ce sera un long combat, surtout chez nous, sur la rive sud ! Je veux sur ce plan rendre hommage à Monia Ben Jemia, la première femme en Tunisie à avoir parlé de l'inceste dans son essai Les Siestes du Grand-Père [Cérès Éditions, 2021]. Tout le monde sait à quel point ce fléau est répandu, mais le silence demeure total. Dans nos sociétés, l'intime est tabou : on n'en parle pas, c'est honteux. Traditionnellement, même le mot épouse était évité ; pour désigner sa femme, on disait dari – « ma maison ».
Les premières féministes tunisiennes ont mené la bataille du droit, une étape indispensable. Puis elles se sont attaquées aux violences, obtenant une loi organique – hélas restée lettre morte faute de décrets d'application. Un seul progrès est tangible : le violeur n'est plus innocenté s'il épouse sa victime. En revanche, le viol conjugal n'a pas été reconnu : la sphère de l'intime demeure inviolée. La question de fond est là : à qui appartient le corps des femmes ? Dans nos sociétés, beaucoup continuent de penser qu'il appartient à la famille. La virginité devient alors un capital social et familial. Et même en Occident, où la « bataille de l'intime » se mène publiquement, notamment à travers Me Too, elle est loin d'être gagnée.
* La Civilisation Judéo-Chrétienne. Anatomie d'une imposture, Sophie Bessis, Les Liens Qui Libèrent, 2025
Olfa Belhassine,10 novembre 2025
Olfa Belhassine a travaillé en tant que journaliste au quotidien La Presse de Tunisie de 1990 à 2023. Après la Révolution de 2011, elle publie sur Libération, Le Monde et Courrier Internationaldes articles témoignant de son expérience de journaliste avant et après la chute du régime du président Ben Ali. En 2013, elle obtient le premier Prix du journalisme du Centre de la Femme arabe pour son enquête sur le mariage coutumier en Tunisie publiée sur le journal La Presse.Elle est depuis 2015 la correspondante en Tunisie de JusticeInfo.net, un site spécialisé dans la justice transitionnelle à travers le monde. Avec Hedia Baraket, Olfa Belhassine a publié, en 2016, un livre intitulé « Ces Nouveaux Mots qui font la Tunisie« , une analyse approfondie sur la transition politique en Tunisie après la révolution.
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Femmes et filles craignent pour leur sécurité aux Philippines, alors que les répliques du séisme continuent de secouer le nord de Cebu
Manille, Philippines, 5 décembre 2025 – Alors que le monde est à l'avant-garde de 16 Days, une campagne annuelle de sensibilisation visant à prévenir la violence contre les femmes et les filles, couvrant la période du 25 novembre au 10 décembre, une nouvelle analyse humanitaire menée par CARE aux Philippines révèle une réalité brutale.
Tiré de la page web de Care
https://www.care.org/media-and-press/women-and-girls-fear-for-their-safety-in-the-philippines-as-earthquake-aftershocks-continue-to-rock-northern-cebu/
5 décembre 2025
Photo Session psychosociale aux Philippines Les femmes participent à une session de soutien psychosocial dans le nord de Cebu aux Philippines. Crédit image : Avec l'aimable autorisation de CARE
Dans la province du nord de Cebu aux Philippines, des milliers de femmes, de filles et de garçons vivent et dorment en plein air. Ils n'ont ni murs, ni éclairage, ni sentiment de sécurité qu'ils connaissaient autrefois. « Vivre sans peur » est le centre d'intérêt de CARE lors de la campagne de sensibilisation des 16 jours.
Le séisme de magnitude 6,9 qui a frappé la région fin septembre, suivi de dizaines de milliers de répliques, a contraint les familles à abandonner leurs maisons endommagées et à s'installer dans des abris de fortune dans les municipalités de Daanbantayan, Medellín et San Remigio. Avec l'obscurité, le déplacement et les secousses continues désormais intégrés à la vie quotidienne, les femmes et les filles font face à des risques accrus de harcèlement, de violence et de traumatisme.
« Un monde sans peur ne se limite pas à la liberté face à la violence ; il s'agit d'avoir un foyer sûr, de la dignité et la capacité de dormir la nuit sans être terrorisé », a déclaré Reiza S. Dejito, directrice pays de CARE Philippines. « Dans le nord de Cebu, ce sentiment de sécurité a été brisé. Les femmes maintiennent leurs familles unies — agissant comme des ancres émotionnelles — alors qu'elles-mêmes vivent dans la peur de l'obscurité et du sol qui tremble sous leurs pieds. Nous ne pouvons pas parler de rétablissement si les femmes ont peur de fermer les yeux la nuit. »
L'évaluation met en lumière comment la crise a touché de manière disproportionnée les femmes et les filles :
– Perte d'espaces sûrs : La destruction de maisons, de toilettes et de toilettes a contraint les femmes à utiliser des latrines improvisées ou à se laver dans des espaces communs avec peu ou pas d'intimité.
– Risques accrus pour la sécurité : Les femmes ont rapporté se sentir en insécurité pour se soulager la nuit à cause du mauvais éclairage et de la présence de latrines temporaires.
– Restrictions de mobilité : À San Remigio, l'apparition de dolines a restreint les déplacements, les mères craignant pour la sécurité de leurs enfants et la leur alors qu'ils accomplissent les tâches quotidiennes.
– Charge disproportionnée : Alors que les moyens de subsistance des hommes dans l'agriculture et la pêche ont été perturbés, les femmes ont assumé de plus en plus de responsabilités de soins non rémunérées, gérant des foyers en champs ouverts tout en négligeant leur propre santé, y compris la récupération après l'accouchement.
« Nous ne restons plus à l'intérieur de la maison ; nous passons la plupart de notre temps dehors », a partagé une femme du Barangay Bakhawan, Daanbantayan, lors d'un groupe de discussion. « Nous mangeons, lavons les vêtements, nous baignons et dormons dehors parce que nous avons trop peur de rentrer », ajouta-t-elle.
Un appel à une aide humanitaire axée sur la protection
Les résultats renforcent le message urgent de la campagne mondiale « Without Fear » de CARE : les femmes et les filles ne devraient jamais avoir à vivre dans des conditions où la peur est normalisée.
Dans le contexte du nord de Cebu, cela signifie prioriser :
– Des salles de bains et toilettes bien éclairées réduisent les risques la nuit.
– Des abris durables qui contribuent à reconstruire un sentiment de sécurité, d'intimité et de dignité
– Kits de dignité et produits d'hygiène menstruelle adaptés aux femmes, aux filles et aux garçons.
– Soutien en santé mentale et psychosociale, incluant les premiers secours psychosociaux, des espaces sûrs pour les femmes, les filles et les garçons, le soutien aux aidants et les services informés sur les traumatismes qui répondent à la peur, à l'anxiété et à la détresse déclenchées par les répliques continues.
Une aide financière pour des besoins urgents et auto-identifiés, permettant aux familles — en particulier aux femmes — de reprendre l'autonomie et de prendre des décisions qui soutiennent leur propre rétablissement.
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Les violences faites aux femmes sont un problème systémique mondial
La violence patriarcale est répandue dans le monde, mais elle ne l'est pas de manière uniforme. Dans cet entretien réalisé par l'agence kurde ANF, Münevver Azizoğlu-Bazan analyse ses causes à l'échelle mondiale, critique les féminismes eurocentrés et aborde les questions de résistance, de solidarité et d'alliances transnationales.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/05/les-violences-faites-aux-femmes-sont-un-probleme-systemique-mondial/?jetpack_skip_subscription_popup
La violence à l'égard des femmes est l'une des violations des droits humains les plus persistantes et pourtant les plus méconnues au monde. Pour Münevver Azizoğlu-Bazan, chercheuse en sciences sociales et de l'éducation qui étudie depuis plusieurs années les structures des femmes kurdes au sein de la diaspora allemande, une chose est claire : la violence sexiste n'est pas un phénomène culturel limité à certaines régions, mais bien l'expression de rapports de pouvoir à l'échelle mondiale. Dans cet entretien, elle aborde les causes structurelles de la violence patriarcale, les angles morts du féminisme occidental et les pratiques de résistance des mouvements de femmes dans les pays du Sud.
Comment définiriez-vous la violence sexiste à l'égard des femmes ?
Pensez-vous que ce terme soit compris différemment selon les cultures ?
La violence à l'égard des femmes, au sens le plus large, est une violence subie en raison du genre. Les femmes sont donc spécifiquement ciblées du simple fait qu'elles sont des femmes. Cependant, dans la plupart des cas, cette violence ne s'explique pas uniquement par le genre, mais est étroitement liée à d'autres catégories sociales telles que l'origine ethnique, la classe sociale, l'identité raciale, la nationalité ou le statut migratoire. Ces facteurs sont interdépendants ; toutefois, la violence fondée sur le genre est avant tout l'expression d'une oppression structurelle et sexiste.
Cette oppression trouve ses racines dans des contextes similaires à travers le monde, mais se manifeste différemment selon les conditions sociales, économiques et politiques. Si ses formes varient, le mécanisme sous-jacent demeure le même : le contrôle du corps, du travail et de la vie des femmes.
Il est donc trompeur d'expliquer les violences faites aux femmes par de « différences culturelles ». En Europe notamment, l'idée répandue est que ces violences seraient culturellement déterminées au Moyen-Orient, en Afrique, ou encore dans les sociétés arabes, afghanes ou kurdes. Cette culturalisation de la violence la légitime indirectement. Elle relève d'une perspective orientaliste et occulte la dimension mondiale des rapports de pouvoir patriarcaux. Aucune culture ne peut légitimer les violences faites aux femmes : elles ne constituent pas une caractéristique culturelle d'un peuple ou d'un groupe ethnique, mais bien le résultat d'un système patriarcal reproduit à l'échelle planétaire.
Bien sûr, ce système prend des formes différentes selon les régions. En Europe, en Afrique ou au Moyen-Orient, l'ordre patriarcal se manifeste de diverses manières. Mais son essence reste la même partout : marginaliser les femmes socialement, les contraindre à l'obéissance et les rendre invisibles.
Quelles sont selon vous les causes mondiales à l'origine des violences sexistes faites aux femmes ?
La première et la plus fondamentale cause est le système patriarcal. Bien qu'il se manifeste différemment selon les contextes, il façonne les structures sociales à l'échelle mondiale. Par exemple, en Allemagne, l'égalité des sexes est régulièrement consacrée, et pourtant la représentation des femmes aux postes de décision demeure extrêmement faible. Malgré une forte proportion d'étudiantes à l'université, le pourcentage de femmes occupant des postes de professeures et de dirigeantes n'atteint que 17% environ. Ceci illustre l'inégalité structurelle engendrée par les rapports de pouvoir patriarcaux.
Un deuxième facteur clé est le système économique capitaliste. Le capitalisme exacerbe les inégalités de genre et crée les conditions matérielles des violences faites aux femmes. Partout dans le monde, les femmes occupent des emplois précaires, invisibles ou pour des salaires inférieurs à la moyenne. Dans les pays du Sud en particulier, leur accès à l'éducation, à l'emploi et aux ressources économiques est souvent très limité. Les femmes économiquement dépendantes sont beaucoup plus vulnérables aux violences patriarcales.
À cela s'ajoute l'interprétation patriarcale des normes religieuses. Dans les contextes fondamentalistes et extrêmement conservateurs, les femmes sont systématiquement exclues de l'accès à l'éducation, de la participation à la vie publique et de l'autonomie corporelle. Le problème n'est donc pas la religion en elle-même, mais son imbrication avec les idéologies patriarcales.
Ces facteurs n'agissent pas isolément, mais interagissent étroitement. Le racisme et le nationalisme aggravent encore la situation. Les femmes noires, par exemple, subissent de multiples formes de discrimination, non seulement en raison de leur genre, mais aussi à travers des stéréotypes raciaux. Leur accès à l'espace public, à la sécurité et à leurs droits est considérablement plus restreint que celui des femmes blanches. Ceci illustre comment les inégalités intersectionnelles exacerbent les violences faites aux femmes.
Même si ces facteurs se manifestent différemment selon les contextes, les mécanismes qui reproduisent la violence reposent sur un système commun.
En quoi les formes et les causes des violences faites aux femmes dans les pays du Sud – c'est-à-dire dans des régions comme l'Asie, l'Amérique latine, le Moyen-Orient ou l'Afrique – diffèrent-elles de celles observées dans les pays du Nord, comme l'Europe occidentale ou l'Amérique du Nord ?
Les violences subies par les femmes à travers le monde s'inscrivent dans un système hétéronormatif et patriarcal. Toutefois, les contextes historiques, politiques et structurels de ces expériences diffèrent considérablement entre les pays du Sud et ceux du Nord. Cela transparaît notamment dans les critiques formulées de longue date à l'encontre des féministes des pays du Sud.
Dans les pays du Nord, une perspective universaliste a longtemps prévalu : « Nous sommes toutes des femmes, nous sommes toutes victimes de la violence patriarcale ». Cette notion de sororité mondiale reposait sur l'hypothèse que toutes les femmes partagent des expériences fondamentalement similaires, puisque la cause de la violence, à savoir le patriarcat, est universelle. Cependant, les féministes des pays du Sud ont contesté cette approche car elle invisibilise systématiquement leurs réalités et expériences vécues.
À leurs yeux, la violence qu'elles subissent n'est pas uniquement liée au genre, mais inextricablement liée au colonialisme, à l'impérialisme, à l'exploitation capitaliste, à l'occupation, au racisme et à l'oppression nationale. Tandis que de nombreuses féministes des pays du Nord se concentrent sur des questions telles que l'égalité salariale, l'avancement professionnel ou la fin du plafond de verre, les femmes des pays du Sud sont confrontées simultanément à l'occupation de leurs territoires, à la suppression de leurs langues, au mépris de leurs cultures et à la colonisation de leurs espaces de vie. Leur expérience de la violence n'est donc pas seulement l'expression d'une domination patriarcale, mais aussi le résultat de régimes coloniaux et impériaux violents.
De plus, les féministes du Sud ont souligné avec force que même le féminisme blanc, influencé par l'Occident, n'est pas exempt de rapports de pouvoir coloniaux. Bien qu'il n'exerce pas la même violence que les systèmes dominés par les hommes, il reproduit parfois une hiérarchie du savoir en érigeant ses propres expériences en norme universelle. Au lieu d'une approche unifiée fondée sur le principe « Nous sommes tous pareils », elles proposent donc une perspective plus nuancée : « Nous subissons différentes formes d'une même oppression. »
Il est également important de noter que les pays du Sud ne constituent pas un espace homogène. Des régions comme l'Amérique latine (Abya Yala), l'Afrique, l'Asie et le Moyen-Orient ont chacune connu leur propre histoire coloniale et, dans leurs contextes nationaux et culturels respectifs, ont engendré des formes spécifiques de violence sexiste. Nous ne sommes donc pas face à un contexte de violence unique et monolithique, mais plutôt à une multitude de régimes de violence complexes, fruits de l'histoire.
Malgré ces différences, les mouvements féministes du Sud se sont unis depuis les années 1990 grâce à des rencontres internationales de femmes, des réseaux transnationaux et des alliances féministes. La particularité de ces alliances réside dans le fait qu'elles ne se définissent pas principalement par des expériences de victimisation, mais plutôt par la résistance, l'émancipation politique et l'organisation collective.
L'une de leurs caractéristiques marquantes est qu'elles ne perçoivent jamais la violence faite aux femmes comme un problème individuel ou exclusivement lié au genre. Elles la relient plutôt à la violence coloniale exercée contre leurs communautés, leurs langues, leurs territoires et leurs cultures. La libération des femmes n'est pas considérée comme un objectif isolé, mais toujours dans le contexte d'une libération collective, territoriale et culturelle.
Nombre de ces mouvements sont issus des luttes anti-coloniales, anti-impérialistes et de libération sociale. Leurs stratégies féministes acquièrent ainsi une dimension multiforme et critique du système, qui dépasse largement le simple cadre des politiques de genre. C'est pourquoi la résistance à la violence dans les pays du Sud se construit également sur des fondements plus larges, plus politiquement ancrés et anti-coloniaux.
Il existe une idée répandue selon laquelle les impulsions du mouvement féministe se « transmettent » du Nord au Sud. Partagez-vous ce point de vue ? Autrement dit : comment se concrétise cet échange d'expériences entre les mouvements féministes du Nord et du Sud ?
L'idée selon laquelle les mouvements féministes et les aspirations émancipatrices « circulent »du Nord global vers le Sud global est de plus en plus remise en question aujourd'hui – et a été largement déconstruite par les interventions politiques des mouvements de femmes du Sud global.
En particulier, la notion souvent citée de « sororité mondiale », telle qu'elle a longtemps été propagée dans les pays du Nord, recèle une hiérarchie subtile. Si elle peut apparaître de prime abord comme une expression de solidarité, elle a en réalité construit les femmes du Nord comme des « grandes sœurs expérimentées », tandis que celles du Sud étaient reléguées au rôle de « petites sœurs vulnérables ». Ceci a instauré une circulation unilatérale des connaissances, de l'expérience et du pouvoir politique, reproduisant ainsi les rapports de pouvoir coloniaux au sein des discours féministes. Les féministes postcoloniales ont, à juste titre et avec vigueur, critiqué cette asymétrie implicite, car elle a marginalisé les contributions politiques, intellectuelles et historiques des femmes du Sud.
Parallèlement, ces mouvements ont clairement indiqué que l'oppression dont elles sont victimes ne peut s'expliquer uniquement par des « régimes dictatoriaux » ou un « conservatisme religieux ». Ils pointent plutôt du doigt l'imbrication structurelle des rapports de pouvoir mondiaux – notamment le capitalisme mondial, l'impérialisme et le colonialisme – comme causes principales de leur situation précaire. Il ne s'agit donc en aucun cas de simples problèmes culturels ou liés au régime, mais bien de réseaux de violence systémiques et transnationaux.
Dans ce contexte, la perspective féministe transnationale a marqué un tournant décisif. Des chercheuses comme Chandra Talpade Mohanty, bell hooks et Angela Davis ont appelé à repenser les luttes féministes du point de vue des pays du Sud. Sans s'en exempter, elles ont au contraire mené une réflexion critique sur leur propre position privilégiée au sein des espaces académiques, des systèmes linguistiques et de la production du savoir. Leur objectif n'était pas un modèle paternaliste et « bienveillant » du féminisme, mais une pratique solidaire de réflexion, d'apprentissage et de dénonciation collective des rapports de pouvoir.
Aujourd'hui, cette attitude se manifeste concrètement dans l'expérience de mouvements tels que le mouvement des femmes kurdes, les collectifs autochtones d'Abya Yala et les initiatives féministes sur le continent africain. Ces mouvements ne réclament pas de directives du Nord ; au contraire, ils lancent une invitation claire au dialogue d'égal à égal. Leur message est en substance : « Ne vous tenez pas devant nous, mais à nos côtés. Discutons ensemble de la manière d'élaborer une stratégie collective de résistance contre le capitalisme, la violence coloniale et les structures patriarcales. »
Ce qui importe aujourd'hui, c'est un échange critique et réciproque d'expériences fondé sur l'égalité. Le mouvement féministe mondial n'est pas à sens unique, ni ne rayonne d'un centre vers la périphérie. Il s'agit plutôt d'un champ multiforme et décentralisé de luttes émancipatrices, alimenté par un apprentissage mutuel.
Existe-t-il un mouvement féministe que vous considérez comme particulièrement efficace dans la lutte contre les violences sexistes ? Ou un exemple qui, selon vous, peut servir de modèle ?
Il convient tout d'abord de souligner que, dans le contexte actuel du système mondial, il est difficilement concevable qu'un mouvement isolé ou une région spécifique puisse remporter une victoire définitive contre les violences sexistes. Ces violences sont alimentées par un système mondial de structures de pouvoir patriarcales, capitalistes et étatiques. Par conséquent, la résistance doit nécessairement être globale, collective et structurelle.
Pour moi, il ne s'agit donc pas tant de citer un « exemple de réussite » que de s'interroger sur les fondements d'une organisation efficace de la résistance féministe. L'essentiel réside dans la mise en réseau des mouvements féministes non gouvernementaux, la formation d'alliances transnationales et l'échange systématique de connaissances et d'expériences politiques. Mais cela ne suffit pas, car sans une transformation profonde des institutions où la violence patriarcale est structurellement enracinée, aucun succès durable n'est possible.
Le véritable défi réside dans la transformation des structures de pouvoir existantes. Le patriarcat est non seulement une structure de pouvoir sociétale, mais aussi institutionnelle, profondément ancrée dans les structures étatiques – dans la législation, la police, le système judiciaire et tous les domaines de l'administration publique. L'expérience des accords internationaux tels que la Convention d'Istanbul ou les Conférences des Nations Unies sur les femmes montre que, sans changements fondamentaux dans les processus de décision politique et la politique de sécurité, les progrès juridiques restent fragiles. Tant que les violences patriarcales, tant dans la sphère privée que publique, ne seront pas clairement identifiées, poursuivies et prévenues par l'État, les acquis féministes demeureront menacés. La continuité entre violence privée et violence publique est étroitement liée à l'attitude des institutions étatiques face aux violences masculines.
Et pourtant, des mouvements féministes puissants et transformateurs existent partout dans le monde et portent en eux un espoir. Le mouvement Ni Una Menos en Amérique latine est l'un des exemples les plus marquants de mobilisation sociale contre le féminicide. Il a non seulement exercé une pression politique, mais a aussi profondément modifié les mentalités. Le mouvement mondial #MeToo a brisé le silence collectif sur les violences sexuelles et a permis de leur donner une nouvelle visibilité. Le mouvement des femmes kurdes, avec sa devise Jin-Jiyan-Azadî(« Femme, Vie, Liberté »), inscrit la lutte pour les droits des femmes dans une vision globale de transformation sociale.
Ce qui unit ces mouvements, c'est leur capacité à comprendre et à dénoncer les violences sexistes non comme une exception, mais comme un produit systémique du pouvoir patriarcal de l'État. Le fait que des femmes soient tuées dans le monde entier – même dans des pays qui se disent « progressistes » – témoigne d'une défaillance institutionnalisée à les protéger. Les hommes agissent en sachant qu'ils ne seront pas tenus responsables par l'État. Ils puisent leur force dans une culture de l'impunité et un système judiciaire qui minimise systématiquement leurs actes.
Le fait qu'une femme soit tuée toutes les dix minutes dans le monde ne saurait être réduit à de simples statistiques criminelles : il révèle un système organisé et mondialisé de violence patriarcale. La continuité, la visibilité et l'impunité de cette violence sont inextricablement liées à la complicité des États. En ce sens, pour moi, le « succès » ne se limite pas à la réalisation d'objectifs précis, mais englobe également l'existence et l'impact des mouvements féministes qui contestent et dénoncent publiquement ce système et œuvrent à sa transformation profonde. Une telle lutte ne peut être menée durablement que dans un cadre global, collectif et critique du système.
Alors que les violences faites aux femmes persistent, les femmes du monde entier opposent une résistance farouche. La Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, le 25 novembre, approche à grands pas. En tant que femme et militante féministe, quel message souhaiteriez-vous adresser à cette occasion ?
Comme dans de nombreuses autres régions du monde, les préparatifs du 25 novembre battent leur plein dans ma communauté : des actions sont planifiées, des mobilisations féministes sont organisées. Le sentiment dominant ces jours-ci est la colère. Mais cette colère n'est pas une émotion individuelle, bien l'expression d'une conscience collective. Car la réalité est choquante : selon les chiffres officiels, une femme est tuée toutes les dix minutes. Et il ne s'agit là que des cas recensés. Nous savons que le nombre de cas non signalés est bien plus élevé : de nombreux actes de violence sont dissimulés, non signalés ou banalisés par la société. Certaines organisations indépendantes parlent même d'une femme tuée toutes les trois minutes. Ces chiffres illustrent l'ampleur de la crise.
Cette colère doit cependant se traduire par une action politique – elle doit nous unir. Ce dont nous avons besoin de toute urgence aujourd'hui, c'est d'un contre-mouvement féministe cohérent et bien organisé. La lutte contre les violences faites aux femmes ne saurait se limiter à des journées d'action symboliques. Elle ne peut se résumer à des manifestations dans la rue le 25 novembre ou le mars. Il s'agit plutôt d'un processus politique continu, quotidien et de longue haleine.
Je vois ce combat à trois niveaux centraux :
Premièrement : des réseaux stables et solidaires entre femmes sont nécessaires.
Deuxièmement : la prise de conscience que la violence patriarcale n'est pas simplement une faute individuelle, mais qu'elle est structurellement conditionnée – cette idée doit être profondément ancrée dans la conscience sociale.
Troisièmement : cette lutte doit être menée avec l'objectif politique clair de modifier durablement les politiques, les systèmes juridiques et les institutions de l'État.
Le fait que quatre à cinq femmes et deux enfants aient été assassinés à Brême et dans ses environs ces derniers mois démontre que, même au cœur de l'Europe, les femmes sont victimes de menaces systématiques. Même dans les sociétés prétendument « sûres » et« progressistes », les femmes sont quotidiennement touchées par la violence et tuées. Cela témoigne de la dévalorisation persistante de la vie des femmes et d'un climat institutionnel qui tolère tacitement la violence masculine.
Je souhaiterais conclure cette conversation en évoquant un projet artistique féministe qui apparaît fréquemment dans le contexte du 25 novembre ou du 8 mars : le symbole du « Hilos », qui signifie « tissage ». Il représente un réseau politique et émotionnel partagé par les femmes. Le réseau « Les Femmes tissant l'avenir », initié par le mouvement des femmes kurdes , utilise cette métaphore pour mettre en lumière les liens transnationaux et le pouvoir collectif.
Il convient de souligner le travail du collectif d'art féministe mexicain HILOS. Ce collectif utilise le textile pour visualiser des messages féministes et rendre la violence publiquement visible. Leurs installations sont composées de fils rouges symbolisant des réseaux de douleur, de résistance et de solidarité, accompagnés de la devise « Sangre de mi Sangre » (« Le sang de mon sang »). Le slogan du mouvement des femmes kurdes, « Votre guerre est notre sang », fait également allusion à ces pratiques transcontinentales de résistance féministe.
Le filet rouge symbolise ainsi le sang versé, les vies entremêlées et la force collective des femmes. Car nous le savons : le mouvement de libération des femmes est la lutte de femmes et d'organisations connectées, unies, en réseau et résistantes. (ANF)
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L’emploi, condition de l’autonomie financière, plus cruciale encore pour les femmes
Lors de son discours de politique générale, le premier ministre Sébastien Lecornu a déclaré le 14 octobre inscrire au rang des urgences une amélioration concernant les retraites des femmes.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/11/04/lemploi-condition-de-lautonomie-financiere-plus-cruciale-encore-pour-les-femmes/
Rien de nouveau, cette préoccupation est affichée depuis la réforme Touraine de 2014… et ne se traduit que par des mesures dérisoires. C'est encore le cas aujourd'hui, alors que l'urgence est toujours là. Rappelons que la pension moyenne des femmes ne représente que 62% de celle des hommes, que le taux de pauvreté des personnes retraitées ne cesse d'augmenter depuis 2017 particulièrement celui des femmes, atteignant même 25% pour les femmes divorcées retraitées. Situation que le gel annoncé des pensions va encore aggraver.
Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 prévoit pour les mères un changement du calcul de la pension du régime général. Au lieu de prendre pour base du calcul la moyenne des 2 meilleures années de salaire, ce sera les 24 meilleures années pour les mères d'un enfant et les 23 meilleures pour les mères de deux enfants et plus.
Remarquons tout d'abord que prévoir une mesure qui bénéficiera aux mères mais non aux pères signifie inscrire en dur dans le système de retraites une pérennisation des rôles différents pour les femmes et les hommes vis-à-vis de la prise en charge des enfants. Ce qui s'oppose aux aspirations à l'égalité. Il est possible que ce soit de plus contraire aux directives européennes sur l'égalité de traitement entre les femmes et les hommes.
Réduire le nombre d'années pris en compte pour les meilleurs salaires fait légèrement augmenter la pension. Selon ce qui est indiqué, 50% des femmes devraient en bénéficier dès 2026. Mais le gain sera probablement très faible, car cette mesure corrige très peu la pénalisation qui pèse sur les carrières courtes. Actuellement, la pension est calculée au prorata de la durée de carrière, avec une décote qui réduit encore les montants pour les parcours incomplets. Cette double pénalisation, reconnue par le rapport Delevoye en 2019, n'est pas corrigée par la mesure prévue. Supprimer la décote serait le vrai progrès.
