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Débat-Russie. « Une croissance atone. Quelle incidence sur la guerre menée en Ukraine ? »
Les dirigeants occidentaux se sont montrés optimistes lorsqu'ils ont imposé des sanctions à la Russie après l'invasion de l'Ukraine en 2022. « L'économie russe est en passe d'être réduite de moitié », a déclaré le président américain de l'époque, Joe Biden, en mars, un mois après le début de la guerre. « Elle était classée 11e économie mondiale avant cette invasion, et bientôt, elle ne figurera même plus parmi les 20 premières. »
7 février 2026 tiré du site alencontre.org | illustration : La flotte fantome
https://alencontre.org/debats/debat-russie-une-croissance-atone-quelle-incidence-sur-la-guerre-menee-en-ukraine.html
Sa prédiction était loin de la réalité. Après le choc immédiat des sanctions en 2022, les dépenses militaires de la Russie ont bondi et l'économie a connu un essor fulgurant. Au lieu de sortir du top 20, la Russie était la neuvième économie mondiale en 2025, dépassant le Canada et le Brésil pour se classer juste derrière l'Italie, la France et le Royaume-Uni.
Mais une nouvelle progression semble désormais peu probable. En 2026, des signes évidents indiquent que l'économie russe est enfin en train de s'enliser.
Si l'effondrement spectaculaire envisagé par l'Occident n'est peut-être pas à l'ordre du jour, le Kremlin s'affronte à la situation économique la plus précaire depuis que ses chars ont envahi l'Ukraine.
L'économie russe vers la stagnation.
La croissance a ralenti considérablement en raison de la chute des prix du pétrole, une source essentielle de revenus pour le gouvernement, et des pressions démographiques à long terme que les dépenses élevées en matière de défense masquaient auparavant.
Pour combler le déficit budgétaire, les Russes lambdas sont confrontés à des hausses d'impôts et à un État qui s'est réorganisé pour la guerre, au détriment du financement de la protection sociale, de l'éducation et des soins de santé.
Le coût de la guerre pour la Russie.
Parallèlement, les échanges commerciaux avec les principaux alliés se sont ralentis, les faillites d'entreprises sont en augmentation et la pénurie de main-d'œuvre est grave.
Selon les experts, l'impact de cette crise sur le conflit en Ukraine dépendra des récentes manœuvres macroéconomiques de la Russie et de la poursuite de la baisse des prix du pétrole sous l'effet des événements mondiaux.
Révision à la baisse de la croissance en raison de l'assèchement des recettes pétrolières
Les perspectives actuelles sont défavorables. En janvier, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la Russie, les estimant à seulement 0,6% en 2025 et 0,8% en 2026.
Hormis les années de pandémie 2020-2022, il s'agit des taux de croissance annuels les plus bas pour la Russie depuis la récession causée par les sanctions suite à l'annexion de la Crimée en 2014. Ils sont également inférieurs aux prévisions du FMI pour les économies occidentales.
Russie-Occident : croissance comparée.
Ce ralentissement économique coïncide avec la baisse des revenus pétroliers et gaziers, qui constituent un pilier essentiel de la machine de guerre russe. En 2022, les recettes fiscales provenant des combustibles fossiles représentaient environ 40% du financement du budget fédéral russe, soit plus que suffisant pour financer la guerre. Mais les estimations préliminaires pour les trois premiers trimestres de 2025 montrent que cette part est tombée à 25%. La chute des prix en est en partie responsable : le prix du pétrole de l'Oural est passé d'environ 90 dollars le baril au début de 2022 à 50 dollars le baril à la fin de 2025, dans un contexte de surabondance mondiale de l'offre de pétrole.
Mais les sanctions occidentales jouent également un rôle, malgré les efforts de la Russie pour trouver de nouveaux acheteurs. La Chine, l'Inde et, dans une moindre mesure, la Turquie ont toutes augmenté leurs achats à la suite de l'invasion, alors que les exportations vers l'Europe ont fortement chuté. Mais en 2026, leurs activités combinées sont insignifiantes par rapport aux achats effectués à la veille de la guerre par les pays qui ont imposé des sanctions.
Le trou des sanctions ne peut être compensé par les acheteurs actuels.
L'Inde, en particulier, a réduit ses achats ces derniers mois, en raison dws menaces de droits de douane brandies par le président américain Donald Trump.
Isaac Levi, analyste politique au Centre for Research on Energy and Clean Air, a déclaré : « Les revenus russes provenant des exportations de combustibles fossiles en 2025 étaient inférieures de 13% aux niveaux d'avant-guerre, sous l'effet de sanctions plus sévères, des frappes de drones ukrainiens sur les infrastructures énergétiques, de la difficulté à trouver de nouveaux marchés pour ses exportations de gaz et de la baisse des prix mondiaux du pétrole. Ces pressions épuisent progressivement les revenus dont Moscou dépend pour financer sa guerre, mais les alliés de l'Ukraine doivent aller plus loin pour limiter pleinement les ressources financières du Kremlin. Cibler la flotte fantôme russe, notamment en immobilisant les navires sans pavillon, permettrait de réduire considérablement ses volumes d'exportation de pétrole ainsi que ses revenus. »
Des pressions à long terme toujours non résolues
Les problèmes de Vladimir Poutine avec le pétrole ne sont peut-être qu'un revers temporaire, surtout si les prix du pétrole commencent à remonter en 2026.
Mais il existe également des pressions démographiques à long terme qui pèsent aujourd'hui lourdement sur l'économie russe. La population russe est en baisse constante depuis 2019, passant de 145,5 millions à 143,5 millions en 2024. Cette baisse est due à la combinaison de plusieurs facteurs : la baisse du taux de fécondité, les victimes de la guerre et l'émigration.
Bien que les pays occidentaux aient connu des baisses similaires de leur taux de fécondité, celles-ci n'ont pas été aussi importantes et l'immigration a contribué à maintenir la croissance démographique.
« La Russie n'a pas le potentiel pour une croissance rapide », a déclaré le Dr Marek Dabrowski, chercheur au think tank Bruegel, basé à Bruxelles. Le climat économique lié à la guerre joue bien sûr un rôle, mais le facteur principal est la démographie à long terme. Celle-ci n'a pas changé. »
Cela signifie que la pénurie de main-d'œuvre est désormais monnaie courante en Russie, un fait qui, selon les experts, se reflète dans son taux de chômage exceptionnellement bas, à seulement 2%.
Le Kremlin a cherché à renforcer sa situation budgétaire en procédant à plusieurs hausses d'impôts importantes. En 2025, il a augmenté l'impôt sur les sociétés de 20% à 25% et introduit des tranches d'imposition plus élevées. En outre, une augmentation de la TVA est entrée en vigueur au début de l'année 2026, passant de 20% à 22%, soit un taux supérieur à celui des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France ou de l'Allemagne.
Bien que le gouvernement russe ait exempté certains produits de première nécessité, la hausse de la TVA s'ajoute à l'inflation persistante en Russie, qui a fait grimper le prix des produits de base. Alors que l'impact de la guerre sur l'inflation en Occident a été largement commenté, la Russie connaît une inflation beaucoup plus élevée depuis plus longtemps. Les efforts déployés pour lutter contre cette inflation n'ont fait qu'accentuer le ralentissement.
Inflation comparée.
Le Dr Vladislav Inozemtsev, économiste et cofondateur du groupe de réflexion Centre for Analysis and Strategies in Europe, a déclaré : « La banque centrale et le ministère des Finances mènent une politique irresponsable qui a commencé à “refroidir l'économie” en 2023 afin de lutter contre l'inflation. Pour ce faire, la banque centrale a relevé son taux directeur à 21%, le gouvernement a abandonné son programme de subventions hypothécaires et les banques ont commencé à réduire les prêts et à augmenter les taux, dont la plupart n'étaient pas fixes mais variables. Je ne comprends pas vraiment pourquoi le Kremlin a soutenu une telle politique. »
L'optimisme s'estompe à mesure que les dépenses militaires ralentissent
Certains signes indiquent que ces difficultés économiques pèsent sur le moral des Russes ordinaires. Selon un sondage réalisé en Russie par Gallup, l'invasion de l'Ukraine a initialement renforcé l'optimisme économique en Russie, dans un contexte de boom lié à la guerre. En juillet 2021, la plupart des Russes pensaient que l'économie se détériorait, mais en novembre 2022, la situation s'était inversée, la plupart estimant que les conditions s'amélioraient. Cependant, en août 2025, cet optimisme s'est atténué, 39% des Russes déclarant que la situation économique se détériorait, contre 29% en 2022.
La question clé pour l'Ukraine est de savoir si la Russie sera en mesure de maintenir la forte augmentation de ses dépenses militaires. Au cours de la guerre, les dépenses militaires russes en pourcentage du PIB ont doublé pour atteindre plus de 7%. C'est deux fois plus que les dépenses des États-Unis, qui représentent 3,4% de leur PIB, et plus que n'importe quel autre membre de l'OTAN.
Mais la hausse des dépenses au cours des premières années de la guerre s'est désormais ralentie, avec une augmentation de seulement 0,1 point de pourcentage entre 2024 et 2025.
Cependant, la Russie se trouve dans une position unique en ce qui concerne les options pour maintenir son budget de guerre. Elle peut emprunter car sa dette est relativement faible – même si l'accès aux marchés internationaux lui a été coupé depuis l'invasion et les sanctions qui ont suivi – et elle pourrait augmenter à nouveau les impôts.
Beaucoup dépendra de l'évolution du prix du pétrole. Une nouvelle baisse des prix pourrait accroître la précarité, mais une hausse pourrait également entraîner une stabilisation.
Les experts concluent donc que la Russie devrait être en mesure de continuer à financer la guerre, du moins à court terme. « Poutine encouragera la banque centrale à imprimer de la monnaie ; il continuera à augmenter les impôts, à vendre des biens publics et à nationaliser des entreprises », a déclaré M. Inozemtsev. Cela lui permettra d'obtenir suffisamment d'argent pour mener la guerre jusqu'en 2026 et, très probablement, jusqu'en 2027. »
Se pose également la question de savoir si le mécontentement économique croissant en Russie se traduira par un mécontentement politique croissant.
Mais ces dernières semaines, certains éléments indiquent que le Kremlin a changé d'avis. La Russie a accepté de participer à des pourparlers de paix avec l'Ukraine pour la première fois depuis des mois, les réunions menées par les États-Unis se déroulant cette semaine à Abu Dhabi. Pour les négociateurs ukrainiens, un facteur clé entre désormais en jeu : l'économie de guerre russe montre des signes de faiblesse et ne peut durer éternellement. (Article publié par The Guardian le 6 février 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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L’Iran en révolte. Néolibéralisation, sanctions, répression
Dans cet article publié originellement le 22 janvier dernier sur le site Phenomenal World, Kayhan Valadbaygi analyse la révolte iranienne et sa répression féroce sous l'angle de l'économie politique et de la structure sociale du pays. Il met ainsi en lumière une dynamique de lutte entre deux fractions de la bourgeoisie, celle ouverte au capital étranger et surtout étasunien d'une part et d'autre part une bourgeoisie autochtone agressive, tournée vers l'Orient (notamment la Chine), qui s'impose à mesure que les sanctions se renforcent.
Tiré du site de la revue Contretemps.
Les récentes émeutes en Iran marquent le quatrième soulèvement majeur depuis 2017[1]. Déclenchée par des commerçants de Téhéran ayant fermé leurs magasins pour protester contre une chute brutale de la monnaie, l'effervescence s'est rapidement propagée à travers le pays, impliquant une large partie de la population — des étudiants aux propriétaires d'entreprises en passant par les pauvres des zones urbaines — qui s'est heurtée à des autorités étatiques de plus en plus répressives. Au cours des trois semaines suivantes, le chaos n'a fait qu'empirer : coupure d'Internet, bilan humain de plus en plus lourd, infiltration visible des manifestations par le Mossad, menaces de bombardements et de changement de régime en provenance de Washington.
Puis, en quelques jours, l'élan s'est essoufflé. Le gouvernement semble avoir repris le contrôle, utilisant ce qu'un analyste a décrit comme une « stratégie systématique pour encercler et épuiser le mouvement de protestation ». Pour l'instant, il semble que l'establishment clérical restera en place, car l'opposition intérieure n'est pas assez forte pour le renverser et les États-Unis ne sont pas prêts à risquer une intervention majeure.
Pourtant, la répression n'a rien fait pour résoudre les causes profondes de ce bouleversement, qui résident dans l'économie politique et la structure sociale du pays. Celles-ci ont été remodelées, ces dernières décennies, par deux forces principales : la néolibéralisation de l'État postrévolutionnaire depuis le début des années 1990, et la très forte expansion des sanctions internationales depuis 2012. Cela a reconfiguré les schémas d'accumulation en Iran, permettant à un groupe restreint d'acteurs — principalement le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI, en anglais Islamic Revolutionary Guard Corps, IRGC) et les fondations religieuses-révolutionnaires — de consolider leur pouvoir.
Pour tous les autres, les conditions se sont détériorées. Les inégalités et la pauvreté sont en hausse. La précarisation et la compression des salaires sont omniprésentes. Les prestations sociales ont été réduites, la classe moyenne s'est appauvrie, et une part croissante de jeunes éduqués est au chômage ou sous-employés. Le résultat est une crise de légitimité latente, qui éclate désormais régulièrement au grand jour. Dans ce qui suit, je montrerai comment des transformations politiques et économiques profondes ont créé le contexte des événements de ce mois [janvier 2026], et j'interrogerai leur signification pour l'avenir du régime iranien. Secoué de l'intérieur et menacé de l'extérieur, quelles sont ses chances de survie ?
L'État social-guerrier [Welfare-warfare state]
Après le renversement du Shah en 1979, les forces islamistes, fidèles au charismatique ayatollah Khomeiny et soutenues par une large partie de la population, ont cherché à écraser leurs rivaux révolutionnaires — utilisant des méthodes violentes pour réprimer les communistes, les libéraux nationalistes et les minorités nationales. Le nouvel État révolutionnaire islamique comportait trois principales institutions : le Guide suprême, le Président et le Premier ministre. Bien que le Président soit élu directement par le peuple, le véritable pouvoir exécutif était largement entre les mains du Premier ministre, qui dirigeait le gouvernement.
Cet appareil dirigeant a ensuite développé un programme économique reposant sur deux piliers principaux : l'indépendance vis-à-vis des États-Unis et la redistribution des richesses pour promouvoir la justice sociale en faveur des « déshérités » ou des « opprimés » (mostazafan). Considérant la nationalisation comme essentielle à ces objectifs, le Conseil révolutionnaire a lancé une vague de prises de contrôle par l'État, au cours de laquelle les biens des anciennes élites ont été confisqués et redistribués. Ces biens ont été classés soit comme propriétés gouvernementales (dolati), gérées directement par les ministères, soit comme propriétés publiques (omumi), placées sous l'autorité du Guide suprême.
Les actifs dolati — allant des banques privées et des compagnies d'assurances aux industries lourdes — sont ainsi passés sous le contrôle de ministères révolutionnaires nouvellement créés, tous faisant partie du pouvoir exécutif, avec leurs dirigeants nommés par le Premier ministre. Les actifs omumi, en revanche, ont été transférés à des fondations appelées bonyads : la Fondation des Déshérités, la Fondation des Martyrs, le Comité d'assistance de l'imam Khomeiny, la Fondation du 15 Khordad, et le Setad (exécution de l'ordre de l'imam Khomeiny). Officiellement publiques, ces entités opéraient sous l'autorité personnelle du Guide suprême et échappaient donc au contrôle gouvernemental. Leur objectif était de promouvoir la justice sociale en soutenant les mostazafan.
L'accès des bonyads aux ressources et leur autonomie vis-à-vis du gouvernement leur ont permis de croître rapidement. Pendant la guerre Iran-Irak, leurs activités se sont étendues pour inclure des efforts massifs de secours et de reconstruction. En quelques années, elles se sont transformées en monopoles semi-privés tentaculaires, exerçant une influence économique et sociale considérable.
Cela a donné naissance à une division factionnelle au sein du bloc révolutionnaire au pouvoir. D'un côté, les bureaucrates qui contrôlaient les entreprises d'État sous l'autorité des ministères gouvernementaux. Cette faction bureaucratique d'État prônait la subordination des droits de propriété individuelle aux intérêts perçus de l'État. Politiquement, elle était représentée par la Gauche islamiste. De l'autre côté, le groupe qui s'est formé autour des bonyads, avec leurs liens institutionnels et sociaux étroits avec la classe marchande traditionnelle du bazar. Ce nœud ou ce réseau bonyad-bazar favorisait une interprétation conservatrice de la loi islamique et des activités caritatives, et résistait à une intervention accrue du gouvernement dans ses affaires économiques. Cette faction était représentée par la Droite traditionnelle.
Les deux factions se disputaient le soutien des classes subalternes, promettant de réaliser les promesses de la révolution. Pourtant, bien que le Shah ait été renversé, peu de choses avaient été faites pour renverser sa politique industrielle de substitution aux importations (ISI). L'économie iranienne restait fortement dépendante des industries nationales produisant des biens de consommation, qui dépendaient elles-mêmes de technologies et de matériaux importés. Il n'a pas fallu longtemps pour que ce modèle rencontre de graves difficultés. Le conflit avec l'Irak a forcé l'Iran à détourner une grande partie de ses revenus pétroliers vers l'effort de guerre, tout en entreprenant une redistribution massive des richesses vers les pauvres, via des rations alimentaires, des allocations en espèces et un accès élargi aux services publics. Cette dynamique a produit un État social-guerrier expansif — mais sans base économique solide pour le maintenir.
Alors que les infrastructures pétrolières du pays étaient endommagées par les bouleversements politiques et les sanctions américaines, il est devenu difficile de générer suffisamment de devises étrangères pour financer les importations. La production agricole est restée stagnante, les capacités industrielles étaient sous-utilisées et le chômage a fortement augmenté. Entre 1976 et 1989, le PIB réel par habitant a chuté de 46 %. Face à une crise d'accumulation, un groupe puissant au sein de la faction bureaucratique de l'État, dirigé par Hashemi Rafsandjani, a prôné la libéralisation du marché et l'intégration dans l'économie mondiale post-guerre froide comme seule voie viable. Pour marginaliser les bureaucrates encore attachés à l'ISI, Rafsandjani et ses alliés ont formé une alliance avec le réseau bonyad-bazar. À partir du début des années 1990, ils ont réussi à marginaliser la Gauche islamiste et à définir une nouvelle direction économique pour l'Iran.
Le tournant néolibéral
Le Premier Plan quinquennal de développement de l'Iran, approuvé en juin 1990, a marqué le début de cette ère néolibérale. Sous la présidence de Rafsandjani, qui a gouverné jusqu'en 1997, puis de son successeur Mohammad Khatami, dont le mandat a duré jusqu'en 2005, l'État a lancé une série de politiques pro-marché. Il a aboli les multiples taux de change de l'Iran — qui étaient auparavant maintenus pour différents secteurs et transactions — et en a créé un seul, basé sur le marché. Il a entrepris de restructurer le secteur financier, de rationaliser les prix et de supprimer progressivement les subventions à l'énergie pour réduire les pressions fiscales. Des efforts ont été faits pour remplacer les barrières non tarifaires par des tarifs douaniers et pour abaisser les droits de douane moyens conformément aux normes émergentes de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Des réformes juridiques et institutionnelles ont été mises en place pour attirer les investissements directs étrangers. La Bourse de Téhéran a été rouverte. Une série de politiques a été conçue pour promouvoir les exportations non pétrolières.
Bien que la privatisation ait été présentée comme la pierre angulaire de cette nouvelle stratégie, elle n'a jamais été poussée à son terme. Des efforts ont été faits pour ouvrir partiellement les industries contrôlées par l'État aux multinationales occidentales, dans le but d'attirer des capitaux, des technologies et un accès aux marchés pour soutenir une industrialisation tournée vers l'exportation. Alors que Rafsandjani a supervisé la vente de 391 entreprises appartenant à l'État, la plupart d'entre elles ont simplement été transférées à des sociétés d'investissement au sein du secteur bancaire et à des fonds de pension qui se présentaient comme des groupes d'entreprises non gouvernementaux. Ces sociétés sont devenues certaines des plus grandes sociétés diversifiées d'Iran, contrôlant des dizaines de participations et des centaines de filiales. Khatami a accéléré cette tendance en privatisant 339 autres entreprises et en octroyant des licences à de nouvelles entreprises privées dans des secteurs concurrentiels. Plus d'une centaine de sociétés dérivées de la National Iranian Oil Company ont été créées en tant qu'entreprises nominalement privées, continuant à fonctionner avec des capitaux publics.
Plutôt qu'une privatisation totale, l'Iran a donc vu la prolifération de ces entreprises « semi-privées » : des filiales de ministères et d'organisations gouvernementales, souvent liées à des bureaucrates et à leurs proches, capables de conclure des accords avec des forces puissantes au sein du gouvernement. Le résultat n'a pas été le démantèlement du contrôle de l'État, mais plutôt sa reconstitution à travers un réseau de conglomérats semi-privés. Cela a permis aux élites politiques et bureaucratiques de consolider leur pouvoir sous couvert de réforme du marché.
Le résultat a été la mutation de ce qui était autrefois la faction bureaucratique d'État révolutionnaire en une nouvelle faction du bloc dirigeant, tournée vers l'Occident. Ce groupe était principalement préoccupé par l'intégration de l'Iran dans les réseaux financiers, commerciaux et institutionnels des économies de l'OCDE, principalement en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord. Il a trouvé une représentation politique dans la Nouvelle Droite — notamment le Parti des Serviteurs de la Reconstruction, ainsi que des partis réformistes comme le Front de la Participation et l'Organisation des Moudjahidines de la Révolution islamique.
Le complexe militaro-bonyad
Le pouvoir de la faction tournée vers l'Occident allait pourtant bientôt se heurter à un ensemble de rivaux redoutables. Sous ce régime néolibéral, diverses institutions de l'ancien ordre sont restées intactes. Le réseau bonyad-bazar a conservé son influence et a réussi à s'exempter du programme de privatisation. Le CGRI a également renforcé son rôle au sein de l'État et de la société civile, participant à la reconstruction et à d'autres activités économiques après la guerre avec l'Irak. Même Khatami n'a pas été capable de limiter le pouvoir de ces acteurs autonomes — dont l'orientation vers l' « Est » était en contradiction avec le programme d'ouverture à l'Occident de l'État. De telles forces se sont encore plus ancrées après l'arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, déclenchant un changement sismique dans l'économie politique de l'Iran, qui a finalement affaibli aussi bien la Droite traditionnelle que la Nouvelle Droite.
Ancien commandant du CGRI, Ahmadinejad entretenait des liens étroits avec les Gardiens et les bonyads. Près des deux tiers de son premier cabinet étaient issus de l'appareil militaire et sécuritaire. Il a créé les conditions permettant aux bonyads d'étendre leur rôle économique en se transformant en grands conglomérats — qui n'étaient pas seulement censés réaliser des profits, mais aussi contribuer au développement national, dans le cadre d'une approche explicitement modelée sur les grandes structures corporatives de l'Asie de l'Est. Avec cela, une nouvelle phase de privatisation, plus offensive, avait commencé.
Cela a été rendu possible par la réforme de l'article 44 de la Constitution de 1979. La clause stipulait à l'origine que l'économie iranienne était principalement contrôlée par l'État, reléguant les secteurs coopératif et privé à des rôles périphériques. Pourtant, une réinterprétation de cet article, ratifiée par le Guide suprême en 2004, a modifié le rôle du gouvernement, remplaçant la propriété et la gestion directes par l'élaboration de politiques publiques, la surveillance et le contrôle. Deux ans plus tard, cela a été étendu pour autoriser les « entités et organes publics non gouvernementaux, les secteurs coopératif et privé » à investir, posséder et gérer jusqu'à 80 % des parts dans les grandes industries d'État, y compris la banque, l'assurance, l'énergie, les télécommunications, les transports et même la défense. L'administration Ahmadinejad disposait ainsi d'un cadre juridique pour transférer des actifs publics substantiels des ministères gouvernementaux à des entreprises affiliées au CGRI et aux bonyads.
Bien que la loi exigeât toujours que les actifs de l'État soient mis aux enchères de manière compétitive en Bourse, le gouvernement a soutenu que les soumissionnaires n'avaient pas répondu et qu'il devait donc procéder à des transferts directs, en utilisant un mécanisme appelé « règlement des dettes » [liabilities clearance]. Cela revenait en réalité à remettre de grandes entreprises à leurs créanciers, dont beaucoup étaient des bonyads et des entreprises affiliées au CGRI. Ce qui était présenté comme un remboursement de dette fonctionnait en réalité comme une forme de transfert d'actifs.
Des actifs ont également été transférés par le biais de « parts de justice » [justice shares], dans lesquelles le gouvernement a alloué 40 % des parts dans les grandes entreprises aux ménages à faible revenu, aux anciens combattants, aux familles de martyrs et aux membres des Basij. Ces actions étaient distribuées à des remises importantes, voire gratuitement, le remboursement devant s'effectuer sur dix ans grâce aux bénéfices des entreprises. Environ 49 millions de personnes ont été jugées éligibles à ce programme, et 30 sociétés d'investissement provinciales ont été créées pour le gérer. Une fois de plus, la gestion des actions était concentrée dans des institutions liées aux bonyads, comme le Comité d'assistance de l'imam Khomeiny et la Fondation des Déshérités. La distribution des prestations sociales est ainsi devenue un autre moyen de vendre l'État, renforçant encore l'emprise des bonyads et de l'armée sur l'économie.
Entre 2005 et 2013, le gouvernement Ahmadinejad a transféré des actifs à un rythme près de cinquante fois supérieur à celui de la privatisation sous Khatami. Cela a été présenté comme faisant partie de la même dynamique de « libéralisation » poursuivie par les administrations précédentes. Mais ses effets ont été totalement différents. Plutôt que de réaliser les rêves de la faction tournée vers l'Occident, qui voulait refaire de l'Iran une nation néolibérale modèle, les réformes d'Ahmadinejad ont ancré le pouvoir des acteurs para-étatiques traditionalistes et accru leur importance économique — permettant aux éléments conservateurs et tournés vers l'Orient au sein de la République islamique de prendre le dessus.
Le CGRI s'est empressé d'exploiter cette nouvelle phase de privatisation par le biais de son réseau de sociétés financières affiliées. Des groupes comme la Fondation coopérative Sepah, l'Institution financière et de crédit Ansar et l'Organisation sociale des forces armées [Armed Forces Social Welfare Organisation, AFSWO] ont acquis des participations majeures à la Bourse de Téhéran. Sepah a pris le contrôle de groupes d'investissement comme Tose'eh E'temād Mobin ; l'AFSWO a repris des dizaines d'entreprises ; et Ansar s'est développé en un réseau de crédit de 600 agences desservant six millions de clients. Même les Basij, autrefois une force paramilitaire de rue, se sont réinventés en acteur du marché boursier. Les revenus de toutes les entreprises du CGRI étaient protégés des impôts et du contrôle au prétexte de financer des initiatives anti-pauvreté[2].
