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L’Europe se prépare à offrir le Groenland à Trump sur un plateau

27 janvier, par David Fontano — , , , ,
Nous y voilà : les États-Unis annoncent vouloir annexer un territoire européen. Multipliées au cours des dernières années, les innombrables concessions des dirigeants des pays (…)

Nous y voilà : les États-Unis annoncent vouloir annexer un territoire européen. Multipliées au cours des dernières années, les innombrables concessions des dirigeants des pays de l'Union n'auront été interprétées à Washington que comme autant de signaux de faiblesse, appelant une vassalisation accélérée. Dernier exemple en date : le Danemark accueille les bases d'écoute de la NSA, déploie ses hommes en Afghanistan comme en Irak, achète en 2025 pour 1,8 milliards de dollars d'avions américains. Sa récompense ? Une demande menaçante de céder définitivement le Groenland. Si ces mouvements rapides rappellent utilement qu'en politique, la lâcheté est cruellement sanctionnée, les conséquences en sont vertigineuses.

10 janvier 2026 | Le Vent Se Lève
https://lvsl.fr/leurope-se-prepare-a-offrir-le-groenland-a-trump-sur-un-plateau/?utm_source=brevo&utm_campaign=Newsletter%20Derniers%20Articles&utm_medium=email

Quelques mois avant l'invasion russe de l'Ukraine, nous notions que « Moscou entend annexer de nouveaux territoires et bloquer l'adhésion de l'Ukraine à l'Otan pour reconstituer un glacis à ses portes. […] Les populations civiles n'ont plus leur mot à dire : on les somme de se tenir prêtes à mourir pour Donetsk, et demain pour Taipei ». La rhétorique belliciste comparant tout discours nuancé, tout refus de l'escalade entre puissances nucléaires, à un nouveau Munich, fut effectivement employée les années suivantes avec la subtilité d'une massue. Sur les plateaux télé et parmi les cénacles informés, on ne se privait pas de convoquer les mânes de la France libre face aux pacifistes suspects de collaboration pro-Poutine. L'affaire été entendue : dans la droite ligne de la Guerre froide, le monde libre s'opposait à l'invasion néo-totalitaire. Et gare à qui s'inquiétait de la dépendance croissante du Vieux continent à l'égard des Etats-Unis : ne s'agissait-il pas de notre meilleur et plus fidèle allié… ?

Las : il n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. La rhétorique de l'actuel président nord-américain est pourtant limpide. S'il y a une chose que l'on ne peut plus lui reprocher, c'est de déclarer ses intentions au grand jour, de manière brutale et souvent vulgaire. L'Ukraine représente pour Donald Trump un malheureux dossier à refermer au plus vite, la seule implication consentie passant par des ventes d'armes semi-forcées à ses partenaires de l'OTAN. L'intérêt de son complexe militaro-industriel est d'être massivement subventionné par le contribuable européen – et basta. Face à une approche aussi clairement transactionnelle et unilatérale, les dirigeants européens durent (avec quelques nuances) proposer des contorsions discursives inouïes pour faire correspondre le discours actuel de la Maison blanche et leurs propres illusions.

Ainsi des frappes israéliennes puis américaines sur l'Iran, appuyées diplomatiquement sans guère de retenu par les principaux pays européens. Et ainsi de la récente intervention au Vénézuéla. Moment ubuesque par excellence : les chancelleries européennes expliquant à leurs populations qu'il s'agit en premier lieu d'une bonne nouvelle, un dictateur étant renversé, au moment même où Trump déclare qu'il va bien « dicter » au nouveau gouvernement vénézuélien sa politique, et s'approprier ses réserves pétrolières (les premières de la planète), selon une logique de prédation impérialiste absolument nue. La bourse de Caracas bondit dans la foulée, les pétroliers ne respectant pas le diktat américain sont arraisonnés jusque dans l'Atlantique nord (au risque d'une confrontation directe avec la Russie) et l'opposante de droite radicale et prix Nobel de la paix María Corina Machado peut se réjouir – tout en étant écartée par un Trump peu reconnaissant.

L'ironie tragique de l'histoire apparaît donc ici avec l'affaire du Groenland, relancée par Washington durant la même séquence, et mettant les européens dans l'embarras. Voici une intervention militaire qui sera difficile d'applaudir : dans les étendues glacées de l'île arctique, aucun combat pour la démocratie ne peut servir de prétexte. L'armée des Etats-Unis dispose déjà de la base militaire de Thulé et n'aurait guère d'efforts à faire pour obtenir de nouvelles concessions pour se déployer au nord du cercle polaire face à la Chine et à la Russie. L'attrait pour les ressources naturelles du territoire danois autonome, couplé à la volonté d'intégrer de nouveaux territoires aux Etats-Unis, semble bien primer. Inacceptable pour les gouvernements européens, qui ont déclaré leur solidarité avec Nuuk (et Copenhague).

Sur le papier, il suffirait probablement à la France, l'Allemagne et quelques autres pays de positionner des forces aux côtés de troupes danoises pour contraindre Washington à un difficile calcul coût/bénéfice. Dans la balance : la pérennité des nombreuses bases américaines en Europe, la survie de l'OTAN, la crispation d'une opinion publique américaine encore plutôt philo-européenne, l'ouverture d'un nouveau front aux conséquences potentiellement apocalyptiques. Mais les européens iront-ils à l'épreuve de force ? Donald Trump proposera probablement une juteuse offre transactionnelle aux groenlandais, réglant l'affaire sans effusion de sang (quoi qu'avec la menace du bâton). Si crise des Sudètes de notre époque il y a, peut-être se joue-t-elle au Groenland plutôt qu'à Donetsk.

Car voici un hégémon en rapide expansion, sûr de sa toute-puissance militaire (Trump annonçant une augmentation de 50% du budget du Pentagone pour l'année prochaine, soit 1,5 trillion de dollars), annonçant de futures annexations sur trois continents, légitimées par une nouvelle doctrine impériale s'affranchissant des organisations et institutions internationales, et confiant dans la servilité de ses « partenaires historiques » coincés dans leur propre récit d'une menace russo-chinoise justifiant toutes les compromissions. La menace est là et, à rebours de toute leçon historique, les dirigeants européens semblent croire qu'une puissance expansionniste se fixe ses propres limites. Or l'appétit vient en mangeant : c'est l'impunité des Etats-Unis qui explique leur hubris guerrier, tout comme les défaites du Vietnam ou d'Afghanistan l'avaient momentanément calmé.

Quid alors du jeu politique national ? Autre parallèle malheureux avec les années 40, l'actuelle crise rebat les cartes à une vitesse accélérée. Même le très atlantiste Raphaël Glucksmann s'inquiète, en se gardant bien de proposer quoi que ce soit. Mais bien peu osent renoncer à leur dépendance vis-à-vis du grand frère abusif américain, et les postures gaullistes des dirigeants conservateurs s'effacent vite. À gauche, l'héritage anti-impérialiste a permis de percevoir plus tôt la menace. Cependant l'échec des derniers mouvements anti-guerre depuis 2003, les divisions au sujet de l'Ukraine, de la Palestine ou du Venezuela et la faiblesse générale des mouvements contestataires laissent peu d'options.

Le spectacle le moins surprenant a sans doute lieu à l'extrême droite. Majoritairement atlantiste durant la Guerre froide, puis longtemps et largement financée par Moscou, nouvelle Mecque de la Tradition, la voici qui revient à ses premiers amours : les critiques des dernières violations du droit international par Washington formulées de manière extrêmement mesurées par Marine Le Pen ou Jordan Bardella ont suscité une hostilité révélatrice parmi leurs soutiens. Car les auto-proclamés patriotes ou nationalistes ont déjà le cœur outre-Atlantique : séduits par le style et la dynamique de Trump, ils semblent encore une fois ravis de pouvoir jouer un rôle de cinquième colonne d'une puissance étrangère.

Dans un contexte de guerres de repartage du monde, de la Syrie au Venezuela, du Soudan au Yémen et, désormais, de l'Ukraine au Groenland, les mouvements s'accélèrent, laissant sur le banc de touche nombre d'analystes classiques et de dirigeants dépassés. Eux espéraient que la présidence Trump ne serait qu'un mauvais rêve suivi d'un retour du « business as usual ». Or les forces en mouvement ne reviendront plus à leur position de départ. La lucidité collective impose d'admettre le retour d'affrontements de plus en plus directs entre puissances, avec leur cortège d'invasions, de pillage, de coups d'États et autres crimes de masse. Le droit international devient chaque jour un peu plus une carcasse vide qui servira demain à juger les perdants des prochaines guerres.

Sidérés et dépassés, les dirigeants européens si prompts à évoquer les « valeurs » qu'ils prétendent défendre se sont déjà résignés à l'inacceptable. Une alternative, quoiqu'étroite et fragile, existe pourtant : le non-alignement, en sortant la France du bloc américain pour construire avec d'autres Etats, notamment du Sud global, un nouvel ordre mondial. Bien sûr, ce nouveau Bandung supposera un vrai travail d'auto-critique et une désaméricanisation de longue haleine. Mais la France a su le faire dans des conditions autrement plus difficiles il y a 80 ans. Quiconque aujourd'hui observe en tout cas le monde sans concevoir les conséquences néfastes de l'influence nord-américaine sur notre continent est soit naïf soit prêt à la servitude. Henry Kissinger résumait déjà cet état de fait en une formule assassine : « être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être son ami est fatal ».

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Soudan : Une guerre sans fin

27 janvier, par Paul Martial — , ,
Une nouvelle année commence sans qu'aucune piste crédible de paix ne se dessine pour mettre fin à une guerre qui provoque la plus grave crise humanitaire mondiale. Le 9 (…)

Une nouvelle année commence sans qu'aucune piste crédible de paix ne se dessine pour mettre fin à une guerre qui provoque la plus grave crise humanitaire mondiale.

Le 9 janvier a marqué le millième jour de guerre au Soudan. Le bilan est terrifiant : 30 millions de personnes ont besoin d'une aide humanitaire et 150 000 ont perdu la vie dans ce conflit qui oppose, d'un côté, les Sudanese Armed Forces (SAF) dirigées par le général Burhan, et de l'autre, les Rapid Support Forces (RSF) conduites par Hemedti. Jadis alliés pour soutenir la dictature d'Omar el-Béchir puis fomenter un coup d'État contre le gouvernement civil issu de la révolution de 2019, ils se livrent désormais à une lutte destructrice pour la population et le pays.

Offensive et contre-offensive

Lorsque le conflit a commencé, les FSR ont rapidement pris le dessus. Leurs troupes étaient plus expérimentées de par la guerre menée au Darfour en 2003 et au Yémen en tant que mercenaires des Emirats Arabes Unis (EAU) contre les rebelles houthis. Elles ont ainsi pu s'emparer de la plus grande partie de la capitale, Khartoum, ainsi que de la ville voisine d'Omdourman. De plus, la supériorité aérienne des SAF s'est révélée peu utile dans les combats urbains, en l'absence de dispositif de renseignement.

Les SAF ont repris Khartoum en mars 2024 et viennent récemment de quitter Port-Soudan pour se réinstaller dans la capitale, largement détruite. Cependant, cette contre-offensive s'est vite essoufflée. Après un siège de 500 jours, les RSF ont réussi à s'emparer de la ville d'al-Fasher au Darfour, commettant de nombreuses atrocités contre les civils dans l'incapacité de fuir.

Équilibre des forces

Cette guerre ne se maintient que grâce au soutien financier et militaire de puissances étrangères : les EAU appuient les RSF, tandis que l'Égypte et la Turquie soutiennent les SAF. Récemment, l'armée soudanaise a négocié l'achat d'armes au Pakistan pour 1,5 milliard de dollars. Ce même pays a également vendu pour 4 milliards de dollars de matériel militaire au général Haftar, en Libye, soutien des RSF — créant ainsi une situation paradoxale où des armes pakistanaises pourraient se retrouver des deux côtés du front.

Au fil du temps, le matériel employé devient de plus en plus sophistiqué, notamment avec l'usage croissant de drones. Les RSF les utilisent pour mener des frappes notamment à Port-Soudan et, plus récemment, à Sinja, capitale de l'État de Sennar, où une réunion d'officiers supérieurs a été visée. Les SAF, de leur côté, emploient ces drones pour détruire les lignes de ravitaillement des RSF. Ces dernières ont cependant réussi à atteindre la région de Kordofan considérée comme le grenier du pays.

Tant que les deux camps bénéficieront d'appuis extérieurs, la guerre a peu de chances de s'arrêter. Chacun entretient son propre narratif élaboré par des cabinets occidentaux comme le français Think Doctor, dirigé par un ancien socialiste devenu macroniste qui s'occupe de la com des RSF.

L'implication croissante de milices par les deux camps ne fait qu'accroître le risque, au-delà d'une simple partition, d'une fragmentation du pays.

Paul Martial

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Nigéria : La politique de la canonnière

27 janvier, par Paul Martial — , ,
Si l'agression du Nigeria par les États‑Unis est passée relativement inaperçue, elle n'en est pas moins inquiétante, en ce qu'elle révèle la propension de Trump à bafouer le (…)

Si l'agression du Nigeria par les États‑Unis est passée relativement inaperçue, elle n'en est pas moins inquiétante, en ce qu'elle révèle la propension de Trump à bafouer le droit des pays par pur calcul politique.

Le soir de Noël, le président des États‑Unis poste un message sur son réseau social « Truth Social » déclarant : « Ce soir, sur mes ordres de commandant en chef, les États‑Unis ont lancé une frappe puissante et meurtrière contre les terroristes de l'EI dans le nord‑ouest du Nigeria ». Un mois après cette attaque, certaines zones d'ombre entourant cette opération se dissipent.

Le goupillon et…

Dès le premier mandat de Trump, les milieux évangéliques de droite menaient campagne contre les massacres de chrétiens au Nigeria par les djihadistes. Certains parlaient même de génocide. Les chiffres les plus fantaisistes ont circulé sur le nombre de morts. Cette mobilisation a débouché sur la décision de classer le Nigeria comme pays « particulièrement préoccupant en matière de liberté religieuse ». Elle est à rapprocher d'une autre campagne, décrétant l'existence d'un génocide des fermiers blancs en Afrique du Sud.

Empêtré dans l'affaire Epstein, Trump a saisi l'occasion pour flatter la partie la plus religieuse de sa base MAGA en menaçant à plusieurs reprises les autorités nigérianes, qu'il accusait de ne pas protéger les chrétiens.

Pays de 235 millions d'habitants, le Nigeria compte une grande majorité de musulmans au nord et de chrétiens au sud, et, entre les deux, le Middle Belt, où vit un mélange de communautés et de religions. Le pays est en proie à des violences dont les causes sont multiples : les djihadistes, provoquant d'ailleurs plus de morts musulmans que chrétiens ; les bandits constitués en bandes qui écument les villages ; les conflits entre éleveurs et agriculteurs se disputant les ressources ; une misère économique et sociale, et une absence de l'État.

… le sabre

Le 25 décembre, seize missiles Tomahawk s'abattent sur la région de Sokoto, dans le nord‑ouest. Les experts sont surpris du choix de la zone : l'essentiel des organisations djihadistes se trouve au nord‑est. La cible visée, ce sont les Lakurawa, un groupe armé de faible importance, à mi‑chemin entre le religieux et le banditisme. Contrairement à ce qui a été affirmé, il n'y aurait eu aucune victime. Les habitants ont expliqué aux journalistes d'investigation du media nigérian « HumAngle » que le vol stationnaire d'un hélicoptère avait éveillé les soupçons des djihadistes, qui se sont enfuis. Quant aux autorités nigérianes, elles ont déclaré avoir été pleinement associées à cette opération.

Cette attaque ne fait que renforcer le discours des islamistes en confortant l'idée d'une guerre contre les musulmans et creuse encore plus la division du pays.

Mais Trump n'en a cure. Il est prêt, pour flatter les instincts belliqueux des cul‑bénit réactionnaires de son électorat, à bombarder un pays en jouant sur les symboles : le jour de Noël et la localisation de Sokoto, qui fut le siège de l'un des plus puissants États musulmans avant la colonisation.

Paul Martial

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Du Soudan à la Corne de l’Afrique : de l’or et des mercenaires

27 janvier, par Charlotte Touati — , , , ,
Du Soudan à la Corne de l'Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L'or est au centre des (…)

Du Soudan à la Corne de l'Afrique, les acteurs étrangers, russes et émiratis notamment, ont alimenté les conflits locaux en armes et en mercenaires. L'or est au centre des transactions entre les belligérants.

Tiré de MondAfrique.

Le 26 octobre 2025, la milice des Rapid Support Forces (RSF) prenait la ville d'El Fasher après 18 mois de siège. Capitale de l'État du Nord Darfour et poumon économique de la région, El Fasher était le refuge de centaines de milliers de déplacés qui fuyaient les combats depuis avril 2023. Elle était le dernier point d'accès humanitaire pour l'ONU jusqu'à sa chute. De nombreux témoignages font état d'exactions et de crimes de masse à caractère ethnique commis contre les populations noires par les milices arabes, ce que confirment les vidéos filmées par les miliciens RSF eux-mêmes.

Genèse d'un conflit

Le conflit a éclaté le 15 avril 2023, lorsque les forces paramilitaires des RSF se sont affrontées aux forces armées soudanaises (Sudan Armed Forces, SAF) pour le contrôle politique et militaire du pays. Les RSF sont emmenées par Mohamed Hamdan Dogolo dit « Hemedti », tandis que les SAF répondent à Abdel Fattah al-Burhan et forment l'armée régulière. Les deux généraux furent pour un temps alliés et ils devaient se partager le pouvoir, mais leur rivalité fait craindre aujourd'hui une partition est-ouest du Soudan.

Hemedti est originaire du Darfour. Initialement connu comme homme d'affaires, il s'est taillé un empire grâce aux mines d'or de sa région natale. Issu d'une tribu arabe, il fédère autour de lui les Janjawid, initialement armés par Omar el-Béchir pour mater la rébellion au Darfour.

Les crimes de guerre des Janjawid

Dès 2004, Hemedti dirige plusieurs centaines de combattants Janjawid et collabore directement avec les services de renseignement soudanais et l'armée. Les Janjawid se sont rendu coupables de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et de génocide, selon la Cour pénale internationale. Elle a condamné l'un de leurs chefs, Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman dit Ali Kosheib, pour ces crimes, en octobre 2025. Des rapports de l'ONU ont également documenté meurtres de masse, viols comme arme de guerre, destruction systématique de villages, pillages des biens et du bétail, incendies des récoltes, empoisonnement des puits et déplacements forcés.

Maître du Darfour, Hemedti se lance dans l'extraction aurifère et crée Al Junaid en 2009, noyau de son empire. Mais en 2013, sous la pression internationale, Omar el-Béchir ne peut plus laisser les hommes d'Hemedti agir de façon indépendante et il intègre les Janjawid à l'architecture sécuritaire du pays. Ils deviennent les fameuses Rapid Support Forces dont Al Junaid est le bras économique.

Une révolution confisquée

En avril 2019, le Soudan engage un tournant décisif de son histoire. Après plusieurs mois de manifestations populaires déclenchées par la flambée des prix et la crise économique, la contestation prend une tournure politique et appelle ouvertement au départ du président Omar el-Béchir au pouvoir depuis trente ans. Face à la pression de la rue et aux divisions internes du régime, l'armée finit par l'évincer le 11 avril 2019.

Ce renversement ouvre une période d'incertitude : un Conseil militaire de transition prend d'abord le pouvoir, avant qu'un fragile compromis ne soit trouvé avec les forces civiles du mouvement révolutionnaire. C'est dans ce contexte que le général Abdel Fattah al-Burhan devient président du Conseil souverain, flanqué de Hemedti comme vice-président. Cette alliance entre l'armée, les paramilitaires et une partie des civils devait préparer des élections démocratiques mais elle se révèle vite instable : les ambitions concurrentes des chefs militaires, l'impunité des RSF et les difficultés affrontées par les institutions civiles plongent à nouveau le pays dans une lutte de pouvoir qui éclatera en guerre ouverte en 2023.

Mais il faut aussi compter avec des patrons extérieurs. La position stratégique du Darfour et sa richesse minière l'ont tragiquement placé au carrefour des routes de trafic, avec Hemedti à son centre.

Wagner et les mines d'or du Soudan

En effet, suite à la prise en 2017 de Jebel Amer (Nord Darfour), une zone montagneuse extrêmement riche en or, les RSF gagnent une réelle autonomie par rapport à Omar el-Béchir. Cette victoire coïncide avec un appui étranger de taille, celui de feu Evgeni Prigojine, alors à la tête de la société militaire privée russe Wagner. Ce rapprochement s'explique par les business communs dans lequel les deux hommes sont engagés (or, armes, mercenaires) et la position géographique du fief de Hemedti, le Darfour.

Celui-ci est frontalier de la République Centrafricaine, un bastion de Wagner, devenu, depuis 2017, la garde prétorienne du Président Faustin-Archange Touadéra. Selon son schéma habituel, Wagner exploite les ressources minières du pays. Des convois circulent entre la RCA et le Soudan en passant par le Darfour.

Un intermédiaire russe très politique

La même année 2017, Wagner tisse sa toile au Soudan. L'intermédiaire se nomme Mikhail Potepkine. Il dirige Meroe Gold, une filiale de M Invest, la société de Prigojine. Potepkine déclare ne pas avoir de lien avec Prigojine, mais en 2017, il représente bien M Invest lors d'une réunion entre l'ancien président de la Fédération de Russie Dmitri Medvedev et Omar el-Béchir. Familier de l'idéologue Alexandre Douguine, avec qui il apparaît sur des photographies, Potepkine appartiendrait à des groupes « conservateurs » russes liés à l'extrême-droite néo-nazie. Il est également cité dans l'opération d'ingérence russe menée pendant les élections américaines de 2016. En Afrique comme aux États-Unis, Potepkine agit comme lobbyiste et joue les déstabilisateurs. Le Soudan et l'Éthiopie font partie de ses cibles prioritaires.

A partir de 2017, Meroe Gold reçoit un soutien important d'entreprises liées à Prigojine, sous forme de financement et de matériel, notamment des hélicoptères et des avions. L'extraction aurifère est au cœur de l'activité de Meroe. Son centre névralgique se situe à al-Ibaidiya, dans le Nile River State, à l'est du Soudan, hors de l'espace contrôlé par Hemedti. On observe donc une répartition des zones d'exploitation entre les deux hommes forts du Soudan pour éviter la concurrence.

Des avions russes chargés d'or sont observés décollant de Khartoum ou de Port Soudan (donc depuis l'est) à destination de la Russie pour financer la préparation de l'invasion de l'Ukraine puis l'effort de guerre. Le 24 février 2022, le jour même de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, Hemedti se trouve à Moscou dans le cadre d'un voyage organisé par Wagner.

Mais le 23 août 2023, Evgeni Prigojine disparaît dans un accident d'avion. Le Kremlin reprend alors largement les activités de Wagner (rebaptisé Africa Corps) et se détourne de Hemedti au profit d'Al-Burhan.

Les Émirats Arabes Unis, un soutien en or

S'il est, en revanche, un soutien qui ne s'est pas démenti, c'est bien celui que les Emirats Arabes Unis apportent à Hemedti et aux RSF.

L'or d'Al Junaid est directement envoyé à Dubaï, plus exactement à Sharjah, à la raffinerie de Kaloti, un groupe fondé en 1988 par Munir Ragheb Mousa Al Kaloti et qui comprend une dizaine d'entreprises toutes liées aux métaux précieux. De l'or artisanal ou issu des trafics est aussi collecté au souk de Dubaï et drainé dans les bureaux de Kaloti.

La régulation est très lâche à Dubai et il est tout à fait légal de transporter de l'or brut dans son bagage à main, sans aucune taxe de surcroît. L'or centralisé par Kaloti est ensuite expédié en Suisse, principalement chez Valcambi. La Suisse est la plaque tournante du commerce mondial de l'or, de son raffinage et de son trading.

La Suisse, étape obligatoire

Passer par Valcambi n'est pas qu'une question d'opportunité commerciale et logistique. L'entreprise basée au Tessin est enregistrée à la London Bullion Market Association. Elle peut donc certifier cet or qui entre alors dans le circuit très officiel des banques centrales du monde entier. Ce que ne peut pas faire Kaloti. Au Soudan, en contrepartie de l'or, les Émirats inondent les RSF d'armes et de matériel, tandis que les mercenaires s'échangent de part et d'autre au gré des besoins.

A partir de 2014, les EAU et l'Arabie Saoudite mènent une coalition contre l'insurrection des Houthis soutenus par l'Iran. Des contrats à plusieurs millions de dollars sont alors signés entre la firme canadienne Dickens and Madsen, le maréchal Khalifa Haftar – qui tient la Cyrénaïque – et Hemedti. Dickens and Madsen est dirigée par Ari Ben-Menashe, un personnage sulfureux qui prétend être un ancien du Mossad, ce que les renseignements israéliens ont toujours nié. Surnommé le « lobbyiste pour dictateurs », Ben-Menashe a également travaillé pour Kadhafi, Robert Mugabe ou la junte birmane.

Les contrats prévoient l'envoi de mercenaires libyens et soudanais recrutés pour se battre au Yemen pour le compte des EAU après avoir transité par Assab, en Érythrée. En échange, Ben-Menashe s'engage à négocier des livraisons d'armes et de blé « à haute teneur en protéines » pour les hommes d'Hemedti. On constate, à nouveau, une certaine entente entre les réseaux russes et émiratis.

Des Soudanais et des Erythréens à l'assaut de Socotra

En 2017, les Émirats Arabes Unis décident de faire cavaliers seuls en soutenant le Conseil de Transition du Sud (STC), un mouvement sécessionniste yéménite, tandis que l'Arabie Saoudite continue de soutenir le gouvernement yéménite légitime ou Conseil présidentiel de direction (PLC), basé à Aden.

Il y a désormais trois forces armées au Yémen, chacune soutenue par une puissance du Golfe : PLC (Arabie Saoudite), STC (Émirats Arabes Unis) et les Houthis (Iran). En 2020, les Émirats Arabes Unis prennent, pour le compte du STC, Socotra, un archipel politiquement yéménite qui représente géographiquement la pointe de la Corne de l'Afrique. Cet assaut a été rendu possible grâce aux mercenaires soudanais et érythréens négociés par Dickens & Madsen.

Jusqu'en 2021, la base d'Assab servait de plaque tournante à ces échanges, mais depuis le retrait des Émirats du port érythréen et la rupture nouvelle et brutale entre le président érythréen et le Premier ministre éthiopien, lui-même très proche d'Abu Dhabi, ce sont les ports du Somaliland et du Puntland qui ont pris le relais.

Mercenaires colombiens et enfants soldats

Comme documenté par Middle East Eye, le port de Bosaso sert de nœud logistique entre les Émirats et les RSF. Des mercenaires colombiens auraient été fournis par les EAU aux RSF et auraient contribué à la prise d'El Fasher. Dans une lettre du 5 septembre 2025 adressée au Conseil de Sécurité de l'ONU, Al-Harith Idriss Al-Harith Mohamed, Représentant permanent du Soudan auprès des Nations Unies, documente abondamment la présence et les actions de ces mercenaires, qui se baptisent « loups du désert », et il affirme, photos à l'appui, qu'ils ont formé des enfants soldats dans les camps de réfugiés au Darfour.

En guise de dernier renvoi d'ascenseur, en novembre 2025, le président centrafricain Touadéra a sollicité Abu Dhabi pour régler ses dettes auprès des Russes d'Africa Corps, en échange d'une plateforme logistique destinée à faciliter le soutien émirati aux RSF au Darfour.

Le 30 décembre 2025, l'Arabie Saoudite a mené des frappes dans le sud du Yémen détruisant des cargaisons d'armes et du matériel destiné au Conseil de Transition du Sud. Les Émirats Arabes Unis ont alors convenu de se retirer de Socotra pour éviter l'escalade.

Ce retrait pourrait précipiter un repli sur le Somaliland, où les EAU sont déjà massivement présents, ainsi que sa reconnaissance officielle par Abu Dhabi.

Explosion des abus sexuels commis sur des enfants en RDC cette année

Les violences sexuelles faites aux enfants en République démocratique du Congo (RDC) atteignent des proportions effrayantes, avec plus de 35 000 agressions recensées entre (…)

Les violences sexuelles faites aux enfants en République démocratique du Congo (RDC) atteignent des proportions effrayantes, avec plus de 35 000 agressions recensées entre janvier et septembre 2025, a alerté mardi l'Unicef.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/11/explosion-des-abus-sexuels-commis-sur-des-enfants-en-rdc-cette-annee/?jetpack_skip_subscription_popup

Si les conflits armés demeurent un facteur majeur, cette tragédie est désormais un fléau national, frappant toutes les provinces, dans un contexte où l'impunité règne et où la pauvreté n'a cessé de s'aggraver, a souligné le Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF).

Outre les conflits armés, la pauvreté et l'impunité alimentent ce fléau, qui touche surtout les filles dans les provinces de l'Est. Dans cette région, le conflit continue de jouer un rôle majeur, mais le rapport de l'agence onusienne démontre qu'aucune province n'est épargnée et que le nombre de cas a nettement augmenté depuis 2022.

Ces 35 000 cas de viols sont juste les données compilées à l'échelle nationale au cours des neuf premiers mois de l'année 2025, « signe que la crise continue de s'intensifier ». L'année précédente, près de 45 000 cas avaient été recensés, soit trois fois plus qu'en 2022.

« Les travailleurs sociaux racontent qu'il faut parfois plusieurs heures aux mères pour accompagner à pied leurs filles jusqu'à un centre de santé alors que ces dernières ont subi une agression et ne sont plus en mesure de marcher. Aux dires des familles, la peur de la stigmatisation et des représailles les empêche souvent de signaler les actes de violence », a déclaré dans un communiqué, Catherine Russell, Directrice exécutive de l'Unicef.


Un fléau sous-estimé et endémique

Les provinces orientales du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l'Ituri concentrent la majorité des cas. Ces régions sont ravagées par trois décennies de violences, marquées par la présence de groupes armés et de milices. Les principaux auteurs restent des « groupes armés non étatiques », opérant dans un contexte d'impunité, selon l'étude.

« Les témoignages sont les mêmes d'une province à l'autre, signe qu'il s'agit d'une crise profonde alimentée par l'insécurité, les inégalités et le manque de robustesse des systèmes de soutien », a souligné Mme Russell.

Néanmoins, la capitale Kinshasa (ouest) et la région centrale du Kasaï enregistrent également un nombre élevé de cas, liés à la pauvreté qui accentue la vulnérabilité des enfants.

Les filles sont particulièrement touchées par ce problème et représentaient 47% des survivants de ces violences en 2024, contre 27% en 2022. Les garçons font également l'objet de violences sexuelles, mais dans une proportion nettement inférieure parmi les cas signalés.

Les adolescentes (12-17 ans) constituent la cible principale, mais les garçons, les enfants handicapés et déplacés sont aussi victimes. « Les enfants sont parfois agressés en allant à l'école ou chercher de l'eau », indique le rapport, mais les viols sont également commis au sein des foyers par des proches ou des connaissances.

Des conséquences lourdes et multiples

Parallèlement aux constatations de ce rapport, des données distinctes confirmées par les Nations Unies mettent en lumière certaines tendances dans les régions en proie au conflit. Ainsi, les cas signalés d'actes de violence sexuelle prenant pour cible des enfants, déjà nombreux en 2022 et en 2023, ont encore augmenté de près de 30% en 2024.

D'après les données préliminaires datant du début de l'année 2025, la situation reste extrêmement grave : le nombre de cas signalés au cours des six premiers mois pourrait représenter plus de 80% du total observé l'année précédente.

Blessure grave, grossesse non désirée et risque accru de contracter le VIH ou d'autres infections sexuellement transmissibles sont autant de préjudices auxquels font face les rescapé(e)s, sans parler des profondes séquelles émotionnelles telles que la peur, l'anxiété, la dépression et le rejet social, y compris l'exclusion familiale et communautaire.

Programmes de soutien aux rescapés menacés

La publication de ce rapport intervient alors que « l'accès aux soins demeure limité » en raison de la distance, du coût et de la fermeture d'espaces sûrs faute de financement.

En 2025, les programmes de lutte contre les violences basées sur le genre ne sont financés qu'à 23%, contre 48% en 2022. Une situation qui expose des centaines de milliers d'enfants (dont 300 000 dans les régions de l'Est en proie au conflit) au risque de perdre tout accès à cette aide vitale.

A noter qu'entre 2022 et 2024, l'Unicef indique avoir aidé 24 200 enfants, mais les coupes budgétaires menacent ces services.

« Cette crise liée à la violence sexuelle exige une intervention immédiate… Les auteurs doivent être mis face à leurs responsabilités, tandis que les femmes et les enfants doivent avoir accès aux services de protection et de soutien indispensables », a fait valoir Catherine Russell.


Appel à écouter les enfants et agir

À l'approche du 30e anniversaire du mandat relatif aux enfants et aux conflits armés, la Représentante spéciale des Nations Unies pour les enfants et les conflits armés, Vanessa Frazier, a demandé aux dirigeants du monde de faire une chose : écouter et agir.

Dans une déclaration à la presse publiée mardi, elle a cité les mots d'un enfant congolais transmis par le biais de la campagne Prove It Matters. « Mon rôle n'est pas dans un conflit armé », a-t-il dit.

Mme Frazier a rappelé qu'en RDC, mais aussi à Gaza, en Haïti, au Myanmar, au Nigéria, en Somalie, au Soudan, en Ukraine et dans de nombreux autres situations de conflit, les enfants ont subi des niveaux effroyables de violations graves de leurs droits en 2025, comme l'ont documenté les Nations Unies.

« Nous ne pouvons pas changer 2025, mais nous pouvons agir et être résolus à changer la situation des enfants touchés par les conflits armés en 2026 », a-t-elle affirmé. « Les enfants ont des droits, les enfants veulent la paix : Écoutez-les et agissez ».

https://news.un.org/fr/story/2025/12/1158158

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Cinq questions pour comprendre la situation au Venezuela –

27 janvier, par Pierre Mouterde — , ,
Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le (…)

Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le décès de Hugo Chávez jusqu'à l'enlèvement récent de Nicolás Maduro ?

Revenir à l'histoire est toujours important. Dans notre cas, ne serait-ce que pour bien faire la part des choses en ce qui concerne ce qu'on appelle le « Venezuela bolivarien ». Précisons d'abord que Nicolás Maduro n'est pas Hugo Chávez. La feuille de route de ce dernier n'est certes pas exempte de critiques ; Chávez avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d'effectuer « un coup de barre » pour lutter contre la bureaucratisation et relancer les conseils communaux. Néanmoins, il a été, en particulier de 1999 à 2007, à l'origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela : forte baisse des taux de pauvreté et d'extrême pauvreté, mise en place de formes embryonnaires de pouvoir populaire, développement d'échanges internationaux plus égalitaires à travers l'ALBA, etc.

Il en va tout autrement de Nicolás Maduro qui — quoiqu'élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix) — ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chávez à la veille de sa mort ni celle de chercher à pactiser avec l'opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, Maduro s'enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche (Parti communiste vénézuélien, Patrie pour tous, etc.). Certes, il héritera en même temps d'une situation économique difficile, marquée par une baisse drastique du prix du pétrole sur le marché mondial, et d'un contexte politique délétère dû à la désaffection d'une partie de l'électorat chaviste. Tout ceci le conduira à perdre les élections législatives de 2015, où l'Assemblée nationale passe aux mains de l'opposition.

En réponse, Maduro fera le choix d'approfondir la trajectoire probusiness de son gouvernement, en dépit d'une rhétorique radicale et anti-impérialiste de façade. Ce mouvement s'était amorcé dès 2014, lorsque son gouvernement créa des Zones économiques spéciales (ZES) pour libéraliser l'exploitation des ressources du sous-sol ou forestières dans l'Arc minier et pétrolier de l'Orénoque. Cet espace géographique est ainsi offert sur un plateau d'argent à des entreprises multinationales, alors que l'on abroge les droits sociaux des travailleurs, mais aussi ceux liés à la préservation de la nature et des peuples autochtones.

