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Ce caillou dans les pieds de l’Empire

Un caillou minuscule à l'échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, (…)

Un caillou minuscule à l'échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, l'île continue de défier les prédictions funestes. Depuis 1959, depuis la révolution castriste, combien de fois l'histoire l'a annoncée à l'agonie. Combien de fois on l'a dite asphyxiée, isolée, condamnée. Et pourtant, à chaque tentative de noyade dans la grande mer du capitalisme, l'île ressort la tête, comme un nageur têtu. Elle respire encore. Mal, parfois. Mais elle respire.

Pour y avoir passé une semaine comme touriste, il y a quelques années, j'ai pris une journée, loin des buffets à volonté, loin des piscines turquoise et des mojitos. Dans les rues et ruelles de la Havane, j'ai découvert un autre Cuba. Celui des files d'attente, des discussions passionnées et des étagères modestes. Une seule journée ne fait pas de moi un expert de l'histoire et de la réalité cubaine. Mais il a suffi de m'attarder dans un petit supermarché, pour recevoir un cours accéléré de géopolitique.

Derrière sa vitrine, un boucher exposait deux poulets, quelques morceaux de porc et, au bout du comptoir, des pieds de poule. C'est précisément devant ces pattes osseuses que la politique internationale s'est invitée. Ne parlant pas espagnol, j'ai demandé dans un anglais approximatif quelle recette pouvait bien accueillir ces pieds. La réponse m'est revenue dans un français impeccable, légèrement chantant. J'ai oublié la recette. Je n'ai pas oublié la qualité du français.

Sur le ton de la blague, je lui ai suggéré de donner des cours de français. Il m'a répondu avec un grand sourire qu'il était d'abord professeur de français. Boucher par nécessité, enseignant par vocation. Il m'a montré ses cartes professionnelles. Deux métiers, deux réalités. Un concentré de capital humain derrière un comptoir presque vide. Je lui ai lancé que je m'attendais presque à ce qu'il me dise qu'il était médecin. Il a souri encore. Deux de ses frères le sont, m'a t-il confié, dont un en mission dans des pays voisins comme Haïti et le Venezuela.

Je n'ai pas fait mystère de mon admiration. Un peuple de travailleurs, de diplômés, de gens capables d'enseigner Molière le matin et de découper du poulet l'après-midi. Dans son regard, pourtant, mes compliments semblaient flotter dans un certain malaise. Puis il m'a parlé, non pas en militant, mais en père de famille. Il aurait aimé n'avoir lui aussi qu'un seul travail. Il aurait aimé donner plus de temps pour ses enfants. Et pourquoi pas leur offrir lui aussi une semaine de vacances à New York ou à Montréal. Voir le monde sans devoir se justifier.

Le doute m'a traversé. Était-ce un futur exilé en puissance. Un dissident discret. La question était trop importante pour rester en suspens. Il m'a répondu sans détour. Il ne quitterait pas son pays en fuyant. Il ne trahirait pas la révolution. Son problème, disait-il, n'était pas Castro. Son problème était le capitalisme occidental, les sanctions, l'embargo américain en place depuis les années soixante, les pressions constantes, les tentatives d'assassinat du chef, qui ont jalonné la guerre froide. Selon lui, si les cubains ne sont pas aussi libres, c'est parce qu'ils ont osé l'être.

Plus tard, à Montréal, un autre Cubain m'a offert une lecture plus nuancée. Selon lui, les Cubains ne sont pas heureux, ils sont fiers. Une fierté façonnée par des décennies de discours, par une rhétorique de résistance, par l'idée d'être un petit pays qui tient tête à un géant. Dans cette version, le peuple serait coincé entre un communisme qui rationne et un capitalisme qui fait rêver en silence.

L'embargo, renforcé à plusieurs reprises, notamment sous l'administration Trump, continue de limiter l'accès aux marchés financiers et à de nombreux produits. Pendant des années, Caracas a été le principal allié économique de La Havane. Le pétrole vénézuélien arrivait à des conditions préférentielles. En échange, Cuba envoyait des médecins, des enseignants, des conseillers. Une solidarité idéologique devenue colonne vertébrale économique.

Quand le Venezuela s'est enfoncé dans sa propre crise, entre chute des prix du pétrole, sanctions internationales et effondrement productif, Cuba a vacillé à son tour. Moins de pétrole signifie moins d'électricité, moins de transport, moins de production. La dépendance a montré son revers. L'île s'est retrouvée fragilisée par la chute de son allié.

Pour Washington, ce contexte n'a rien d'une mauvaise nouvelle. Depuis des décennies, l'objectif affiché reste le même. Voir la fin du régime communiste issu de la révolution. Chaque difficulté économique est interprétée comme une preuve que le modèle ne tient pas. Chaque pénurie devient un argument politique. L'affaiblissement du Venezuela, en privant Cuba d'un soutien clé, sert indirectement la stratégie américaine de pression maximale.

Une question demeure, si le castrisme venait à tomber, cela signifierait-il automatiquement une victoire stratégique totale pour les Etats-Unis ? Rien n'est moins certain.

Le monde n'est plus celui de la guerre froide. Les puissances émergentes avancent leurs pions. La Chine a investi en Amérique latine et entretient des relations étroites avec La Havane. La Russie maintient un dialogue stratégique. Le Mexique a récemment annoncé son aide humanitaire à Cuba, affirmant sa volonté de ne pas laisser l'île s'effondrer. Dans un scénario de transition politique, il est peu probable que Washington soit seul à la table.

Un changement de régime n'équivaut pas mécaniquement à un alignement. L'histoire récente montre que les transitions sont complexes, souvent imprévisibles. Cuba pourrait chercher à diversifier ses partenaires plutôt qu'à se placer sous une seule tutelle. Les États-Unis aimeraient sans doute récupérer ce voisin rebelle. Mais la partie se jouerait à plusieurs.

Dans ce grand jeu, il y a pourtant des réalités très simples. Un professeur qui découpe du poulet pour arrondir ses fins de mois. Un homme qui rêve de vacances à Montréal sans vouloir trahir son pays. Un peuple fier, selon certains. Résilient, selon d'autres. Coincé, peut-être, entre un modèle qui s'essouffle et un autre qui attire autant qu'il inquiète.

Cuba peut tomber, se transformer, se réinventer. Rien n'est figé. Mais croire que sa chute éventuelle profiterait automatiquement à un seul acteur serait une erreur d'analyse. Les plaques tectoniques géopolitiques bougent. Les appétits sont nombreux.

Pendant ce temps, dans un petit commerce de La Havane, un professeur boucher continue sans doute d'enseigner le subjonctif le matin et de vendre des pieds de poule l'après-midi.

Avant de quitter le professeur-boucher, j'ai acheté ses pieds de poule. Dehors, je les ai offerts à une dame qui fumait devant sa porte. Elle m'a invité dans sa cuisine pour partager le repas. Mais je devais remonter dans le bus pour retourner à l'hôtel. C'est là que cette femme m'a lancé avec un sourire espiègle une petite phrase sortie tout droit du cœur. C'est peut-être dans ces deux mots que se joue l'essentiel. La capacité d'un peuple à rester debout, même lorsque les géants et les grands discours, se disputent son destin. « Viva Cuba ».

Mohamed Lotfi
11 février 2026

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Des milliers de manifestants défilent à Paris pour Haïti, la Palestine et l’Ukraine

Par Smith PRINVIL Samedi, Paris a été le théâtre d'une marche citoyenne d'envergure, organisée par le collectif NOU BOUKE et plus de quarante associations partenaires. De la (…)

Par Smith PRINVIL

Samedi, Paris a été le théâtre d'une marche citoyenne d'envergure, organisée par le collectif NOU BOUKE et plus de quarante associations partenaires. De la place de la Nation à la place de la République, plusieurs milliers de manifestants ont défilé pour porter un message clair : la paix et le respect de la souveraineté des peuples.

Si la marche a mis en lumière des situations spécifiques en Haïti, en Palestine et en Ukraine, elle a également symbolisé un appel global à la justice et à la solidarité internationale.
Dès la fin de matinée, la place de la Nation s'est progressivement remplie de participants venus de divers horizons : citoyens français, militants étrangers, associations de défense des droits humains et groupes culturels.

Au cours de la journée, le cortège s'est élancé vers la place de la République, encadré par les forces de l'ordre et les services de sécurité. Selon les organisateurs, plusieurs milliers de personnes ont pris part à cette marche, traduisant une mobilisation collective, citoyenne et internationale.

Tout au long du parcours, les rues de Paris ont été animées par des slogans et des chants en plusieurs langues, reflétant la diversité des participants. Drapeaux, pancartes et banderoles colorées composaient un véritable paysage visuel de solidarité.

Les manifestants ont insisté sur la nécessité de justice, de paix durable et de respect des droits fondamentaux des peuples, exprimant leur soutien aux populations confrontées aux conflits et aux crises politiques.

La marche a été largement couverte par les médias et sur les réseaux sociaux. Journalistes, vidéastes et créateurs de contenus ont relayé l'événement en photos, vidéos et retransmissions en direct, permettant au message des organisateurs d'atteindre un public bien au-delà des rues parisiennes. Cette visibilité a contribué à renforcer l'impact de la marche et à faire résonner l'appel à la paix et à la souveraineté sur la scène internationale.
Le choix du 7 février n'était pas anodin pour le collectif NOU BOUKE. Cette date renvoie au départ de Jean-Claude Duvalier pour la France en 1986 et correspond, depuis l'adoption de la Constitution de 1987, à la date symbolique de l'investiture présidentielle en Haïti.

Dans un contexte de crise politique persistante et de fragilité sociale, cette transition institutionnelle attendue n'a toujours pas eu lieu, renforçant la portée symbolique et politique de la marche.

Au-delà des causes spécifiques mises en avant, la marche a été un appel universel à la paix et à la solidarité entre les peuples. Les organisateurs ont voulu exprimer un ras-le-bol face aux injustices, tout en rappelant l'urgence d'une mobilisation citoyenne en faveur de la justice et de la souveraineté.

La manifestation s'est déroulée sans incident, dans un esprit pacifique et déterminé. Cette journée a démontré que, malgré les crises et les divisions dans le monde, les citoyens peuvent se mobiliser pour défendre les droits fondamentaux, la paix et la souveraineté.
À Paris, la marche du 7 février restera comme un moment fort de rassemblement international, où l'engagement individuel s'est transformé en message collectif, capable de traverser les frontières et d'inspirer d'autres mobilisations citoyennes à travers le monde.

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Comptes rendus de lecture du mardi 17 février 2026

17 février, par Bruno Marquis — , ,
L'art de la fausse générosité Lionel Astruc Un livre à lire que j'ai dévoré et dont je ne saurais trop recommander la lecture… Un livre à lire absolument, en fait ! Comme (…)

L'art de la fausse générosité
Lionel Astruc

Un livre à lire que j'ai dévoré et dont je ne saurais trop recommander la lecture… Un livre à lire absolument, en fait ! Comme l'explique le bouquin, la sombre image de Bill Gates subit une métamorphose au début des années 2000 : cet emblème de l'accumulation de richesses devient, aux yeux des médias, le plus grand donateur planétaire, une icône de la générosité. Cette communication millimétrée cache pourtant une histoire effrayante et un mouvement qui se répand parmi les super-riches : le « philanthrocapitalisme ». Cette stratégie associe l'évitement fiscal et la fausse charité et transforme la fortune de quelques milliardaires en pouvoir. Ceux-ci empiètent ainsi sur le rôle des États et menacent la « démocratie ». La Fondation Gates incarne ce « charity business ». Elle est au centre d'un montage au service de multinationales nocives pour l'environnement, la santé et la justice sociale. Ce récit d'investigation en apporte la démonstration en suivant, depuis leur source, les flux financiers qui alimentent des actions dites « caritatives ». Le long de ce fleuve, chacun des affluents apporte son lot de paradis fiscaux, de conflits d'intérêts, de pratiques illicites et finalement d'emprise sur des enjeux vitaux. Le trust de la Fondation Gates finance les OGM, l'armement, les énergies fossiles, la grande distribution et les laboratoires pharmaceutiques. L'ensemble sert la vision de Bill Gates, qui voue un culte à la technologie comme solution à la crise écologique, nourrit une obsession pour les vaccins et méprise l'agroécologie et les médecines naturelles. Sachons distinguer, derrière ce savant Mécano financier, sa simplicité : il nous dépossède des ressources et des pouvoirs qui nous appartiennent. Que l'État cesse de se plier aux pratiques d'une poignée de multimilliardaires et protège enfin les citoyens et la planète !

Extrait :

En effet, l'argent versé à la Fondation n'est pas utilisé directement : il est d'abord investi par son trust (son fonds d'investissement). L'argent que la Fondation consacre à son activité caritative provient donc des investissements faits par le trust dans des entreprises. En d'autres termes, le trust gère les actifs de la dotation et investit dans des entreprises, tandis que la Fondation distribue les dividendes réalisés aux projets subventionnés. Or, les entreprises qui font fructifier l'argent de la Fondation contribuent largement à la pauvreté, à l'injustice sociale et économique dans le monde. Elles sont pour la plupart extrêmement critiquées pour leur participation aux violations des droits humains, du travail et de l'environnement, et à l'évitement fiscal.

Peau noire, masques blancs
Frantz Fanon

Il y a longtemps que je voulais lire Fanon, ce grand psychiatre et essayiste, mort jeune en 1961, dont l'œuvre sur le colonialisme fait depuis référence. J'ai entrepris de le lire intégralement, de façon chronologique, plutôt que de m'attaquer tout de suite à son œuvre la plus connue, « Les damnés de la terre ». Bien qu'assez théorique, « Peau noire, masques blancs » est une fort intéressante analyse psychologique de ce que le colonialisme nous a légué. Ce qui s'applique entre noirs et blancs dans le contexte racial et colonialiste, s'applique aussi, nous en prenons conscience à la lecture du livre, entre plusieurs autres groupes.

Extrait :

Je suis un homme, et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre. Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue.

Chaque fois qu'un homme a fait triompher la dignité de l'esprit, chaque fois qu'un homme a dit non à une tentative d'asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.

En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle.

Je voulais vivre
Adélaïde de Cermont-Tonnerre

Ce roman s'est mérité le dernier prix Renaudot. Il nous raconte, sous un angle nouveau, la vie de Milady, personnage féminin du roman « Les Trois Mousquetaires » d'Alexandre Dumas, représentée, dans ce classique, comme une espionne au service du cardinal de Richelieu, une manipulatrice, une séductrice et une meurtrière. Dumas en avait fait sans ménagement l'ennemie des mousquetaires et une femme fatale. Un peu moins de deux cents ans plus tard, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'emploie à la réhabiliter, en imaginant sa vie de femme depuis ses origines, ses écueils et son courage, dans un monde d'hommes, tant au niveau des personnages que de la littérature elle-même. Un très bon roman, assurément, pour ceux qui raffolent des romans de cape et d'épée.

Extrait :

Je contemplai un instant les fenêtres illuminées du château. Cette illusion de noblesse et de grandeur me fit soudain horreur parce que je savais, moi, qu'elle était bâtie sur les espoirs brisés et le corps martyrisé des femmes de notre famille.

Politique de la passion
Norman Bethune
Traduit de l'anglais

J'ai lu ces lettres et autres écrits de Norman Bethune avec beaucoup de plaisir. Bethune est une grande figure de notre médecine et un authentique révolutionnaire. On lui doit d'importantes avancées dans la lutte contre la tuberculose, dont il fut lui-même atteint, en chirurgie et en médecine sociale, ce qui devait, pour notre bonheur, aboutir à nos systèmes d'assurance-maladie. Anti-impérialiste, il s'est engagé avec détermination dans la lutte antifasciste en Espagne et dans la révolution chinoise. Un grand homme, vraiment !

Extrait :

La gare s'appelait Goasi. Nous y avons passé la journée pendant que notre commandant, le major Li, négociait avec les habitants du village le déchargement du riz et son transport en charrette sur 320 kilomètres jusqu'à notre point de départ, sur le fleuve Jaune. Belle journée chaude. Étendus au soleil, nous regardions la voie ferrée en direction nord, nous attendant à chaque instant à voir surgir les Japonais au détour du virage. Aucun soldat, personne sauf une centaine de blessés marchant sur la voie. Nous avons 400 sacs de riz – un trésor. Il ne faut pas qu'il tombe aux mains de l'ennemi. Nous avons marché jusqu'au village tout proche. Tous ses habitants ont fui sauf quelques vieillards.

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Quand la Russie puise sa chair à canon en Afrique

17 février, par Paul Martial — ,
Victimes de la propagande, de nombreux jeunes Africains en quête d'une vie meilleure rejoignent la Russie. Ils n'y trouvent pourtant que la violence de la guerre — et trop (…)

Victimes de la propagande, de nombreux jeunes Africains en quête d'une vie meilleure rejoignent la Russie. Ils n'y trouvent pourtant que la violence de la guerre — et trop souvent, la mort.

Pour pallier le manque de soldats, les autorités russes ont mis en place des campagnes de recrutement en Afrique, d'abord par l'intermédiaire des mercenaires de Wagner, avant que ces filières ne se diversifient.

Des filières aux mains d'une élite véreuse

Le recrutement cible deux types de profils.

Des jeunes femmes sont enrôlées afin de fournir de la main-d'œuvre au complexe militaro-industriel Alabuga, situé au Tatarstan. On leur promet une formation et un bon salaire. Les campagnes de publicité cachent soigneusement qu'il s'agit de travailler dans des usines de fabrication de drones destinés au conflit, parfois exposées à des bombardements ukrainiens.
Un recrutement plus discret vise des hommes envoyés au front. Les promesses d'embauche évoquent des emplois non combattants — chauffeurs, infirmiers ou cuisiniers —, mais la réalité est toute autre. Ces réseaux, très lucratifs, sont dirigés par des hommes d'affaires et des politiciens. En Ouganda, par exemple, le député Edson Rugumayo, membre du parti au pouvoir et délégué de la jeunesse, y joue un rôle clé. En Afrique du Sud, la femme d'affaires Lebogang Zulu, représentante de son pays à la « BRICS Women's Business Alliance », est également impliquée, tout comme l'une des filles de l'ancien président Jacob Zuma, dont le parti, le MK, affiche des positions ouvertement prorusses.

Le cas le plus emblématique reste celui du Kenya, où le gouvernement de William Ruto encourage activement la jeunesse à émigrer. Alfred Mutua, ministre du Travail, a incité les jeunes, dans le cadre du programme de « labour mobility  », à partir travailler en Russie, contribuant ainsi à légitimer l'idée que ce pays représentait une destination sûre. C'est ainsi que des centaines de Kényans se sont retrouvés sur le front.

De l'espoir à l'enfer

Pour les jeunes femmes, les conditions de vie et de travail sont particulièrement difficiles. Le salaire réel est bien inférieur à celui qui leur avait été promis. La surveillance est constante, elles ne peuvent sortir librement et vivent confinées dans des dortoirs. Elles manipulent des produits toxiques sans aucune protection.

Quant aux jeunes hommes, dès leur arrivée à l'aéroport, leurs passeports sont confisqués. Ils signent un contrat en russe, qu'ils ne comprennent pas, puis suivent une formation sommaire au tir de deux semaines avant d'être envoyés au front, souvent dans les zones les plus dangereuses. Leurs régiments sont composés majoritairement d'étrangers, mais aussi de Russes sortis de prison ou dépendants à la drogue. La seule échappatoire consiste parfois à se blesser volontairement ou à tenter de franchir les lignes ukrainiennes. Sans passeport, leur rapatriement devient quasi impossible.

Les mobilisations des familles ont contribué à mettre en lumière ce trafic d'êtres humains, rendu possible par la duplicité d'une élite africaine complice d'une hiérarchie militaire russe criminelle.

Paul Martial

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La lutte juridique pour ouvrir Gaza à la presse étrangère a échoué. Il est temps de changer de cap

Alors que la Cour suprême d'Israël continue à permettre au gouvernement d'interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts (…)

Alors que la Cour suprême d'Israël continue à permettre au gouvernement d'interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts juridiques supplémentaires sont futiles.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Depuis plus de deux ans, l'Association de la presse étrangère (Foreign Press Association, FPA) a combattu à la Cour suprême le gouvernement d'Israël à cause de son interdiction générale d'une entrée indépendante des journalistes étrangers dans la Bande de Gaza. Pendant tout ce temps, le gouvernement israélien n'a pas vacillé dans sa position — et la Cour s'est avérée réticente à lui forcer la main.

La dernière audition dans cette affaire kafkaïenne a eu lieu le 26 janvier. Dans une déclaration soumise à la Cour, l'avocat du gouvernement, Jonathan Nadav, a argué que « l'entrée des journalistes pose encore un risque de sécurité, à la fois aux journalistes eux-mêmes et aux forces armées ». Ni la récupération du dernier corps d'otage israélien, ni l'ouverture récente de la frontière de Rafah, a-t-il souligné, ne justifient de changement dans cette politique.

La FPA — qui représente à peu près 400 journalistes étrangers basés en Israël et dans les territoires palestiniens occupés — a fait appel pour la première fois à la Cour suprême en décembre 2023, et à nouveau début 2024 après le rejet de son premier recours. La Cour a depuis accordé à l'État pas moins de 10 extensions de temps pour soumettre sa réponse, permettant de fait au gouvernement d'esquiver totalement le problème.

Cette fois, la patience de la Cour avec l'État semblait à court. La juge Ruth Ronnen a pressé les représentants de l'État de clarifier quels changements concrets sur le terrain seraient requis pour que l'interdiction de l'accès des médias étrangers soit annulée. « Vous ne pouvez plus dire que le risque est le même », a-t-elle dit, se référant au cessez-le-feu qui a été en vigueur depuis plus de trois mois. « Vous devez expliquer quoi d'autre doit avoir lieu pour que l'entrée des journalistes soit permise. Il ne suffit pas d'affirmer qu'il y a des inquiétudes pour la sécurité sans les expliquer. »

Nadav a répliqué qu'il ne pourrait fournir de détails supplémentaires que dans une session à huis closed — une requête que la Cour a acceptée, tout en refusant à Gilad Shaer, l'avocat représentant la FPA, l'accès à l'information qui lui a été présentée secrètement. Après la session à huis clos, la Cour a une fois de plus refusé d'émettre un jugement, demandant à la place à l'État de soumettre avant deux mois une autre mise à jour.

« La FPA est profondément déçue que la Cour suprême israélienne ait une fois de plus repoussé son jugement sur notre requête », a dit l'organisation dans une déclaration officielle en réponse à la non-décision du tribunal. « Il n'y a aucun argument de sécurité qui justifie le refus global d'Israel de permettre un accès indépendant des journalistes étrangers à Gaza, à un moment où des travailleurs de l'aide humanitaire et d'autres responsables sont autorisés à Gaza. Le droit du public à savoir ne devrait pas être réduit à une pensée après coup ».

Tania Kraemer, correspondante pour Deutsche Welle à Jérusalem et actuelle présidente de la FPA, a écrit aux membres le lendemain de l'audition, les informant que la Cour avait prévu les prochaines procédures le 31 mars, et que les avocats de l'organisation projetaient de faire appel de la décision. Pourtant, dans la mise à jour envoyée aux membres après une réunion du bureau le 4 février, il n'y avait aucune indication de futures mesures concrètes, au-delà de l'intention de « monter une campagne sur les réseaux sociaux si nous en avons la capacité ».

On peut presque sympathiser avec la FPA piégée dans cette situation, coincée pendant plus de deux ans entre un gouvernement israélien obstiné et une faible Cour suprême. Pourtant cette sympathie fait rapidement place à la colère et au désespoir quand on parcourt la page des communiqués de l'association, maintenant remplie d'une série apparemment sans fin de déclarations quasi-identiques de « déception » vis-à-vis du gouvernement, de « désarroi » devant un nouveau délai accordé par la Cour, « d'espoir » que les juges « résistent fermement à l'État » et, inévitablement d' « indignation et de choc » devant l'assassinat continu de journalistes gazaouis.

Plutôt que de changer son approche, la FPA continue de suivre les règles et d'en référer à la Cour suprême, bien qu'il n'y ait aucune indication que cela force jamais la main du gouvernement. Ce faisant, la FPA non seulement échoue à atteindre son objectif de lever l'interdiction d'accès de la presse à Gaza, mais elle aide aussi à légitimer la perception externe qu'il y a un « examen juridique » de bonne foi — pierre angulaire de la démocratie libérale qu'Israël s'auto-proclame d'être.

« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait »

Un cas analogue, hors du domaine de l'accès de la presse, offre un précédent utile. En septembre dernier, quatre groupes de défense des droits humains israéliens — Gisha, HaMoked, l'Association pour les droits civils en Israël et Médecins pour les droits humains –Israël — ont pris la mesure extraordinaire de retirer une requête urgente à la Cour suprême qui demandait l'entrée immédiate d'une aide humanitaire suffisante dans Gaza. Déposée en mai, la requête avait trainé pendant plus de trois mois sans audition, la Cour ayant à plusieurs reprises repoussé l'examen juridique d'une politique qui avait conduit à une famine de masse.

Expliquant leur décision, les organisations ont dit qu'elles ne pouvaient plus participer à ce qui était devenu une « procédure futile » permettant à l'État de continuer à agir sans supervision tout en invoquant la simple existence d'un examen judiciaire comme preuve qu'il était prêt à rendre des comptes. « [C'est une procédure] de laquelle l'État seul dérive des bénéfices », ont écrit les avocats de Gisha dans leur demande pour retirer leur requête. « il continue à exercer une force débridée, à affamer des gens innocents et à leur refuser de l'aide humanitaire vitale … tout en se lavant extérieurement les mains de toute responsabilité. »

Ces reports répétés, ont noté les ONG, ont aussi aidé Israël lors de ses batailles juridiques dans des tribunaux internationaux.Même si les représentants de l'État ont argué devant la Cour internationale de justice que son système juridique restait ouvert à toute personne cherchant à contester ses actions, cette affaire cruciale est restée en suspens, et l'État n'a jamais été contraint à rendre compte de sa conduite.

La FPA pourrait-elle imiter l'exemple de ces ONG israéliennes ? Sa situation est certainement différente : la majeure partie du travail au jour le jour de la FPA — faciliter l'accès, l'accréditation et la communication entre les journalistes étrangers et les autorités israéliennes — dépend d'un engagement continu avec les organismes mêmes qu'elle conteste maintenant, faisant de son retrait une mesure qui a des conséquences particulièrement lourdes pour ses membres.

Pourtant la FPA a l'obligation de se demander ce que son approche actuelle a vraiment réussi à obtenir, à la fois pour ses membres et pour la population la plus vulnérable dans ce pays. À considérer avec quelle facilité les appels de la FPA à la Cour suprême sont balayés par Israël — avec l'aide active de cette Cour — la réponse semble claire.

Continuer à participer à cette mascarade n'est utile à personne sauf au gouvernement israélien. Cela ne sert qu'à permettre au Premier ministre Benjamin Netanyahou et à ses alliés d'extrême-droite de projeter une façade de démocratie grâce à leur participation à des procédures juridiques, protégés par la connaissance que la Cour leur fournira des reports sans fin qui empêcheront tout changement significatif de leur politique.

« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait », a dit un membre de la FPA qui a parlé avec +972 sous couvert d'anonymat. « Il y a des voix à l'intérieur de la FPA qui ont appelé, et continuent à appeler, à des actions plus fermes, comme d'arrêter l'insertion des journalistes dans l'armée israélienne [à Gaza] ou de boycotter le Bureau du Premier ministre ». Selon un autre membre de la FPA, une proposition pour « suggérer aux rédacteurs en chef des entreprises de médias d'accepter de boycotter les interviews, les conférences de presse et les points d'information avec des responsables de l'armée jusqu'à ce que les médias étrangers soient autorisés à accéder de manière indépendante à Gaza », a été repoussée lors d'un vote du bureau.

Un autre membre de FPA, parlant aussi anonymement, a décrit la procédure d'appel en cour comme « une embarrassante évasion, faible et pathétique, de la responsabilité des journalistes par les ‘principaux' organes internationaux de diffusion médiatique alors que le massacre génocidaire se poursuit. L'histoire jugera cet épisode embarrassant très durement, y compris le massacre et les mutilations de plusieurs centaines de journalistes qui ont eu lieu pendant cette période. Et très hauts sur la liste des blâmes figureront les organes de presse internationaux qui ont insulté l'intelligence des moucherons avec cette procédure de pure forme. »

Une question de vie et de mort

Aussi longtemps qu'Israël continuera à bloquer l'entrée des médias internationaux dans Gaza, les journalistes palestiniens sur le terrain demeurent les seuls yeux du monde extérieur documentant la vie sous un bombardement continu, les déplacements et le siège, au prix d'un immense risque personnel. Soutenir leur travail n'est donc pas seulement une question de solidarité professionnelle, mais de nécessité.

Mais le fait même que les journalistes palestiniens aient été abandonnés à porter seul ce fardeau est en lui-même une mise en accusation. Des développements récents rendent clair que l'interdiction continue d'Israël sur l'accès des médias étrangers à Gaza a des conséquences de vie et de mort.

Quelques jours seulement avant l'audition, le 21 janvier, l'armée israélienne a mené une des attaques les plus meurtrières contre Gaza depuis que le prétendu cessez-le-feu ait entré en vigueur en octobre dernier, ajoutant 11 morts supplémentaires aux 500 Palestiniens environ tués par les tirs israéliens dans les quatre derniers mois.

Parmi les victimes se trouvaient deux garçons de 13 ans, l'un tué par une frappe de drone israélien au centre de Gaza, et l'un abattu par les troupes israéliennes à Khan Younis. Trois autres — Muhammad Salah Qishta, Abdel Raouf Sha'at, et Anas Ghneim — étaient des journalistes en mission pour le Comité égyptien des secours à Gaza. Ils ont été tués après qu'une frappe aérienne israélienne a touché la voiture dans laquelle ils voyageaient, en route pour documenter la situation d'un camp de déplacement nouvellement établi dans la zone d'Al-Zahra, au sud de la ville de Gaza.

Les journalistes, que le porte-parole de l'armée israélienne a décrits comme « des suspects qui opéraient un drone affilié avec le Hamas », étaient à plusieurs kilomètres de la prétendue « Ligne jaune » quand ils ont été frappés, et ne pouvaient pas de manière plausible poser une menace aux forces israéliennes. Et comme les images des suites de l'attaque le montrent, le véhicule était clairement marqué comme appartenant au Comité égyptien.

Après le massacre, la FPA a publié une condamnation de la conduite d'Israël. « Une fois encore, des journalistes ont été tués par les frappes de l'armée israélienne tout en exerçant leurs devoirs professionnels », a dit le groupe. « Trop de journalistes dans Gaza ont été tués sans justification, tandis qu'Israël continue à dénier l'accès indépendant des médias internationaux au territoire. »

Mettant de côté la question de ce qui pourrait constituer une « justification » possible pour tuer des journalistes, il est clair que la stratégie actuelle de la FPA a échoué à faire quoi que ce soit pour protéger ses collègues palestiniens. Combien d'autres journalistes palestiniens auront été tués au moment de la prochaine date limite donnée par la Cour à l'État fin mars — une date qui ne sera presque certainement pas moins arbitraire que celles qui l'auront précédée ?

Le temps est venu pour que la FPA suspende sa coopération avec la Cour suprême et d'autres institutions israéliennes d'État qui renforcent et légitiment la censure des médias étrangers à Gaza. En déclarant publiquement que la procédure juridique est épuisée, elle peut au contraire mobiliser la pression de la communauté internationale des médias et pousser les organes de diffusion de ses membres à conditionner à l'accès à Gaza leur coopération future avec des institutions israéliennes. Continuer le long du chemin actuel — un chemin qui n'a produit aucun résultat pendant plus de deux ans, alors que les journalistes palestiniens dans Gaza continuent à être tués — n'est plus défendable.

Amos Brison

AURDIP. Posted on février 10, 2026

• Traduction CG pour l'AURDIP.

Source - +972 Magazine, 6 février 2026 :

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Les enjeux de l’intervention impérialiste au Venezuela

L'attaque et l'enlèvement de Maduro s'inscrivent dans la nouvelle stratégie des États-Unis pour la réorganisation du monde. Cette stratégie passe notamment par un renforcement (…)

L'attaque et l'enlèvement de Maduro s'inscrivent dans la nouvelle stratégie des États-Unis pour la réorganisation du monde. Cette stratégie passe notamment par un renforcement de la pression impérialiste sur l'Amérique latine.

Tiré de Inprecor 741 - février 2026
11 février 2026

Par Frank Gaudichaud

Vladimir Padrino Lopez, Delcy Rodriguez et l'ambassadeur russe Sergey Mélik-Bagdasarov, mai 2025. Juan Barreto/AFP via Getty/images

Que s'est-il passé lors de l'enlèvement de Maduro ?

Pas mal d'éléments et de détails nous sont encore inconnus, mais nous sommes face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d'État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier. Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères). C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud est bombardé de la sorte (rappelons l'intervention contre Noriega, au Panama, en 1989, ou l'invasion de la Grenade en 1983, avec l'arrestation puis l'exécution du Premier ministre Maurice Bishop).

La présence militaire US était massive dans l'espace Caraïbes depuis plusieurs mois, avec notamment la présence du plus grand porte-avions au monde, le Gerald-Ford, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic. La possibilité d'une intervention s'est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l'intervention et de la destruction de plusieurs points névralgiques et de défense. L'absence quasi totale de défense organisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis en un temps record de capturer et de séquestrer le président Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont même été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celle d'être à la tête d'un « Narco-État ».

Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – évidemment – toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d'un protectorat sur le moyen terme, si on l'en croit les premières annonces de la Maison Blanche. Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l'hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l'hémisphère » sous sa coupe, grâce au plus grand arsenal militaro-industriel que l'humanité ait jamais construit. Il s'agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l'immense réserve de pétrole lourd du pays.

Selon tes informations, quelle est l'attitude de l'appareil d'État et des couches dominantes au Venezuela par rapport à cette opération ?

C'est encore en voie de réorganisation. Ce qu'on constate – et que confirment nos contacts sur place –, c'est que suite à la séquestration du président, il y a bien une continuité de l'appareil d'État maduriste, qui est incarné aujourd'hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l'instant. Bien sûr, l'attitude de l'armée, pilier du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2017-2019, est déterminante.

On voit pour l'instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux·les dirigeant·es de ce qu'était le madurisme au pouvoir depuis 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l'homme fort du régime, puisqu'il tient la police et a des liens très forts avec l'armée et avec la Chine. L'indéboulonnable ministre de la Défense et chef d'état-major, Vladimir Padrino López affiche également son soutien, comme le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l'un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale. Il y a néanmoins des doutes sur jusqu'à quel point un secteur du régime aurait lâché Maduro en amont et « pacté » la transition en cours, face à la pression maximale exercée par les États-Unis et aux échecs répétés des négociations avec Trump. Toute une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, cherche à sauver ses intérêts économiques dans l'extraction pétrolière et minière et son impunité… Mais avec quelle marge de manœuvre aujourd'hui ? Et en l'absence d'un vaste mouvement de résistance nationale ?

Le fait est qu'il n'y a pas eu de capacité de réaction face à une agression, pourtant attendue dans le monde entier et avec des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis dans du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l'espace aérien, avec une défense antiaérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont. Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n'y a eu aucun ordre de défense. Ce silence signifie-t-il des complicités actives ou passives internes, une perte de contrôle totale de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l'état-major dans l'attente d'une réorganisation du pouvoir sans Maduro ? Les débats et les rumeurs vont bon train à Miraflores, comme dans tout le Venezuela. Ceux qui ont payé le prix de cette débâcle, ce sont plus de 100 personnes (civil·es et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agent·s cubain·es assassiné·es.

Quant à la position de Delcy Rodríguez, elle a confirmé la mise en place de l'État d'exception : on est donc loin d'une perspective d'ouverture et de démocratisation, c'est tout le contraire, même si plusieurs prisonnier·es politiques ont aussi été relâché·es, dont l'opposant Enrique Marquez. Les déclarations de Rodriguez semblent confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse après l'agression : ils seraient disposés à la mise en place d'une nouvelle ère de «  coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la «  reconstruction » de l'industrie pétrolière sous contrôle impérialiste. En interne, la présidente a néanmoins répété qu'il s'agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération de Maduro et Flores et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la télévision. Le patron de la CIA vient pourtant d'être reçu à Caracas et même médaillé ! Trump a annoncé qu'il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »…

Jusqu'à quel point un madurisme sans Maduro pourra-t-il s'organiser ? Pourquoi n'y a-t-il pas de mobilisation importante des bases chavistes et populaires ?

L'option que l'on pensait être celle de Trump était celle d'un regime change en plaçant sur le trône l'opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat à la présidentielle de 2024 Edmundo Gonzalez, déchu suite à fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump : et ce n'est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l'autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose ! Le pari de Trump est donc clairement de s'appuyer sur l'appareil d'État maduriste, en faisant le calcul qu'ils tiennent le pays (d'une main de fer) et en constatant qu'ils conservent le soutien de l'armée et aussi une certaine base sociale, le chavisme populaire, qu'il convient de canaliser. Ceci en exerçant en parallèle une menace et contrainte politico-militaire impériale considérable. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays sans un appui direct de l'impérialisme, y compris avec des troupes au sol. Un scénario à l'irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis n'est pas bonne et que des midterms arrivent bientôt.

Il est assez surprenant que l'appareil d'État et la bolibourgeoisie soient capables d'un tel bouleversement.

Tout le monde est dans l'expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale massive. C'est la peur et l'incertitude qui dominent et s'il y a eu quelques manifestations de soutien à Maduro, elles sont restées relativement timides.

Ce n'est pas si surprenant. D'une part, face à l'immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l'impérialisme US contre le Venezuela, dans un contexte régional de plus en plus hostile. Mais aussi car on assiste, depuis bien plus d'une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu'avait pu incarner un temps, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire radicale, progressiste et anti-impérialiste.

Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, oligarchique, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l'extraction pétrolière et minière. Après avoir réprimé les manifestations et secteurs de l'opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu et concentré les pouvoirs, Maduro a fait de même pour l'opposition de gauche, contre d'anciens alliés d'hier (le Parti communiste notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es chavistes.

La détérioration de la situation interne, décuplée par des années de sanctions iniques et de blocus des États-Unis, a provoqué l'exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d'habitant·es !). Même si dans les dernières années, il y a eu une lente et continue récupération économique, d'ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, chargée de l'extraction du pétrole. Comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale sauvage et à une destruction de tous les droits fondamentaux qu'au socialisme…

Dans ces conditions, l'absence des conditions d'une résistance anti-impérialiste avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est assez évidente. Et l'administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subit un coup d'État, soutenu par la CIA et le patronat local, et est « sauvé » par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montrent leur disposition à rejeter ce coup d'État pro-impérial.

Y a-t-il néanmoins des pans de l'appareil militaro-civil qui sont encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et disposés à résister ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicalismes et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés ou d'autres cooptés. Avec donc beaucoup de résignation et, même, l'espoir (vain) pour une partie non négligeable de la population qui pense que cette nouvelle crise pourra desserrer l'étranglement du pays et que l'arrivée des capitaux étatsuniens amènera un rebond économique… Va-t-on assister à la mise en place d'une sorte de cogestion forcée et de collaboration « pro-impériale » de la part d'une partie de la caste bolibourgeoise pour sauver ses intérêts (ce qui est peu probable d'ailleurs sur le long terme), pour d'autre part continuer à tenir le pays dans ce contexte de quasi-protectorat ? Quelles seront les capacités de réorganisation autonomes des classes populaires et de lutte pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation du pays, dans ce nouveau contexte, après des années d'immense précarité matérielle ?

Trump expliquait vouloir récupérer les ressources pétrolières soi-disant volées aux États-Unis.

Le satrape étatsunien annonce de manière directe et sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l'âge d'or de l'extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l'extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu'en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.

Ceci est dans l'esprit de l'oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d'accumulation par dépossession. Quand Trump dit qu'ils ont été « écartés », on pourrait penser qu'il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l'extraction dans la frange pétrolifère de l'Orénoque, là où est la principale réserve actuellement. Avec probablement 300 milliards de barils, c'est la première réserve prouvée à l'échelle planétaire, mais d'un bitume extra-lourd et très couteux à raffiner.

Ce que voudrait le milliardaire Trump, c'est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d'Exxon, de Chevron et des grandes multinationales étatsuniennes, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l'OPEP). Ce n'est pas si facile en vrai, dans un contexte où pour l'instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et vu le délabrement très avancé des infrastructures (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement). En tout cas, il y a de gros investissements à réaliser : certains parlent de 60 milliards voire 100 milliards de dollars sur plusieurs années, à injecter pour le capital nord-américain. Rien n'est joué car il faudrait garantir sur le long terme la maitrise sociale et politique du pays et la marginalisation effective de la Chine. C'est vraiment une perspective de recolonisation.

Et en même temps, si cet axe énergétique saute aux yeux – dans son discours, Trump déclare que « l'argent sort du sol au Venezuela » –, l'aspect géostratégique est à mon sens essentiel et est d'ailleurs exprimé avec brutalité par Marco Rubio : il s'agit de discipliner toute la région, menacer l'Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l'espace des Caraïbes, faire tomber Cuba (l'obsession du clan Rubio) comme un fruit mûr plutôt que par une intervention, Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas, alors que l'économie de l'île est dans une situation encore pire qu'au début des années 1990. Et menacer la Colombie, le Mexique, leurs gouvernements progressistes et leur relative autonomie dans l'échiquier régional.

Les documents de la « nouvelle stratégie de sécurité nationale » de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même une « fascisation » de l'ordre mondial. Éric Toussaint vient d'y consacrer une étude détaillée (1). On entre à nouveau dans l'ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n'a jamais disparu) où seule la force brute compte : l'Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu'il veut à l'échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l'ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud-Est.

L'administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l'ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais, avec la remilitarisation des relations inter-étatiques et des conflits guerriers d'échelle continentale. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide » (2), bloc contre bloc, et celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.

Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l'Amérique latine ?

On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelque temps, la polycrise du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n'ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec la réorganisation en cours des chaînes de valeur et une hyper-concentration du capital au plan mondial (3). Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d'Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l'espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.

En ce sens, il est très intéressant de revenir aux écrits de Lénine, Rosa Luxemburg, Ernest Mandel ou Samir Amin sur l'impérialisme, sans les lire comme une « vérité révélée », comme sur les riches débats des années 1970 sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance (4). Les auteur·es qui pensaient que l'ère de l'impérialisme était plus ou moins finie ou encore qu'on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique, qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.

Dans ce contexte, l'idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l'Amérique latine, se réaffirme de manière ultra-violente. La doctrine Monroe du corollaire Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l'administration Trump avec fracas et violence. Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celles des Big Tech et de la monnaie) et de la puissance géopolitique (même si ce n'est pas encore au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 1990 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et du dollar, tel qu'elle s'est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle (5). La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l'ensemble de l'Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l'Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.

Trump l'a dit et le répète : il n'était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coups de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étatsunienne. Ses outils sont les multiples bases étatsuniennes, le déploiement de la quatrième flotte, le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n'a pas à ce stade de véritables moyens militaires dans la région.

La relation avec la Colombie est à ce propos centrale, puisque, jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l'espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maitrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques très durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.

Les résultats de cette bataille des titans sont incertains – même dans l'Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques. Trump veut renforcer les « siens » : les extrêmes droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast et pratique l'interventionnisme électoral, comme il l'a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s'appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».

Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l'adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et des oukases commerciales, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l'OTAN y compris.

Ça doit être complexe de modifier les chaînes de valeurs et l'organisation internationale du travail. Cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d'être contradictoire avec ce que Trump ou d'autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.

Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors. Ils ont fait part de leurs doutes et réticences sur l'investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole du Venezuela à leur profit, et le peu de garanties dont ils disposent sans une stabilisation politique difficile à obtenir sans la mise en place d'un protectorat répressif et couteux. Trump a dû les recevoir et réitérer son engagement à leurs côtés.

En retour, les dirigeants chinois ont fait part de leur rejet de l'agression contre leur allié vénézuélien. C'est un coup dur qu'ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s'est avéré inefficace. L'envoyé spécial de Xi Jinping pour l'Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l'impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l'attitude guerrière des États-Unis.

La Chine a bien compris la menace. Son talon d'Achille est sa dépendance énergétique – le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l'hémisphère. Ils affichent un discours « gagnant-gagnant », mais la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d'agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d'investissement dans la région pour 2035. Le mégaport de Chancay qui vient d'être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique atteint également la Chine.

Même si le Parti communiste chinois s'inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud global », nombreux·se sont les militant·es qui ont conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d'émancipation, de développement, et même en termes diplomatiques. On l'a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou, de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas celui de libération des peuples du Sud (6).

La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise, et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir. À ce stade, les États-Unis représentent plus de 36 % de l'ensemble des dépenses militaires de la planète. C'est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu'il n'y a que quelques centaines de Chinois et peut-être 30 à 35 000 de Russes… Trump veut s'appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme global player toujours intouchable.

As-tu des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Quelle est l'attitude des gouvernements dits « progressistes » ?

Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l'agression contre le Venezuela, l'enlèvement du Président Maduro, la rupture de l'ordre international, la violation de souveraineté d'un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et de manière plus claire Gustavo Petro en Colombie, ce qui ne signifie d'ailleurs pas une adhésion de leur part au régime Maduro.

Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l'ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, il a aussi essayé de mobiliser l'Organisation des États américains, mais il montre en même temps une certaine impuissance. Alors que, dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l'UNASUR, la CELAC et même l'ALBA (7) pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.

On ne parle plus du tout des projets de Banque du Sud, voire d'une monnaie commune alternative. Aujourd'hui, l'idéal de la Patria grande est en recul partout, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l'effondrement de l'expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée, le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien s'entredéchire, l'expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement seuls, même si Petro et davantage encore Claudia Sheinbaum montrent qu'ils ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.

Le facteur décisif dans un tel contexte, ce sont les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, indépendamment de la position des gouvernements, pour l'autodétermination et la souveraineté nationale. Une manière d'avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s'appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l'horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d'une partie des Latino-Américain·es. Pourtant, au Brésil ou avec Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d'ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté ou réprimé les résistances, et ce qu'il n'a pas fait directement, l'effondrement économique s'en est chargé. Il reste des « communes » et certaines expériences d'auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c'est très clair, on l'a vu dans la dernière période, et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ses débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d'Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc, dans plusieurs pays, ça bouge.

On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c'est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n'y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme on a pu en voir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l'ALCA (8), défait en 2005. Un point d'appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement No Kings, les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l'immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l'establishment Démocrate…

Sinon, il faut reconnaitre qu'il y a un reflux néoconservateur, voire réactionnaire sur de nombreux plans, dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l'État ou des paramilitaires ou des migrations forcées. C'est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays du grand soulèvement populaire de 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c'est fondamental, selon moi, car c'est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial.

Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaitre comme une « alternative » aux yeux d'une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Bien sûr, de notre point de vue, c'est une « alternative » régressive au service du capital, au service de la destruction de l'environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, etc. Et au service de l'impérialisme US. Ainsi, Kast s'est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C'est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l'attaque était une excellente nouvelle pour l'Amérique latine. L'extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump. Alors que les élections arrivent au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu'en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d'un Lula vieillissant du haut des ses 80 ans ?

Quelles pistes donnerais-tu pour un programme transitoire anti-impérialiste mondial ?

C'est très ambitieux ! et je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu'on peut dire aisément, c'est que ce n'est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d'offensives impériales, de guerres, de génocide à Gaza, d'invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation, qu'on va trouver l'issue… Donc comme le disait l'ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » (9).

Dans le contexte actuel latino-américain, les gauches militantes et radicales cherchent dans un premier temps à construire une résistance anti-impérialiste la plus large et unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant contre de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, la mobilisation continentale reste très en deçà de l'urgence du moment. Ils et elles exigent le retrait immédiat de l'immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération de Maduro et Cilia Flores, selon le principe que c'est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne (10).

Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l'autodétermination des peuples. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, non sectaires ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.

Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes quels qu'ils soient et la défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l'urgence est la construction d'une solidarité internationaliste active et concrète. C'est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela. Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venue le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars prochain, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d'appui à valoriser (11). On espère qu'elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d'objectifs communs, sans sectarisme, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d'accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et des mouvements sociaux d'un peu partout.

Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d'alternatives démocratiques dans un contexte d'effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie. Décroissance évidemment dans les pays riches, mais différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, l'abolition des dettes publiques illégitimes, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l'auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l'exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).

Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s'inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là.

On le sait, il n'y aura pas d'émancipation s'il n'y a pas une émancipation du travail, la reconstruction des droits des travailleur·ses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes » à l'écoute des utopies et expériences. Par exemple, l'Amérique latine est terre du zapatisme et de plusieurs processus révolutionnaires, et ses mouvements débattent depuis une vingtaine d'années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s'appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones.

Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat (12). On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d'avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l'accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser des transitions, déclinées dans chaque pays, et reconstruire des solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d'une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu'il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à co-construire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l'échelle nationale, c'est certain) (13).

La situation est surdéterminée par le cataclysme – déjà en cours – que le bouleversement climatique fait peser sur l'humanité et qu'il faut tout repenser sur cette base. Le fameux Programme de transition (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C'est dans cette perspective que la Quatrième Internationale a versé au débat le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, texte validé par le denier congrès mondial et fruit d'une élaboration collective internationale de plusieurs années (14). Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d'urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l'ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser : comme le dit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes » (15). Trump, Netanyahou, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !

Le 18 janvier 2026

Notes

1. « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », 16 janvier 2026, Contretemps web.

2.La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », 29 avril 2023, Contretemps web.

3. Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d'accumulation du capital », 13 janvier 2026, Inprecor n°740.

4. Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 ; Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976.

5. Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.

6. Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n'agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », 6 octobre 2025, Contretemps web.

7. Les États-Unis sont membres de l'OEA, mais pas de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).

8. Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).

9. Daniel Bensaïd, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.

10. Lire la démarche initiée par des militant·es latino-américains « Arrêter l'offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine », signée par plusieurs centaines de camarades.

11. Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.

12. Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.

13. Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.

14. Le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.

15. Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020.

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Epstein, symptôme du capitalisme patriarcal

17 février, par Manon Boltansky — , ,
Scandale pédocriminel de masse, ramifications politiques internationales, déferlement complotiste : l'affaire Epstein sidère par son ampleur. Elle révèle surtout des mécanismes (…)

Scandale pédocriminel de masse, ramifications politiques internationales, déferlement complotiste : l'affaire Epstein sidère par son ampleur. Elle révèle surtout des mécanismes structurels du capitalisme patriarcal.

11 février 2026, par BOLTANSKY

L'affaire Epstein est difficile à appréhender par son ampleur. Jeffrey Epstein était déjà, avant la révélation de ses différents et nombreux crimes, le symbole du capitalisme contemporain : wonder boy « investisseur d'affaires » dont on ne sait pas exactement d'où venait la fortune, au carnet d'adresses pléthorique, introduit dans tous les milieux de l'élite capitaliste — financier, people, culturel, politique. Une figure mondiale du pouvoir et de l'argent, à la manière d'un Trump des années 1990, avant son basculement politique.

Aujourd'hui, le scandale apparaît dans toute sa dimension : réseau pédocriminel inter­national, magouilles financières, financements semi-occultes de personnalités politiques, de partis d'extrême droite, d'ex ou d'actuels ministres, aux États-Unis comme en Europe, lien avec différents services secrets. Tentaculaire, non pas au sens fantasmatique de la pieuvre des complotistes, mais parce que ses ramifications sont réelles, nombreuses et documentées : des acteurs puissants, des relais institutionnels, et surtout des victimes par centaines — le plus souvent invisibilisées.

Complotisme, antisémitisme et instrumentalisation

Le vocabulaire convoqué dans les débats publics révèle un autre phénomène d'ampleur : la lecture complotiste de l'affaire. Des caricatures d'Epstein en diable ou en pieuvre se sont multipliées, réactivant des codes visuels historiquement liés à l'antisémitisme. À l'extrême droite, l'affaire nourrit les récits sur les « élites dégénérées », les réseaux « sataniques » ou les fantasmes type QAnon.

Trump lui-même instrumentalise l'affaire à l'approche des élections de mi-mandat, alors que ses propres liens passés avec Epstein fragilisent sa base MAGA. Technique classique : saturer l'espace informationnel. La publication de près de trois millions de documents par l'administration américaine submerge la capacité de traitement médiatique, avec pour but que certaines données détournent l'attention et que des informations véritables soient noyées dans la masse.

D'autant que cette déclassification reste partielle : des millions de documents demeurent caviardés ou jugés trop sensibles. La divulgation fragmentaire alimente les soupçons qu'elle prétend dissiper, d'autant que la ministre de la Justice Pam Bondi, ancienne avocate de Trump, supervise le processus.

Des violences systémiques

Si l'affaire est extraordinaire par son ampleur, elle ne l'est pas par sa nature. Elle constitue au contraire l'expression paroxystique du fonctionnement ordinaire du capitalisme patriarcal : l'argent et le pouvoir permettant l'achat, l'exploitation et la destruction de corps, en particulier ceux de femmes jeunes, précaires, isolées. Les témoignages décrivent un système prédateur ciblant méthodiquement les victimes les plus vulnérables, sans ressources ni protections.

Il ne s'agit pas d'un homme seul mais d'un réseau d'agresseurs sexuels, protégés par leur position sociale. La bourgeoisie possède les moyens de production, mais aussi le pouvoir politique, médiatique et symbolique. Cette domination produit des formes d'impunité qui rendent possibles de tels systèmes.

La tentation est grande de construire la figure du « monstre », de renvoyer ces crimes à une élite immorale extérieure à la société. Pourtant, les violences sexuelles sont massives et transversales. Les statistiques sur l'inceste, la pédocriminalité ou les violences sexuelles montrent leur ampleur structurelle, bien au-delà des « élites aux mœurs déviantes ». L'affaire Pelicot, par le nombre d'agresseurs impliqués, a rappelé la banalité sociale de ces crimes, qui touchent toutes les couches de la société.

Impunité de classe et banalisation

Reste que la richesse et le pouvoir protègent. Dans une société où des figures médiatiques ou politiques poursuivent leur carrière malgré des accusations ou condamnations, l'impunité n'est pas l'exception mais un mécanisme.

Ainsi, l'affaire Epstein doit éclairer les logiques matérielles d'un système : concentration extrême du pouvoir, marchandisation des corps, banalisation des violences sexuelles. Elle rappelle que ces crimes ne relèvent pas de marges obscures, mais du cœur même d'un ordre social fondé sur la domination capitaliste et patriarcale. C'est ce système qu'il faut détruire, pour qu'il n'y ait plus d'Epstein ni de victimes.

Manon Boltansky
P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 787 (12/02/2026). Publié le Mercredi 11 février 2026 à 11h00 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/epstein-symptome-du-capitalisme-patriarcal

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Sudfa sort sa cinquième brochure !

17 février, par Sudfa — , ,
L'équipe de Sudfa a le plaisir de vous présenter notre le 5e numéro de notre brochure annuelle pour ce début d'année 2026 ! Le titre de ce numéro : « Guerre dévastatrice, (…)

L'équipe de Sudfa a le plaisir de vous présenter notre le 5e numéro de notre brochure annuelle pour ce début d'année 2026 ! Le titre de ce numéro : « Guerre dévastatrice, résistance populaire : le peuple soudanais n'a pas dit son dernier mot ». Voici ce qu'elle contient et comment se la procurer.

Tiré du blogue de l'auteur.

Que contient la brochure Sudfa 2026 ?

Cette brochure est le fruit d'un travail collectif d'écriture et de mise en page mené depuis le mois janvier par les bénévoles de notre association. Comme les numéros précédents, ce cinquième numéro contient :

Des outils pédagogiques pour comprendre la guerre au Soudan : frise chronologique du contexte soudanais et de l'année 2025, carte inédite sur l'impérialisme émirati et son implication dans la guerre, portraits de personnalités soudanaises marquantes.

Des articles d'analyse politique et d'actualité des mobilisations.

Des contenus culturels (sport, peinture, cinéma).

Des traductions de communiqués des comités de résistance soudanais qui témoignent de leur lutte sur le terrain.

Comment se la procurer ?

La brochure est en vente à prix libre, pour financer les activités de notre association et soutenir notre travail de journalisme militant. Le prix libre nous permet par ailleurs de vous proposer des articles gratuits en ligne toute l'année, de même que nos contenus sur les réseaux sociaux. Pour obtenir la brochure en ligne et nous soutenir :

1) Faire un don à notre cagnotte en cliquant sur ce lien.

2) Nous écrire par mail à sudfamedia@gmail.com : nous vous envoyons ensuite la brochure par mail au format .pdf !

Les fonds levés par la vente de la brochure permettent poursuivre les activités de l'association, notre travail d'édition et de traduction, d'éducation populaire et de soutien aux mobilisations des Soudanais.e.s pour la liberté, la paix et la justice.

Aidez-nous à la diffuser

Vous connaissez une librairie, un infokiosque, un bar-restaurant, un lieu associatif où vous pourriez proposer la brochure à prix libre ?

Vous voulez diffuser la brochure lors d'un événement de soutien au Soudan ou internationaliste ?

Nous avons besoin de l'aide de tout le monde pour faire connaître les luttes soudanaises dans le monde francophone !

Contactez-nous par mail à sudfamedia@gmail.com.


L'édito du cinquième numéro

Comme chaque année, Sudfa Media vous propose une brochure revenant sur les événements marquants de l'année écoulée. Ces dernières années, le Soudan est traversé par une accélération historique des événements, d'une révolution populaire en 2018 à une guerre imposée depuis avril 2023, contre les aspirations de liberté et de justice du peuple soudanais.

Si le Soudan n'est pas le seul pays ravagé par la guerre, dans un contexte mondial marqué par la montée des fascismes et par des guerres impérialistes et néocolonialistes, il est l'un des rares conflits face auxquels le monde a largement choisi de détourner le regard. Ce silence est d'autant plus troublant que la situation a été qualifiée à plusieurs reprises par les Nations unies comme l'une des pires crises humanitaires contemporaines. Ce choix pose une question fondamentale : que reste-t-il de notre humanité et de la solidarité entre les peuples à l'heure des catastrophes majeures ? Les événements tragiques vécus à El Fasher en novembre 2025 semblent répondre cruellement à cette question, comme s'il fallait qu'une ville entière soit rasée et sa population massacrée pour que les consciences commencent enfin à s'éveiller.

L'année 2025 a été particulièrement éprouvante pour les Soudanais·es. Catastrophes naturelles liées au changement climatique, aggravation de la crise humanitaire, famine, déplacements massifs de populations, ingérences étrangères, atrocités de guerre, effondrement économique, et absence d'une vision politique crédible de la part de la classe politique soudanaise pour sortir le pays de cette crise, n'ont cessé de rendre la situation encore plus dramatique.

Dans ce contexte, que reste-t-il de la révolution soudanaise ? Cette mobilisation populaire exceptionnelle s'est traduite par des projets politiques tels que la “Charte du pouvoir du peuple” portée par les comités de résistance, ou encore la “vision révolutionnaire” proposée pour sortir de la guerre. Ces initiatives portent le même projet révolutionnaire incarné par le slogan "Liberté, Paix et Justice”, qui continue d'inspirer le peuple soudanais. Trois ans après le début de la guerre, malgré une recomposition brutale de la scène politique, une large partie de la population est restée fidèle à l'esprit de la révolution, dans la diaspora ou au Soudan via des collectifs engagés pour améliorer le quotidien des populations. Le rôle central des “chambres d'urgence” sur le terrain en coordination avec la diaspora soudanaise a d'ailleurs été récompensé par plusieurs prix internationaux. Face à cette mobilisation révolutionnaire et humanitaire, la solidarité avec le peuple soudanais ne faiblit pas, et elle s'exprime à travers le monde entier.

Parler du Soudan aujourd'hui implique nécessairement d'interroger les responsabilités dans l'alimentation continue de ces violences. Celle de la communauté internationale, immobile face à la tragédie en cours. Celle des puissances étrangères dont les ingérences exposent la brutalité des impérialismes contemporain. Et celle des États qui ont transformé le Soudan en un théâtre de règlements de comptes géopolitiques.

Malgré la guerre, les Soudanais·es expriment leur liberté et leur résilience à travers une vie culturelle foisonnante. La qualification de l'équipe nationale soudanaise à la CAN a contribué à renforcer le sentiment d'unité. Les initiatives culturelles et créations portées par la diaspora soudanaise apparaissent aussi comme des espaces de préservation de la culture, des pratiques et des identités attaquées par la guerre et l'exil.

Sudfa Media propose ici une lecture qui ne se prétend pas neutre, mais au contraire, résolument engagée dans la continuité de la révolution soudanaise et nourrie d'enseignements politiques. Dans ce numéro, des voix soudanaises se croisent pour analyser la situation du pays avec engagement, rigueur et profondeur. Bonne lecture !

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Appel du Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d’Ukraine

17 février, par Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d'Ukraine — , ,
Le mouvement syndical québécois se replie frileusement au-dedans des frontières nationales. « Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 (…)

Le mouvement syndical québécois se replie frileusement au-dedans des frontières nationales. « Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 membres), la CSN (315 000), la CSQ (225 000) ou la CSD (72 000), il semble impossible de trouver un seul communiqué publié ces derniers mois (années ?) en solidarité avec nos camarades étatsunien·nes qui luttent contre le régime néofasciste de Trump, qui s'opposent à cette haine de l'immigration, à la répression policière et syndicale. […] Et sans surprise, il est tout aussi difficile de trouver des textes récents en solidarité avec les camarades qui sont géographiquement plus éloigné·es. Pour ne prendre que deux exemples d'actualité et impossible à ignorer : nous n'avons rien trouvé sur les dizaines de milliers de camarades massacré·es en janvier 2026 en Iran ou sur nos camarades Ukrainien·nes qui ne cessent de nous réclamer des armes, en vain depuis quatre ans, pour se défendre contre l'impérialisme Russe ou tout simplement de l'aide pour se chauffer. Il faut par exemple remonter au mois de février 2022 pour trouver une référence à l'Ukraine sur le site de la FTQ ou de la CSN. »

Le syndicalisme québécois maintiendra-t-il ce cru rejet de l'internationalisme à l'égard de cet appel pressant du Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d'Ukraine ? On aurait tort de s'imaginer que nos gouvernements font le maximum pour soutenir la lutte de libération nationale contre l'envahisseur russe dont le gouvernement Poutine est devenu un chef de file de la montée du néofascisme. Une victoire russe serait non seulement un renforcement de ce chef de file mais un signal fort envoyé aux deux autres grandes puissances impérialistes, les ÉU et la Chine, à subjuguer à leur tour leurs voisins.

Pas d'électricité. Pas de chauffage. Pas d'eau. Des enfants qui tentent de dormir tout habillés sous plusieurs couvertures. Des hôpitaux fonctionnant grâce à des générateurs, jusqu'à ce que le carburant vienne à manquer. Des téléphones qui rendent l'âme. Une connexion Internet qui tient à peine. Il ne s'agit pas d'une catastrophe naturelle ni d'une défaillance technique. C'est délibéré. La Russie utilise le froid et l'obscurité comme des armes. Par des températures négatives, couper l'électricité et le chauffage n'est pas une « pression ». C'est une attaque directe contre la vie des civils.

Les Russes attaquent les chemins de fer et la logistique nationale, exposant les travailleurs aux tirs, les tuant et coupant les moyens de subsistance de millions de personnes. Il s'agit de terrorisme, perpétré par un État contre le peuple d'un autre.

Tolérer cette terreur revient à se rendre complice. Cela montre à tous les régimes autoritaires qu'ils peuvent terroriser les civils pour les soumettre sans conséquences.

Les dégâts ont dépassé les frontières de l'Ukraine. Des coupures d'électricité ont été enregistrées dans certaines régions de Moldavie et de Roumanie. Les erreurs commises par les États ne respectent aucune frontière.

L'armée d'occupation russe est incapable de montrer au dictateur russe le moindre résultat sur le front, où des travailleurs, des syndicalistes, des ingénieurs, des entrepreneurs, des fonctionnaires, des commerçants et tous les autres citoyens ukrainiens, qui menaient une vie paisible, sont devenus des guerriers et résistent avec un dévouement farouche à la guerre, à la famine et à la méfiance qui ont envahi leur pays en 2022. Ainsi, le seul moyen de pression qui reste, à savoir les armes à longue portée, est utilisé contre les civils les plus faibles et les plus démunis.

Mais l'Ukraine tient bon. Parce que son peuple refuse de céder.

Les soldats tiennent le front au péril de leur vie. Les travailleurs du secteur de l'énergie, les médecins, les sauveteurs, les travailleurs des services publics restaurent ce qui a été détruit, encore et encore, sous les tirs et au péril de leur vie.

Mais l'héroïsme n'est pas un système de sécurité.

Nous appelons le mouvement syndical international, nos frères et soeurs du monde entier à :

dénoncer publiquement les attaques russes contre les infrastructures énergétiques, les chemins de fer et la logistique pour ce qu'elles sont : du terrorisme et un nouveau signe de génocide contre les civils ; - appeler les travailleurs et les syndicats du monde entier à se solidariser avec leurs frères et soeurs ukrainiens qui fournissent des services vitaux sous les bombes ; - faire pression sur les gouvernements pour qu'ils prennent des mesures concrètes, et non se contentent de déclarations d'inquiétude ; - renforcer les sanctions et l'isolement international de l'agresseur ; - contacter les syndicats et soutenir l'aide humanitaire pratique aux travailleurs qui survivent à l'hiver sans électricité ; - soutenir de toute urgence le renforcement de la défense aérienne de l'Ukraine, seul moyen de mettre fin à ces attaques.

Il ne s'agit pas ici de sympathie. Il s'agit de savoir où se situe la limite.

Si le terrorisme, le froid et l'obscurité sont acceptés comme des armes aujourd'hui, demain, cette arme ne sera pas seulement utilisée contre l'Ukraine.

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Les infirmières en grève à New York bravent le froid glacial

17 février, par A.J. Schumann, Association des infirmières de l'État de New York (NYSNA), Sarah Hughes — , ,
Quinze mille infirmières new-yorkaises sont en grève depuis plus de trois semaines pour obtenir un contrat plus équitable. Hier, les membres de l'Association des infirmières de (…)

Quinze mille infirmières new-yorkaises sont en grève depuis plus de trois semaines pour obtenir un contrat plus équitable. Hier, les membres de l'Association des infirmières de l'État de New York ont bravé des températures négatives pour traverser le pont de Brooklyn et remettre un message à la mairie.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/09/les-infirmieres-en-greve-a-new-york-bravent-le-froid-glacial-et-autres-textes/

Des centaines d'infirmières se sont rassemblées à Cadman Plaza Park, vêtues de bonnets rouge cerise de la NYSNA et brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Safe Staffing Saves Lives » (Un personnel en nombre suffisant sauve des vies), « Quality Healthcare for All » (Des soins de santé de qualité pour tous et toutes) et « Hospital Execs Literally Make Us Sick » (Les dirigeants des hôpitaux nous rendent littéralement malades).

Alors que leur cortège traversait le pont, les infirmières scandant des slogans ont été applaudies par les passant·es et saluées par les klaxons des spectateurs/spectatrices qui les soutenaient. La marche s'est terminée par un rassemblement à Foley Square, où les infirmières ont parlé du manque de personnel, des prestations de santé et des salaires.

« Si vous êtes censée avoir quatre patient·es, vous devriez avoir quatre patient·es, pas six, pas sept, pas huit », a déclaré Sophie Damas, infirmière au Mount Sinai Medical Center. « Lorsque vous avez autant de patient·es et pas assez d'infirmières, vous ne pouvez tout simplement pas leur dispenser les soins dont elles et ils ont besoin. »

Certain·es élu·es sapent activement la grève, c'est une partie du problème pour Sophie Damas. « Nous avons besoin que la gouverneure [Kathy] Hochul mette fin à l'état d'urgence, car elle autorise des infirmières d'autres États à exercer à New York », a-t-elle déclaré, facilitant ainsi le recrutement de briseuses de grève par les hôpitaux.

Marche « do-it-yourself » vers les bureaux de la gouverneure

La marche sur le pont de Brooklyn était la deuxième étape d'une tournée des sites emblématiques de New York pour les infirmières en grève cette semaine. Plus tôt dans la journée, des centaines d'infirmières s'étaient réunies devant l'horloge de la gare Grand Central Station, puis avaient envahi les rues de Midtown en direction du bureau de la gouverneure sur la 3e avenue.

Près de la 33e rue, la marche a été détournée dans la direction opposée, apparemment parce que Mme Hochul n'était pas à son bureau, mais dans un autre bureau situé 20 pâtés de maisons plus au nord.

La marche avait été organisée par une équipe d'action contractuelle inter-unités et avait un caractère plus improvisé [« do-it-yourself »] que beaucoup d'autres actions de grève, de sorte que personne ne semblait gêné par le changement de programme. La plupart des participantes brandissaient des pancartes ou des affiches faites maison, des crécelles bruyantes et des klaxons réutilisées depuis leurs piquets de grève.

La situation d'urgence, prolongée à plusieurs reprises par la gouverneure Hochul, autorise les infirmières briseuses de grève venues d'autres États. Cela ressemble à une trahison envers les travailleuses de la santé et les patient·es.

« Nous aimerions qu'elle mette fin à ce recours aux infirmières intérimaires afin que la direction puisse s'asseoir à la table des négociations et entamer des discussions équitables ! », a déclaré une infirmière en oncologie de Mount Sinai, brandissant une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Mettre en échec la politique de Hochul est l'urgence »

.

« Nous aimerions que la gouverneure Hochul soit la gouverneure de toutes, et pas seulement de la direction », a déclaré l'infirmière. « Nous avons l'impression qu'elle est partiale. Elle se range du côté de la direction en lui accordant des décrets d'urgence lui permettant d'embaucher des infirmières de n'importe où. »

À la dernière étape, devant un immeuble de bureaux du centre-ville, les infirmières se sont rassemblées dans une cour pour écouter de brefs discours prononcés au mégaphone et scander « Kathy Hochul, honte à vous » et « Un jour de plus, un jour plus fortes ! ».

Certaines infirmières ont exprimé leur espoir que les dirigeant·es locaux leur viennent en aide. « [Le maire Zohran] Mamdani et la mairie nous ont apporté un soutien incroyable, mais nous avons besoin de plus de pression en ce moment », a déclaré Natasha Marks, infirmière clinicienne spécialisée en soins palliatifs à Mount Sinai, lors du rassemblement à la mairie.

Mme Marks, animatrice de la grève, affirme que les infirmières de toute la ville sont exaspérées. « Nous aimons nos patient·es », a-t-elle déclaré. « Nous voulons un hôpital qui fonctionne de manière sûre et efficace. Aujourd'hui l'hôpital ne répond pas à cela, c'est pourquoi nous sommes remplies de colère. »

Mais pour Mme Marks, la marche a également été l'occasion de montrer une formidable solidarité. « C'est ainsi que nous avons pu rassembler toutes ces personnes ici », a-t-elle déclaré. « Parce qu'elles ont toutes la même motivation : un contrat juste et équitable pour nous-mêmes et pour notre communauté. »

A.J. Schumann, Sarah Hughes, 4 février 2026
https://www.labornotes.org/blogs/2026/02/striking-new-york-nurses-brave-subzero-cold
Traduit par DE

En complément possible

Quinze mille infirmières de New York se mettent en grève
Lire l'article du 13 janvier (en anglais) de Luis Feliz Leon, Sarah Hughes, Danielle Smith sur le site Labor Notes

https://labornotes.org/2026/01/fifteen-thousand-new-york-city-nurses-strike
La gouverneure Kathy Hochul sape la grève des infirmières de New York
Alors que la grève historique des infirmières entre dans sa quatrième semaine, la gouverneure de New York, Kathy Hochul, a protégé les hôpitaux de l'impact de la grève en facilitant l'embauche de briseuses de grève et en ne faisant pas grand-chose pour empêcher les dirigeants de prolonger ce conflit sur les effectifs et la sécurité.
Lire l'article (en anglais) d'Alex N. Press sur le site du Jacobin

https://jacobin.com/2026/02/governor-kathy-hochul-is-undermining-striking-new-york-nurses
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New York : premières victoires des infirmières

Les infirmières membres du syndicat NYSNA travaillant au Samaritan Medical Center, au Carthage Area Hospital et au Claxton-Hepburn Medical Center ont ratifié de nouveaux contrats de quatre ans. Cependant, les infirmières membres du NYSNA dans quatre autres hôpitaux du nord de l'État de New York poursuivent les négociations afin d'obtenir des contrats équitables.

Après des mois de négociations, les infirmières ont réussi à obtenir des contrats qui protègent les soins médicaux des patient·es dans leurs communautés du nord de l'État, où des décennies de réduction des services et de regroupement des hôpitaux ont entraîné une détérioration de l'accès à des soins médicaux de qualité et sûrs.

Bien que ces contrats constituent une victoire pour les infirmières et les habitant·es de Watertown, Cartage, Ogdensburg et des environs, il reste encore beaucoup à faire. Les membres de la NYSNA dans quatre autres hôpitaux du nord de l'État de New York — l'Adirondack Medical Center, l'UVM-Alice Hyde Medical Center, l'UVM-Champlain Valley Physicians Hospital et l'UVM-Elizabethtown Community Hospital — poursuivent les négociations afin d'obtenir des contrats équitables et de préserver la qualité des soins de santé dans leurs communautés.

La présidente de la NYSNA, Nancy Hagens, infirmière diplômée titulaire d'une licence en sciences infirmières et d'un certificat en soins intensifs, a déclaré : « Pendant plusieurs mois, les infirmières de la NYSNA du nord de l'État de New York se sont battues pour obtenir des contrats équitables qui amélioreront l'accès aux soins médicaux pour les patient·es des zones rurales de l'État. Ensemble, elles ont obtenu des contrats qui répondent aux besoins les plus urgents de leurs communautés. Ces trois contrats solides constituent une première étape vers la satisfaction des besoins de tout le nord de l'État et garantissent à chaque habitant·e l'accès aux soins de santé nécessaires. »

5 février 2026
Association des infirmières de l'État de New York (NYSNA)
https://www.nysna.org/press/nysna-nurses-samaritan-medical-center-carthage-area-hospital-and-claxton-hepburn-medical
Traduction PLT

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Les syndicats étasuniens menacés de disparaître sous Trump

17 février, par Stanley Gacek, Jana Silverman — , ,
Il y a environ deux ans, le mouvement syndical américain semblait connaître un regain de vitalité. L'« été chaud » de 2023, caractérisé par une vague de grèves sans précédent, (…)

Il y a environ deux ans, le mouvement syndical américain semblait connaître un regain de vitalité. L'« été chaud » de 2023, caractérisé par une vague de grèves sans précédent, combinée à une recrudescence des campagnes de syndicalisation et à un niveau record de popularité des syndicats auprès du public, en particulier chez les jeunes travailleurs et travailleuses (Silverman, 2025), semblait augurer un avenir radieux pour le mouvement syndical étasunien.

Tiré de Entre les ligne set les mots

Ces tendances positives constituaient un changement bienvenu après de longues années de déclin, le mouvement ayant été mis à mal par la désindustrialisation et des obstacles juridiques de plus en plus importants à l'organisation et au financement des syndicats.

Cependant, les rayons chauds de 2023 ont pris fin de manière glaciale le 20 janvier 2025, jour de l'hiver, lorsque Donald Trump a été investi pour la deuxième fois président des États-Unis. Bien que Trump ait lancé de nombreux appels à la classe ouvrière pendant sa campagne, en particulier à sa frange rurale, blanche et native [personne née aux Etats-Unis – NdT], ses actes ont été plus éloquents que ses paroles. Quelques mois après son entrée en fonction, son administration a décimé la main-d'œuvre fédérale et supprimé la négociation collective pour plus d'un million d'employé·es fédéraux qui avaient réussi à conserver leur emploi (Glass, 2025), a abrogé des dispositions anti-discrimination vieilles de 60 ans et a temporairement paralysé le Conseil national des relations du travail (NLRB), qui supervise les campagnes de syndicalisation et les processus de négociation collective.

Cet article met brièvement en lumière les progrès réalisés par le mouvement syndical américain sous l'administration Biden, passe en revue les principaux obstacles auxquels sont confrontés les travailleurs/ travailleuses étasunien·nes et leurs syndicats sous Trump, et propose des stratégies que les syndicats pourraient adopter pour les surmonter.

Les progrès pendant l'ère Biden

Le « Hot Labor Summer » (été chaud pour les syndicats) de 2023 n'est pas sorti de nulle part. Cette recrudescence des luttes et de l'organisation des travailleurs/travailleuses est le résultat de la convergence de trois facteurs sous l'administration Biden entre 2021 et 2024 : un marché du travail extrêmement tendu après la pandémie, un gouvernement fédéral favorable aux travailleurs/travailleuses et la politisation des jeunes travailleurs/travailleuses touché·es à la fois par la tendance à long terme à l'augmentation des inégalités de revenus et par les chocs à court terme de la crise financière de 2008 et de la pandémie de COVID-19. Dans ce contexte, l'administration Biden a donné à la NLRB les moyens d'agir en tant qu'organisme de surveillance véritablement favorable aux travailleurs/travailleuses, en rendant d'importantes décisions visant à protéger l'organisation syndicale et à stimuler la négociation collective. Dans le même temps, les travailleurs et les travailleuses elles et eux-mêmes ont lancé des campagnes de syndicalisation à la base dans des secteurs auparavant non syndiqués et ont recouru de manière plus militante à la grève et à d'autres formes d'action collective.

Au sein du NLRB, la conseillère juridique Jennifer Abruzzo a contribué à l'adoption d'une série de décisions historiques visant à sanctionner l'ingérence des employeurs dans les campagnes de syndicalisation et à accélérer la conclusion des premières conventions collectives. Dans l'affaire Thryv, Inc., 371 NLRB n°22 (2022), le Conseil a statué que les employeurs sont responsables de la quasi-totalité des préjudices financiers directs ou prévisibles, y compris la réintégration et le paiement des arriérés de salaire, résultant de licenciements antisyndicaux.

Dans l'affaire Cemex Construction Materials Pacific, LLC, 372 NLRB n°132 (2023), le Conseil a renforcé l'obligation des employeurs de reconnaître les syndicats nouvellement créés : lorsqu'il reçoit des demandes de reconnaissance étayées par des preuves d'autorisation majoritaire, un employeur doit soit reconnaître le syndicat, soit demander la tenue d'une élection organisée par le NLRB dans un délai de deux semaines. Tout manquement à cette obligation entraîne une injonction de négocier immédiatement, et si l'employeur choisit la voie électorale mais commet des pratiques déloyales pendant le processus, il doit négocier avec le syndicat quel que soit le résultat. Dans l'affaire Amazon.com Services LLC, 373 NLRB n°136 (2024), le Conseil a statué que le fait d'obliger les employé·es à assister à des réunions antisyndicales dans les locaux de l'entreprise — appelées « réunions captives » — constituait une violation de la loi nationale sur les relations du travail.

L'auto-organisation des travailleurs/travailleuses a également connu un essor pendant les années Biden, en grande partie grâce aux jeunes travailleurs/travailleuses nouvellement attiré·es par le socialisme démocratique et politisés par leur expérience en tant que « travailleurs/travailleuses essentiel·les » non protégé·es pendant la pandémie. Le nombre d'élections de représentation supervisées par le NLRB a doublé entre 2021 et 2024 (Poydock et al., 2025), avec des victoires syndicales dans plus de 75% des cas. Les mouvements d'opposition menés par les jeunes travailleurs/travailleuses ont redynamisé la direction des syndicats nationaux tels que l'United Auto Workers (UAW), et le nombre de grèves a considérablement augmenté, passant de seulement sept actions nationales impliquant 25 000 travailleurs/travailleuses en 2017 à 470 actions collectives impliquant plus de 539 000 travailleurs/travailleuses en 2023 (Ritchie, Kallas et Iyer, 2024).

L'attaque de Trump contre les travailleurs et les travailleuses

Malgré ces succès, le mouvement syndical n'a pas connu de croissance en termes absolus sous l'administration Biden : le taux de syndicalisation a chuté à seulement 9,9% en 2024 (BLS, 2025). Dans ce contexte de montée en puissance symbolique mais de déclin organisationnel, Trump a utilisé un discours néo-populiste pour remporter les élections de 2024, avant de rapidement dévoiler ses intentions anti-ouvrières. Les premiers à être directement visés ont été les employé·es fédéraux. À la fin de l'année, plus de 315 000 personnes avaient été contraintes de quitter la fonction publique fédérale, et les négociations collectives ont été unilatéralement suspendues pour plus d'un million de fonctionnaires fédéraux par décret, détruisant ainsi les droits de négociation de 84,4% des fonctionnaires fédéraux syndiqué·es, soit un·e travailleur/travailleuse étasunien·ne sur 14 couvert·e par une convention collective (Glass, 2025). Trump a également révoqué les décrets élargissant les garanties en matière de travail pour les sous-traitants fédéraux, suspendu la réglementation favorable aux travailleurs de l'Occupational Safety and Health Administration (OSHA) et fermé les bureaux de la Mine Safety and Health Administration (MSHA).

Quelques jours après son entrée en fonction, Trump a licencié sans motif Gwynne Wilcox, membre du NLRB nommée par Biden. Ce licenciement a été jugé illégal par la justice fédérale, mais la Cour suprême des États-Unis a finalement suspendu l'ordonnance de réintégration de Wilcox, laissant le Conseil sans le quorum de trois membres nécessaire pour statuer sur les affaires ou exercer ses pouvoirs réglementaires. Les employeurs ont profité de ce vide juridique pour refuser de se conformer aux décisions régionales certifiant la création de nouveaux syndicats ou traitant des pratiques déloyales en matière d'emploi. Le 18 décembre 2025, le Sénat a rétabli le quorum en confirmant les personnes nommées par Trump — James Murphy et Scott Mayer — ainsi que la nouvelle avocate générale Crystal Carey. Toustes sont favorables aux employeurs et opposé·es aux syndicats, et sont susceptibles de revenir sur les décisions favorables aux travailleurs/travailleuses prises par le NLRB sous l'ère Biden.

Pour aggraver ces mesures, toute perspective de nouvelle campagne de syndicalisation est désormais sérieusement compromise par la croisade anti-immigré·es menée par l'administration. Les personnes nées à l'étranger représentent 19,2% de la main-d'œuvre américaine (BLS, 2025), ce qui signifie que tout effort sérieux à grande échelle visant à augmenter le taux de syndicalisation doit impliquer les travailleurs et les travailleuses immigré·es. Compte tenu de la vague actuelle de détentions et d'expulsions massives visant des travailleurs/travailleuses dont le seul délit est d'avoir un statut migratoire irrégulier, il est très improbable qu'un nombre important d'entre elles ou d'entre eux prennent le risque de s'exposer davantage en exerçant leur droit d'adhérer à un syndicat ou de participer à des manifestations syndicales.

Stratégies de survie

Bon nombre des avancées obtenues sous l'administration Biden se sont révélées tragiquement éphémères. Le mouvement syndical étasunien est aujourd'hui confronté à une triple crise politique, juridique et organisationnelle qui remet en question son avenir même. Nous pensons que cette crise multiple ne peut être surmontée qu'à l'aide de mesures radicalement nouvelles : prendre des risques, briser les contraintes institutionnelles et les interprétations conventionnelles de la loi, et exploiter les contradictions inhérentes à la situation politique actuelle. Les pratiques efficaces d'organisation à la base développées par les jeunes travailleurs/travailleuses ces dernières années doivent être étendues à l'échelle nationale, de nouvelles possibilités d'action collective en dehors du cadre du NLRB (National Labor Relations Board, Conseil national des relations du travail) – telles que la reconnaissance des syndicats minoritaires – doivent être explorées, les protections contre les pratiques déloyales en matière d'emploi doivent être renforcées au niveau infranational, et des fronts commun reliant le mouvement syndical à d'autres mouvements sociaux doivent être créés afin de protéger tous les travailleurs et toutes les travailleuses, indépendamment de leur appartenance syndicale ou de leur statut migratoire, contre les pires politiques de Trump. L'avenir du mouvement syndical étasunien– et, sans exagération, le sort de la classe ouvrière étasunienne dans son ensemble – dépend de la capacité des syndicats à relever ce défi.

Jana Silverman et Stanley Gacek
Jana Silverman est professeure invitée en relations internationales à l'Universidade Federal do ABC (UFABC).
Stanley Gacek est avocat spécialisé dans le droit du travail en Amérique du Nord et ancien directeur adjoint et responsable du bureau de l'OIT à Brasilia.
https://globallabourcolumn.org/2026/02/11/us-unions-face-a-fight-for-survival-under-trump/
Traduit par DE

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Le fondamentalisme religieux et la résistance féministe

En 2025, le fondamentalisme religieux continuait à faire obstacle à la santé sexuelle et reproductive, mais la foi est également apparue comme un espace de résistance féministe (…)

En 2025, le fondamentalisme religieux continuait à faire obstacle à la santé sexuelle et reproductive, mais la foi est également apparue comme un espace de résistance féministe

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/24/en-2025-le-fondamentalisme-religieux-continuait-a-faire-obstacle-a-la-sante-sexuelle-et-reproductive-mais-la-foi-est-egalement-apparue-comme-un-espace-de-resistance-feministe/?jetpack_skip_subscription_popup

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La semaine dernière, alors que j'assistais à un salon féministe à Katmandou, la religion revenait sans cesse dans mes conversations avec des militantes du monde entier. Cela n'a rien de surprenant. Souvent, les réseaux religieux, et en particulier les mouvements chrétiens ultra-conservateurs, restreignent l'accès des femmes aux soins de santé sexuelle et reproductive. Ils sont liés à des mouvements transnationaux anti-genre et antiféministes, qui considèrent les droits reproductifs comme une menace.

L'influence de la religion sur la santé des femmes n'est pas nouvelle, mais ce qui a changé e 2025, c'est la profondeur avec laquelle elle s'est institutionnalisée et ancrée dans les lois, les systèmes de santé et la politique. La liste établie par le journal britannique The Guardian des cinq moments clés de l'attaque contre les droits des femmes et des filles en 2025 montre à quel point la religion est devenue centrale dans ces efforts : des organisations chrétiennes de droite organisant une conférence à New York pour élaborer une stratégie contre l'accès à l'avortement et « l'idéologie du genre », aux conférences sur les « valeurs familiales » organisées à travers l'Afrique.

Le mois dernier, la Chambre des député·es brésilienne a approuvé un projet de loi suspendant une résolution qui garantissait l'accès à l'avortement légal pour les filles et les femmes victimes de violences sexuelles. Dans un pays où 57 filles âgées de 10 à 14 ans donnent naissance chaque jour, il s'agit là d'une évolution inquiétante. Au moins six des 44 députés qui soutiennent le projet de loi sont des pasteurs évangéliques, et près de 90% d'entre eux appartiennent à des partis de droite. En couvrant les débats du Congrès l'année dernière, j'ai constaté que ces parlementaires influençaient fortement le discours public et les réponses institutionnelles autour de l'avortement.

Aux États-Unis, un nouveau rapport du Center for American Progress a montré qu'un nombre croissant de réseaux hospitaliers catholiques restreignaient l'accès aux soins de santé reproductive. À mesure que les hôpitaux religieux se développent dans le pays, des États entiers pourraient perdre l'accès à l'avortement, à la contraception d'urgence, à la stérilisation et même aux soins en cas de fausse couche.

Mais il y a eu des contre-discours. En 2025, certaines femmes ont réinterprété la foi pour défendre leur santé et leur autonomie, montrant ainsi que la religion peut être un espace de résistance. Les sociologues savent depuis longtemps que les femmes sont plus religieuses que les hommes dans le monde entier. Cela vaut également au niveau national. Une étude menée auprès de professionnel·les de la santé dans le cadre du projet ELSA-Brésil a révélé que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de se déclarer religieuses, soulignant à quel point la foi peut influencer les choix des femmes et leur accès aux soins.

Sur le terrain, des groupes brésiliens tels que Catholics for the Right to Decide (Catholiques pour le droit de décider), qui a lancé en décembre dernier un observatoire chargé de surveiller l'ingérence religieuse dans la politique en matière d'avortement, et Evangelicals for the Legalization (Évangéliques pour la légalisation), utilisent des arguments fondés sur la foi, la compassion, la justice et la dignité pour protéger la santé des femmes.

Ailleurs, des mouvements mènent des actions similaires à travers différentes traditions religieuses. Lors de la conférence, j'ai rencontré des organisateurs de Musawah, un mouvement féministe musulman mondial qui a reçu cette année le prix Niwano pour la paix, dont le travail montre comment les cadres islamiques peuvent être mobilisés pour défendre la santé et l'autonomie des femmes. Au Malawi, des groupes interconfessionnels militent pour un avortement plus sûr. Aux États-Unis, trois ans après l'annulation de l'arrêt Roe v. Wade, 13 organisations ont lancé Faithful Majority for Reproductive Freedom, la première coalition nationale confessionnelle axée sur la liberté reproductive et religieuse. Partout dans le monde, des acteur/actricess religieux contestent activement l'utilisation de la foi pour restreindre les droits reproductifs.

Les institutions religieuses ont longtemps façonné la santé des femmes, influençant les lois, les pratiques médicales et l'accès aux soins post-viol, à la contraception et à l'avortement. En 2025, il est devenu évident que la foi n'affecte pas seulement les lieux de culte, mais aussi les hôpitaux, les tribunaux et la politique. Les femmes refusent de laisser leur foi entre les mains de ceux qui l'utilisent pour leur refuser des soins. Ce changement, visible dans tous les pays cette année, m'a donné de l'espoir.

Ester Pinheiro, Correspondant santé, The Fuller Project
https://us7.campaign-archive.com/?e=96275cf7f0&u=cf2634ffd126782ace5493a67&id=3826526981
Traduction DE

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Transition politique en Haïti : les Femmes Leaders en Région réclament une gouvernance responsable

À l'heure où Haïti traverse l'une des périodes les plus sombres de son histoire récente, certaines voix refusent le silence. Le 6 février 2026, la Coalition des Femmes Leaders (…)

À l'heure où Haïti traverse l'une des périodes les plus sombres de son histoire récente, certaines voix refusent le silence. Le 6 février 2026, la Coalition des Femmes Leaders en Région a publié un communiqué qui résonne comme un appel à la lucidité et à la responsabilité collective.

Par Smith PRINVIL

Dans un pays fragilisé par l'insécurité, l'impasse politique et l'urgence humanitaire, ces femmes venues de différentes régions rappellent une évidence trop souvent négligée : aucune sortie de crise durable ne peut se construire sans inclusion.

Signé par Miralda Jameau, Agenor Yanick Auguste, Langeda Dabelus, Sylmatha Pierre et Johanne Jean, le texte intervient à un moment charnière, à la veille de la fin annoncée du mandat du Conseil Présidentiel de Transition, prévue pour le 7 février 2026. Une date hautement symbolique dans l'imaginaire politique haïtien, chargée à la fois d'espoirs et de désillusions répétées.

En Haïti, la crise n'est plus seulement un sujet de débat institutionnel. Elle s'incarne dans les gestes ordinaires de survie, dans l'impossibilité de circuler librement, dans l'angoisse des familles et dans la précarité grandissante. Les femmes, en première ligne de cette réalité, portent le poids d'un effondrement qui affecte à la fois le tissu social et les solidarités traditionnelles.

La Coalition des Femmes Leaders en Région souligne que les femmes et les groupes vulnérables demeurent les premières victimes de l'insécurité et de l'absence de perspectives politiques claires. Elle dénonce une gouvernance souvent déconnectée des réalités locales et appelle à un modèle fondé sur la transparence, la participation citoyenne et le respect des droits humains.

Longtemps confinée à l'espace privé ou communautaire, la parole des femmes s'affirme aujourd'hui comme un acte politique à part entière. Cet appel collectif s'inscrit dans une histoire haïtienne marquée par la résistance silencieuse, la transmission culturelle et la capacité des femmes à maintenir le lien social, même dans les périodes les plus troublées.
En s'adressant directement aux « assoiffés du pouvoir », la Coalition rappelle que les aspirations profondes de la population haïtienne restent inchangées : vivre en paix, accéder à la justice et bénéficier de conditions de vie dignes. Un message simple, mais porteur d'une exigence éthique forte.

Pour la Coalition, la transition politique ne saurait se limiter à un simple réaménagement institutionnel. Elle doit ouvrir la voie à une mobilisation accrue des acteurs nationaux et internationaux, capable de soutenir un processus de sortie de crise crédible et durable. L'objectif est clair : créer les conditions nécessaires à l'organisation d'élections libres, inclusives et démocratiques, seules à même de restaurer la légitimité de l'État.
Cette vision place l'inclusion territoriale, sociale et de genre au cœur du projet politique. Elle interroge, en creux, les pratiques de pouvoir qui ont longtemps exclu les régions et les voix marginalisées des grandes décisions nationales.

Au-delà de l'actualité immédiate, l'appel de la Coalition des Femmes Leaders en Région s'inscrit dans une réflexion plus large sur le devenir d'Haïti. Il rappelle que la reconstruction d'un pays ne se mesure pas seulement à la solidité de ses institutions, mais à sa capacité à reconnaître toutes ses voix.

Dans un contexte marqué par la lassitude et la défiance, ces femmes proposent une autre boussole : celle de la dignité, de l'écoute et de la responsabilité partagée. Une parole ferme, mais porteuse d'espoir, qui invite Haïti et ceux qui l'observent à repenser la gouvernance comme un espace de dialogue plutôt que de domination.

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Des manifestations de rue au Parlement : le renouveau du féminisme de gauche au Sri Lanka Le féminisme de gauche dans et après l’Aragalaya

17 février, par Amalini de Sayrah, Chulani Kodikara — , ,
L'aragalaya (mouvement de protestation) sri-lankais de 2022 a créé un espace sans précédent pour l'activisme féministe de gauche autour du travail et de la justice économique. (…)

L'aragalaya (mouvement de protestation) sri-lankais de 2022 a créé un espace sans précédent pour l'activisme féministe de gauche autour du travail et de la justice économique.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/04/des-manifestations-de-rue-au-parlement-le-renouveau-du-feminisme-de-gauche-au-sri-lanka/?jetpack_skip_subscription_popup

Cet article examine trois aspects négligés : les ouvrières des usines d'exportation contestant l'exploitation, les femmes rurales luttant contre la microfinance prédatrice, et l'analyse féministe des impacts genrés de la crise économique. Les auteures soutiennent que les militantes féministes ont délibérément créé un espace au sein du mouvement plus large, forgeant de nouvelles alliances et donnant leur propre sens au « changement de système ». Cet activisme s'est depuis poursuivi dans la politique électorale, avec des féministes de gauche désormais au parlement à travers le Progressive Women's Collective (Collectif des femmes progressistes) du NPP — marquant un tournant dans la politique féministe sri-lankaise. [AN]

*-*

L'Aragalaya/Porattam/Struggle de 2022 constitue un événement sans précédent dans la mobilisation démocratique et la politique de protestation dans l'histoire du Sri Lanka, culminant avec la démission du président Gotabaya Rajapaksa [1]. Plus de trois ans après son départ du pouvoir, un nombre croissant de travaux universitaires a examiné la multiplicité des actes, événements et pratiques qui ont composé l'Aragalaya, soulignant l'impossibilité de le réduire à une structure unique et centralisée ou à une entité organisationnelle singulière (Arulingam et de Silva 2023 ; Balendra 2025 ; CPA – Social Indicator 2023 ; Kumarasinghe 2025 ; Rambukwella 2024). Alors que les cris de ralliement « Go Gota, Go Go ! », « Go Gota, Go Home ! » ou « Kaputu Kaak Kaak Kaak – Basil, Basil, Basil » servaient de slogans unificateurs transcendant les divisions ethniques, de classe, générationnelles et de genre, le mouvement a également fait émerger un autre appel retentissant : celui du changement de système [2].

Le « changement de système », cependant, signifiait différentes choses pour différentes personnes et a généré une multitude de « protestations dans la protestation », chacune articulant des griefs, des aspirations et des imaginaires politiques distincts. Analysant les réponses de 1000 manifestants interrogés pendant que l'Aragalaya était en cours, Social Indicator, l'unité de recherche par sondage du Centre for Policy Alternatives (CPA), a soutenu que « le mouvement a créé un espace pour des luttes auparavant considérées comme périphériques au noyau majoritaire » (CPA – Social Indicator 2023 : 1).

Dans le même ordre d'idées, Arulingam et de Silva (2023 : 53), militantes féministes qui protestaient et organisaient des événements au sein de l'Aragalaya, soutiennent que « avec toutes les limitations inhérentes à la politique sri-lankaise, le site d'occupation de Galle Face ('Gota Go Gama', ci-après GGG) a ouvert des espaces à des secteurs de la société qui seraient autrement privés de voix politique et resteraient exclus des sites de protestation ». Parmi ceux-ci figurent un certain nombre d'événements et d'actes de solidarité qui ont franchi « des divisions ethniques et religieuses profondément ancrées qui affligent le pays depuis de nombreuses décennies » (CPA – Social Indicator 2023 : 26 ; voir aussi Balendra 2025 ; Satkunanathan 2022 : 549-550) [3].