Les bonyads ont suivi une trajectoire similaire. La Fondation des Déshérités [Mostazafan Foundation] a éliminé les petites entreprises et réinvesti dans des secteurs stratégiques, créant la banque Sina et la Société financière et d'investissement Sina. Avec dix participations majeures et plus de 200 filiales, elle a établi une solide présence dans l'agriculture, l'énergie, les mines, la construction, les services et la finance. Poursuivant une diversification similaire, la Fondation du Sanctuaire de l'imam Reza [Imam Reza Shrine Foundation] a étendu son contrôle à plus de 150 entreprises et 400 000 hectares de terres, tandis que la Fondation des Martyrs a renforcé ses liens politiques sous Ahmadinejad tout en s'étendant à la finance et à l'industrie. Le Setad s'est transformé en une vaste société-mère [holding] avec une branche d'investissement couvrant la finance, les produits pharmaceutiques et l'agriculture. Il a défendu ses privilèges fiscaux en prétendant aider au développement rural.
Ainsi, ce qui était présenté comme une privatisation, une œuvre de charité et un développement national était, en réalité, la consolidation de cet immense empire para-étatique. Par le biais de règlements de dettes, d'exemptions fiscales et de réseaux opaques, le CGRI et les fondations alliées ont transformé le retrait de l'État en pouvoir monopolistique, brouillant la frontière entre aide sociale [welfare] et prédation. Ce faisant, ils ont marginalisé leurs alliés traditionnels, à savoir les classes marchandes du bazar (le même groupe qui a déclenché les soulèvements de 2026). Les sanctions ont encore contribué à ces changements de rapports de force, car l'Iran a été contraint de développer un réseau de routes de contrebande pour contourner les restrictions commerciales, permettant au CGRI de tirer parti des ports et aéroports sous son contrôle.
À la fin des années 2000, l'essor de ces conglomérats et filiales interconnectés avait créé une faction extrêmement puissante : le complexe militaro-bonyad, dont les représentants politiques sont connus sous le nom de « Principalistes » [Principlists]. Bien que la Droite traditionnelle ait maintenu ses liens avec le bazar, ce nouveau groupe est venu dominer à la fois la classe dirigeante et l'appareil d'État, nouant des liens étroits avec le Guide suprême lui-même.
Sanctions et géopolitique
Il existe plusieurs domaines de chevauchement entre la faction tournée vers l'Occident et le complexe militaro-bonyad : les deux ont accru leur pouvoir en exploitant les institutions de l'État pour canaliser les actifs publics vers des conglomérats « semi-privés », effaçant ainsi la frontière entre capital public et privé. Pourtant, les deux ont des approches totalement différentes envers le capital international et les relations étrangères. La faction tournée vers l'Occident soutient un rôle accru pour les multinationales, en particulier européennes, dans les industries stratégiques dominées par l'État — voyant cela comme la source la plus viable de financement, de technologie et d'accès aux marchés d'exportation pour l'Iran.
Cette perspective pousse naturellement la politique étrangère dans une direction plus favorable à l'Occident, comme en témoignent les administrations de Rafsandjani, Khatami et plus tard Hassan Rohani. Elle s'aligne également sur une lecture plus « démocratique » de l'islam, mettant l'accent sur le « pluralisme » et la « bonne gouvernance » comme euphémismes pour l'intégration dans l'ordre mondial post-guerre froide. Au sein de cette faction, le soutien aux élections libres et aux réformes institutionnelles est surtout tactique plutôt qu'idéologique : il s'agit essentiellement d'une tentative de contrer le pouvoir écrasant du complexe militaro-bonyad. Comme ce dernier bénéficie de la structure hybride de la République islamique, dans laquelle une série d'institutions non élues — le pouvoir judiciaire, le Conseil des Gardiens, les bonyads, les forces armées — sont contrôlées par le Guide suprême, les appels à une plus grande ouverture démocratique sont un moyen de défier cette hégémonie factionnelle[3].
Le complexe militaro-bonyad, quant à lui, se présente comme le gardien de la révolution de 1979, arguant qu'un plus grand enchevêtrement avec le capital occidental poserait une menace à l'idéal révolutionnaire d'« auto-suffisance ». Il rejette l'idée que les entreprises étrangères apporteraient de la technologie ou réduiraient les coûts de production, et présente les politiques en faveur des investissements étrangers directs comme des instruments de domination occidentale. Contrairement aux administrations Rafsandjani et Khatami, qui cherchaient un rapprochement avec l'Europe et les États-Unis, Ahmadinejad a mené une politique étrangère axée sur la sécurité, conçue pour limiter une intégration plus poussée avec l'Occident. Il a balayé les nouvelles sanctions de Washington comme un « bout de papier sans valeur », tandis que le Guide suprême les présentait comme une opportunité de cultiver l'indépendance économique.
Le complexe militaro-bonyad voit également la montée économique de la Chine et l'affirmation géopolitique croissante de la Russie comme un départ bienvenu de la période de domination américaine sans partage. Selon lui, cela pourrait offrir à l'Iran de nouvelles opportunités pour tirer parti de sa position stratégique. L'administration Ahmadinejad a tenté de convaincre Pékin de l'importance des réserves énergétiques de l'Iran, se présentant comme le seul fournisseur « indépendant et sécurisé » de la région, hors de portée des États-Unis. Alors que le complexe militaro-bonyad étendait sa présence dans l'environnement bâti — construction, contrats, développement, télécommunications — et dominait les grands projets d'infrastructure, y compris les chemins de fer, les autoroutes et les barrages, il se présentait comme un partenaire idéal pour le capital chinois, tandis que ce dernier lançait l'initiative « Ceinture et Route ». Les Principalistes voyaient l'essor de l'Orient comme un moyen de renforcer leur État révolutionnaire assiégé.
Le déclin
Depuis le départ d'Ahmadinejad, ces deux factions continuent de se disputer le contrôle. En 2012, les sanctions américaines et européennes sans précédent sur les secteurs énergétique et bancaire de l'Iran ont fortement réduit les exportations de pétrole, plongeant le pays dans une crise qui a ouvert la voie à l'élection du « réformiste » Rohani, tourné vers l'Occident, et à la mise en œuvre du Plan d'action global commun avec la Maison-Blanche d'Obama. Cependant, après l'élection de Donald Trump, il est devenu clair qu'il y avait peu d'espoir d'apaiser Washington, qui a mené une campagne de « pression maximale » impitoyable contre Téhéran, espérant déstabiliser et finalement renverser le régime.
Cela a provoqué un retour de balancier politique contre les réformistes, renforçant l'emprise du complexe militaro-bonyad et accélérant le « pivot vers l'Orient ». Cette réorientation a abouti à la signature par l'Iran d'un accord de coopération de 25 ans avec la Chine en 2021, à son adhésion à l'Organisation de coopération de Shanghai en 2023, à son entrée dans les BRICS en 2024 et à la conclusion d'un traité de partenariat stratégique de 20 ans avec la Russie en 2025. Même si le président en exercice, Masoud Pezeshkian, était soutenu par le camp tourné vers l'Occident, il n'a pas pu — ni voulu — inverser cette tendance. Tant le rapport de force en Iran que la dynamique de l'escalade américano-israélienne militent contre une telle décision.
Sans surprise, ni le bloc tourné vers l'Occident ni celui tourné vers l'Est n'a réussi à tenir ses promesses de régénération économique. Dès le départ, il y a eu une contradiction entre le maintien des privilèges de ces élites dirigeantes et la promesse originale de la révolution de soutenir les travailleurs et les pauvres. Ce dilemme s'est considérablement intensifié alors que l'économie était assiégée. Les groupes d'intérêts ancrés, liés tant aux réformistes qu'aux conservateurs, garantissent qu'il ne peut être résolu en faveur de la population générale.
Au lieu de cela, ils ont persisté dans un programme de néolibéralisation qui a redistribué les richesses vers le haut. Sous la bannière de la réforme du marché, les actifs de l'État ont été transférés à des conglomérats para-étatiques. Sous la pression des sanctions, l'accès au commerce, à la finance et aux infrastructures a été monopolisé par des institutions protégées de tout contrôle. Sous la bannière de l'« auto-suffisance » et de la « résistance économique », le pouvoir coercitif s'est fondu avec le privilège économique. L'effet a été de remodeler profondément les classes subalternes.
La dérégulation du marché du travail a donné naissance à un précariat qui est désormais le segment le plus important de la main-d'œuvre : alors qu'en 1990, seulement 6 % des travailleurs étaient employés sous contrat temporaire, ce chiffre est passé à 90 % à la fin des années 2000. En 2021, 97 % des travailleurs avaient des contrats de moins de six mois. La restructuration économique a également fortement augmenté le chômage, en particulier parmi les jeunes diplômés de l'université âgés de 15 à 30 ans. Dans un pays où l'âge médian est de 32 ans, cette tranche d'âge constitue la part la plus importante de la population. La proportion de ce groupe social émergent au sein de la population totale au chômage a régulièrement augmenté, passant de 10 % en 2001 à 20 % en 2005 ; de 42 % en 2015 à plus de 50 % à la fin des années 2010.
La privation des pauvres traditionnels continue de s'aggraver. Les coupes dans les subventions pour les produits alimentaires de base et l'énergie, l'inflation persistante et la dépréciation de la monnaie nationale ont touché de manière disproportionnée les ménages des zones rurales, des petites villes et des migrants ruraux dans les grandes villes. Bien que certains restent partiellement couverts par les organisations d'aide sociale, l'érosion des subventions et du pouvoir d'achat a tout de même gravement compromis leur niveau de vie. Le résultat est une explosion des inégalités. Depuis 1994, les 10 % les plus riches de la population gagnent en moyenne environ quinze fois plus que les 10 % les plus pauvres, tandis que les 20 % les plus riches captent près de la moitié du revenu total, contre seulement 5,5 % pour les 20 % les plus pauvres. À la fin des années 2010, les estimations officielles montraient que 25 % de la population vivaient sous le seuil de pauvreté extrême (le chiffre réel est largement considéré comme plus élevé).
Tout au long de la période néolibérale, les travailleurs iraniens ont mené des grèves et des protestations, luttant contre les licenciements, les contrats à court terme et temporaires, les mauvaises conditions de travail et les bas salaires. Des émeutes ont également éclaté en raison des coupes dans les subventions, de l'inflation et de la baisse du niveau de vie. Cependant, après 2017, il y a eu un changement à la fois qualitatif et quantitatif dans l'opposition iranienne, marqué par une augmentation des troubles sociaux et l'éclatement de quatre soulèvements nationaux.
La première vague, connue sous le nom de protestations de Dey, a commencé à Mashhad et a duré de décembre 2017 à janvier 2018, catalysée par une augmentation soudaine de 40 % des prix des denrées alimentaires de base. Puis les protestations d'Aban de novembre 2019 ont éclaté dans la province du Khouzestan, à la suite de l'annonce brutale par le gouvernement d'une hausse des prix du carburant. Ensuite, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de septembre 2022 a été initié au Kurdistan après la mort de Mahsa Amini alors qu'elle était en garde à vue de la police des mœurs. Enfin, la vague la plus récente a commencé le 28 décembre 2025 dans le bazar historique de Téhéran, précipitée par l'effondrement de la monnaie.
D'un soulèvement à l'autre, on a observé une augmentation à la fois de l'ampleur géographique des protestations et du niveau de sentiment anti-étatique. Alors que les protestations de 2017 ont eu lieu dans environ 75 villes, les plus récentes se sont étendues à 200 localités dans les 31 provinces. Parallèlement, l'ampleur de la répression étatique a augmenté, accompagnée d'une coupure quasi totale des communications. Alors qu'il y avait environ 20 morts et 4 000 arrestations en 2017, on estime que ces chiffres sont passés à environ 4 500 morts et 26 000 arrestations en 2026. La tendance à la hausse suggère une crise structurelle croissante, causée par des décennies de néolibéralisation, de mauvaise gestion économique et de sanctions internationales. Ces processus ont renforcé un complexe militaro-bonyad irresponsable, démantelé les faibles protections sociales de l'État postrévolutionnaire et produit une vaste population précaire de travailleurs et de jeunes vulnérables aux chocs économiques.
Chaque vague de protestation — qu'elle soit déclenchée par la hausse des prix des denrées alimentaires, l'augmentation du carburant, la brutalité de la police des mœurs ou l'effondrement de la monnaie — a exprimé une frustration sociale refoulée. Chacune a été plus large, plus dispersée géographiquement et plus diverse socialement que la précédente. La réponse de la République islamique a mis en avant sa colossale capacité coercitive, qui semble avoir réussi à reprendre le contrôle des rues pour l'instant. Mais la répression seule ne peut pas restaurer la stabilité ni assurer la viabilité à long terme du régime.
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Illustration : « À la recherche de la terre », 1986. Tableau d'Ismail Shammout, peintre palestinien.
Notes
[1] Les fondements empiriques de cet article sont tirés de mon livre, Capitalism in Contemporary Iran : Capital accumulation, state formation and geopolitics (Manchester University Press, 2026 [2024]).
[2] Le conglomérat de construction Ghorb, affilié au CGRI, incarne parfaitement cette ascension. En 2017, Ghorb affirmait avoir mené à bien plus de 2 500 projets, allant des autoroutes aux lignes de métro, en passant par des barrages, des hôpitaux et des plans d'aménagement agricoles. Plutôt que d'affaiblir la position de Ghorb, le régime des sanctions a contribué à la renforcer. Lorsque Shell et Total se sont retirés du projet de South Pars, des filiales de Ghorb ont obtenu des contrats sans appel d'offres. Il est difficile d'évaluer l'ampleur réelle des activités de Ghorb, masquée par un réseau dense de filiales, de sociétés-écrans et d'entités caritatives. Cependant, en 2010, le conglomérat contrôlait apparemment plus de 800 entreprises enregistrées.
[3] Il convient de noter que, contrairement à la première décennie de la révolution, les réformes constitutionnelles de 1989 ont aboli le poste de Premier ministre et concentré le pouvoir exécutif entre les mains du président.
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Purges en Chine
Xi Jinping achève la destruction de la Commission militaire centrale du Parti communiste chinois (PCC). La destitution du général Zhang Youxia a été officiellement annoncée le 24 janvier dernier. Un pas de plus dans les purges qui se sont succédé au sein de l'état-major de l'armée chinoise. Zhang était pourtant considéré comme « intouchable », vu sa proximité supposée avec Xi Jinping — quant à la Commission militaire centrale (CMC), elle est maintenant une coque creuse, ayant perdu cinq de ses sept membres.
Photo et article tirés de NPA 29
Xi continue à faire le vide autour de lui, à l'encontre de toute forme de collégialité. Le seul membre restant de la CMC, que Xi Jinping préside, est Zhang Shengming, c'est-à-dire le secrétaire de la Commission d'inspection disciplinaire de l'armée et le secrétaire adjoint de la Commission centrale d'inspection disciplinaire du parti, chargé de la mise en œuvre des basses œuvres.
Une preuve de force ou de faiblesse ?
Zhang Youxia était le plus haut responsable militaire en activité. Xi Jinping et lui sont réputés avoir été longtemps très proches, en tant que « princes rouges de deuxième génération », terme désignant les descendantEs des dirigeantEs du PCC de l'époque révolutionnaire.
Leur lignée familiale diffère néanmoins. Le père de Xi fut un haut dignitaire de la République populaire avant d'être purgé par Mao Zedong en 1962, puis réhabilité par Deng Xiaoping. Une lignée civile, donc, pour un homme d'appareil.
En revanche, Zhang Zhongxun, le père de Zhang Youxia, était l'un des généraux de l'Armée populaire au temps de la révolution. Une ascendance prestigieuse, s'il en fut, et c'est peut-être le problème, alors que l'état-major militaire a été saigné par des purges successives et que Xi impose sa direction unique (et à vie) dans le parti et le gouvernement (qu'il marginalise).
Les pékinologues se demandent si ces purges sont une preuve de force ou de faiblesse de Xi. Pourquoi pas les deux : il a le pouvoir de les mener, mais pas de stabiliser sa mainmise ou de calmer sa paranoïa. Son ambition se heurte à une réalité : la Chine est bien trop immense (1,4 milliard d'habitantEs), le parti bien trop vaste (plus de cent millions de membres déclaréEs) et l'armée bien trop étrangère à son propre milieu social (plus de deux millions de soldats en activité) pour imposer au pays la dictature d'un homme unique, en lieu et place de la dictature d'un parti unique.
Des signes d'une crise de régime
Les signes d'une crise de régime sont nombreux. La « génération Z » chinoise refuse d'obéir à ses injonctions (travailler sans relâche, procréer sans tarder…). Des luttes sociales reprennent vigueur. Les parents ne croient plus que leurs enfants vivront mieux qu'eux. Le sentiment d'insécurité sociale grandit dans un pays où la santé et la vieillesse coûtent cher…
Grande puissance capitaliste, la Chine est à la fois très particulière, du fait de son histoire ancienne comme récente, et très « normale ». Confrontée à des crises de surproduction en cascade, elle dépend de ses marchés extérieurs. Elle engrange actuellement d'importantes avancées diplomatiques grâce aux coups de boutoir infligés par Washington à l'Alliance atlantique, dont témoignent les visites de dirigeantEs françaisEs, allemandEs, britanniqueEs…
L'invasion de Taïwan les remettrait en cause. De plus, elle ne serait pas une entreprise facile. La chaîne de commandement de l'armée est désorganisée. Elle est rongée par la corruption et n'a aucune expérience militaire significative. Elle n'est probablement pas à l'ordre du jour (avec des personnalités comme Trump et Xi, le « probablement » reste de rigueur).
Pierre Rousset (05/02/2026)
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Syrie. L’effondrement de l’intérieur de l’autonomie kurde
La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.
Tiré d'Orient XXI.
La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.
Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.
Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.
Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.
Une révolution dans la révolution
Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.
De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.
C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.
De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.
Une insurrection en gestation
En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.
Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.
FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.
On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.
À Tell Brak, une bataille de quelques minutes
Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.
L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.
À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.
Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.
La transition politique en question
Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.
Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).
Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.
Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.
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Comment les talibans ont replongé l’Afghanistan dans l’âge des ténèbres
La publication du nouveau code pénal des talibans marque une nouvelle étape dans leurs efforts pour ramener le pays à un ordre médiéval, cette fois sous le couvert d'un document apparemment légal.
Tiré de Entre les ligne set les mots
Ce code, qui a été publié et approuvé par les autorités talibanes, comprend 10 chapitres et 119 articles et reflète l'intention du groupe de monopoliser le pouvoir, de redéfinir la hiérarchie sociale, d'effacer le statut civique des habitant·es du pays et de légitimer le recours généralisé à la violence au XXIe siècle.
Les talibans affichent ouvertement leur détermination à ramener le pays à une ère d'ignorance et de brutalité en abolissant toutes les lois afghanes précédentes, qui s'inspiraient des expériences des pays voisins et du monde entier et adoptaient une interprétation de l'islam fondée sur la tolérance et la modération, en faveur de l'égalité juridique, de la dignité humaine et du respect des droits humains au sens large, et en les remplaçant par ce code.
Bien sûr, les talibans ont déjà appliqué de nombreux aspects de ce nouveau code pénal depuis leur retour au pouvoir en 2021. Par conséquent, sa publication officielle sert de couverture juridique et constitue une tentative de légitimer le comportement discriminatoire, violent et fondé sur les classes sociales du groupe.
Compte tenu de la diversité des réactions au nouveau code pénal des talibans, il est nécessaire d'en comprendre les principaux piliers :
La monarchie absolue du mollah Hibatullah Akhundzada
Dans les systèmes politiques modernes où la souveraineté populaire est le principe fondamental, le rôle du monarque a été soit aboli, soit strictement défini et limité par la loi, souvent réduit à une fonction symbolique. Ce n'est que dans les monarchies absolues que le roi est au-dessus des lois, servant à la fois de source du droit et d'autorité ultime pour son interprétation. Après de longues et coûteuses luttes pour le constitutionnalisme, l'Afghanistan a laissé derrière lui l'ère de la monarchie absolue il y a plus d'un siècle.
Pourtant, à l'heure actuelle, les talibans ont accordé au mollah Hibatullah le statut effectif de souverain absolu, marquant ainsi rien de moins qu'un retour à l'ère de la royauté sans contrôle. L'article 1 de ce code désigne le mollah Hibatullah comme l'autorité chargée de rédiger et d'interpréter la loi. Les articles 118 et 119 soulignent en outre ses pouvoirs exclusifs pour modifier, annuler ou ratifier ce document et toute autre loi.
La concentration de tous les pouvoirs entre les mains du mollah Hibatullah révèle également une profonde méfiance au sein même des rangs des talibans, car le pouvoir de réviser ou d'interpréter la loi n'a été délégué à aucune institution sous sa supervision.
Une hiérarchie sociale fondée sur les castes
Ce code pénal identifie quatre groupes sociaux :
1) Les mollahs et l'aristocratie
2) Les chefs tribaux et les marchands
3) La classe moyenne
4) La classe inférieure
Selon l'article 9 de ce code, les sanctions infligées à ces quatre groupes sont explicitement discriminatoires. Si un érudit ou un ancien appartenant à la caste la plus élevée commet une infraction, le juge se contente de lui donner un avertissement, sans plus. Les chefs tribaux et les marchands qui commettent la même infraction sont seulement convoqués devant le tribunal et reçoivent une réprimande. Mais si la même infraction est commise par une personne issue de la classe la plus basse, celle-ci doit subir un châtiment corporel pouvant aller jusqu'à 39 coups de fouet.
Un tel traitement discriminatoire ne peut être compris que comme une approbation du système des castes et une division des citoyen·nes en rangs inégaux. En vertu de ce code pénal, les érudits se voient accorder un statut privilégié qui rappelle celui du clergé au Moyen Âge. L'article 17 stipule explicitement que toute personne qui déclare ne pas accepter les paroles des érudits est passible de deux ans de prison.
Légitimer la justice populaire et les punitions sommaires
Ce document décrit les méthodes permettant de prouver les infractions punissables par le ta'zir, ainsi que les personnes habilitées à infliger ces punitions et celles qui peuvent y être soumises, ce qui, dans la pratique, revient à légitimer clairement la justice populaire et les punitions sommaires.
L'article 4, qui explique la distinction entre hudud et ta'zir, stipule explicitement qu'une infraction ta'zir peut être établie même en cas de doute et que les enfants peuvent également être soumis à des sanctions. En revanche, les infractions hudud ne peuvent être établies en cas de doute et ne peuvent être appliquées aux enfants.
Le code pénal stipule en outre que tout musulman qui est témoin d'une personne commettant un péché contre « les droits de Dieu » — c'est-à-dire des actes considérés comme nuisibles à la moralité publique plutôt qu'à un individu en particulier — est autorisé à infliger lui-même la punition.
En vertu de cette disposition, tout musulman (le terme « musulman » désignant en réalité les adeptes de l'école hanafite) peut prétendre avoir été témoin d'un acte considéré comme péché et, sur cette base, infliger personnellement une punition, même si le présumé coupable est un·e enfant.
Une telle autorisation signifie que les personnes favorisées ou approuvées par les autorités talibanes ont en réalité toute latitude pour commettre des actes de violence à l'encontre d'autrui.
Déni du pluralisme religieux
Une autre caractéristique de ce retour à un ordre médiéval est le rejet des autres sectes islamiques et l'insistance sur la légitimité exclusive d'une seule école de jurisprudence. Une telle position entraîne logiquement des pressions sur les adeptes d'autres sectes.
L'article 26 de ce code stipule explicitement que personne en Afghanistan n'a le droit de quitter l'école hanafite et que toute personne qui le fait sera punie. Le fait de limiter la punition pour « abandon de la foi » uniquement à celles et ceux qui quittent l'école hanafite implique que les autres sectes islamiques ne bénéficient pas du même respect ou du même statut juridique. En effet, cela suggère qu'il est permis, voire souhaitable, d'abandonner la foi ismaélienne, la secte chiite duodécimain ou d'autres confessions et religions.
Cela contraste fortement avec la réalité de l'Afghanistan, un pays diversifié non seulement sur le plan ethnique et linguistique, mais aussi sur le plan religieux, où différentes sectes ont historiquement coexisté dans le respect mutuel. Si l'Afghanistan respectait les normes mondiales, il devrait s'orienter vers une plus grande tolérance religieuse et un plus grand pluralisme, et non l'inverse.
Compte tenu de l'inclusion de cette section dans le code pénal des talibans, il apparaît clairement que les informations faisant état de pressions exercées sur les ismaélien·nes pour qu'elles et ils se convertissent sont tout à fait conformes à la politique religieuse générale des talibans.
Traiter les femmes comme des biens
Les articles 32 et 34 du code pénal taliban traitent des relations entre mari et femme. Le type et l'ampleur des sanctions infligées aux hommes et aux femmes révèlent qu'au XXIe siècle, les talibans continuent de traiter les femmes comme des marchandises appartenant aux hommes.
Cette section stipule que si un homme bat violemment sa femme, lui causant notamment des fractures, des blessures ou des ecchymoses, et que la femme est en mesure de le prouver, l'homme sera condamné à 15 jours de prison. Mais si une femme se rend chez ses parent·es sans la permission de son mari et ne revient pas, elle et son père seront toustes deux condamné·es à trois mois de prison.
La disparité entre ces peines montre clairement que les femmes sont considérées comme des biens. La clause concernant la punition d'un homme qui fait du mal à sa femme stipule également que la femme doit prouver que les fractures, blessures ou ecchymoses ont été causées par son mari. Dans une société profondément patriarcale, en particulier sous le régime taliban, cela est pratiquement impossible. Les femmes sont généralement contraintes de retirer leurs accusations et d'innocenter leur mari.
Conclusion
Les points soulignés ci-dessus ne sont que quelques exemples de l'approche médiévale des talibans à l'égard des valeurs universellement acceptées du monde moderne. Extraire et analyser tous les éléments de ce code qui contredisent les valeurs humaines et les normes et impératifs du XXIe siècle nécessiterait beaucoup de temps et d'espace.
Dans le même temps, la publication de ce code est utile car elle fournit aux défenseur·es des droits humains et aux chercheurs/chercheuses afghan·es un document officiel des talibans qu'elles ou ils peuvent citer lorsqu'elles ou ils s'adressent aux gouvernements, organisations et institutions liés à l'Afghanistan. Bien que les talibans aient nié avoir permis la violence généralisée contre les citoyen·nes afghan·nes, ce code constitue une preuve irréfutable de leur discrimination religieuse et sexuelle.
Omid Sharafat, 2 février 2026
Omid Sharafat est le pseudonyme d'un ancien professeur d'université à Kaboul et chercheur en relations internationales.
https://zantimes.com/2026/02/02/how-the-taliban-returned-afghanistan-to-the-dark-ages/
Traduction DE
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Palestine. La boussole de Francesca Albanese
Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.
Tiré d'Orient XXI.
Actualisation : Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.
Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.
Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025) (1).
Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.
Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.
La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.
Les récits s'entrelacent
On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…
Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours (2), mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.
On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.
Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.
Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne » (3).
D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou (4), tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.
Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard
Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].
La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.
Notes
1- Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)
2- Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.
3- L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, « Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale” », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.
4- Stéphanie Maupas, « La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète” », Le Monde, 19 novembre 2025.