D'autre part, prendre le même nombre d'années de salaire (25) pour tous, quelle que soit la durée de carrière, pénalise les carrières courtes, car moins de « mauvaises années » sont éliminées du calcul. Or, les femmes ont en moyenne des carrières cotisées plus courtes que les hommes. Supprimer seulement une ou deux années supplémentaires, et pour les seules femmes avec enfants, ne corrige pas la discrimination qui touche toutes les carrières courtes. Cela ne garantit donc pas l'équité.
Le principe devrait être de retenir la même proportion de meilleures années, quelle que soit la durée de carrière, et d'éliminer ainsi proportionnellement les pires années. Plutôt que de fixer un nombre d'années en valeur absolue, on pourrait le calculer par rapport à la durée de carrière effectuée. Par exemple, sélectionner 25 meilleures années sur une carrière complète de 42 ans revient à garder 60% des années. Pour une personne ayant une carrière cotisée de 30 ans, ce qui est la moyenne pour les femmes nées en 1955, on ne retiendrait que 18 années (60 % de 30), bien moins que les 23 ou 24 années prévues.
Certes le coût de cette mesure sera plus élevé que celle envisagée… parce qu'elle apportera une amélioration réelle. Mais l'enjeu pour les femmes se situe aussi, surtout, en amont de la retraite. En plus d'être une exigence démocratique, l'égalité des femmes et des hommes en matière de salaires comme en matière de taux d'emploi serait très bénéfique pour le financement des retraites et plus largement de la Sécurité sociale : elle apporterait un supplément conséquent de recettes en cotisations sociales et CSG.
L'emploi est la condition de l'autonomie financière, plus cruciale encore pour les femmes. Or nombreuses sont celles qui souhaitent travailler mais doivent se retirer de l'emploi ou passer à temps partiel du fait du manque de solutions pour l'accueil des jeunes enfants ; du fait de la persistance des stéréotypes sexués qui leur attribuent la charge des enfants (ce que la mesure prévue perpétuerait), du fait de congés paternels et parentaux mal adaptés qui n'incitent pas à l'investissement égalitaire des deux parents auprès des enfants. À l'heure où est agité l'argument démographique de la baisse du ratio population active/retraitée, il serait cohérent de mener enfin une politique volontariste pour permettre aux femmes d'accéder à un emploi, à temps complet, dans de bonnes conditions, de revaloriser les professions à dominante féminine et plus largement de repenser le sens du travail en lien avec l'urgence sociale et écologique.
Christiane Marty
Christiane Marty est ingénieure-chercheuse, membre de la Fondation Copernic, autrice de L'enjeu féministe des retraites (La Dispute, 2023)
Tribune parue le 25 octobre 2025 dans Le Monde
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Face à l’oligarchie de l’argent
Face à l'oligarchie de l'argent, nous sommes des millions et devons proposer un nouvel imaginaire pour une bonne vie sur Terre basée sur le partage
Photo et article tirés de NPA 29
Le capitalisme est le résultat d'une construction sociale basée sur la prédation et l'exploitation des travailleurs, des animaux et de la nature, à partir de titres de propriété inégalement répartis. Mais la folie d'une petite oligarchie pour capter toujours plus de profits menace l'habitabilité de la planète.
Les 10 % les plus riches du monde contribuent à près de la moitié (47,6 %) des émissions totales de gaz à effet de serre. Ne nous trompons donc pas de colère et de vocabulaire : entre anthropocène et capitalocène, ce qui est mis en question n'est pas la fin du monde, mais bien celle du capitalisme.
Une autre perspective s'impose face aux incendies, inondations et pollutions qui pourrissent notre santé et notre passage éphémère sur Terre. Ce qui a été construit par les dynasties familiales de l'aristocratie de l'argent peut être déconstruit par celles et ceux qui aspirent à la bonne vie basée sur le partage et non plus sur le vol légalisé.
Malgré la mobilisation des milliardaires pour empêcher tout nouveau récit en achetant les moyens d'information afin d'imposer « la pensée unique », qui va dans le sens de leurs intérêts de classe, l'après-capitalisme est déjà là en marche…
Les initiatives institutionnelles se multiplient, sous forme d'associations, de rencontres, de Scop, de fêtes qui donnent vie à la solidarité et surtout à la coordination des luttes face aux divisions des partis politiques et des syndicats. Ces derniers parviennent parfois à créer des instances de coordination, mais les concurrences malsaines prennent trop vite le dessus.
Le récit est alors indésirable, l'incohérence entre les idées de solidarité revendiquées et la concurrence pour être le mieux placé dans des élections conçues pour reproduire l'ordre des rapports sociaux d'exploitation et de domination de classe, tétanise et favorise l'abstention qui doit beaucoup à la non-reconnaissance du vote blanc dans les suffrages exprimés.
Et pourtant, nous sommes celles et ceux qui pouvons par millions assurer le fonctionnement de l'économie réelle en préservant la planète dans l'altérité et le partage équitable. La nature devenant ainsi un bien inaliénable.
L'arbitraire des privilèges éclatera alors au grand jour et nous construirons ensemble un autre monde où chacun pourra devenir acteur de sa vie pour le meilleur de tous, la lumière et la joie de vivre la planète en partage pour tous et par tous, sans la compétition pour seule ambition.
Le récit d'un tel imaginaire peut apparaître naïf et inatteignable, mais nous nous rendrons compte avec le philosophe Sénèque que c'était parce que nous n'osions pas que le capitalisme nous paraissait indéboulonnable.
La seule pensée pour les futures générations constitue déjà une obligation irréversible d'être digne face à notre planète qui brûle, où les guerres se multiplient et le fascisme qui va avec, afin que nos enfants et leur descendance puissent avoir un avenir qui ne soit pas amputé dès la naissance.
7 décembre 2025
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Année 2025 meurtrière pour les journalistes
Année 2025 meurtrière pour les journalistes : voilà où mène la haine des journalistes, voilà où mène l'impunité
Photo et article tirs de NPA 29
Une année 2025 meurtrière pour les journalistes : voilà où mène la haine des journalistes, voilà où mène l'impunité
67 tués
503 détenus
135 disparus
20 otages
Les journalistes ne meurent pas, ils sont tués. Le nombre de journalistes tués est reparti à la hausse, du fait des pratiques criminelles de forces armées régulières ou non et du crime organisé. Sur les 67 professionnels des médias tués durant l'année écoulée, ils sont ainsi au moins 53 à avoir été victimes de la guerre ou du crime organisé.
Près de la moitié (43 %) des journalistes tués ces 12 derniers mois l'ont été à Gaza, sous le feu des forces armées israéliennes. En Ukraine, l'armée russe continue elle aussi de cibler les reporters nationaux et internationaux. Quant au Soudan, il s'impose également comme un terrain de guerre particulièrement meurtrier pour la profession.
Au Mexique, c'est le crime organisé qui est responsable d'une recrudescence alarmante des meurtres de journalistes en 2025. 2025 est l'année la plus meurtrière au Mexique depuis au moins trois ans et le pays est le deuxième plus dangereux pour les journalistes dans le monde, avec neuf journalistes tués. Et le phénomène s'étend avec une mexicanisation de l'Amérique latine : le continent américain concentre 24 % des journalistes tués dans le monde.
Les journalistes nationaux paient le prix le plus élevé : seuls deux journalistes étrangers ont été tués hors de leur pays, le photoreporter français Antoni Lallican tué par une frappe de drone russe en Ukraine et le journaliste salvadorien Javier Hércules tué au Honduras, où il vivait depuis plus de dix ans. Tous les autres ont été tués en couvrant l'information dans leur pays.
Mais outre la mort, ils sont la cible de bien d'autres exactions. 503 journalistes sont détenus à travers le monde : si la plus grande prison du monde est la Chine (121), la Russie (48) – qui a rejoint le trio de tête devant la Birmanie (47) – détient le plus grand nombre de journalistes étrangers : 26 Ukrainiens.
En outre, un an après la chute de Bachar al-Assad, nombre de reporters arrêtés ou capturés sous son régime sont introuvables, faisant de la Syrie le pays comptant le plus – plus d'un quart du total – de professionnels des médias disparus dans le monde.
“Voilà où mène la haine des journalistes !
Elle mène à la mort de 67 journalistes cette année, pas par accident, pas par effet collatéral. Ils ont été tués, ciblés en raison de leur activité de journaliste. La critique des médias est légitime et doit être force de changement pour garantir la survie de cette fonction sociale, mais sans jamais glisser dans la haine des journalistes, qui naît en grande partie, ou est entretenue, dans une volonté tactique de forces armées et de groupes criminels.
Et voilà où mène l'impunité : l'échec des organisations internationales qui ne sont plus en mesure de faire respecter le droit sur la protection des journalistes en conflit armé est la conséquence d'un déclin du courage des gouvernements qui devraient déployer des politiques publiques de protection.
De témoins privilégiés de l'histoire, les journalistes sont devenus progressivement des victimes collatérales, des témoins gênants, des monnaies d'échanges, des pions dans des jeux diplomatiques, des hommes et des femmes à abattre. Méfions-nous des facilités journalistiques : on ne donne pas sa vie pour le journalisme, on vous la vole ; les journalistes ne meurent pas, ils sont tués.”
Thibaut Bruttin directeur général de RSF
Christina Atik / RSF
https://rsf.org/fr/
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Fissures dans l’Atlantisme
Tout chez Donald Trump peut surprendre les observateurs européens : son style, son agressivité, son approche transactionnelle des affaires publiques. Il ne faut pourtant pas se méprendre. La « doctrine Trump » ne constitue pas une rupture imprévisible dans une relation transatlantique pourvoyeuse éternelle de paix, de prospérité et de stabilité.
Tiré de la Revue Recherches Internationales
Automne 2025
Alexis COSKUN, Pierre GUERLAIN, Michel ROGALSKI*
La relation transatlantique est d'abord le produit de relations de puissances au sein de et entre l'Europe et les Etats-Unis. Ensuite, loin d'être continue et constante la trajectoire de cette relation a épousé les revirements, parfois brutaux, des différentes doctrines stratégiques américaines. Ce faisant les évolutions de la relation transatlantique ont participé de chacune des grandes étapes de la redéfinition des rapports de forces mondiaux depuis le XXème siècle.
Dans ce cadre, il est légitime de s'interroger : à l'heure de Donald Trump, qu'est-ce que la relation transatlantique nous dit des rapports de puissance entre l'Europe et les États-Unis ?
Les conditions commerciales drastiques exigées lors de l'accord dit de « Turnberry » aux européens ont largement été comparées aux Traités inégaux imposés par ces derniers à la Chine au milieu du 19ème siècle. Si l'identification a ses limites, il en demeure un trait commun essentiel : dans les deux cas une différence massive de puissance permit de forcer la partie la plus faible à des concessions extraordinaires et défavorables à ses propres intérêts. Hier l'Empire du milieu acceptait d'ouvrir ses ports à la marine marchande britannique, aujourd'hui l'Europe promet 600 milliards d'investissements productifs aux États-Unis. Si l'Union européenne ne cède pas de territoire en concession, comme auparavant la Chine livrait Hong-Kong aux britanniques et comme les menaces trumpiennes sur le Groenland le faisaient craindre, elle s'engage à payer un tribut de 730 milliards de dollars en produits gaziers et pétroliers auprès des États-Unis.
Pour exiger son dû, l'administration américaine a fait étalage de toute sa force. Politiquement elle a remis en cause la souveraineté même des États européens : en menaçant d'annexion certains territoires, en refusant l'application des règles et décisions de justice européennes, particulièrement celles visant ses géants numériques, en dénigrant ses gouvernants et en intervenant directement dans plusieurs forums ou processus électoraux en soutien à certaines des forces xénophobes et populistes du gouvernement. Stratégiquement, elle a contraint les États européens membres de l'Otan à accroître leurs niveaux de dépenses. Économiquement, surtout, elle a directement menacé les industries européennes en faisant planer le risque de couper tout accès réel à son marché, destination toujours privilégiée d'un grand nombre de productions des pays d'Europe, en imposant des droits de douanes largement disproportionnés.
Donald Trump a pu imposer de tels sacrifices à ses homologues européens car ces derniers se trouvent dans une situation de dépendance critique vis-à-vis des États-Unis. Le militaire en est le plus ancien et le plus évident aspect : la majeure partie des armées européennes repose presque exclusivement sur les États-Unis pour leur armement, leur entraînement et leur commandement au sein de l'État-Major de l'Otan. Cependant, la marque distinctive de la période actuelle réside dans un assujettissement européen grandissant dans d'autres domaines.
Aux premiers rangs de ceux-ci figurent la soumission des européens aux grandes entreprises numériques américaines, les GAFAM qui sont désormais devenues indispensables non seulement aux entreprises mais également aux citoyens européens. Au travers de ces entreprises, bien souvent en situation de monopoles ou d'oligopoles sur leurs marchés, le gouvernement américain peut contrôler l'accès à des données, des technologies, des savoirs faires essentiels aux européens. S'affirme également avec force la dépendance grandissante des européens à l'énergie américaine, et particulièrement à son Gaz Naturel Liquéfié (GNL) remplaçant de manière croissante les hydrocarbures et le gaz russe. Les européens payent le prix de leurs dépendances. Le refus de maintenir une indépendance militaire et politique réelle vis-à-vis des États-Unis, le recul des investissements dans les infrastructures critiques et énergétiques, l'alignement militaire et diplomatique quasi constant vis-à-vis des États-Unis ont conduit nécessairement les États européens à une situation de fragilité. Plus qu'une rupture franche et éclatante dans la relation transatlantique, Donald Trump tire parti des déséquilibres structurels accumulés dans les rapports économiques et stratégiques entre l'Europe et les États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
L'affirmation grandissante de la domination américaine sur l'Europe répond à l'impératif stratégique immédiat des États-Unis : contrer la montée en puissance de la Chine. Plus qu'un retour à un isolationnisme théorique, il s'agit d'envoyer un message clair aux européens : l'inféodation pleine et entière. Face à la Chine, alors que les flux commerciaux se concentrent de manière croissante autour de blocs géopolitiques, l'équidistance entre puissances ne peut plus être tolérée par Washington. Cette évolution expose, en définitive, les limites d'un modèle de développement européen construit sur le double pari de la délégation de ses prérogatives militaires et régaliennes aux États-Unis - moins vrai pour la France -, de l'intégration de sa production économique dans des chaines de valeur mondialisées toujours plus étendues et intégrées. Privés de ressources énergétiques et minérales propres, tributaires de technologies qu'ils ne maîtrisent pas, sujets à des mesures commerciales brisant l'intégration économique mondiale dont ils sont dépendants les européens ne peuvent maintenir l'équilibre précaire construit depuis 1989.
La Chine se refuse au cantonnement au statut d'atelier du monde et n'offre plus de débouchés commerciaux sans fins. L'Europe est écartelée entre puissances contradictoires. En exigeant un alignement total, la relation transatlantique constitue aujourd'hui un handicap pour l'Europe. Les pays européens ne peuvent ignorer la nécessité de repenser leur modèle de développement, et leur relation à Washington. La discussion est d'ailleurs, de manière protéiforme, sur la table, à l'image du denier rapport Draghi. Il demeure que sans mise en cause de leur alignement stratégique vis-à-vis des États-Unis et sans rupture dans un modèle ancré sur les seules logiques de la mondialisation financière, au détriment de la pensée stratégique, les pays européens ne retrouveront pas les voies de leur souveraineté, si ce n'est de leur indépendance.
Les fissures dans la relation transatlantique s'amorcent lorsqu'Obama décide d'amorcer le virage vers le « pivot asiatique » marquant tout à la fois un moindre intérêt pour l'Europe, la certitude que la Russie était reléguée à un statut de puissance régionale et que désormais son seul rival était la Chine et sa préoccupation le contrôle de l'Asie-Pacifique. La guerre entre la Russie et l'Otan sur les terres ukrainiennes a confirmé la différence d'approche entre les deux rives de l'Atlantique et la prise de conscience brutale pour les Européens que la solidarité qui s'exerçait dans le cadre de l'Otan n'avait plus rien d'automatique. La période ouverte par le deuxième mandat de Trump se traduit par un triple mouvement : la perte d'influence, notamment économique, des États-Unis face à la montée d'un Sud global emmené par les BRICS et la Chine ; une Europe qui se « fabrique » un adversaire russe pour accroître ses dépenses militaires et ne pas se désarrimer de Washington ; et cette dernière qui exige de ses Alliés une inféodation absolue – on pense à l'accord signé par Ursula Van de Leyen au nom de l'Europe avec Trump – qui emprunte les formes grossières d'une colonisation que l'on pensait obsolète. Un tel équilibre ne peut qu'être instable, tant les dynamiques à l'œuvre sont rapides et puissantes.
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L’espoir frappe à la porte de Madagascar
La mobilisation massive de la jeunesse à Madagascar a fait tomber le régime de Rajoelina. Ce soulèvement est en rupture avec les révoltes précédentes qui, depuis 1972, étaient sous la domination de fractions bourgeoises utilisant les populations comme masse de manœuvre pour renverser leur compétiteur et prendre la place. L'affranchissement de ce processus pousse à une politisation du mouvement, rapide et profonde. Ne plus être sous la domination politique d'une fraction de l'élite dirigeante implique la nécessité, pour les dirigeants de cette lutte, de proposer une alternative politique à leur lutte. Un bref aperçu de la situation sociale et économique du pays est ainsi nécessaire pour mieux appréhender certaines exigences du mouvement de la Gen Z.
Tiré du site de la revue Contretemps.
Un pouvoir qui se plie aux exigences des multinationales minières
La grande île est dotée de richesses géologiques : on y trouve de l'or, des pierres semi-précieuses comme le rubis, mais surtout des minerais essentiels pour l'industrie de haute technologie, qui devient au fil du temps un enjeu majeur pour les pays riches. Quelques mois avant les élections présidentielles de 2023, la Banque mondiale avait conditionné un prêt de 200 millions de dollars à la réforme du secteur minier. Aussitôt, le président Rajoelina avait réformé le code minier, renforçant ainsi une politique extractiviste.
Aujourd'hui, le secteur minier est en pleine expansion, notamment autour des terres rares. L'entreprise canadienne NextSource Materials possède la mine de Molo, connue pour être un des plus grands gisements de graphite d'excellente qualité. Rio Tinto, le géant minier australien, extrait le titane et le zirconium. Energy Fuels, une entreprise américaine, s'est positionnée sur le projet Toliara avec comme objectif d'importer les minerais pour les traiter aux États-Unis, dans l'État de l'Utah.
À chaque fois, ces opérations impliquent l'expulsion des paysans de leurs terres, les privant de leurs ressources et endommageant gravement l'environnement. Les mobilisations paysannes contre ces spoliations sont sévèrement réprimées, et ceux qui sont considérés comme les leaders sont incarcérés.
Pauvreté et insécurité
L'exploitation du sous-sol ne profite nullement aux populations, même dans une faible mesure. En octobre 2025, la Banque mondiale publiait les chiffres concernant la situation sociale et économique de la grande île. Ils sont accablants. Près de la moitié de la population des villes était sous le seuil de pauvreté ; quant à celle des campagnes, elle représentait les trois quarts. 58 % des Malgaches n'ont pas accès à l'eau potable et 62 % ne bénéficient pas de l'électricité.
Derrière ces chiffres se cache une forte disparité liée à la situation géographique. Dans le sud du pays, les problèmes de malnutrition sont récurrents, allant parfois jusqu'à la famine dénommée « Kéré ». La dernière grande crise date de 2020 : près de 750 000 en ont été victimes. Ces crises sont la conséquence du dérèglement climatique mais aussi de défaillances des pouvoirs publics depuis des décennies, qui se traduisent par une absence de service public, une faiblesse des infrastructures dont la plupart sont peu ou pas entretenues. Cet abandon de l'État a aussi des conséquences sécuritaires. De véritables bandes de criminels pillent les villages et terrorisent les populations.
Si le vol de zébus a toujours existé, il était plus un acte symbolique de jeunes garçons permettant de prouver leur courage, leur ingéniosité aux yeux de leur communauté. Cette sorte d'acte initiatique s'est dénaturée en spoliation de cheptel, pratiquée par les voleurs de zébus ou Dahalo, qui désormais alimentent les trafics de viande. Cette évolution négative débouche sur des agressions contre les populations rurales qui se trouvent dépouillées de tous leurs biens. Ces violences récurrentes et en hausses déstructurent totalement l'économie et le mode de vie des habitants dans les campagnes.
Affairisme et captation
À cela s'ajoute la criminalité en col blanc. Très rapidement, les mobilisations de la jeunesse, dans leur revendication, ont pointé la corruption des élites. En effet, des hommes d'affaires comme Ylias Akbaraly, considéré comme l'homme le plus riche de l'île, ont été cités dans le cadre des Panama Papers pour fuite de capitaux et constitution de sociétés écrans installées dans des paradis fiscaux. Il a été mis en cause pour des montages financiers illégaux lors de la construction de la tour Orange, pour les évasions fiscales sans pour cela être inquiété par la justice.
L'autre personnage qui a été la cible dès le début des manifestations est Maminiaina Ravatomanga, deuxième fortune du pays. Sa proximité avec Rajoelina lui a permis de capter une grande partie de la richesse de Madagascar. Il a été accusé d'avoir utilisé les hommes de son entreprise, l'Académie de sécurité, lors de la répression des premiers jours de manifestation. Il a réussi à instituer un quasi-monopole dans le domaine de l'import-export. Parti juste après la prise de pouvoir par les militaires, il est actuellement sous le coup de procédures judiciaires à l'île Maurice, pays où il s'est réfugié.
Une corruption qui n'épargne pas les membres du gouvernement : à titre d'exemple, on peut citer la construction de l'autoroute entre Antananarivo et Toamasina pour un coût de près d'un milliard de dollars pour 260 kilomètres. Certains ont dénoncé l'absence d'appel d'offres pour ces travaux, dont l'intérêt est discutable, sauf qu'il favorise le transport routier, secteur où la société Sodiat, appartenant à Ravatomanga, est quasiment en situation de monopole. Ces travaux ont occasionné des expropriations de paysans sans compensations et pollué les rizières à cause des coulées de boue. La réponse du pouvoir a été, pour un salaire de misère, d'obliger les paysans à réparer les dégâts.
La mobilisation populaire contre la corruption a touché même le football, où anciens joueurs et fans se sont retrouvés pour exiger un changement dans les structures. Au-delà de l'aspect moral, cette corruption a des conséquences directes et néfastes sur la vie quotidienne des populations. C'est le cas notamment pour la société nationale Jirama, qui distribue l'eau et l'électricité et qui a été la cause première des manifestations à cause des délestages de plus en plus fréquents et longs.
Le cas emblématique de la Jirama
Cette société est peut-être le concentré de tous les moyens de corruption possibles et imaginables. On trouve des achats sans appel d'offres et surévalués, des détournements de fonds opérés par les dirigeants, des surfacturations systématiques, des fournitures de carburant frelaté qui a endommagé les générateurs d'électricité, l'absence de paiement des factures par des entreprises en échange de pots-de-vin. Ravatomanga, qui a siégé au conseil d'administration de la Jirama jusqu'en 2014, est accusé de détournement de fonds au préjudice de cette société.
A cette situation s'ajoute le manque de maintenance et d'investissement tant au niveau de la distribution de l'eau que de l'électricité, ce qui a fortement pénalisé les populations. Cette société est devenue, au fil du temps, le symbole des turpitudes des dirigeants passés et actuels du pays.
Des élites concurrentes sans assises sociales
Comment expliquer les crises récurrentes que connaît ce pays ? Des universitaires ont mis en évidence une corrélation entre la progression du PIB et les coups d'État[1]. L'idée est que les différentes fractions de la bourgeoisie de la Grande Île se disputent le pouvoir pour profiter de la manne financière qu'offre la croissance.
Cette dernière est caractérisée par un isolement profond des élites, qui ne cherchent nullement à construire une base sociale minimale assise sur une politique clientéliste favorisant un segment de la population. L'analyse sociologique de l'appréhension par cette élite du peuple malgache révèle une forte unanimité à « naturaliser », selon l'expression de l'auteur de cette étude, la pauvreté de la population. Cette caste élitaire développe en parallèle la nécessité qu'elle guide et dirige le peuple. S'il existe des nuances dans le positionnement des élites, toutes, sans exception, ne se soucient guère d'une mise en place d'une politique visant à lutter contre la pauvreté des populations[2].
Ces affrontements entre les différentes factions de cette bourgeoisie pour s'approprier la rente plongent le pays dans une crise économique nécessitant parfois de longues périodes pour renouer avec une croissance qui occasionnera de nouveau une crise pour l'accaparement du pouvoir. Ce cycle entraîne une paupérisation et un recul du PIB que l'on ne rencontre nulle part ailleurs, à l'exception des pays en guerre. Ces coups de force prennent leur racine dans la situation sociale désastreuse, qui pousse une partie des populations à suivre tel ou tel dirigeant d'une fraction de ces élites qui exploite politiquement la misère. Ces soubresauts s'échelonnent à travers le temps : en 1972, 1991, 2002, puis 2009.
Si on analyse la dernière crise, celle de la prise de pouvoir par Rajoelina en 2009, on constate la forte opposition d'une partie des élites et du président de l'époque Marc Ravalomanana. À la tête de l'empire TICO, il était accusé d'utiliser sa fonction présidentielle pour marginaliser ses concurrents et faire prospérer son empire économique. Le patronat local, à travers le Syndicat des industries malgaches (SIM), n'eut de cesse de critiquer des mesures gouvernementales favorisant son groupe, comme les détaxations sur les produits de première nécessité ou les amnisties fiscales.
Rajoelina était le maire de la capitale Antananarivo ; en protestant contre l'interdiction gouvernementale d'apposer des panneaux publicitaires lumineux de sa société, il s'est retrouvé à la tête de la fronde. Profitant d'un mécontentement populaire grandissant qui s'est cristallisé sur l'accaparement des terres arables par la société sud-coréenne Daewoo, Rajoelina s'est emparé du pouvoir. Le pays fut en butte à des sanctions financières qui ont fortement impacté les populations.
L'ombre de la France
Certains ont vu dans ce coup d'État la main de la France. Certes, on ne prête qu'aux riches, mais pour le coup cette crise est avant tout malgache, même si la prise de pouvoir par Rajoelina a été vue d'un bon œil par Paris. Ravalomanana était tourné vers le monde anglo-saxon, alors que Rajoelina, bien plus francophile il a même obtenu la nationalité française en 2014.
Ce qui explique certainement que, à nouveau, les autorités françaises ont joué le rôle d'Europe Assistance pour les dictateurs déchus. Hier, elles exfiltraient Blaise Compaoré, tombé lors de la révolution du Burkina Faso en 2014. Aujourd'hui, c'est Rajoelina qui a bénéficié d'un avion militaire français pour sa fuite. Concomitamment, deux Français, Philippe Marc François, ancien officier militaire français, et Paul Maillot Rafanoharana, ancien conseiller du président, emprisonnés à Antananarivo pour complot et tentative de coup d'État, ont été libérés.
Ces interférences de l'Hexagone dans les affaires internes de la Grande Île renforcent le sentiment de beaucoup de Malgaches, qui ont toujours soupçonné Rajoelina d'être bien trop complaisant avec l'ancienne puissance coloniale. Cela se vérifie sur la question des îles Éparses, que la France refuse de restituer à Madagascar en dépit du droit international, de l'histoire et de la continuité géographique. Le massacre colonial de 1947, où des dizaines de milliers de Malgaches ont été assassinés pour mater la rébellion des indépendantistes, n'a pas disparu de la mémoire collective. Un souvenir d'autant plus pénible que le comportement de la plupart des membres de l'importante communauté française à Madagascar est empreint de mépris, de grossièreté et d'arrogance vis-à-vis des populations.
Les mobilisations de 2025 opèrent une rupture dans le sens où les jeunes dans la rue n'ont pas joué le rôle d'une masse de manœuvre sous la direction politique d'un dirigeant d'une fraction de l'élite. D'ailleurs, aucun parti de l'opposition n'était présent lors des manifestations ; tout au plus certains ont exprimé un soutien de circonstance. C'était une mobilisation autonome et auto-organisée dont la plupart des porte-paroles étaient bien décidés à ne pas reproduire les erreurs de 2009 et à se laisser déposséder de leur lutte.