Par exemple, durant le mois de Ramadan, qui tombait pendant les premières semaines de l'Aragalaya en avril/mai 2022, des hommes et femmes musulmans ont rompu le jeûne avec des manifestants d'autres confessions ou sans confession, qui étaient invités à les rejoindre à Galle Face Green et Independence Square à Colombo [4]. Le 18 mai, un groupe a organisé la première commémoration de Mullivaikkal de cette ampleur en dehors du nord et de l'est, en mémoire des Tamouls tués et disparus durant la phase finale de la guerre civile du Sri Lanka (1983–2009) [5]. Ils ont allumé une flamme, partagé du kanji (la bouillie de riz, d'eau et de sel qui avait soutenu les familles piégées sans nourriture suffisante ni sécurité physique dans les derniers jours de la guerre), et dispersé des fleurs dans la mer. L'un des moments les plus poignants de la commémoration fut une interprétation puissante de Nam Pārpomē, une version tamoule de Hum Dekhenge de Faiz Ahmed Faiz, traduite par Mangai Arasu et Ponni Arasu, et chantée par Swasthika Arulingam (Perera 2023 : 3) [6]. Dans un autre moment de solidarité ethnique, les manifestants de l'Aragalaya ont chanté l'hymne national en tamoul. L'Aragalaya a également vu une marche des fiertés vibrante. Pasan Jayasinghe (2022) a noté plus tard dans un fil Twitter : « Les événements Pride ici sont généralement discrets et à huis clos, par nécessité à cause des autorités vigilantes et des homophobes », pourtant cette marche explicitement présentée comme faisant partie de l'Aragalaya a défié le sectarisme de l'État et de la société avec « couleur, bruit et joie ».

Les femmes ont participé en nombre sans précédent à l'Aragalaya dès le tout début. Elles étaient en première ligne des petites manifestations de quartier et des « lamentations de cuisine » qui ont éclaté dans de nombreux endroits différents à travers le pays avant même l'occupation de Galle Face Green le 9 avril. Les militantes pour les droits des femmes ont également apporté leurs propres histoires de lutte — certaines vieilles de plusieurs décennies — à leur engagement dans l'Aragalaya. Dans le processus, ces questions ont été transformées en questions nationales (Arulingam et de Silva 2023 : 54).

S'inspirant et s'appuyant sur le travail d'Arulingam et de Silva, dans cet essai nous scrutons sous la surface de l'Aragalaya avec une « curiosité féministe » (Talcott et Collins 2012) pour éclairer trois fils d'activisme féministe et de résistance liés au travail et à l'économie qui n'ont curieusement pas reçu l'attention qu'ils méritent dans les travaux actuels sur l'Aragalaya : par les ouvrières des usines d'exportation ; la crise de la microfinance, qui a affecté de manière écrasante les femmes rurales ; et les implications genrées de la crise économique [7].

Réfléchissant à cet activisme, nous soutenons que plusieurs petits groupes de militantes féministes organisées, à travers leurs interventions et initiatives, ont consciemment et délibérément créé un espace pour rendre leurs luttes visibles à un public plus large, national, au sein de l'Aragalaya. Elles ont donné leur propre sens et substance à l'appel au « changement de système » dans une perspective féministe de gauche.

Ce faisant, elles ont contribué, entre autres, à briser l'emprise de la peur (même transitoirement) de représailles et de licenciement qui a enchaîné les travailleuses pendant des années les empêchant de rejoindre les manifestations ; ainsi qu'à faciliter de nouvelles alliances entre dirigeantes et dirigeants masculins au sein des syndicats dominés par les hommes, des organisations de la société civile et des partis politiques. Dans le sillage de l'Aragalaya, certaines féministes sont entrées en politique électorale pour faire avancer leurs luttes. Les élections législatives de 2024 ont également élu au parlement un nombre sans précédent de femmes du Progressive Women's Collective (PWC, Collectif des femmes progressistes), l'aile féminine du National People's Power (NPP, Pouvoir national du peuple), qui s'identifient comme féministes de gauche, dont certaines étaient actives dans l'Aragalaya [8]. Nous soutenons qu'il s'agit d'un moment unique dans la politique féministe au Sri Lanka.

Cet essai s'appuie sur une revue de littérature, nos observations participantes de l'Aragalaya entre avril et août 2022, et plus de 15 entretiens avec un groupe de militantes féministes qui ont mis leur corps en jeu pour s'engager dans l'Aragalaya de manière soutenue. Nous nous appuyons en particulier sur des entretiens avec des militantes et dirigeantes d'organisations telles que le Dabindu Collective, le Stand Up Movement, le Feminist Collective for Economic Justice (Collectif féministe pour la justice économique), le Liberation Movement et les Femmes libres [9]. Nous comprenons l'Aragalaya comme une lutte nationale qui s'est manifestée dans de nombreux sites de protestation différents, non limités au 'Gota Go Gama' (GGG) à Galle Face, y compris dans les espaces en ligne et discursifs. Nous reconnaissons que les femmes étaient actives dans tous ces sites même si l'objectif de cet article se limite à quelques sites. Nous reconnaissons également que l'Aragalaya, que ce soit à Galle Face ou ailleurs, ne représentait pas toutes les manifestations en cours à l'époque ni tous les manifestants (Kodikara 2022 ; Satkunanathan 2022). Comme Satkunanathan le souligne, contrairement aux déclarations selon lesquelles l'Aragalaya est la plus longue manifestation pacifique du Sri Lanka, la lutte non-violente pour la vérité et la justice menée par les femmes tamoules membres de familles de personnes disparues a précédé l'Aragalaya et se poursuit à ce jour (2022 : 555).

Placer les travailleuses au centre de l'économie

Plusieurs militantes et organisations pour les droits des femmes telles que le Dabindu Collective, le Stand Up Movement et le Liberation Movement ont joué un rôle actif dans l'Aragalaya dès le tout début [10]. Le Dabindu Collective n'a pas seulement rejoint les manifestations à Colombo mais a également aidé à organiser des manifestations à Katunayake, Ja-Ela et Negombo [11]. Chamila Thushari du Dabindu nous a raconté comment un groupe d'entre elles venait à Galle Face vers 22 heures le soir, rejoignait les chants et réponses, et prenait le train de 4 heures du matin pour retourner à Katunayake. À son avis, les travailleuses des zones franches s'identifiaient fortement à l'Aragalaya — même si elles ne pouvaient pas participer quotidiennement pour faire entendre leurs voix en raison des règles strictes concernant les congés dans les usines de confection et du risque de perdre son emploi si les travailleuses manquaient ne serait-ce qu'un jour de travail. Pourtant beaucoup ont rejoint le mouvement quand elles le pouvaient et où elles le pouvaient. Les travailleuses ont rejoint les manifestations organisées deux fois par semaine à Katunayake ou les démonstrations à Ja-Ela et Negombo à la fin de leur journée de travail.

Un grand nombre de travailleuses ont également rejoint le rassemblement du 1er mai durant l'Aragalayaqui s'est tenu à Galle Face. Et quand les syndicats ont annoncé un hartal à l'échelle de l'île le 6 mai, presque toute la zone est descendue dans la rue à l'unisson [12]. Selon Chamila Thushari, c'était la première fois en plus d'une décennie que les travailleuses sortaient manifester sans peur. Elle nous a rappelé que la répression brutale des travailleurs sous le régime Rajapaksa et le meurtre de Roshen Chanaka, un ouvrier de la zone franche en 2011, avaient rendu les travailleuses effrayées de protester contre quoi que ce soit, y compris leurs propres droits [13]. Dans les années suivant le meurtre de Roshen Chanaka, les militantes travaillant près des zones ont trouvé extrêmement difficile de mobiliser les travailleuses.

Cependant, à Katunayake, le 6 mai, personne n'est allé travailler. Un groupe de militantes dont Chamila a tiré des cordes à travers les entrées des zones vers 5 heures du matin le 6 pour inciter les travailleuses à rejoindre le hartal. Elle dit qu'il y a eu des tentatives de forcer les travailleuses à travailler, mais au final les militantes ont prévalu, et elles ont pu tenir un piquet devant les zones. Plus tard, beaucoup de manifestantes se sont rendues à Galle Face pour continuer à manifester. Il y a quand même eu des répercussions pour les travailleuses. Dans les jours suivant la manifestation, le Département d'investigation criminelle de la police sri-lankaise est entré dans les usines pour interroger les travailleuses. Une travailleuse a été arrêtée et n'a été libérée que 20 jours plus tard, après d'autres manifestations par des militantes comme Chamila.

Dabindu, Stand Up et Liberation ont également organisé des événements spécifiques sur les droits des travailleuses, tout en analysant de manière critique les discours économiques dominants du point de vue des travailleuses, au sein du GGG à Galle Face et d'autres sites de l'Aragalaya. Ceux-ci comprenaient une conférence de presse organisée dans la tente du Centre média au GGG, un enseignement public à Independence Square et une manifestation à Galle Face.

La conférence de presse, organisée par le Women-Led Bargaining Committee (WLBC, Comité de négociation dirigé par des femmes) avec le Liberation Movement au GGG le 26 avril 2022, portait sur le thème « Restructuration économique : les travailleurs au centre ». L'événement a attiré l'attention sur les travailleuses qui ont historiquement été — et restent — l'épine dorsale de l'économie nationale et domestique, en cueillant le thé et en saignant le caoutchouc ; en cousant des vêtements prêts-à-porter ; et par les envois de fonds du travail domestique migrant. Les dirigeantes ont souligné comment l'argent « généré par leur sang, leur sueur et leurs larmes » a été imprudemment pillé et perdu par les frères Rajapaksa.

Dans une déclaration publiée après la conférence de presse, le WLBC a remis en question la façon dont l'économie avait été (mal) gérée et a souligné l'impact disproportionné de la crise sur les travailleuses — en particulier celles des zones franches, dont beaucoup, ont-elles expliqué, sont de plus en plus des travailleuses migrantes tamoules du nord et de l'est. Elles ont exigé que les acteurs nationaux et internationaux rendent des comptes pour la crise économique et ont souligné l'importance de protéger les moyens de subsistance et les droits humains des travailleurs. Elles ont également reconnu la contribution significative des travailleuses des plantations — principalement des femmes tamoules Malaiyaha — aux recettes d'exportation du Sri Lanka, notant que leurs droits économiques, ainsi que ceux des femmes et des communautés minoritaires plus largement, doivent être reconnus, même si elles ne sont pas représentées dans leurs syndicats [14]. Swasthika Arulingam, présidente du Commercial and Industrial Workers Union (CIWU, Syndicat des travailleurs commerciaux et industriels) et membre du WLBC, a noté que l'événement a présenté certains des premiers commentaires ouvertement anti-Fonds monétaire international pendant la crise, ce qui était une position marginale et impopulaire même parmi les syndicats et certainement dans la société en général [15].

L'activisme autour des luttes des travailleuses était également significatif pour d'autres raisons. Pendant des décennies, les syndicats dirigés par des femmes dans le secteur de l'habillement ont combattu deux défis simultanés. Premièrement, la domination masculine des syndicats ; et deuxièmement, le pouvoir des entreprises de l'industrie qui exploite le travail des femmes tout en entravant leur capacité à s'organiser, par le harcèlement et des mesures disciplinaires stratégiques menant au licenciement des dirigeantes des sections syndicales.

Concernant le premier défi, des années avant l'Aragalaya, les militantes pour les droits du travail avaient des conversations sur la formation d'une alliance pour s'assurer que leurs voix seraient entendues dans les processus de négociation collective et les négociations concernant les travailleuses qu'elles représentent. L'objectif était de construire une coalition capable de résister plus efficacement au pouvoir des entreprises. Ces discussions ont commencé à porter leurs fruits pendant l'Aragalaya, culminant avec la formation du Women's Trade Union Centre (Centre syndical des femmes) et plus tard du WLBC, qui ont tous deux servi à amplifier les voix des femmes en relation avec les droits du travail. Le 1er mai 2022, les femmes de ces alliances ont eu l'opportunité de prendre la parole au rassemblement syndical. Ashila Dandeniya du Stand Up Movement a déclaré que c'était la première fois qu'elle parlait devant un si grand public en plusieurs décennies d'activisme [16].

Concernant le second défi, l'Aragalaya a fourni l'opportunité de déplacer le discours d'une focalisation abstraite sur les « dollars perdus à cause de la mauvaise gestion » et les personnes au pouvoir qui avaient gaspillé les finances publiques ; vers la classe ouvrière — en particulier les femmes dans les secteurs de l'habillement et des plantations et les travailleuses migrantes — qui avaient gagné ces dollars en premier lieu. Comme Chamila Thushari l'a noté, l'un de leurs messages clés était : c'est le travail des femmes qui génère le profit économique pour le pays et c'est la production des femmes qui a été drainée des réserves nationales conduisant le pays à faire défaut sur le service de sa dette souveraine en 2022 [17].

Le slogan qui tentait de capturer cette réalité et qui a résonné dans les manifestations organisées par les travailleuses pendant l'Aragalaya était :

ඩොලර් හෙව්ව – කලාපයෙන්
ඩොලර් ගිල්ලෙ – සාටකයන්
« Les dollars, nous les avons gagnés dans les zones industrielles
Les dollars, ils les ont dilapidés, les hommes aux châles.
»

Alors que les réserves de change du Sri Lanka s'effondraient au plus fort de la crise économique, les pénuries de biens essentiels et les hausses de prix ont décimé les revenus de la classe ouvrière. Dans les forums et discussions sur les droits des travailleurs, les syndicats ont répété le fait que c'était le travail des ouvrières de l'habillement qui avait soutenu le pays pendant le ralentissement économique qui a précédé la crise — la période COVID-19. Alors que la majeure partie du pays s'est arrêtée, les usines ont été marquées « services essentiels » et ont continué à fonctionner. Cela a entraîné de grands foyers de cas de coronavirus en leur sein, pourtant l'industrie a quand même fait des profits sur le travail des femmes. Cependant, la constance du soutien que des militantes comme Chamila Thushari avaient fourni aux travailleuses pendant la pandémie signifiait qu'elles s'adressaient à un public plus large lorsqu'elles soulevaient des questions autour de la crise économique [18].

Cette base reste importante alors qu'elles continuent d'aborder le double défi du leadership des femmes au sein du mouvement syndical et de l'exploitation des travailleuses. Pourtant chaque crise apporte de nouveaux défis. Dans le sillage du cyclone Ditwah, parce que les travailleuses migrantes ne sont pas enregistrées comme résidentes dans les zones où elles sont employées, elles sont incapables d'accéder aux secours en cas de catastrophe (Fernando 2025) ; de même qu'elles ont été exclues du soutien de l'État pendant la pandémie et la crise [19].

Relier la dette nationale à la dette des ménages

Le 23 avril 2022, un groupe de femmes représentant le National Movement of the Victims of Microfinance (NMVM, Mouvement national des victimes de la microfinance) et leurs alliés ont organisé une marche du rond-point de Lake House jusqu'au GGG à Galle Face pour attirer l'attention sur la crise de l'endettement des ménages affectant des millions de familles à travers le Sri Lanka. Les 100 femmes et hommes rassemblés près de Lake House étaient venus par bus de différentes villes de la Province du Centre-Nord. Au début de la marche, ils ont déployé une longue bannière arborant leur cri de ralliement en cinghalais et en tamoul.

« ගෙවන්නේ නෑ ! ගෙවන්න බෑ ! දුන් පොරොන්දු ඉටු කරුණු ! ක්ෂුද්‍ර මුල්‍ය ණය වහා අහෝසි කරනු ! »

« செலுத்த முடியாது ! செலுத்தமாட்டோம் ! கொடுத்த வாக்குறுதியை நிறைவேற்று ! நுண்நிதி கடன்களை உடனடியாக இரத்து செய் ! »

(« On ne paiera pas, on ne peut pas payer. Tenez vos promesses. Annulez toutes les dettes de microfinance ! »)

Plusieurs femmes dont Renuka Karunarathne de Welikanda représentant le NMVM et Nirosha Guruge et Hemamalie Abeyratne des Femmes libres, l'aile féminine du Frontline Socialist Party (FSP, Parti socialiste de première ligne), ont pris la parole devant les manifestants présents [20]. Renuka a candidement admis que beaucoup de femmes victimes du microcrédit étaient parmi les 69 lakhs (6,9 millions) qui avaient voté pour élire Gotabaya Rajapaksa à l'élection présidentielle de 2019. Cependant, elle a déclaré qu'elles rejoignaient maintenant l'Aragalaya pour le renvoyer chez lui, et qu'elles ne rentreraient pas chez elles tant que leurs prêts ne seraient pas annulés.

Nirosha Guruge, des Femmes libres, a ensuite pris la parole :

« Aujourd'hui nous sommes venues à Galle Face en tant que victimes des prêts de microfinance. Dans le pays aujourd'hui, il y a des gens qui vivent au jour le jour, qui ne peuvent pas se permettre de nourrir leurs familles, ne peuvent pas éduquer leurs enfants, et qui sont incapables de vaquer à leurs tâches quotidiennes… Au cours des dernières années, nous avons mené des luttes. Nous avons averti le gouvernement. Tenez vos promesses. Sinon 29 lakhs [2,9 millions] de victimes du microcrédit se rassembleront avec les manifestants de l'Aragalaya, et nous ne regarderons en arrière que lorsque ce gouvernement et ce système seront renversés. Comme nous l'avons dit, nous sommes ici aujourd'hui, les victimes du microcrédit. À l'intérieur des maisons, elles ne peuvent pas cuisiner. Le prix du riz a augmenté, il n'y a pas d'opportunités d'auto-emploi, elles n'ont même pas cinq centimes en main. Pour ces raisons, les vies rurales ont été détruites ; certaines ont été poussées dans la rue. Ainsi, en tant que femmes, en tant que mères, en tant que sœurs, nous sommes aussi venues en solidarité pour rejoindre cette puissance de la jeunesse (tharuna balayata javayak denna). À partir d'aujourd'hui, les femmes afflueront à Galle Face. Le temps où nous cachions nos problèmes est révolu. Nous disons à ce gouvernement, dans le passé, nous avons dit que nous sommes incapables de payer cette dette… Nous ne paierons pas cette dette. Et nous le disons encore – si vous pouvez prendre nos dettes, faites-le. Nous ne paierons pas. Nous ne pouvons pas payer. Vous nous avez tout pris… M. Rajapaksa, préparez-vous à rentrer chez vous. N'avez-vous pas honte ? […] Les femmes de ce pays, les travailleuses des plantations, les femmes qui balaient les rues, nous vous disons de rentrer chez vous. N'avez-vous pas honte de vous cacher dans votre résidence officielle ? »

« Nous le disons encore et encore. Nous ne voulons pas de cela. Nous sommes ici en tant que femmes pour construire un mouvement de pouvoir populaire et un gouvernement national des paysans, des travailleurs et des étudiants. Nous venons en solidarité avec l'Aragalaya. C'est notre objectif. Prenez votre gouvernement et partez. Mais d'abord rendez-nous chaque centime, chaque centime que vous nous avez volé. Il est temps d'abolir les taux d'intérêt des sociétés de microfinance. Ainsi, nous le disons encore et encore, en tant que NMVM nous ne paierons pas cette dette ; nous ne pouvons pas payer. »

Cependant, il est important de noter que le slogan « ගෙවන්නේ නෑ, ගෙවන්න බෑ ! செலுத்த முடியாது !செலுத்தமாட்டோம் ! On ne paiera pas, on ne peut pas payer ! » a d'abord résonné non pas à l'Aragalaya, mais à l'intérieur d'une petite tente située dans le Rajya Sabha Mandapa à Hingurakgoda dans le district de Polonnaruwa. Le campement de Hingurakgoda a été construit le 9 mars 2021 par un groupe de femmes agricultrices qui se sont réunies sous le nom de National Movement of the Victims of Microfinance (NMVM) pour organiser un satyagraha contre la dette de microfinance et les entreprises à haut profit (de Sayrah 2021) [21]. Elles cherchaient à attirer l'attention sur le nombre stupéfiant de familles qui chaque année tombent dans les griffes des sociétés de microfinance prédatrices fonctionnant sans aucune régulation au Sri Lanka [22].

La grande majorité de ces débitrices sont des femmes, qu'elles gèrent une petite entreprise depuis un salon à Kompannaveediya à Colombo ou qu'elles vivent et travaillent dans une plantation de thé dans la Province Centrale. En février 2024, le Comité de surveillance sectorielle parlementaire sur la crise économique a reconnu que plus de 2,8 millions de personnes sont affectées par la crise du microcrédit, et que plus de 2,4 millions d'entre elles sont des femmes. Les femmes sont particulièrement vulnérables en matière de microcrédit en raison de l'insuffisance des revenus pour s'occuper des familles et de leur manque d'accès au crédit à des conditions plus équitables auprès des banques.

Le satyagraha du NMVM qui a commencé en mars a été interrompu le 1er mai 2021 à la lumière des réglementations COVID-19 interdisant les rassemblements (Wedagedara 2022). Cependant, pendant les presque trois mois du satyagraha, les femmes ont été rejointes par des alliés des associations de paysans des villages voisins, des syndicats et davantage de femmes affectées par la dette de microfinance de Katunayake, Vavuniya, Monaragala et Jaffna. Le NMVM a également trouvé des alliés et des conseils auprès d'individus qui avaient participé aux manifestations paysannes de 2015, mettant en avant la nature cyclique et omniprésente du piège de la dette. Les manifestations paysannes de 2015 répondaient à l'augmentation des taux de suicide chez les agriculteurs qui ne pouvaient pas se permettre de nourrir leurs familles en raison d'une combinaison de sécheresse et de bas prix du riz, les laissant incapables de rembourser leurs prêts. À l'époque aussi, les manifestants avaient appelé à l'annulation de toutes les dettes dues aux banques d'État par les agriculteurs en difficulté. Ces continuités en relation avec la précarité mettent en lumière la façon dont les moyens de subsistance ruraux qui dépendent de l'agriculture et de l'environnement restent encore non soutenus par l'État et les institutions financières.

La crise du microcrédit mise en lumière par le satyagraha du NMVM préfigurait la crise économique nationale qui se profilait à l'horizon. Comme les féministes l'ont souligné, il existe un lien intime entre la dette nationale et la dette des ménages. Une volonté de rembourser la dette souveraine réduit la capacité d'un gouvernement à mobiliser des ressources pour sa population. Privés de provisions de base, les ménages pauvres sont forcés de contracter des prêts pour survivre aux périodes d'austérité et de difficultés économiques. Il existe des statistiques et des années d'anecdotes montrant que ceux qui contractent de petits prêts pour maintenir les familles à flot sont principalement des femmes, victimes des prêteurs de microfinance — beaucoup illégitimes — tant au moment de l'emprunt que du remboursement. L'endettement croissant aggrave alors la lutte que les femmes doivent affronter. Pourtant, les gouvernements successifs n'ont pas réussi à fournir une solution à cette crise [23].

En 2023, la proposition du président Ranil Wickremesinghe d'établir une Microfinance and Credit Regulatory Authority (MCRA, Autorité de régulation de la microfinance et du crédit) a été fortement critiquée par les militantes dont le NMVM [24]. Le projet de loi pour établir l'autorité ne faisait rien pour traiter la crise socio-économique créée par les prêts de microfinance et éliminait également l'espace pour le crédit communautaire innovant et productif (Wedagedara 2023). Le projet de loi a été contesté devant la Cour suprême, et la cour a jugé que plusieurs de ses dispositions violaient la Constitution et devaient être adoptées à la majorité spéciale au parlement. Le gouvernement a finalement retiré le projet de loi.

Le cabinet NPP actuel a publié une nouvelle version de ce projet de loi en novembre 2025, mais elle aussi ne répond pas aux demandes de ceux victimisés par les grands prêteurs de microcrédit. Le nouveau projet de loi recycle la pensée de l'ancien et rate « une opportunité incroyable d'apprendre des pratiques communautaires pour formuler un cadre réglementaire pro-populaire, renforcer le financement communautaire, protéger les droits des consommateurs de crédit et freiner les prêts à but lucratif », selon les militantes Kumara, Gunawardena et Wedagedera (2025).

La justice économique à travers une perspective féministe

Les premières manifestations visibles de la crise économique de 2022 au Sri Lanka étaient les longues files d'attente se formant devant les stations-service et les magasins de gaz et les coupures d'électricité. Ce qui n'était pas immédiatement visible était que, dans un contexte de pénuries alimentaires et de hausse des prix, beaucoup de gens avaient déjà du mal à manger trois repas par jour et à payer les médicaments, l'éducation et les services de base. Les enfants abandonnaient l'école.

Dans ce contexte, au milieu de l'inaction ou de la résignation et même de l'acquiescement à l'économie d'austérité des organisations progressistes de la société civile établies de longue date, y compris certains groupes de femmes, un certain nombre de militantes féministes individuelles de tout le Sri Lanka se sont réunies sous le nom de Feminist Collective for Economic Justice (FCEJ, Collectif féministe pour la justice économique) pour comprendre et analyser l'économie sri-lankaise défaillante d'une perspective genrée. Elles cherchaient à montrer comment les femmes étaient affectées de manière disproportionnée par la crise sur la base des réalités et expériences vécues, et à exiger que les femmes soient écoutées pour traiter les impacts de la crise. Dans la première déclaration publiée par le FCEJ en avril 2022, elles ont caractérisé la crise économique comme une crise humanitaire.

Les militantes féministes soutiennent depuis longtemps que les crises économiques affectent les femmes de manière disproportionnée pour une série de raisons. Celles-ci incluent les inégalités de genre préexistantes, la division entre travail productif et reproductif, le fardeau inégal des soins porté par les femmes, les structures sociales patriarcales et l'accès limité aux ressources. Les analyses économiques dominantes ignorent ces connaissances. Beaucoup de femmes qui font partie du FCEJ ne sont pas économistes, pourtant elles étaient déterminées à ne pas se laisser intimider par les soi-disant « experts » jusqu'au silence. Selon Niyanthini Kadirgamar, membre du FCEJ : « La tâche de construire une économie centrée sur les gens ne peut être reléguée au domaine des 'experts' locaux ou des 'sauveurs' internationaux » (Kadirgamar 2022).

Le groupe s'est lancé dans un processus d'apprentissage collectif basé sur la curiosité féministe. Elles cherchaient des faits et des réponses sur ce qui se déroulait dans le pays à l'époque. Alors qu'elles s'éduquaient sur les grandes questions macro-économiques, elles cherchaient à les relier à l'économie quotidienne des vies des pauvres et des travailleurs en posant une autre série de questions : qui paie, et comment paie-t-il, cette dette ? Quelle est la relation entre le travail des femmes et la dette ? Qui apporte les devises étrangères ? Pourquoi les prix de l'électricité augmentent-ils ? Pourquoi y a-t-il des pénuries de gaz ?

Au fur et à mesure qu'elles apprenaient, elles étaient désireuses de partager ces connaissances au sein des communautés avec lesquelles elles travaillent. Elles ont commencé à organiser des enseignements publics basés sur un ensemble de 21 cartes faites à la main, écrites à la main et illustrées. Dans un langage simple et avec des dessins sans ambiguïté, celles-ci abordaient différents aspects de l'économie. L'ensemble original de cartes écrit en tamoul a depuis été traduit en diaporamas cinghalais et anglais. Les cartes permettaient au groupe d'avoir ces discussions n'importe où, même à l'ombre d'un arbre. En effet, le groupe a fait son premier enseignement public au parc Gandhi à Batticaloa un samedi soir dans le cadre de la Marche pour la Justice de Batticaloa (Emmanuel 2022) [25]. Elles ont accroché les cartes sur une ficelle et l'ont attachée à l'un des petits arbres au milieu du parc. De ces enseignements publics et interactions avec les communautés, le FCEJ a appris comment la crise impactait les économies domestiques dans les zones urbaines et rurales. Leur analyse, leurs cadrages et leurs déclarations sont explicitement façonnés par ce qu'elles ont compris. Comme Niyanthini Kadirgamar le souligne : « Les économistes ne se connectent pas avec les communautés ; ils tirent leurs conclusions sur la base de modèles abstraits. Le FCEJ en revanche est capable de construire une analyse féministe en parlant directement avec les femmes, principalement des femmes de la classe ouvrière. » [26]

La protection sociale universelle a émergé comme une priorité pour le groupe pendant et après la crise immédiate. Même avant la crise, Sarala Emmanuel, l'une des membres du FCEJ, pensait à l'urgence de la sécurité sociale pour des régions comme Batticaloa, où les gens font encore face aux coûts humains et économiques dévastateurs de la guerre. Alors que la crise économique commençait à bouleverser les vies de plus en plus de gens, le FCEJ a soutenu que des mesures de sécurité sociale universelles pourraient mieux protéger les sections les plus vulnérables de la population des pires effets de la crise. Cette pensée défiait directement le consensus néolibéral : que la sécurité sociale ciblée pourrait compenser les impacts profonds des mesures d'austérité imposées par le Fonds monétaire international (FMI) [27].

Le FCEJ reconnaît que les transferts monétaires peuvent faire une différence significative dans la vie des pauvres, à condition qu'ils soient des montants significatifs et conçus comme un régime de protection sociale universelle. Cependant, le Collectif élargit le cadre de la protection sociale pour englober la citoyenneté, l'emploi et les droits communautaires découlant du contrat social entre le citoyen et l'État. Dans leurs mots : « la protection sociale garantit la dignité humaine pour toutes les personnes, reconnaissant que dans la vie les gens peuvent faire face à des circonstances qui les privent de leur capacité à gagner leur vie et à satisfaire leurs besoins fondamentaux » (FCEJ 2023 : 3). Le FCEJ soutient que les régimes de protection sociale ciblés basés sur des évaluations de la pauvreté, par opposition à une approche universelle, excluent des personnes qui devraient être couvertes. C'est parce que le processus de vérification pour identifier les bénéficiaires tend à être coercitif avec une surveillance excessive et une collecte de données, cause la peur et alimente la disharmonie sociale, et échoue généralement pour les personnes les plus marginalisées. Le ciblage peut également entraîner une discrimination basée sur le genre, l'humiliation, et envahir la vie privée des bénéficiaires (FCEJ 2023).

Le FCEJ concentre actuellement sa recherche et son plaidoyer sur Aswesuma : le régime de sécurité sociale qui a remplacé Samurdhi en 2023, sous prétexte de mettre en œuvre un régime mieux ciblé [28]. Elles soutiennent qu'Aswesuma est également truffé d'insuffisances dans sa conception globale — des critères utilisés pour la sélection, à la décision de commencer à éliminer progressivement le programme dans quelques années seulement. Le FCEJ continue de plaider pour un régime de sécurité sociale universelle. De plus en plus, le FCEJ apprend de et travaille en solidarité avec les campagnes régionales et mondiales pour la justice de la dette et les mouvements d'annulation de la dette. Suite aux élections de 2024, le FCEJ étudie les budgets nationaux du gouvernement NPP pour comprendre s'il y a un véritable changement par rapport aux politiques économiques passées ; et si les allocations budgétaires se traduisent réellement par des engagements de ressources pour faire avancer l'égalité et la justice pour les femmes.

Des luttes contre l'exploitation à l'analyse critique de l'économie

Pour les militantes féministes mises en avant dans cet article, l'Aragalaya est devenu plus qu'un site de résistance contre la corruption économique, la mauvaise gestion et la gouvernance autoritaire — ou simplement un champ de bataille pour « renvoyer un homme chez lui ». Au lieu de cela, il a évolué vers un espace à partir duquel critiquer l'exploitation économique des femmes et exiger la justice économique, une représentation équitable dans les syndicats, et une restructuration du système capitaliste d'accumulation et de dépossession lui-même.

En faisant cette affirmation, nous reconnaissons qu'il existe une longue histoire d'activisme autour du travail des femmes au Sri Lanka. S'appuyant sur le travail de Kumari Jayawardena sur l'histoire du travail, les luttes des femmes peuvent être retracées au moins jusqu'aux années 1920 [29]. Les catégories de travailleuses qu'elle a identifiées comme « les plus exploitées à Ceylan » le restent dans la République socialiste démocratique du Sri Lanka un siècle plus tard : les travailleuses des plantations de thé, les femmes classées comme « main-d'œuvre non qualifiée » dans les usines, les travailleuses domestiques et les paysannes. Écrivant en 1980, Jayawardena (2017 : 251) a observé un « éveil » parmi les travailleuses concernant la nature de leur exploitation. Les années 1980 ont en effet marqué une période d'activisme accru autour des droits du travail, suite à la libéralisation de l'économie et à l'établissement des zones franches. Parmi les luttes les plus notables de cette époque figurait la grève réussie des travailleuses de Polytex Garments, qui ont gagné le droit à l'adhésion syndicale, des salaires plus élevés et une prime de Noël. Durant cette période, une coalition d'organisations de femmes a formé le Women's Action Committee (WAC, Comité d'action des femmes) pour soutenir et exprimer la solidarité avec les travailleuses de Polytex. Le WAC cherchait à lier les droits des femmes aux luttes démocratiques plus larges, tout en soulignant également comment la détérioration de la démocratie menaçait toutes les communautés ethniques et les groupes marginalisés. Cependant, Jayawardena a noté que ces luttes ne visaient pas à démanteler le capitalisme lui-même, mais plutôt à confronter l'exploitation en son sein :

« S'il est vrai que l'émancipation des femmes au Sri Lanka ne peut être réalisée dans les conditions du capitalisme, basé comme il l'est sur l'exploitation des travailleurs, néanmoins l'éveil qui a lieu parmi les femmes sur la nature de leur exploitation est une condition nécessaire de leur participation à la lutte générale des hommes et des femmes pour la libération. » (Jayawardena 2017 : 251)

Jayawardena ici ne fait pas référence à l'Eksath Kantha Peramuna (EKP – Front uni des femmes) qui à une époque différente avait défié la structure capitaliste de l'économie — un point sur lequel nous reviendrons plus tard. Qu'il suffise de dire ici que les militantes que nous mettons en avant confrontent à la fois l'exploitation des femmes au sein du capitalisme et ce système socio-économique. Dans l'Aragalaya, elles ont forgé de nouvelles alliances et collectifs pour ce faire. Et dans le sillage de l'Aragalaya, elles poursuivent leurs luttes avec une énergie renouvelée dans des espaces anciens et nouveaux. Certaines sont même entrées dans la politique représentative pour tenter d'entreprendre un « changement de système », à travers les partis politiques et les alliances, et depuis les institutions élues.

S'engager dans la politique partisane

Certaines des femmes au centre de cet essai étaient déjà membres de partis politiques et d'alliances tels que le Janatha Vimukthi Peramuna, l'alliance NPP et le Frontline Socialist Party (FSP) au moment où l'Aragalaya s'est déroulé. Certaines ont ensuite formé de nouveaux partis politiques. Par exemple, des militantes comme Arulingam et Marisa de Silva, avec des militantes de l'aile féminine du FSP, ont formé la People's Struggle Alliance (PSA, Alliance de la lutte populaire) rassemblant un groupe diversifié de militantes, professionnels, artistes et trois organisations politiques de gauche — le Frontline Socialist Party (FSP), le New Democratic Marxist-Leninist Party (NDMLP, Nouveau parti marxiste-léniniste démocratique), et le Socialist People's Forum (SPF, Forum populaire socialiste) — dans une nouvelle alliance pour représenter les intérêts de la classe ouvrière et contester les politiques économiques néolibérales (Johnson 2024 ; People's Struggle Alliance – nd) [30]. Elle combine le plaidoyer pour les droits du travail avec des initiatives de justice sociale plus larges, tout en mettant l'accent sur l'intersection des questions de classe, d'ethnicité et de genre en s'appuyant sur les expériences diverses de son leadership (Johnson 2024). Arulingam a expliqué la raison de l'établissement de la PSA comme suit : « Nous voulons être l'opposition qui soutient le gouvernement quand il adopte des lois et des politiques pour le peuple et qui s'oppose fortement quand le gouvernement agit de manière abusive envers le peuple » (Johnson 2024 ; Arulingam et Fernando 2024) [31].

La PSA a participé aux élections législatives de 2024 dans tous les districts, mais n'a pas réussi à obtenir de siège. Plus tard, lors de l'élection des gouvernements locaux de mai 2025, elle a remporté 16 sièges, principalement dans les pradeshiya sabhas (conseils de division), dont l'un a été obtenu par une femme [32]. La PSA a continué à soulever des questions en marge de la politique mainstream et à défier le nouveau gouvernement NPP, qui est arrivé au pouvoir sur les ailes de la frustration populaire et de l'aspiration au changement qui s'est exprimée dans l'Aragalaya.

Ce qui est remarquable ici, c'est que les élections nationales tenues en 2024 et 2025 ont propulsé un groupe de féministes de gauche dans des fonctions électives au parlement et dans les gouvernements locaux, dont certaines étaient actives dans l'Aragalaya. Sur les 22 femmes élues au parlement suite aux élections de 2024, 20 sont du NPP. Ce nombre est inhabituellement élevé et remarquable en soi ; mais que l'aile féminine du NPP, le PWC, soit ouvertement féministe, marque un autre moment unique dans la politique féministe au Sri Lanka. La Première ministre Harini Amarasuriya qui a dirigé le PWC, dans une interview qu'elle a donnée à Lakmali Hemachandra (avocate, syndicaliste, et maintenant parlementaire NPP) avant l'élection de 2024, la décrit comme l'aboutissement de conversations et de débats que les femmes ont eus au sein du NPP/JVP sur le besoin d'un fort mouvement de femmes avec une perspective féministe de gauche qui façonne et influence la direction du NPP et le besoin de mobiliser les femmes à cette fin (NEXT Sri Lanka 2024) [33].

Kaushalya Ariyarathne, l'une des nouvelles femmes parlementaires élues au parlement, dans un récent article dans Polity fournit un aperçu supplémentaire de la politique qui façonne la praxis des femmes qui font partie du PWC. Parlant de la réponse du PWC à l'augmentation du nombre de femmes élues au parlement lors de l'élection législative de 2024, Ariyarathne déclare : « notre réponse constante souligne que le décompte parlementaire ne représente qu'une facette d'une lutte plus large et plus complexe pour améliorer la participation politique des femmes par les féministes de gauche » (nous soulignons). De plus, elle poursuit en déclarant que le PWC fonde son travail sur deux piliers centraux : le travail de soins non rémunéré et l'intersectionnalité :

« En mettant au premier plan le travail de soins, qui est souvent invisible, sous-évalué et principalement effectué par les femmes, nous avons cherché à réimaginer l'économie autour des principes de reproduction sociale, d'équité et de bien-être collectif… [L'intersectionnalité] reconnaît que les gens vivent l'oppression et le privilège à travers des identités multiples et qui se chevauchent — genre, classe, ethnicité, sexualité, handicap et région, et nous pousse ainsi à concevoir des stratégies et des politiques du NPP qui abordent ces réalités interconnectées. Ensemble, ces deux principes garantissent que notre mouvement est non seulement enraciné dans l'analyse critique mais aussi orienté vers un changement social transformateur, inclusif et équitable. » (Ariyarathne 2025)

Ces déclarations signalent-elles un bouleversement des frontières établies entre la politique féministe, les partis politiques et l'État, et comment le PWC espère-t-il traduire son orientation féministe de gauche en termes de politique et de pratique ? Y a-t-il des possibilités de coopération ou d'alliance entre les féministes de gauche à l'extérieur — y compris les femmes qui font partie de la PSA — et celles au sein de l'État sur un agenda féministe partagé entre les deux ? Les preuves jusqu'à présent suggèrent que, malgré le succès du PWC à mobiliser les femmes avant l'élection, elles doivent finalement agir dans les contraintes du NPP/JVP et d'une démocratie parlementaire majoritaire. Ces dynamiques sont susceptibles de générer des dissensions et des désaccords entre les féministes de gauche à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement et celles qui soutiennent le gouvernement et celles qui sont indépendantes ou même critiques de celui-ci.

Il est difficile de prédire la façon dont la relation entre les féministes de gauche à l'extérieur et à l'intérieur du gouvernement évoluera dans les années à venir. Pourtant certaines divisions sont déjà discernables comme sur la question de la réglementation du microcrédit discutée ci-dessus. Une rupture notable a également émergé concernant l'accord du Sri Lanka avec le FMI sur la restructuration de la dette extérieure du Sri Lanka. Pendant l'Aragalaya, de nombreuses militantes féministes de gauche étaient unies dans leur opposition à l'accord avec le FMI. Aux élections législatives de 2024, le NPP s'est présenté sur une plateforme pour renégocier les termes du programme de restructuration de la dette pour mieux protéger les populations vulnérables et assurer une plus grande transparence et responsabilité. Pourtant, une fois au gouvernement, il a continué dans la « camisole de force du FMI » (Skanthakumar 2025) ; tandis que certaines militantes féministes ont continué à appeler à sa renégociation. Dans le sillage de la perte de vies et de moyens de subsistance et de la destruction massive de biens et d'infrastructures causés par le cyclone Ditwah, elles renouvellent leur appel à revoir cet accord. Le FCEJ, par exemple, a exigé que le gouvernement initie des négociations urgentes avec le FMI et d'autres créanciers « pour annuler le remboursement de la dette et inverser les politiques d'austérité dans ce contexte de crise » (FCEJ 2025).

Ces dissensions et dynamiques rappellent une ère antérieure d'activisme féministe de gauche au Sri Lanka avec la formation de l'Eksath Kantha Peramuna (EKP), décrit comme l'une des organisations de femmes de gauche les plus « intrigantes » à émerger à Ceylan (de Mel et Muttetuwegama 1997) [34]. Formé en 1947 à la veille de l'indépendance de la domination coloniale britannique, l'EKP était une alliance de femmes de gauche diverses des communautés cinghalaise, tamoule et burgher. Certaines étaient membres du Lanka Sama Samaja Party (LSSP), d'autres venaient du Parti communiste (CP) [35]. Certaines étaient mariées à des dirigeants de gauche masculins et d'autres n'avaient pas d'affiliation partisane. Cependant, elles partageaient toutes un engagement envers un « modèle économique marxiste pour un Sri Lanka indépendant comme voie démocratique à suivre » (de Mel et Muttetuwegama 1997 : 23). Même si, disent de Mel et Muttetuwegama, « l'adhésion étroite de l'EKP à l'économie planifiée marxiste peut sembler naïve, et sa valorisation de l'égalité des femmes et des droits du travail en Russie soviétique plutôt exagérée », elle s'est avérée être :

« une force de rassemblement significative dans la vie politique sri-lankaise de l'époque. Ses interventions publiques étaient toujours soigneusement argumentées, et ses stratégies d'action multiples comme dans le cas de la campagne pour l'emploi des femmes dans la fonction publique. » (1997 : 25)

Cependant, un peu plus d'un an après sa formation, il a été dissous. De Mel et Muttetuwegama attribuent cela à l'échec des partis politiques de gauche à travailler ensemble sur un agenda commun et à la position marginale des femmes au sein de leurs propres partis. Elles poursuivent en disant que

« en fin de compte, cela pointe à la fois vers la vision limitée de ces hommes refusant de reconnaître l'agitation des femmes comme une planche centrale de leur propre stratégie, et l'incapacité des femmes de l'EKP elles-mêmes à tenir sur leurs propres pieds et à mener un mouvement ne dépendant pas des approbations de leurs hommes. » (1997 : 25)

Cette histoire peut rimer étrangement avec la situation difficile des féministes de gauche au moment présent. Les partis de gauche, tout autant que les syndicats, sont restés des bastions de la domination masculine. Même si l'Aragalaya a apporté reconnaissance et respect à plusieurs militantes féministes de gauche, la transition des manifestations de rue à la politique partisane est susceptible de poser des obstacles et des défis pour ces femmes — même si les batailles qu'elles mènent au sein de leurs propres partis politiques et alliances, que ce soit le JVP et le NPP, ou le FSP et la PSA, ne sont pas encore discernables pour les observateurs extérieurs. Il ne fait aucun doute, cependant, que la conjoncture politique actuelle présente un autre moment intrigant dans l'histoire de l'activisme féministe de gauche au Sri Lanka, qui pointe vers un renouveau et une résurgence ainsi que des désaccords, des dissensions et des discriminations.

Un renouveau féministe de gauche ?

Dans cet essai, nous découvrons et analysons un espace féministe de gauche d'activisme et de mobilisation de l'Aragalaya/Porattam/Struggle de 2022 à la politique électorale. En 2020, Harini Amarasuriya était la seule femme parlementaire à s'identifier comme féministe et de gauche. Depuis lors, le PWC, dirigé par elle, a créé un espace féministe de gauche au sein du NPP, avec des ramifications significatives pour la participation et la représentation des femmes dans la politique formelle. La victoire du NPP en 2024, rendue possible par l'Aragalaya, n'a pas seulement presque doublé la représentation des femmes au parlement de 5,3% à 9,8% mais a amené dans cette institution un groupe de femmes qui s'identifient comme féministes de gauche, ou avec des aspirations féministes de gauche. Mais l'Aragalaya a également déclenché un renouveau féministe de gauche et un engagement avec la politique électorale en dehors du NPP. C'est un tournant dans la politique.

Il est trop tôt pour analyser la signification de ces développements pour les luttes féministes de gauche — non seulement en relation avec les femmes, le travail et l'économie, qui ont longtemps été marginalisés dans les débats et discussions au niveau national, mais aussi en relation avec les luttes plus larges pour la justice et l'égalité ethniques, les droits queer et la justice écologique pour lesquels les féministes de gauche se sont passionnément battues au fil des ans.

La capacité des féministes de gauche au sein du NPP à réaliser leur agenda dépendra largement de la mesure dans laquelle le NPP continuera à voir le PWC et son agenda comme une planche centrale de son propre manifeste et agenda. Pendant ce temps, celles en dehors du NPP poursuivent leurs luttes mises en évidence ci-dessus (et bien d'autres), certaines en conversation et d'autres en contestation avec le NPP.

Chulani Kodikara est directrice de la Social Scientists' Association et rédactrice de Polity.
Amalini de Sayrah est écrivaine, photojournaliste et militante.

Références

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https://polity.lk/chulani-kodikara-and-amalini-de-sayrah-left-feminism-in-and-after-the-aragalaya/
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77436

Notes

[1] Gotabaya Rajapaksa a été président du Sri Lanka de novembre 2019 jusqu'à sa démission en juillet 2022. Ancien officier militaire, lui et son frère Mahinda Rajapaksa ont dominé la politique sri-lankaise

Les mouvements féministes au point mort et la situation politique actuelle au Bangladesh

17 février, par Nayantara Narayanan, Samina Luthfa — , ,
La sociologue Samina Luthfa explique comment les femmes se retrouvent coincées entre un gouvernement intérimaire incapable de les protéger et un conservatisme islamiste (…)

La sociologue Samina Luthfa explique comment les femmes se retrouvent coincées entre un gouvernement intérimaire incapable de les protéger et un conservatisme islamiste croissant qui menace leurs libertés.

Tiré de entre les Lignes et les Mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/03/les-mouvements-feministes-au-point-mort-et-la-situation-politique-actuelle-au-bangladesh/?jetpack_skip_subscription_popup

En octobre 2024, deux mois après la « révolution de la mousson » au Bangladesh qui a renversé la Première ministre Sheikh Hasina et le gouvernement de la Ligue Awami, quatre experts des questions de genre ont publié une tribune dans le journal bangladais Prothom Alo consacrée aux femmes à la tête du mouvement. Elles y affirmaient que ces femmes avaient été rendues invisibles dans les projets et les débats autour de la reconstruction du Bangladesh.

Au cours des mois qui ont suivi la destitution de Hasina et la formation d'un gouvernement intérimaire, le Bangladesh a assisté à une résurgence des partis islamiques, en particulier le Jamaat-e-Islami, sur la scène politique du pays. Cette situation a suscité des inquiétudes, car ces partis pourraient tenter d'imposer des restrictions à la participation des femmes à la vie publique. En février, par exemple, un groupe appelé Islami Andolan Bangladesh a organisé un rassemblement de protestation à Rangpur, dans le nord du pays, contre un match de football féminin, l'estimant contraire aux principes islamiques. La police a annulé l'événement et demandé aux équipes de rentrer chez elles pour leur propre sécurité.

De nombreux débats ont également eu lieu à travers le pays au sujet des actes de violence envers les femmes. En mars, des étudiant.e.s de trente universités de Dacca ont organisé une manifestation pour dénoncer la recrudescence des violences, des viols et des tortures envers les femmes, et ont exigé que le gouvernement intérimaire impose les peines maximales aux auteurs de ces actes. Cette manifestation a donné lieu à des affrontements entre les manifestant.e.s et les forces de l'ordre, qui ont rappelé les affrontements qui avaient eu lieu pendant la révolution de la mousson.

La rédactrice en chef adjointe de Himal, Nayantara Narayanan, s'est entretenue avec Samina Luthfa en juin 2025 au sujet de l'évolution du mouvement féministe au Bangladesh et de l'impact de la situation politique instable du pays sur les femmes. À l'approche des élections générales prévues au Bangladesh en février 2026, bon nombre de ces questions continuent de planer sur le pays.