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Israël a fait s’évaporer des milliers de Palestiniens avec des bombes US, selon al-Jazeera
Selon une enquête du média qatari, l'armée israélienne a utilisé à Gaza des armes américaines thermiques et thermobariques capables de réduire ses cibles en cendres. À l'impact, l'explosion atteint une température et une pression telles que le corps humain s'évapore, disparaît. Selon une enquête menée par al-Jazeera, 2842 Palestiniens auraient ainsi été effacés de la surface dans des bombardements de l'armée israélienne contre l'enclave de Gaza durant la dernière guerre.
Tiré d'À l'encontre.
Des attaques qui auraient été menées à l'aide de munitions thermiques et thermobariques de fabrication américaine, une technologie dont la température peut grimper jusqu'à 3500 degrés Celsius à l'impact et dont l'onde de choc ne laisse presque aucune trace de ses victimes. Toutefois, un expert militaire américain nuance les conclusions de l'investigation d'al-Jazeera.
Dans son enquête publiée le 9 février, l'équipe d'investigation du média qatari reprend les chiffres de la Défense civile des autorités palestiniennes à Gaza.
Dans l'enclave palestinienne, pour comptabiliser ces « évaporations », le porte-parole de la Défense civile, Mahmoud Basal, explique à al-Jazeera que ses équipes utilisent une méthode « par élimination » : ils croisent le nombre d'occupants d'une maison ciblée avec le nombre de corps retrouvés et comptent comme « évaporés » ceux qui manquent, après une recherche « exhaustive » de traces biologiques, « des taches de sang sur les murs ou des petits morceaux ».
L'utilisation d'armes thermobariques – du grec ancien signifiant chaleur et pression – n'est pas sans précédent : les forces russes, pionnières en la matière, s'en servaient déjà à l'époque soviétique, dans les années 1990 en Afghanistan notamment, avec le lance-missiles TOS-1 « Solntsepek » – contraction des mots russes « soleil » et « cuire ». Une arme perfectionnée au fil des ans et dont l'utilisation face aux forces ukrainiennes dès février 2022 avait particulièrement marqué les esprits.
En 2013, en pleine guerre civile syrienne, l'ONG Human Right Watch accusait le régime de Bachar el-Assad d'avoir utilisé, à de nombreuses reprises, des bombes incendiaires et à suppression thermobarique contre sa propre population.
Un « crime de guerre »
Contrairement aux armes à sous-munitions – notamment utilisées par Israël en juin 2025 en Iran et en 2006 au Liban – clairement interdites par le droit international, les technologies thermobariques ne sont pas explicitement proscrites lorsqu'elles sont utilisées contre des cibles militaires. Mais leur puissance exceptionnelle, capable de générer une véritable boule de feu en dispersant une grande quantité de liquide inflammable dans l'air avant d'exploser, a régulièrement entraîné la mort au sein des populations civiles, d'après al-Jazeera. La non-différenciation de ces armes entre un élément armé et un civil « constitue un crime de guerre », rappelle l'avocate Diana Buttu, interrogée par al-Jazeera.
Dans une étude de l'Unidir (United Nations Institute for Disarmament Research), la chercheuse Maya Brehm [elle est, entre autres, conseillère juridique au Comité international de la Croix-Rouge au sein de l'unité Armes et conduite des hostilités] pointe du doigt la capacité « incendiaire » de ces armes thermobariques, encadrée par le Protocole sur l'interdiction ou la limitation de l'emploi des armes incendiaires (protocole III) signé à Genève en octobre 1980. Elle rappelle que « les organisations de la société civile appellent de plus en plus les États à modifier ce protocole » et à « imposer des règles plus strictes afin de traiter avec adéquation les graves dommages persistants causés par les armes incendiaires ».
Selon l'enquête d'al-Jazeera, des bombes de fabrication américaine, comme les MK-84, des bombes de plus de 900 kg, larguées par des avions de chasse et dont l'explosion s'étend sur un rayon de 300 mètres, ont été utilisées dans les attaques où des corps se sont vaporisés. Le média évoque d'autres munitions comme le GBU-39 et le BLU-109 bunker buster, célèbre pour avoir notamment été utilisé dans l'assassinat du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, en septembre 2024 dans la banlieue sud de Beyrouth.
« Al-Jazeera se trompe complètement »
D'un point de vue chimique, al-Jazeera explique par la voix du directeur du ministère palestinien de la Santé à Gaza, le Dr Mounir el-Bursh, que « l'exposition du corps à une énergie de plus de 3000 degrés, combinée à une pression massive et à l'oxydation », fait que « les tissus se vaporisent et sont réduits en cendres ». L'enquête ajoute que pour prolonger le temps de brûlure, les bombes sont chargées en poudres chimiques, dont du “tritonal”, une composition de TNT et de poudre d'aluminium.
« Al-Jazeera se trompe complètement sur la science fondamentale », alerte sur Bluesky Trevor Ball, enquêteur de l'ONG britannique Bellingcat, spécialisée dans la vérification des faits en source ouverte. Ancien membre d'une unité de l'US Army chargée de la détection et du désamorçage des engins explosifs, il explique que le phénomène d'évaporation des corps est dû à l'onde de choc provoquée par l'explosion et non à la température atteinte. « Les corps désintégrés par des explosions, c'est bien réel, mais cela provient de la pression créée, pas des effets thermiques de la chaleur. »
* Article publié dans L'Orient-Le Jour le 11 février 2026.
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Pour la première fois depuis 1967, Jérusalem s’étend en Cisjordanie
Il y a environ une semaine, le ministère israélien de la Construction et du Logement a annoncé la signature d'un accord de développement pour la colonie d'Adam (Geva Binyamin), en vertu duquel le gouvernement s'engage à investir 120 millions de shekels dans les infrastructures de construction et de développement de la colonie. Selon l'annonce, l'accord prévoit un financement public des infrastructures afin de permettre la construction d'environ 6 000 logements supplémentaires dans la colonie. Dans la pratique, cependant, le plan prévoit la création d'un nouveau quartier à Jérusalem, étendant la ville pour la première fois depuis 1967 en Cisjordanie, sans aucun lien territorial ou fonctionnel entre la zone et la colonie d'Adam.
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Plan de l'agrandissement de la juridiction de Jérusalem © Peace Now
En octobre 2025, le plan n° 240/3 a été soumis au Conseil supérieur de planification, proposant la construction de 2 970 logements sur environ 500 dunams de terrain entre les communautés palestiniennes d'a-Ram et de Hizma. Bien que cette zone se trouve en dehors des limites municipales de Jérusalem, le quartier prévu (apparemment destiné à la population ultra-orthodoxe) fonctionnerait à tous égards comme un quartier de Jérusalem et formerait un prolongement intégral du quartier de Neve Yaakov.
Comme l'extension formelle des limites municipales de Jérusalem en Cisjordanie constituerait une annexion officielle, le plan a été conçu pour être classé comme un « quartier » de la colonie d'Adam et, officiellement, ne faisant pas partie de Jérusalem. En réalité, cependant, il n'existe aucun lien physique possible entre la colonie d'Adam et la nouvelle zone de colonisation, car elles sont séparées par la barrière de séparation et une route interurbaine (route 437).
C'est la première fois depuis 1967 que Jérusalem s'étend en Cisjordanie. Sous le prétexte de créer une nouvelle colonie, le gouvernement procède à une annexion de facto par des moyens détournés. La nouvelle colonie fonctionnera à tous égards comme un quartier de Jérusalem, et sa désignation comme « quartier » de la colonie d'Adam n'est qu'un prétexte destiné à dissimuler une mesure qui applique effectivement la souveraineté israélienne à des zones de la Cisjordanie.
La soumission du plan au Conseil supérieur de planification indique qu'il est complet et en attente d'une discussion sur son approbation, qui devrait avoir lieu dans les semaines ou les mois à venir. Les procédures de planification prennent généralement entre un et deux ans ; cependant, compte tenu de l'engagement du gouvernement à financer les infrastructures, il est fort probable que le plan soit rapidement mis en œuvre et que la construction puisse commencer dans les deux ans.
Lorsque la barrière de séparation a été construite il y a environ 20 ans, son tracé s'est écarté vers l'est de la limite municipale de Jérusalem afin d'inclure une colline supplémentaire à l'est de Neve Yaakov. À l'époque, les organisations B'Tselem et Bimkom ont révélé que la véritable raison du tracé de la barrière n'était pas liée à la sécurité, mais plutôt à un plan d'ensemble, alors encore conceptuel, visant à construire un nouveau quartier de Jérusalem à cet endroit. Le gouvernement a désormais commencé à promouvoir activement ce projet, qui pourrait voir le jour dans les années à venir.
Il convient également de noter que des efforts ont récemment été déployés pour agrandir et développer la colonie d'Adam elle-même. Au cours des cinq dernières années, des appels d'offres ont été lancés pour la construction de 1 089 logements à Adam, et de nouveaux plans ont été approuvés pour environ 700 logements supplémentaires. En décembre 2025, le commandant du Commandement central a signé un ordre ajoutant 1 107 dunams à la juridiction de la colonie à l'est. Cette expansion permettra la légalisation rétroactive de l'avant-poste illégal de Bnei Adam et l'ajout de milliers de logements à la colonie.
Outre ces développements, plusieurs avant-postes violents de bergers ont été établis ces dernières années à proximité de la colonie. Ces avant-postes ont entraîné le déplacement de la communauté de Bira'at Hizma et de nombreuses attaques contre la communauté bédouine voisine de Jaba'.
Traduction : AFPS
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Etats-Unis. « Il ne fait plus aucun doute que Trump souhaite s’immiscer dans les élections de cet automne »
Donald Trump a déclenché l'alarme en début de cette semaine en déclarant que son administration devrait « prendre le contrôle du vote » dans certains États à l'approche des élections de mi-mandat en novembre 2026. Cela fait suite à la suite d'une descente sans précédent du FBI dans un bureau électoral en Géorgie [mercredi 28 janvier, les agents ont pénétré dans un bâtiment officiel de Fulton pour saisir des centaines de cartons contenant des bulletins de vote de 2020, ainsi que les listes électorales]. Bien que les experts électoraux affirment qu'il est clair que le président n'a aucune autorité sur les élections, ils avertissent que la rhétorique corrosive du président ne laisse guère de doute quant à ses intentions.
Tiré de A l'Encontre
7 février 2026
Par Sam Levine (New York)
(Capture d'écran)
Depuis des mois, l'administration Trump alimente les doutes sur l'intégrité des élections états-uniennes, principalement par le biais de poursuites judiciaires visant à donner l'impression que les États ne font pas assez pour empêcher les électeurs et électrices non éligibles [suite à des condamnations pénales] de voter. Ces efforts se sont considérablement intensifiés la semaine dernière lorsque le FBI a perquisitionné le bureau électoral du comté de Fulton. Peu après la perquisition, Trump a encore intensifié ses attaques, déclarant que le gouvernement fédéral devrait prendre le contrôle des élections.
« Les républicains devraient dire : “Nous voulons prendre le contrôle” ?, a-t-il déclaré lors d'une récente interview avec Dan Bongino, l'ancien directeur adjoint du FBI [du 24 février 2025 à janvier 2026, il a relayé de nombreuses campagnes complotistes] qui, suite à son départ, est redevenu animateur d'un podcast. Trump précise : « Nous devrions prendre le contrôle du vote, du moins dans de nombreux endroits, au moins 15. Les républicains devraient nationaliser le vote. »
Les experts en matière de droits démocratiques estiment qu'il ne fait plus aucun doute que Trump souhaite s'immiscer dans les élections de cet automne.
« Nous ne devrions pas attendre que le prochain coup tombe », a déclaré Wendy Weiser, vice-présidente chargée de la démocratie au Brennan Center for Justice [dont les activités sont liées à la New York University School of Law]. « Il y a une véritable volonté de prendre le contrôle de certains mécanismes de nos élections et de jeter les bases d'une ingérence dans les prochaines élections. »
Le président n'a aucun pouvoir sur les élections fédérales, et la Constitution des Etats-Unis est très claire à ce sujet. L'article I, section 4, du texte confère aux États le pouvoir d'organiser les élections. La Constitution stipule que le Congrès peut adopter des règles nationales pour les élections fédérales.
Néanmoins, Trump et ses alliés ont laissé entendre que le président pourrait encore exercer une sorte de pouvoir d'urgence pour prendre le contrôle du processus électoral.
« L'autorité du président est limitée dans son rôle en matière d'élections, sauf en cas de menace pour la souveraineté nationale des États-Unis, ce qui, je pense, peut être établi compte tenu du système vulnérable dont nous sommes dotés », a déclaré Cleta Mitchell, avocate conservatrice et alliée de Trump, lors d'une interview podcast l'année dernière (Democracy Docket, 3 septembre 2025). « Je pense donc que le président envisage peut-être d'exercer certains pouvoirs d'urgence pour protéger les élections fédérales à l'avenir. »
La déclaration d'une urgence nationale confère au président environ 150 pouvoir statutaires, notamment celui de fermer des stations de radio, de suspendre certaines réglementations militaires et de sanctionner des pays étrangers.
Mais aucun de ces pouvoirs « ne donne au président la moindre autorité sur les élections. Le président n'a aucun pouvoir d'urgence sur les élections », a déclaré Wendy Weiser.
Les inquiétudes concernant l'utilisation des pouvoirs d'urgence par le président ont été amplifiées par la présence de Tulsi Gabbard, directrice du Renseignement national (DNI), lors de la perquisition dans le comté de Fulton. Tulsi Gabbard, dont la présence en tant que responsable du renseignement dans une affaire nationale a suscité une indignation généralisée, serait en train d'enquêter sur le matériel électoral et l'ingérence étrangère.
Entre autres, Tulsi Gabbard informe Cleta Mitchell [experte du droit électoral] et Kurt Olsen – un avocat qui a participé aux efforts de Donald Trump pour renverser le résultat de l'élection de 2020 – de son enquête, selon ce qu'a rapporté le Wall Street Journal (29 janvier 2026). Cleta Mitchell a refusé de commenter ces informations, mais a déclaré qu'elle comprenait que les commentaires de Donald Trump portaient plus sur la nécessité de modifier les lois fédérales que sur le vote. Dans un courriel, elle écrit : « Toutes les lois électorales doivent être révisées, mises à jour et réformées en profondeur. Et nous sommes nombreux à y travailler. Il est clair que trop de responsables électoraux à l'échelle nationale considèrent la loi comme une simple suggestion. Et ont mis en place des procédures contraires à la loi. Cela s'est produit à maintes reprises en 2020 et est monnaie courante à chaque élection. Une administration négligente et médiocre et un mépris délibéré des exigences légales fondamentales. Nous le constatons partout. » Il n'existe aucune preuve de fraude généralisée en 2020 ou lors d'autres élections. Or, la porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt, a présenté les commentaires de Trump de la même manière de Cleta Mitchell.
Trump a par la suite sapé ces efforts visant à minimiser ses propos [en les centrant sur le changement de loi et non sur la fraude], en critiquant des villes démocrates telles que Philadelphie, Détroit et Atlanta. Il a affirmé : « S'ils ne sont pas capables de compter les votes de manière légale et honnête, alors quelqu'un d'autre devrait prendre le relais. » (CNN, 5 février 2026)
Au-delà des mesures non précisées visant à prendre le contrôle des processus électoraux des États, Trump dispose d'autres moyens pour tenter d'interférer dans le processus électoral.
Steve Bannon, personnalité conservatrice influente et ancien stratège de Trump, a appelé ce dernier à déployer des agents de l'ICE dans les bureaux de vote voir sur ce thème [l'article publié sur ce site le 6 février 2026]. Une telle mesure violerait une loi fédérale qui interdit la présence de troupes fédérales dans et devant les bureaux de vote « à moins que cette force ne soit nécessaire pour repousser des ennemis armés des États-Unis ».
« Nous allons faire en sorte que l'ICE encercle les bureaux de vote en novembre. Nous n'allons pas rester les bras croisés et vous laisser voler à nouveau le pays », a déclaré Bannon mardi dans son podcast. « Vous pouvez pleurnicher, crier et piquer une crise autant que vous voulez, mais nous ne laisserons plus jamais voler une élection. »
L'administration Trump a déjà montré sa volonté d'utiliser les pouvoirs d'urgence pour tenter d'étendre l'autorité du président. Au printemps dernier, l'administration Trump a invoqué l'Alien Enemies Act (1798), une loi du XVIIIe siècle qui permet au gouvernement d'expulser des immigrants sans procédure régulière. Les États-Unis, a fait valoir le gouvernement, étaient victimes d'une invasion par le gang vénézuélien Tren de Aragua. Les juges fédéraux ont depuis bloqué cette décision et ont exprimé leur scepticisme quant à la nature légitime de cette « invasion ». Trump a également affirmé qu'il disposait de pouvoirs d'urgence pour imposer des droits de douane, bien que la Cour suprême semble prête à rejeter cet argument.
Si Trump parle aujourd'hui de nationaliser les élections, c'est en partie pour tenter de faire accepter au public une idée qui est manifestement illégale.
Wendy Weiser souligne que Trump « tente de faire accepter une idée qui n'a rien à voir avec notre système actuel et qui est en fait contraire à la loi, afin de modifier les attentes de la population quant à ce qui est réellement valable et autorisé. C'est pourquoi la populaiton doit être informée de cela. Car elle doit savoir à l'avance que si cela se produit, il s'agit d'une manoeuvre, d'un complot, d'une tromperie visant à faire accepter l'inacceptable. » (Article publié par The Guardian le 7 février 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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La coopérative d’habitation : un modèle plus pertinent que jamais

L’ONU, après l’avoir fait en 2012, a proclamé 2025 Année internationale des coopératives sous le thème Les coopératives construisent un monde meilleur[1].
Le coopératisme, qui s’incarne dans une diversité de secteurs, fait partie de l’ADN du Québec. Et l’habitation occupe une place particulière dans le mouvement, car c’est le secteur qui compte le plus grand nombre de coopératives, soit 1300 regroupant 30 000 logements occupés par au moins 60 000 personnes. En outre, le chiffre d’affaires est évalué à 200 millions de dollars ($) alors que la valeur totale des actifs est de 1,5 G$, ce qui en fait l’un des plus importants parcs de logements locatifs au Québec. On retrouve des coopératives d’habitation dans toutes les régions du Québec[2].
Ayant pris leur élan dans les années 1970, les coopératives se sont rapidement implantées dans les quartiers populaires des milieux urbains, que l’on désigne aujourd’hui comme les quartiers centraux. Profitant des programmes gouvernementaux axés sur l’achat-rénovation d’immeubles existants, elles se sont multipliées dans de petits ensembles immobiliers regroupant le plus souvent de 6 à 24 logements. Les groupes de ressources techniques (GRT)[3] n’avaient pas de difficulté à l’époque à convaincre les locataires de former une coopérative d’habitation lorsque leur immeuble était mis en vente. La perspective de « se débarrasser du propriétaire », de contrôler son loyer, d’avoir un logement entièrement rénové et de disposer de la sécurité d’occupation – c’est-à-dire de ne plus avoir la crainte d’être évincé – emportait rapidement l’adhésion. Au fil du temps, d’autres avantages sont apparus, tels que le fonctionnement démocratique, l’entraide, la vie communautaire.
Pour les acteurs du mouvement pour le droit au logement, les coopératives permettaient de retirer des centaines, voire des milliers de logements du marché privé et même, espérait-on, d’avoir un effet stabilisateur sur l’ensemble des loyers. Certains y voyaient également une pratique émancipatrice et une rupture avec le dogme de la propriété privée dans le domaine immobilier[4].
Or, bien que les coopératives aient fait leur marque depuis au moins 50 ans, l’élaboration de nouveaux projets s’avère de plus en plus difficile aujourd’hui, principalement à cause d’un financement déficient, de la difficulté d’accès à des terrains, d’un marché hautement spéculatif, des coûts élevés de construction et des délais posés à la réalisation des projets. C’est ainsi qu’en 2023, les coopératives ne représentaient que 23,7 % des logements sociaux et communautaires dans l’agglomération de Montréal[5].
En pleine crise du logement, cette donnée est d’autant plus inquiétante que nous apprenions dernièrement qu’il y aurait aujourd’hui moins de logements sociaux[6] au Canada qu’il y a 30 ans, ceux-ci représentant 4,1 % du parc immobilier en 2021 contre 6,2 % en 1991[7]. Au Québec, selon un rapport de l’Institut de la statistique du Québec, cette proportion est encore plus faible, s’établissant à 3,5 % en 2021[8]. Dans le cas des seuls logements locatifs, ce pourcentage serait de 9,2 %[9].
Par ailleurs, inspiré par des pays européens, notamment l’Autriche et le Danemark, le milieu de l’habitation sociale et communautaire a fixé à 20 % du parc locatif la cible à atteindre pour le logement social d’ici 15 ans lors des journées d’étude Perspectives internationales sur le logement social et communautaire – S’inspirer de solutions pour le Québec tenues les 29 et 30 mai 2024. Élément encourageant, la Ville de Montréal a inscrit un objectif allant dans le même sens dans son Plan d’urbanisme et de mobilité 2050 adopté en juin 2025. Elle y propose que le logement hors marché atteigne, d’ici 25 ans, 20 % de l’ensemble du parc de logements[10]. La Ville de Longueuil l’avait précédée en adhérant à une cible de 20 % de logements locatifs à but non lucratif sur son territoire dans le cadre de sa nouvelle stratégie d’habitation, présentée en décembre 2023.
Les coopératives, quant à elles, doivent affronter divers défis, tels que le vieillissement du parc immobilier, la fin des conventions, un fardeau fiscal qui s’alourdit, le recrutement et la participation des membres ainsi que, dans certains cas, d’importantes hausses de loyer.
Dans cet article, mon objectif est de présenter le mouvement coopératif d’habitation au Québec afin de saisir son évolution et ses défis actuels. Tout en faisant appel à la recherche documentaire, mon propos repose également sur ma propre expérience des dernières décennies en tant que travailleuse et militante dans le secteur coopératif en habitation.
Un peu d’histoire
Les toutes premières coopératives d’habitation au Québec apparaissent à partir de 1941 à Asbestos, à l’initiative de l’Église qui voulait notamment faire obstacle au communisme. Il s’agissait de coopératives de maisons individuelles construites collectivement par les membres, de façon bénévole (système des corvées), dans le but de favoriser l’accès à la propriété pour les Canadiens français. Une fois toutes les maisons d’une coopérative bâties, cette dernière était dissoute. Entre 1941 et 1968, 200 coopératives construisent ainsi 10 000 maisons. En 1964, la Commission d’étude sur les coopératives d’habitation, aussi connue sous le nom de Commission Bouthillier du nom de son président, M. Fernand Bouthillier, recommande que le mouvement coopératif en habitation développe lui-même des logements qui seraient subventionnés par le gouvernement pour la population à revenu modeste. C’est cette commission qui introduit le principe de propriété collective perpétuelle où les membres de la coopérative sont à la fois locataires et propriétaires[11]. C’est ce qu’on désigne par modèle locatif à possession continue.
En vertu de ce modèle, les membres de la coopérative possèdent deux statuts :
– celui de membre, encadré par la Loi sur les coopératives adoptée en 1982, qui leur accorde les pouvoirs d’un propriétaire pour ce qui est de la gestion de la coopérative ;
– celui de locataire, encadré à partir de 1979 par la Loi sur la Régie du logement – maintenant le Tribunal administratif du logement –, avec les responsabilités correspondantes.
Un projet pilote expérimentant ce modèle avait déjà été tenté en 1965 à Winnipeg par la coopérative Willow Park. Au Québec, c’est à Montréal, dix ans plus tard, que la première coopérative de ce type, la coopérative Village Côte-des-Neiges, verra le jour. Il y a une autre distinction : il s’agit du premier projet d’achat-rénovation, lequel rompt avec les expériences précédentes de construction de maisons individuelles. C’est également le premier projet qui bénéficie du nouveau programme de soutien créé par le gouvernement fédéral en 1973. Ce programme sera suivi par deux autres. Le gouvernement Mulroney y mettra fin en 1992[12]. Par ailleurs, au Québec, le gouvernement du Parti québécois crée, en 1977, le programme Logipop, en vigueur jusqu’en 1987, ainsi que le réseau des groupes de ressources techniques (GRT). Malgré ces initiatives gouvernementales, le développement des coopératives d’habitation n’a pas été un long fleuve tranquille, loin de là.
Les coopératives d’habitation au cœur des luttes urbaines
Les années 1970 et 1980 sont marquées par une forte effervescence sociale dans plusieurs domaines, notamment dans celui de l’aménagement urbain. Les opérations de rénovation urbaine dans les grandes villes du Québec à partir des années 1950 entrainent la démolition de milliers de logements ouvriers pour faire place à la construction de logements plus luxueux, d’immeubles de bureaux, d’hôtels ou d’autoroutes. Des quartiers entiers sont rayés de la carte comme le rappelle le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) à l’occasion de son quarantième anniversaire. Au milieu des années 1970, les gouvernements se lancent davantage dans l’embellissement des quartiers et la rénovation domiciliaire par la création du Programme d’amélioration de quartier (PAQ)[13].
Le FRAPRU constate : « Or la population ouvrière, qui aurait dû bénéficier de ces améliorations, en vit au contraire les conséquences, en particulier la hausse des loyers. […] 75 % des ménages locataires […] doivent déménager, parce qu’ils ne peuvent plus en défrayer le coût[14] ».
Cette situation donne lieu à des luttes importantes dont certaines sont emblématiques. Ainsi, dans le quartier Saint-Jean-Baptiste à Québec et à Hull, aujourd’hui Gatineau, où les maisons de rues entières sont détruites, des locataires résistent pendant des années et réussissent à préserver un certain nombre de logements et à les transformer en coopératives[15].
Le centre-ville de Montréal, au milieu des années 1960, est lui aussi frappé par ce mouvement de « modernisation ». Le promoteur Concordia Estates Ltd. veut démolir le quartier Milton Parc caractérisé par de belles maisons victoriennes datant du XIXe siècle, habitées par des familles à revenu modeste et des membres de la communauté universitaire. La résistance de la communauté s’organise et aboutit à l’un des grands projets coopératifs et sans but lucratif au Québec, selon un modèle unique validé par une loi de l’Assemblée nationale[16].
Alors que la désindustrialisation frappe à Montréal comme ailleurs en Amérique du Nord, la requalification de secteurs industriels est également source d’affrontements sociaux importants. C’est ainsi que le déclin des activités ferroviaires aux ateliers Angus dans le quartier Rosemont ouvre la voie, à partir de 1974, à sa transformation en quartier résidentiel et commercial comprenant des services communautaires. Le Comité logement Rosemont, animé par son coordonnateur André Lavallée, qui deviendra plus tard conseiller municipal, organise la mobilisation en mettant sur pied, en 1981, le Comité du terrain des usines Angus. Il s’agit de la coalition la plus vaste et la plus diversifiée depuis celle qui s’était opposée à l’autoroute Est-Ouest dans les années 1970. Soulignons que la pression citoyenne amène pour la première fois la Ville de Montréal à tenir des consultations publiques sur un projet de développement. Après nombre de rebondissements, la lutte mène à la victoire avec la réalisation de plus de 1000 logements sociaux, dont 552 logements coopératifs, soit 40 % de l’ensemble immobilier[17].