L'adoption de documents exprimant leur principale revendication témoigne d'une volonté de la Gen Z tout autant d'être indépendante et présente dans le débat politique.
La radicalisation du mouvement de contestation
On le sait, la mobilisation a débuté pour protester contre les incessants délestages d'électricité et d'eau. Deux conseillers de l'opposition de l'administration communale d'Antananarivo, Alban dit « Babà » Rakotoarisoa et Clémence Raharinirina, prennent individuellement la décision de protester devant le Sénat contre les coupures. Ils sont embarqués aussitôt et sans ménagement par les forces de l'ordre.
Cette scène filmée deviendra virale sur les réseaux sociaux et déclenchera des manifestations appelées par la Gen Z, un terme souvent utilisé par les médias pour désigner une cohorte démographique de personnes nées entre le milieu des années 1990 et 2010. Le terme Gen Z apparaît pour la première fois dans une situation conflictuelle lors des mobilisations du printemps 2024 contre la loi de finances du Kenya. D'autres mobilisations en Asie viendront renforcer l'idée d'une entité d'une jeunesse rebelle avec la référence d'une tête de mort souriante coiffée d'un chapeau de paille avec un turban rouge porté par le héros du manga « One Piece », en lutte avec ses compagnons contre un ordre politique injuste et violent.
Le pouvoir a répondu par une répression féroce qui, loin de décourager les manifestants, va amplifier la contestation s'étendant dans toutes les principales villes. Les réponses de Rajoelina ne font qu'accroître la colère lorsqu'il a affirmé que la mort d'un jeune étudiant, largement diffusée sur Internet, n'était qu'un pillard, ou étaient en décalage avec ce qu'attendait la rue. Le limogeage d'un ministre de l'Énergie, puis celui du Premier ministre, non seulement ne calment pas la contestation mais au contraire sont perçus comme un lâchage par le camp présidentiel, car le Premier ministre Christian Ntsay était la pierre angulaire de plusieurs réseaux de différentes régions de soutien de Rajoelina.
Très rapidement, la politisation du mouvement s'opère ; à la protestation contre les coupures d'énergie s'ajoute la lutte contre la corruption cause de l'inefficience du système de distribution, puis vient l'exigence de la démission de Rajoelina et enfin la remise en cause profonde du système politique de la Grande Île.
Les animateurs de la Gen Z ont su tisser des liens avec la société civile, à travers notamment l'organisation Transparency International Madagascar, évidemment particulièrement concernée par la corruption à la Jirama, et le mouvement syndical, essentiellement Solidarité syndicale Madagascar, qui n'a pas hésité à appeler à une grève générale.
Beaucoup sentaient le régime chancelant. À l'intérieur même des forces armées, le bien-fondé de la répression était questionné. La présidence a mis sur le devant de la scène l'armée en nommant un général à la primature. Comme une réponse, le corps d'armée des personnels et des services administratifs et techniques (CAPSAT) se range dans le camp de la mobilisation populaire. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce positionnement.
Contrairement aux casernes localisées à la périphérie, le CAPSAT est situé à l'intérieur de la capitale ; donc les soldats du rang partagent les difficiles conditions de vie des populations. Traditionnellement, ce service a toujours eu un rôle déterminant dans les crises. Rappelons qu'il avait porté Rajoelina au pouvoir lors de la crise de 2009. Enfin, on ne peut ignorer une certaine frustration de la part des soldats du CAPSAT de voir leur collègue de la gendarmerie, artisans de la répression, recevoir une prime substantielle de 500 000 ariary, l'équivalent de presque la moitié d'un mois de solde.
La prise de pouvoir par la hiérarchie du CAPSAT n'était nullement préméditée, elle n'a fait que remplir un vide. Les caciques du régime, l'ex-Premier ministre et l'homme d'affaires Maminiaina Ravatomanga, avaient pris la fuite, le président du Sénat Richard Ravalomanana avait démissionné et Rajoelina était introuvable et pour cause : il volait vers Dubaï. Ce coup de force d'ailleurs fut, lors des premiers jours, quelque peu chaotique. Le colonel Randrianirina annonça sa prise de pouvoir et la dissolution du Sénat, de la Commission Électorale Nationale Indépendante et de la Haute Cour de Justice. Dans le même temps, cette dernière, qui tout au long du règne de Rajoelina n'a eu de cesse de tordre la Constitution pour délivrer des rendus favorables à la présidence, avalisait la légalité du contrôle de l'armée.
La stratégie peu à peu s'est affinée avec comme première préoccupation, que cette prise de pouvoir n'apparaisse surtout pas comme un coup d'État, mais comme une action conforme à la Constitution. Un narratif aidé par la décision de l'Assemblée nationale qui, par un vote quasiment unanime, destituait le président Rajoelina, donc avec les voix des députés de la coalition présidentielle Isika Rehetra Miaraka amin'i Andry Rajoelina (IRMAR). Un autre exemple de la versatilité de la part des élites de ce pays.
Tentative de restaurer l'ordre ancien
Un puissant lobbying s'est mis en place par les différentes factions de la bourgeoisie, une fois le pouvoir pris par les militaires. Déjà, lors du rassemblement pour la commémoration des martyrs tombés lors des mobilisations, les premiers rangs de la scène étaient occupés par la hiérarchie militaire, les dirigeants des partis politiques d'opposition, les représentants des différentes églises du pays et enfin, derrière, au troisième rang, des représentants de la jeunesse. Un symbole de la tentative de reprendre le cours habituel des choses en ne changeant que l'équipe gouvernementale.
La nomination par le colonel Randrianirina, devenu président de la refondation de la République de Madagascar, du Premier ministre Herintsalama Rajaonarivelo, est significative tant sur la forme — en aucun cas les forces vives de la contestation n'ont été consultées — que sur le fond, le personnage étant connu pour être un soutien de Rajoelina et un proche de Maminiaina Ravatomanga.
Parmi la population et la Gen Z, il y a un certain attentisme, mais ces derniers savent que ce gouvernement n'opérera pas une rupture radicale. Les animateurs de la Gen Z ont produit deux documents qui synthétisent leur volonté politique : le premier est un projet politique pour le pays. Ils se définissent comme : « Notre mouvement est un mouvement révolutionnaire. Nous réclamons une démocratie populaire et aspirons à un futur égalitaire et, surtout, prospère pour l'ensemble du peuple malgache et les générations futures ». Le second est une sorte de feuille de route de la transition.
Dans le second document intitulé « Proposition de feuille de route pour une transition souveraine et populaire », le préambule indique :
- « Cette feuille de route pour une Transition Populaire et Souveraine (TPS) s'inscrit dans une volonté de rupture totale avec le système actuel, marqué par l'inégalité, la corruption, la dépendance extérieure et la confiscation du pouvoir par une minorité. Elle propose une refondation de l'État fondée sur la souveraineté nationale, la justice sociale et la participation directe du peuple dans la prise de décision et le mode de gouvernance qui lui convient. » et réaffirme un principe considéré comme cardinal par la Gen Z : « il ne s'agit plus de réformer un appareil défaillant, mais de rebâtir un nouvel ordre politique à partir des forces vives du pays : sages (olobe), paysans, travailleurs, femmes, jeunes, techniciens et militaires patriotes. »
L'idée générale de ces deux documents est d'affirmer la nécessité d'un contrôle des populations sur les instances de pouvoir, quel que soit leur niveau, l'importance de la révocabilité des mandats avec une rotation des personnes occupant des postes de décision. La mise en place de comités populaires locaux dont les fonctions seraient de « remonter les priorités locales (Récolter les doléances et les remonter jusqu'au CTCM) dans le but de constituer la base de données pour les États généraux. Surveiller l'exécution des décisions prises dans leur localité et mises en œuvre par l'exécutif. Proposer les délégués aux États généraux ou à l'Assemblée constituante. Contrôler les organes judiciaires pour garantir l'impartialité des décisions. ».
Dernièrement, lors d'une conférence de presse, sous une banderole affirmant « La refondation de la nation du peuple par le peuple pour le peuple », les animateurs de la Gen Z ont réitéré leur critique sur les conditions de nomination du Premier ministre, ils ont dénoncé également des tentatives d'usurpation de jeunes manipulés par les partis politiques pour tenter de parler au nom de la Gen Z. Cette dernière s'est d'ailleurs structurée avec des porte-parole clairement identifiés, avec une volonté de représenter l'ensemble des communautés de l'île et ainsi pouvoir plus efficacement intervenir dans le débat politique. L'évolution de la Gen Z la place actuellement entre une structure de mobilisation large et une organisation politique avec un programme qui s'affine au gré de l'évolution politique du pays, comme en témoigne un animateur de la Gen Z :
- « Si, au début, on a été des agitateurs, on entre maintenant dans une phase où l'on fait de la politique… Parce que si on veut vraiment changer les choses, on n'a pas le choix [1] ».
La volonté d'offrir une alternative politique
À Madagascar, l'absence d'organisation de la gauche radicale reste un handicap pour alimenter le débat sur les tâches immédiates et sur les mesures à prendre qui ouvriraient la voie vers la rupture radicale souhaitée. Dans le même temps, on ne peut que constater une vivacité de la réflexion collective de la Gen Z, qui a réussi à éviter les écueils des manipulations de la part des différentes factions des élites, ainsi qu'une glorification puérile qui ferait de la jeunesse la sauveuse de la nation. Au contraire, elle a adopté une stratégie payante : celle d'unifier les populations dans la lutte contre le pouvoir.
À la différence d'autres mouvements de jeunes sur le continent, comme « Y'en a marre » au Sénégal, la Lucha en République démocratique du Congo ou le « Balai citoyen » au Burkina Faso, la volonté de la Gen Z d'être présente dans l'espace politique, comme ce fut le cas aussi pour les comités de résistance animés par la jeunesse au Soudan, démontre une maturité dans la compréhension des rapports de force. Ne pas se restreindre à la seule sphère de la société civile évite de donner carte blanche aux politiciens de l'ancien monde et offre la possibilité de construire une réponse politique alternative. Ce n'est pas le moindre mérite de cette Génération de militants et militantes.
*
Illustration : Wikimedia Commons.
Notes
[1] Mireille Razafindrakoto, François Roubaud, Jean-Michel Wachsberger, L'énigme et le paradoxe : Économie politique de Madagascar. IRD éditions, 2017.
[2] Wachsberger, Jean-Michel, « Le peuple des élites. Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar ». Participations, vol. 37, n° 37, 2023. p. 221-247.
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Appel à la signature de la Charte de la Génération Z Madagascar
"Nous, Rakotoson Michèle, Raharimanana Jean-Luc et Ravaloson Johary , avons signé la Charte de la Génération Z Madagascar et exhortons chacun à faire de même. Nous avons signé cette Charte car nous devons préserver les acquis de septembre et octobre derniers, dont la Génération Z Madagasikara a été le fer de lance. Le régime précédent a été renversé et chacun espère désormais aller de l'avant dans la refondation de la République.
Tiré d'Afrique en lutte.
Certains disent que si rien ne change, ils redescendront dans la rue. Nous pensions personnellement à l'époque que nous ne devions pas quitter la place du 13-Mai avant la signature d'un accord assurant le respect des droits fondamentaux de la personne et des droits civiques.
Cette Charte de la Génération Z Madagascar est plus exigeante. Il y a les valeurs à défendre, des objectifs communs, les lignes rouges à ne pas franchir, et la demande de consentement.
Si nous signons tous cette Charte, elle deviendra le contrat social liant la refondation de la République.
Cette Charte est éthique, rédigée et diffusée dans le style de la génération Z (n'était-ce pas sur les réseaux qu'elle s'est constituée et qu'elle nous a appelé à nous battre ?) Elle est faite sans nomination ni distribution de places, de façon plus simple et plus économique que projeter des réunions ici et là qui coûteront toujours plus cher et n'assureront pas l'inclusivité.
Ainsi, chacun pourra se concentrer sur la construction, car la voie à suivre sera claire et les limites définies.
Lisez-la. Puis signez-la.
La Charte de la Gen Z contient les principes fondamentaux à respecter pour la refondation réclamée et avec lesquels on pourra jauger tout acte des institutions. Cela inclut la mise en place d'un système électoral transparent et sa mise en œuvre dans les deux ans promis.
Ne laissez pas s'éteindre le feu qui a nettoyé le pays." 🇲🇬
Pour signer la charte : https://bit.ly/4pP3bK4
Antananarivo le 6 décembre 2025.
Michèle Rakotoson, Grande Médaille de la Francophonie de l'Académie Française, pour l'ensemble de son œuvre, 2012, Commandeur des Arts et des lettres malgaches, Chevalière des Arts et des Lettres françaises, Prix orange du livre en Afrique, 2024.
Raharimanana, Prix Benjamin Fondane pour l'ensemble de son œuvre, 2023, Prix Jacques Lacarrière 2018.
Johary Ravaloson, Prix de l'océan Indien 1999, Prix Ivoire 2017.
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Charte Génération Z Madagascar
Nous, jeunes citoyennes et citoyens de Madagascar, issus de toutes les régions, croyances et origines sociales, unis par la volonté de bâtir un avenir digne, juste et prospère, déclarons notre engagement pour la mise en place d'un nouveau système, bâti sur des fondations entièrement différentes : la souveraineté nationale, la transparence, la participation du peuple et la dignité collective.
Tiré d'Afrique en lutte.
Contexte
Madagascar vit un moment décisif. Le problème n'est pas un visage. C'est un système qui ne sert plus le peuple. La Charte Génération Z Madagascar propose un contrat civique simple :
– Souveraineté,
– Transparence,
– Participation,
– Dignité.
Concrètement : Priorités vitales eau et électricité, accès public à l'information, audits et reddition de comptes, implication directe de la jeunesse et de la société civile depuis les fokontany.
Lignes rouges : Non aux violences et aux abus, zéro tolérance pour la corruption, protection des libertés.
La fenêtre de tir se referme : Changer de tête sans changer les règles ne résoudra rien.
En signant, vous donnez mandat à une refondation pacifique, légale et opérationnelle, fondée sur le consentement du peuple.
🇲🇬Charte Génération Z Madagascar
Pour une refondation populaire, souveraine et participative de la Nation
Préambule
Nous, jeunes citoyennes et citoyens de Madagascar, issus de toutes les régions, croyances et origines sociales, unis par la volonté de bâtir un avenir digne, juste et prospère, déclarons notre engagement pour la mise en place d'un nouveau système, bâti sur des fondations entièrement différentes : la souveraineté nationale, la transparence, la participation du peuple et la dignité collective.
Conscients que la véritable transformation ne peut venir que de tout un peuple éclairé, responsable et solidaire, nous affirmons que cette Charte constitue un contrat social civique entre la jeunesse, la société civile (dont les sages, paysans, enseignants, techniciens, etc.), les partis politiques, les acteurs économiques et les forces armées. Elle propose une nouvelle manière de vivre le collectif : un engagement réciproque fondé sur les principes du « Fihavanana », « Firaisan-kina » et « Teny Ierana » au service du bien commun et du développement de Madagascar.
Nous refusons d'être une génération sans mémoire (rompue à son identité, de sa culture et de son histoire) et sans vision claire. Nous choisissons d'être une génération lucide : consciente de ses droits, de ses devoirs et de sa force collective – un moteur de changement.
I. Nos valeurs fondamentales
1. Transparence absolue
Chaque action, chaque financement, chaque décision doivent être publiques, motivées, traçables et justifiées.
2. Justice et équité
Aucune réforme n'a de sens si elle n'améliore pas la vie des plus vulnérables.
3. Responsabilité collective
Le changement sera dicté par la volonté du peuple Malagasy et cela commence par la cohérence entre nos paroles, nos actes et nos valeurs.
4. Respect des institutions envers le peuple
Réformer l'État, ce n'est pas le détruire ; c'est le ramener à sa mission première : servir le peuple.
5. Éducation, compétence et intégrité
L'avenir appartient à celles et ceux qui apprennent, partagent le savoir et servent le pays avec intégrité.
6. Fihavanana et firaisankina
Notre force est dans le lien social Malagasy, pour servir l'intérêt général.
II. Nos objectifs communs
1. Refonte institutionnelle
La refonte institutionnelle doit émaner d'une réflexion collégiale (techniciens, sages, représentants de la société civile, force de l'ordre et autres parties prenantes concernées) sur un nouveau système basé sur les besoins et aspirations collectées depuis les communautés locales (fokontany/commune).
Cette refonte considérera la diaspora comme prolongement vivant du peuple Malagasy, porteuse des mêmes valeurs, droits et devoirs en tant que Malagasy.
2. Responsabilisation citoyenne et éveil national
Nous affirmons notre volonté de renforcer l'unité nationale, de construire notre propre identité à travers la valorisation de notre histoire, la mise en avant de nos valeurs communes et la garantie d'un avenir prospère pour les générations futures.
Nous aspirons à :
● Promouvoir la richesse de la diversité ethnique et culturelle de Madagascar
● Éduquer et conscientiser la population sur l'histoire réelle du Pays et son Peuple
● Favoriser la participation citoyenne dans la vie politique, économique et sociale du Pays.
3. Veille au respect des droits fondamentaux
Nous nous engageons à faire respecter les droits fondamentaux de tout le peuple Malagasy sans exception. (lanceurs d'alerte, journalistes, syndicats, étudiants, diaspora, etc.)
4. Implication active de la jeunesse sans distinction
● Former une jeunesse compétente, éthique, consciente et responsable.
● Assurer leur participation directe dans les réflexions et décisions politiques à tous les niveaux.
● Favoriser l'égalité des chances : accès à l'information, à la formation, aux soins, aux opportunités et aux infrastructures.
5. Transparence et bonne gouvernance
Nous militons pour :
● le partage régulier des décisions, dépense et audit publique,
● la clarté sur les objectifs et le fonctionnement des services publiques
● l'optimisation des instances et services gouvernementales : efficacité des ressources utilisées
Ceci afin de garantir une gouvernance claire et responsable.
III. Nos lignes rouges
1. Refus de toutes formes de violence et d'abus
2. Refus de toute violation des droits et libertés fondamentaux incluant la liberté d'expression et le droit à la sécurité.
3. Refus de l'usage des institutions à des fins contraires à l'intérêt général.
4. Intolérance à la corruption et à toutes formes d'injustice.
5. Refus de toutes élections, scrutin, mode de nomination et prise de responsabilités publiques qui ne sont pas justes, libres, équitables et transparentes.
IV. Engagement et méthode
● La Charte est ouverte à signature à ceux qui partagent les objectifs et valeurs évoqués dans ce présent document
● Chaque membre signataire s'engage à respecter ces principes, à rendre compte publiquement de ses actions.
● La Charte ci-présente n'est pas figée et peut être soumise à la discussion collective. Une cellule de veille citoyenne est chargée d'en assurer le suivi, la transparence et l'actualisation régulière.
Pour signer ICI
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Sionisme chrétien dans le Sud global : le cas de l’Afrique du Sud
Au cours de leur conquête des terres africaines au XIXᵉ siècle, les empires européens utilisèrent les missions chrétiennes pour asseoir leur légitimité à s'approprier les ressources et imposer leur domination culturelle. Les écoles missionnaires et les églises diffusaient les valeurs occidentales, sapant les traditions africaines et présentant le service rendu à l'empire comme un service rendu à Dieu.
Tiré d'Afrique en lutte.
Dans ce vaste contexte impérial, les évangélistes britanniques commencèrent à envisager un projet politique de réinstallation des Juifs en Palestine. Les appels théologiques à la « restauration » juive circulaient en Europe depuis des siècles ; mais c'est Lord Shaftesbury, principal représentant du sionisme chrétien dans l'Angleterre victorienne, qui fit pression sur le ministre des Affaires étrangères, Lord Palmerston, afin qu'il soutienne la réinstallation juive dans le but de renforcer l'influence britannique face aux ambitions concurrentes de la France et de la Russie.
Les évangélistes contribuèrent ainsi à transformer une croyance théologique en idéologie politique alignée sur les intérêts impériaux.¹
Ancré dans la conviction qu'un État juif en Palestine conditionne le retour de Jésus et l'avènement de la fin des temps, le sionisme chrétien contemporain assimile souvent l'État d'Israël moderne au royaume biblique et présente sa politique comme relevant de la volonté divine, faisant ainsi de la présence palestinienne un obstacle au dessein divin. Dans cette perspective, le déplacement forcé des Palestinien·nes est non seulement justifié, mais considéré comme une obligation religieuse.
Ce projet politique examine la diffusion du sionisme chrétien pro-israélien dans le Sud global en se concentrant sur l'Afrique du Sud, bastion historique de la solidarité avec la Palestine. Il expose les moyens mis en œuvre par le régime israélien pour saper ce soutien et affaiblir la solidarité avec les Palestinien·nes, en instrumentalisant le sionisme chrétien pour soutenir la cause de l'État colonialiste.
Le sionisme chrétien dans le Sud global
Les résistances à la normalisation des relations avec Israël dans le Sud global s'enracinent dans la solidarité anticoloniale et le soutien à l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) ; or le régime israélien s'efforce depuis longtemps de vaincre ces résistances. L'un des points d'entrée les plus efficaces d'Israël a été l'influence croissante du sionisme chrétien, qui s'est développée parallèlement aux mouvements pentecôtistes et au dispensationalisme prémillénariste en Afrique et en Amérique latine au cours des trois dernières décennies. Les décideurs israéliens ont formalisé cette approche en 2004 en créant à la Knesset le Christian Allies Caucus, qui a pour mission de « mettre en place des canaux directs de communication, de coopération et de coordination » avec des dirigeants chrétiens du monde entier.
Les changements observés lors de la Fête des Tabernacles, un rassemblement évangélique annuel organisé à Jérusalem depuis 1980 pour soutenir Israël, témoignent d'une popularité croissante du sionisme chrétien à l'extérieur du Nord global. En effet, lors de la première édition, les Américains représentaient environ la moitié des 3 000 participant·es. Mais en 2008, le Brésil a envoyé la plus grande délégation, comptant entre 1 300 et 1 500 participant·es. Forte d'un soutien chrétien croissant envers Israël dans le Sud global, l'Ambassade chrétienne internationale de Jérusalem (International Christian Embassy Jerusalem, ICEJ), l'une des institutions sionistes chrétiennes les plus influentes au monde, a ouvert un bureau à Rio de Janeiro en 2023.
En Afrique du Sud, l'influence grandissante du sionisme chrétien est étroitement liée à la diffusion rapide de courants théologiques en phase avec ses croyances fondamentales. Les pentecôtistes, par exemple, qui ne représentaient que 0,2 % des chrétiens sud-africains en 1950, comptent aujourd'hui environ 10 % d'entre eux. Les enquêtes montrent que le soutien à Israël est en moyenne deux fois plus élevé au sein des communautés pentecôtistes que dans les autres groupes chrétiens. Bien qu'ils ne soient pas uniformément pro-israéliens, les pentecôtistes ont tendance à interpréter les prophéties bibliques de manière littérale, ce qui les rend plus réceptifs à l'idée que l'État israélien moderne accomplit les Écritures. Cette orientation rapproche souvent les communautés pentecôtistes des récits du sionisme chrétien et favorise un soutien à Israël plus actif que dans les autres confessions.
La montée du sionisme chrétien en Afrique du Sud a des conséquences importantes sur le mouvement de solidarité avec la Palestine. Les Palestinien·nes et les Sud-Africain·es noir·es partagent une longue histoire de lutte commune contre le colonialisme et l'apartheid, fondée sur un soutien réciproque à la libération de chacun. L'OLP entretient depuis des décennies des liens étroits avec le Congrès national africain (ANC), en formant par exemple les combattants sud-africains de la liberté durant la lutte contre l'apartheid. Cette solidarité entre Noir·es et Palestinien·nes contraste fortement avec le soutien historique d'Israël au régime d'apartheid suprémaciste blanc, basé sur une assistance militaire et la volonté de réprimer le mouvement de libération sud-africain et les luttes anticoloniales à travers le continent.
L'Afrique du Sud est devenue un centre essentiel de soutien à la libération palestinienne, comme en témoigne récemment son recours devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de génocide. En réponse, le régime israélien a intensifié ses efforts de diplomatie publique et d'ingérence en Afrique du Sud, cherchant à affaiblir cette solidarité. Si le sionisme chrétien et la mobilisation pro-israélienne parviennent à s'imposer en Afrique du Sud, centre majeur de solidarité avec la Palestine, les implications pour l'ensemble du Sud global seront considérables.
Groupes pro-Israël : la matrice sud-africaine
Il n'existe pas de définition ou de forme universellement reconnue du sionisme chrétien, et le soutien au régime israélien prend des formes très diverses — allant de prières ponctuelles durant la messe à un soutien financier aux colons qui s'emparent de terres et de maisons palestiniennes. En Afrique du Sud, le sionisme chrétien peut être défini par deux grands courants : un lobby pro-Israël actif et un courant dévotionnel plus « passif », composé de congrégations et d'individus qui adoptent une théologie valorisant l'État israélien sans toutefois militer activement en sa faveur.
Les groupes sionistes chrétiens actifs expriment leurs convictions par un soutien direct au régime israélien et à ses objectifs géopolitiques. Bien que ces groupes s'impliquent dans diverses initiatives politiques, le sionisme demeure un élément central de leur théologie et de leurs revendications. Ils entretiennent de fait des liens étroits avec des réseaux israéliens et sionistes qui cherchent à renforcer le soutien au régime, tant au niveau local qu'international.
L'ICEJ et Bridges for Peace (BP) comptent parmi les groupes sionistes chrétiens les plus influents d'Afrique du Sud. En tant que branches de mouvements mondiaux dédiés au « soutien à Israël », ils disposent de bureaux à travers le monde et collaborent étroitement avec les South African Friends of Israel (SAFI), qui travaillent directement avec le ministère israélien des Affaires stratégiques, en particulier pour contrer le mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS). Bien que l'ICEJ et BP soient principalement implantés dans les communautés blanches sud-africaines, SAFI a développé de solides liens avec des congrégations noires, contribuant à diffuser la théologie pro-israélienne dans tous les groupes raciaux.
En outre, l'African Christian Democratic Party (ACDP), parti explicitement chrétien représenté au parlement sud-africain, s'est engagé dans son manifeste de 2024 à « rétablir des relations diplomatiques complètes avec Israël » et à transférer l'ambassade sud-africaine à Jérusalem. Son fondateur, Kenneth Meshoe, est également membre de la Israel Allies Foundation, un réseau mondial qui promeut des lois pro-israéliennes dans plus de 40 parlements nationaux, y compris en Afrique du Sud.
Les groupes sionistes chrétiens d'Afrique du Sud et les réseaux en faveur d'Israël sont étroitement liés, leurs dirigeants passant souvent d'une organisation à l'autre pour favoriser les programmes pro-israéliens. Meshoe, par exemple, a également créé une initiative destinée à contrer les campagnes BDS, appelée Defend Embrace Invest Support Israel. Malcolm Hedding, un théologien sud-africain de premier plan, a dirigé Christian Action for Israel (South Africa) avant de s'installer à Jérusalem pour devenir directeur exécutif de l'ICEJ. Cassandra Mayekiso a cofondé l'Africa for Israel Christian Coalition, a ensuite travaillé avec les South African Friends of Israel, et dirige aujourd'hui la branche sud-africaine de StandWithUs. En tirant parti de ce chevauchement entre les dirigeants des groupes sionistes chrétiens et des organisations de défense pro-Israël, le ministère israélien des Affaires stratégiques fait souvent transiter ses activités par des organisations locales afin d'éviter l'apparence d'une ingérence étrangère.
En l'absence d'audits financiers des groupes sionistes pro-israéliens, leurs sources de financement demeurent opaques, bien que certains indices suggèrent l'existence d'un soutien du gouvernement israélien. Par exemple, Proclaiming Justice to the Nations, une organisation sioniste chrétienne américaine classée comme groupe haineux anti-musulman, a reçu un financement direct du régime israélien pour organiser des événements à Johannesburg et au Cap avec des partenaires locaux tels que la South African Zionist Federation et l'ICEJ. Cette information a été révélée uniquement après une demande faite dans le cadre de la loi sur la liberté d'information, qui a mis au jour des paiements approuvés par le ministère israélien des Affaires stratégiques à des groupes du monde entier. L'organisation en question continue de démentir la réception de ces fonds.