Cet entretien a été enregistré le 4 juin 2025. Il a été retravaillé sous sa forme écrite pour plus de concision et de clarté.

Nayantara Narayanan : Parlons d'abord de ce phénomène de recrudescence de la violence à l'égard des femmes au Bangladesh ces derniers mois. Je voudrais vous demander pourquoi, selon vous, on constate une telle augmentation des actes de violence.
S'agit-il de difficultés à faire respecter la loi sous le gouvernement intérimaire ? Ou y a-t-il eu un changement dans la manière dont les crimes contre les femmes sont déclarés ou dans l'attention qui leur est accordée ? Ou y a-t-il d'autres éléments qui contribuent à cette perception d'une augmentation de la violence à l'égard des femmes ?

Samina Luthfa : Il n'est pas facile de répondre à cette question, ou du moins je ne peux pas vraiment répondre par oui ou par non, car je pense que toutes les raisons que vous venez d'évoquer pourraient en fait être à l'origine de cette augmentation soudaine. D'une part, nous savons que lorsque l'instabilité politique règne dans un pays ou une société, ce sont les femmes qui en souffrent le plus, ainsi que les enfants et les groupes marginalisés. C'est ce que nous avons observé au cours des neuf derniers mois.

La détérioration de la situation en matière d'ordre public juste après le soulèvement a créé beaucoup d'inquiétude et un sentiment d'insécurité chez les femmes, particulièrement dans la sphère publique. Cependant, vous avez souligné à juste titre que les femmes qui étaient à l'avant-garde du mouvement et du soulèvement, des femmes de tous horizons, de tous âges et de toutes origines ethniques, se sont en fait montrées très actives et ont fait entendre leur voix tout au long du soulèvement.

Cependant, juste après la destitution de Sheikh Hasina, je n'ai plus vu beaucoup de femmes [impliquées dans] des discussions d'orientation, dans la direction du pays, etc. Nous avons vu les femmes disparaître comme par enchantement. Ce qui ressort ici, c'est le patriarcat ancestral qui s'est remis aux commandes. Ce n'est pas nouveau pour les femmes bangladaises de ne pas pouvoir entrer dans la sphère politique, dans la sphère publique. Ce n'est pas nouveau. Mais ce qui est nouveau après la destitution, après le soulèvement, c'est ceci : le mouvement linguistique de 1952, le soulèvement de 1969, ou même celui de 1971, ainsi que tous les autres mouvements politiques dans le Bangladesh indépendant, ont été marqués par la participation des femmes. Cependant, à chaque fois, nous avons constaté qu'une fois le mouvement terminé et couronné de succès, les femmes disparaissaient à nouveau. Cette fois-ci, je pense que les femmes n'acceptent pas cette situation. Elles s'investissent activement dans la politique. C'est particulièrement vrai pour les très jeunes femmes qui ont été les porte-paroles du mouvement ou qui l'ont rejoint plus tard, mais dont on peut voir la contribution au soulèvement. Ce que nous observons depuis neuf mois, c'est que beaucoup de jeunes femmes s'intéressent de près à la politique et s'investissent activement dans ce domaine, ce qui les rend visibles.

Bien qu'elles soient peu nombreuses, et précisément parce qu'elles sont peu nombreuses, leur visibilité crée en fait un effet boule de neige, car ces une ou deux femmes qui se manifestent sont en réalité au centre de l'attention d'une société patriarcale qui ne considérait aucune femme comme une personnalité politique à part entière. Même si nous avons été dirigés pendant des décennies par des gouvernements menés par des femmes comme Khaleda Zia ou Sheikh Hasina, celles-ci n'étaient que les représentantes des hommes qui les soutenaient, qu'il s'agisse de leur père, de leur mari ou, aujourd'hui, peut-être de leurs fils. Cette conception et cette perception patriarcales de la politique au Bangladesh n'ont pas vraiment laissé de place à la voix et à l'action des femmes. Aujourd'hui, après le 5 août [2024], nous voyons que les femmes font de gros efforts pour se faire une place à cette table. Cela leur a également valu beaucoup de cyberharcèlement et de discours haineux dans le cyberespace. Cela attire notre attention sur le fait que les femmes sont victimes d'intimidation parce qu'elles s'engagent en politique. Cependant, je pense qu'il s'agit d'un phénomène tellement nouveau que je n'ai pas été surprise de voir une telle réaction de la part du patriarcat.

NN : Pouvez-vous donner quelques exemples de la manière dont les femmes luttent contre l'invisibilisation ? Vous avez dit qu'elles sont peu nombreuses, mais rejoignent-elles des partis politiques ? Existe-t-il d'autres moyens pour elles de faire entendre leur voix dans la sphère politique ?

SL : Oui, elles rejoignent des partis. Dans les nouveaux partis, certaines femmes ont des aspirations politiques pour les prochaines élections, etc. Dans les anciens partis également, on constate qu'il y a davantage de femmes qui apparaissent sur scène et dans d'autres contextes similaires, car au cours des premières semaines, les femmes étaient complètement invisibles et on ne les voyait dans aucun débat ni aucune table ronde. À ce moment-là, les féministes du Bangladesh ont réagi en masse : « Où sont-elles ? Où sont les femmes qui étaient au premier plan ? » Et puis, même si au départ, la présence des femmes dans chaque table ronde était plutôt symbolique, elles sont désormais invitées de manière plus naturelle à participer aux discussions.

Cependant, je ne dirais pas que tout est rose, car je sais que vous avez probablement remarqué l'augmentation des agressions contre les femmes, qui ont été médiatisées d'une manière qui donne l'impression que le Bangladesh n'est désormais plus sûr pour les femmes depuis l'arrivée au pouvoir de la Ligue Awami [1]. Le fait que des femmes aient été victimes de violences et d'agressions ne peut en aucun cas être minimisé. La responsabilité en incombe en réalité au gouvernement intérimaire, qui n'a pas réussi à assurer la protection et la sécurité des femmes. Cependant, vu la manière dont ces agressions ont été médiatisées, nous comprenons qu'il y a une motivation politique derrière la politisation des agressions contre les femmes. Par exemple, 3 000 matchs de football féminin ont été organisés dans tout le pays. Cependant, seuls trois d'entre eux ont été annulés par certains groupes politiques locaux, qui sont généralement plus religieux. Ce sont des politiciens de droite qui ont mis fin à ces trois matchs. Deux ont été reprogrammés et les gens les ont regardés et applaudis. Ainsi, un seul match sur 3 000 a été annulé.

NN : Et c'est celui dont tout le monde a parlé.

SL : Oui. Tous les médias internationaux en ont parlé. Je ne veux pas dire que ce match n'aurait pas dû faire l'objet d'une couverture médiatique. Le gouvernement ne peut pas nier le fait qu'il n'a pas réussi à assurer la sécurité des joueuses pour ce match. Cependant, la manière dont les médias internationaux ont amplifié l'événement cache certainement des motivations politiques.

À mon avis, la situation est toujours aussi dangereuse, avec tous ces incidents qui ne sont pas vraiment rares au Bangladesh, comme les agressions de femmes dans l'espace public. Cependant, le sentiment, ou plutôt la perception, des femmes qui vivent dans ce pays s'est détérioré.

NN : Quelle a été la réponse du gouvernement intérimaire aux manifestations, aux demandes de mesures visant à garantir la sécurité des femmes et à obtenir justice pour les crimes commis à leur encontre ?

SL : Au cours des neuf derniers mois, nous n'avons vu qu'un seul cas de viol faire l'objet d'un procès rapide et d'un verdict contre ses auteurs, ce qui n'est pas vraiment une bonne chose, car lorsque l'on accélère trop le processus judiciaire, cela peut soulever des questions sur le respect des procédures et ce genre de choses. Ce qui s'est passé, c'est qu'un cas de viol sur une mineure – je pense qu'elle était vraiment encore une enfant – a provoqué la colère de tout le pays et tout le monde s'est insurgé, obligeant les autorités à montrer qu'elles faisaient quelque chose.

Je suis assez déçue de la manière dont le gouvernement a géré toute cette situation de violation des droits des femmes – leurs droits humains, leur droit d'être présentes dans la sphère publique. Je pense que cette déception vient aussi du fait que nous attendions davantage, car ces personnes sont toutes des défenseurs des droits humains, des droits environnementaux et d'autres questions liées aux droits des femmes depuis plusieurs décennies. Elles sont au pouvoir et nous recevons des messages contradictoires, et ce à un moment crucial où les femmes tentent de s'affirmer et de faire entendre leur voix pour défendre leurs droits. C'est alors que les groupes fondamentalistes de droite les en empêchent, en essayant de leur imposer des barrières. Et lorsqu'ils agissent ainsi et violent les droits des femmes, ils continuent à le faire sans que le gouvernement n'émette de message clair pour dire « nous n'accepterons pas ces crimes » et nous ne voyons pas qu'ils prennent des mesures pour mettre fin à ce genre de choses. Ce n'est qu'après coup, après que les protestations se sont multipliées, qu'il y a eu beaucoup de manifestations et que l'opinion publique s'est mobilisée, qu'ils montrent qu'ils essaient de faire quelque chose.

Cela envoie en fait un très mauvais message aux femmes du pays, leur indiquant que leur gouvernement ne les soutient pas et qu'elles sont en réalité seules dans cette situation. Je tiens également à souligner le fait que ces attaques et ces actions concertées pour empêcher les femmes d'obtenir l'égalité des droits portent parfois sur l'héritage ou les revenus. Lorsque le rapport de la commission des femmes du gouvernement intérimaire a été rendu public, nous avons assisté à une nouvelle vague de protestations et de critiques contre les droits des femmes, les féministes et les militantes des droits des femmes à travers le pays. Cela a commencé par le « slut shaming » (littéralement « honte aux salopes ») à l'encontre de femmes bien établies, des aînées qui ont été actives dans le mouvement, qui ont milité en faveur des droits humains et des droits des femmes durant de longues années. Nous les connaissons toutes et ce sont des militantes respectables. Ces personnes ont été victimes de cyberharcèlement, elles ont été insultées de manière très inquiétante et nous étions toutes très perturbées.

Nous avons ensuite vu des femmes manifester leur colère juste après les viols et organiser des manifestations. Juste après les grands rassemblements des fondamentalistes contre les droits des femmes, nous avons également assisté à de grands rassemblements de femmes à Dacca, auxquels ont participé des femmes de tous horizons. Ces rassemblements ont été organisés par financement participatif, car une grande partie du mouvement des femmes bangladaises est souvent critiqué et accusé d'être inféodé aux idées féministes occidentales, et en particulier par les membres du mouvement des femmes organisées en ONG. Parce que cela s'inscrit dans une logique commerciale. Quand on compare les mouvements organisés par des ONG en Occident et dans des pays comme le Bangladesh, on constate une certaine différence, car ici les ONG peuvent difficilement être indépendantes. Elles dépendent beaucoup du gouvernement pour de nombreux aspects, ainsi que des bailleurs de fonds étrangers. Ce moitree jatra [2], organisé par des femmes, n'était donc pas un groupe structuré. C'était comme si tout le monde – il y avait environ 500 femmes ou plus – avait formé un groupe WhatsApp et, grâce à ce groupe, avait organisé ce grand rassemblement à Dacca à la mi-mai, qui a fait beaucoup de bruit. Les gens en parlaient. Beaucoup de personnes se sont également jointes au mouvement.

Elles sont en train de redéfinir la notion de sororité. D'un côté, l'idée selon laquelle les militantes des droits des femmes et les féministes sont toutes des membres de la Ligue Awami est une perception courante à Dacca. Ainsi, lorsque ces femmes ont essayé de s'organiser, elles ont dû lutter contre l'inaction et l'absence de mesures de la part du gouvernement d'une part, et d'autre part, elles ont également dû prouver que le mouvement des femmes au Bangladesh pouvait réellement se développer de manière indépendante sans être qualifié d'« Awami » ou de nariwadi. Le mot bengali pour désigner une féministe est nariwadi, qui est devenu un mot injurieux en raison de toutes ces connotations. C'est pourquoi elles ont dû faire des allers-retours pour essayer de créer ou d'organiser quelque chose qui soit libre de ces deux étiquettes. Elles ne voulaient pas être étiquetées comme étant financées par le gouvernement ou par l'Awami, car dès que vous dites quelque chose contre le gouvernement, vous avez tendance à être étiqueté comme sympathisant de l'Awami au Bangladesh actuellement, ou si vous dites quelque chose en faveur des femmes, vous mettez en colère toutes sortes de personnes. Cela montre donc qu'il est en fait nécessaire de s'organiser et d'être présent dans la sphère publique. Et si vous le faites, vous pouvez mettre tout le monde en colère. Cela nous confirme donc que notre action porte ses fruits.

NN : Le combat se déroule donc sur plusieurs fronts.
Vous nous avez montré comment, dans le cas de ces matchs de football, les médias ont exagéré l'importance d'un seul incident au cours duquel un groupe religieux de droite avait interrompu un match. Les deux autres matchs, qui avaient été annulés, ont en fait été reprogrammés. Mais je voudrais vous interroger sur le rôle des partis islamiques au Bangladesh après la révolution de la mousson. L'un d'entre eux en particulier, le plus important, le Jamaat-e-Islami, a un lourd passé, car il n'a pas soutenu la guerre de libération du Bangladesh en 1971. Ses orientations conservatrices n'ont pas été particulièrement populaires au Bangladesh pendant toutes ces années et la société civile a en général une attitude laïque, ce qui a également nui aux succès électoraux du Jamaat. Lorsque la révolution de la mousson a éclaté, le Jamaat en a profité pour se présenter comme un allié des révolutionnaires. Et le mois suivant, il a tenté de se présenter comme un parti progressiste et inclusif. Comment voyez-vous le rôle de ce Jamaat renaissant lorsqu'il s'agit du sort et du progrès social pour les femmes ?

SL : C'est une question très difficile, car dans la sphère publique, ce que nous voyons, ce qu'ils disent aux gens, c'est que s'ils arrivent au pouvoir, ils accorderont des droits égaux aux femmes. Cependant, nous savons également que le Jamaat fonctionne d'une manière qui n'est pas toujours claire pour la population, car il existe différents types d'organisations, comme les cercles d'étude, qui ne sont pas vraiment des organes politiques, mais qui remplissent différentes fonctions, afin de créer un climat d'opinion en leur faveur.

Avec ce rapport de la Commission de réforme des affaires féminines, il est devenu assez clair que différents milieux n'étaient en fait pas d'accord avec l'égalité des droits entre les femmes et les hommes, qui est inscrite dans notre constitution. La manière dont ils ont traité cette question, la manière dont ils l'ont abordée avec les mots qu'ils ont utilisés, la logique et le raisonnement qu'ils ont avancés, tout cela a en fait révélé leur mentalité patriarcale et le fait qu'ils ne considèrent pas les droits des femmes comme égaux à ceux des hommes. Il est clair que les femmes du Bangladesh qui s'organisent et qui tentent de faire entendre leur voix savent qui se positionne où. Le plus intéressant est le Jamaat-e-Islami qui, en raison de son rôle historique, a eu beaucoup de mal à se faire une place dans la politique bangladaise. Cependant, avec le soulèvement de juillet, nous avons vu que leur plus jeune génération a tenté de gagner en puissance. Et elle y est parvenue, car des personnes qui n'auraient jamais accepté de s'asseoir à la même table que des membres du Jamaat-e-Islami ont commencé à le faire. Il y a donc eu un certain degré d'acceptation, comme si, en raison de leur participation au soulèvement de juillet, les dirigeants actuels ne semblaient désormais plus liés à leur passé collaborationniste, en particulier les sections étudiantes dont les membres n'étaient même pas nés en 1971. Ils ne portent donc pas, ou du moins n'ont pas porté, le lourd fardeau du génocide de 1971, ni celui d'avoir collaboré au génocide de 1971.

Cependant, la manière dont ils s'y prennent, comme dans le cas des femmes, la manière dont ils se sont manifestés et ont tenté de délégitimer la guerre de libération de 1971, la manière dont ils ont voulu délégitimer et continuent d'essayer d'effacer les noms des combattants de la liberté, réduire leurs privilèges et autres, cela ne joue pas en leur faveur car, selon moi, pour les Bangladais.e.s, la guerre d'indépendance de 1971 et le génocide sont des points non négociables. Et à cause de cela, le Jamaat-e-Islami tente de manière plus agressive d'effacer son rôle en 1971, ou de ne montrer aucun remords pour ce qu'il a fait, de ne pas être tenu responsable de ses actes, ce qui ne va pas plaire aux électeurs ordinaires. Je pense donc que plus ils se montrent agressifs, moins ils seront appréciés.

Si des élections libres et équitables sont organisées, où les gens peuvent se rendre aux urnes sans crainte, alors je pense que ces éléments joueront un rôle très important. Cependant, s'il n'y a pas d'élections, c'est une tout autre histoire. S'il n'y a pas d'élections, ou si quelque chose d'autre se produit, alors ce type d'agressivité politique pourrait les aider à prendre pied dans le prochain gouvernement.

D'après ce que je comprends ou ce que je pense, le Jamaat-e-Islami a montré son jeu en matière d'émancipation des femmes. En effet, beaucoup de ses membres ont tenu des propos dans des discours et des émissions-débats qui ont clairement irrité les femmes, car elles ont pu constater à quel point elles n'étaient pas considérées comme les égales des hommes. Et le fait est qu'il reste encore beaucoup à faire pour les femmes des régions les plus reculées, les femmes marginalisées issues de différentes origines ethniques et religieuses, ainsi que les femmes qui n'ont tout simplement pas accès à l'éducation ou à des activités génératrices de revenus dans les régions très reculées du Bangladesh.

Ces femmes ont en fait besoin de mesures d'action positive pour pouvoir exercer leur libre arbitre, qui a été supprimé par l'annulation du quota, ce qui a été le moteur principal du soulèvement de juillet. C'est donc un autre problème auquel les femmes vont être confrontées dans les mois et les années à venir. Bien qu'il existe des niches où les femmes sont plus privilégiées et ont davantage d'accès et de droits, nous avons aussi trop de femmes qui ne bénéficient pas d'une égalité des chances qui leur permette de contribuer au développement du pays sur un pied d'égalité.

NN : Voilà donc pour le Jamaat, qui maintient sa position conservatrice. Il a montré son jeu. Mais un dialogue s'est engagé entre eux et les organisations de femmes, ce qui constitue peut-être une avancée sans précédent au Bangladesh. Mais qu'en est-il des autres partis islamiques comme l'Islami Andolan ? Lorsque nous avons discuté de la réalisation de ce podcast il y a quelques semaines, vous avez dit que la Ligue Awami, sous la direction de Sheikh Hasina, avait en fait réussi à contenir les tendances extrémistes de ces partis. Cela s'explique peut-être simplement par la nature très autocratique de Hasina et de son gouvernement, mais le fait est qu'ils ont été tenus en échec.

SL : Tout le monde était tenu en échec. Personne n'avait donc la possibilité de s'exprimer. Quiconque s'exprimait pouvait être arrêté. Toute dissidence était donc traitée de manière très brutale et avec beaucoup de violence. En démocratie, on ne peut pas vraiment accepter que certains groupes ayant des positions idéologiques différentes soient réduits au silence. Sheikh Hasina régnait donc de manière autocratique, avec un autoritarisme tel que personne ne pouvait s'exprimer. Aujourd'hui, l'espace est ouvert, les gens peuvent s'exprimer. Et comme ces groupes ont des idées très extrêmes, je crois comprendre qu'ils ont très peu d'importance sur le plan électoral. Donc, afin de gagner du terrain dans le paysage politique national, ils essaient de faire autant de bruit que possible afin d'être considérés comme significatifs. Si l'on considère leur pourcentage de voix, ils sont vraiment négligeables. De plus, la gauche est très faible, désorganisée et divisée, et elle a été détruite comme beaucoup d'autres forces. À cet égard, je pense que ces groupes islamiques, qui sont actuellement très virulents et font beaucoup de bruit, ont également recours à une stratégie politique pour rester visibles dans la sphère politique. Les femmes et les minorités ont peur de ce genre de bruit, car il menace notre existence même, notre survie, notre accessibilité, notre flexibilité et notre liberté de mouvement. Là encore, le rôle du gouvernement serait crucial et primordial. Les règles fondamentales de l'État de droit n'ont pas été complètement rétablies. La police n'est pas là, beaucoup de policiers sont partis et ne sont jamais revenus, leur moral est vraiment bas et personne ne les écoute, etc.

NN : Je voudrais revenir sur les années Hasina et sur le sort réservé au mouvement féministe au Bangladesh pendant cette période. A-t-il également souffert de la même répression des libertés observée à tous les niveaux ?

SL : Je dirais que la situation était différente. Hasina ayant réprimé les différentes factions politiques islamiques, le mouvement féministe soutenu par les ONG s'est en fait rangé du côté du régime Hasina. Il soutenait donc le régime de Hasina, qu'il considérait comme « favorable aux femmes ». Nous avons observé un phénomène similaire chez les militants culturels, qui affirmaient que le gouvernement de Hasina était favorable à la culture. Ils n'ont donc rien fait, ils n'ont monté aucune pièce de théâtre ni entrepris aucune action qui aurait pu être considérée comme anti-Ligue Awami ou même anti-gouvernementale. Il s'agissait de mouvements féministes institutionnalisés, ou plutôt d'un mouvement féministe très dépendant du financement et du soutien du gouvernement, par exemple.

Il y avait beaucoup de personnes engagées dans le mouvement féministe. Mais elles étaient toujours favorables au gouvernement de la Ligue Awami, car elles entretenaient avec lui une sorte de relation de réciprocité. Au final, c'est la cause des femmes qui en a pâti. Malheureusement, malgré toutes ces ONG et tous ces financements qui sont arrivés au Bangladesh soi-disant pour aider les femmes, le vrai travail à faire dans la société était de faire comprendre aux gens que les hommes et les femmes devraient être traités de la même manière, comme des citoyens égaux. Mais ça n'a jamais été fait. Ça n'a même jamais commencé. Tout ce qu'on a fait, c'était des choses superficielles, parce qu'il fallait soutenir le gouvernement.

C'est pourquoi le travail en profondeur n'a jamais été fait, à un point qui nous permettrait de voir des changements dans la société. Car même si l'on considère les cinq décennies qui ont suivi l'indépendance, les fonds qui ont été alloués à l'autonomisation des femmes, s'ils avaient été investis aux bons endroits… Et le dialogue avec les chefs religieux n'a jamais eu lieu, car c'était un sujet tabou. Le véritable travail nécessaire pour que les femmes soient traitées comme des citoyennes à part entière n'a même jamais commencé. Ni dans les manuels scolaires, ni dans les écoles et les universités, ni dans le cadre de discussions entre les responsables féminines et les chefs religieux des deux religions. Je dirais même que ça n'a pas été le cas non plus pour les hindous au Bangladesh. Et au vu de la situation des hindous au Bangladesh et des menaces et de la précarité auxquelles ils sont confrontés actuellement, même lorsque, par exemple, nous avons discuté du rapport de la commission des femmes, qui proposait en fait d'accorder une sorte de droit à l'héritage, si les parents sont disposés à le transmettre. Il ne s'agit donc pas d'une obligation. Les gens peuvent choisir un régime successoral religieux ou civil. Cela a suscité des réactions très négatives de la part des dirigeants islamiques et hindous. Je pense que des choses similaires se produiraient pour les communautés ethniques minoritaires autochtones des régions montagneuses de Chittagong. En effet, lorsque nous avons organisé le moitree jatra [voir note 2.], nous avons dû faire face à tout cela, car il existe différents types de féministes, différents types de militantes des droits des femmes qui voulaient se rassembler et défendre leurs droits fondamentaux. Mais sur de nombreuses questions, elles n'étaient pas d'accord. C'est là que nous avons pu constater que les dirigeants hindous et musulmans parlaient le même langage. La question du droit à l'héritage est l'un des éléments qui ont permis cette convergence.

NN : Pouvez-vous nous présenter certaines des autres recommandations importantes de la commission des femmes ? Je sais qu'il y en a plus de 400, mais quelles sont les principales qui font l'objet de discussions ou celles qui suscitent le plus de tensions actuellement ?

SL : Permettez-moi de souligner ou d'identifier les points qui, selon moi, étaient révolutionnaires. Par exemple, nous avons essayé d'uniformiser le code de la famille afin qu'il existe une loi civile en matière d'héritage, de divorce et de garde des enfants après le divorce. C'est une chose pour laquelle les militantes féministes et les militantes des droits des femmes se battent depuis au moins deux ou trois décennies. C'est quelque chose dont les femmes du Bangladesh ont besoin. En effet, nous sommes désormais plus actives sur le marché du travail et de l'emploi, les femmes gagnent donc leur propre argent et sont parfois la seule source de revenus de la famille, en raison des nombreux cas d'abandon et de divorce du fait des maris. De nombreux maris vivent loin de chez eux, car ils sont travailleurs migrants.

Une autre question importante à mettre en avant concerne les droits des travailleuses, des femmes de la classe ouvrière. Il faut saluer les propositions qui ont été faites à ce sujet. Il s'agit notamment de l'égalité des droits en matière de rémunération, de congés et d'autres types de droits des travailleurs, en particulier des travailleurs migrants. En effet, beaucoup de travailleurs migrants bangladais sont des femmes qui partent principalement vers les pays du Golfe, où elles sont souvent victimes de violences physiques et sexuelles, au point d'être rapatriées sous forme de cadavres. Lorsque ce type de crimes deviendra trop coûteux, les employeurs devront changer leur façon de faire, ce qui profitera indirectement aux travailleuses et aux travailleuses migrantes. La formation professionnelle, la mise en place de crèches, l'octroi de congés paternité et maternité sont également des mesures qui correspondent à l'évolution démographique du Bangladesh, où les femmes font désormais partie de la population active. Elles sont le soutien financier de nombreuses familles. Il a également été question de la marginalisation que subissent les femmes issues de différentes minorités ethniques autochtones, qui est renforcée par des facteurs multiples, comme vous le savez. C'est donc là aussi un point qui a été soulevé.

L'attention a également été attirée sur la nécessité de reconnaître le travail domestique non rémunéré comme une part de la contribution au sein de la famille. Ce sont donc là autant de pistes importantes que le gouvernement intérimaire et le gouvernement élu devront suivre pour s'assurer que la voix des femmes soit entendue. La proposition de créer 300 nouveaux sièges au parlement pour les femmes a été très contestée, et je pense qu'elle sera également contestée par de nombreuses féministes radicales. C'est parce que ce n'est pas vraiment faisable pour le moment, car nous avons actuellement 350 sièges réservés aux femmes. La Commission de réforme électorale a proposé 100 sièges réservés aux femmes, mais là au suffrage direct. La même chose a été proposée par la Commission de réforme constitutionnelle et par certaines organisations de femmes. Cependant, la commission spéciale a proposé 300 sièges.

Lorsque j'ai demandé à la présidente de la commission « pourquoi en demander autant ? », elle m'a répondu : « Demandons le tank. Ils ne nous donneront qu'un couteau ». C'est quelque chose qui, dans ce domaine, nous a toujours été présenté comme un objectif à atteindre, car la société ou les gens puissants ne nous laisseraient pas l'obtenir. Ils ne nous donneraient rien. Alors cette fois-ci, elles ont voulu revendiquer le maximum possible. Si nous parvenons à atteindre tous ces objectifs, ce sera alors le « rêve de Sultana », le naristan (le pays des femmes) dont Begum Rokia a parlé il y a une centaine d'années.

Cependant, la façon dont les partis islamistes – et même les autres partis moins religieux ou plus laïques – ont réagi à cela nous montre très clairement que nous avons encore un long chemin à parcourir, car les recommandations de réforme qui ont suscité le plus de friction et dont on a le plus parlé n'étaient pas vraiment les plus importantes. Ce sont celles qu'ils ont choisies, triées sur le volet, pour délégitimer la commission et ses propositions et recommandations. Parce que ces recommandations étaient révolutionnaires. Quand on veut que les femmes aient les mêmes droits en matière d'héritage, dans tous les autres domaines de la vie, dans tous les autres secteurs, alors cela les menace vraiment.

Pour nous empêcher de revendiquer cela, et dès la présentation du rapport, le professeur [Mohammad] Yunous a déclaré qu'il fallait que ce rapport soit imprimé et distribué aussi largement que possible. Telle a été sa première réaction, car il s'agit d'un véritable manifeste. Les conservateurs ont alors pris peur à l'idée que, si ces mesures étaient mises en œuvre, les femmes obtiendraient de plus en plus de droits et d'égalité, ce qui menacerait leur façon de faire de la politique, n'est-ce pas ? C'est pourquoi leur réaction a été très vive. Elle est venue de tous les horizons. Comme les femmes ne sont même pas censées vouloir ce qu'elles désirent, elles devront toujours modérer leurs rêves. C'est également un autre moment révolutionnaire que les femmes bangladaises qui ont été consultées par la commission aient réellement projeté leurs rêves les plus ambitieux. Et ces rêves les plus ambitieux ont été inclus dans le rapport de la commission.

NN : Si vous deviez résumer, comment voyez-vous l'avenir immédiat des femmes au Bangladesh ?

SL : Il y aura beaucoup de luttes, car la culture politique est telle que l'opinion des femmes sur la politique n'est pas toujours considérée comme pertinente, car les femmes « ne comprennent pas la politique ». Et ce sont toujours les hommes qui ont le dernier mot. Dans cette culture politique, lorsque les femmes tentent de se faire une place sur le podium ou à la table des discussions et des débats, elles doivent faire face à beaucoup de pressions. On peut voir certaines d'entre elles à la télévision, face aux caméras, et constater à quel point les hommes sont agressifs. Lorsque vous êtes dans la sphère publique, sous le regard du public, vous êtes déjà considérée comme une mauvaise femme, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas une femme bien, n'est-ce pas ? Vous êtes carriériste, matérialiste, féministe, peu importe. Ce sont tous des mots péjoratifs pour les femmes. Cependant, les femmes qui ont été victimes de misogynie et traitées de tous les noms ont mis à profit la leçon qu'elles ont tirée du soulèvement au cours duquel les étudiant.e.s ont réhabilité le mot razakar [3].

Les femmes ont donc repris le mot besha (salope). Elles ont donc essayé de faire de même, ce qui a suscité de nombreuses critiques dans la société. Cependant, elles n'ont pas fléchi et leur réaction a été : « Très bien, peu importe ». Aujourd'hui encore, on nous traite de salopes. Même si vous n'avez rien fait, même si vous n'avez rien dit, le simple fait d'être présentes à toutes ces manifestations vous exposait à être prises pour cible par n'importe qui. Le simple fait d'être présentes vous rendait vulnérables. On a exagéré ce phénomène de stigmatisation. Mais je pense que les femmes y ont répondu de manière très politique.

NN : Pouvez-vous nous faire quelques recommandations ? Il peut s'agir de livres, de films ou d'autres podcasts afin que les auditeurs puissent mieux comprendre t

SL : Le premier qui me vient à l'esprit est Sisters in the Mirror d'Elora Shehabuddin, qui est sorti l'année dernière ou l'année précédente, je crois. Il y a aussi Sultanah's Dream de Rokeya Sakhawat Hossain, un roman écrit il y a 110 ans, mais qui permet encore aujourd'hui de comprendre où en sont les femmes bangladaises.

Source – Himalmag, 21 janvier 2026 :
https://www.himalmag.com/politics/bangladesh-samina-luthfa-women-gender-islamist
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77824

Notes

[1] La ligue Awami, (« ligue du Peuple »), a joué un rôle majeur dans l'indépendance du Bangladesh. Elle a été dissoute suite à la révolution de Juillet 2024. Pour des précisions sur l'histoire depuis l'indépendance, voir « La montée du fondamentalisme au Bangladesh : société, politique et future crise –
Un aperçu »
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75311
[2] Marche de solidarité des femmes, mouvement de protestation organisé chaque année particulièrement autour du mois de mai, pour exiger l'égalité des droits, la fin des violences sexistes et des réformes dans la société.
[3] « traître » « collabo », terme historiquement utilisé de manière péjorative pour désigner les forces paramilitaires pro-pakistanaises qui ont commis des atrocités pendant la guerre d'indépendance de 1971.

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La situation précaire de Cuba

[Le Financial Times du 9 février 2026, au soir, annonçait que « Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu'elle ne serait plus en mesure de leur fournir du (…)

[Le Financial Times du 9 février 2026, au soir, annonçait que « Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu'elle ne serait plus en mesure de leur fournir du kérosène à partir de mardi 10 février, le président américain Donald Trump ayant décidé de restreindre l'approvisionnement en pétrole de l'île communiste. Cette mesure, prise en pleine saison touristique, a incité Air Canada à suspendre ses vols vers l'île et devrait toucher les compagnies aériennes américaines, espagnoles, panaméennes et mexicaines. L'avis, publié ce week-end, indique que la mesure restera en vigueur jusqu'au 11 mars. […] Cuba n'a reçu ni pétrole ni carburant depuis un mois, après que M. Trump a coupé les approvisionnements vénézuéliens vers l'île et fait pression sur le Mexique pour qu'il cesse ses livraisons. » L'article ajoute que deux grands complexes balnéaires de Cayo Coco ont récemment fermé leurs portes en raison du manque de carburant. La chaîne espagnole Meliá a de même dû fermer trois de ses hôtels.

Tiré de A l'Encontre
10 février 2026

La Havane, 5 février 2026. (Capture d'écran)

Par Samuel Farber

Dans la mesure où les livraisons de pétrole du Mexique pourraient prendre le relais, certes partiel, de celles du Venezuela, l'administration Trump cherche à exercer la pression maximale sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum. Cette dernière a déclaré « qu'on ne peut pas étrangler un peuple de cette manière… Personne ne peut être indifférent à la souffrance des Cubains. Les sanctions contre ceux qui vendent du pétrole sont très injustes et nous cherchons une solution diplomatique pour continuer à fournir du carburant. » Le 9 janvier, le Mexique a envoyé 800 tonnes d'aliments et d'aide humanitaire à Cuba.

Dans ce contexte – que la direction cubaine a comparée à « la période spéciale » des années 1990 – a pris des mesures drastiques incluant un rationnement accru du pétrole, la réduction du nombre de jours de fonctionnement d'entreprises étatiques, le report d'événements sportifs et culturels, la suspension de classes universitaires, etc.

L'ancien diplomate cubain Carlos Alzugaray a confié au quotidien Le Monde daté du 11 février : « C'est une déclaration de guerre [par Trump], pire que les précédentes, avec l'objectif d'affamer un peuple qui n'a pourtant rien fait contre les Etats-Unis. » Jeannette Habel, chercheuse et spécialiste de Cuba, déclare au quotidien du soir : « Comme d'habitude, la direction cubaine est disposée à discuter de tout, sauf du système politique… Trump joue avec le feu. Si on imagine le pire, un blocus maritime complet qui provoque des émeutes de la faim, les Cubains vont partir en masse sur les côtes américaines, comme cela s'est déjà produit à plusieurs reprises dans le passé. » A la question d'Anne Vigna du Monde, Jeannette Habel répond : « Cuba pourrait offrir de libérer des prisonniers politiques [ils seraient environ 1000] et de mettre en place des réformes économiques, permettant les investissements de la diaspora cubaine. En échange, l'île pourrait demander d'être rayée de la liste des Etats soutenant le terrorisme, voire de récupérer la base navale de Guantanamo, que le gouvernement cubain n'a jamais reconnue. » L'article de Samuel Farber permet de resituer la situation immédiate dans une conjoncture marquée par l'intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela et la gestion par l'administration Trump-Rubio des relations avec la direction maduriste de Delcy Rodriguez et Diosdado Cabello. Réd. A l'Encontre]

***

Cuba se trouve dans ce qui est peut-être la situation la plus difficile depuis janvier 1959. La situation politique continue de se détériorer avec la répression systématique de toutes les manifestations collectives, qu'elles soient spontanées comme celles du 11 juillet 2021 et les nombreuses manifestations locales qui ont eu lieu depuis, ou celles qui ont rassemblé moins de personnes, comme les manifestations organisées par Alina Barbara López Hernández [1], qui ont été réprimées pour le simple délit d'avoir brandi une pancarte blanche dans un parc de Matanzas [en juin 2024].

L'économie continue de s'effondrer, depuis le déclin important du tourisme jusqu'à la quasi-disparition de l'industrie sucrière. Cela est en grande partie imputable au gouvernement cubain, qui a donné la priorité à la construction d'hôtels destinés à être loués à des chaînes hôtelières internationales, au détriment d'autres investissements indispensables. Parallèlement, le régime poursuit, parmi ses nombreux autres aberrations économiques, sa gestion systématique préjudiciable de l'agriculture par le biais d'Acopio [entité étatique qui gère la collecte et la distribution des produits issus de l'agriculture et de l'élevage], et l'insuffisance de l'autonomie et des moyens qu'il a accordées aux petits agriculteurs privés. À tout cela, il faut ajouter que le système politique très autoritaire est en soi un facteur économique déterminant dans la mesure où il engendre systématiquement l'apathie, l'indifférence et l'irresponsabilité économique, compte tenu du manque d'incitations, qu'elles soient économiques ou politiques, telles que le contrôle démocratique par la base, soutenu par un syndicalisme indépendant et par les mécanismes de contrôle démocratique créés par les travailleurs et travailleuses dans leurs bureaux et leurs ateliers.

L'embargo ou le blocus imposé par les Etats-Unis a contribué, et non de manière négligeable, à la mauvaise situation économique qui règne sur l'île. Outre les interdictions qui existent depuis le début des années 1960, telles que la vente de sucre cubain sur les marchés du continent nord-américain et l'interdiction des investissements états-uniens sur l'île, le gouvernement Trump a considérablement aggravé la situation en interdisant les voyages des Américains à Cuba et, plus important encore, en exerçant de fortes pressions sur les banques internationales pour qu'elles n'entretiennent aucune relation économique avec Cuba. En effet, l'Union européenne s'est depuis longtemps plainte officiellement auprès de Washington d'avoir introduit une politique illégale d'extraterritorialité en sanctionnant les activités économiques des entreprises européennes à Cuba.

Les conséquences de l'invasion du Venezuela

Les événements du 3 janvier 2026, lorsque les forces militaires des Etats-Unis ont débarqué à Caracas et séquestré le dictateur Maduro, ont évidemment transformé la situation du Venezuela ainsi que celle de Cuba. L'importance de cet événement réside non seulement dans le fait que le Venezuela ne fournira plus de pétrole à Cuba (ces livraisons avaient déjà diminué avant le 3 janvier), mais aussi dans la portée que Trump lui-même a donnée à cette intervention. Dans la réalité politique postérieure au 3 janvier, l'invasion et l'enlèvement du dictateur Maduro ont revêtu une importance capitale tant sur le plan politique que juridique. Trump a proclamé sans vergogne que son administration à Washington gouvernerait le Venezuela, et afin de justifier historiquement son intervention, il a invoqué à plusieurs reprises le président pro-impérialiste McKinley [1897-1901] et rien de moins que la doctrine Monroe [1823], revisitée à nouveau, dans toute sa plénitude colonialiste.

Au-delà de la conquête du Venezuela par le contrôle indirect de son gouvernement, comme le montre la récente disposition stipulant que le gouvernement vénézuélien doit soumettre périodiquement ses budgets à l'inspection de Washington, Trump s'est lancé à nouveau dans la campagne pour une conquête du Groenland afin de consolider ses références monroéistes, étant donné que ce pays appartient au Danemark, précisément le type de puissance européenne que Monroe voulait éliminer de son festin colonialiste. Il convient de noter que dans toute cette célébration impériale et coloniale, il y avait aussi quelque chose de complètement nouveau. Je veux parler du fait que Trump a dédaigné la feuille de vigne traditionnelle utilisée depuis très longtemps par Washington, et n'a absolument rien dit pour justifier sa politique envers le Venezuela en termes de démocratie, de liberté et de toutes les autres thématiques idéologiques traditionnelles de la politique étrangère américaine. Au lieu de cela, il a parlé sans détour de la récupération de « notre » pétrole, que plusieurs gouvernements vénézuéliens avaient visiblement eu l'audace et la témérité de considérer comme faisant partie du patrimoine naturel et historique de leur pays.

Il est très regrettable que de nombreux Cubains, tant à Cuba qu'à l'étranger, aient approuvé les dispositions de Trump, mais cela ne doit pas nous rendre complices de ce soutien qui nous compromet moralement et politiquement et nuit à notre cause démocratique, même à court terme, en particulier en Amérique latine, et certainement auprès des Cubains qui, comme il est de leur devoir en tant que citoyens, prennent au sérieux l'indépendance de leur pays.

Cependant, le plus grave pour notre peuple est que, suite à sa « victoire » au Venezuela, Trump et ses conseillers, tels que Marco Rubio, ont été grisés par le succès. Tout au long du mois de janvier, les principaux médias états-uniens ont rapporté que Washington envisageait sérieusement de mettre en œuvre plusieurs mesures contre le gouvernement cubain avant la fin de l'année. Le plus alarmant de tous ces plans serait la mise en place d'un blocus maritime contre Cuba dans le but spécifique d'empêcher l'exportation de pétrole vers Cuba depuis tout pays étranger [entre autres du Mexique]. Évidemment, cela signifierait, bien au-delà de la crise actuelle à Cuba, un effondrement presque total de l'économie cubaine, plongeant le pays dans une situation chaotique à l'image de pays comme la Libye et la Syrie.

Un blocus total de l'entrée de pétrole à Cuba et d'autres tactiques de ce type, comme l'embargo/blocus actuel, constitueraient une agression non seulement contre le gouvernement, mais aussi contre le peuple cubain en général. Par conséquent, un tel fait nécessiterait que l'opposition démocratique s'oppose à cette tactique politique/économique du gouvernement des États-Unis. Cela ne signifie en aucun cas que l'opposition démocratique doit manifester cette opposition avec les mêmes objectifs, les mêmes termes et la même rhétorique que le gouvernement cubain. En fait, cela constituerait une grande opportunité politique, bien que malheureusement au milieu d'une grande tragédie, pour que l'opposition démocratique montre dans la pratique le caractère frauduleux des revendications patriotiques du système politique autoritaire à parti unique.

Dans le même temps, des éléments de l'orientation de l'administration Trump pourraient constituer un changement de stratégie, une sorte d'invitation à des secteurs du régime cubain à conclure un accord avec Trump à la manière vénézuélienne. En effet, il n'est pas très difficile d'imaginer, par exemple, les généraux qui dirigent GAESA (Grupo de Administración Empresarial de las Fuerzas Armadas) envisager cette « solution » pour protéger leurs intérêts [de strates bureaucratiques militaires]. Il a été signalé que, ces derniers jours, Alejandro Castro Espín, le fils de Raúl Castro, a eu des entretiens avec des représentants de Trump afin de parvenir à un accord concernant les relations entre Cuba et les États-Unis. Si ces négociations aboutissaient à la libération des prisonniers politiques cubains, ce serait une très bonne nouvelle, mais il faut rester très vigilant quant à la possibilité d'un accord à la vénézuélienne qui maintiendrait le régime actuel au pouvoir avec le soutien d'une ingérence états-unienne.

Que signifie le principe d'autodétermination ?

Depuis plus d'un siècle, on parle beaucoup du droit à l'autodétermination de chaque pays. Ce sujet a fait l'objet d'une grande attention à la suite de la Première Guerre mondiale, lorsque l'empire austro-hongrois et l'empire ottoman se sont effondrés, libérant potentiellement un grand nombre de pays qui avaient été soumis par ces empires, en particulier en Europe centrale et du Sud-Est, ainsi qu'au Moyen-Orient. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que des hommes politiques tels que Woodrow Wilson [1913-1921], alors président des États-Unis, et V.I. Lénine, leader de la révolution bolchevique, lorsqu'ils parlaient d'autodétermination, faisaient généralement référence à l'autodétermination des nations, et non des États ou des gouvernements.

Cela signifie que le respect de l'autodétermination des nations ne dépend pas de la qualité des gouvernements et n'est donc pas une récompense réservée aux dirigeants qui se comportent bien. Il est certain que lorsque, en 1935, l'opinion publique internationale s'est unie pour défendre l'Éthiopie contre l'invasion italienne/mussolinienne, elle ne l'a pas fait parce qu'elle soutenait l'empire de Haïlé Sélassié, qui incluait même l'esclavage dans son système social et politique. Dans de très nombreux pays, ces personnes ont estimé qu'au-delà de leur opposition au fascisme italien, c'étaient les Éthiopiens qui avaient le droit de décider du destin de leur pays, ce qui n'incluait naturellement pas le destin des terres non éthiopiennes gouvernées par l'empire de Sélassié.

Dans cas qui nous concerne, l'autodétermination nationale signifie que ce sont les Cubains, et uniquement les Cubains, qui ont le droit et l'obligation de résoudre les problèmes graves de Cuba, tels que l'autoritarisme arbitraire qui ne respecte même pas ses propres lois et l'absence des éléments les plus élémentaires de la démocratie dans le système à parti unique. Nous ne pouvons faire confiance à aucune des puissances impérialistes pour nous libérer sans hypothéquer sérieusement l'avenir de Cuba, comme c'est le cas actuellement avec les relations entre le Venezuela et les États-Unis.

Cela ne signifie pas que les Cubains démocrates n'auront pas besoin d'aide extérieure pour atteindre leurs objectifs de libération. Les mambises [combattants cubains, soldats ou non, qui prirent part aux guerres d'indépendance cubaines du XIX siècle] qui se sont battus pour l'indépendance ont été largement soutenus par les Cubains et les amis de Cuba à l'étranger. Le journal Patria, fondé par José Martí à New York en 1892 afin d'organiser, par l'intermédiaire du Parti révolutionnaire cubain, la lutte armée nécessaire à Cuba contre le gouvernement espagnol, n'était pas financé par le gouvernement américain, mais par les Cubains résidant aux États-Unis, en particulier par les fabricants de cigares cubains de Floride. Il est important de souligner que l'autofinancement des mouvements favorise grandement leurs efforts d'organisation, tandis que le financement par des gouvernements tels que celui des États-Unis, outre qu'il renforce la dépendance politique à l'égard dudit gouvernement, stimule également la passivité organisationnelle. Quoi qu'il en soit, il est important de souligner que Trump a pratiquement supprimé son financement à des organisations telles que Radio Martí [base à Miami], provoquant leur fermeture, ainsi qu'à des publications telles que Diario de Cuba, qui a survécu jusqu'à présent.

On estime qu'il y a plus d'un million et demi de Cubains et de Cubano-Américains aux États-Unis et environ un quart de million de Cubains résidant en Espagne, sans compter les dizaines de milliers de Cubains qui vivent dans le reste du monde. Malheureusement, certains Cubains, en particulier en Floride, ont choisi la voie de l'autoritarisme trumpiste, bien que celui-ci ait maltraité les Cubains autant que les autres immigrants latino-américains et d'autres pays sur des questions vitales telles que l'obtention de l'asile politique et des permis de séjour aux États-Unis.

Le problème n'est pas que les Cubains deviennent annexionnistes [annexion de Cuba par les Etats-Unis], une politique qui n'a d'ailleurs aucun avenir pour la simple raison que le Congrès américain, avec ou sans majorité démocrate, rejetterait cette option. Bien qu'il existe à Porto Rico, par exemple, un courant annexionniste très important, il n'y a aucune chance que le Congrès américain, et encore moins le président Trump, accepte ce pays comme 51e État, sans compter que les annexionnistes n'ont pas réussi à obtenir une majorité électorale décisive dans ce pays. Ce qui est tout à fait possible, en revanche, c'est le développement d'un courant d'opinion cubain néocolonialiste ou « plattiste » [adhérent à l'amendement Platt datant de mars 1901 officialisant le droit d'ingérence des Etats-Unis à Cuba, amendement qui a pris fin en 1934].

Mais il y a beaucoup de Cubains aux États-Unis qui ne se sont pas engagés dans le trumpisme. Je pense que cela facilite la création d'un mouvement démocratique des Cubains à l'étranger pour lutter contre l'arbitraire et l'autoritarisme à Cuba. Enfin, nous ne devons pas négliger la société civile des Etats-Unis comme autre source de soutien pour les démocrates cubains. Dans ce contexte, il convient de mentionner les organisations indépendantes de ce pays, telles qu'Amnesty et Human Rights Watch, qui dénoncent depuis des décennies les violations des droits civils et démocratiques à Cuba. (Article publié sur le site Sin Permiso le 7 février 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)

Samuel Farber est né et a grandi à Marianao, à Cuba. Il a publié de nombreux articles et ouvrages sur ce pays, ainsi que sur la révolution russe et la politique américaine. Il est professeur émérite à la City University of New York (CUNY) et réside dans cette ville.


