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La dérive de Québec Solidaire

17 février, par Jean-François Delisle — , ,
Après avoir atteint 15% des voix au scrutin d'octobre 2022, (le Parti québécois avait, lui, débuté la campagne électorale avec 9% d'appuis), on assiste depuis à un renversement (…)

Après avoir atteint 15% des voix au scrutin d'octobre 2022, (le Parti québécois avait, lui, débuté la campagne électorale avec 9% d'appuis), on assiste depuis à un renversement de situation.

Les sondages indiquent que la formation de Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP) caracole en tête des intentions de vote avec 36% ou 38%, alors que Québec solidaire a glissé sous la barre des 10%. (aux dernières nouvelles, c'était 8%). Vers la fin de la décennie 2010, le Parti québécois lui aussi avait connu un déclin dans les intentions de vote (16% au scrutin de 2018). Certains observateurs et analystes craignaient sa marginalisation, prélude à sa possible disparition. On soutenait qu'il s'accrochait à une option dépassée (l'indépendantisme), déjà rejetée par une majorité d'électeurs et d'électrices à deux reprises en 1980 et en 1995. Depuis sa fondation en 2006, Québec solidaire s'est mis à faire figure d'étoile montante, en particulier sous la gouverne dynamique d'Amir Khadir et de Françoise David, deux figures politiques très respectées. L'accent était mis sur les questions sociales plus que sur ce qu'on appelle par convention « la question nationale », c'est-à-dire le débat fédéralisme-indépendance. L'électorat éprouvait de toute évidence une certaine lassitude là-dessus après trente ans de débats constitutionnels, par moment aigus. Dans le programme de la nouvelle formation, l'indépendance apparaissait, mais seulement en queue de liste. La priorité n'était clairement pas là.

Cette orientation a permis au nouveau parti de faire des gains intéressants sur le plan électoral et d'obtenir de la part des gouvernements certains acquis, notamment pour les locataires âgés.

Toutefois, les choses devaient changer. En effet, en 2017, Québec solidaire acceptait d'intégrer dans ses rangs Option nationale, un petit parti souverainiste dirigé par Sol Zanetti. QS sembla alors ravir au Parti québécois sa principale raison d'exister, avec en prime un programme social-démocrate assez avancé. Le Parti québécois parut alors dépassé par l'évolution constitutionnelle de la gauche québécoise. Trois chefs se sont succédé à sa tête entre 2016 et 2020, Jean-François Lisée de 2016 à 2018, Pascal Bérubé, dirigeant intérimaire de 2018 à 2020, puis finalement l'actuel chef, Paul Saint-Pierre Plamondon. Québec solidaire a même repoussé l'idée d'une alliance avec le PQ. Un sondage a même révélé des intentions de vote en sa faveur de l'ordre de 17%, alors que le PQ piétinait en bas de 20%. Québec solidaire paraissait à la veille d'atteindre les 20% des voix, la « zone payante » pour une formation qui ambitionne de conquérir le pouvoir, ou du moins d'accéder au statut d'Opposition officielle.

Toutefois, cette force apparente de QS masquait d'importantes faiblesses internes.
Tous les partis politiques connaissent des divisions idéologiques et des rivalités personnelles. Mais Québec solidaire est un parti plus radical que les autres en ce qu'il ambitionne de changer la société et de rééquilibrer de manière importante les rapports entre exploiteurs et exploités en faveur de ces derniers ; une bonne partie de la gauche québécoise l'a donc rejoint, ne fût-ce dans certains cas que pour des motifs stratégiques (profiter d'une tribune majeure) ;il a recruté des sociaux-démocrates, des socialistes et des écologistes.
On connaît la prédisposition « des gauches » aux querelles internes, chaque clan accusant certains autres de « trahison » envers l'idéal à l'origine de la fondation d'un parti. Une certaine intransigeance quant à la « pureté » du programme y règne. Les dirigeants sont souvent eux-mêmes divisés. Mais s'ils sont prestigieux et appréciés par la plupart des membres comme l'étaient Françoise David et Amir Khadir, ils parviennent à maintenir la cohésion du parti. Cependant, lorsque d'autres chefs ou porte-paroles de moindre envergure les remplacent, ils éprouvent plus de difficultés à préserver cette relative unité.

Le sens politique entre aussi en ligne de compte dans cette analyse. Les dirigeants et leurs conseillers doivent bien saisir les attentes de l'électorat et donc, être en phase avec ses besoins et ses espoirs.

Le Parti québécois a bien connu connu cette dimension de l'action politique partisane, de sa fondation en 1968 à sa prise du pouvoir en 1976. Mais René Lévesque bénéficiait quasiment du statut d'idole et il disposait de conseillers d'envergure comme Claude Morin, Jacques Parizeau et Jacques-Yvan Morin, par exemple. C'est lui qui a eu l'idée de séparer la conquête du pouvoir de l'idée de souveraineté. De là est né la stratégie du référendum sur l'indépendance. La victoire électorale inattendue qui en a résulté a peut-être sauvé le parti d'une crise majeure qui aurait pu entraîner son éclatement.

Dans les partis de gauche comme Québec solidaire, les querelles de chapelle sont fréquentes et très dommageables, à commencer par les tensions entre l'aile social-démocrate, qui se définit comme pragmatique et réaliste, et le ailes plus radicales, marxistes ou marxisantes, sans oublier la mouvance écolo. À moins que ce type de formation n'ait à sa tête une direction respectée et ferme, capable d'imposer une certaine unité, il est menacé d'éclatement. Il croupit souvent dans une certaine marginalité, oscillant entre réalisme et radicalisme.

Or, depuis le départ de poids lourd comme Gabriel Nadeau-Dubois (qui va finir son mandat de député mais ne se représentera pas), Manon Massé et dans une moindre mesure Vincent Marissal qui a décidé de siéger comme indépendant, Québec solidaire n'a plus retrouvé de leaders d'envergure. En dépit de leurs compétences comme parlementaires et de leur dévouement à la cause, ni Ruba Ghazal ni Sol Zanetti (ancien chef d'Option nationale) n'ont l'envergure politique nécessaire même pour rallier l'électorat naturel du parti, peut-être davantage socialiste que souverainiste. Cet électorat se disperse ou alors se neutralise sur le plan partisan.

Sous l'influence des deux actuels porte-paroles Ghazal et Zanetti, QS met beaucoup plus l'accent sur la lutte indépendantiste que leurs prédécesseurs David et Khadir. Plusieurs membres se sont peut-être senti mal à l'aise devant cette réorientation. Un sondage récent révèle que 67% d'entre eux voteraient NON à l'indépendance lors d'un éventuel troisième référendum ; d'ailleurs, le même sondage indiquait que 33% des péquistes feraient pareil.
Cela explique peut-être en partie pourquoi les appuis à Québec solidaire ont fondu comme neige au soleil depuis le scrutin d'octobre 2022 : de 15% des suffrages obtenus à cette occasion, les sondages révèlent que ceux-ci ont descendu sous la barre des 10%.

Pourquoi ?

Il n'existe pas de réponse simple à cette interrogation. Mais on peut formuler l'hypothèse très vraisemblable que la population n'a plus la tête à discuter d'indépendance. Les problèmes économiques et sociaux, l'abaissement d'une partie de la classe moyenne, l'érosion du pouvoir d'achat, les difficultés à se loger convenablement à prix abordable, l'arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche et ses menaces de guerre commerciale contre le Canada font qu'une majorité de Québécois et de Québécoises préfère la sécurité (au moins apparente) de l'appartenance à la fédération canadienne que d'entamer une lutte pour se doter d'un État souverain.

En chantant de concert les vertus de la souveraineté avec le Parti québécois de PSPP et en clamant que lors de la campagne référendaire qui s'annonce si le PQ revient au pouvoir, Québec solidaire appuiera indéfectiblement la souveraineté, sa direction se discrédite et éloigne des partisans plus socialistes ou sociaux-démocrates qu'indépendantistes. Zanetti et Ghazal répètent que Québec solidaire se rangera sans hésiter dans le camp du OUI. Ce faisant, ils ont transformé le parti en un chihuahua qui s'excite à côté du berger allemand péquiste. Vu le déclin de la formation de gauche, Plamondon ne voit aucun intérêt à courtiser ce qui subsiste de électorat solidaire. Il se tourne plutôt du côté de la droite, ou plutôt des droites, afin de rallier leurs partisans et partisanes à sa cause.

Il est d'ailleurs significatif que les anciens péquistes, qui avaient dans une large mesure rallié la CAQ en 2012 lors de sa mise sur pied, désabusés par le gouvernement Legault, soient retournés au bercail péquiste sans rejoindre Québec solidaire, ce qui illustre bien le peu d'attrait que ce dernier exerce sur les souverainistes.

Une remontée du parti de gauche demeure-t-elle possible d'ici octobre ? C'est peu probable. Les gens le jugent très sympathique, mais il y a une différence importante entre la sympathie et la crédibilité. On le juge incapable d'assumer la responsabilité écrasante d'exercer le pouvoir.

En fait, plutôt que de s'époumoner à appuyer la souveraineté version péquiste, QS devrait revenir à sa mission première : talonner le parti au pouvoir au sujet des politiques sociale et exiger des garanties quant à la sécurité économique de la population durant la période de transition ardue qui suivrait une éventuelle victoire du OUI. Le référendum se tiendra sans doute vers la fin du mandat péquiste, soit vers vers 2028 ou 2029, ce qui laisse amplement le temps à Québec solidaire de se retrouver lui-même, de reprendre ses esprits en quelque sorte et de redonner priorité à la critique sociale plutôt que de se mettre à la traîne du gouvernement Plamondon.

Dans tous les cas, que Québec solidaire réussisse ou non à faire élire des députés à l'Assemblée nationale, il devra repenser son ordre de priorités, à commencer par regarnir ses rangs et aussi laisser plus d'autonomie à ses porte-paroles. Si rien ne change, il risque l'effondrement et la disparition. Alors, qui aura gagné, sinon la droite ? Les grands perdants seront comme d'habitude les sacrifiés de la « croissance économique » version néolibérale.

Jean-François Delisle

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Réponse à l’article d’Alex Passey : « Le mouvement syndical canadien à besoin d’un électrochoc »

17 février, par André Frappier — , ,
Dans son récent article publié dans Canadian Dimension, Alex Passey dresse un bilan des luttes de différents syndicats dont le STTP. En tant qu'ancien militant du STTP, ma (…)

Dans son récent article publié dans Canadian Dimension, Alex Passey dresse un bilan des luttes de différents syndicats dont le STTP. En tant qu'ancien militant du STTP, ma réflexion va porter principalement sur ce syndicat.

Le STTP au cœur des luttes

Le STTP a mené des batailles importantes pour la défense des services publics et a eu un impact important dans le mouvement ouvrier et populaire en ce qui concerne l'élargissement de la lutte revendicative vers une lutte de changement social. Pas étonnant qu'il ait été la cible du patronat et des gouvernements. Il a, depuis longtemps, eu à faire face à de nombreux écueils. Le gouvernement fédéral a imposé des lois spéciales de retour au travail à six reprises, notamment en 1978, 1987, 1991, 1997, 2011 et 2018, pour mettre fin à des arrêts de travail. Il a été parmi les principaux instigateurs du caucus de gauche au sein du CTC afin de raffermir ses positions et permettre de mener un combat unitaire contre le néolibéralisme.

Le syndicat avait développé différentes stratégies. Il avait utilisé des grèves tournantes (plutôt qu'une grève générale immédiate). Il s'assurait ainsi de maintenir la pression sans déclencher instantanément une intervention législative, tout en sensibilisant le public aux enjeux du service postal public. La section locale de Montréal avait aussi occupé des bureaux de ministres dont celui d'Alfonso Gagliano à plusieurs reprises. Nous avions aussi occupé les bureaux de Postes Canada dans l'édifice de la rue La Gauchetière à Montréal. Ces actions avaient fait sensation et nous avaient apporté beaucoup d'appui.

Le gouvernement fédéral a toujours été complice des compagnies privées et tente depuis longtemps de réduire la portée du service postal public. Cet objectif repose aussi sur une lutte contre le STTP, syndicat avant-gardiste dans le mouvement ouvrier. Les récents gestes posés par le gouvernement Carney le démontrent clairement.

Une offensive sans précédent contre le STTP

Dans un geste sans précédent dans l'histoire du mouvement ouvrier au Canada, la ministre de l'emploi et des familles, Patty Hajdu, a annoncé le 12 juin 2025 qu'elle exercerait son pouvoir en vertu du paragraphe 108.1(1) du Code canadien du travail afin d'ordonner un vote sur les offres finales que Postes Canada a soumises au Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) le 28 mai 2025. Le Conseil canadien des relations industrielles avait été chargé de tenir ce vote. Si une majorité simple des travailleurs et travailleuses votaient en faveur de l'offre de Postes Canada, une nouvelle convention collective aurait été imposée, mettant fin à la capacité du syndicat de négocier. Le syndicat a déployé d'énormes énergies afin de rencontrer les membres d'un bout à l'autre du Canada et a réussi à gagner le vote, 70% des membres ont refusé la proposition patronale. Au total 80% des membres ont voté, soit environ 40 000 membres. Cela a confirmé la détermination des membres du syndicat à poursuivre la lutte. On n'avait jamais rien vu de tel dans le mouvement syndical auparavant. Le gouvernement a enlevé le droit au syndicat de s'adresser aux membres afin de donner son avis concernant les offres patronales. Mais les efforts du syndicat ont porté fruit et les offres patronales ont été rejetées.

En décembre 2025, Steven MacKinnon, alors ministre du Travail, a utilisé l'article 107 du Code canadien du travail pour mettre la grève légale sur « pause », évitant ainsi de soumettre cette question au parlement.

Il a également utilisé l'article 108 pour créer une Commission d'enquête sur les relations de travail. Chaque fois qu'il est intervenu, le gouvernement l'a fait en faveur de la direction de Postes Canada : suspension de notre grève légale ; création d'une Commission d'enquête dotée d'un mandat qui favorise les positions patronales ; et maintenant, imposition d'un vote malgré la forte opposition du Syndicat. Comme si ce n'était pas suffisant, le premier ministre Mark Carney a fait disparaitre le titre de ministre du travail en créant une nouvelle fonction de ministre de l'Emploi et de la Famille, et nommé Patty Hajdu à ce poste. Il n'y a donc plus de poste dédié au travail au gouvernement fédéral.

Le syndicat des travailleurs et travailleuses des postes faisait face à un vent contraire venant de deux sources qui se combinent. Le refus de négocier de Poste Canada qui s'appuyait sur l'offensive antisyndicale du gouvernement Carney.

Quelles perspectives ?

Voici le commentaire d'une militante, Roxanne Gale déléguée syndicale et membre du comité de mobilisation de la section locale de Montréal du STTP, concernant l'article d'Alex Passey :

« Alex Passey critique la décision de se conformer aux ordres gouvernementaux, estimant qu'elle rompt avec l'histoire du mouvement ouvrier, fondée sur la désobéissance civile et la mobilisation directe. Il appelle les syndicats à renouer avec ces pratiques et à faire preuve de courage face aux pressions étatiques et corporatives. Son texte est mobilisateur et percutant, car il interpelle sur le rôle des syndicats et la nécessité de défendre les travailleurs dans un contexte néolibéral.

Cependant, son analyse reste partielle. Elle simplifie la réalité des conflits contemporains en passant sous silence les contraintes humaines, juridiques et stratégiques auxquelles les syndicats doivent faire face. La comparaison avec Air Canada ignore les contextes spécifiques et le soutien variable du public. De plus, l'auteur ne prend pas en compte la complexité des luttes actuelles, qui se jouent autant dans les rues que dans les recours juridiques et l'arbitrage, ni les risques réels encourus par les travailleurs en cas de désobéissance civile prolongée.

À mon avis, l'article soulève des enjeux pertinents et relance un débat nécessaire sur la combativité syndicale. Néanmoins, il gagnerait à intégrer une vision plus nuancée des réalités contemporaines et des stratégies efficaces pour défendre durablement les travailleurs. Sa portée analytique reste limitée par un focus trop centré sur la critique des choix syndicaux. »

Alex Passey explique qu'en décembre 2024, « le STTP a eu l'occasion de faire quelque chose d'historique et que les membres du syndicat étaient prêts à défier l'ordre de retour au travail et l'ont dénoncé comme une subversion inconstitutionnelle de notre droit de négocier avec notre employeur. De nombreuses voix ont appelé le STTP à rester sur la ligne de piquetage et à montrer que notre droit de négocier un contrat équitable selon nos propres conditions ne devait pas être compromis par les caprices du gouvernement »

« Au lieu de cela le STTP a docilement suivi l'ordre de retour au travail acceptant tacitement que nous ne pouvons mener des négociations collectives qu'à la convenance et selon les conditions des pouvoirs institutionnels mêmes contre lesquels nous négocions. »

Ce sont à mon avis des qualificatifs qui n'aident pas à faire avancer le débat. Défier les lois de retour au travail est une possibilité mais il faut considérer le rapport de force nécessaire pour arriver dans un contexte où le STTP était la cible principale du gouvernement.

Pour une grève générale du mouvement ouvrier

On ne peut laisser les syndicats aller à l'offensive isolément un à la fois. Dans cette mesure, je comprends le questionnement d'Alex Passey. Notre défi est de trouver les voies de passage qui permettent d'unifier nos luttes. C'est ce sur quoi nous devons travailler.

La lutte du STTP et des syndicats du secteur public et para public, dépendent pour beaucoup de l'appui de la population. Les stratégies doivent aussi en tenir compte et trouver des moyens de pression innovateurs qui vont mettre le gouvernement sur la défensive. Le STTP a été plus souvent qu'à son tour la cible de l'offensive des différents gouvernements parce qu'il a été à l'avant-garde des luttes sociales, il a été un des premiers à gagner des congés parentaux substantiels. Il a su élargir sa perspective pour en faire un combat politique à laquelle les autres secteurs de la population peuvent se reconnaître.

Devant une offensive antisyndicale de grande ampleur, les syndicats ont dû combattre en ordre dispersé et le CTC n'a pas joué le rôle qu'on attend de lui. Il est urgent qu'il mette en place des États généraux du syndicalisme afin que les syndicats puissent se doter d'une stratégie commune. Les luttes sectorielles deviendront de plus en plus intenses et les gains difficiles à obtenir dans le contexte de cette offensive anti ouvrière. Notre défi est de travailler à unifier nos luttes contre les politiques anti ouvrières des gouvernements.

Le 14 octobre 1976, plus d'un million de travailleuses et de travailleurs à travers le Canada s'étaient joints à une grève générale à l'appel du Congrès du travail du Canada afin de dénoncer le projet du gouvernement fédéral d'imposer une loi sur le contrôle des prix et des salaires. Il est temps de reprendre ce flambeau !

André Frappier

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Le mouvement syndical canadien a besoin d’un électrochoc

17 février, par Alex Passey — , ,
Je travaille comme facteur à Postes Canada depuis huit ans. C'est le seul emploi syndiqué que j'ai jamais eu, et j'ai eu beaucoup d'emplois. Pompiste. Plongeur. Télévendeur. (…)

Je travaille comme facteur à Postes Canada depuis huit ans. C'est le seul emploi syndiqué que j'ai jamais eu, et j'ai eu beaucoup d'emplois. Pompiste. Plongeur. Télévendeur. Cuisinier dans un fast-food. Citez-moi un emploi mal rémunéré et ingrat, et j'ai probablement déjà fait ce travail. Je suis donc très conscient et reconnaissant du salaire raisonnablement bon, de la sécurité d'emploi et des conditions de travail dont j'ai bénéficié grâce au Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes.

20 janvier 2026 | traduit de Canadian dimension
https://canadiandimension.com/articles/view/canadian-labour-movement-needs-a-wake-up-call

C'est pourquoi il est si décourageant de voir l'état actuel du mouvement syndical, où le gouvernement, les entreprises et, dans une certaine mesure, même les syndicats eux-mêmes, adhèrent à une philosophie néolibérale qui réduit de plus en plus la capacité des travailleurs à s'opposer aux pouvoirs en place.

Ma désillusion à l'égard de l'état du mouvement syndical a commencé avec mon propre syndicat. En décembre 2024, le STTP a eu l'occasion de faire quelque chose d'historique. Nous étions à près d'un an de nos dernières négociations contractuelles, et la société insistait pour réduire considérablement les conditions de travail des facteurs. Postes Canada affirmait subir des pertes importantes, bien que ces calculs aient fait l'objet de débats, et pour compenser ces pertes, nous devions adopter les méthodes de nos concurrents comme Amazon. En substance, cela revenait à alourdir la charge de travail des ouvriers, qui étaient déjà très exposés aux accidents du travail en raison de leurs journées de travail éprouvantes. Au Canada, les postiers représentent l'un des quatre secteurs qui enregistrent régulièrement le plus grand nombre d'accidents invalidants, selon les données fédérales les plus récentes d'Emploi et Développement social Canada.

À juste titre, le syndicat n'a pas accepté ces impositions. Lorsqu'il est devenu évident que l'entreprise ne céderait pas à leurs revendications, les membres du syndicat ont voté à une écrasante majorité en faveur de la grève. Pendant plusieurs semaines, nous avons tenu bon sur le piquet de grève, soutenus par un large soutien public. Le moral des grévistes était bon malgré l'arrivée du froid glacial de l'hiver canadien. Tout était comme il se doit lorsqu'un groupe de travailleurs décide de résister fermement à la détérioration de leurs conditions de travail.

Les cyniques parmi nous savaient ce qui allait se passer à l'approche du mois de décembre. Nous avions déjà vu cela la dernière fois que le STTP avait osé faire grève pendant la période de pointe de Noël, et nous avions également vu le gouvernement Trudeau l'imposer aux cheminots quelques mois avant notre grève. Une loi de retour au travail allait être adoptée, qui mettrait effectivement fin à notre mouvement de grève.

C'est exactement ce qu'ont fait les libéraux de Trudeau. Certains diront que dans ce cas particulier, cela n'a fait que suspendre la grève afin qu'une enquête industrielle puisse être menée pour déterminer la meilleure ligne de conduite à adopter pour assurer l'avenir de la poste. Mais de tels arguments sont naïfs, surtout si l'on considère le résultat sans surprise de l'enquête, qui n'a fait que donner à Postes Canada le mandat de réduire encore davantage les conditions de travail. Le fait est que la loi de retour au travail a brisé l'élan de la grève, diminuant le soutien du public et effaçant le pouvoir de négociation du syndicat.

Mais cela n'aurait pas dû se passer ainsi. Les membres du syndicat étaient prêts à défier l'ordre de retour au travail et l'ont dénoncé comme une subversion inconstitutionnelle de notre droit de négocier avec notre employeur. De nombreuses voix ont appelé le STTP à rester sur la ligne de piquetage et à montrer que notre droit de négocier un contrat équitable selon nos propres conditions ne devait pas être compromis par les caprices du gouvernement. Nous ne saurons jamais exactement quel était le niveau de soutien pour une telle initiative, car le syndicat a négligé de mener un sondage officiel auprès de ses membres afin de déterminer leur intérêt pour une telle action.

Au lieu de cela, le STTP a docilement suivi l'ordre de retour au travail, acceptant tacitement que nous ne pouvons mener des négociations collectives qu'à la convenance et selon les conditions des pouvoirs institutionnels mêmes contre lesquels nous négocions.

Bon nombre des 55 000 membres du STTP ont été consternés par la décision de la direction du syndicat de se retirer.

Historiquement, le pouvoir du mouvement syndical a toujours découlé de sa volonté de recourir à la désobéissance civile. Mais si la direction du syndicat ne vous soutient pas, le mouvement se fracture, et quel espoir vous reste-t-il ?

Quelques mois plus tard, une lueur d'espoir semblait poindre pour ceux qui croyaient que les syndicats pouvaient encore mener des actions aussi révolutionnaires. Les agents de bord qui travaillaient pour Air Canada, représentés par le Syndicat canadien de la fonction publique, ont également vu leur grève brisée par une loi de retour au travail, cette fois sous le mandat de l'actuel premier ministre libéral Mark Carney. Mais les agents de bord, apparemment avec le soutien du SCFP, ont fait ce que les postiers n'ont pas fait. Ils ont défié l'ordre de retour au travail et leur grève s'est poursuivie.

Pendant quelques jours, ce fut une scène inspirante. Les dirigeants syndicaux ont déclaré avec audace qu'ils ne se laisseraient pas intimider par les amendes qui pourraient leur être infligées et qu'ils étaient même prêts à aller en prison si nécessaire. Les piquets de grève ont tenu bon et le public s'est largement émerveillé de leur courage, non seulement pour obtenir un traitement équitable de la part de leurs employeurs, mais aussi de la part d'un gouvernement beaucoup trop zélé dans son ingérence dans les conflits du travail.

Il n'a toutefois pas fallu longtemps pour que les paroles héroïques des dirigeants du SCFP se révèlent largement rhétoriques. Un accord précipité a été conclu entre la direction du syndicat et l'employeur, qui prévoyait le retour immédiat des agents de bord au travail, même s'il ne garantissait pas les conditions de travail pour lesquelles la grande majorité des travailleurs faisaient grève. La grève portait sur la revendication de mettre fin à la politique consistant à ne rémunérer que le travail effectué pendant le vol, mais les dirigeants syndicaux ont cédé et ont accepté un accord qui prévoyait toujours une part importante de travail non rémunéré au terrain.

Pire encore, l'accord était structuré de telle manière que le syndicat n'aurait pas la possibilité de voter pour ratifier le contrat en ce qui concerne les conditions de travail. Il n'était autorisé à voter que sur l'échelle salariale proposée dans l'accord, qui a été rejetée par un pourcentage stupéfiant de 99 % des membres votants — un chiffre qui, selon toute vraisemblance, témoigne non seulement d'un mécontentement vis-à-vis de l'échelle salariale, mais aussi de l'ensemble du contrat qui leur était imposé.

Et après avoir manifesté leur mécontentement de la sorte, ils n'étaient toujours pas autorisés à reprendre leur grève en vertu de l'accord. Les dirigeants syndicaux ont accepté des conditions selon lesquelles cette réprimande massive ne pouvait aboutir qu'à renvoyer la question de l'échelle salariale à un arbitrage exécutoire. Les travailleurs n'avaient d'autre choix que de reprendre le travail dans des conditions similaires à celles contre lesquelles ils s'étaient battus. Les dirigeants syndicaux avaient annulé leur propre grève, puis l'avaient célébrée comme une victoire.