Moins connue est la mobilisation des locataires du quartier Cloverdale à Pierrefonds dans l’ouest de Montréal. Pourtant, celle-ci a duré près d’un quart de siècle et a conduit à la constitution de la plus grande coopérative au Canada, la Coopérative Village Cloverdale. Celle-ci compte 866 logements répartis dans 58 immeubles où résident plus de 3500 personnes issues d’une cinquantaine de communautés culturelles. C’est la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) qui est propriétaire de l’ensemble immobilier de 1962 à 1980, comme de plusieurs autres complexes ailleurs au pays. Une réorientation politique la conduit à s’en départir, presque du jour au lendemain, car on juge que ce n’est pas le rôle de l’État d’être propriétaire et gestionnaire immobilier. En contrepartie, un nouveau programme fédéral permet à des groupes de locataires de constituer des coopératives. Même si les locataires de Cloverdale souhaitent procéder de la sorte, la SCHL décide de vendre le complexe, jugeant qu’ils n’ont pas l’expérience voulue pour gérer un ensemble aussi vaste.
C’est un désastre pour les locataires à faible revenu qui perdent la subvention au loyer précédemment accordée par la SCHL. Un grand nombre déménagent, ne pouvant plus payer les loyers. La détérioration des immeubles s’aggrave ainsi que le tissu social. En 1987, avec le soutien de Me Pierre Sylvestre, les locataires intentent contre la SCHL un recours collectif qui se règle par une entente hors cour : les subventions sont rétablies et la SCHL autorise, en 1998, l’acquisition de 243 unités par les locataires regroupés dans un OSBL. Celui-ci est constitué pour procéder à l’achat et aux rénovations, mais a également pour mission de travailler à la constitution d’une coopérative, selon le vœu initial des locataires, ce qui se concrétisera le 17 avril 2002. Au cours des années suivantes, la coopérative procédera à d’autres acquisitions et à de la construction neuve dans le secteur pour atteindre le nombre impressionnant de 866 logements. C’est tout un quartier qui a été « coopérativisé »[18].
La préservation du cadre bâti et du patrimoine
Les luttes urbaines menées par les coopératives ainsi que l’organisation des locataires avec le soutien des comités logement et des groupes de ressources techniques ont contribué à préserver et à rénover des milliers de logements dans les quartiers populaires, des logements datant de plusieurs décennies et souvent jugés insalubres, assurant ainsi le maintien en place des locataires occupants à revenu modeste. Dans les années 1980, il en coûtait 60 000 $ par logement pour acquérir et rénover au complet les immeubles. Aujourd’hui, il faut compter au moins 416 000 $[19].
Les coopératives ont aussi contribué à préserver des immeubles institutionnels désaffectés en les transformant avec un nouveau statut. Plusieurs écoles ont ainsi trouvé une nouvelle vie, par exemple l’Académie des Saints-Anges dans le Plateau Mont-Royal à Montréal, rendue célèbre par l’œuvre de Michel Tremblay Thérèse et Pierrette à l’école des Saints-Anges. Une église du quartier Villeray de Montréal fait place à la coopérative La Scala. Et l’histoire industrielle du quartier Hochelaga-Maisonneuve se perpétue grâce à la coopérative Station no 1 qui conduit à la requalification d’un immeuble patrimonial datant des années 1900, la station de relais d’électricité no 1 qui desservait la ville de Montréal. Cette coopérative de 74 logements a été en outre lauréate du Prix de la mise en valeur du patrimoine de l’Opération patrimoine architectural de Montréal 2011 et est en voie d’être certifiée LEED CN[20]. À Québec, le couvent des Sœurs du Bon Pasteur, situé sur la colline parlementaire, est transformé en un complexe de logements regroupant sept coopératives d’habitation.
La consolidation du tissu social
Le mouvement coopératif a toujours été fier d’affirmer que les coopératives ne font pas qu’offrir des logements. Elles constituent également des communautés. Et dans cette perspective, la mixité occupe une place incontournable. Or, le terme « mixité » prend un sens différent selon qui l’utilise. Il pourrait désigner un milieu de vie où se côtoient familles, ainé.es, étudiants et étudiantes, ménages issus de la diversité culturelle, personnes en situation de handicap…, soit un environnement varié et vivant. L’expérience nous apprend pourtant que, pour les décideurs politiques, il s’agit plutôt d’une mixité socioéconomique qui se traduit par l’implantation de ménages mieux nantis dans des quartiers centraux, ce qui conduit à en chasser la population d’origine à revenu modeste et à alimenter l’embourgeoisement. En d’autres termes, la mixité tant vantée représente un rapport inégalitaire d’appropriation de l’espace qui mène au déplacement ou au remplacement des populations[21].
Les coopératives exercent un frein à ce courant. Selon la plus récente enquête quinquennale réalisée par la Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH) en 2022[22], 70 % des ménages habitant en coopérative ont un revenu inférieur à 40 000 $ alors que 20 % gagnent plus de 60 000 $. Les femmes y représentent une proportion de 66 %, ce qui n’est pas étonnant puisqu’elles constituent 80 % des cheffes de familles monoparentales qui, elles, représentent 19 % des ménages coopérants. Malgré leurs responsabilités familiales, les femmes siègent au conseil d’administration de leur coopérative à raison de 65 % ! Signe que les coopératives suivent l’évolution démographique de la société, 73 % des membres ont plus de 55 ans et 35 % ont 65 ans et plus. Enfin, le quart des membres habitent leur coopérative depuis au moins 20 ans. Et en dépit des critiques que l’on entend parfois à l’égard des coopératives, 82 % des membres s’en disent satisfaits.
Si l’accès à un loyer abordable représente la première motivation pour adhérer à une coopérative, il demeure que les valeurs coopératives et la possibilité de participer aux décisions concernant son milieu de vie constituent aussi des facteurs de motivation. S’y ajoute la recherche de la sécurité d’occupation en cette époque où les rénovictions[23] et les reprises de possession chassent de plus en plus les locataires de leur logement.
Plus encore, une étude réalisée pour le compte de l’Association des groupes de ressources techniques du Québec, publiée en mai 2025, met en évidence que le fait de vivre dans des logements sociaux et communautaires produit :
des effets positifs sur les finances des ménages, leur participation sociale et la cohésion du tissu communautaire. En s’ancrant dans des milieux de vie plus stables, les résident·es développent des liens sociaux durables et s’impliquent davantage dans la vie collective. Le logement devient ainsi un vecteur d’émancipation, mais aussi un facteur préventif contre l’itinérance, la stigmatisation et l’exclusion. […] Sur le plan économique, les revenus fiscaux et parafiscaux et les économies pour l’État sur les programmes sociaux s’additionnent et surpassent les investissements annuels de la SHQ en logement communautaire pour dégager, au net, environ 162,1 M$ en 2023-2024 de fonds publics[24].
Il importe ici de faire ressortir une retombée positive des coopératives dans leur environnement, pourtant rarement citée, soit la sécurité. L’augmentation de la violence fait régulièrement les manchettes et a même été un enjeu électoral lors du dernier scrutin fédéral. Or, l’existence de coopératives d’habitation a pour effet de réduire la violence, la délinquance et les incivilités. Citons deux exemples.
À Laval, dans les années 1970, le secteur Bois-de-Boulogne de Pont-Viau avait une réputation peu enviable. Surnommé le Bronx, il était habité par une population particulièrement défavorisée et était associé aux problèmes sociaux habituels : commerce de la drogue, délinquance, gangs de rue, interventions policières… Il n’était pas rare que des locataires déguerpissent en pleine nuit sans payer leur loyer. Dans une entrevue accordée à l’autrice, Chantal Dubé, coordonnatrice de la cellule du logement social et communautaire relevant de la Politique régionale de développement social (PRDS) de Laval et membre de longue date de l’une des coopératives, témoigne de l’amélioration spectaculaire qu’a connue le quartier à la suite de la constitution des Résidences Bois-de-Boulogne. Celles-ci regroupent 13 coopératives réparties dans 56 immeubles comptant 450 logements occupés par plus de 1000 personnes.
Le propriétaire du complexe ayant fait faillite en 1982 en raison de la crise économique, la société de gestion qui a repris les immeubles pense à la formule coopérative qui prenait son envol à l’époque et elle convoque des réunions de locataires. Le projet coopératif prend forme et se concrétise. Depuis lors, le secteur a trouvé la paix et est désormais recherché. On peut attribuer cette transformation à la stabilité résidentielle et au sentiment d’appartenance, les deux éléments les plus souvent évoqués. Mais on cite aussi la possibilité de sanctions dans le cas de comportements allant à l’encontre de l’intérêt collectif. Le territoire appartient à tous et toutes, ce qui incite à s’en occuper et à le surveiller. Dans un contexte de cohabitation intergénérationnelle, voisins et voisines se connaissent, se côtoient et réalisent des activités ensemble en plus d’assumer la gestion de leur coopérative. Les enfants ont accès à des loisirs. La Ville a même ouvert un parc à proximité. Les Résidences Bois-de-Boulogne illustrent ainsi comment la prise en charge collective contribue au bien commun.
Le deuxième exemple concerne la Coopérative Village Cloverdale de Pierrefonds dont on a déjà parlé. On a mentionné que le secteur était réputé dans les années 1990 pour n’être pas fréquentable. Au moment où l’OSBL prend possession des immeubles à la suite de l’entente avec la SCHL, le taux de vacance s’élève à 30 % ! Louer les logements afin de rentabiliser le complexe s’est évidemment imposé comme une priorité. Or, le fait d’établir des critères de sélection et de choisir des membres, et non seulement des locataires, a grandement contribué à améliorer le tissu social. La coopérative s’est dotée en outre d’un comité de sécurité. En collaboration avec le poste de police du quartier, elle participe à un projet-pilote communautaire novateur, le programme de surveillance de quartier. L’éclairage est amélioré et on procède à des adaptations sur le plan architectural. Ainsi, les nouvelles constructions sont orientées de façon à faciliter l’observation du site. De son côté, l’Arrondissement, à la suite de représentations de la coopérative, rénove les terrains de jeu sur le site et investit dans différentes infrastructures, notamment l’installation d’un terrain de ballon-panier et de jeux d’eau. L’été, la coopérative embauche des animateurs et des animatrices qui organisent des loisirs pour les jeunes. Au bout du compte, le secteur Cloverdale, de ghetto dont on le traitait, est devenu « un joyau dans une couronne » selon les mots de l’ancien député provincial, Pierre Marsan[25]25.
L’enjeu des loyers
À combien s’élèvent les loyers dans les coopératives ? La réponse courte serait : 596 $ pour un logement de deux chambres à coucher[26]. Mais ce montant représente une moyenne. Il reste que les loyers se situent de façon générale en dessous du prix du marché privé. Ce qu’il faut retenir toutefois, c’est que, même si le fonctionnement général des coopératives est similaire, étant encadré par la Loi sur les coopératives et les sept principes internationaux de l’Alliance coopérative internationale (ACI), leur gestion financière diffère en fonction du programme gouvernemental dont elles relèvent. Depuis les années 1970, 15 programmes ont soutenu le développement des coopératives : 5 fédéraux, 8 québécois et 2 montréalais. Chacun de ces programmes a établi ses règles pour la fixation du loyer. Ces dernières années, différents facteurs influent également sur la détermination des loyers et exercent une pression à la hausse.
Le programme fédéral 56.1 en vigueur dans les années 1980 se basait sur les droits acquis, c’est-à-dire sur les loyers en vigueur avant la création de la coopérative. Les coopératives qui en ont bénéficié établissent généralement des loyers plus faibles, ceux-ci étant décidés chaque année par les membres en fonction des dépenses prévues, y compris une réserve d’entretien futur, dont le montant est déterminé par la SCHL. Or, comme les coûts dans l’industrie de la construction ont explosé, cette réserve se révèle dans bien des cas insuffisante lorsque des travaux majeurs s’imposent. Par exemple, ceux-ci ont été évalués à près de 30 000 $ par logement en 2017[27]. En conséquence, lorsqu’une coopérative souhaite obtenir un prêt ou négocier une nouvelle hypothèque pour réaliser des travaux, elle se voit souvent obligée par le bailleur de fonds d’augmenter considérablement ses loyers. Les ménages à revenu modeste qui ne bénéficient pas d’une subvention au loyer en subissent de plein fouet les effets. Malgré tout, les membres conservent une part d’autonomie pour ce qui est de fixer leurs loyers.
Cependant, ce n’est pas le cas pour les programmes du gouvernement du Québec, AccèsLogis, en vigueur de 1997 à 2022, et le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ) qui lui a succédé. En vertu de ceux-ci, les loyers doivent se situer entre 75 % et 95 % du loyer médian du marché. Les coopératives qui ont pour mission d’offrir des logements sans but lucratif principalement à des ménages à revenu faible et modeste se retrouvent donc assujetties à un marché qui est hautement spéculatif. En effet, « … alors que l’indice des prix à la consommation repassait sous la barre de 4,5 % en 2023, la hausse générale des loyers était de près de 7,5 %. En 2024, l’indice des prix à la consommation atteignait 2,3 % au Québec, mais l’augmentation moyenne des loyers, elle, était de 6,3 %[28] ».
Devant ces loyers beaucoup plus élevés que ceux retrouvés dans les coopératives des premières générations, la Fédération de l’habitation coopérative du Québec (FHCQ), réunie en assemblée annuelle en 2024, réclame de la Société d’habitation du Québec (SHQ) qu’elle pondère l’effet de l’augmentation démesurée du loyer médian du marché sur les coopératives. Le dossier est en cours. Par ailleurs, le PHAQ ne comporte pas de supplément au loyer intégré, comme c’était le cas d’AccèsLogis. Cédant aux pressions du milieu, la SHQ permet toutefois aux organismes de recourir au Programme de supplément au loyer Québec.
De son côté, le gouvernement fédéral a créé en 2023 un nouveau programme, le Programme de développement de coopératives d’habitation (PDCH), qui s’adresse en exclusivité à celles-ci, une décision saluée dans le réseau. Or, le programme fixe les loyers à 110 % du loyer médian du marché dans les immeubles construits après l’an 2000 dans la zone visée ! Et, contrairement aux programmes précédents, il ne comprend pas non plus de composante intrinsèque permettant d’ajuster le loyer au revenu.
Pourtant, la crise de la fin des conventions[29] aurait dû servir d’avertissement. Les accords avaient une durée équivalente à celle de l’hypothèque, en général de 30 ans. Or, alors que les conventions conclues dans les années 1980 approchaient de leur échéance, le gouvernement conservateur de Stephen Harper annonça en 2011 que les subventions accordées en vertu du programme 56.1 ne seraient pas renouvelées. Cela signifiait que, du jour au lendemain, les ménages à faible revenu verraient leur loyer augmenter de façon draconienne, parfois de 200 $ ou plus. Au Québec, cette menace pesait sur 125 500 ménages dans toutes les catégories de logements sociaux. Nous ignorons à ce jour combien d’entre eux ont été concrètement affectés. Certains se sont vus contraints de déménager et ont ainsi perdu leur logement social. D’autres ont absorbé la hausse, ne trouvant pas à se loger à meilleur coût dans le marché privé. Cette mesure a aussi ébranlé la gouvernance et mis en péril le maintien des infrastructures dans les coopératives[30]30. Finalement, le Parti libéral, élu en 2015, rétablira les subventions aux ménages à faible revenu, mais jusqu’en 2028 seulement, dans le cadre de l’Initiative fédérale de logement communautaire (IFLC). L’énoncé économique de l’automne 2024 du gouvernement Trudeau prolongea cette mesure jusqu’en 2033. Il reste à voir ce qu’il en adviendra avec le gouvernement de Mark Carney car le droit au logement n’est jamais totalement assuré.
Enfin, la fiscalité municipale exerce un fardeau de plus en plus lourd sur le budget des coopératives et, par conséquent, sur les loyers. Une étude de la FHCQ a mis en lumière que les taxes municipales pouvaient représenter jusqu’à 19 % de leurs dépenses[31]31. Rappelons que les coopératives sont d’abord apparues dans les quartiers ouvriers des villes, à proximité des services et des transports. Ce sont ces quartiers qui aujourd’hui font l’objet d’embourgeoisement et de spéculation immobilière. En conséquence, les valeurs augmentent… et les taxes aussi. Or, les coopératives ainsi que les OSBL, qui poursuivent une mission sociale et qui ne peuvent être revendus à profit, sont traités sur le plan fiscal de la même façon que le secteur privé. Ici encore, la solution passe par le gouvernement du Québec. Le mouvement coopératif ainsi que le réseau des OSBL font depuis des années des représentations afin que la Loi sur la fiscalité municipale soit modifiée pour y créer une catégorie d’immeubles spécifique aux coopératives et aux OSBL en habitation de façon à ce que les municipalités puissent leur appliquer un taux de taxation différent.
L’émergence de grandes coopératives
Le secteur coopératif en habitation affiche depuis peu un nouveau visage : celui de grandes coopératives. Pendant plusieurs décennies, les programmes, axés sur la rénovation des immeubles existants, ont favorisé le développement d’une multitude de projets de faibles dimensions. L’apparition de coopératives de 100 logements et plus a donc soulevé des débats dans le mouvement. On entend souvent dire qu’il ne s’agit pas de « vraies coopératives », puisqu’elles font appel à du personnel ou à des firmes de gestion externes, y compris les fédérations et les GRT, pour accomplir les tâches courantes d’administration et d’entretien.
Pourtant, certaines coopératives avaient tracé la voie. Pensons à l’emblématique Coopérative des Cantons, à Sherbrooke, souvent perçue dans ses débuts comme un OVNI dans l’environnement coopératif, et qui célèbre ses 50 ans d’existence cette année. Au fil du temps, tout en se prévalant des différents programmes gouvernementaux, elle a misé sur la valeur libre de dette – l’équité[32] – de ses immeubles pour procéder à de nouvelles acquisitions. Aujourd’hui, elle regroupe 416 logements répartis dans 65 immeubles[33]. C’est aussi par ce modèle de financement que la Coopérative Village Cloverdale est passée de 243 à 866 logements depuis 2004. À Pierrefonds, on trouve aussi la Coopérative Terrasse Soleil, fondée en 1983, qui compte 228 logements. Pour sa part, la Coopérative Place du Collège de Longueuil, la plus ancienne datant de 1969, compte 104 logements.
Il y a déjà une dizaine d’années que l’on parle des grandes coopératives. « La Coopérative Bassins du Havre (182 logements), la Coopérative Fusion verte (247 logements) et la Coopérative Bois Ellen (166 logements) sont de parfaits exemples de ce nouveau phénomène[34]. » Le resserrement des programmes de financement est l’un des facteurs qui ont mené à l’augmentation du nombre de logements afin de rentabiliser les projets. Le virage de la rénovation vers la construction neuve a également joué, surtout dans les quartiers qui font l’objet de vastes réaménagements, par exemple Griffintown et Bridge Bonaventure à Montréal. Les règlements d’inclusion, comme le Règlement pour une métropole mixte à Montréal, ont aussi influé sur la dimension des immeubles. Enfin, la densification des quartiers est encouragée par la loi 31[35], adoptée en 2024, qui permet aux municipalités de déroger à leur plan d’urbanisme pour autoriser le dépassement des hauteurs réglementaires.
La participation des membres demeure une préoccupation dans la plupart des coopératives. Elle incite à l’innovation, notamment lorsque la coopérative engage du personnel. Mais la participation ne se limite pas à l’exécution de tâches courantes sur le plan de l’administration et de l’entretien. La gestion continue de reposer sur le fonctionnement démocratique, et les membres conservent leur pouvoir de décision et d’orientation à l’intérieur du conseil d’administration et de divers comités. La décentralisation de la structure de gouvernance est mise de l’avant. De fait, en étant libéré·e·s de certaines tâches, les membres peuvent s’engager dans d’autres projets collectifs, par exemple l’agriculture urbaine, les activités sociales, le soutien auprès des jeunes, l’échange de services, l’engagement dans le mouvement et dans la communauté, etc. Il reste que l’organisation et l’évaluation de la participation sont plus compliquées dans une grande coopérative. Certains modèles existent et il y aurait lieu de les diffuser.
Les grandes coopératives présentent d’autres avantages. On souligne notamment les économies d’échelle qu’elles sont en mesure d’effectuer et le poids politique qu’elles peuvent exercer dans leur milieu. Sur le plan architectural, ces coopératives ont la possibilité de disposer d’une salle communautaire et d’autres installations collectives. Et des immeubles en hauteur possèdent nécessairement des ascenseurs, ce qui favorise l’accessibilité universelle et des milieux de vie intergénérationnels.
Certains enjeux actuels
Le ralentissement marqué du développement des coopératives est l’une des principales sources de préoccupation du mouvement. Plusieurs facteurs peuvent expliquer ce phénomène. Tout d’abord, les restrictions budgétaires ont porté un dur coup au programme AccèsLogis qui n’a connu aucune indexation à partir de 2009 et qui n’était plus adapté aux coûts du marché, notamment à ceux des terrains et de la construction, ni aux taux d’intérêt[36]. La difficulté d’obtenir du financement a aussi imposé des délais excessifs à la réalisation des projets. La Montagne verte a dû attendre 15 ans avant d’ouvrir ses portes et la Pointe amicale 14 ans ! Les choses ne se sont pas améliorées avec le remplacement du programme AccèsLogis par le Programme d’habitation abordable Québec. Les chiffres sont éloquents : lors de sa première année de mise en œuvre, en 2023, seulement quatre coopératives faisaient partie des 41 projets retenus et, l’année suivante, on n’en trouvait aucune ! Et le dernier budget du gouvernement du Québec ne comportait aucune somme pour le développement futur.
Comme le développement de coopératives repose sur des groupes porteurs formés de ménages qui aspirent à court terme à améliorer leurs conditions de logement, on ne peut s’attendre qu’en pleine crise du logement des ménages qui ont des besoins impérieux de logement[37] soient motivés à s’engager dans un projet qui pourrait prendre des années à se réaliser.
Même si les OSBL font aussi les frais de compressions budgétaires, ils n’en subissent pas les mêmes contrecoups que les coopératives. Dans leur cas, les groupes porteurs sont des organismes qui ont la capacité de « durer dans le temps ». Les OSBL s’adressent souvent aussi à ce qu’on nomme des populations à besoins particuliers et ils peuvent bénéficier de sources de financement plus diversifiées. Il n’est évidemment pas question ici de promouvoir une tenure[38] aux dépens d’une autre. Les besoins en logement sont multiples et exigent des formules adaptées. Quant au nouveau programme fédéral qui s’adresse spécifiquement aux coopératives, il doit toujours faire ses preuves.
Ici, on peut peut-être parler d’une occasion manquée dans l’histoire du mouvement, celle qui l’aurait doté des moyens d’assurer son propre développement, sans nécessairement exclure le soutien gouvernemental. Il s’agit de la possibilité de mutualiser l’équité des coopératives pour en faire un levier de développement. Une idée semblable avait d’ailleurs fait l’objet de débats dans les congrès qui ont marqué les débuts de ce qui est aujourd’hui la FHCQ[39], mais elle n’avait pas été retenue[40]. Elle a toutefois refait surface avec l’initiative PLANCHER lancée en 2022 par le Centre de transformation du logement communautaire, mais celle-ci est toujours en cours d’élaboration[41].
Enfin, un nouvel enjeu risque fort de susciter de vives discussions dans les chaumières coopératives cet automne. Il s’agit du projet de loi 111 modernisant la Loi sur les coopératives, dont un article en particulier va alimenter les débats. Il prévoit qu’un membre qui démissionne ou est exclu de sa coopérative n’a pas droit au maintien dans les lieux. En d’autres termes, un locataire qui perd son statut de membre voit automatiquement son bail prendre fin. Nul doute que cette clause va susciter de profondes réflexions sur la nature du droit au logement !
Conclusion
Souvent présentées comme des microsociétés, les coopératives d’habitation sont plongées dans les enjeux sociétaux actuels, notamment le vieillissement de la population, l’inclusion et le vivre-ensemble, le leadership des femmes, la transition écologique, le maintien de l’actif immobilier, la transformation numérique… Pour traiter de tels enjeux, les membres des coopératives doivent avoir des compétences particulières. C’est pourquoi il importe que les coopératives assurent une formation continue à leurs membres car on ne nait pas coopérant ou coopérante, on le devient. Les fédérations offrent d’ailleurs tout un éventail d’ateliers à la disposition des coopératives. La création d’intercoops de quartier, à l’image de celle du Plateau Mont-Royal, est également une avenue prometteuse qui favorise le partage des bonnes pratiques et l’apprentissage par les pair·e·s.
Le financement, même s’il n’a été traité que brièvement, constitue le nerf de la guerre pour le développement de nouvelles coopératives. Les élections prévues en 2026 au Québec seront l’occasion de porter haut et fort la voix des coopératives. Pour leur part, les élections municipales qui les auront précédées à l’automne 2025 fourniront également une tribune pour revendiquer des politiques et des mesures en faveur du logement social et communautaire.
Du côté fédéral, la récente campagne électorale n’a pas vraiment fait de place au logement social et communautaire dans les engagements électoraux. Et le gouvernement nouvellement élu a reporté à novembre 2025 l’adoption de son premier budget. Qu’adviendra-t-il alors de la Stratégie nationale sur le logement adoptée en 2017 ? Le maintien des subventions au loyer sera-t-il au moins assuré jusqu’en 2033, comme l’avait annoncé le gouvernement Trudeau ? Le mouvement coopératif ne devra pas attendre l’échéance de 2028 pour s’en assurer !