Ce réseau de groupes sionistes pro-israéliens constitue un ensemble de lobbying coordonné, dans lequel les dirigeants circulent aisément entre des rôles locaux et internationaux, en harmonisant leurs messages et leurs actions de mobilisation dans le monde entier. Il en résulte que l'organisation sioniste chrétienne en Afrique du Sud est étroitement liée à l'infrastructure plus large de la sensibilisation sioniste internationale.
Au-delà de ce lobby structuré, le sionisme chrétien prospère également dans les congrégations de l'Évangile de la Prospérité, où le soutien à Israël est présenté comme une obligation spirituelle associée à la faveur divine, à la santé, à la richesse et au succès. Ces interprétations théologiques amènent de nombreux sionistes chrétiens — en particulier au sein de communautés marginalisées — à s'aligner automatiquement sur Israël en assimilant les Israélites bibliques à l'État moderne et en décrivant le régime sioniste contemporain comme « la nation de Dieu ». Ces idées circulent largement dans les églises et à travers de grands réseaux médiatiques chrétiens, qui touchent un vaste public et promeuvent explicitement des messages sionistes. Les voyages de pèlerinage vers la Palestine occupée et les initiatives de dialogue inter-religieux destinées à apaiser le conflit israélo-palestinien renforcent encore cette vision du monde, contribuant à la diffusion rapide du sionisme chrétien au sein des communautés Pentecôtistes et Charismatiques du Sud global.
En Afrique du Sud, ce large courant de pratiques religieuses, beaucoup moins actif que les réseaux de lobbying formels, constitue la majorité des sionistes chrétiens et joue un rôle essentiel dans le maintien d'un sentiment pro-israélien. Son principal impact ne réside pas tant dans une mobilisation ouverte en faveur d'Israël, que dans une incitation à se désolidariser des Palestinien·nes, et à imposer le silence concernant les droits palestiniens. Ensemble, les courants religieux sud-africains et le réseau de lobbying constituent une base sioniste durable, étendant leur influence des églises jusqu'au parlement.
Impact politique d'une base sioniste
L'ANC, le principal parti au pouvoir en Afrique du Sud, perd progressivement sa majorité parlementaire. Ce déclin annonce une dépendance croissante envers la politique de coalition, dans laquelle des petits partis peuvent exercer une influence disproportionnée. À mesure que la domination de l'ANC s'affaiblit, les groupes pro-israéliens au sein de ces petits partis gagnent en influence.
Les partis pro-israéliens d'Afrique du Sud, notamment la Patriotic Alliance, le Freedom Front Plus et l'African Christian Democratic Party, disposent respectivement de neuf, six et trois sièges parlementaires. Pris isolément, leur influence demeure limitée par rapport à l'ANC ou à l'Alliance démocratique. Pourtant, lors de négociations de coalition ou sur des projets de loi controversés, leurs voix peuvent s'avérer décisives, leur donnant la possibilité d'obtenir des concessions en échange de leur soutien.
Cependant, même des partis apparemment « neutres », tels que l'Inkatha Freedom Party, qui détient 17 sièges, peuvent entraver des législations pro-palestiniennes en réduisant la marge de manœuvre politique de l'ANC au parlement. Ces partis n'ont pas nécessairement besoin de s'opposer directement à ces textes : le simple fait de ne pas les soutenir peut affaiblir la position de l'ANC.
Dans un paysage politique de l'Afrique du Sud fragmenté, la montée d'un bloc électoral sioniste chrétien renforce de petits partis pro-Israël et intensifie les efforts de lobbying qui remettent en cause la solidarité de longue date du pays avec la Palestine. L'évêque Lekganyane de l'Église chrétienne sioniste a participé à une tournée de propagande en Palestine colonisée sous couvert de « mission de paix » et a ensuite fait appel directement au président sud-africain Cyril Ramaphosa pour que l'ANC adopte une position plus souple à l'égard d'Israël. Inkosi Shembe, chef de l'Église baptiste de Nazareth d'Afrique du Sud, s'est quant à lui rendu à Jérusalem pendant le génocide commis par Israël pour exprimer sa solidarité avec le régime colonial, déclarant : « Notre tâche consiste à manifester notre soutien de manière concrète, pour bien montrer que le gouvernement ne soutient pas la voix du peuple. » D'autres dirigeants religieux ont entrepris des visites similaires, souvent financées par le régime israélien et ses intermédiaires en Afrique du Sud. Ironiquement, ces tournées de propagande soigneusement orchestrées reproduisent les mêmes tactiques autrefois déployées par l'Afrique du Sud de l'apartheid dans sa tentative vaine de réhabiliter son image internationale.
Contester le sionisme chrétien
La longue histoire de la solidarité entre Noir·es et Palestinien·nes, remise à l'ordre du jour par le génocide en cours perpétré par Israël à Gaza, a revitalisé les réseaux anticoloniaux en Afrique et en Palestine après des années de relatif délaissement. L'Afrique du Sud ne fait pas exception : l'opposition au sionisme chrétien est devenu un autre front dans la lutte plus large pour la libération palestinienne.
Le Conseil sud-africain des Églises (SACC) a joué un rôle central dans ce combat en organisant des ateliers et des conférences de soutien à la Palestine tout en remettant en cause le sionisme chrétien et l'évangile de prospérité. Le travail du SACC dépasse la politique intérieure : il fait avancer les revendications palestiniennes au sein du Conseil œcuménique des Églises grâce au Document Kairos Palestine. Publié en 2009 à Bethléem par des théologiens chrétiens palestiniens, ce document appelle les chrétiens du monde entier à soutenir les Palestinien·nes dans leur résistance à l'occupation. Il fait écho au Document Kairos de 1985, publié par des théologiens d'Afrique du Sud, qui appelait les chrétien·nes du monde entier à aider les Sud-Africain·es à s'opposer à l'apartheid.
Parallèlement, l'Église anglicane d'Afrique australe a fermement condamné l'apartheid israélien. Lors de sa réunion de juin 2025 à Johannesburg, le Comité central du Conseil œcuménique des Églises a publié une déclaration qui non seulement affirmait les droits des Palestinien·nes et condamnait l'apartheid israélien, mais appelait également à des sanctions ciblées, au désinvestissement et à un embargo sur les armes contre Israël pour violations du droit international.
Pour autant, de nombreuses Églises évitent encore de s'opposer franchement aux formes passives de sionisme enracinées dans leurs propres traditions, souvent maintenues par l'inefficacité des enseignements du passé. Malgré cela, un engagement significatif reste possible. Mettre en lumière les préjudices directs que les doctrines sionistes chrétiennes infligent aux Palestinien·nes peut pousser les congrégations à reconsidérer leur position. Ncamisile Pamela Ngubane, autrefois une militante sioniste chrétienne de premier plan, a incarné ce changement en démissionnant de son poste de porte-parole de SAFI après avoir découvert la réalité de l'assujetissement palestinien.
Pour contenir la menace qui pèse sur le mouvement de solidarité avec la Palestine, la Fondation Mandela a lancé un appel à propositions pour ses Solidarity in Action Awards, avec un accent particulier sur la contestation du sionisme chrétien en Afrique du Sud. Comme le souligne la fondation, « l'interprétation détournée des Écritures religieuses pour justifier la domination et la discrimination est quelque chose que nous ne connaissons que trop bien en Afrique du Sud ». Cette déclaration établit un lien évident entre la manière dont la religion a autrefois été utilisée pour légitimer l'apartheid en Afrique du Sud et la manière dont des arguments théologiques similaires sont aujourd'hui mobilisés pour défendre le régime israélien.
En fin de compte, la lutte contre le sionisme chrétien ne peut pas reposer uniquement sur le débat théologique. Contester cette idéologie exige également de dévoiler les conséquences matérielles qu'elle dissimule, à savoir le rôle de longue date d'Israël en tant que puissance de domination à travers le Sud global. Pendant des décennies, Israël s'est aligné sur des régimes autoritaires et coloniaux de peuplement, agissant contre les communautés noires et autochtones par le biais de son soutien militaire et de ses partenariats politiques. Ce bilan inclut son appui à l'Afrique du Sud de l'apartheid, sa complicité dans le génocide au Guatemala et la fourniture d'armes et de formations à la dictature militaire brésilienne.
Conclusion
La montée du sionisme chrétien en Afrique du Sud — alimentée par une théologie littéraliste, une coordination internationale et l'opportunisme politique — représente un défi croissant pour le soutien de longue date du pays à la lutte de libération palestinienne. Par des moyens tant actifs que passifs, le sionisme chrétien s'est enraciné dans certaines parties de la société sud-africaine, en particulier au sein des courants pentecôtistes et théologiques prônant l'évangile de prospérité. Ce soutien religieux, souvent présenté comme des initiatives apolitiques fondées sur la foi, sert en réalité les objectifs géopolitiques du régime israélien en consolidant une base fidèle, déconnectée des réalités du colonialisme sioniste. À mesure que ces croyances influencent la politique, notamment dans une ère fondée sur les coalitions gouvernementales, l'affaiblissement de la position officielle de l'Afrique du Sud sur la Palestine représente un risque de plus en plus prégnant.
Pour les Palestinien·nes, l'influence croissante du sionisme chrétien en Afrique du Sud et dans l'ensemble du Sud global souligne l'urgence qu'il y a à œuvrer pour le renforcement des relations et la reconstruction stratégique d'anciennes alliances. Au lieu de laisser les récits sionistes dominer, les militant·es doivent s'employer à démystifier la réalité du sionisme chrétien, contester ses justifications et révéler ses liens avec les régimes coloniaux et d'apartheid, passés comme présents. Construire une solidarité authentique et sensibiliser les communautés africaines à l'oppression palestinienne, tout en établissant des parallèles clairs avec leurs propres histoires de résistance, peut aider à reconquérir ces espaces. La lutte contre le sionisme chrétien dans le Sud global dépasse le cadre théologique : c'est un combat contre des intérêts coloniaux matériels. Elle exige une approche renouvelée, populaire, fondée sur des histoires partagées de résistance à l'impérialisme.
Recommandations
Contester le sionisme chrétien comme vecteur d'influence israélienne en Afrique et au-delà exige des stratégies coordonnées entre mouvements, espaces politiques et communautés religieuses pour dévoiler son rôle dans l'expansionnisme et la domination néocoloniale. Les recommandations suivantes présentent des actions concrètes pour les militant·es, défenseur·es des droits et responsables religieux afin de renforcer la solidarité, contrer la désinformation et consolider la résistance mondiale.
Militant·es, groupes de jeunes et mouvements de solidarité :
– Représenter la Palestine comme partie prenante de la décolonisation inachevée du Sud global, en la reliant directement à la lutte anti-apartheid en Afrique du Sud.
– Démontrer que le sionisme chrétien sert des intérêts néocoloniaux et mettre en lumière le rôle d'Israël dans la répression mondiale à travers les armes, les logiciels espions et la formation autoritaire.
– Faire appel à des militants vétérans de l'anti-apartheid et à des théologiens pour renforcer la solidarité historique.
– Construire des alliances entre le mouvement BDS, les jeunes et les mouvements populaires afin de contrer les récits sionistes et de relier la libération palestinienne aux luttes africaines contre le néocolonialisme et le capitalisme.
– Développer des outils numériques, des ateliers et des programmes culturels pour démystifier le sionisme chrétien et mobiliser les jeunes.
– Coordonner des campagnes et des actions directes ciblant les entreprises complices des crimes israéliens et s'opposant au transfert de ressources comme le charbon.
Défenseur·es politiques, journalistes et organismes de surveillance :
– Enquêter sur et dénoncer les réseaux sionistes chrétiens, leurs sources de financement et leurs liens avec le gouvernement israélien ainsi que son appareil de propagande.
– Plaider pour une surveillance des ONG et des associations caritatives complices de violations des droits ; révoquer leur statut d'association caritative lorsque cela est possible.
– Combler les vides juridiques permettant le financement d'activités illégales israéliennes et accroître la transparence dans les rapports fiscaux des organisations exonérées d'impôts.
Responsables religieux et théologiens :
– Promouvoir la théologie de la libération comme alternative au sionisme chrétien et engager les Églises dans la solidarité populaire.
– Amplifier les voix des théologiens palestiniens et favoriser des alliances mondiales avec les Églises qui résistent aux théologies impérialistes.
– Utiliser les forums internationaux (par exemple, le Conseil œcuménique des Églises) pour faire entendre les perspectives palestiniennes.
– Étendre l'initiative Kairos Palestine en une coalition internationale unissant les mouvements de libération du Sud global.
– Approfondir la collaboration stratégique avec Kairos Afrique du Sud pour un plaidoyer théologique et politique conjoint.
1- Curtin, P.D. (1971). The “Civilizing Mission”. In : Curtin, P.D. (eds) Imperialism. The Documentary History of Western Civilization. Palgrave Macmillan, London.
2- Author's interview with Ncamisile Ngubane, August 20, 2025.
3- Gamedze, T. (2025). Christian Zionism in South Africa : An Initial Mapping [Manuscript submitted for publication]. Desmond Tutu Centre for Religion and Social Justice, University of the Western Cape.
4- Gidron, Yotam. Israel in Africa : Security, migration, interstate politics. Bloomsbury Publishing, 2020.
Traduction : C.B. pour l'Agence Média Palestine

Guinée-Bissau : Des élections volées
Donné perdant aux élections, le clan présidentiel a opté pour un coup de force lui permettant de garder le pouvoir et de continuer à bénéficier des largesses des narcotrafiquants.
La Guinée-Bissau, petit pays d'Afrique de l'Ouest, vient de connaître un coup d'État orchestré par le chef d'état-major, le général Horta N'Tam, quelques jours après l'élection présidentielle. Il s'est proclamé président du haut commandement pour la restauration de l'ordre.
Manœuvres déjouées
En écartant son principal rival, Domingos Simões Pereira, le leader du PAIGC (Parti africain pour l'indépendance de la Guinée et du Cap-Vert), le président Umaro Sissoco Embaló pensait, lors de cette élection présidentielle, pouvoir renouveler son mandat sans grande difficulté.
Ces manœuvres s'inscrivent dans une gestion de plus en plus autoritaire de la présidence, qui n'a pas hésité à dissoudre une Assemblée nationale dominée par l'opposition et à différer sans cesse les élections législatives.
L'apparition d'un candidat indépendant, Fernando Dias, fortement soutenu par le PAIGC, s'est révélée être un sérieux défi, au point que les estimations à la sortie des urnes le donnaient gagnant.
Le 26 novembre, des hommes cagoulés et armés investissent la Commission nationale des élections, détruisent les procès-verbaux et s'emparent du serveur utilisé pour calculer les résultats. Dans le même temps, les militaires déclarent « avoir pris le contrôle total du pays » et mettent ainsi fin au processus électoral.
Empêcher les élections
Beaucoup de commentateurs ont considéré ce putsch comme une comédie organisée par Embaló lui-même dans le but de reprendre le pouvoir très rapidement. Ils avancent la facilité avec laquelle il a pu quitter le pays, le fait que la plupart de ses partisans demeurent au gouvernement et que Horta N'Tam était un proche. Cependant, en tant qu'ancien officier, Embaló sait parfaitement qu'une fois le pouvoir confié à un militaire, même allié, il peut être perdu. Ce qui paraît le plus plausible est que son clan ait été l'instigateur du coup de force dans le but de maintenir sa position économique.
Car la Guinée-Bissau est une plaque tournante du narcotrafic. La valeur de la cocaïne qui y transite est estimée entre 1,8 et 2,5 milliards de dollars par an, dont une partie ruisselle, pour reprendre l'expression consacrée, vers les détenteurs du pouvoir politique, militaire et sécuritaire.
Démantèlement de l'État de droit
Si Embaló a bénéficié de la mansuétude des putschistes, ce n'est pas le cas de Pereira, qui a été emprisonné comme d'autres activistes de la société civile. Quant à Fernando Dias, il a pu in extremis se réfugier au Nigeria. La dissolution du Conseil de la magistrature et la nomination d'un nouveau procureur de la République, Ahmed Tidiane Baldé, avec des pouvoirs étendus, lui permet désormais de nommer et de démettre n'importe quel juge.
Le Frente Popular, une plateforme rassemblant des organisations militantes, exige la proclamation des résultats sur la base des doubles des procès-verbaux conservés dans les provinces, ainsi que la libération de tous les prisonniers politiques.
Paul Martial
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Rabat–Mali : la conférence où les victimes du terrorisme n’ont pas de nom
En recevant le putshiste, Ismaël Wagué à la Conférence sur les victimes africaines du terrorisme, les autorités marocaines ont offert une tribune diplomatique à un régime accusé d'exécutions de civils touaregs, arabes et peuls. Une présence qui tranche avec la réalité des massacres commis au Mali par l'armée et les mercenaires russes, et qui dévoile les ambiguïtés d'un événement censé rendre justice aux victimes.
Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste, acteur de la société civile malienne.
Une diplomatie marocaine en porte-à-faux :
Rabat, 2–3 décembre 2025.Dans la capitale marocaine, la Conférence sur les victimes africaines du terrorisme se voulait un espace de vérité, de compassion et de reconnaissance. Pourtant, l'image qui a dominé cet événement est celle d'un paradoxe : la participation officielle de l'auto proclamé, Général de Corps d'Armée Ismaël Wagué, ministre de la Réconciliation d'un régime illégal du Mali et figure centrale du régime militaire, à un rendez-vous consacré… aux victimes d'actes terroristes.
L'information, relayée via la page Facebook du gouvernement malien, un outil de communication utilisé de façon contestée par la junte, a provoqué incompréhension et indignation, notamment parmi les communautés les plus touchées par les exactions au Mali.
Car derrière les formules officielles sur « la paix » et « la lutte contre l'extrémisme », se cache une réalité diamétralement opposée : la junte malienne est devenue elle-même un producteur de violences massives contre les civils.
À Rabat, les massacres perpétrés par l'armée malienne sont restés hors-champ :
L'invitation du régime malien prend un relief tragique à l'aune des événements récents.Depuis des mois, les frappes de drones de l'armée malienne, parfois coordonnées avec les mercenaires russes d'Africa Corps (ex-Wagner), bombardent non pas les katibas jihadistes, mais des mariages, des foires hebdomadaires et des hameaux touaregs, arabes et peuls.
Parmi les épisodes les plus marquants :
La localité de Gossi, situé dans la région du Liptako Gourma de Tombouctou, le 30 octobre 2025 : 19 morts lors d'une célébration de mariage, visées par un drone de l'armée malienne.
Zouéra, 8 juillet 2025 : la foire hebdomadaire bombardée par un drone de l'armée tuant 4 personnes dont trois filles mineures.
Émimalane, 24 octobre 2025 : frappe meurtrière.
Tangata, 13 novembre 2025 : une famille de 7 personnes tuée, dont 5 enfants.
14 novembre 2025 : 6 femmes et un bébé tués dans une frappe ciblant un campement dans la localité de Eghachar N'Tirikene dans le département de Gargando situé dans l'ouest de la région de Tombouctou au Mali.
Nijhaltate, 26 novembre 2025 : femmes, hommes et enfants exécutés lors d'une opération punitive menée conjointement par l'armée malienne et Africa Corps.
Selon une enquête citée dans la presse américaine à travers l'agence Associated Press, plus de 5 000 civils auraient été tués depuis 2022 par ces opérations menées par Bamako et ses alliés russes.
Aucun de ces massacres n'a été mentionné à Rabat.
Un ministre de la Paix représentant un régime accusé de terreur :
L'ironie, sinistre, est flagrante : Ismaël Wagué, ministre de la Réconciliation, intervient à une conférence sur les victimes du terrorisme alors que son gouvernement est accusé de pratiques que de nombreux acteurs qualifient de terrorisme d'État.
Sa présence, affirment plusieurs observateurs, relève moins de la diplomatie que d'une stratégie de légitimation internationale de la junte.
Une source politique malienne confie :
« Le Maroc profite du gel des relations entre le Mali et l'Algérie pour afficher sa fidélité à la junte, sans mesurer le degré de pourrissement du régime. Cette junte autocratique et sanguinaire traverse la période la plus sombre de l'histoire du Mali. Les pays qui la soutiennent aujourd'hui devront répondre demain de ce choix. »
Rabat joue une carte diplomatique risquée :
Le Maroc, engagé depuis une décennie dans une politique d'influence en Afrique de l'Ouest, a saisi l'occasion du vide diplomatique créé par la rupture entre Bamako et Alger et d'autres pays comme la Mauritanie et de l'Afrique de l'ouest pour renforcer ses liens avec les autorités maliennes.
Mais en donnant une tribune à un responsable militaire mis en cause dans des crimes contre des civils, Rabat prend plusieurs risques :
Un risque moral : associer son image à un régime accusé d'atrocités ;
Un risque politique : parier sur une junte isolée et instable ;
Un risque symbolique : transformer une conférence dédiée aux victimes en tribune d'un bourreau présumé.
Pour beaucoup d'observateurs, cette invitation rappelle combien la géopolitique régionale s'accommode parfois de ce qu'elle devrait condamner.
Les vraies victimes, grandes absentes de Rabat :
En théorie, la conférence avait pour vocation de donner une voix aux victimes du terrorisme en Afrique.En pratique, elle a soigneusement évité d'évoquer les violences commises par :
la junte militaire malienne, les mercenaires russes d'Africa Corps, les milices supplétives de Wagner et d'autres, les bombardements indiscriminés, mais aussi les exactions du JNIM, que les populations civiles subissent de manière cumulative.
Les survivants de Mourra, Mourdia, Sebabougou, Inagozmi , Amasrakad, Gossi, de Nijhaltate ou de Tangata, eux, n'ont pas été invités.Leurs morts n'ont pas été nommées.Leurs récits n'ont pas été entendus.
Les victimes que Rabat n'a pas évoquées :
Gossi (30 octobre 2025)19 morts lors d'un mariage frappé par un drone malien.
Zouéra (8 juillet 2025)Foire hebdomadaire bombardée.
Émimalane (24 octobre 2025)Plusieurs civils tués dans une frappe de drone.
Tangata (13 novembre 2025)7 morts d'une même famille, dont 5 enfants.
Campement nomade à Eghachar N'Tirikene (14 novembre 2025)6 femmes et un bébé tués par une frappe malienne dans l'ouest de la ville de Tombouctou.
Nijhaltate (26 novembre 2025)Femmes, hommes et enfants tués dans une opération russo-malienne.
Total estimé depuis 2022 : plus de 5 000 civils tués par des opérations menées par l'armée malienne et Africa Corps selon l'agence américaine Associated Press.
Une conférence dévoyée par le silence :
En invitant Ismaël Wagué, le Maroc a offert à la junte malienne une visibilité internationale que les victimes maliennes, elles, n'ont toujours pas.L'événement de Rabat restera comme un moment où l'on a parlé du terrorisme sans évoquer les victimes de la terreur d'État, où la diplomatie a prévalu sur la vérité, et où la politique a fait taire les morts.
Tant que les conférences sur les victimes éviteront de nommer les responsables, elles ne seront que des vitrines diplomatiques, jamais des tribunes de justice.
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Chili. José Antonio Kast élu président : nous devons nous organiser et construire une grande force par en bas pour lui faire face !
Kast a triomphé au second tour avec plus de 58 % des voix. Jeannette Jara en a recueilli 41 %. Cette élection constitue une lourde défaite pour le gouvernement Boric, sanctionné pour ses volte-face, ses renoncements programmatiques et la démoralisation qu'il a provoquée dans sa propre base sociale. Au Chili, nous avons la force nécessaire pour affronter l'extrême droite ; il faut maintenant commencer à l'organiser.
14 décembre 2025 | tiré de révolution permanente
https://www.laizquierdadiario.cl/Chile
Le triomphe électoral de Kast est indéniable, mais la crise organique que traverse le Chili ne s'arrête pas pour autant. Le programme d'austérité, de coupes budgétaires dans l'État et d'attaques contre les travailleurs porté par le président élu nécessitera des offensives majeures pour être appliqué. Cela ne signifie pas qu'il dispose d'une force sans limites, et Kast le sait. C'est pourquoi il a tenté, après l'élection, d'adopter un discours « modéré », cherchant à masquer son véritable programme. Pour l'imposer, il devra affronter et vaincre des secteurs clés comme le mouvement ouvrier et le mouvement étudiant.
Face à ce scénario, il est indispensable d'organiser la résistance dans les lieux de travail et d'étude afin de faire front contre ce programme d'attaques, en tirant les leçons fondamentales des quatre années de gouvernement Boric, durant lesquelles la passivité imposée a permis l'avancée de l'extrême droite. Les grèves générales en Italie et au Portugal montrent la voie.
Les résultats
José Antonio Kast a été élu avec 7 240 006 voix, soit 58,17 %. La candidate Jeannette Jara a obtenu 41,83 % des voix, soit 5 205 791 suffrages.
Le patronat a célébré cette victoire. Le président de la National Multi-Guild, Juan Pablo Swett, a affirmé sa disponibilité à collaborer avec la nouvelle administration. De son côté, la présidente du lobby de l'industrie salmonicole, Loreto Seguel, a exprimé son soutien au futur gouvernement et sa volonté de travailler en étroite collaboration. « Le nouveau gouvernement fait face au défi de mener une politique d'État pour l'industrie du saumon, afin de permettre son développement durable », a-t-elle déclaré.
La victoire de Kast s'inscrit dans la progression mondiale de l'extrême droite. Le dirigeant républicain revendique Giorgia Meloni comme référence internationale et, en Amérique latine, il s'alignera sur des gouvernements d'extrême droite comme celui de Javier Milei, qui l'a déjà félicité sur le réseau social X, ou celui de Daniel Noboa en Équateur. Tous sont subordonnés à la ligne politique de Donald Trump, principal représentant international de l'impérialisme américain, qui a relancé une offensive accrue contre l'Amérique latine, notamment par des attaques contre le Venezuela et des menaces d'interventions militaires, remettant au goût du jour la doctrine Monroe, qui considère le continent comme une arrière-cour.
Kast a axé sa campagne sur des mesures autoritaires au nom de la sécurité, sur des attaques contre les populations migrantes et sur des coupes dans le secteur public. Mais ce résultat électoral ne peut être compris sans analyser le bilan du gouvernement de Gabriel Boric : la mise en veille des mouvements sociaux, des travailleurs et de la jeunesse, avec la complicité des directions syndicales et des organisations sociales, qui ont préféré se constituer en base de soutien du gouvernement plutôt que de renforcer l'organisation par en bas. À cela s'ajoutent des revirements permanents et des renoncements programmatiques qui ont démoralisé sa base sociale et favorisé l'ascension de l'extrême droite.
Un gouvernement arrivé au pouvoir en promettant de profondes transformations sociales, en faisant campagne contre les AFP et les ISAPRES, et en affirmant vouloir « arrêter le fascisme », s'est finalement transformé en coalition avec l'ancienne Concertación. Il a sauvé les ISAPRES, mis en œuvre une réforme des retraites qui a revitalisé les AFP, renforcé l'appareil répressif de l'État avec un nombre historiquement élevé de prisonniers politiques mapuches, militarisé le Wallmapu et cédé des secteurs clés de l'économie et de la sécurité à l'agenda d'une droite enhardie.
Cette orientation s'est encore renforcée durant la campagne de Jeannette Jara, qui, pour le second tour, a confié la direction de son équipe à des figures historiques de la Concertación telles que Carlos Ominami, Francisco Vidal ou Paulina Vodanovic, largement rejetées par la majorité de la population.
Première déclaration de Jara : un discours tourné vers une opposition « institutionnelle »
Jeannette Jara a rapidement reconnu sa défaite en appelant à l'unité et à la défense des accords transversaux, se positionnant dans une opposition « constructive et respectueuse ». Elle a ainsi confirmé la continuité de la politique de compromis avec la droite menée par le gouvernement Boric, en appelant à la construction d'une opposition dite « propositionnelle ».
Gabriel Boric a téléphoné à Kast près d'une heure après l'annonce officielle des résultats par le Servel, appelant à l'unité nationale. Il a affirmé être fier de la démocratie chilienne et s'est dit entièrement disponible pour accompagner la transition du pouvoir « dans le respect des valeurs républicaines », annonçant une rencontre avec le président élu dès le lendemain.