[1] Lina Bárbara López Hernández est codirectrice du site CubaXCuba – Laboratoire de pensée civique réunissant des intellectuels et scientifiques présents dans différentes provinces du pays ou résidant en dehors de Cuba. Ella a été brutalisée lors d'une arrestation par les forces de police cubaines, le 18 juin 2024 alors qu'elle se rendait à La Havane avec l'historienne et anthropologue Jenny Pantoja. (Réd.)

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Francesca Albanese et la bassesse des puissants

17 février, par Ziad Majed — ,
La rapporteuse des Nations unies sur les droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, se trouve une fois encore exposée à une campagne (…)

La rapporteuse des Nations unies sur les droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, se trouve une fois encore exposée à une campagne politique qui la prend pour cible. Francesca Albanese apparaît aux puissants comme un cauchemar : une femme affranchie de la peur, qui défend les droits des faibles face à l'autorité des protégés.

Tiré du blogue de l'auteur.

La rapporteuse des Nations unies sur les droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, se trouve une fois encore exposée à une campagne politique qui la prend pour cible, à la fois comme personne, comme incarnation d'une éthique juridique, et comme position indépendante, refusant toute transaction au rabais avec le droit international et les exigences qu'il impose s'agissant des Palestiniens et des crimes israéliens perpétrés à leur encontre.

Cette nouvelle offensive contre l'avocate italienne - devenue, depuis le début de la guerre génocidaire à Gaza, l'une des voix les plus audibles dans la documentation des violations et l'imputation des responsabilités - s'édifie sur la falsification d'une intervention enregistrée qu'elle avait adressée au Forum Al Jazeera, récemment tenu à Doha. Elle y participait (par vidéo préenregistrée) à une séance intitulée « La question palestinienne : défis et opportunités de la mise en cause des responsabilités et de la primauté du droit », aux côtés de Fatou Bensouda, ancienne procureure de la Cour pénale internationale, et d'autres juristes et défenseurs des droits.

Dans son propos, Albanese évoquait un système mondial où s'entrelacent et se renforcent des intérêts économiques et politiques, au détriment des droits et de la loi, et qui a rendu possible, et rend encore possible, le génocide en cours à Gaza. Elle considérait ce système comme un ennemi commun de l'humanité. La manipulation, ou plutôt la falsification politique, a consisté à tronquer sa vidéo, à en retrancher quelques mots, puis à la rediffuser de manière à donner l'impression que, lorsqu'elle parlait d'« ennemi de l'humanité », elle visait directement Israël.

À partir de là, la campagne s'est emballée en France, sous l'impulsion de la députée de la huitième circonscription des Français de l'étranger, Caroline Yadan, connue pour son alignement total sur Tel-Aviv, au point que certains vont jusqu'à la qualifier de représentante de Benyamin Netanyahou au Parlement français. Yadan a publié l'extrait tronqué sur les réseaux sociaux et l'a présenté comme une preuve suffisante pour accuser Albanese d'antisémitisme et d'incitation à la haine contre Israël. Plusieurs députés de droite ont emboîté le pas ; des journalistes de médias divers ont relayé leur falsification ; puis le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a repris cette posture avec une désinvolture et une irresponsabilité rarement atteintes à ce niveau, sans même solliciter l'un des membres de son équipe au Quai d'Orsay pour vérifier les faits avant d'en faire un sujet public.

Poussant la légèreté jusqu'à l'inconcevable, il en est venu à réclamer la démission d'Albanese, ou sa révocation. Plus grave encore : alors que des médias et des journaux — à commencer par Le Parisien et la chaîne France 24 — appuyés sur des services de vérification, avaient démenti ce qui lui était attribué, puis que le porte-parole du ministère avait reconnu la manipulation et l'erreur, sans excuse ni véritable retrait, les ministres des Affaires étrangères d'Allemagne, de Hongrie et de République tchèque se sont joints à la campagne et ont, à leur tour, exigé sa destitution. Il faut rappeler, pourtant, que le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a renouvelé son mandat jusqu'en 2028.

Réprimer le droit international et ceux qui s'en portent garants

Ce n'est pas la première fois qu'Albanese subit des campagnes d'hostilité et des accusations orchestrées par la propagande israélienne et ses relais en France, et plus largement en Europe. Elle a été visée à répétition après chacun des rapports qu'elle a publiés, en tant que rapporteuse onusienne, sur le crime de génocide à Gaza. Et parce qu'elle a su s'imposer, sur les plans juridique et médiatique, dans une grande partie du monde, en fédérant l'attention de millions de personnes — notamment parmi les étudiants des universités occidentales — elle se trouve désormais exposée à deux catégories d'attaques. La premières, menée directement par Israël, ses alliés et ses agents, vise à discréditer tout ce qu'elle entreprend et tout ce qu'elle dit, et à ruiner sa réputation. La seconde émane de responsables politiques occidentaux : tantôt acquis à Israël, tantôt silencieux devant ses crimes, tantôt tétanisés par la peur de s'y opposer ; tous sidérés de voir une femme Italienne défendre un droit international et des principes humains qu'ils entendent étouffer dès lors qu'il s'agit de victimes palestiniennes, ou redoutant de prononcer ce qu'elle prononce, et s'en prenant à elle avec d'autant plus d'acharnement qu'elle met à nu leur lâcheté et leur indignité.

Albanese a d'ailleurs été récemment frappée par des sanctions étatsuniennes imposées par l'administration de Donald Trump, de la même manière que les sanctions ont visé la Cour pénale internationale, son procureur et trois de ses juges (dont un Français), pour avoir émis deux mandats d'arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité à l'encontre du Premier ministre israélien et de son ancien ministre de la Défense. Dans le cas d'Albanese, la raison des sanctions trumpiennes tient, pour l'essentiel, à son rapport consacré aux dimensions économiques et utilitaristes du génocide, ainsi qu'à la participation de multinationales au financement de ce génocide ou à l'accumulation de profits tirés de sa prolongation.

Mais ce que disent ces sanctions étatsuniennes - et, sciemment ou non, la campagne de certains responsables européens contre Albanese - c'est l'énoncé le plus net, aujourd'hui, de la nouvelle équation qui s'installe à Washington : renverser toute norme et neutraliser toute institution internationale susceptible de contraindre la liberté de tuer dans n'importe quel « conflit » où les États-Unis, ou leur alliée Israël, se trouvent impliqués, et réduire l'ensemble du système onusien à une architecture sans autorité, fût-elle symbolique, dès lors que ses références et ses décisions contredisent les penchants et les positions étatsuniennes.

Epstein, ou l'éthique du capitalisme et de la domination masculine

Au moment même où la campagne contre Albanese se déployait, le monde suivait la publication autorisée d'épisodes de l'affaire Jeffrey Epstein, qui exposent au grand jour le degré de déchéance ayant rassemblé des responsables politiques, des membres de familles royales, des entrepreneurs, des hommes d'affaires d'Amérique et d'Europe, aux côtés de criminels comparables venus d'autres continents, tous associés dans des délits financiers et sexuels. Ils se dérobent à l'impôt par l'évasion et la fuite des capitaux ; ils violent des adolescentes, ou des femmes à qui l'on a promis un travail et un avenir que des criminels et criminelles influents, en quête de davantage de pouvoir et de postes, les leur acheminent vers leur fameuse île des Caraïbes. Certains entretiennent des liens avec des agents de renseignement, des diplomates et des faiseurs d'opinion appartenant à ce « club des puissants » habitué à l'impunité. Et Epstein, bien souvent, les relie à des entreprises ou à des personnalités israéliennes, ou proches de Tel-Aviv, dans des montages où l'on perçoit sans peine l'enchevêtrement de la politique, des intérêts financiers et d'une corruption mondialisée.

Si l'on retient de l'affaire Epstein le tableau d'un capitalisme déchaîné, soustrait à tout cadre juridique capable d'en contenir la prédation, et s'alliant à la domination masculine, à la culture du viol et au sentiment d'impunité face aux abus, à l'arbitraire, à la violence et au crime, alors la comparaison devient possible entre ce qui s'est produit sur l'île du milliardaire américain — où il n'existe d'autre loi que celle du plus fort — et ce qui s'est produit dans la guerre d'extermination à Gaza. De même, la comparaison devient possible entre la complicité, pendant des décennies, des puissants du monde avec Epstein et ses partenaires, et la complicité récente avec les crimes israéliens à Gaza, au fil des mois et des années.

Or, tout cela, ou même la réflexion qu'il appelle sur l'éthique d'un monde où l'on cherche à marginaliser les institutions juridiques, à sanctionner les instances de défense des droits, à interdire l'enquête sur les crimes et les violations, n'a manifestement pas retenu l'attention des ministres des Affaires étrangères de France et d'Allemagne, ni de leurs homologues. Pas davantage ne les avait émus, auparavant, l'assassinat de dizaines de milliers d'enfants et de femmes, ni la chasse menée contre celles et ceux qui cherchaient de la farine et de l'eau potable à Gaza. Ces victimes étaient des faibles, à un moment où les puissants ne se soucient que de ceux qui leur sont supérieurs en puissance : ceux qui, plus qu'eux, peuvent violer les lois et s'en affranchir.

C'est précisément pour cela que Francesca Albanese leur apparaît comme un cauchemar : une femme affranchie de la peur, qui défend les droits des faibles face à l'autorité des protégés. Elle agit avec assurance malgré les sanctions. Dans ses rapports, elle défie un dispositif global de domination, qui n'est pas sans rappeler celui d'Epstein. Elle alimente une colère et une lucidité au sein d'une génération nouvelle, en Europe et ailleurs, à laquelle les partisans de l'impunité israélienne absolue refusent d'accorder une voix et une capacité d'influence sur la décision politique. C'est ainsi que se déchaînent contre Albanese campagnes et sanctions.

Ses détracteurs ne répondent jamais au fond de son travail ni à la teneur de ses propos : le droit international et son respect en Palestine occupée, l'application des résolutions des Nations unies, les recommandations de la Cour internationale de Justice, ainsi que les mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale. Leur véritable objet - et l'ironie est lourde de sens - consiste à répliquer à ce qu'elle n'a pas dit, à s'en prévaloir pour réclamer sa révocation, alors même que l'on vise, en réalité, ce qu'elle dit bel et bien et répète depuis des années, et qui est parfaitement établi.

Comme si nous étions face à un ordre qui a permis à Epstein et à ses complices de commettre leurs crimes, et à Israël de mener son génocide, puis qui juge une rapporteuse onusienne parce qu'elle n'a pas choisi, comme eux, le silence, ou parce qu'elle n'a pas cherché à se fondre dans le club des puissants.

D'où la nécessité d'affirmer aujourd'hui, sans la moindre hésitation, que soutenir Albanese face à la campagne dont elle est la cible est un devoir qui dépasse toute relation avec elle, ou avec sa personne, et même l'estime pour sa probité et son courage en ce qui concerne la Palestine. C'est un soutien à ce qui subsiste encore de droits et de principes, refusant de plier devant la logique de la brutalité, du chantage, de la falsification et du crime organisé, à l'heure même où le monde est conduit par un homme du type de Donald Trump et par d'autres anciens amis d'Epstein.

* Une version de ce texte est parue en arabe dans le quotidien Al-Quds Al-Arabi

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Afrique : élections partout, démocratie nulle part

17 février, par Ousmane Ndiaye — ,
Dans trop de pays du continent, le vote n'a pas vocation à donner un espace d'expression à la population, mais plutôt à remplir des cases formelles appréciées de la communauté (…)

Dans trop de pays du continent, le vote n'a pas vocation à donner un espace d'expression à la population, mais plutôt à remplir des cases formelles appréciées de la communauté internationale. Une vague de coups d'État civils qui offre un terreau fertile aux coups d'État militaires.

Tiré de Afriques en Lutte
9 février 2026

Par Ousmane Ndiaye

Côte d'Ivoire, Cameroun et Tanzanie en octobre, République centrafricaine et Guinée en décembre : tous ces scrutins ont été, peu ou prou, non inclusifs, impartiaux, tronqués, détournés. Dernier en date, l'Ouganda, où Yoweri Museveni, au pouvoir depuis quarante ans, s'est proclamé vainqueur d'une parodie d'élection pour la huitième fois, et a lancé ses escadrons de la mort aux trousses du principal opposant, Bobi Wine (en clandestinité), et de ses partisans.

Des dizaines de morts, des milliers d'arrestations. Internet coupé. La menace sur la sécurité brandie. Le complot de l'étranger avancé. Le scénario de la confiscation du pouvoir par les urnes est presque immuable.

Ce cycle électoral en cours confirme la permanence du coup d'État civil en Afrique. Avec comme moyen cette fois non pas les armes comme les militaires putschistes, mais l'élection. Ou plutôt le simulacre d'élection.

Paradoxalement, sur le continent, le vote populaire est devenu l'outil d'accaparement du pouvoir le plus commun et le plus commode. Comme en Ouganda, le scrutin présidentiel n'est qu'un moment de relégitimation institutionnelle et non une véritable remise en jeu du pouvoir. C'est là une des grandes maladies des démocraties africaines en construction : l'électoralisme. La question démocratique réduite à des enjeux d'accession et de partage du pouvoir.
Dans ces « démocratures » procédurales, le vote ne conserve une utilité que parce qu'il offre la possibilité d'une reconnaissance institutionnelle. Yoweri Museveni, Paul Biya (Cameroun), Samia Suluhu Hassan (Tanzanie) et leurs congénères, malgré tout, finiront par être reconnus par l'Union africaine, l'ONU, l'Union européenne. Malgré les réserves diplomatiques de circonstance… ou pas. La France s'est empressée de féliciter Alassane Ouattara (Côte d'Ivoire), Faustin-Archange Touadéra (Centrafrique), Mamadi Doumbouya (Guinée) et compagnie presque dans les mêmes termes.

Cette reconnaissance est d'autant plus sûre que les institutions internationales portent une vision normative et institutionnelle de la démocratie. Il suffit de remplir les cases et le tour est joué ! Dans ces fictions démocratiques africaines, le vote n'a pas vocation à donner un espace d'expression au peuple, mais plutôt à remplir des cases normatives, de la communauté internationale notamment. C'est une forme de subvertissement même de l'esprit du vote.

Fictions démocratiques

Pour comprendre ce piège sans fin des élections sans démocratie en Afrique, il faut remonter, au moins, aux années 1990. Les régimes de partis uniques ou de partis-États sont bousculés par le vent mondial de revendications démocratiques consécutif à la chute du mur de Berlin, amplifié sur le continent par la longue lutte des mouvements sociaux et politiques pour l'ouverture démocratique.

Pour y répondre, les régimes à parti unique organisent les conférences nationales souveraines. Ces assemblées constituantes, obtenues de haute lutte, ont été un moment extraordinaire de libération de la parole et de rêves démocratiques. Mais le réveil sera brutal.

Très vite, ces conférences nationales s'avèrent être une façon de s'adapter à la nouvelle donne internationale. C'est l'invention des « fictions démocratiques » en Afrique, et nous y sommes toujours. Figure de proue et « théoricien » malgré lui de ce braquage des peuples, le président gabonais Omar Bongo. Dans les palais du continent, la maxime qu'on lui prête est encore aujourd'hui sur toutes les lèvres : « En Afrique, on n'organise pas des élections pour les perdre ! »

De fait, le cycle électoral en cours donne plus que jamais, hélas, raison à Bongo père. L'ingénierie de ces fictions démocratiques, épousant parfaitement les standards internationaux, s'est même perfectionnée au fil du temps.

Dans ces démocraties sans démocrates, les Constitutions sont écrites par les meilleurs constitutionnalistes. Quitte à les importer d'Occident, notamment de l'ancienne métropole. Elles instaurent une limitation des mandats, confèrent au pouvoir législatif un vrai rôle de contrôle de l'exécutif, prévoient un arsenal législatif pour rendre la justice indépendante et un statut de l'opposition, avec son financement.
Dans la pratique, la limitation des mandats n'est pas respectée. Le pouvoir législatif ne contrôle pas l'exécutif. La justice n'est pas indépendante. L'opposition n'est ni reconnue ni financée.

Sur le papier, le Code électoral n'a lui non plus rien à envier aux démocraties les plus avancées. Il inclut le contrôle citoyen, l'ouverture du processus à toutes les étapes à l'opposition comme aux observateurs nationaux et internationaux. L'observation électorale est tellement courante qu'elle est devenue un business lucratif.

Dans la pratique, le contrôle citoyen est empêché. L'ouverture du processus à l'opposition est obstruée. Les observateurs internationaux sont souvent confinés dans un luxueux hôtel de la capitale avec une visite de bureaux de vote soigneusement triés.

L'arnaque des commissions électorales indépendantes

Principal acquis des conférences nationales ? Les fameuses commissions électorales nationales indépendantes (Ceni). Un faux trophée. Une solution transitoire devenue permanente. La création des Ceni procédait d'une logique : puisqu'on ne pouvait pas faire confiance à l'administration (affiliée au parti au pouvoir) pour organiser les élections, cette compétence est déléguée à une commission où les forces sociales et politiques sont représentées. Limpide sur le papier, la trouvaille s'est révélée désastreuse sur le terrain.

Les Ceni sont même devenues le symbole du recul démocratique. Leur tare congénitale : le bricolage institutionnel hasardeux. Même si elles ont les attributs de l'organisation des scrutins, il n'en demeure pas moins qu'en réalité ce sont les administrations, notamment territoriales, qui en gardent les moyens opérationnels. Et le transitoire est devenu définitif.

Mal composées, mal dotées, parfois corrompues, avec des pouvoirs et prérogatives aux contours flous, les Ceni sont devenues le cauchemar des processus démocratiques post-conférences nationales. Elles sont aujourd'hui un des principaux outils des fictions démocratiques, avec leur lot d'élections truquées. Facteur de conflit numéro un des processus électoraux. Que de menaces ou d'élections boycottées à cause du soupçon de partialité de la Ceni !

Le droit contre la démocratie

Autre caractéristique commune et importante de la fiction démocratique : l'instrumentalisation de la justice pour éliminer les concurrents sérieux. Tidjane Thiam en Côte d'Ivoire, Maurice Kamto au Cameroun, Kizza Besigye en Ouganda et bien d'autres en ont fait les frais. La judiciarisation du contentieux politique est devenue une donnée constante. Le droit, qui devrait être le garant de la démocratie, est utilisé contre la démocratie. Le respect de la loi devient la ligne de défense de pratiques non démocratiques.

Cet état de fait rend l'alternance politique impossible. Certains régimes vont cependant jusqu'à inventer une alternance fictive.

Prenons le cas du Togo. Au pouvoir depuis vingt ans, Faure Gnassingbé a organisé une alternance fictive à la tête du pays. Mardi 6 mai 2025, Jean-Lucien Savi de Tové, un illustre inconnu, a ainsi été investi président de la République à la place de Faure Gnassingbé. Seulement, le poste est devenu purement honorifique.

Trois jours auparavant, l'Assemblée nationale, à la majorité écrasante, avait désigné Faure Gnassingbé président du conseil des ministres. De fait, Faure Gnassingbé change de titre, mais ne cède rien de son pouvoir. En effet, en avril 2024, malgré les protestations de l'opposition et de la société civile, un simple vote de l'Assemblée nationale avait fait basculer le pays d'un régime présidentiel à un régime parlementaire.

But de la manœuvre, sophistiquée : contourner la limitation du nombre de mandats de président de la République dans la Constitution togolaise. Si Faure Gnassingbé était resté à son poste, il aurait dû se soumettre au suffrage universel et n'aurait eu droit, en cas de victoire, qu'à un ultime et dernier mandat.

Dans ces fictions démocratiques, l'ingénierie pour détourner les textes et les institutions afin de verrouiller le système est imaginative et sans limites. Mais de plus en plus, le risque sécuritaire fait imploser ces récits fabriqués. En République démocratique du Congo, la guerre de l'Est, que le président Félix Tshisekedi promettait de gagner en cent jours, est perdue et révèle la faible légitimité de son pouvoir.

Il faut aussi se souvenir qu'il n'y a pas si longtemps, avant 2010, le Mali était présenté comme un « bon élève de la démocratie ». Que d'articles et de rapports élogieux sur la démocratie de palabres du général Amadou Toumani Touré ! La rapidité et le fracas de l'implosion de l'État malien en 2012 ont fini par témoigner de la fragilité de ce récit.

Un narratif porté par les élites issues de la révolution démocratique des années 1990, repris et validé par les organisations internationales (ONU, Union africaine, Union européenne) et certaines ONG prodémocratie, et nourri par ces constructions médiatiques dont raffolent les journalistes : les classements, entre bons et mauvais élèves.

Là où le piège se referme pour les authentiques défenseurs de la liberté et de l'égalité, c'est qu'une nouvelle génération, lassée de ces fictions mal ficelées, où l'élection ne traduit point l'expression libre et populaire, se construit une conscience politique contre la démocratie, assimilée avec force raccourcis à un impérialisme occidental.

Cette vague de coups d'État civils contre la démocratie offre en effet un terreau fertile aux coups d'État militaires. C'est dans son sillage que prospère le discours antidémocratique et promilitaire. Au Mali, au Niger et au Burkina Faso, c'est l'un des arguments, avec la sécurité, pour justifier l'injustifiable, s'attribuer des mandats de cinq ans renouvelables sans élections ni suffrage universel, et dissoudre tous les partis politiques. Un nouveau point de bascule franchi dans la confiscation démocratique.

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Mali : Sambou Sissoko, ou l’autopsie méthodique d’un État en dérive

17 février, par Mohamed Ag ahmedou — , ,
Dans un paysage médiatique malien saturé de postures, d'anathèmes et de loyautés fluctuantes, la tribune de Sambou Sissoko sur l'affaire Franklin Nyamsi tranche par sa rigueur (…)

Dans un paysage médiatique malien saturé de postures, d'anathèmes et de loyautés fluctuantes, la tribune de Sambou Sissoko sur l'affaire Franklin Nyamsi tranche par sa rigueur analytique. Ce n'est pas un pamphlet de circonstance. C'est une démonstration. Et, au-delà du cas Nyamsi, une radiographie sévère du fonctionnement actuel de l'État malien sous la Transition conduite par le général Assimi Goïta.

Par Mohamed AG Ahmedou, journaliste.

Du fait divers au symptôme d'État :

L'un des mérites majeurs de Sissoko est de refuser l'anecdote. Là où beaucoup auraient vu un simple épisode polémique, la condamnation en France de Franklin Nyamsi pour abus de confiance et son annonce d'intégration à l'École de guerre du Mali, l'analyste y décèle un symptôme institutionnel.Sa méthode est claire : partir des faits judiciaires établis, rappeler la matérialité de la condamnation, puis interroger le silence des autorités maliennes face à une communication publique engageant implicitement « les plus hautes autorités de la République ». Le raisonnement est juridique avant d'être politique. Il pose une question simple, mais redoutable : dans un État qui prétend refonder la morale publique, que signifie la promotion, réelle ou symbolique, d'une personnalité condamnée pour des faits financiers ? Ce déplacement du débat, du terrain émotionnel vers celui de la responsabilité institutionnelle, constitue la force argumentative de la tribune.

Une critique du système, non d'un homme :

Sambou Sissoko ne s'attarde pas sur la personne de Franklin Nyamsi en tant qu'individu. Il s'intéresse au système qui rend possible, ou tolère, une telle situation. C'est ici que son analyse prend une dimension plus large : il parle d'« alignement idéologique » qui primerait sur l'intégrité, d'« opacité » gouvernementale, et d'une banalisation de la faute.L'affaire devient alors révélatrice d'un mode de gouvernance : communication directe sur les réseaux sociaux, contournement des canaux institutionnels classiques, absence de clarification administrative, et personnalisation extrême des décisions stratégiques.En filigrane, Sissoko développe une thèse plus vaste : la Transition malienne, qui s'est construite sur une promesse de rupture morale et souverainiste, reproduirait les mécanismes qu'elle prétendait combattre, tout en les enveloppant d'un discours de régénération nationale.

Le rôle controversé des “influenceurs géopolitiques” :

L'analyse gagne en profondeur lorsqu'elle s'inscrit dans le contexte sahélien. Des figures comme Franklin Nyamsi ne sont pas seulement des commentateurs. Elles sont devenues, ces dernières années, des acteurs médiatiques transnationaux, intervenant régulièrement dans les débats sur le Mali, le Burkina Faso et le Niger.Leur ligne éditoriale, souvent alignée sur les régimes militaires du Sahel, leur vaut des soutiens fervents mais aussi de vives critiques. Certains observateurs les qualifient de « mercenaires politiques » ou de relais civils d'une diplomatie d'influence favorable à Moscou, les comparant à des « Wagners politiques » des juntes sahéliennes. D'autres dénoncent des analyses jugées changeantes, parfois contradictoires au gré des conjonctures politiques.Sans reprendre ces qualificatifs à son compte, Sissoko pointe un phénomène réel : l'imbrication croissante entre communication idéologique, stratégie militaire et légitimation internationale des régimes issus de coups d'État. Dans cet écosystème, la frontière entre expertise académique, militantisme et propagande devient poreuse.

Une écriture d'alerte républicaine :

Ce qui distingue Sambou Sissoko dans le débat malien, c'est sa constance. Son travail s'apparente à une chronique d'alerte sur l'effondrement progressif des garde-fous institutionnels : fragilisation économique, insécurité persistante, isolement diplomatique, contraction de l'espace civique.Son écriture n'est pas celle d'un opposant partisan, mais d'un analyste qui convoque la notion d'« honneur » comme principe de gouvernement. Ce choix lexical n'est pas anodin : il renvoie à une tradition républicaine où la légitimité ne se fonde pas uniquement sur la force ou la souveraineté proclamée, mais sur l'exemplarité.En cela, sa tribune dépasse le cas Nyamsi. Elle interroge la cohérence morale d'un pouvoir qui revendique la rupture avec l'ordre ancien tout en semblant tolérer des pratiques de communication et de nomination qui brouillent la frontière entre État et militantisme.

Une voix qui compte dans le débat sahélien :

Dans un contexte régional marqué par la montée des régimes militaires et la redéfinition des alliances internationales, les analyses structurées et documentées se raréfient. La tribune de Sambou Sissoko rappelle que le débat public ne se résume ni aux slogans souverainistes ni aux anathèmes anti-impérialistes.Elle propose une grille de lecture exigeante : juger un régime non à ses proclamations, mais à la cohérence entre ses discours et ses actes.Au-delà des polémiques, c'est peut-être là que réside la contribution essentielle de Sissoko au débat malien et sahélien : réintroduire la question éthique au cœur de l'analyse politique. Non comme posture morale, mais comme critère d'évaluation du pouvoir.Et dans un Mali traversé par les incertitudes sécuritaires, économiques et diplomatiques, cette exigence critique apparaît moins comme une opposition que comme une nécessité démocratique.

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Quand Wagner compose la marche funèbre du Mali

17 février, par Paul Martial — , ,
« Une profondeur de cruauté abyssale »,i c'est en ces termes que le journaliste de l'hebdomadaire « Jeune Afrique »ii décrit la chaîne privée du réseau Telegram qu'il a (…)

« Une profondeur de cruauté abyssale »,i c'est en ces termes que le journaliste de l'hebdomadaire « Jeune Afrique »ii décrit la chaîne privée du réseau Telegram qu'il a infiltrée.

Elle est tenue par un vétéran du groupe mercenaire Wagner qui ne cache pas ses sympathies néonazies. « Oncles blancs en Afrique », c'est son nom, montre des scènes de mutilations, de tortures, de profanation de cadavres, allant jusqu'au cannibalisme. Tout cela est accompagné de commentaires racistes, où les Africains sont désignés comme « charbons » ou « nègres », et la communauté peule, perçue comme ennemie, est traitée de « tribus puantes ». Cette chaîne payante, fermée depuis la publication du reportage, attirait un public fasciné par l'ultraviolence et enthousiasmé de voir que l'on peut tuer des Africains en toute impunité.

Au-delà de l'horreur, on peut se demander quelles fonctions peuvent remplir ces actes de cruauté, quelles sont les conséquences de ces pratiques sur le déroulement du conflit, et enfin tenter d'appréhender l'intérêt de la junte à maintenir ses relations avec ce groupe.
Bien qu'officiellement Wagner ait quitté le Mali le 6 juin 2025 pour être remplacé par Africa Corps, dépendant directement du ministère russe de la Défense, la dénomination Wagner est utilisée non seulement par commodité de lecture mais aussi, et surtout, parce que ce changement n'a eu aucune répercussion tangible sur le terrain. En effet, près de 80% des unités d'Africa Corps sont composées d'anciens miliciens de Wagner. La façon de mener la guerre et les relations avec les Forces armées maliennes (les FAMa) n'ont, contrairement à ce que l'on aurait pu s'attendre, aucunement changé. Preuve en sont les massacres dans les vallées d'Ighacher Seddine, Iblil et Ibdakan, au nord du Mali, où 19 civils ont été exécutés, dont certains brûlés vifs, ou encore l'attaque d'un véhicule par un drone, provoquant la mort de plusieurs passagers dont des enfants.iii

Quelques rappels

En janvier 2013, le président malien de l'époque, Dioncounda Traoré, fait appel à la France pour stopper l'avancée d'une colonne de djihadistes vers les villes de Sévaré et de Mopti. François Hollande, alors président de la République, déclenche l'opération Serval. Cette dernière est saluée par la quasi-totalité des observateurs comme un succès. La réalité est pourtant bien différente. La grande facilité avec laquelle les militaires français ont mené à bien leur opération s'explique par le refus des djihadistes de mener un combat frontal qu'ils auraient perdu, préférant s'éparpiller et se fondre parmi les populations.

Forte de ce succès apparent, à l'été 2014, une nouvelle opération est lancée, beaucoup plus ambitieuse car elle s'étend principalement sur trois pays, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, et surtout se donne comme objectif d'éradiquer le terrorisme. En dépit d'un accroissement des troupes allant jusqu'à 5 000 hommes, l'opération Barkhane s'enlise. Dans le même temps, une mobilisation massive se déroule dans les pays sahéliens contre l'incapacité des gouvernements à résoudre les problèmes sécuritaires ; la France est également vivement critiquée. Sur ce fond de tensions sociales, une junte militaire avec à sa tête Assimi Goïta, Modibo Koné et Sadio Camara prend le pouvoir le 19 août 2020, promettant de mettre fin aux attaques djihadistes. Moctar Ouane sera nommé Premier ministre et sera renversé neuf mois plus tard par la junte actuelle, c'est ce que l'on appelle le coup d'État dans le coup d'État. Il lui est reproché d'avoir tenté d'écarter du gouvernement Modibo Koné et Sadio Camara. Ce dernier jouera un rôle décisif dans la venue des mercenaires de Wagner en décembre 2021. L'opération Barkhane, la Task Force Takuba de l'Union européenne et la mission onusienne MINUSMA prennent fin dans cette même période. Quant aux forces rebelles, elles se recomposent. On trouve le JNIM (Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans) affilié à Al-Qaida, l'État islamique et le FLA (Front de libération de l'Azawad) regroupant les indépendantistes et autonomistes du nord du pays.

Avant le Mali, l'entreprise d'Evgueni Prigojine est déjà présente sur le continent, en République centrafricaine (RCA) en 2018 et en Libye en 2019, en soutien à l'un des deux camps, celui du maréchal Haftar. En 2019, le gouvernement mozambicain fait appel aux services de Wagner pour sécuriser la région de Cabo Delgado contre les attaques des djihadistes qui mettent en péril le projet gazier et pétrolier de plusieurs multinationales dont TotalEnergies. Les mercenaires russes ne restent que quelques mois, après avoir subi une défaite cinglante.

Le côté obscur de la Force

De nombreux rapports d'organisations de défense des droits humains ont mis en exergue les comportements violents des mercenaires russes à l'encontre des populations civiles. En République centrafricaine, où Wagner est aux prises avec les rebelles, notamment ceux de la Coalition des patriotes pour le changement, une milice dirigée par l'ancien dictateur Bozizé, les enquêtes et témoignages rendent compte d'une violence extrême contre les populations : personnes arrêtées et torturées, exécutions de sang-froid, violences sexuelles commises contre les femmes.

Au Mali, si la situation des droits humains était déjà très préoccupante, elle s'est fortement détériorée en nombre de victimes et surtout en cruauté, comme en témoignent les différentes vidéos postées sur les réseaux sociaux par les mercenaires eux-mêmes.

Les principales études montrent une sorte d'addiction à la violence, que l'on pourrait comparer à l'addiction à la drogue, où les consommateurs ont besoin de doses de plus en plus fortes. Des experts parlent d'« agression appétitive ».iv En effet, certains membres de Wagner présents au Mali ont participé à d'autres conflits comme en Syrie ou en Libye, ou sont parfois d'anciens prisonniers condamnés pour des crimes de sang. D'autres travaux corroborent ces analyses, tout en prenant soin de ne pas opposer les raisons politiques de la violence, qui vise à intimider, contrôler et soumettre les populations, et les motivations individuelles de recherche de plaisir dans la souffrance d'autrui.

Les travaux de Mitton Kieranv sur la guerre civile au Sierra Leone en sont un exemple. Le Revolutionary United Front, une milice dirigée par Foday Sankoh, s'est distingué par une cruauté extrême, avec l'emploi d'enfants soldats qui terrorisent les populations, procèdent à des amputations de prisonniers, avec parfois des actes de cannibalisme.

Dans cette recherche, Mitton Kieran distingue trois raisons qui génèrent la violence. La première est une réponse à l'humiliation, réelle ou anticipée, c'est-à-dire une projection de ce qui pourrait arriver si l'adversaire devenait dominant. Cette humiliation ne concerne pas uniquement l'individu, mais aussi sa structure d'appartenance. Ainsi, les pertes subies par les mercenaires de Wagner dans les nombreux accrochages, ou des défaites notoires comme celle de Tinzaouatène en juillet 2024, relèvent de ce registre de l'humiliation. D'autant que l'ennemi, qui a eu le dessus dans ces batailles, est généralement méprisé par une idéologie raciste.

La déshumanisation de l'adversaire, que l'on observe dans la plupart des guerres, reste une condition sine qua non pour mener des politiques de terreur contre les populations. Pour les hommes de Wagner, là encore, le racisme ajoute une justification puissante dans le déni d'humanité. On peut d'ailleurs rapprocher cette déshumanisation de celle qui régna au moment de la colonisation. Un rapport de 1903 mentionne que deux agents coloniaux français à Fort-Crampel, actuellement Kaga-Bandoro en République centrafricaine, pour fêter le 14 juillet, en guise de spectacle, font exploser un bâton de dynamite accroché à un prisonnier africain.

Enfin, la troisième raison est que ces violences extrêmes permettent la socialisation du groupe par une culpabilité partagée et introduisent de nouvelles règles morales qui remplacent progressivement celles établies par les sociétés en temps de paix.
Le racisme est omniprésent, y compris vis-à-vis des Africains au côté des troupes russes sur le front en Ukraine, où ils sont considérés comme de la « chair à canon ». « Au front, ils sont soumis à des conditions de combat extrêmement difficiles : manque de nourriture, mauvais traitements, absence de permissions, absence de soutien médical et exposition constante à l'artillerie, aux mines et aux drones ukrainiens. Ils servent parfois d'« appâts humains » pour détecter les positions ennemiesvi ». Une vidéo montre un soldat ougandais avec une mine antichar autour du cou, obligé sous la menace d'une arme et sous un flot continu d'injures racistes à piéger un repère ukrainien vii.

La terreur au nom de la lutte contre … le terrorisme

L'explication de la violence extrême par des considérations psychologiques et sociologiques n'est qu'une dimension. L'autre est politique et découle d'un choix de traiter cette crise sous l'angle exclusif du militarisme. Cela implique une violence dirigée contre les djihadistes et les communautés suspectées d'être en accord avec eux, en particulier les Peuls et les Touaregs, à tel point que Wagner a exécuté, dans la commune de Takalote, dans la région de Kidal, des Touaregs imghads dont certains faisaient partie du Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés (GATIA), une milice loyaliste pro-Bamako.

Cette violence est aussi dirigée contre ceux qui sont accusés d'aider les djihadistes, c'est-à-dire ceux qui acceptent, en général sous la contrainte, de commercer avec eux, ou simplement les villages qui consentent à se plier aux règles imposées par les islamistes. Au final, pour les miliciens du groupe russe, la présence de djihadistes dans les environs implique la complicité des populations.

L'exemple de Moura est à cet égard emblématique. Connue pour son grand marché, la ville voit les combattants de la Katiba Macina, dirigée par Amadou Koufa, venir régulièrement s'y ravitailler, prononcer des prêches et faire pression sur les habitants pour qu'ils se conforment aux règles prescrites, notamment le port du voile pour les femmes et de la barbe pour les hommes. Du 27 au 31 mars 2022, la cité de 10 000 habitants va être encerclée par les FAMa et leurs supplétifs russes. Ils vont se livrer à un véritable massacre de la population. Des hélicoptères tirent sur la foule présente au marché. Les hommes sont arrêtés et séparés en trois groupes : terroristes, suspectés d'être terroristes et complices des terroristes. Les personnes du premier groupe sont exécutées immédiatement ; les critères sont l'appartenance à la communauté peule ou le port de la barbe. La nuit, une grande partie de la ville est entourée de fils électriques à haute tension ; certains, tentant de fuir, seront électrocutés. Les prisonniers emmenés seront torturés et au moins une cinquantaine de femmes et de jeunes filles seront violées. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme, dans son rapport, évalue le nombre de morts à 500, dont une vingtaine de femmes et sept enfants.

D'autres massacres importants ont eu lieu, perpétrés par les FAMa et Wagner. On peut citer, dans la région de Ségou, ceux de Danguèrè Wotoro, de Robinet El Ataye, de Goma Koura, et, dans la région de Mopti, les tueries de Gassel, de Guelledjé, de Diankabou ; au nord du Mali, Sambani, Abeïbara, le cercle de Goundam, la vallée du Tilemsi. Au total, ce sont des centaines de civils, hommes, femmes et enfants, assassinés au nom de la lutte contre le terrorisme, qui obligent les populations à se mettre ostensiblement aux côtés des forces maliennes, sans que celles-ci soient en capacité de les protéger contre les éventuelles représailles des combattants du JNIM ou de l'État islamique.

Cette politique de la terreur est d'autant plus forte lorsque les mercenaires ont subi des attaques meurtrières. Là, la politique de représailles touche de manière indiscriminée les populations des villages situés aux abords du lieu où se sont déroulés les guet-apens. Un exemple est le massacre de Hombori. Près de la ville, un véhicule militaire saute sur une mine artisanale, provoquant la mort d'un mercenaire. Le convoi se dirige alors vers la cité et tire sur les personnes se trouvant au marché. Des prisonniers sont faits ; certains subiront des tortures, d'autres seront exécutés. Le rapport de la MINUSMA fait état de 50 morts, tous civils. Des faits identiques se sont produits à Sossobé, Séguéla, Ouenkoro, Trabakoro ou Keibané.

Le ruissellement de la violence

Les conséquences sont dramatiques pour les populations civiles. D'après l'ONG Armed Conflict Location & Event Data (ACLED)viii sur la période de décembre 2021 au 31 juillet 2022, 71% des victimes civiles sont attribuées à des actions impliquant Wagner. Compte tenu du départ de la MINUSMA, des expulsions des ONG et du musellement de la presse, il est difficile d'actualiser le nombre des exactions. Les femmes payent un lourd tribut. Elles sont victimes de violences sexuelles massives, comme le note un responsable humanitaire du camp de Mbera, en Mauritanie « Nous constatons qu'une majorité de femmes, notamment de l'ethnie peule, arrivées en Mauritanie depuis le début de 2024, disent avoir été victimes de viols et/ou de violences au Mali. »ix

Les conséquences délétères le sont aussi pour les FAMa. Le travail des informateurs de l'armée malienne devient problématique. La confiance, qui dans ce domaine est un élément indispensable, est brisée. Les villageois qui, auparavant, collaboraient de manière discrète avec les forces maliennes en indiquant les mouvements des djihadistes, sont désormais apeurés et gardent le silence. Les agissements désordonnés, impulsifs et violents des hommes de Prigojine mettent en danger les informateurs disséminés sur le territoire.
Sous l'effet des agissements de Wagner, on observe une augmentation de la brutalisation des FAMa contre les civils. Cette armée était loin d'être exemplaire en matière de respect des droits humains ; certaines unités n'hésitaient pas à procéder à des exécutions sommaires de masse, comme à Sévaréx ou à Nantaka et Kobaka.xi Cependant, de nombreux experts observent une concomitance entre la forte recrudescence des actes de violence contre les civils et l'arrivée des supplétifs russes. Certains n'hésitent pas à former les militaires des FAMa pour créer des IED (Improvised Explosive Devices), engins explosifs artisanaux qui causent surtout la mort parmi les civils. Cette pratique était déjà employée en Libye, allant jusqu'à cacher les IED dans des jouets d'enfants. Ce ruissellement de la violence confirme la mise en place d'une stratégie de la terreur ainsi que l'indique l'ACLED : « Cependant, la brutalité et l'instauration d'un climat de terreur parmi les civils constituent également un élément central de la stratégie de Wagner au Mali, avec des tactiques inédites employées par les forces partenaires de l'État malien. Ces tactiques incluent la torture, les exécutions sommaires, les décapitations, l'éjection de prisonniers d'avions et le piégeage de cadavres. »xii
Enfin, les effets délétères du recours à Wagner se font sentir aussi à l'intérieur même de l'armée malienne. Ont déjà été évoquées les difficultés grandissantes pour les FAMa d'obtenir des renseignements, les rendant aveugles. D'autres griefs peuvent être mentionnés : le refus des mercenaires de collaborer avec la hiérarchie malienne, les interventions précipitées et désordonnées qui coûtent cher en vies humaines pour les soldats maliens sans être accompagnées de résultats positifs. L'ONG The Sentry estime que, depuis l'arrivée du groupe de Prigojine, le nombre de décès parmi les militaires maliens a doubléxiii. À cela s'ajoute la transformation d'une partie des emprises des FAMa en centres de torture, avec une interdiction faite aux militaires maliens d'y pénétrer : « Les hommes de Wagner mènent leurs opérations de manière autonome et arrêtent eux-mêmes les gens sur le terrain. Les FAMa [Forces armées maliennes] n'ont pas leur mot à dire, confirme un officier malien sous couvert d'anonymat. Quand ils en ont fini avec leurs prisonniers, ils les libèrent ou les remettent aux FAMa qui prennent le relais, soit en les gardant et en judiciarisant leur statut, soit en les libérant. »xiv

Les chaînes de commandement sont désorganisées. Des exemples ont été donnés sur les emprunts de matériel de l'armée malienne par les hommes de Wagner, notamment des véhicules, sans prévenir et a fortiori sans autorisation, empêchant ainsi des interventions urgentes.

Le niveau de solde entre Russes et Maliens est une cause d'acrimonie, tout comme la priorité systématiquement accordée aux mercenaires au détriment des militaires maliens pour les opérations de rapatriement sanitaire restreinte en raison des pénuries de carburant. Le racisme qui règne parmi les hommes de Prigojine à l'encontre des soldats maliens, considérés au pire comme des incapables ou des couards, au mieux comme de simples subordonnés indépendamment des grades, nourrit une forte animosité entre les deux structures. L'ONG The Sentry note : « Il n'est donc pas surprenant que, dans les bases abritant des combattants de Wagner, les commandants de la FAMA ne craignent pas seulement les groupes armés terroristes ; ils redoutent également d'éventuels affrontements entre les agents de Wagner et leurs propres troupes. »xv.

La destruction de la société malienne

Les conséquences sont néfastes pour les civils, pour l'armée malienne, mais aussi pour le pays dans son ensemble, au vu de la stratégie adoptée par Wagner dans le centre du pays, fief de la Katiba Macina. Elle repose sur la collaboration avec une milice ethnique, les Dan Nan Amassagou, qui s'autoproclament défenseurs des Dogons. Ce groupe armé est connu pour de nombreuses exactions : attaques de villages, massacres, pillages et racket. Il agit aussi violemment contre les membres de la communauté peule, soupçonnée de sympathies pour les islamistes. Wagner recrute parmi les membres de Dan Nan Amassagou, leur fournit des armes et même les insignes du groupe russe.

Cette pratique a déjà été utilisée en République centrafricaine, où Wagner a armé et entraîné une milice communautaire zandé, les Azandé Ani Kpi Gbé (AAKG), appelés d'ailleurs par la population les « Wagner noirs ». Au-delà des nombreux crimes dont ils se sont rendus coupables, ils se sont désormais retournés contre les autorités centrafricaines et Wagner, notamment pour des motifs financiers. Désormais, le président Faustin-Archange Touadéra doit faire face aux attaques d'une nouvelle milice bien entraînée et bien arméexvi.

Si ce type de risque n'est pas (encore) avéré au Mali, cette politique d'ethnicisation du conflit, en assimilant des communautés entières aux djihadistes, a déjà des effets dramatiques dans les villages, où des violences intercommunautaires ont lieu et rendent de plus en plus difficiles les processus de paix. Les violences extrêmes que connaît le pays ne peuvent avoir que des effets dévastateurs : « En effet, lors de leur réalisation, la transgression que constitue le meurtre devient « norme » et fonde un projet de société sur l'organisation de la mise à mort. En d'autres termes, ces violences remettent en question l'acception même de transgression et de déviance au sens où, comme mode de gestion politique, elles élaborent une nouvelle normativité. ».xvii Ce qui est valable pour un groupe peut l'être aussi pour un pays.

Cette situation de chaos, dont les hommes de Wagner sont en partie responsables, ne peut que les intéresser. C'est une garantie de maintenir leur activité et, pour les autorités russes, une façon de garder leur influence sur le pouvoir malien. Les conditions de financement d'Africa Corps demeurent, peu ou prou, celles de Wagner, et sont pour la junte un sujet de préoccupation. Ainsi, alors que Bamako avait des difficultés pour honorer le paiement mensuel, qui d'après les experts serait autour de 10 millions de dollars par mois, les mercenaires de Wagner ne sont pas intervenus lorsque le JNIM, le 17 septembre 2024, a mené des attaques contre la capitale et son aéroport international. Il a fallu près de neuf heures de combat pour que les hommes de Wagner se décident à intervenir.

Tant pour Wagner que pour Africa Corps, ces structures n'ont aucun intérêt à ce que la situation s'améliore. Bien au contraire, un état d'instabilité dans le pays et un pouvoir menacé sont les meilleurs gages de la pérennisation de leur activité. « En tant qu'entité à but lucratif, Wagner a tout intérêt à ce qu'un niveau d'instabilité gérable se maintienne, justifiant ainsi la pérennité de sa présence. Ces accords impliquant souvent un accès accru de la Russie aux ressources, des ventes d'armes et un renforcement de son influence politique, les intérêts russes en Afrique sont, de manière cynique, favorisés par l'instabilité persistante. »xviii.

Une junte affaiblie, divisée et dépendante

Sadio Camara, actuel ministre de la Défense, est considéré comme l'homme de Moscou. Il était d'ailleurs prêt à accepter les exigences financières de Prigojine, qui souhaitait l'adoption du même modèle économique que celui qui régit l'activité de Wagner en République centrafricaine, à savoir la mainmise sur les principales mines du pays. En effet, le groupe russe y détient l'essentiel des richesses, allant des mines de diamants jusqu'à la brasserie de bière. Assimi Goïta, le président de la transition, bien informé, était réticent à offrir des actifs au groupe russe, en dépit des manœuvres de Camara, prêt à octroyer la mine d'or de Bakolobi. Goïta préférait exercer des pressions financières sur les entreprises minières occidentales pour régler les factures de Wagner. Cela a créé de fortes divisions au sein de la junte entre Camara et Goïta, qui se poursuivent à coups de purges dans l'armée, mais aussi d'arrestations parmi les civils.xix

Les difficultés financières de la junte et l'arrivée d'Africa Corps ont rebattu les cartes. Le président malien doit accepter de céder l'exploitation de plusieurs sites comme Balandougou, Koyoko et Yanfolila. Plusieurs témoignages évoquent une descente d'Africa Corps à la mine d'Intahaka, le plus vaste site d'orpaillage artisanal.

Désormais, la situation est telle que la junte se trouve dépendante du mercenariat russe, sans que cela représente une garantie de sécurité pour le pouvoir. Ce dernier a été fortement ébranlé par la nouvelle stratégie du JNIM, qui consiste à imposer un embargo sur les grandes villes maliennes, notamment Bamako. La seule solution militaire pour desserrer l'étau est l'accompagnement des convois de camions-citernes de carburant, une opération coûteuse et risquée. La réticence de l'armée malienne à participer à ces opérations se conjugue avec celle des hommes d'Africa Corps.