À partir de 2017, il accélère le cours manœuvrier et autocratique de son régime, concentrant chaque fois plus le pouvoir autour de sa personne et de ceux et celles qui lui resteront fidèles. L'une des stratégies privilégiées fut de mettre en place une seconde assemblée constituante (la première l'avait été en 1999 sous l'égide de Chavez), de telle manière à ce qu'elle puisse non pas améliorer les principes démocratiques de la constitution de 1999, mais demeurer étroitement soumise au pouvoir présidentiel et lui permettre de contourner l'Assemblée nationale. Cette dernière, il faut le noter, était contrôlée par une opposition qui se montrait de plus en plus agressive, prête à jouer de l'illégalité, en plus de rester activement soutenue par les USA (voir l'épisode de Juan Guaido, devenu sous leur égide président autoproclamé du Venezuela en 2019).

Le reste, on le connait : dans un contexte de crise économique exacerbée par les mesures de rétorsion économique des États-Unis et par l'exil massif de millions de Vénézuéliens, on remarque l'aggravation du cours autoritaire et néolibéral maduriste. Ce dernier a non seulement multiplié les législations antidémocratiques – loi sur la haine (2017), sur le fascisme (2024), etc. –, mais surtout (et de nombreux experts et observateurs non partisans ont dû en arriver à cette conclusion) en manipulant frauduleusement le résultat des élections présidentielles de 2024 qui auraient sans doute pu permettre au candidat de l'opposition et colistier de Maria Corina Machado, Edmundo Gonzales Urrutia, de l'emporter.

En somme, on le voit : les choses ne sont pas simples avec le Venezuela. Et si beaucoup ont pris l'habitude de rappeler à son propos et avec raison le rôle décisif des échanges économiques inégaux entre le Nord et le Sud global ainsi que les indéniables prédations de l'impérialisme US, on ne peut pas non plus — quand on est de gauche — passer sous silence les dérives autocratiques de Maduro, car il rompt ainsi clairement avec les meilleurs acquis de l'héritage chaviste, et reste partie prenante, à sa manière, de la si rapide dégradation de la situation vénézuélienne !

Le mot pétrole est sur toutes les lèvres — en particulier sur celles de Donald Trump, qui a répété très explicitement qu'il entend en faire profiter les compagnies américaines. Y a-t-il plus à cela, ou l'évidence crève les yeux ?

Là encore, ça vaut la peine de revenir à l'histoire, d'autant plus si l'on sait que selon l'AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). Le pétrole vénézuélien a été découvert à partir des années 1910, spécialement aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd'hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, grâce à la complicité du dictateur d'alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur conféra. Comme le rappelle Eduardo Galeano en citant l'économiste Domingo Alberto Angel, ces entreprises firent des profits considérables, « excédant les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l'Inde [1] ». Galeano rappelle aussi qu'en 1970 — année dont rêve Donald Trump avec rapacité nostalgique — « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l'Amérique latine provenait du Venezuela [2] », alors qu'à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent.

Il est bon d'ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez en 1975-1976, l'ont été avec indemnisation et non pas au détriment des entreprises étrangères. Celles-ci ont eu le loisir de s'orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l'exploitation directe. Enfin, en 2001, Chávez n'a fait que s'assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l'État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. La même année, cela lui a valu une tentative de coup d'État, auquel s'était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins récipiendaire du prix Nobel de la paix 2025 [3] .

Il y a donc bien, depuis plus d'un siècle, la présence au Venezuela d'un impérialisme états-unien très actif qui a su piller à profit — notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste — une bonne partie des richesses de ce pays. La réalité est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait encore dans son pays 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d'extrême pauvreté [4] .

Merci pour cette réponse. Allons maintenant plus profondément sur le thème de l'impérialisme. Même les médias mainstream utilisent aujourd'hui ce mot pour décrire le bellicisme de Trump, alors qu'il est d'ordinaire un concept privilégié de la tradition marxiste. L'Amérique latine a connu une longue liste d'interventions étrangères sur son continent. Qu'est-ce qui, dans le cas du Venezuela, est réellement « nouveau » ou « différent » ? Et, sous un autre angle, on peut aussi se demander l'intérêt d'un recours à la force brute afin de s'approprier des ressources. Certains pourraient en effet avancer que, sous le néolibéralisme, les traités de libre-échange et la discipline par la dette ont longtemps été suffisants pour soumettre économiquement l'Amérique latine.

Oui, c'est une bonne question, et elle nous oblige à réfléchir aux nouvelles coordonnées du monde dans lequel nous entrons. Car nous sommes en train de glisser dans une période de grandes turbulences. Et pour en comprendre toute la portée, il ne faut pas craindre de reprendre le concept traditionnel d'impérialisme mis en avant par la tradition marxiste. Cela ne veut évidemment pas dire qu'il n'y a pas eu d'intervention impérialiste — tant économique que militaire — des USA en Amérique latine dans les dernières décennies. Il suffit de se rappeler l'invasion du Panama en 1989, ou encore l'occupation de l'Île de Grenade en 1983, sans parler bien sûr du coup d'État au Chili parrainé par les USA en 1973. On peut aussi remonter plus en arrière, avec le renversement de Juan Bosch en 1965 à Saint-Domingue suivie d'une invasion militaire, ou encore au Guatemala, du renversement du président progressiste Jacobo Árbenz Guzmán en 1954. En somme, les exemples sont nombreux.
Mais à l'heure actuelle, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des États-Unis, traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d'ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Aujourd'hui, avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires ; on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant aux principes premiers de la doctrine Monroe qui, depuis 1823, scande « l'Amérique aux Américains ». Rebaptisée pour l'occasion doctrine « Donroe », cette politique impérialiste veut que l'Amérique latine soit d'abord et avant tout l'arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d'accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.

Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l'échelle du monde, particulièrement entre les USA — la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante — et la Chine – la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d'ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n'est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d'un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains [5] ), secoué, traversé par d'importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l'impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu'apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d'être mises en branle dans le court ou moyen terme.

En même temps, il faut aussi comprendre que les fractions et groupes dirigeants de ce capitalisme mondialisé (dont les GAFAM) sont en quête d'un second souffle. Ces derniers cherchent erratiquement — mais aussi cyniquement — des solutions à la crise de profitabilité du capital : tant du côté de l'IA que de la remise en cause drastique des acquis sociaux-démocrates des Trente glorieuses. D'autres options sont aussi sur la table, comme la recherche de nouvelles activités spéculatives et rentières profitables ou encore, bien sûr, du développement accéléré de l'industrie d'armement, voire de la guerre. On le voit, c'est toute l'architecture des rapports géopolitiques née au sortir de la Seconde Guerre mondiale (avec ses 50 millions de morts) et dans le sillage de la victoire des alliés contre le nazisme qui est en train de basculer et de se remodeler de fond en comble.

Redescendons de l'échelle globale au Venezuela, en touchant une question de conjoncture plus immédiate. Personne n'a de boule de cristal, mais une analyse informée reste un bon point de départ. En ce sens, à quoi faut-il s'attendre dans la situation actuelle du pays ? Une nouvelle intervention militaire américaine ? Le maintien du gouvernement de Delcy Rodríguez ? Jusqu'à preuve du contraire, l'opposition de droite représentée par Machado semble écartée du pouvoir. Bref, quels sont les scénarios plausibles ?

C'est difficile à dire, et vu les informations sûres dont on peut disposer, on ne peut qu'en rester aux hypothèses les plus probables. Sans doute, Trump a compris qu'envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes, sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu'il contrôle, des milices d'autodéfense. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques — et pas seulement idéologiques ou patriotiques — les ont poussés à demeurer fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l'opposition comme aux menaces d'invasion états-uniennes. Entre autres choses, parce que l'armée a été très rapidement associée, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s'étant spécialisée dans l'extraction minière, pétrolifère et gazière, et œuvrant en particulier dans l'arc minier et pétrolier de l'Orénoque. Il y aurait ainsi, en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l'armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d'entreprises privées et publiques vénézuéliennes [6] . Il s'agit donc d'un régime qui conserve, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.

Aussi, si face à l'inégal rapport de force militaire existant entre les USA et le Venezuela, les troupes US pourraient évidemment occuper le Venezuela, cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni sans difficultés et pertes de soldats ; toutes choses que Trump cherche pour l'instant à éviter, notamment à cause des réticences du Congrès et des promesses faites à sa base électorale.

D'où l'intérêt pour l'administration Trump d'une intervention militaire prenant la forme d'un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d'une négociation déjà initiée en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant — chantage militaire et économique en prime — avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d'une manière ou d'une autre, ont facilité la brutale exfiltration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée, sans compter les pertes civiles).

Un des legs de la révolution bolivarienne est l'institution des conseils communaux (consejos communales). Depuis 2006, ceux-ci ont été implantés afin de favoriser l'essor d'une forme de pouvoir populaire « par le bas », en instituant des organes de démocratie directe. À l'heure actuelle, les conseils communaux sont-ils encore investis par la population ? Peuvent-ils représenter l'embryon d'une résistance populaire future ?

Sur ce dossier aussi il faut faire les nuances qui s'imposent, car ces conseils communaux ont été sous Chavez tout à la fois la pointe avancée d'une réforme populaire prometteuse et sa limite intrinsèque. Il s'agissait en effet — à partir de 2006 (date de création des conseils communaux) — de passer par-dessus les pouvoirs très conservateurs d'une administration municipale vénézuélienne toujours présente, en les doublant de nouveaux conseils communaux indépendants, organisés dans tel ou tel quartier ou espace de vie autour des champs d'intervention des organisations populaires ou de l'existence de communautés citoyennes données. Ils regroupaient généralement 200 à 300 familles qui pouvaient s'occuper de santé, d'éducation, de l'état des logements ou des rues. Celles-ci étaient reliées directement au gouvernement central qui fournissait les fonds nécessaires à son fonctionnement et à ses activités ; des fonds provenant généralement de la rente pétrolière et qui étaient gérés par l'État.

Il s'agissait donc en principe d'encourager, depuis le bas, la participation et l'auto-organisation populaire. Et en 2006, portée par l'élan encore intact de la révolution bolivarienne, la loi sur les conseils communaux a donné naissance à une pléthore de conseils communaux, probablement plus de 35 000 ainsi que l'indiquait en 2017 le ministre de la Participation populaire et de la protection sociale de l'époque. Mais en même temps ces conseils communaux, tout en ne remplaçant pas l'administration municipale officielle qui s'emploiera souvent à bloquer leurs interventions, ne seront l'expression d'aucun projet politique global, et cela même s'ils avaient pour finalité de « rendre le pouvoir au peuple ». Relégués à s'occuper des besoins immédiats et locaux des communautés, ils resteront largement à l'écart des véritables centres de décision. Ce qui fait que leur rôle va être confiné à la petite gestion du quotidien, et cela d'autant plus que ces conseils n'auront aucun droit de regard et pouvoir effectif — par exemple dans les expériences de gestion participative brésilienne à Porto-Alegre — sur le type de budget qui leur sera alloué par l'État central. Même aux meilleurs moments de la révolution bolivarienne, on était donc loin encore d'une gestion participative et populaire, pleine et entière du pouvoir, et cela au-delà même des nobles intentions qui avaient présidé à ce projet et qui se combinait d'ailleurs à l'époque avec l'idée d'« un socialisme du 21ième siècle ». Il reste que sous Nicolás Maduro ces conseils communaux, auront de plus en plus tendance, soit tout simplement à disparaître, soit à se muer en de simples structures clientélistes d'encadrement des secteurs populaires encore favorables à Maduro.

Et enfin, face à la situation au Venezuela, un conseil à donner aux anti-impérialistes des pays du Nord global ?

Revenons une dernière fois à l'histoire, et ne pas oublier qu'il y a à peine 25 ans soufflait en Amérique latine un véritable vent d'espoir et de changement, porté en avant par les Zapatistes mexicains, le mouvement altermondialiste internationaliste et ses forums mondiaux si courus (y compris par bien des militants-es du Québec) ainsi que par les aspirations révolutionnaires et anti-néolibérales, bolivariennes du Venezuela, citoyennes de l'Équateur et autochtones de la Bolivie. Un autre monde était possible ! C'est ce fil-là aujourd'hui brisé de luttes populaires ascendantes, prometteuses et victorieuses qu'il faut tenter de retrouver. Commençons de ne pas craindre de faire le bilan des bons coups comme des échecs passés, et en en tirant d'implacables leçons pour l'avenir.

Quant à l'impérialisme — et au capitalisme qui lui sert de terreau si fertile —, au moins avec Trump, on sait maintenant de quoi il en retourne vraiment. À nous d'en prendre acte !


[1] Eduardo Galeano, Las veinas abiertas de America latina, México, Siglo XXI Editores, 2004. p. 273

[2] Ibid.

[3] Pierre Mouterde, « Maria Corina Machado : vous avez dit... le prix Nobel de la paix 2025 ? ». Presse-toi à gauche, 14 octobre 2025.

[4] Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d'un processus de changement social, Montréal, M éditeur, 2012

[5] Arnaud Orain. Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude XVIe-XXIe siècle. Paris, Flammarion, 2025

[6] Voir Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Les couleurs de la révolution, Paris, Syllepse, 2022. p. 134-135

Venezuela : le changement de régime parfait. De l’autoritarisme au néocolonialisme ?

L'agression militaire états-unienne au Venezuela semble redéfinir la stratégie de changement de régime pour le XXIe siècle. Comment comprendre ce qui s'est passé ces derniers (…)

L'agression militaire états-unienne au Venezuela semble redéfinir la stratégie de changement de régime pour le XXIe siècle. Comment comprendre ce qui s'est passé ces derniers jours et ce qui pourrait se passer dans un avenir proche ? Andrés Izarra, ancien ministre de la Communication et de l'Information sous Hugo Chávez, donne quelques pistes pour expliquer le maintien au pouvoir de Delcy Rodríguez et le processus qui a conduit à la capture du pouvoir vénézuélien par D. Trump.

16 janvier 2026 | tiré de contretemps.eu

Au petit matin du 3 janvier, Donald Trump a fait ce que beaucoup d'entre nous pensaient qu'il ne pouvait pas faire sans en payer le prix fort : un changement de régime au Venezuela. Des hélicoptères Chinook transportant des forces Delta ont pénétré dans Caracas, ont enlevé Nicolás Maduro et l'ont déposé quelques heures plus tard dans une cellule à Brooklyn. Le 5 janvier, il a été présenté devant un juge fédéral sous l'accusation de narco-terrorisme.

Impeccablement suspect

Pour emmener le président panaméen Manuel Antonio Noriega en 1989, les États-Unis ont dû raser El Chorrillo et tuer des centaines, voire des milliers de personnes. L'opération a duré près d'un mois.

Où était donc passée l'armée « chaviste » ? Les collectifs armés ? La milice bolivarienne ? Les systèmes antiaériens russes ? La « guerre populaire prolongée » qu'ils promettaient ? « Le plus facile n'est pas d'entrer, mais de sortir », se vantaient-ils. Mais les Américains sont entrés, sont sortis et ont emmené Maduro sans la moindre résistance.

L'histoire devra résoudre les détails de la négociation qui a ouvert les portes d'une prison fédérale de haute sécurité aux États-Unis pour Maduro et sa femme, Cilia Flores. Le succès tactique n'est pas seulement celui des forces spéciales américaines. La seule explication à une telle précision semble être une trahison parfaitement exécutée.

La victoire stratégique

Cette opération redéfinit le « changement de régime » pour le XXIe siècle à la lumière des bourbiers irakiens et afghans.

Son triomphe stratégique est d'avoir réussi à prendre le contrôle effectif du Venezuela sans payer le prix de la reconstruction nationale. Il n'y a pas de reconstruction institutionnelle, ni de désarmement des milices, ni de création de nouvelles forces de sécurité. Il n'y a pas d'occupation avec des milliers de soldats pendant une décennie. Il n'y a pas d'insurrection, ni de vide du pouvoir, ni de chaos à gérer.

Trump l'a dit sans détour : il s'agit de s'emparer des ressources, à commencer par le pétrole. La démocratie peut attendre. Ce que Trump cherche à mettre en œuvre aujourd'hui, avec la collaboration enthousiaste des frères Delcy et Jorge Rodríguez – nouvelle présidente par intérim de la République et président de l'Assemblée nationale, respectivement – n'est pas une libération : c'est une appropriation néocoloniale. Donald Trump s'arroge, par la force pure, le droit de gouverner le pays. De décider qui commande et qui ne commande pas. D'ouvrir le sous-sol vénézuélien à ses compagnies pétrolières. De gérer un pays de 30 millions d'habitants comme s'il s'agissait d'une concession.

S'il s'agissait d'une transition démocratique, si Delcy Rodríguez était le pont temporaire que certains imaginent, il y aurait des élections dans quelques mois, et non une période d'adaptation à l'occupation pétrolière américaine. C'est pourquoi María Corina Machado a été descendue du bus par le président américain, qui n'a pas hésité à l'humilier en déclarant qu'elle n'avait ni la « légitimité » ni le « respect » du pays. En d'autres termes, l'arrivée potentielle au pouvoir de l'ancienne leader de l'opposition, autrefois louée, risquait d'obliger les États-Unis à s'impliquer trop dans le maintien de l'ordre dans le pays, avec les risques que cela comporte – et les difficultés de Trump à les justifier en interne.

Par coïncidence, Machado, qui avait quitté le Venezuela avec le soutien des États-Unis pour recevoir le prix Nobel de la paix en Norvège, était toujours hors du pays, où elle devait également retourner avec le soutien américain, lorsque l'opération militaire a été menée à bien. Le changement de régime n'était pas destiné à instaurer une démocratie au Venezuela. Il visait à établir le contrôle gringo.

Ce n'est pas la République dominicaine

On dit que Delcy serait une Balaguer : la continuatrice qui prépare la transition démocratique.

L'analogie, répétée ces derniers jours, fait référence à Joaquín Balaguer qui, issu des entrailles du régime dominicain, a pris la présidence en 1960 en tant que marionnette du dictateur Rafael L. Trujillo et lui a succédé après son assassinat en 1961. La transition lui revint, et non à l'opposant Juan Bosch. « Au lieu de rompre avec Trujillo, [Balaguer] adapta le trujillisme à un nouveau langage, plus doux, plus présentable pour la communauté internationale, mais avec la même logique de contrôle clientéliste, de personnalisme et de verticalité du pouvoir ». Il fut un « pont invisible entre les époques, entre la dictature et la démocratie ».

Mais Delcy Rodríguez n'est pas Balaguer. Trujillo a construit un régime personnaliste, il incarnait l'État. Quand il a été assassiné, le vide était inévitable. Balaguer a servi de tampon pendant que la transition s'organisait. Le madurisme est autre chose. Ce n'est pas un régime personnaliste, mais patrimonial : un réseau de militaires, de bureaucrates et d'hommes d'affaires qui s'est emparé de l'État pour le gérer comme un butin. Un régime ne se définit pas par les noms qui le composent ni par sa rhétorique. Il se définit par le fonctionnement du pouvoir : à qui il doit allégeance, sous quelle pression il opère, quelles sont les limites de ce qu'il peut faire ou dire.

Pendant des années, le madurisme s'est légitimé, du moins dans son discours, par sa « résistance » aux États-Unis. Il pouvait être corrompu, autoritaire ou incompétent, mais il était « anti-impérialiste ». Cette fiction lui conférait une cohésion interne et un soutien politique. Mais c'est fini. Delcy Rodríguez ne représente pas une succession personnelle, comme Balaguer, mais la continuité d'un projet politique qui a été capturé.

Ne pas détruire l'État, le capturer

La nouvelle présidente en charge du Venezuela est là où elle est parce que Trump l'y a mise. Elle doit son poste à Washington. Elle peut répéter des slogans, maintenir le cabinet, invoquer Hugo Chávez, voire mener la campagne « Free Maduro ». Mais la substance du régime a changé. De facto, il s'agit d'un pouvoir subordonné au diktat américain.

La victoire de Trump a été de faire sortir Maduro du volant alors que la voiture roulait et de s'asseoir lui-même au volant. Lorsque le leader d'un régime personnalisé tombe, le système s'effondre. Il n'y a pas d'État sans lui. Lorsque le chef d'une mafia tombe, la structure ne s'effondre pas : elle s'adapte. Elle cherche un nouveau patron. Elle négocie sa survie. Les loyautés ne sont ni idéologiques ni morales. Elles sont contractuelles. Ce qui importe, c'est de rester dans le business.

C'est pourquoi Trump a pu évincer le parrain sans démanteler la structure. Il n'a pas détruit l'appareil chaviste pour construire quelque chose de nouveau. Il l'a capturé et l'a mis à son service. C'est le changement de régime parfait. Non pas parce qu'il est moralement acceptable ou juridiquement justifiable, mais parce qu'il atteint son objectif : contrôler un pays sans supporter les coûts qui ont coulé les États-Unis en Irak et en Afghanistan.

Il ne sera pas nécessaire d'expliquer pourquoi des soldats meurent à Caracas dans cinq ans. Ni de justifier des milliards de dollars de reconstruction. Il y aura du pétrole, des contrats signés et un gouvernement local qui obéit sans que Washington ait à gouverner directement. C'est pourquoi cela est historique. Non pas à cause de l'opération militaire, mais à cause du modèle qu'elle inaugure.

Ne pas détruire les États. Les capturer. Ne pas occuper des territoires. Contrôler les élites. Ne pas construire des nations. Rediriger celles qui existent. Et tout a fonctionné parce que le régime de Maduro n'était pas révolutionnaire, mais mafieux. Et les États mafieux, de par leur nature même, sont transférables.

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Venezuela après l’agression américaine : épitaphe pour une révolution ?

27 janvier, par Luis Bonilla Molina — , ,
« Nous sommes dans un nouveau moment politique » est l'expression synthétique par laquelle Delcy Rodríguez décrit ce qui se passe au Venezuela. L'intervention nord-américaine (…)

« Nous sommes dans un nouveau moment politique » est l'expression synthétique par laquelle Delcy Rodríguez décrit ce qui se passe au Venezuela. L'intervention nord-américaine au Venezuela, le bombardement impitoyable qui s'est produit pendant deux heures à Caracas, La Guaira et d'autres lieux, ainsi que la pire humiliation de l'histoire des Forces armées nationales, tout cela semble désormais lointain. [1] Les événements du 3 janvier sont rapidement devenus un fait historique, digne d'être rappelé dans des salles pleines de militants et devant des publics internationaux qui préfèrent vivre à Narnia parce que cela sert à soutenir leurs projets politiques nationaux.

18 janvier 2026 | tiré du site europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77786

L'anti-impérialisme est le grand absent de la politique publique vénézuélienne actuelle. Bien que le cri de Chávez résonne encore devant Miraflores : [2] « Yankees de merde, allez au diable ! », au cours des quinze derniers jours, les micros du palais gouvernemental ont prudemment indiqué que toute réclamation concernant ce qui s'est passé le 3 janvier se ferait exclusivement par les canaux diplomatiques, pour tenter de surmonter la tache que cela a représentée pour les relations bilatérales entre les États-Unis et le Venezuela. Alors que la stupeur envahit encore la base sociale du madurisme, ce n'est que dans certaines réunions militantes que l'on continue à dire du mal des gringos — en prenant soin, bien sûr, de ne pas mentionner le blond de la Maison Blanche — une sorte de consolation pour ceux qui s'éveillent à peine du deuil de la perte.

La déclaration de Trump dans l'après-midi du 3 janvier, alors que les pleurs des mères humbles pour la mort d'une centaine de fils résonnaient encore dans tous les recoins de la patrie agressée, n'a pas été démentie par les faits : Delcy Rodríguez s'est engagée à collaborer et à ne pas répéter les mêmes erreurs que Maduro. [3] L'erreur à laquelle Trump fait référence semble avoir été commise par Maduro en liquidant entre 2014 et 2025 le programme national-populaire — sans parler du prétendu socialisme du XXIe siècle — qu'avait incarné Chávez, tout en ne mettant pas pleinement en œuvre les mesures politiques, juridiques et institutionnelles qui auraient transformé le Venezuela en une nouvelle colonie nord-américaine. L'erreur de Maduro n'était pas une erreur de principes, mais de calcul politique : il croyait pouvoir négocier son maintien au pouvoir simplement en échange de la vente de toutes les richesses du pays aux États-Unis. Maduro a accompli la tâche liquidatrice d'une révolution frustrée, mais n'a pas su présenter l'acte de décès sans perdre son public. Cela ne nous empêche pas de dénoncer son enlèvement du 3 janvier et d'exiger sa libération, car le Venezuela est une République qui doit résoudre ses affaires sans l'intervention d'aucun empire. [4]

Les Quatre Fantastiques et Wonder Woman

Le 15 janvier, Donald Trump — qui aime tellement le spectacle du catch professionnel qu'il a nommé la femme d'affaires du ring Linda McMahon au département de l'Éducation [5] — a décidé d'utiliser des termes des univers Marvel et DC pour décrire son éventail de possibilités politiques au Venezuela. Il a annoncé que le matin, il avait eu une longue conversation téléphonique avec la présidente par intérim Delcy Rodríguez, qu'il a qualifiée de FANTASTIQUE et avec laquelle, a-t-il dit, « nous travaillons très bien ». Dans l'après-midi, il a rencontré à huis clos la figure de l'opposition de droite María Corina Machado, qu'il avait écartée le 3 janvier pour l'étape politique vénézuélienne actuelle, mais qu'il appelle maintenant MERVEILLEUSE — naturellement, après qu'elle lui a remis sa médaille du prix Nobel de la paix. [6] Peut-être Trump voulait-il utiliser son imagerie discursive pour remplacer la saga de « Súper Bigote » et « Cilita » — les figurines d'action que le gouvernement Maduro avait créées pour représenter le président (surnommé pour sa moustache) et son épouse Cilia Flores, distribuées comme cadeaux de Noël aux enfants pauvres vénézuéliens. [7]

Mais, en toute justice, le terme « fantastique » est une désignation partagée pour les quatre personnages qui, aujourd'hui, outre Delcy Rodríguez, sont à la tête de l'administration vénézuélienne : Jorge Rodríguez (président de l'Assemblée nationale), Diosdado Cabello (ministre de l'Intérieur et de la Justice) et Padrino López (ministre de la Défense). [8] Ce sont les Quatre Fantastiques du « nouveau moment politique », qui doivent éviter de mettre en colère le Lex Luthor qui habite la Maison Blanche. Le pseudonyme de Wonder Woman est indivisible pour María Corina Machado, qui semble s'être séparée du reste de l'opposition vénézuélienne, plus encline à trouver des accords avec Maduro et maintenant avec Delcy. Comme dirait Franco « Bifo » Berardi, ce ne sont là que des reflets des problèmes de santé mentale qui entourent le pouvoir au XXIe siècle. [9]

Démanteler les restes de la révolution bolivarienne

Le processus bolivarien arrive au 3 janvier 2026 comme un zombie se nourrissant de rhétorique sans ancrage dans la réalité, transformé en une terrible caricature de ce qui était promis dans la Constitution de 1999. Le déclin a commencé avant les Mesures coercitives unilatérales (sanctions nord-américaines), mais celles-ci ont évidemment accéléré le passage de l'entropie à la dissolution contre-révolutionnaire. Cela s'est clairement exprimé dans le train de mesures d'austérité de 2018, par lequel les effets de la crise ont été transférés à la classe ouvrière, tout en garantissant les circuits d'accumulation bourgeoise. [10] Le gouvernement Maduro est devenu autoritaire, liquidant les libertés démocratiques minimales et imposant délibérément les pires conditions de vie matérielles qu'ait connues tout travailleur vénézuélien vivant aujourd'hui. [11] Delcy Rodríguez et les Quatre Fantastiques ont été une partie structurelle de ce déclin — ils n'en héritent pas seulement ; ils en sont coauteurs. La question que nous nous posions tous était de savoir si l'attaque impérialiste contre le Venezuela du 3 janvier pourrait servir de déclencheur à un mouvement révolutionnaire interne, à la tête duquel le quartet gouvernant pourrait se placer, reprenant la voie tracée dans la Constitution républicaine de 1999.

Les événements survenus depuis ont malheureusement dissipé cette illusion. Non seulement les relations diplomatiques entre Caracas et Washington se normalisent dans un cadre de restauration illibérale et coloniale, mais les contre-réformes nécessaires pour concrétiser le nouveau statut des relations entre les États-Unis et le Venezuela sont mises en œuvre. À la demande de Delcy Rodríguez, l'Assemblée nationale a simplifié les réglementations commerciales pour éliminer les restrictions aux investissements étrangers, tout en engageant simultanément la réforme de la Loi sur les hydrocarbures pour donner une couverture légale au pillage du pétrole vénézuélien et à l'entrée des multinationales que la révolution de Chávez avait expulsées. Ces mesures rapides de restauration visent à aligner le Venezuela sur les intentions de Trump, telles qu'exprimées aux seize magnats du pétrole réunis pour former un fonds d'investissement de 100 milliards de dollars (environ 96 milliards d'euros) qui permettrait aux États-Unis de passer de la saisie actuelle de près d'un million de barils de pétrole à plus de quatre millions en quelques années. [12]

Le Venezuela réintègre pleinement les mécanismes du code bancaire SWIFT, [13] de sorte que les opérations financières locales transitent par les États-Unis, et quatre entités bancaires privées (BNC, BBVA Provincial, Banesco et Mercantil) ont déjà été autorisées à recevoir de l'administration Trump la fraction des devises qu'elles transféreront au pays pour les ventes de pétrole. Apparemment, ce sont ces banques privées qui proposeront les devises, et la Banque centrale du Venezuela ne recevra que les bolívares issus de cette vente aux enchères, moins les commissions d'intermédiation respectives. Ce mécanisme est annoncé par Delcy Rodríguez comme une forme de « coopération énergétique avec les États-Unis, qui permettra à toute devise qui entre d'aller vers deux fonds : le premier pour la protection sociale afin d'améliorer les revenus des travailleurs et de renforcer des domaines tels que la santé, l'éducation, l'alimentation et le logement, tandis que le second sera alloué aux infrastructures et aux services ». Un simple calcul de l'impact des premiers 300 millions de dollars (environ 288 millions d'euros) à transférer démontre la faible efficacité que cela aura pour améliorer les conditions de vie matérielles de la classe ouvrière — les 30 % des revenus des ventes de pétrole que les États-Unis enverront au Venezuela par cette forme coloniale d'intermédiation.

Déjà le 9 janvier, la Maison Blanche avait annoncé le décret présidentiel « Safeguarding Venezuelan oil revenue for the Good of the American and Venezuela people », qui était la matérialisation de la relation coloniale dans la gestion des ressources provenant des ventes de pétrole. Les États-Unis assument le rôle de « gardien » des fonds nationaux, dont l'autorisation d'utilisation et de circulation dépendra du secrétaire d'État américain, testant son application avec les 50 millions de barils de pétrole qu'ils ont annoncé vouloir confisquer à ces fins. La réponse du gouvernement dirigé par Delcy Rodríguez a été d'engager les réformes législatives et institutionnelles pour concrétiser cela. Le 15 janvier — le même jour que l'entretien téléphonique entre Delcy et Trump — la réforme de la Loi vénézuélienne sur les hydrocarbures a été annoncée. Comme si nous assistions à une compétition pour montrer la plus grande obéissance à l'occupant de la Maison Blanche, tandis que María Corina Machado présentait sa médaille Nobel à Trump, Delcy présentait la réforme de la Loi sur l'exploitation et la vente du pétrole.

En guise d'écran de fumée, l'administration Trump a ordonné la fermeture de l'Helicoide, [14] un centre de détention dénoncé comme étant également un lieu de torture, et la libération des prisonniers politiques qui y étaient détenus. Le président de l'Assemblée nationale est passé de l'affirmation que le Venezuela n'avait pas de prisonniers politiques à l'annonce que plus de quatre cents ont été libérés et que d'autres cas sont à l'étude. Les défenseurs des droits humains avaient précédemment indiqué que le nombre de prisonniers politiques pourrait dépasser le millier de citoyens. Il faut souligner que ces libérations sont le résultat de la lutte des familles des prisonniers politiques et des organisations de défense des droits humains qui les ont accompagnées, et non un cadeau impérial.

Cela se produit alors que l'article 5 du Décret de choc extérieur ordonne la détention de quiconque critique le gouvernement. Aujourd'hui, il est courant de voir des policiers et des militaires en divers points des villes vénézuéliennes contrôler les téléphones et arrêter quiconque possède des informations contre le gouvernement. La majorité de la population sort désormais de chez elle sans téléphone ou avec un appareil incapable de recevoir des messages WhatsApp ou d'accéder aux réseaux sociaux.

Comme si cela ne suffisait pas, le 15 janvier, il a été annoncé que l'exécutif et le législatif, ainsi que la bureaucratique et patronale Central Socialista Bolivariana de Trabajadores (Centrale socialiste bolivarienne des travailleurs, dont l'architecte était Maduro), [15] entreprendraient une réforme accélérée de la législation du travail, créant un nouveau Code du travail adapté au nouveau moment politique.

La réaction de la bourgeoisie et du patronat reste à voir. Cependant, Delcy Rodríguez sait très bien évoluer dans les secteurs des affaires, de la finance et de la banque. En effet, entre 2018 et 2025, elle a été chargée par Maduro de chercher des points de rencontre et de dialogue avec le secteur patronal traditionnel, tâche qu'elle a accomplie efficacement. FEDECAMARAS (la Fédération vénézuélienne des chambres et associations de commerce et de production), qui avait participé au coup d'État contre Chávez en 2002, [16] avait rompu le dialogue avec le gouvernement depuis lors, mais les efforts de Delcy Rodríguez ont réussi ce qui semblait impossible : non seulement elle est devenue l'invitée vedette des rencontres nationales du patronat à partir de 2021, mais elle a réussi à les éloigner des appels à la confrontation menés par María Corina Machado. Cette expérience de Delcy Rodríguez pourrait s'avérer utile pour réaliser ce que Maduro n'a pas pu : un accord entre les différentes fractions bourgeoises pour une transition ordonnée où tous les riches gagnent et aucun ne perd. Bien sûr, dans de tels accords, ceux d'en bas sont toujours les perdants.

Les changements se produisent à une vitesse vertigineuse, tandis que la perspective anti-impérialiste semble se diluer toujours davantage. [17]

Le grand absent

L'opinion publique internationale ordinaire demande : et le peuple ? Quelle est la réponse populaire ? La vérité est qu'aucune expression de mobilisation de masse ne s'est produite comme réponse spontanée et autonome à ce qui se passe. Les faibles marches qui ont eu lieu ont été convoquées par le gouvernement, mobilisant principalement les fonctionnaires et la base sociale qu'il conserve encore — réduite, mais pas insignifiante à ces fins.

Comment expliquer cela ? Le madurisme a produit une situation si désastreuse dans les conditions de vie matérielles des travailleurs que de larges couches de la population voient son départ comme la possibilité que les choses changent. La citoyenneté semble être au point de donner une chance aux événements d'améliorer les salaires, de permettre le retour des huit millions de migrants qui ont fracturé chaque famille vénézuélienne, de rétablir le fonctionnement régulier et stable des services publics (eau et électricité), et de fournir des institutions qui répondent aux demandes de santé, d'alimentation et de logement des grandes majorités. [18] Cependant, la situation d'administration coloniale aura du mal à concrétiser ces aspirations, de sorte que la réapparition du sujet social mobilisé sera possible à mesure que cette impossibilité deviendra évidente.

Au royaume des aveugles…

Maintenant, tout le monde politique parle de transition et de résolution des problèmes à court terme. Mais cela ne peut pas se résoudre par la seule volonté ; cela exige que la politique comprenne de manière globale les causes et les origines structurelles de la situation actuelle.