Kast : un premier discours tourné vers le « centre » pour masquer son véritable programme
Dans son discours d'après-élection, Kast a multiplié les signaux en direction du « centre politique », saluant l'ancienne Concertación ainsi que les ex-présidents Frei, Lagos et Bachelet, allant jusqu'à adresser un salut à Jara. Il a centré son propos sur l'idée d'un « gouvernement d'urgence » pour rétablir l'ordre et la croissance, cherchant à se présenter comme le président de « tous les Chiliens » et à promouvoir un discours d'unité nationale.
Cependant, il a d'ores et déjà annoncé que 2026 serait une « année difficile, très difficile », en raison de l'état des finances publiques, préparant ainsi le terrain aux ajustements budgétaires et aux attaques sociales à venir. Son programme réel signifie davantage de souffrances pour la classe ouvrière et les secteurs opprimés, comme l'illustrent ses menaces contre les enseignants et son affirmation selon laquelle « l'idéologie doit disparaître des universités ».
Contre la peur et la résignation : renforcer l'organisation collective par en bas pour affronter l'extrême droite
Ce résultat électoral donnera à Kast la confiance nécessaire pour tenter d'imposer son programme antisocial et hostile aux majorités. Mais son gouvernement sera traversé de contradictions. Il est indispensable que les grandes centrales syndicales, comme la CUT, et les organisations étudiantes, telles que la CONFECH, appellent à faire face à chaque attaque et élaborent un véritable plan de lutte, rompant avec des années de passivité.
Plus largement, la crise organique et institutionnelle demeure ouverte au Chili, dans un contexte international particulièrement instable : crise de l'hégémonie américaine, intensification des rivalités entre grandes puissances, ralentissement économique, et phénomènes barbares comme le génocide en cours en Palestine ou la guerre en Ukraine.
Ces dynamiques exercent une pression directe sur le Chili, économie ouverte et fortement dépendante des fluctuations internationales et des tensions sino-américaines dans la région. Par ailleurs, le Congrès sera plus fragmenté que jamais, sans majorité absolue pour aucun bloc.
Mais un élément fondamental de la situation internationale réside dans l'irruption de nouveaux processus de lutte de classes : les grèves ouvrières en Italie, en solidarité avec la Palestine et contre l'économie de guerre et l'austerité, qui ont affronté frontalement le gouvernement Meloni — référence de Kast —, la grève au Portugal qui a mis en difficulté un gouvernement de droite, ou encore les mobilisations massives contre Trump aux États-Unis. Face à l'avancée de Kast, il est essentiel de ne pas céder à la résignation et de s'inspirer de ces exemples.
Au Chili, la force sociale pour affronter l'extrême droite existe. L'histoire récente l'a démontré : les mobilisations étudiantes de 2011 sous le gouvernement Piñera ont imposé le débat sur l'éducation gratuite ; les mobilisations pour No + AFP et le mouvement féministe ont révélé un immense potentiel de lutte ; la révolte populaire a, elle aussi, mis en lumière la puissance de la mobilisation de masse. Il est crucial de tirer les leçons de ces expériences pour revenir plus forts.
À partir d'aujourd'hui, il est nécessaire de renforcer l'organisation à la base, en s'inspirant des grèves européennes, des luttes au Pérou, en Asie ou en Équateur, qui ont su résister aux offensives des gouvernements capitalistes. Il faut rompre avec la passivité imposée sous le gouvernement Boric, renouer avec l'organisation collective, coordonner les luttes en cours, construire la plus large unité autour de causes communes — comme celle de Julia Chuñil ou la solidarité avec la Palestine — et renforcer le mouvement étudiant, le mouvement féministe et le mouvement ouvrier.
Pour cela, une indépendance politique totale vis-à-vis du gouvernement Boric est indispensable. L'indépendance de classe est la leçon centrale de ces quatre années, au cours desquelles Boric a gouverné dans la continuité de l'ancienne Concertación. Nous ne pouvons pas croire que des négociations au sommet, des manœuvres parlementaires à l'écart du peuple ou des accords avec la droite et le patronat permettront d'arrêter le gouvernement Kast.
La voie de la mobilisation, de l'organisation et de l'indépendance politique est la seule capable d'initier la résistance à l'extrême droite. Cette tâche s'impose dès aujourd'hui. Nous mettons à disposition les ressources et la portée de notre organisation pour y contribuer.
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Entretien : Trump à l’assaut des Caraïbes
Entretien avec Yoletty Bracho, enseignante-chercheuse et spécialiste du Venezuela, et Franck Gaudichaud, de la commission internationale du NPA.
Hebdo L'Anticapitaliste - 779 (11/12/2025)
https://lanticapitaliste.org/opinions/international/entretien-trump-lassaut-des-caraibes
Quelles sont les raisons des changements récents dans la géopolitique des Caraïbes ?
Depuis l'arrivée de Trump au pouvoir, on observe un changement géopolitique dans les Caraïbes : renforcement massif de la flotte militaire, bombardements de bateaux présentés comme transportant de la drogue vers les États-Unis, déploiement record de soldats et d'armements — porte-avions, sous-marins nucléaires, destroyers, soit peut-être 14 000 soldats. Il n'y a jamais eu autant de militaires dans l'espace caribéen depuis l'invasion du Panama contre Noriega ou l'intervention en Haïti dans les années 1990.
Cela fait partie de la politique impérialiste de Trump, mais constitue un saut qualitatif. L'Amérique latine a toujours été considérée comme l'arrière-cour des États-Unis depuis la fin du 19e siècle, mais l'entourage de Trump — dont Marco Rubio, très virulent — cherche à reprendre le contrôle de l'espace latino-américain au nom d'une « sécurité hémisphérique ». Ce sont des continuités observables sous Obama ou Biden, mais Trump 2 franchit une nouvelle étape, mettant une pression maximale sur Maduro, menaçant l'ensemble de la mer des Caraïbes et la Colombie, et visant aussi les ressources naturelles.
Cet activisme militaire s'inscrit dans une concurrence inter-impériale. L'impérialisme étatsunien est en déclin, même s'il reste dominant. Certains parlent d'une « domination sans hégémonie » où la force brute est mise au premier plan par l'administration Trump. Depuis les années 2000, la Chine a pris une place considérable en Amérique latine : premier partenaire commercial de l'Amérique du Sud, deuxième du Mexique. L'amiral du Commandement Sud américain affirmait qu'il fallait opposer à la présence chinoise une présence militaire renforcée. La « stratégie MAGA impériale » décrite par John Bellamy Foster est contradictoire : base sociale protectionniste hostile à des déploiements militaires, mais bourgeoisie américaine exigeant le contrôle de son arrière-cour.
Est-ce que Trump essaie de renverser le régime vénézuelien ?
Ces pressions militaires visent très clairement le Venezuela. Depuis l'arrivée de Chavez, les tensions entre les États-Unis et le Venezuela sont structurelles, liées à l'émergence d'un gouvernement qui se présentait comme de gauche, révolutionnaire, et qui a proposé au continent une alternative au leadership américain. La confrontation a été immédiate : éviction de Chavez, puis coup d'État de 2002 ouvertement soutenu par Washington, et soutien constant à l'opposition traditionnelle, parfois via la voie électorale, parfois engagée dans des tentatives de renversement extra-institutionnel.
Après le décès de Chavez, Maduro accède au pouvoir en 2013 et la pression américaine s'intensifie : sanctions contre des proches du régime, sanctions contre l'entreprise pétrolière nationale, puis sanctions interdisant à l'État d'acquérir de la dette, aggravant une crise économique déjà présente. La crise n'est pas seulement due aux sanctions : elle découle aussi des choix économiques du chavisme au pouvoir, mais les sanctions la rendent beaucoup plus dure.
Durant cette phase s'opère un tournant autoritaire du gouvernement Maduro, marqué par une rupture avec les valeurs démocratiques initialement mises en avant par la révolution bolivarienne, ainsi que par une répression accrue contre la population, contre des opposantEs, et très spécifiquement contre des forces de gauche. Cet autoritarisme réel est utilisé par les États-Unis pour se présenter comme défenseurs de la démocratie : soutien à l'opposante Maria Corina Machado — prix Nobel de la paix — et adoption d'un discours de « lutte contre le narcoterrorisme ». Selon ce récit, le gouvernement Maduro enverrait délibérément drogues et migrants pour déstabiliser les États-Unis. Bien entendu, les États-unis n'ont jamais eu pour objectif le bien-être des populations latino-américaines : ce n'est pas en tuant plus de 80 personnes en mer des Caraïbes qu'on construit une quête démocratique.
Trump souffle souvent le chaud et le froid : discussions ponctuelles avec Maduro, menaces d'interventions, pressions maximales, évocation d'actions de la CIA, sans intervention terrestre directe. La présence du porte-avions Ford marque toutefois une escalade militaire claire. Les frappes ne concernent pas seulement le Venezuela : des attaques en mer Pacifique ont visé des bateaux colombiens, et des personnes arrêtées étaient originaires d'Équateur, ce qui montre l'élargissement de la pression à l'ensemble de la région. Il existe aussi un volet interne, notamment dans les communautés latino-américaines étatsuniennes hostiles à Maduro, qui constitue une base électorale mobilisable, particulièrement par Marco Rubio.
Trump vise-t-il uniquement le régime vénézuélien ou s'agit-il d'un projet plus général pour la région ?
Trump soutient également les forces d'extrême droite latino-américaines : soutien à Milei en Argentine avec menaces sur les relations bilatérales, pressions sur le Brésil après l'emprisonnement de Bolsonaro, félicitations immédiates après le basculement de la Bolivie à droite, et possible dynamique similaire au Chili.
Cette offensive impérialiste ne reproduit pas mécaniquement les politiques des années 1970, même si certains auteurs parlent d'une « nouvelle guerre froide ». Le contexte est plus complexe, mêlant pressions externes et négociations discrètes. L'exemple est parlant : alors que les États-Unis demandent d'éviter l'espace aérien vénézuélien en raison d'activités militaires, un vol arrive depuis les États-Unis avec douze expulséEs, montrant l'existence d'accords bilatéraux. Derrière une rupture diplomatique affichée, continuent des concessions pétrolières et des échanges de prisonnierEs.
Quelle est la réponse de Maduro face à la situation ?
Face aux premières frappes, la première réaction du gouvernement Maduro a été de nier les faits, affirmant que les images étaient produites par intelligence artificielle. Cela a laissé sans recours les familles des personnes exécutées, incapables de demander justice ni au gouvernement Maduro ni à celui des États-Unis. Ensuite, Maduro affiche une posture de force et mobilise la population, tout en cherchant des espaces de négociation diplomatique, en invoquant la paix et en présentant Trump comme un possible interlocuteur. Le gouvernement Maduro est conscient qu'il n'est absolument pas en capacité d'affronter militairement la plus grande puissance militaire du monde. Cette tension lui sert aussi en interne à resserrer les rangs, neutraliser les dissidences et réprimer les gauches critiques.
Du côté régional, une position importante est celle du gouvernement Petro en Colombie : dénonciation explicite de la présence militaire étatsunienne, refus de soutenir Maduro, appel à une solution négociée, et opposition à toute intervention militaire, car la Colombie est elle aussi menacée et accusée de narco-État. La question est celle d'une solidarité régionale entre mouvements populaires et gouvernements progressistes — qui n'existe pas aujourd'hui.
Quel type de solidarité faut-il alors construire ?
Pour nous, ici, il s'agit d'abord d'une solidarité anti-impérialiste claire, qui dénonce la stratégie de Trump dans la mer des Caraïbes et cette nouvelle agression impérialiste. Pour le NPA, cela implique de réfléchir à une stratégie unitaire en France, car la situation risque de continuer à s'aggraver dans les prochaines semaines.
En même temps, notre solidarité n'est pas un alignement avec le régime Maduro, qui est clairement autoritaire. Au sein de la gauche européenne et française, il existe parfois une vision très simplifiée où l'anti-impérialisme signifierait s'aligner derrière n'importe quel gouvernement dès lors qu'il est ciblé par Washington. Ce n'est absolument pas notre perspective. Notre solidarité doit être avec les peuples, les mouvements sociaux, les forces progressistes autonomes, et non avec les régimes autoritaires.
Les visions binaires de la situation empêchent de voir les luttes internes au Venezuela. Les gauches révolutionnaires vénézuéliennes, parfois issues du chavisme, dénoncent l'autoritarisme de Maduro et deviennent une cible : disparitions, arrestations, accusations de terrorisme ou d'incitation à la haine. Cela touche aussi journalistes, chercheurEs en sciences sociales, militantEs écologistes. Comprendre ces luttes suppose de dépasser une vision binaire où l'anti-impérialisme de façade du gouvernement justifierait automatiquement un soutien.
Pour comprendre cela, et pour faire ces liens-là, il faut dépasser une vision binaire : celle qui voudrait que le discours anti-impérialiste de Maduro — dénoncé comme un discours de façade par les gauches vénézuéliennes — justifierait automatiquement une solidarité avec son gouvernement. C'est justement en complexifiant le regard que l'on peut voir la réalité telle qu'elle est.
Propos recueillis par Martin Noda, synthèse proposée par la rédaction
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Embrigader la jeunesse, ce n’est pas faire face à la guerre qui vient, tout au contraire !
La photo illustrant cet article n'est pas un gag : c'est l'authentique livret « Ma première cérémonie militaire », promu par le site officiel « Solidarité défense » pour diffusion dans les écoles primaires et maternelles ! La fidélité à la tradition internationaliste et antimilitariste du mouvement ouvrier commande de ne pas faire croire qu'ainsi, est préparée la guerre (avec la Russie) : quand l' « esprit de défense » est esprit de soumission, il devient esprit de collaboration !
30 novembre 2025 | tiré du site Arguments pour les luttes sociales
Macron a donc, dans un discours devant la 27° brigade d'infanterie, à Varces, jeudi 27 novembre, présenté ce que médias et opposants appellent le « rétablissement du service militaire ».
En fait, il a affirmé que « Nos armées n'ont plus vocation à encadrer ni à accueillir la totalité d'une classe d'âge » et prôné un « modèle hybride » nullement massif, visant à recruter 3000 volontaires à l'été 2026, en visant 10 000 en 2030, 50 000 en 2035, pour un service de 10 mois « sur le territoire national », avec un mois de formation et 9 mois d'incorporation à l'armée. 80% d'entre eux auront 18 ou 19 ans, les 20% restant, censés être plus spécialisés, moins de 25 ans. Selon « l'entourage du chef de l'Etat », leur rémunération serait comprise entre 800 et 1000 euros. Attention : la mise en œuvre requiert tout de même le vote d'une loi par l'Assemblée nationale et le Sénat.
Très loin, donc, d'une remilitarisation de la société, ces annonces se rapprochent, en se situant un cran derrière, de l'évolution actuelle de l'Allemagne, qui entend recruter 20 000 volontaires en 2026. Dans les pays baltes et scandinaves, un service obligatoire a été rétabli, en raison de la menace russe, par tirage au sort d'environ 15% d'une classe d'âge masculine, le volontariat concernant les femmes, auxquelles le Danemark vient d'étendre l'obligation.
L'agression russe de l'Ukraine, les pressions des trusts industrialo-financiers de l'armement, la crainte, de la part des puissances européennes, d'un déclassement complet voire d'un écrasement entre Moscou et Washington, expliquent ces évolutions qui, en termes d'objectifs en effectifs, demeurent, en France, très limités, et absolument pas en mesure de faire face à une « vraie guerre ». Cela ne veut pas dire que Macron et nos gouvernants n'envisagent pas celle-ci, mais cela veut dire qu'ils ne veulent pas la faire … à l'ukrainienne.
Car les leçons de l'Ukraine contredisent l'orientation de Macron, comme de Merz et de Starmer. L'agression a été contenue dans le Donbass en 2014, puis stoppée et refoulée à l'échelle du pays en 2022, par un modèle hybride improvisé et imposé par la société, mais effectif, tout à fait différent de ce à quoi se réfère Macron. Tout d'abord, ce sont l'auto-organisation, le soutien des couches sociales populaires, qui portent la résistance armée. D'autre part, à l'exception des volontaires des deux sexes dans la Défense territoriale dont le rôle a été décisif temporairement, en février-mai 2022, l'armée elle-même ne recrute qu'au-dessus de 25 ans, et encore voici peu de 27 ans. Ces questions font débat en Ukraine, et se combinent aux questions liées à la lutte contre la corruption, à la discussion publique des choix d'état-major, à la tension autour du pouvoir des officiers et la syndicalisation de fait, sous différentes formes, de larges secteurs de base de l'armée. Mais le fait militaro-politique principal qui en ressort, c'est que la guerre est affaire de défense sociale collective, motivant toute la population, et en aucun cas un fardeau devant incomber à la jeunesse, avant tout aux jeunes hommes qu'il faudrait en même temps cadrer, enrégimenter et maîtriser.
Inversement, quel objectif Macron assigne-t-il, dans son discours, à l'amorce d'un recrutement élargi de jeunes volontaires ?
Il ne s'agit pas de mobilisation collective et encore moins d'autoorganisation. Mais de mise au pas de la jeunesse perçue comme manquant de « discipline ». La discipline, qui, si elle n'est pas la contrainte brutale, n'est réelle et efficace qu'en découlant de la compréhension individuelle et collective et de l'aspiration à l'émancipation et à la liberté, devient chez lui le préalable. Voici les objectifs de Macron : certainement pas se préparer à vaincre les Trump et les Poutine, mais encadrer, formater la jeunesse :
« Ils acquerront l'esprit de discipline, se formeront au maniement des armées, à la marche au pas, aux chants, à l'ensemble des rituels qui nourrissent la fraternité de nos armées et concourent à la grandeur de la nation. »
Tradition militariste et chauvine des armées d'autrefois, avec leurs « chants » (sic) et leurs « rituels » (re-sic), sont au centre d'un discours qui, comme précédemment avec le SNU, qui a échoué et c'est tant mieux, sont pour Macron et Lecornu le fondement, et ils ciblent la jeunesse pour cela.
Ce n'est pas en apprenant les chansons de la coloniale et les rituels du temps des trouffions, des bidasses et des colons, que l'on prépare la guerre du XXI° siècle contre les techno-tyrans.
Ce n'est pas en diffusant jusque dans des écoles primaires et maternelles le livret « Ma première cérémonie militaire » que l'on prépare la guerre du XXI° siècle contre le militarisme et l'oppression !
En Ukraine, point de propagande militaire envers les enfants, que l'on cherche surtout à protéger des bombardements et des traumatismes. C'est chez Poutine que les tout-petits défilent en uniformes !
Un activisme louche, visant, à l'encontre de la laïcité, à l'endoctrinement idéologique des jeunes et même des enfants, est suscité du côté des armées et de la police en direction des écoles et établissements scolaires. Ces opérations, allant jusqu'à des « imitations » de répression de manifestation, n'ont strictement rien à voir avec la préparation du pays au danger, mais tout au contraire lui pavent la voie.
Le RN a d'ailleurs fait savoir qu'il ne s'oppose pas aux plans de recrutement de Macron, saluant surtout leur dimension idéologique.
« Rallyes défense » avec mimiques de fouilles de prison et d'arrestation ; rien à voir avec la guerre aux tyrans ! L'exact contraire !
Cette dimension idéologique ne prépare pas une éventuelle guerre avec l'impérialisme russe, voire l'impérialisme américain. Elle prépare la collaboration !
Les partisans d'une politique militaire prolétarienne sont les vrais adversaires du militarisme bourgeois et impérialiste. Ils dénoncent les entreprises de mise au pas de la jeunesse, non pas parce qu'elles préparent la guerre, mais aussi parce qu'en fait elles ne la préparent pas.
Cette préparation exige qu'on laisse les enfants à l'école sans flics, ni curés ni trouffions, et qu'on mise sur la capacité libre de la jeunesse à agir.
Une forme hybride d'armée avec une présence des femmes (que ne recherche certainement pas la revalorisation des chants et rituels des armées d'antan !), une forte présence de métiers qualifiés, ingénierie, informatique …, des libertés démocratiques, d'expression, d'organisation et syndicales, l'armée nouvelle du XXI° siècle, doit devenir un élément programmatique de nos combats.
Pour conclure cet article qui entend soulever des pistes, voici un extrait des revendications que vient de formuler la conférence syndicale de la mer Baltique, associant la centrale estonienne, le BKDP bélarusse en exil et plusieurs fédérations de tous les pays de la région :
« Les représentants des organisations présentes ont affirmé la nécessité d'une implication réelle, et non simplement formelle, des syndicats dans la planification et le suivi des systèmes de protection civile, de la gestion de crise et des stratégies de défense. Les syndicats possèdent des infrastructures, de l'expérience et la confiance des travailleurs – des ressources essentielles pour renforcer la résilience sociale. »
Voila ce que les syndicats de pays directement frontaliers de la menace sont conduits à dire. Eux savent que l'attaque peut survenir contre eux, comme le 24 février 2022. Mais sur la frange atlantique, France, Royaume-Uni, Irlande (pratiquement sans armée, pleine de Data Centers), l'alliance Trump/Poutine la rend également possible bien plus vite que tout ce que peuvent nous dire un Macron ou un Chef d'état-major qui disent vouloir nous motiver à « sacrifier nos enfants ».
Ce qui est exigé là, ce n'est certainement pas l'union sacrée – l'union sacrée en 1940 c'était la collaboration ! – mais l'exigence de l'entrée massive du mouvement ouvrier sur le terrain militaire (que, rappelons-le, un certain Léon Trotsky, célèbre chef de guerre qui n'avait jamais fait son service militaire, préconisait aux Etats-Unis début 1940).
VP, le 30/11/25.

Le PS sauve (pour l’instant ?) Lecornu et son plan d’austérité
Une macronie fracturée, LR et Horizons qui s'abstiennent, c'est finalement le soutien du Parti socialiste qui sauve Lecornu et fait adopter la partie recettes de son PLFSS d'austérité. Retour sur un naufrage !
Hebdo L'Anticapitaliste - 779 (11/12/2025)
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/le-ps-sauve-pour-linstant-lecornu-et-son-plan-dausterite
Au départ il y avait Bloquons tout, la mobilisation intersyndicale et le débat sur la taxe Zucman, pour faire payer les milliardaires et s'opposer aux 45 milliards de cure d'austérité, que Bayrou puis Lecornu veulent imposer à l'État et à la Sécurité sociale. Mais pour la gauche libérale, pas question de faire tomber le gouvernement. Avec un gouvernement minoritaire dans le pays et au Parlement, un socle commun fracturé par les ambitions présidentielles, le PS espérait que son offre de sauvetage du soldat Lecornu serait payée en retour par quelques concessions. Las…
La ligne rose
La ligne rouge du PS, c'était paraît-il la taxe Zucman et l'abrogation de la réforme des retraites. Pour sauver coûte que coûte Lecornu, la ligne rose sera un simple décalage de 3 mois de l'application de la réforme des retraites. Une retraite à 64 ans que le PS devra voter dans l'amendement de décalage, et qu'il faudra en plus payer par un gel des pensions de retraite. Car tout doit se faire à austérité constante ! Pas question pour Lecornu donc de toucher au doublement des franchises médicales, qui pourront toujours passer par ordonnances. Pas question de toucher à la taxe supplémentaire de 1 milliard sur les complémentaires santé, dont les tarifs vont augmenter d'autant. Le PS a même voté cette taxe, qu'il avait pourtant rejetée en première lecture. Faire payer les malades, aggraver le manque de personnels et les fermetures de lits, voilà le PLFSS de Lecornu que le PS a sauvé !
Cette séquence parlementaire aura eu raison de la mobilisation, faute de perspective de confrontation. Le camp syndical est fracturé, la CFDT sort de l'intersyndicale, et lorgne comme le PS du côté de la retraite à points. Un point dont le montant varie chaque année en fonction des résultats économiques. La porte ouverte à la capitalisation et aux fonds de pension, pour compléter une retraite de misère !
La voix de la solidarité
Mais cette séquence parlementaire brouille aussi les cartes sur le financement de la Sécu. Le PS a imposé un débat autour de la CSG, une création de Rocard pour alléger le « coût du travail », en grande partie payée par les particuliers. Nous voulons une augmentation des cotisations, payées par les patrons, pour la santé, les retraites. Un exemple : le déficit de la branche vieillesse retraite n'est que de 5,6 milliards. Une augmentation de 1 % de cotisation patronale rapporte 4,9 milliards ! Pâle copie de la taxe Zucman, qui ponctionnait 15 à 25 milliards sur 1 800 milliardaires, la hausse de la CSG, présentée comme une grande victoire par le PS, aurait par exemple touché les PEL. 25 % des particuliers possèdent un PEL (Plan d'épargne logement), avec un dépôt moyen de 25 000 euros. Loin d'être le refuge des grandes fortunes et des milliardaires ! Le gouvernement sortira finalement de son chapeau un amendement de hausse a minima de la CSG, pour emporter l'accord de la droite et du PS.
Sauver le gouvernement Lecornu, c'est le meilleur moyen d'ouvrir la voie au Rassemblement national. Le censurer au Parlement et le bloquer unitairement dans la rue, en portant haut et fort des exigences de solidarité, voilà qui déplace la colère et l'espoir à gauche. C'est le seul moyen de gagner sur nos revendications et de bloquer la résistible ascension du RN.
Frank Prouhet
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Danemark : Lutte des classes autour de la nouvelle loi sur le climat
La bataille autour de la loi sur le climat ne peut être remportée que par une coalition en faveur d'une transition verte socialement équitable. Un tel mouvement rouge-vert est également essentiel pour mettre à l'ordre du jour les exigences qui peuvent réellement faire bouger les choses dans la lutte contre le changement climatique à long terme. La lutte contre le changement climatique et la lutte des classes sont étroitement liées.
10 décembre 2025 | tiré d'inprecor.fr
La loi sur le climat doit être assortie avant la fin de l'année d'un objectif pour 2035. Au cours de l'année écoulée, les mouvements de défense de l'environnement ont mené des campagnes en faveur de modifications en profondeur de la loi sur le climat. Il faut accélérer le rythme et « combler les lacunes » afin que les efforts en faveur du climat englobent toutes les émissions dont le Danemark est responsable. Mais le gouvernement SVM [depuis 2022, coalition du Parti social-démocrate (SD) avec le Parti libéral (V) et les Modérés (M) ndt], est resté les bras croisés pendant la majeure partie de l'année et a maintenant ouvert les négociations avec une proposition qui tourne le dos aux revendications des mouvements. Le gouvernement ne veut pas entendre parler d'une « nouvelle loi sur le climat », mais seulement d'inscrire un objectif – peu ambitieux – pour 2035.
Si on laisse le gouvernement maintenir ce cadre dans le huis clos des négociations, on va rater une chance de renforcer la loi sur le climat. C'est pourquoi il est positif que le Mouvement des jeunes verts ait réagi en « lançant un appel à des négociations ouvertes » afin de « rendre le débat public », plus précisément en invitant les responsables politiques chargés du climat à une discussion dans la cour du Parlement, à l'extérieur du palais de Christiansborg. Il est également positif qu'ils aient, en collaboration avec le Mouvement pour le climat, entre autres, appelé à une manifestation au même endroit le 10 décembre.
Malheureusement, le gouvernement pourra poursuivre sa politique tant qu'il ne sera pas confronté à une puissante coalition en faveur d'une transition verte socialement équitable, capable de toucher également la base social-démocrate.
Il est urgent de colmater les brèches
La loi sur le climat devait garantir la contribution équitable du Danemark à l'objectif de l'accord de Paris visant à limiter le réchauffement climatique à 1,5 degré, et cela est plus urgent que jamais. Des rapports émanant notamment de I'Institut météorologique mondial, un organisme des Nations unies, indiquent que le seuil de 1,5 degré sera probablement dépassé de manière permanente d'ici cinq ans au plus tard, alors qu'il y a quelques années, on pensait que cela ne se produirait qu'au milieu des années 2030.
Dans le même temps, le risque de dépasser les « points de basculement » qui accélèrent le réchauffement climatique augmente, de sorte que tout indique que les émissions de CO2, de méthane, etc. doivent être réduites de manière drastique à partir de maintenant. La nécessité pour le Danemark de combler enfin les carences de sa loi sur le climat et de montrer l'exemple au reste du monde n'est pas moindre du fait que les États-Unis, sous Trump, ont déclaré la guerre au climat, ou que la droite, y compris au sein de l'UE, s'est mise à démanteler la législation sur le climat et l'environnement.