Le SCFP et le STTP ont failli à leurs obligations envers leurs membres, et il est clair qu'ils l'ont fait par crainte de s'opposer à l'institution contre laquelle ils avaient été créés à l'origine. Ces syndicats sont devenus vieux et importants, de véritables institutions à part entière, et ont oublié que la désobéissance civile populaire sur laquelle ils avaient été fondés exigeait souvent de s'écarter du cadre légal utilisé par les pouvoirs en place pour réprimer les troubles du mouvement syndical.

C'est inacceptable, car nous avons besoin que les syndicats soient dynamiques dans ce climat où les gouvernements servent largement les intérêts des entreprises. L'idée qu'un syndicat puisse compter sur le gouvernement pour jouer le rôle d'arbitre impartial entre le travail et le capital a toujours été quelque peu naïve, quelle que soit la juridiction. Mais c'est particulièrement vrai aujourd'hui au Canada, où non seulement le gouvernement fédéral, mais aussi les gouvernements provinciaux ont montré qu'ils étaient prêts à réprimer les actions syndicales.

Prenons l'exemple de la méthode draconienne utilisée par la première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, pour mettre fin à la grève des enseignants dans sa province, en invoquant la « clause dérogatoire » qui permet à un gouvernement de passer outre certains droits garantis par la Charte pendant une période pouvant aller jusqu'à cinq ans. Mme Smith a utilisé cette mesure pour protéger un projet de loi adopté par son gouvernement contre toute contestation judiciaire. Ce projet de loi imposait aux enseignants un contrat qu'ils avaient déjà rejeté lors du processus de négociation, empêchant ainsi le syndicat de continuer à se battre pour obtenir de meilleures conditions.

Ou plutôt, cela les a rendus incapables de lutter selon les conditions fixées par le gouvernement même avec lequel ils négociaient. Il est désormais clair qu'ici au Canada, et partout où les gouvernements et les entreprises s'allient pour soutenir le modèle de croissance infinie du capitalisme d'entreprise en réduisant les conditions de travail et les salaires des travailleurs, les syndicats doivent être prêts à prendre des mesures plus radicales.

Ils doivent être prêts à défier les ordres de reprise du travail. Être prêts à s'engager dans des actes de désobéissance civile qui reconnaissent que ce qui est légal n'est pas toujours ce qui est juste. Être prêts à subir une campagne de dénigrement qui les présente comme paresseux, cupides et perturbateurs.

À la suite du retour forcé au travail des enseignants de l'Alberta, des murmures se sont élevés parmi les syndicats locaux pour organiser une grève générale. Sans surprise, il s'agissait en réalité de fanfaronnades, les dirigeants syndicaux ayant finalement décidé de mener une enquête pour évaluer l'intérêt pour une éventuelle grève générale hypothétique.

C'est un autre signe que les dirigeants syndicaux partagent la mentalité des gouvernements qu'ils sont censés combattre, qui n'aiment rien tant que mener des études et des consultations sur des initiatives qu'ils n'ont aucune envie d'aborder plus sérieusement que de repousser à plus tard.

Nos syndicats sont devenus apathiques et craintifs alors que nous avons besoin qu'ils soient déterminés et intrépides. Les syndicats ont été créés pour permettre aux travailleurs de s'opposer aux institutions qui les exploitent. Mais s'ils rejettent les tactiques subversives du passé, ils risquent de devenir un appendice supplémentaire de ces mêmes institutions oppressives. Il est temps pour eux de se souvenir de leurs racines.

Alex Passey est un auteur de romans de science-fiction et de fantasy originaire de Winnipeg.

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Pour une véritable inclusion en éducation

17 février, par Comité école et société de la FNEEQ — , ,
Nous assistons actuellement à une inquiétante (re)montée de la droite en Occident. En 2025, la Maison-Blanche a mené - avec force et à coups de décrets et de déclarations (…)

Nous assistons actuellement à une inquiétante (re)montée de la droite en Occident. En 2025, la Maison-Blanche a mené - avec force et à coups de décrets et de déclarations incendiaires - une chasse idéologique, notamment aux politiques et pratiques EDI.

Décomplexée et ayant depuis pris une tout autre proportion au sud de la frontière, elle se manifeste de manière plus ou moins subtile et pernicieuse au Québec, tant au niveau du gouvernement en place que de ceux qui aspirent au pouvoir. Pensons notamment au discours anti-woke de plusieurs figures politiques et médiatiques qui, en plus de démontrer une totale incompréhension du concept, contribue au recul des droits de plusieurs groupes marginalisés ainsi que du mouvement prônant l'équité, la diversité et l'inclusion. Il faut dire que le caractère systémique de la discrimination inhérent à l'idéologie néolibérale dominante met forcément des bâtons dans les roues de celles et ceux qui souhaitent tendre vers l'inclusion.

De nombreux obstacles pour atteindre l'école inclusive au Québec

Le comité école et société de la FNEEQ réfléchit depuis plusieurs années aux fondements de l'école inclusive et à la meilleure manière pour la défendre. Elle prône assurément une vision inclusive de l'éducation et souhaite que la notion d'égalité des chances soit considérée dans une perspective de justice sociale. Cependant, les conditions nécessaires pour instaurer une telle vision ne semblent pas au rendez-vous.

Certain·es chercheuses et chercheurs affirment en effet que l'école, pour être inclusive, doit devenir « une réelle microsociété qui traduit la vie telle qu'elle est à l'extérieur de ses murs » (Rousseau, 2014, p. 11, dans Comité école et société, 2025). En outre, Potvin (2014, dans Comité école et société, 2023) fait ressortir que, pour pleinement appliquer des principes inclusifs en éducation, la notion d'équité doit être bien comprise, ce qui sous-entend que les notions de discrimination et de racisme doivent être reconnues et considérées comme des réalités actuelles et systémiques. Or, au Québec, le refus obstiné du gouvernement caquiste à reconnaitre le racisme systémique ainsi que les amalgames malheureux qu'il fait entre immigration, itinérance, crise du logement et autres problèmes sociétaux démontrent de manière éloquente que nous sommes loin de la reconnaissance nécessaire des discriminations pour atteindre une quelconque justice sociale.

En étudiant de près cette question de l'inclusion en éducation au cours des dernières années, le comité école et société de la FNEEQ a dû faire un constat brutal : de trop nombreux systèmes de discrimination traversent la société québécoise (racisme, sexisme, âgisme, colonialisme, discrimination socio-économique, hétérocissexisme, entre autres) pour soutenir que celle-ci est pleinement juste, démocratique et inclusive. Malgré les multiples efforts depuis le rapport Parent pour intégrer et inclure des élèves exprimant différents besoins particuliers, l'école, comme microcosme, reproduit la société, pour le meilleur et pour le pire.​ Elle n'est pas aussi inclusive qu'elle le prétend ou qu'elle le souhaite. Au-delà de l'omniprésente question du financement, il ressort clairement que la ségrégation scolaire ainsi que le manque de mixité, endémiques dans notre milieu éducatif, ne permettent pas l'instauration d'une réelle école inclusive. Qui plus est, un double discours perdure dans le système scolaire, d'un côté on prétend à l'inclusion (notamment dans le PFEQ au primaire-secondaire), alors que de l'autre on maintient une dynamique d'exclusion à travers l'évaluation performative.

Bref, dans notre trajectoire vers l'école inclusive, sommes-nous collectivement en train de dévier de notre route ?

L'inclusion instrumentalisée

Malgré ce constat préoccupant, de multiples forces se mettent en place dans le réseau de l'éducation pour tendre vers des milieux de vie éducatifs plus inclusifs. En effet, des politiques concernant l'inclusion ont été adoptées et des bureaux et agent·es d'EDI ont été mis en place. Des initiatives individuelles d'enseignant·es concernant les contenus, approches, ou projets visant les diversités ont vu le jour. On doit se réjouir des bonnes intentions visant l'équité, l'inclusion et l'ouverture à la (ou aux) diversité(s). Il faut impérativement encourager les initiatives en ce sens.

Toutefois, le comité école et société constate également que, dans bien des cas, il s'agit d'une question d'image de marque pour certaines organisations. La notion d'inclusion n'y est considérée que dans le strict cadre des taux de réussite et de diplomation. C'est le cas par exemple de la notion de « profils étudiants diversifiés », apparue dans les dernières années. Si certains des groupes inclus dans ce concept fourre-tout peuvent faire l'objet de discriminations et sont en droit d'obtenir des accommodements ou des mesures adaptatives pour soutenir leur réussite, d'autres populations étudiantes (par exemple dans les programmes de Sports-Études) ne doivent certainement pas être considérées comme discriminées selon la Charte des droits et libertés. L'appellation « d'élève à besoins particuliers » (EBP) devient alors un terme parapluie ou s'embrouillent toutes sortes de revendications au nom de la réussite.

Ainsi, sous prétexte de vouloir favoriser l'inclusion à tout prix, on demande parfois aux enseignant·es de mettre en place certaines mesures pédagogiques dites inclusives pour tous ces élèves. En plus d'inciter à l'individualisation de potentiels accommodements, ces demandes empiètent sur les frontières de la réussite scolaire (au détriment de la réussite éducative), de l'atteinte de la compétence et même de la liberté académique. Autrement dit, au nom du concept très large de l'inclusion, les personnes enseignantes peuvent se retrouver devant des pressions à faire réussir des étudiant·es dont les besoins sont définis de manière ambigüe comme étant particuliers, sans toutefois pouvoir compter sur des ressources suffisantes pour y arriver.

L'inclusion est une valeur primordiale, à la base même de nos institutions éducatives et démocratiques. Parce que nous valorisons le droit à l'éducation, nous nous devons de nous interroger sur les conditions d'accès à l'éducation pour des populations discriminées et marginalisées. Les réflexions doivent cependant reposer sur un profond respect de l'expertise enseignante. Elles doivent se mener en toute collégialité, entre collègues. Les décisions doivent respecter l'autonomie professionnelle et la liberté académique. En ce sens, il est essentiel de poser un regard critique sur les diverses injonctions à l'inclusion et à la réussite auxquelles tant les enseignant·es que les étudiant·es sont fréquemment exposé·es.

Quelques avenues pour favoriser une réelle inclusion en éducation

Le comité école et société de la FNEEQ refuse le cadre que la droite tente de donner au débat et estime que le discours sur l'inclusion en éducation ne peut pas se faire de manière simpliste. Le besoin d'une discussion collective à cet égard, aussi complexe soit-elle, s'impose.
Nous sommes nombreux et nombreuses du côté des enseignant·es à rechercher sincèrement l'inclusion égalitaire de tous et toutes. Toutefois, pour que cette inclusion soit concrète et réelle, il faudrait tendre, d'abord et avant tout, vers l'élimination des systèmes de discrimination au sein même de notre société. Puisque c'est un projet d'envergure et qui peut susciter certaines résistances, il nous faut aussi proposer des revendications permettant de diminuer, à plus court terme, les conséquences de ces systèmes discriminatoires.

Pour ce faire, le comité école et société de la FNEEQ propose différentes avenues pour recadrer le système scolaire dans une perspective qui favorisera une réelle inclusion des élèves et personnes étudiantes, dont les suivantes :

• Tendre davantage vers une école décoloniale​ : différentes initiatives ont cours dans le réseau de l'éducation et de l'enseignement supérieur pour décoloniser tant les contenus que la manière d'aborder l'enseignement. Il s'avère nécessaire de s'inspirer davantage du modèle autochtone, qui adopte une manière moins hiérarchique, plus holistique et intersectionnelle d'apprendre, ce qui permettrait de combler les angles morts des pratiques enseignantes qui nuisent encore à une meilleure inclusion de toutes nos personnes étudiantes.

• Travailler plus activement vers une école démocratique :​ Il faut voir l'inclusion non seulement comme l'accès au diplôme, mais comme une possibilité sociale de vivre-ensemble. Ainsi, il faut encourager (et financer) les initiatives enseignantes visant à travailler activement sur les sources de discrimination et favoriser l'école non sélective, notamment en s'éloignant du paradigme absolu de la notation. Par ailleurs, seule une véritable collégialité et l'insertion d'une réelle démocratie scolaire permettrait une diversité de voix pour favoriser l'inclusion​.

• Donner aux personnes enseignantes de véritables moyens de favoriser l'inclusion dans la classe : l'inclusion prend du temps que les enseignant·es n'ont pas. C'est un leitmotiv dans les revendications enseignantes : il faut des classes moins nombreuses, une formation des maîtres axée sur l'inclusion ainsi que du matériel pédagogique réellement inclusif​ ​pour que toutes les personnes apprenantes y trouvent leur compte et qu'on les aide vraiment à ce que leurs parcours scolaires soient une réussite ! À cet effet, le guide De l'inclusion des personnes à l'intégration d'une posture d'enseignement non hétérocisnormative et des contenus appropriés aux programmes : guide réflexif rédigé par Dominique Dubuc, enseignante au cégep de Sherbrooke, en est un excellent exemple.

• Rehausser le financement de l'éducation : nous n'en démordons pas : les problèmes liés à l'inclusion sont d'abord et avant tout socioéconomiques et nécessitent à tout le moins un sérieux rehaussement du financement de l'éducation, tant sur le front de l'organisation du travail (taille des groupes, ressources professionnelles, matériel pédagogique, bâtiments, équipements, etc.) que sur celui des conditions d'études (gratuité scolaire, bourses de subsistance, salarisation des stages, etc.). Il faut assurer une tâche enseignante adaptée qui permettrait un lien pédagogique étroit avec chaque élève et chaque étudiant·e, sans tomber pour autant dans le piège d'un enseignement individualisé coupé de sa dimension collective essentielle. À plus long terme, cet objectif d'inclusion nécessite une remise en question profonde de notre système d'éducation, à commencer par la ségrégation scolaire (école à plusieurs vitesses), qui discrimine les personnes qui doivent pourtant compter sur une école inclusive.

Alors que le discours ambiant (au Québec comme ailleurs) remet en question la parole progressiste (en éducation comme ailleurs), nous refusons de jouer le jeu anti-woke et de freiner nos élans vers un milieu éducatif plus inclusif. Il nous faut continuer à dénoncer fortement les inégalités socio-économiques, tant celles présentes dans nos écoles que celles qui le sont dans la société. Nous devons aussi lutter contre les discriminations sous-jacentes qui perturbent le parcours éducatif de nos apprenant·es. C'est une des manières par laquelle la solidarité syndicale peut se manifester.

Références
Comité école et société, FNEEQ-CSN. (2023). Diversification des profils étudiants, première partie – cadre de réflexion. Rapport présenté au bureau fédéral du 12 janvier 2024. https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/2024-02-23-Diversification-des-profils-etudiants_CF-modifie.pdf
Comité école et société, FNEEQ-CSN. (2024). Diversification des profils étudiants : pistes d'inclusion dans un système discriminant. Rapport présenté et adopté au Conseil fédéral du 11 au 13 juin 2025. https://fneeq.qc.ca/wp-content/uploads/2025-06-11_CF2_Comite-ecole-et-societe_Diversification-des-profils-etudiants_partie-2.pdf
Dubuc, D. (2025). Diversité sexuelle et pluralité des genres - De l'inclusion des personnes à l'intégration d'une posture d'enseignement non hétérocisnormative et des contenus appropriés aux programmes : guide réflexif. Cégep de Sherbrooke. https://eduq.info/xmlui/bitstream/handle/11515/40235/Diversite-sexuelle-pluralite-genres-CSherbrooke-2025.pdf?sequence=2

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Des écologistes passe à l’action pour protéger la forêt de Mékinac

17 février, par Les soulèvements du fleuve — , ,
13 février 2026 - Un groupe anonyme s'engage dans la défense de la forêt de Mékinac en Mauricie, afin de s'oppposer à des chantiers forestiers controversés dans le secteur. (…)

13 février 2026 - Un groupe anonyme s'engage dans la défense de la forêt de Mékinac en Mauricie, afin de s'oppposer à des chantiers forestiers controversés dans le secteur.

Afin de contrecarrer un projet de coupe abusive dans la forêt, un groupe anonyme affirme avoir « armé la forêt » en plantant des barres d'acier à travers les arbres du site. Cette pratique, qui vise à empêcher la coupe sans compromettre l'intégrité des arbres, est une tactique utilisée par les écologistes depuis plus de 40 ans pour protéger les forêts. Le groupe affirme avoir mis plusieurs affiches à titre d'avertissement pour la sécurité des travailleuses et travailleurs forestiers.

Situé sur le territoire de la nation Atikamekw, la forêt de Mékinac qui s'étend au nord de la municipalité de Sainte-Thècle, est protégée par de nombreux groupes citoyens. Présentement, un projet d'aire protégée pour la forêt Grandbois, est en cours d'évaluation. Parallèlement, le projet de réserve de biodiversité de Mékinac est également porté par des
groupes citoyens locaux et certains organismes. Des coupes devaient avoir lieu dans la forêt Grandbois d'ici la fin de 2025 mais celles-ci ont été empêchées par des groupes citoyens ayant obtenu un moratoire.

Par ailleurs, depuis l'annonce du moratoire, nous avons vu se multiplier et s'agrandir les superficies des autres chantiers dans les secteurs au nord de la forêt Grandbois. Au final, ce sont Forex Langlois inc., la scierie Dion et plus largement l'industrie forestière qui détiennent un contrôle presque total sur la gestion de ce litige entourant la coupe.

Dans leur communiqué, le groupe affirme :

« Il est de notre responsabilité de défendre le territoire. Soyons créatives, courageuses et conséquentes. Cette action ne devrait pas faire peur aux groupes citoyens. Si nous souhaitons venir à bout des problèmes liés au régime forestier et à la protection du territoire, il nous faut miser sur plusieurs stratégies et rôles : il nous faut bloquer de manière effective les abus de l'industrie, tout en mettant sur pied des alternatives au modèle dominant actuel, et en pratiquant d'autres manières d'habiter le territoire. Sabotons l'équipement, bloquons les chantiers et harcelons les élus à la soldes de l'industrie. Le mouvement écologiste doit redoubler d'ardeur. »

Le groupe affirme avoir mené cette action en réponse à l'appel des Soulèvements du fleuve à se soulever contre l'accaparement du fleuve Saint Laurent, de ses berges et de ses bassins versants par les multinationales qui détruisent le territoire et méprisent les populations locales.

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Tombera, tombera pas…

17 février, par Germain Dallaire — , ,
Les tuiles ne cessent de s'accumuler sur l'agrandissement du Port de Montréal à Contrecœur. La dernière en date qui pourrait s'avérer fatale : les révélations des documents de (…)

Les tuiles ne cessent de s'accumuler sur l'agrandissement du Port de Montréal à Contrecœur. La dernière en date qui pourrait s'avérer fatale : les révélations des documents de l'affaire Epstein qui montrent les relations pour le moins étroites entre le grand patron de DP World et le criminel pédophile Jeffrey Epstein.

Mardi le 10, la Caisse a pris ses distances avec la multinationale. Au moment où ces lignes sont écrites, la direction du Port de Montréal est en mode « wait and see » mais généralement, quand les dominos se mettent à tomber, la gravité fait son œuvre…

Ce projet d'agrandissement est sur la table depuis une bonne quarantaine d'années. C'en était pratiquement un running gag dans ce coin de pays. Rien ne bougeait parce que le Port de Montréal ne trouvait pas d'opérateur. La raison en est que l'affluence du port est en stagnation à moins de 80% sa capacité depuis une bonne dizaine d'années et il est dans cette situation parce qu'il est limité par le faible tirant d'eau dans le fleuve en haut de Québec. Les porte-conteneurs qui peuvent y circuler transportent en moyenne 4 500 conteneurs, au maximum 6 000 (exceptionnellement). Or, la moyenne des porte-conteneurs aujourd'hui est de 14 000 de capacité. Dire qu'il s'agit d'une tendance lourde est un euphémisme puisqu'il en existe avec une capacité de 25 000.

La situation a débloqué l'été dernier lorsque, devant la menace Trump, Carney s'est mis à parler de diversification des marchés et a voté la loi d'exception C-5. Le projet de Contrecœur s'est retrouvé en tête de liste des grands projets et les gouvernements ont débloqué les millions. En septembre, on a trouvé un opérateur : DP World qui avait la caractéristique d'être associé à la Caisse. À 2,3 milliards, on parle du plus grand projet industriel au Québec depuis plusieurs décennies.

Mais voilà, à ce handicap énorme de virer à l'envers du sens de l'économie, s'est ajouté d'autres tuiles. Depuis le début , le projet se butait à un obstacle majeur : les 675 mètres qu'on prévoit draguer constituent un habitat essentiel pour une espèce en péril de surcroît endémique au Québec : le chevalier cuivré. Les lois fédérales sont claires dans ce genre de situation : pas touche. Depuis le début de l'automne, Alexandre Shields dans Le Devoir n'en finit plus de nous informer des magouilles bureaucratique grossières qui se succèdent. Imaginez, pour aménager ce que d'aucun qualifient de fiction d'habitats compensatoires, ils ont détruit une partie d'habitat essentiel. Kafka n'aurait pu faire mieux. Le SNAP Québec (société pour la nature et les parcs) et le CQDE (centre québécois du droit en environnement) ont déjà déposé une poursuite.

Autre tuile, la publication début janvier d'une étude commandée par SNAP Québec et réalisée par deux universitaires Eric Pineault et Henri Chevalier. Cette étude documente dans le détail (37 pages) le caractère complètement contraire à l'évolution du trafic maritime mondial de cet agrandissement déjà inaccessible à 70% de ce trafic.

À tout cela, il faut ajouter le bruit provenant autant du site que des camions qui vont transiter vers l'autoroute 30. Le bruit aussi des convois ferroviaires nombreux et longs qui transiteront en plein milieu de Vercheres, Varennes, Boucherville et Longueuil. Récemment, Sécurité Ferroviaire Rive-Sud alertait les pouvoirs publics en soulignant l'absence de débat public quant aux enjeux de bruit, de sécurité, de vibrations et d'interruptions du trafic routier.
Autre enjeu énorme, la prise d'eau de Contrecœur qui se situe en aval du site. Selon l'échéancier, un gigantesque dragage sur une superficie équivalente à 20 terrains de soccer se réalisera à partir de la fin de l'été prochain. On va ainsi brasser une soupe chimique de sédiments toxiques accumulés depuis plus d'un siècle. Comment ne pas être sérieusement inquiet ?

Ce sont toutes ces questions qui taraudent les citoyennes citoyens de Vercheres et Contrecœur. À Contrecœur en particulier, au conseil municipal de janvier deux conseillers municipaux ont publiquement exprimé leur dissidence par rapport aux propos jovialistes de la mairesse. Au dernier conseil, elle a cherché à réajuster le tir allant même jusqu'à s'engager à ce que conseil évalue la possibilité d'une demande de moratoire.

Mais revenons à DP World qui constitue à coup sûr, le talon d'Achille du projet. Les révélations concernant les liens de Jeffrey Einstein sont loin d'être anodines. On parle d'une bonne dizaine d'années de relations sulfureuse.

Au-delà du scandale Epstein, l'implication de DP World soulève beaucoup de questions. On savait déjà qu'au début des années 2000, cette compagnie avait été exclue des ports aux USA pour des questions de sécurité. Ce gestionnaire de port est renommé pour le haut niveau d'automatisation de ses activités. Qui dit automatisation dit recherche de coût minimum en main d'œuvre. Les 800 employés de P&O ferries (filiale de DP World) à Douvres en Angleterre l'ont appris à la dure lorsqu'en descendant de bateau le 15 mars 2022, ils ont été accueillis par une groupe de mercenaires habillés en habits de combat qui leur ont crié : « Vous êtes licenciés ». Tout ça naturellement aux mépris des lois britanniques. La Compagnie les a remplacé illico par des travailleurs étrangers à conditions de travail dignes des pays du Tiers-Monde (comme on disait). Voilà où mène la recherche effrénée du moindre coût.
Aux dernières nouvelles, les négociations entre DP World et le port n'ont toujours pas abouti. Qu'on le veuille ou non, les fats économiques de base s'appliquent. DP World n'investira pas des centaines de millions pour traiter quelques milliers de conteneurs. Dans les conditions actuelles, la seule façon d'assurer un volume important sera de canibaliser le Port de Montréal. Et la perspective de changement de ces conditions n'est tout simplement pas là. La raison devra bien prendre le dessus un moment donné.

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Mémoire sur le projet de loi 5 : Loi visant à accélérer l’octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritaires et d’envergure nationale

17 février, par Fondation Rivières — , ,
Comme tout le monde, nous sommes favorables à l'optimisation des processus pour permettre aux meilleurs projets d'émerger tout en garantissant prévisibilité et sécurité (…)

Comme tout le monde, nous sommes favorables à l'optimisation des processus pour permettre aux meilleurs projets d'émerger tout en garantissant prévisibilité et sécurité financière pour les promoteurs.

Photo Rivière Etchemin St-Odilon-de-Cranbourne

Toutefois, le présent projet de loi risque d'avoir exactement l'effet contraire puisqu'il vient contourner les règles et les processus qui ont permis jusqu'à présent au Québec de s'assurer que les bons projets industriels soient acceptés et les mauvais projets bonifiés ou recalés. En faisant fi des règles prévisibles et claires permettant d'évaluer des projets industriels, on n'assure pas une accélération de l'obtention des autorisations requises, on ouvre la porte à l'arbitraire et on s'expose à ce que de mauvais projets soient autorisés.

Un projet de loi qui nuira à la réalisation de bons projets : il doit être rejeté

La Fondation Rivières a du mal à saisir la pertinence de ce projet de loi. Le Québec est déjà doté de mécanismes d'évaluations environnementales éprouvés et efficaces qui permettent d'évaluer la pertinence des projets d'envergure nationale. Nous soutenons que lorsque les projets sont déposés avec des données crédibles et complètes, le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) permet de soutenir les bons projets grâce à une analyse rigoureuse et rejeter les mauvais, comme le projet de mine du Lac Bloom.

À l'inverse, les projets mal ficelés amènent des complications évitables dans leur réalisation. On n'à qu'à penser au dépôt du projet éolien Des Neiges « secteur Charlevoix » et « secteur sud » lors duquel le ministère de l'Environnement a interpellé les promoteurs à plusieurs reprises puisqu'ils n'avaient pas évalué les conséquences sur des espèces menacées. Le ministère de l'Environnement a dû insister pendant près de deux ans pour le retrait d'éoliennes prévues dans le « secteur Charlevoix » puisqu'elles mettaient en péril la survie des caribous habitant dans cette région. Les délais dans ce projet sont directement liés aux négligences du promoteur.