L'impunité pour les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité commis par les mercenaires est le prix de la dépendance de la junte à l'égard de Wagner. Lors du coup d'État, les colonels promettaient une efficacité accrue face aux attaques des djihadistes. Les faits parlent d'eux-mêmes : les résultats ne sont pas au rendez-vous et pour cause, il n'y a pas de différence de fond avec la politique de l'ancien gouvernement d'Ibrahim Boubacar Keïta, accompagné de l'opération Barkhane, dans l'approche du problème. Les deux privilégient des réponses sécuritaires et militaires au détriment de solutions sociales et politiques : « Enfin, contrairement à l'idée largement véhiculée par les autorités, le passage de Barkhane à Wagner ne constitue pas une rupture stratégique, mais une continuité dans la délégation de la violence à des acteurs externes, au service d'un État incapable d'assurer lui-même la sécurité. La différence tient dans le mode de mise à distance du droit : Barkhane opérait sous surveillance démocratique, Wagner dans l'ombre. Mais dans les deux cas, la solution militaire reste privilégiée, au détriment des mécanismes politiques, institutionnels ou communautaires de résolution des conflits. ».xx

Pourtant, à de multiples occasions, les populations n'ont cessé de demander l'ouverture d'un dialogue permettant de retrouver le chemin de la paix. La voie choisie par la junte a été toute autre : celle du sang et des larmes.

Paul Martial

Notes
1. https://www.youtube.com/watch?v=8WMHqzHQrac
2. https://www.jeuneafrique.com/enquetes/la-chambre-rouge-de-wagner-quand-les-russes-exhibent-leurs-crimes-de-guerre/
3. https://www.elkhabar.com/fr/monde/premiere-operation-armee-du-corps-africain-dans-le-nord-du-mali-260302
4.https://www.frontiersin.org/journals/psychology/articles/10.3389/fpsyg.2015.01755/full
5. Rebels in a Rotten State : Understanding Atrocity in the Sierra Leone Civil War editions Hurst. 2015)
6.Notes de l'IFRI Thierry VIRCOULON Horacio GIVONE. La politique russe de recrutement de combattants et d'ouvrières en Afrique subsaharienne p.18
7. https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=tTDu5uWcO_g
8. https://acleddata.com/fr/report/les-operations-du-groupe-wagner-en-afrique-les-tendances-du-ciblage-de-populations-civiles#s6
9. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/08/28/tout-ce-qui-est-inhumain-wagner-ose-le-faire-des-refugiees-maliennes-temoignent-de-viols-repetes-des-mercenaires-russes_6636940_3212.html
10.https://www.lexpress.fr/monde/guerre-au-mali-les-militaires-maliens-coupables-d-exactions-a-sevare_1211700.html
11.https://www.lemonde.fr/afrique/article/2018/06/20/des-militaires-maliens-vises-par-une-enquete-apres-la-decouverte-de-fosses-communes_5318055_3212.html#Echobox=1529482455
12. https://acleddata.com/brief/fact-sheet-attacks-civilians-spike-mali-security-deteriorates-across-sahel
13.https://thesentry.org/reports/mercenary-meltdown-wagner-failure-mali/wgn-fam-aug2025/ p.18
14. https://www.lemonde.fr/afrique/article/2025/06/12/au-mali-les-detentions-et-tortures-secretes-de-civils-par-le-groupe-russe-wagner_6612470_3212.html
15. https://thesentry.org/reports/mercenary-meltdown-wagner-failure-mali/wgn-fam-aug2025/ p.17
16. https://www.rfi.fr/fr/afrique/20260102-centrafrique-combats-entre-l-arm%C3%A9e-et-la-milice-aakg-dans-le-sud-est-du-pays
17.Liwerant, S. (2012). Voix des violences de guerre et voies d'interprétation : quels échos ? Criminologie, 45(1), 11–28. https://doi.org/10.7202/1008374ar
18. https://marshallcenter.org/en/publications/marshall-center-books/russias-global-reach/chapter-10-russia-and-africa-expanding-influence-and-instability
19.https://www.financialafrik.com/2025/08/14/mali-leconomie-en-berne-dans-le-duel-au-sommet-entre-assimi-goita-et-sadio-camara-sur-fond-de-purges-et-de-reglements-de-comptes/
20. Revue Internationale de la Recherche Scientifique (Revue-IRS) Vol. 3, No. 4, Août 2025 p3836

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Dix ans de La France insoumise : une perspective marxiste

17 février, par John Mullen — , ,
En février 2026, La France insoumise [1] fête ses dix ans. Pourtant, les analyses marxistes approfondies consacrées à sa nature et à ses perspectives demeurent rares, que ce (…)

En février 2026, La France insoumise [1] fête ses dix ans. Pourtant, les analyses marxistes approfondies consacrées à sa nature et à ses perspectives demeurent rares, que ce soit en anglais [2] ou en français [3]. Le présent article se propose d'identifier les traits qui caractérisent ce mouvement et de formuler une appréciation sur la manière dont les révolutionnaires devraient s'y engager.

John Mullen

Je commencerai par examiner l'influence et l'activité de La France insoumise en 2025, ainsi que son utilité pour les travailleurs et les opprimés, avant de retracer l'histoire de ses orientations politiques et de son organisation. J'analyserai ensuite les faiblesses immédiates et à moyen terme de ses idées et de ses stratégies. Enfin, j'étudierai les modalités selon lesquelles la gauche révolutionnaire en France a interagi avec La France insoumise, infiniment plus influente, ainsi que les erreurs graves qui, à mon sens, ont été commises dans ce cadre.
A mon sens, il va de soi que les marxistes révolutionnaires doivent conserver leurs propres analyses, leurs propres voix, leurs organisations et leurs initiatives, et ne sauraient dissoudre l'ensemble de leur activité dans un tel mouvement.

Réformisme et/ou révolution

L'ouvrage de 2003 de Jean-Luc Mélenchon, dirigeant le plus influent de La France insoumise, a comme sous-titre « Vers la Révolution citoyenne ». Les documents programmatiques de LFI recourent fréquemment à ces expressions de « révolution citoyenne » et de « changement spectaculaire ». Lors de la réunion de clôture de l'université d'été 2025, Mathilde Panot a cité Rosa Luxemburg [4], tandis que les analyses de Karl Marx sur le capitalisme sont enseignées et discutées lors des événements de formation de LFI. Par ailleurs, les discours de ses dirigeants appellent régulièrement à l'insurrection populaire : en août dernier, Mélenchon expliquait ainsi que, lorsqu'un gouvernement de La France insoumise sera constitué, le rôle des militants ne sera pas d'obéir, mais « d'être insoumis partout, tout le temps » [5].

Malgré cette rhétorique, il convient de considérer La France insoumise avant tout comme une force d'un nouveau réformisme. Il ne s'agit nullement d'une invective, mais de l'application d'une catégorie marxiste. La stratégie centrale de la direction de LFI repose sur la transformation de la société française par la victoire électorale, la refonte radicale de la Constitution afin de réduire l'hyperprésidentialisme et d'élargir les droits démocratiques, ainsi que sur l'utilisation des leviers de l'État pour défendre les intérêts des classes populaires. C'est par ces moyens que LFI entend réorienter en profondeur l'économie et la société vers la protection de la planète et le bien-être social, en les détournant de la dictature du profit et de la spéculation.

L'objectif revendiqué n'est pas de démanteler les institutions étatiques existantes, de dissoudre la police et l'armée, ni de construire de nouvelles formes de démocratie ouvrière fondées sur les lieux de travail — perspectives que les marxistes révolutionnaires ont, pour notre part, tendance à défendre. Le programme de LFI comporte ainsi une section consacrée à la question de « refonder une police républicaine ». De même, son programme économique insiste sur la nécessité de créer de puissantes banques publiques, sans pour autant envisager l'expropriation des établissements bancaires existants. Enfin, des éléments centraux du keynésianisme de gauche — l'idée de relancer l'économie par l'investissement public — constituent l'un des piliers de l'orientation économique de La France insoumise [6].

Il convient toutefois d'ajouter plusieurs éléments essentiels à cette première caractérisation. Le premier est que cette catégorisation, aussi pertinente soit-elle, est avant tout celle dont disposent les marxistes ; elle n'est pas accessible à la majorité des travailleurs en France. Un très grand nombre de personnes, qu'elles soient favorables à La France insoumise ou, au contraire, fermement opposées à celle-ci, perçoivent son projet comme révolutionnaire. Il n'existe en effet aucune compréhension largement partagée, au sein de la classe ouvrière française, de la distinction pouvant être établie entre une « révolution citoyenne » et une « révolution ouvrière ». Ce constat doit orienter l'attitude de l'ensemble des militants révolutionnaires. Se maintenir de manière ostentatoire à distance de celles et ceux qui revendiquent un changement révolutionnaire, au motif que nous défendons une autre conception de la révolution, ne constitue pas une tactique fructueuse.

Deuxièmement, bien que la solution privilégiée par la direction de l'organisation s'inscrive dans le cadre d'une reconfiguration de l'appareil d'État existant, la France insoumise se distingue nettement du réformisme traditionnel. Elle a conquis une indépendance organisationnelle complète à l'égard des partis ayant exercé le pouvoir et ayant participé à la mise en œuvre de politiques d'austérité. Les dirigeants de LFI n'invitent pas les classes populaires à suspendre les luttes en attendant les prochaines échéances électorales : LFI soutient, de manière générale, les mobilisations et la révolte populaires. Lors de son discours à l'université d'été de 2025 Jean-Luc Mélenchon a ainsi appelé à une grève générale le 10 septembre. Il a également encouragé les jeunes à rejoindre des organisations antifascistes actives, telles que « La Jeune Garde », organisation interdite par le gouvernement Macron en mars 2025. Mélenchon déclarait alors : « J'appelle tous mes camarades insoumis à aller se grouper derrière la bannière de la Jeune Garde, pour dire 'nous n'avons pas peur !' […] Ces jeunes gens détestent le fascisme. Je leur donne raison. Bravo, continuez ! » [7].

Au moment où j'écris ces lignes, à la fin de l'année 2025, les groupes locaux de La France insoumise sont fortement impliqués dans l'organisation de grèves et d'actions de blocage, tandis que l'un des plus jeunes députés du mouvement, Louis Boyard, a appelé les lycéens à bloquer leurs établissements [8]. En juin dernier, le discours de Jean-Luc Mélenchon, prononcé lors d'une manifestation nationale, s'est conclu par ces mots : « Vive la lutte ! La lutte est la seule chose qui nous maintient en vie et debout ! »

Sur le plan théorique également, l'idée d'une rupture avec le réformisme traditionnel est très présente. Trois idées extraites du dernier ouvrage de Mélenchon suffisent à l'illustrer. À propos de la situation contemporaine, il affirme que le capitalisme est intrinsèquement anti-écologique [9]. S'agissant du changement de société, il précise : « Il ne s'agit pas d'un rafistolage, mais d'un changement de civilisation » [10]. Enfin, concernant l'attitude nécessaire pour se rebeller efficacement, il souligne qu'« aujourd'hui, être anticapitaliste est une condition préalable pour préparer raisonnablement la survie de l'humanité » [11].
Cette radicalité attire des millions de personnes et constitue un véritable motif d'espoir. Il serait profondément sectaire, de la part des révolutionnaires, de considérer La France insoumise avant tout comme une concurrence indésirable, ou comme un simple objet à piéger au moyen d'articles « à charge » dénonçant de manière arrogante certaines décisions tactiques, sans chercher à appréhender globalement les forces et les faiblesses du mouvement [12].

Influence et activité aujourd'hui

Quelle est donc l'influence de La France insoumise aujourd'hui, et dans quelle mesure se révèle-t-elle utile aux travailleurs et aux opprimés pour renforcer leur combativité, leur confiance collective et leur conscience politique ? Commençons par l'examen des résultats électoraux. Lors de l'élection présidentielle de 2022, le candidat de LFI, Jean-Luc Mélenchon, a recueilli 7,7 millions de suffrages [13]. Il s'agit d'une progression par rapport aux 7,1 millions de voix obtenues en 2017, alors même qu'en 2022 — contrairement à 2017 — le Parti communiste présentait un candidat concurrent [14].

Les catégories populaires ont accordé un soutien plus marqué à LFI que les autres segments de l'électorat. En 2022, Mélenchon a obtenu 21,95 % des suffrages exprimés à l'échelle nationale, mais il a recueilli 28 % des voix parmi les électeurs issus de ménages très pauvres [15]. Vingt-sept pour cent des ouvriers ayant voté ont choisi LFI, contre 25 % des employés. Mélenchon a par ailleurs rassemblé plus de 30 % des suffrages des électeurs de moins de 34 ans et réalisé des scores particulièrement élevés dans les grandes villes : plus de 40 % à Montpellier et à Lille, 37 % à Toulouse, 31 % à Lyon et à Marseille, et 30 % à Paris [16]. Enfin, pas moins de 69 % des électeurs musulmans français ont voté pour Mélenchon, confirmant ainsi son statut de premier responsable politique national de premier plan à prendre réellement au sérieux la lutte contre l'islamophobie — dans ce qui demeure l'un des pays les plus islamophobes d'Europe occidentale.

En 2017, La France insoumise ne comptait que dix-sept députés à l'Assemblée nationale. Elle en compte aujourd'hui soixante-douze, auxquels s'ajoutent neuf députés européens. La grande majorité de ces élus étaient des novices de la vie politique institutionnelle, et beaucoup ont été investis en raison de leur engagement antérieur dans des mobilisations locales ou des luttes syndicales. Quelques exemples suffisent à l'illustrer. La députée européenne Anne-Sophie Pelletier s'est fait connaître comme porte-parole d'une grève dans les maisons de retraite. Farida Amrani a émergé comme syndicaliste au sein d'une administration territoriale. Jean-Hugues Ratenon s'est d'abord engagé dans la lutte contre la pauvreté à La Réunion. Muriel Ressiguier est issue d'une campagne antifasciste nationale. Sébastien Delogu a été le porte-parole d'une importante grève de chauffeurs de taxi à Marseille. Rachel Kéké a dirigé des grèves de femmes de chambre dans l'hôtellerie. Alma Dufour provenait de la direction des Amis de la Terre. Martine Étienne a milité de longues années comme syndicaliste à La Poste, tandis qu'Abdelkhader Lahmar était engagé dans la lutte contre les violences policières et le racisme institutionnel.

Le profil général qui se dégage est celui de militants et militantes de classe, issus des luttes sociales, et certainement pas celui de notables dociles ou de simples exécutants du jeu parlementaire.

Qu'en est-il du programme de la FI ? Il prend pleinement la mesure de l'urgence climatique et affirme la nécessité d'une transformation profonde de la société. Parmi ses propositions figurent le passage à 100 % d'énergies renouvelables et à 100 % d'agriculture biologique.

Le programme prévoit que le gouvernement impose un salaire maximum dans chaque entreprise, une forte hausse du salaire minimum et l'indexation de tous les salaires sur l'inflation. L'héritage maximal serait encadré par la loi. Il propose également le gel des prix des produits alimentaires de base, ainsi que la gratuité de l'eau et de l'électricité pour tous les ménages. Les crèches seraient rendues gratuites. Élaboré de manière participative, le programme complet comprend 831 mesures — bien trop nombreuses pour être détaillées ici.[17] Il ne s'agit évidemment pas d'un programme marxiste révolutionnaire, mais il est tout aussi clair qu'il s'agit d'un projet capable d'inspirer des millions de travailleuses et de travailleurs en colère contre la dictature du profit.

Changement constitutionnel

Un objectif central de la FI est l'instauration d'une « Sixième République ». La Constitution actuelle, celle de la Cinquième République, adoptée en 1958 sous l'impulsion du général de Gaulle, accorde des pouvoirs énormes au président. En 2017, 100 000 personnes ont ainsi manifesté à Paris sous le mot d'ordre « Pour une Sixième République ». Si un candidat de la FI était élu président, il ou elle s'engage à convoquer une assemblée constituante chargée d'élaborer une nouvelle Constitution. Il est difficile de mesurer précisément la portée concrète d'un tel changement, mais cette proposition illustre clairement la volonté de l'organisation de rompre avec le statu quo (néolibéral).

Élections locales, formation…

Les prochaines échéances électorales devraient être les élections locales de mars 2026. Lors des précédentes élections, en 2020, seuls 45 % des électeurs s'étaient déplacés. Les réseaux de la LFI espèrent donc mobiliser les abstentionnistes, notamment grâce à des campagnes de porte-à-porte à grande échelle,[18] comme cela avait été fait avec succès lors des élections législatives. La France Insoumise s'est déjà illustrée par des mesures phares telles que le retour à une gestion publique de l'eau, la gratuité des cantines scolaires ou le désarmement des agents de police municipale. [19]

Même si l'on ne trouve pas au sein de la FI le même niveau d'élaboration théorique et de débats que dans les organisations marxistes révolutionnaires, les idées y sont prises au sérieux, tout comme la formation des cadres. Le programme national de formation de la FI, l'Institut La Boétie, [20] organise régulièrement des conférences et des colloques. Récemment, des rencontres ont été consacrées à des thèmes tels que « Commencer la Révolutuion dans les communes ? » « La double exploitation des femmes », « L'évolution de la durée de la semaine de travail depuis le XIVᵉ siècle », « Comment l'État sert le marché » ou encore « Quelle stratégie pour vaincre l'extrême droite ». Au-delà du public présent sur place, ces conférences ont été vues entre 5 000 et 15 000 fois sur YouTube. [21]

L'université d'été de la FI, en août 2025, a réuni près de 5 000 participant·es. [22] Les salles de réunion portaient les noms de femmes et d'hommes révolutionnaires, principalement issus de la Révolution française, de la Révolution haïtienne et des mouvements socialistes du XIXᵉ siècle. [23] Le programme était dense : réunions sur le matérialisme historique, le capitalisme selon Marx, l'exploitation aujourd'hui, la lutte contre l'islamophobie, mais aussi ateliers de formation à la prise de parole en public et aux techniques graphiques. S'y ajoutaient débats et conférences couvrant l'essentiel des grands enjeux politiques contemporains : laïcité, féminisme, luttes contre l'homophobie et la transphobie, antifascisme, violences policières, droits des animaux. Quelques jours auparavant, 550 militant·es de moins de 26 ans avaient participé à un camp de jeunes de trois jours, signe d'un investissement réel dans la formation politique de la nouvelle génération.

Il faut toutefois relever une absence frappante : malgré de nombreuses réunions consacrées aux questions internationales et anticoloniales (Kanaky, Mercosur, rivalités entre la Chine et les États-Unis, etc.), l'expression « impérialisme français » n'apparaît nulle part dans le programme. Nous reviendrons plus loin sur ce point.

Par ailleurs, des écoles de cadres sont régulièrement organisées pour les militant·es, le plus souvent sous la forme de cycles de huit stages d'un week-end chacun, autour des thèmes du matérialisme, de « l'ère du peuple » et de l'humanisme dans le monde. [24] Un effort particulier est fait pour toucher des camarades issues des milieux populaires : lors de la dernière session (70 participant·es), 45 % n'avaient jamais fréquenté l'université.
Travail parlementaire

L'action menée au Parlement par les 71 député·es de la FI vise un double objectif : montrer que le mouvement est en capacité de gouverner le pays, et faire du Parlement un outil d'éducation politique de masse, compte tenu de la large médiatisation des débats. Dans cette logique, la courtoisie parlementaire traditionnelle est régulièrement bousculée. En mai 2024, le député LFI Sébastien Delogu a ainsi été suspendu pour avoir brandi un drapeau palestinien dans l'hémicycle. Les député·es FI ont également projeté au Parlement des documentaires sur le génocide à Gaza et demandé une minute de silence pour les victimes de meurtres racistes commis par la police. Déjà en 2017, lorsque le gouvernement Macron avait diminué les aides au logement de cinq euros par mois, en expliquant que cette somme était négligeable, Jean-Luc Mélenchon s'était présenté à l'Assemblée avec un sac de courses, pour montrer concrètement ce que représente une telle somme pour des familles pauvres.
Ces interventions, très relayées médiatiquement, participent à une même bataille politique : faire comprendre que la réaction néolibérale n'a rien d'inéluctable.

Les élections occupent une place centrale dans la stratégie de La France insoumise, et c'est l'une des raisons de sa popularité. Beaucoup constatent que les élections peuvent changer concrètement la vie. L'élection de Trump a rapidement aggravé la situation pour le peuple américain. À l'inverse, dans ma ville proche de Paris, Montreuil, l'élection d'un maire communiste soutenu par la FI s'est traduite par la construction de logements sociaux. Ce n'est pas le cas dans des communes voisines comme Neuilly ou Boulogne-Billancourt, dirigées par des maires conservateurs.

Certes, aucune réforme majeure en faveur de notre classe n'a été votée par un gouvernement français depuis longtemps. Mais les conquêtes passées restent dans les mémoires : la retraite à 60 ans en 1981, la semaine de 35 heures en 2002, ou encore le mariage pour les couples gays et lesbiens en 2013. Elles nourrissent l'espoir que les élections puissent, à nouveau, ouvrir la voie à de véritables transformations sociales.
Cet espoir était encore renforcé par le formidable mouvement de grève de 2023, qui, malgré son ampleur, n'a pas empêché Macron de repousser l'âge légal de départ à la retraite de deux ans. [25] L'histoire montre que l'intérêt pour les voies électorales tend à s'accroître après l'échec de mobilisations d'ampleur. Cette dynamique est d'autant plus forte que la gauche française — y compris sa composante révolutionnaire — reste largement incapable d'analyser collectivement les raisons de la défaite de 2023. [26]

Les travailleur·ses constatent aussi très concrètement que les élections peuvent, au moins temporairement, enrayer la dérive réactionnaire. En 2024, lors des élections législatives, la pression venue de la base pour la constitution d'un front électoral unifié de la gauche a été absolument massive. Tous les sondages, sans exception, annonçaient l'arrivée au pouvoir d'un gouvernement fasciste. Le fait que l'extrême droite ait finalement terminé troisième en nombre de sièges a donc représenté une victoire tactique majeure, éloignant pour un temps le Rassemblement national de la perspective immédiate du pouvoir.

Mais le soutien dont bénéficie La France insoumise ne repose pas uniquement sur son action électorale ou parlementaire. Le mouvement a également gagné en crédibilité par ses prises de position sur de nombreuses questions qui dépassent le cadre strict de l'activité législative. Je voudrais m'arrêter sur trois d'entre elles, qui constituent de véritables tests pour les organisations de la gauche radicale — des terrains où la pression de l'establishment est telle que beaucoup finissent par s'aligner sur la ligne dominante : la Palestine, les violences policières et l'islamophobie.

Palestine, violences policières et islamophobie

Les élus de La France insoumise ont utilisé leur position institutionnelle pour se mobiliser contre le génocide en cours en Palestine. [27] En juin 2025, la députée européenne insoumise Rima Hassan était la seule élue à bord du Madleen, aux côtés de militants et de journalistes. La Flottille de la liberté qui a suivi en septembre comptait plusieurs responsables de LFI, parmi lesquels Thomas Portes (39 ans, cheminot et député), Emma Fourreau (25 ans, députée européenne et militante écologiste) et Marie Mesmeur (31 ans, députée). Partout en France, les groupes de la FI sont aujourd'hui pleinement engagés dans le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien.

La question des violences policières est, en général, celle sur laquelle les forces réformistes rentrent le plus rapidement dans le rang. C'est pourquoi les prises de position des dirigeants de LFI lors de la révolte qui a traversé les quartiers populaires en France après le meurtre raciste de Nahel Merzouk, abattu par la police en 2023, ont marqué une rupture. [28] La FI a tenu à parler de « révolte » et non d'« émeutes ». Jean-Luc Mélenchon déclarait alors : « Les chiens de garde [des médias] nous ordonnent d'appeler au calme. Nous appelons à la justice ! […] Suspendez le policier meurtrier. »

Comme beaucoup de lecteurs le savent, l'islamophobie occupe en France une place encore plus centrale dans les stratégies gouvernementales que dans la plupart des autres pays européens. Ces dernières années, des ministres ont affirmé que les universités françaises étaient dominées par des « islamo-gauchistes », ou ont prétendu que des lycéens portant des tuniques nord-africaines participaient à une forme de cinquième colonne infiltrée. Une pression considérable est exercée sur les fédérations sportives afin qu'elles interdisent la participation des femmes portant le hijab.

La droite a pu faire de l'islamophobie le pivot de son discours car la gauche, y compris l'extrême gauche, a maintenu pendant très longtemps des positions désastreuses sur le sujet. [29] Encore l'an dernier, presque aucune mobilisation n'a eu lieu lorsque des athlètes françaises portant le hijab ont été exclues des Jeux olympiques.

Ce sont des décennies de luttes menées par des militants musulmans et leurs alliés qui ont contraint la gauche radicale et révolutionnaire à avancer, lentement mais réellement, sur cette question. En 2010, le journal du Nouveau Parti anticapitaliste qualifiait encore dans un éditorial les femmes portant le niqab d'« oiseaux de mort ». Il y a à peine six ans, l'université d'été de la FI invitait un « expert » de la laïcité revendiquant « le droit d'être islamophobe ». Depuis, les lignes ont bougé. Aujourd'hui, la France insoumise est généralement perçue comme la force politique la plus clairement engagée contre l'islamophobie. Le discours d'ouverture de Jean-Luc Mélenchon à l'université d'été 2025 en a fait un axe central : « Le cœur du combat, c'est de refuser le racisme et l'islamophobie, qui ne sont que les outils du système pour nous dominer… Quelle que soit la religion de votre voisin, vous avez les mêmes intérêts ». [30] Aucune autre personnalité publique de cette envergure n'a tenu un tel discours en France. Ces prises de position lui ont valu d'importantes campagnes de diffamation, l'accusant notamment d'être proche des Frères musulmans, entre autres. La droite est même allée jusqu'à mettre bruyamment en place une commission d'enquête parlementaire pour “révéler” ces prétendus “liens”. L'initiative a fait flop, mais les gros titres ont, eux, bien servi la droite dure.

Cela ne signifie pas que tout soit réglé. Des désaccords importants persistent au sein de la FI, notamment sur l'abrogation de la loi raciste de 2004 interdisant le port du voile islamique aux lycéennes. L'influence d'une interprétation anti-croyants du principe de la laïcité reste forte.
Une des réponses avancées par Jean-Luc Mélenchon face au racisme institutionnel est la notion de « créolisation ». Inspirée des travaux d'Édouard Glissant, philosophe noir martiniquais, cette idée part du constat que la France contemporaine est le produit d'un riche métissage multiethnique, qu'il faut non seulement reconnaître mais revendiquer, et qui peut servir de socle à une nouvelle forme d'unité populaire. Du point de vue des marxistes, l'enjeu principal n'est pas tant de savoir si cette notion est théoriquement irréprochable — elle mérite évidemment débat — que de mesurer le pas en avant qu'elle représente par rapport aux doctrines assimilationnistes et islamophobes qui ont très longtemps dominé la gauche française.

Histoire des idées de La France insoumise

Le corpus d'idées éclectique qui structure La France insoumise s'est élaboré au fil de plus de quarante années d'engagement politique de Jean-Luc Mélenchon et de ses proches. [31] Étudiant, il rejoint le Parti socialiste au moment de sa refondation, au début des années 1970. Il passe par un groupe trotskiste, avant de s'en détourner, lassé par la politique des petits cercles. À l'époque, l'état d'esprit au PS est résumé par une formule célèbre de son nouveau dirigeant, François Mitterrand : « Ceux qui ne veulent pas rompre avec l'ordre établi, avec la société capitaliste, ne peuvent être membres du Parti socialiste. » [32]

Mélenchon est marqué par plusieurs événements majeurs : l'occupation de l'usine LIP au début des années 1970, la révolution portugaise de 1974, mais aussi l'expérience chilienne. Il est un temps membre du MIR, organisation d'extrême gauche chilienne, avant le coup d'État militaire de 1973.

Le Parti communiste français, pourtant encore très puissant, ne l'attire guère. Le PCF peine à intégrer les enseignements des nouveaux mouvements sociaux — révolte étudiante, féminisme, écologie, luttes antiracistes. Lorsque le mouvement Solidarnosc en Pologne suscite l'enthousiasme de celles et ceux qui aspirent à un changement réel, sa direction adopte une attitude réactionnaire, allant jusqu'à soutenir la proclamation de la loi martiale par Jaruzelski en 1981.

Après le tournant austéritaire des gouvernements Mitterrand, Mélenchon organise un courant de gauche au sein du Parti socialiste. Il devient sénateur, puis ministre délégué pendant deux ans. En 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, il rompt publiquement avec la ligne officielle du PS en s'engageant pour le « non », avant de quitter définitivement le parti en 2008.

Les forces se réclamant explicitement du marxisme ne constituent pas, à ses yeux, une alternative crédible. Le PCF continue d'arborer la faucille et le marteau, tout en devenant toujours moins radical. Les organisations trotskistes, quant à elles, lui apparaissent marginales et souvent enfermées dans des logiques sectaires. Le parcours politique de Mélenchon est ainsi celui d'un intellectuel militant évoluant dans un pays où les traditions marxistes ont produit des apports réels, mais aussi ont de lourdes limites. [33]

Mélenchon était convaincu qu'il fallait inventer autre chose. On a souvent souligné les emprunts qu'il aurait faits au « populisme de gauche » théorisé par l'universitaire belge Chantal Mouffe. [34] Cette influence a cependant été surestimée. Dans un long entretien filmé avec Mouffe, disponible sur YouTube, les convergences existent, mais les divergences apparaissent tout aussi nettes. [35] Mélenchon a, par ailleurs, lui-même insisté à plusieurs reprises sur l'importance des références issues de certaines traditions de la gauche sud-américaine dans l'élaboration de sa pensée.

Le « Parti de gauche », qu'il fonde en 2009, ne devient jamais une organisation de masse. Mais, à travers différentes expériences d'alliances électorales au sein de la gauche radicale, La France insoumise s'impose progressivement comme le centre de gravité de la gauche française. [36] La FI innove sur le terrain symbolique : pas de faucille ni de marteau, mais la lettre grecque phi ; le « peuple » plutôt que le prolétariat ; les « insoumis » plutôt que les « socialistes » ou « communistes ». Le succès relatif de ces choix s'explique en partie par les connotations négatives qu'ont acquises en France, y compris chez les radicaux, les symboles communistes traditionnels et le mot même de « socialisme ».

Mais l'ascension rapide de la FI ne peut se comprendre uniquement à travers ces innovations discursives et symboliques. L'explication principale se situe ailleurs. Son émergence est le produit de deux phénomènes. D'une part, la généralisation d'une conscience politique de classe en France à la suite des grandes grèves politiques de 1995, 2006, 2010, 2013, 2019 et 2023 (contre les attaques sur les retraites et le droit du travail), ainsi que des révoltes populaires de 2005, 2018 et 2024 (contre les violences policières ou la pauvreté rurale). D'autre part, la faiblesse et la division de la gauche marxiste, incapable de transformer cette prise de conscience croissante en un recrutement massif. [37]

Aujourd'hui, au-delà de la présence d'une série d'orateurs et d'oratrices talentueux — Manon Aubry, par exemple, et bien sûr Mélenchon lui-même [38] — la FI se distingue par un dynamisme et une jeunesse précieux. Elle sait populariser des formules politiques efficaces, comme le slogan « Macron et Le Pen : un duo, pas un duel ! ». Mais son atout principal réside dans sa capacité à écouter, à dialoguer et à recruter au sein des mouvements explosifs que la crise de la société française fait régulièrement surgir : les Gilets jaunes, le mouvement contre les violences policières, ou encore les réseaux musulmans de gauche.

L'analyse marxiste ne consiste pas à distribuer des notes sur vingt aux différentes organisations de la gauche, mais à évaluer leur rôle, leur utilité et leur potentiel. J'ai montré en quoi La France insoumise a contribué à l'élévation de la conscience politique des travailleurs et à la recomposition de la gauche. J'examinerai plus loin les opportunités que cette situation ouvre aux marxistes. Il est cependant nécessaire, au préalable, d'analyser certaines limites et contradictions des idées et des pratiques de la FI.

Peuple ou prolétariat ?

La théorie du changement social défendue par Jean-Luc Mélenchon et par d'autres dirigeants de La France insoumise repose sur un diagnostic précis : le marxisme révolutionnaire n'aurait pas fonctionné. Sa version léniniste serait, selon eux, largement dégénérée en stalinisme ; sa version trotskiste se serait enfermée dans un sectarisme sans portée réelle. À l'instar de nombreux lecteurs de cette revue, je ne partage pas cette analyse. Mais une théorie du changement qui parvient à mobiliser des millions de personnes mérite d'être prise au sérieux et discutée, d'autant plus lorsqu'elle a donné naissance à un mouvement puissant, qui s'est montré à de nombreux égards utile aux travailleurs et aux opprimés.

La première question à examiner est celle du choix stratégique de s'adresser au « peuple » plutôt qu'aux « travailleurs ». En 2023, lorsque des millions de personnes sont descendues dans la rue contre le report de l'âge de la retraite, et que la FI — qui touche un public de plusieurs dizaines de millions de personnes — appelait « le peuple » à bloquer le pays jusqu'au retrait de cette attaque, il aurait été considéré, à juste titre, sectaire que les marxistes, dont l'audience est infiniment plus restreinte, se contentent de dénoncer l'usage du mot « peuple » plutôt que celui de « classe ouvrière ». Utilisé comme terme de slogan, « peuple » constitue souvent une formulation relativement inoffensive. [39]

En revanche, comme catégorie d'analyse de la société capitaliste, le terme pose de réels problèmes. La notion de « classe ouvrière » met en lumière un fait central : le pouvoir des exploités réside d'abord sur les lieux de travail, là où se crée la substance même du système, le profit. Cette réalité apparaît avec une force particulière en période de crise. Ce qui a réellement terrifié la bourgeoisie française en 1968, ce n'est pas l'ampleur du mouvement étudiant, mais bien la grève générale de dix millions de travailleurs.

Les limites de l'usage exclusif de la notion de « peuple » deviennent encore plus nettes lorsqu'il s'agit de politique étrangère. En politique intérieure, le « peuple » peut agir : dans la rue, par la grève, à travers une multiplicité de formes de résistance. Mais sur la scène internationale, l'acteur central envisagé par la direction de la FI pour transformer la situation est… l'État français.

Les prises de position de la FI sur la politique étrangère peuvent pourtant être courageuses et justes. Lorsque le Niger a expulsé l'armée française en 2023, Mélenchon fut presque le seul responsable politique invité à la télévision à rappeler que cette décision relevait seulement du gouvernement nigérien. Mais l'horizon stratégique proposé reste celui d'un État français « vertueux », menant des initiatives de paix et de justice à l'échelle mondiale. Pour les marxistes, une telle perspective n'est pas réaliste.

Certes, les dirigeants de la FI ont joué un rôle positif en relayant les revendications des mouvements progressistes dans les départements et territoires d'outre-mer, comme à Mayotte ou en Kanaky. Mais la FI ne mène pas de campagne ouverte et systématique contre l'impérialisme français. L'intervention militaire de la France au Mali, de 2013 à 2022, a par exemple été présentée comme « une erreur », tandis qu'une intervention des Nations unies était avancée comme solution de rechange. [40]

Cette faiblesse internationaliste apparaît de manière encore plus frappante dans le soutien longtemps exprimé par Mélenchon au maintien de l'arsenal nucléaire français. Interrogé en 2020, il déclarait ainsi :

« La dissuasion reste un outil irremplaçable pour la France tant qu'il n'existe pas d'alternative militaire. […] Il ne peut être question de demander aux Français de désarmer les premiers. Ce sont ceux qui possèdent le plus d'armes nucléaires qui doivent commencer, à savoir les États-Unis et la Russie. » [41]

Même si Mélenchon est revenu partiellement sur cette position ces dernières années, le désaccord demeure profond. Il ne s'agit pas d'un détail, mais d'une divergence stratégique majeure sur la nature de l'État, de l'impérialisme et des conditions réelles d'un internationalisme conséquent.

Patriotisme de gauche

Jean-Luc Mélenchon et la direction de La France insoumise défendent régulièrement une forme de patriotisme de gauche. Celui-ci est très différent du nationalisme de droite, mais il n'en demeure pas moins problématique. Lorsque Marine Le Pen affirme que la « véritable » tradition française serait judéo-chrétienne, et que d'autres courants fascistes dénoncent une prétendue invasion visant à remplacer les « vrais » Français, la FI répond que la tradition française authentique est celle de 1789, de 1936 et de 1968, et qu'il est temps de prendre au sérieux la devise républicaine « liberté, égalité, fraternité ». Il serait absurde et politiquement dangereux de mettre ces deux discours sur le même plan. [42]

Il est également vrai que La Marseillaise n'a pas la même charge symbolique que des hymnes nationaux monarchistes tels que l'hymne britannique « God Save the King ». Le chant français appelle les citoyens à s'armer contre la tyrannie, célèbre l'irrigation de nos champs par le sang aristocratique, et fut repris aussi bien par les Communards que par la Résistance antifasciste face au régime de Vichy. Ces références appartiennent à une tradition populaire et subversive réelle.

Pour autant, le patriotisme de gauche reste, du point de vue marxiste, une impasse. Le problème principal n'est pas l'usage de symboles hérités de la Révolution française, mais le déplacement qu'il opère : au lieu de clarifier les intérêts de classe, il tend à les brouiller. Les travailleurs français devraient-ils se réjouir lorsqu'une entreprise française remporte un contrat face à une entreprise étrangère, au nom de l'« intérêt national » ? En 2021, lorsque l'Australie a annulé une commande de sous-marins militaires construits en France pour se tourner vers d'autres fournisseurs, Jean-Luc Mélenchon a accusé Emmanuel Macron d'avoir « capitulé » et « trahi la France ». [43] De telles prises de position rendent plus difficile la défense d'une perspective internationaliste fondée sur des intérêts communs entre les peuples et entre les travailleurs, par-delà les frontières.


Gouvernements de gauche

De toute évidence, l'un des principaux points de désaccord entre les marxistes révolutionnaires et les partisans d'une « révolution citoyenne » porte sur les limites de l'action d'un gouvernement de gauche, compte tenu de la pression extrême que la classe dirigeante peut exercer sur lui. La capitulation du gouvernement Syriza en Grèce en 2015, l'expérience des gouvernements Mitterrand en France dans les années 1980 ou celle de Wilson en Grande-Bretagne dans les années 1960 ne sont que quelques exemples, parmi tant d'autres, d'échecs historiques. Les débats sur cette question se poursuivent au sein de LFI, mais souvent sans réelle contribution des marxistes.

Mélenchon a consacré plusieurs conférences à l'expérience des gouvernements Mitterrand des années 1980, dont l'une portait le titre évocateur de « La révolution suspendue ». [45] Il y expose de manière détaillée ce que le gouvernement de gauche a effectivement accompli, les raisons du tournant vers l'austérité, et les conditions qui permettraient, selon lui, à un futur gouvernement de gauche de réussir là où celui-ci a échoué. Ces interventions auraient pu servir de point de départ à un débat riche et approfondi avec les marxistes révolutionnaires en France. Pourtant, comme on le verra plus loin, l'attitude dominante de l'extrême gauche a trop souvent consisté à rejeter en bloc toute discussion sérieuse avec la gauche réformiste.

La question de l'antifascisme mérite également une attention particulière, tant elle est centrale dans la période actuelle. La France insoumise mène un travail quotidien pour délégitimer les idées et les pratiques du Rassemblement national, en montrant qu'il constitue un ennemi mortel pour les pauvres et les opprimés. Elle insiste aussi que soutenir la droite contre les fascistes constitue un impasse (d'où son slogan : “ Le Pen et Macron - un duo, pas un duel !). Elle a organisé d'importantes manifestations contre l'extrême droite.

Malheureusement, pourtant, la FI ne reconnaît pas la nécessité d'une campagne nationale d'action directe de masse visant à empêcher concrètement les fascistes de se réunir, de défiler et de s'implanter. Sur ce terrain, elle adopte cette position faible largement partagée par la majorité des organisations marxistes en France.

Structure et démocratie

L'une des avancées les plus importantes de La France insoumise est sans conteste son indépendance organisationnelle totale vis-à-vis du principal parti traditionnel de la gauche de gouvernement, le Parti socialiste. Mais la forme même de l'organisation est également singulière. Les dirigeants de la FI ont fait le choix de la constituer comme un mouvement plutôt que comme un parti, sans système d'adhésion formelle donc.

Plusieurs raisons expliquent ce choix. D'abord, l'expérience du Front de gauche, qui avait rassemblé partis, courants et individus pendant plusieurs années après 2008, avait été lourdement handicapée par des conflits internes permanents. Ensuite, une large partie des mouvements sociaux en France entretenait — et entretient toujours — une méfiance marquée à l'égard des partis politiques traditionnels. Troisièmement, les dirigeants de la FI souhaitaient éviter les guerres de factions durables qui ont miné de nombreuses organisations de gauche, tant au sein du Parti socialiste que dans les groupes issus de la Quatrième Internationale. [46] Enfin, ils estimaient que le développement des nouvelles technologies permettait désormais d'accomplir en ligne une grande partie de ce qui nécessitait auparavant un appareil partisan lourd.

Plutôt que des sections de parti, la FI a mis en place plusieurs milliers de « groupes d'action » locaux, dotés d'une large autonomie. Mon groupe local à Montreuil, aux portes de Paris, s'implique dans de nombreux combats. Il a fait pression sur le maire communiste pour qu'un drapeau palestinien soit hissé sur l'hôtel de ville, soutenu les grèves des employés de la municipalité, mené campagne pour la démission ou la destitution de Macron et préparé les élections locales. Dans le même temps, il participe à des activités plus classiques du réformisme de gauche en France : collectes pour les banques alimentaires, dons de fournitures scolaires pour les familles populaires, organisation de caravanes « Connaissez vos droits », etc.

À la fin de l'année 2025, au moment où j'écris ces lignes, des groupes d'action partout dans le pays organisent des réunions publiques sur la Palestine, des collectes solidaires de fournitures scolaires, des campagnes d'inscription sur les listes électorales, des campagne d'affichages ou des distributions de tracts pour le mouvement « Bloquons tout », ainsi que du porte-à-porte. Si l'activité parlementaire est considérée comme centrale par la direction de la FI, et si la mise en visibilité des nombreuses causes défendues à l'Assemblée est une priorité, la participation aux luttes fait pleinement partie de l'ADN des groupes d'action.

La FI a été très critiquée à gauche pour ne pas avoir mis en place un parti traditionnel, avec droits de tendance, conférences régionales, comités nationaux élus, etc. Il est indéniable que l'image publique du mouvement est largement portée par ses députés. Mais, dans la pratique, les groupes d'action locaux disposent d'une réelle liberté pour déterminer les campagnes qu'ils jugent prioritaires. Le mouvement organise régulièrement des conférences nationales auxquelles participent des sympathisants désignés par tirage au sort, et publie des brochures sur une vingtaine de questions politiques majeures. Les décisions sont généralement prises par consensus plutôt que par vote, le manifeste-programme faisant office de ciment politique et de référence commune.

Il ne me paraît pas particulièrement utile, pour les révolutionnaires en France, de consacrer trop de temps à décrire par le menu la manière dont nous organiserions un parti de masse si nous étions cent fois plus influents que nous ne le sommes aujourd'hui. L'absence de structure partisane classique comporte des inconvénients évidents, mais elle présente aussi des avantages réels, notamment pour les révolutionnaires. Chacun peut y participer tout en restant membre d'une autre organisation de gauche, en produisant des publications indépendantes, en organisant les réunions qu'il juge utiles, etc. On trouve ainsi des militants actifs de la FI qui sont membres du Parti communiste ou de diverses organisations d'extrême gauche.

Stratégies des révolutionnaires [47]

Comment les marxistes organisés ont-ils réagi à la dynamique de la France Insoumise ? L'attitude dominante de l'extrême gauche en France a été de considérer La France insoumise comme une concurrence indésirable. Les organisations révolutionnaires sont parfois disposées à travailler avec la FI dans le cadre de campagnes ponctuelles, voire d'alliances électorales occasionnelles. En revanche, il est extrêmement rare qu'elles engagent un travail critique sérieux sur le mouvement : critiques argumentées des livres de Mélenchon, articles équilibrés — et non des textes « pièges » — ou organisation de débats contradictoires avec des représentants de la FI. [48]

Un exemple est révélateur : une excellente librairie radicale parisienne, proche du Nouveau Parti Anticapitaliste, invite régulièrement des auteurs et militant e s à présenter des livres ou des idées. Je n'ai trouvé aucune trace de l'invitation d'une personnalité de la FI. Deux petites organisations font toutefois exception : le Parti communiste révolutionnaire et la Gauche révolutionnaire, qui travaillent en lien étroit avec les réseaux de la FI, parfois même en leur sein.[49]

L'un des rares articles analytiques consacrés à la FI dans Anticapitaliste, le journal du Nouveau Parti anticapitaliste, publié en 2023, s'intitulait « Des pieds d'argile ». Il reprenait à son compte une idée ridicule, largement diffusée par la droite : celle selon laquelle la « personnalité » de Mélenchon serait le centre de gravité de La France Insoumise. [50] Philippe Poutou, candidat du NPA à l'élection présidentielle, est même allé jusqu'à participer ponctuellement à la campagne de dénigrement contre la FI, suggérant que Mélenchon serait à la fois carriériste et complaisant envers Poutine. [51] De son côté, Lutte Ouvrière affirme que la FI n'a rien à voir avec les intérêts des travailleurs. [52] D'autres critiques de gauche se contentent de dénoncer, de manière très vague, le style de leadership ou la personnalité de Mélenchon. [53]

S'opposer à la FI

En 2017, puis à nouveau en 2022, deux candidats d'extrême gauche se sont présentés à l'élection présidentielle face à Mélenchon. En 2022, Philippe Poutou, pour le NPA, menait campagne sous le slogan « Urgence anticapitaliste. Nos vies valent plus que leurs profits », tandis que Mélenchon défendait le slogan « Un autre monde est possible ». Nathalie Arthaud, candidate de Lutte Ouvrière, se présentait sous le mot d'ordre « Le camp des travailleurs », alors que Fabien Roussel, pour le Parti communiste, avait choisi « La France des jours heureux ».

Cette décision des révolutionnaires de s'opposer électoralement à un mouvement de masse de la gauche de rupture conduit par Mélenchon ne pouvait qu'alimenter des réflexes sectaires. Pour l'électorat populaire, les différences entre les candidatures de Poutou et de Mélenchon étaient difficiles à percevoir : les affiches et les tracts du NPA mettaient d'ailleurs en avant des réformes très proches de celles proposées par la FI. [54]

Le résultat fut sans appel : Poutou recueillit 270 000 voix, et la séparation entre une énergie militante réelle, celle du NPA, et la principal force politique contestant le statu quo s'est révélée profondément préjudiciable. [55]

Campagnes de dénigrement

Sans surprise, Jean-Luc Mélenchon a été la cible de campagnes de dénigrement virulentes et répétées. Les médias de droite, ainsi que des responsables ou proches du Parti socialiste, l'ont accusé tour à tour d'antisémitisme, de complaisance envers le terrorisme, de xénophobie ou encore de proximité avec Poutine. L'extrême gauche française, à de rares exceptions près, [56] a refusé de consacrer la moindre énergie à la défense de Mélenchon face à ces attaques. En réalité, il y a eu deux campagnes de dénigrement parallèles : l'une venant de la droite, l'autre de la gauche, affirmant que la FI n'existerait que pour servir l'ego et la carrière de Mélenchon.

De manière générale, les débats de l'extrême gauche française sur La France Insoumise ont démontré une mauvaise foi impressionante. Les caricatures grossières abondent. Mélenchon est souvent présenté comme un carriériste mégalomane. Or, l'un des aspects les plus frappants de son rôle au sein de la FI a été l'énorme énergie qu'il a consacrée au recrutement et à la formation de nouveaux dirigeants, souvent issus des mouvements sociaux. Rima Hassan, Mathilde Panot, Danièle Obono, Emma Fourreau, Marina Mesure, Sébastien Delogu, Ugo Bernalicis ou Thomas Portes viennent immédiatement à l'esprit. L'âge moyen des députés FI est aujourd'hui de 43 ans : cinq ans de moins que la moyenne de l'Assemblée nationale et dix ans de moins que celle du groupe socialiste. [60] Enfin, le grand meeting de clôture de l'université d'été 2025 n'a pas été animé par Mélenchon, mais par une nouvelle génération de responsables politiques.

Conclusion

En résumé, la situation française se caractérise par un niveau très élevé de conscience de classe défensive, l'existence d'une organisation politique dynamique, radicale et de masse, dotée d'un cadre militant relativement ouvert, autorisant la double appartenance et d'autres formes de liberté. Cette organisation prend les idées au sérieux et a émergé dans un contexte où la confusion idéologique est devenue la norme plutôt que l'exception dans l'ensemble de la société. Autrement dit, du point de vue des révolutionnaires, les conditions sont exceptionnellement favorables.