Les associations écologistes réunies dans le « Groupe 92 » réclament un objectif de réduction de 90 % d'ici 2035, mais aussi qu'il soit complété par de nouveaux objectifs pour les émissions dont le Danemark est responsable et qu'il contrôle. La majeure partie de l'empreinte climatique réelle du pays n'a jusqu'à présent pas été prise en compte dans les objectifs de la loi sur le climat. Des objectifs de réduction sont nécessaires pour les émissions soutenues par le secteur financier, les émissions liées au transport international et les émissions liées à la consommation. Il faut mettre un terme aux importations de biomasse et d'aliments pour animaux et réduire considérablement la combustion de biomasse. À cela il faut aussi ajouter une aide internationale beaucoup plus importante pour la lutte contre le changement climatique.
Mais lorsque le gouvernement a invité à des négociations sur un nouvel objectif climatique à la fin du mois de novembre, ce n'était en aucun cas pour remédier aux faiblesses inhérentes à la loi sur le climat. La proposition du gouvernement prévoyait un objectif de réduction de 82 % en 2035. Selon une analyse du Conseil climatique, 80 % ne suffisent pas pour que le Danemark puisse se qualifier de pays pionnier en matière d'écologie, et selon les propres projections climatiques du gouvernement, cet objectif de 80 % sera atteint avec la politique déjà adoptée.
La lutte des classes détermine la couleur de la transition
De la gauche à une partie de la droite, tout le monde se réclame de la « transition verte », mais il n'existe pas une seule et même transition verte. La politique climatique et environnementale est un champ de bataille où différentes classes et factions de classes s'affrontent sur la direction à prendre.
Pour les partis SD, V, M et les autres partis bourgeois, il s'agit avant tout de préserver l'existant et de laisser les solutions climatiques aux mains des forces du marché et des nouvelles technologies, de l'alimentation animale Bovaer aux installations de captage et de stockage du carbone (CSC). Ceci profite avant tout au 1 % de la population qui détient un quart de la richesse totale et possède la majorité des actions et des entreprises.
Ceux qui possèdent le plus, gagnent le plus et décident le plus sont aussi ceux qui polluent le plus. Une personne qui fait partie du 1 % le plus riche de la population danoise émet huit fois plus de CO2 qu'une personne qui appartient à la moitié la plus pauvre de la population, selon une analyse réalisée par Oxfam Danemark. Et les inégalités en matière d'émissions de CO2 ne cessent de croître. Depuis 1990, les 50 % les plus pauvres de la population ont réduit leurs émissions d'environ 33 %, tandis que les 1 % les plus riches les ont réduites de 3 %.
Une « transition verte » qui préserve le système signifie que les plus démuni.e.s doivent payer la facture pour que certains membres de la classe capitaliste puissent bénéficier d'opportunités d'investissement rentables (par exemple dans des parcs photovoltaïques) et que les mesures climatiques sont freinées par des intérêts financiers à court terme (comme lorsque aucune entreprise ne souhaite soumissionner pour l'installation de grands parcs éoliens en mer). Ces mécanismes ont récemment été décrits dans le livre Klima og klasse ["Climat et classe, comment éviter que la lutte contre le changement climatique ne débouche sur une fracture culturelle ?" 2025 R.Møller Stahl, Ch.Ellersgaard, A.Møller Mulvad8Informations vorlag]).
Plus les forces procapitalistes sont autorisées à donner le ton, plus il devient impossible de susciter le soutien populaire en faveur d'une transition verte efficace et d'une gestion de la production et de la consommation.
Les sociaux-démocrates reculent devant tout ce qui peut remettre en cause le capital. Ils ont donné aux dirigeants de l'industrie et de l'agriculture un droit de veto sur la politique climatique, notamment par le biais de partenariats climatiques et du Grøn Trepart, « tripartite verte »[taxe sur les rejets de méthane de l'élevage à partir de 2030 ndt]. Cette préservation des rapports de force et des rapports de propriété existants a permis de maintenir la paix avec des acteurs puissants tels que la Confédération danoise de l'industrie (DI) et l'Association danoise de l'agriculture et de l'alimentation (Landbrug og Fødevarer), mais en même temps, ils ont perdu le soutien de la population, tant au niveau électoral qu'en ce qui concerne les objectifs climatiques.
Des études montrent que la plupart des salarié.e.s estiment important que la transition écologique soit socialement équitable. Ce soutien est sapé par l'augmentation des inégalités et de la précarité de l'emploi.
Les forces de droite ont exploité de manière hypocrite, mais avec succès, les conséquences du « capitalisme vert » pour mobiliser contre les mesures climatiques et environnementales. Elles se présentent comme les défenseurs du citoyen lambda et des régions périphériques du Danemark, alors qu'elles sont les plus farouches opposantes à l'égalité sociale.
Comme l'a constaté Morten Skov Christiansen, président de la Fédération des syndicats danois (FHO), en présentant l'année dernière une proposition pour une transition verte équitable : « La transition verte bénéficie toujours d'un soutien au Danemark, mais celui-ci a chuté de plus de dix points de pourcentage au cours des trois dernières années. Il faut inverser cette tendance et veiller à ce que les nouvelles taxes vertes n'aient pas d'impact social inégalitaire. Il est également essentiel que les salarié.e.s de certains secteurs qui doivent se transformer en profondeur aient accès à la formation continue et à la reconversion professionnelle. »
Un programme d'action pour une transition verte équitable
Le parti Enhedslisten a participé aux négociations sur la loi climatique en exigeant que l'objectif pour 2035 soit une réduction de 90 % des émissions de CO2 et que la loi climatique soit étendue à l'empreinte carbone mondiale du Danemark, mais aussi que « les efforts en faveur du climat soient plus inclusifs, socialement équitables et ancrés démocratiquement ».
C'est ce qu'écrit la porte-parole du parti pour le climat, Leila Stockmarr, sur Facebook (28/11/2025), avant d'ajouter : « Nous nous battrons avec tous les moyens dont nous disposons. »
C'est très bien, mais nous n'aurons la force de faire changer de cap le Parlement danois que si les mouvements écologistes, les syndicats, les communautés locales et d'autres forces populaires s'unissent activement pour exiger une transition verte juste et démocratique.
L'Enhedslisten doit continuer à présenter au Parlement des revendications de qualité, mais doit également contribuer à réunir les fils d'un programme offensif en faveur d'une transition verte et équitable et passer à l'action en dehors des murs de Christiansborg.
Comme l'affirme le livre Klima og klasse (Climat et classe), il doit s'agir d'une « transition verte au bénéfice matériel du plus grand nombre », fondée sur « une stratégie qui place l'emploi et la sécurité matérielle au centre ».
Elle doit reposer sur la redistribution sociale et la démocratisation de l'économie, tant en termes d'investissements, d'emplois, de propriété que de consommation.
Cela concerne notamment les exigences suivantes :
- Planification des investissements afin de garantir un développement rapide des énergies renouvelables, la création de nouveaux emplois dans les zones vulnérables, la rénovation climatique des logements et la sécurité de l'approvisionnement
- Un plan de création d'emplois verts qui met l'accent sur l'installation, la réparation et les activités de soins
- Une charte publique garantissant ces emplois verts
- Le droit à la reconversion et à la requalification vers des emplois durables
- La protection contre les pratiques de « dumping social » pour les investissements verts
- La socialisation du secteur de l'énergie par le biais de différentes formes de propriété publique ou collective et de contrôle par les utilisateurs
- Mise en place d'éoliennes, de panneaux solaires, etc., en fonction des besoins – en prenant en compte les personnes et la nature – plutôt que de l'optimisation des profits des propriétaires fonciers et des spéculateurs.
- Une réforme agraire qui favorise la propriété collective et la transition vers une production biologique et végétale
- Un secteur financier sans spéculation qui finance les investissements verts, et non les énergies fossiles
- Un impôt sur la fortune qui oblige les grandes fortunes à payer pour la dépollution
- Faire en sorte que la consommation durable soit la moins chère, par exemple par la production d'aliments sains et respectueux du climat
- Se prémunir contre les chocs des prix des denrées alimentaires de base, de l'énergie et du chauffage : contrôle des prix, plafonnement des prix de l'énergie pour les consommateurs, réserves publiques de produits essentiels pour contrôler les prix
- Des mesures contre la consommation de luxe, comme les yachts de luxe et les jets privés
- Taxes climatiques progressives, par exemple sur les kilomètres parcourus en avion et en voiture, lorsqu'il existe des alternatives collectives ( par exemple, péage routier ciblé et transports publics bon marché).
- Compensation pour les groupes à faibles revenus en cas d'augmentation des taxes et des prix.
Le Parti social-démocrate ne peut guère être poussé à rompre son alliance avec le capital, mais il peut probablement être poussé à faire certaines concessions, car il est en crise après les élections municipales et a besoin de se forger un profil plus social avant les élections législatives de l'année prochaine.
Quoi qu'il en soit, et plus important encore, un front rouge-vert actif en dehors du Parlement est essentiel pour que le rapport de forces puisse changer dans les années à venir. Cela permettrait de préparer le terrain pour un changement de pouvoir qui, avec un programme comme celui mentionné ci-dessus, s'attaquerait sérieusement à la catastrophe climatique. Cela vaut tant pour le rapport de forces que pour le contenu : la lutte pour le climat ne peut être gagnée que dans le cadre de la lutte des classes.
Publié par Socialistick Information le 8 décembre 2025, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
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Portugal : Le pays répond au train de mesures gouvernementales sur le travail par une forte participation à la grève générale
Écoles fermées, transports et hôpitaux fonctionnant au ralenti, entreprises à l'arrêt dans de nombreux secteurs. Les syndicats affirment que le succès de la grève générale devrait contraindre le gouvernement à retirer sa proposition.
11 décembre 2025 | tiré du site Europe solidaire sans frontières | Piquet de grève à Lisbonne. Photo Tiago Petinga/Lusa
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77287
« Rien ne peut masquer l'ampleur de cette grève et la volonté des travailleurs de rejeter ce paquet de mesures sur le travail, qui est très claire dans tous les secteurs », a déclaré jeudi matin le secrétaire général de la VGTP devant l'école Marquesa de Alorna, à Lisbonne. Comme les autres écoles de la ville et la grande majorité des écoles du pays, elle a fermé ses portes lors de la grève générale, ce qui constitue un exemple supplémentaire de son « impact très fort sur la majeure partie de l'administration publique ».
« Si quelqu'un avait besoin d'avoir une idée précise des préoccupations des travailleurs, cette grève générale en donne la mesure », a résumé Tiago Oliveira, insistant sur le fait que les travailleurs ont compris que le paquet de mesures sur le travail « constitue un recul profond de leurs droits et ne sert aucun travailleur ».
« Voici la réponse des travailleurs : retirez le paquet de mesures sur le travail de la table des négociations » a exigé le dirigeant syndical, accusant le gouvernement de s'être « campé sur ses positions dès le début. Lorsqu'il a déclaré qu'il ne modifierait en rien les éléments fondamentaux de la proposition, l'ampleur de l'attaque en cours, au service des intérêts des grandes entreprises, est devenue évidente », a-t-il rappelé.
Des critiques similaires avaient été formulées par le dirigeant de l'UGT tôt dans la matinée sur la chaîne RTP, Mário Mourão accusant le gouvernement de conditionner les négociations et n'excluant pas la possibilité d'une nouvelle journée de grève générale si le gouvernement persistait dans sa proposition actuelle.
À l'école Marquesa de Alorna également, José Manuel Pureza, le coordinateur du Bloco de Esquerda s'est joint au piquet de grève et a salué l'ampleur du mouvement « dans tous les secteurs et dans tout le pays ».
« Les gens ont compris qu'il s'agit d'une attaque sans précédent contre les droits des travailleurs et qu'en s'attaquant au travail, on s'attaque à la vie quotidienne des gens : précarité éternelle pour ceux qui entrent sur le marché du travail, heures supplémentaires payées avec des réductions, parents dont les droits sont limités. C'est une agression qui vise à détruire des vies », a déclaré José Manuel Pureza aux journalistes.
Pour le coordinateur du Bloco, cette grève « est un cri de révolte et en même temps d'espoir qu'il est possible de changer cette situation et d'avoir des règles de travail compatibles avec une vie digne pour tous ». Pureza a répondu aux critiques du premier ministre Luís Montenegro en affirmant que « c'est le gouvernement qui se livre à un jeu politique évident. Il n'y a aucune raison rationnelle à cette réforme », qui ne traduit qu'un « pur préjugé idéologique ».
José Manuel Pureza a commencé à accompagner la grève générale mercredi soir avec le piquet de grève chez Autoeuropa, où le taux de participation a contraint à l'arrêt de la production.
Les médecins, les enseignants et les pilotes d'avion exigent le retrait du paquet de mesures sur le travail
Tôt dans la matinée, plusieurs dirigeants syndicaux se sont adressés aux journalistes, sachant déjà que le taux de participation à la grève générale était très élevé. Au nom de la Fédération nationale des médecins, Joana Bordalo e Sá a assuré à la population que les services minimums étaient assurés, mais que les consultations et les opérations chirurgicales prévues pour aujourd'hui seraient reportées. La syndicaliste affirme que ce paquet de mesures affectera également les médecins, car il instaure des contrats plus précaires et un système d'heures supplémentaires que les médecins ont toujours refusé. Elle estime que Luís Montenegro n'a d'autre solution que de retirer la proposition, « à moins qu'il ne veuille aggraver les conditions de travail des médecins et des professionnels du Service national de santé (SNS) ».
« Quatre médecins quittent chaque jour le SNS, 15 % de la population n'a pas de médecin de famille, les délais d'attente aux urgences dépassent 17 heures, les femmes enceintes accouchent dans les ambulances, avec déjà 174 accouchements dans les ambulances depuis le début de l'année. L'intransigeance du gouvernement dans la manière de négocier avec les médecins n'a pas attiré davantage de médecins vers le SNS, bien au contraire. Le SNS est plus fragilisé et il n'y a qu'un seul responsable, c'est le gouvernement et Montenegro », a résumé la dirigeante de la FNAM.
Dans une école de Porto également fermée, Francisco Gonçalves, secrétaire général de la Fenprof, a évoqué les raisons pour lesquelles les enseignant.e.s s'opposent au paquet de mesures sur le travail, car « si les conditions générales prévues par le droit du travail sont mauvaises, il est impossible d'avoir un statut décent pour la carrière enseignante ».
« Les travailleurs enseignants et non enseignants ont compris ce qui est en jeu », comme le prouve leur adhésion à cette journée de grève générale. Le syndicaliste espère que le gouvernement saura en tirer les leçons, « et en fonction de l'attitude du gouvernement, nous devrons ajuster pour l'avenir les formes de lutte les plus appropriées » .
Dans le transport aérien aussi, un service minimum a été assuré, avec la réalisation de 63 des 238 vols prévus par le groupe TAP. Helder Santinhos, président du syndicat des pilotes d'aviation, a déclaré à la télévision publique RTP que pour cette profession, les mesures sur le travail sont avant tout néfastes car elles remettent en cause la primauté des conventions collectives. « Notre position est celle de la solidarité avec les secteurs les plus vulnérables, nous pensons que personne ne devrait rester indifférent » à cette attaque contre les travailleurs. Au sujet des sondages qui montrent que la grande majorité de la population s'oppose au paquet de mesures sur le travail, le syndicaliste déclare que « le gouvernement peut ignorer la réalité, mais il ne pourra pas éviter les conséquences de cette réalité ». Et s'il insiste pour faire passer ces lois, « le syndicat ne restera pas sans réagir » assure-t-il.
Esquerda.net
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
Source - Bloquo de esquerda, 11 décembre 2025 - 10h35 :
https://www.esquerda.net/artigo/pais-responde-ao-pacote-laboral-com-forte-adesao-greve-geral/96849
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L’Ukraine face à un dépeçage impérial
Les propositions de paix de l'administration Trump pour l'Ukraine ressemblent à une transaction immobilière, où les États-Unis obtiennent une commission en échange de la cession du territoire ukrainien. Mais avec un levier de négociation qui s'amenuise, le pays pourrait être contraint d'accepter un accord sinistre.
7 décembre 2025 | tiré du site Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77243
Le 21 novembre, les Ukrainiens se sont retrouvés face à une proposition de paix exigeant une acceptation quasi immédiate. Le plan de paix en vingt-huit points qui a fuité, rédigé par l'envoyé de Donald Trump, Steve Witkoff [1], et le responsable russe Kirill Dmitriev [2], se lit comme une transaction immobilière. La Russie obtient le territoire, les États-Unis prennent leur part, l'Europe paie la facture, et l'Ukraine peut choisir entre capituler maintenant ou capituler plus tard. Sous pression, le président ukrainien Volodymyr Zelensky s'est adressé à la nation sans détour : « Perte de dignité ou d'un partenaire clé. Vingt-huit points difficiles ou un hiver extraordinairement difficile. »
Les dirigeants européens stupéfaits — pris de court par les dispositions de l'initiative — se sont empressés d'improviser des contre-propositions. Au milieu de l'indignation à la Maison Blanche suite à la fuite, des pourparlers d'urgence à Genève ont produit un cadre révisé en dix-neuf points, renvoyant les questions les plus difficiles à un futur dialogue de haut niveau. Trump a déclaré des « progrès considérables » et annoncé la sixième visite de Witkoff à Moscou cette année. Le Kremlin, quant à lui, a rejeté les révisions européennes et signalé que seuls les vingt-huit points initiaux correspondaient à « l'esprit d'Anchorage » — c'est-à-dire les ouvertures de Trump à Vladimir Poutine lors de leur sommet en Alaska cet été. [3] La Russie a clairement indiqué qu'elle restait prête à atteindre ses objectifs globaux par des moyens militaires — une position qui laisse peu de place au compromis.
Thanksgiving est passé, et la position de l'Ukraine s'est encore affaiblie. Le 28 novembre, juste avant son départ pour Miami pour une nouvelle série de consultations, Andriy Yermak, chef de cabinet de Zelensky et négociateur principal pour la paix, a démissionné après que des enquêteurs anticorruption ont perquisitionné son domicile dans le cadre d'une enquête sur des pots-de-vin de 100 millions de dollars (environ 95 millions d'euros) dans le secteur énergétique. [4] Le même jour, des informations ont émergé selon lesquelles Washington était prêt à reconnaître unilatéralement le contrôle russe sur la Crimée et d'autres territoires occupés. Le lendemain, l'ancien commandant en chef de l'Ukraine, Valeriy Zaluzhny [5], a déploré l'absence d'objectifs politiques clairs, notant que même une paix temporaire pourrait offrir une fenêtre pour récupérer et se préparer à ce qui viendra ensuite.
Cette chaîne d'événements pourrait ne pas mettre fin à la guerre — les dernières discussions au Kremlin mardi ont été peu concluantes — mais elle révèle comment les grandes puissances imaginent actuellement ses résultats et combien peu les exigences fondamentales de la Russie ont changé alors même que le levier de l'Ukraine s'est réduit. Moscou a fait des concessions marginales par rapport à ses positions maximalistes exprimées en juin, mais s'attend toujours à contraindre Kyiv à une neutralité permanente, à obtenir la reconnaissance des conquêtes territoriales russes, à imposer des restrictions militaires présentées comme une « démilitarisation » et à extraire des concessions idéologiques sous l'étiquette de « dénazification ». Ce qui a changé n'est pas le fond mais plutôt le contexte : une Ukraine plus épuisée, un Occident plus divisé et un environnement géopolitique plus propice à la pression qu'à toute notion, même rhétorique, de justice. [6]
La neutralité comme veto impérial
La fixation de la Russie sur la neutralité de l'Ukraine est antérieure à l'invasion. Elle a été articulée le plus clairement dans les projets de traités de Moscou de décembre 2021, qui demandaient que non seulement l'Ukraine mais l'ensemble de l'ancien bloc socialiste soit traité effectivement comme une zone tampon. C'est la principale des « ambiguïtés des 30 dernières années » (comme les appellent les vingt-huit points) que le Kremlin vise à régler. Cette obsession de maintenir l'Ukraine hors de l'OTAN n'est pas une question de « sécurité indivisible » mais de sphère d'influence russe dans laquelle les besoins de sécurité des petits États sont ignorés. L'Ukraine est le cas test pour savoir si Moscou peut opposer son veto à la politique étrangère de ses voisins, dans une doctrine Monroe à l'accent russe. [7]
La Russie exige des assurances formelles concernant la neutralité permanente de l'Ukraine non seulement de Kyiv mais aussi des membres de l'OTAN. Les clauses originales exigeant des États qu'ils mettent fin ou n'entrent pas dans des traités qui violeraient ces obligations de neutralité pourraient affecter même le futur chemin de l'Ukraine vers l'adhésion à l'Union européenne, si Bruxelles renforçait sa clause de défense mutuelle. [8] Les États-Unis, quant à eux, ne semblent pas prêts à fournir quoi que ce soit au-delà de leur implication actuelle, et encore moins à offrir des garanties de sécurité similaires à l'article 5 de l'OTAN, qui stipule les conditions d'une réponse à une attaque. Si la Russie frappe à nouveau, Washington n'est engagé qu'à annuler l'accord et à une « réponse militaire coordonnée décisive » non spécifiée. Cela laisse Kyiv responsable de sa propre sécurité, armé de promesses que Moscou peut ignorer.
Démilitarisée et sans défense
Il est difficile d'imaginer un scénario dans lequel l'Ukraine envahirait la Russie en premier. Les arguments du Kremlin sur la démilitarisation ont toujours eu un seul objectif : saper la capacité de Kyiv à résister, puis dicter les conditions.
Les négociations d'Istanbul en avril 2022 proposaient de fixer le nombre maximum de troupes ukrainiennes entre 85 000 et 250 000, avec des portées de défense aérienne et d'artillerie limitées. [9] Le projet Witkoff-Dmitriev a plus que doublé la limite supérieure à 600 000 soldats et maintenu l'interdiction d'une présence militaire étrangère, tuant toute chance pour des forces de maintien de la paix ou de dissuasion. Après une forte résistance, les perspectives de forces de maintien de la paix ont été remises sur la table, et le plafond du nombre de troupes a également été relevé. Mais tandis que ces révisions attendent l'approbation du Kremlin, tout le débat se concentre sur la mauvaise question. Pourquoi l'Ukraine devrait-elle maintenir une armée de taille de guerre en temps de paix, et plus important encore, qui va payer pour cela dans un pays détruit ?
On peut soutenir que même le pire scénario issu des pourparlers d'Istanbul il y a trois ans n'empêche pas l'Ukraine de construire une défense robuste. Si le soutien public tient, Kyiv peut compter sur un grand nombre de réservistes, certains formés à l'étranger sur des systèmes d'armes avancés qui pourraient être rapidement redéployés lorsque les hostilités reprendront. Mais tout accord qui restreint l'assistance occidentale dans ce domaine institutionnaliserait l'asymétrie et rendrait l'Ukraine impuissante si la Russie viole un autre accord qu'elle a signé.
« Dénazification » et le mensonge du génocide
La composante idéologique des exigences russes — la « dénazification » — fonctionne comme un cadrage politique plutôt qu'un agenda pratique. Les forces russes qualifient régulièrement les troupes ukrainiennes d'« Allemands », et Moscou continue de justifier l'invasion comme une réponse au « génocide » dans le Donbass, même quand les chiffres exposent le mensonge. Au cours des trois dernières années avant la guerre à grande échelle (2019-2021), les décès de civils liés au conflit dans la région ont totalisé moins d'une centaine. Depuis le début de la prétendue mission de sauvetage de la Russie, des milliers de personnes sont mortes et des centaines de milliers ont été déplacées dans ces deux seules régions, après que plus d'une douzaine de villes avec une population combinée d'avant-guerre d'environ un million d'habitants ont été détruites.
L'instrumentalisation par les autorités russes des peurs de l'extrême droite, alors même qu'elles promeuvent le néofascisme tant au niveau national qu'à l'étranger, est une propagande flagrante. Pourtant, la demande de cette victoire symbolique demeure. En 2022, le Kremlin a énuméré d'importants changements juridiques comme preuve de la déradicalisation de l'Ukraine. La proposition Witkoff-Dmitriev utilise déjà un langage plus neutre. Cependant, en Ukraine, même les débats légitimes sur le nationalisme, les politiques de mémoire ou les droits des minorités ont été discrédités par l'utilisation par la Russie de tous ces éléments comme prétextes à l'agression. Des obligations extraites sous la menace militaire ne modéreraient guère la politique ukrainienne mais enracineraient plutôt la polarisation et donneraient aux nationalistes leur plus fort grief.
Partage du butin
La dimension territoriale reste au cœur de la position de la Russie. L'anxiété de Moscou face à la non-reconnaissance de ses conquêtes en Ukraine est désormais comptée parmi les « causes profondes du conflit ». Maintenant, le Kremlin revendique cinq régions ukrainiennes — la Crimée, Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia — bien qu'il ne contrôle entièrement que deux d'entre elles. [10] La ligne rouge de la Russie : reconnaître cette nouvelle « réalité sur le terrain ».
Les justifications ont évolué avec les changements sur le champ de bataille. Initialement, Moscou prétendait « protéger » les « républiques populaires » nominalement indépendantes de Donetsk et de Louhansk, mais a ensuite décidé que la meilleure protection était leur absorption dans la Russie proprement dite. Pour cimenter son pont terrestre vers la Crimée, la Russie a en outre annexé ce qu'elle détenait à Kherson et Zaporijjia et a continué à revendiquer les parties qu'elle ne contrôlait pas. Les « zones tampon démilitarisées » sous contrôle russe proposées dans les parties de la région de Donetsk que l'Ukraine contrôle encore ont un objectif clair : forcer le retrait ukrainien des positions stratégiques tandis que les territoires occupés fortifiés de la Russie restent intouchés.
L'Ukraine ne peut pas reconquérir tous les territoires occupés par la force dans les conditions actuelles. Mais elle ne peut pas non plus se permettre d'accorder à Moscou des droits irréversibles sur eux. La position de Kyiv se limite à refuser la reconnaissance tout en acceptant la ligne de contact comme point de référence pour de futures négociations, et à exclure les moyens militaires du règlement des différends.
Des précédents existent pour des cessez-le-feu durables même lorsque les revendications territoriales sous-jacentes restaient non résolues — Chypre depuis 1974, la Corée depuis 1953, le Cachemire depuis 1972. Mais Chypre a des casques bleus de l'ONU et des troupes étrangères des deux côtés. La Corée a l'une des frontières les plus militarisées du monde. Le Cachemire connaît des flambées régulières de violence, empêchées de devenir une guerre totale uniquement par la dissuasion nucléaire. Aucun n'offre de modèle pour une paix durable en Ukraine correspondant aux accords discutés.
Les dispositions économiques du plan révèlent son caractère mercenaire. Moscou obtient un allègement progressif des sanctions, une dispense effective de responsabilité pour les crimes de guerre, une réadmission au G8 [11], et une coopération économique lucrative. Washington reçoit une compensation pour les garanties, des profits sur les avoirs russes gelés, et Trump présidant personnellement l'organe d'exécution du « Conseil de paix ». Ce n'est pas un conflit d'intérêts, nous dit-on — juste le modèle commercial. L'Europe, dans ce schéma, devient coresponsable, rendue aussi responsable de la reconstruction de l'Ukraine que l'agresseur réel. Bien que les dommages causés par la Russie à l'Ukraine dépassent un demi-billion d'euros, la responsabilité financière de Moscou est limitée à une partie des avoirs déjà détenus par les autorités de l'UE.
Les propositions attendent en outre des engagements de tous les membres de l'OTAN — modifier la politique de la porte ouverte, bloquer l'adhésion de l'Ukraine, limiter les déploiements — prêts à les imposer à trente et un pays sur trente-deux. Le rôle de l'Ukraine et de ses alliés européens semble limité à protester, pousser des changements et essayer de reporter les sujets sensibles. Et une fois que Moscou rejette ces objections, le cycle se répète simplement.