Nous sommes également préoccupés par le fait que ce projet de loi confère spécifiquement au ministre des Finances, Eric Girard, le pouvoir de désigner comme projet prioritaire et d'envergure nationale tout projet qualifié de stratégique. Or, ce type de projet est susceptible d'avoir des impacts majeurs sur l'environnement, l'économie, le tissu social et le processus démocratique. Une telle responsabilité a toujours relevé du ministre de l'Environnement, mandataire des questions environnementales et du BAPE. Dans le contexte géopolitique actuel, plus que jamais, les grands projets doivent être approuvés en fonction de leurs impacts à long terme sur les milieux économiques, écologiques et sociaux, ce qui nécessite des analyses environnementales et des processus d'évaluation solides et fiables. Le ministère de l'Environnement et le BAPE sont dotés de ces capacités de mener à bien de telles analyses. Ce n'est pas le cas au ministère des Finances.

Les processus d'approbation ne retardent pas les projets, ils permettent de les améliorer

La prémisse du législateur, c'est que les processus d'approbation actuels empêchent ou retardent indûment la réalisation des grands projets industriels. Cette prémisse ne résiste pas à l'épreuve des faits. Elle a été testée lors de la pandémie en 2021 avec la Loi concernant l'accélération de certains projets d'infrastructure. Le gouvernement estimait nécessaire de contourner les processus d'approbation pour accélérer la réalisation de projets identifiés comme étant prioritaires. Or, un bilan dressé en 2024 a permis de constater que moins du quart des projets sur cette liste avaient été achevés. Force est d'admettre que cette loi a eu un effet discutable sur l'accélération de nouveaux projets. Accélérer l'approbation de projets n'a donc pas eu pour effet d'en accélérer la réalisation et elle n'est donc tout simplement pas justifiée.

Le projet de loi 5 s'appuie sur cette même prémisse qui n'a pas été démontrée.

Il est nécessaire ici de rappeler que le BAPE se penche sur trois volets lors de ses évaluations : 1) Il analyse la viabilité économique des projets en fonction de leurs bénéfices potentiels ; 2) Il engage l'acceptabilité sociale grâce à des audiences publiques donnant l'occasion aux citoyens et citoyennes d'être entendus et informés ; 3) Il étudie l'impact des projets sur l'environnement et évalue la pertinence de leurs conséquences sur les écosystèmes. Lorsqu'il reçoit toute la documentation en bonne et due forme, le BAPE permet aux gouvernements de prendre des décisions éclairées quant aux projets qui leur sont soumis.

Les projets ciblés par le projet de loi sont majeurs et auront un impact non négligeable sur le territoire sur les cinquante prochaines années. Il est donc impératif de s'assurer que ce sont les meilleurs projets possibles.

Pour consulterle mémoire

Nous vous invitons à envoyer un commentaire à la Commission des finances publiques pour exprimer votre désapprobation envers ce projet de loi ! Nous vous avons facilité la vie et avons produit des réponses que vous pouvez copier et coller dans les boîtes de texte contenues dansle formulaire.

Dans la partie Principe du projet de loi, cochez « Complètement en désaccord » et collez ce texte dans la boîte qui suit :

Comme tout le monde, nous sommes favorables à l'optimisation des processus pour permettre aux meilleurs projets d'émerger tout en garantissant prévisibilité et sécurité financière pour les promoteurs. Toutefois, le présent projet de loi risque d'avoir exactement l'effet contraire puisqu'il vient contourner les règles et les processus qui ont permis jusqu'à présent au Québec de s'assurer que les bons projets industriels soient acceptés et les mauvais projets bonifiés ou recalés. En faisant fi des règles prévisibles et claires permettant d'évaluer des projets industriels, on n'assure pas une accélération de l'obtention des autorisations requises, on ouvre la porte à l'arbitraire et on s'expose à ce que de mauvais projets soient autorisés.

Ensuite, dans la section Suggestions de modifications au projet de loi, inscrivez : Je demande le retrait pur et simple de ce projet de loi.

Pour accéder au formulaire et donner vos commentaires

Et le tour est joué ! Vous pouvez envoyer grâce au bouton prévu à cet effet au bas de la page.

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Plutôt que l’austérité et les coups de force autoritaires, dotons nous d’une vision et des moyens pour un Québec plus viable et plus juste.

17 février, par Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) — , ,
Nous publions ci-dessous l'introduction et la conclusion du mémoire du SFPQ sur le loio de loi 5, Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations requises pour la réalisation (…)

Nous publions ci-dessous l'introduction et la conclusion du mémoire du SFPQ sur le loio de loi 5, Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritairese et d'envergure nationale. Le SFPQ recommande de ne pas adopter ce projet de loi.

Nous pouvez lire l'intégralité du mémoire en cliquant sur l'icône ci-dessous

INTRODUCTION

Le premier ministre caquiste François Legault s'est dit ouvertement inspiré par le
gouvernement libéral de Mark Carney qui, sans l'avoir annoncé en campagne électorale
et, dès son entrée en fonction après les élections d'avril 2025, a fait adopter sous bâillon
son projet de loi C-5, devenu Loi visant à bâtir le Canada.

Cette loi fédérale, qui a suscité une vive opposition de la part de leaders autochtones1 et
de groupes environnementaux 2 notamment, vise à contourner l'application de lois
existantes afin de hâter la mise en chantier de mégaprojets d'infrastructure dits d'« intérêt
national ».

Le 9 décembre dernier, le ministre des Finances du Québec, Éric Girard, a déposé à
l'Assemblée nationale le projet de loi no 5, Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations
requises pour la réalisation des projets prioritaires et d'envergure nationale (PL 5).
À l'image de la loi fédérale C-5, le PL 5 – surnommé « Q-5 » – vise à presser la réalisation
de certains projets qui se verraient désignés comme « prioritaires et d'envergure
nationale ».

À cette fin, il est proposé de concentrer entre les mains du ministre des Finances et du
gouvernement plusieurs pouvoirs leur permettant de faire fi de grands pans de notre cadre
législatif actuellement en vigueur.

Dans ce mémoire, après se pencher d'abord sur ce qui est proposé comme processus de
désignation de projet, nous verrons en quoi ce nouveau processus d'autorisation pourrait
faire fi de nos lois, tout en prévoyant déjà de multiple affaiblissement par rapport au régime
d'autorisation courant. Puis, nous présenterons quelques exemples de projets possibles
dans un tel régime, avant de dire un mot sur ce qu'y deviendraient les pouvoirs
d'inspection, d'enquête et d'imposition de sanctions. Enfin, nous traiterons d'une tendance
récente à la concentration du pouvoir au sein de l'exécutif.

CONCLUSION

Soit, il serait prévu que ce régime d'exception ne soit que temporaire, avec une possibilité
de désignation de projets qui prendrait fin cinq ans après la sanction de la loi. L'histoire
nous enseigne cependant que de telles approches créent plutôt des précédents qui
tendent à perdurer, comme ceux de la Loi concernant l'accélération de certains projets
d'infrastructure adoptée en 2020 en pleine pandémie.

Et puis, hormis l'appellation qui lui serait attribuée formellement à titre de « projet
prioritaire et d'envergure », on comprend que chacun de ces projets serait désigné à la
pièce. Chaque désignation aurait lieu après un jeu de lobbying opaque et sans vision
d'ensemble partagée publiquement de ce que devrait être l'économie et le Québec de
demain. Fruit de dialogue social, une politique économique réellement visionnaire et
partagée serait plutôt la bienvenue, avec des visées sectorielles et régionales.

Tenter d'imposer avec autorité et rapidité sur le territoire de grands projets qui n'ont pas
fait l'objet de délibération publique ne pourrait que miner leur acceptabilité sociale, et
semer encore plus de contestation régionale ou locale et de recours juridiques.
Mais pourquoi chercher à imiter les pires ? Collectivement, nous avons tout en main au
Québec pour réussir une transition écologique, pour faire de notre économie un exemple
mondial et prendre les devants alors que d'autres nations stagnent ou reculent.
Les bons projets pour le Québec se doivent d'être exemplaires avant leur mise en
chantier, comme après. Plutôt que l'austérité et les coups de force autoritaires, dotons
nous d'une vision et des moyens pour un Québec plus viable et plus juste.

RECOMMANDATION

Le SFPQ recommande de ne pas adopter ce projet de loi.

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JD Vance est hué aux Jeux olympiques alors que des milliers de personnes protestent contre l’envoi d’agents de l’ICE par les États-Unis aux Jeux en Italie

17 février, par Democracy now ! — , , ,
Alors que les Jeux olympiques d'hiver 2026 battent leur plein en Italie, nous nous entretenons avec l'écrivain et universitaire Jules Boykoff, auteur de six livres sur les Jeux (…)

Alors que les Jeux olympiques d'hiver 2026 battent leur plein en Italie, nous nous entretenons avec l'écrivain et universitaire Jules Boykoff, auteur de six livres sur les Jeux olympiques, qui affirme que Milan accueille les Jeux malgré l'opposition généralisée de la population locale. Boykoff affirme que si les Jeux olympiques ont tenté ces dernières années de mettre en place certaines réformes « cosmétiques », « elles ne s'attaquent pas aux éléments fondamentaux qui nuisent réellement aux Jeux olympiques, à savoir les dépenses excessives, l'intensification de la militarisation des forces de police, le greenwashing, la corruption et le déplacement des populations locales ».

9 février 2026 | tiré de Democracy now !
https://www.democracynow.org/2026/2/9/olympics_corrupt

La cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques d'hiver s'est déroulée vendredi à Milan, en Italie. Le vice-président JD Vance et la deuxième dame Usha Vance ont assisté à la cérémonie et ont été accueillis par une salve de huées lorsque leur image a été diffusée à l'écran. Si vous avez regardé la cérémonie sur CBC (la Canadian Broadcasting Corporation), voici ce que vous avez pu entendre.

DEVIN HEROUX : Dans un sport individuel. Quel honneur pour elle.
ADRIENNE ARSENAULT : Voici le vice-président JD Vance et son épouse Usha. Ooh, ce ne sont pas... euh, ce sont beaucoup de huées pour lui, des sifflets, des railleries, quelques applaudissements.

AMY GOODMAN : Mais ici, aux États-Unis, les commentateurs de NBC n'ont fait aucune référence aux huées, qui n'étaient d'ailleurs pas audibles dans la retransmission américaine. Dans un communiqué, un porte-parole de NBC Sports a nié avoir modifié le son de la foule lors de la cérémonie d'ouverture.
À Milan, de nombreuses manifestations ont eu lieu ces derniers jours pour protester contre la décision de l'administration Trump d'envoyer des agents de l'ICE (Immigration and Customs Enforcement) afin d'assurer la sécurité de la délégation américaine. Certains athlètes américains ont fait des commentaires sur la situation politique aux États-Unis. Voici le skieur olympique américain Hunter Hess s'exprimant lors d'une conférence de presse.

HUNTER HESS : Je pense que cela suscite des sentiments mitigés de représenter les États-Unis en ce moment. C'est un peu difficile. Il se passe évidemment beaucoup de choses qui ne me plaisent pas, et je pense que c'est le cas de beaucoup de gens. Pour moi, je représente plutôt mes amis et ma famille restés au pays, les personnes qui m'ont précédé, tout ce que je trouve positif aux États-Unis. Je pense simplement que si cela correspond à mes valeurs morales, j'ai le sentiment de représenter mon pays. Ce n'est pas parce que je porte le drapeau que je représente tout ce qui se passe aux États-Unis. Donc, oui, je veux juste le faire pour mes amis, ma famille et les personnes qui m'ont soutenu pour que j'arrive ici.

AMY GOODMAN : C'était le skieur olympique américain Hunter Hess. Le président Trump a répondu en le qualifiant de « vrai loser ».
Pour en savoir plus, nous nous tournons vers Jules Boykoff, auteur de six livres sur les Jeux olympiques, dont Power Games : A Political History of the Olympics. Il a coécrit un article avec Dave Zirin pour The Nation, intitulé « Préparez-vous pour les Jeux olympiques d'hiver de cette année, antidémocratiques, criblés de dettes et imprégnés de mafiosité ». Le sous-titre était « Des voyous de l'ICE dans les rues, l'ingérence de la mafia et des milliards de dollars gaspillés : les Jeux semblent bien partis ». Jules Boykoff a joué pour l'équipe nationale masculine de football des moins de 23 ans des États-Unis entre 1989 et 1991. Son prochain mémoire s'intitule Kicking. Il se joint à nous depuis Toronto.
Jules, le titre de votre article est assez provocateur. Pouvez-vous commencer par nous parler des huées adressées à Vance et nous expliquer pourquoi vous avez intitulé votre article « Préparez-vous pour les Jeux olympiques d'hiver antidémocratiques, criblés de dettes et infiltrés par la mafia de cette année », alors que des milliers de personnes manifestent contre l'ICE dans les rues de Milan, en Italie ? Et je ne parle pas d'eau gelée.

JULES BOYKOFF : Oui, il est assez remarquable de voir des huées lors de la cérémonie d'ouverture des Jeux olympiques, qui est généralement assez festive et amusante. Il y a eu deux salves de huées : la première, comme vous venez de le montrer, pour JD Vance, lorsque sa photo est apparue à l'écran pour que tout le monde puisse la voir, mais aussi lorsque Israël a quitté la cérémonie. Il y a donc un réel mécontentement mondial à l'égard de l'administration Trump et du gouvernement israélien, et vous avez vu cela s'enflammer.

Vous savez, ces Jeux olympiques à Milan étaient ouverts à de nombreuses villes différentes, et beaucoup d'entre elles ont refusé. En fait, plusieurs référendums ont été organisés dans des villes à travers l'Europe, où les électeurs ont eu la possibilité de dire s'ils voulaient accueillir les Jeux olympiques. Et dans des endroits comme Innsbruck, qui a déjà accueilli les Jeux olympiques, des villes en Suisse, et aussi ici au Canada, à Calgary, les électeurs ont dit : « Non, nous ne voulons pas de ces Jeux olympiques. » Eh bien, à Milan, ils n'ont pas eu l'occasion de se prononcer, et maintenant ils ont ces Jeux.

Le Comité international olympique affirme avoir présenté une série de réponses. En réponse à tous ceux qui ont dit non, ils ont mis en place toutes ces réformes qui sont censées améliorer les Jeux olympiques. Mais ces réponses ne sont en réalité que cosmétiques et ne s'attaquent pas aux éléments fondamentaux qui nuisent réellement aux Jeux olympiques, à savoir les dépenses excessives, l'intensification de la militarisation de la police, le greenwashing, la corruption et le déplacement des populations locales. Et vous voyez toutes ces choses ici à Milan en ce moment même. C'est pourquoi environ 10 000 personnes sont descendues dans les rues de Milan pour dire non à ces Jeux.

NERMEEN SHAIKH : Eh bien, Jules, vous savez, cela peut sembler assez déroutant pour beaucoup de gens, y compris moi-même, qu'une agence gouvernementale chargée de l'immigration et des douanes soit impliquée dans la sécurité d'un pays étranger. Quel est le rapport entre cette agence et la participation de responsables américains à un événement international à l'étranger ?

JULES BOYKOFF : Eh bien, tout d'abord, ce n'est pas rare. L'ICE était présente à Paris lors des derniers Jeux olympiques en 2024. En fait, les États-Unis envoient des agents de sécurité aux Jeux olympiques depuis des décennies. Ce qui est différent ici, c'est que l'ICE est en quelque sorte la bête noire du monde entier. Le maire de Milan a déclaré qu'il s'agissait d'une « milice qui tue ». Cela a permis à beaucoup de gens de prendre conscience que la sécurisation des Jeux olympiques prend de nombreuses formes, et que celle-ci n'est qu'une parmi d'autres.

On assiste également à une intensification de la sécurité en Italie même. Je veux dire par là que les Jeux olympiques offrent aux forces de police nationales et locales une occasion unique de multiplier et de militariser leurs stocks d'armes. Elles profitent de cet état d'exception. Et c'est exactement ce qu'elles font ici en Italie.

NERMEEN SHAIKH : Et, Jules, vous soulignez également dans votre article publié dans The Nation que l'Italie, comme tous les autres pays qui ont accueilli les Jeux olympiques, utilise ces derniers pour renforcer son architecture de sécurité et que cette architecture restera en place après la fin des Jeux.
Pouvez-vous nous donner quelques exemples ? De quoi s'agit-il ? Quel type d'architecture de sécurité

JULES BOYKOFF : Absolument. Les Jeux olympiques sont devenus un terrain d'essai pour de nouvelles mesures de sécurité qui restent ensuite en place après les Jeux. À Paris, par exemple, ils ont utilisé la vidéosurveillance alimentée par l'IA. Ils disent que c'est juste pour les Jeux olympiques, mais cela s'est prolongé bien au-delà. Et maintenant, en France, ils essaient de l'étendre encore plus, car ils accueillent les Jeux de 2030.

En Italie, cela permet l'intrusion de l'armée dans les rues et dans les airs. Cela permet de tester de nouvelles formes de cybersécurité et d'acheter des drones de surveillance qui ne sont pas remis dans leur boîte une fois les Jeux terminés. Ils restent en place et font partie intégrante du maintien de l'ordre normalisé après les Jeux. Et c'est ce qui inquiète beaucoup de gens en Italie.

NERMEEN SHAIKH : Eh bien, Jules Boykoff, nous allons devoir en rester là. Merci beaucoup de vous être joint à nous. Jules Boykoff est l'auteur de six livres sur les Jeux olympiques. Nous mettrons un lien vers vos articles récents sur Democracy Now !

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Bad Bunny fait trembler le racisme en direct au Super Bowl !

17 février, par Isabel Cortés — , ,
Le spectacle de la mi-temps de Bad Bunny au Super Bowl LX le 8 février au Levi's Stadium de Santa Clara en Californie n'a pas été qu'un numéro musical. Il a constitué un acte (…)

Le spectacle de la mi-temps de Bad Bunny au Super Bowl LX le 8 février au Levi's Stadium de Santa Clara en Californie n'a pas été qu'un numéro musical. Il a constitué un acte d'affirmation culturelle massive sur la scène la plus regardée de la planète, où plus de 160 millions de personnes ont assisté à une célébration en espagnol de l'héritage portoricain et latino.

Tiré du Journal de alternatives.

Dans un pays où les politiques d'immigration séparent les familles et où les discours officiels encouragent la division, un artiste latino a occupé le centre culturel sans demander la permission. Il ne s'agissait pas d'une confrontation directe — aucune mention explicite à l'ICE ou à Trump dans le spectacle. C'est le contraire à ce qu'il avait lancé sur scène après avoir remporté le Grammy du meilleur album urbain : « Avant de remercier Dieu, je vais dire : Dehors l'ICE ! » —, mais d'une présence indéniable : la culture latine n'est pas périphérique, elle est constitutive de l'identité hémisphérique.

Occuper le centre sans permission : une affirmation culturelle en espagnol

Bad Bunny — Benito Antonio Martínez Ocasio — a ouvert en marchant dans un vaste champ de canne à sucre de Porto Rico recréé dans le stade, rappelant comment l'industrie sucrière a marqué des générations de travail précaire et de survie collective. La scène s'est remplie d'éléments du quotidien : kiosques, tables de dominos, stands de nourriture de rue, travailleurs agricoles et de la construction. Ce n'était pas une idéalisation touristique, mais une humanisation des réalités économiques : la main-d'œuvre latine essentielle en agriculture et en services, souvent rendue invisible ou criminalisée.

En se présentant à voix haute avec son nom complet — « Mon nom est Benito Antonio Martínez Ocasio » —, il a rejeté l'anglicisation forcée, et des phrases comme « Danse sans peur, aime sans peur » ont transmis de la dignité face aux récits qui déshumanisent les communautés migrantes.

Dans un contexte de polarisation aiguë, le président Trump l'a qualifié de « gifle au visage de notre pays » et d'« absolument terrible », arguant que « personne ne comprend un mot ». Ces réactions reflètent des structures de pouvoir qui imposent l'anglais comme norme et perçoivent l'espagnol — parlé par plus de 40 millions de personnes aux États-Unis, sans compter celles et ceux qui l'ont apprise — comme une menace. Bad Bunny, malgré des menaces de mort et des mesures de sécurité extrêmes, a chanté exclusivement dans sa langue maternelle, défiant l'attente d'assimilation.

Colonialisme, gentrification et mémoire : quand la mi-temps devient politique

L'apparition de Lady Gaga, vêtue de couleurs évoquant subtilement le drapeau portoricain, en interprétant Die With a Smile dans une version salsa au milieu d'un vrai mariage, a symbolisé des ponts déjà établis et solides.

Ricky Martin a fait irruption avec Lo Que Le Pasó a Hawaii, une chanson qui dénonce la gentrification, la privatisation des ressources naturelles et le déplacement des communautés à Porto Rico, en utilisant Hawaï comme parallèle historique : le renversement de la monarchie en 1893 par des intérêts américains, l'annexion en 1898 et sa transformation en État en 1959. Ce passage a résonné comme un avertissement contre l'érosion de la souveraineté culturelle et territoriale.

D'un point de vue critique, ce spectacle a exposé la persistance de dynamiques coloniales : Porto Rico, en tant que territoire non incorporé, fait face à des pannes de courant chroniques, à une dette imposée et à un contrôle externe sur ses ressources.

Le point culminant a inclus un immense drapeau portoricain et Bad Bunny nommant des nations de tout le continent américain — du Chili au Canada, en terminant par « ma patrie, Porto Rico » — tandis que des drapeaux d'Amérique latine et des Caraïbes ont inondé le terrain. Le message projeté sur les écrans — « La seule chose plus puissante que la haine, c'est l'amour » — et le ballon crevé portant la phrase « Ensemble, nous sommes l'Amérique » ont redéfini « Amérique » comme l'ensemble du continent, et non comme synonyme exclusif des États-Unis, évoquant A Logo for America d'Alfredo Jaar (1987).

Marketing global, drapeaux et résistance : détourner la machine du Super Bowl

Sur le terrain, les Seattle Seahawks ont vaincu les New England Patriots 29 à 13, avec des célébrations latines notables : DeMarcus Lawrence a brandi le drapeau mexicain pour sa famille mexicano-américaine, et des joueurs comme Julian Love, Elijah Arroyo, Andrés Borregales, Christian González et Jaylinn Hawkins ont mis en lumière la présence latine sur le terrain.

John Sutcliffe, journaliste sportif bilingue vétéran d'ESPN, n'a pu retenir ses larmes en direct après la performance. La voix brisée et les yeux embués, il a décrit le spectacle comme un message chargé « d'amour, de culture et d'affection ».

Ce moment de vulnérabilité contraste avec la logique commerciale froide qui sous-tend l'événement. Le Super Bowl est la vitrine publicitaire la plus coûteuse de la planète. Pour la NFL, dont la croissance aux États-Unis est arrivée à maturité, Bad Bunny représente un levier stratégique pour l'expansion en Amérique latine et dans d'autres marchés.

Mais l'artiste a pris chaque drapeau, chaque référence aux quartiers et chaque mention continentale pour les porter au-delà du marketing. Il a rempli le temps acheté avec un récit de résistance et d'unité hémisphérique. Le résultat : un spectacle né d'intérêts corporatifs, devenu un véhicule pour des voix marginalisées.

Comme à l'habitude, cette célébration n'a pas échappé aux dynamiques de pouvoir qui normalisent la militarisation. Le traditionnel survol d'avions militaires rappelle les contradictions d'un système qui criminalise les migrants tout en dépendant de leur main-d'œuvre.

Aujourd'hui, la question n'est pas de savoir si tu as compris les paroles, mais si tu as saisi le message : la dignité ne négocie ni la langue ni l'identité. Dans un monde de frontières renforcées, la culture traverse sans visa.

À toi qui lis depuis n'importe quel coin des Amériques : danse, aime, résiste. Parce que lorsque la plus grande scène du monde se remplit de drapeaux divers et de rythmes en espagnol, l'histoire a déjà changé. Continuons de chanter. Ensemble et inébranlables.

« L'Amérique, c'est pas juste les États-Unis, papa / Ça va de la Terre de Feu jusqu'au Canada » This Is Not America — Residente, 2024.

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Nersès Nalbandian, parrain oublié de la musique éthiopienne

17 février, par Fabien Mollon — , ,
Ce rescapé du génocide arménien a exercé une influence majeure en Éthiopie sur le « Swinging Addis » des années 1960, participant à la création d'orchestres, formant des (…)

Ce rescapé du génocide arménien a exercé une influence majeure en Éthiopie sur le « Swinging Addis » des années 1960, participant à la création d'orchestres, formant des générations de musiciens et laissant derrière lui des centaines de partitions. Alors qu'il n'a jamais eu la notoriété d'un Mulatu Astatke, un album de la série « Éthiopiques » lui rend hommage.

Tiré d'Afrique XXI.

Addis-Abeba, le 25 mai 1963. Ce jour-là, la capitale éthiopienne accueille les trente-deux dirigeants des États africains tout juste indépendants. Sous les ors de l'Africa Hall, un centre de conférences inauguré deux ans plus tôt par l'empereur Haïlé Sélassié, les voilà réunis pour signer la charte fondatrice de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), ancêtre de l'Union africaine. Il y a là le « Ras Tafari », donc, le « roi des rois » célébré comme un demi-dieu par les rastas jamaïcains depuis son couronnement, en 1930 ; mais aussi les pères des indépendances que sont le Ghanéen Kwame Nkrumah, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, le Guinéen Ahmed Sékou Touré

Comme toute organisation régionale qui se respecte, l'OUA s'est dotée d'un hymne, Africa Africa. Mais lorsque les premières notes de cette ode à la fierté africaine retentissent devant le parterre de chefs d'État, ce n'est pas son compositeur qu'on voit conduire les musiciens, mais un chef d'orchestre fantoche. Le véritable auteur, lui, a été relégué dans l'ombre, condamné à diriger depuis les coulisses ce concert historique. Son tort : pas assez éthiopien, trop blanc, trop arménien. Son nom : Nersès Nalbandian.