Par Louise Constantin, travailleuse et militante dans le secteur coopératif en habitation
- Alliance Coopérative Internationale, Année internationale des coopératives 2025 des Nations unies.↑
- Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH), Les coopératives en chiffres. ↑
- Les groupes de ressources techniques (GRT) sont des entreprises d’économie sociale qui accompagnent des organismes ou des groupes de citoyens et de citoyennes dans le développement de projets immobiliers communautaires, soit en coopérative ou en organisme à but non lucratif. Voir <https://agrtq.qc.ca/>. ↑
- Carol Saucier, Le quotidien pluriel. Étude de coopératives d’habitation du Québec, Montréal, Centre interuniversitaire de recherche, d’information et d’enseignement sur les coopératives, 1992. ↑
- Ville de Montréal, Service de l’habitation, Répartition des logements sociaux et communautaires sur l’île de Montréal, 31 décembre 2021. ↑
- Citons le Directeur parlementaire du budget : « Nous entendons par “logement social” un logement destiné aux ménages à faible revenu et proposé à un loyer inférieur à celui du marché […] Le logement social est généralement un logement public (détenu par le gouvernement) ou un logement communautaire (détenu par un organisme à but non lucratif ou une coopérative). […] Cependant, ce ne sont pas tous les logements publics et communautaires qui constituent des logements sociaux ». Ben Segel-Brown, Évolution du parc de logements sociaux au Canada, Bureau du Directeur parlementaire du budget, 6 mars 2025. ↑
- Vincent Brousseau-Pouliot, « Un graphique qui dit tout : On a moins de logements sociaux qu’il y a 30 ans », La Presse, 5 mai 2025. ↑
- Institut de la statistique du Québec, Portrait des logements sociaux et abordables au Québec. ↑
- Ibid. ↑
- Par contre, Montréal prévoit que seulement 75 % des 20 % de logements hors marché de son territoire en 2050 soient du logement social. Voir Véronique Laflamme et François Saillant, « Sauvegarder les acquis du logement social », dans ce n° 34 des Nouveaux Cahiers du socialisme. ↑
- André Fortin, Histoire du Mouvement québécois des coopératives d’habitation au Québec, Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH), 2022. ↑
- Budget fédéral du 25 février 1992 : « Le Programme de logement coopératif prendra fin immédiatement, permettant d’économiser encore $25 millions sur l’ensemble du cadre financier. Les 14,000 unités d’habitation déjà construites dans le cadre de ce programme continueront de bénéficier d’un soutien ». ↑
- FRAPRU, Quarante ans au Front. Seule la lutte paie !, mars 2019, p. 3. ↑
- Ibid. ↑
- François Saillant, Lutter pour un toit. Douze batailles pour le logement au Québec, Montréal, Écosociété, 2018, p. 57-67 et 84-98. ↑
- Voir l’article de Robert Cohen, « Milton Parc » dans ce n° 34 des Nouveaux Cahiers du socialisme. ↑
- François Saillant, 2018, op. cit., p. 69-83. ↑
- Louise Constantin, La Coopérative d’habitation Village Cloverdale. Le défi d’une grande coopérative, Montréal, Groupe CDH, 2014, et Marie-Noëlle Ducharme, La coopérative d’habitation Village Cloverdale, copublication Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et Laboratoire de recherche sur les pratiques et les politiques sociales (LAREPPS), Les Cahiers du CRISES, ES1402, 2013. ↑
- Maxime Bergeron, « Construire pas cher, ça se peut ! », La Presse, 16 mai 2025, ↑
- Fédération de l’habitation coopérative du Québec (FHCQ), « 10e anniversaire de la Coopérative Station No 1 », CITÉCOOP, vol. 8, n° 14, printemps 2021, p. 6-18. ↑
- Hélène Bélanger, avec la coll. de Philippe Cossette, « Revitalisation, gentrification et mixité sociale : quelle place pour le logement social ? », document préparé pour la table Habiter Ville-Marie, 2014. ↑
- Confédération québécoise des coopératives d’habitation (CQCH), Enquête socioéconomique sur le profil des membres de coopératives d’habitation 2022. ↑
- Le terme rénoviction fait référence à une pratique selon laquelle un propriétaire évince illégalement une ou un locataire de son immeuble sous prétexte qu’il souhaite faire des rénovations. ↑
- Association des groupes de ressources techniques du Québec (AGRTQ), Le logement social et communautaire : un investissement qui rapporte au Québec. Étude des retombées socio-économiques des programmes de la Société d’habitation du Québec, 2025, p. 6. ↑
- 25 Louise Constantin, 2014, op. cit., p. 38-41. ↑
- CQCH, 2022, op. cit. ↑
- Louis-Philippe Myre, « Projets pilotes de mutualisation des travaux », CITÉCOOP, vol. 4, no 7, printemps 2017, p. 38-39. ↑
- AGRTQ, 2025, op. cit., p. 20. ↑
- Accords entre le gouvernement fédéral et les coopératives précisant le financement accordé en contrepartie d’une reddition de comptes de la part de celles-ci. ↑
- 30 Gabriel Plante, Enjeux et défis des coopératives d’habitation au Québec dans un contexte marqué par la fin des conventions fédérales, mémoire de maitrise en géographie, Université du Québec à Montréal, 2023. ↑
- 31 Fédération des coopératives d’habitation intermunicipale du Montréal métropolitain, Pour l’attribution d’un statut fiscal différencié aux coopératives d’habitation, mémoire présenté à la Commission sur les finances et l’administration de la Ville de Montréal, 2019, ↑
- NDLR. Le terme équité dans le sens de capital ou d’avoir est un anglicisme qui s’est inséré dans le domaine de l’habitation. Le terme fait référence à la valeur marchande libre de dette d’un immeuble. ↑
- Voir Coopérative d’habitation des Cantons de l’Est, Historique, <https://www.chce.coop/historique>. ↑
- FHCQ, « Voir grand : La réalité des nouvelles coopératives », CITÉCOOP, vol. 3, no 6, automne 2016, p. 19-23. ↑
- Loi modifiant diverses dispositions législatives en matière d’habitation, 2024. ↑
- FRAPRU, Un budget pour le logement social… et pour contrer la pénurie de logement, mémoire prébudgétaire, 2019, <https://www.frapru.qc.ca/wp-content/uploads/2019/01/MemoirePreBudgetaire2019.pdf>. ↑
- « Un ménage a des besoins impérieux en matière de logement s’il vit dans un logement “non acceptable” et s’il devrait consacrer 30 % ou plus de son revenu total avant impôt pour payer le loyer médian d’un autre logement acceptable dans sa collectivité » : Vitrine statistique sur le développement durable du Québec, 30 avril 2025, <https://statistique.quebec.ca/vitrine/developpement-durable/strategie-2023-2028/participation-de-tous/besoins-imperieux-logement?onglet=faits-saillants-et-graphiques>. ↑
- NDLR. Dans le domaine de l’habitation, le terme « tenure » fait référence au mode d’occupation du logement par un ménage ou une personne, indiquant si l’occupant est propriétaire de son logement, locataire ou bénéficie d’un droit d’usage et d’habitation. Il peut aussi désigner des formes spécifiques de logement, comme les HLM, les coopératives d’habitation ou les OSBL, qui représentent différentes tenures de logement social. ↑
- La Fédération des coopératives d’habitation de l’Île de Montréal (FECHIM) est devenue la Fédération des coopératives d’habitation intermunicipale du Montréal métropolitain (FECHIMM), puis la Fédération de l’habitation coopérative du Québec (FHCQ). ↑
- Louise Constantin, « Des débats fondateurs », CITÉCOOP, vol. 10, no 18, hiver 2023, p. 12-15. ↑
- Voir : Centre de transformation du logement communautaire, Le Fonds PLANCHER, première assemblée générale. ↑
Les Prisonniers de la Paume

Précarité genrée, violences ignorées
La précarité et la pauvreté sont des formes de violences extrêmes qui sont trop peu souvent reconnues et dénoncées. Alors que le coût de la vie atteint des sommets et que les salaires peinent à suivre l'inflation, le Comité des 12 jours d'action contre les violences faites aux femmes, coordonné par la Fédération des femmes du Québec (FFQ), a décidé de conduire sa campagne annuelle de 2023 sous le thème « Précarité genrée, violences ignorées ». La situation demeure d'une urgence criante aujourd'hui.
L'objectif de la campagne : reconnaître que les femmes et les personnes de la pluralité des genres, particulièrement celles vivant à la croisée des oppressions, vivent des formes de précarité et de pauvreté spécifiques, et dénoncer les normes inacceptables que nous tolérons depuis bien trop longtemps. En tant que société, nous acceptons que des humains aient à choisir entre se nourrir ou se loger, que les femmes soient moins bien rémunérées et que les produits qui leur sont essentiels coûtent plus cher, que les personnes qui ont des casiers judiciaires soient systématiquement discriminées en emploi, que des victimes de violence conjugale ne puissent pas sortir de relations violentes par manque de moyens, et que des milliers de femmes sans statut soient maintenues dans des conditions de précarité extrême.
Les réalités sociales qui rendent les femmes et les personnes de la pluralité des genres plus vulnérables à ces violences économiques ne sont pas nouvelles. La pandémie, les changements climatiques et les choix politiques de nos gouvernements n'ont fait que les accentuer. L'impact disproportionné de ces facteurs est particulièrement préoccupant.
Les mille et une facettes de la pauvreté
Au cours de la campagne, une dizaine de thèmes liés à la précarité et la pauvreté ont été abordés sur les ⚠️ <a href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">réseaux sociaux de la FFQ et du ⚠️ <a data-pl2pecusxdjqb3gpjeik6g="{"name": "OEBPS/Ababord100-ePub.xhtml", "frag": "_idTextAnchor104"}" href='javascript:void(0)' style="hyphenate-character: "-" !important;">Comité des 12 jours d'action. Les membres du comité et des organismes de partout au Québec se sont également approprié la thématique et se sont intéressés à une multitude d'autres thèmes connexes. On a discuté de disparités salariales, de la taxe rose, de la précarité de logement, de la dévalorisation et de la dépréciation constante du travail des femmes, de l'exploitation, de la discrimination, de travail bénévole et invisible, de violences économiques en contexte conjugal, de la judiciarisation de la pauvreté, et bien d'autres encore. Il est essentiel de visibiliser l'ensemble de ces facettes de la pauvreté
pour montrer qu'il ne s'agit pas d'un enjeu simple ni d'un problème individuel, mais plutôt d'une trame complexe d'injustices sociales interconnectées. Reconnaître cette complexité permet de mieux promouvoir des solutions holistiques et d'aller aux racines profondes de ces problématiques pour créer un changement significatif et durable dans la lutte contre la pauvreté et la précarité.
Un enjeu intersectionnel
En analysant les données en lien avec tous ces thèmes, il est évident que la pauvreté et la précarité sont des enjeux genrés et que les femmes et les personnes de la pluralité des genres en sont particulièrement affectées. Cependant, c'est lorsqu'on utilise des données qui incluent d'autres facteurs d'oppression que l'on voit l'ampleur du phénomène et l'importance d'avoir une approche intersectionnelle lorsqu'il est question de pauvreté. En effet, si, selon Statistique Canada et l'Institut de la statistique du Québec, les femmes font 0,89 $ pour chaque dollar gagné par les hommes, les femmes racisées en font 0,67 $. Si 10,6 % des femmes au Québec sont sous le seuil du faible revenu, ce sont 33 % des personnes LGBTQIA2S+ qui ont de la difficulté à combler leurs besoins de base.
Ces écarts importants mettent en lumière la nécessité d'analyser les causes et conséquences de ces chiffres afin de mieux comprendre ces phénomènes. Il est tout aussi crucial de dénoncer le manque de données sur les différents groupes. En effet, l'absence de données ventilées, exhaustives et spécifiques concernant les groupes sociaux constitue un sérieux obstacle dans la compréhension des enjeux liés à la pauvreté. Les statistiques actuelles, souvent axées sur une analyse genrée, négligent fréquemment les intersections avec d'autres facteurs d'oppression. Cette lacune nuit à notre capacité d'élaborer des politiques efficaces et inclusives, invisibilisant les expériences de groupes qui se trouvent dans les angles morts des politiques gouvernementales.
À l'heure actuelle, les différentes stratégies gouvernementales d'égalité, de lutte contre la pauvreté et de lutte contre le racisme ne dialoguent pas ou peu entre elles, témoignant d'un manque d'approche holistique. Il devient impératif de favoriser une coordination entre les différentes initiatives pour créer des stratégies globales qui abordent les interconnexions complexes entre les facteurs d'oppression. Seule une approche holistique et intersectionnelle permettra de créer des changements significatifs et durables dans la lutte contre la pauvreté sous toutes ses formes.
Pensons aux grèves du secteur public
La grève du secteur public de l'hiver 2023-2024 est un exemple particulièrement efficace pour parler de précarité genrée comme forme de violence. En effet, le gouvernement de la CAQ a fait preuve de mépris et de mauvaise foi tout au long des négociations, tout en tentant de minimiser l'importance de la pauvreté et de la précarité des femmes qui travaillent pour l'État – allant même jusqu'à ajouter la phrase « exploiter les femmes » à la liste de propos non parlementaires. Or, il est impossible de dénoncer quelque chose que l'on n'a pas le droit de nommer et la liste d'expressions taboues de la CAQ commence à s'allonger (on se souvient que « intersectionnalité » et « racisme systémique » sont également exclus du vocabulaire du gouvernement caquiste).
La question de la pauvreté des femmes devient préoccupante. Les revendications des travailleuses en grève ont mis en lumière les disparités salariales, le manque de reconnaissance et les conditions de travail difficiles, des réalités qui touchent de manière disproportionnée les femmes, en particulier les femmes racisées qui sont nombreuses dans ces secteurs. Cette situation souligne la nécessité de reconnaître les obstacles auxquels sont confrontées les femmes et d'y remédier.
Les grèves du secteur public étaient donc non seulement une lutte pour l'amélioration des conditions de travail des employé·es du secteur public, mais également un combat contre la marginalisation économique des femmes. Un combat qui nous a montré encore une fois l'importance d'avoir une approche féministe intersectionnelle lorsqu'il est question d'enjeux sociaux comme la pauvreté !
Un choix collectif
Ces violences systémiques persistent de façon d'autant plus insidieuse qu'elles apparaissent et se nourrissent dans le silence. Il est essentiel que la société prenne conscience de ces problèmes, s'engage dans des actions concrètes pour lutter contre la pauvreté et les inégalités, et travaille en vue d'une société plus juste et équitable où la violence économique et la précarité ne sont plus acceptées.
Il est temps de regarder la réalité en face : la précarité et la pauvreté ne sont jamais des choix individuels. En tant que société, en ne prenant pas de mesures pour combattre ces formes de violence ainsi que toutes les autres violences économiques, nous tolérons ces normes inacceptables. Collectivement, nous acceptons toutes ces violences. Collectivement, nous acceptons que la précarité oppresse, violente et fragilise les femmes à la croisée des oppressions, les rendant encore plus vulnérables à tous les autres types de violence. Ce qui est certain, c'est qu'on ne peut pas lutter contre la pauvreté sans lutter contre l'ensemble des systèmes d'oppression. Si on veut un véritable Québec sans pauvreté et sans violence, il faut impérativement combattre le sexisme, le racisme, le capacitisme, l'hétérosexisme, le colonialisme et la transphobie.
Sylvie St-Amand est présidente de la Fédération des femmes du Québec ; Mathilde Lafortune y est responsable des communications.
Photo : (CC-BY-NC-ND 2.0)

Qui a droit à la romance ?
Qui gagne et qui perd au jeu de la séduction ? Est-ce un droit ou une forme de privilège que d'avoir accès à l'amour ?
J'ai fait la rencontre de Christelle Murhula alors que j'étais de passage en France, en avril 2023, dans le cadre d'une tournée de promotion du livre Le privilège de dénoncer. On lui avait proposé d'animer l'une des causeries autour de mon essai dans une librairie parisienne, défi qu'elle avait relevé avec brio. Plus récemment, nous nous sommes recroisées par hasard, virtuellement cette fois-ci, pour un webinaire sur le thème des médias et du féminisme organisé par Equipop. Nous y étions panélistes avec Sadia Mandjo, une journaliste française d'origine centrafricaine ayant fondé le média engagé Tour d'Afrique des Droits des Femmes (TADF).
Journaliste indépendante depuis 2019, Christelle Murhula a collaboré avec divers médias tels que Le Monde, Médiapart, Marie Claire, Vanity Fair France ainsi que la chaîne ARTE. Elle a écrit de nombreux textes sur les liens entre la société, le genre, les arts et la culture. Elle est l'une des contributrices de l'ouvrage collectif Moi aussi : MeToo au-delà du hashtag. Plus encore, elle est également l'autrice d'Amours silenciées – Repenser la révolution romantique depuis les marges.
Dans Amour silenciées, Murhula pose des questions qui font mal, mais qui, malgré tout, sont fondamentales. En déconstruisant cette injonction à faire couple à n'importe quel prix, l'autrice jette un éclairage sur les espoirs, désirs et désillusions des oubliées de l'amour : les femmes noires. Murhula parle sans détour de colorisme, de misogynoire et du rejet affectif de celles qui évoluent dans des sociétés majoritaires blanches, rejet qui provient également d'hommes de leurs propres communautés : « [u]n rejet que j'ai pu aussi vivre. Comme un aveu d'une chose qui suivra toujours : aimer et désirer une femme noire représente un interdit, une transgression couplée à une certaine forme de fascination malsaine. Et s'il est vital pour les femmes de questionner leur besoin d'absolument plaire aux hommes, et de se défaire de cette envie construite, il faut aussi prendre en compte que pour beaucoup de femmes racisées, mais surtout noires, la question ne se pose même pas. Elles ne plaisent pas, car Noires. »
Dans son essai, Christelle Murhula traite de l'exclusion des femmes noires, laquelle est imbriquée dans des dynamiques d'hypersexualisation et de fétichisme. C'est à partir de son vécu comme femme Noire à la carnation foncée qu'elle déploie habilement son propos, appuyé par des exemples précis et des travaux scientifiques. Pour elle, il ne fait pas de doute que cette fameuse « révolution romantique » à laquelle plusieurs font allusion en cette ère « post-MeToo » ne s'adresse pas aux femmes comme elle. Pour la journaliste, le désir romantique est donc une question intrinsèquement politique.
Qu'est-ce que l'Amour ?
Dans All about love, un ouvrage essentiel nous forçant à penser et panser l'Amour, la regrettée autrice afro-américaine bell hooks y explique que dès son enfance, il était évident à ses yeux qu'une vie dépourvue d'amour ne valait pas la peine d'être vécue. C'est en raison de sa cruelle absence dans sa jeunesse qu'elle en a pris la pleine mesure. Elle nous appelle également à redéfinir l'Amour (avec un grand A), au-delà de l'usuelle configuration romantique. Pour bell hooks, aimer est un verbe, et donc, il s'agit d'une pratique qui se cultive et se traduit en actions, plutôt qu'un simple sentiment instinctif.
Nous sommes bombardé·es de messages sur la quête de l'Amour romantique comme summum du bonheur et de la réussite dès la petite enfance, que ce soit à travers des films de Disney ou dans les paroles de nos chansons favorites. Pourtant, nous vivons dans une société brisée sur le plan de l'amour, un monde où les exemples de relations violentes sont légion, et que l'on méprend souvent pour des relations amoureuses. Ce faisant, une confusion règne à cet égard, notamment alimentée par de fameux adages comme « qui aime bien châtie bien ». Ainsi, bon nombre d'entre nous peinent à se représenter l'incarnation concrète d'une relation saine et les ingrédients qui la compose.
À ce propos, le médecin et auteur français Baptiste Beaulieu, très suivi sur les réseaux sociaux, a lâché une bombe dans une publication Instagram en novembre dernier. Beaulieu s'est exprimé à plusieurs reprises sur l'homoparentalité, son conjoint et lui étant pères depuis 2023. Ainsi, il y est allé d'un constat incisif sur les relations maritales hétérosexuelles : « [Après] dix ans de médecine générale, des milliers de consultations, après avoir été au cœur de milliers de familles, je crois profondément que les hommes n'aiment pas les femmes. Plus exactement, je crois que BEAUCOUP d'hommes n'aiment pas LEURS femmes. ».
Son propos, tiré de ses années de pratique en médecine générale, est appuyé de multiples et tristes exemples. Entre autres, il relate l'histoire de cette femme ménopausée qu'il a suivie pour des traitements de chimiothérapie contre un cancer du sein. Le mari de cette dernière s'est empressé de se plaindre du fait qu'il n'avait plus de relations sexuelles avec sa conjointe, avec peu d'égard pour la situation de celle-ci. Pour le médecin, il ne fait aucun doute que « [ce]que les hommes appellent amour est juste une situation très confortable pour eux », c'est-à-dire du sexe gratuit ainsi qu'une deuxième mère qui s'occupe du ménage, de la lessive et de la marmaille à temps plein, peu importe son niveau d'épuisement physique ou moral. Un constat qui fait également écho à la charge mentale, concept ayant été notamment popularisé par la dessinatrice Emma. « Où est l'amour là-dedans ? » s'exclame à répétition Baptiste Beaulieu avec indignation.
Plusieurs études ont démontré que lors de l'annonce d'un diagnostic de cancer, une femme a plus de risque d'être quittée par son mari que lorsqu'un homme obtient le diagnostic de la maladie. Plusieurs médias rapportent également une tendance en hausse en Amérique du Nord : celle de femmes hétérosexuelles en âge de se marier faisant le choix du célibat, soit parce qu'elles sont simplement heureuses ainsi, soit parce qu'elles n'arrivent pas à trouver un conjoint correspondant à leurs critères. Le niveau élevé d'éducation formelle et le racisme qui pullule sur les Tinder, OK Cupid et Hinge ont des conséquences non négligeables sur la capacité des femmes noires de trouver des partenaires à la hauteur de leurs attentes. D'autres témoignages parlent de ces femmes qui deviennent mamans soloparentales, qui fondent une famille seule et par choix, que ce soit par adoption ou par des moyens de reproduction assistée. Enfin, un nombre grandissant de courageuses abordent l'ultime des tabous : le regret maternel. Pour plusieurs, le conte de fées s'est écroulé comme un château de cartes lorsqu'elles ont réalisé que le soutien du quotidien, qu'il soit familial ou sociétal, est rarissime. En Occident, le sentiment d'isolement lié à la maternité est structurellement banalisé, tout comme la détresse qui l'accompagne. Ce que ces femmes ont en commun, c'est leur amour indéniable pour leurs progénitures. C'est plutôt envers le rôle de mère qu'elles ressentent une aversion, caractérisée par une ambivalence certaine.
Le foyer comme lieu politique
La maison reste l'un des lieux les plus dangereux pour les femmes et les enfants. C'est surtout aux mains de celles et ceux qu'elles aiment que les femmes subissent les violences conjugales, sexuelles et psychologiques, pour ne nommer que celles-là. Or, plusieurs féministes racisées et noires ont apporté des nuances à l'idée voulant que la famille soit un lieu systématique d'oppression.
A contrario, The Feminine Mystique de Betty Friedan publié en 1963, ouvrage considéré comme fondateur de la « deuxième vague du féminisme [1] », relate le drame ordinaire des femmes (blanches de classe moyenne à aisée, il faut le dire) qui rêvent de pouvoir s'insérer sur le marché du travail pour pouvoir s'émanciper. Or, pour avoir accès à cette forme de liberté, plusieurs de ces femmes blanches ont embauché (et embauchent toujours) des femmes racisées et noires qu'elles emploient à maigre salaire pour se substituer aux obligations de leur maisonnée. Ce sont ces femmes, ces subalternes, qui lavent le monde. Et sans elles, « le monde arrêterait de tourner » comme l'explique la politologue Françoise Vergès.
Néanmoins, pour bon nombre de femmes noires, leur foyer est un refuge, un lieu intrinsèquement politique même s'il n'est pas toujours perçu comme tel même par les premières concernées. Il s'agit de l'un des rares espaces où l'on peut se protéger du racisme latent et frontal de la société majoritaire et s'organiser dans la sphère privée pour y résister dans l'espace public.
En somme, il est évident qu'aimer et être aimé·e est un pilier fondamental de la formation identitaire de tout être humain. Il importe également de valoriser l'Amour qui existe dans nos amitiés et dans nos familles de sang et de cœur, Amour qui se doit d'être aussi alimenté par un véritable amour-propre. Sans faire éclater les modèles de l'Amour au-delà de la famille nucléaire, sans contester les imbrications de ces archétypes avec le racisme, le colonialisme, l'hétéronormativité et le capitalisme, on ne pourra parler de révolution romantique à laquelle toutes et tous puissent avoir accès. Sans ces réflexions difficiles, mais cruciales, l'Amour véritable ne restera qu'un mirage, voire un écran de fumée que l'on persistera à nous tendre comme la carotte du succès, et ce, à des fins purement consuméristes. Je me demande donc, moi aussi, « où est l'amour là-dedans ? »
[1] La métaphore des vagues souvent utilisée à des fins pédagogiques pour raconter l'histoire des luttes féministes est contestée en raison de son biais euro-centrique et la manière simpliste qu'elle présente l'histoire des féminismes. De plus, elle invisibilise les luttes des femmes racisées et noires en Occident ainsi qu'ailleurs d'ans le monde, d'où la raison pour laquelle j'emploie les guillemets en référence à la « deuxième vague du féminisme ».
Photo : Kecko (CC BY 2.0)

Critique de la critique réactionnaire de l’élite économique et de ses sbires
« En tant que pays, nous allons souffrir. Nous allons devenir un pays pauvre. [1] » Ces mots sont ceux de Robert Asselin, vice-président, Politiques publiques du Conseil canadien des affaires, au lendemain de l'annonce de l'augmentation du taux d'inclusion de 50 % à 66,6 % de l'imposition des gains en capital, qui représente un retour partiel au taux de 75 % prévalant dans les années 1990 au Canada.
M. Asselin ne se formalise pas de sa désignation, laquelle devrait le circonscrire à parler strictement au nom de ses 197 mandants, soit le gratin des grandes entreprises établies au Canada. Mais ce serait là éliminer l'essence de sa fonction, qui consiste à ériger l'intérêt privé des entreprises représentées en un « nous » porteur d'intérêt général. M. Asselin élève le procédé à un niveau respectable, en parlant ni plus ni moins au nom du Canada, d'un océan à l'autre.
Dominer l'imaginaire
Cet exercice idéologique de la classe dominante lui est vital. La domination à l'œuvre doit aller au-delà de celle qu'elle exerce sur sa main-d'œuvre et autres ressources : cette classe doit dominer l'imaginaire politique en faisant de ses intérêts ceux du pays au complet. Ainsi, s'il s'agit de traduire la citation de M. Asselin, en la dépouillant de son voile idéologique, on obtient : « En tant que classe sociale, nous allons souffrir. Nous allons devenir une classe sociale pauvre. » Dans tous les cas, M. Asselin nous induit en erreur. Le Canada ne s'appauvrira pas de sa taxation accrue des gains en capital, au contraire. De même en est-il pour les entreprises et fortunes privées, qui au pire verront leur rythme d'enrichissement évoluer moins rapidement. Or, ces faussetés demeurent importantes à alléguer pour le Conseil canadien des affaires. Dans une société où 0,5 % de la population accapare 20 % de la richesse, cette statistique inique se maintient au prix d'une vigilance soutenue du 0,5 %. Les regroupements d'intérêts de ce dernier ont le devoir de systématiquement transformer cette injustice en une bénédiction pour le pays. M. Asselin martèle que cette concentration de la richesse signifie « plus d'investissements d'entreprises pour plus de productivité et des salaires plus élevés, un niveau de vie plus élevé ». Cette énième déclinaison de la théorie économique du ruissellement, en vertu de laquelle l'enrichissement d'une minorité serait censé percoler sur l'ensemble de la société, a pourtant maintes fois été démentie par la recherche.
Comme la pacification des inégalités économiques est essentielle à leur maintien, M. Asselin prétend qu'il « n'est pas un partisan de la rhétorique de lutte des classes des politiciens ». Il nie ce faisant habilement le caractère de classe de sa propre rhétorique. L'effacement et la négation des classes sociales dans l'histoire constituent la posture toute désignée chez les classes dominantes. La condition privilégiée doit être présentée comme le fruit d'un effort, et lorsqu'elle est obligée de s'expliquer, elle ne doit surtout pas être le fait du travail d'autrui accaparé, d'écosystèmes ravagés ou de fortunes héritées. Au sein d'inégalités proprement capitalistes, le privilège de classe est au contraire autoportant, acquis par la prise de risque et les bonnes idées.
Du radical au raisonnable
L'effort du milieu des affaires est donc de porter ses intérêts privés en un programme économico-politique international assorti d'un seul article : créer un environnement favorable à l'investissement privé. Les implications de ce programme sont radicales, et les signes de son triomphe ont abondé dans les dernières décennies au Canada : réduction de 60 % du taux d'imposition fédéral des entreprises depuis les années 1980 ; taux effectif d'imposition des entreprises le plus bas des pays du G7 ; exploitation et commercialisation quasi illimitée des ressources naturelles ; élection successive de députations acquises à la cause des élites économiques, etc.