De notre point de vue, la crise vénézuélienne actuelle trouve son origine en février 1983 avec l'effondrement du modèle rentier d'accumulation bourgeoise, d'alliance interclassiste et de représentation politique. [19] Elle s'est approfondie avec la fracture que la disparition de la catégorie du « peuple » comme unificateur de l'État-nation a signifiée pour l'État, à partir du Caracazo de 1989, [20] et s'approfondissant encore avec la crise militaire exprimée dans les soulèvements du 4 février et du 27 novembre 1992. [21] À cela s'ajoute la profonde crise de crédibilité de la démocratie devenue indéniable avec les résultats électoraux de 1993 — un phénomène qui s'est amplifié à chaque élection suivante. [22] L'Assemblée constituante de 1999, bien qu'obtenant un soutien majoritaire, n'a pas réussi à reconstituer le peuple comme sujet du consensus étatique ; au contraire, le chaos s'est approfondi, avec des pics et des périodes de stabilité apparente. Le début de la formation d'une nouvelle bourgeoisie à partir de 2002, après le coup d'État patronal-militaire contre Chávez, a ouvert une dispute pour l'accumulation de richesses qui a failli devenir une guerre civile entre 2014 et 2017. Cette dispute inter-bourgeoise n'a pas été résolue et, pire encore, ajoute dans les deux cas une vocation à nier l'alliance interclassiste — c'est-à-dire à s'imposer en détruisant les conditions minimales d'un agenda social réformiste — ce qui maintient latent le germe de la révolution radicale. À tout cela s'ajoute le traumatisme de la perte de souveraineté face à l'attaque impérialiste du 3 janvier et le rôle honteux des forces armées. Ce sont quarante-trois ans de crise structurelle du modèle d'accumulation et de représentation politique sans résolution. Une transition conçue depuis le monde du travail doit être capable d'aborder chacune des composantes de cette crise. María Corina Machado a affirmé que son pari est différent, et le gouvernement de Delcy Rodríguez semble plus intéressé à survivre au pouvoir qu'à résoudre cette crise structurelle. Les prochains mois seront clés pour comprendre et préciser le cours des événements dans le pays.

Avoir tant nagé pour mourir au rivage

L'écrivain cubain Leonardo Padura vient de publier un roman auquel il semble manquer un chapitre sur le Venezuela. Morir en la orilla (Mourir au rivage) est le récit du désenchantement d'une génération qui a critiqué le capitalisme en raison des problèmes politiques, économiques, sociaux, culturels et technologiques qu'elle a vécus, qui a parié sur le socialisme comme alternative, et qui semble maintenant accepter que la seule solution à ses problèmes est un retour au capitalisme sauvage — au libre marché, à la concurrence et à l'exploitation du travail, mais avec un salaire digne. [23]

Expliquer que ce qui s'est passé au Venezuela n'était pas une expérience socialiste mais plutôt une appropriation par dépossession du récit de transformation radicale n'est pas une tâche facile. Certes, le gouvernement Chávez avait des éléments défendables, tout comme la Quatrième République avant lui, [24] mais tous deux ont fini par être des paris sur la résolution de la crise capitaliste sans changer le modèle rentier de production et d'accumulation.

Plutôt que de construire des recettes, aujourd'hui remettre en vol des projets d'avenir signifie écouter les gens ordinaires, car une révolution n'est possible et durable que lorsqu'elle est en phase avec les attentes, les besoins et les exigences des humbles. Nager à contre-courant pour ne pas mourir au rivage.

La tâche difficile des révolutionnaires dans ce contexte

Face à ce panorama, il ne peut y avoir de doute sur les priorités. La tâche centrale est de défendre la souveraineté de la patrie avec un anti-impérialisme de ceux qui vivent de leur travail — c'est-à-dire que chaque pas en défense de la République doit être accompagné de la demande de redémocratisation de la société vénézuélienne et de justice salariale. Il n'y a pas de souveraineté territoriale sans souveraineté politique.

Il est très difficile d'articuler une défense de la souveraineté vénézuélienne qui omette la nécessité de surmonter les problèmes d'inégalité et de manque de libertés au Venezuela. Combiner correctement ces revendications est le défi de l'anti-impérialisme aujourd'hui. Par conséquent, l'appel à un front anti-impérialiste mondial, fondé sur la solidarité avec le Venezuela, doit être accompagné de la demande de restauration complète du régime des libertés politiques, syndicales et civiques au Venezuela. Cela exige du tact et de la créativité, de l'engagement et de la clarté d'horizon. Dans ce sens et cette orientation, nous nous joignons à l'appel à organiser une plateforme mondiale à partir de la réunion virtuelle du 17 janvier, à laquelle on espère que viendront des voix plurielles et diverses — comme nous le sommes, nous qui continuons à rêver d'un autre monde et d'un autre Venezuela possibles.

Luis Bonilla-Molina, éducateur et chercheur vénézuélien. Professeur invité à l'Université fédérale de Sergipe, au Brésil ; membre élu du Comité directeur du Conseil latino-américain des sciences sociales (CLACSO) et coordinateur du Groupe de travail CLACSO sur le capitalisme numérique, les politiques éducatives et la pédagogie critique ; directeur de recherche du Centro Internacional de Investigación Otras Voces en Educación (Centre international de recherche Autres Voix en Éducation). Il a coordonné l'équipe de conseillers internationaux du président Chávez de 2004 à 2006 et a été directeur du Centre international Miranda à Caracas de 2006 à 2019.
P.-S.

https://vientosur.info/venezuela-epitafio-para-una-revolucion/

Traduit pour ESSF par Adam Novak

Notes

[1] Sur l'opération militaire et ses conséquences immédiates, voir Luis Bonilla-Molina, « United States Seizes Venezuelan Territory and Government », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77572

[2] Le palais de Miraflores à Caracas est le lieu de travail officiel du président du Venezuela.

[3] Delcy Rodríguez a assumé le rôle de présidente par intérim à la suite de l'intervention militaire américaine du 3 janvier 2026. Elle était vice-présidente sous Maduro depuis 2018. Son frère Jorge Rodríguez est président de l'Assemblée nationale.

[4] Sur les implications de la capture de Maduro et la nature du régime qui l'a précédée, voir Andrés Izarra, « A Perfect Regime Change in Venezuela ? From authoritarianism to neocolonialism ? », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77627

[5] Linda McMahon est cofondatrice de World Wrestling Entertainment (WWE). Trump l'a nommée secrétaire à l'Éducation fin 2024.

[6] María Corina Machado est une dirigeante de l'opposition vénézuélienne et fondatrice de l'organisation politique Vente Venezuela. Elle a reçu le prix Nobel de la paix fin 2025 pour son rôle dans le mouvement démocratique vénézuélien. Sur sa trajectoire et ses liens avec les intérêts américains, voir Luis Bonilla-Molina et Leonardo Bracamonte, « MC Machado (Venezuela) - Nobel Peace Prize : Beyond the Dismay… », Europe Solidaire Sans Frontières, novembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article76928

[7] Le personnage de dessin animé « Súper Bigote » (Super Moustache), représentant Maduro en super-héros moustachu, est devenu un symbole des efforts de propagande du gouvernement. Les figurines de Maduro et de son épouse étaient distribuées dans le cadre des programmes étatiques de cadeaux de Noël.

[8] Vladimir Padrino López est ministre de la Défense depuis 2014. Diosdado Cabello est une figure puissante du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV) au pouvoir et a occupé divers postes de haut rang au sein du gouvernement.

[9] Franco « Bifo » Berardi est un philosophe marxiste et théoricien culturel italien, connu pour ses travaux sur les relations entre médias, capitalisme et santé mentale.

[10] Les mesures économiques de 2018 comprenaient une dévaluation massive de la monnaie, des hausses du prix des carburants et des ajustements salariaux qui n'ont pas suivi l'hyperinflation, réduisant effectivement les salaires réels tout en protégeant les intérêts des entreprises.

[11] Sur la situation des travailleurs vénézuéliens sous la répression gouvernementale et la pression impérialiste, voir l'entretien avec le dirigeant syndical pétrolier José Bodas, « 'Maduro's government has imposed an open dictatorship against the working class' », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026.

[12] Sur les dimensions géopolitiques et économiques de la politique américaine envers le Venezuela, voir Yoletty Bracho et Franck Gaudichaud, « Trump's assault on the Caribbean », Europe Solidaire Sans Frontières, décembre 2025. Disponible à : http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77324

[13] SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est le réseau mondial de messagerie financière utilisé pour les transferts d'argent internationaux. Le Venezuela avait été partiellement exclu de ce système en raison des sanctions américaines.

[14] L'Helicoide est un bâtiment moderniste distinctif de Caracas, initialement conçu comme un centre commercial mais converti en siège du Servicio Bolivariano de Inteligencia Nacional (SEBIN), le service de renseignement vénézuélien. Il a été largement dénoncé par les organisations de défense des droits humains comme un lieu de détention politique et de torture.

[15] La Central Socialista Bolivariana de Trabajadores (CSBT) a été créée en 2011 comme confédération syndicale progouvernementale, remplaçant l'ancienne Unión Nacional de Trabajadores. Les critiques la décrivent comme manquant d'indépendance vis-à-vis de l'État.

[16] La tentative de coup d'État d'avril 2002 a brièvement renversé Hugo Chávez pendant environ 47 heures. Le président de FEDECAMARAS, Pedro Carmona, s'est proclamé président par intérim pendant le coup avant que la mobilisation populaire massive et les unités militaires loyales ne rétablissent Chávez au pouvoir.

[17] Sur le contexte plus large de la recolonisation trumpiste et les défis auxquels fait face la résistance, voir Luis Bonilla-Molina, « Venezuela : Trumpist recolonisation and the resistance to come », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77665

[18] Sur ce que les Vénézuéliens veulent pour leur avenir au milieu de la crise actuelle, voir Yoletty Bracho, « We Venezuelans wish to decide our own future », Europe Solidaire Sans Frontières, janvier 2026. Disponible à : https://europe-solidaire.org/spip.php?article77643

[19] Février 1983 a vu le début de la grave crise économique du Venezuela lorsque le gouvernement a dévalué le bolívar lors de ce qui est devenu le « Vendredi noir » (Viernes Negro), mettant fin à des décennies de stabilité monétaire et marquant le début d'un long déclin économique.

[20] Le Caracazo fut une vague de protestations, d'émeutes et de pillages qui a éclaté à Caracas et dans d'autres villes vénézuéliennes en février 1989 en réponse aux mesures d'austérité néolibérales imposées par le président Carlos Andrés Pérez. La répression gouvernementale a fait des centaines, peut-être des milliers, de morts.

[21] Il s'agissait de deux tentatives de coup d'État menées par des officiers militaires contre le président Carlos Andrés Pérez. La tentative de février, dirigée par Hugo Chávez, a échoué militairement mais a établi Chávez comme figure nationale. La tentative de novembre a également échoué.

[22] L'élection présidentielle de 1993 a vu la victoire de Rafael Caldera, se présentant en dehors du système bipartite traditionnel qui dominait la politique vénézuélienne depuis 1958, reflétant un désenchantement généralisé envers l'ordre politique établi.

[23] Leonardo Padura est un romancier et journaliste cubain, surtout connu pour ses romans policiers mettant en scène le personnage de Mario Conde. Son œuvre explore souvent la société cubaine et le désenchantement de la génération révolutionnaire.

[24] La « Quatrième République » désigne le système politique vénézuélien de 1958 à 1999, caractérisé par le pacte de Punto Fijo entre les deux principaux partis (Acción Democrática et COPEI) qui alternaient au pouvoir. Chávez a appelé son nouvel ordre constitutionnel la « Cinquième République ».

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Haïti à l’approche du 7 février : l’heure des choix ou le risque du chaos

À l'approche du 7 février 2026, date marquant la fin officielle du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), Haïti se retrouve, une fois de plus, au bord d'un (…)

À l'approche du 7 février 2026, date marquant la fin officielle du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT), Haïti se retrouve, une fois de plus, au bord d'un tournant politique majeur.

Dans un pays épuisé par l'instabilité chronique, la violence armée et l'effritement de la confiance citoyenne, cette échéance fait figure de test décisif : celui de la capacité des acteurs haïtiens à éviter un vide institutionnel aux conséquences potentiellement irréversibles.

Depuis son installation le 25 avril 2024, le CPT portait l'espoir d'une transition capable de remettre l'État sur ses rails. Sa feuille de route était ambitieuse : restaurer la sécurité, organiser des élections générales, convoquer une Conférence nationale, engager un référendum constitutionnel, relancer l'économie et améliorer les conditions de vie des couches les plus vulnérables. Près de deux ans plus tard, le bilan apparaît contrasté, voire décevant. L'insécurité s'est aggravée, l'horizon électoral demeure flou et la gouvernance continue de souffrir d'un déficit de légitimité.

Dans ce contexte, la perspective du 7 février agit comme un révélateur. Elle met à nu les fragilités de la transition, mais aussi l'absence d'un consensus clair sur l'après-CPT. C'est dans ce climat tendu que le Club des anciennes ministres et secrétaires d'État d'Haïti (Camseh) a pris la parole pour proposer une architecture institutionnelle inédite : un exécutif bicéphale, composé d'une présidence et d'un gouvernement co-dirigés par une femme et un homme. Une proposition à forte portée symbolique, mais également politique.

Pour le Camseh, il ne s'agit pas seulement de promouvoir la parité, mais de créer un mécanisme de gouvernance fondé sur l'équilibre, la complémentarité et la concertation. L'organisation estime qu'un leadership partagé pourrait limiter la concentration du pouvoir, souvent source de dérives, tout en favorisant une prise de décision plus inclusive.

Cette formule, selon ses promotrices, respecterait l'esprit de la Constitution de 1987 amendée et offrirait une base de compromis acceptable pour des acteurs politiques profondément divisés. Elle serait aussi un signal fort envoyé à une population qui réclame une rupture avec les pratiques traditionnelles de gouvernance.

Au-delà de la structure de l'exécutif, le Camseh insiste sur la composition du futur gouvernement. Il plaide pour une équipe paritaire, intégrant des femmes, des hommes et des personnes à mobilité réduite, choisis non pour leur affiliation politique, mais pour leur expertise en administration publique et leur intégrité morale.

L'organisation recommande également la création d'un organe de contrôle restreint à douze membres, chargé de surveiller l'action gouvernementale et de garantir la transparence dans la gestion des ressources publiques. Une manière, selon elle, de rompre avec l'impunité et l'opacité qui ont marqué de nombreuses transitions précédentes.

Sur le plan électoral, le Camseh fixe l'horizon à 2027 pour l'organisation d'élections générales crédibles et inclusives. Mais là encore, l'organisation reconnaît que l'insécurité, alimentée par la prolifération des gangs armés, demeure le principal obstacle à tout processus démocratique.

La proposition du Camseh s'inscrit dans un ensemble plus large de réflexions sur l'avenir de la transition. Le Mouvement haïtien de sauvetage national (Mohsana) défend, de son côté, l'idée d'une administration technocratique, politiquement neutre, chargée de gérer l'État en dehors des logiques partisanes. Pour ses dirigeants, seule une équipe d'experts, libérée des calculs électoraux, peut remettre le pays sur la voie de la stabilité.

Le politologue Roromme Chantal, quant à lui, préconise la mise en place d'une instance collégiale de modération politique. Selon lui, la crise haïtienne est devenue trop complexe pour être confiée à une seule personnalité ou à un médiateur isolé. Elle exige une structure collective, capable d'arbitrer, de réguler et de maintenir un minimum de cohésion entre des acteurs aux intérêts souvent divergents.

Cette vision trouve un écho particulier dans le retrait de Monseigneur Pierre-André Dumas du processus de médiation politique. Proposé comme médiateur par plusieurs coalitions politiques et organisations civiles, l'évêque d'Anse-à-Veau et de Miragoâne a annoncé, le 13 janvier 2026, qu'il ne s'impliquerait plus directement dans les démarches de médiation.

Dans sa note de clarification, Mgr Dumas a rappelé que son engagement était strictement pastoral et qu'il n'avait jamais prétendu élaborer une solution politique. S'il demeure disponible pour soutenir le dialogue et la reconstruction nationale, son retrait illustre les limites des médiations personnalisées dans un contexte où la crise haïtienne dépasse les individus pour devenir systémique.

Au fond, toutes ces propositions, aussi différentes soient-elles, convergent vers un même objectif : restaurer la confiance dans les institutions, confiance entre les acteurs politiques, confiance surtout d'une population lassée des transitions sans fin et des promesses non tenues.

Le défi est immense. Il ne s'agit pas seulement de choisir une nouvelle formule institutionnelle, mais de refonder la relation entre l'État et les citoyens. Cela suppose une gouvernance transparente, une lutte effective contre la corruption, une communication honnête et une réelle volonté d'inclusion.

Le temps, lui, joue contre Haïti. Chaque jour qui passe rapproche le pays du 7 février sans qu'une solution claire ne se dessine. L'histoire récente montre pourtant que les vides institutionnels ont souvent ouvert la voie à des crises plus profondes encore.
Pour de nombreux observateurs, la période actuelle représente une dernière fenêtre pour transformer une transition fragilisée en opportunité de refondation. Faute de quoi, Haïti risque de s'enfoncer davantage dans un cycle de crises successives, au détriment d'une population déjà durement éprouvée.

À l'aube de cette échéance décisive, une certitude s'impose : l'avenir immédiat du pays dépendra moins des discours que de la capacité réelle des acteurs haïtiens à privilégier l'intérêt national, à dépasser les calculs personnels et à bâtir, enfin, un projet politique crédible, inclusif et porteur d'espérance.

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Quel cynisme ! Personne n’a haussé le ton en faveur du respect des droits et de la dignité humaine

Dans un contexte politique complexe et compliqué dans lequel le pays traverse l'un des moments les plus tristes de son histoire, l'accent devrait être mis sur l'intérêt général (…)

Dans un contexte politique complexe et compliqué dans lequel le pays traverse l'un des moments les plus tristes de son histoire, l'accent devrait être mis sur l'intérêt général de la nation. Mais malheureusement, en dépit des défis sociaux, environnementaux, économiques et des violations systématiques des droits fondamentaux, la lutte pour le pouvoir demeure amère.

Port-au-Prince, Haïti , 21/01/ 2026*

*.*

Un contexte marqué par une insécurité grandissante, un chômage croissant, des violences sexuelles, la famine, décrochage scolaire, violences armées, promiscuité, prostitution et ainsi les nombreuses personnes déplacées de leurs domiciles pour des raisons que celles et ceux qui ont la responsabilité ont encouragées.

Oui , ils en encouragent. Pourquoi jusqu'à présent, après plus d'un an, aucune mesure n'est toujours prise pour aborder la question du droit à l'alimentation ? Autant de familles souffrent d'une faim chronique sous les yeux passifs de celles et ceux qui occupent les hautes fonctions de l'État.

Pourquoi autant de filles s'initient si activement dans la prostitution ? Autant de jeunes garçons rejoignent les bandes armées, cela ne vous attire pas l'attention ? Autant de jeunes après tant d'années sacrifiées sont malheureusement devenus ce qu'ils ne voulaient pas être par le laxisme, par l'insouciance des autorités établies.

*mais on a grandement ignoré que l'interdépendance des droits humains reste un fait réel et peut entraîner exactement des conséquences.*

L'interdépendance des droits traduit une parfaite liaison ou l'indivisibilité des droits sociaux, politiques, économiques ou culturels. Ce qui fait que, quand un droit est piétiné ou violé, cela entraîne la violation des autres de manière automatique. On peut prendre l'exemple du droit au travail.

Lorsqu'on est au chômage, on risque de ne pas pouvoir payer un logement, d'où la violation du droit à un logement décent. La famille ne pourra pas se nourrir, les enfants risquent de ne pas pouvoir se rendre à l'école, Quel cynisme ! Personne n'a haussé le ton en faveur du respect des droits et de la dignité humaine d'où la violation du droit de l'enfant à l'éducation, etc.

Donc, c'est un système qui doit être protégé. Et tout a été dit et écrit non seulement dans la Constitution haïtienne, mais aussi à travers la déclaration universelle des droits de l'homme et les autres conventions et traités internationaux que Haïti a signés et ratifiés.

Dans un pareil cas, on peut se demander, est-ce une question de méconnaissance, d'ignorance ou d'incapacité à agir ou prendre des décisions fermes ?

Malheureusement, l'Office de Protection du Citoyen qui devait jouer le rôle avant-gardiste , dénonciateur des actes de violation systématique des droits humains, se laisse emporter par des dossiers particuliers. Or les droits humains à travers l'une des caractéristiques fondamentales sont Universalité et droits à être garantis en tant et en tout lieu sans discrimination de race, de couleur, de religion ou de provenance sociale.

En tant que citoyen engagé, avocat, défenseur des droits de l'homme et responsable d'organisation, je crois qu'il est inconcevable voire inacceptable que la dignité humaine soit si bafouée et piétinée par celles et ceux qui gardent les rênes de l'État.

Pourtant, percevoir des fonds publics, des actes de corruption, déstabiliser les institutions publiques, seraient entre autres des mécanismes essentiels mis en action pour asseoir leurs ambitions. Par conséquent, je veux hausser le ton pour le respect des droits humains en Haïti comme je l'ai toujours fait. Il faut des décisions claires et faisables à travers l'élaboration des politiques publiques des droits de l'homme.

J'interpelle la conscience citoyenne de chacun, particulièrement celles et ceux qui occupent les fonctions de grandes responsabilités pour prioriser une approche basée sur le respect des droits humains .

Mèt Macé, Neg Dwa Moun nan.

===||===
Me Louimann MACÉUS, Av

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Japon : le paysage politique autour des élections législatives anticipées. Non à un gouvernement de coalition PLD-JIP

27 janvier, par Toshizo Omori — , ,
Le Premier ministre Takaichi a annoncé la dissolution de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives lors d'une conférence de presse le 19 janvier. Les (…)

Le Premier ministre Takaichi a annoncé la dissolution de la Chambre des représentants et la tenue d'élections législatives lors d'une conférence de presse le 19 janvier. Les élections législatives auront lieu le dimanche 8 février. Ce bref article examine la situation politique actuelle, en mettant l'accent sur la signification de ces élections anticipées et les raisons qui ont poussé le Parti constitutionnel démocratique (CDP) et le Parti Komeito (Komeito) à former un nouveau parti, la Coalition réformiste centriste.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Pourquoi le Premier ministre Takaichi a-t-il convoqué des élections générales anticipées ?

En octobre dernier, le gouvernement Takaichi a été formé grâce à une coalition entre le Parti libéral-démocrate (PLD) et le Parti japonais pour l'innovation (JIP). En ce qui concerne ce gouvernement, nous avons déjà attiré l'attention sur les éléments suivants :

cette situation s'inscrit dans un contexte où la gauche est nettement affaiblie, tout particulièrement au sein du Parlement, et où les mouvements sociaux et populaires n'ont pas non plus beaucoup d'influence. Par conséquent, la gauche ne représente pas une menace significative pour les forces conservatrices et centristes. Cette situation résulte d'une combinaison de facteurs : le sentiment croissant de crise au sein du PLD face au fait que l'ancienne coalition au pouvoir, composée du PLD et du Komeito, a perdu sa majorité à la Chambre des conseillers après l'avoir perdue à la Chambre des représentants, qu'un parti d'extrême droite positionné à droite du PLD a réalisé des gains importants et qu'une partie des partisans conservateurs du PLD ont basculé vers l'extrême droite ;

le changement des rapports de force entre le Parti démocratique pour le peuple (DPFP) et le Parti japonais de l'innovation (JIP) au sein du bloc de centre-droit, combiné à l'incapacité du Parti constitutionnel démocrate (PDP) à prendre des initiatives politiques en tant que principal parti d'opposition, a créé les conditions permettant à Sanae Takaichi d'être élue présidente du PLD et ensuite nommée Premier ministre.

Cependant, comme le soulignait également ce même article, les fondements du gouvernement Takaichi ne sont pas solides comme le roc, et ses options politiques ne sont pas complètement illimitées. [1]

En outre, nous faisions l'analyse suivante : « Quoi qu'il en soit, l'administration Takaichi est fondamentalement un gouvernement de transition. En ce sens, nous devons reconnaître que le réalignement politique au sein du bloc conservateur-centriste se poursuivra pendant un certain temps, pouvant même impliquer dans une certaine mesure les partis d'extrême droite. Le problème est que la gauche est complètement exclue de ce processus de réalignement politique. » Les choses se déroulent exactement de cette façon.

Pour la bourgeoisie japonaise traditionnelle, il est fondamental d'assurer la stabilité politique et de mettre en œuvre des mesures économiques favorables au capitalisme qui maintiennent cette stabilité. En ce sens, les déclarations de Takaichi sur le « scénario extrême » à Taïwan n'ont pas été bien accueillies par cette classe sociale. Le 5 janvier, Masayoshi Matsumoto, président de la Fédération économique du Kansai (et président de Sumitomo Electric), a fait part de leur mécontentement en déclarant : « Je frémis à l'idée de ce qui se serait passé si cette déclaration avait été faite pendant l'Exposition (d'Osaka/Kansai) », « Je dis que c'était tout à fait inacceptable. Elle doit gérer les choses avec plus d'habileté », et « Des problèmes surgiront inévitablement si le Japon, pris en sandwich entre les deux grandes puissances (les États-Unis et la Chine), fonce tout seul tête baissée » (5 janvier, Sankei News).

Pour Mme Takaichi, « sans stabilité politique, nous ne pouvons pas mener à bien des politiques économiques, diplomatiques et sécuritaires solides » (conférence de presse du 5 janvier). Elle souhaitait ardemment parvenir à un gouvernement stable, mais deux options s'offraient à elle pour y parvenir. L'une consistait à élargir le cadre de la coalition pour inclure le Parti démocratique pour le peuple (DPFP), formant ainsi une coalition LDP-JIP-DPFP afin d'obtenir la majorité à la Diète. Cette approche aurait été encouragée par le vice-président Aso et le secrétaire général Suzuki. Il est probable que la majeure partie de la bourgeoisie souhaitait cette voie. L'autre option consistait à tirer parti de la cote de popularité élevée de la Première ministre Takaichi pour convoquer des élections générales anticipées, dans le but d'obtenir la majorité absolue à la Chambre des représentants. C'est précisément l'option qui a été choisie.

La Première ministre Takaichi a choisi cette dernière option, probablement confiante dans sa cote de popularité élevée. Cette décision a également été influencée par l'indécision du DPFP quant à son adhésion à la coalition (aggravée par le fait que l'organisation qui le soutient, la Confédération syndicale japonaise, s'y oppose fermement). En outre, si la session ordinaire de la Diète se déroulait comme prévu, des questions telles que la hausse des prix, le scandale financier, l'affaire de l'« Église de l'unification », les propos sur la « contingence taïwanaise » et les tensions croissantes entre le Japon et la Chine, les déclarations d'un haut responsable du gouvernement sur la « possession d'armes nucléaires » et les soupçons visant les députés du JIP qui auraient contourné l'assurance maladie nationale auraient été soulevées. Elle a probablement estimé que le gouvernement ne pourrait pas résister à l'examen minutieux de l'opposition sur ces questions cruciales sans risquer de voir sa cote de popularité, pourtant très élevée, s'effriter. Cependant, cette élection générale comporte une grande part d'instabilité : le retrait du parti Komeito de la coalition, la concurrence électorale avec le JIP dans les circonscriptions et la pression exercée par le parti d'extrême droite Sanseito (Parti du « Faites-le vous-même »). Pour Takaichi, il s'agit sans aucun doute d'un pari risqué.

Les raisons de la formation de la « Coalition centriste pour la réforme » par le CDP et le Komeito

Parallèlement, dans le cadre d'un rééquilibrage politique au sein des forces conservatrices centristes, un nouveau parti, la « Coalition centriste pour la réforme », a vu le jour, formé par le CDP et le Komeito. Les membres de la Chambre des représentants issus des deux partis ont rejoint ce nouveau parti, quittant leurs formations respectives.

Lors des élections générales, le Komeito s'est entièrement retiré des circonscriptions uninominales, soutenant les candidats du CDP en échange d'une meilleure position sur les listes proportionnelles unifiées.

Le leader du CDP, Noda, a déclaré lors d'une réunion des membres des deux chambres de la Diète le 15 janvier : « Nous étions en contact avec le Komeito en coulisses depuis approximativement le moment de l'élection à la direction du PLD en septembre dernier. » Le leader du Komeito, Saito, a également déclaré aux journalistes : « Après avoir formé la coalition LDP-Komeito en octobre dernier, nous avons élaboré une stratégie politique qui vise à faire de notre parti le pivot des réformes centristes et nous nous sommes efforcés de rassembler les forces politiques. » Cela indique que la formation de ce nouveau parti centriste a été préparée en secret.

À cette époque, le Komeito avait brandi cinq bannières pour la « réforme centriste » : ▽ Construire un nouveau modèle de sécurité sociale qui offre une sécurité à la génération en activité ▽ Réaliser une société inclusive qui multiplie les choix et les opportunités ▽ Doubler le PIB (produit intérieur brut) par habitant, en lien direct avec le niveau de vie ▽ Mener une politique étrangère et de défense réaliste et réviser la Constitution (!) ▽ Opérer avec détermination une réforme politique et une réforme du système électoral. Et même dans la formation de cette « coalition centriste réformatrice », le Komeito est susceptible d'utiliser ces cinq piliers comme test décisif, comme en témoigne la déclaration suivante : « Le Komeito exige que le nouveau parti maintienne ses principales orientations », et Saito a déclaré : « Ceux qui sont d'accord avec les principes du nouveau parti se rassembleront. Il ne devrait y avoir personne qui ne puisse être d'accord » (Mainichi Shimbun, 16 janvier).

Le Komeito estime qu'en ce qui concerne le cadre politique international actuel, « la division et la confrontation progressent à l'échelle mondiale, avec la montée des forces d'extrême droite et d'extrême gauche. Dans le contexte du glissement politique du Japon vers la droite, il est crucial d'unir les forces réformistes centristes » (16 janvier, journal du Komeito). Bien que cela reflète en partie une évaluation précise de la situation, l'objectif est d'attirer les libéraux du CDP vers le centre-droit grâce à la formation de la « Coalition réformiste centriste ».

La décision du Komeito de créer un nouveau parti s'expliquerait par l'affaiblissement de l'organisation qui lee soutien, la Soka Gakkai [2] Avec le vieillissement des militants qui menaient activement les campagnes électorales et l'évolution de la mentalité des membres de la Soka Gakkai, la dissolution de la coalition avec le PLD rendait de plus en plus incertaine la réélection dans les circonscriptions uninominales. Parallèlement, les votes dans les circonscriptions à représentation proportionnelle ont régulièrement diminué. Dans ces circonstances, il est probablement devenu difficile pour le Komeito de continuer à porter le poids des élections nationales comme il le faisait auparavant.

Du côté du CDP, le réalignement politique a été conduit par les conservateurs du parti, tels que Noda. Leurs déclarations répétées depuis l'automne dernier au sujet de la législation sur la sécurité – telles que l'affirmation de Noda selon laquelle « au cours des dix années qui ont suivi son adoption, je ne connais aucun cas où elle aurait pu être clairement jugée inconstitutionnelle » et celle de l'ancien président Edano selon laquelle « elle ne comporte aucune partie inconstitutionnelle, il n'y a donc pas lieu de la modifier » – apparaissent aujourd'hui comme le fondement de la coopération avec le Komeito. D'une certaine manière, même si la dissolution soudaine et les élections générales ont accéléré le calendrier, le CDP avait également préparé minutieusement une coalition de centre-droit.

La réunion générale des députés du CDP à la Diète, qui s'est tenue le 15 janvier après une heure de concertation à huis clos, n'était plus un forum de débat, mais un lieu où applaudir l'approbation de la proposition de création d'un nouveau parti. En regardant la retransmission, il semblait qu'un nombre important de députés n'applaudissaient pas, mais en apparence, la proposition a été approuvée à l'unanimité.

Le programme de la « Coalition réformiste centriste » s'aligne clairement sur les cinq piliers du Komeito. Le quatrième pilier stipule : « Promouvoir des politiques étrangères et de défense réalistes centrées sur l'alliance nippo-américaine et la diplomatie de paix, fondées sur le pacifisme et la défense exclusive de la Constitution, afin de préserver la paix et la sécurité du peuple. » Si la « révision constitutionnelle » du Komeito est devenue « l'approfondissement des discussions sur la révision constitutionnelle » et que l'ajout de « fondée sur le pacifisme de la Constitution » suggère un compromis entre le Komeito et le Parti constitutionnel démocratique, le programme penche clairement de manière significative « vers la droite » par rapport à la position traditionnelle du CDP, comme en témoignent des affirmations telles que « la législation en matière de sécurité est constitutionnelle ». Dans ce contexte, de nombreux partisans du CDP ont déclaré : « Nous ne pouvons plus soutenir le CDP ». Lors du remaniement politique de 2017 autour du « Parti de l'espoir », la déclaration de la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike, d'« exclure les Libéraux » a entraîné le refus de fusionner avec le « Parti de l'espoir », ce qui a conduit à la formation de l'ancien Parti constitutionnel démocratique. Qu'en est-il cette fois-ci ? Vont-ils suivre la majorité pour l'instant, en prétextant que le nouveau parti n'est qu'une alliance électorale pour ces élections générales ? (En réalité, presque tous les parlementaires ont rejoint le nouveau parti.)

Cependant, le problème auquel est confrontée la gauche (y compris nous) demeure : dans de tels processus de réalignement politique, la gauche est complètement laissée de côté.

Faire des élections générales une occasion de rejeter le gouvernement de coalition LDP-IJP

Pendant ce temps, les forces de gauche à la Diète se préparent également à la hâte pour les élections générales. Cependant, la réalité est qu'elles manquent d'une stratégie ou d'une politique capable de briser leur marginalisation et leur isolement actuels.

Ainsi, le Parti communiste japonais (PCJ) a affirmé dans une déclaration du Bureau exécutif du Comité central : « Si l'on ne regarde que la « surface de la politique », où de nombreux grands partis d'opposition flattent désormais l'administration Takaichi, la politique japonaise peut sembler dominée par les courants de droite. Cependant, cela est profondément contradictoire avec les « courants profonds de la société », c'est-à-dire les demandes sincères de nombreux citoyens et les tendances mondiales. » Il soutient que la victoire peut être obtenue en « formulant et en diffusant de manière offensive une vision d'une société future où la « liberté humaine » s'épanouit pleinement... intégrée à des revendications politiques fondées sur les demandes populaires ». Cependant, les « revendications politiques fondées sur les demandes populaires » et la « vision d'une société future » sont présentées comme des concepts parallèles, sans perspective de revendications transitoires qui les relient.

De plus, le leader du SDP, M. Fukushima, a déclaré lors d'une conférence de presse : « La politique doit aborder des questions fondamentales telles que la réduction de la taxe à la consommation, l'inflation et les soins de santé/la protection sociale. Le SDP proteste vigoureusement contre la dissolution de la Diète alors que toutes ces questions sont laissées de côté. » « Le SDP relèvera le défi. Nous présenterons plusieurs candidats dans tout le pays. » Cependant, avec la perte d'un siège à la Chambre des représentants suite au départ du représentant Arakaki, le parti se trouve sans aucun doute dans une situation extrêmement difficile.

Dans ce climat politique, alors que nous n'avons pas de candidat pour incarner notre position politique, nous devons continuer à critiquer les politiques d'expansion militaire et de préparation à la guerre du gouvernement Takaichi, sa politique destructrice des conditions de vie et sa priorité accordée aux intérêts financiers de toutes les manières possibles. Nous devons appeler les électeurs et les électrices à rejeter le gouvernement de coalition LDP-IJP lors des élections générales.

19 janvier 2026

Toshizo Omori

• Traduit du japonais en anglais par Tsutomu Teramoto, puis en français pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.

• À paraître dans Weekly Kakehashi, le 26 janvier 2026.

Notes

[1] Toshizo Omori, « Japon : les deux mois du gouvernement Takaichi ? », ESSF, 17 décembre 2025 :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77409

[2] Importante et influente secte bouddhiste ndt

Pourquoi Washington a fait de la Chine son adversaire stratégique central

27 janvier, par Éric Toussaint — , , , ,
Pendant près de trois décennies, la Chine a été perçue par Washington comme un partenaire économique incontournable dont il tirait avantage, appelé à prospérer au sein de (…)

Pendant près de trois décennies, la Chine a été perçue par Washington comme un partenaire économique incontournable dont il tirait avantage, appelé à prospérer au sein de l'ordre capitaliste international dominé par les États-Unis. Cette approche a volé en éclats. En l'espace de dix ans, la Chine est passée, dans le discours officiel américain, du statut de concurrent coopératif à celui d'« adversaire stratégique central ». Ce basculement ne résulte ni d'un changement de régime à Pékin ni d'une rupture de la Chine avec le système capitaliste globalisé, mais de l'inverse : l'ascension rapide d'une puissance qui a su exploiter les règles de l'ordre capitaliste existant au point d'en menacer la hiérarchie.