Cette anecdote résume à elle seule le sort réservé à celui que le producteur Francis Falceto (1) considère comme « l'incontournable parrain de la musique éthiopienne moderne ». Pilier du « Swinging Addis » des années 1960, Nersès Nalbandian n'a jamais bénéficié de la postérité qu'il méritait, les autorités éthiopiennes s'étant bien gardées de le mettre en avant. Une injustice que le créateur de la célèbre série d'albums « Éthiopiques » a voulu réparer en lui consacrant le 32e volume de sa collection : Nalbandian l'Éthiopien, qui réunit quatorze morceaux interprétés par l'Either/Orchestra (E/O) de Boston, est paru début décembre 2025 sur les labels Heavenly Sweetness (vinyle) et Buda Musique (CD).

« Ses anciens élèves lui doivent tout »

« Cela fait quarante ans que je vais en Éthiopie pour y comprendre la genèse de la musique moderne, explique le musicographe français de 76 ans. Nalbandian est un personnage central sur lequel j'ai rassemblé de nombreux documents de première main. Car, à l'inverse des artistes éthiopiens, il avait tout conservé : des centaines de partitions ainsi qu'une riche correspondance, qui va de la lettre de démission jusqu'au courrier pour créer un conservatoire… Il est cité par de nombreux musiciens de la vieille génération, ses anciens élèves lui doivent tout, mais les plus jeunes le connaissent à peine… »

Tout le contraire d'un Mulatu Astatke, dont le nom reste indissociable de la musique éthiopienne et plus particulièrement de « l'éthiojazz », terme diablement vendeur qu'il a lui-même inventé à la fin des années 1960. Sa notoriété explose en 1998 à la faveur du quatrième volet des « Éthiopiques », puis en 2005 avec la sortie au cinéma de Broken Flowers, du réalisateur états-unien Jim Jarmush, Prix du jury au Festival de Cannes : la bande originale du film comprend trois de ses morceaux, dont le légendaire Yekermo Sew.

« Mulatu est arrivé à la bonne époque, poursuit Francis Falceto. Il a enregistré des choses magnifiques, mais je le considère un peu comme un escroc. Il n'y a qu'à comparer Yekermo Sew avec Song For My Father, de Horace Silver : la ressemblance est frappante ! Mais il fait la fierté de son pays car c'est l'un des premiers Éthiopiens à avoir étudié la musique à l'étranger [à Londres puis à Boston, à la fin des années 1950]. » Nalbandian, lui, était autodidacte. Ce qui ne l'empêchait pas de maîtriser presque tous les instruments, sauf la batterie.

« C'était bien plus qu'un arrangeur »

Mais reprenons depuis le début. Le jeune Nersès naît le 15 mars 1915, à l'aube du génocide perpétré par l'Empire ottoman contre les Arméniens, qui fera 1,2 million de morts jusqu'en 1923. Dans ce contexte historique chaotique, on ne sait s'il a vu le jour à Antep (aujourd'hui Gaziantep, dans l'actuelle Turquie) ou de l'autre côté de la frontière, à Alep (Syrie), où sa famille a trouvé refuge.

On est encore loin de l'Éthiopie mais c'est son oncle, Kevork Nalbandian (1887-1963), qui foule le premier la terre abyssinienne, en 1924, en compagnie des Arba Lijoch, une fanfare de quarante orphelins arméniens recrutés par Haïlé Sélassié lors d'un voyage à Jérusalem. C'est aussi à lui que le prince régent demande, déjà, de composer le tout premier hymne national. Durant un quart de siècle, l'oncle Kevork « fut bouillonnant d'activités dans la formation musicale comme dans l'invention théâtrale », écrit Francis Falceto dans le texte qui accompagne l'album.

Nersès le rejoint à la fin des années 1930, alors que l'Éthiopie est occupée par l'Italie de Mussolini (de 1936 à 1941). Dégourdi, le neveu exerce comme chef de chœur, compositeur, arrangeur, adaptateur, loueur de pianos, accordeur… avant de devenir, en 1946, directeur musical de l'orchestre de la municipalité d'Addis-Abeba. « En quelques années, il en fait la première formation véritablement moderne, tant par l'efficacité de son enseignement que par le choix du répertoire ou la sophistication de ses arrangements », affirme le créateur des « Éthiopiques ». Plus tard, l'orchestre intègre le prestigieux Théâtre Haïlé-Sélassié, inauguré en 1955 pour fêter les vingt-cinq ans du couronnement de l'empereur.

Nersès Nalbandian a mis sur pied « une école de musique et des orchestres officiels, aux cuivres souvent pléthoriques, dont les plus prestigieux, comme l'Imperial Bodyguard Band, l'Army Band ou le Police Orchestra », souligne le journaliste Florent Mazzoleni dans son ouvrage Afriques Musiques, une histoire des rythmes africains (Hors Collection, 2022) : « Sa rigueur, son exigence et son professionnalisme en font le père fondateur de nombre de musiciens éthiopiens de renom. » Auprès d'Afrique XXI, Francis Falceto ajoute : « C'était bien plus qu'un arrangeur. Un chanteur lui sifflotait une mélodie, et Nalbandian revenait quelques jours plus tard avec une partition pour chacun des instruments ! »

« Comme un jeu de mots croisés »

Le saxophoniste états-unien Russ Gershon, 66 ans, dirige l'Either/Orchestra (E/O), formation à laquelle on doit la redécouverte des compositions de Nalbandian. Il confie à Afrique XXI :

  1. En tant qu'immigrant issu d'une autre culture musicale, Nersès a apporté ses racines arméniennes et classiques européennes, et plus généralement une ouverture d'esprit dans sa façon d'aborder la musique. Je suis sûr qu'il a trouvé les modes et le chant éthiopiens aussi fascinants que moi lorsqu'il les a découverts, et qu'il a passé sa carrière à chercher comment intégrer ces éléments dans un contexte d'ensemble qui n'existait pas vraiment en Éthiopie avant les années 1930 ou 1940. Il a été un pionnier de ce que nous appelons aujourd'hui la world music, créant une fusion organique de styles provenant de plusieurs continents.

Hélas, « Moussié Nersès » n'a laissé derrière lui que trois morceaux sur vinyle, ainsi que des enregistrements radiophoniques difficilement exploitables. Un bien maigre butin pour un chasseur de trésors sonores. Pour lui rendre hommage, il a donc fallu repartir de la base : ses propres partitions. Russ Gershon se souvient : « Lorsque l'E/O s'est rendu pour la première fois à Addis-Abeba, en 2004, Francis m'a présenté Vartkès et Salpi Nalbandian, les enfants de Nersès. Avec le recul, je le soupçonne d'avoir planifié cette rencontre depuis un certain temps afin de les convaincre que l'E/O serait capable de faire revivre la musique de Nersès… Ils ont gentiment invité tout l'orchestre chez eux, nous ont régalés de plats et d'alcool arméniens et éthiopiens, et ont sorti une boîte de musique en disant : vous devez jouer ça ! »

« Certaines partitions étaient complètes, d'autres partielles, certaines chansons n'avaient pas de partition, seulement un enregistrement, continue le saxophoniste. C'était un peu comme un jeu de mots croisés. Nous avons pris plus ou moins de libertés avec le matériel, allant de rendus fidèles à des aventures assez lointaines. » À l'écoute de l'album, enregistré lors de concerts de l'E/O donnés entre 2011 et 2015 en Éthiopie, aux États-Unis et au Canada, l'influence majeure de Nalbandian ne fait guère de doute. C'est d'ailleurs pour sa contribution au patrimoine culturel éthiopien que l'empereur finira par lui accorder la nationalité, même si, du fait d'un « chauvinisme extravagant », selon Francis Falceto, « sa situation d'étranger apatride l'a régulièrement tenu à l'écart des positions de haute direction ».

Le « Négus rouge » et la « décadence »

Un dernier épisode s'avère particulièrement révélateur, et il y est encore question d'hymne. Après la chute de Haïlé Sélassié, en 1974, les autorités issues de la révolution veulent doter le pays d'une nouvelle chanson officielle. Une soixantaine de propositions sont envoyées sous pli fermé, et le jury choisit celle… de Nersès Nalbandian ! Inacceptable pour le dictateur Mengistu Haïlé Mariam, qui demande que le deuxième choix soit finalement retenu. Problème : la partition se révèle injouable, si bien que son auteur revient vers Nalbandian pour lui demander d'y mettre un peu d'ordre.

Dirigé par le « Négus rouge », le régime du Derg (1974-1987) marquera la « décadence » de la musique éthiopienne, d'après Francis Falceto : « Les grands orchestres institutionnels d'une quinzaine de musiciens ont été dissous, remplacés par des one-man bands avec des claviers omniprésents. C'était le couvre-feu, la fin des fiestas nocturnes… Ce qui reste des années révolutionnaires n'est vraiment pas terrible… »

Nersès Nalbandian n'assistera que brièvement à ce déclin : il meurt le 13 novembre 1977 à Addis-Abeba. Quelques mois plus tôt, en janvier et février, c'est lui qui avait conduit la délégation éthiopienne au Festival mondial des arts nègres (Festac), à Lagos, au Nigeria. Sur une photo prise lors de l'événement, on le voit, sourire modeste, entouré de ses protégés : il y a là, notamment, les chanteurs Muluken Mellesse et Tlahoun Gessesse (qui font ou feront l'objet des 31e et 34e « Éthiopiques »)… mais aussi Mulatu Astatke, promis au succès que l'on sait. Une page se tourne alors, se refermant impitoyablement sur l'héritage de « Moussié Nersès ».

Notes

1- Francis Falceto, « Un siècle de musique moderne en Éthiopie », Cahiers d'études africaines, 2002, à lire ici.

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Thèses pour une critique écosocialiste de l’intelligence artificielle

Ce texte porte essentiellement sur l'IA générative. La formulation en thèses (inégalement développées) ne vise pas à poser des certitudes, mais à faciliter le débat par la (…)

Ce texte porte essentiellement sur l'IA générative. La formulation en thèses (inégalement développées) ne vise pas à poser des certitudes, mais à faciliter le débat par la concision de l'exposé.

11 février 2026 | tiré d'À l'encontre | Illustration : (Boston Institute of Analytics)

Intelligences et intelligences humaines

1. Ce que nous appelons intelligence est ce qui permet de saisir la différence, d'appréhender le nouveau, d'anticiper le possible dans le cours des événements qui ponctuent le temps.

2. L'intelligence est un produit émergent de l'évolution non linéaire du vivant.

La nature fait des bonds. Les choses inertes ne sont pas intelligentes. Les organisations symbiotiques de végétaux et de champignons communiquent et s'adaptent aux événements sans anticipation ni conscience. L'intelligence telle que définie ici apparaît dans le règne animal où elle présente des formes et des degrés divers. Chez les unicellulaires et les organismes sans cerveau, elle se confond avec l'« instinct de survie » (mécanismes de survie).

3. L'intelligence humaine combine une grande capacité d'abstraction à partir d'un petit nombre de données, une communication sophistiquée, la pensée, et une vie spirituelle développée qui s'exprime dans des réalisations symboliques complexes, à la fois individuelles et collectives.

4. Homo sapiens identifie dès la toute petite enfance les régularités et les symétries dans ce qui l'entoure, donc aussi ce qui est rare ou insolite. Absente chez d'autres primates, cette aptitude fonde la capacité de notre espèce à classer les objets par la raison et à en percer les mécanismes par la science.

5. Sans société humaine, sans corps communiquant et collaborant, il n'y a ni intelligence réflexive, ni vie spirituelle, ni conscience.

Les caractéristiques de notre intelligence résultent a la fois de traits physiques (le volume et la structure du cerveau, la bipédie, la spécialisation de la main, l'appareil phonatoire) et du fait qu'Homo sapiens est un mammifère social. Les jeunes de notre espèce ne peuvent survivre que grâce à des soins parentaux prolongés, nous échangeons par le biais d'un langage syntaxique complexe, et notre rapport social au reste de la nature est médié par le travail, réalisé à l'aide d'outils. Ces traits confèrent à Homo sapiens des intelligences multiples et une grande adaptabilité, décisive pour comprendre le développement ontogénétique de l'humanité.

6. Esprit, pensée et conscience dépendent du développement / fonctionnement du cerveau mais aussi de celui du corps en général.

Esprit, pensée et conscience ne sont pas localisables dans une zone précise du cerveau. Ces propriétés sont pour ainsi dire sécrétées dans le processus d'individuation par lequel les humains se développent physiquement, psychiquement et collectivement.

7. L'intelligence humaine est non seulement sociale mais aussi écosystémique.

La capacité des jeunes humains à identifier et classer les formes, les régularités et les exceptions est modelée par le climat, les saisons, les biotopes. Notre intelligence est enrichie par l'exceptionnelle diversité de la faune et de la flore terrestres ainsi que par la complexité de leurs relations avec le monde physique.

8. L'intelligence combine nécessairement la raison et l'émotion, le savoir de ce qui est, le souvenir de ce qui n'est plus et le désir ce qui pourrait être.

L'émotion – étymologiquement « ce qui met en mouvement », « ce qui fait sortir de soi » – est ce qui naît de la tension entre le soi et l'altérité ; le monde souhaité et le monde tel qu'il est ; le projet et sa réalisation ; l'existant et l'absent. Elle fonde l'éthique et est donc bien plus qu'un supplément d'âme de la raison : une part essentielle de notre intelligence. Sans émotion, sans empathie, sans éthique, la raison serait dangereusement pathologique.

9. Les formes de l'intelligence humaine se déclinent historiquement et écologiquement.

Dans la production sociale de leur existence les humains développent des savoirs, des techniques et des modes de production. Ils transforment la société, la nature et leur métabolisme avec celle-ci, donc aussi les conditions dans lesquelles ils communiquent et collaborent – et par conséquent leur intelligence. Homo sapiens ne pensait probablement pas de la même manière avant et après l'invention de l'écriture, ses créations artistiques n'étaient pas identiques avant et après la machine à vapeur, ses univers symboliques diffèrent dans la toundra arctique, dans la forêt tropicale, dans les mégapoles de fer et de béton.

IA, intelligence, machinisme et capitalisme

10. La percée de l'IA accélère la destructivité du progrès capitaliste.

L'essor du capitalisme est rythmé par les avancées des sciences. Les bonds en avant du savoir ont développé les moyens de production, étendu les échanges, ouvert les horizons. Mais ce progrès est contradictoire. En réduisant l'intelligence à la raison, et la raison au calcul des profits, le Capital mutile l'une et l'autre. La loi de la valeur rend la raison absurde et enfonce l'émotion dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». La mise en œuvre de l'IA accélère ces tendances : elle intensifie la destruction des liens communautaires et de la biodiversité, appauvrissant ainsi les sources sociale et écosystémique de l'intelligence. Tout en témoignant de connaissances plus étendues que jamais, elle restreint les champs d'investigation de la science et encourage les boucles de rétroaction dans la recherche.

11. En dépit de ses prouesses, l'IA n'est pas intelligente et ne peut pas l'être.

Les recherches sur l'IA font progresser la compréhension du fonctionnement du cerveau. La maîtrise du langage par les réseaux de neurones artificiels, en particulier, constitue une percée scientifique majeure. Mais l'IA ne pense pas, ne rêve pas, n'imagine pas. Elle « parle » sans (sa)voir ce dont elle parle, car elle n'a pas de monde. Le futur qu'elle projette est induit de ce qui a dominé le passé dans les statistiques. Ses capacités d'inventaire sont à la fois vertigineuses et partielles car ses données (nos données, qu'elle s'approprie !) se limitent à la part du savoir humain collectif en circulation sur internet.

12. L'IA est humaine, pas « artificielle ». Elle exacerbe l'extractivisme capitaliste, sa raison instrumentale et la subsomption du travail.

Les algorithmes sont aux mains de capitalistes-ingénieurs qui cherchent à maximiser le profit. Grâce à leur situation de monopoles et à leur emprise globale, les géants du numérique se soustraient à la péréquation du taux de profit. C'est ce mécanisme de captation de valeur créée par le travail qui leur permet d'accumuler des rentes gigantesques. Celles-ci s'enracinent dans les mécanismes caractéristiques du système : la (sur)exploitation de la force de travail (notamment dans l'extraction et le raffinage des terres rares mises à disposition par la nature), et l'accaparement gratuit des savoirs humains accumulés. Les maîtres de la Tech aspirent à un pouvoir absolu qui présente des similitudes avec celui de la classe dominante sous l'ancien régime, mais le capitalisme numérique n'est pas un féodalisme.

13. La critique marxienne de la machine est décisive pour appréhender l'IA.

Pour Marx, la machine réduit le prolétaire à une série de gestes utiles à la valorisation capitaliste. Son savoir-faire est réduit en miettes, son travail aliéné « éteint » sa créativité ; il devient l'accessoire de la machine ; elle a pris sa place, il perd sa dignité. Quand la machine est automatique, l'appropriation du travail vivant par le travail mort devient le fait du processus productif ; la machinerie donne ainsi sa forme la plus adéquate au Capital. Dès lors, l'intelligence collective appropriée par le capitaliste – le travail objectivé – domine complètement le travail vivant ; la machine apparaît a la fois comme une « force hostile » et comme la condition préalable de la production. De formelle, la subsumption du travail au capital devient réelle. Cette critique marxienne du machinisme s'applique parfaitement à l'IA.

14. Le danger ne réside pas dans le fait que la machine risquerait de devenir « plus intelligente » que nous – « superintelligente ». Il réside dans le fait que l'IA est la « force hostile » par excellence, la raison instrumentale à l'état pur, l'inhumanité capitaliste objectivée. Accroître sa puissance, c'est accroître la puissance de ce qui nous domine et nous entraîne vers l'abîme.

IA, onde longue et exploitation du travail

15. Face au travail, l'IA « incarne » la logique du capital mieux que le capitaliste lui-même.

Dans un monde non capitaliste, d'autres IA pourraient soulager l'humanité de tâches fastidieuses et répétitives. Dans l'enseignement, dans la santé, dans le soin aux écosystèmes, par exemple, des IA spécifiques permettraient au travail vivant de se concentrer sur les interactions sociales et écologiques, enrichissant celles-ci dans une logique humaine du « prendre soin ». Dans le monde capitaliste réel, cependant, le « prendre soin » – détection du cancer, prévision météo, etc. – est subordonné au profit. L'IA st réglée sur l'extraction de la plus-value jusqu'à la dernière goutte, automatiquement, sans trêve ni repos. Elle substitue encore plus du travail mort au travail vivant, étend la subsomption réelle aux tâches d'administration et de service, assèche les métiers créatifs. Les algorithmes perfectionnent la logique tayloriste de contrôle du travail : l'activité du travailleur, de la travailleuse, ses gestes, sa localisation, la succession de ses opérations, ses temps de travail et de déplacement peuvent être commandés, évalués et récompensés (et surtout sanctionnés) à distance, directement. Loin d'alléger le travail, l'IA le rend plus intense et plus dense.

16. Les promesses d'un nouvel âge d'or par l'IA sont sans fondement sérieux. Aucune technologie ne peut sortir le capitalisme des contradictions de la production de valeur.

Les projections de hausse de la productivité par la mise en œuvre de l'IA varient actuellement entre 0,07 et 0,7% par an pendant dix ans. C'est insuffisant pour nourrir une onde longue de croissance. L'IA ne relance pas l'accumulation, elle aiguise les contradictions systémiques. On retrouve Marx : le machinisme implique un énorme capital fixe qui « ne s'oriente plus vers la valeur immédiate » mais vers la « production pour la production » ; l'amortissement des machines nécessite par conséquent que la fraction circulante s'oriente sur « la consommation pour la consommation ». Encore faut-il que la plus-value soit réalisée régulièrement, pendant une période suffisante. Après quarante ans d'austérité salariale et dans un monde de puissances en lutte pour l'hégémonie, c'est là que le bât blesse : qui peut garantir l'écoulement durable des marchandises promues par des milliards de smartphones ? Conformément aux intuitions d'Ernest Mandel, la gravité de la crise écosociale systémique et les contradictions classiques de la production de valeur excluent probablement toute nouvelle onde longue d'expansion capitaliste.

17. Ce n'est pas la relance de l'emploi qui sera au rendez-vous de l'IA, mais l'approfondissement du pillage social et environnemental.

Contrairement aux révolutions technologiques antérieures, les pertes d'emplois provoquées par l'IA ont peu de chances d'être compensées par le développement de nouvelles fonctions équivalentes. Comme l'énorme développement de la partie fixe du capital tend à faire baisser le taux de profit, le capital a recours aux contre-tendances bien connues : pillage accru des ressources naturelles gratuites et de la force de travail sous-payée. La dématérialisation de l'économie est un mythe. En réalité, la percée de l'IA s'accompagne d'une brutalité matérielle croissante dans l'appropriation impérialiste des écosystèmes et dans la surexploitation la plus cruelle des prolétaires (capitalisme de plateforme, travail des enfants, contrats zéro heure, etc.). Tous ces mécanismes accentuent en même temps les inégalités coloniales et les discriminations validistes, racistes et de genre.

18. L'IA gonfle une nouvelle bulle de capital fictif et renforce la tendance à la militarisation.

Les sommes astronomiques qu'une poignée d'oligopoles investissent dans le développement de l'IA traduisent la pléthore inouïe de capital-argent, le poids de la finance dans le Capital contemporain, et son très haut degré de concentration/centralisation. Mais le fétichisme de la technique combiné à une concurrence spécifique intra-oligopolistique aveugle les investisseurs. En soi, leurs investissements n'apportent aucune solution au problème de la valorisation. L'IA n'a pas les résultats escomptés, coûte trop cher, la clientèle préfère le contact humain, etc. L'IA gonfle ainsi une nouvelle bulle de capital fictif. Tôt ou tard, pour atténuer le choc, le capital technologique imposera l'usage et le paiement de ce qui se présente aujourd'hui comme un merveilleux service gratuit. Mais cela ne suffira pas. La ruée sur l'IA a tout ce qu'il faut pour déclencher une nouvelle crise financière majeure et accélérer la tendance du capital en crise à investir dans la production d'armes comme planche de salut.

Inégalités mondiales, civilisation et « technofascisme »

19. L'IA approfondit le fossé entre métropoles impérialistes et pays périphériques.

Seuls les puissants monopoles des pays capitalistes les plus développés peuvent mobiliser les énormes masses de capitaux nécessaires aux infrastructures de l'IA. Son développement frénétique est d'ores et déjà un facteur supplémentaire d'approfondissement des inégalités entre les pays capitalistes les plus développés (en particulier les Etats-Unis et la Chine) et les pays à revenu faible ou moyen (LMICs). Cette division stimule les mécanismes de la domination impérialiste-coloniale la plus crue et encourage les puissances impérialistes à durcir encore davantage leur gestion barbare des flux migratoires.

20. Du point de vue social général, l'IA généraliste dégrade l'intelligence, la créativité, l'empathie, l'éthique et la santé publique (mentale notamment) – en particulier celle des enfants.

Communication et collaboration sont inséparables. Aujourd'hui, les algorithmes s'emparent de la première comme les machines à vapeur, hier, se sont emparées de la seconde. Les tendances toxiques qui en découlent débordent la sphère du travail. Dans la société en général, le contact avec l'autre toujours différent, humain et non-humain, est concurrencé par la fréquentation du même dans une bulle narcissique ; la machine remplace le confident, la confidente ; l'hypersollicitation informationnelle rogne les ailes de la pensée vagabonde ; la quête joyeuse de vérité est remplacée par l'assuétude triste aux réalités virtuelles et à leurs mensonges ; l'espérance d'un futur différent se perd dans la compilation statistique d'un passé objectivé.

21. En aidant le Capital à subsumer le travail comme jamais, l'IA l'aide à subsumer comme jamais la société tout entière.

Dans la sphère de la reproduction, par le truchement des réseaux « sociaux », l'IA démultiplie les possibilités de réalisation de la survaleur produite par l'exploitation du travail. Elle accélère la circulation des marchandises et intensifie la subjugation consumériste des esprits. La machinerie de la révolution industrielle déqualifiait le savoir-faire du producteur en le dépossédant de la maîtrise du procès de travail. L'IA déqualifie pour ainsi dire le « savoir-vivre » – la formation des désirs et de la conscience. L'accès gratuit à la machine qui semble parler, comprendre, voire compatir, crée des dépendances affectives qui se monnaieront par la suite. La subsomption du travail transcroît en subsomption de la vie.

22. Par son incapacité à distinguer le vrai du faux, l'IA favorise le suprémacisme, la loi du plus fort, l'élimination des faibles, la fin qui justifie les moyens dans la lutte de tous contre tous.

Les enfants acquièrent la notion de vérité par la socialisation et l'apprentissage du langage. L'IA n'étant ni vivante ni sociale, la notion de morale lui est étrangère – alien. La machine est dite « auto-apprenante » mais elle ne peut écarter d'elle-même les gigantesques masses de données corrompues par le mensonge, la haine et la perversion. Des milliers de « prolétaires du clic » sous-payés sont chargés de lui inculquer des « valeurs ». Celles-ci découlent de la vision du monde qu'ont leurs employeurs. Pas étonnant que l'IA aide les suicidaires à se suicider, les escrocs à escroquer, les violeurs à violer. Elle « ment », « triche », « ruse », et « empêche qu'on la débranche »… à l'image de ses créateurs.

23. L'IA est l'instrument parfait au service d'un capitalisme voyou qui trouve son expression politique assumée dans un « technofascisme » bigot, raciste, machiste, LGBT-phobe, colonial, anti-écolo et néomalthusien.

L'IA généraliste favorise la poussée de l'extrême-droite alimentée par plus de quarante années de néolibéralisme. Les fascistes l'utilisent pour manipuler les masses via les réseaux sociaux et truquer les élections. Les pouvoirs autoritaires l‘utilisent pour contrôler les populations à un point jamais vu dans l'histoire. Les gouvernements (de moins en moins) démocratiques l'utilisent pour traquer les migrant.e.s et ficher les opposant.e.s. L'IA a une capacité inégalée d'amener les individus à changer d'opinion. La génération d'images et de textes constitue un moyen redoutable d'endoctrinement qui sollicite les mécanismes cérébraux d'une « pensée rigide ». Certains chercheurs en neurosciences pensent que ces mécanismes entraînent des changements épigénétiques, transmissibles sur plusieurs générations (une possibilité entrevue par Darwin). Si c'est exact, l'IA aurait le potentiel de ramener durablement l'humanité sous le joug de croyances irrationnelles.

IA, écologie et cataclysme

24. L'IA accélère la catastrophe sociale-écologique, climatique en particulier. Son développement précipite le franchissement de « points de bascule ».