En 2024, le groupe ukrainien de gauche Sotsialnyi Rukh (Mouvement social), tout en critiquant la réponse de l'État en temps de guerre, a appelé pour la première fois à un « dialogue sur des objectifs réalisables ». [12] C'était en contraste frappant avec les attitudes d'il y a deux ans, quand l'accent était mis sur la victoire totale et la défaite de la Russie. La même année, environ la moitié des Ukrainiens considéraient encore les négociations avec Moscou soit impossibles, soit acceptables seulement après une libération territoriale complète.
Dans la seconde moitié de 2025, selon les sondages de l'Institut international de sociologie de Kyiv, les attitudes populaires avaient encore évolué. Alors que moins de 20 pour cent sont prêts à accepter les conditions du Kremlin et que seulement 39 pour cent accepteraient la reconnaissance américaine de l'annexion de la Crimée par la Russie, plus des trois quarts pourraient vivre avec un gel du conflit aux lignes de front actuelles. Ils le verraient même comme au moins un succès partiel tant que les appropriations territoriales de la Russie ne sont pas légitimées, que le soutien militaire et financier occidental continue, que l'espace aérien est fermé aux frappes russes et que les sanctions sont maintenues jusqu'à ce qu'une véritable paix soit atteinte. Washington et Moscou n'offrent rien de tout cela, montrant que la volonté du public ukrainien compte peu sans la capacité d'influencer les résultats. [13]
Piège de la dépendance
En fin de compte, ces négociations ne sont pas décidées par l'habileté diplomatique mais par les faits matériels. La vulnérabilité de l'Ukraine s'étend au-delà du manque de personnel militaire et de fonds. Les États-Unis fournissent environ 30 pour cent des armes utilisées par Kyiv, y compris la défense aérienne Patriot, les missiles F-16, les roquettes HIMARS [14], l'imagerie satellitaire et les données de ciblage. Washington contrôle également leurs transferts à partir des stocks d'autres parties. Sans le renseignement américain, même la défense aérienne de l'Ukraine protégeant les civils et les infrastructures serait paralysée. L'accès à Starlink, essentiel pour les communications ukrainiennes, peut être coupé par Elon Musk à volonté.
Les alternatives européennes sont absentes ou restent inadéquates. Alors que la production d'artillerie approche les deux millions d'obus, les Patriots n'ont pas de remplacement européen car les systèmes franco-italiens SAMP/T n'existent qu'en petites quantités. La constellation de satellites IRIS² ne correspondra pas aux capacités américaines avant des années. [15] Les alternatives au HIMARS ne sont produites qu'en Corée du Sud et en Israël.
Les membres européens de l'OTAN eux-mêmes dépensent plus auprès des fournisseurs américains que pour les achats nationaux, en partie pour acheter la loyauté américaine et en partie parce qu'il n'y a rien d'autre de disponible à court terme. De plus, les États-Unis contribuent à la défense de l'Europe en maintenant 84 000 soldats stationnés dans les bases européennes et en étendant leur parapluie nucléaire. Trump n'invente rien de nouveau, il exploite simplement la dépendance qui existe déjà. [16]
Justice ?
Une paix juste nécessiterait le retrait russe des zones occupées, des garanties de sécurité avec des mécanismes d'application réels, la responsabilité pour les crimes de guerre et des réparations au-delà des avoirs russes gelés. Rien de tout cela n'apparaît dans aucune proposition que Moscou accepte ou dont parle l'administration Trump. Le Kremlin n'est pas non plus prêt au compromis, ayant rejeté toutes les initiatives de paix qui ne reposaient pas sur ses exigences maximalistes. Ce qui est maintenant étiqueté « paix » est un règlement impérial rédigé par deux puissances, avec des conditions imposées d'en haut et les pays les plus directement touchés consultés en dernier.
La tragédie est que le cynisme de Trump, le manque de préparation de l'Europe et la faiblesse de l'Ukraine pourraient forcer l'acceptation de toute façon. C'est la logique du pouvoir impérial, qui n'a jamais apporté de paix durable, et aucune échéance ne changera cela. Il ne reste qu'à n'avoir aucune illusion et à nommer ce règlement pour ce qu'il est : une pause avant que la prochaine guerre ne commence.
Oleksandr Kyselov, originaire de Donetsk, est un militant ukrainien de gauche et assistant de recherche à l'université d'Uppsala.
P.-S.
https://jacobin.com/2025/12/ukraine-russia-war-concessions-trump
Traduit pour ESSF par Adam Novak
Notes
[1] Steve Witkoff est un promoteur immobilier américain et ami de longue date de Donald Trump, nommé envoyé spécial de Trump pour les négociations au Moyen-Orient et en Ukraine en 2025.
[2] Kirill Dmitriev est le PDG du Fonds russe d'investissements directs (RDIF), le fonds souverain de la Russie, et a servi de canal diplomatique officieux entre Moscou et Washington.
[3] Le sommet d'Anchorage entre Trump et Poutine a eu lieu à l'été 2025, établissant le cadre de négociations bilatérales sur l'Ukraine excluant largement Kyiv et les alliés européens.
[4] Sur les protestations anticorruption en Ukraine et la crise de la corruption en temps de guerre, voir Priama Diia et Sotsialnyi Rukh, « Ukraine : Protestations anticorruption », Europe Solidaire Sans Frontières, 23 juillet 2025. Disponible à : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75705
[5] Valeriy Zaluzhny a été commandant en chef des forces armées d'Ukraine de juillet 2021 jusqu'à son limogeage en février 2024. Il a ensuite été nommé ambassadeur d'Ukraine au Royaume-Uni.
[6] Pour une analyse de la détérioration de la position de l'Ukraine, voir Oleksandr Kyselov, « Ukraine : Quand il est déjà trop tard pour « arrêter la guerre » – quelques réflexions sur la « paix » et « l'ordre » », Europe Solidaire Sans Frontières, 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article75073
[7] La doctrine Monroe, articulée par le président américain James Monroe en 1823, affirmait l'opposition des États-Unis à l'ingérence européenne dans l'hémisphère occidental, revendiquant effectivement les Amériques comme sphère d'influence américaine. Les exigences de Poutine font écho à cette logique en cherchant à exclure l'influence occidentale de la sphère perçue de la Russie.
[8] L'article 42.7 du Traité sur l'Union européenne contient une clause de défense mutuelle exigeant des membres de l'UE qu'ils aident un État membre victime d'une agression armée. Contrairement à l'article 5 de l'OTAN, il ne spécifie pas d'assistance militaire.
[9] Les négociations d'Istanbul en mars-avril 2022 ont été les pourparlers de paix les plus avancés entre l'Ukraine et la Russie depuis l'invasion à grande échelle. Les négociations se sont effondrées après la découverte des atrocités russes à Boutcha et le retrait de la Russie des pourparlers.
[10] La Russie a illégalement annexé la Crimée en 2014 et déclaré l'annexation des oblasts de Donetsk, Louhansk, Kherson et Zaporijjia en septembre 2022, bien qu'elle ne contrôle entièrement aucune des quatre régions continentales.
[11] Le G8 (Groupe des Huit) était un forum intergouvernemental des principales nations industrialisées. La Russie a été suspendue de ce qui est devenu le G7 suite à son annexion de la Crimée en 2014.
[12] Sotsialnyi Rukh (Mouvement social) est une organisation socialiste démocratique ukrainienne fondée en 2015, active dans les principales villes ukrainiennes, qui combine le soutien à la résistance ukrainienne avec la critique des politiques néolibérales en temps de guerre et la défense des droits des travailleurs. Voir Francesca Barca, « Guerre, inégalités, néolibéralisme : les défis de la gauche ukrainienne », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74023
[13] Sur l'évolution de la position de la gauche ukrainienne sur les objectifs de guerre, voir Sotsialnyi Rukh, « Pour une Ukraine sans oligarques ni occupants ! », Europe Solidaire Sans Frontières, mars 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74018
[14] Le HIMARS (High Mobility Artillery Rocket System) est un lance-roquettes multiple de fabrication américaine qui a été crucial pour la défense de l'Ukraine, permettant des frappes de précision sur les dépôts de munitions russes, les postes de commandement et les centres logistiques.
[15] IRIS² (Infrastructure for Resilience, Interconnectivity and Security by Satellite) est une constellation de satellites de l'UE prévue pour fournir des communications sécurisées et réduire la dépendance européenne aux systèmes américains. Le déploiement complet n'est pas attendu avant la fin des années 2020.
[16] Pour une analyse du dilemme de la gauche dans ce contexte géopolitique, voir Francesca Barca, « Guerre, inégalités, néolibéralisme : les défis de la gauche ukrainienne », Europe Solidaire Sans Frontières, février 2025. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article74023
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Libérez Narges Mohammadi
La militante des droits humains, Narges Mohammadi, a de nouveau été arrêtée par les forces de sécurité iraniennes le 12 décembre lors d'une cérémonie commémorative pour un avocat, Khosrow Alikordi, mort dans des circonstances jugées suspectes quelques jours plus tôt. Lors de cette cérémonie à Mashhad, elle aurait pris la parole pour souligner l'engagement de cet avocat et rendre hommage aux victimes de la répression en Iran.
La militante aurait aussi parlé de personnes décédées durant les manifestations et dénoncé les violations des droits humains. Elle aurait été arrêtée après avoir dit à la tribune : nous ne reculerons pas, c'est notre pays ici. Vive les combattants de la liberté. Ce serait les derniers mots qu'elle aurait prononcés avant que les forces de sécurités, qui étaient présentes en nombre, interviennent pendant qu'elle était sur l'estrade. Des témoins de l'événement auraient aussi affirmé qu'ils auraient agit avec brutalité. Les autorités ont pour leur part répondu que les propos de l'activiste lors de l'événement constituaient une incitation au désordre.
Plus grande que nature
Né à Zanjan, dans le nord-ouest de l'Iran en 1972, Narges Mohammadi serait diplômé en physique et ingénieur professionnel. Elle aurait aussi été journaliste pour des médias. Vice-présidente du Defenders of Human Rights Center, elle a reçu plusieurs prix internationaux. L'Alexander-Langer en 2009 et le prix international du gouvernement suédois pour les droits de l'homme en 2011. Celui des droits de l'homme de la ville allemande de Weimar lui aurait été donné en 2016 et le prestigieux Andrei Sakharov en 2018. En 2023, elle reçoit le prix mondial de la liberté de la presse, celui Olof-Palme pour les droits de l'homme et le Nobel de la paix. Cette femme paie cependant cher son militantisme. Arrêtée pour la première fois en 1998 pour ses critiques du gouvernement iranien, elle a été emprisonnée plus d'une dizaine de fois et a reçu au total plus d'une trentaine d'années en condamnation, mais a été libérée l'année dernière pour des raisons de santé.
L'arrestation de Narges Mohammadi a fait bondir la communauté internationale préoccupée par les droits humains. Le Comité Nobel norvégien a exprimé sa vive inquiétude et a appelé les autorités iraniennes à garantir sa sécurité et à la libérer immédiatement. De nombreuses organisations internationales de défense des droits humains ont pour leur part dénoncé une violation grave de la liberté d'expression, celle de réunion pacifique et plusieurs autres fondamentales. L'Union européenne a aussi appelé à sa libération et qualifié la situation de profondément préoccupante en raison de son état de santé fragile.
Chirine Ardakani, avocate de Narges Mohammadi, affirme que sa cliente a encore 12 ans de prison à effectuer et qu'il est à craindre que les autorités décident d'instrumentaliser cet incident pour l'y laisser. La dernière fois qu'elle aurait été arrêtée, elle aurait été interdite de tout contact avec sa famille pour une durée de trois ans.
La République islamique d'Iran utiliserait la détention arbitraire aussi bien à l'encontre de ressortissants étrangers, pour pouvoir rançonner leur libération, que ses propres citoyens.
Un combat de tous les instants
Il y a quelques dizaines d'années de cela, les Iraniennes avaient autant de droits que les femmes occidentales. Tout aurait cependant changé avec la révolution islamique en 1979. Une ségrégation des sexes aurait été instaurée, l'âge du mariage abaissé, les femmes écartées de la fonction publique et l'hijab obligatoire dès l'âge de neuf ans. Une femme ne pourrait actuellement obtenir un passeport ni voyager sans l'autorisation de son père ou son époux en Iran.
Selon le mouvement Femme, Vie, Liberté, créé après la mort de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022, les manifestations auraient été massivement réprimées par les autorités iraniennes ce qui aurait entrainé plus de 500 décès d'opposants et des milliers d'arrestations.
Il y aurait aussi eu une forte répression de la société civile après la récente guerre de 12 jours menée par Israël. Nia Gissou, du Conseille Atlantique, affirme que les avocats des droits humains subissent des attaques croissantes en Iran et plusieurs se seraient exilés. Face à une large désobéissance civile, le gouvernement aurait arrêté toute personne considérée comme une menace. La répression viserait plus particulièrement tous les opposants au régime qui s'afficheraient sur Internet.
Ceux qui contestent les autorités n'auraient cependant plus peur d'exprimer publiquement leurs oppositions. Il y a quelques années, les descentes avaient lieu dans des résidences privées ou les personnes émettaient des opinions opposées au régime, mais actuellement, elles seraient exprimées dans la rue et sur l'Internet. La peur aurait disparu et ce serait ce qui se serait passé lors de la cérémonie pour Khosrow Alikordi.
Selon Chirine Ardakani, ses clients feraient donc actuellement face à un scénario prévisible. Nous n'avons pas de respect des droits de la défense, nous avons des accusations et des charges qui sont grotesques. Selon elle, sa cliente se bat contre la théocratie iranienne, mais pour autant, ce ne serait pas une criminelle et elle devrait être libérée immédiatement. Toujours selon l'avocate, le comportement de Narges Mohammadi serait une démonstration de courage absolu.
Michel Gourd
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Poutine en Inde : tapis rouge mais résultats en demi-teinte
Vladimir Poutine a été accueilli en grande pompe à New-Delhi les 4 et 5 décembre derniers pour célébrer les 25 ans du partenariat stratégique indo-russe. Sa délégation était vaste, les thèmes de discussion nombreux, mais pas d'annonce majeure sur l'énergie ou les contrats de défense. Narendra Modi garde manifestement des cartes en main pour finaliser ses négociations avec Washington.
Tiré de The Asialyst.
Accueilli personnellement par Narendra Modi à sa descente d'avion pour un dîner en tête à tête, hôte d'un banquet d'Etat offert en son honneur au Rashtrapati Bhavan – le palais présidentiel – par la présidente de la République indienne Droupadi Murmu, co-président d'un forum d'affaires réunissant la fine fleur des grandes entreprises de deux pays, Vladimir Poutine a bénéficié d'un accueil exceptionnel durant son séjour de 48 heures en Inde. Cette visite est pour lui la dixième en tant que président de la fédération de Russie. Elle est l'occasion de fêter le 25ème anniversaire du « partenariat stratégique » qu'il avait établi en octobre 2000 avec le premier ministre indien de l'époque, Atal Bihari Vajpayee.
Lors d'une conférence de presse conjointe le 5 décembre, Narendra Modi soulignait que « l'amitié entre l'Inde et la Russie a réussi à surmonter les nombreuses crises internationales des dernières décennies, et nos relations restent fondées sur le respect mutuel et une profonde confiance. » Continuité, respect mutuel et confiance sont les mots clés d'une communication conjointe qui s'adresse manifestement d'abord aux Etats-Unis, mais également à la Chine, qui n'a pas le monopole de l'« amitié sans limites, » voire à l'Union européenne qui cherche encore à peser sur les choix stratégiques de l'Inde. La réalité des relations bilatérales est en fait loin d'être stable. Elle est certes marquée par une dynamique incontestable ces dernières années mais aussi par des enjeux en constante évolution.
Des échanges commerciaux en rapide mutation
Jusqu'au lancement de l'« opération spéciale » déclenchée par Vladimir Poutine en Ukraine en février 2022, les relations économiques entre l'Inde et la Russie avaient une portée modeste, avec un commerce bilatéral limité à 12 milliards de dollars. La Russie exportait sur le marché indien des quantités restreintes de pétrole et de charbon, des perles naturelles et des fertilisants. L'Inde exportait encore moins vers le marché russe (un peu plus de 3 milliards de dollars en 2021, soit à peine 0,6% de ses exportations globales).
Les choses changent brutalement avec l'invasion de l'Ukraine. L'Inde, officiellement neutre face à ce conflit, profite de l'embargo occidental sur les produits énergétiques russes et des « discounts » (environ 12 dollars par baril) que lui propose la Russie pour acheter massivement du pétrole et du charbon russe. En trois ans, la part de la Russie dans les importations indiennes de pétrole brut passe de 2,5 à 36%, selon une étude de la Carnegie Foundation publiée le 20 novembre dernier. Les exportations indiennes vers la Russie ne progressent en revanche que modestement et le déficit bilatéral de l'Inde explose, frôlant les 60 milliards de dollars en 2024.
Le 27 août dernier un nouveau choc géopolitique déstabilise la dynamique des échanges énergétiques entre la Russie et l'Inde. Donald Trump décide de taxer les exportations indiennes à 25%, auxquels s'ajoutent 25% supplémentaires en raison des achats massifs de pétrole en provenance de Russie. Trump renforce la décision du 27 août en ciblant directement les compagnies russes Lukoil et Rosfnet, qui livrent 60% du pétrole destiné à l'Inde (une décision qui a pris effet le 21 novembre). L'exaspération en Inde est d'autant plus forte qu'elle est le seul pays à être sanctionné pour acheter des produits énergétiques russes. La Chine, premier importateur de la Russie, ne l'est pas. L'Union européenne non plus, ou du moins pas encore.
Cette anomalie a été soulignée par Vladimir Poutine dans une interview donnée à India Today à la veille de sa visite : « les Etats-Unis nous achètent de l'uranium enrichi pour leurs centrales nucléaires. C'est aussi du combustible. Si les États-Unis se donnent le droit de nous acheter du combustible, pourquoi l'Inde devrait-elle être privée d'un tel droit ? »
Diversification et rééquilibrage
Au-delà du débat sur le pétrole, la visite de Vladimir Poutine est l'occasion pour l'Inde, qui a besoin de nouveaux débouchés pour compenser les barrières tarifaires érigées par les Etats-Unis, d'accroître et diversifier ses exportations vers la Russie. Le président russe a affiché son ouverture sur le sujet, déclarant que « la Russie est prête à accroître significativement ses achats de biens et services indiens, en tenant compte de son excédent commercial. » La cible d'un commerce bilatéral porté à 100 milliards de dollars en 2030 a été fixée dans le communiqué conjoint publié à l'is
Plusieurs accords signés se situaient dans cette optique de rééquilibrage. La Russie a élargi la liste des entreprises indiennes autorisées à exporter des produits laitiers et des fruits de mer sur le marché russe. Le groupe russe Ultrachem a signé une lettre d'intention avec plusieurs entreprises indiennes du secteur des fertilisants pour la création à proximité de la frontière entre les deux pays d'une usine de production d'urée de grande capacité qui permettra de réduire les coûts de la filière pour les opérateurs indiens. Les douanes des deux pays ont signé un protocole d'accord pour la facilitation des échanges. Les discussions s'accélèrent pour la signature d'un traité bilatéral de protection des investissements et la mise en place d'un accord de libre-échange entre l'Inde et l'Union économique d'Eurasie. (L'Union économique d'Eurasie comprend la Russie, la Biélorussie, le Kazakhstan, l'Arménie et le Kirghizstan)
Sur le plan monétaire, le recours aux devises des deux pays est déjà très avancé. Il atteindrait plus de 90% du commerce bilatéral selon les sources russes, essentiellement parce que l'Inde achète le pétrole russe en roupies, ce qui constitue clairement un avantage supplémentaire pour New Delhi (c'est aux Russes de se débrouiller avec leurs avoirs en roupies qui s'accumulent dans le système financier indien).
La coopération dans le nucléaire civil était également au cœur des discussions, avec comme projet phare la centrale nucléaire de Kudankulam, dont deux tranches sont en fonctionnement et quatre autres en phase de finalisation, ainsi que la recherche d'un nouveau site, le lancement d'une coopération sur les petits réacteurs et les projets de retraitement. L'Inde s'est fixé des objectifs très ambitieux dans le nucléaire civil : porter la capacité de production électrique d'origine nucléaire de 9 gigawatts aujourd'hui à 100 Gigawatts en 2047 (date du centième anniversaire de l'indépendance). La Russie fait clairement partie des partenaires majeurs dont elle a besoin pour s'approcher de cette cible.
Un accord de facilitation pour les échanges de travailleurs qualifiés est en phase de finalisation, pour augmenter la présence en Russie des travailleurs indiens dans différents domaines – construction, santé, tourisme – dans un contexte où la Russie connaît un déficit structurel de travailleurs qualifiés.
Ces perspectives sont bienvenues pour l'Inde mais restent modestes par rapport aux deux enjeux majeurs que représentent l'énergie et la défense.
Modi très prudent sur les sujets clés
Face aux sanctions américaines sur le pétrole, Vladimir Poutine a promis des « fournitures ininterrompues de produits pétroliers à l'Inde. » Narendra Modi ne s'est pas exprimé directement sur le sujet. S'agissant de l'Ukraine, il a souligné que l'Inde n'était pas neutre, mais qu'elle soutenait « la paix. » Pour autant, aucune mention de l'Ukraine ne figure dans le communiqué conjoint. L'article publié dans le Times of India le 30 novembre par les ambassadeurs de France, d'Allemagne et du Royaume Uni intitulé « le monde veut la fin de la guerre en Ukraine, mais la Russie ne paraît pas sérieuse en matière de paix » a été jugé « inacceptable » par les autorités indiennes.
Brahma Chellaney, professeur d'études stratégiques au Center for Policy Research de New-Delhi, donnait, lors d'un débat récent organisé par la chaîne d'information Al Jazeera, des éléments de contexte intéressants sur l'attitude indienne face aux sanctions américaines. Il rappelait qu'en 2019 les Etats-Unis avaient menacé de sanctions les pays qui continueraient à acheter du pétrole iranien au moment où Washington s'était retiré de l'accord de non-prolifération nucléaire avec l'Iran. L'Inde avait fini par accepter de ne plus acheter de pétrole iranien. La Chine en avait aussitôt profité pour accroître ses propres achats à des prix très compétitifs, devenant à bon compte le principal acheteur de pétrole iranien. L'Inde était apparue comme le « looser » de cette séquence géopolitique et il n'est pas question pour Narendra Modi de recommencer.
Pour autant les opérateurs indiens ne peuvent pas ignorer les sanctions américaines. Ils ont commencé dès le mois de novembre à réduire leurs achats de pétrole russe. La chute pourrait atteindre plus de 30% au cours du dernier trimestre de l'année 2025. Dans le même temps, les opérateurs indiens ont commencé à acheter davantage de pétrole américain (un demi-million de barils/jour fin octobre 2025). A défaut d'un engagement formel de ne plus acheter de pétrole russe qui est clairement inacceptable pour Modi, un réajustement à la baisse des livraisons russes et à la hausse des livraisons américaines est en cours, en attendant une hypothétique avancée sur le règlement du conflit avec l'Ukraine.
La même prudence caractérise l'attitude de Modi en matière de défense, où la Russie demeure le premier partenaire de l'Inde. Alors que Moscou annonçait des accords possibles en matière de missiles sol-air et de contrats aéronautiques, rien n'a été officialisé à l'issue de la rencontre entre les deux ministres de la défense. Une première partie du problème vient de la Russie elle-même, qui a le plus grand mal à respecter les délais des contrats en cours, en particulier celui relatif aux missiles sol-air S400, en raison des priorités liées à la guerre en Ukraine. Une autre partie vient de l'Inde, qui accorde une priorité maximale à la localisation de son industrie de défense, ce qui retarde les décisions sur les grandes commandes d'aéronautique militaire. Les discussions sur la livraison par la Russie du SU57, chasseur furtif de cinquième génération, se heurtent probablement à cette exigence indienne. Une troisième partie est liée aux discussions en cours avec Washington, qui ont également un volet militaire important.
Globalement, la visite de Vladimir Poutine en Inde est caractéristique du jeu d'équilibre instable auquel se livrent actuellement les quatre grandes puissances de la planète (Etats-Unis, Chine, Inde et Russie) pour préserver les alliances traditionnelles, gagner des points dans les rivalités stratégiques, diversifier les partenariats et mettre au premier plan l'intérêt national, l'Union européenne apparaissant comme un « junior partner » dans ce complexe jeu de Go.
Narendra Modi n'accueillera pas Donald Trump en Inde avant la fin de l'année pour le prochain sommet de la Quad (dialogue quadrilatéral pour la sécurité réunissant Etats-Unis, Inde, Japon et Australie) dont il sera l'hôte. A la demande américaine, la rencontre a été reportée au premier trimestre 2026, ce qui signifie que les discussions bilatérales en cours sont laborieuses. On peut cependant parier qu'elles vont aboutir car un axe Inde/Etats-Unis plus stable est dans l'intérêt des deux pays.
Par Hubert Testard

Syrie : une réalité hybride
On parle beaucoup aujourd'hui en Syrie des droits des différentes composantes de la société, de la nécessité de leur participation et de leur représentation au pouvoir, de la domination d'une seule et unique couleur sur l'appareil d'État, etc., comme s'il s'agissait là d'un discours patriotique prudent susceptible de contrer une mentalité sectaire monopolistique et antipatriotique. En réalité, toutefois, ces deux positions - participative et monopolistique - sont sous-tendues par une même logique communautariste, laquelle consiste à accorder plus d'importance à l'appartenance d'un individu à une communauté qu'à son adhésion à la nation. Cette logique est néfaste pour les Syriens, car elle les rabaisse en deçà du statut de peuple et morcelle leur socle national.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Selon ce discours, la participation des diverses composantes au pouvoir se concrétiserait par la présence de membres de chacune d'entre elles à des postes élevés de l'État, et il irait de soi, dans le cas de la Syrie, que cette participation soit proportionnelle, ne fût-ce qu'implicitement et officieusement, à l'importance numérique de chacune de ces composantes au sein de la population. Cette affirmation soulève néanmoins quelques questions simples : comment pouvons-nous déduire de la simple présence d'une personne au pouvoir que le groupe dont elle est issue participe effectivement à l'exercice du pouvoir ? Est-il, préalablement à cela, permis de croire que les membres d'un même groupe partagent forcément les mêmes intérêts et la même identité politique, en sorte que celui-ci pourrait s'exprimer via un ou plusieurs représentants ? Et même à supposer qu'il en soit ainsi, qu'est-ce qui obligerait le « représentant » d'un groupe donné à être fidèle à cette identité politique et à ces intérêts ? N'est-il pas raisonnable de penser qu'il fera preuve d'une plus grande loyauté envers l'autorité qui l'a choisi et l'a nommé, quelles que soient les orientations politiques de celle-ci ? Par ailleurs, qu'est-ce qui nous empêcherait de trouver, au sein du gouvernement, des gens ouverts d'esprit et intègres qui auraient à cœur le bien commun et serviraient les intérêts de cette communauté bien qu'ils n'en soient pas issus, au même titre que ceux des autres communautés ? En effet, nous avons vu par le passé, et voyons encore aujourd'hui des Syriens s'opposer avec sincérité et sens des responsabilités aux autorités lorsque celles-ci exercent une forme de discrimination à l'encontre d'un groupe donné, sans pour autant appartenir à ce groupe de par leur naissance ; et nous avons également vu l'inverse.
Pour que le lien entre l'origine d'une personne et son rôle représentatif au sein de l'État soit valide, il serait nécessaire de convertir la présence dans la société du groupe dont elle est issue en une institution représentant les « membres » de ce groupe auprès de l'Etat. Cela impliquerait l'existence d'un mécanisme spécifique visant à sélectionner des « représentants » au sein des différents groupes, de sorte que chacun de ces derniers, et non les pouvoirs publics, puisse choisir celui qui le représentera au gouvernement, et que ce dernier endosse à son tour une responsabilité à son endroit. Dans un tel cas de figure, les différentes composantes se partageraient le pouvoir, et nous nous retrouverions face à un État à plusieurs têtes, un État constitué de plusieurs communautés dépourvues d'identité nationale. La Syrie n'a pas encore atteint ce niveau de désintégration, mais à en juger par la ligne générale suivie par le nouveau pouvoir, telle est la direction dans laquelle elle s'engage. Il serait à vrai dire dans l'intérêt du pouvoir en question de maintenir la situation hybride qui prévalait sous l'ancien régime, autrement dit de mener une politique au sein de laquelle la participation des différentes composantes n'est qu'une façade et où le pouvoir réel est détenu par un noyau dur bien identifié. Toutefois, il semble clair que le pouvoir actuellement en place à Damas n'a pas l'ouverture d'esprit suffisante pour accepter ne fût-ce qu'un simulacre de présence des divers groupes de population aux hautes fonctions de l'État, ni même la participation de leurs membres au sein du système bureaucratique, de l'armée et des appareils sécuritaires d'État.