Tiré du site du CADTM.

Comprendre cette évolution est indispensable pour saisir la logique de confrontation désormais assumée par Washington, notamment dans l'Indo-Pacifique, et les risques de nouvelles conflagrations qu'elle fait peser sur les peuples de la planète.

Pourquoi les dirigeants de Washington considèrent-ils que la Chine est l'adversaire principal ?

La Chine s'inscrit elle-même depuis près de 40 ans (on pourrait remonter aux accords Nixon – Mao des années 1970) dans le maintien de l'ordre capitaliste international et a adopté depuis les années 2010 une politique économique et commerciale d'expansion internationale en gagnant d'énormes parts de marché dans le monde entier. Elle a ouvert partiellement son économie à des investissements étrangers massifs en particulier des grandes entreprises étatsuniennes, européennes, taïwanaises,… Pendant une vingtaine d'années, la Chine était considérée par les États-Unis comme un partenaire économique et commercial intéressant même si elle accumulait d'énormes surplus commerciaux [1].

Ensuite, la Chine ne s'est pas contentée d'exporter des produits manufacturés et d'attirer des capitaux étrangers, à partir de 2014, elle a investi massivement des capitaux dans l'extraction et la production de marchandises à l'échelle planétaire (sur tous les continents) et elle est devenue un prêteur et un investisseur de premier plan (voir Éric Toussaint, « Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre », CADTM, publié le 29 octobre 2024).

Les autorités de Washington, face au déclin prononcé de l'économie des États-Unis ont décidé de réagir agressivement au renforcement de la Chine qui, de son côté, a jusqu'ici utilisé des moyens pacifiques pour marquer des points et renforcer sa puissance. A différents endroits de la planète, Washington a continué et a multiplié l'usage de la force sans toutefois s'en prendre directement à la Chine. Trump, à l'occasion de son deuxième mandat, a décidé de déployer de manière offensive une stratégie économique, militaire, diplomatique,… dirigée contre la Chine.

Le tournant a été amorcé à la fin du mandat de Barack Obama en 2015-2016 et il s'est nettement accentué pendant le premier mandat de Donald Trump (2017-2020) et s'est poursuivi pendant le mandat de Joe Biden (2021-2024). Le retour de Trump à la présidence début 2025 accentue l'offensive des États-Unis contre la Chine. Dans le document publié par l'Administration de Trump début décembre 2025 (NSS 2025), la Chine est définie de fait comme “adversaire stratégique central”.

A partir des documents officiels, quelle a été l'évolution de la position officielle de Washington sur les relations avec la Chine au cours des dix années écoulées ?

En 2015, administration dirigée par Barack Obama affirmait :

« Les États-Unis se réjouissent de l'émergence d'une Chine stable, pacifique et prospère. Nous cherchons à développer avec la Chine une relation constructive qui profite à nos deux peuples et favorise la sécurité et la prospérité en Asie et dans le monde entier. Nous cherchons à coopérer sur des défis régionaux et mondiaux communs tels que le changement climatique, la santé publique, la croissance économique et la dénucléarisation de la péninsule coréenne. Même s'il y aura de la concurrence, nous refusons l'inévitabilité d'une confrontation. Dans le même temps, nous gérerons la concurrence en position de force tout en insistant pour que la Chine respecte les règles et normes internationales sur des questions allant de la sécurité maritime au commerce et aux droits humains. » (NSS 2015, p. 24) [2]

Sous Obama, le discours officiel reste celui de l'engagement coopératif, comme le montre la NSS 2015 mais dans les faits, plusieurs évolutions marquent déjà une inflexion vers la désignation de la Chine comme un adversaire. C'est à la fin du mandat d'Obama que les États-Unis ont renforcé de manière significative leur présence militaire et stratégique en Asie-Pacifique / Indo-Pacifique.

En 2017, pendant le premier mandat de D. Trump, l'orientation à l'égard de la Chine se poursuit et la Chine est présentée comme une menace :

  1. « La région indo-pacifique, qui s'étend de la côte ouest de l'Inde aux côtes occidentales des États-Unis, représente la partie la plus peuplée et la plus dynamique du monde au niveau économique. L'intérêt des États-Unis pour une région indo-pacifique libre et ouverte remonte aux premiers jours de notre république. Bien que les États-Unis cherchent à poursuivre leur coopération avec la Chine, celle-ci utilise des incitations et des sanctions économiques, des opérations d'influence et des menaces militaires implicites pour persuader les autres États de se conformer à son programme politique et sécuritaire. Les investissements dans les infrastructures et les stratégies commerciales de la Chine renforcent ses aspirations géopolitiques. Ses efforts pour construire et militariser des avant-postes en mer de Chine méridionale mettent en danger la libre circulation des échanges commerciaux, menacent la souveraineté d'autres nations et compromettent la stabilité régionale. La Chine a lancé une campagne de modernisation militaire rapide visant à limiter l'accès des États-Unis à la région et à donner à la Chine une plus grande liberté d'action dans cette zone. La Chine présente ses ambitions comme mutuellement bénéfiques, mais sa domination risque de diminuer la souveraineté de nombreux États de la région indo-pacifique. Les États de toute la région appellent les États-Unis à maintenir leur leadership dans le cadre d'une réponse collective qui préserve un ordre régional respectueux de la souveraineté et de l'indépendance. ( SSN 2017, p. 45-46, passages mis en gras par Éric Toussaint) [3].

La NSS 2017 opère une rupture doctrinale : la Chine est désormais décrite comme une puissance hostile et menaçante utilisant coercition économique, influence politique et militarisation pour remettre en cause l'ordre régional et le leadership américain.

Dans le document de stratégie de sécurité nationale publié en 2022, l'administration de Joe Biden s'inscrit dans la prolongation de l'approche de D. Trump à l'égard de la Chine :

  1. « La République populaire de Chine est le seul concurrent qui ait à la fois l'intention de remodeler l'ordre international et, de plus en plus, le pouvoir économique, diplomatique, militaire et technologique pour le faire. Pékin a pour ambition de créer une sphère d'influence renforcée dans la région indo-pacifique et de devenir la première puissance mondiale. Elle utilise ses capacités technologiques et son influence croissante sur les institutions internationales pour créer des conditions plus favorables à son propre modèle autoritaire et pour modeler l'utilisation et les normes technologiques mondiales afin de privilégier ses intérêts et ses valeurs. Pékin utilise fréquemment sa puissance économique pour contraindre les pays. Elle tire profit de l'ouverture de l'économie internationale tout en limitant l'accès à son marché intérieur, et elle cherche à rendre le monde plus dépendant de la RPC tout en réduisant sa propre dépendance vis-à-vis du monde. La RPC investit également dans une armée qui se modernise rapidement, dont les capacités dans la région indo-pacifique et la puissance et la portée à l'échelle mondiale ne cessent de croître, tout en cherchant à éroder les alliances des États-Unis dans la région et dans le monde. (...) Il est possible pour les États-Unis et la RPC de coexister pacifiquement, de partager et de contribuer ensemble au progrès humain (...) Dans la compétition avec la RPC, comme dans d'autres domaines, il est clair que les dix prochaines années seront la décennie décisive. Nous nous trouvons aujourd'hui à un tournant, où les choix que nous faisons et les priorités que nous poursuivons aujourd'hui nous engageront sur une voie qui déterminera notre position concurrentielle à long terme. Bon nombre de nos alliés et partenaires, en particulier dans la région indo-pacifique, sont en première ligne face à la coercition de la RPC et sont déterminés, à juste titre, à garantir leur autonomie, leur sécurité et leur prospérité. (...) Nous tiendrons Pékin responsable des abus commis – génocide et crimes contre l'humanité au Xinjiang, violations des droits de l'homme au Tibet et démantèlement de l'autonomie et des libertés de Hong Kong – même si Pékin cherche à faire taire les pays et les communautés. (...) Nous nous opposons à toute modification unilatérale du statu quo de la part de l'une ou l'autre partie et ne soutenons pas l'indépendance de Taïwan. » (NSS 2022, p. 23-24, mis en gras par Éric Toussaint) [4].

Même si c'est de manière moins brutale, l'administration Biden confirme et approfondit le tournant de 2017 en qualifiant la Chine de principal concurrent stratégique global, engagé dans une rivalité systémique de long terme touchant l'économie, la technologie, la sécurité et les normes internationales.

Dans le document rendu public début décembre 2025, l'administration de D. Trump radicalise encore un peu plus la politique de Washington par rapport à la Chine :

  1. « Le président Trump a, à lui seul, renversé plus de trente ans d'erreurs d'hypothèses américaines erronées concernant la Chine : à savoir, qu'en ouvrant nos marchés à la Chine, en encourageant les entreprises américaines à investir en Chine et en externalisant notre production vers la Chine, nous faciliterions l'entrée de la Chine dans le soi-disant « ordre international fondé sur des règles ». Cela ne s'est pas produit. La Chine s'est enrichie et a acquis de la puissance, et a utilisé sa richesse et son pouvoir à son avantage. Les élites américaines – sous quatre administrations successives, de tous partis politiques confondus – ont soit volontairement soutenu la stratégie chinoise, soit l'ont niée. » (NSS 2025, p. 19) [5]

Trump n'adopte pas explicitement une démarche guerrière à l'égard de la Chine, on lit dans le document stratégique de sécurité nationale :

  1. « Si l'Amérique poursuit sa croissance et peut la maintenir tout en conservant une relation économique véritablement mutuellement avantageuse avec Pékin (…) » (“If America remains on a growth path—and can sustain that while maintaining a genuinely mutually advantageous economic relationship with Beijing (…)” (NSS 2025, p. 20)

Mais on trouve aussi des passages très négatifs à l'égard des menaces que présenterait directement la politique chinoise avec toute une panoplie d'accusations :

« Premièrement, les États-Unis doivent protéger et défendre leur économie et leur population contre toute menace, d'où qu'elle vienne. Cela signifie mettre fin (entre autres) :
• aux subventions et stratégies industrielles prédatrices orchestrées par l'État ;
• aux pratiques commerciales déloyales ;
• à la destruction d'emplois et à la désindustrialisation ;
• au vol massif de propriété intellectuelle et à l'espionnage industriel ;
• aux menaces qui pèsent sur nos chaînes d'approvisionnement et qui mettent en péril l'accès des États-Unis aux ressources essentielles, notamment les minéraux et les terres rares ;
• à l'exportation de précurseurs du fentanyl qui alimentent l'épidémie d'opioïdes aux États-Unis ;
et
• à la propagande, opérations d'influence et autres formes de subversion culturelle. » [6] (NSS 2025, p. 21)

Quel est le message envoyé par Trump à Pékin ?

Par rapport à la stratégie adoptée par la Chine face aux barrières douanières et aux autres obstacles économiques dressés par Washington pour faire face à l'expansion du commerce et des investissements chinois dans le monde et sur le marché des Etats-Unis, Trump affirme dans le NSS 2025 (page 20) que les méthodes utilisées par Pékin pour contourner les barrières et autres obstacles imposés à partir de 2027 sont identifiées… et considérées comme hostiles. Le passage sur l'utilisation par la Chine du Mexique comme lieu de production pour atteindre ensuite les Etats-Unis, la substitution du marché étasunien par celui des pays à faible revenu, les exportations indirectes, envoie un message très précis à Pékin qu'on peut résumer de la sorte : Nous savons exactement comment vous contournez nos tarifs et nos contrôles. En réponse, nous prendrons de nouvelles sanctions, nous exercerons des pressions et de la coercion sur les pays intermédiaires en particulier dans l'hémisphère occidental, nous remettrons en cause les accords commerciaux avec les pays servant de relais aux Chinois.

La réponse de Trump est-elle uniquement économique ?

Sous Trump, la Chine est perçue comme un adversaire structurant, contre lequel les États-Unis doivent mettre en œuvre une stratégie plus agressive de confrontation économique et de compétition militaire.

Quelle est la position de Trump par rapport à la Chine dans l'Indo-Pacifique ?

Il faut d'abord préciser que l'Indo-Pacifique est largement un espace géopolitique ou géostratégique défini par Washington dans son intérêt. La dimension militaire et économique est déterminante dans l'adoption de cette définition. Trump veut que l'Indo-Pacifique soit « sûr et dominé » par les États-Unis. Pékin préfère utiliser l'expression Asie Pacifique.

Dans la NSS 2025, l'Indo-Pacifique correspond grosso modo à un arc continu qui d'ouest en est comprend la côte orientale de l'Afrique, l'océan Indien , les points de passage clés : détroit d'Ormuz, Bab el-Mandeb, détroit de Malacca, l'Asie du Sud (avec l'Inde comme pivot), l'Asie du Sud-Est (ASEAN), la mer de Chine méridionale, Taïwan la péninsule coréenne, le Japon. S'y ajoute au sud et à l'est : l'Australie, les archipels et les États insulaires du Pacifique. Cet espace va jusqu'à la côte pacifique des États-Unis.

Pour Trump, l'Indo-Pacifique est avant tout un espace maritime et militaire par lequel passe plus de 60 % du commerce mondial. C'est un espace essentiel pour l'énergie, les chaînes d'approvisionnement et la suprématie navale. Dans cet espace, Washington a un réseau de pays alliés : le Japon, la Corée du Sud, l'Australie, Singapour, les Philippines, la Thaïlande, Taïwan (qui officiellement fait partie de la Chine) et dans une certaine mesure l'Inde qui est un partenaire clé mais n'est pas un allié formel. Pour Trump, ce réseau doit constituer un front anti-chinois.

Dans la NSS 2025 de Trump, les forces américaines dans l'Indo-Pacifique sont conçues comme un dispositif militaire, maritime et aérienne avant tout, orienté vers un conflit de haute intensité avec la Chine. Alors que Trump présente ce dispositif comme n'ayant qu'une vocation dissuasive, ce n'est pas le cas. Washington y maintient le plus important déploiement militaire hors du continent américain.

Les États-Unis déploient 375 000 soldats [7] et personnel civil de l'armée dans l'Indo-Pacifique et y entretient 66 bases militaires permanentes auxquelles il faut ajouter quelques dizaines d'installations militaires moins importantes (voir le site officiel du Congrès des Etats-Unis : https://www.congress.gov/crs-product/IF12604 ). Les principales installations militaires de Washington dans l'Indo-Pacifique se trouvent au Japon (bases aériennes et navales, plus de 50 000 soldats), en Corée du Sud (plus de 28 000 soldats ), et sur des territoires qui appartiennent directement aux Etats-Unis comme Guam (6000 soldats) dans les îles Mariannes, Hawaï (44 000 soldats), en Alaska,… auxquelles il faut ajouter un accès aux bases militaires aux Philippines, à Singapour, en Thaïlande, en Australie.

Quelle est la position de la Chine par rapport à l'espace géostratégique que Washington appelle Indo-Pacifique ?

La Chine rejette officiellement la notion d'« Indo-Pacifique ». Dans le discours officiel chinois, Pékin n'emploie pas spontanément le terme « Indo-Pacifique » ; il lui préfère Asie-Pacifique », « voisinage asiatique », « communauté de destin en Asie ».

Selon la Chine, l'Indo-Pacifique est un concept artificiel, forgé par les États-Unis, visant à élargir et légitimer une stratégie d'endiguement contre la Chine (Quad [8], AUKUS [9], alliances navales). Aux yeux de Pékin, l'Indo-Pacifique signifie l'élargissement par Washington du théâtre anti-chinois jusqu'à l'Inde. Pour la Chine, l'Indo-Pacifique sert à internationaliser la question chinoise (Chine continentale et Taïwan), transformer la Chine en problème de sécurité global et légitimer une présence militaire massive américaine. En résumé, pour Pékin, l'Indo-Pacifique n'est pas une région naturelle, mais une construction géopolitique hostile.

Pour la Chine, les États-Unis sont une puissance étrangère à la région qui encercle militairement la Chine, une puissance étrangère qui veut entraver le libre développement du commerce et des investissements chinois dans son environnement géographique naturel. Évidemment, Washington adopte un point de vue complètement différent et considère que les Etats-Unis ont le droit de dominer l'Indo-Pacifique et que la Chine risque d'utiliser sa force pour exiger des droits de péage, menacer la sécurité de ses voisins, bloquer des chaînes d'approvisionnement.

Concernant Taiwan quel est le message contenu dans le NSS 2025 ?

Sur la question de Taïwan, le NSS 2025 réaffirme son opposition à toute réunification par la force, tout en refusant explicitement de soutenir une déclaration d'indépendance taïwanaise. Cette posture vise moins à stabiliser le détroit qu'à maintenir un levier permanent de pression sur Pékin, en transformant Taïwan en point de friction structurel plutôt qu'en objet de règlement politique.

Comment les autorités indiennes voient-elles l'Indo-Pacifique ?

New Delhi a tendance à reprendre l'expression Indo-Pacifique car cela lui permet de renforcer son statut de grande puissance autonome, de sortir du tête-à-tête régional avec la Chine, d'élargir son horizon stratégique vers l'Asie du Sud-Est et le Pacifique. L'Indo-Pacifique est pour l'Inde un multiplicateur de puissance, pas un simple outil anti-chinois. Tout en participant au Quad, l'Inde refuse les alliances militaires formelles, maintient sa doctrine d'autonomie stratégique et coopère avec Washington sans s'aligner complètement. Il faut bien sûr avoir en tête que l'Inde est en conflit avec son voisin le Pakistan où la Chine investit massivement. L'Inde a également un conflit frontalier avec la Chine. L'Inde utilise l'Indo-Pacifique pour répondre à la présence chinoise dans l'océan Indien, au Pakistan (le port de Gwadar relié à la Chine par voir terrestre), au Sri Lanka (le port de Hambantota qui fait l'objet d'une concession de 99 ans octroyée à une entreprise chinoise), dans l'océan Indien occidental.

En même temps, avec la Chine et la Russie, l'Inde est membre des BRICS qu'elle préside en 2026. L'Inde achète à la Russie des quantités importantes de combustibles malgré les sanctions prises contre Moscou depuis l'invasion de l'Ukraine. Enfin, le gouvernement néofasciste de Modi a développé une relation étroite (militaire et commerciale) avec le gouvernement néofasciste en Israël.

Le message de Trump n'est-il pas menaçant ? En effet, n'est-il pas en train de chercher un prétexte comme celui d'assurer la liberté de commerce afin d'avoir un argument pour attaquer militairement la Chine ? Cela fait penser au prétexte pour déclencher la guerre de l'opium dans les années 1830. Dans le cas des guerres de l'opium, les USA et les autres puissances utilisaient la liberté du commerce, comme prétexte et ici c'est encore le cas, n'est-ce pas ?

Cette interprétation du document de Trump est tout à fait légitime, et elle touche un point très sensible que beaucoup d'analyses occidentales minimisent mais que les stratèges chinois, eux, voient parfaitement. La réponse courte est : oui, le passage du NSS 2025 concernant la liberté de commerce par voie maritime dans l'Indo-Pacifique peut être lu comme plus menaçant que la lecture “dissuasion défensive”, et oui, l'analogie avec la “liberté du commerce” des guerres de l'opium est pertinente sur le plan théorique et historique.

Quand Trump écrit que la mer de Chine méridionale ne doit pas être soumise à un péage ou à une fermeture arbitraire, il fait trois choses très lourdes :

1. Il transforme un espace régional contesté en bien public mondial. C'est exactement le mécanisme historique des puissances maritimes : on dénationalise un espace, on le requalifie en artère globale, puis on légitime l'intervention armée au nom de tous. C'est le même raisonnement juridique et stratégique qui a été utilisé par les Britanniques face à la Chine Qing au 19e siècle, ou les puissances occidentales face à l'Empire ottoman et plus récemment par les États-Unis face à l'Iran dans le Golfe. La “liberté du commerce” devient alors un principe supérieur à la souveraineté.

2. Trump fabrique un seuil d'intolérance très bas. Il ne parle pas d'un blocus total, ni d'une guerre déclarée dont serait coupable la Chine, mais d'un risque de péage, d'un contrôle, d'une capacité de fermeture à discrétion que la Chine pourrait hypothétiquement exercé ou activé. Autrement dit l'intention présumée suffit. C'est extrêmement important : il n'est pas nécessaire que la Chine bloque réellement la mer de Chine méridionale pour justifier une action. Selon la doctrine qu'avance Trump, il suffit qu'elle en ait la capacité crédible. C'est exactement le type de prétexte stratégique qui a servi dans le passé.

Au XIXe siècle, l'argument des puissances impérialistes occidentales contre la Chine était “la Chine viole la liberté du commerce”, aujourd'hui, l'argument avancé par Trump est “la Chine menace les voies vitales du commerce mondial”. Dans les deux cas, l'Occident se pose en gardien des flux, la Chine est décrite comme fermée, coercitive, arbitraire, dangereuse pour l'économie mondiale. Pour un lecteur chinois, ce passage résonne exactement comme un discours impérialiste classique. Et c'est tout à fait justifié qu'un ou une Chinoise l'interprète de cette manière tout comme toute personne sensée qui essaye de décrypter le NSS 2025.

3. Trump est réellement en train de préparer une légitimité d'escalade, pas une guerre immédiate. Trump construit une “boîte juridique et stratégique”. Trump dit en substance : si la Chine cherche à contrôler, taxer ou fermer les routes maritimes, alors l'usage de la force ne serait pas une guerre, mais une action de maintien de l'ordre économique mondial. C'est exactement ce que font les grandes puissances avant les conflits, pour préparer l'opinion, aligner les alliés, réduire le coût politique de l'escalade. Trump réactive un vocabulaire historiquement impérialiste, la “liberté du commerce” sert ici de principe supérieur justifiant l'usage de la force. Cela est perçu à Pékin — comme une menace latente, voire comme une préparation doctrinale à l'escalade même si la réaction officielle des autorités chinoises au NSS 2025 a été très modérée.

Quelle a été la réaction officielle de la Chine en décembre 2025 à la publication du NSS 2025 par Trump ?

La réaction chinoise a été très courtoise de manière à éviter d'envenimer la relation.
Lors d'une conférence de presse donnée le 8 décembre 2025 dans les jours qui ont suivi la publication du NSS 2025, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères Guo Jiakun a déclaré :

  1. « La Chine a toujours été convaincue que la coopération entre la Chine et les États-Unis est bénéfique pour les deux pays, tandis que la confrontation leur est préjudiciable. Le respect mutuel, la coexistence pacifique et la coopération gagnant-gagnant constituent la bonne voie à suivre pour que la Chine et les États-Unis s'entendent, et c'est le seul choix juste et réaliste. La Chine est prête à œuvrer avec les États-Unis pour maintenir le développement stable des relations bilatérales, tout en défendant fermement sa souveraineté, sa sécurité et ses intérêts en matière de développement. Nous espérons que les États-Unis travailleront avec la Chine dans le même sens, mettront en œuvre les accords importants conclus entre les chefs d'État des deux pays, intensifieront le dialogue et la coopération, géreront correctement leurs divergences, favoriseront le développement stable, sain et durable des relations sino-américaines et apporteront davantage de certitude et de stabilité au monde.
  1. En ce qui concerne la question de Taïwan, nous soulignons que Taïwan est la Taïwan de la Chine et fait partie intégrante du territoire chinois. La question de Taïwan est au cœur des intérêts fondamentaux de la Chine et constitue la première ligne rouge à ne pas franchir dans les relations sino-américaines. Le règlement de la question de Taïwan est une affaire qui concerne uniquement le peuple chinois et qui ne tolère aucune ingérence extérieure. Les États-Unis doivent respecter scrupuleusement le principe d'une seule Chine » [10]

Concernant les prétentions de Washington présentes dans le NSS 2025 à l'égard de l'hémisphère occidental et notamment du Venezuela, la Chine a réagi également de manière prudente.

Quelle a été la réaction de la Chine à l'agression militaire étasunienne contre le Venezuela perpétrée le 3 janvier 2026 ?

Après que Washington ait agressé le Venezuela le 3 janvier 2026, la Chine a dénoncé les prétentions de Trump de prendre le contrôle du pétrole vénézuélien et a exigé la libération immédiate du couple présidentiel mais jusqu'ici n'a pris aucune contre-mesure pour sanctionner les Etats-Unis.

Synthèse-Conclusion

L'évolution de la position officielle de Washington à l'égard de la Chine au cours de la dernière décennie met en lumière un basculement stratégique majeur, qui dépasse largement les changements d'administration ou d'orientation partisane. En l'espace de dix ans, la Chine est passée, dans le discours officiel étatsunien, du statut de partenaire économique concurrent mais coopératif à celui d'« adversaire stratégique central ». Ce glissement ne traduit pas une rupture soudaine, mais l'aboutissement d'un processus cumulatif lié à la montée en puissance économique, financière, technologique et géopolitique de la Chine au sein même de l'ordre capitaliste mondial.

Jusqu'au milieu des années 2010, l'administration Obama s'inscrivait encore dans une logique d'intégration conditionnelle de la Chine à l'ordre international dominé par les États-Unis.

Le tournant opéré à la fin du mandat d'Obama et sous le premier mandat de Donald Trump a consisté à abandonner puis à rejeter explicitement cette approche. À partir de 2017, la Chine est décrite comme une puissance hostile utilisant l'économie, les investissements, les infrastructures et la modernisation militaire pour remettre en cause la domination américaine, en particulier dans la région indo-pacifique. Cette redéfinition de la Chine comme menace structurelle s'est poursuivie et approfondie sous l'administration Biden, qui a repris l'essentiel du diagnostic trumpien tout en l'inscrivant dans un cadre multilatéral et idéologique plus affirmé, opposant un « modèle autoritaire » chinois à un ordre international présenté comme fondé sur des valeurs démocratiques.

Le document stratégique de 2025 marque une nouvelle étape : il ne se contente plus de constater la rivalité, mais désigne explicitement l'erreur historique des élites étasuniennes ayant favorisé l'ascension de la Chine. Celle-ci est désormais présentée non seulement comme un concurrent, mais comme une menace directe pour l'économie, la cohésion sociale, les chaînes d'approvisionnement, la sécurité nationale et même la stabilité culturelle des États-Unis. La conflictualité est ainsi élargie à l'ensemble des sphères économiques, technologiques, idéologiques et sociétales, sans pour autant assumer formellement une option militaire directe.

En définitive, si les dirigeants de Washington considèrent aujourd'hui la Chine comme l'ennemi principal, ce n'est pas parce que Pékin aurait rompu avec l'ordre capitaliste mondial, mais précisément parce qu'il s'y est inséré avec succès, en exploitant les mécanismes au point d'éroder de manière importante la suprématie américaine. La rivalité sino-américaine apparaît dès lors moins comme un affrontement entre deux systèmes antagonistes que comme une lutte asymétrique pour le leadership au sein d'un même ordre économique mondial, dont les règles ont longtemps été écrites par les États-Unis eux-mêmes. Cette dynamique marquée par l'agressivité de Washington rend la confrontation durable, structurelle et potentiellement très dangereuse pour l'ensemble des peuples de la planète.

La National Security Strategy 2025 de Donald Trump marque une inflexion doctrinale majeure dans la manière dont les États-Unis conçoivent leur rivalité avec la Chine. Derrière le langage de la dissuasion, de la liberté du commerce et de la sécurité des voies maritimes, se dessine une logique de puissance plus assumée, dans laquelle les Etats-Unis, qui sont une puissance extra-régionale, revendique le droit de structurer militairement l'Indo-Pacifique afin d'y préserver un ordre économique favorable à ses intérêts. Cette approche peut toutefois être interprétée à Pékin comme une stratégie d'encerclement et de contrainte, ravivant un dilemme de sécurité profond aux implications historiques, géopolitiques et systémiques.

* L'auteur remercie Omar Aziki, Patrick Bond, Fernanda Gadea, Sushovan Dhar et Maxime Perriot pour leur relecture. L'auteur est responsable des erreurs éventuelles qui pourraient s'y trouver.

Notes

[1] Voir notamment Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, Paris, 2024, 302 pages.

[2] « The United States welcomes the rise of a stable, peaceful, and prosperous China. We seek to develop a constructive relationship with China that delivers benefits for our two peoples and promotes security and prosperity in Asia and around the world. We seek cooperation on shared regional and global challenges such as climate change, public health, economic growth, and the denuclearization of the Korean Peninsula. While there will be competition, we reject the inevitability of confrontation. At the same time, we will manage competition from a position of strength while insisting that China uphold international rules and norms on issues ranging from maritime security to trade and human rights.” (NSS 2015, p. 24)

[3] “The Indo-Pacific region which stretches from the west coast of India to the western shores of the United States, represents the most populous and economically dynamic part of the world. The U.S. interest in a free and open Indo-Pacific extends back to the earliest days of our republic. Although the United States seeks to continue to cooperate with China, China is using economic inducements and penalties, inf luence operations, and implied military threats to persuade other states to heed its political and security agenda. China's infrastructure investments and trade strategies reinforce its geopolitical aspirations. Its efforts to build and militarize outposts in the South China Sea endanger the free flow of trade, threaten the sovereignty of other nations, and undermine regional stability. China has mounted a rapid military modernization campaign designed to limit U.S. access to the region and provide China a freer hand there. China presents its ambitions as mutually beneficial, but Chinese dominance risks diminishing the sovereignty of many states in the Indo- Pacific. States throughout the region are calling for sustained U.S. leadership in a collective response that upholds a regional order respectful of sovereignty and independence. (N A T I O N A L S E C U R I T Y S T R A T E G Y, SSN 2017 , p. 45-46)

[4] “The PRC is the only competitor with both the intent to reshape the international order and, increasingly, the economic, diplomatic, military, and technological power to do it. Beijing has ambitions to create an enhanced sphere of influence in the Indo-Pacific and to become the world's leading power. It is using its technological capacity and increasing influence over international institutions to create more permissive conditions for its own authoritarian model, and to mold global technology use and norms to privilege its interests and values. Beijing frequently uses its economic power to coerce countries. It benefits from the openness of the international economy while limiting access to its domestic market, and it seeks to make the world more dependent on the PRC while reducing its own dependence on the world. The PRC is also investing in a military that is rapidly modernizing, increasingly capable in the Indo-Pacific, and growing in strength and reach globally – all while seeking to erode U.S. alliances in the region and around the world. (...) It is possible for the United States and the PRC to coexist peacefully, and share in and contribute to human progress together (...) In the competition with the PRC, as in other arenas, it is clear that the next ten years will be the decisive decade. We stand now at the inflection point, where the choices we make and the priorities we pursue today will set us on a course that determines our competitive position long into the future. Many of our allies and partners, especially in the Indo-Pacific, stand on the frontlines of the PRC's coercion and are rightly determined to seek to ensure their own autonomy, security, and prosperity. (...) We will hold Beijing accountable for abuses – genocide and crimes against humanity in Xinjiang, human rights violations in Tibet, and the dismantling of Hong Kong's autonomy and freedoms – even as it seeks to pressure countries and communities into silence. (...) We oppose any unilateral changes to the status quo from either side, and do not support Taiwan independence.” ( NSS 2022, p. 23-24)

[5] “President Trump single-handedly reversed more than three decades of mistaken American assumptions about China : namely, that by opening our markets to China, encouraging American business to invest in China, and outsourcing our manufacturing to China, we would facilitate China's entry into the so-called “rules-based international order.” This did not happen. China got rich and powerful, and used its wealth and power to its considerable advantage. American elites—over four successive administrations of both political parties—were either willing enablers of China's strategy or in denial.” (NSS 2025, p. 19)

[6] “First, the United States must protect and defend our economy and our people from harm, from any country or source. This means ending (among other things) : • Predatory, state-directed subsidies and industrial strategies ; • Unfair trading practices ; • Job destruction and deindustrialization ; • Grand-scale intellectual property theft and industrial espionage ; • Threats against our supply chains that risk U.S. access to critical resources, including minerals and rare earth elements ; • Exports of fentanyl precursors that fuel America's opioid epidemic ; and • Propaganda, influence operations, and other forms of cultural subversion.” (NSS 2025, p. 21)

[7] Le chiffre de impressionnant de 375 000 provient du site officiel du Congrès US, voici un extrait : « Le Commandement Indo-Pacifique des États-Unis (USINDOPACOM ou INDOPACOM) est l'un des six commandements de combat unifiés géographiques du ministère de la Défense (DOD). Le commandant de l'INDOPACOM exerce son autorité sur les forces militaires affectées à la zone de responsabilité (AOR) du commandement, qui comprend l'océan Pacifique et environ la moitié de l'océan Indien, ainsi que les pays situés le long de leurs côtes. L'INDOPACOM a son quartier général à l'extérieur de Honolulu, à Hawaï, et environ 375 000 militaires et civils sont affectés à sa zone de responsabilité. » In English : “U.S. Indo-Pacific Command (USINDOPACOM or INDOPACOM) is one of six Department of Defense (DOD) geographic unified combatant commands. The commander of INDOPACOM exercises authority over military forces assigned to the command's area of responsibility (AOR), which includes the Pacific Ocean and about half of the Indian Ocean, as well as countries along their coastlines. INDOPACOM is headquartered outside of Honolulu, Hawaii, and approximately 375,000 military and civilian personnel are assigned to its AOR.” Congress.com, publié le 03/05/2024.

[8] Quad (Dialogue quadrilatéral pour la sécurité) est un cadre de coopération informel avec l'Australie, l'Inde et le Japon, visant à promouvoir un espace Indo-Pacifique libre et ouvert, en réponse à l'influence croissante de la Chine, en mettant l'accent sur la sécurité maritime, la coopération technologique (5G, semi-conducteurs), les infrastructures et la démocratie. Il s'agit d'une composante clé de la politique américaine de « libre et ouvert Indo-Pacifique », complétant d'autres alliances comme AUKUS.

[9] Dans la stratégie américaine, AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis) est un pacte de sécurité trilatéral crucial pour contenir l'influence chinoise en Indo-Pacifique, en dotant l'Australie de sous-marins à propulsion nucléaire, renforçant ainsi la dissuasion régionale et intégrant plus étroitement Canberra dans l'architecture sécuritaire américaine face à Pékin. C'est un pilier de la politique américaine visant à projeter une force militaire avancée dans la région, complémentaire à d'autres partenariats comme le [Quad

[10] “China always believes that China and the U.S. stand to gain from cooperation and lose from confrontation. Upholding mutual respect, peaceful coexistence and win-win cooperation is the right way for China and the U.S. to get along with each other and is the only right and realistic choice. China stands ready to work with the U.S. to sustain the steady development of the bilateral relationship and at the same time will firmly defend its sovereignty, security and development interests. We hope the U.S. will work with China in the same direction, act on the important common understandings reached between heads of state of the two countries, step up dialogue and cooperation, properly manage differences, promote the steady, sound and sustainable development of China-U.S. relations, and inject more certainty and stability into the world.
On the Taiwan question, we stress that Taiwan is China's Taiwan and is an inalienable part of China's territory. The Taiwan question is at the core of China's core interests and the first red line that must not be crossed in China-U.S. relations. Resolving the Taiwan question is a matter for the Chinese people and Chinese people only that brooks no external interference. The U.S. needs to earnestly abide by the one-China principle (…)” Source : https://af.china-embassy.gov.cn/eng./fyrth/202512/t20251208_11768841.htm ? consulté le 10 janvier 2026.

Faut-il sacrifier les libertés kurdes au nom de la centralisation de la Syrie ?

27 janvier, par Joseph Daher — , ,
Malgré l'accord conclu mardi entre le gouvernement d'Ahmed al-Sharaa et les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes sur un nouveau cessez-le-feu, les affrontements internes (…)

Malgré l'accord conclu mardi entre le gouvernement d'Ahmed al-Sharaa et les Forces démocratiques syriennes (FDS) kurdes sur un nouveau cessez-le-feu, les affrontements internes et les tensions se poursuivent dans le pays.

Tiré de Inprecor
22 janvier 2026

Par Joseph Daher

Le président syrien Ahmed al-Charaa a signé un accord de cessez-le-feu avec les Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les Kurdes le 18 janvier 2026. © GETTY

Les FDS ont appelé à une mobilisation générale des Kurdes pour défendre leurs territoires face aux offensives militaires du gouvernement, qui cherchent à consolider son pouvoir en Syrie.