L'approfondissement de la crise du capitalisme à l'échelle mondiale fait surgir de nouveaux mouvements de masse — les Gilets jaunes et La France Insoumise en France, Your Party au Royaume-Uni, pour ne citer que ces exemples. Face à ces dynamiques, il serait désastreux de se satisfaire du statu quo. Les révolutionnaires doivent s'immerger dans ces espaces, y intervenir activement et contribuer à leur évolution.

Nombre de lecteurs de cette revue, comme moi-même, sont convaincus qu'un parti révolutionnaire de masse est indispensable pour renverser le capitalisme. Ils constateront aussi que, presque partout, un tel parti n'en est qu'à un stade embryonnaire, au mieux. La question décisive est donc : comment les révolutionnaires entrent-ils en contact avec des couches larges de la population récemment radicalisées ? Pour ma part, dans la mesure où la FI autorise la double appartenance, je pense que les révolutionnaires devraient rejoindre ses groupes d'action. Mais même ceux qui estiment avoir de bonnes raisons de ne pas le faire devraient redoubler d'efforts pour travailler avec la FI, et débattre une série de questions stratégiques qu'ilq ont jusqu'ici été largement ignorées.

Il s'agit de s'impliquer pleinement dans un mouvement insurgé, d'y construire de la confiance, d'y tisser des réseaux durables, sans jamais renoncer au travail indispensable de clarification politique qui fait partie intégrante de notre tâche.

La France Insoumise s'est nettement déplacée vers la gauche au cours des cinq dernières années. [61] Quelle trajectoire suivra-t-elle désormais ? Connaîtra-t-elle une radicalisation qualitative, ou bien la dynamique actuelle sera-t-elle brisée par l'arsenal dont dispose le capital ? Finira-t-elle comme force subalterne d'un gouvernement de gestion loyale du système, ou constituera-t-elle une étape vers une remise en cause plus profonde du capitalisme ? Rien n'est écrit d'avance. Seule la pratique permettra de trancher ces questions — et l'intervention des marxistes révolutionnaires y jouera un rôle.

John Mullen est marxiste révolutionnaire, vit en région parisienne et participe au groupe d'action local de La France Insoumise. Son site web est randombolshevik.org.
Cet article a été publié en anglais, en janvier 2026, dans la revue trimestrielle du Socialist Workers Party britannique, International Socialism (https://isj.org.uk/france-insoumise/ ). Il a été légèrement adapté lors de la traduction.

Références
Articles et livres
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Bekhtari, Gregory, 2017, « The Meaning of France Insoumise », Jacobin, https://jacobin.com/2017/04/the-meaning-of-france-insoumise
BFM, 2023, « Fabien Roussel ‘approuve' l'interdiction des abayas mais tacle l'exécutif sur l'école », https://www.bfmtv.com/societe/education/fabien-roussel-approuve-l-interdiction-des-abayas-mais-tacle-l-executif-sur-l-ecole_AP-202308280365.html
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Curran Vigier, Catherine, 2025, « France : ‘Block Everything' a new, radical movement of revolt is emerging », Rebelnews https://rebelnews.ie/2025/09/08/france-block-everything-a-new-radical-movement-of-revolt-is-emerging/
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Démission de Francesca Albanese : la trumpisation du Quai d’Orsay

17 février, par Loïc Le Clerc — , ,
Un montage vidéo mensonger de la rapporteuse spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens, et voilà la France qui exige sa démission ? For sure ! (…)

Un montage vidéo mensonger de la rapporteuse spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens, et voilà la France qui exige sa démission ? For sure !

https://regards.fr/demission-de-francesca-albanese-la-trumpisation-du-quai-dorsay/

Qu'il semble loin ce mois de septembre 2025 où Emmanuel Macron reconnaissait, à la tribune des Nations unies, l'État palestinien. Le geste n'était pas qu'un symbole. Il pouvait ouvrir une brèche diplomatique. Mais à force de reculer d'un pas après chaque avancée, à force de s'excuser presque d'avoir osé un geste de droit, ce « en même temps » se transforme en mauvaise conscience permanente. Le problème de ce gouvernement n'est pas tant qu'il fasse un pas – c'est qu'il passe son temps à le neutraliser.

Or voilà qu'en ce mercredi, le ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, appelle à la démission de la rapporteuse spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese. Et la France exigera officiellement cette démission le 23 février, lors de la session du Conseil des droits de l'homme des Nations unies. Une décision grave : on ne s'en prend pas impunément à une représentante mandatée par l'ONU.

Qui est donc Francesca Albanese ? Juriste italienne spécialisée en droit international, experte reconnue des droits humains, elle est depuis 2022 rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés. Son mandat consiste à documenter les violations du droit international, quelles qu'elles soient. Elle est soutenue par de nombreuses ONG et universitaires pour la rigueur de ses rapports ; elle est également violemment attaquée pour la clarté de ses mots. Parce qu'elle nomme les choses. Parce qu'elle rappelle que l'occupation est illégale. Parce qu'elle parle de crimes de guerre lorsque les faits l'y conduisent. Parce qu'au fond, elle dit le droit international.

Qu'a-t-elle donc raconté pour recevoir les foudres du Quai d'Orsay ? Rien d'autre que son travail minutieux exige : « Le fait qu'au lieu d'arrêter Israël, la plupart des pays du monde l'ont armé, lui fournissant des excuses politiques, un appui politique, un soutien financier et économique, c'est un défi. Le fait que la plupart des médias dans le monde occidental amplifient le discours pro-apartheid, le narratif génocidaire, c'est un défi. Et en même temps c'est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n'a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d'importants capitaux financiers, ni d'algorithme, ni d'armes. Nous voyons maintenant que l'humanité a un ennemi commun, et que le respect des libertés fondamentales est la dernière voie pacifique, le dernier outil pacifique dont nous disposons pour recouvrer notre liberté. »

Mais ces déclarations, Jean-Noël Barrot ne les a pas entendues. Pour appeler à la démission de Francesca Albanese, il se base sur un montage vidéo diffusée par la députée Renaissance Caroline Yadan, où les propos sont déformés et tronqués pour lui faire dire qu'Israël serait « l'ennemi commun de l'humanité ». In fine, 53 députés macronistes se sont associés à la demande de démission de la rapporteuse onusienne. 53. Ce n'est plus un dérapage isolé, c'est une ligne politique.

Il faut rappeler que Caroline Yadan est notamment à l'origine d'une proposition de loi visant à assimiler l'antisémitisme à toute critique de la politique de l'État d'Israël – une confusion grave. Depuis des mois, elle mène campagne pour faire taire toute voix critique, jusqu'au sein des institutions internationales.

Mais cette fois, elle est suivie dans sa cabale par le parti présidentiel ainsi que par le gouvernement. Jean-Noël Barrot devient alors plus royaliste que le roi. Il justifie sa demande par « une longue liste de prises de position scandaleuses », accusant Francesca Albanese d'avoir justifié le 7-Octobre, évoqué un « lobby juif », comparé Israël au IIIème Reich. Des accusations extrêmement graves. Fondées sur des montages et des déformations. Rien qui ne résiste à l'examen des textes et des interventions complètes. L'association Juristes pour le respect du droit international a d'ailleurs saisi la justice pour « diffusion de fausses nouvelles ».

À l'heure de la désinformation généralisée, nous pensions que la Macronie avait fait de la lutte contre les fake news une priorité. La voilà qui s'appuie sur une fake news pour attaquer une représentante des Nations unies. Mieux : le porte-parole du Quai d'Orsay reconnaît que toute cette affaire s'appuie sur une fake news mais que le ministère demande tout de même à l'ONU la suspension de Francesca Albanese pour son « absence de neutralité » et son « militantisme » !

Nous assistons à une trumpisation assumée : décrédibiliser les institutions internationales, attaquer les mécanismes de contrôle, personnaliser la vindicte. Comme Donald Trump, on s'en prend à l'ONU quand elle dérange. Et puisque tout le monde tape sur l'ONU, pourquoi pas la France ?
Avec une telle attitude, la France peut bien refuser de siéger au « conseil de paix » de Donald Trump : en quoi son action serait-elle plus respectueuse du droit international ? S'en prendre à une rapporteuse indépendante parce qu'elle documente des violations massives, c'est affaiblir encore un peu plus l'architecture fragile du droit international.

Pendant ce temps, les chiffres restent. Depuis le 7 octobre 2023 :
71 824 personnes ont été tuées à Gaza[depuis le 7 octobre 2023], dont 21 298 enfants ;
•en Cisjordanie, plus de 1030 personnes ont été tuées, dont 239 enfants ;
•depuis le cessez-le-feu, un enfant est tué chaque jour à Gaza.
Mais la priorité du ministre semble être le non-boycott de l'Eurovision et la mise au pas d'une experte de l'ONU.

« C'est donc ça, un pays qui se tient aux côtés d'un peuple opprimé », écrivions-nous fin janvier à propos de la mobilisation de la Catalogne. La France, elle, choisit l'antithèse : reconnaître un État palestinien d'une main, délégitimer celles et ceux qui documentent son écrasement de l'autre.
S'il y a une démission que les macronistes devraient exiger, ce n'est pas celle de Francesca Albanese. C'est celle de Caroline Yadan de leur groupe parlementaire – pour avoir fait de la manipulation un instrument diplomatique.

Loïc Le Clerc

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Retailleau lorgne l’Élysee, la gauche stigmatisée par Macron !

17 février, par Omar Haddadou — , ,
A l'origine de l'effondrement du premier gouvernement Lecornu, l'ancien Ministre de la Place Beauvau, Bruno Retailleau, technocrate des mistoufles, « bourreau » des Immigrés et (…)

A l'origine de l'effondrement du premier gouvernement Lecornu, l'ancien Ministre de la Place Beauvau, Bruno Retailleau, technocrate des mistoufles, « bourreau » des Immigrés et des Musulmans en France, est sorti du bois, ce jeudi 12 février, déclarant sa candidature pour la présidentielle 2027.

De Paris, Omar HADDADOU

La politique, c'est aussi l'élégance de pondre des Goules et des Djinns costumés !
Retailleau Président ? Voilà un profil républicain putride, un oiseau de mauvaise augure prédisposé à écumer la Gauche !
Dernière « poudre de succession » déversée pendant son discours, ce jeudi 12 février à Paris, par ses organes labiales et dentales enfiellés, en tant que prétendant à la Magistrature suprême : « Une société multiculturelle, est une société multi- conflictuelle ! » (Bonjour l'épuration !)
Reprenons toutefois un fait marquant méritant d'être consigné en préambule : La famille politique et particulièrement la France Insoumise, s'est vue, ce vendredi 13 février, anathématiser, par le chef de l'Etat Emmanuel Macron, à la lumière du dernier incident (agression d'un Militant identitaire).

Un réquisitoire lui a été nommément taillé, attisant la haine entre communautés et partis politiques en France. Le locataire sortant de l'Elysée a aussitôt dégainé son épée de Damoclès sémantique, assénant violemment : « Je crois que la France Insoumise est un mouvement d'extrême Gauche au sein duquel émergent des expressions antisémites. Des positions qui contreviennent aux principes de la République ! ».
Et le Coordinateur de LFI, Manuel Bombard de contre-attaquer : « Ce n'est pas au Président de la République de classer ses opposants politiques. Quand on n'est pas d'accord avec lui, on est Extrémiste. La France Insoumise n'a jamais été condamnée pour antisémitisme ! ». Une échéance présidentielle, empreintes de primaires houleuses où les coups bas ne s'embusquent plus en 2026 -2027, promet des péripéties suffocantes.
L'exemple de Bruno Retailleau illustre parfaitement l'enjeu et les manoeuvres malsaines y afférentes. Le premier à être informé de sa candidature à l'Elysée, l'ancien chef de l'Etat, Nicolas Sarkozy.
Le pauvre Laurent Wauquiez n'y verra que du feu !
Malin comme un singe, l'ancien Ministre de l'Intérieur, après avoir coupé l'herbe sous les pieds du Député « Candide » de la Haute Loire, improvise une mise en scène de tact politicien ( Un appel téléphonique après que le vin ait été tiré ), laissant derrière lui la fumée d'un tueur sans vergogne !
Echafaudant une campagne alarmiste dans laquelle il met sur le dos des Immigrés (es) et des Musulmans(es), tous les maux de la société française, il fait alors part de sa candidature à la présidentielle 2027 : « J'ai pris la décision d'être candidat à l'Election présidentielle ». Obéissant à son instinct de Xénophobe tourmenté irrécupérable, il noircit les feuillets de son allocution par la diatribe récurrente envers les populations expatriées précitées : « L'Internationale islamiste répand la terreur dans les pays. Je ne cèderai pas à la violence, ni aux dérives ». Une disposition atavique qui alimente à l'envi la vacuité de son projet de société. Il radote ! Toujours sur la même cible : « Pour agir, je veux d'abord rétablir l'ordre pour qu'il laisse respirer les Français ».
C'est indéniablement le discours du flic fouettard, trépignant de sévir par l'outil qu'on lui a confié ou usurpé : La Loi !
Le futur Autocrate assume sa délectation de casser les « fragiles » et de protéger les nantis : « J'imposerai partout l'Autorité de la République. Je ne reculerai pas ! ».
L'homme a fait de la haine, sa cartouchière. De l'Immigration et des Musulmans en France, ses cibles potentielles. Dans son collimateur, figurait aussi la famille de Gauche qu'il s'ingéniait à dézinguer par sa marque de fabrique : Injection de la discorde !

C'est le Trump européen, version décharnée.

Surfant sur les peurs et les esprits enténébrés, le patron des Républicains (LR), 65 ans, a charrié derrière lui des bataillons de Racistes au QI évidé. Mais aussi des nostalgiques excommuniés en mal de colonisation !
Artisan du crash du premier gouvernement Lecornu, le candidat sournois à la Présidence, s'offre vilement éditoriaux thuriféraires, articles rampants, débats obséquieux télévisés sur mesure, soutiens indéfectibles de la noblesse parisienne, influences et accointances de tous bords, à l'instar de Bolloré, Stérin, Doat, de Villiers, Larcher, Ciotti…
Fort des appuis d'autres Dinosaures de l'ombre et des réseaux catho-traditionnels, amarrées au Pouvoir, il manœuvrera en tapinois pour mettre hors d'état de rivaliser, les candidats de sa famille politique : « Ce cafard que Retailleau n'est pas parvenu à tuer », écrivait un magazine d'extrême Droite, à propos de Laurent Wauquiez qui fait encore de l'ombre au combinard candidat.

Maître du grenouillage, le Patron des Républicains s'est construit un Empire de mécènes financiers, politiques et médiatiques pour broyer tout sur son passage. Marine le Pen, rattrapée par la Justice, ne l'inquiète guère.

La Gauche n'a qu'une seule option sur la table pour battre le « Tonton flingueur » : S'accorder sur le candidat du consensus !
O.H

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Sous catastrophe climatique, le vote contre l’extrême droite mobilise le Portugal

17 février, par Jorge Costa — , ,
António José Seguro a été élu, dimanche 8 février 2026, président de la République du Portugal avec 67 % des voix, battant largement le candidat néofasciste avec lequel il (…)

António José Seguro a été élu, dimanche 8 février 2026, président de la République du Portugal avec 67 % des voix, battant largement le candidat néofasciste avec lequel il s'est disputé le deuxième tour, André Ventura (33 %).

10 février 2026 | tiré du site d'Europe solidaire sans frontières | Crédit Photo. António José Seguro. Photo issue des réseaux sociaux du candidat
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78018

Seguro a dirigé le Parti socialiste entre 2011 et 2014. Pendant ces années, hors du gouvernement, le PS a collaboré à la mise en œuvre du programme d'austérité sous la troïka. Malgré ce profil – que la presse a qualifié de « modéré » – Seguro n'a pas été officiellement soutenu par le Premier ministre de droite, qui a préféré la neutralité au second tour.

L'extrême droite renforcée malgré sa défaite

Malgré la défaite de Ventura, l'extrême droite sort renforcée de cette élection. Après être devenu le deuxième parti national lors des élections législatives de mai 2025, elle parvient désormais à égaler, au second tour, le nombre de voix obtenues en mai par les partis au pouvoir, grâce aux votes d'électeurEs qui n'avaient jamais voté pour le parti d'extrême droite Chega et qui avaient soutenu les candidats présidentiels du gouvernement (PSD) et du parti Iniciativa Liberal. Selon les études réalisées à la sortie des urnes, unE électeurE sur trois du candidat ultralibéral au premier tour (arrivé troisième avec 16 % des voix) a opté pour Ventura au second.

Comme le montre l'expérience française, un gouvernement fondé sur le programme de la droite est le meilleur terreau pour la croissance électorale du néofascisme. Malgré les différences politiques et de régime, rappelons qu'en 2017, face à Macron, Marine Le Pen a obtenu 34 % des voix au second tour ; en 2022, elle avait atteint 41 %, se préparant à disputer la majorité en 2027.

Que signifie cette victoire ? Il s'agit avant tout d'une importante mobilisation du peuple qui rejette la proposition néofasciste. Il convient de souligner que les élections se sont déroulées alors que le Portugal est en « état de calamité », déclaré depuis début février. Des tempêtes dévastatrices ont fait une dizaine de morts et laissé une partie du pays inondée. Des approvisionnements essentiels (électricité, eau, télécommunications) sont à l'arrêt. Pour autant, le taux de participation est resté stable entre le premier et le second tour.

Aucune illusion à gauche

À gauche, le soutien à Seguro ne s'est nourri d'aucun malentendu politique. Le nouveau président ne portait pas la voix d'un « camp de gauche » : sa carrière politique est marquée par l'adaptation de la social-démocratie au néolibéralisme et, en pleine campagne, après avoir annoncé son intention d'opposer un veto présidentiel au paquet de mesures sur le travail avancé par le gouvernement, le candidat s'en est lavé les mains, déléguant la promulgation de la nouvelle loi à un éventuel accord du gouvernement avec la centrale syndicale UGT (alignée sur le centre).

Seguro n'exprime même pas un supposé « camp constitutionnel » : Seguro a été en échec lorsqu'il a accepté, à la tête du PS et sous la troïka, des mesures de baisse des pensions et qu'il s'est opposé aux députéEs de gauche qui ont saisi le Tribunal constitutionnel et y ont fait annuler cette réduction. Il vient d'être élu grâce aux voix de nombreux partisans d'une révision régressive de la Constitution, issus de la même droite qui conclut des accords avec Chega au parlement (sur le travail et l'immigration) ou dans des collectivités locales comme celle de la capitale. Comme en France, beaucoup de ceux qui ont déclaré aujourd'hui leur soutien tactique à Seguro auraient voté pour Ventura si l'alternative avait été à gauche.

Compte tenu du parcours de Seguro, sa victoire ne constituera pas un obstacle aux réformes libérales du gouvernement, qui poursuivra son chemin entre l'ambiguïté des socialistes et le soutien intermittent des néofascistes.

La réponse de la gauche devra venir des résistances sociales et des discussions qui évitent la marginalité politique. La grève générale de décembre a indiqué la voie à suivre : plus de mobilisations dans les luttes et le terrain extraparlementaire, plus de convergence dans les solidarités contre la fascisation.

Jorge Costa, membre de la direction du Bloc de Gauche
P.-S.

Hebdo L'Anticapitaliste - 787 (12/02/2026). Publié le Mardi 10 février 2026 à 10h19 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/sous-catastrophe-climatique-le-vote-contre-lextreme-droite-mobilise-le

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Les faits contre les affabulations Quatre ans d’agression du Goliath russe et le David ukrainien résiste toujours !

17 février, par Yorgos Mitralias — , ,
Quatre ans d'agression du Goliath russe et le David ukrainien résiste toujours ! l'Ukraine ou plutôt le peuple ukrainien continue de démentir tous les pronostics initiaux tant (…)

Quatre ans d'agression du Goliath russe et le David ukrainien résiste toujours !
l'Ukraine ou plutôt le peuple ukrainien continue de démentir tous les pronostics initiaux tant des ennemis que des « amis » de l'Ukraine, qui pariaient sur sa défaite et sa soumission à la Russie en l'espace de quelques jours.

9 février 2026
yorgos mitralias
Abonné·e de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/090226/quatre-ans-dagression-du-goliath-russe-et-le-david-ukrainien-resiste-toujours

«

Qui aurait pu prévoir, le 24 ou le 25 février 2022, qu'un an plus tard les Ukrainiens feraient l'objet d'une avalanche de propositions de paix et de cessez-le-feu de leurs ennemis mais aussi de leurs amis ? La réponse n'est pas difficile : pratiquement personne car tout le monde, ennemis mais aussi amis, ne croyaient pas qu'un an plus tard, il y aurait encore un pays indépendant nommé Ukraine en état de négocier sérieusement quoi que ce soit avec la toute puissante Fédération de Russie. En somme, si on parle aujourd'hui de paix, on le doit à la résistance héroïque et totalement « imprévue » du peuple ukrainien à l'agression de l'impérialisme grand-russe, laquelle a fait échouer les plans initiaux tant des uns que des autres

». (1)

Voila ce qu'on écrivait le 22 février 2023 de la guerre de Poutine contre l'Ukraine, à l'occasion du premier anniversaire de l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe. Aujourd'hui, trois ans et trois anniversaires plus tard, bien que l'armée russe soit désormais en train de prendre l'avantage, sa première et plus substantielle leçon reste pourtant toujours la même : l'Ukraine ou plutôt le peuple ukrainien continue de démentir tous les pronostics initiaux tant des ennemis que des « amis » de l'Ukraine, qui pariaient sur sa défaite et sa soumission à la Russie en l'espace de quelques jours. C'était le temps où le Kremlin, sûr de son triomphe, pourvoyait ses envahisseurs d'une… uniforme de parade en vue de leur imminente parade de la Victoire au centre de Kyiv. Et c'était aussi le temps où la Maison Blanche, sûre de l'inévitable défaite écrasante de l'Ukraine, proposait à son président Volodymyr Zelensky de le sauver en l'exfiltrant urgemment du pays. Sa réponse est restée dans l'histoire : « La bataille sera menée ici, en Ukraine. J'ai besoin d'armes, pas d'un taxi ».

Et force est de constater que le vœux de Zelensky a été exaucé. Les « amis » occidentaux d'Ukraine lui ont fait parvenir des armes, provoquant l'indignation des ennemis de l'Ukraine et de leurs sympathisants, qui s'empressaient d'y voir la cause de l'éternisation de cette guerre et de ses hécatombes. On est d'accord avec eux pour constater que l'aide occidentale à l'Ukraine a éternisé la guerre, sauf que notre interprétation des faits est diamétralement opposée à la leur. Et voila ce qu'on écrivait déjà à l'époque : « Prêchant -d'une façon ou d'une autre- la nécessité de « ne pas humilier Poutine », la plupart de ces propositions de paix sont conditionnées par le besoin des grandes puissances occidentales de ne pas couper les ponts avec la Russie, son marché et ses matières premières. C'est d'ailleurs pourquoi l'aide militaire offerte par les pays occidentaux à l'Ukraine fait imperceptiblement penser à celle offerte jadis par les pays du « socialisme réellement existant » au Vietnam luttant contre l'agression américaine : suffisante pour ne pas être vaincu mais insuffisante pour vaincre… ». Et on concluait ainsi : « Voici donc pourquoi l'aide militaire occidentale, et surtout américaine, aux Ukrainiens a toujours été donnée au compte-goutte et après mille tergiversations, empêchant ainsi l'armée ukrainienne de profiter de ses victoires successives autour de Kharkiv (septembre 2022) et ensuite à Kherson (novembre 2022), pour porter l'estocade à une armée russe alors au bord de l'effondrement ».

Rappelons de nouveau les faits, car ce sont toujours les vainqueurs et autres « amnésiques » qui réécrivent l'histoire, y compris l'histoire de cette guerre si « étrange ». Voici donc ce qu'on écrivait déjà en juin 2022, quatre mois après son début : « Ensuite, cette guerre est « étrange » parce que la plupart de ceux qui se déclarent solidaires de la lutte du peuple ukrainien sont en même temps opposés à l'envoi d'armes qui permettraient à ce peuple de se défendre de manière un tant soit peu efficace. En d'autres termes, ils sont solidaires d'eux à condition qu'ils ne puissent pas se défendre, et qu'ils se contentent du rôle… de cadavre héroïque !

Mais les « bizarreries » de cette guerre – qui n'en est pas une – n'ont pas de fin. Par exemple, comment expliquer le fait – sans précédent dans l'histoire mondiale – que les deux pays en guerre n'ont pas les mêmes droits et ne se battent donc pas à armes égales ? C'est-à-dire que tandis que l'un (la Russie qui agresse) a le droit d'avoir une force aérienne, l'autre (l'Ukraine qui se défend) ne l'a pas. Que l'un (la Russie) a le droit de monopoliser le ciel de l'autre (l'Ukraine), tandis que cet autre – qui est en fait celui qui se défend – n'a que le droit de se faire arroser de bombes et de missiles tombés du ciel. Et aussi, alors que la Russie peut avoir et utiliser des armes lourdes de toutes sortes et sans aucune restriction, l'Ukraine qui se défend ne peut utiliser que des armes « défensives » et aucune arme « offensive ». Et en plus, alors que la Russie peut bombarder l'Ukraine en canonnant et en tirant des missiles depuis les territoires russe et biélorusse, il est expressément interdit à l'Ukraine de riposter en frappant des cibles à l'intérieur de la Russie et du Belarus, etc. etc ». (2)

La réalité est que cet envoi d'armes occidentales à l'Ukraine au compte-goutte non seulement n'a pas épargné des vies (tant ukrainiennes que russes) mais par contre, a démultiplié et aggravé les souffrances des combattants et des civils des deux côtés jusqu'à aujourd'hui. En somme, les gouvernants occidentaux ont agi en véritables criminels non pas parce qu'ils ont donné des armes à l'Ukraine, mais parce qu'ils n'en ont pas donné suffisamment. Et ça pour une raison qui crève les yeux : parce que leurs intérêts capitalistes leur imposaient de ménager et de « ne pas humilier Poutine » et son régime.

Et quid de la « dénazification » de l'Ukraine ? Des besoins de la sécurité nationale de la Russie ? De la guerre en Ukraine qui n'est qu'une guerre par procuration de l'Occident contre la Russie ? Répondons à toutes ces « vérités » du Kremlin et de ses supporters occidentaux, en rappelant des faits et uniquement des faits. D'autant plus qu'il s'agit des faits établis par les gouvernants russes, Poutine en tête ! Écoutons donc Poutine lui-même s'adresser à ses compatriotes pour leur expliquer en détail, au cours de son allocution télévisée à la nation seulement quelques heures avant l'invasion de l'Ukraine par l'armée russe, pourquoi il a décidé de faire la guerre contre l'Ukraine. Et comme pourra le constater le lecteur, son explication n'a rien à voir ni avec la prétendue « dénazification » de l'Ukraine, ni avec « les besoins de la sécurité nationale de la Russie » menacée par l'OTAN. Selon Poutine, sa guerre contre l'Ukraine a visé dès le début à réparer une énorme injustice historique, celle commise par Lénine et ses camarades responsables, selon lui, d'avoir créé ex nihilo une Ukraine totalement artificielle :

« La politique bolchevique a abouti à l'émergence de l'Ukraine soviétique, qui, même aujourd'hui, peut être appelée à juste titre « Ukraine de Vladimir Lénine ». Il en est l'auteur et l'architecte »… Ce sont les idées de Lénine sur une structure étatique essentiellement confédérative et sur le droit des nations à l'autodétermination jusqu'à la sécession qui ont constitué le fondement de l'État soviétique : d'abord en 1922, elles ont été consacrées dans la Déclaration sur l'Union des républiques socialistes soviétiques, puis, après la mort de Lénine, dans la Constitution de l'URSS de 1924. (…) Il est très regrettable que les fantaisies odieuses et utopiques inspirées par la révolution, mais absolument destructrices pour tout pays normal, n'aient pas été rapidement expurgées des fondations de base, formellement légales, sur lesquelles tout notre État a été construit. » (3)

Quant à la tristement célèbre « dénazification » et « démilitarisation » de l'Ukraine, c'est au plus fidèle collaborateur de Poutine, son inamovible ministre des affaires étrangères Serguei Lavrov de nous expliquer qu'elle ne s'agit que d'une affabulation adressée à tous ceux qui sont prêts à avaler sans protester n'importe quelle couleuvre poutinienne. Car, comme il a déclaré au cours de son interview aux très officielles agences Tass et Novosti, résumée le 28 décembre 2023 sous le titre « Israël poursuit des objectifs similaires à ceux de la Russie – Lavrov » par la -également très officielle- chaîne RT News (Russia Today) : « Les objectifs déclarés d'Israël dans son opération en cours contre les militants du Hamas à Gaza semblent presque identiques à ceux de Moscou dans sa campagne contre le gouvernement ukrainien, a déclaré le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, dans une interview accordée à RIA Novosti jeudi (…) Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a déclaré que l'objectif final de Tsahal était la destruction complète du mouvement Hamas sous toutes ses formes, ainsi que l'élimination de tout extrémisme à Gaza. M. Lavrov a toutefois fait remarquer que ces objectifs semblent similaires à la "démilitarisation" et à la "dénazification", que Moscou poursuit en Ukraine depuis le lancement de son offensive en février 2022 ».(4) Inutile de dire que toutes ces déclarations si révélatrices des vraies motivations de Poutine et de Lavrov, comme d'ailleurs nos articles les contenant, ont été passés sous un silence totale par les sympathisants de M. Poutine ou ont été opportunément « oubliées » jusqu'à aujourd'hui par les « amis » de l'Ukraine, qui continuent imperturbables de prétendre que Poutine l'oligarque et le nostalgique du tsarisme, ne veut autre chose que ressusciter…l'Union Soviétique.

La conclusion de tous ces rappels, crève les yeux : tant les ennemis que les amis de Poutine et de son régime, excellent dans la construction des mythes et des affabulations quand il s'agit de maltraiter ou de cacher la réalité de la guerre coloniale d'extermination et de nettoyage ethnique menée par la Russie poutinienne contre l'Ukraine et son peuple. A tous les autres, aux oppriméEs, et aux exploitéEs du monde entier, de rétablir la vérité et surtout, de ne pas laisser les Ukrainiens aussi seuls que les Palestiniens dans leur combat existentiel !

Notes

1. Quelle paix pour l'Ukraine ? : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/230223/quelle-paix-pour-l-ukraine

2. Qu'est ce que cette guerre étrange où on interdit à l'Ukraine que Poutine « soit humilié » ? : https://www.pressegauche.org/Qu-est-ce-que-cette-guerre-etrange-ou-on-interdit-a-l-Ukraine-que-Poutine-soit

3. Poutine : “Lénine est l'auteur de l'Ukraine d'aujourd'hui” ou comment tout ça est la faute à … Lénine et aux bolcheviks : https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article61543

4. Sergueï Lavrov : "Israël poursuit des objectifs similaires à ceux de la Russie » ! : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/01/24/serguei-lavrov-ministre-russe-des-affaires-etrangeres-israel-poursuit-des-objectifs-similaires-a-ceux-de-la-russie/

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Débat-Russie. « Une croissance atone. Quelle incidence sur la guerre menée en Ukraine ? »

Les dirigeants occidentaux se sont montrés optimistes lorsqu'ils ont imposé des sanctions à la Russie après l'invasion de l'Ukraine en 2022. « L'économie russe est en passe (…)

Les dirigeants occidentaux se sont montrés optimistes lorsqu'ils ont imposé des sanctions à la Russie après l'invasion de l'Ukraine en 2022. « L'économie russe est en passe d'être réduite de moitié », a déclaré le président américain de l'époque, Joe Biden, en mars, un mois après le début de la guerre. « Elle était classée 11e économie mondiale avant cette invasion, et bientôt, elle ne figurera même plus parmi les 20 premières. »

7 février 2026 tiré du site alencontre.org | illustration : La flotte fantome
https://alencontre.org/debats/debat-russie-une-croissance-atone-quelle-incidence-sur-la-guerre-menee-en-ukraine.html

Sa prédiction était loin de la réalité. Après le choc immédiat des sanctions en 2022, les dépenses militaires de la Russie ont bondi et l'économie a connu un essor fulgurant. Au lieu de sortir du top 20, la Russie était la neuvième économie mondiale en 2025, dépassant le Canada et le Brésil pour se classer juste derrière l'Italie, la France et le Royaume-Uni.

Mais une nouvelle progression semble désormais peu probable. En 2026, des signes évidents indiquent que l'économie russe est enfin en train de s'enliser.

Si l'effondrement spectaculaire envisagé par l'Occident n'est peut-être pas à l'ordre du jour, le Kremlin s'affronte à la situation économique la plus précaire depuis que ses chars ont envahi l'Ukraine.

L'économie russe vers la stagnation.

La croissance a ralenti considérablement en raison de la chute des prix du pétrole, une source essentielle de revenus pour le gouvernement, et des pressions démographiques à long terme que les dépenses élevées en matière de défense masquaient auparavant.

Pour combler le déficit budgétaire, les Russes lambdas sont confrontés à des hausses d'impôts et à un État qui s'est réorganisé pour la guerre, au détriment du financement de la protection sociale, de l'éducation et des soins de santé.

Le coût de la guerre pour la Russie.

Parallèlement, les échanges commerciaux avec les principaux alliés se sont ralentis, les faillites d'entreprises sont en augmentation et la pénurie de main-d'œuvre est grave.

Selon les experts, l'impact de cette crise sur le conflit en Ukraine dépendra des récentes manœuvres macroéconomiques de la Russie et de la poursuite de la baisse des prix du pétrole sous l'effet des événements mondiaux.

Révision à la baisse de la croissance en raison de l'assèchement des recettes pétrolières

Les perspectives actuelles sont défavorables. En janvier, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses prévisions de croissance pour la Russie, les estimant à seulement 0,6% en 2025 et 0,8% en 2026.

Hormis les années de pandémie 2020-2022, il s'agit des taux de croissance annuels les plus bas pour la Russie depuis la récession causée par les sanctions suite à l'annexion de la Crimée en 2014. Ils sont également inférieurs aux prévisions du FMI pour les économies occidentales.

Russie-Occident : croissance comparée.

Ce ralentissement économique coïncide avec la baisse des revenus pétroliers et gaziers, qui constituent un pilier essentiel de la machine de guerre russe. En 2022, les recettes fiscales provenant des combustibles fossiles représentaient environ 40% du financement du budget fédéral russe, soit plus que suffisant pour financer la guerre. Mais les estimations préliminaires pour les trois premiers trimestres de 2025 montrent que cette part est tombée à 25%. La chute des prix en est en partie responsable : le prix du pétrole de l'Oural est passé d'environ 90 dollars le baril au début de 2022 à 50 dollars le baril à la fin de 2025, dans un contexte de surabondance mondiale de l'offre de pétrole.

Mais les sanctions occidentales jouent également un rôle, malgré les efforts de la Russie pour trouver de nouveaux acheteurs. La Chine, l'Inde et, dans une moindre mesure, la Turquie ont toutes augmenté leurs achats à la suite de l'invasion, alors que les exportations vers l'Europe ont fortement chuté. Mais en 2026, leurs activités combinées sont insignifiantes par rapport aux achats effectués à la veille de la guerre par les pays qui ont imposé des sanctions.

Le trou des sanctions ne peut être compensé par les acheteurs actuels.

L'Inde, en particulier, a réduit ses achats ces derniers mois, en raison dws menaces de droits de douane brandies par le président américain Donald Trump.

Isaac Levi, analyste politique au Centre for Research on Energy and Clean Air, a déclaré : « Les revenus russes provenant des exportations de combustibles fossiles en 2025 étaient inférieures de 13% aux niveaux d'avant-guerre, sous l'effet de sanctions plus sévères, des frappes de drones ukrainiens sur les infrastructures énergétiques, de la difficulté à trouver de nouveaux marchés pour ses exportations de gaz et de la baisse des prix mondiaux du pétrole. Ces pressions épuisent progressivement les revenus dont Moscou dépend pour financer sa guerre, mais les alliés de l'Ukraine doivent aller plus loin pour limiter pleinement les ressources financières du Kremlin. Cibler la flotte fantôme russe, notamment en immobilisant les navires sans pavillon, permettrait de réduire considérablement ses volumes d'exportation de pétrole ainsi que ses revenus. »

Des pressions à long terme toujours non résolues

Les problèmes de Vladimir Poutine avec le pétrole ne sont peut-être qu'un revers temporaire, surtout si les prix du pétrole commencent à remonter en 2026.

Mais il existe également des pressions démographiques à long terme qui pèsent aujourd'hui lourdement sur l'économie russe. La population russe est en baisse constante depuis 2019, passant de 145,5 millions à 143,5 millions en 2024. Cette baisse est due à la combinaison de plusieurs facteurs : la baisse du taux de fécondité, les victimes de la guerre et l'émigration.

Bien que les pays occidentaux aient connu des baisses similaires de leur taux de fécondité, celles-ci n'ont pas été aussi importantes et l'immigration a contribué à maintenir la croissance démographique.

« La Russie n'a pas le potentiel pour une croissance rapide », a déclaré le Dr Marek Dabrowski, chercheur au think tank Bruegel, basé à Bruxelles. Le climat économique lié à la guerre joue bien sûr un rôle, mais le facteur principal est la démographie à long terme. Celle-ci n'a pas changé. »

Cela signifie que la pénurie de main-d'œuvre est désormais monnaie courante en Russie, un fait qui, selon les experts, se reflète dans son taux de chômage exceptionnellement bas, à seulement 2%.

Le Kremlin a cherché à renforcer sa situation budgétaire en procédant à plusieurs hausses d'impôts importantes. En 2025, il a augmenté l'impôt sur les sociétés de 20% à 25% et introduit des tranches d'imposition plus élevées. En outre, une augmentation de la TVA est entrée en vigueur au début de l'année 2026, passant de 20% à 22%, soit un taux supérieur à celui des États-Unis, du Royaume-Uni, de la France ou de l'Allemagne.

Bien que le gouvernement russe ait exempté certains produits de première nécessité, la hausse de la TVA s'ajoute à l'inflation persistante en Russie, qui a fait grimper le prix des produits de base. Alors que l'impact de la guerre sur l'inflation en Occident a été largement commenté, la Russie connaît une inflation beaucoup plus élevée depuis plus longtemps. Les efforts déployés pour lutter contre cette inflation n'ont fait qu'accentuer le ralentissement.

Inflation comparée.

Le Dr Vladislav Inozemtsev, économiste et cofondateur du groupe de réflexion Centre for Analysis and Strategies in Europe, a déclaré : « La banque centrale et le ministère des Finances mènent une politique irresponsable qui a commencé à “refroidir l'économie” en 2023 afin de lutter contre l'inflation. Pour ce faire, la banque centrale a relevé son taux directeur à 21%, le gouvernement a abandonné son programme de subventions hypothécaires et les banques ont commencé à réduire les prêts et à augmenter les taux, dont la plupart n'étaient pas fixes mais variables. Je ne comprends pas vraiment pourquoi le Kremlin a soutenu une telle politique. »

L'optimisme s'estompe à mesure que les dépenses militaires ralentissent

Certains signes indiquent que ces difficultés économiques pèsent sur le moral des Russes ordinaires. Selon un sondage réalisé en Russie par Gallup, l'invasion de l'Ukraine a initialement renforcé l'optimisme économique en Russie, dans un contexte de boom lié à la guerre. En juillet 2021, la plupart des Russes pensaient que l'économie se détériorait, mais en novembre 2022, la situation s'était inversée, la plupart estimant que les conditions s'amélioraient. Cependant, en août 2025, cet optimisme s'est atténué, 39% des Russes déclarant que la situation économique se détériorait, contre 29% en 2022.

La question clé pour l'Ukraine est de savoir si la Russie sera en mesure de maintenir la forte augmentation de ses dépenses militaires. Au cours de la guerre, les dépenses militaires russes en pourcentage du PIB ont doublé pour atteindre plus de 7%. C'est deux fois plus que les dépenses des États-Unis, qui représentent 3,4% de leur PIB, et plus que n'importe quel autre membre de l'OTAN.

Mais la hausse des dépenses au cours des premières années de la guerre s'est désormais ralentie, avec une augmentation de seulement 0,1 point de pourcentage entre 2024 et 2025.

Cependant, la Russie se trouve dans une position unique en ce qui concerne les options pour maintenir son budget de guerre. Elle peut emprunter car sa dette est relativement faible – même si l'accès aux marchés internationaux lui a été coupé depuis l'invasion et les sanctions qui ont suivi – et elle pourrait augmenter à nouveau les impôts.

Beaucoup dépendra de l'évolution du prix du pétrole. Une nouvelle baisse des prix pourrait accroître la précarité, mais une hausse pourrait également entraîner une stabilisation.

Les experts concluent donc que la Russie devrait être en mesure de continuer à financer la guerre, du moins à court terme. « Poutine encouragera la banque centrale à imprimer de la monnaie ; il continuera à augmenter les impôts, à vendre des biens publics et à nationaliser des entreprises », a déclaré M. Inozemtsev. Cela lui permettra d'obtenir suffisamment d'argent pour mener la guerre jusqu'en 2026 et, très probablement, jusqu'en 2027. »

Se pose également la question de savoir si le mécontentement économique croissant en Russie se traduira par un mécontentement politique croissant.

Mais ces dernières semaines, certains éléments indiquent que le Kremlin a changé d'avis. La Russie a accepté de participer à des pourparlers de paix avec l'Ukraine pour la première fois depuis des mois, les réunions menées par les États-Unis se déroulant cette semaine à Abu Dhabi. Pour les négociateurs ukrainiens, un facteur clé entre désormais en jeu : l'économie de guerre russe montre des signes de faiblesse et ne peut durer éternellement. (Article publié par The Guardian le 6 février 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

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L’Iran en révolte. Néolibéralisation, sanctions, répression

17 février, par Kayhan Valadbaygi — , ,
Dans cet article publié originellement le 22 janvier dernier sur le site Phenomenal World, Kayhan Valadbaygi analyse la révolte iranienne et sa répression féroce sous l'angle (…)

Dans cet article publié originellement le 22 janvier dernier sur le site Phenomenal World, Kayhan Valadbaygi analyse la révolte iranienne et sa répression féroce sous l'angle de l'économie politique et de la structure sociale du pays. Il met ainsi en lumière une dynamique de lutte entre deux fractions de la bourgeoisie, celle ouverte au capital étranger et surtout étasunien d'une part et d'autre part une bourgeoisie autochtone agressive, tournée vers l'Orient (notamment la Chine), qui s'impose à mesure que les sanctions se renforcent.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Les récentes émeutes en Iran marquent le quatrième soulèvement majeur depuis 2017[1]. Déclenchée par des commerçants de Téhéran ayant fermé leurs magasins pour protester contre une chute brutale de la monnaie, l'effervescence s'est rapidement propagée à travers le pays, impliquant une large partie de la population — des étudiants aux propriétaires d'entreprises en passant par les pauvres des zones urbaines — qui s'est heurtée à des autorités étatiques de plus en plus répressives. Au cours des trois semaines suivantes, le chaos n'a fait qu'empirer : coupure d'Internet, bilan humain de plus en plus lourd, infiltration visible des manifestations par le Mossad, menaces de bombardements et de changement de régime en provenance de Washington.

Puis, en quelques jours, l'élan s'est essoufflé. Le gouvernement semble avoir repris le contrôle, utilisant ce qu'un analyste a décrit comme une « stratégie systématique pour encercler et épuiser le mouvement de protestation ». Pour l'instant, il semble que l'establishment clérical restera en place, car l'opposition intérieure n'est pas assez forte pour le renverser et les États-Unis ne sont pas prêts à risquer une intervention majeure.

Pourtant, la répression n'a rien fait pour résoudre les causes profondes de ce bouleversement, qui résident dans l'économie politique et la structure sociale du pays. Celles-ci ont été remodelées, ces dernières décennies, par deux forces principales : la néolibéralisation de l'État postrévolutionnaire depuis le début des années 1990, et la très forte expansion des sanctions internationales depuis 2012. Cela a reconfiguré les schémas d'accumulation en Iran, permettant à un groupe restreint d'acteurs — principalement le Corps des Gardiens de la révolution islamique (CGRI, en anglais Islamic Revolutionary Guard Corps, IRGC) et les fondations religieuses-révolutionnaires — de consolider leur pouvoir.

Pour tous les autres, les conditions se sont détériorées. Les inégalités et la pauvreté sont en hausse. La précarisation et la compression des salaires sont omniprésentes. Les prestations sociales ont été réduites, la classe moyenne s'est appauvrie, et une part croissante de jeunes éduqués est au chômage ou sous-employés. Le résultat est une crise de légitimité latente, qui éclate désormais régulièrement au grand jour. Dans ce qui suit, je montrerai comment des transformations politiques et économiques profondes ont créé le contexte des événements de ce mois [janvier 2026], et j'interrogerai leur signification pour l'avenir du régime iranien. Secoué de l'intérieur et menacé de l'extérieur, quelles sont ses chances de survie ?

L'État social-guerrier [Welfare-warfare state]

Après le renversement du Shah en 1979, les forces islamistes, fidèles au charismatique ayatollah Khomeiny et soutenues par une large partie de la population, ont cherché à écraser leurs rivaux révolutionnaires — utilisant des méthodes violentes pour réprimer les communistes, les libéraux nationalistes et les minorités nationales. Le nouvel État révolutionnaire islamique comportait trois principales institutions : le Guide suprême, le Président et le Premier ministre. Bien que le Président soit élu directement par le peuple, le véritable pouvoir exécutif était largement entre les mains du Premier ministre, qui dirigeait le gouvernement.

Cet appareil dirigeant a ensuite développé un programme économique reposant sur deux piliers principaux : l'indépendance vis-à-vis des États-Unis et la redistribution des richesses pour promouvoir la justice sociale en faveur des « déshérités » ou des « opprimés » (mostazafan). Considérant la nationalisation comme essentielle à ces objectifs, le Conseil révolutionnaire a lancé une vague de prises de contrôle par l'État, au cours de laquelle les biens des anciennes élites ont été confisqués et redistribués. Ces biens ont été classés soit comme propriétés gouvernementales (dolati), gérées directement par les ministères, soit comme propriétés publiques (omumi), placées sous l'autorité du Guide suprême.

Les actifs dolati — allant des banques privées et des compagnies d'assurances aux industries lourdes — sont ainsi passés sous le contrôle de ministères révolutionnaires nouvellement créés, tous faisant partie du pouvoir exécutif, avec leurs dirigeants nommés par le Premier ministre. Les actifs omumi, en revanche, ont été transférés à des fondations appelées bonyads : la Fondation des Déshérités, la Fondation des Martyrs, le Comité d'assistance de l'imam Khomeiny, la Fondation du 15 Khordad, et le Setad (exécution de l'ordre de l'imam Khomeiny). Officiellement publiques, ces entités opéraient sous l'autorité personnelle du Guide suprême et échappaient donc au contrôle gouvernemental. Leur objectif était de promouvoir la justice sociale en soutenant les mostazafan.

L'accès des bonyads aux ressources et leur autonomie vis-à-vis du gouvernement leur ont permis de croître rapidement. Pendant la guerre Iran-Irak, leurs activités se sont étendues pour inclure des efforts massifs de secours et de reconstruction. En quelques années, elles se sont transformées en monopoles semi-privés tentaculaires, exerçant une influence économique et sociale considérable.

Cela a donné naissance à une division factionnelle au sein du bloc révolutionnaire au pouvoir. D'un côté, les bureaucrates qui contrôlaient les entreprises d'État sous l'autorité des ministères gouvernementaux. Cette faction bureaucratique d'État prônait la subordination des droits de propriété individuelle aux intérêts perçus de l'État. Politiquement, elle était représentée par la Gauche islamiste. De l'autre côté, le groupe qui s'est formé autour des bonyads, avec leurs liens institutionnels et sociaux étroits avec la classe marchande traditionnelle du bazar. Ce nœud ou ce réseau bonyad-bazar favorisait une interprétation conservatrice de la loi islamique et des activités caritatives, et résistait à une intervention accrue du gouvernement dans ses affaires économiques. Cette faction était représentée par la Droite traditionnelle.

Les deux factions se disputaient le soutien des classes subalternes, promettant de réaliser les promesses de la révolution. Pourtant, bien que le Shah ait été renversé, peu de choses avaient été faites pour renverser sa politique industrielle de substitution aux importations (ISI). L'économie iranienne restait fortement dépendante des industries nationales produisant des biens de consommation, qui dépendaient elles-mêmes de technologies et de matériaux importés. Il n'a pas fallu longtemps pour que ce modèle rencontre de graves difficultés. Le conflit avec l'Irak a forcé l'Iran à détourner une grande partie de ses revenus pétroliers vers l'effort de guerre, tout en entreprenant une redistribution massive des richesses vers les pauvres, via des rations alimentaires, des allocations en espèces et un accès élargi aux services publics. Cette dynamique a produit un État social-guerrier expansif — mais sans base économique solide pour le maintenir.