Toute mesure accroissant l'imposition du capital devient l'occasion pour ses riches bénéficiaires de normaliser leur programme politique et l'ériger en parole raisonnable. Ainsi M. Asselin présente-t-il la hausse de l'impôt sur le capital comme une manière de « pénaliser le succès » et de « décourager l'investissement », en plus de menacer le financement des programmes sociaux par un ralentissement de l'économie. Plutôt que de ponctionner les plus riches pour augmenter les revenus étatiques, M. Asselin suggère dans une lettre ouverte publiée dans le Toronto Star de regarder du côté des dépenses de l'État, aux prises avec une « dépendance envers la dépense ». L'austérité devient dès lors la voie raisonnable à emprunter, puisqu'on écarte de facto la solution consistant à accroître les revenus, ne serait-ce qu'en s'assurant que tous et toutes paient leur juste part d'impôts.
Emprunter la voie alternative à celle prônée par M. Asselin nous ferait pourtant découvrir une manne de revenus supplémentaires pour l'État. À partir des données compilées par l'IRIS dans le cadre de l'étude « L'évitement fiscal depuis le Luxembourg : la filière canadienne », on constate que 19 entreprises canadiennes membres du Conseil canadien des affaires, dont M. Asselin est le porte-parole, ont à elles seules transféré en toute légalité 31 milliards de dollars de profits nets au Luxembourg dans les dernières années. Par exemple, la Banque TD déclarait en 2020, en pleine pandémie, des profits nets de six milliards de dollars canadiens au Luxembourg, et s'acquittait d'environ 500 000 $ d'impôts sur ceux-ci, soit un taux famélique de 0,5 %. Les entreprises spécialisées en combustibles fossiles Enbridge et Cenovus Energy ont cumulé respectivement 1,8 et 1,6 milliard de dollars de profits au Luxembourg, en dépit d'une absence totale d'activité économique réelle en ces lieux – le Luxembourg n'est pas particulièrement reconnu pour regorger de sables bitumineux et de gaz de schiste. Évidemment, ce portrait cantonné au seul paradis fiscal du Luxembourg ne représente qu'une fraction des profits transférés dans les autres paradis fiscaux où sont actives ces entreprises, mais dont les données ne sont pas publiques.
Lorsque M. Asselin parle, ce sont ces personnes morales qui parlent. Lui et les autres représentants de l'élite économique et financière s'assurent ainsi d'être présents le plus possible sur toutes les tribunes pour cadrer le débat public de manière à éviter que celle-ci ne soit désignée comme responsable principale des grandes crises de notre époque, ni même que la question ait droit de cité. Le sous-financement des services publics est plutôt présenté comme le résultat de l'incapacité des politiques économiques à stimuler la croissance économique ; la crise écologique est une formidable occasion de croissance verte, où des technologies miraculeuses pourront verdir l'industrie fossile canadienne, en plus de construire des usines de voitures électriques viables et incapables de causer des dommages aux écosystèmes ; la crise du logement sera résolue par un cadre réglementaire favorisant l'investissement privé, le logement hors marché demeurant accessoire ; etc.
Le secteur privé sur la défensive : source d'espoir ?
On peut lire sous la plume de M. Asselin, dans une lettre ouverte suivant l'accroissement de la taxation du gain en capital, que « ce dont on a besoin, c'est d'un gouvernement qui voit le secteur privé comme un partenaire, et non comme un problème ». Sous le néolibéralisme, ce ton défensif adopté par les regroupements de grandes entreprises privées est chose plutôt rare. Lorsque le secteur privé sent le besoin de se défendre de participer aux crises auxquelles on l'associe, il s'agit peut-être là d'une mince réussite à souligner.
En somme, la taxation accrue des gains en capital, bien que timide dans sa mouture fédérale du budget 2024, a le mérite d'augmenter non seulement les recettes étatiques, mais également d'ouvrir un débat de nature économico-politique et éthique, terrain honni des classes supérieures, mais néanmoins occupé par celles-ci lorsqu'il le faut.
[1] Toutes les citations sont des traductions libres.
Colin Pratte est chercheur à l'IRIS.
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Stanley Ryerson, la méthode d’un historien marxiste
Par Alexis Lafleur-Paiement
Stanley Bréhaut Ryerson (1911-1998) demeure l’une des plus célèbres figures associées au Parti communiste du Canada (PCC). Alors que Tim Buck représente le dirigeant inébranlable et que Norman Bethune incarne l’internationalisme prolétarien – jusqu’au sacrifice ultime – la figure de Ryerson évoque l’intellectuel organique, théoricien et pédagogue du parti[1]. Pourtant, rien ne le destine à devenir une figure de proue du mouvement communiste. Ryerson naît dans une famille bourgeoise, alors que son arrière-grand-père Egerton Ryerson a été un des architectes du système scolaire canadien au XIXe siècle et que son père Edward Ryerson est secrétaire de la faculté de médecine et membre du Sénat de l’Université de Toronto. Le jeune Stanley fréquente les meilleures écoles de la province et se destine à une carrière prometteuse, possiblement dans le domaine des lettres. C’est lors de ses années d’études à Paris (1931-1934[2]) qu’il découvre la pensée marxiste et qu’il adhère au communisme. À son retour au Canada, il s’implique dans les organisations de jeunesse du PCC, avant d’y occuper des fonctions de plus en plus importantes. Dès 1935, il est élu membre du comité central (CC) et nommé responsable du programme d’éducation. Dans les années suivantes, il coordonne diverses publications du parti, dont sa revue théorique National Affairs Monthly, et devient le représentant du PCC à la rédaction de la revue du Kominform, Pour une paix durable, pour une démocratie populaire. Dans les années 1960, il recentre ses efforts sur la recherche historique. Il quitte le PCC en 1971, tout en poursuivant une carrière à l’Université du Québec à Montréal (1970-1991).
En parallèle de son rôle dirigeant et de ses tâches éditoriales, Ryerson élabore une théorie concernant la recherche historique et l’enseignement dans une perspective révolutionnaire. Il publie des livres importants sur l’histoire canadienne et le marxisme, rédige des articles sur l’approche matérialiste en histoire, met en place une École nationale du parti et, plus largement, développe une méthode pédagogique novatrice. Celle-ci mobilise l’histoire dans un dessein heuristique, afin de développer la conscience de classe du prolétariat et de contribuer au processus révolutionnaire. Le développement de cette méthode se fait en plusieurs temps, d’abord par l’appropriation de l’épistémologie marxiste et de premières recherches, notamment sur les Patriotes de 1837-1838. Ryerson se demande alors consciemment quel rôle l’histoire peut jouer pour comprendre notre situation et pour produire des effets politiques. Au tournant des années 1930-1940, il met en place, avec l’aide de Margaret Fairley, un cursus d’histoire marxiste destiné aux militants du parti. Enfin, les deux compagnons imaginent le projet d’une « histoire du peuple » du Canada, qui sera en partie réalisée par Ryerson dans ses livres The Founding of Canada (1960) et Unequal Union (1968). C’est de cet ambitieux programme que le présent article souhaite rendre compte, avec l’espoir d’en ranimer l’esprit, sinon la lettre.


Matérialisme et recherche historique
Comme on sait, le marxisme se fonde sur un certain nombre de principes analytiques (matérialisme historique, critique de l’économie politique) et de conceptions politiques (lutte des classes, révolution prolétarienne) en mesure d’expliquer le régime capitaliste d’exploitation et d’indiquer une voie de dépassement, nommément par la collectivisation des moyens de production puis le communisme. Dans cette théorie, l’étude de l’histoire occupe une place centrale pour comprendre le monde tel qu’il s’impose à nous et pour fournir les outils de sa critique. Plus précisément, la conception matérialiste de l’histoire (ou matérialisme historique) met en valeur l’importance des rapports de production dans la structuration d’une société lors d’une époque donnée. Elle indique la place déterminante de l’économie, sans pour autant nier le rôle des acteurs humains, mais en réfutant la transcendance des idées. Cette approche montre comment l’action politique, pour s’avérer concluante, doit transformer les rapports économiques qui existent entre les humains. « L’ensemble de ces rapports [de production] forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. […] Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout. »[3]
C’est cette méthode que Stanley Ryerson découvre à Paris durant l’année scolaire 1931-1932 et qui conditionne son programme de recherche puis d’éducation[4]. En plus des ouvrages de Marx, Ryerson accède à la riche littérature publiée par le Bureau d’éditions et les Éditions sociales, deux organes officiels du PCF. Ces éditeurs, qui impriment une soixantaine de titres annuellement au début des années 1930, structurent leur catalogue autour de la théorie marxiste et de l’histoire[5]. Un des ouvrages les plus importants pour la formation militante est alors La théorie du matérialisme historique (Nicolas Boukharine, 1921), traduit et publié en français par les Éditions sociales en 1927, que Ryerson a connu durant son séjour parisien. Ce livre systématise la théorie marxiste concernant l’approche scientifique, la dialectique, les études historiques et la lutte des classes. Lors d’un deuxième séjour académique à Paris (année scolaire 1933-1934), Ryerson participe à l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) où il rencontre notamment Paul Vaillant-Couturier et divers auteurs, dont Henri Barbusse. Ce dernier codirige aussi les activités de l’Université ouvrière de Paris (1932-1939), qu’il fait découvrir à Ryerson. Cette institution offre une véritable éducation aux ouvriers en vue d’en faire des cadres compétents du parti, incluant un programme nettement plus poussé que l’habituelle agitation-propagande. L’exercice est un succès puisqu’on dénombre plus de 2 100 inscrits pour l’année 1933-1934[6].
De retour au Canada, Ryerson possède une solide formation théorique concernant le marxisme et la conviction que l’histoire peut et doit jouer un rôle central dans un programme pédagogique à vocation révolutionnaire. Il désire mettre ces connaissances au service des militants et des travailleurs, suivant un modèle inspiré de l’Université ouvrière, ce qu’il peut rapidement réaliser en tant que nouveau directeur de l’éducation au sein du PCC et comme participant à l’Université ouvrière de Montréal, de tendance communiste libertaire[7]. Le projet de Ryerson comprend deux volets complémentaires : étudier l’histoire du Canada et s’en servir comme outil politique. C’est ce qu’il indique dans l’avant-propos de son premier ouvrage, intitulé 1837. The Birth of Canadian Democracy : « Ce travail doit servir de point de départ à une entreprise qui n’a que trop tardé : l’analyse, du point de vue du marxisme, de l’histoire de notre pays. […] Puissent ces pages servir à renforcer la conviction et la compréhension des Canadiens, dépositaires d’un héritage très précieux de lutte et de liberté ; un héritage qui ne sera pleinement réalisé que sous le socialisme, lorsque l’exploitation, le besoin et l’insécurité auront été bannis du sein de notre peuple. »[8] Ce projet se poursuit et se précise dans les années suivantes, avec l’aide de Margaret Fairley, tant par des publications que par l’entremise des écoles du PCC dédiées aux cadres ou au grand public.

Exposer « la véritable histoire de notre pays »
Dans l’objectif de rédiger une histoire émancipatrice du Canada, Stanley Ryerson propose un certain nombre de principes méthodologiques. Il décide de recourir aux témoignages des travailleurs eux-mêmes (principalement par l’entremise des journaux ouvriers), de centrer son histoire sur les classes laborieuses, d’adopter une approche résolument matérialiste et, enfin, de souligner la dialectique entre les facteurs économiques et politiques. Bien qu’il inscrive son travail dans une perspective atlantique, il repère aussi des thèmes prépondérants pour l’histoire canadienne, dont la transition inachevée du féodalisme au capitalisme, la construction de la confédération par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent, et les oppressions nationales. Ces éléments impliquent de faire une histoire qui intègre la lutte des classes aux questions coloniales / nationales. Le projet se cristallise en décembre 1946, lors d’une conférence organisée par la National Affairs Monthly. Ryerson y présente une synthèse de l’historiographie canadienne et souligne la différence entre les perspectives bourgeoise et marxiste, la première évacuant la lutte des classes assumée par la seconde. Surtout, on décide de procéder à des recherches collectives et personnelles sur plusieurs sujets, qui mènent à nombre de publications dans les années suivantes. Ryerson doit s’occuper de l’histoire sociale et politique, alors que Margaret Fairley, qui vient de publier une anthologie de textes progressistes intitulée Spirit of Canadian Democracy[9], poursuit son travail sur la littérature. D’autres militants prennent des engagements afin de réaliser le programme de recherche du parti, dont Tim Buck qui publie une étude sur les structures du pays (Canada: The Communist Viewpoint, 1948[10]) et Rebecca Buhay qui codirige les écoles du parti[11].
C’est pourtant Ryerson qui réalise la plus impressionnante recherche découlant de la rencontre de 1946, en rédigeant une « histoire du peuple » au Canada. Fort de diverses études préliminaires pour des livres ou des cours, il consacre une grande partie de son énergie dans les années 1950 à rédiger le premier volume de son histoire qui paraît en 1960 sous le titre The Founding of Canada. Beginnings to 1815[12]. Dans la mesure où plusieurs contretemps, notamment dus à son militantisme, l’ont empêché de recourir massivement aux sources primaires, Ryerson se base principalement sur les témoignages publiés et produit un essai d’interprétation, dans une perspective à la fois matérialiste et engagée. Cette approche ne l’empêche pas de réaliser une œuvre remarquable, à la jonction de la philosophie de l’histoire et d’un recadrage inédit quant aux sujets historiques. Il est le premier à consacrer une large part de son travail exclusivement aux peuples autochtones[13]. Plus largement, ce sont les masses populaires qui intéressent Ryerson, et non les élites françaises ou britanniques. Les questions nationales sont elles-mêmes traitées à l’aune de l’oppression ou de l’exploitation qu’elles impliquent. Le colonialisme est pensé en fonction de la dépossession puis de la relégation qu’il entraîne pour les peuples autochtones, alors que la Conquête de 1763 est considérée en regard de la reconfiguration des structures d’exploitation qui affecte notamment les populations francophones. Dans tous les cas, les évolutions économiques n’excluent jamais l’agentivité politique, surtout celle des classes laborieuses.
Le deuxième volume de l’histoire du Canada de Ryerson, intitulé Unequal Union, paraît en anglais en 1968, puis en français (sous le titre Capitalisme et confédération) en 1972[14]. Dans cet ouvrage, Ryerson aborde directement la transition du féodalisme au capitalisme, les luttes démocratiques des Patriotes (1837-1838), la naissance de la classe ouvrière, la construction du Canada contre la volonté populaire et, enfin, les résistances ouvrières et autochtones face à la nouvelle confédération. Ce maître-ouvrage est l’occasion pour Ryerson de mobiliser les sources qu’il accumule depuis plus de trente ans et d’offrir une histoire intégrée du XIXe siècle, qui démontre comment l’État canadien s’est constitué contre les désirs démocratiques des populations, et ce, au profit de la bourgeoisie anglophone de la vallée du Saint-Laurent. C’est également l’occasion pour Ryerson de signaler la filiation entre les luttes démocratiques passées et le projet révolutionnaire qu’il défend. Par l’entremise des journaux et des écrits des acteurs (Patriotes, ouvriers, militants syndicaux et socialistes, etc.), l’auteur construit un récit vivant, aussi informé que plaisant à lire. Les courts chapitres permettent une lecture facile, créant un outil d’érudition autant que de pédagogie populaire. Plusieurs des sections peuvent être étudiées indépendamment, afin de servir pour des cours destinés au grand public. Dans l’ensemble, Unequal Union remplit tous les critères qui importent pour Ryerson : l’approche matérialiste, la centralité du peuple, la lutte des classes, l’accessibilité du récit et, enfin, sa portée pédagogique et politique[15].
Dans les deux volumes parus de son « histoire du peuple »[16], Ryerson adopte la méthode du matérialisme historique, dont il présente sa vision en postface de l’ouvrage de 1960 : « Contrairement à ce que veut une erreur très répandue, le marxisme n’est pas un déterminisme économique. Le marxisme maintient que ce sont les êtres humains qui font leur histoire, avec leur travail, leurs luttes et leurs rêves, que tout cela est compréhensible et a un sens quand on le replace dans son véritable cadre : la domination progressive de l’être humain sur les forces de la nature, et la succession des systèmes sociaux qui ont marqué, l’un après l’autre, les étapes de cette progression. »[17] Cette posture le place en porte-à-faux avec l’interprétation nationaliste (École de Montréal) comme avec l’interprétation économiste (Harold Innis, École de Québec) de l’histoire canadienne. La première tendance préconise une lecture basée sur l’affrontement entre les « races » française et anglaise en Amérique. Elle est répandue dans le monde anglophone depuis le rapport de Lord Durham (1839), tout en fondant les analyses de l’École historique de Montréal, dont les principaux représentants sont l’abbé Lionel Groulx et Michel Brunet. La deuxième tendance, quant à elle, réduit l’histoire à ses aspects économiques. Pour Harold Innis, la succession des ressources exploitées (poisson, fourrure, bois, blé, etc.) est l’élément déterminant pour comprendre les évolutions du Canada, alors que, pour les tenants de l’École historique de Québec (Marcel Trudel, Fernand Ouellet), le niveau d’avancement du Canada à une période donnée est déterminé principalement par le degré de pénétration du libéralisme économique et du capital marchand. Bien que Ryerson s’intéresse à la fois aux facteurs nationaux et économiques, il conteste tout réductionnisme, en insistant sur la dialectique entre l’économie et la politique, ainsi que sur l’agentivité des classes populaires dans la mécanique du progrès social[18].
En plus des réflexions propres à l’histoire canadienne dans l’œuvre de Ryerson, il est important de rappeler que sa méthode et ses découvertes s’inscrivent dans un cadre plus large. Pour l’historien, le matérialisme historique est une approche scientifique à portée universelle, qui s’appuie sur les données de l’histoire mondiale dans laquelle se déploient les réalités nationales. L’histoire proposée par Ryerson innove donc par ses allers-retours entre les réalités métropolitaines et coloniales (comme dans Les origines du Canada) ou par son inscription des Rébellions des Patriotes dans le contexte des révolutions atlantiques (vers 1775-1840). Pareillement, son étude de la naissance du prolétariat au Canada et de l’exacerbation de la lutte des classes au courant du XIXe siècle s’inscrit dans le contexte mondial d’affirmation du capitalisme, bientôt confronté au mouvement socialiste. Le passage du général au particulier découle d’une approche dialectique proprement marxiste, tout en assumant une forme d’irréductibilité d’un terme à l’autre, comme dans le rapport entre l’économie et la politique. La conséquence la plus importante de ce cadrage sur les recherches de Ryerson est probablement le fait de refuser une explication monocausale du développement du capitalisme, qu’elle soit endogène ou exogène. Enfin, comme nous l’avons vu, l’épistémologie globale de Ryerson lie le passé et le présent ou, plus précisément, effectue un retour vers le passé pour mieux décoder et transformer le présent. Cette relation ne réduit pas pour autant l’histoire aux nécessités contemporaines, mais reconnaît sans fard qu’elle est écrite par les humains du présent pour servir leur dessein, nommément celui du socialisme pour Ryerson[19].
Bien qu’elle demeure exceptionnelle dans l’historiographie canadienne, l’approche de Ryerson fait écho à l’historicisme de plusieurs penseurs anglo-saxons marxistes de sa génération, au premier rang desquels Christopher Hill, Eric Hobsbawm et Edward P. Thompson. Le parcours intellectuel et militant de ce dernier recoupe, sur bien des plans, celui de Ryerson. En effet, Thompson réalise initialement son travail d’historien au sein du Parti communiste de Grande-Bretagne (PCGB), où il cofonde le Communist Party Historians’ Group en 1946[20]. Celui-ci comprend d’ailleurs l’historien Maurice Dobb, dont Ryerson s’inspire ouvertement. Leur objectif est de mettre en valeur une tradition populaire radicale pour inspirer les pratiques politiques contemporaines, et ce, par une réécriture de l’histoire britannique dans une perspective matérialiste, centrée sur les classes populaires, et donc, en rupture avec les récits politiques classiques, dédiés aux prétendus « grands hommes ». La contribution la plus riche à ce programme est offerte par Thompson dans son ouvrage The Making of the English Working Class, publié en 1963[21]. L’historien y présente un récit détaillé de l’émergence du prolétariat sur fond de transition vers le capitalisme, avec une attention particulière pour la contradiction qui s’amplifie entre les ouvriers et les bourgeois. Il met aussi de l’avant les luttes sociales afin d’en montrer les potentialités inachevées. « La parenté de [l’œuvre de Ryerson] avec celle de Christopher Hill et celle de E.P. Thompson, notamment, est manifeste à la fois par l’importance accordée à la dimension empirique, par le soin apporté à la connaissance de l’historiographie courante, comme aussi par la volonté de fonder théoriquement l’analyse sur les concepts fondamentaux du matérialisme historique, soit l’interaction entre forces productives et rapports de production, et le caractère fondateur des luttes de classes. »[22]
Enfin, pour revenir à Ryerson, il est à noter que l’interprétation novatrice qu’il propose a certainement eu un impact majeur sur l’historiographie canadienne postérieure, notamment en ce qui concerne l’importance accordée au républicanisme des Patriotes, à la construction foncièrement anti-démocratique de la fédération canadienne ou au rôle des luttes populaires dans l’obtention de mesures progressistes tout au long du XIXe siècle. Pourtant, cette influence est rarement évoquée par les universitaires qui ne trouvent peut-être pas de bon ton de reconnaître leur dette envers un historien marxiste et révolutionnaire. Cette mésestime académique demeure néanmoins secondaire en regard des objectifs fixés par Ryerson. Comme il l’énonce dès 1947 : « Notre étude théorique portera ses fruits dans la mesure où elle fusionnera avec les tâches pratiques de la lutte. […] Nous traitons de la véritable histoire de notre pays pour armer et pour inspirer le camp du peuple dans la bataille contre le fascisme en Amérique, et pour aider à faire avancer la lutte pour un Canada socialiste. »[23] Pour le dirigeant marxiste, c’est l’éducation qui permet cette jonction entre la théorie et la pratique.


Une pédagogie révolutionnaire
En plus de son travail d’historien, Ryerson est fort préoccupé par l’éducation et la politique. Ces premiers articles, publiés au printemps 1933, s’intitulent Education and the Proletarian Path[24] et The Canadian Student Movement[25]. Ryerson y aborde les inégalités profondes qui gangrènent le système d’éducation canadien, qui sert aussi de relais à l’idéologie bourgeoise. En sens contraire, le militant appelle de ses vœux le développement d’une école dédiée aux intérêts du prolétariat. Avec sa nomination comme directeur du programme d’éducation du PCC en 1935, puis comme responsable national de la formation au sein du Parti ouvrier progressiste (organisation paravent du PCC) en 1943, Ryerson peut mettre en place des institutions pédagogiques qui répondent à ses desseins révolutionnaires. Pour ce qui est de l’éducation auprès des masses, il s’inspire des Universités ouvrières de Paris et de Montréal où il a donné des conférences[26]. Pour ce qui est des cours plus avancés, destinés aux militants communistes ou syndicaux, il élabore un cursus influencé par les formations soviétiques et françaises, tout en prenant soin de l’adapter au contexte canadien. Le document de base qui sert à l’ensemble des programmes éducatifs est un petit livre publié en 1946 par Ryerson, intitulé A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism[27]. Comme son titre l’indique, l’ouvrage présente les fondements de l’approche marxiste, à savoir la contradiction entre le capital et le travail, le stade monopoliste de l’économie, l’impasse du réformisme, la nécessité d’une révolution prolétarienne et un aperçu du socialisme. Il est intéressant de noter que l’ouvrage applique la méthode du matérialisme historique tout au long des sujets traités, avant de le définir seulement à l’antépénultième chapitre. L’objectif est de montrer comment cette méthode permet de traiter avec justesse des problèmes réels avant de l’exposer de manière théorique.
Ryerson met aussi en place, avec l’aide de Rebecca Buhay, une École nationale de formation (ÉNF), dont la principale activité consiste en un programme d’études de trois mois, à temps plein, offert chaque été aux cadres du PCC. Comme le rappelle un participant : « Les diverses écoles du parti, en particulier l’École nationale de formation, offraient la possibilité de surmonter le manque de considération pour la théorie, ou peut-être la crainte qu’on en avait fréquemment, dans un parti où les membres, souvent peu instruits, étaient plutôt orientés vers l’action. »[28] Les cours sont pourtant exigeants, comprenant une étude des textes fondamentaux de Marx et d’Engels, y compris l’ensemble du Capital (Livre 1), huit textes de Lénine et deux de Staline, l’histoire du PCUS, des ouvrages de Tim Buck et de Stanley Ryerson, ainsi que des dossiers publiés par la National Affairs Monthly. Ces lectures servent de prémisses à de longues discussions collectives sur les textes afin d’en saisir pleinement le contenu et l’utilité pour l’action politique. « Il y avait aussi des ateliers portant sur différents sujets comme parler en public, réaliser une émission radio de cinq minutes, les slogans, la rédaction de tracts, les étapes d’organisation d’une campagne. »[29] L’ensemble vise à consolider la connaissance des participants quant au marxisme-léninisme, à la situation mondiale et canadienne, aux nécessités politiques dans le contexte d’après-guerre et au socialisme, afin de stimuler l’action militante. Finalement, la formation comprend une réflexion critique sur l’activité des personnes présentes dans l’objectif qu’ils s’améliorent, la fameuse pratique de la critique et de l’autocritique.
Le rôle de l’historien professeur rappelle encore l’approche d’Edward Thompson, qu’un commentateur décrit ainsi : « Comme enseignant, il ne cesse d’ailleurs de proclamer que son but est de former des révolutionnaires. […] L’enseignement acquiert pour lui une dimension politique puisqu’il s’agit d’apprendre aux travailleurs à ne pas avoir honte de leur origine tout en leur offrant les moyens de se réapproprier leur passé. Mais Thompson ne veut pas seulement former des militants conscients et instruits, il entend également apprendre d’eux et approfondir sa connaissance intime du monde ouvrier. »[30] On trouve chez Ryerson une même connexion entre la recherche historique et le travail pédagogique auprès des prolétaires, qui débouche sur une communauté d’intérêts mutuellement bénéfique. En effet, le théoricien comme les ouvriers conscients et les militants aguerris convergent dans une même direction : la volonté de faire valoir les intérêts des classes laborieuses aux dépens de ceux des bourgeois. Pourtant, l’unité de pensée et d’action de l’ensemble de la classe ouvrière n’est pas gagnée d’avance, ni même nécessaire, ce qui reconduit l’importance du travail de réflexion, de rédaction, de diffusion et d’éducation. Le marxisme de Ryerson fait le pari que les conditions objectives – nommément la contradiction entre le capital et le travail – offrent un terreau fertile pour de telles pratiques sociales et politiques. C’est cette mentalité qui structure le travail éducatif de Ryerson et qu’il tente de transmettre dans le document Notes on How to Study for Students Group Leaders (1946). Il y préconise l’étude personnelle et collective, ainsi que la mise à l’épreuve des apprentissages à l’aune des enjeux concrets que rencontrent les participants.