Des semaines de combats ont vu les forces armées gouvernementales progresser dans les quartiers à majorité kurde de Cheikh Maqsoud et d'Achrafieh à Alep, entraînant le déplacement forcé de plus de 100 000 civil·es. Cela a culminé avec la prise par les forces gouvernementales de larges portions des provinces de Deir ez-Zor et de Raqqa, à la suite du retrait des FDS.

L'offensive militaire de Damas à Alep, ainsi que dans d'autres zones contrôlées par les FDS, est intervenue après l'expiration du délai du 31 décembre 2025 prévu par l'accord du 10 mars 2025. Parrainé par Washington entre le président syrien par intérim Ahmed al-Sharaa et Mazloum Abdi, chef des FDS, cet accord visait à intégrer les branches civile et militaire des FDS dans l'État. Cependant, l'impasse politique a persisté.

De plus, l'escalade militaire a eu lieu seulement deux jours après une réunion à Damas entre les autorités syriennes et les FDS, à laquelle assistaient des militaires américains. Il est clair que, pendant les négociations en cours, les autorités syriennes élaboraient un plan visant à lancer d'abord une opération militaire à Alep, puis à l'étendre à d'autres zones contrôlées par les FDS. Elles ont mobilisé diverses tribus arabes — en contact avec al-Sharaa depuis un certain temps — à Deir ez-Zor et à Raqqa afin de préparer une offensive générale contre les FDS.

Tout cela s'est fait avec le soutien de la Turquie, ainsi qu'avec le feu vert de Washington.

Incertitudes

Le cessez-le-feu initial du 18 janvier et l'accord en 14 points prévoyaient l'entrée des forces armées syriennes dans le nord-est du pays et l'intégration des FDS dans l'armée nationale. Cela n'a toutefois pas empêché l'escalade militaire du gouvernement.

Un nouvel accord a été conclu mardi 20 janvier. L'Agence arabe syrienne d'information (SANA) a annoncé que les forces armées gouvernementales syriennes n'entreraient pas dans les centres des villes d'al-Hasakah et de Qamichli, et qu'elles resteraient en périphérie. Damas a également déclaré que les forces militaires syriennes n'entreraient pas dans les villages kurdes et qu'aucune force armée autre que des forces de sécurité locales issues des habitant·es de la région n'y serait présente.

En outre, selon la SANA, Abdi devrait « proposer un candidat issu des FDS au poste de vice-ministre de la Défense, ainsi qu'un candidat au poste de gouverneur de Hassaké, des noms pour une représentation parlementaire et une liste de personnes à employer au sein des institutions de l'État syrien ». Cependant, de nombreuses incertitudes subsistent quant à la viabilité de ces accords et à leur mise en œuvre.

Dans le même temps, la situation dans le tristement célèbre camp d'al-Hol, à Hassaké — qui abrite des familles et des affiliés de l'État islamique (EI) — suscite une véritable inquiétude, avec des informations alarmantes faisant état de l'évasion de centaines de membres de l'EI.

Soutiens étrangers

Alors que les États-Unis (avec la France) œuvraient officiellement à la désescalade des tensions entre les deux acteurs et malgré leur partenariat de longue date avec les FDS dans la lutte contre l'État islamique, Washington n'a exercé aucune pression significative pour mettre fin aux actions militaires du gouvernement syrien.

En réalité, les États-Unis sont devenus un soutien important des nouvelles autorités au pouvoir, comme en témoignent les multiples rencontres entre Trump et al-Charaa, ainsi que la levée des sanctions Caesar en décembre 2025. De son côté, Ankara fait pression sur les FDS pour qu'elles se dissolvent et s'intègrent à l'armée syrienne. Il convient de noter que la Turquie considère ce groupe comme une émanation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu'elle classe comme organisation terroriste. Les responsables turcs ont réitéré à plusieurs reprises, depuis le début de l'offensive militaire du gouvernement syrien, leur volonté de combattre les forces kurdes syriennes aux côtés de l'armée syrienne.

Depuis la chute du régime Assad, la Turquie est devenue l'un des acteurs régionaux les plus importants en Syrie, en particulier dans le nord du pays. En soutenant les autorités syriennes dominées par Hayat Tahrir al-Cham (HTC), Ankara a consolidé son influence sur le pays.

Outre la pression pour le retour des réfugié·es syriens et la volonté de tirer profit des opportunités économiques offertes par la reconstruction, l'objectif principal de la Turquie est d'empêcher les aspirations kurdes à l'autonomie — perçues comme une menace pour la sécurité nationale — et de démanteler l'Administration autonome du Nord et de l'Est de la Syrie (AANES).

Faiblesses

En quelques jours seulement, les autorités syriennes au pouvoir ont conquis les deux tiers des territoires contrôlés par les FDS. Au-delà des aspects géostratégiques immédiats, cette avancée rapide met également en évidence les limites du projet politique de l'AANES auprès des populations non kurdes, en particulier arabes. Au fil des années, des segments de la population arabe ont protesté contre les discriminations, des pratiques « sécuritaires » ciblées, l'emprisonnement d'activistes, ainsi que l'absence de véritable représentation au sein des institutions de l'AANES.

Plutôt que de chercher à élaborer des stratégies visant à obtenir le consentement des classes populaires arabes dans les zones sous leur contrôle, les dirigeants des FDS ont collaboré avec des chefs tribaux pour gérer les populations locales. Or, ces chefs tribaux sont connus pour changer d'allégeance en fonction des acteurs politiques les plus puissants du moment et pour se concentrer sur la défense de leurs propres intérêts matériels. À mesure que le rapport de forces évoluait en faveur de Damas, les chefs tribaux ont suivi le mouvement.

Par ailleurs, la confiance mal placée de la direction des FDS dans la poursuite du soutien américain, ainsi que son manque d'intérêt pour la construction d'alliances politiques plus larges et plus profondes avec les forces démocratiques et progressistes du pays, ont affaibli la pérennité de son projet politique. La Turquie a également bombardé hier soir des zones de Qamichli, et il est largement admis qu'elle a fourni une assistance logistique importante lors des dernières opérations militaires.

Centralisation du pouvoir

En définitive, la récente offensive militaire menée par les forces armées du gouvernement doit être comprise comme s'inscrivant dans la continuité de la tentative des élites dirigeantes syriennes actuelles de centraliser le pouvoir et de rejeter toute voie plus inclusive pour l'avenir de la Syrie.

C'est le cas depuis la chute d'Assad. Dans les mois qui ont suivi, de graves violations des droits humains ont été commises sous la direction d'Ahmed al-Charaa, notamment les massacres de populations alaouites et druzes sur la côte et à Soueïda. Parallèlement à ces attaques, les autorités au pouvoir ont également cherché à restreindre les droits et libertés démocratiques.

En outre, les autorités dirigeantes et leurs soutiens sont accusés de tenir un discours agressif à l'encontre des Kurdes et des FDS, avec de nombreuses allégations de racisme marqué et de violations des droits humains commises par les forces gouvernementales et des groupes armés qui leur sont affiliés.

Par exemple, le ministre syrien des Affaires religieuses (Awqaf), Mohammad Abou al-Khayr Choukri, a publié une directive religieuse appelant les mosquées de tout le pays à célébrer ce qu'il a qualifié de « conquêtes et victoires » des forces alignées sur Damas dans l'est de la Syrie, et à prier pour le succès des soldats de l'Armée arabe syrienne.

De plus, le fait qu'il ait spécifiquement encouragé la mention du verset 6 de la sourate Al-Anfal du Coran suggère une volonté de faire référence à la campagne militaire d'Anfal menée en 1988 par Saddam Hussein contre les Kurdes dans l'actuel Kurdistan irakien, campagne marquée par des attaques chimiques, des massacres de masse et des destructions à grande échelle. Malgré ce contexte particulièrement inquiétant, les dirigeants régionaux et internationaux ont continué à soutenir les autorités syriennes au pouvoir, légitimant et renforçant ainsi leur domination sur le pays.

Par conséquent, malgré l'octroi par al-Charaa de droits linguistiques, culturels et de citoyenneté à la population kurde de Syrie, ainsi que de postes officiels au sein de l'État, des craintes légitimes persistent.

La priorité absolue pour les forces progressistes et démocratiques en Syrie est aujourd'hui de mettre fin au bain de sang, de permettre le retour en toute sécurité des civil·es déplacé·es et de lutter contre les discours de haine et les pratiques sectaires dans le pays. L'avenir de la Syrie est en jeu. En effet, les nouvelles autorités dirigeantes ont montré que leurs projets ne constituent pas une rupture radicale avec les pratiques autoritaires de l'ancien régime.

Aucun plan de représentation politique démocratique et inclusive, ni de partage du pouvoir, n'est actuellement proposé par Damas. Tous les Syriens et Syriennes aspirant à la démocratie, à la justice sociale et à l'égalité devraient s'inquiéter de ces dynamiques et lutter contre elles de toutes leurs forces.

Publié le 21 janvier 2026 New Arab

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Israël assassine 3 journalistes, dont un correspondant de l’AFP

27 janvier, par Agence Média Palestine — , , , , ,
Mercredi 21 janvier, les journalistes Anas Ghunaim, Abdul Ra'ouf Shaath et Mohammad Qeshta documentaient les opérations humanitaires du Comité égyptien d'aide à Gaza, près du (…)

Mercredi 21 janvier, les journalistes Anas Ghunaim, Abdul Ra'ouf Shaath et Mohammad Qeshta documentaient les opérations humanitaires du Comité égyptien d'aide à Gaza, près du corridor dit de Netzarim, lorsqu'ils ont été touchés par une frappe israélienne.

Tiré d'Agence médias Palestine.

Abdoul Raouf Shaath, âgé de 34 ans, était un collaborateur régulier de l'Agence France Presse (AFP). Son dernier reportage pour l'agence a été publié lundi.

« Ils étaient en mission humanitaire. Tout le monde connaissait le véhicule et savait que les personnes à l'intérieur travaillaient pour le comité », déclare un porte-parole du comité à Gaza à Middle East Eye. « Nous sommes sous le choc qu'il ait été directement pris pour cible. Nous n'avons pas de mots. Voir des collègues, qui s'empressaient toujours d'aider les autres, se faire tuer de cette manière, c'est dévastant. »

Des images vidéo diffusées en ligne montrent leur véhicule calciné et détruit par les bombes au bord de la route, de la fumée s'élevant encore des débris. Une quatrième personne a également été tuée dans l'attaque, selon une équipe d'Al Jazeera sur place.

L'armée israélienne a confirmé la frappe, affirmant qu'elle visait des suspects qui auraient piloté un drone affilié au Hamas, sans fournir de preuve de cette dernière allégation.

Des témoins sur place indiquent que les journalistes utilisaient un drone pour filmer le camp de réfugié·es géré par le comité égyptien, soit dans le cadre de leur travail. La frappe est par ailleurs survenue à plus de 5 kilomètres de la “ligne jaune” qui délimite la zone contrôllée par Israël. Il est donc évident que le drone ne représentait pas de menace et que les journalistes étaient identifiés comme tels.

Dans un communiqué publié mercredi, le Syndicat des journalistes palestinien·nes (PJS) estime que le bombardement direct de véhicule des journalistes constitue “un crime de guerre et un crime contre l'humanité au regard du droit international humanitaire”, ainsi qu'une “violation flagrante des Conventions de Genève et des résolutions des Nations unies qui garantissent la protection des journalistes pendant les conflits armés.”

Le PJS dénonce une politique de censure des voix palestiniennes qui vise à “empêcher la transmission de la vérité et dissimuler les crimes commis contre les civils dans la bande de Gaza”. Depuis le 7 octobre 2023, au moins 256 journalistes ont été assassiné·es par l'armée israélienne.

Plus tôt au cours de cette même journée du 21 janvier, cinq autres personnes, dont deux enfants, ont été tuées par des tirs d'artillerie et des coups de feu israéliens, à Deir al-Balah et Khan Younis.

Le monde mis à genoux : le « Conseil de paix » de Trump et les ténèbres qu’il promet

Le « Conseil de paix » de Donald Trump est le résultat de la capitulation du monde face à la domination mondiale de l'axe américano-israélien. Une fois de plus, le peuple (…)

Le « Conseil de paix » de Donald Trump est le résultat de la capitulation du monde face à la domination mondiale de l'axe américano-israélien. Une fois de plus, le peuple palestinien est sacrifié, et avec lui, l'ensemble du système mondial du droit international.

Tiré d'Agence médias Palestine.

Tremblant et se prosternant devant le déchaînement mondial de l'Axe États-Unis-Israël, un monde lâche a, une fois de plus, offert le peuple palestinien en sacrifice, et, avec lui, le système mondial du droit international lui-même.

J'ai déjà écrit sur ce document de capitulation mondiale, codifié dans la tristement célèbre (et manifestement illégale) Résolution 2803 du Conseil de sécurité de l'ONU et sur les décrets impériaux outrageants de Trump sur lesquels cette résolution était fondée.

Mais le dernier outrage, déclaré par l'empire sous la forme d'une « Charte du Conseil de la Paix » autocratique, menace non seulement la survie du peuple palestinien autochtone, mais, dans son langage expansif et sans réserve qui n'inclut aucune limite de juridiction territoriale, celle du monde entier.

Une charte impériale

Conçu comme une « organisation internationale » dirigée par Trump, cet organisme doit avoir une « personnalité juridique internationale », une « capacité juridique » et des « privilèges et immunités » internationaux.

Dans un préambule à peine voilé contre les institutions internationales établies comme les Nations Unies, la Charte impériale s'ouvre par un appel à « s'éloigner des approches et des institutions qui ont trop souvent échoué » avant de se déclarer, dans son premier article, habilitée à agir dans toutes les « zones affectées ou menacées par un conflit ».

En d'autres termes, l'objectif de Trump est de remplacer l'ONU fondée sur le droit par un mécanisme impérial, la portée impériale de cette entité voyoue et irresponsable doit être mondiale, et son impunité doit être effectivement garantie.

La nature finalement autocratique de la nouvelle entité est clairement établie tout au long de la Charte, la plupart des pouvoirs étant dévolus non pas à un mécanisme responsable, intergouvernemental, collaboratif ou démocratique, ni même à un État unique, mais plutôt à la personne de Donald Trump lui-même.

En tant que tel, Trump est explicitement habilité à servir à la fois comme président et comme représentant des États-Unis au Conseil « sous réserve uniquement des dispositions de [la Charte] », à déterminer seul les membres du Conseil, à approuver tout·e suppléant·e, à renouveler les mandats des membres, à retirer des membres (à moins qu'un vote des 2/3 du Conseil rempli de complices ne décide qu'ils·elles doivent rester), à décider de l'ordre du jour du Conseil, à convoquer des réunions extraordinaires, à émettre personnellement des « résolutions ou autres directives », et à approuver toutes les décisions du Conseil.

Trump aura également « l'autorité exclusive » de créer, modifier et dissoudre des organes subsidiaires, d'établir des sous-comités et d'en définir personnellement le mandat, la structure et les règles, de sélectionner, nommer et révoquer les membres du Conseil exécutif du Conseil de la Paix (à sa seule discrétion), d'opposer son veto à toute décision du Conseil exécutif, et de convoquer des réunions supplémentaires du Conseil exécutif.

Il doit rester président du Conseil de la Paix à moins qu'il ne démissionne volontairement ou ne devienne incapable, est habilité à désigner son propre successeur·e en tant que président, et à être l'autorité finale sur « la signification, les interprétations et l'application » de la Charte. Et lui seul peut approuver tout amendement à la Charte.

La Charte est, en somme, un rêve autoritaire pour Trump, et un cauchemar orwellien pour le reste du monde.

Une galerie de voyou·es

La Charte du Conseil, qui ne permet « aucune réserve », prévoit que les membres soient nommé·es au niveau de chef·fe d'État par Trump lui-même pour des mandats renouvelables de trois ans. Les membres qui contribuent pour 1 milliard de dollars américains « en espèces » ne seront pas soumis·es à la limite de trois ans.

Selon sa Charte, le Conseil peut être constitué avec seulement trois membres (les États-Unis plus deux autres). La liste complète des pays et des individu·es doit être annoncée par Trump jeudi. Mais il a déjà aligné une grande galerie de voyou·es composée de collaborateur·ices, de régimes complices, d'acteur·ices financier·ères corrompu·es et de criminel·les de guerre individuels.

Le plus accablant de tout, bien sûr, est le fait qu'au milieu du génocide Israël-États-Unis en Palestine, les deux auteur·ices doivent diriger le Conseil et en être l'un·e des membres, respectivement, alors même que le Conseil est censé imposer son contrôle colonial de Gaza.

Benjamin Netanyahu, chef du régime d'apartheid israélien génocidaire et fugitif de la justice, inculpé par la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité en Palestine, a déjà accepté de servir avec son co-auteur, Donald Trump.

À leurs côtés, les chef·fes de pays complices, d'États vassaux des États-Unis et de régimes autoritaires comme la Hongrie d'extrême droite de Victor Orban, les Émirats arabes unis, le Maroc, l'Azerbaïdjan, le Kazakhstan et le dirigeant d'extrême droite et ultra-sioniste de l'Argentine Javier Milei, entre autres.

Et les individu·es déjà nommé·es pour servir à titre personnel incluent certain·es des figures les plus notoires de l'histoire moderne.

Le criminel de guerre en Irak, non inculpé et collaborateur de longue date du régime israélien, Tony Blair. L'extrémiste néoconservateur et secrétaire d'État de Trump, Marco Rubio. Le milliardaire sioniste Steve Witkoff, qui sert d'intermédiaire à Trump en Asie occidentale. Le gendre de Trump et ami proche de la famille de Netanyahu Jared Kushner. Yakir Gabay, un milliardaire israélien qui est proche du régime et qui faisait partie d'un groupe organisé à New York pour soudoyer des fonctionnaires afin de persécuter les étudiant·es protestant contre les abus du régime israélien à Gaza ; ainsi qu'un fatras d'ancien·nes fonctionnaires américain·es et onusien·nes qui sont proches du régime israélien.

Les fruits empoisonnés de la lâcheté

Comme je l'ai écrit ailleurs, la résolution du Conseil de sécurité sur laquelle Trump base son projet impérial arrogant était entièrement illégale et ultra vires, car elle violait plusieurs règles jus cogens et erga omnes du droit international, ainsi que les termes de la Charte de l'ONU elle-même. De toute évidence, le Conseil n'avait aucune autorité légale pour adopter une telle résolution. Mais c'était aussi une bêtise sans précédent de la part des 14 autres membres du Conseil de sécurité de l'ONU.

La lâcheté et la déférence obséquieuse envers l'empire de ces 14 ambassadeur·ices ont maintenant déchaîné une force dangereuse qui menace de prolonger et de récompenser le génocide en Palestine, de déstabiliser davantage d'abord l'Asie occidentale puis d'autres régions du monde, d'infliger un coup massif (peut-être fatal) au cadre déjà fracturé et assiégé du droit international, et d'accélérer la spirale descendante dangereuse des Nations Unies.

Une voie à suivre

Il n'est pas trop tard pour arrêter cela, si les peuples du monde élèvent un cri juste pour la justice et exigent que leurs gouvernements refusent de coopérer avec le Conseil de la Paix et les autres projets néfastes de Trump, convoquent une session spéciale de l'AGNU pour adopter une résolution visant à rejeter et atténuer les effets de la résolution 2803 du CSNU, demandent un avis consultatif de la Cour internationale de Justice sur l'illégalité des dispositions clés de cette résolution, adoptent des mesures pour tenir le régime israélien responsable, et mobilisent la protection pour le peuple palestinien.

En attendant, que personne n'oublie la vérité axiomatique selon laquelle l'occupation de la Palestine est entièrement illégale au regard du droit international, qu'Israël et les États-Unis perpètrent un génocide à Gaza, et que tant l'occupation que le génocide violent les règles les plus élevées (« jus cogens & erga omnes ») du droit international. En tant que tels, aucun édit colonial de Trump, aucune résolution ultra vires du Conseil de sécurité, et aucun accord de l'Autorité palestinienne occupée ne peuvent légaliser ces actes ou toute structure ou initiative qui les renforce.

Il est tout aussi clair que le « Conseil de la Paix » de Trump est structurellement et fonctionnellement une extension de l'occupation illégale et est dirigé par l'un des co-auteurs du génocide avec la participation autoritaire de l'autre. En tant que tel, tout État ou individu qui participe à cet organe illégal est complice des crimes internationaux graves de l'Axe États-Unis-Israël, pour lesquels ils pourraient et devraient être tenus responsables.

Et rappelons-nous également que, en vertu du droit international, le peuple palestinien a le droit de résister à l'occupation étrangère, à la domination coloniale et au régime raciste auxquels il est soumis, et que les peuples du monde entier ont le droit légal et le devoir moral de se tenir en solidarité avec le peuple palestinien dans cette lutte.

Le monde observe pour voir qui se joint au peuple palestinien dans sa lutte pour la liberté, et qui se joint à ses oppresseurs dans le « Conseil de la Paix » colonial.


Traduction pour l'Agence Média Palestine : LD

Source : Mondoweiss

Gaza, un projet immobilier colonial. Demain la Cisjordanie ?

A la différence du héros de La Montagne magique, Hans Castorp, le bref séjour à Davos de Jared Kushner lors du WEF ne lui a pas fait reconnaître la réalité tragique de Gaza, (…)

A la différence du héros de La Montagne magique, Hans Castorp, le bref séjour à Davos de Jared Kushner lors du WEF ne lui a pas fait reconnaître la réalité tragique de Gaza, mais l'a emporté dans un envol orwellien : son exhibition d'une Gaza dubaïsée. Dans ce dossier, nous présentons trois articles. Le premier résume les observations critiques immédiates et élémentaires face au show de télé-réalité de Kushner : le Master Plan New Gaza. Le second, oeuvre d'un journaliste palestinien résidant à Gaza, fait entendre le tragique de la quotidienneté de la population et sa négation par les autorités israéliennes. Le troisième, un article d'actualité du quotidien Haaretz – que Netanyahou veut étrangler – exprime un scepticisme, teinté d'ironie, à propos du projet d'un quarteron de milliardaires de l'immobilier. (Réd. A l'Encontre)

Tiré d'À l'encontre.

1) « Ingénierie coloniale » : la vision de Kushner pour Gaza
Par Middle East Eye

La vision de Jared Kushner pour une « nouvelle Gaza », avec ses gratte-ciel étincelants équipés d'intelligence artificielle et ses stations balnéaires, a été vivement critiquée après sa présentation jeudi 22 janvier au Forum économique mondial de Davos, en Suisse.

Jared Kushner, conseiller et gendre du président des Etats-Unis Donald Trump, a présenté ce qu'il qualifie de vision économique globale pour l'avenir de l'enclave, consistant à reconstruire le territoire à partir de zéro avec des tours résidentielles, des centres de données et des stations balnéaires, et à inscrire cette initiative dans le cadre des efforts déployés par Trump pour faire progresser un cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, mis à mal par des violations répétées. [En effet, ce 23 juin, Ajith Sunghay, chef du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme dans le territoire palestinien occupé, écrit : « La crise à Gaza est loin d'être terminée. Des personnes meurent chaque jour, tant en raison des attaques israéliennes que des restrictions imposées par Israël à l'entrée de l'aide humanitaire, en particulier les abris, ce qui entraîne des décès dus au froid et à l'effondrement des bâtiments. » (ONU Info) – Réd.]

Il a déclaré que le plan serait guidé par les principes du « libre marché ».

« Nous voulons appliquer les principes de l'économie de marché libre. Nous voulons appliquer à Gaza la même mentalité et la même approche que celles dont le président Trump a parlé pour les États-Unis. »

Décrivant l'ampleur des destructions, Jared Kushner a déclaré à l'auditoire du WEF que Gaza avait subi « deux ans de guerre, 90'000 tonnes de munitions », laissant « plus de 60 millions de tonnes de décombres » et « des dizaines de milliers de morts ».

Ce plan a suscité une vive réaction sur les réseaux sociaux, les internautes l'accusant de remodeler Gaza à travers ce qu'ils ont qualifié d'ingénierie de type colonial et de surveillance permanente, tout en coupant le territoire de sa culture et de son caractère arabes.

La baronne Meral Hussein-Ece [libérale-démocrate], membre de la Chambre des lords britannique [depuis 2010], a écrit sur X : « Voilà donc où nous en sommes. Il a toujours été question de vol de terres et de profits au détriment des êtres humains. »

Le juriste Ramy Abdu [Palestinien, expert juridique et financier ; sa soeur avec toute sa famille a été tuée à Gaza par un bombarde israélien en mars 2025] a averti que les Palestiniens faisaient face à « un plan visant à éliminer leur présence même, plan fondé sur la domestication, l'asservissement et le contrôle ».

L'idée n'est pas entièrement nouvelle. Trump avait déjà suggéré de transformer Gaza en une « Riviera » lors de discussions antérieures sur la reconstruction d'après-guerre, la présentant comme un pôle touristique méditerranéen potentiel. Ces commentaires avaient déjà suscité une controverse à l'époque, les détracteurs affirmant que cette vision réduisait l'avenir de Gaza à un projet immobilier tout en ignorant les droits des Palestiniens et les réalités sur le terrain. Plusieurs alliés arabes des États-Unis avaient alors rejeté catégoriquement ce plan.

La proposition avait également été comparée à d'autres projets de développement très médiatisés dans la région. Monica Marks, chercheuse à l'université de New York à Abu Dhabi, a écrit sur X : « On dirait que le même cabinet de conseil qui a réalisé la maquette du projet pharaonique saoudien, The Line, a réalisé les maquettes du projet fantaisiste de Trump : la Riviera de Gaza. »

La militante et avocate [sur les questions de santé et de logement à New York] Melanie D'Arrigo a accusé sur Instagram l'administration Trump d'exploiter la crise à des fins lucratives, écrivant : « L'administration Trump n'a pris le contrôle de Gaza que pour étendre son empire immobilier et celui de ses amis. Le monde voit la mort, la destruction et l'injustice, et eux voient des dollars. »

D'autres ont remis en question le postulat et les implications de la proposition. Hugh Lovatt, chercheur senior au Conseil européen pour les relations internationales, a écrit sur X que toute personne connaissant Gaza pouvait voir à quel point ce projet était irréaliste, le décrivant comme « le rasage de quartiers entiers pour créer une nouvelle entité sociale, politique et économique de substitution », et avertissant que des approches similaires pourraient ensuite être appliquées aux camps de réfugiés de Cisjordanie.

Les internautes arabophones ont également réagi en ligne, certains affirmant que le plan conduirait à la revente des biens saisis aux Palestiniens à des prix gonflés et transformerait la population de Gaza en une main-d'œuvre exploitée au service de l'économie israélienne, accumulant des richesses pour Israël au détriment d'un peuple dépouillé de ses terres et de ses droits.

Des journalistes et écrivains ont également exprimé leur inquiétude. Le journaliste Barry Malone [éditeur en chef jusqu'en juillet 2025 de Thomson Reuters Foundation, animateur de The Stream pour Al Jazeera] a écrit sur X : « Je n'arrive pas à croire que cela soit vraiment en train de se produire. J'en ai la nausée », tandis que la romancière Susan Abulhawa a déclaré sur X : « Il s'agit d'un plan visant à effacer le caractère indigène de Gaza, à transformer ce qui reste de son peuple en une main-d'œuvre bon marché pour gérer ses “zones industrielles” et à créer un littoral exclusif pour le “tourisme”. Les Palestiniens seront repoussés derrière des murs et des barrières, et recyclés dans des “écoles techniques” afin de servir l'idéologie suprémaciste d'Israël. »

Le diplomate Mohamad Safa [dont la structure PVA-Patriotic Vision est accréditée auprès du Conseil économique et social de l'ONU] a résumé l'indignation générale en écrivant sur X : « Ils vendent Gaza à Davos. »

Jeudi 22 janvier, Trump a officiellement annoncé la charte du « Conseil de la paix » lors du Forum économique mondial de Davos. [La réalité et le sens du Conseil de la paix seront analysés dans de futurs articles. – Réd.]


Article publié sur le site Middle East Eye le 22 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre.

Un véritable enfer : Le système pénitentiaire israélien, un réseau de camps de torture

27 janvier, par B'Tselem — , ,
En juillet 2024, B'Tselem a publié Welcome to Hell, un rapport sur le traitement des détenus palestiniens dans le système pénitentiaire israélien et leur incarcération dans des (…)

En juillet 2024, B'Tselem a publié Welcome to Hell, un rapport sur le traitement des détenus palestiniens dans le système pénitentiaire israélien et leur incarcération dans des camps de torture dans des conditions inhumaines. Le rapport présentait les témoignages de 55 hommes et femmes palestiniens détenus dans des prisons et des centres de détention israéliens depuis le 7 octobre 2023.

Tiré de Association France Palestine Solidarité
20 janvier 2026

Par B'Tselem

Ces témoignages ont révélé les conséquences d'un processus précipité dans lequel les établissements pénitentiaires israéliens, tant militaires que civils, ont été transformés en un réseau de camps dédiés à la maltraitance systématique des détenus. Un tel espace, dans lequel toute personne qui y entre est condamnée à des souffrances délibérées, sévères et incessantes, fonctionne de facto comme un camp de torture.

La présente mise à jour examine la situation des prisonniers palestiniens détenus par Israël jusqu'au début du mois de janvier 2026.

>> Lire le rapport « Un véritable enfer : Le système pénitentiaire israélien, un réseau de camps de torture » (en anglais)

La transformation des prisons israéliennes en camps de torture pour les détenus palestiniens doit être comprise dans le contexte de l'offensive coordonnée menée par Israël contre les Palestiniens en tant que collectif depuis octobre 2023, notamment à travers le génocide en cours à Gaza. Les fondements du régime mis en place depuis la création de l'État d'Israël, qui permettent le génocide à Gaza, la violence endémique et le nettoyage ethnique en Cisjordanie ainsi que la persécution des citoyens palestiniens d'Israël, déterminent également le traitement réservé aux prisonniers. Au premier rang de ces fondements figurent la déshumanisation des Palestiniens en tant que groupe et le recours à une violence extrême à leur encontre (pour plus d'informations, voir le rapport de B'Tselem de juillet 2025 intitulé Notre génocide).

Cette mise à jour revient sur les catégories d'abus énumérées dans le rapport original, en les utilisant pour évaluer la situation actuelle et les nouveaux développements. Elle s'appuie sur 21 témoignages fournis à B'Tselem par des Palestiniens libérés dans le cadre de l'accord conclu entre Israël et le Hamas en octobre 2025 ou dans les mois qui l'ont précédé. De nombreux prisonniers libérés ont trop peur pour témoigner, car, selon les témoins auxquels nous avons parlé, les autorités israéliennes ont menacé de réarrêter toute personne qui partagerait des informations sur son expérience en prison. Ces menaces ont été proférées avant et après la libération des prisonniers, ce qui montre bien qu'Israël utilise la privation de liberté comme un moyen essentiel d'opprimer les Palestiniens.

Ces efforts visant à réduire au silence les prisonniers libérés sont l'une des facettes d'une politique multiforme menée par le régime d'apartheid israélien afin de déshumaniser les Palestiniens et de nier leur humanité en tant que groupe, que ce soit par l'incarcération et la torture ou par l'intimidation, la répression politique et la censure. La présente mise à jour s'appuie également sur plusieurs autres sources, notamment des recherches et des rapports récents d'organisations de défense des droits de l'homme qui surveillent régulièrement les conditions dans les prisons israéliennes, des reportages médiatiques, des données du Service pénitentiaire israélien (IPS) et des documents soumis dans le cadre de requêtes adressées à la Haute Cour de justice israélienne.

Toutes ces conclusions mènent à une conclusion sans équivoque : Israël poursuit sa politique systématique et institutionnalisée de torture et de mauvais traitements à l'encontre des prisonniers palestiniens, approuvée et soutenue par le système politique, le système judiciaire, les médias et, bien sûr, les autorités pénitentiaires elles-mêmes, qui se vantent ouvertement des conditions de détention tortueuses dans lesquelles sont détenus les prisonniers palestiniens.

Un exemple frappant de ce dernier point est une série d'articles de relations publiques promus conjointement par Itamar Ben Gvir, le ministre chargé du système pénitentiaire, et le service de presse de l'IPS, offrant aux médias israéliens un « aperçu rare » des blocs pénitentiaires où les Palestiniens sont détenus dans des conditions inhumaines (voir « Rakefet Wing », p. 13). Dans ces articles, le ministre Ben Gvir et les responsables de l'IPS mettent en avant les mauvais traitements infligés aux prisonniers, les médias jouant le rôle de porte-parole de l'idéologie raciste et violente du ministre, sans presque aucune critique des crimes et des graves violations des droits humains impliqués.

Loin d'être perpétrés dans l'ombre, ces abus systémiques sont exposés au grand jour, sans aucune tentative de les dissimuler ou de les occulter. En fait, les responsables s'en vantent ouvertement, et l'ensemble du régime israélien s'en rend complice. Par conséquent, ce rapport et d'autres ne visent pas à « dénoncer » les conditions inhumaines dans lesquelles sont détenus les prisonniers palestiniens, conditions connues et normalisées au sein de l'opinion publique israélienne depuis deux ans. Bien que les abus soient manifestes et bien documentés, les acteurs internationaux se sont jusqu'à présent abstenus d'intervenir efficacement, ce qui constitue un autre facteur permettant la poursuite de la torture systémique. La torture des prisonniers palestiniens, tous qualifiés de « terroristes » par les médias israéliens, est devenue une norme acceptée.

Face à cette réalité, nous appelons une fois de plus tous les États, organismes et institutions internationales à faire tout ce qui est en leur pouvoir pour mettre fin immédiatement aux traitements cruels et aux tortures infligés aux prisonniers palestiniens par le régime israélien. Compte tenu de la gravité de ces crimes, il est du devoir de la communauté internationale d'insister pour qu'Israël soit tenu responsable et de veiller à ce que les responsables soient traduits en justice.

>> Lire le rapport « Un véritable enfer : Le système pénitentiaire israélien, un réseau de camps de torture » (en anglais)

Traduction : AFPS

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Gaza a libéré la conscience mondiale. Entretien avec Marwan Abdel Aal

27 janvier, par Chris den Hond, Marwan Abdel Aal — , , , ,
Marwan Abdel Aal a été porte-parole du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) au Liban, et il est aujourd'hui membre de son bureau politique. Il écrit (…)

Marwan Abdel Aal a été porte-parole du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) au Liban, et il est aujourd'hui membre de son bureau politique. Il écrit régulièrement dans les colonnes de la revue du FPLP, al-Hadaf (la Cible), et pour le quotidien libanais al-Akhbar. Il est également l'auteur de nombreux romans et nouvelles. Dans cet entretien, il revient sur la guerre génocidaire à Gaza, et sur le rôle du FPLP en Palestine et au Liban.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Organisation palestinienne, arabiste et marxiste, le FPLP est fondé en 1967. Il est issu du Mouvement des Nationalistes arabes (MNA), et de la fusion de différents groupes armés actifs en Palestine et dans la diaspora dans les années 1960 : les Héros du retour (Abtal al-‘Awda), les Jeunes de la revanche (Shabab al-Tha'ar), le Front de libération palestinien (FLP).

Son premier secrétaire général, Georges Habache, est décédé en 2008. En 2000, il avait laissé les rênes du parti à Abou Ali Mustapha (Mustapha al-Zabri), lequel a été assassiné par l'armée israélienne à al-Bireh (Cisjordanie), le 27 aout 2001. Lui succède au poste de secrétaire général Ahmad Saadat. Incarcéré d'abord par l'Autorité palestinienne en 2002, puis par Israël depuis 2006, Saadat a été l'objet de longues tractations entre Israël, le Hamas et les négociateurs régionaux (Qatar, Egypte) pour sa libération aux-côtés de Marwan Barghouti (Fatah) depuis le 7 octobre 2023, sans succès.

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Chris den Hond : Aujourd'hui, après le cessez-le-feu du 10 octobre 2025 à Gaza et la mise-en-place progressive du ‘Plan Trump' en vingt points, les bombardements israéliens continuent, en une forme de guerre de basse ou de moyenne intensité. On pourrait en dire autant du Liban ou la politique agressive israélienne n'a pas cessé depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Comment voyez-vous la politique israélienne actuellement ?