Alors que les infrastructures pétrolières du pays étaient endommagées par les bouleversements politiques et les sanctions américaines, il est devenu difficile de générer suffisamment de devises étrangères pour financer les importations. La production agricole est restée stagnante, les capacités industrielles étaient sous-utilisées et le chômage a fortement augmenté. Entre 1976 et 1989, le PIB réel par habitant a chuté de 46 %. Face à une crise d'accumulation, un groupe puissant au sein de la faction bureaucratique de l'État, dirigé par Hashemi Rafsandjani, a prôné la libéralisation du marché et l'intégration dans l'économie mondiale post-guerre froide comme seule voie viable. Pour marginaliser les bureaucrates encore attachés à l'ISI, Rafsandjani et ses alliés ont formé une alliance avec le réseau bonyad-bazar. À partir du début des années 1990, ils ont réussi à marginaliser la Gauche islamiste et à définir une nouvelle direction économique pour l'Iran.

Le tournant néolibéral

Le Premier Plan quinquennal de développement de l'Iran, approuvé en juin 1990, a marqué le début de cette ère néolibérale. Sous la présidence de Rafsandjani, qui a gouverné jusqu'en 1997, puis de son successeur Mohammad Khatami, dont le mandat a duré jusqu'en 2005, l'État a lancé une série de politiques pro-marché. Il a aboli les multiples taux de change de l'Iran — qui étaient auparavant maintenus pour différents secteurs et transactions — et en a créé un seul, basé sur le marché. Il a entrepris de restructurer le secteur financier, de rationaliser les prix et de supprimer progressivement les subventions à l'énergie pour réduire les pressions fiscales. Des efforts ont été faits pour remplacer les barrières non tarifaires par des tarifs douaniers et pour abaisser les droits de douane moyens conformément aux normes émergentes de l'Organisation mondiale du commerce (OMC). Des réformes juridiques et institutionnelles ont été mises en place pour attirer les investissements directs étrangers. La Bourse de Téhéran a été rouverte. Une série de politiques a été conçue pour promouvoir les exportations non pétrolières.

Bien que la privatisation ait été présentée comme la pierre angulaire de cette nouvelle stratégie, elle n'a jamais été poussée à son terme. Des efforts ont été faits pour ouvrir partiellement les industries contrôlées par l'État aux multinationales occidentales, dans le but d'attirer des capitaux, des technologies et un accès aux marchés pour soutenir une industrialisation tournée vers l'exportation. Alors que Rafsandjani a supervisé la vente de 391 entreprises appartenant à l'État, la plupart d'entre elles ont simplement été transférées à des sociétés d'investissement au sein du secteur bancaire et à des fonds de pension qui se présentaient comme des groupes d'entreprises non gouvernementaux. Ces sociétés sont devenues certaines des plus grandes sociétés diversifiées d'Iran, contrôlant des dizaines de participations et des centaines de filiales. Khatami a accéléré cette tendance en privatisant 339 autres entreprises et en octroyant des licences à de nouvelles entreprises privées dans des secteurs concurrentiels. Plus d'une centaine de sociétés dérivées de la National Iranian Oil Company ont été créées en tant qu'entreprises nominalement privées, continuant à fonctionner avec des capitaux publics.

Plutôt qu'une privatisation totale, l'Iran a donc vu la prolifération de ces entreprises « semi-privées » : des filiales de ministères et d'organisations gouvernementales, souvent liées à des bureaucrates et à leurs proches, capables de conclure des accords avec des forces puissantes au sein du gouvernement. Le résultat n'a pas été le démantèlement du contrôle de l'État, mais plutôt sa reconstitution à travers un réseau de conglomérats semi-privés. Cela a permis aux élites politiques et bureaucratiques de consolider leur pouvoir sous couvert de réforme du marché.

Le résultat a été la mutation de ce qui était autrefois la faction bureaucratique d'État révolutionnaire en une nouvelle faction du bloc dirigeant, tournée vers l'Occident. Ce groupe était principalement préoccupé par l'intégration de l'Iran dans les réseaux financiers, commerciaux et institutionnels des économies de l'OCDE, principalement en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord. Il a trouvé une représentation politique dans la Nouvelle Droite — notamment le Parti des Serviteurs de la Reconstruction, ainsi que des partis réformistes comme le Front de la Participation et l'Organisation des Moudjahidines de la Révolution islamique.

Le complexe militaro-bonyad

Le pouvoir de la faction tournée vers l'Occident allait pourtant bientôt se heurter à un ensemble de rivaux redoutables. Sous ce régime néolibéral, diverses institutions de l'ancien ordre sont restées intactes. Le réseau bonyad-bazar a conservé son influence et a réussi à s'exempter du programme de privatisation. Le CGRI a également renforcé son rôle au sein de l'État et de la société civile, participant à la reconstruction et à d'autres activités économiques après la guerre avec l'Irak. Même Khatami n'a pas été capable de limiter le pouvoir de ces acteurs autonomes — dont l'orientation vers l' « Est » était en contradiction avec le programme d'ouverture à l'Occident de l'État. De telles forces se sont encore plus ancrées après l'arrivée au pouvoir de Mahmoud Ahmadinejad en 2005, déclenchant un changement sismique dans l'économie politique de l'Iran, qui a finalement affaibli aussi bien la Droite traditionnelle que la Nouvelle Droite.

Ancien commandant du CGRI, Ahmadinejad entretenait des liens étroits avec les Gardiens et les bonyads. Près des deux tiers de son premier cabinet étaient issus de l'appareil militaire et sécuritaire. Il a créé les conditions permettant aux bonyads d'étendre leur rôle économique en se transformant en grands conglomérats — qui n'étaient pas seulement censés réaliser des profits, mais aussi contribuer au développement national, dans le cadre d'une approche explicitement modelée sur les grandes structures corporatives de l'Asie de l'Est. Avec cela, une nouvelle phase de privatisation, plus offensive, avait commencé.

Cela a été rendu possible par la réforme de l'article 44 de la Constitution de 1979. La clause stipulait à l'origine que l'économie iranienne était principalement contrôlée par l'État, reléguant les secteurs coopératif et privé à des rôles périphériques. Pourtant, une réinterprétation de cet article, ratifiée par le Guide suprême en 2004, a modifié le rôle du gouvernement, remplaçant la propriété et la gestion directes par l'élaboration de politiques publiques, la surveillance et le contrôle. Deux ans plus tard, cela a été étendu pour autoriser les « entités et organes publics non gouvernementaux, les secteurs coopératif et privé » à investir, posséder et gérer jusqu'à 80 % des parts dans les grandes industries d'État, y compris la banque, l'assurance, l'énergie, les télécommunications, les transports et même la défense. L'administration Ahmadinejad disposait ainsi d'un cadre juridique pour transférer des actifs publics substantiels des ministères gouvernementaux à des entreprises affiliées au CGRI et aux bonyads.

Bien que la loi exigeât toujours que les actifs de l'État soient mis aux enchères de manière compétitive en Bourse, le gouvernement a soutenu que les soumissionnaires n'avaient pas répondu et qu'il devait donc procéder à des transferts directs, en utilisant un mécanisme appelé « règlement des dettes » [liabilities clearance]. Cela revenait en réalité à remettre de grandes entreprises à leurs créanciers, dont beaucoup étaient des bonyads et des entreprises affiliées au CGRI. Ce qui était présenté comme un remboursement de dette fonctionnait en réalité comme une forme de transfert d'actifs.

Des actifs ont également été transférés par le biais de « parts de justice » [justice shares], dans lesquelles le gouvernement a alloué 40 % des parts dans les grandes entreprises aux ménages à faible revenu, aux anciens combattants, aux familles de martyrs et aux membres des Basij. Ces actions étaient distribuées à des remises importantes, voire gratuitement, le remboursement devant s'effectuer sur dix ans grâce aux bénéfices des entreprises. Environ 49 millions de personnes ont été jugées éligibles à ce programme, et 30 sociétés d'investissement provinciales ont été créées pour le gérer. Une fois de plus, la gestion des actions était concentrée dans des institutions liées aux bonyads, comme le Comité d'assistance de l'imam Khomeiny et la Fondation des Déshérités. La distribution des prestations sociales est ainsi devenue un autre moyen de vendre l'État, renforçant encore l'emprise des bonyads et de l'armée sur l'économie.

Entre 2005 et 2013, le gouvernement Ahmadinejad a transféré des actifs à un rythme près de cinquante fois supérieur à celui de la privatisation sous Khatami. Cela a été présenté comme faisant partie de la même dynamique de « libéralisation » poursuivie par les administrations précédentes. Mais ses effets ont été totalement différents. Plutôt que de réaliser les rêves de la faction tournée vers l'Occident, qui voulait refaire de l'Iran une nation néolibérale modèle, les réformes d'Ahmadinejad ont ancré le pouvoir des acteurs para-étatiques traditionalistes et accru leur importance économique — permettant aux éléments conservateurs et tournés vers l'Orient au sein de la République islamique de prendre le dessus.

Le CGRI s'est empressé d'exploiter cette nouvelle phase de privatisation par le biais de son réseau de sociétés financières affiliées. Des groupes comme la Fondation coopérative Sepah, l'Institution financière et de crédit Ansar et l'Organisation sociale des forces armées [Armed Forces Social Welfare Organisation, AFSWO] ont acquis des participations majeures à la Bourse de Téhéran. Sepah a pris le contrôle de groupes d'investissement comme Tose'eh E'temād Mobin ; l'AFSWO a repris des dizaines d'entreprises ; et Ansar s'est développé en un réseau de crédit de 600 agences desservant six millions de clients. Même les Basij, autrefois une force paramilitaire de rue, se sont réinventés en acteur du marché boursier. Les revenus de toutes les entreprises du CGRI étaient protégés des impôts et du contrôle au prétexte de financer des initiatives anti-pauvreté[2].

Les bonyads ont suivi une trajectoire similaire. La Fondation des Déshérités [Mostazafan Foundation] a éliminé les petites entreprises et réinvesti dans des secteurs stratégiques, créant la banque Sina et la Société financière et d'investissement Sina. Avec dix participations majeures et plus de 200 filiales, elle a établi une solide présence dans l'agriculture, l'énergie, les mines, la construction, les services et la finance. Poursuivant une diversification similaire, la Fondation du Sanctuaire de l'imam Reza [Imam Reza Shrine Foundation] a étendu son contrôle à plus de 150 entreprises et 400 000 hectares de terres, tandis que la Fondation des Martyrs a renforcé ses liens politiques sous Ahmadinejad tout en s'étendant à la finance et à l'industrie. Le Setad s'est transformé en une vaste société-mère [holding] avec une branche d'investissement couvrant la finance, les produits pharmaceutiques et l'agriculture. Il a défendu ses privilèges fiscaux en prétendant aider au développement rural.

Ainsi, ce qui était présenté comme une privatisation, une œuvre de charité et un développement national était, en réalité, la consolidation de cet immense empire para-étatique. Par le biais de règlements de dettes, d'exemptions fiscales et de réseaux opaques, le CGRI et les fondations alliées ont transformé le retrait de l'État en pouvoir monopolistique, brouillant la frontière entre aide sociale [welfare] et prédation. Ce faisant, ils ont marginalisé leurs alliés traditionnels, à savoir les classes marchandes du bazar (le même groupe qui a déclenché les soulèvements de 2026). Les sanctions ont encore contribué à ces changements de rapports de force, car l'Iran a été contraint de développer un réseau de routes de contrebande pour contourner les restrictions commerciales, permettant au CGRI de tirer parti des ports et aéroports sous son contrôle.

À la fin des années 2000, l'essor de ces conglomérats et filiales interconnectés avait créé une faction extrêmement puissante : le complexe militaro-bonyad, dont les représentants politiques sont connus sous le nom de « Principalistes » [Principlists]. Bien que la Droite traditionnelle ait maintenu ses liens avec le bazar, ce nouveau groupe est venu dominer à la fois la classe dirigeante et l'appareil d'État, nouant des liens étroits avec le Guide suprême lui-même.

Sanctions et géopolitique

Il existe plusieurs domaines de chevauchement entre la faction tournée vers l'Occident et le complexe militaro-bonyad : les deux ont accru leur pouvoir en exploitant les institutions de l'État pour canaliser les actifs publics vers des conglomérats « semi-privés », effaçant ainsi la frontière entre capital public et privé. Pourtant, les deux ont des approches totalement différentes envers le capital international et les relations étrangères. La faction tournée vers l'Occident soutient un rôle accru pour les multinationales, en particulier européennes, dans les industries stratégiques dominées par l'État — voyant cela comme la source la plus viable de financement, de technologie et d'accès aux marchés d'exportation pour l'Iran.

Cette perspective pousse naturellement la politique étrangère dans une direction plus favorable à l'Occident, comme en témoignent les administrations de Rafsandjani, Khatami et plus tard Hassan Rohani. Elle s'aligne également sur une lecture plus « démocratique » de l'islam, mettant l'accent sur le « pluralisme » et la « bonne gouvernance » comme euphémismes pour l'intégration dans l'ordre mondial post-guerre froide. Au sein de cette faction, le soutien aux élections libres et aux réformes institutionnelles est surtout tactique plutôt qu'idéologique : il s'agit essentiellement d'une tentative de contrer le pouvoir écrasant du complexe militaro-bonyad. Comme ce dernier bénéficie de la structure hybride de la République islamique, dans laquelle une série d'institutions non élues — le pouvoir judiciaire, le Conseil des Gardiens, les bonyads, les forces armées — sont contrôlées par le Guide suprême, les appels à une plus grande ouverture démocratique sont un moyen de défier cette hégémonie factionnelle[3].

Le complexe militaro-bonyad, quant à lui, se présente comme le gardien de la révolution de 1979, arguant qu'un plus grand enchevêtrement avec le capital occidental poserait une menace à l'idéal révolutionnaire d'« auto-suffisance ». Il rejette l'idée que les entreprises étrangères apporteraient de la technologie ou réduiraient les coûts de production, et présente les politiques en faveur des investissements étrangers directs comme des instruments de domination occidentale. Contrairement aux administrations Rafsandjani et Khatami, qui cherchaient un rapprochement avec l'Europe et les États-Unis, Ahmadinejad a mené une politique étrangère axée sur la sécurité, conçue pour limiter une intégration plus poussée avec l'Occident. Il a balayé les nouvelles sanctions de Washington comme un « bout de papier sans valeur », tandis que le Guide suprême les présentait comme une opportunité de cultiver l'indépendance économique.

Le complexe militaro-bonyad voit également la montée économique de la Chine et l'affirmation géopolitique croissante de la Russie comme un départ bienvenu de la période de domination américaine sans partage. Selon lui, cela pourrait offrir à l'Iran de nouvelles opportunités pour tirer parti de sa position stratégique. L'administration Ahmadinejad a tenté de convaincre Pékin de l'importance des réserves énergétiques de l'Iran, se présentant comme le seul fournisseur « indépendant et sécurisé » de la région, hors de portée des États-Unis. Alors que le complexe militaro-bonyad étendait sa présence dans l'environnement bâti — construction, contrats, développement, télécommunications — et dominait les grands projets d'infrastructure, y compris les chemins de fer, les autoroutes et les barrages, il se présentait comme un partenaire idéal pour le capital chinois, tandis que ce dernier lançait l'initiative « Ceinture et Route ». Les Principalistes voyaient l'essor de l'Orient comme un moyen de renforcer leur État révolutionnaire assiégé.

Le déclin

Depuis le départ d'Ahmadinejad, ces deux factions continuent de se disputer le contrôle. En 2012, les sanctions américaines et européennes sans précédent sur les secteurs énergétique et bancaire de l'Iran ont fortement réduit les exportations de pétrole, plongeant le pays dans une crise qui a ouvert la voie à l'élection du « réformiste » Rohani, tourné vers l'Occident, et à la mise en œuvre du Plan d'action global commun avec la Maison-Blanche d'Obama. Cependant, après l'élection de Donald Trump, il est devenu clair qu'il y avait peu d'espoir d'apaiser Washington, qui a mené une campagne de « pression maximale » impitoyable contre Téhéran, espérant déstabiliser et finalement renverser le régime.

Cela a provoqué un retour de balancier politique contre les réformistes, renforçant l'emprise du complexe militaro-bonyad et accélérant le « pivot vers l'Orient ». Cette réorientation a abouti à la signature par l'Iran d'un accord de coopération de 25 ans avec la Chine en 2021, à son adhésion à l'Organisation de coopération de Shanghai en 2023, à son entrée dans les BRICS en 2024 et à la conclusion d'un traité de partenariat stratégique de 20 ans avec la Russie en 2025. Même si le président en exercice, Masoud Pezeshkian, était soutenu par le camp tourné vers l'Occident, il n'a pas pu — ni voulu — inverser cette tendance. Tant le rapport de force en Iran que la dynamique de l'escalade américano-israélienne militent contre une telle décision.

Sans surprise, ni le bloc tourné vers l'Occident ni celui tourné vers l'Est n'a réussi à tenir ses promesses de régénération économique. Dès le départ, il y a eu une contradiction entre le maintien des privilèges de ces élites dirigeantes et la promesse originale de la révolution de soutenir les travailleurs et les pauvres. Ce dilemme s'est considérablement intensifié alors que l'économie était assiégée. Les groupes d'intérêts ancrés, liés tant aux réformistes qu'aux conservateurs, garantissent qu'il ne peut être résolu en faveur de la population générale.

Au lieu de cela, ils ont persisté dans un programme de néolibéralisation qui a redistribué les richesses vers le haut. Sous la bannière de la réforme du marché, les actifs de l'État ont été transférés à des conglomérats para-étatiques. Sous la pression des sanctions, l'accès au commerce, à la finance et aux infrastructures a été monopolisé par des institutions protégées de tout contrôle. Sous la bannière de l'« auto-suffisance » et de la « résistance économique », le pouvoir coercitif s'est fondu avec le privilège économique. L'effet a été de remodeler profondément les classes subalternes.

La dérégulation du marché du travail a donné naissance à un précariat qui est désormais le segment le plus important de la main-d'œuvre : alors qu'en 1990, seulement 6 % des travailleurs étaient employés sous contrat temporaire, ce chiffre est passé à 90 % à la fin des années 2000. En 2021, 97 % des travailleurs avaient des contrats de moins de six mois. La restructuration économique a également fortement augmenté le chômage, en particulier parmi les jeunes diplômés de l'université âgés de 15 à 30 ans. Dans un pays où l'âge médian est de 32 ans, cette tranche d'âge constitue la part la plus importante de la population. La proportion de ce groupe social émergent au sein de la population totale au chômage a régulièrement augmenté, passant de 10 % en 2001 à 20 % en 2005 ; de 42 % en 2015 à plus de 50 % à la fin des années 2010.

La privation des pauvres traditionnels continue de s'aggraver. Les coupes dans les subventions pour les produits alimentaires de base et l'énergie, l'inflation persistante et la dépréciation de la monnaie nationale ont touché de manière disproportionnée les ménages des zones rurales, des petites villes et des migrants ruraux dans les grandes villes. Bien que certains restent partiellement couverts par les organisations d'aide sociale, l'érosion des subventions et du pouvoir d'achat a tout de même gravement compromis leur niveau de vie. Le résultat est une explosion des inégalités. Depuis 1994, les 10 % les plus riches de la population gagnent en moyenne environ quinze fois plus que les 10 % les plus pauvres, tandis que les 20 % les plus riches captent près de la moitié du revenu total, contre seulement 5,5 % pour les 20 % les plus pauvres. À la fin des années 2010, les estimations officielles montraient que 25 % de la population vivaient sous le seuil de pauvreté extrême (le chiffre réel est largement considéré comme plus élevé).

Tout au long de la période néolibérale, les travailleurs iraniens ont mené des grèves et des protestations, luttant contre les licenciements, les contrats à court terme et temporaires, les mauvaises conditions de travail et les bas salaires. Des émeutes ont également éclaté en raison des coupes dans les subventions, de l'inflation et de la baisse du niveau de vie. Cependant, après 2017, il y a eu un changement à la fois qualitatif et quantitatif dans l'opposition iranienne, marqué par une augmentation des troubles sociaux et l'éclatement de quatre soulèvements nationaux.

La première vague, connue sous le nom de protestations de Dey, a commencé à Mashhad et a duré de décembre 2017 à janvier 2018, catalysée par une augmentation soudaine de 40 % des prix des denrées alimentaires de base. Puis les protestations d'Aban de novembre 2019 ont éclaté dans la province du Khouzestan, à la suite de l'annonce brutale par le gouvernement d'une hausse des prix du carburant. Ensuite, le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de septembre 2022 a été initié au Kurdistan après la mort de Mahsa Amini alors qu'elle était en garde à vue de la police des mœurs. Enfin, la vague la plus récente a commencé le 28 décembre 2025 dans le bazar historique de Téhéran, précipitée par l'effondrement de la monnaie.

D'un soulèvement à l'autre, on a observé une augmentation à la fois de l'ampleur géographique des protestations et du niveau de sentiment anti-étatique. Alors que les protestations de 2017 ont eu lieu dans environ 75 villes, les plus récentes se sont étendues à 200 localités dans les 31 provinces. Parallèlement, l'ampleur de la répression étatique a augmenté, accompagnée d'une coupure quasi totale des communications. Alors qu'il y avait environ 20 morts et 4 000 arrestations en 2017, on estime que ces chiffres sont passés à environ 4 500 morts et 26 000 arrestations en 2026. La tendance à la hausse suggère une crise structurelle croissante, causée par des décennies de néolibéralisation, de mauvaise gestion économique et de sanctions internationales. Ces processus ont renforcé un complexe militaro-bonyad irresponsable, démantelé les faibles protections sociales de l'État postrévolutionnaire et produit une vaste population précaire de travailleurs et de jeunes vulnérables aux chocs économiques.

Chaque vague de protestation — qu'elle soit déclenchée par la hausse des prix des denrées alimentaires, l'augmentation du carburant, la brutalité de la police des mœurs ou l'effondrement de la monnaie — a exprimé une frustration sociale refoulée. Chacune a été plus large, plus dispersée géographiquement et plus diverse socialement que la précédente. La réponse de la République islamique a mis en avant sa colossale capacité coercitive, qui semble avoir réussi à reprendre le contrôle des rues pour l'instant. Mais la répression seule ne peut pas restaurer la stabilité ni assurer la viabilité à long terme du régime.

*

Illustration : « À la recherche de la terre », 1986. Tableau d'Ismail Shammout, peintre palestinien.

Notes

[1] Les fondements empiriques de cet article sont tirés de mon livre, Capitalism in Contemporary Iran : Capital accumulation, state formation and geopolitics (Manchester University Press, 2026 [2024]).

[2] Le conglomérat de construction Ghorb, affilié au CGRI, incarne parfaitement cette ascension. En 2017, Ghorb affirmait avoir mené à bien plus de 2 500 projets, allant des autoroutes aux lignes de métro, en passant par des barrages, des hôpitaux et des plans d'aménagement agricoles. Plutôt que d'affaiblir la position de Ghorb, le régime des sanctions a contribué à la renforcer. Lorsque Shell et Total se sont retirés du projet de South Pars, des filiales de Ghorb ont obtenu des contrats sans appel d'offres. Il est difficile d'évaluer l'ampleur réelle des activités de Ghorb, masquée par un réseau dense de filiales, de sociétés-écrans et d'entités caritatives. Cependant, en 2010, le conglomérat contrôlait apparemment plus de 800 entreprises enregistrées.

[3] Il convient de noter que, contrairement à la première décennie de la révolution, les réformes constitutionnelles de 1989 ont aboli le poste de Premier ministre et concentré le pouvoir exécutif entre les mains du président.

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Purges en Chine

17 février, par Pierre Rousset — , ,
Xi Jinping achève la destruction de la Commission militaire centrale du Parti communiste chinois (PCC). La destitution du général Zhang Youxia a été officiellement annoncée le (…)

Xi Jinping achève la destruction de la Commission militaire centrale du Parti communiste chinois (PCC). La destitution du général Zhang Youxia a été officiellement annoncée le 24 janvier dernier. Un pas de plus dans les purges qui se sont succédé au sein de l'état-­major de l'armée chinoise. Zhang était pourtant considéré comme « intouchable », vu sa proximité supposée avec Xi Jinping — quant à la Commission militaire centrale (CMC), elle est maintenant une coque creuse, ayant perdu cinq de ses sept membres.

Photo et article tirés de NPA 29

Xi continue à faire le vide autour de lui, à l'encontre de toute forme de collégialité. Le seul membre restant de la CMC, que Xi Jinping préside, est Zhang Shengming, c'est-à-dire le secrétaire de la Commission d'inspection disciplinaire de l'armée et le secrétaire adjoint de la Commission centrale d'inspection disciplinaire du parti, chargé de la mise en œuvre des basses œuvres.

Une preuve de force ou de faiblesse ?

Zhang Youxia était le plus haut responsable militaire en activité. Xi Jinping et lui sont réputés avoir été longtemps très proches, en tant que « princes rouges de deuxième génération », terme désignant les descendantEs des dirigeantEs du PCC de l'époque révolutionnaire.

Leur lignée familiale diffère néanmoins. Le père de Xi fut un haut dignitaire de la République populaire avant d'être purgé par Mao Zedong en 1962, puis réhabilité par Deng Xiaoping. Une lignée civile, donc, pour un homme d'appareil.

En revanche, Zhang Zhongxun, le père de Zhang Youxia, était l'un des généraux de l'Armée populaire au temps de la révolution. Une ascendance prestigieuse, s'il en fut, et c'est peut-être le problème, alors que l'état-­major ­militaire a été saigné par des purges successives et que Xi impose sa direction unique (et à vie) dans le parti et le ­gouvernement (qu'il marginalise).

Les pékinologues se demandent si ces purges sont une preuve de force ou de faiblesse de Xi. Pourquoi pas les deux : il a le pouvoir de les mener, mais pas de stabiliser sa mainmise ou de calmer sa paranoïa. Son ambition se heurte à une réalité : la Chine est bien trop immense (1,4 milliard d'habitantEs), le parti bien trop vaste (plus de cent millions de membres déclaréEs) et l'armée bien trop étrangère à son propre milieu social (plus de deux millions de soldats en activité) pour imposer au pays la dictature d'un homme unique, en lieu et place de la dictature d'un parti unique.

Des signes d'une crise de régime

Les signes d'une crise de régime sont nombreux. La « génération Z » chinoise refuse d'obéir à ses injonctions (travailler sans relâche, procréer sans tarder…). Des luttes sociales reprennent vigueur. Les parents ne croient plus que leurs enfants vivront mieux qu'eux. Le sentiment d'insécurité sociale grandit dans un pays où la santé et la vieillesse coûtent cher…

Grande puissance capitaliste, la Chine est à la fois très particulière, du fait de son histoire ancienne comme récente, et très « normale ». Confrontée à des crises de surproduction en cascade, elle dépend de ses marchés extérieurs. Elle engrange actuellement d'importantes avancées diplomatiques grâce aux coups de boutoir infligés par Washington à l'Alliance atlantique, dont témoignent les visites de dirigeantEs françaisEs, allemandEs, britanniqueEs…

L'invasion de Taïwan les remettrait en cause. De plus, elle ne serait pas une entreprise facile. La chaîne de commandement de l'armée est désorganisée. Elle est rongée par la corruption et n'a aucune expérience militaire significative. Elle n'est probablement pas à l'ordre du jour (avec des personnalités comme Trump et Xi, le « probablement » reste de rigueur).

Pierre Rousset (05/02/2026)

https://lanticapitaliste.org/

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Syrie. L’effondrement de l’intérieur de l’autonomie kurde

17 février, par Arthur Quesnay — , ,
La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions (…)

La défaite des Forces démocratiques syriennes (FDS) n'est pas seulement militaire, elle marque aussi l'échec d'un modèle politique autoritaire. Minées par les contradictions internes et aveugles aux transformations à l'échelle nationale et régionale, notamment depuis le départ de Bachar Al-Assad, elles se sont effondrées en quelques jours, sans combats majeurs.

Tiré d'Orient XXI.

La fin de l'Administration autonome du nord et l'est de la Syrie (AANES) avec la reprise de Raqqa par le pouvoir central le 18 janvier 2026, est d'abord une conséquence de la fin de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) tel qu'elle était structurée depuis 2014. Jusque-là, il s'agissait pour les États-Unis et leurs partenaires de la Coalition de soutenir des acteurs non étatiques pour lutter contre l'organisation djihadiste.

Or, avec la chute du régime de Bachar Al-Assad en décembre 2024, les États occidentaux qui ont soutenu la construction de l'AANES et armé les Forces démocratiques syriennes (FDS) ont progressivement privilégié une logique de reconstruction de l'État syrien et de la souveraineté nationale. En septembre 2025, l'intégration de Damas dans la Coalition globale contre l'OEI a confirmé cette tendance et privé l'entité kurde de son levier stratégique. Ne restait pour les pays occidentaux que la question du sort des 9 000 prisonniers de l'OEI et des milliers de civils encore présents dans le nord-est du pays.

Dans le même temps, un alignement régional — des pays du Golfe à la Turquie — s'est dessiné autour de la restauration d'un centre étatique fort, hostile aux expériences autonomistes armées. Dès lors, faute de soutien régional, l'intégration de l'AANES à l'État syrien devenait la seule voie réaliste pour les autorités kurdes, encore fallait-il en définir les modalités. À cette fin, les États-Unis et la France ont fait pression sur l'AANES pour engager un cycle de négociations avec Damas. Débuté le 10 mars 2025, celui-ci s'est très vite enlisé à cause d'une contradiction majeure : le pouvoir central affirmait sa souveraineté et le retour de l'État dans l'ensemble du territoire afin de clore la guerre civile, tandis que les autorités kurdes cherchaient une forme de cogestion du territoire et le principe d'une région de facto autonome.

Ainsi, la transformation des rapports de forces régionaux et l'enlisement des négociations laissaient présager un conflit prochain, d'autant plus que l'escalade militaire était constante tout au long de la ligne de front sur les bords de l'Euphrate.

Une révolution dans la révolution

Sur le plan militaire, la rapidité de la défaite, qui a eu lieu en quelques jours, s'explique par les contradictions internes du projet politique de l'AANES. Lors de sa création en 2015, l'administration et son projet de « confédéralisme démocratique » représentaient pour les populations kurdes, arabes et les autres minorités de la région le seul moyen de survie face à l'OEI. Elle s'est imposée ensuite comme une alternative à la dictature de Bachar Al-Assad. Cette entité politique était toutefois structurée par la branche syrienne du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) qui, depuis 2012, réprime toute opposition dans les territoires sous son contrôle afin de réaliser sa propre « révolution » au sein de la Révolution syrienne.

De fait, l'AANES représentait dès ses débuts un modèle de gouvernance autoritaire reposant sur un appareil sécuritaire aux mains des cadres kurdes du PKK. Cet autoritarisme était régulièrement contesté par la population et décrié par les partenaires de la Coalition, sans qu'aucun ne réussisse à réformer ce système. La répression contre les opposants s'est même renforcée au nom de la lutte contre l'OEI, un amalgame qui était devenu un lieu commun dans le Nord-Est syrien.

C'est dans ce cadre que se développent les contradictions d'un système alternant mobilisation idéologique et répression de la société. La population kurde était particulièrement visée par la mobilisation idéologique, en particulier via des académies politiques et des réseaux clientélistes partisans. La volonté de transformer la société a notamment abouti à une réforme catastrophique du système éducatif et à la mise en place d'un contrôle par le bas, via des conseils de quartiers, la population kurde n'ayant d'autre choix que d'accepter cette politisation forcée, et craignant en particulier la conscription forcée et les arrestations.

De leur côté, les populations arabes, soit 70 à 80 % de l'ensemble des habitants du Nord-Est syrien, étaient moins visées par ces mobilisations idéologiques du parti, mais durement contrôlées. Une hiérarchie identitaire plafonnait leur intégration au « confédéralisme démocratique ». Si les habitants arabes participaient au projet, représentant 70 % des quelque 60 000 FDS, des 30 000 Assayech (les forces de sécurité locales kurdes) et des 120 000 fonctionnaires employés de l'administration civile, ils étaient relégués à des postes subalternes et sous surveillance étroite des cadres du PKK, les cadros. Enfin, cette économie politique du parti contre la société se retrouvait dans le secteur financier qui assurait d'importants revenus au PKK, tandis que les investissements dans les services publics et les infrastructures restaient limités.

Une insurrection en gestation

En décembre 2024, la chute du régime des Assad soulève une vague d'espoir dans la région, celle d'un recul de la tutelle autoritaire du PKK et du retour de l'État syrien. Les habitants de l'AANES qui osent sortir manifester sont réprimés et les potentiels opposants traqués par les services de sécurité. L'ouverture actuelle des centres de détention permet de mieux comprendre ce système avec la libération de nombreux adolescents arrêtés pour des faits considérés comme politiques : possession du nouveau drapeau syrien ou d'images d'Ahmed Al-Charaa, relais de chansons liées à la révolution syrienne… Les services de renseignement kurdes surveillaient les réseaux sociaux. Un contenu supprimé pouvait mener à une arrestation. Les accusations formulées relevaient souvent du terrorisme, de la fuite d'informations ou de l'atteinte à la sécurité. Tous les témoignages des personnes libérées font état de passages à tabac réguliers et de tortures.

Le système répressif kurde anticipait ainsi une insurrection et tentait d'arrêter tout élément mobilisateur. Cependant, ce n'est pas une mobilisation organisée qui a fait tomber la région, mais un soulèvement populaire. La répression ne faisait que renforcer un inévitable qui était devenu pensable depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad.

FDS se sont déployés sur des lignes de défense soigneusement préparées avec des centaines de kilomètres de tunnels. Cependant, l'ensemble de ce dispositif s'effondre dans la nuit du 17 au 18 janvier lorsque l'armée syrienne prend la ville de Tabka, au sud de l'Euphrate, et se dit prête à avancer sur Raqqa. Selon de nombreux entretiens réalisés, les FDS avaient reçu l'ordre de combattre, mais elles se sont délitées au contact.

On observe la même situation sur toute la ligne de feu de Deir ez-Zor à Raqqa, où les unités arabes des FDS, majoritaires, ont fait défection ou se sont mutinées, neutralisant l'ensemble de leur groupe de combat et obligeant les officiers kurdes syriens et les cadres du PKK à prendre la fuite. Il est encore trop tôt pour avoir un décompte des pertes, mais la majorité des morts se comptent soit dans les rangs des FDS arabes, exécutés pour désertion par leurs officiers, ou parmi les officiers kurdes, tués par leurs hommes alors qu'ils essayaient de fuir. D'après différentes sources, les forces kurdes auraient perdu plus de 550 hommes contre 250 côté gouvernement.

À Tell Brak, une bataille de quelques minutes

Dans le même temps, les autorités kurdes de l'AANES ont dû faire face à un soulèvement populaire qui a commencé au matin du 18 janvier et qui s'est amplifié à mesure que l'armée syrienne se déployait. Des contingents de combattants kurdes du PKK ont reçu l'ordre de mener une répression brutale, mais sont très vite dépassés. À Raqqa par exemple, les civils sont descendus dans la rue dès 8 heures du matin. Les rassemblements étaient d'abord hésitants à cause des tirs de snipers qui ont fait 22 morts et une centaine de blessés, selon les hôpitaux de la ville. Cependant, dès midi, les forces kurdes ont battu en retraite devant une mobilisation massive. L'entrée de l'armée syrienne vers 17 heures relève alors davantage d'une opération de sécurité pour protéger les civils des derniers snipers encore actifs.

L'effondrement des FDS dans la ville de Tell Brak est encore plus éloquent. Malgré l'importance stratégique de cette ville, située sur la route entre Qamishli et Hassaké, et des défenses impressionnantes, les combats ne durent pas plus de quelques minutes. On y dénombre 185 FDS d'origine arabe encadrés par 35 officiers kurdes et 8 cadres du PKK, dont cinq ne parlant pas arabe et donnant leurs ordres via des traducteurs — selon des entretiens réalisés avec des déserteurs et habitants de la ville.

À l'arrivée de l'armée syrienne au camp d'Al-Hol le mardi 20 janvier, certains soldats arabes des FDS contactent des connaissances côté gouvernement. Ils proposent à ces derniers de se rendre et préparent une mutinerie contre leurs officiers kurdes, contre l'assurance d'une avancée de l'armée syrienne sur Tell Brak afin de les protéger. La manœuvre a lieu le mercredi 21 janvier. L'armée syrienne met plus de temps que prévu sur des routes minées et sous les tirs de drones suicides. Les insurgés parviennent cependant à neutraliser les points névralgiques de la ville, tandis que sa population arabe se soulève. Les officiers et cadres kurdes s'enfuient, faisant 7 morts civils dans des tirs de dégagement. Là encore, l'armée syrienne entre dans une ville libérée sans tirer un coup de feu.

Si la crise de Soueïda en juillet 2025 relevait d'une fazaa, soit une mobilisation tribale d'envergure qui oppose tribus bédouines et druzes, la dynamique dans l'Est syrien est avant tout une « intifada », soit un soulèvement. Il reste à déterminer dans quelle mesure Damas a discrètement activé des contacts avec certains chefs arabes des FDS et incité à la défection. En revanche, le moteur de la révolte ne réside pas dans des réseaux tribaux, mais chez d'anciens combattants de l'Armée syrienne libre ou des cadres locaux réfugiés à Idlib durant la guerre civile. De nombreux entretiens révèlent que ce sont eux qui ont formé les premiers groupes d'insurgés lors de la nuit du 17 au 18 janvier 2026.

La transition politique en question

Paradoxalement, l'effondrement des FDS a sauvé le Nord-Est syrien d'un conflit communautaire. Là où le projet politique du PKK préparait la société à un long combat, les défections et mutineries ont rendu caduque la doctrine militaire du parti. De même, les centaines de kilomètres de tunnels et les milliers de tonnes d'armes accumulés en prévision d'une guerre contre la Turquie et ses forces alliées n'ont pas pu arrêter une insurrection populaire. Le PKK avait tenté de préparer la société de l'AANES à une guerre qui n'aura pas eu lieu du fait du soulèvement de la population.

Cette absence de combats permet pour le moment au commandement kurde syrien de l'AANES d'être libéré de la pression du PKK pour réengager le processus politique d'intégration. L'accord conclu le 29 janvier 2026 représente ainsi une avancée majeure pour la population kurde, tout en actant la défaite politique et militaire du PKK en Syrie. Ce compromis garantit la protection des zones kurdes ainsi que la reconnaissance de droits culturels et politiques, qui doivent être inscrits dans la constitution. Sur le plan sécuritaire, l'accord prévoit l'intégration de trois brigades kurdes dans la région de Hassaké et d'une brigade à Aïn Al-Arab (Kobané).

Ce volet est déterminant, car il permet l'incorporation des fonctionnaires de l'Administration autonome, des Assayech et des combattants des Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l'union démocratique (PYD) kurde, au sein des institutions et de l'appareil d'État syrien, malgré les divergences passées sur les modèles de gouvernance. Enfin, la question des employés civils constitue un pilier essentiel de cet accord. Les quelque 150 000 fonctionnaires de l'ancienne administration autonome, y compris ceux des régions arabes comme Deir ez-Zor et Raqqa, restent en poste. Damas s'est engagé à les intégrer dans le corps étatique après une procédure de vérification de leurs qualifications.

Dans cette optique de pacification, Damas s'est engagé à ne pas faire intervenir l'armée régulière dans les régions à majorité kurde. Contrairement aux interventions passées sur la côte ou à Soueïda, où le manque de discipline des troupes avait conduit à des massacres, la transition actuelle dans les régions kurdes semble s'orienter vers un modèle de passation politique. Cette dernière est encore fragile, la question étant de savoir si le PKK va tenter de réimposer son contrôle sur la société kurde ou accepter de se retirer. La mobilisation kurde que l'on observe actuellement est ainsi porteuse d'ouverture politique avec le retour de partis kurdes syriens, tandis que la population rejette la mainmise du PKK.

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Comment les talibans ont replongé l’Afghanistan dans l’âge des ténèbres

17 février, par Omid Sharafat — , ,
La publication du nouveau code pénal des talibans marque une nouvelle étape dans leurs efforts pour ramener le pays à un ordre médiéval, cette fois sous le couvert d'un (…)

La publication du nouveau code pénal des talibans marque une nouvelle étape dans leurs efforts pour ramener le pays à un ordre médiéval, cette fois sous le couvert d'un document apparemment légal.

Tiré de Entre les ligne set les mots

Ce code, qui a été publié et approuvé par les autorités talibanes, comprend 10 chapitres et 119 articles et reflète l'intention du groupe de monopoliser le pouvoir, de redéfinir la hiérarchie sociale, d'effacer le statut civique des habitant·es du pays et de légitimer le recours généralisé à la violence au XXIe siècle.

Les talibans affichent ouvertement leur détermination à ramener le pays à une ère d'ignorance et de brutalité en abolissant toutes les lois afghanes précédentes, qui s'inspiraient des expériences des pays voisins et du monde entier et adoptaient une interprétation de l'islam fondée sur la tolérance et la modération, en faveur de l'égalité juridique, de la dignité humaine et du respect des droits humains au sens large, et en les remplaçant par ce code.

Bien sûr, les talibans ont déjà appliqué de nombreux aspects de ce nouveau code pénal depuis leur retour au pouvoir en 2021. Par conséquent, sa publication officielle sert de couverture juridique et constitue une tentative de légitimer le comportement discriminatoire, violent et fondé sur les classes sociales du groupe.

Compte tenu de la diversité des réactions au nouveau code pénal des talibans, il est nécessaire d'en comprendre les principaux piliers :

La monarchie absolue du mollah Hibatullah Akhundzada

Dans les systèmes politiques modernes où la souveraineté populaire est le principe fondamental, le rôle du monarque a été soit aboli, soit strictement défini et limité par la loi, souvent réduit à une fonction symbolique. Ce n'est que dans les monarchies absolues que le roi est au-dessus des lois, servant à la fois de source du droit et d'autorité ultime pour son interprétation. Après de longues et coûteuses luttes pour le constitutionnalisme, l'Afghanistan a laissé derrière lui l'ère de la monarchie absolue il y a plus d'un siècle.

Pourtant, à l'heure actuelle, les talibans ont accordé au mollah Hibatullah le statut effectif de souverain absolu, marquant ainsi rien de moins qu'un retour à l'ère de la royauté sans contrôle. L'article 1 de ce code désigne le mollah Hibatullah comme l'autorité chargée de rédiger et d'interpréter la loi. Les articles 118 et 119 soulignent en outre ses pouvoirs exclusifs pour modifier, annuler ou ratifier ce document et toute autre loi.

La concentration de tous les pouvoirs entre les mains du mollah Hibatullah révèle également une profonde méfiance au sein même des rangs des talibans, car le pouvoir de réviser ou d'interpréter la loi n'a été délégué à aucune institution sous sa supervision.

Une hiérarchie sociale fondée sur les castes

Ce code pénal identifie quatre groupes sociaux :

1) Les mollahs et l'aristocratie
2) Les chefs tribaux et les marchands
3) La classe moyenne
4) La classe inférieure

Selon l'article 9 de ce code, les sanctions infligées à ces quatre groupes sont explicitement discriminatoires. Si un érudit ou un ancien appartenant à la caste la plus élevée commet une infraction, le juge se contente de lui donner un avertissement, sans plus. Les chefs tribaux et les marchands qui commettent la même infraction sont seulement convoqués devant le tribunal et reçoivent une réprimande. Mais si la même infraction est commise par une personne issue de la classe la plus basse, celle-ci doit subir un châtiment corporel pouvant aller jusqu'à 39 coups de fouet.

Un tel traitement discriminatoire ne peut être compris que comme une approbation du système des castes et une division des citoyen·nes en rangs inégaux. En vertu de ce code pénal, les érudits se voient accorder un statut privilégié qui rappelle celui du clergé au Moyen Âge. L'article 17 stipule explicitement que toute personne qui déclare ne pas accepter les paroles des érudits est passible de deux ans de prison.

Légitimer la justice populaire et les punitions sommaires

Ce document décrit les méthodes permettant de prouver les infractions punissables par le ta'zir, ainsi que les personnes habilitées à infliger ces punitions et celles qui peuvent y être soumises, ce qui, dans la pratique, revient à légitimer clairement la justice populaire et les punitions sommaires.

L'article 4, qui explique la distinction entre hudud et ta'zir, stipule explicitement qu'une infraction ta'zir peut être établie même en cas de doute et que les enfants peuvent également être soumis à des sanctions. En revanche, les infractions hudud ne peuvent être établies en cas de doute et ne peuvent être appliquées aux enfants.

Le code pénal stipule en outre que tout musulman qui est témoin d'une personne commettant un péché contre « les droits de Dieu » — c'est-à-dire des actes considérés comme nuisibles à la moralité publique plutôt qu'à un individu en particulier — est autorisé à infliger lui-même la punition.

En vertu de cette disposition, tout musulman (le terme « musulman » désignant en réalité les adeptes de l'école hanafite) peut prétendre avoir été témoin d'un acte considéré comme péché et, sur cette base, infliger personnellement une punition, même si le présumé coupable est un·e enfant.

Une telle autorisation signifie que les personnes favorisées ou approuvées par les autorités talibanes ont en réalité toute latitude pour commettre des actes de violence à l'encontre d'autrui.

Déni du pluralisme religieux

Une autre caractéristique de ce retour à un ordre médiéval est le rejet des autres sectes islamiques et l'insistance sur la légitimité exclusive d'une seule école de jurisprudence. Une telle position entraîne logiquement des pressions sur les adeptes d'autres sectes.

L'article 26 de ce code stipule explicitement que personne en Afghanistan n'a le droit de quitter l'école hanafite et que toute personne qui le fait sera punie. Le fait de limiter la punition pour « abandon de la foi » uniquement à celles et ceux qui quittent l'école hanafite implique que les autres sectes islamiques ne bénéficient pas du même respect ou du même statut juridique. En effet, cela suggère qu'il est permis, voire souhaitable, d'abandonner la foi ismaélienne, la secte chiite duodécimain ou d'autres confessions et religions.

Cela contraste fortement avec la réalité de l'Afghanistan, un pays diversifié non seulement sur le plan ethnique et linguistique, mais aussi sur le plan religieux, où différentes sectes ont historiquement coexisté dans le respect mutuel. Si l'Afghanistan respectait les normes mondiales, il devrait s'orienter vers une plus grande tolérance religieuse et un plus grand pluralisme, et non l'inverse.

Compte tenu de l'inclusion de cette section dans le code pénal des talibans, il apparaît clairement que les informations faisant état de pressions exercées sur les ismaélien·nes pour qu'elles et ils se convertissent sont tout à fait conformes à la politique religieuse générale des talibans.

Traiter les femmes comme des biens

Les articles 32 et 34 du code pénal taliban traitent des relations entre mari et femme. Le type et l'ampleur des sanctions infligées aux hommes et aux femmes révèlent qu'au XXIe siècle, les talibans continuent de traiter les femmes comme des marchandises appartenant aux hommes.

Cette section stipule que si un homme bat violemment sa femme, lui causant notamment des fractures, des blessures ou des ecchymoses, et que la femme est en mesure de le prouver, l'homme sera condamné à 15 jours de prison. Mais si une femme se rend chez ses parent·es sans la permission de son mari et ne revient pas, elle et son père seront toustes deux condamné·es à trois mois de prison.

La disparité entre ces peines montre clairement que les femmes sont considérées comme des biens. La clause concernant la punition d'un homme qui fait du mal à sa femme stipule également que la femme doit prouver que les fractures, blessures ou ecchymoses ont été causées par son mari. Dans une société profondément patriarcale, en particulier sous le régime taliban, cela est pratiquement impossible. Les femmes sont généralement contraintes de retirer leurs accusations et d'innocenter leur mari.

Conclusion

Les points soulignés ci-dessus ne sont que quelques exemples de l'approche médiévale des talibans à l'égard des valeurs universellement acceptées du monde moderne. Extraire et analyser tous les éléments de ce code qui contredisent les valeurs humaines et les normes et impératifs du XXIe siècle nécessiterait beaucoup de temps et d'espace.

Dans le même temps, la publication de ce code est utile car elle fournit aux défenseur·es des droits humains et aux chercheurs/chercheuses afghan·es un document officiel des talibans qu'elles ou ils peuvent citer lorsqu'elles ou ils s'adressent aux gouvernements, organisations et institutions liés à l'Afghanistan. Bien que les talibans aient nié avoir permis la violence généralisée contre les citoyen·nes afghan·nes, ce code constitue une preuve irréfutable de leur discrimination religieuse et sexuelle.

Omid Sharafat, 2 février 2026
Omid Sharafat est le pseudonyme d'un ancien professeur d'université à Kaboul et chercheur en relations internationales.
https://zantimes.com/2026/02/02/how-the-taliban-returned-afghanistan-to-the-dark-ages/
Traduction DE

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