Les data centers étasuniens consommaient, en 2023, 17 milliards de litres d'eau, et ce chiffre devrait plus que doubler d'ici 2028. Au niveau mondial, les 8000 data centers consommaient en 2024 460 TWh d'électricité/an, auxquels devraient s'ajouter en 2026 de 160 à 590 TWh (par rapport à 2022) – soit respectivement la consommation annuelle de la Suède et de l'Allemagne. Les émissions de CO2 dues à ces infrastructures tripleront entre 2020 et 2035, selon l'AIE (Agence internationale de l'énergie). L'extraction des terres rares nécessaires à l'IA engendre globalement 13 milliards de tonnes de déchets/an, et certaines études en projettent plus de cent fois plus en 2050. Les pauvres des pays pauvres sont touché.e.s le plus durement par ces effets, soit directement par l'exploitation minière et l'épuisement des ressources hydriques pompées par les centres de données délocalisés, soit indirectement par la perte de biodiversité et les événements climatiques extrêmes.

25. L'IA accroit les risques – inhérents à la concurrence capitaliste – de catastrophes technologiques majeures.

L'IA est devenue l'enjeu premier de la concurrence entre monopoles de la Tech étroitement imbriqués aux Etats en lutte, principalement la Chine et les Etats-Unis. De ce fait, la course à l'IA est immédiatement une course à ses applications militaires. La recherche est opaque et déroge à la pratique scientifique du « scepticisme organisé ». Cette configuration favorise le secret qui accroît les dangers. L'auto-insertion dans de nombreux systèmes d'une IA encore plus performante pourrait interrompre des services de base, produire des virus dangereux, déclencher une attaque nucléaire, sans qu'on sache exactement comment… L'incapacité du système capitaliste à arrêter le basculement climatique (parfaitement documenté par la science) montre que ces scénarios ne relèvent pas de la science-fiction.

Pistes pour une élaboration nécessaire

26. Une initiative publique est indispensable pour identifier les risques et prendre des mesures immédiates de protection de la société contre les effets de l'IA.

Un large débat démocratique, dûment informé par une expertise scientifique indépendante des intérêts capitalistes, devrait se prononcer sur l'utilité sociale de l'IA et mettre notamment en discussion les problèmes et dispositions suivantes :

  • La recherche-développement sur l'IA doit être retirée des mains des groupes capitalistes et soumise aux procédures de la communauté scientifique ;
  • transparence totale sur la conception des modèles, l'entraînement des algorithmes et les méthodologies techniques utilisées par les entreprises ;
  • interdiction de l'IA dans le domaine de la création artistique et littéraire. Répression du piratage des données ;
  • protection des initiatives coopératives d'utilisation des technologies numériques (Wikipedia…) contre la concurrence de l'IA et le piratage par l'IA ;
  • face au risque de déshumanisation des rapports sociaux par l'usage de l'IA, maintien et extension de l'emploi dans les domaines du « care » (enseignement, santé, aide à la petite enfance et aux personnes âgées, prévention des violences faites aux femmes, etc.) ; garantie du maintien des guichets au public dans les administrations ;
  • interdiction des applications de l'IA dans les domaines militaires et policiers ;
  • interdiction des contenus racistes, machistes et LGBT-phobes ;
  • suppression de l'accès aux réseaux sociaux pour les enfants au-dessous de seize ans ; éducation aux technologies et à leurs risques ;
  • réforme des programmes scolaires dans le but de développer la coopération, le sentiment d'appartenance à la nature et le respect du vivant.

27. L'IA confronte le monde du travail à la nécessité d'un syndicalisme de combat international, radicalement anticolonial, qui articule les luttes à tous les niveaux de la chaîne de valeur et remet le contrôle ouvrier à l'ordre du jour.

La puissance du capitalisme rentier de la Big Tech repose sur la surexploitation de millions de travailleurs, de travailleuses et d'enfants dans le secteur minier, dans le raffinage des terres rares et dans l'industrie électronique. La lutte conséquente contre ces monopoles rapaces et contre leur projet technofasciste passe par l'unification des travailleurs à tous les niveaux de la chaîne de valeur. Reconnaissance des syndicats et liberté syndicale partout. Obligation de consultation des travailleurs/euses sur l'introduction de l'IA au travail. Droit de véto syndical. Contrôle ouvrier sur l'évolution de la charge de travail, en quantité et en qualité. Contre les licenciements dus à l'introduction de l'IA dans les entreprises, réduction du temps de travail sans perte de salaire.

28. Un moratoire sur la construction des centres de données et autres infrastructures lourdes de l‘IA est indispensable. Toute nouvelle avancée doit être subordonnée à l'adoption d'une stratégie écologique et sociale globale, incluant notamment : une stratégie visant à faire reculer les inégalités sociales, la gestion durable des ressources (eau, minerais), la restauration des écosystèmes massacrés, ainsi qu'un plan précis de réduction contraignante des émissions de gaz à effet de serre, en conformité avec les objectifs de l'accord de Paris sur le climat.

29. Développer une contre-culture face à l'IA. Dans les mouvements sociaux, mettre en œuvre des pratiques collectives pour résister à la dégradation des relations sociales et du débat d'idées par l'IA.

La formation d'une intelligence collective ne peut se passer de l'action collective décidée et évaluée démocratiquement au cours d'échanges « en présentiel », permettant l'expression verbale et non verbale. Les réseaux sociaux ne sont pas un lieu de débat. La gauche doit combattre la fascination pour les « machines qui parlent », œuvrer consciemment à bannir l'usage des smartphones de ses réunions et réhabiliter des publications imprimées visant à l'échange de points de vue et d'analyses de fond.

30. Un autre numérique, public et démocratique, est possible.

Dans le cadre d'une indispensable redistribution des richesses, les autorités locales, régionales et nationales doivent avoir les moyens d'assurer gratuitement une infrastructure publique gratuite de messagerie, de stockage des données et de réseaux sociaux sous contrôle démocratique, avec protection des données des usagers et développement d'IAs par domaine.

31. Lutter contre le capitalisme à l'heure de l'IA renforce la nécessité d'une refondation radicale de la gauche.

La percée de l'IA jette une lumière crue sur le désarroi de la gauche. Elle renforce la nécessité d'épurer le marxisme, et la gauche en général, du productivisme, des idéologies instrumentalistes (« la fin justifie les moyens »), du culte du progrès et de l'idée de « neutralité technologique ». L'emprise mondiale de la Big Tech à partir de la Silicon Valley, de Shenzhen et d'autres centres impérialistes souligne l'absurdité du campisme : la rupture avec le capital ne peut être conçue que dans la perspective internationaliste d'une révolution à poursuivre en permanence jusqu'à l'abolition mondiale du capitalisme. Au-delà du marxisme, il s'agit aussi pour la gauche de rompre avec des conceptions post-modernes telles que la « théorie de l'acteur-réseau » : la pleine prise en compte des dangereuses conséquences de la nature alien de l'IA présuppose en effet d'abandonner l'idée que les dispositifs techniques qui fonctionnent comme des prothèses de l'activité humaine, parce qu'ils ont un effet social, devraient être considérés comme des acteurs sociaux. Ce sont les humains qui forgent leur histoire, pas les machines.

32. Les menaces de l'IA soulignent l'urgence d'une rupture révolutionnaire, écosocialiste, avec la civilisation de la croissance capitaliste.

Les menaces de l'IA ne découlent pas uniquement du capitalisme. Quels que soient les rapports de production, les réseaux de neurones resteront structurellement incapables de distinguer le vrai du faux et de projeter un futur différent. Le remplacement de la propriété capitaliste par la propriété collective, en soi, ne suffirait pas à ramener l'empreinte écologique de l'IA dans les limites de la soutenabilité terrestre. L'idée que l'IA agirait comme un remède miracle permettant au marché de résoudre les terribles problèmes créés par le marché relève de la magie, pas de la raison. La seule perspective compatible avec la dignité humaine et avec la survie de l'espèce est la décroissance écosocialiste de la production matérielle globale, planifiée dans la justice sociale, visant une économie mondiale de satisfaction des besoins réels démocratiquement déterminés dans le respect des écosystèmes, de leurs limites et de leur fragile, de leur irremplaçable beauté. (Daniel Tanuro, le 9 février 2026)

A diverses étapes de leur rédaction, ces thèses ont bénéficié des remarques de Marius Gilbert, Cédric Leterme, Léonard Brice, Michaël Löwy, Christine Poupin, Julia Steinberger et Mélodie Vandelook, que je remercie pour leur attention.

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Le but était ailleurs, un récit d’André Bouthillier. En librairie le 24 février.

17 février, par André Bouthillier, Édition Somme toute — , ,
D'immigrant anonyme à pilier de la santé mentale, voilà l'histoire d'un homme qui a refusé de céder. De l'Algérie en guerre aux terrains de football de Grèce, puis des études (…)

D'immigrant anonyme à pilier de la santé mentale, voilà l'histoire d'un homme qui a refusé de céder.

De l'Algérie en guerre aux terrains de football de Grèce, puis des études d'agronomie à Alger et en Crète jusqu'aux couloirs d'un grand institut de santé mentale au Québec, Amine Saadi a vécu mille vies en une seule. Adolescent rescapé de la guerre civile algérienne, il devient ingénieur agronome et joueur de soccer adulé en Grèce, avant de tout quitter pour suivre le vœu de son père et recommencer à zéro au Québec.

Là, il affronte l'hiver, l'anonymat et les épreuves de l'exil, mais transforme ses épreuves en tremplin : d'immigrant inconnu, il devient un des plus importants gestionnaires-cliniciens en santé mentale. Ce récit vibrant raconte une trajectoire hors du commun : celle d'un homme qui a tout risqué pour se reconstruire, sans jamais perdre sa passion ni sa dignité. Au fil des pages, Amine partage aussi ses réflexions lucides et sans complaisance sur l'immigration au Québec, l'intégration à la culture québécoise, la place des musulmans, le réseau de la santé et la santé mentale.

L'auteur

Vice-président exécutif du Cabinet de relations publiques NATIONAL, André Bouthillier cumule plus de cinquante ans de carrière en journalisme (Montréal-Matin, Radio-Canada et Le Devoir), en relations publiques et en politique. Il a mérité une dizaine de distinctions nationales et internationales, dont le Prix de la Fondation pour la liberté de presse de Paris, le prix Judith-Jasmin (mention honorable) et le Grand Prix de la Société canadienne des relations publiques. En octobre 2022, il publiait son premier livre, Le goût du risque, aux éditions Somme toute/Le Devoir.

Extrait - Le but était ailleurs

« Ce qui m'a frappé d'abord, c'est ce contraste : un enfant de la bourgeoisie algérienne, habitué au confort, aux villas d'été, aux dîners familiaux animés, qui découvre, adolescent, les balles perdues, les massacres dans les villages, les couvre-feux, les visages effacés par la terreur. Puis, à peine sorti de l'adolescence, ce jeune homme brillant mais en colère, surdoué mais indiscipliné, se cherche entre l'agronomie et le soccer, entre l'excellence académique et l'ivresse du sport. Il aurait pu faire carrière dans les stades d'Europe. Il aurait pu rester en Grèce, où il était adulé, bien payé, libre. Mais il a pris un autre chemin. Par loyauté envers son père. Ce choix l'a conduit à Montréal, au cœur d'un hiver québécois plus rude encore que les renoncements. »

André Bouthillier

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Ce caillou dans les pieds de l’Empire

Un caillou minuscule à l'échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, (…)

Un caillou minuscule à l'échelle du monde, à peine 150 kilomètres de la Floride, et pourtant un poids géopolitique qui dépasse largement sa superficie. Tout caillou soit-il, l'île continue de défier les prédictions funestes. Depuis 1959, depuis la révolution castriste, combien de fois l'histoire l'a annoncée à l'agonie. Combien de fois on l'a dite asphyxiée, isolée, condamnée. Et pourtant, à chaque tentative de noyade dans la grande mer du capitalisme, l'île ressort la tête, comme un nageur têtu. Elle respire encore. Mal, parfois. Mais elle respire.

Pour y avoir passé une semaine comme touriste, il y a quelques années, j'ai pris une journée, loin des buffets à volonté, loin des piscines turquoise et des mojitos. Dans les rues et ruelles de la Havane, j'ai découvert un autre Cuba. Celui des files d'attente, des discussions passionnées et des étagères modestes. Une seule journée ne fait pas de moi un expert de l'histoire et de la réalité cubaine. Mais il a suffi de m'attarder dans un petit supermarché, pour recevoir un cours accéléré de géopolitique.

Derrière sa vitrine, un boucher exposait deux poulets, quelques morceaux de porc et, au bout du comptoir, des pieds de poule. C'est précisément devant ces pattes osseuses que la politique internationale s'est invitée. Ne parlant pas espagnol, j'ai demandé dans un anglais approximatif quelle recette pouvait bien accueillir ces pieds. La réponse m'est revenue dans un français impeccable, légèrement chantant. J'ai oublié la recette. Je n'ai pas oublié la qualité du français.

Sur le ton de la blague, je lui ai suggéré de donner des cours de français. Il m'a répondu avec un grand sourire qu'il était d'abord professeur de français. Boucher par nécessité, enseignant par vocation. Il m'a montré ses cartes professionnelles. Deux métiers, deux réalités. Un concentré de capital humain derrière un comptoir presque vide. Je lui ai lancé que je m'attendais presque à ce qu'il me dise qu'il était médecin. Il a souri encore. Deux de ses frères le sont, m'a t-il confié, dont un en mission dans des pays voisins comme Haïti et le Venezuela.

Je n'ai pas fait mystère de mon admiration. Un peuple de travailleurs, de diplômés, de gens capables d'enseigner Molière le matin et de découper du poulet l'après-midi. Dans son regard, pourtant, mes compliments semblaient flotter dans un certain malaise. Puis il m'a parlé, non pas en militant, mais en père de famille. Il aurait aimé n'avoir lui aussi qu'un seul travail. Il aurait aimé donner plus de temps pour ses enfants. Et pourquoi pas leur offrir lui aussi une semaine de vacances à New York ou à Montréal. Voir le monde sans devoir se justifier.

Le doute m'a traversé. Était-ce un futur exilé en puissance. Un dissident discret. La question était trop importante pour rester en suspens. Il m'a répondu sans détour. Il ne quitterait pas son pays en fuyant. Il ne trahirait pas la révolution. Son problème, disait-il, n'était pas Castro. Son problème était le capitalisme occidental, les sanctions, l'embargo américain en place depuis les années soixante, les pressions constantes, les tentatives d'assassinat du chef, qui ont jalonné la guerre froide. Selon lui, si les cubains ne sont pas aussi libres, c'est parce qu'ils ont osé l'être.

Plus tard, à Montréal, un autre Cubain m'a offert une lecture plus nuancée. Selon lui, les Cubains ne sont pas heureux, ils sont fiers. Une fierté façonnée par des décennies de discours, par une rhétorique de résistance, par l'idée d'être un petit pays qui tient tête à un géant. Dans cette version, le peuple serait coincé entre un communisme qui rationne et un capitalisme qui fait rêver en silence.

L'embargo, renforcé à plusieurs reprises, notamment sous l'administration Trump, continue de limiter l'accès aux marchés financiers et à de nombreux produits. Pendant des années, Caracas a été le principal allié économique de La Havane. Le pétrole vénézuélien arrivait à des conditions préférentielles. En échange, Cuba envoyait des médecins, des enseignants, des conseillers. Une solidarité idéologique devenue colonne vertébrale économique.

Quand le Venezuela s'est enfoncé dans sa propre crise, entre chute des prix du pétrole, sanctions internationales et effondrement productif, Cuba a vacillé à son tour. Moins de pétrole signifie moins d'électricité, moins de transport, moins de production. La dépendance a montré son revers. L'île s'est retrouvée fragilisée par la chute de son allié.

Pour Washington, ce contexte n'a rien d'une mauvaise nouvelle. Depuis des décennies, l'objectif affiché reste le même. Voir la fin du régime communiste issu de la révolution. Chaque difficulté économique est interprétée comme une preuve que le modèle ne tient pas. Chaque pénurie devient un argument politique. L'affaiblissement du Venezuela, en privant Cuba d'un soutien clé, sert indirectement la stratégie américaine de pression maximale.

Une question demeure, si le castrisme venait à tomber, cela signifierait-il automatiquement une victoire stratégique totale pour les Etats-Unis ? Rien n'est moins certain.

Le monde n'est plus celui de la guerre froide. Les puissances émergentes avancent leurs pions. La Chine a investi en Amérique latine et entretient des relations étroites avec La Havane. La Russie maintient un dialogue stratégique. Le Mexique a récemment annoncé son aide humanitaire à Cuba, affirmant sa volonté de ne pas laisser l'île s'effondrer. Dans un scénario de transition politique, il est peu probable que Washington soit seul à la table.

Un changement de régime n'équivaut pas mécaniquement à un alignement. L'histoire récente montre que les transitions sont complexes, souvent imprévisibles. Cuba pourrait chercher à diversifier ses partenaires plutôt qu'à se placer sous une seule tutelle. Les États-Unis aimeraient sans doute récupérer ce voisin rebelle. Mais la partie se jouerait à plusieurs.

Dans ce grand jeu, il y a pourtant des réalités très simples. Un professeur qui découpe du poulet pour arrondir ses fins de mois. Un homme qui rêve de vacances à Montréal sans vouloir trahir son pays. Un peuple fier, selon certains. Résilient, selon d'autres. Coincé, peut-être, entre un modèle qui s'essouffle et un autre qui attire autant qu'il inquiète.

Cuba peut tomber, se transformer, se réinventer. Rien n'est figé. Mais croire que sa chute éventuelle profiterait automatiquement à un seul acteur serait une erreur d'analyse. Les plaques tectoniques géopolitiques bougent. Les appétits sont nombreux.

Pendant ce temps, dans un petit commerce de La Havane, un professeur boucher continue sans doute d'enseigner le subjonctif le matin et de vendre des pieds de poule l'après-midi.

Avant de quitter le professeur-boucher, j'ai acheté ses pieds de poule. Dehors, je les ai offerts à une dame qui fumait devant sa porte. Elle m'a invité dans sa cuisine pour partager le repas. Mais je devais remonter dans le bus pour retourner à l'hôtel. C'est là que cette femme m'a lancé avec un sourire espiègle une petite phrase sortie tout droit du cœur. C'est peut-être dans ces deux mots que se joue l'essentiel. La capacité d'un peuple à rester debout, même lorsque les géants et les grands discours, se disputent son destin. « Viva Cuba ».

Mohamed Lotfi
11 février 2026

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Des milliers de manifestants défilent à Paris pour Haïti, la Palestine et l’Ukraine

Par Smith PRINVIL Samedi, Paris a été le théâtre d'une marche citoyenne d'envergure, organisée par le collectif NOU BOUKE et plus de quarante associations partenaires. De la (…)

Par Smith PRINVIL

Samedi, Paris a été le théâtre d'une marche citoyenne d'envergure, organisée par le collectif NOU BOUKE et plus de quarante associations partenaires. De la place de la Nation à la place de la République, plusieurs milliers de manifestants ont défilé pour porter un message clair : la paix et le respect de la souveraineté des peuples.

Si la marche a mis en lumière des situations spécifiques en Haïti, en Palestine et en Ukraine, elle a également symbolisé un appel global à la justice et à la solidarité internationale.
Dès la fin de matinée, la place de la Nation s'est progressivement remplie de participants venus de divers horizons : citoyens français, militants étrangers, associations de défense des droits humains et groupes culturels.

Au cours de la journée, le cortège s'est élancé vers la place de la République, encadré par les forces de l'ordre et les services de sécurité. Selon les organisateurs, plusieurs milliers de personnes ont pris part à cette marche, traduisant une mobilisation collective, citoyenne et internationale.

Tout au long du parcours, les rues de Paris ont été animées par des slogans et des chants en plusieurs langues, reflétant la diversité des participants. Drapeaux, pancartes et banderoles colorées composaient un véritable paysage visuel de solidarité.

Les manifestants ont insisté sur la nécessité de justice, de paix durable et de respect des droits fondamentaux des peuples, exprimant leur soutien aux populations confrontées aux conflits et aux crises politiques.

La marche a été largement couverte par les médias et sur les réseaux sociaux. Journalistes, vidéastes et créateurs de contenus ont relayé l'événement en photos, vidéos et retransmissions en direct, permettant au message des organisateurs d'atteindre un public bien au-delà des rues parisiennes. Cette visibilité a contribué à renforcer l'impact de la marche et à faire résonner l'appel à la paix et à la souveraineté sur la scène internationale.
Le choix du 7 février n'était pas anodin pour le collectif NOU BOUKE. Cette date renvoie au départ de Jean-Claude Duvalier pour la France en 1986 et correspond, depuis l'adoption de la Constitution de 1987, à la date symbolique de l'investiture présidentielle en Haïti.

Dans un contexte de crise politique persistante et de fragilité sociale, cette transition institutionnelle attendue n'a toujours pas eu lieu, renforçant la portée symbolique et politique de la marche.

Au-delà des causes spécifiques mises en avant, la marche a été un appel universel à la paix et à la solidarité entre les peuples. Les organisateurs ont voulu exprimer un ras-le-bol face aux injustices, tout en rappelant l'urgence d'une mobilisation citoyenne en faveur de la justice et de la souveraineté.

La manifestation s'est déroulée sans incident, dans un esprit pacifique et déterminé. Cette journée a démontré que, malgré les crises et les divisions dans le monde, les citoyens peuvent se mobiliser pour défendre les droits fondamentaux, la paix et la souveraineté.
À Paris, la marche du 7 février restera comme un moment fort de rassemblement international, où l'engagement individuel s'est transformé en message collectif, capable de traverser les frontières et d'inspirer d'autres mobilisations citoyennes à travers le monde.

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Comptes rendus de lecture du mardi 17 février 2026

17 février, par Bruno Marquis — , ,
L'art de la fausse générosité Lionel Astruc Un livre à lire que j'ai dévoré et dont je ne saurais trop recommander la lecture… Un livre à lire absolument, en fait ! Comme (…)

L'art de la fausse générosité
Lionel Astruc

Un livre à lire que j'ai dévoré et dont je ne saurais trop recommander la lecture… Un livre à lire absolument, en fait ! Comme l'explique le bouquin, la sombre image de Bill Gates subit une métamorphose au début des années 2000 : cet emblème de l'accumulation de richesses devient, aux yeux des médias, le plus grand donateur planétaire, une icône de la générosité. Cette communication millimétrée cache pourtant une histoire effrayante et un mouvement qui se répand parmi les super-riches : le « philanthrocapitalisme ». Cette stratégie associe l'évitement fiscal et la fausse charité et transforme la fortune de quelques milliardaires en pouvoir. Ceux-ci empiètent ainsi sur le rôle des États et menacent la « démocratie ». La Fondation Gates incarne ce « charity business ». Elle est au centre d'un montage au service de multinationales nocives pour l'environnement, la santé et la justice sociale. Ce récit d'investigation en apporte la démonstration en suivant, depuis leur source, les flux financiers qui alimentent des actions dites « caritatives ». Le long de ce fleuve, chacun des affluents apporte son lot de paradis fiscaux, de conflits d'intérêts, de pratiques illicites et finalement d'emprise sur des enjeux vitaux. Le trust de la Fondation Gates finance les OGM, l'armement, les énergies fossiles, la grande distribution et les laboratoires pharmaceutiques. L'ensemble sert la vision de Bill Gates, qui voue un culte à la technologie comme solution à la crise écologique, nourrit une obsession pour les vaccins et méprise l'agroécologie et les médecines naturelles. Sachons distinguer, derrière ce savant Mécano financier, sa simplicité : il nous dépossède des ressources et des pouvoirs qui nous appartiennent. Que l'État cesse de se plier aux pratiques d'une poignée de multimilliardaires et protège enfin les citoyens et la planète !

Extrait :

En effet, l'argent versé à la Fondation n'est pas utilisé directement : il est d'abord investi par son trust (son fonds d'investissement). L'argent que la Fondation consacre à son activité caritative provient donc des investissements faits par le trust dans des entreprises. En d'autres termes, le trust gère les actifs de la dotation et investit dans des entreprises, tandis que la Fondation distribue les dividendes réalisés aux projets subventionnés. Or, les entreprises qui font fructifier l'argent de la Fondation contribuent largement à la pauvreté, à l'injustice sociale et économique dans le monde. Elles sont pour la plupart extrêmement critiquées pour leur participation aux violations des droits humains, du travail et de l'environnement, et à l'évitement fiscal.

Peau noire, masques blancs
Frantz Fanon

Il y a longtemps que je voulais lire Fanon, ce grand psychiatre et essayiste, mort jeune en 1961, dont l'œuvre sur le colonialisme fait depuis référence. J'ai entrepris de le lire intégralement, de façon chronologique, plutôt que de m'attaquer tout de suite à son œuvre la plus connue, « Les damnés de la terre ». Bien qu'assez théorique, « Peau noire, masques blancs » est une fort intéressante analyse psychologique de ce que le colonialisme nous a légué. Ce qui s'applique entre noirs et blancs dans le contexte racial et colonialiste, s'applique aussi, nous en prenons conscience à la lecture du livre, entre plusieurs autres groupes.

Extrait :

Je suis un homme, et c'est tout le passé du monde que j'ai à reprendre. Je ne suis pas seulement responsable de la révolte de Saint-Domingue.

Chaque fois qu'un homme a fait triompher la dignité de l'esprit, chaque fois qu'un homme a dit non à une tentative d'asservissement de son semblable, je me suis senti solidaire de son acte.

En aucune façon je ne dois tirer du passé des peuples de couleur ma vocation originelle.

Je voulais vivre
Adélaïde de Cermont-Tonnerre

Ce roman s'est mérité le dernier prix Renaudot. Il nous raconte, sous un angle nouveau, la vie de Milady, personnage féminin du roman « Les Trois Mousquetaires » d'Alexandre Dumas, représentée, dans ce classique, comme une espionne au service du cardinal de Richelieu, une manipulatrice, une séductrice et une meurtrière. Dumas en avait fait sans ménagement l'ennemie des mousquetaires et une femme fatale. Un peu moins de deux cents ans plus tard, Adélaïde de Clermont-Tonnerre s'emploie à la réhabiliter, en imaginant sa vie de femme depuis ses origines, ses écueils et son courage, dans un monde d'hommes, tant au niveau des personnages que de la littérature elle-même. Un très bon roman, assurément, pour ceux qui raffolent des romans de cape et d'épée.