Premièrement, Israël joue aujourd'hui le rôle d'avant-garde militaire coloniale et régionale pour lequel il se préparait depuis longtemps. Israël démontre à ses soutiens impérialistes et coloniaux qu'il est toujours capable d'accomplir la fonction pour laquelle il a été créé, dans un monde en pleine mutation. Ainsi, Israël cherche à justifier sa place dans un projet impérialiste dont il constitue l'un des piliers. L'élargissement de sa guerre à la région presque entière en est une preuve, car les Israéliens parlent aujourd'hui d'une guerre sur sept fronts : Gaza, Cisjordanie, Liban, Irak, Syrie, Yémen et Iran. Il s'efforce d'accomplir cette fonction d'avant-garde militaire du projet impérialiste. Dans le même temps, Israël a ravivé la question de sa propre réalité : la réalité israélienne est-elle réellement celle d'un « État victime », comme il le prétend, ou celle d'une avant-garde coloniale et militaire d'un projet impérialiste qui vise toute la région, et même au-delà ?

Qu'en est-il maintenant de la résistance ? Israël n'a, jusqu'à présent, pas réussi à briser la conscience du peuple palestinien, la conscience de sa résistance, ni sa volonté. Le 7 octobre constitue une explosion historique, qui n'aurait pas eu lieu sans de grandes causes et des prémices profondes. Ces prémices ne doivent pas être observées uniquement dans le temps immédiat, mais dans un contexte historique plus large : un peuple sous occupation, sous blocus, pourchassé quotidiennement, arraché à sa terre, subissant toutes les formes d'agressions possibles. Ainsi, quand on parle du 7 octobre, sans cette mise en perspective, on fait un raccourci, et je ne peux pas dissocier le 7 octobre de ce contexte. Quiconque veut comprendre ce jour doit le considérer comme une conséquence, non comme une cause. Au Front populaire, nous considérons que la responsabilité fondamentale de toutes les injustices subies par le peuple palestinien et par l'ensemble de la région est liée à l'existence même de cette occupation. Ainsi, notre contradiction principale est avec l'occupation, et non avec une autre force politique. Pour nous, cette occupation fait partie d'un projet plus large visant l'ensemble de la région. Il est donc naturel que, dans une telle phase, cette contradiction principale soit placée au centre de notre action. Nous ne pouvons ni être neutres, ni rester spectateurs.

Chris den Hond : Le FPLP n'a pas participé à la décision initiale des attaques du 7 octobre, mais il a en l'occurrence participé, sous diverses formes, à la résistance à Gaza. Quel a été le rôle du FPLP depuis deux ans à Gaza ?

Avant le 7 octobre 2023, les Brigades Abou Ali Mustapha, branche armée du FPLP, faisaient parties d'une chambre d'opération militaire commune aux côtés de toutes les factions palestiniennes, sans exception, dans la bande de Gaza. Avec la séquence ouverte par le 7 octobre, le Front populaire a refusé d'être un spectateur, et nous avons participé aux combats. Mais cette présence ne s'est pas limitée à la résistance armée : elle s'est exercée sous toutes ses formes — politiques, sociales, humanitaires, médicales — et sur tous les fronts de la résistance. C'est pourquoi cette présence du FPLP est reconnue par toutes les autres factions palestiniennes. Nous avons des camarades tombés en martyrs à Gaza – mais aussi au Liban- et nous avons payé un lourd tribut pour affronter cette agression qui reposait dès le départ sur une volonté de vengeance. La cible de cette vengeance israélienne n'était pas seulement le Hamas, mais le peuple palestinien dans son ensemble — et le FPLP fait partie de ce peuple. Il s'agit d'une volonté d'éradiquer la résistance — et le Front fait partie de cette résistance. Il s'agit surtout d'une volonté de mener un changement démographique, un nettoyage ethnique dans la bande de Gaza. Il était donc de notre devoir de s'engager pleinement dans le combat face à cette agression.

Chris den Hond : Le FPLP a-t-il participé de manière directe ou indirecte aux négociations de Charm-el-Cheikh en Egypte d'octobre 2025, qui ont conduit à l'entrée dans la première phase d'un cessez-le-feu sur la base du Plan Trump en vingt points ?

Jamil Mizhar, secrétaire-général adjoint du FPLP, était présent en Egypte pour les négociations, aux côtés de Muhammad al-Hindi, secrétaire-général adjoint du Mouvement du Jihad islamique en Palestine, et de Khalil al-Hayyeh, négociateur en chef du Hamas. Le Hamas, le Jihad islamique et le FPLP ont émis un communiqué tripartite le 10 octobre 2025, le jour de l'entrée en vigueur de la première phase de cessez-le-feu. Les trois organisations rappelaient les revendications fondamentales que sont la levée du blocus, le retrait total des troupes israéliennes de la bande de Gaza, la fin de la guerre, mais aussi le refus de toute ingérence étrangère dans la bande de Gaza. Mais la présence du Front dans le dossier des négociations n'est un cadeau de personne. Elle n'est pas non plus le résultat d'une bonne relation avec le Hamas, avec le Jihad ou d'autres factions. Le Front a obtenu sa place parce qu'il a une présence réelle sur le terrain. Sans cette présence, notre nom serait passé inaperçu comme d'autres. Le processus concernant les négociations a commencé par des consultations entre les différentes factions palestiniennes. Nous avons fait pression pour qu'il y ait une délégation de négociation unifiée, plus large que le seul cercle des trois factions (Hamas, MJIP, FPLP). Mais en raison du déséquilibre structurel de la scène palestinienne, les consultations se sont révélées parfois limitées, et la décision revenait souvent en grande partie au Hamas. Parfois, certains des avis formulés par le Front populaire étaient pris en considération.

Chris den Hond : Que s'est-il passé après les négociations de Charm-el-Cheikh d'octobre 2025 ?

Au moment de la signature des accords de Charm-el-Cheikh, le Front populaire, toutes les factions, et surtout notre peuple, étaient confrontés à une priorité majeure : mettre fin au génocide, mettre un terme à cette brutalité qu'Israël exerçait avec le soutien des États-Unis dans la mise en œuvre de ce plan insensé visant la bande de Gaza. C'était donc la priorité absolue, et dans ce cadre, la question du calendrier du cessez-le-feu était l'enjeu central. Cela signifie-t-il que les accords de Charm-el-Cheikh ont mis un terme à la guerre à Gaza ? Peut-être que le génocide « chaud » s'est arrêté, et ce serait un acquis majeur. Mais il pourrait y avoir maintenant ce que j'appelle un « génocide froid », un génocide qui peut se manifester sous diverses formes. La population de Gaza pourrait ressentir un certain soulagement, même partiel, mais de nombreuses formes de mise à mort et de siège se poursuivent encore aujourd'hui. Israël cherche à engranger des victoires politiques qu'il n'a peut-être pas pu obtenir militairement à travers cet accord.

Maintenant, la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU de novembre 2025, votée avec l'abstention de la Russie et de la Chine, et qui entérine le Plan Trump en vingt points, nous place face à un nouveau type de contradiction. Quels sont les risques majeurs que le plan Trump et la dernière résolution du Conseil de sécurité font peser sur la Palestine ? L'élément central de la résolution 2803 réside dans l'idée d'imposer une tutelle, un mandat international sur Gaza à-travers l'imposition d'un Conseil de Paix présidé par l'ancien premier Ministre britannique Tony Blair. C'est une tutelle dont la mission consiste à saper le droit du peuple palestinien à l'autodétermination, à séparer Gaza de la Cisjordanie, et qui ne mentionne ni l'occupation ni la colonisation en Cisjordanie. La résolution 2803 vide notre cause de sa dimension libératrice. Elle place par ailleurs tous les aspects humanitaires, comme la reconstruction, sous la pression permanente du chantage international. Les dangers réels sont là. Elle parle du désarmement de la bande de Gaza, ce qui rappelle fortement la question du désarmement des armes de destruction massive en Irak en 2003 — devenu à l'époque un prétexte pour occuper l'Irak.

Mais il y a aussi certaines contradictions dans la résolution 2803, peut-être destinées à satisfaire les différents acteurs ayant soutenu la résolution. Par exemple, il est fait mention de la création d'un État palestinien — même si cela reste très limité — ainsi qu'à une administration palestinienne composée des technocrates à Gaza, sous la forme d'une Autorité de gouvernance transitionnelle ou d'un Comité technocratique apolitique, mais sans cadre clairement défini, renvoyant à des références internationales floues. Ainsi, plusieurs États arabes ont certes approuvé la résolution 2803, mais c'est surtout faute de pouvoir s'opposer aux Etats-Unis sur le sujet. Ces mêmes états arabes reconnaissent que la résolution comporte des failles, qui pourraient permettre selon eux de développer des mécanismes divergents de ceux qu'Israël cherche à imposer. Ce sont tous ces aspects essentiels qui doivent être abordés dans une bataille politique claire, ainsi que dans un travail de mobilisation de l'opinion publique, d'abord palestinienne — ce qui représente une responsabilité immense — mais aussi arabe.

Chris den Hond : Entre 2023 et 2025, la guerre avec Israël s'est élargie à de nombreux fronts : la Syrie, l'Iran, le Yémen, dans une moindre mesure l'Irak. Et bien entendu le Liban. Comment évaluez-vous le bilan de « l'axe de la résistance » et des alliés régionaux des Palestiniens (Iran, Hezbollah au Liban, Ansar Allah au Yemen, brigades chiites irakiennes, etc.) ?

Il existe effectivement depuis longtemps un « axe de la résistance » régional face à Israël. Et, en tant que FPLP, nous avons toujours défendu cette idée d'un camp de la résistance régional, et que la nature de l'affrontement avec Israël ne doit pas être réduite à la seule résistance palestinienne. Nous avons toujours cru qu'il existait des résistances arabes et régionales capables de contribuer à combattre l'ennemi israélien. Pourquoi ? Parce que — et cela n'a pas toujours été pleinement compris — la Palestine n'est pas une bataille isolée : elle est la pierre angulaire d'un projet sioniste qui vise l'ensemble de la région. Soutenir la Palestine, c'est aussi se défendre soi-même. Les objectifs israéliens — qu'on ose désormais énoncer ouvertement — en témoignent : le « Grand Israël », les Accords d'Abraham, la mise au pas de la région et sa reconfiguration. Tout cela ne vise pas uniquement Gaza ; cette reconfiguration concerne tout le monde. C'est donc le devoir de tous de s'y opposer.

L'axe a-t-il réellement fonctionné comme il le devrait ? À mon avis, il a assumé son rôle sur le plan moral, et cela force le respect. Y a-t-il eu des failles ? C'est à la résistance de l'évaluer. Existe-t-il de nouvelles formes que pourrait prendre la résistance dans l'avenir ? Je pense qu'elle peut tirer beaucoup de leçons — parce que la volonté et la conscience de l'idée même de résistance sont toujours fortement présentes. Si certains pensent le contraire, ils se trompent. À mesure que Israël intensifie ses agressions et son expansion, les germes de la résistance poussent dans d'avantage d'endroits.

En parallèle, notre pari ne repose pas sur le rôle ou la nature des régimes arabes. La majorité de ces régimes se sont alignés sur les Etats-Unis depuis longtemps ; ils sont en dehors du champ du combat, et il ne faut pas croire qu'ils viennent de changer de camp. C'est pourquoi nous affirmons toujours que la résistance palestinienne ne doit pas être laissée seule. Il existe différentes formes de résistance — armée, populaire, résistance à la normalisation — bref, toutes les formes possibles de résistance à l'expansion coloniale. C'est un devoir pour les peuples arabes, mais aussi pour les peuples libres du monde, de s'inscrire dans cette résistance. Car notre lutte pour la libération nationale s'inscrit désormais dans une lutte mondiale, dans un face-à-face avec l'impérialisme et la sauvagerie qu'il exerce aujourd'hui à l'échelle internationale.

Chris den Hond : Venons-en maintenant à la question de la gauche palestinienne. Elle reste très divisée entre le FPLP, le Front démocratique pour la libération de la Palestine (FDLP), le Parti du peuple palestinien (PPP, ancien parti communiste), l'Union démocratique palestinienne (Fida), etc… Quelles sont les perspectives d'unité à la gauche du spectre politique palestinien ?

À mon sens, la question de l'unité de la gauche palestinienne est une question théorique, et elle ne répond pas à la réalité palestinienne actuelle. Car nous sommes d'abord engagés dans une lutte de libération nationale. Et malheureusement, une partie importante de la gauche est gagnée par la droite, c'est-à-dire par les structures dirigeantes actuelles de l'Autorité nationale palestinienne et de l'OLP depuis les accords d'Oslo de 1993. L'Autorité nationale palestinienne – la droite – est parvenue à entraîner une partie de la gauche vers ses propres structures. C'est un véritable problème. Aujourd'hui, la nature de l'Autorité palestinienne est en mutation. Elle est en train de devenir une entité réduite, aux fonctions sécuritaires fragmentées et affaiblies. Et elle est désormais en dehors du cadre d'un mouvement de libération nationale.

Nous affirmons souvent qu'il nous faut une stratégie unifiée. Et l'essentiel est de savoir si nous avons un objectif commun. Sommes-nous unis sur l'objectif ? Ensuite vient la question de la manière d'y parvenir : quelles sont les tactiques pour atteindre cet objectif ? Or, il existe des divergences sur l'objectif même, et sur l'ordre des priorités. Certains estiment que la lutte de libération nationale est l'objectif. Et certains considèrent que construire un système politique palestinien représentatif – l'Autorité nationale palestinienne – sous occupation est l'objectif. Dans ce cas, la représentation politique au sein des structures de l'Autorité devient parfois plus importante que la patrie elle-même, alors que celle-ci se fait absorber par l'annexion, la colonisation, l'oppression et l'expulsion… Certains peuvent très bien adopter officiellement une stratégie de libération, puis, en pratique, se retrouver intégrés à une stratégie de dépendance à l'Autorité palestinienne — une dépendance dans les décisions, l'argent, la vie quotidienne, la sécurité, l'économie… Et pourtant, l'obsession de certains demeurent : l'obsession de la question de la représentation, des structures représentatives palestiniennes, ou même la question d'une ‘Constitution' palestinienne. Aujourd'hui, les Français et Emmanuel Macron ont officiellement proposé aux Palestiniens de les aider à écrire leur Constitution…. Est-ce que tout cela est sérieux ? Honnêtement, tout cela est de la fiction — et un scénario totalement déconnecté de la réalité. Nous ne misons donc pas sur cela – la question théorique de l'unité des forces de gauche. Nous misons plutôt sur la naissance possible d'un nouveau mouvement national palestinien.

Lors de la guerre des 66 jours sur le Liban, le FPLP a été directement la cible d'attaques israéliennes : Nidal Abdel Aal, membre de votre Bureau politique, a été assassiné par un tir de missiles israélien dans le quartier de Kola, le 29 septembre 2024, à Beyrouth, avec ses camarades. Le FPLP a également perdu de jeunes combattants au sud-Liban lors de cette guerre. Quel a été l'investissement du FPLP dans le front de soutien à Gaza ouvert par le Hezbollah au Liban en octobre 2023 ?

D'abord, les réfugiés palestiniens au Liban font partie du peuple palestinien. Tout ce qui s'est passé à Gaza a touché chaque foyer palestinien au Liban, chaque famille palestinienne. Il est normal que les premiers qui doivent agir en solidarité avec Gaza soient les Palestiniens : en Cisjordanie, ou dans la diaspora. Mais au Liban, la solidarité n'a pas seulement pris une forme populaire, comme en Jordanie ou ailleurs. Ici, elle a atteint son niveau le plus élevé : celui du soutien armé. Il était donc de notre devoir, en tant que faction palestinienne présente au Liban, de remplir notre rôle sur le front militaire du sud-Liban.

Le Front populaire s'est donc trouvé en première ligne, au contact direct avec la Palestine. Nous avons combattu comme toutes les forces de la résistance — et nous avons perdu des martyrs pendant cette bataille. Israël a assassiné plusieurs de nos dirigeants, dont le camarade Nidal Abdel Aal. Nous avons aussi des combattants tombés sur les lignes de front. Certains d'entre eux sont d'ailleurs toujours portés disparus.

Lorsque la résistance libanaise décide de combattre Israël, nous ne pouvons qu'être sous sa bannière. C'est ce que nous avons fait avant l'invasion israélienne de 1982 : nous étions en tant que palestiniens en première ligne de la résistance aux côtés de la gauche libanaise. Après l'invasion israélienne de 1982 et l'expulsion de l'OLP du Liban, le Front de la résistance nationale libanaise (Jammoul), constitué du Parti communiste libanais, de l'Organisation d'action communiste au Liban, et d'autres forces, a été lancé : nous avons alors ouvert nos dépôts de munitions, offert nos armes, et combattu sous la bannière du Front de la résistance nationale libanaise (FRNL). Nos martyrs étaient annoncés sous le nom du FRNL – c'était une forme d'appui total de notre part à la résistance libanaise, et à respecter l'identité libanaise de cette résistance. Nous respectons cette spécificité libanaise. En 2023, nous avons rejoint le combat lancé par le Hezbollah en soutien à Gaza, et aujourd'hui, la trêve à laquelle le Hezbollah consent depuis novembre 2024 s'impose à nous tous. Tout ce qui concerne la présence armée de la résistance palestinienne au Liban, relève d'une direction unique : la direction de la résistance libanaise, et non d'une direction palestinienne.

Chris den Hond : Il est des voix dans le monde arabe qui parlent de défaites palestiniennes après le 7 octobre, mais aussi libanaise après la guerre des 66 jours. Comment voyez-vous cette question de la défaite et de la victoire dans le cadre d'une guerre profondément asymétrique ?

Pour nous, la question de la victoire ou de la défaite est d'abord une question historique. La philosophie de la victoire et de la défaite ne se mesure pas à l'échelle d'une seule bataille, ni comme un match de football où une équipe gagne et l'autre perd. C'est une dynamique historique longue, liée au combat pour la libération dans son sens cumulatif. Tant que vous n'avez pas atteint vos objectifs, vous ne pouvez pas parler de victoire claire. Les objectifs dont je parle sont ceux que définit tout mouvement de libération.

Une deuxième question se pose : qui est réellement vaincu, et qui est réellement victorieux ? À mon sens, la défaite véritable, c'est la défaite de la conscience. Si vous arrivez au point où vous perdez votre conscience et votre lucidité, alors vous êtes vaincu. Mais si vous perdez une bataille militaire sans être vaincu politiquement, et sans perdre votre volonté ou votre conscience, alors vous restez capable de transformer cette défaite en victoire. Au contraire, parfois, la capacité à comprendre et absorber une défaite — et notre expérience historique palestinienne est pleine de défaites — fait de cette défaite une victoire différée. Une victoire différée parce que c'est ainsi que fonctionne la réalité.

Posons-nous alors la question : le génocide de Gaza a-t-il vaincu la conscience palestinienne, ou Gaza a-t-elle libéré la conscience mondiale ? Si la réponse est que Gaza a libéré la conscience mondiale, alors tout ce qui s'est passé fait partie d'une phase historique dont il sera possible de sortir par le haut.

Car ceux qui ont fait ces sacrifices, qui ont montré cette endurance, conservent la conviction qu'ils continueront la lutte. Le moteur principal de cette continuité, c'est l'existence même de l'occupation. Comment la question palestinienne pourrait-elle être « résolue » en effaçant simplement le peuple palestinien ? À mon avis, c'est impossible. Même si cela se produisait, tant que cet ennemi existe — un ennemi que nous percevons par essence comme agressif et expansionniste, pour qui la guerre est un élément permanent — il y aura toujours quelqu'un pour lui résister. Ce n'est pas une question d'idéologie : c'est une réaction humaine instinctive. L'ennemi crée lui-même les outils qui se dressent contre lui. Cette violence, ces meurtres, génèrent des réactions qui deviennent des formes de résistance : dire « non », refuser de coexister avec lui, le considérer comme un régime moralement déchu, ou chercher à l'isoler sur la scène internationale. Tout cela fait partie de la résistance, et cela nourrira ses contradictions internes. Voilà comment nous percevons l'avenir.

Je fais souvent la comparaison entre Gaza et Haïti. Frantz Fanon a dit que le colonialisme ne se contente pas de te convaincre que tu es un esclave : il te convainc également que tu es indigne de liberté. Mais la révolution haïtienne a été la première à dévoiler la fausseté de ce discours. Au 18e siècle, Saint-Domingue était la colonie la plus riche de France. En 1791, une révolte d'esclaves éclate : c'était un évènement inimaginable pour l'esprit européen qui considérait les Noirs incapables de pensée et d'organisation. La révolution haïtienne se transforma en une révolution sociale et militaire qui a vaincu les armées de France, conduisant en 1804 à la proclamation de la première république noire du monde. Les puissances coloniales n'ont pu tolérer un tel bouleversement, et l'exemple haïtien hante la conscience occidentale. L'historien Michel-Rolph Trouillot a d'ailleurs parlé de la révolution haïtienne comme d'un évènement impensable dans l'imaginaire occidental. Susan Buck-Morss a relié la révolution haïtienne à la dialectique du maître et de l'esclave chez Hegel, montrant que la liberté n'est pas une idée abstraite mais une pratique née d'un affrontement sanglant entre oppresseur et opprimé. Les esclaves noirs jugés non-humains ont forcé le monde à reconaître leur humanité. A Gaza et à Haïti, l'humanité ne s'est élargie que grâce à ceux que l'on jugeait indigne d'elle. L'universalité des droits humains est un champ de bataille permanent : il y a une universalité forgée par les centres impériaux pour justifier leur domination, et de l'autre une universalité née des luttes des dépossédés pour affirmer leur droit d'exister. Ce qui relie Haïti à Gaza, c'est que la liberté ne se donne pas : elle se prend. Haïti a forcé le monde à reconnaître l'humanité de l'esclave noir. Gaza forcera le monde à reconnaître celle du Palestinien.ne opprimé.e.


Illustration : « Couleurs de l'espoir », 1980. Tableau du peintre palestinien Sliman Mansour.

Minneapolis résiste à Trump

27 janvier, par Dan La Botz — , ,
Avec l'envoi de milliers d'agents de l'ICE par Donald Trump, Minneapolis vit une véritable occupation policière. Entre violences, intimidations et résistance populaire, la (…)

Avec l'envoi de milliers d'agents de l'ICE par Donald Trump, Minneapolis vit une véritable occupation policière. Entre violences, intimidations et résistance populaire, la ville refuse de plier face à une offensive autoritaire et raciste.

Hebdo L'Anticapitaliste - 784 (22/01/2026)

Donald Trump est en guerre contre le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, qu'il déteste en tant que rival politique, et contre Minneapolis, la plus grande ville de l'État, réputée pour ses opinions libérales. Trump a maintenant envoyé 3 000 agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement, police de l'immigration et des frontières) à Minneapolis, soit 1 000 de plus qu'avant le meurtre de la militante Renee Nicole Good par l'ICE. Il y a désormais plus d'agents de l'ICE à Minneapolis que de policiers dans toute la métropole. La majorité des habitantEs considèrent qu'il s'agit d'une occupation, qui suscite la peur et davantage de violence.

Des enlèvements brutaux et massifs

Les agents de l'ICE, masqués, vêtus de gilets pare-balles, armés de fusils et de sprays chimiques, se présentent dans les écoles, les hôpitaux, les églises et les entreprises et, sans mandat d'arrêt, ils arrêtent des personnes de couleur, immigrées ou citoyennes américaines, les mettent dans des voitures et les emmènent. CertainEs sont ensuite relâchéEs, d'autres sont envoyéEs dans des villes lointaines afin que leurs amiEs et leur famille aient du mal à les retrouver et à les aider. En raison des patrouilles de l'ICE, Minneapolis et d'autres districts voisins ont fermé leurs écoles pour les prochaines semaines, proposant à la place un ­enseignement à distance.

Trump et Kristi Noem, cheffe du département de la Sécurité intérieure, affirment que les agents de l'ICE bénéficient d'une « immunité absolue ». Mais une juge fédérale, Kate M. Menendez, a émis une injonction temporaire interdisant aux agents de l'ICE de prendre des mesures de représailles contre les personnes « participant à des activités de protestation pacifiques et non obstructives », d'utiliser des « outils de dispersion des foules » en représailles à des discours conformes à la liberté d'expression et d'arrêter et de détenir des personnes dans des voitures, à moins qu'elles ne bloquent de force les agents de l'ICE. Des juges de Californie, de l'Illinois et de Washington, D.C., ont rendu des décisions similaires dans des procès intentés par des organisations de défense des droits des immigréEs.

Une résistance protéiforme

Tant les citoyenNEs ordinaires que les responsables politiques de la ville et de l'État, comme le gouverneur Tim Walz et le maire Jacob Frey, considèrent que ce qui se passe est une occupation illégale et violente. Et il y a de la résistance. Partout où les agents de l'ICE apparaissent, les membres des réseaux de militantEs soufflent dans leurs sifflets pour alerter leurs voisinEs et beaucoup descendent dans la rue pour crier aux agents de l'ICE de partir. D'autres ont utilisé leurs voitures pour bloquer les rues et empêcher l'ICE d'avancer. CertainEs militantEs ont lancé des boules de neige sur les agents de l'ICE, d'autres ont crevé les pneus de leurs voitures et certainEs ont tiré des feux d'artifice sur eux.

Cette résistance militante est admirable, mais elle pourrait donner à Trump un prétexte pour invoquer la loi sur l'insurrection, qui permet au président d'envoyer des troupes fédérales dans n'importe quelle ville ou n'importe quel État. Cette loi peut être invoquée « pour faire face à une insurrection ». Le ministère de la Défense de Trump a indiqué à 1 500 soldats d'active de la 11e division aéroportée, basée en Alaska, de se préparer à un possible déploiement dans le Minnesota.

Le ministère de la Justice de Trump a ouvert une enquête pénale sur les actions du gouverneur Walz et du maire Frey, les accusant d'ingérence dans les activités de l'ICE. Frey a dit à l'ICE de « foutre le camp de Minneapolis ». Trump déteste Walz parce qu'il était le candidat démocrate à la vice-présidence qui s'opposait à lui et au vice-président J.D. Vance en 2024. Il déteste Minneapolis, où une grande majorité vote démocrate. Et il déteste les immigréEs « basanéEs », parce qu'il est raciste.

Les habitantEs de Minneapolis tiennent tête à Trump et, dans tout le pays, les gens espèrent qu'ils poursuivront leurs impressionnantes manifestations pacifiques, qu'ils gagneront — et nous avec eux.

Dan La Botz

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Etats-Unis-Venezuela. « Des objectifs qui vont bien au-delà de Caracas et de son secteur pétrolier »

27 janvier, par Adam Hanieh — , , ,
Le kidnapping de Nicolás Maduro par l'administration Trump a recentré l'attention mondiale sur le Venezuela et ses énormes réserves de pétrole. Pourtant, se contenter (…)

Le kidnapping de Nicolás Maduro par l'administration Trump a recentré l'attention mondiale sur le Venezuela et ses énormes réserves de pétrole. Pourtant, se contenter d'accepter au pied de la lettre le discours belliqueux de Trump – notamment ses déclarations selon lesquelles les États-Unis veulent « reprendre le pétrole… que nous aurions dû reprendre il y a longtemps » – peut nous faire passer à côté de certaines dynamiques plus profondes à l'œuvre dans l'invasion des Etats-Unis. Le pétrole est sans aucun doute essentiel pour comprendre ce qui se passe, mais d'une manière qui va bien au-delà du contrôle direct des réserves de brut du Venezuela.

Tiré de A l'Encontre
19 janvier 2026

Le pétrole brut a peu d'utilité immédiate, il doit être transformé par raffinage en une myriade de produits commercialisables qui peuvent ensuite entrer dans le processus d'accumulation. Dès le début du XXe siècle, les grandes entreprises occidentales ont compris que le contrôle de l'ensemble de la chaîne de valeur (extraction, raffinage, production pétrochimique, transport et commercialisation) était la clé pour façonner les marchés, fixer les prix et discipliner les concurrents. [1] Leur domination ne reposait pas simplement sur la détention de puits, mais aussi sur le contrôle des infrastructures et des réseaux de distribution qui déterminaient comment le pétrole était acheminé et qui en tirait profit.

Historiquement, cette stratégie d'intégration verticale a donné aux plus grandes entreprises occidentales un pouvoir ultime sur l'industrie pétrolière mondiale. Mais ce pouvoir a commencé à être remis en question au cours des deux dernières décennies, avec l'émergence de grandes entreprises publiques au Moyen-Orient, en Amérique latine et en Chine qui rivalisaient avec leurs homologues occidentales. Il est important de noter que ces entreprises, notamment Saudi Aramco et les géants pétroliers publics chinois, ont suivi la voie empruntée par les entreprises occidentales au cours du XXe siècle, en s'intégrant verticalement et en contrôlant de manière unifiée les réserves en amont et les activités en aval telles que les pipelines, le transport maritime, le raffinage et la production pétrochimique.

Le Venezuela, cependant, contraste fortement avec cette tendance mondiale. Plutôt que de consolider son contrôle sur l'ensemble de la chaîne de valeur, son entreprise publique, Petróleos de Venezuela S.A. (PDVSA), a été systématiquement dépouillée de ses capacités en aval. Cela est particulièrement évident dans le domaine du raffinage, étape cruciale au cours de laquelle le pétrole brut est transformé en produits à plus forte valeur ajoutée. Des années de sanctions imposées par les Etats-Unis, aggravées par la détérioration interne de PDVSA, ont coupé l'accès aux pièces de rechange, aux catalyseurs, au financement et aux apports techniques essentiels au maintien des opérations de raffinage. Les conséquences ont été catastrophiques : en 2014, le Venezuela représentait environ un cinquième du débit de raffinage de l'Amérique du Sud et de l'Amérique centrale ; en 2024, sa part s'était effondrée à seulement 6%. Aujourd'hui, les cinq principales raffineries du pays fonctionnent bien en dessous de 20% de leur capacité, contre environ 70% il y a dix ans.

Cette dégradation du système de raffinage vénézuélien est essentielle pour comprendre la situation actuelle. Sans raffineries fonctionnelles, le pétrole brut vénézuélien ne peut être valorisé à l'intérieur du pays. Il s'accumule donc dans des entrepôts ou est vendu à des prix très réduits à des acheteurs indépendants (tels que ceux de Chine) prêts à contourner le régime de sanctions. Dans le même temps, les exportations vénézuéliennes de produits raffinés se sont effondrées, chutant de près de 80% en deux décennies. En 2005, les États-Unis étaient encore importateurs nets d'essence, de diesel et de kérosène vénézuéliens ; en 2012, le Venezuela était devenu dépendant des produits raffinés importés provenant des raffineries situées sur les côtes du golfe du Mexique, qui dépendaient autrefois de son pétrole brut. Le Venezuela s'est ainsi retrouvé dans une position de profonde subordination vis-à-vis des États-Unis, contraint d'exporter du pétrole brut à prix réduit tout en important des carburants à plus forte valeur ajoutée qu'il ne peut plus produire chez lui.

Ce type de dépendance structurelle sera encore accentué par l'intervention des Etats-Unis. La restauration du secteur aval vénézuélien ne consiste pas simplement à « remettre en service » des installations mises en sommeil une fois que les conditions politiques auront changé. Le raffinage du pétrole est l'un des segments les plus capitalistiques et les plus exigeants sur le plan technique de la chaîne pétrolière : il nécessite un réseau électrique stable, des services publics fonctionnels, un approvisionnement continu en intrants chimiques et une main-d'œuvre qualifiée capable d'entretenir et de faire fonctionner des machines très complexes. Lorsque les raffineries sont à l'arrêt ou fonctionnent de manière intermittente, la corrosion se propage, les catalyseurs se dégradent, les pompes et les compresseurs se grippent et les systèmes de contrôle tombent en panne. Les expériences de l'Irak, de l'Iran et de la Libye montrent qu'une fois que le secteur du raffinage s'effondre sous le poids des sanctions ou de la guerre, les coûts de redémarrage peuvent rivaliser avec ou dépasser le coût de construction de nouvelles installations.

Dans ce contexte, l'avenir du Venezuela sous la suzeraineté des États-Unis devient clair. Privé d'un secteur de raffinage fonctionnel, privé de l'accès aux intrants nécessaires pour traiter son propre pétrole brut et manquant des capitaux nécessaires pour reconstruire ses infrastructures détruites, le pays est structurellement confiné au rôle de fournisseur de pétrole brut de faible valeur aux raffineries basées aux États-Unis. C'est l'aboutissement d'une stratégie menée par Washington depuis deux décennies : repousser le Venezuela dans la périphérie extractive d'un système énergétique hémisphérique dominé par les États-Unis [qui placent actuellement le Venezuela sous blocus]. En effet, le pays revient à la position subordonnée qu'il occupait au début du XXe siècle : riche en pétrole brut, mais dépendant du capital et des raffineries des Etats-Unis pour transformer ce pétrole en valeur.

En amont

Qu'en est-il alors des affirmations répétées de Trump selon lesquelles les compagnies pétrolières états-uniennes se précipiteront dans le secteur amont du Venezuela, en particulier dans la vaste ceinture de l'Orénoque [territoire situé dans la bande sud du bassin oriental du fleuve Orénoque] ? Au lendemain de l'enlèvement de Maduro, Trump a insisté sur le fait que « nos très grandes compagnies pétrolières américaines vont s'y installer, dépenser des milliards de dollars, réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et commencer à faire gagner de l'argent au pays », suggérant que les entreprises des Etats-Unis pourraient relancer la production vénézuélienne dans un délai très court. Quelques jours plus tard, il est allé encore plus loin, affirmant que les firmes américaines pourraient remettre en état les champs pétroliers vénézuéliens en moins de dix-huit mois, le gouvernement fédéral remboursant même ces investissements.

Ces déclarations font certes écho aux fanfaronnades impérialistes de Trump sur la « récupération de notre pétrole », mais elles ont été accueillies par un silence ostensible de la part des dirigeants des grandes compagnies pétrolières états-uniennes. Cette réticence s'explique en partie par l'incertitude qui règne quant à la situation politique au Venezuela dans un délai de six mois, sans parler des décennies nécessaires pour rentabiliser les investissements dans les champs pétroliers. Mais le problème plus profond réside dans l'ampleur des capitaux nécessaires pour relancer la production de pétrole brut vénézuélien. Les oléoducs et les réservoirs de stockage sont corrodés ; la moitié de la flotte de pétroliers du pays est en mauvais état et la main-d'œuvre qualifiée qui soutenait autrefois la PDVSA s'est dispersée à travers le monde [entre autres suite à la tentative de coup d'Etat de 2002-2003]. La reconstruction de cette infrastructure d'extraction nécessiterait des dizaines de milliards de dollars. Selon une estimation récente (Financial Times, 5 janvier 2026), il faudrait au moins 115 milliards de dollars pour simplement doubler la production et atteindre 2 millions de barils par jour d'ici le début des années 2030. Ces chiffres sont colossaux, équivalant à trois fois les dépenses d'investissement combinées d'ExxonMobil et de Chevron l'année dernière, et ils ne permettraient tout de même d'atteindre qu'un niveau de production inférieur à la moitié de celui des champs pétroliers texans.

Pour ces raisons, les grandes compagnies pétrolières des Etats-Unis sont restées largement discrètes sur la perspective d'un retour dans le secteur pétrolier vénézuélien. (2) Pour les grandes entreprises telles qu'ExxonMobil et ConocoPhillips, parmi les rares à disposer d'un bilan suffisant pour supporter de tels investissements, le Venezuela n'est pas considéré comme une manne immédiate, mais comme une entreprise à haut risque et à coût élevé qui offre peu d'avantages. Tout cela doit être replacé dans le contexte d'un marché mondial du pétrole caractérisé par des prix bas et une capacité excédentaire importante.