Quoi qu'il en soit, le fait de ne pas institutionnaliser la représentation des différentes communautés - comme c'est le cas au Liban, par exemple - rend leur participation si illusoire qu'elle en devient grotesque. Ce qui ne signifie pas, du reste, que le Liban soit mieux loti puisqu'à l'inverse, l'institutionnalisation du communautarisme a transformé l'État libanais en témoin impuissant de conflits civils incessants -situation qu'on ne peut envier aux Libanais et que les Syriens, selon nous, ne souhaitent pas.
Si à l'époque du clan Assad la participation des diverses composantes était purement formelle, il ne semble pas que ceux qui revendiquent aujourd'hui un tel type de représentation aient conscience de cette réalité, une telle revendication étant à leurs yeux patriotique et rationnelle en comparaison avec la logique du pouvoir post-Assad et à son recours à la marginalisation brutale. Dans cette optique, on peut dire que la réalité syrienne a toujours été hybride, combinant un discours officiel axé sur la citoyenneté (avec des propos sur le peuple, l'identité nationale, l'égalité, etc.) et une conception communautariste qui distingue les responsables selon leurs origines, de sorte que la présence d'un ministre chrétien au sein du gouvernement, par exemple, est considérée comme une participation chrétienne. La réalité syrienne hybride fait coexister la forme d'un État moderne avec un parlement, un système judiciaire, une constitution, des institutions étatiques, etc. et le souci de représenter des groupes de population qui n'ont pas de raison d'être, en tant que tels, dans le cadre d'un État moderne. Dans cette réalité hybride et incohérente, les Syriens ne sont pas égaux sur le plan juridique en tant que citoyens, un élément extrinsèque intervenant à ce niveau : celui de leur origine communautaire. Ainsi, tout titulaire de la nationalité syrienne, par laquelle il se distingue en dehors de la Syrie, possède également une autre « nationalité », de nature« communautaire », qui le caractérise à l'intérieur de la Syrie et lui confère des droits différents selon son origine. Telle est la situation installée depuis longtemps dans le pays, à tel point que ceux qui prônent une constitution où la religion du chef de l'État serait fixée de manière à exclure constitutionnellement une partie non négligeable de la population de cette fonction n'ont aucun scrupule à parler de citoyenneté, d'égalité et de rejet de la discrimination sur base confessionnelle, etc. Cette réalité hybride et incohérente est devenue si habituelle en Syrie qu'elle ne suscite plus aucune attention.
Le caractère hybride de la réalité syrienne a toujours été une source de souffrance refoulée pour les Syriens, qui vivent dans les faits une discrimination structurelle fondée sur la confession, l'ethnie, etc. enrobée dans le mensonge de l'égalité, de la citoyenneté et de la modernité. Ils ne pourront s'extraire de cette situation qu'en suivant l'une des deux voies suivantes : la première – celle du salut – les mènera vers un État moderne, qui considère l'individu indépendamment de son appartenance génétique et repose sur le principe de la citoyenneté, de sorte que les Syriens seraient réellement égaux au regard de la Constitution et des lois ; quant à la seconde – celle de la perdition -, elle les mènera vers un État où le pouvoir sera partagé entre les différentes composantes, considérées comme des entités institutionnelles et devenant dès lors des blocs solides qui ne se fondront pas dans l'État, mais tendront à former des États dans l'État, avec pour résultat que la relation de l'individu à l'État passera par sa relation avec la communauté dans laquelle il est né.
Rateb Shabo
• Traduit et revu pour ESSF par Samuel Gross et Pierre Vandevoorde.
Source - Al Araby, 30 novembre 2025.
• Al Araby est un site arabophone installé à Londres.

Gaza. Le conseil de sécurité de l’ONU contre le droit international
La tentative d'effacer le droit applicable en Palestine se prolonge dans la résolution 2803 du Conseil de sécurité. Adoptée le 17 novembre 2025 par 13 voix favorables, en dépit des abstentions russe et chinoise, ce texte est contraire au droit international. En conséquence, les États membres des Nations unies ne devraient participer ni à la « force internationale » ni au « conseil de paix » prévus par l'organe politique de l'ONU.
Tiré d'Orient XXI.
En 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a considéré qu'Israël, ayant violé des normes impératives de droit international (normes dites de jus cogens (1)), devait, sans négociation, se retirer du territoire palestinien occupé, démanteler les colonies, et réparer tous les dommages causés par son occupation illicite. La CIJ a aussi rappelé que tous les États devaient prendre des mesures aux fins de forcer Israël à ce retrait et de prévenir le génocide de Gaza. Le retrait d'Israël, attendu pour septembre 2025 selon la résolution de l'Assemblée générale du 18 septembre 2024, ne s'est pas produit, et rares sont les États ayant adopté le comportement qui était exigé d'eux face au génocide de Gaza.
À l'inverse, une initiative diplomatique franco-saoudienne a cherché à convaincre de revenir aux méthodes éculées de la négociation, en soutenant l'émergence d'un État de Palestine diminué : c'était la déclaration de New York, endossée par l'Assemblée générale le 10 septembre 2025. En marge de cette Assemblée générale, le président états-unien présentait son plan pour Gaza. La première étape, la seule acceptée par les groupes combattants palestiniens, a conduit à un cessez-le-feu — non respecté par Israël —, à la libération des Israéliens détenus à Gaza et de plusieurs centaines de prisonniers palestiniens détenus par Israël. Ces derniers, comme les dépouilles des Palestiniens restituées, ont confirmé l'infliction de sévices particulièrement choquants.
Alors que le plan Trump était approuvé par de nombreux États lors de la conférence de Charm El-Cheikh du 13 octobre 2025, les États arabes ou musulmans sollicités pour participer à la force internationale envisagée demandaient qu'un mandat de l'ONU vienne autoriser cette participation. C'est pourquoi les États-Unis ont saisi le Conseil de sécurité de leur plan, alors même qu'ils avaient, pendant plus de deux ans, empêché cet organe de réagir au génocide de Gaza, en utilisant leur veto de manière récurrente.
Le Conseil de sécurité ne dit pas le droit
Est-ce à dire que la résolution 2803 où le Conseil « fait sien » le plan Trump, qui y est annexé, efface et remplace le droit international applicable ? En réalité, le Conseil de sécurité n'a pas pour fonction de dire le droit international. Selon la Charte des Nations unies, il est responsable du maintien de la paix et de la sécurité internationale (article 24) et exerce ses pouvoirs selon les chapitres VI et VII. Sur la base du chapitre VII, il peut décider de mesures s'imposant aux États et, le cas échéant, autoriser l'emploi de la force pour réagir à une situation de crise grave. Il agit par des résolutions spécifiques, dans des situations données, dans l'objectif de maintenir ou de restaurer la paix. Il ne légifère pas plus qu'il ne tranche, en droit, des différends. De plus, le Conseil ne peut pas adopter n'importe quelle décision, dans n'importe quelle situation, et il doit « agir conformément aux buts et principes des Nations unies » (article 24 §2).
La question du contrôle du Conseil de sécurité, c'est-à-dire du contrôle de la légalité de ses résolutions, a été au centre de l'attention internationale, notamment à partir des résolutions adoptées contre la Libye à la suite de l'attentat de Lockerbie en 1988 (2). Elle a été discutée devant des juges variés s'agissant de la situation dans l'ex-Yougoslavie (Tribunal pénal pour l'ex-Yougoslavie), de la lutte contre le terrorisme (Cour de justice de l'Union européenne), de l'intervention en Irak de 2003 (Cour européenne des droits de l'homme). S'il reste difficile de faire contrôler cette légalité, les juristes savent que ce n'est pas impossible. Dans un monde idéal, l'Assemblée générale pourrait par exemple saisir la CIJ afin qu'elle examine la conformité de la résolution 2803 à son propre avis de 2024. Mais l'année 2025 nous a appris qu'il ne fallait pas trop attendre de l'Assemblée générale.
Mettre en évidence l'absence de respect des normes impératives du droit international par le Conseil de sécurité est simple : s'agissant de la Palestine, ce droit vient tout juste d'être rappelé par l'organe judiciaire principal des Nations Unies qu'est la CIJ. C'est également utile : les États ne sont nullement tenus de contribuer au plan d'occupation de Gaza soutenu par le Conseil de sécurité, la résolution ne faisant que les y « autoriser » ou le leur « demander ». Ils pourraient vouloir éviter de contribuer directement à la violation de ces normes impératives par l'envoi de contingents à Gaza. Cette illicéité imprégnerait aussi toute l'activité économique espérée par Trump et ses proches : les contrats et accords passés en ce sens devraient être considérés comme nuls, et les entreprises y contribuant devraient être boycottées. Au Conseil de sécurité, la Russie a explicitement évoqué cette illicéité et mis en garde les États ayant voté pour le texte (3).
Une force d'occupation
La résolution autorise tout d'abord les États à déployer des contingents à Gaza. Ceci, en soi, n'est pas inédit, le Conseil ayant régulièrement, depuis 1991 et la première intervention états-unienne en Irak, recouru à ce procédé d'autorisation d'emploi de la force donnée à des États. Soulignons que ce procédé n'est pas celui des opérations de maintien de la paix, où des casques bleus sont déployés, sous l'autorité de l'ONU, sans avoir pour mandat de recourir à la force. Ici, il n'est pas question d'une opération de maintien de la paix, et c'est bien ce qui semble avoir dissuadé nombre d'États de participer directement à la « force internationale de stabilisation » autorisée par le Conseil. De quoi est-il donc question ?
Il s'agit principalement de réaliser ce que l'armée israélienne n'a pu accomplir : assurer « la démilitarisation de la bande de Gaza, y compris en procédant à la destruction des infrastructures militaires, terroristes et offensives et en empêchant qu'elles soient rebâties, ainsi qu'en veillant à la mise hors service définitive des armes des groupes armés non étatiques ». Il est question de désarmer les groupes palestiniens combattants donc et, selon les termes du plan Trump annexé à la résolution, de « déradicaliser Gaza ». Cette mission, qui exige l'emploi de la force dès lors que les groupes palestiniens n'ont pas accepté de rendre les armes, doit être réalisée « en consultation étroite » avec l'Égypte et Israël. La force internationale de stabilisation doit en conséquence être considérée comme une force d'occupation associée à Israël. Or, on l'a dit, le contrôle du territoire palestinien par Israël a été tenu pour gravement illicite par la CIJ, car portant atteinte au droit impératif du peuple palestinien à disposer de lui-même. Contrairement à ce qu'a demandé la même CIJ, la résolution permettrait à Israël de ne pas se retirer.
Une occupation qui ne dit pas son nom
Le contrôle de Gaza est nécessaire pour mettre en place une sorte de gouvernement (« une administration transitoire »), sous l'autorité d'un Conseil de paix, qui serait selon nous, mieux dénommé « conseil d'occupation et de spoliation ». C'est le deuxième aspect essentiel de la résolution. Ce conseil aurait pour vocation d'« œuvrer à la reconstruction de Gaza et à l'exécution des programmes de relèvement économique ». À cette fin, le Conseil de sécurité dote l'instance d'une « personnalité juridique internationale » lui permettant de conclure tous accords ou contrats. La Banque mondiale, une institution dominée par les États-Unis, est invitée à faciliter les financements du programme. Dans le langage non euphémisé du document Trump annexé à la résolution, le plan de relèvement économique
- sera élaboré par un groupe d'experts ayant contribué à la naissance de villes prodigieuses parmi les plus modernes et prospères du Proche-Orient. Nombre de projets d'investissement intéressants et d'idées de développement prometteuses émanant de groupes internationaux animés de bonnes intentions seront examinés, le but étant d'élaborer un cadre régissant à la fois les questions de sécurité et les questions de gouvernance qui soit à même d'attirer et de faciliter des investissements générateurs d'emploi, de débouchés et d'espoir pour la future Gaza.
Afin de réaliser ce plan, correspondant globalement à celui de la « Riviera » annoncé par Trump au début de l'année 2025, le conseil pourra « accomplir toute tâche jugée nécessaire ». Si la résolution n'évoque jamais la question de l'exploitation des ressources naturelles, notamment maritimes, le blanc-seing donné permet de conclure des contrats à cette fin. Ce projet est contraire au droit du peuple palestinien de disposer de lui-même dans ses dimensions économiques, incluant ses choix propres de développement et la souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Les Palestiniens sont relégués à un « comité à caractère technocratique et apolitique … chargé d'expédier les affaires courantes du territoire »…
Certes, l'administration est dite « transitoire », mais les perspectives d'autodétermination que la résolution a dû intégrer sont plus que distantes, et encore conditionnées. Ainsi, le conseil œuvrera jusqu'à ce que l'Autorité palestinienne ait « scrupuleusement exécuté son programme de réformes et que la reconstruction de Gaza ait progressé ». Alors, seulement, « les conditions seront peut-être (sic) réunies pour que s'ouvre un chemin crédible vers l'autodétermination palestinienne et la création d'un État souverain ». Qui en décidera ? Washington instaurerait alors un « dialogue entre Israël et les Palestiniens pour qu'ils conviennent d'un horizon politique au service d'une coexistence pacifique et prospère ». L'horizon envisagé est lointain, flou, contraint et, à vrai dire, inaccessible. La référence à un État palestinien est une parfaite illusion. Si le blanc-seing est accordé par le Conseil de sécurité jusqu'en décembre 2027, sans contrôle de l'ONU (points 8 et 10 de la résolution), le système pourrait être prolongé.
Nouveau mandat sur la Palestine ?
Nombre de commentateurs ont analysé cette résolution comme autorisant un « nouveau mandat » sur Gaza. Mais, au moins, le régime des mandats institué par la Société des Nations, ou le régime des territoires non autonomes de l'ONU (4), prévoyaient, en théorie du moins, une administration dans l'intérêt des populations locales. Ici, le pouvoir est attribué nommément à un président états-unien qui ne masque pas ses intérêts personnels et dont le gendre, Jared Kushner, a été présenté comme le principal investisseur à Gaza par un autre homme d'affaires, l'envoyé spécial de Trump, Steve Witkoff. Certes, la résolution affirme que ce sont des « États membres » qui siégeront au conseil. Mais le plan Trump annexé est beaucoup plus clair : le conseil « sera dirigé et présidé par le président Donald J. Trump », les autres membres « y compris des chefs d'État, seront annoncés ultérieurement, l'ancien premier ministre Tony Blair en faisant partie ». Le pouvoir est donc donné à un groupe de personnes entendant tirer des profits personnels de l'opération, et ceci est inédit. L'intérêt du peuple palestinien n'est, par ailleurs, jamais mentionné dans la résolution, le « relèvement économique » ne semblant pas le concerner, tandis qu'aucune redistribution des profits attendus n'est envisagée. Le plan Trump évoque quant à lui « une gouvernance moderne et efficace à même de servir la population de Gaza »… et « d'attirer les investissements ».
Par-delà l'occupation prolongée, le dispositif permet donc la spoliation du peuple palestinien, au profit d'une élite impérialiste états-unienne décomplexée. Ainsi, les accords et contrats conclus par le conseil d'occupation pourront être considérés comme invalides : un traité contraire au jus cogens doit être tenu pour nul selon le droit international (article 53 de la Convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités). Les accords qui seraient adoptés par l'Union européenne pourraient, par exemple, être contestés devant ses juridictions, comme le furent ceux conclus avec le Maroc pour l'exploitation des ressources du Sahara occidental. La grande majorité des groupes palestiniens et des ONG palestiniennes a d'ailleurs ouvertement dénoncé la résolution 2803 ; seul le Fatah de Mahmoud Abbas, dont la représentativité est largement contestée, l'a acceptée.
L'oubli du génocide
Pour exercer ses pouvoirs relevant du chapitre VII de la Charte des Nations unies, le Conseil de sécurité doit qualifier une situation de crise grave (menace contre la paix, rupture de la paix, acte d'agression selon l'article 39). Comment la résolution 2803 appréhende-t-elle la situation à Gaza ? Alors même que nous sommes en présence d'un génocide qui se prolonge, rien n'en transparait dans le préambule de la résolution. Il est simplement indiqué que « la situation dans la bande de Gaza menace la paix régionale et la sécurité des États voisins »… Or, dans des résolutions antérieures adoptées en situation génocidaire, et autorisant les États à employer la force, le Conseil se réfère normalement à la situation humanitaire. Il n'en est rien ici. Il ne s'agit évidemment pas, comme précédemment, d'un mandat visant à « protéger les civils en danger » (5).
Ainsi, le Conseil de sécurité confère à ceux qui ont détruit Gaza, le pouvoir de « stabiliser », désarmer, et développer cet espace. Le principe de responsabilité pour génocide est totalement éludé. La résolution permet la poursuite du génocide, sans même insister sur la situation de la population de Gaza, sauf à exiger sa « déradicalisation » ; à cet égard, elle est également contraire à la norme impérative de jus cogens interdisant le génocide. Elle pourrait permettre d'en effacer certaines preuves.
Le peuple palestinien de Gaza y est décrit comme un ensemble de « personnes », « libres de s'en aller et libres de revenir » ou comme des « habitants » encouragés à rester, auxquels sera « offerte » la « possibilité de reconstruire Gaza en mieux » (plan Trump, point 12 ; résolution point 4 b.4.) car Gaza sera « rebâtie pour le bien de ses habitants » (plan Trump, point 2). Dans « la nouvelle Gaza », les Palestiniens ne sont pas un peuple, tout au plus une population, ils ne sont pas acteurs. Mais ils ne sont pas non plus victimes d'un génocide, même s'ils « n'ont que trop souffert » (plan Trump, point 2).
La résolution du Conseil de sécurité comprend, il est vrai, un volet humanitaire ; ses termes sont toutefois très inquiétants. Car si le Conseil « souligne qu'il importe d'assurer une reprise complète de l'aide humanitaire (…) par l'entremise des organisations coopérant à cette fin, dont l'Organisation des Nations unies », cette reprise peut être conditionnée. Ainsi, elle est assurée « en concertation avec le Conseil de paix » et ne devra pas « être détournée pas des groupes armés ». Cette dernière formule renvoie aux accusations israéliennes contre le Hamas plus qu'à l'accaparement de l'aide par les milices soutenues par Israël. Ainsi, la fin du siège n'est pas exigée. Donald Trump pourra parfaitement relayer les exigences d'Israël : le droit à l'assistance, et l'exigence de permettre intégralement le passage de l'aide humanitaire, rappelés par la CIJ en 2024 et 2025 ne sont pas garantis.
Pressions et chantage
Il faut finalement insister sur les conditions d'adoption de la résolution et du plan Trump qu'elle fait sien. Le Conseil de sécurité affirme d'emblée que « les parties » ont accepté ce plan. Or, cette affirmation est fausse : il est bien connu que les groupes armés palestiniens auxquels le plan a été présenté ne l'ont pas soutenu dans son intégralité. L'acceptation, inexistante, ne peut donc justifier le caractère exorbitant de la résolution. Pire, il est aussi connu que le plan Trump, pour sa première phase, a été accepté sous les menaces habituelles du président états-unien : « Un enfer comme personne n'en a jamais vu s'abattra sur le Hamas », a-t-il ainsi déclaré (6). Or, un accord conclu sous la contrainte immédiate n'est pas valide en droit international (Convention de Vienne sur le droit des traités, articles 51 et 52 : la contrainte est une autre cause de nullité des traités) ; c'est probablement pourquoi le Conseil de sécurité doit déformer le réel en insistant sur « l'accord des parties ».
Les conditions d'adoption de la résolution elles-mêmes sont stupéfiantes, par-delà les promesses probablement faites, par-delà les pressions exercées sur certains des États ayant voté la résolution, tel l'Algérie. Les représentants des États-Unis aux Nations unies ont fait échec au texte alternatif présenté par la Russie en menaçant la population palestinienne. Le représentant Mike Waltz affirma explicitement que « voter contre ce projet de résolution, c'est voter pour la reprise de la guerre ». Au regard de l'implication des États-Unis dans le génocide de Gaza, il s'agit d'une menace grave, la résolution étant d'ailleurs cyniquement présentée comme le moyen de sauver les enfants de Gaza. Quelle valeur peut avoir un texte adopté sous la menace de génocide ?
Notes
1- NDLR. Du latin « droit contraignant », concerne des principes de droits réputés universels devant constituer les bases des normes impératives de droit international.
2- NDLR. Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 du vol 103 de la Pan Am Airways reliant Londres à New York explose en plein vol et retombe sur la ville écossaise de Lockerbie. L'attentat fait 270 victimes. En 2003, le défunt président libyen Mouammar Kadhafi accepte d'assumer la responsabilité de l'attaque tout en affirmant ne pas en être à l'origine, et verse des indemnités aux familles des victimes.
3- Par exemple, pour le représentant russe, la résolution « n'est pas sans rappeler les pratiques coloniales et le mandat sur la Palestine (..) qui ne tenaient absolument pas compte des opinions des Palestiniens »… Il conclut que les membres du Conseil « ne pourront pas dire que nous ne les avons pas prévenus », procès-verbal de la séance d'adoption de la résolution, doc. S/PV.10046, pp. 17 et 18. La position de la Chine est similaire.
4- Article 22 du Pacte de la Société des Nations : « le bien-être et le développement de ces peuples forment une mission sacrée de civilisation… ». Bien sûr, le mandat sur la Palestine (1922) est spécifique en ce qu'il intègre la déclaration Balfour. Pour une analyse critique, voir notamment Rashid Khalidi, The hundred years' war on Palestine, Profile Books Ltd, 2020, not. pp. 34-39. … L'article 73 de la Charte des Nations Unies prévoit aussi, s'agissant des « territoires non autonomes », « la primauté des intérêts des habitants de ces territoires ».
5- Voir par exemple la résolution 929 (1994) autorisant le déploiement « force Turquoise ». Elle considère que « l'ampleur de la crise humanitaire au Rwanda constitue une menace à la paix et à la sécurité dans la région » (préambule) et définit le mandat de la force comme « visant à contribuer, de manière impartiale, à la sécurité et à la protection des personnes déplacées, des réfugiés et des civils en danger au Rwanda » (point 2).
6- Callum Sutherland, Time, 3 octobre 2025.

Que peut-on attendre de la seconde phase d’un plan de “paix” qu’Israël n’a jamais respecté ?
Alors qu'Israël a assassiné plus de 360 Palestinien-nes au cours de la première phase du “cessez-le-feu” actuellement en vigueur à Gaza, les négociations pourraient reprendre afin d'appliquer la seconde phase de l'accord.
Tiré d'Agence médias Palestine.
La remise du corps du dernier captif israélien par le Hamas pourrait advenir dans les prochains jours, une condition qu'Israël posait pour ouvrir les négociations concernant la “phase deux” de l'accord de “paix” soutenu par les États-Unis.
Bilan de la “phase une”
Dans le cadre de la première phase, fondée sur le plan de paix en 20 points du président américain Donald Trump, Israël devait mettre fin à sa guerre génocidaire contre Gaza, retirer ses troupes, autoriser l'acheminement de l'aide humanitaire et échanger des centaines de détenus palestiniens contre les prisonniers encore retenus à Gaza.
Si les échanges de prisonniers ont bien eu lieu, Israël n'a pas respecté ses autres engagements. Dans des attaques presque quotidiennes sur la bande de Gaza, l'armée israélienne a assassiné plus de 360 Palestinien-nes au cours de près de 600 violations du cessez-le-feu, et elle a continué de bloquer l'aide humanitaire promise. Mais aussi, le Hamas l'accuse d'avoir avancé la “ligne jaune” démarquant son retrait, grignottant continuellement l'espace restant aux Palestinien-nes.
Au vu de ce comportement, et de la rupture unilatérale par Israël du précédent cessez-le-feu en mars dernier, on ne peut qu'être sceptique quant à sa détermination à respecter l'accord en vigueur.
Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a cependant déclaré dimanche 7 décembre qu'il s'entretiendra avec le président états-unien Donald Trump à la fin du mois sur la manière de garantir la mise en œuvre de la “phase deux”, tout en la qualifiant de “plus difficile”.
Une “phase deux” vague et précaire
Le plan de Trump ne comprend pas de détails concrets ni de calendrier, ce qui laisse planer beaucoup d'inconnues sur la possible application de sa deuxième phase.
Cette prochaine étape prévoit une phase de transition pendant laquelle des technocrates palestinien-es, non-affilié-es à des factions politiques, assureraient la gestion quotidienne des affaires publiques.
Leur travail serait supervisé par un “Conseil de paix” multinational et soutenu par une force internationale de stabilisation chargée de la sécurité et de la démilitarisation. L'objectif serait de permettre la reconstruction de Gaza et d'empêcher la reprise du conflit armé.
Toutefois, les dernières opérations de l'armée israélienne laissent craindre que cette “reconstruction” pourrait se limiter aux zones contrôlées par Israël, qui prévoit de construire des “communautés alternatives sûres” (ASC). Ce projet soulève de vives inquiétudes car il entraînerait une division de l'enclave palestinienne et le déplacement massif de sa population.
La phase deux prévoit un nouveau retrait des troupes israéliennes, mais l'armée israélienne a déclaré dimanche que la ligne jaune de démarcation était une « nouvelle frontière », laissant entendre qu'elle ne se retirerait pas davantage, malgré ses engagements à le faire.
« Nous avons le contrôle opérationnel sur une grande partie de la bande de Gaza et nous resterons sur ces lignes de défense », a déclaré le chef de l'armée israélienne, le lieutenant-général Eyal Zamir. « La ligne jaune est une nouvelle ligne frontière, qui sert de ligne de défense avancée pour nos communautés et de ligne d'activité opérationnelle. »
En réponse, le Premier ministre qatari, Cheikh Mohammed bin Abdulrahman bin Jassim Al Thani, a déclaré qu'un véritable cessez-le-feu « ne peut être conclu sans un retrait complet » des forces israéliennes, parallèlement au rétablissement de la stabilité et de la liberté de mouvement pour les Palestinien-nes, ce qui n'a pas été le cas jusqu'à présent dans la première phase du plan.
Un plan contraire au droit international
Basem Naim, haut responsable du Hamas, a déclaré dimanche que l'accord nécessitait “de nombreuses clarifications”, car il comporte des points qui ont toujours constitué une ligne rouge pour le Hamas : son désarmement, et l'instauration d'un mandat international, en contradiction du droit des Palestinien-nes à l'autodétermination.
Si le groupe se dit prêt à discuter du “gel ou du stockage” des armes pendant la trêve, il a toutefois précisé qu'il n'accepterait pas qu'une force internationale de stabilisation se charge du désarmement.
“Nous accueillons favorablement la présence d'une force [des Nations Unies] près des frontières, chargée de superviser l'accord de cessez-le-feu, de signaler les violations et de prévenir toute escalade”, a-t-il déclaré, ajoutant que le Hamas n'accepterait pas que cette force ait “quelque mandat que ce soit” sur le territoire palestinien.
Le plan de “paix” de Trump est critiqué en ce qu'il va à l'encontre des récentes conclusions de la Cour de Justice Internationale, qui a statué que Gaza (de même que la Cisjordanie) est illégalement occupée et cette occupation doit prendre fin.
Le plan de “paix” porté par Trump et approuvé par l'ONU prolonge l'occupation israélienne, approuve la présence indéfinie des troupes du régime israélien et y superpose une deuxième occupation menée par les États-Unis.
Cette critique a notamment été portée en France par la sociologue Tatiana Svorou, qui concluait ainsi une tribune parue le 4 décembre dernier dans le journal le Monde : “Tant que le système international ne confrontera pas l'écart profond entre ses engagements juridiques et ses comportements géopolitiques, chaque « plan de paix » imposé aux Palestiniens fonctionnera moins comme une voie vers la justice que comme un mécanisme sophistiqué de retardement – maintenant l'avenir d'un peuple en otage des intérêts de ceux qui prétendent l'arbitrer.”
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