Ryerson poursuit son travail de réflexion et d’éducation au Centre d’études marxistes (Toronto) qu’il dirige de 1960 à 1969, ainsi que comme directeur de la revue Marxist Quarterly (1962-1966). Parallèlement à ses études historiques, il cherche à repenser le cadre d’action socialiste en regard des reconfigurations socio-économiques des années 1960. C’est dans ce contexte qu’il publie le second volume de son histoire du Canada intitulé Unequal Union (1968), ainsi que plusieurs textes sur la démocratie dans le mouvement socialiste et l’avenir politique du Québec. Ces prises de position précipitent la rupture entre Ryerson et la direction du PCC, amenant l’historien à démissionner du comité central en 1969 puis à quitter le parti en 1971. Ceci dit, Ryerson demeure attaché à la méthode qu’il a développée et appliquée tout au long de sa vie, comprenant la recherche et l’éducation dans un objectif de transformation sociale. C’est pourquoi il choisit de se joindre au corps professoral de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1970 et d’y faire carrière jusqu’à sa retraite en 1991. En effet, cette université a pour vocation de démocratiser l’accès aux études supérieures et d’encourager l’esprit critique des jeunes générations. Ryerson contribue à cette mission en proposant des cours sur le marxisme et l’histoire canadienne. Dans le même sens, il participe à plusieurs projets collectifs ayant une portée politique, dont le plus connu est l’ouvrage 150 ans de luttes. Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). À l’orée du troisième Front commun intersyndical de la fonction publique, l’objectif de cette publication est clair : « Il faut absolument que le mouvement ouvrier québécois retrouve la mémoire collective de ses actions et luttes passées, cette mémoire qui permet de mieux continuer le combat, aujourd’hui, en tirant les leçons des combats d’hier. »[31]
* * *
De nos jours, face à l’exacerbation des dangers causés par le capitalisme – la crise écologique, la vie chère, le retour du fascisme – il est temps de renouer avec la méthode mise de l’avant par Ryerson et ses camarades dans les années 1930 et 1940. En ce sens, l’élaboration d’un programme de recherche incluant des études historiques, économiques et politiques, établi officiellement et dont un certain nombre de personnes auraient pour tâche la réalisation, semble une base prometteuse. De même, il est temps de réfléchir à la création d’institutions pédagogiques rigoureuses, destinées à augmenter la conscience de classe des travailleurs et à contribuer à la lutte pour l’égalité. À la manière du PCF ou du PCC, la constitution d’écoles pour les militants et d’universités populaires permettrait de consolider nos pratiques et d’élargir notre mouvement. Un tel projet, visant à refonder notre approche théorique et à lancer un ambitieux réseau d’éducation politique, doit être l’œuvre d’une large coalition des forces progressistes. Il est dorénavant nécessaire si nous voulons être en mesure de comprendre, d’attaquer et de dépasser le système d’exploitation capitaliste. « En luttant pour ce changement fondamental, les communistes expriment les aspirations d’un grand nombre de Canadiens qui rêvent d’une société nouvelle, libérée de l’exploitation et fondée sur les principes de la justice sociale. »[32]
Notes
[1] Sur la vie et l’œuvre de Ryerson, on consultera COMEAU, Robert et al. Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Vents d’Ouest, 1996, ainsi que KEALEY, Gregory. « Stanley Bréhaut Ryerson : intellectuel révolutionnaire canadien » et « Stanley Bréhaut Ryerson : historien marxiste » dans COMEAU, Robert et al. Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, pages 198-241 et 242-272.
[2] Plus précisément, Ryerson séjourne à Paris une première fois pour l’année scolaire 1931-1932, puis une seconde fois pour l’année scolaire 1933-1934.
[3] MARX, Karl. « Avant-propos à la Critique de l’économie politique » (1859) dans Œuvres. Économie, tome 1, Paris, Gallimard, 1965, pages 272-273.
[4] Aux influences françaises, il faut ajouter celle de Bill Sparks qui anime un groupe d’études au sein du PCC, auquel participe Ryerson en 1932-1933. Voir LÉVESQUE, Andrée. « Les années de formation du militant » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 26.
[5] Le Bureau d’éditions publie principalement les brochures et les rapports du PCF, alors que les Éditions sociales traduisent et diffusent la documentation du mouvement communiste international. Voir BOUJU, Marie-Cécile. « Les maisons d’édition du PCF, 1920-1956 » dans Nouvelles Fondations, nos 7-8 (2007), pages 260-265.
[6] GODARD, Simon. « Faire l’économie de la révolution » dans FRABOULET, Danièle et al. Pour une histoire sociale et politique de l’économie, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, pages 409-421. Voir le tableau 1 pour les statistiques de fréquentation de l’Université ouvrière de Paris.
[7] L’étude la plus complète à ce sujet est HOULE-COURCELLES, Mathieu. Ni Rome, ni Moscou : l’itinéraire des militants communistes libertaires de langue française à Montréal, thèse de doctorat, Université Laval, 2020, pages 155-244. Ryerson a participé à cette initiative en présentant des conférences.
[8] RYERSON, Stanley. 1837. The Birth of Canadian Democracy, Toronto, Francis White Publishers, 1937, pages 10-11 (notre traduction).
[9] FAIRLEY, Margaret. Spirit of Canadian Democracy, Toronto, Progress Books, 1946.
[10] BUCK, Tim. Canada: The Communist Viewpoint, Toronto, Progress Books, 1948.
[11] Sur cette conférence et ses implications, voir ENDICOTT, Stephen. « Les années torontoises, 1943-1969 » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 49.
[12] RYERSON, Stanley. The Founding of Canada. Beginnings to 1815, Toronto, Progress Books, 1960. L’ouvrage est traduit en 1997 sous le titre Les origines du Canada, Montréal, VLB Éditeur, 1997.
[13] Les six premiers chapitres du livre traitent des sociétés autochtones avant l’arrivée des Européens au Canada.
[14] RYERSON, Stanley. Unequal Union. Confederation and the Roots of Conflict in the Canadas (1815-1873), Toronto, Progress Books, 1968. Une version revue et augmentée a été publiée en français en 1972, récemment rééditée sous le titre Capitalisme et confédération, Montréal, M Éditeur, 2024.
[15] Pour une réflexion plus poussée sur le contenu de l’ouvrage, nous nous permettons de renvoyer à notre préface (coécrite avec Nathan Brullemans) dans RYERSON. Capitalisme et confédération, 2024, pages 7-29.
[16] Le troisième et dernier volume prévu, qui devait couvrir grosso modo la période de 1873 à 1970, n’a jamais été rédigé. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce sujet, mais la rupture entre Ryerson et le PCC en 1971 y est sûrement pour beaucoup.
[17] RYERSON. Les origines du Canada, 1997, page 373.
[18] Ryerson revient à plusieurs reprises sur les critiques qu’il oppose aux interprétations nationalistes et économistes étroites, notamment dans RYERSON. Capitalisme et confédération, 2024, pages 41-43 et 481-500.
[19] Pour une réflexion sur les dynamiques à l’œuvre dans la pensée historique de Ryerson, voir BERNARD, Jean-Paul. « Stanley B. Ryerson, historien » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, pages 93-102.
[20] Thompson est un des principaux animateurs du groupe de 1946 à 1956, avant de quitter le PCGB afin de protester contre l’invasion de la Hongrie par l’URSS.
[21] THOMSPON, Edward. The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963. Le livre a été traduit sous le titre La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 1988.
[22] FECTEAU, Jean-Marie. « Classes, démocratie, nation. La transition au capitalisme chez Stanley B. Ryerson » dans COMEAU et al. Stanley Bréhaut Ryerson, 1996, page 237.
[23] RYERSON, Stanley. « Marxism and the Writing of Canadian History » dans National Affairs Monthly, vol. 4, no 2 (février 1947), page 51 (notre traduction).
[24] RYERSON, Stanley. « Education and the Proletarian Path » (deux parties) dans Masses, vol. 1, no 8 (mars-avril 1933) et no 9 (mai-juin 1933).
[25] RYERSON, Stanley. « The Canadian Student Movement » (deux parties) dans The Young Worker, 17 avril 1933 et 13 mai 1933.
[26] L’Université ouvrière de Montréal (1925-1935) diffuse de la littérature révolutionnaire tout en présentant régulièrement des conférences et des causeries. Ses activités se poursuivent sous d’autres noms en 1936-1937, avant sa disparition définitive. Par contre, elle n’offre pas un véritable cursus d’études comme son pendant parisien ou les écoles du PCC.
[27] RYERSON, Stanley. A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism, Toronto, Progress Books, 1950 [1946]. L’édition de 1950 est une version révisée et augmentée de celle de 1946.
[28] ENDICOTT. « Les années torontoises, 1943-1969 », 1996, page 50.
[29] ENDICOTT. « Les années torontoises, 1943-1969 », 1996, page 52.
[30] JARRIGE, François. « Edward P. Thompson, l’historien radical », préface dans THOMPSON. La formation de la classe ouvrière anglaise, 2012 [1988], page IX-X.
[31] COLLECTIF. 150 ans de luttes. Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976), Montréal, CSN et CEQ, 1979, page 8.
[32] Pour un Canada socialiste. Le programme du Parti communiste du Canada, Toronto, Progress Books, 1960, page 31. Ryerson a été un des principaux rédacteurs de ce programme en tant que membre du comité central du parti.
Jeunes en action : retour critique sur la COP30 et le Sommet des peuples
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Presse-toi à gauche ! 20 ans au service des luttes et des débats politiques
Paru le 7 mars 2006, l'hebdomadaire web Presse-toi à gauche ! (PTAG) s'inscrit d'emblée dans un moment charnière de la vie politique québécoise. Sa première publication coïncide en effet avec la fondation de Québec solidaire, issu de la fusion de l'Union des forces progressistes (UFP) et d'Option citoyenne. Québec solidaire affirmait alors vouloir être à la fois un parti des urnes et de la rue. La naissance de cette publication n'est pas un hasard. PTAG se voulait un outil pour accompagner la recomposition de la gauche politique, dans un contexte marqué par l'approfondissement de l'offensive néolibérale, la précarisation du travail, le démantèlement des services publics et l'effacement médiatique des résistances sociales.
La ligne éditoriale de Presse-toi à gauche !
Dès ses débuts, le projet de Presse-toi à gauche ! s'est affirmé comme un média résolument engagé, prenant parti pour les luttes des classes ouvrière et populaires, des mouvements féministes, écologistes, antiracistes, autochtones, syndicaux et altermondialistes. Il ne s'agissait pas simplement de « couvrir » les luttes, mais de les rendre visibles et intelligibles, de leur donner une voix face à un espace médiatique dominé par les intérêts économiques et les discours conservateurs. PTAG s'est ainsi construit comme un média assumant pleinement son positionnement antisystémique.
PTAG s'est aussi voulu un lieu de débats pour la gauche en marche au Québec, ouvert aux controverses stratégiques, aux discussions théoriques et aux désaccords féconds. À contre-courant d'un discours nationaliste étroit, PTAG a défendu une orientation indépendantiste inclusive, indissociable de l'émancipation sociale, ancrée dans l'antiracisme et l'internationalisme. L'indépendance n'y est jamais conçue comme une fin en soi, mais comme un levier pour transformer les rapports sociaux, démocratiser l'économie et élargir les droits. Bref, PTAG a défendu une indépendance combinant émancipation nationale et émancipation sociale.
Le site Presse-toi à gauche ! a offert, année après année, des lectures critiques de l'actualité d'ici et d'ailleurs, ainsi que des échos des luttes syndicales, populaires, féministes, écologistes et autochtones. Chaque publication a largement ouvert ses pages à des analyses internationales venues d'Europe, d'Afrique, d'Asie et des Amériques. Par un important travail de traduction, PTAG a contribué à offrir à la gauche québécoise un large inventaire des combats sociaux et politiques se déroulant un peu partout dans le monde, à une époque où l'interconnexion des différentes crises a pris une dimension mondiale.
En 2004, les femmes du monde entier adoptaient la Charte mondiale des femmes pour l'humanité. 2005 marquait un nouvel élan, avec l'organisation d'actions mondiales pour la faire connaître et vivre. C'est au cœur de cette vaste mobilisation féministe que PTAG a choisi de s'inscrire. Ici, au Québec, nous avons d'abord donné la parole aux groupes de femmes et relayé leurs revendications et leurs luttes : contre les féminicides toujours plus nombreux, pour le financement adéquat des maisons d'hébergement pour les femmes victimes de violence, contre la pauvreté qui frappe les femmes de plein fouet, et pour leurs droits au travail — notamment l'équité salariale et la lutte contre le harcèlement sexuel. Mais notre regard ne s'est jamais arrêté aux frontières. Partout dans le monde, les femmes se lèvent pour dénoncer leur exploitation et le patriarcat. Semaine après semaine, PTAG a rendu visibles ces combats, en donnant à voir des exemples concrets de résistance et de solidarité. Nous avons aussi relayé les grands débats qui traversent le mouvement féministe : la diversité de genre, les luttes LGBT+ et la situation des personnes trans, mais aussi les réflexions sur le socialisme, l'écoféminisme, l'intersectionnalité, ainsi que la lutte contre les discriminations et le racisme. Enfin, nous avons naturellement couvert les débats et les actions de la Marche mondiale des femmes, notamment sur les enjeux cruciaux de l'environnement et de la guerre. Tant que toutes les femmes ne seront pas libres, PTAG continuera de couvrir leurs combats.
Importance et diversité des contributions parues
Plus de 60 000 articles ont été publiés au cours de ces 20 dernières années, produits par plus de 14 000 auteurs, autrices et organisations en lutte. Il ne s'agit pas seulement d'analyses ou de commentaires. À ceux-ci s'ajoutent des entrevues, des reportages sur des manifestations, des grèves, des occupations et de nombreux conflits qui ont marqué l'actualité nationale comme internationale. Plus de mille vidéos, produites par le collectif de PTAG ou reprises de différents vidéastes, ont été diffusées sur notre chaîne vidéo (presse_gauche_2017), particulièrement depuis 2017. Des militant-e-s du collectif de PTAG ont chaque semaine reposté les articles sur Facebook et permis ainsi l'élargissement de leur diffusion.
Tout au long de ces années, des collaborateurs et collaboratrices ont animé des blogues à leur nom. Nous ne voulons pas en énumérer ici la liste mais vous pouvez facilement retrouver leurs contributions sous l'onglet Blogues pour pouvoir apprécier l'importance et la diversité de leurs interventions.
Presse-toi à gauche ! est devenu, de fait, un espace de mémoire collective des luttes.
Car au-delà de l'actualité immédiate, le site constitue un véritable lieu de mémoire. Des dizaines de milliers de communiqués provenant des mouvements syndicaux, féministes, populaires et altermondialistes demeurent accessibles, consultables et utilisables. Les articles consacrés aux grandes mobilisations étudiantes, comme le Printemps érable, aux mouvements antiguerre et écologistes qui ont marqué cette période, ainsi qu'aux différentes échéances électorales, entre autres, témoignent de cette volonté de lutter contre l'effacement médiatique, contre le présentisme dépolitisant et l'amnésie politique qui minent les résistances sociales. Ce rôle de mémoire des combats menés ne peut que nourrir les espérances pour les luttes à venir.
Des réalisations en deçà de nos rêves
Ce parcours n'est cependant pas exempt de limites. Certaines ambitions initiales se sont révélées plus difficiles à concrétiser. Le développement d'un vaste réseau de correspondantes et de correspondants dans toutes les régions du Québec, au cœur des différents mouvements sociaux, demeure un chantier à peine esquissé. Nous recevons de plus en plus de contributions provenant de militant·es d'un peu partout au Québec, mais la présence de correspondant·es réguliers d'ici et d'ailleurs n'est pas encore à la hauteur des espérances que nous avions nourries. Les tentatives d'intervention directe dans l'espace public par l'organisation d'activités de débats et d'information sont restées trop ponctuelles. La construction de liens plus interactifs et durables avec notre lectorat constitue encore un chantier à mettre en œuvre.
Ces limites renvoient aussi aux contraintes du militantisme multiforme. Presse-toi à gauche ! a été porté en grande partie par des militantes et militants engagé·es dans différents mouvements sociaux et, pour beaucoup, dans Québec solidaire. PTAG a ainsi joué un rôle dans les débats internes du parti, en défendant les positions de la gauche de rupture, tout en affirmant l'importance de construire QS comme un véritable parti de combat. Ce cumul d'un militantisme numérique, politique et social a été une force, mais aussi une tension permanente, exigeante en termes d'énergie et sans doute marquée par une dispersion coûteuse.
La lutte continue !
À l'heure où les crises sociale, écologique, démocratique et géopolitique s'entrecroisent, la gauche a plus que jamais besoin d'outils pour comprendre le monde tel qu'il est, mais surtout tel qu'il pourrait être. La recomposition des médias critiques de gauche, leur capacité à collaborer — comme l'illustre l'adhésion de PTAG au Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG) — constitue un enjeu central.
Rappeler les 20 ans de Presse-toi à gauche !, ce n'est pas célébrer une longévité, c'est renouveler un engagement : celui de continuer à dénoncer le capitalisme, à soutenir les résistances, à ouvrir des espaces de débats et à apporter sa contribution à la construction d'une gauche combative, féministe, écologiste et internationaliste. Vos offres de collaboration militante y seront accueillies avec empressement.
Un combat pour l’âme d’un centre communautaire de Winnipeg
Le souffle de la baleine

Les HLM, une vieille recette qui loge son monde

Malgré l’image négative des HLM[1] véhiculée par les médias, principalement en raison de la vétusté de certains immeubles, un sondage réalisé en 2024 pour le compte de la Société d’habitation du Québec (SHQ) auprès de 4 449 locataires indiquait un taux global de satisfaction de 73 % à l’égard de leurs conditions de logement[2].
Ce portrait ira en s’améliorant d’ici 2028 puisqu’une grande opération de remise en état du parc des HLM est en cours, principalement grâce à des investissements de 2,2 milliards de dollars ($) à partir de l’Entente Canada-Québec sur le logement, signée en 2020[3].
Le parc de logements publics HLM est constitué de 74 000 logements répartis dans 660 municipalités sur l’ensemble du Québec, incluant le territoire du Nunavik. Ce parc constitue 56 % du nombre total de logements sociaux[4] au Québec. Le patrimoine collectif, évalué à plus de 15 milliards $, comprend plus de 2 800 ensembles immobiliers. Il comporte quatre volets :
- le volet public régulier qui touche trois types de clientèle, à savoir les ménages à faible revenu (61 424 ménages), les personnes âgées en perte d’autonomie (455 ménages) et les personnes vivant en situation de handicap (1 007 ménages) ;
- le volet privé COOP/OBNL qui rejoint 6 214 ménages à faible revenu ;
- le volet privé Autochtones urbains et ruraux qui permet à 1 906 ménages autochtones hors réserve de se loger ;
- le volet public Inuit qui touche 2 522 ménages.
Ces habitations permettent à des ménages à faible revenu[5] de bénéficier d’un logement dont le loyer équivaut à 25 % de leur revenu, plus certains frais. Elles sont financées dans le cadre d’ententes conclues en 1971, 1979 et 1986 entre la SHQ et la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL). Au Québec, la majorité de ces immeubles est administrée par un réseau de 108 offices d’habitation, des sociétés paramunicipales qui sont gérées par des élu·e·s municipaux, des représentantes et représentants socioéconomiques et des représentantes et représentants élus par les locataires.
En plus d’offrir un loyer que les locataires sont capables de payer, l’attribution des HLM se fait sans discrimination grâce à une réglementation stricte et à la présence obligatoire des comités de sélection. Il n’est donc pas étonnant que plus de 30 000 ménages soient dûment inscrits sur les listes d’attente des offices d’habitation à travers le Québec.
Ainsi, le HLM constitue une formule méconnue, voire mal aimée, mais qui a fait ses preuves, notamment en démocratisant l’accès au logement et sa gouvernance, et qui dans le contexte actuel de crise, mériterait d’être revalorisée plutôt que sous-financée.
Les retombées positives du parc public de logements
À la fin de l’exercice financier 2023-2024, le déficit d’exploitation des HLM se chiffrait à 527,9 millions $. Le déficit d’exploitation est la partie du budget nécessaire pour opérer et entretenir les HLM qui n’est pas couverte par les revenus de location. Cette facture était assumée à 50 % par la SCHL, 40 % par la SHQ et 10 % par les municipalités. La SHQ évalue que le coût moyen du déficit d’exploitation pour un logement HLM est de 8 035 $ par année[6].
Afin d’évaluer le rapport coûts-bénéfices de son principal programme, la SHQ a confié à la firme AECOM le soin de produire une étude sur les impacts sociaux des HLM[7]. Cette étude a mis en évidence les impacts positifs suivants :
- augmentation du revenu disponible des ménages pour se procurer des biens essentiels (90 millions $ de plus par année pour des produits alimentaires ; 18 millions $ de plus pour des produits vestimentaires et 44 millions $ de plus en frais de transport) ;
- création d’un environnement propice à l’insertion sociale et professionnelle ;
- amélioration de la réussite scolaire des enfants grâce à la stabilité résidentielle ;
- réduction des inégalités socioéconomiques, déconcentration de la pauvreté dans les communautés ;
- réduction des dépenses publiques associées aux coûts de la pauvreté (103,3 millions $).
Plus récemment, en 2023, le Regroupement des offices d’habitation du Québec (ROHQ) a commandé à AVISEO Conseil une nouvelle évaluation des impacts économiques et sociaux des investissements en logements sociaux[8]. Celle-ci arrive sensiblement aux mêmes conclusions que l’étude précédente. Elle affirme que vivre en HLM réduit les risques d’insécurité alimentaire, diminue la prévalence du diabète et du stress et favorise une meilleure santé globale. Les chercheurs concluent également que l’existence des logements sociaux a contribué à réduire de 1,5 % à 7,6 % le taux de criminalité. Ainsi, les HLM ne sont certainement pas parfaits mais ils ont des retombées positives importantes, surtout quand on y maintient une certaine mixité.
Finalement, les études indiquent que la contribution financière de la SHQ est largement compensée par les économies réalisées en santé et en matière de réduction de la criminalité.
L’histoire du parc public de logements
Au moment où le gouvernement libéral de Mark Carney propose de relancer la construction de 500 000 logements par année au Canada en invoquant les années d’après-guerre dans ses publicités électorales, il est intéressant de faire un bref retour en arrière.
Le Programme de logement sans but lucratif public, communément appelé « programme HLM public » a pris naissance en 1949 sous le gouvernement de Louis Saint-Laurent. Essentiellement, il s’agissait pour le gouvernement fédéral de fournir rapidement des logements au 1,1 million de soldats canadiens démobilisés.
Programme longtemps considéré comme une intrusion dans le champ de compétence des provinces par le premier ministre québécois Maurice Duplessis, il aura fallu attendre jusqu’en 1967 pour voir naitre un premier projet, les Îlots Saint-Martin, à Montréal. Au Québec, le programme de HLM public a été mis sur pied au même moment que la création de la Société d’habitation du Québec pour donner suite à des modifications apportées à la Loi nationale sur l’habitation par le fédéral permettant aux provinces de conserver la propriété des logements publics.
Entre 1970 et 1994, la réalisation des HLM se chiffrait au minimum à 2 500 logements par année sous les gouvernements Bourassa et Lévesque. Toutefois, quand les municipalités ont utilisé le programme HLM pour compenser les démolitions liées à la rénovation urbaine, la construction a explosé jusqu’à 5 000 logements par année. On a vu cette augmentation à Montréal sous le maire Jean Drapeau entre 1970 et 1978 et à Québec sous le maire Gilles Lamontagne entre 1969 et 1977. Cet engouement pour ces réalisations présentées comme progressistes visait souvent des objectifs moins nobles.
On se souviendra des démolitions de logements occasionnées par le passage de l’autoroute 40 à Trois-Rivières, la construction de l’immeuble de Radio-Canada dans le Faubourg à m’lasse à Montréal et la Place du Portage sur l’île de Hull. On peut aussi penser aux 18 villages de la Gaspésie fermés lors des « opérations relocalisation ». Dans chaque cas, afin d’éviter les protestations, on a invité toutes les personnes déplacées à venir vivre dans des HLM tout neufs à un loyer très bas. C’est donc la réponse aux besoins de ces populations qui a donné naissance aux logements publics qui garantissaient un droit au logement pour tous et toutes[9].
Dans les années 1980, les politiques sociales se durcissant, le gouvernement du Québec décide de réserver l’accès aux HLM aux populations les plus démunies. Par des modifications aux règlements sur la fixation des loyers et sur les règles d’attribution des logements, on a progressivement chassé les ménages travailleurs, si bien que de 1978 à 1989, la proportion de locataires déclarant un revenu de travail est passée de 20 % à 7 %.
Pour planter un clou supplémentaire dans le concept du logement social accessible à tous et toutes, le gouvernement conservateur de Brian Mulroney a annoncé en 1993 que le fédéral se retirait unilatéralement de la construction de nouveaux HLM. Il fermait ainsi ses programmes et renvoyait la responsabilité aux gouvernements provinciaux. La pénurie de logement social au pays venait de commencer.
Une lutte de tous les jours pour la démocratie
À la création de la SHQ en 1967, les législateurs ne prévoyaient pas accorder une place « aux bénéficiaires » dans la gouvernance et dans la gestion du logement public. Les pressions des locataires pour exercer un contrôle sur leurs conditions d’habitation ont, malgré tout, jalonné l’histoire des HLM au Québec. Ces actions locales, multiples et diversifiées, ont culminé en 1993 par la création de la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec (FLHLMQ).
Le thème du premier congrès de la FLHLMQ, tenu en 1995, Une plus grande place pour les locataires, reflétait particulièrement bien l’esprit de l’époque. Les locataires rapportaient que certains administrateurs de HLM, heureusement pas tous, agissaient comme si les locataires étaient « des moins que rien ». La gestion était au mieux paternaliste, au pire très autoritaire. Les locataires de HLM revendiquaient alors leur place comme citoyens et citoyennes à part entière, capables d’assumer des responsabilités dans leur milieu de vie.
La Fédération a obtenu sa première victoire en avril 1998, après avoir déposé une pétition de 30 000 noms pour obtenir la reconnaissance du droit d’association en HLM et tenu la plus grosse manifestation de locataires de HLM – 700 personnes – devant l’Assemblée nationale et devant le congrès du Regroupement des offices d’habitation du Québec.
En 1998, après trente années d’existence, la SHQ a émis pour la première fois une directive demandant aux offices d’habitation de reconnaitre, de financer et de consulter les associations. À l’époque, on espère une « véritable révolution tranquille dans les HLM ». En donnant la chance aux locataires qui le souhaitent de s’impliquer activement dans la gestion de leur immeuble, on vise l’amélioration de la qualité des services. En favorisant cette implication, on contribue à donner une image plus positive du logement public aux yeux des politiciens et politiciennes et de la population. Finalement, les locataires qui s’engagent sont revalorisé·e·s et retrouvent ainsi leur dignité.
Malgré ce premier gain, des locataires constatent à la dure que des offices d’habitation font fi de la directive administrative car celle-ci n’a pas force de loi. La FLHLMQ repart donc à l’offensive pour que le droit d’association des locataires soit inscrit dans la Loi sur la Société d’habitation du Québec.
En avril 2002, sous l’impulsion de la ministre péquiste Louise Harel qui procède à des fusions municipales, la Loi sur la Société d’habitation du Québec est modifiée pour inclure deux nouveaux droits pour les locataires de HLM :
- l’obligation pour les offices d’habitation de reconnaitre toutes les associations qui se conforment aux directives de la SHQ en leur déléguant la gestion des salles communautaires et en leur octroyant une subvention de fonctionnement ;
- l’obligation pour tous les offices d’habitation de créer un comité consultatif de résidents et résidentes (CCR) composé de délégué·e·s des associations et des locataires siégeant au conseil d’administration de l’office.