Cependant, au-delà de la question de la relance de la production en amont du Venezuela, l'intervention des Etats-Unis est extrêmement importante pour les compagnies pétrolières de ce pays pour des raisons qui ne concernent pas le Venezuela lui-même. La plus immédiate de ces raisons concerne les découvertes extraordinaires de pétrole et de gaz dans le Guyana voisin [capitale Georgetown], où plus de 10 milliards de barils de brut léger à faible teneur en soufre ont transformé une économie autrefois périphérique en une nouvelle frontière convoitée par les entreprises énergétiques mondiales. La quasi-totalité de cette richesse en hydrocarbures est concentrée dans la région d'Essequibo, un territoire revendiqué depuis longtemps par le Venezuela.

Au cours de la dernière décennie, le Guyana est devenu un point central de la stratégie en amont d'ExxonMobil. La société prévoit de produire environ 1,7 million de barils de pétrole par jour dans ce pays au cours des trois prochaines années, avec une production qui devrait représenter près d'un tiers du portefeuille mondial de pétrole brut de la société d'ici 2027. Dans ce contexte, le conflit territorial autour de l'Essequibo a pris une importance considérable. En 2023, Maduro a tenté d'affirmer la souveraineté du Venezuela sur la région par le biais d'un référendum national. Caracas a ensuite intensifié ses activités militaires le long de la frontière et, en avril 2024, a officiellement déclaré l'Essequibo comme un État vénézuélien, avec l'annonce début 2025 d'une perspective électorale. Un gouvernement vénézuélien aligné sur les États-Unis élimine pratiquement cette possibilité et garantit les conditions nécessaires à une accumulation ininterrompue par les entreprises américaines dans les champs offshore et onshore en plein essor du Guyana.

Une deuxième considération importante pour les entreprises pétrolières américaines concerne les énormes créances financières qu'elles détiennent sur le Venezuela à la suite des nationalisations par Chávez en 2007. Selon des rapports récents, les créances de ConocoPhillips s'élèvent à 12 milliards de dollars, tandis qu'ExxonMobil affirme qu'on lui doit environ 20 milliards de dollars. Le renversement de Maduro et la « gestion » du gouvernement vénézuélien par les États-Unis [pour l'heure en négociation avec l'appareil maduriste géré officiellement par Delcy Rodriguez] ouvriront probablement la voie au paiement de ces sommes colossales, soit directement, soit par le transfert d'actifs hydrocarbures. En ce sens, le changement de régime [en trois phases, selon les plans de Marco Rubio] orchestré par les États-Unis garantit des revenus financiers au capital pétrolier des Etats-Unis sous une forme beaucoup plus rapide et plus fiable que tout investissement à court terme dans les infrastructures pétrolières vénézuéliennes en ruine.

« Notre hémisphère »

Le dernier facteur, et peut-être le plus important, derrière l'intervention [et blocus] américaine est l'objectif explicite de rompre les liens économiques et politiques profonds entre le Venezuela et la Chine. Il ne s'agit pas principalement de l'accès de la Chine au pétrole vénézuélien ; bien qu'environ 80% des exportations pétrolières du Venezuela soient actuellement destinées à la Chine, cela ne représente qu'environ 4% des importations totales de brut de la Chine. Ce qui importe, ce n'est pas le volume des échanges pétroliers, mais la position symbolique du Venezuela dans le cadre de l'expansion continentale plus large de la Chine, et le rôle que joue le pétrole dans le renforcement de l'influence politique et économique de la Chine dans le pays.

Au cours des deux dernières décennies, le Venezuela est devenu l'un des plus grands partenaires de Pékin parmie les pays du Sud. Selon une étude récente, les engagements de prêts chinois au Venezuela ont dépassé 106 milliards entre 2000 et 2023, se classant au quatrième rang parmi tous les emprunteurs. Il est important de noter qu'il ne s'agissait pas de prêts au développement conventionnels, mais de financements garantis par le pétrole. La grande majorité des crédits chinois étaient garantis par le pétrole brut vénézuélien, PDVSA étant tenue de rembourser Pékin par des livraisons à long terme plutôt que par des transferts en espèces. En effet, les exportations de pétrole sont devenues le mécanisme par lequel les capitaux chinois sont entrés au Venezuela, liant le pays à un cycle de remboursement de la dette libellée en matières premières. En raison des sanctions états-uniennes, ce pétrole brut a été vendu à des prix préférentiels, et la majeure partie n'a pas été acheminée vers les entreprises publiques chinoises, mais a plutôt alimenté les raffineries dites « teapot » regroupées dans la province chinoise du Shandong. Ces raffineries indépendantes et privées opèrent en marge des marchés mondiaux et ont pu absorber le pétrole vénézuélien précisément parce que les sanctions américaines avaient bloqué les canaux commerciaux plus officiels. De cette manière, le système « pétrole contre prêts » a servi à lier l'influence financière de Pékin à la survie de l'État vénézuélien.

Les États-Unis cherchent désormais à démanteler ces liens en détournant le pétrole brut vénézuélien des acheteurs chinois vers les raffineries de la côte du Golfe optimisées pour les qualités de pétrole lourds et sulfureux, réaffirmant ainsi leur contrôle sur les flux énergétiques de l'hémisphère. Il ne s'agit pas principalement d'un réalignement économique, mais d'une tentative de détacher le Venezuela de l'orbite stratégique de la Chine et de réaffirmer la primauté des États-Unis en Amérique latine. Comme l'a déclaré le secrétaire d'État Marco Rubio dans une récente interview, « nous sommes dans l'hémisphère occidental… et nous ne permettrons pas que l'hémisphère occidental serve de base opérationnelle aux adversaires et rivaux des États-Unis ». Ou, comme l'a déclaré plus crûment la Maison Blanche le 4 janvier, « c'est notre hémisphère ».

L'enlèvement de Maduro est une déclaration de puissance impériale américaine, visant à envoyer un message à travers un continent qui sera au cœur des luttes futures pour l'énergie, les infrastructures et l'extraction de matières premières stratégiquement importantes, telles que les minéraux rares. Il signale que Washington est à nouveau prêt à recourir à la force directe pour garantir les conditions d'accumulation dans un hémisphère où la Chine est devenue un partenaire économique dominant et où de nouvelles frontières extractives – du pétrole offshore du Guyana au lithium de Bolivie – redessinent rapidement le paysage géopolitique. À ce titre, les objectifs ultimes de l'invasion américaine vont bien au-delà de Caracas et de son secteur pétrolier en plein effondrement. (Article publié sur le site de Verso le 13 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Cette structure verticalement intégrée a permis l'émergence des « Sept Sœurs », cinq sociétés américaines et deux sociétés européennes qui ont été les précurseurs des actuelles ExxonMobil, Chevron, Shell et BP. Ces entreprises ont essentiellement contrôlé l'ensemble de l'industrie pétrolière mondiale pendant la majeure partie du XXe siècle. L'intégration verticale leur a donné le pouvoir d'exclure leurs concurrents des infrastructures essentielles, de fixer les prix mondiaux et de manœuvrer avec souplesse dans les différents segments de l'industrie en fonction de l'évolution des conditions du marché. Voir Hanieh, Crude Capitalism, pour une histoire plus approfondie de ces entreprises.

[2] Une exception partielle est possible dans le cas de Chevron, qui a bénéficié d'une dérogation spéciale de l'administration Trump pour continuer à opérer dans le pays malgré les sanctions.

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Assemblée vers la grève en mai

26 janvier, par Lettre commune — ,
Quand : 8 février de 13h à 16h Lieu : UQAM, pavillon Athanase-David, 1430 Rue St-Denis, salle D-R200 1430 Rue St-Denis, Montréal, QC H2X 3J8, Canada Place Pasteur, 1430 (…)

Quand : 8 février de 13h à 16h
Lieu : UQAM, pavillon Athanase-David, 1430 Rue St-Denis, salle D-R200

1430 Rue St-Denis, Montréal, QC H2X 3J8, Canada
Place Pasteur, 1430 Rue St-Denis, Montréal, QC H2X 3J8, Canada

Posté par l'Alliance Ouvrière, le Syndicat des employé.e.s de soutien - Cégep de Saint-Laurent et Lutte Commune

Le 29 novembre, nous étions des milliers dans la rue pour nous opposer aux lois anti-syndicales et anti-travailleur•euses.

Maintenant, quelle est la suite ?

Joignez-vous à nous pour discuter de la manière d'organiser une grève en dehors de la convention collective et des négociations — la grève politique ! Échangeons sur la façon de coordonner des actions avec nos syndicats locaux avant et pendant la semaine du 1er mai.

Nous sommes plus forts lorsque nous agissons ensemble !

Nous lançons un appel à tous les syndicats locaux et à leurs membres, ainsi qu'à tous les groupes communautaires : votre implication est cruciale. Il faut construire un rapport de force et faire reculer le gouvernement.

Faites-nous savoir si vous, votre syndicat ou votre organisation souhaitez participer.
Quand : 8 février de 13h à 16h
Lieu : UQAM, pavillon Athanase-David, 1430 Rue St-Denis, salle D-R200

Entrer en conversation pour transformer le monde

26 janvier, par Vanessa Jérôme, Pierre-Luc Landry — , , , ,
Depuis plusieurs années, les invitations à repenser nos liens se multiplient — liens avec le territoire, avec les (non-)humain·es, avec nous-mêmes… Si certaines portent déjà (…)

Depuis plusieurs années, les invitations à repenser nos liens se multiplient — liens avec le territoire, avec les (non-)humain·es, avec nous-mêmes… Si certaines portent déjà leurs fruits, nous pensons que la transformation du monde passe aussi par notre engagement commun dans une multiplicité de conversations, parfois difficiles, à visée transformatrice.

Lassé·es des logorrhées managériales et des propagandes politiques, nous investissons aujourd'hui les pages d'À bâbord — dont nous partageons le projet d'« entretenir l'optimisme de la volonté » et de « dépasser le pessimisme de la raison » [1], — pour entrer en conversation avec vous.

Revenant au sens latin classique de la conversation (conversari : « se tenir habituellement dans un lieu ; vivre avec quelqu'un » [2]), nous faisons le pari qu'il est possible dans ces pages de nous parler, d'en parler : de la persistance coloniale sur les terres autochtones, de nos vies asservies et précarisées par le capitalisme extractiviste, de nos imaginaires formatés par la société de consommation et le néolibéralisme sauvage, de nos vulnérabilités à géométries variables, des violences que l'on subit, de celles qu'on inflige aussi.

Vouloir échapper au cynisme ambiant et espérer que le monde se trouve transformé par notre parole demande de faire preuve d'honnêteté intellectuelle et de courage, sans aucun doute ; d'humilité et de générosité, aussi. Ce sont autant de qualités que l'on retrouve dans les œuvres littéraires qui nous guident, lorsqu'il est temps de crier nos colères et d'imaginer collectivement les avenirs dans lesquels il nous sera possible d'exister. À travers ce texte, et ceux qui suivront, nous souhaitons donc mettre des mots sur nos colères et partager le hasard de nos lectures et de nos inspirations. Ainsi, nous espérons contribuer aux conversationS transformatrices auxquelles vous participez déjà en lisant À bâbord !, et que nous voulons écrire avec un S majuscule. Parce que le pluriel n'ajoute pas seulement de la complexité aux phrases que l'on formule ; il permet aussi leur entrelacement au-delà des frontières et du temps. Il décuple leur pouvoir subversif. Il résonne comme une promesse de métamorphose dans un monde plus défait pour certain·es que pour d'autres, déjà effondré par endroits, qui ne se conjugue plus, pour beaucoup, qu'au temps d'un « peut-être » de plus en plus incertain.

Les mots sont nos continents

« Il y en a parmi nous qui pensent que les Canadien·ne·s devraient retourner dans leur pays d'origine. Pas moi. J'espère plutôt qu'ils et elles s'éprendront de cette terre de la même manière que moi : en s'y consacrant pleinement, de façon responsable, et pour la vie. »

Lee Maracle, Treize conversations, Éditions Varia, 2022

Depuis longtemps, les prises de parole de Lee Maracle, autrice de la Première Nation Stó:lō [3], nous inspirent. Dans ses Treize conversations, l'autrice emblématique de la critique anticoloniale canadienne et du féminisme autochtone nous invite, lecteurices non autochtones, à demeurer sur les territoires que nous avons pourtant foulés sans permission, exploités sans considération. Elle nous veut responsables, solidaires et complices dans l'invention de formes d'existence qui soient respectueuses de toutes formes de vie et de leurs expressions plurielles. Elle nous apprend non pas à fuir ou à partir, mais plutôt à habiter autrement : en aimant, en respectant et en construisant, là où l'on a atterri, la possibilité d'une métamorphose radicale. Sans naïveté, nous nourrissons l'espoir que d'autres que nous prendront aussi son invitation au sérieux et que la lecture de son œuvre transformera pour toujours le regard de ceux et celles qui voudraient s'accompagner mutuellement pour la suite du monde [4].

À sa voix, nous souhaitons mêler celles d'autres auteurices autochtones, pour qu'au-delà des textes publiés, elles résonnent ensemble. Celles d'An Antane Kapesh, de Joséphine Bacon et de Naomi Fontaine, écrivaines innues qui savent dire la délicatesse des liens qui les attachent au territoire et qu'elles proposent en partage à qui choisira d'en prendre soin. Celle de Billy-Ray Belcourt, auteur queer de la Première Nation crie de Driftpile, qui s'efforce de penser la viabilité de formes de vies qui émergent des dégradations infligées aux territoires et des violences faites aux corps minorisés.

Loin des éléments de langage dont se contentent bien des promoteurs de la désormais fameuse — et parfois fallacieuse — réconciliation, chacun·e de ces auteurices participe au dialogue qui soutient la fabrication au jour le jour de notre vie commune. Et il faut dire qu'à notre grande surprise, iels ont le courage, la grandeur d'âme peut-être, de le faire sans que la colère ne les aveugle ou qu'elle ne porte atteinte à la possibilité de l'avenir qu'iels appellent de leurs vœux.

En cela, leurs voix rejoignent celles d'écrivain·es qui, comme Karine Rosso et Nicholas Dawson, nous invitent à « accueillir le sentiment de la colère sans qu'il prenne toute la place [5] ». Dans l'entrelacement de leurs trajectoires au-delà des frontières Nord/Sud américaines, nous apercevons à notre tour une certaine beauté du monde : celle qui s'envisage lorsque l'on troque la haine pour l'amour, la rancœur pour l'espoir, et que l'on se rend capable de regarder le monde depuis ses marges, d'apprendre à (se) le dire dans plusieurs langues.

Nous habitons où nous luttons

À l'heure de la polycrise [6], nous voulons croire au(x) pouvoir(s) des mots, aux promesses de rencontres, aux partages d'expériences, aux dialogues entrelacés et (dis)continus. En panachant sciences sociales, arts et littérature, nous tentons de penser les conditions d'une métamorphose. Celle-ci s'invente depuis les territoires — réels ou imaginaires — où s'inscrivent nos existences et la possibilité de nos résistances. Car nous habitons (à) l'endroit de nos luttes, et luttons pour les lieux que nous habitons et qui nous habitent en retour.

De migrations en assignations à résidence, de moments de doute en proclamations de solidarité, nous luttons. Ici et maintenant. Au quotidien et sans fin. Contre la surenchère des haines misogynes, queerphobes, racistes et validistes. Contre les frontières arbitraires qui traversent les corps. Contre la financiarisation des biens essentiels et la précarisation de notre quotidien. Contre la privatisation des communs. Contre la criminalisation de nos engagements et de nos soulèvements. Contre le ravage de nos espérances et l'asservissement de nos imaginaires.

Nous luttons en frottant nos pensées les unes aux autres, sans avoir peur de (se) dire, de (se) perdre, de (se) taire, de (se) retrouver. Nous cherchons (et trouvons) ici aussi nos « autres », des humain·es avec qui tisser les fils d'innombrables conversations. Dans le numéro 103 de la revue, Kharoll-Ann Souffrant signait un « Petit éloge de la bravoure » auquel nous acquiesçons : « Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence », écrivait-elle. Son expérience de féministe racisée n'est pas la nôtre, alors nous l'écoutons. Et nous espérons qu'elle accepte que l'on joigne humblement nos voix à la sienne, lorsqu'il fait sens de dire l'intrication de nos combats.

Au contraire de ce que l'on pense trop souvent, nous sommes nombreux·ses à avoir des choses à nous dire. En conversations physiques ou virtuelles, en temps réel ou asynchrone, nous pouvons lutter ensemble depuis tous les endroits de ce monde. Pour le défaire, le triturer, le froisser, l'embrouiller. Pour trouver, au moment de ces gestes, la joie de le métamorphoser. Et pour espérer enfin que, modelé par nos pensées communes les plus folles et les plus inespérées, cet autre monde se plaise à lui-même et soit un écrin pour toutes nos vies.


[1] Nous reprenons ici le titre de l'éditorial du numéro 103 de la revue.

[2] Centre national de ressources textuelles et lexicales (CNRTL), « Converser », Trésor de la langue française informatisé, [en ligne], https://www.cnrtl.fr/etymologie/converser.

[3] Lee Maracle est décédée en 2021, sur les terres non cédées qui l'ont vue naître, le long du fleuve Fraser qui coule dans le sud de la Colombie-Britannique.

[4] Nous piquons cette expression à Pierre Perrault et Michel Brault, qui en ont fait le titre d'un des grands chefs-d'œuvre du cinéma direct.

[5] Karine Rosso, Nicholas Dawson, Nous sommes un continent. Correspondance mestiza, Éditions Triptyque, Difforme, 2021.

[6] Le terme définit une situation dans laquelle différentes crises — économique, sociale, environnementale, démocratique, géopolitique — adviennent simultanément, s'alimentent et produisent des effets plus graves que la simple combinaison de leurs conséquences isolées.

Vanessa Jérome et Pierre-Luc Landry coaniment le balado J'habite où je lutte, accessible sur Apple Podcasts, Spotify, Amazon Music et YouTube ; les contenus audio sont enrichis en textes, bibliographies et créations personnelles sur jhabiteoujelutte.com.

Photo : Korney Violin (Unsplash)

L’urgence, c’est de combattre la pénurie de main-d’œuvre, pas de fermer nos urgences !

26 janvier, par Marc Simard
Après presque un an d’incertitude sur l’avenir des services de santé d’urgence pour les communautés de Trois-Pistoles et de Pohénégamook, le CISSS du Bas-Saint-Laurent est (…)

Après presque un an d’incertitude sur l’avenir des services de santé d’urgence pour les communautés de Trois-Pistoles et de Pohénégamook, le CISSS du Bas-Saint-Laurent est sorti de son mutisme par la publication d’un communiqué de presse laconique le 20 novembre dernier. Dans ce communiqué (…)

L’Étoile du Nord : participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février !

24 janvier, par L'Étoile du Nord — ,
Participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février ! L'Étoile du Nord | Montréal La revue de l'année de L'Étoile du Nord revient pour une deuxième édition dimanche (…)

Participez au Grand Débrief 2026, dimanche 1er février !

L'Étoile du Nord | Montréal

La revue de l'année de L'Étoile du Nord revient pour une deuxième édition dimanche prochain le 1er février, au CEDA, à Montréal, dès 10h.

Vous en avez peut-être déjà entendu parler : le Grand Débrief, c'est une journée de rencontres et d'échanges organisée par nos journalistes, quelque part entre une revue de l'année et une discussion collective.

Au fil de la journée, nos journalistes animeront des panels avec des personnes directement impliquées dans les luttes de 2025, suivis de discussions en sous-groupes, orientées vers l'année 2026. Les différentes organisations et militants provenant des syndicats et des mouvements sociaux auront donc l'occasion de partager leurs apprentissages de 2025 et de se préparer pour l'année 2026 qui commence. La journée se terminera par un 5 à 7, pour continuer les échanges de façon plus informelle.

Il y aura aussi une section kiosques pour découvrir la merch et le matériel des différentes organisations présentes.

🗒️ Au programme : Panels : (1) La privatisation, la sous-traitance et les coupures de poste dans le secteur public ; (2) La répression et la mobilisation dans le secteur privé ; (3) Les campements d'itinérants et le combat contre leurs démantèlements ; (4) L'importance croissante du mouvement contre la guerre et l'impérialisme.

Discussions collectives centrées sur les sujets de panels : stratégies futures et collaboration entre les organisations présentes.

Kiosques des organisations présentes (merch, brochures, livres, etc.)

Lieu :
CEDA, 2515 rue Deslisle, Montréal
Date et heure :
Dimanche 1er février, 10h
Horaire :
Ouverture des portes à 9h45
Introduction et panels dès 10h
Dîner vers midi (contribution volontaire, dîner préparé par les journalistes de L'Étoile du Nord)
Discussions en sous-groupes vers 14h30
5 à 7 (lieu à venir)

️ Avec la participation de diverses organisations et militants :
Syndicat du Transport de Montréal - CSN (entretient STM)
Regroupement Information Logement (Pointe-Saint-Charles)
Mouvement de la Jeunesse Palestinenne (PYM)
Alliance Ouvrière
SCFP 5454 (Syndicat de la SQDC)
Association étudiante du Cégep de Saint-Laurent
Conseil central du Montréal Métropolitain - CSN
Société générale des étudiantes et étudiants du Cégep de Maisonneuve
Comité d'organisation et information du Syndicat des travailleuses et travailleurs de la poste, section de Montréal
Game Workers Unite
Comité BAILS
Offensive Populaire
Refus Local
Archives Révolutionnaires
La Ligue 33
Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal (SCFP 301)
M Éditeur
Syndicat des professionnels du Cégep de Saint-Laurent
Collectif solidarité Québec-Pérou
Solidarité Québec-Haiti
Science for the People
Union des travailleuses et travailleurs accidentés ou malades
Montréal pour un monde sans guerre
Collectif Antigone
...et de nombreux autres en attente de confirmation !

Au plaisir de vous y voir !
Le comité de Montréal de L'Étoile du Nord

Le CDHAL et le CISO dénoncent l’intervention des États-Unis au Venezuela !

23 janvier, par Ronald Cameron
Ronald Cameron, responsable de la rédaction Dans des déclarations distinctes, le Comité des droits humains en Amérique latine (CDHAL) et le Centre international de solidarité (…)

Ronald Cameron, responsable de la rédaction Dans des déclarations distinctes, le Comité des droits humains en Amérique latine (CDHAL) et le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) ont dénoncé l’intervention des États-Unis au Venezuela. Il s’agit de deux organismes clés de la (…)

Crimes contre l’humanité : la justice française condamne Roger Lumbala à 30 ans de prison

22 janvier, par Charlie Wittendal
Du 12 novembre au 19 décembre 2025, la cour d’assises de Paris a jugé Roger Lumbala, ancien chef rebelle congolais du mouvement politico-militaire RCD-N (Rassemblement (…)

Du 12 novembre au 19 décembre 2025, la cour d’assises de Paris a jugé Roger Lumbala, ancien chef rebelle congolais du mouvement politico-militaire RCD-N (Rassemblement Congolais pour la Démocratie – National) et ex ministre du commerce du Gouvernement de la Transition de la RDC (2003-2005), pour (…)

Introduction au dossier du numéro 34 : Le droit au logement, vers la démarchandisation

22 janvier, par Rédaction

Longtemps niée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), la crise du logement persiste. Et rien n’indique qu’elle se résorbera prochainement. Les principaux indicateurs de cette crise, qui est largement documentée, sont au rouge depuis un certain nombre d’années déjà. Et ils se seraient aggravés depuis la pandémie de COVID-19 : hausse fulgurante des loyers, pénurie de logements abordables, faible taux d’inoccupation des logements locatifs, adoption de différentes pratiques plus ou moins légales, voire même frauduleuses, de la part des propriétaires qui veulent se débarrasser de locataires (les fameuses rénovictions), conversions en copropriété ou locations à court terme à des fins touristiques qui réduisent la taille du parc de logement locatif, et augmentation du phénomène de l’itinérance, notamment en raison du manque de logements.

Cette crise est dramatique pour des centaines de milliers de personnes ici et à travers le monde. Juste en France, pourtant un pays riche, le non-accès à un logement digne et abordable concerne une personne sur quatre, nous apprend Le Corre. Plus près de nous, dans les villes comme Montréal qui compte 63 % de locataires et Québec qui en compte 49 %, mais aussi dans les différentes régions du Québec, la pénurie de logements à prix décent entraine des répercussions sociétales dont les coûts risquent de se faire sentir à long terme. Le mal-logement est devenu chose courante avec tout ce que cela implique : stress, anxiété, peur, endettement, coupures dans le budget familial pour la nourriture (la demande d’aide alimentaire accuse une hausse vertigineuse) ou pour les médicaments parce que les ménages se voient obligés de consacrer plus de 30 % de leur revenu au loyer, et parfois même plus de 50 %. Cette pénurie de logements à prix décent fait en sorte que de nombreuses familles n’arrivent pas à quitter des logements insalubres, vétustes ou trop exigus dans lesquels elles vivent, au risque de leur santé et de celle de leurs enfants. Il arrive fréquemment que les relations propriétaires-locataires entrainent des tensions, voire de la violence verbale, et un climat de conflictualité, ce qui mine la santé mentale des locataires. Ajoutons à cela le phénomène de l’itinérance qui prend de l’ampleur, comme le souligne le texte de Latendresse, avec ce que cela signifie de se retrouver à la rue. Ce sombre tableau touche un nombre de plus en plus grand de personnes qui vivent la précarité et l’insécurité résidentielles pour reprendre les propos de Madden et Marcuse[1], d’où la nécessité de comprendre l’évolution du marché immobilier, un secteur majeur de l’économie capitaliste, néolibérale et mondialisée.

Si la crise du logement semble atteindre un sommet, il importe de comprendre pourquoi. Bien qu’en principe, on le reconnaisse comme un droit et une condition nécessaire à la sécurité et à la santé physique et mentale des personnes, le logement est aujourd’hui considéré pour sa valeur marchande plutôt que pour sa valeur sociale, du moins par les milieux d’affaires et les décideurs. Il est donc soumis à la logique de l’économie capitaliste néolibérale, mondialisée et financiarisée. Rappelons que le néolibéralisme peut être compris comme un processus de restructuration des formes de gouvernance et de régulation. Plus concrètement, cela se traduit par une phase de démantèlement des institutions, régulations et politiques associées au régime fordiste keynésien qui sont progressivement remplacées par de nouvelles règles, de nouvelles orientations et politiques qui font la part belle au secteur privé. Pour mieux comprendre les effets de ces transformations dans le domaine résidentiel, il faut lire les textes de Laflamme et Saillant, de Gaudreau et de Le Corre qui décortiquent et analysent les principaux changements apportés aux politiques de soutien au logement depuis le milieu des années 1990. Ces auteurs constatent que si le logement social ou le logement public, comme on le désigne en France, est encore sous le contrôle de l’État, ou du moins largement financé par ce dernier, la logique du marché a pénétré ce secteur d’activités au point que même le logement social et communautaire, pourtant à but non lucratif et en principe hors marché, est aujourd’hui soumis en partie à la logique du marché.

Laflamme et Saillant et Gaudreau constatent l’introduction relativement récente d’une nouvelle terminologie où l’on parle moins de logement social et davantage de logement abordable et hors marché. Pour eux, cette transformation n’est pas que sémantique, elle amène une confusion sur le financement du logement, sur les partenaires impliqués et sur la méthode de calcul du loyer. Cette confusion terminologique permet au gouvernement de dire qu’il répond à la demande sociale, en augmentant la construction de logements abordables, alors que, dans les faits, le prix de ces logements sera évalué en fonction de la médiane des prix du marché, et non en fonction des revenus des locataires. Gaudreau explique que l’État, par ses programmes de financement notamment, a induit une nouvelle conception du financement et de la production du logement, incluant le logement social, qui accorde une place plus importante au secteur privé. Même le logement dit hors marché, précise Gaudreau, « est aussi marchandisé sinon plus que le logement abordable ».

Parallèlement, nous assistions à l’introduction de nouvelles pratiques au sein même des projets de logement social portés par des organisations communautaires. Comme Louise Constantin l’explique, le programme de financement des nouvelles coopératives privilégie de grosses coopératives dont la gestion est transférée à des organisations à but non lucratif qui sont indépendantes de la coopérative. Cette nouvelle façon de faire nous questionne quant à la place et au pouvoir réservés aux locataires, qui, dans l’ancien modèle de coopératives, constituaient les acteurs de l’autogestion et de l’auto-organisation des coopératives. Pour certains militants et militantes du milieu des coops, le fait que la gestion soit transférée à une autre constituante indépendante du conseil d’administration de la coop est vu positivement dans la mesure où gérer de gros complexes de logement constitue toujours un défi en matière de gestion. Malgré ces défis auxquels font face les coopératives, il demeure que le parc de coopératives demeure un fleuron de l’habitation démarchandisée au Québec, et qu’il importe de le préserver.

Si le marché s’accapare davantage du secteur de l’habitation, et en particulier de la production et du financement du logement, dont le logement social et communautaire, quelles sont les options pour répondre aux besoins des locataires, et en particulier des locataires à faible ou modeste revenu ?

Deux types de réponses sont discutées au Québec. D’une part, il y a celles et ceux qui croient que le marché apportera des solutions. Pour les tenants de cette approche, le facteur responsable de la crise repose sur le déséquilibre entre l’offre et la demande, d’où l’idée de mettre en place les conditions nécessaires pour attirer davantage de promoteurs et de constructeurs dans le secteur immobilier, et pour multiplier les chantiers. Pour cela, il y a toutes sortes de mesures qui sont annoncées : accorder des mesures fiscales incitatives, faciliter l’obtention des permis de construction et les changements de zonage, etc. Plus on construira rapidement des unités de logement, plus vite la crise sera résolue. C’était du moins la position de l’ancienne ministre responsable de l’Habitation France Élaine Duranceau. Même s’il ne s’agit pas que de logements « abordables », l’augmentation de la construction de logements aurait un effet de ruissellement, pense-t-on, c’est-à-dire que les ménages qui emménageront dans de nouveaux logements à coût plus élevé laisseront derrière eux un appartement à loyer plus bas, accessible à des ménages à faible ou modeste revenu. Bref, tout le monde devrait y trouver son compte.

D’autre part, différentes options sont portées par des réseaux et organisations de défense du droit au logement ainsi que des organisations liées aux mouvements sociaux, et ce, depuis de nombreuses années. Au Québec, plusieurs ont déjà fait leurs preuves, c’est pourquoi nous avons demandé à des personnes qui militent et travaillent dans ces organisations ou réseaux de faire un état des lieux des changements apportés aux différents programmes de financement, notamment en termes de contraintes et d’opportunités.

Véronique Laflamme et François Saillant, tous deux actifs au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) depuis un bon nombre d’années, retracent l’histoire du développement du logement social et analysent les transformations apportées aux programmes de financement de logement social, ce qui leur permet de mettre en lumière les différences entre le logement social, le logement abordable et le logement hors marché. Pour Laflamme et Saillant, le logement social et communautaire demeure la clé principale, ou du moins l’une des clés les plus importantes pour répondre à la crise du logement. Pour leur part, Patricia Viannay et Robert Pilon, qui travaillent tous les deux à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec, montrent en quoi la formule des HLM, qui semble un peu usée aux yeux de certains, a fait ses preuves. En effet, les HLM offrent du logement décent financé par l’État, mais plus encore, cette formule contribue à l’appropriation des enjeux d’habitation par les locataires, lesquels se sont battus au cours des années pour participer à la gouvernance des HLM. Certes, Viannay et Pilon conviennent que le parc de logement HLM a besoin de beaucoup d’amour, c’est pourquoi il importe d’y investir et de le préserver.

Le mouvement des coopératives d’habitation, apparu dans les années 1970, constitue l’un des fleurons du logement social et communautaire au Québec. Comme le rappelle Louise Constantin, qui a été longtemps très active au sein du mouvement des coopératives d’habitation : « Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier ». Aujourd’hui, cependant, les coopératives d’habitation, qui dépendent elles aussi de différents programmes de financement public, sont soumises à de nouvelles obligations qui ont pour effet de les fragiliser. Alors que sous l’ancien régime, elles avaient une autonomie pour la fixation du prix des loyers, ce n’est plus le cas avec le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui a succédé au programme Accès Logis. Pour Constantin, il est certain qu’en vertu de ces programmes, les loyers doivent se situer entre 75 % et 95 % du loyer médian du marché. Les coopératives, écrit-elle, se retrouvent donc à la remorque d’un marché hautement spéculatif.

Ces quatre textes permettent de saisir que le logement social et communautaire – qui comprend aussi les coopératives –, issu de luttes pour le droit au logement qui se sont menées depuis près de 75 ans, est aujourd’hui affaibli par l’introduction de nouveaux programmes qui ont ouvert la porte au secteur privé ou à la logique du secteur privé. On comprend qu’on assiste progressivement à une dénaturation de ce qu’a été le logement social, les HLM ou les coopératives d’habitation qui sont en voie de marchandisation, ce qui représente également une perte de contrôle démocratique des locataires à faible ou modeste revenu.

Parallèlement à ces attaques contre le logement social et communautaire, d’autres acteurs et actrices explorent des avenues comme les fiducies d’utilité sociale (FUS), ce dont nous parlent Raymond et Maass, de même que Michaud et Cohen. Robert Cohen, qui a été l’un des précurseurs de l’expérience menée par le Comité des citoyen·ne·s de Milton Parc, revient sur cette formidable aventure alternative au marché immobilier, qui loge un grand nombre de locataires dans des coopératives d’habitation situées au centre-ville de Montréal. Ghislaine Raymond et Barbara Maass, deux militantes qui ont joué un rôle majeur dans la création de l’Écoquartier Louvain dans l’arrondissement Ahunstic-Bordeaux-Cartierville à Montréal, expliquent ce que permettent les fiducies d’utilité sociale, notamment de pérenniser un parc de logement démarchandisé. Pour elles, il ne fait pas de doute que la FUS constitue un moyen concret de sortir du marché privé des logements qui seront ainsi véritablement hors marché. Enfin, Alexandre Michaud donne un exemple de ce à quoi peuvent mener des fiducies sociales si on les insère dans des environnements plus larges. Comme il l’explique, la Société de développement de l’Est (SDE), un organisme à but non lucratif, ne mise pas que sur le logement, elle vise plutôt à constituer des milieux de vie complets réunis dans des écoquartiers. Pour reprendre ses mots, la SDE a développé une approche innovante et émancipatrice qui s’appuie sur « trois principes : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation dans une “stratégie anticapitaliste d’érosion” visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle ». La SDE propose non seulement l’idée d’une fiducie d’utilité sociale, mais elle va plus loin, en intégrant le projet dans un écosystème et à partir d’une perspective plus large de transformation sociale. Enfin, Valérie Allard nous rappelle la réalité régionale qui diffère de celles qui prévalent dans les grands centres urbains. Elle témoigne de l’expérience d’un petit collectif qui a mis sur pied une coopérative d’habitation aux valeurs écologiques et où les membres s’entraident et partagent des tâches quotidiennes et de construction. Depuis 18 ans, en modulant ses règles, la coopérative a su perdurer et attirer de nouveaux et nouvelles locataires.

En résumé, ce dossier pose les enjeux auxquels est confronté le logement social aujourd’hui au Québec, et rappelle qu’il existe des expériences et des mécanismes qui peuvent réellement mettre le logement à l’abri du marché et permettre aux citoyens et citoyennes de s’approprier leurs conditions d’habitation et de vie.

Par Anne Latendresse, membre du Comité de rédaction


  1. David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024.

 

Le droit au logement, vers la démarchandisation

22 janvier, par Rédaction

Longtemps niée par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ), la crise du logement persiste. Et rien n’indique qu’elle se résorbera prochainement. Les principaux indicateurs de cette crise, qui est largement documentée, sont au rouge depuis un certain nombre d’années déjà. Et ils se seraient aggravés depuis la pandémie de COVID-19  : hausse fulgurante des loyers, pénurie de logements abordables, faible taux d’inoccupation des logements locatifs, adoption de différentes pratiques plus ou moins légales, voire même frauduleuses, de la part des propriétaires qui veulent se débarrasser de locataires (les fameuses rénovictions), conversions en copropriété ou locations à court terme à des fins touristiques qui réduisent la taille du parc de logement locatif, et augmentation du phénomène de l’itinérance, notamment en raison du manque de logements.