Extrait :

Je contemplai un instant les fenêtres illuminées du château. Cette illusion de noblesse et de grandeur me fit soudain horreur parce que je savais, moi, qu'elle était bâtie sur les espoirs brisés et le corps martyrisé des femmes de notre famille.

Politique de la passion
Norman Bethune
Traduit de l'anglais

J'ai lu ces lettres et autres écrits de Norman Bethune avec beaucoup de plaisir. Bethune est une grande figure de notre médecine et un authentique révolutionnaire. On lui doit d'importantes avancées dans la lutte contre la tuberculose, dont il fut lui-même atteint, en chirurgie et en médecine sociale, ce qui devait, pour notre bonheur, aboutir à nos systèmes d'assurance-maladie. Anti-impérialiste, il s'est engagé avec détermination dans la lutte antifasciste en Espagne et dans la révolution chinoise. Un grand homme, vraiment !

Extrait :

La gare s'appelait Goasi. Nous y avons passé la journée pendant que notre commandant, le major Li, négociait avec les habitants du village le déchargement du riz et son transport en charrette sur 320 kilomètres jusqu'à notre point de départ, sur le fleuve Jaune. Belle journée chaude. Étendus au soleil, nous regardions la voie ferrée en direction nord, nous attendant à chaque instant à voir surgir les Japonais au détour du virage. Aucun soldat, personne sauf une centaine de blessés marchant sur la voie. Nous avons 400 sacs de riz – un trésor. Il ne faut pas qu'il tombe aux mains de l'ennemi. Nous avons marché jusqu'au village tout proche. Tous ses habitants ont fui sauf quelques vieillards.

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Quand la Russie puise sa chair à canon en Afrique

17 février, par Paul Martial — ,
Victimes de la propagande, de nombreux jeunes Africains en quête d'une vie meilleure rejoignent la Russie. Ils n'y trouvent pourtant que la violence de la guerre — et trop (…)

Victimes de la propagande, de nombreux jeunes Africains en quête d'une vie meilleure rejoignent la Russie. Ils n'y trouvent pourtant que la violence de la guerre — et trop souvent, la mort.

Pour pallier le manque de soldats, les autorités russes ont mis en place des campagnes de recrutement en Afrique, d'abord par l'intermédiaire des mercenaires de Wagner, avant que ces filières ne se diversifient.

Des filières aux mains d'une élite véreuse

Le recrutement cible deux types de profils.

Des jeunes femmes sont enrôlées afin de fournir de la main-d'œuvre au complexe militaro-industriel Alabuga, situé au Tatarstan. On leur promet une formation et un bon salaire. Les campagnes de publicité cachent soigneusement qu'il s'agit de travailler dans des usines de fabrication de drones destinés au conflit, parfois exposées à des bombardements ukrainiens.
Un recrutement plus discret vise des hommes envoyés au front. Les promesses d'embauche évoquent des emplois non combattants — chauffeurs, infirmiers ou cuisiniers —, mais la réalité est toute autre. Ces réseaux, très lucratifs, sont dirigés par des hommes d'affaires et des politiciens. En Ouganda, par exemple, le député Edson Rugumayo, membre du parti au pouvoir et délégué de la jeunesse, y joue un rôle clé. En Afrique du Sud, la femme d'affaires Lebogang Zulu, représentante de son pays à la « BRICS Women's Business Alliance », est également impliquée, tout comme l'une des filles de l'ancien président Jacob Zuma, dont le parti, le MK, affiche des positions ouvertement prorusses.

Le cas le plus emblématique reste celui du Kenya, où le gouvernement de William Ruto encourage activement la jeunesse à émigrer. Alfred Mutua, ministre du Travail, a incité les jeunes, dans le cadre du programme de « labour mobility  », à partir travailler en Russie, contribuant ainsi à légitimer l'idée que ce pays représentait une destination sûre. C'est ainsi que des centaines de Kényans se sont retrouvés sur le front.

De l'espoir à l'enfer

Pour les jeunes femmes, les conditions de vie et de travail sont particulièrement difficiles. Le salaire réel est bien inférieur à celui qui leur avait été promis. La surveillance est constante, elles ne peuvent sortir librement et vivent confinées dans des dortoirs. Elles manipulent des produits toxiques sans aucune protection.

Quant aux jeunes hommes, dès leur arrivée à l'aéroport, leurs passeports sont confisqués. Ils signent un contrat en russe, qu'ils ne comprennent pas, puis suivent une formation sommaire au tir de deux semaines avant d'être envoyés au front, souvent dans les zones les plus dangereuses. Leurs régiments sont composés majoritairement d'étrangers, mais aussi de Russes sortis de prison ou dépendants à la drogue. La seule échappatoire consiste parfois à se blesser volontairement ou à tenter de franchir les lignes ukrainiennes. Sans passeport, leur rapatriement devient quasi impossible.

Les mobilisations des familles ont contribué à mettre en lumière ce trafic d'êtres humains, rendu possible par la duplicité d'une élite africaine complice d'une hiérarchie militaire russe criminelle.

Paul Martial

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La lutte juridique pour ouvrir Gaza à la presse étrangère a échoué. Il est temps de changer de cap

Alors que la Cour suprême d'Israël continue à permettre au gouvernement d'interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts (…)

Alors que la Cour suprême d'Israël continue à permettre au gouvernement d'interdire les médias étrangers, les journalistes palestiniens en paient le prix. Des efforts juridiques supplémentaires sont futiles.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Depuis plus de deux ans, l'Association de la presse étrangère (Foreign Press Association, FPA) a combattu à la Cour suprême le gouvernement d'Israël à cause de son interdiction générale d'une entrée indépendante des journalistes étrangers dans la Bande de Gaza. Pendant tout ce temps, le gouvernement israélien n'a pas vacillé dans sa position — et la Cour s'est avérée réticente à lui forcer la main.

La dernière audition dans cette affaire kafkaïenne a eu lieu le 26 janvier. Dans une déclaration soumise à la Cour, l'avocat du gouvernement, Jonathan Nadav, a argué que « l'entrée des journalistes pose encore un risque de sécurité, à la fois aux journalistes eux-mêmes et aux forces armées ». Ni la récupération du dernier corps d'otage israélien, ni l'ouverture récente de la frontière de Rafah, a-t-il souligné, ne justifient de changement dans cette politique.

La FPA — qui représente à peu près 400 journalistes étrangers basés en Israël et dans les territoires palestiniens occupés — a fait appel pour la première fois à la Cour suprême en décembre 2023, et à nouveau début 2024 après le rejet de son premier recours. La Cour a depuis accordé à l'État pas moins de 10 extensions de temps pour soumettre sa réponse, permettant de fait au gouvernement d'esquiver totalement le problème.

Cette fois, la patience de la Cour avec l'État semblait à court. La juge Ruth Ronnen a pressé les représentants de l'État de clarifier quels changements concrets sur le terrain seraient requis pour que l'interdiction de l'accès des médias étrangers soit annulée. « Vous ne pouvez plus dire que le risque est le même », a-t-elle dit, se référant au cessez-le-feu qui a été en vigueur depuis plus de trois mois. « Vous devez expliquer quoi d'autre doit avoir lieu pour que l'entrée des journalistes soit permise. Il ne suffit pas d'affirmer qu'il y a des inquiétudes pour la sécurité sans les expliquer. »

Nadav a répliqué qu'il ne pourrait fournir de détails supplémentaires que dans une session à huis closed — une requête que la Cour a acceptée, tout en refusant à Gilad Shaer, l'avocat représentant la FPA, l'accès à l'information qui lui a été présentée secrètement. Après la session à huis clos, la Cour a une fois de plus refusé d'émettre un jugement, demandant à la place à l'État de soumettre avant deux mois une autre mise à jour.

« La FPA est profondément déçue que la Cour suprême israélienne ait une fois de plus repoussé son jugement sur notre requête », a dit l'organisation dans une déclaration officielle en réponse à la non-décision du tribunal. « Il n'y a aucun argument de sécurité qui justifie le refus global d'Israel de permettre un accès indépendant des journalistes étrangers à Gaza, à un moment où des travailleurs de l'aide humanitaire et d'autres responsables sont autorisés à Gaza. Le droit du public à savoir ne devrait pas être réduit à une pensée après coup ».

Tania Kraemer, correspondante pour Deutsche Welle à Jérusalem et actuelle présidente de la FPA, a écrit aux membres le lendemain de l'audition, les informant que la Cour avait prévu les prochaines procédures le 31 mars, et que les avocats de l'organisation projetaient de faire appel de la décision. Pourtant, dans la mise à jour envoyée aux membres après une réunion du bureau le 4 février, il n'y avait aucune indication de futures mesures concrètes, au-delà de l'intention de « monter une campagne sur les réseaux sociaux si nous en avons la capacité ».

On peut presque sympathiser avec la FPA piégée dans cette situation, coincée pendant plus de deux ans entre un gouvernement israélien obstiné et une faible Cour suprême. Pourtant cette sympathie fait rapidement place à la colère et au désespoir quand on parcourt la page des communiqués de l'association, maintenant remplie d'une série apparemment sans fin de déclarations quasi-identiques de « déception » vis-à-vis du gouvernement, de « désarroi » devant un nouveau délai accordé par la Cour, « d'espoir » que les juges « résistent fermement à l'État » et, inévitablement d' « indignation et de choc » devant l'assassinat continu de journalistes gazaouis.

Plutôt que de changer son approche, la FPA continue de suivre les règles et d'en référer à la Cour suprême, bien qu'il n'y ait aucune indication que cela force jamais la main du gouvernement. Ce faisant, la FPA non seulement échoue à atteindre son objectif de lever l'interdiction d'accès de la presse à Gaza, mais elle aide aussi à légitimer la perception externe qu'il y a un « examen juridique » de bonne foi — pierre angulaire de la démocratie libérale qu'Israël s'auto-proclame d'être.

« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait »

Un cas analogue, hors du domaine de l'accès de la presse, offre un précédent utile. En septembre dernier, quatre groupes de défense des droits humains israéliens — Gisha, HaMoked, l'Association pour les droits civils en Israël et Médecins pour les droits humains –Israël — ont pris la mesure extraordinaire de retirer une requête urgente à la Cour suprême qui demandait l'entrée immédiate d'une aide humanitaire suffisante dans Gaza. Déposée en mai, la requête avait trainé pendant plus de trois mois sans audition, la Cour ayant à plusieurs reprises repoussé l'examen juridique d'une politique qui avait conduit à une famine de masse.

Expliquant leur décision, les organisations ont dit qu'elles ne pouvaient plus participer à ce qui était devenu une « procédure futile » permettant à l'État de continuer à agir sans supervision tout en invoquant la simple existence d'un examen judiciaire comme preuve qu'il était prêt à rendre des comptes. « [C'est une procédure] de laquelle l'État seul dérive des bénéfices », ont écrit les avocats de Gisha dans leur demande pour retirer leur requête. « il continue à exercer une force débridée, à affamer des gens innocents et à leur refuser de l'aide humanitaire vitale … tout en se lavant extérieurement les mains de toute responsabilité. »

Ces reports répétés, ont noté les ONG, ont aussi aidé Israël lors de ses batailles juridiques dans des tribunaux internationaux.Même si les représentants de l'État ont argué devant la Cour internationale de justice que son système juridique restait ouvert à toute personne cherchant à contester ses actions, cette affaire cruciale est restée en suspens, et l'État n'a jamais été contraint à rendre compte de sa conduite.

La FPA pourrait-elle imiter l'exemple de ces ONG israéliennes ? Sa situation est certainement différente : la majeure partie du travail au jour le jour de la FPA — faciliter l'accès, l'accréditation et la communication entre les journalistes étrangers et les autorités israéliennes — dépend d'un engagement continu avec les organismes mêmes qu'elle conteste maintenant, faisant de son retrait une mesure qui a des conséquences particulièrement lourdes pour ses membres.

Pourtant la FPA a l'obligation de se demander ce que son approche actuelle a vraiment réussi à obtenir, à la fois pour ses membres et pour la population la plus vulnérable dans ce pays. À considérer avec quelle facilité les appels de la FPA à la Cour suprême sont balayés par Israël — avec l'aide active de cette Cour — la réponse semble claire.

Continuer à participer à cette mascarade n'est utile à personne sauf au gouvernement israélien. Cela ne sert qu'à permettre au Premier ministre Benjamin Netanyahou et à ses alliés d'extrême-droite de projeter une façade de démocratie grâce à leur participation à des procédures juridiques, protégés par la connaissance que la Cour leur fournira des reports sans fin qui empêcheront tout changement significatif de leur politique.

« Le bureau de la FPA est faible, et Israël le sait », a dit un membre de la FPA qui a parlé avec +972 sous couvert d'anonymat. « Il y a des voix à l'intérieur de la FPA qui ont appelé, et continuent à appeler, à des actions plus fermes, comme d'arrêter l'insertion des journalistes dans l'armée israélienne [à Gaza] ou de boycotter le Bureau du Premier ministre ». Selon un autre membre de la FPA, une proposition pour « suggérer aux rédacteurs en chef des entreprises de médias d'accepter de boycotter les interviews, les conférences de presse et les points d'information avec des responsables de l'armée jusqu'à ce que les médias étrangers soient autorisés à accéder de manière indépendante à Gaza », a été repoussée lors d'un vote du bureau.

Un autre membre de FPA, parlant aussi anonymement, a décrit la procédure d'appel en cour comme « une embarrassante évasion, faible et pathétique, de la responsabilité des journalistes par les ‘principaux' organes internationaux de diffusion médiatique alors que le massacre génocidaire se poursuit. L'histoire jugera cet épisode embarrassant très durement, y compris le massacre et les mutilations de plusieurs centaines de journalistes qui ont eu lieu pendant cette période. Et très hauts sur la liste des blâmes figureront les organes de presse internationaux qui ont insulté l'intelligence des moucherons avec cette procédure de pure forme. »

Une question de vie et de mort

Aussi longtemps qu'Israël continuera à bloquer l'entrée des médias internationaux dans Gaza, les journalistes palestiniens sur le terrain demeurent les seuls yeux du monde extérieur documentant la vie sous un bombardement continu, les déplacements et le siège, au prix d'un immense risque personnel. Soutenir leur travail n'est donc pas seulement une question de solidarité professionnelle, mais de nécessité.

Mais le fait même que les journalistes palestiniens aient été abandonnés à porter seul ce fardeau est en lui-même une mise en accusation. Des développements récents rendent clair que l'interdiction continue d'Israël sur l'accès des médias étrangers à Gaza a des conséquences de vie et de mort.

Quelques jours seulement avant l'audition, le 21 janvier, l'armée israélienne a mené une des attaques les plus meurtrières contre Gaza depuis que le prétendu cessez-le-feu ait entré en vigueur en octobre dernier, ajoutant 11 morts supplémentaires aux 500 Palestiniens environ tués par les tirs israéliens dans les quatre derniers mois.

Parmi les victimes se trouvaient deux garçons de 13 ans, l'un tué par une frappe de drone israélien au centre de Gaza, et l'un abattu par les troupes israéliennes à Khan Younis. Trois autres — Muhammad Salah Qishta, Abdel Raouf Sha'at, et Anas Ghneim — étaient des journalistes en mission pour le Comité égyptien des secours à Gaza. Ils ont été tués après qu'une frappe aérienne israélienne a touché la voiture dans laquelle ils voyageaient, en route pour documenter la situation d'un camp de déplacement nouvellement établi dans la zone d'Al-Zahra, au sud de la ville de Gaza.

Les journalistes, que le porte-parole de l'armée israélienne a décrits comme « des suspects qui opéraient un drone affilié avec le Hamas », étaient à plusieurs kilomètres de la prétendue « Ligne jaune » quand ils ont été frappés, et ne pouvaient pas de manière plausible poser une menace aux forces israéliennes. Et comme les images des suites de l'attaque le montrent, le véhicule était clairement marqué comme appartenant au Comité égyptien.

Après le massacre, la FPA a publié une condamnation de la conduite d'Israël. « Une fois encore, des journalistes ont été tués par les frappes de l'armée israélienne tout en exerçant leurs devoirs professionnels », a dit le groupe. « Trop de journalistes dans Gaza ont été tués sans justification, tandis qu'Israël continue à dénier l'accès indépendant des médias internationaux au territoire. »

Mettant de côté la question de ce qui pourrait constituer une « justification » possible pour tuer des journalistes, il est clair que la stratégie actuelle de la FPA a échoué à faire quoi que ce soit pour protéger ses collègues palestiniens. Combien d'autres journalistes palestiniens auront été tués au moment de la prochaine date limite donnée par la Cour à l'État fin mars — une date qui ne sera presque certainement pas moins arbitraire que celles qui l'auront précédée ?

Le temps est venu pour que la FPA suspende sa coopération avec la Cour suprême et d'autres institutions israéliennes d'État qui renforcent et légitiment la censure des médias étrangers à Gaza. En déclarant publiquement que la procédure juridique est épuisée, elle peut au contraire mobiliser la pression de la communauté internationale des médias et pousser les organes de diffusion de ses membres à conditionner à l'accès à Gaza leur coopération future avec des institutions israéliennes. Continuer le long du chemin actuel — un chemin qui n'a produit aucun résultat pendant plus de deux ans, alors que les journalistes palestiniens dans Gaza continuent à être tués — n'est plus défendable.

Amos Brison

AURDIP. Posted on février 10, 2026

• Traduction CG pour l'AURDIP.

Source - +972 Magazine, 6 février 2026 :

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Les enjeux de l’intervention impérialiste au Venezuela

L'attaque et l'enlèvement de Maduro s'inscrivent dans la nouvelle stratégie des États-Unis pour la réorganisation du monde. Cette stratégie passe notamment par un renforcement (…)

L'attaque et l'enlèvement de Maduro s'inscrivent dans la nouvelle stratégie des États-Unis pour la réorganisation du monde. Cette stratégie passe notamment par un renforcement de la pression impérialiste sur l'Amérique latine.

Tiré de Inprecor 741 - février 2026
11 février 2026

Par Frank Gaudichaud

Vladimir Padrino Lopez, Delcy Rodriguez et l'ambassadeur russe Sergey Mélik-Bagdasarov, mai 2025. Juan Barreto/AFP via Getty/images

Que s'est-il passé lors de l'enlèvement de Maduro ?

Pas mal d'éléments et de détails nous sont encore inconnus, mais nous sommes face à une agression impérialiste de grande envergure et, littéralement, à un coup d'État, qui se sont déroulés dans la nuit du 2 au 3 janvier. Le Venezuela a été bombardé avec un déploiement militaire inédit (avec plus de 150 avions et hélicoptères). C'est la première fois qu'un pays d'Amérique du Sud est bombardé de la sorte (rappelons l'intervention contre Noriega, au Panama, en 1989, ou l'invasion de la Grenade en 1983, avec l'arrestation puis l'exécution du Premier ministre Maurice Bishop).

La présence militaire US était massive dans l'espace Caraïbes depuis plusieurs mois, avec notamment la présence du plus grand porte-avions au monde, le Gerald-Ford, tout cela au prétexte de la lutte contre le narcotrafic. La possibilité d'une intervention s'est finalement confirmée. Il y a eu débarquement au sol de forces spéciales le temps de l'intervention et de la destruction de plusieurs points névralgiques et de défense. L'absence quasi totale de défense organisée, notamment antiaérienne, des Forces armées nationales bolivariennes (FANB) a permis en un temps record de capturer et de séquestrer le président Maduro et sa compagne, la députée Cilia Flores, qui ont donc été « extrait·es » et déporté·es aux États-Unis. Ils ont même été présentés à un juge à New York avec des charges fantaisistes, dont celle d'être à la tête d'un « Narco-État ».

Cette opération militaire, qui viole la souveraineté du Venezuela et – évidemment – toutes les lois internationales (qui sont le dernier des soucis de Trump), inaugure une tentative brutale de recolonisation du pays et, peut-être même, la mise en place d'un protectorat sur le moyen terme, si on l'en croit les premières annonces de la Maison Blanche. Dans le cadre de la longue crise du capitalisme, du déclin de l'hégémonie mondiale des États-Unis et de la réorganisation violente du système inter-impérialiste, Trump a pour objectif de discipliner tout « l'hémisphère » sous sa coupe, grâce au plus grand arsenal militaro-industriel que l'humanité ait jamais construit. Il s'agit, également et plus directement, de reprendre le contrôle du Venezuela bolivarien et de préparer le saccage colonial de l'immense réserve de pétrole lourd du pays.

Selon tes informations, quelle est l'attitude de l'appareil d'État et des couches dominantes au Venezuela par rapport à cette opération ?

C'est encore en voie de réorganisation. Ce qu'on constate – et que confirment nos contacts sur place –, c'est que suite à la séquestration du président, il y a bien une continuité de l'appareil d'État maduriste, qui est incarné aujourd'hui par la figure de la présidente intérimaire Delcy Rodríguez. Aussi bien les directions militaires que civiles, les hautes strates de la bureaucratie et les différentes factions de la bourgeoisie affairiste bolivarienne semblent faire bloc… pour l'instant. Bien sûr, l'attitude de l'armée, pilier du contrôle politique de Maduro, particulièrement depuis les crises de 2017-2019, est déterminante.

On voit pour l'instant aux côtés de Delcy Rodríguez les principaux·les dirigeant·es de ce qu'était le madurisme au pouvoir depuis 2013. À commencer par Diosdado Cabello, qui est l'homme fort du régime, puisqu'il tient la police et a des liens très forts avec l'armée et avec la Chine. L'indéboulonnable ministre de la Défense et chef d'état-major, Vladimir Padrino López affiche également son soutien, comme le frère de la présidente, Jorge Rodríguez, l'un des hommes clés du chavisme, puis du madurisme, aujourd'hui président de l'Assemblée nationale. Il y a néanmoins des doutes sur jusqu'à quel point un secteur du régime aurait lâché Maduro en amont et « pacté » la transition en cours, face à la pression maximale exercée par les États-Unis et aux échecs répétés des négociations avec Trump. Toute une partie de la bureaucratie en place, et particulièrement les hauts dignitaires militaires, cherche à sauver ses intérêts économiques dans l'extraction pétrolière et minière et son impunité… Mais avec quelle marge de manœuvre aujourd'hui ? Et en l'absence d'un vaste mouvement de résistance nationale ?

Le fait est qu'il n'y a pas eu de capacité de réaction face à une agression, pourtant attendue dans le monde entier et avec des forces armées supposément en alerte permanente. Plusieurs milliards de dollars ont été investis dans du matériel russe et chinois, notamment pour protéger Caracas et l'espace aérien, avec une défense antiaérienne et des radars sophistiqués, au cours des dernières années. Tout semble avoir été neutralisé en amont. Il y a donc de nombreuses inconnues de ce point de vue, mais il n'y a eu aucun ordre de défense. Ce silence signifie-t-il des complicités actives ou passives internes, une perte de contrôle totale de la chaine de commandement, une passivité stratégique assumée de l'état-major dans l'attente d'une réorganisation du pouvoir sans Maduro ? Les débats et les rumeurs vont bon train à Miraflores, comme dans tout le Venezuela. Ceux qui ont payé le prix de cette débâcle, ce sont plus de 100 personnes (civil·es et militaires), dont les membres de la garde personnelle de Maduro et particulièrement 32 agent·s cubain·es assassiné·es.

Quant à la position de Delcy Rodríguez, elle a confirmé la mise en place de l'État d'exception : on est donc loin d'une perspective d'ouverture et de démocratisation, c'est tout le contraire, même si plusieurs prisonnier·es politiques ont aussi été relâché·es, dont l'opposant Enrique Marquez. Les déclarations de Rodriguez semblent confirmer ce que Trump et Marco Rubio ont fièrement annoncé, dans leur conférence de presse après l'agression : ils seraient disposés à la mise en place d'une nouvelle ère de «  coopération » avec les États-Unis, notamment pour faciliter la «  reconstruction » de l'industrie pétrolière sous contrôle impérialiste. En interne, la présidente a néanmoins répété qu'il s'agit de sauver la souveraineté du pays, elle demande officiellement la libération de Maduro et Flores et prend des accents anti-impérialistes dans ses discours à la télévision. Le patron de la CIA vient pourtant d'être reçu à Caracas et même médaillé ! Trump a annoncé qu'il annulait toute nouvelle attaque car « les États-Unis et le Venezuela travaillent désormais bien ensemble »…

Jusqu'à quel point un madurisme sans Maduro pourra-t-il s'organiser ? Pourquoi n'y a-t-il pas de mobilisation importante des bases chavistes et populaires ?

L'option que l'on pensait être celle de Trump était celle d'un regime change en plaçant sur le trône l'opposition ultraconservatrice néolibérale et pro-États-Unis incarnée par Maria Corina Machado et le candidat à la présidentielle de 2024 Edmundo Gonzalez, déchu suite à fraude électorale. Mais Machado a été humiliée publiquement et mise de côté par Trump : et ce n'est pas le cadeau de sa médaille de prix Nobel de la paix à l'autocrate des États-Unis qui y changera grand-chose ! Le pari de Trump est donc clairement de s'appuyer sur l'appareil d'État maduriste, en faisant le calcul qu'ils tiennent le pays (d'une main de fer) et en constatant qu'ils conservent le soutien de l'armée et aussi une certaine base sociale, le chavisme populaire, qu'il convient de canaliser. Ceci en exerçant en parallèle une menace et contrainte politico-militaire impériale considérable. Les calculs de Washington sont que Corina Machado et Edmundo González ne seraient pas capables de réorganiser brutalement le pays sans un appui direct de l'impérialisme, y compris avec des troupes au sol. Un scénario à l'irakienne est inenvisageable pour Trump et serait trop couteux, y compris au plan domestique, alors que sa base MAGA est très critique, que la situation aux États-Unis n'est pas bonne et que des midterms arrivent bientôt.

Il est assez surprenant que l'appareil d'État et la bolibourgeoisie soient capables d'un tel bouleversement.

Tout le monde est dans l'expectative, le gouvernement intérimaire vénézuélien en place souffle le chaud et le froid, y compris par rapport à sa propre population. Mais la chute est violente, notamment pour celles et ceux qui pensaient possible une résistance nationale massive. C'est la peur et l'incertitude qui dominent et s'il y a eu quelques manifestations de soutien à Maduro, elles sont restées relativement timides.