L’objectif est de changer le visage des HLM. Comme on le souhaitait, cette reconnaissance légale de la participation des locataires a effectivement facilité la mobilisation citoyenne dans la gestion des HLM. Plus de 300 associations et 70 comités consultatifs de résidents et résidentes sont actifs à travers les 108 offices d’habitation du Québec. Malheureusement, près d’une quarantaine d’offices n’ont toujours pas de CCR et contreviennent à la loi de la SHQ. Il est plus facile d’obtenir un changement législatif que d’obtenir un véritable changement d’attitude sur le terrain. Encore aujourd’hui, beaucoup de personnes actives craignent de subir des représailles : peur de perdre leur logement, peur de déplaire aux administrateurs et administratrices.
Même si occuper les espaces démocratiques reste un défi, la participation citoyenne en HLM est exemplaire. Ainsi, les associations de locataires et les CCR sont au cœur de 73 % des pratiques d’action communautaire[10]. Dans les milieux pour personnes âgées ou pour les milieux famille, les associations organisent l’entraide, des cuisines collectives, des clubs de petits déjeuners, des repas communautaires, des bingos, etc. Contrairement à une croyance populaire qui peut laisser croire que les coopératives et les OBNL misent plus sur la participation citoyenne, des milliers de bénévoles font vivre un vaste réseau d’entraide et de solidarité dans le parc public de logements.
L’exemple de la bataille pour la rénovation du parc des HLM
En 2020, l’Entente Canada-Québec sur le logement (ECQL) met à la disposition de la SHQ un montant de 3,6 milliards $ de fonds fédéraux pour soutenir ses propres plans et priorités. Les locataires de HLM ont obtenu, par leur mobilisation, un gain historique quant aux sommes réservées à la rénovation et à la modernisation des leurs immeubles et de leurs logements.
Pendant quatre semaines, grâce à la complicité d’une douzaine d’associations et des CCR de Montréal, de Trois-Rivières, de Gatineau, de Joliette, etc., des dizaines de bannières « SVP, rénovez nos HLM ! » et « Mon HLM est coté E » ont décoré les balcons de gros immeubles et attiré l’attention des médias. À la veille d’une manifestation devant les bureaux de la ministre des Affaires municipales Andrée Laforest à Québec, le 23 novembre 2022, cette dernière annonce qu’elle allait utiliser 2,2 milliards $ de l’ECQL pour poursuivre la modernisation des HLM du Québec.
Cet exemple illustre bien le niveau d’organisation et de mobilisation qui existe dans le parc des HLM, notamment grâce aux structures de participation gagnées de dures luttes par ceux et celles qui y habitent.
Rappelons également que si le Québec est une des seules provinces au Canada où les loyers des HLM sont toujours à 25 % des revenus, c’est exclusivement grâce la mobilisation des locataires de HLM. En 1996, ils ont fait reculer le gouvernement péquiste de Lucien Bouchard qui voulait augmenter de 25 % à 30 % de leur revenu le coût des loyers.
Ce gain bénéficie, encore de nos jours, aux locataires de HLM, mais également aux locataires des coopératives et des OBNL qui ont des suppléments au loyer (PSL)[11]. Depuis les années 2000, les PSL ont été financés par les gouvernements successifs pour permettre à certains locataires admissibles à un HLM de bénéficier d’une aide au loyer dans leur logement privé ou dans leur coopérative. L’attribution des PSL et le calcul de la subvention sont encadrés par les mêmes règlements. Ainsi, un gain pour les locataires de HLM est aussi un gain pour les bénéficiaires du PSL.
Les conséquences de l’abandon du programme HLM
Lorsque le gouvernement fédéral conservateur de Bryan Mulroney a annoncé, en février 1993, la fin de la construction de nouveaux HLM au Canada, nous ne soupçonnions pas toutes les conséquences à long terme de cette décision.
Trente ans plus tard, nous évaluons que si la construction avait continué au même rythme, nous aurions 80 000 HLM de plus au Québec[12]. Les 30 000 ménages actuellement inscrits sur les listes d’attente auraient un HLM et les 49 895 personnes qui consacrent plus de 80 % de leur revenu au paiement du loyer auraient la perspective d’avoir un HLM plutôt que de craindre l’itinérance[13].
Les délais d’attente beaucoup trop longs pour obtenir un logement – 70,8 mois à Montréal, 43,4 mois à Magog, 27,1 mois en l’Outaouais, 24,3 mois à Rimouski, etc.[14] – ont convaincu des dizaines de milliers de ménages en difficulté de l’inutilité de s’inscrire à la liste d’attente, même s’ils sont admissibles. Dans son dernier rapport, le Vérificateur général du Québec indique que jusqu’à 580 000 ménages[15] pourraient être admissibles à un HLM en raison des augmentations faramineuses de loyer des dernières années.
La pénurie de HLM a aussi influencé les politiques publiques quant à l’attribution des logements. D’un programme plutôt généraliste au début des années 1970, nous sommes passés, au début des années 1990, à un programme réservé aux seuls ménages ayant les plus faibles revenus et ayant souvent d’autres vulnérabilités.
Cette obligation de gérer la rareté a conduit les mieux intentionnés à sacrifier la mixité économique dans le parc public au profit d’objectifs plus pressants. Au début des années 2000, la FLHLMQ a mené campagne, en parallèle, pour obtenir des améliorations à la règlementation sur les loyers, pour favoriser le maintien des ménages ayant des revenus de travail au sein des HLM et pour exiger que les femmes victimes de violence conjugale aient un accès prioritaire aux HLM. Dans bien des villes, un HLM sur deux est ainsi octroyé à une femme victime de violence. Les HLM sont devenus, à raison, une alternative concrète pour fuir les féminicides tout en s’éloignant du modèle généraliste ouvert à tous et toutes.
Une étude récente sur les effets du logement social en fonction du profil des locataires et des modes de tenure[16] l’explique ainsi :
Il ne fait aucun doute que les HLM accueillent les personnes qui présentent le profil le plus défavorisé. Comme les locataires ne sont pas choisis par les Offices, mais plutôt sélectionnés sur la base de leur vulnérabilité, le processus d’admissibilité laisse peu de place à la discrimination. Il s’agit d’une caractéristique positive très importante des HLM, car elles sont souvent la seule option de logement permanent pour les personnes qui sont en grande difficulté.
En outre, les particularités du cadre bâti (c.-à-d. de grands ensembles à forte densité, surtout en milieu urbain), leur construction plus ancienne basée sur des « critères de modestie » (c.-à-d. faible insonorisation, laveuses et sécheuses partagées) et la concentration de personnes aux prises avec des difficultés psychosociales importantes en font des milieux propices à l’insécurité et aux conflits[17].
Sur le plan de la mobilité résidentielle, la rareté de la ressource empêche les locataires du parc public de pouvoir exercer leur liberté de choisir leur lieu d’habitation. Les déménagements sont quasiment impossibles. Les offices d’habitation peinent même à effectuer les transferts obligatoires pour cause de surpeuplement[18] ou pour des raisons urgentes de santé et de sécurité. Le surpeuplement, la promiscuité, le sentiment de ne pas pouvoir améliorer son sort deviennent des petites bombes à retardement dans certains ensembles immobiliers.
L’arrêt du développement des HLM a aussi contribué à invisibiliser les HLM qui, maintenant, souffrent de sous-financement chronique. L’entretien parfois négligé, le retard dans l’amélioration et la modernisation des immeubles ont causé et causent encore des problèmes de salubrité et de sécurité dans les HLM. En plus, les locataires vivent de la stigmatisation, portant parfois le double stigmate de l’aide sociale et du logement social.
Enfin, l’abandon du modèle HLM a aussi eu des impacts sur les autres tenures qui doivent jouer le rôle des HLM sans en avoir les moyens. Certains ménages en attente d’un HLM vont, par dépit, accepter de s’impliquer dans une coopérative d’habitation, même si, par exemple, ils n’ont aucun temps à consacrer à la gestion collective. C’est la gouvernance et la pérennité des coopératives qui en pâtissent.
Un nécessaire retour à un programme HLM
Le Canada et le Québec sont pris avec une importante crise de l’abordabilité des logements. Non seulement il manque des logements mais surtout, il manque des logements à un loyer décent. Le FRAPRU publiait en 2023 sa 8e édition du Dossier noir sur la pauvreté et le logement[19] à partir des données du dernier recensement. Les logements vacants sont rares, surtout quand le loyer est inférieur à 1 000 $. Il faut dire que les loyers augmentent à un rythme effréné[20]. Le taux d’effort[21] des locataires à faible revenu ne cesse d’augmenter. Une conclusion s’impose : « Dans ces circonstances, l’augmentation de l’offre sans considération aux prix des loyers représente une fausse solution. Les nouveaux logements privés contribuent à pousser les prix vers le haut tout en étant inaccessibles aux locataires à faible et modeste revenus qui sont les plus touchés par la crise[22] ».
Pour répondre aux besoins des personnes les plus fragilisées par la crise et les plus éloignées du marché locatif privé, il faut développer une offre de logements où les loyers sont à 25 % des revenus. C’est la meilleure utilisation possible que nous pouvons faire des 5 839 suppléments au loyer (PSL) qui dorment actuellement à la SHQ[23]. En juillet 2023, La Presse rapportait déjà que 40 millions $ de fonds publics n’étaient pas utilisés à cause de la difficulté d’attribuer le PSL en dehors du logement public et du logement communautaire[24].
Ensuite, la crise du logement entraine une augmentation de la discrimination dans l’accès au logement. Certains locataires sont discriminés en fonction de leur origine[25], d’autres de leur genre[26] ou même de leur orientation sexuelle[27]. En matière de discrimination, les familles avec enfants, et en particulier les femmes cheffes de famille monoparentale, témoignent régulièrement de la difficulté à trouver un logement puisque même les logements 5 ½ sont annoncés comme « idéal pour un couple sans enfant[28] ». L’antidote à la discrimination reste l’encadrement de l’attribution des logements par un règlement. Le gouvernement n’a ni le pouvoir ni la volonté d’imposer des règles d’attribution non discriminatoires aux locateurs privés. Il peut au mieux espérer que les propriétaires respectent la Charte des droits et libertés. L’expérience montre que malgré les messages et les enquêtes de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, la discrimination perdure dans le privé. À l’opposé, l’octroi de fonds publics permet l’ajout de conditions comme celle d’utiliser le règlement sur l’attribution qui est en vigueur dans les HLM.
Les embûches à la construction de logements sociaux ont été largement montrées du doigt pour justifier la difficulté de construire vite et bien afin de résorber la crise. Par exemple, le « pas dans ma cour » et le manque de terrains disponibles sont régulièrement mis de l’avant. Pourtant, les offices d’habitation et les municipalités possèdent plus de 2 800 ensembles immobiliers situés sur des terrains publics, parfois dans des endroits très stratégiques. Certains de ces ensembles pourraient être densifiés rapidement[29]. Puisque les conseils d’administration sont composés d’une majorité de représentantes et représentants des municipalités, il ne devrait pas être compliqué de réserver ces sites à la densification pour y développer plus de logements sociaux quand c’est possible.
Les offices d’habitation sont en train de finaliser un processus d’optimisation en fusionnant les plus petits offices. En janvier 2025, il y a 108 offices d’habitation contre 538 en 2017. Trente de ces offices sont aussi des centres de services régionaux qui assurent « l’ensemble des services permettant de suivre l’état des immeubles dont ils ont la responsabilité et d’y faire réaliser les travaux majeurs nécessaires avec les budgets de remplacement, d’amélioration et de modernisation (RAM)[30] ». Il existe donc une infrastructure ancrée dans les municipalités régionales de comté (MRC) et les villes qui a déjà l’expertise d’un entrepreneur et qui pourrait mutualiser les plans et devis, fidéliser des professionnels de la construction pour optimiser les coûts.
Finalement, on devrait tout de suite améliorer la recette en prévoyant dès le début la participation des locataires et des collectivités dans les projets à construire. Si la participation démocratique des locataires à la gestion a été une lutte de tous les jours, elle est maintenant bien ancrée et même enchâssée dans la loi de la SHQ. Elle sert même de source d’inspiration aux OBNL qui entament un processus de mutualisation et de regroupement.
Alors, même si cela semble tentant de vouloir « sortir de la boîte », la SHQ devrait plutôt miser sur ce qui fonctionne déjà et l’améliorer. En mai 2025, l’Association des groupes de ressources techniques (AGRTQ) publiait une étude[31] démontrant sans équivoque que les investissements dans la construction et l’adaptation de logements sociaux et communautaires avaient d’importants effets sociaux et économiques. Le président de l’AGRTQ, Ambroise Henry, déclarait lors du dévoilement de l’étude que « dans une chaîne, c’est le maillon le plus faible qu’il faut réparer si on ne veut pas que la chaîne brise ». Les locataires inscrits sur les listes d’attente des offices sont ce maillon à consolider. Un nouveau programme HLM qui ciblerait ces ménages aurait un effet domino sur l’ensemble des besoins en logement. Résorber la crise du logement ne rime donc pas avec une construction massive de tous les types de logements, mais plutôt une concentration des investissements publics vers des logements publics qui seront abordables dès le jour 1 et pour toujours !
Par Patricia Viannay et Robert Pilon, respectivement coordonnatrice et organisateur communautaire de la Fédération des locataires d’habitations à loyer modique du Québec (FLHLMQ)
- HLM : Habitations à loyer modique. ↑
- Cible recherche, Sondage auprès des personnes qui demeurent dans une habitation à loyer modique, 25 mars 2024. ↑
- Entente Canada-Québec sur le logement, signée conjointement par la Société d’habitation du Québec (SHQ), la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL) et le Secrétariat du Québec aux relations canadiennes, 6 octobre 2020. ↑
- Institut de la statistique du Québec, Nombre de logements sociaux, communautaires et abordables, été 2025.↑
- 96 % des ménages avaient des revenus inférieurs au plafond de revenu déterminant les besoins impérieux (PRBI) de logement selon le rapport d’évaluation du programme HLM produit par la SHQ en 2011. ↑
- Selon les états financiers 2022 à 2025 de la Société d’habitation du Québec. ↑
- AECOM, Étude sur les impacts sociaux des activités de la Société d’habitation du Québec, rapport final, juin 2013. ↑
- AVISEO Conseil, Impacts économiques et sociaux des investissements en logements sociaux, rapport final, avril 2023. ↑
- Voir également l’article de Louis Gaudreau, « La remarchandisation discrète du logement social dans le logement abordable et hors marché », et celui de François Saillant et Véronique Laflamme, « Sauvegarder les acquis du logement social » dans ce numéro 34 des NCS. ↑
- Paul Morin, François Aubry, Yves Vaillancourt, Les pratiques d’action communautaire en HLM. Inventaire analytique, LAREPPS-UQAM, 2007, p. 79. ↑
- Le programme de supplément au loyer (PSL) couvre la différence entre la part payable par le locataire (le 25 %) et le loyer convenu avec le propriétaire. ↑
- François Saillant, Dans la rue. Une histoire du FRAPRU et des luttes pour le logement au Québec, Montréal, Écosociété, 2024. ↑
- FRAPRU, Dossier noir. Logement et pauvreté au Québec, 8e édition, septembre 2023, p. 4. ↑
- Société d’habitation du Québec, Liste d’attente des HLM au 31 décembre 2023. ↑
- Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2024-2025, mai 2025. ↑
- Dans le domaine de l’habitation, le terme « tenure » fait référence au mode d’occupation du logement par un ménage ou une personne, indiquant si l’occupant est propriétaire de son logement, locataire, ou bénéficie d’un droit d’usage et d’habitation. Il peut aussi désigner des formes spécifiques de logement, comme les HLM, les coopératives d’habitation ou les OSBL, qui représentent différentes tenures de logement social. ↑
- Janie Houle, Caroline Adam, Hélène Bélanger, Louise Potvin, Emmanuelle Bédard, Paul Morin et Jean-Marc Fontan, Logement social et ses effets, Rapport final de recherche, Montréal, Chaire de recherche sur la réduction des inégalités sociales de santé, Université du Québec à Montréal, septembre 2023, p. 26. ↑
- Dans le cadre de la révision de sa politique de transferts, l’Office municipal d’habitation de Montréal a présenté au CCR les besoins de transferts pour surpeuplement : en mai 2025, 800 demandes sont en attente, soit 45 % des demandes actives de changement de logement. ↑
- FRAPRU, Dossier noir. Logement et pauvreté au Québec, 8e édition, septembre 2023, p. 4.
- Ibid, p. 5. ↑
- Le taux d’effort est la portion du revenu brut d’un ménage qui est consacrée au paiement du loyer. ↑
- FRAPRU, Prioriser le logement social pour préserver l’abordabilité de la métropole, mémoire déposé à l’Office de consultation publique de Montréal dans le cadre des consultations publiques sur le Plan d’urbanisme et de mobilité 2050, 20 septembre 2024. ↑
- Rapport du Vérificateur général du Québec à l’Assemblée nationale pour l’année 2024-2025, mai 2025 ↑
- Isabelle Lucas, « Programme de supplément au loyer. Quarante millions inutilisés, faute de logements », La Presse, 26 juillet 2023. ↑
- Anne-Sophie Poiré, « Des locataires discriminés sur leur origine ». Journal de Montréal, 9 juillet 2021. ↑
- FRAPRU, Femmes et crise du logement : cri du cœur de regroupements de défense des droits des femmes et du logement, pour la mise en place de mesures structurantes, communiqué, 1er mars 2024. ↑
- Clément Lechat, « Le logement, nouveau combat des aîné·es LGBT+ », Pivot, 27 septembre 2023. ↑
- RCLALQ, Discrimination et logement. Voir le 1er juillet avec horreur, juin 2019, p. 4. ↑
- Fédération des locataires de HLM du Québec (FLHLMQ), Rénover et densifier nos HLM, communiqué, 19 février 2024. ↑
- Site de la SHQ : <https://www.habitation.gouv.qc.ca/espacepartenaires/centres-de-services/tous-les-services/programmes/centres-de-services/pour-plus-dinformations/faq/centre-de-services>. ↑
- Association des groupes de ressources techniques (AGRTQ), Le logement social et communautaire : un investissement qui rapporte au Québec, mai 2025, <https://agrtq.qc.ca/wp-content/uploads/Etude-de-retombees-des-programmes-de-la-SHQ_v4.pdf> et <agrtq.qc.ca/2025/05/01/a-venir-le-13-mai-2025-lagrtq-devoile-les-resultats-dune-nouvelle-etude-sur-les-retombees-economiques-et-sociales-des-investissements-publics-en-habitation/>. ↑
L’Amérique latine face à la nouvelle escalade impériale des États-Unis
Bad Bunny fait trembler le racisme en direct au Super Bowl !
{« Si Québec solidaire n’existait pas, il aurait fallu l’inventer ».}
Cette phrase est mon arme ultime de provocation à l'endroit de mon ami. Je l'ai répétée tant de fois à ce nationaliste invétéré, membre attitré du Parti québécois depuis 45 ans, que mes mots ont fini par s'imprimer dans l'air même du dépanneur dont il est le propriétaire. Pour lui, Québec solidaire est synonyme de trahison, presque d'hérésie. Il me répond d'ailleurs à chaque fois par une provocation en retour, « Les traîtres ne sont pas les bienvenus dans mon dépanneur ».
« Tu oses traiter de traîtres des gens qui ont eu le courage de rester fidèles à leurs convictions ? » Je lui lance ça avec un sérieux que je veux scrupuleux. Combien de fois ai-je tenté de lui expliquer que c'est peut-être le PQ qui s'est trahi, qu'en prenant un virage à droite il a laissé filer ses progressistes, que les politiques de déficit zéro de Lucien Bouchard ont fait fuir ceux qui voulaient du social et de l'humain plutôt que du chiffre et de l'austérité. Peine perdue. Pour mon ami, le PQ n'est pas un parti politique. C'est une religion.
Poussé par l'ironie, je monte alors d'un cran. Je lui dis que QS est un enfant du PQ. Certes l'enfant d'une grossesse involontaire, non voulue, pas même souhaitée, mais peu importe. L'enfant est là. Ce n'est plus un bébé. Il a vingt ans. Il vole depuis déjà un bon moment de ses propres ailes. « Il serait peut-être temps que tu commences à le respecter ». Ce jour-là, j'ai eu droit à un regard assassin. Un silence froid a envahi le dépanneur. Il ne manquait qu'une musique d'Ennio Morricone, version Il était une fois dans l'Ouest, pour compléter l'ambiance. Puis, comme à chaque fois que le ton monte entre nous, une bombe de rires a fini par exploser.
Dans ce dépanneur, dont mon ami est propriétaire depuis une vingtaine d'années, la droite et la gauche, incarnées par nos deux personnes, se parlent, discutent, bavardent. Parfois le débat est houleux, même très houleux, mais ça finit toujours par une explosion de rires. On rit de nos propres certitudes, de nos contradictions, et soudain toutes nos batailles d'idées paraissent beaucoup plus légères. Rien ne saura briser notre amitié.
Quand je pars après ces discussions, je ne me fais pas d'illusions. Nous restons chacun campés sur nos positions. Mais parce que nous prenons la peine de nous parler de vive voix, loin de tout réseau social, je suis convaincu qu'il reste toujours quelque chose de nos échanges. Un doute. Une muraille qui s'effrite un peu. Une opinion qui se fissure ou, au contraire, qui se précise.
Il n'y a pas si longtemps, j'ai fait à mon ami une révélation capable de lui faire lâcher son café sur le carrelage. « J'étais là, tu sais… ». Où devais je être pour que je prenne un ton si grave ? Il s'est reculé légèrement du comptoir en me lançant, « T'étais où, là ? ». Je lui ai répondu, un peu solennellement, « Le 4 février 2006, j'étais présent à la fondation de Québec solidaire ». Plus traître que ça, pour mon ami, ce n'était pas possible. Il a pris quelques secondes de plus avant d'exploser de rire.
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Aujourd'hui, le 4 février 2026, je m'en souviens très bien. Nous étions plus de mille personnes à l'Université de Montréal pour la naissance de ce nouveau parti issu de la fusion de l'Union des forces progressistes et d'Option citoyenne. Un parti animé par des idées de démocratie participative, de féminisme, d'écologie, de justice sociale et de solidarité, dans un Québec progressiste et inclusif. Tout cela était inscrit noir sur blanc dans le manifeste fondateur.
J'y étais comme simple observateur. Beaucoup se demandaient alors si ce nouveau parti n'allait pas diviser les forces progressistes à un an des élections de 2007, et surtout à qui cette division allait profiter ? Malgré ce doute, je n'ai jamais cessé, personnellement, de voter pour Québec solidaire, parce que j'y ai vu, simplement, une réponse à une gauche qui commençait à se diluer au sein du PQ.
En quittant la barque du PQ pour celle de QS, les progressistes ont-ils poussé le PQ encore plus à droite ? Peu importe la réponse. Avec Pauline Marois, le PQ a pris un virage identitaire marqué. En se retrouvant troisième parti derrière l'ADQ après les élections de 2007, le PQ a commencé à ressembler à l'ADQ premier parti de l'opposition avec quelques sièges. De son côté, Québec solidaire a tracé sa propre voie, construite autour du social, de l'environnement et de la démocratie de base, parfois au prix de tensions, de défis et de critiques, tant internes qu'externes. Mais déjà en 2008, il fait élire son premier député et co-fondateur du parti, Amir Khadir.
Vingt ans plus tard, QS, même s'il est bas dans les sondages, possède un mérite que nous devions tous reconnaître, peu importe nos appartenances. C'est un parti de convictions, pas un parti obsédé par le pouvoir à tout prix. Sa structure met l'accent sur l'organisation collective. Sa conception du pouvoir vient d'en bas plutôt que d'en haut. Son choix de deux porte-paroles, une femme et un homme, vise à représenter des équilibres et des voix diverses. Cela dénote. Cela dérange. Cela trouble même certains. Mais cela oblige aussi à penser autrement et différemment du cadre rigide du jeu traditionnel du pouvoir.
Cela dit, Québec solidaire n'est pas parfait. Il a ses faiblesses, ses divisions internes, ses zones grises qu'il devra apprendre à régler. Le débat sur la souveraineté en est un bon exemple. Un sondage récent indique que 67% de ses électeurs se disent contre l'indépendance. Voilà un dilemme stratégique majeur pour un parti qui se définit comme souverainiste.
Après vingt ans d'existence, Québec solidaire demeure un acteur qui pèse dans le paysage politique québécois. La question n'est plus seulement de savoir s'il deviendra un jour un parti de gouvernement, mais comment il continuera d'influencer les idées et les pratiques politiques du Québec ? Et si jamais un référendum devait avoir lieu, comment pourrait-il convaincre une partie importante de son propre électorat, encore réticente à l'indépendance ?
Avec mon ami du dépanneur, l'existence même de QS est finalement une excellente raison de continuer à parler, à débattre, à rire parfois, et à se rappeler qu'un parti politique ne se mesure pas uniquement en pourcentages de sondage, mais aussi à sa capacité de faire réfléchir son voisin, même le plus obstiné.
Au fond, si Québec solidaire n'existait pas, il aurait vraiment fallu l'inventer. Ne serait-ce que pour entretenir ces conversations qui, paradoxalement, nous rendent un peu plus humains, un peu plus curieux, un peu plus capables d'écouter. Il suffit d'entrer dans un dépanneur de Montréal avec la volonté de rendre possible que la droite et la gauche se parlent encore.
Contrairement à mon ami, je ne conçois un parti politique comme une religion. Ceux et celles qui le font ne rendent pas service ni au parti, ni au Québec.
Mohamed Lotfi
4 Février 2026
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Écoles à 3 vitesses : "M. Drainville doit revenir dans le vrai monde"
En lançant sa campagne, il a notamment mentionné qu'il n'avait pas besoin de lancer une consultation sur ce dossier et que tout avait déjà été réfléchi. L'organisme École Ensemble, qui milite pour l'égalité des chances en éducation, a d'ailleurs dénoncé les propos de M. Drainville.
3 février 2026 | lettre l'École ensemble
Entrevue de Stéphane Vigneault par Valérie Renaud-Martin
https://www.fm1069.ca/audio/754094/ecoles-a-3-vitesses-m-drainville-doit-revenir-dans-le-vrai-monde
Les propos du candidat à la chefferie de la CAQ, Bernard Drainville, sur l'école à trois vitesses continuent de faire réagir.
Le coordonnateur de l'organisation, Stéphane Vigneault, se demande dans quel monde vit le candidat à la chefferie de la CAQ.
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260202_001Entrevue
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J'ai l'impression que M. Drainville est un peu dans un monde parallèle. Un monde où le Québec à aurait pas le plus haut taux de décrochage au pays, un monde où les parents seraient heureux de payer de plus en plus cher pour l'éducation de leurs enfants, un monde où les profs ne décrocheraient pas en masse après leur arrivée sur le marché du travail, parce qu'ils reçoivent les classes les plus demandantes au moment où ils ont le moins d'expérience. Non, je pense que monsieur Drainville doit revenir dans le vrai monde.
Stéphane Vigneault, École Ensemble
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