Cette crise est dramatique pour des centaines de milliers de personnes ici et à travers le monde. Juste en France, pourtant un pays riche, le non-accès à un logement digne et abordable concerne une personne sur quatre, nous apprend Le Corre. Plus près de nous, dans les villes comme Montréal qui compte 63  % de locataires et Québec qui en compte 49  %, mais aussi dans les différentes régions du Québec, la pénurie de logements à prix décent entraine des répercussions sociétales dont les coûts risquent de se faire sentir à long terme. Le mal-logement est devenu chose courante avec tout ce que cela implique  : stress, anxiété, peur, endettement, coupures dans le budget familial pour la nourriture (la demande d’aide alimentaire accuse une hausse vertigineuse) ou pour les médicaments parce que les ménages se voient obligés de consacrer plus de 30  % de leur revenu au loyer, et parfois même plus de 50  %. Cette pénurie de logements à prix décent fait en sorte que de nombreuses familles n’arrivent pas à quitter des logements insalubres, vétustes ou trop exigus dans lesquels elles vivent, au risque de leur santé et de celle de leurs enfants. Il arrive fréquemment que les relations propriétaires-locataires entrainent des tensions, voire de la violence verbale, et un climat de conflictualité, ce qui mine la santé mentale des locataires. Ajoutons à cela le phénomène de l’itinérance qui prend de l’ampleur, comme le souligne le texte de Latendresse, avec ce que cela signifie de se retrouver à la rue. Ce sombre tableau touche un nombre de plus en plus grand de personnes qui vivent la précarité et l’insécurité résidentielles pour reprendre les propos de Madden et Marcuse[1], d’où la nécessité de comprendre l’évolution du marché immobilier, un secteur majeur de l’économie capitaliste, néolibérale et mondialisée.

Si la crise du logement semble atteindre un sommet, il importe de comprendre pourquoi. Bien qu’en principe, on le reconnaisse comme un droit et une condition nécessaire à la sécurité et à la santé physique et mentale des personnes, le logement est aujourd’hui considéré pour sa valeur marchande plutôt que pour sa valeur sociale, du moins par les milieux d’affaires et les décideurs. Il est donc soumis à la logique de l’économie capitaliste néolibérale, mondialisée et financiarisée. Rappelons que le néolibéralisme peut être compris comme un processus de restructuration des formes de gouvernance et de régulation. Plus concrètement, cela se traduit par une phase de démantèlement des institutions, régulations et politiques associées au régime fordiste keynésien qui sont progressivement remplacées par de nouvelles règles, de nouvelles orientations et politiques qui font la part belle au secteur privé. Pour mieux comprendre les effets de ces transformations dans le domaine résidentiel, il faut lire les textes de Laflamme et Saillant, de Gaudreau et de Le Corre qui décortiquent et analysent les principaux changements apportés aux politiques de soutien au logement depuis le milieu des années 1990. Ces auteurs constatent que si le logement social ou le logement public, comme on le désigne en France, est encore sous le contrôle de l’État, ou du moins largement financé par ce dernier, la logique du marché a pénétré ce secteur d’activités au point que même le logement social et communautaire, pourtant à but non lucratif et en principe hors marché, est aujourd’hui soumis en partie à la logique du marché.

Laflamme et Saillant et Gaudreau constatent l’introduction relativement récente d’une nouvelle terminologie où l’on parle moins de logement social et davantage de logement abordable et hors marché. Pour eux, cette transformation n’est pas que sémantique, elle amène une confusion sur le financement du logement, sur les partenaires impliqués et sur la méthode de calcul du loyer. Cette confusion terminologique permet au gouvernement de dire qu’il répond à la demande sociale, en augmentant la construction de logements abordables, alors que, dans les faits, le prix de ces logements sera évalué en fonction de la médiane des prix du marché, et non en fonction des revenus des locataires. Gaudreau explique que l’État, par ses programmes de financement notamment, a induit une nouvelle conception du financement et de la production du logement, incluant le logement social, qui accorde une place plus importante au secteur privé. Même le logement dit hors marché, précise Gaudreau, «  est aussi marchandisé sinon plus que le logement abordable  ».

Parallèlement, nous assistions à l’introduction de nouvelles pratiques au sein même des projets de logement social portés par des organisations communautaires. Comme Louise Constantin l’explique, le programme de financement des nouvelles coopératives privilégie de grosses coopératives dont la gestion est transférée à des organisations à but non lucratif qui sont indépendantes de la coopérative. Cette nouvelle façon de faire nous questionne quant à la place et au pouvoir réservés aux locataires, qui, dans l’ancien modèle de coopératives, constituaient les acteurs de l’autogestion et de l’auto-organisation des coopératives. Pour certains militants et militantes du milieu des coops, le fait que la gestion soit transférée à une autre constituante indépendante du conseil d’administration de la coop est vu positivement dans la mesure où gérer de gros complexes de logement constitue toujours un défi en matière de gestion. Malgré ces défis auxquels font face les coopératives, il demeure que le parc de coopératives demeure un fleuron de l’habitation démarchandisée au Québec, et qu’il importe de le préserver.

Si le marché s’accapare davantage du secteur de l’habitation, et en particulier de la production et du financement du logement, dont le logement social et communautaire, quelles sont les options pour répondre aux besoins des locataires, et en particulier des locataires à faible ou modeste revenu  ?

Deux types de réponses sont discutées au Québec. D’une part, il y a celles et ceux qui croient que le marché apportera des solutions. Pour les tenants de cette approche, le facteur responsable de la crise repose sur le déséquilibre entre l’offre et la demande, d’où l’idée de mettre en place les conditions nécessaires pour attirer davantage de promoteurs et de constructeurs dans le secteur immobilier, et pour multiplier les chantiers. Pour cela, il y a toutes sortes de mesures qui sont annoncées  : accorder des mesures fiscales incitatives, faciliter l’obtention des permis de construction et les changements de zonage, etc. Plus on construira rapidement des unités de logement, plus vite la crise sera résolue. C’était du moins la position de l’ancienne ministre responsable de l’Habitation France Élaine Duranceau. Même s’il ne s’agit pas que de logements «  abordables  », l’augmentation de la construction de logements aurait un effet de ruissellement, pense-t-on, c’est-à-dire que les ménages qui emménageront dans de nouveaux logements à coût plus élevé laisseront derrière eux un appartement à loyer plus bas, accessible à des ménages à faible ou modeste revenu. Bref, tout le monde devrait y trouver son compte.

D’autre part, différentes options sont portées par des réseaux et organisations de défense du droit au logement ainsi que des organisations liées aux mouvements sociaux, et ce, depuis de nombreuses années. Au Québec, plusieurs ont déjà fait leurs preuves, c’est pourquoi nous avons demandé à des personnes qui militent et travaillent dans ces organisations ou réseaux de faire un état des lieux des changements apportés aux différents programmes de financement, notamment en termes de contraintes et d’opportunités.

Véronique Laflamme et François Saillant, tous deux actifs au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) depuis un bon nombre d’années, retracent l’histoire du développement du logement social et analysent les transformations apportées aux programmes de financement de logement social, ce qui leur permet de mettre en lumière les différences entre le logement social, le logement abordable et le logement hors marché. Pour Laflamme et Saillant, le logement social et communautaire demeure la clé principale, ou du moins l’une des clés les plus importantes pour répondre à la crise du logement. Pour leur part, Patricia Viannay et Robert Pilon, qui travaillent tous les deux à la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec, montrent en quoi la formule des HLM, qui semble un peu usée aux yeux de certains, a fait ses preuves. En effet, les HLM offrent du logement décent financé par l’État, mais plus encore, cette formule contribue à l’appropriation des enjeux d’habitation par les locataires, lesquels se sont battus au cours des années pour participer à la gouvernance des HLM. Certes, Viannay et Pilon conviennent que le parc de logement HLM a besoin de beaucoup d’amour, c’est pourquoi il importe d’y investir et de le préserver.

Le mouvement des coopératives d’habitation, apparu dans les années 1970, constitue l’un des fleurons du logement social et communautaire au Québec. Comme le rappelle Louise Constantin, qui a été longtemps très active au sein du mouvement des coopératives d’habitation  : «  Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier  ». Aujourd’hui, cependant, les coopératives d’habitation, qui dépendent elles aussi de différents programmes de financement public, sont soumises à de nouvelles obligations qui ont pour effet de les fragiliser. Alors que sous l’ancien régime, elles avaient une autonomie pour la fixation du prix des loyers, ce n’est plus le cas avec le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui a succédé au programme Accès Logis. Pour Constantin, il est certain qu’en vertu de ces programmes, les loyers doivent se situer entre 75  % et 95  % du loyer médian du marché. Les coopératives, écrit-elle, se retrouvent donc à la remorque d’un marché hautement spéculatif.

Ces quatre textes permettent de saisir que le logement social et communautaire – qui comprend aussi les coopératives –, issu de luttes pour le droit au logement qui se sont menées depuis près de 75 ans, est aujourd’hui affaibli par l’introduction de nouveaux programmes qui ont ouvert la porte au secteur privé ou à la logique du secteur privé. On comprend qu’on assiste progressivement à une dénaturation de ce qu’a été le logement social, les HLM ou les coopératives d’habitation qui sont en voie de marchandisation, ce qui représente également une perte de contrôle démocratique des locataires à faible ou modeste revenu.

Parallèlement à ces attaques contre le logement social et communautaire, d’autres acteurs et actrices explorent des avenues comme les fiducies d’utilité sociale (FUS), ce dont nous parlent Raymond et Maass, de même que Michaud et Cohen. Robert Cohen, qui a été l’un des précurseurs de l’expérience menée par le Comité des citoyen·ne·s de Milton Parc, revient sur cette formidable aventure alternative au marché immobilier, qui loge un grand nombre de locataires dans des coopératives d’habitation situées au centre-ville de Montréal. Ghislaine Raymond et Barbara Maass, deux militantes qui ont joué un rôle majeur dans la création de l’Écoquartier Louvain dans l’arrondissement Ahunstic-Bordeaux-Cartierville à Montréal, expliquent ce que permettent les fiducies d’utilité sociale, notamment de pérenniser un parc de logement démarchandisé. Pour elles, il ne fait pas de doute que la FUS constitue un moyen concret de sortir du marché privé des logements qui seront ainsi véritablement hors marché. Enfin, Alexandre Michaud donne un exemple de ce à quoi peuvent mener des fiducies sociales si on les insère dans des environnements plus larges. Comme il l’explique, la Société de développement de l’Est (SDE), un organisme à but non lucratif, ne mise pas que sur le logement, elle vise plutôt à constituer des milieux de vie complets réunis dans des écoquartiers. Pour reprendre ses mots, la SDE a développé une approche innovante et émancipatrice qui s’appuie sur «  trois principes  : créer des milieux de vie centrés sur l’humain et la nature, participer à la démocratisation du territoire dans une perspective autogestionnaire, et inscrire la croissance de l’organisation dans une “stratégie anticapitaliste d’érosion” visant à lutter contre l’oppression sociale et économique à grande échelle  ». La SDE propose non seulement l’idée d’une fiducie d’utilité sociale, mais elle va plus loin, en intégrant le projet dans un écosystème et à partir d’une perspective plus large de transformation sociale. Enfin, Valérie Allard nous rappelle la réalité régionale qui diffère de celles qui prévalent dans les grands centres urbains. Elle témoigne de l’expérience d’un petit collectif qui a mis sur pied une coopérative d’habitation aux valeurs écologiques et où les membres s’entraident et partagent des tâches quotidiennes et de construction. Depuis 18 ans, en modulant ses règles, la coopérative a su perdurer et attirer de nouveaux et nouvelles locataires.

En résumé, ce dossier pose les enjeux auxquels est confronté le logement social aujourd’hui au Québec, et rappelle qu’il existe des expériences et des mécanismes qui peuvent réellement mettre le logement à l’abri du marché et permettre aux citoyens et citoyennes de s’approprier leurs conditions d’habitation et de vie.

Par Anne Latendresse, membre du Comité de rédaction


  1. David Madden et Peter Marcuse, Défendre le logement. Nos foyers, leurs profits, Montréal, Écosociété, 2024.

 

Cinq questions pour comprendre la situation au Venezuela – Entretien avec Pierre Mouterde

22 janvier, par Archives Révolutionnaires
Le cycle des nouvelles est chaque jour bouleversé par la stratégie du choc trumpiste. L’impérialisme américain a brutalement commencé l’année 2026 avec le kidnapping du (…)

Le cycle des nouvelles est chaque jour bouleversé par la stratégie du choc trumpiste. L’impérialisme américain a brutalement commencé l’année 2026 avec le kidnapping du président vénézuélien Nicolás Maduro. Depuis, les menaces et les tentatives de déstabilisation ont fusé de toute part : la Colombie, le Mexique et Cuba, jusqu’à la promesse d’annexion du Groenland par les États-Unis. Tentant de prendre un peu de hauteur face à l’imbroglio de la situation internationale, Archives Révolutionnaires s’est entretenu avec Pierre Mouterde, auteur de plusieurs livres sur le Venezuela, à propos de la récente agression impérialiste. Mouterde ne se gêne pas pour critiquer durement le régime de Maduro, bien qu’il condamne plus sévèrement encore l’histoire longue des interventions américaines au Venezuela. Celles-ci n’ont eu comme objectif que de s’approprier les ressources du pays et de saper tout projet d’émancipation sociale.

Entrevue réalisée par Nathan Brullemans


Pour commencer notre entretien, allons-y avec une question de repères historiques : quels sont les grands événements qui ont rythmé la vie politique vénézuélienne depuis le décès de Hugo Chávez jusqu’à l’enlèvement récent de Nicolás Maduro ?

Revenir à l’histoire est toujours important. Dans notre cas, ne serait-ce que pour bien faire la part des choses en ce qui concerne ce qu’on appelle le « Venezuela bolivarien ». Précisons d’abord que Nicolás Maduro n’est pas Hugo Chávez. La feuille de route de ce dernier n’est certes pas exempte de critiques ; Chávez avait lui-même évoqué avant de mourir en mars 2013 la nécessité d’effectuer « un coup de barre » pour lutter contre la bureaucratisation et relancer les conseils communaux. Néanmoins, il a été, en particulier de 1999 à 2007, à l’origine de transformations constitutionnelles, économiques, sociales et politiques extrêmement prometteuses pour les classes populaires du Venezuela : forte baisse des taux de pauvreté et d’extrême pauvreté, mise en place de formes embryonnaires de pouvoir populaire, développement d’échanges internationaux plus égalitaires à travers l’ALBA, etc.

Il en va tout autrement de Nicolás Maduro qui — quoiqu’élu démocratiquement en 2013 (mais avec tout juste 50,6% des voix) — ne suivra pas la voie alternative souhaitée par Chávez à la veille de sa mort ni celle de chercher à pactiser avec l’opposition, selon les règles démocratiques vénézuéliennes alors en vigueur. Mieux, Maduro s’enfermera chaque fois plus dans des politiques autocratiques, en multipliant au fil des ans les interventions et les législations répressives, y compris envers les forces de gauche (Parti communiste vénézuélien, Patrie pour tous, etc.). Certes, il héritera en même temps d’une situation économique difficile, marquée par une baisse drastique du prix du pétrole sur le marché mondial, et d’un contexte politique délétère dû à la désaffection d’une partie de l’électorat chaviste. Tout ceci le conduira à perdre les élections législatives de 2015, où l’Assemblée nationale passe aux mains de l’opposition.

En réponse, Maduro fera le choix d’approfondir la trajectoire probusiness de son gouvernement, en dépit d’une rhétorique radicale et anti-impérialiste de façade. Ce mouvement s’était amorcé dès 2014, lorsque son gouvernement créa des Zones économiques spéciales (ZES) pour libéraliser l’exploitation des ressources du sous-sol ou forestières dans l’Arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Cet espace géographique est ainsi offert sur un plateau d’argent à des entreprises multinationales, alors que l’on abroge les droits sociaux des travailleurs, mais aussi ceux liés à la préservation de la nature et des peuples autochtones.  

À partir de 2017, il accélère le cours manœuvrier et autocratique de son régime, concentrant chaque fois plus le pouvoir autour de sa personne et de ceux et celles qui lui resteront fidèles. L’une des stratégies privilégiées fut de mettre en place une seconde assemblée constituante (la première l’avait été en 1999 sous l’égide de Chavez), de telle manière à ce qu’elle puisse non pas améliorer les principes démocratiques de la constitution de 1999, mais demeurer étroitement soumise au pouvoir présidentiel et lui permettre de contourner l’Assemblée nationale. Cette dernière, il faut le noter, était contrôlée par une opposition qui se montrait de plus en plus agressive, prête à jouer de l’illégalité, en plus de rester activement soutenue par les USA (voir l’épisode de Juan Guaidó, devenu sous leur égide président autoproclamé du Venezuela en 2019).

Le reste, on le connait : dans un contexte de crise économique exacerbée par les mesures de rétorsion économique des États-Unis et par l’exil massif de millions de Vénézuéliens, on remarque l’aggravation du cours autoritaire et néolibéral maduriste. Ce dernier a non seulement multiplié les législations antidémocratiques – loi sur la haine (2017), sur le fascisme (2024), etc. –, mais surtout (et de nombreux experts et observateurs non partisans ont dû en arriver à cette conclusion) en manipulant frauduleusement le résultat des élections présidentielles de 2024 qui auraient sans doute pu permettre au candidat de l’opposition et colistier de Maria Corina Machado, Edmundo Gonzales Urrutia, de l’emporter. 

En somme, on le voit : les choses ne sont pas simples avec le Venezuela. Et si beaucoup ont pris l’habitude de rappeler à son propos et avec raison le rôle décisif des échanges économiques inégaux entre le Nord et le Sud global ainsi que les indéniables prédations de l’impérialisme US, on ne peut pas non plus — quand on est de gauche — passer sous silence les dérives autocratiques de Maduro, car il rompt ainsi clairement avec les meilleurs acquis de l’héritage chaviste, et reste partie prenante, à sa manière, de la si rapide dégradation de la situation vénézuélienne !

Le mot pétrole est sur toutes les lèvres — en particulier sur celles de Donald Trump, qui a répété très explicitement qu’il entend en faire profiter les compagnies américaines. Y a-t-il plus à cela, ou l’évidence crève les yeux ?

Là encore, ça vaut la peine de revenir à l’histoire, d’autant plus si l’on sait que selon l’AIE, le sol du Venezuela renfermait en 2023 environ 303 milliards de barils (soit environ 17% des réserves mondiales). Le pétrole vénézuélien a été découvert à partir des années 1910, spécialement aux abords du magnifique lac Maracaibo, aujourd’hui écologiquement saccagé. Et ce sont pour une bonne part des entreprises états-uniennes et britanniques qui ont pu en exploiter les gigantesques ressources, grâce à la complicité du dictateur d’alors Vicente Gomez (1908-1935) et aux nombreux passe-droits qui leur conféra. Comme le rappelle Eduardo Galeano en citant l’économiste Domingo Alberto Angel, ces entreprises firent des profits considérables, « excédant les richesses que les Espagnols usurpèrent à Potosi et les Anglais à l’Inde[1] ». Galeano rappelle aussi qu’en 1970 — année dont rêve Donald Trump avec rapacité nostalgique — « la moitié des profits que les capitaux américains avaient extraits de l’Amérique latine provenait du Venezuela[2] », alors qu’à cette époque ce pays était à la fois un des plus riches, mais aussi un des plus pauvres et des plus violents de tout le sous-continent. 

Il est bon d’ajouter ici aussi que les nationalisations de ces entreprises qui ont été effectuées un peu plus tard par le gouvernement social-démocrate de Carlos Andrés Pérez en 1975-1976, l’ont été avec indemnisation et non pas au détriment des entreprises étrangères. Celles-ci ont eu le loisir de s’orienter vers des secteurs plus profitables de transformation, pendant que la nouvelle compagnie vénézuélienne, la PDVSA prenait le relais de l’exploitation directe. Enfin, en 2001, Chávezn’a fait que s’assurer que les revenus de la PDVSA reviennent intégralement à l’État et ne tombent pas dans les mains de multiples intermédiaires corrompus. La même année, cela lui a valu une tentative de coup d’État, auquel s’était activement associée Maria-Corina Machado, néanmoins récipiendaire du prix Nobel de la paix 2025[3].

Il y a donc bien, depuis plus d’un siècle, la présence au Venezuela d’un impérialisme états-unien très actif qui a su piller à profit — notamment à travers les règles du soi-disant « libre » marché capitaliste — une bonne partie des richesses de ce pays. La réalité est que lorsque Chavez est arrivé au pouvoir en 1998, il y avait encore dans son pays 49% de la population vivant en état de pauvreté et 27% en état d’extrême pauvreté[4].

Merci pour cette réponse. Allons maintenant plus profondément sur le thème de l’impérialisme. Même les médias mainstream utilisent aujourd’hui ce mot pour décrire le bellicisme de Trump, alors qu’il est d’ordinaire un concept privilégié de la tradition marxiste. L’Amérique latine a connu une longue liste d’interventions étrangères sur son continent. Qu’est-ce qui, dans le cas du Venezuela, est réellement « nouveau » ou « différent » ? Et, sous un autre angle, on peut aussi se demander l’intérêt d’un recours à la force brute afin de s’approprier des ressources. Certains pourraient en effet avancer que, sous le néolibéralisme, les traités de libre-échange et la discipline par la dette ont longtemps été suffisants pour soumettre économiquement l’Amérique latine.

Oui, c’est une bonne question, et elle nous oblige à réfléchir aux nouvelles coordonnées du monde dans lequel nous entrons. Car nous sommes en train de glisser dans une période de grandes turbulences. Et pour en comprendre toute la portée, il ne faut pas craindre de reprendre le concept traditionnel d’impérialisme mis en avant par la tradition marxiste. Cela ne veut évidemment pas dire qu’il n’y a pas eu d’intervention impérialiste — tant économique que militaire — des USA en Amérique latine dans les dernières décennies. Il suffit de se rappeler l’invasion du Panama en 1989, ou encore l’occupation de l’île de Grenade en 1983, sans parler bien sûr du coup d’État au Chili parrainé par les USA en 1973. On peut aussi remonter plus en arrière, avec le renversement de Juan Bosch en 1965 à Saint-Domingue suivie d’une invasion militaire, ou encore au Guatemala, du renversement du président progressiste Jacobo Árbenz Guzmán en 1954. En somme, les exemples sont nombreux.

Mais à l’heure actuelle, il y a plus que la simple continuation de la politique habituelle des États-Unis, traditionnellement plus ou moins maquillée par de pseudos justifications d’ordre démocratique ou de lutte contre le communisme. Aujourd’hui, avec Trump, on ne prend même plus la peine de ces précautions oratoires ; on va droit au fait, et sans alibi aucun, revenant aux principes premiers de la doctrine Monroe qui, depuis 1823, scande « l’Amérique aux Américains ». Rebaptisée pour l’occasion doctrine « Donroe », cette politique impérialiste veut que l’Amérique latine soit d’abord et avant tout l’arrière-cour des USA, avec ce que cela signifie de pillages et d’accaparement des ressources matérielles et humaines disponibles.

Sans doute faut-il, pour comprendre ce changement de ton, faire appel aux nouveaux conflits inter-impérialistes qui sont en train de se nouer à l’échelle du monde, particulièrement entre les USA — la première puissance économique du monde, mais en difficulté et déclinante — et la Chine – la puissance économique montante, disposant de ressources humaines et matérielles potentiellement énormes et se posant d’ores et déjà comme sa concurrente directe. Mais ce n’est pas suffisant. Il faut sans doute aussi replacer ces bouffées agressives et pleines de ressentiment des politiques trumpistes dans le contexte d’un capitalisme mondialisé (un « capitalisme de la finitude » disent certains[5]), secoué, traversé par d’importantes crises qui se combinent les unes aux autres et qui donnent l’impression que nous entrons dans une véritable « crise de civilisation », de portée anthropologique, faisant que toutes les dimensions de la vie humaine (économiques, sociales, politiques, sanitaires, techniques, culturelles, etc.) finissent par être questionnées, mais sans qu’apparaissent de véritables alternatives politiques émancipatrices susceptibles d’être mises en branle dans le court ou moyen terme.

En même temps, il faut aussi comprendre que les fractions et groupes dirigeants de ce capitalisme mondialisé (dont les GAFAM) sont en quête d’un second souffle. Ces derniers cherchent erratiquement — mais aussi cyniquement — des solutions à la crise de profitabilité du capital : tant du côté de l’IA que de la remise en cause drastique des acquis sociaux-démocrates des Trente glorieuses. D’autres options sont aussi sur la table, comme la recherche de nouvelles activités spéculatives et rentières profitables ou encore, bien sûr, du développement accéléré de l’industrie d’armement, voire de la guerre. On le voit, c’est toute l’architecture des rapports géopolitiques née au sortir de la Seconde Guerre mondiale mondiale (avec ses 50 millions de morts) et dans le sillage de la victoire des alliés contre le nazisme qui est en train de basculer et de se remodeler de fond en comble.

Redescendons de l’échelle globale au Venezuela, en touchant une question de conjoncture plus immédiate. Personne n’a de boule de cristal, mais une analyse informée reste un bon point de départ. En ce sens, à quoi faut-il s’attendre dans la situation actuelle du pays ? Une nouvelle intervention militaire américaine ? Le maintien du gouvernement de Delcy Rodríguez ? Jusqu’à preuve du contraire, l’opposition de droite représentée par Machado semble écartée du pouvoir. Bref, quels sont les scénarios plausibles ?

C’est difficile à dire, et vu les informations sûres dont on peut disposer, on ne peut qu’en rester aux hypothèses les plus probables. Sans doute, Trump a compris qu’envahir le Venezuela ne serait pas une simple partie de campagne. Il reste dans la population vénézuélienne, à cause même du chavisme et de son influence vivace dans les classes populaires, de forts sentiments anti-impérialistes, sentiments que Maduro a su reprendre à son compte en organisant, au sein des secteurs populaires qu’il contrôle, des milices d’autodéfense. Quant aux officiers des forces armées vénézuéliennes, bien des intérêts économiques — et pas seulement idéologiques ou patriotiques — les ont poussés à demeurer fidèles au régime maduriste et à rester relativement unis face aux appels de l’opposition comme aux menaces d’invasion états-uniennes. Entre autres choses, parce que l’armée a été très rapidement associée, non seulement aux tâches de gestion de grandes entreprises publiques, mais aussi aux profits générés par la CAMIPEG, compagnie militaire fondée en 2016 s’étant spécialisée dans l’extraction minière, pétrolifère et gazière, et œuvrant en particulier dans l’arc minier et pétrolier de l’Orénoque. Il y aurait ainsi, en tout, plus de 1600 officiers de haut rang de l’armée vénézuélienne directement investis dans la gestion et la direction d’entreprises privées et publiques vénézuéliennes[6]. Il s’agit donc d’un régime qui conserve, malgré toutes les crises auxquels il a dû faire face, des atouts solides, tant en termes économiques que militaires.

Aussi, si face à l’inégal rapport de force militaire existant entre les USA et le Venezuela, les troupes US pourraient évidemment occuper le Venezuela, cela ne se ferait pas du jour au lendemain, ni sans difficultés et pertes de soldats ; toutes choses que Trump cherche pour l’instant à éviter, notamment à cause des réticences du Congrès et des promesses faites à sa base électorale.

D’où l’intérêt pour l’administration Trump d’une intervention militaire prenant la forme d’un kidnapping du président (et de son épouse), et en sous-main d’une négociation déjà initiée  en novembre 2025 avec Maduro lui-même, mais que, suite à son échec, il poursuit dorénavant — chantage militaire et économique en prime — avec certains secteurs maduristes plus dociles, et qui sans doute, d’une manière ou d’une autre, ont facilité la brutale exfiltration du président (avec plus de 30 morts de sa garde rapprochée, sans compter les pertes civiles).

Un des legs de la révolution bolivarienne est l’institution des conseils communaux (consejos communales). Depuis 2006, ceux-ci ont été implantés afin de favoriser l’essor d’une forme de pouvoir populaire « par le bas », en instituant des organes de démocratie directe. À l’heure actuelle, les conseils communaux sont-ils encore investis par la population ? Peuvent-ils représenter l’embryon d’une résistance populaire future ?

Sur ce dossier aussi il faut faire les nuances qui s’imposent, car ces conseils communaux ont été sous Chavez tout à la fois la pointe avancée d’une réforme populaire prometteuse et sa limite intrinsèque. Il s’agissait en effet — à partir de 2006 (date de création des conseils communaux) — de passer par-dessus les pouvoirs très conservateurs d’une administration municipale vénézuélienne toujours présente, en les doublant de nouveaux conseils communaux indépendants, organisés dans tel ou tel quartier ou espace de vie autour des champs d’intervention des organisations populaires ou de l’existence de communautés citoyennes données. Ils regroupaient généralement 200 à 300 familles qui pouvaient s’occuper de santé, d’éducation, de l’état des logements ou des rues. Celles-ci étaient reliées directement au gouvernement central qui fournissait les fonds nécessaires à son fonctionnement et à ses activités; des fonds provenant généralement de la rente pétrolière et qui étaient gérés par l’État.

Il s’agissait donc en principe d’encourager, depuis le bas, la participation et l’auto-organisation populaire. Et en 2006, portée par l’élan encore intact de la révolution bolivarienne, la loi sur les conseils communaux a donné naissance à une pléthore de conseils communaux, probablement plus de 35 000 ainsi que l’indiquait en 2017 le ministre de la Participation populaire et de la protection sociale de l’époque. Mais en même temps ces conseils communaux, tout en ne remplaçant pas l’administration municipale officielle qui s’emploiera souvent à bloquer leurs interventions, ne seront l’expression d’aucun projet politique global, et cela même s’ils avaient pour finalité de « rendre le pouvoir au peuple ». Relégués à s’occuper des besoins immédiats et locaux des communautés, ils resteront largement à l’écart des véritables centres de décision. Ce qui fait que leur rôle va être confiné à la petite gestion du quotidien, et cela d’autant plus que ces conseils n’auront aucun droit de regard et pouvoir effectif — par exemple dans les expériences de gestion participative brésilienne à Porto-Alegre — sur le type de budget qui leur sera alloué par l’État central.  Même aux meilleurs moments de la révolution bolivarienne, on était donc loin encore d’une gestion participative et populaire, pleine et entière du pouvoir, et cela au-delà même des nobles intentions qui avaient présidé à ce projet et qui se combinait d’ailleurs à l’époque avec l’idée d’« un socialisme du 21ième siècle ». Il reste que sous Nicolás Maduro ces conseils communaux, auront de plus en plus tendance, soit tout simplement à disparaître, soit à se muer en de simples structures clientélistes d’encadrement des secteurs populaires encore favorables à Maduro.

Et enfin, face à la situation au Venezuela, un conseil à donner aux anti-impérialistes des pays du Nord global ?

Revenons une dernière fois à l’histoire, et ne pas oublier qu’il y a à peine 25 ans soufflait en Amérique latine un véritable vent d’espoir et de changement, porté en avant par les Zapatistes mexicains, le mouvement altermondialiste internationaliste et ses forums mondiaux si courus (y compris par bien des militants-es du Québec) ainsi que par les aspirations révolutionnaires et anti-néolibérales, bolivariennes du Venezuela, citoyennes de l’Équateur et autochtones de la Bolivie. Un autre monde était possible! C’est ce fil-là aujourd’hui brisé de luttes populaires ascendantes, prometteuses et victorieuses qu’il faut tenter de retrouver. Commençons de ne pas craindre de faire le bilan des bons coups comme des échecs passés, et en en tirant d’implacables leçons pour l’avenir.

Quant à l’impérialisme — et au capitalisme qui lui sert de terreau si fertile —, au moins avec Trump, on sait maintenant de quoi il en retourne vraiment. À nous d’en prendre acte!


[1] Eduardo Galeano, Las veinas abiertas de America latina, México, Siglo XXI Editores, 2004. p. 273

[2] Ibid.

[3] Pierre Mouterde, « Maria Corina Machado : vous avez dit… le prix Nobel de la paix 2025 ? ». Presse-toi à gauche, 14 octobre 2025.

[4]    Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Hugo Chavez et la révolution bolivarienne, Promesses et défis d’un processus de changement social, Montréal, M éditeur, 2012

[5] Arnaud Orain. Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude XVIe-XXIe siècle. Paris, Flammarion, 2025.

[6]    Voir Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde, Les couleurs de la révolution, Paris, Syllepse, 2022. p. 134-135

La faim justifie les moyens

Nous partageons ici un communiqué du groupe Robins des ruelles, qui a circulé sur internet suite à leur action du 15 décembre 2025 (notamment sur le site du journal Le Mouton (…)

Nous partageons ici un communiqué du groupe Robins des ruelles, qui a circulé sur internet suite à leur action du 15 décembre 2025 (notamment sur le site du journal Le Mouton Noir).

Nous sommes les Robins des Ruelles. Lundi soir [le 15 décembre], nous avons volé pour 3000$ de denrées alimentaires au Métro de la rue Laurier à Montréal, une chaîne d'épicerie ayant enregistré plus d'un milliard de dollars de profit pour l'année 2025. Nous avons déposé les aliments sous un sapin à la Place Valois dans Hochelaga-Maisonneuve.

Nous avons frappé là, mais ça aurait pu être ailleurs. Bien sûr, ce Métro est réputé comme étant « le plus cher de l'île », bien sûr les gardiens y battent au besoin les clients, bien sûr à l'époque cette succursale n'a pas hésité à évincer des locataires pour s'installer dans le quartier. Mais nous aurions pu choisir une autre cible, vous en choisirez d'autres. Nous savons que nous ne sommes pas seuls. N'importe qui peut s'organiser et devenir un Robin des ruelles. Ce geste était avant tout une invitation.

Le président de Métro, Éric Laflèche, s'octroie un salaire avec prime avoisinant les 6,1 millions de dollars, tandis que ses employés sont payés au salaire minimum pour surveiller d'autres pauvres scanner leurs articles. Il faut se l'avouer, les caisses en libre-service apparues dans les dernières années n'ont rien de libre. Clôturées, gardées et surveillées par une employée, des gardes de sécurité et des caméras dans tous les angles, difficile de faire plus étouffant. L'alarme rouge de la caisse se déclenche au moindre poids inexact sur la balance. Mais qu'en est-il du poids de la faim ?

Ce mois-ci, nous avons vu des personnes pleurer à l'épicerie et arrondir leurs fins de mois avec de la nourriture en cannes ; une aînée voler du thon au Dollorama ; au pied d'une personne menottée devant un Maxi, un sandwich préparé en guise de preuve. Les Robins des Ruelles sont à l'image de tous ces gens, pris dans un système qui profite de leurs ventres vides. Un système qui nous rappelle à tous les repas qu'il faut travailler pour vivre. Nous n'avalons rien de cela, c'est en autre chose que nous croyons.

Êtes vous aussi fatigués que nous ? Nous sommes tannés de travailler jusqu'à l'épuisement seulement pour avoir de la misère à payer nos factures et notre panier d'épicerie. Nous ne voulons pas seulement survivre, nous voulons vivre. Et de cette vie, nous espérons bien plus. Comprenez bien, pas plus d'heures de travail, plus de factures à payer. La réponse ne se trouve certainement pas dans l'effort palliatif des banques alimentaires et encore moins dans les différentes réformes qui ne font que faire tenir ce système un peu mieux. Elle se trouve d'abord dans notre refus.

Nous répondons donc à l'appel des Soulèvements du Fleuve à riposter. Tant que le profit de quelques-uns primera, nous mangerons mal et trop peu, et n'aurons plus de toit sur nos têtes. Se défaire de l'emprise du marché sur notre subsistance, voilà notre horizon politique. Se défaire du monde de l'économie qui régit nos vies et de la confiance en « nos » institutions dont nous n'attendons plus rien. Donnons-nous les moyens de nos ambitions : exproprions les chaînes d'épiceries, créons des cuisines collectives, changeons les parkings en grands potagers, les champs de monoculture en garde-manger collectif. Ce monde ne leur appartient pas.

Notre horizon doit se lier au tapage de nos pas fermes qui descendent dans la rue. Le prix du pain augmente et l'histoire se répète. Ceux qui espèrent n'entendre dans le présent que le silence de la paix sociale doivent se préparer à être déçus. L'avenir appartient à ceux qui se soulèvent. Nous ne resterons pas affamés bien longtemps.

Illustration : Les soulèvements du fleuve

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