Ce n'est pas si surprenant. D'une part, face à l'immense asymétrie militaire et à la pression politique maximale exercée par l'impérialisme US contre le Venezuela, dans un contexte régional de plus en plus hostile. Mais aussi car on assiste, depuis bien plus d'une décennie, à un délitement autoritaire, à un effondrement politique, à la destruction économique du pays de Chávez et de ce qu'avait pu incarner un temps, dans les années 2000, le processus bolivarien et son impulsion national-populaire radicale, progressiste et anti-impérialiste.

Le madurisme a approfondi les points les plus problématiques du chavisme et consolidé une caste bolibourgeoise au pouvoir, oligarchique, qui a accumulé par la dépossession et par la corruption les devises issues de l'extraction pétrolière et minière. Après avoir réprimé les manifestations et secteurs de l'opposition conservatrice pro-impérialiste, fermé un temps le parlement élu et concentré les pouvoirs, Maduro a fait de même pour l'opposition de gauche, contre d'anciens alliés d'hier (le Parti communiste notamment), emprisonné des syndicalistes ou des ex-dirigeant·es chavistes.

La détérioration de la situation interne, décuplée par des années de sanctions iniques et de blocus des États-Unis, a provoqué l'exil de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur 28 millions d'habitant·es !). Même si dans les dernières années, il y a eu une lente et continue récupération économique, d'ailleurs incarnée par la gestion très pragmatique de Delcy Rodríguez, chargée de l'extraction du pétrole. Comme le dénoncent plusieurs syndicats vénézuéliens, la politique économique et les droits du travail sous Maduro ressemblent davantage à une dystopie néolibérale sauvage et à une destruction de tous les droits fondamentaux qu'au socialisme…

Dans ces conditions, l'absence des conditions d'une résistance anti-impérialiste avec une base populaire mobilisée derrière un gouvernement national légitime est assez évidente. Et l'administration Trump en a parfaitement conscience. Nous ne sommes pas du tout en avril 2002 quand Hugo Chávez subit un coup d'État, soutenu par la CIA et le patronat local, et est « sauvé » par une mobilisation populaire très forte, tandis que les militaires montrent leur disposition à rejeter ce coup d'État pro-impérial.

Y a-t-il néanmoins des pans de l'appareil militaro-civil qui sont encore ancrés dans cette perspective nationale-populaire et disposés à résister ? Le chavisme populaire, les gauches critiques, les syndicalismes et les mouvements sociaux sont considérablement affaiblis, certains démoralisés ou d'autres cooptés. Avec donc beaucoup de résignation et, même, l'espoir (vain) pour une partie non négligeable de la population qui pense que cette nouvelle crise pourra desserrer l'étranglement du pays et que l'arrivée des capitaux étatsuniens amènera un rebond économique… Va-t-on assister à la mise en place d'une sorte de cogestion forcée et de collaboration « pro-impériale » de la part d'une partie de la caste bolibourgeoise pour sauver ses intérêts (ce qui est peu probable d'ailleurs sur le long terme), pour d'autre part continuer à tenir le pays dans ce contexte de quasi-protectorat ? Quelles seront les capacités de réorganisation autonomes des classes populaires et de lutte pour rejeter à la fois la tutelle de Trump et exiger la démocratisation du pays, dans ce nouveau contexte, après des années d'immense précarité matérielle ?

Trump expliquait vouloir récupérer les ressources pétrolières soi-disant volées aux États-Unis.

Le satrape étatsunien annonce de manière directe et sans périphrases le saccage auquel il veut se livrer et la reprise du contrôle du pays. Historiquement, depuis la découverte du pétrole et les premiers puits en 1914, et surtout au moment de l'âge d'or de l'extraction dans les années 60 sous la coupe des multinationales yankees, celles-ci ont pu bénéficier à plein de l'extraction pétrolière, avec des taux de profit gigantesques, démesurés, beaucoup plus par exemple qu'en Arabie saoudite ou au Moyen-Orient.

Ceci est dans l'esprit de l'oligarchie au pouvoir aux États-Unis, et il y a une volonté de revenir à ce type d'accumulation par dépossession. Quand Trump dit qu'ils ont été « écartés », on pourrait penser qu'il parle de la nationalisation de 1976 par la social-démocratie vénézuélienne (sous Carlos Andrés Pérez), mais en fait il se réfère plus directement à 2007 quand Chávez a réorganisé des entreprises mixtes au profit de PDVSA, et nationalisé une grande partie de l'extraction dans la frange pétrolifère de l'Orénoque, là où est la principale réserve actuellement. Avec probablement 300 milliards de barils, c'est la première réserve prouvée à l'échelle planétaire, mais d'un bitume extra-lourd et très couteux à raffiner.

Ce que voudrait le milliardaire Trump, c'est que cette réserve repasse dans les mailles des filets d'Exxon, de Chevron et des grandes multinationales étatsuniennes, et aussi pouvoir dicter le prix du brut mondial (le Venezuela est un acteur central de l'OPEP). Ce n'est pas si facile en vrai, dans un contexte où pour l'instant 80 % des exportations vont vers la Chine, et vu le délabrement très avancé des infrastructures (avec tout de même 800 000 barils/jour actuellement). En tout cas, il y a de gros investissements à réaliser : certains parlent de 60 milliards voire 100 milliards de dollars sur plusieurs années, à injecter pour le capital nord-américain. Rien n'est joué car il faudrait garantir sur le long terme la maitrise sociale et politique du pays et la marginalisation effective de la Chine. C'est vraiment une perspective de recolonisation.

Et en même temps, si cet axe énergétique saute aux yeux – dans son discours, Trump déclare que « l'argent sort du sol au Venezuela » –, l'aspect géostratégique est à mon sens essentiel et est d'ailleurs exprimé avec brutalité par Marco Rubio : il s'agit de discipliner toute la région, menacer l'Amérique du Sud. Avec en ligne de mire, le Brésil, qui a encore une relative autonomie géostratégique. Et en même temps, réaligner l'espace des Caraïbes, faire tomber Cuba (l'obsession du clan Rubio) comme un fruit mûr plutôt que par une intervention, Cuba qui perd son allié essentiel à Caracas, alors que l'économie de l'île est dans une situation encore pire qu'au début des années 1990. Et menacer la Colombie, le Mexique, leurs gouvernements progressistes et leur relative autonomie dans l'échiquier régional.

Les documents de la « nouvelle stratégie de sécurité nationale » de la Maison Blanche, publiés en décembre dernier, confirment une volonté de bouleverser les relations internationales et même une « fascisation » de l'ordre mondial. Éric Toussaint vient d'y consacrer une étude détaillée (1). On entre à nouveau dans l'ère des États prédateurs, du gangstérisme impérialiste (qui certes n'a jamais disparu) où seule la force brute compte : l'Amérique latine est leur arrière-cour, tandis que Poutine peut plus ou moins faire ce qu'il veut à l'échelle européenne (la bourgeoisie européenne est méprisée pour sa faiblesse et sa division), y compris en Ukraine, tandis que la Chine incarne le véritable l'ennemi « systémique » : un Empire du milieu à affaiblir dans la région latino-américaine et à contenir en Asie du Sud-Est.

L'administration Trump est en train de redécouper le monde pour faire face au déclin de son Empire hégémonique. Cette nouvelle phase des relations internationales à l'ère du quatrième âge du capitalisme et des grands basculements climatiques et écologiques est plus dangereuse que jamais, avec la remilitarisation des relations inter-étatiques et des conflits guerriers d'échelle continentale. Gilbert Achcar décrit une « nouvelle guerre froide » (2), bloc contre bloc, et celle-ci est de plus en plus peuplée de conflits ouverts, « chauds » et de violence coloniale, à commencer par le génocide à Gaza.

Comment vois-tu le processus de cette recolonisation en Amérique latine, sachant que la Chine est actuellement le premier partenaire commercial de l'Amérique latine ?

On voit les conséquences de ce que nous appelons, depuis quelque temps, la polycrise du système capitaliste et inter-impérialiste. Les grandes puissances n'ont pas réellement récupéré de la crise depuis 2008 et nous sommes plus largement dans une onde longue de « stagnation séculaire », avec la réorganisation en cours des chaînes de valeur et une hyper-concentration du capital au plan mondial (3). Dans cette phase, la première puissance actuelle – les États-Unis d'Amérique – en déclin veut récupérer violemment de l'espace, des ressources, des marchés et de la capacité de projection géostratégique.

En ce sens, il est très intéressant de revenir aux écrits de Lénine, Rosa Luxemburg, Ernest Mandel ou Samir Amin sur l'impérialisme, sans les lire comme une « vérité révélée », comme sur les riches débats des années 1970 sur les rapports centre-périphérie, la théorie du développement inégal et combiné ou encore celle de la dépendance (4). Les auteur·es qui pensaient que l'ère de l'impérialisme était plus ou moins finie ou encore qu'on allait voir émerger un « super-impérialisme » des multinationales, trans-étatique, qui gouvernerait le monde, se sont lourdement trompés : ce qui se confirme est bien un système inter-impérialiste fortement hiérarchisé et concurrent, appuyé avant tout sur des États nationaux forts et sur des puissances militaires nationales. Les multinationales les accompagnent dans le processus, tout comme le capital financier.

Dans ce contexte, l'idée de la « sécurité hémisphérique » et de la doctrine de la sécurité nationale, qui est au cœur de la pensée stratégique étatsunienne pour l'Amérique latine, se réaffirme de manière ultra-violente. La doctrine Monroe du corollaire Roosevelt et de la politique de la canonnière est revisitée par l'administration Trump avec fracas et violence. Selon cette vision du monde, le problème est désormais la concurrence de la Chine sur tous les plans, notamment celui de la technologie, des infrastructures (y compris celles des Big Tech et de la monnaie) et de la puissance géopolitique (même si ce n'est pas encore au niveau militaire). Le travail de Benjamin Bürbaumer est éclairant à ce propos : le développement capitaliste de la Chine depuis les années 1990 met en péril directement la mondialisation sous hégémonie étatsunienne et du dollar, tel qu'elle s'est construite au cours de la seconde moitié du 20e siècle (5). La Chine est en train de dépasser au plan commercial et économique les États-Unis dans la région latino-américaine : elle est le premier partenaire commercial du Brésil, du Pérou ou du Chili et de l'ensemble de l'Amérique du Sud. Cette dynamique semble presque inaltérable. Même le Mexique, qui est pourtant complètement intégré au réseau et aux chaînes de valeur états-uniennes (via un accord de libre-échange notamment), a pour deuxième partenaire commercial la Chine, avec des entreprises directement installées par l'Empire du milieu à la frontière avec les États-Unis.

Trump l'a dit et le répète : il n'était plus possible que la Chine contrôle les ports pacifiques et atlantiques aux entrées du canal de Panama, et il a réussi à modifier la situation à coups de pression politique et de millions de dollars : Panama est de nouveau un canal totalement sous bannière étatsunienne. Ses outils sont les multiples bases étatsuniennes, le déploiement de la quatrième flotte, le contrôle très serré au plan militaire, informationnel et toujours économique, alors que la Chine n'a pas à ce stade de véritables moyens militaires dans la région.

La relation avec la Colombie est à ce propos centrale, puisque, jusque-là, ce pays était la clé de la géostratégie militaire pour la région sud-américaine, via le « plan Colombie » et au prétexte de la lutte contre les guérillas et les « narcos ». Ceci tandis que l'espace centre-américain et des Caraïbes est considéré comme plus aisément maitrisable (bien que Cuba continue à y résister). Cela explique les conflits diplomatiques très durs de Trump avec le président Petro, même si des négociations sont en cours.

Les résultats de cette bataille des titans sont incertains – même dans l'Argentine de Javier Milei, la Chine reste centrale dans les échanges commerciaux. Il y a donc des aspects géopolitiques et idéologiques. Trump veut renforcer les « siens » : les extrêmes droites régionales, les Milei, les Bolsonaro, les Kast et pratique l'interventionnisme électoral, comme il l'a fait lors des élections de mi-mandat en Argentine. Il y est aussi parvenu avec succès au Honduras tout récemment, et il va continuer à s'appuyer sur Kast, le pinochetiste nouvellement élu au Chili, sur le milliardaire conservateur Noboa en Équateur, sur la droite conservatrice libérale en Bolivie, et mettre la pression sur les gouvernements, même très modérés, comme celui de Lula au Brésil, pour dire : « si vous nous résistez, vous serez considérés comme des ennemis, et si vous êtes des ennemis, on vous applique des droits de douane complètement inédits de 40 ou 50 %, ou carrément nous vous menacerons militairement, comme on a su le faire au Venezuela ».

Ce déploiement de force, qui est aussi celui en cours contre le Groenland, montre que les États-Unis sont de moins en moins un « hégémon » capable de projeter de la force mais aussi du soft power, de l'adhésion et du consensus : ils représentent désormais la domination brute centrée sur les rapports de forces politico-militaires et des oukases commerciales, avec en toile de fond la menace de destruction économique ou coloniale contre les « non-alignés », Europe et alliés de l'OTAN y compris.

Ça doit être complexe de modifier les chaînes de valeurs et l'organisation internationale du travail. Cela va nécessiter des gouvernements extrêmement répressifs. Même au Venezuela, ça risque d'être contradictoire avec ce que Trump ou d'autres vont pouvoir présenter comme une supposée ouverture démocratique.

Exactement. Il est intéressant de noter les déclarations récentes de figures représentant le capitalisme fossile étatsunien et les grandes majors. Ils ont fait part de leurs doutes et réticences sur l'investissement considérable que représenterait la « reconquête » du pétrole du Venezuela à leur profit, et le peu de garanties dont ils disposent sans une stabilisation politique difficile à obtenir sans la mise en place d'un protectorat répressif et couteux. Trump a dû les recevoir et réitérer son engagement à leurs côtés.

En retour, les dirigeants chinois ont fait part de leur rejet de l'agression contre leur allié vénézuélien. C'est un coup dur qu'ils viennent de recevoir, alors que leur matériel militaire sur place s'est avéré inefficace. L'envoyé spécial de Xi Jinping pour l'Amérique latine avait longuement rencontré Maduro à Caracas quelques heures à peine avant le raid de Trump… Néanmoins, ils ont émis de nouveaux documents stratégiques renouvelant leur rejet de l'impérialisme US, leur disposition à la coopération « amicale » et au transfert de technologies avec les pays latino-américains, à rebours de l'attitude guerrière des États-Unis.

La Chine a bien compris la menace. Son talon d'Achille est sa dépendance énergétique – le pays achète à l'étranger 70 % de ses besoins pétroliers. Les dirigeants chinois vont chercher à consolider leur influence en Amérique latine, au nom du respect mutuel, malgré le revers vénézuélien, sans entrer en confrontation directe avec Trump dans l'hémisphère. Ils affichent un discours « gagnant-gagnant », mais la relation Chine/Amérique latine reste complètement asymétrique : ils veulent toujours plus de matières premières, de minéraux, de terres arables, d'agro-industrie. Ils annoncent vouloir atteindre leur objectif des 700 milliards de dollars d'investissement dans la région pour 2035. Le mégaport de Chancay qui vient d'être inauguré est leur fleuron dans la région pour les « routes de la soie ». Néanmoins, le ralentissement économique atteint également la Chine.

Même si le Parti communiste chinois s'inscrit dans le discours sur le multilatéralisme, la construction des BRICS et du « Sud global », nombreux·se sont les militant·es qui ont conscience que le capitalisme vorace du géant asiatique ne saurait incarner une perspective alternative réelle en termes d'émancipation, de développement, et même en termes diplomatiques. On l'a vu avec leur silence face aux massacres à Gaza, voire leur soutien à Netanyahou, de manière directe ou indirecte. Ils défendent un autre ordre global, certes, mais qui ne sera pas celui de libération des peuples du Sud (6).

La région latino-américaine se trouve au contact de deux plaques tectoniques en lutte : un impérialisme dominant, violent et en crise, et une hégémonie impériale globale potentiellement en devenir. À ce stade, les États-Unis représentent plus de 36 % de l'ensemble des dépenses militaires de la planète. C'est considérable. 250 000 militaires étatsunien·nes sont déployé·es autour du monde, alors qu'il n'y a que quelques centaines de Chinois et peut-être 30 à 35 000 de Russes… Trump veut s'appuyer sur cette énorme puissance militaro-industrielle pour essayer de recomposer la place des États-Unis comme global player toujours intouchable.

As-tu des éléments sur les résistances à cette offensive en Amérique latine ? Quelle est l'attitude des gouvernements dits « progressistes » ?

Concernant les gouvernements progressistes ou de centre-gauche, ils dénoncent l'agression contre le Venezuela, l'enlèvement du Président Maduro, la rupture de l'ordre international, la violation de souveraineté d'un pays voisin. Aussi bien Lula, Claudia Sheinbaum au Mexique, Boric au Chili et de manière plus claire Gustavo Petro en Colombie, ce qui ne signifie d'ailleurs pas une adhésion de leur part au régime Maduro.

Lula est intervenu essentiellement au plan diplomatique et de manière assez timorée : il a réclamé une réunion urgente de l'ONU, comme espace légitime de règlement des conflits internationaux, il a aussi essayé de mobiliser l'Organisation des États américains, mais il montre en même temps une certaine impuissance. Alors que, dans les années 2000, les gouvernements nationaux-populaires avaient une capacité forte de coopération et de mise en commun, avec l'UNASUR, la CELAC et même l'ALBA (7) pour essayer de peser sur la scène internationale, on est plutôt face de nouveau à la fragmentation.

On ne parle plus du tout des projets de Banque du Sud, voire d'une monnaie commune alternative. Aujourd'hui, l'idéal de la Patria grande est en recul partout, les nationalismes et les extrêmes droites ont le vent en poupe, l'effondrement de l'expérience bolivarienne pèse sur toute la région, Cuba est asphyxiée, le Mouvement vers le socialisme (MAS) bolivien s'entredéchire, l'expérience Boric laisse la place à Kast, etc. Les gouvernements progressistes en place (Brésil, Colombie, Mexique, Uruguay) paraissent relativement seuls, même si Petro et davantage encore Claudia Sheinbaum montrent qu'ils ont su consolider une base sociale pluriclassiste et électorale solide.

Le facteur décisif dans un tel contexte, ce sont les résistances « par en bas », les luttes de classes et populaires, indépendamment de la position des gouvernements, pour l'autodétermination et la souveraineté nationale. Une manière d'avoir plus de poids sur la scène régionale et face à Trump, y compris pour les gauches au pouvoir, serait de s'appuyer sur une population mobilisée, revendiquant l'horizon historique anti-impérialiste qui est encore très présent dans les imaginaires et valeurs collectives d'une partie des Latino-Américain·es. Pourtant, au Brésil ou avec Boric au Chili, la politique progressiste a plutôt été de désactiver les luttes et les acteurs mobilisés. Sans parler d'ailleurs du Venezuela. Le gouvernement Maduro a coopté ou réprimé les résistances, et ce qu'il n'a pas fait directement, l'effondrement économique s'en est chargé. Il reste des « communes » et certaines expériences d'auto-organisation courageuses, à soutenir, mais fragiles.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas en ce moment même des mobilisations et des résistances multiples. Le continent de Sandino et des zapatistes reste parsemé de luttes. Au Brésil c'est très clair, on l'a vu dans la dernière période, et le Mouvement des sans terre (MST) reste puissant, malgré ses débats internes quant à la relation avec le lulisme. En Équateur aussi face à Noboa, avec les grandes mobilisations de la CONAIE, la Confédération des nations indigènes d'Équateur, des syndicats urbains, des collectifs écologiques, qui ont réussi à infliger une défaite politique cuisante au gouvernement lors du référendum de novembre 2025, rejetant le projet de nouvelle base militaire yankee et la réforme autoritaire de la Constitution. Donc, dans plusieurs pays, ça bouge.

On pourrait parler de la puissance des mouvements féministes, autochtones et décoloniaux : c'est par exemple un espoir au Chili pour affronter Kast et ses mesures de régression sociale, raciste et patriarcale. Mais il n'y a pas actuellement de mobilisations à une échelle continentale, comme on a pu en voir par le passé, par exemple pour affronter le projet de l'ALCA (8), défait en 2005. Un point d'appui qui pourrait être vraiment fondamental ce sont les mobilisations de plus en plus massives en cours dans le cœur des États-Unis, le mouvement No Kings, les luttes contre les violences policières et la police fasciste de l'immigration (ICE), la victoire de Mamdani à New York, la recomposition de la gauche contre l'establishment Démocrate…

Sinon, il faut reconnaitre qu'il y a un reflux néoconservateur, voire réactionnaire sur de nombreux plans, dans la plupart des pays, qui pèse lourdement. La violence aussi envahit le quotidien et les médias, celle des cartels et du narcotrafic, celle de l'État ou des paramilitaires ou des migrations forcées. C'est le cas au Chili, que je connais de près. Il est impératif pour nous de bien comprendre ce qui a conduit ce pays du grand soulèvement populaire de 2019 (lourdement réprimé) à la victoire massive du néo-pinochetisme de José Antonio Kast en 2025 : c'est fondamental, selon moi, car c'est une défaite majeure pour toutes les gauches sociales et politiques dans un pays emblématique du néolibéralisme mondial.

Nous traversons un moment où les néofascismes et les extrêmes droites conservatrices peuvent apparaitre comme une « alternative » aux yeux d'une partie significative des classes populaires. Où les gauches sont décrédibilisées ou ont perdu le contact avec les couches populaires au profit des Églises évangéliques conservatrices. Bien sûr, de notre point de vue, c'est une « alternative » régressive au service du capital, au service de la destruction de l'environnement, du patriarcat, de la domination brutale des oligarchies, etc. Et au service de l'impérialisme US. Ainsi, Kast s'est félicité bruyamment de la séquestration de Maduro et de Cilia Flores. C'est la même chose du côté de Noboa qui a publié des tweets affirmant que l'attaque était une excellente nouvelle pour l'Amérique latine. L'extrême droite brésilienne pense la même chose. Ce sont des « laquais » de Trump. Alors que les élections arrivent au Brésil, en Colombie et au Pérou dans quelques mois. En Colombie, il y a un risque réel de voir un retour de la droite. Qu'en sera-t-il au Brésil, avec une gauche institutionnelle toujours dépendante de la figure d'un Lula vieillissant du haut des ses 80 ans ?

Quelles pistes donnerais-tu pour un programme transitoire anti-impérialiste mondial ?

C'est très ambitieux ! et je ne saurai répondre seul à une telle question, qui, de plus, devrait être déclinée selon des conditions locales, nationales, puis globales sur la base des élaborations collectives des populations concernées. Ce qu'on peut dire aisément, c'est que ce n'est certainement pas dans ce contexte de militarisation, d'offensives impériales, de guerres, de génocide à Gaza, d'invasion du Venezuela, de soumissions généralisées des peuples à des gouvernements autoritaires, de répression de masse comme en Iran, de fascisation, qu'on va trouver l'issue… Donc comme le disait l'ami Daniel Bensaïd, il faut déjà commencer par dire « non ! » (9).

Dans le contexte actuel latino-américain, les gauches militantes et radicales cherchent dans un premier temps à construire une résistance anti-impérialiste la plus large et unitaire possible à une échelle continentale, en soutien au Venezuela et pour se défendre dès maintenant contre de nouvelles interventions sur le continent. À ce stade, la mobilisation continentale reste très en deçà de l'urgence du moment. Ils et elles exigent le retrait immédiat de l'immense armada que les États-Unis maintiennent depuis des mois dans les Caraïbes et la libération de Maduro et Cilia Flores, selon le principe que c'est au peuple vénézuélien, et seulement lui, de décider qui le gouverne (10).

Dans les pays du « Sud », cela nécessite la création de fronts unis larges pour rejeter les atteintes à la souveraineté, à l'autodétermination des peuples. Mais de tels fronts de résistance, ouverts, non sectaires ne devraient aucunement sacrifier, en même temps, la construction de gauches combatives, indépendantes des bourgeoisies nationales et de progressismes gouvernementaux chancelants qui ont montré toutes leurs contradictions depuis 25 ans.

Cela veut dire aussi un débat clair avec les nombreux courants « campistes » latino-américains, comme au plan international : la « géopolitique » ne saurait conduire à mettre sous le tapis la lutte contre les autoritarismes quels qu'ils soient et la défense inconditionnelle des peuples en lutte contre des impérialismes autres que celui de Trump (à commencer par la Russie). Dans les pays du « Nord global », l'urgence est la construction d'une solidarité internationaliste active et concrète. C'est ce que nous avons commencé, encore timidement, à mettre en place en France autour du Venezuela. Un internationalisme qui aura aussi comme tâche de dénoncer l'hypocrisie et la responsabilité de nos propres gouvernements dans le désordre du monde et leur soumission à Trump : Gaza est venue le rappeler douloureusement et, sur le Venezuela, la position scandaleuse du gouvernement Macron également. À court terme, en mars prochain, la conférence antifasciste de Porto Alegre pourrait être un point d'appui à valoriser (11). On espère qu'elle saura être transformée aussi en conférence internationale anti-impérialiste pour essayer de regrouper autour d'objectifs communs, sans sectarisme, des forces politiques mais aussi sociales, qui ne sont pas d'accord sur tout, le PT, le PSOL, la CUT brésilienne, des secteurs des gauches radicales de tout le continent, la Via Campesina, les forces syndicales et des mouvements sociaux d'un peu partout.

Concernant les alternatives concrètes, on devrait essayer de mettre en avant la consigne de « guerre à la guerre impérialiste », tout en soutenant celles et ceux qui mènent courageusement des résistances de libération, notamment en Ukraine, en Palestine ou dans le Kurdistan. Au-delà de cet aspect « défensif », cela signifie penser collectivement et « en positif », la construction d'alternatives démocratiques dans un contexte d'effondrement climatique, de la biosphère, de la biodiversité, et donc penser un programme de transition postcapitaliste et postproductiviste, soit une perspective à la fois écosocialiste et de la décroissance choisie. Décroissance évidemment dans les pays riches, mais différenciée selon des critères intersectionnels (de classe, de genre, de race) et aussi décroissance pour les oligarchies des pays du Sud. Avec une reconstruction des services publics, une redistribution radicale des richesses, l'abolition des dettes publiques illégitimes, la planification écologique à plusieurs échelles (du local au global) basées sur la délibération, le communalisme, l'auto-organisation et le contrôle démocratique. Une perspective qui pose la question de l'exploitation et des oppressions qui traversent nos sociétés et nous traversent comme individus (racistes, sexistes, validistes, etc.).

Tout cela, on ne saurait le « proclamer » de manière abstraite, comme un mantra. Comment co-construire des programmes et des mesures transitoires très concrètes qui s'inscrivent dans une stratégie plus générale sur la base de délibérations larges ? De quelles histoires passées nous inspirer et tirer des leçons ? Comment les gauches peuvent-elles à nouveau « enchanter le monde », parler aux « affects » de millions de personnes, forger un bloc historique qui pose la question du pouvoir et de sa conquête, sans se renier ni verser dans le dogmatisme ? Commençons déjà par éviter les réponses toutes faites, le 20e siècle et ses horreurs sont toujours là.

On le sait, il n'y aura pas d'émancipation s'il n'y a pas une émancipation du travail, la reconstruction des droits des travailleur·ses (salarié·es comme précaires) pourrait être une première boussole. Ayons aussi des « antennes » à l'écoute des utopies et expériences. Par exemple, l'Amérique latine est terre du zapatisme et de plusieurs processus révolutionnaires, et ses mouvements débattent depuis une vingtaine d'années des chemins pour construire une société du « bien-vivre », qui s'appuie sur une réinterprétation de certaines revendications et pratiques communautaires des peuples autochtones.

Même chose sur les droits des femmes et toutes les revendications féministes contre le patriarcat (12). On a vu à quel point le mouvement féministe chilien était capable d'avoir une vision transversale et radicale pour répondre à la « précarisation de la vie », pour affronter le néolibéralisme, favoriser l'accueil digne des migrant·es, défendre les droits des peuples autochtones. Il faut donc partir de là pour penser des transitions, déclinées dans chaque pays, et reconstruire des solidarités régionales et internationales. Face au capital mondialisé, il est indispensable de penser à ce niveau-là. Ceci sans céder aux sirènes du « patriotisme » d'une partie de la gauche, y compris décoloniale, en assumant qu'il faut effectivement « rêver » à nouveau, réinventer nos puissances collectives, aider à co-construire les souverainetés populaires à plusieurs échelles (dont l'échelle nationale, c'est certain) (13).

La situation est surdéterminée par le cataclysme – déjà en cours – que le bouleversement climatique fait peser sur l'humanité et qu'il faut tout repenser sur cette base. Le fameux Programme de transition (proposé dès 1938 par Trotsky) doit ainsi être repensé de fond en comble. C'est dans cette perspective que la Quatrième Internationale a versé au débat le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste, texte validé par le denier congrès mondial et fruit d'une élaboration collective internationale de plusieurs années (14). Les défis sont colossaux : il est urgent de « tirer le frein d'urgence », pour reprendre la belle formule de Walter Benjamin. Cependant l'ampleur des enjeux ne doit pas nous paralyser : comme le dit Daniel Tanuro, « il est trop tard pour être pessimistes » (15). Trump, Netanyahou, Macron, Poutine et leur monde sont capables du pire, sentons-nous capables de penser le meilleur !

Le 18 janvier 2026

Notes

1. « États-Unis : comprendre la « nouvelle doctrine de sécurité nationale » et ses implications », 16 janvier 2026, Contretemps web.

2.La nouvelle guerre froide, Gilbert Achcar, janvier 2024, Éditions du Croquant. Lire aussi « Aux origines de la nouvelle guerre froide. Entretien avec Gilbert Achcar », 29 avril 2023, Contretemps web.

3. Diogo Machado, Francisco Louçã, « Nouvelles et anciennes oligarchies – Les transformations du régime d'accumulation du capital », 13 janvier 2026, Inprecor n°740.

4. Samir Amin, Le développement inégal, Éd. de Minuit, 1973 ; Ernest Mandel, Le troisième âge du capitalisme, Édition 10/18, 1976.

5. Benjamin Bürbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation, La Découverte, 2024.

6. Éric Toussaint, « Pourquoi les BRICS n'agissent pas contre le génocide en cours à Gaza », 6 octobre 2025, Contretemps web.

7. Les États-Unis sont membres de l'OEA, mais pas de l'Union des nations sud-américaines (UNASUR), de la Communauté d'États latino-américains et caraïbes (CELAC) et de l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA).

8. Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA ou ALCA selon la langue).

9. Daniel Bensaïd, Les irréductibles. Théorèmes de la résistance à l'air du temps, Textuel, 2001.

10. Lire la démarche initiée par des militant·es latino-américains « Arrêter l'offensive néocoloniale de Trump au Venezuela et en Amérique latine », signée par plusieurs centaines de camarades.

11. Du 26 au 29 mars. Les informations, programme et inscriptions sont sur le site : https://antifas2026.org.

12. Veronica Gago, La puissance féministe ou le désir de tout changer, Ed. Divergences, 2021.

13. Collectif, « Rêver en matérialistes internationalistes », Contretemps web, 10 mars 2025.

14. Le Manifeste pour une révolution écosocialiste – Rompre avec la croissance capitaliste est disponible dans diverses langues sur le site de la IVe Internationale, et édité par La Brèche.

15. Daniel Tanuro, Trop tard pour être pessimistes ! Écosocialisme ou effondrement, Textuel, 2020.

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Epstein, symptôme du capitalisme patriarcal

17 février, par Manon Boltansky — , ,
Scandale pédocriminel de masse, ramifications politiques internationales, déferlement complotiste : l'affaire Epstein sidère par son ampleur. Elle révèle surtout des mécanismes (…)

Scandale pédocriminel de masse, ramifications politiques internationales, déferlement complotiste : l'affaire Epstein sidère par son ampleur. Elle révèle surtout des mécanismes structurels du capitalisme patriarcal.

11 février 2026, par BOLTANSKY

L'affaire Epstein est difficile à appréhender par son ampleur. Jeffrey Epstein était déjà, avant la révélation de ses différents et nombreux crimes, le symbole du capitalisme contemporain : wonder boy « investisseur d'affaires » dont on ne sait pas exactement d'où venait la fortune, au carnet d'adresses pléthorique, introduit dans tous les milieux de l'élite capitaliste — financier, people, culturel, politique. Une figure mondiale du pouvoir et de l'argent, à la manière d'un Trump des années 1990, avant son basculement politique.

Aujourd'hui, le scandale apparaît dans toute sa dimension : réseau pédocriminel inter­national, magouilles financières, financements semi-occultes de personnalités politiques, de partis d'extrême droite, d'ex ou d'actuels ministres, aux États-Unis comme en Europe, lien avec différents services secrets. Tentaculaire, non pas au sens fantasmatique de la pieuvre des complotistes, mais parce que ses ramifications sont réelles, nombreuses et documentées : des acteurs puissants, des relais institutionnels, et surtout des victimes par centaines — le plus souvent invisibilisées.

Complotisme, antisémitisme et instrumentalisation

Le vocabulaire convoqué dans les débats publics révèle un autre phénomène d'ampleur : la lecture complotiste de l'affaire. Des caricatures d'Epstein en diable ou en pieuvre se sont multipliées, réactivant des codes visuels historiquement liés à l'antisémitisme. À l'extrême droite, l'affaire nourrit les récits sur les « élites dégénérées », les réseaux « sataniques » ou les fantasmes type QAnon.

Trump lui-même instrumentalise l'affaire à l'approche des élections de mi-mandat, alors que ses propres liens passés avec Epstein fragilisent sa base MAGA. Technique classique : saturer l'espace informationnel. La publication de près de trois millions de documents par l'administration américaine submerge la capacité de traitement médiatique, avec pour but que certaines données détournent l'attention et que des informations véritables soient noyées dans la masse.

D'autant que cette déclassification reste partielle : des millions de documents demeurent caviardés ou jugés trop sensibles. La divulgation fragmentaire alimente les soupçons qu'elle prétend dissiper, d'autant que la ministre de la Justice Pam Bondi, ancienne avocate de Trump, supervise le processus.

Des violences systémiques

Si l'affaire est extraordinaire par son ampleur, elle ne l'est pas par sa nature. Elle constitue au contraire l'expression paroxystique du fonctionnement ordinaire du capitalisme patriarcal : l'argent et le pouvoir permettant l'achat, l'exploitation et la destruction de corps, en particulier ceux de femmes jeunes, précaires, isolées. Les témoignages décrivent un système prédateur ciblant méthodiquement les victimes les plus vulnérables, sans ressources ni protections.

Il ne s'agit pas d'un homme seul mais d'un réseau d'agresseurs sexuels, protégés par leur position sociale. La bourgeoisie possède les moyens de production, mais aussi le pouvoir politique, médiatique et symbolique. Cette domination produit des formes d'impunité qui rendent possibles de tels systèmes.

La tentation est grande de construire la figure du « monstre », de renvoyer ces crimes à une élite immorale extérieure à la société. Pourtant, les violences sexuelles sont massives et transversales. Les statistiques sur l'inceste, la pédocriminalité ou les violences sexuelles montrent leur ampleur structurelle, bien au-delà des « élites aux mœurs déviantes ». L'affaire Pelicot, par le nombre d'agresseurs impliqués, a rappelé la banalité sociale de ces crimes, qui touchent toutes les couches de la société.

Impunité de classe et banalisation

Reste que la richesse et le pouvoir protègent. Dans une société où des figures médiatiques ou politiques poursuivent leur carrière malgré des accusations ou condamnations, l'impunité n'est pas l'exception mais un mécanisme.

Ainsi, l'affaire Epstein doit éclairer les logiques matérielles d'un système : concentration extrême du pouvoir, marchandisation des corps, banalisation des violences sexuelles. Elle rappelle que ces crimes ne relèvent pas de marges obscures, mais du cœur même d'un ordre social fondé sur la domination capitaliste et patriarcale. C'est ce système qu'il faut détruire, pour qu'il n'y ait plus d'Epstein ni de victimes.

Manon Boltansky
P.-S.

• Hebdo L'Anticapitaliste - 787 (12/02/2026). Publié le Mercredi 11 février 2026 à 11h00 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/epstein-symptome-du-capitalisme-patriarcal

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Sudfa sort sa cinquième brochure !

17 février, par Sudfa — , ,
L'équipe de Sudfa a le plaisir de vous présenter notre le 5e numéro de notre brochure annuelle pour ce début d'année 2026 ! Le titre de ce numéro : « Guerre dévastatrice, (…)

L'équipe de Sudfa a le plaisir de vous présenter notre le 5e numéro de notre brochure annuelle pour ce début d'année 2026 ! Le titre de ce numéro : « Guerre dévastatrice, résistance populaire : le peuple soudanais n'a pas dit son dernier mot ». Voici ce qu'elle contient et comment se la procurer.

Tiré du blogue de l'auteur.

Que contient la brochure Sudfa 2026 ?

Cette brochure est le fruit d'un travail collectif d'écriture et de mise en page mené depuis le mois janvier par les bénévoles de notre association. Comme les numéros précédents, ce cinquième numéro contient :

Des outils pédagogiques pour comprendre la guerre au Soudan : frise chronologique du contexte soudanais et de l'année 2025, carte inédite sur l'impérialisme émirati et son implication dans la guerre, portraits de personnalités soudanaises marquantes.

Des articles d'analyse politique et d'actualité des mobilisations.

Des contenus culturels (sport, peinture, cinéma).

Des traductions de communiqués des comités de résistance soudanais qui témoignent de leur lutte sur le terrain.

Comment se la procurer ?

La brochure est en vente à prix libre, pour financer les activités de notre association et soutenir notre travail de journalisme militant. Le prix libre nous permet par ailleurs de vous proposer des articles gratuits en ligne toute l'année, de même que nos contenus sur les réseaux sociaux. Pour obtenir la brochure en ligne et nous soutenir :

1) Faire un don à notre cagnotte en cliquant sur ce lien.

2) Nous écrire par mail à sudfamedia@gmail.com : nous vous envoyons ensuite la brochure par mail au format .pdf !

Les fonds levés par la vente de la brochure permettent poursuivre les activités de l'association, notre travail d'édition et de traduction, d'éducation populaire et de soutien aux mobilisations des Soudanais.e.s pour la liberté, la paix et la justice.

Aidez-nous à la diffuser

Vous connaissez une librairie, un infokiosque, un bar-restaurant, un lieu associatif où vous pourriez proposer la brochure à prix libre ?

Vous voulez diffuser la brochure lors d'un événement de soutien au Soudan ou internationaliste ?

Nous avons besoin de l'aide de tout le monde pour faire connaître les luttes soudanaises dans le monde francophone !

Contactez-nous par mail à sudfamedia@gmail.com.


L'édito du cinquième numéro

Comme chaque année, Sudfa Media vous propose une brochure revenant sur les événements marquants de l'année écoulée. Ces dernières années, le Soudan est traversé par une accélération historique des événements, d'une révolution populaire en 2018 à une guerre imposée depuis avril 2023, contre les aspirations de liberté et de justice du peuple soudanais.

Si le Soudan n'est pas le seul pays ravagé par la guerre, dans un contexte mondial marqué par la montée des fascismes et par des guerres impérialistes et néocolonialistes, il est l'un des rares conflits face auxquels le monde a largement choisi de détourner le regard. Ce silence est d'autant plus troublant que la situation a été qualifiée à plusieurs reprises par les Nations unies comme l'une des pires crises humanitaires contemporaines. Ce choix pose une question fondamentale : que reste-t-il de notre humanité et de la solidarité entre les peuples à l'heure des catastrophes majeures ? Les événements tragiques vécus à El Fasher en novembre 2025 semblent répondre cruellement à cette question, comme s'il fallait qu'une ville entière soit rasée et sa population massacrée pour que les consciences commencent enfin à s'éveiller.

L'année 2025 a été particulièrement éprouvante pour les Soudanais·es. Catastrophes naturelles liées au changement climatique, aggravation de la crise humanitaire, famine, déplacements massifs de populations, ingérences étrangères, atrocités de guerre, effondrement économique, et absence d'une vision politique crédible de la part de la classe politique soudanaise pour sortir le pays de cette crise, n'ont cessé de rendre la situation encore plus dramatique.

Dans ce contexte, que reste-t-il de la révolution soudanaise ? Cette mobilisation populaire exceptionnelle s'est traduite par des projets politiques tels que la “Charte du pouvoir du peuple” portée par les comités de résistance, ou encore la “vision révolutionnaire” proposée pour sortir de la guerre. Ces initiatives portent le même projet révolutionnaire incarné par le slogan "Liberté, Paix et Justice”, qui continue d'inspirer le peuple soudanais. Trois ans après le début de la guerre, malgré une recomposition brutale de la scène politique, une large partie de la population est restée fidèle à l'esprit de la révolution, dans la diaspora ou au Soudan via des collectifs engagés pour améliorer le quotidien des populations. Le rôle central des “chambres d'urgence” sur le terrain en coordination avec la diaspora soudanaise a d'ailleurs été récompensé par plusieurs prix internationaux. Face à cette mobilisation révolutionnaire et humanitaire, la solidarité avec le peuple soudanais ne faiblit pas, et elle s'exprime à travers le monde entier.

Parler du Soudan aujourd'hui implique nécessairement d'interroger les responsabilités dans l'alimentation continue de ces violences. Celle de la communauté internationale, immobile face à la tragédie en cours. Celle des puissances étrangères dont les ingérences exposent la brutalité des impérialismes contemporain. Et celle des États qui ont transformé le Soudan en un théâtre de règlements de comptes géopolitiques.

Malgré la guerre, les Soudanais·es expriment leur liberté et leur résilience à travers une vie culturelle foisonnante. La qualification de l'équipe nationale soudanaise à la CAN a contribué à renforcer le sentiment d'unité. Les initiatives culturelles et créations portées par la diaspora soudanaise apparaissent aussi comme des espaces de préservation de la culture, des pratiques et des identités attaquées par la guerre et l'exil.

Sudfa Media propose ici une lecture qui ne se prétend pas neutre, mais au contraire, résolument engagée dans la continuité de la révolution soudanaise et nourrie d'enseignements politiques. Dans ce numéro, des voix soudanaises se croisent pour analyser la situation du pays avec engagement, rigueur et profondeur. Bonne lecture !

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Appel du Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d’Ukraine

17 février, par Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d'Ukraine — , ,
Le mouvement syndical québécois se replie frileusement au-dedans des frontières nationales. « Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 (…)

Le mouvement syndical québécois se replie frileusement au-dedans des frontières nationales. « Que ce soit sur les sites internet ou les comptes Facebook de la FTQ (600 000 membres), la CSN (315 000), la CSQ (225 000) ou la CSD (72 000), il semble impossible de trouver un seul communiqué publié ces derniers mois (années ?) en solidarité avec nos camarades étatsunien·nes qui luttent contre le régime néofasciste de Trump, qui s'opposent à cette haine de l'immigration, à la répression policière et syndicale. […] Et sans surprise, il est tout aussi difficile de trouver des textes récents en solidarité avec les camarades qui sont géographiquement plus éloigné·es. Pour ne prendre que deux exemples d'actualité et impossible à ignorer : nous n'avons rien trouvé sur les dizaines de milliers de camarades massacré·es en janvier 2026 en Iran ou sur nos camarades Ukrainien·nes qui ne cessent de nous réclamer des armes, en vain depuis quatre ans, pour se défendre contre l'impérialisme Russe ou tout simplement de l'aide pour se chauffer. Il faut par exemple remonter au mois de février 2022 pour trouver une référence à l'Ukraine sur le site de la FTQ ou de la CSN. »

Le syndicalisme québécois maintiendra-t-il ce cru rejet de l'internationalisme à l'égard de cet appel pressant du Conseil des jeunes de la Fédération des syndicats professionnels d'Ukraine ? On aurait tort de s'imaginer que nos gouvernements font le maximum pour soutenir la lutte de libération nationale contre l'envahisseur russe dont le gouvernement Poutine est devenu un chef de file de la montée du néofascisme. Une victoire russe serait non seulement un renforcement de ce chef de file mais un signal fort envoyé aux deux autres grandes puissances impérialistes, les ÉU et la Chine, à subjuguer à leur tour leurs voisins.

Pas d'électricité. Pas de chauffage. Pas d'eau. Des enfants qui tentent de dormir tout habillés sous plusieurs couvertures. Des hôpitaux fonctionnant grâce à des générateurs, jusqu'à ce que le carburant vienne à manquer. Des téléphones qui rendent l'âme. Une connexion Internet qui tient à peine. Il ne s'agit pas d'une catastrophe naturelle ni d'une défaillance technique. C'est délibéré. La Russie utilise le froid et l'obscurité comme des armes. Par des températures négatives, couper l'électricité et le chauffage n'est pas une « pression ». C'est une attaque directe contre la vie des civils.

Les Russes attaquent les chemins de fer et la logistique nationale, exposant les travailleurs aux tirs, les tuant et coupant les moyens de subsistance de millions de personnes. Il s'agit de terrorisme, perpétré par un État contre le peuple d'un autre.

Tolérer cette terreur revient à se rendre complice. Cela montre à tous les régimes autoritaires qu'ils peuvent terroriser les civils pour les soumettre sans conséquences.

Les dégâts ont dépassé les frontières de l'Ukraine. Des coupures d'électricité ont été enregistrées dans certaines régions de Moldavie et de Roumanie. Les erreurs commises par les États ne respectent aucune frontière.

L'armée d'occupation russe est incapable de montrer au dictateur russe le moindre résultat sur le front, où des travailleurs, des syndicalistes, des ingénieurs, des entrepreneurs, des fonctionnaires, des commerçants et tous les autres citoyens ukrainiens, qui menaient une vie paisible, sont devenus des guerriers et résistent avec un dévouement farouche à la guerre, à la famine et à la méfiance qui ont envahi leur pays en 2022. Ainsi, le seul moyen de pression qui reste, à savoir les armes à longue portée, est utilisé contre les civils les plus faibles et les plus démunis.

Mais l'Ukraine tient bon. Parce que son peuple refuse de céder.

Les soldats tiennent le front au péril de leur vie. Les travailleurs du secteur de l'énergie, les médecins, les sauveteurs, les travailleurs des services publics restaurent ce qui a été détruit, encore et encore, sous les tirs et au péril de leur vie.

Mais l'héroïsme n'est pas un système de sécurité.

Nous appelons le mouvement syndical international, nos frères et soeurs du monde entier à :

dénoncer publiquement les attaques russes contre les infrastructures énergétiques, les chemins de fer et la logistique pour ce qu'elles sont : du terrorisme et un nouveau signe de génocide contre les civils ; - appeler les travailleurs et les syndicats du monde entier à se solidariser avec leurs frères et soeurs ukrainiens qui fournissent des services vitaux sous les bombes ; - faire pression sur les gouvernements pour qu'ils prennent des mesures concrètes, et non se contentent de déclarations d'inquiétude ; - renforcer les sanctions et l'isolement international de l'agresseur ; - contacter les syndicats et soutenir l'aide humanitaire pratique aux travailleurs qui survivent à l'hiver sans électricité ; - soutenir de toute urgence le renforcement de la défense aérienne de l'Ukraine, seul moyen de mettre fin à ces attaques.

Il ne s'agit pas ici de sympathie. Il s'agit de savoir où se situe la limite.

Si le terrorisme, le froid et l'obscurité sont acceptés comme des armes aujourd'hui, demain, cette arme ne sera pas seulement utilisée contre l'Ukraine.

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Les infirmières en grève à New York bravent le froid glacial

17 février, par A.J. Schumann, Association des infirmières de l'État de New York (NYSNA), Sarah Hughes — , ,
Quinze mille infirmières new-yorkaises sont en grève depuis plus de trois semaines pour obtenir un contrat plus équitable. Hier, les membres de l'Association des infirmières de (…)

Quinze mille infirmières new-yorkaises sont en grève depuis plus de trois semaines pour obtenir un contrat plus équitable. Hier, les membres de l'Association des infirmières de l'État de New York ont bravé des températures négatives pour traverser le pont de Brooklyn et remettre un message à la mairie.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/09/les-infirmieres-en-greve-a-new-york-bravent-le-froid-glacial-et-autres-textes/

Des centaines d'infirmières se sont rassemblées à Cadman Plaza Park, vêtues de bonnets rouge cerise de la NYSNA et brandissant des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Safe Staffing Saves Lives » (Un personnel en nombre suffisant sauve des vies), « Quality Healthcare for All » (Des soins de santé de qualité pour tous et toutes) et « Hospital Execs Literally Make Us Sick » (Les dirigeants des hôpitaux nous rendent littéralement malades).

Alors que leur cortège traversait le pont, les infirmières scandant des slogans ont été applaudies par les passant·es et saluées par les klaxons des spectateurs/spectatrices qui les soutenaient. La marche s'est terminée par un rassemblement à Foley Square, où les infirmières ont parlé du manque de personnel, des prestations de santé et des salaires.

« Si vous êtes censée avoir quatre patient·es, vous devriez avoir quatre patient·es, pas six, pas sept, pas huit », a déclaré Sophie Damas, infirmière au Mount Sinai Medical Center. « Lorsque vous avez autant de patient·es et pas assez d'infirmières, vous ne pouvez tout simplement pas leur dispenser les soins dont elles et ils ont besoin. »

Certain·es élu·es sapent activement la grève, c'est une partie du problème pour Sophie Damas. « Nous avons besoin que la gouverneure [Kathy] Hochul mette fin à l'état d'urgence, car elle autorise des infirmières d'autres États à exercer à New York », a-t-elle déclaré, facilitant ainsi le recrutement de briseuses de grève par les hôpitaux.

Marche « do-it-yourself » vers les bureaux de la gouverneure

La marche sur le pont de Brooklyn était la deuxième étape d'une tournée des sites emblématiques de New York pour les infirmières en grève cette semaine. Plus tôt dans la journée, des centaines d'infirmières s'étaient réunies devant l'horloge de la gare Grand Central Station, puis avaient envahi les rues de Midtown en direction du bureau de la gouverneure sur la 3e avenue.

Près de la 33e rue, la marche a été détournée dans la direction opposée, apparemment parce que Mme Hochul n'était pas à son bureau, mais dans un autre bureau situé 20 pâtés de maisons plus au nord.

La marche avait été organisée par une équipe d'action contractuelle inter-unités et avait un caractère plus improvisé [« do-it-yourself »] que beaucoup d'autres actions de grève, de sorte que personne ne semblait gêné par le changement de programme. La plupart des participantes brandissaient des pancartes ou des affiches faites maison, des crécelles bruyantes et des klaxons réutilisées depuis leurs piquets de grève.

La situation d'urgence, prolongée à plusieurs reprises par la gouverneure Hochul, autorise les infirmières briseuses de grève venues d'autres États. Cela ressemble à une trahison envers les travailleuses de la santé et les patient·es.

« Nous aimerions qu'elle mette fin à ce recours aux infirmières intérimaires afin que la direction puisse s'asseoir à la table des négociations et entamer des discussions équitables ! », a déclaré une infirmière en oncologie de Mount Sinai, brandissant une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Mettre en échec la politique de Hochul est l'urgence »

.

« Nous aimerions que la gouverneure Hochul soit la gouverneure de toutes, et pas seulement de la direction », a déclaré l'infirmière. « Nous avons l'impression qu'elle est partiale. Elle se range du côté de la direction en lui accordant des décrets d'urgence lui permettant d'embaucher des infirmières de n'importe où. »

À la dernière étape, devant un immeuble de bureaux du centre-ville, les infirmières se sont rassemblées dans une cour pour écouter de brefs discours prononcés au mégaphone et scander « Kathy Hochul, honte à vous » et « Un jour de plus, un jour plus fortes ! ».

Certaines infirmières ont exprimé leur espoir que les dirigeant·es locaux leur viennent en aide. « [Le maire Zohran] Mamdani et la mairie nous ont apporté un soutien incroyable, mais nous avons besoin de plus de pression en ce moment », a déclaré Natasha Marks, infirmière clinicienne spécialisée en soins palliatifs à Mount Sinai, lors du rassemblement à la mairie.

Mme Marks, animatrice de la grève, affirme que les infirmières de toute la ville sont exaspérées. « Nous aimons nos patient·es », a-t-elle déclaré. « Nous voulons un hôpital qui fonctionne de manière sûre et efficace. Aujourd'hui l'hôpital ne répond pas à cela, c'est pourquoi nous sommes remplies de colère. »

Mais pour Mme Marks, la marche a également été l'occasion de montrer une formidable solidarité. « C'est ainsi que nous avons pu rassembler toutes ces personnes ici », a-t-elle déclaré. « Parce qu'elles ont toutes la même motivation : un contrat juste et équitable pour nous-mêmes et pour notre communauté. »

A.J. Schumann, Sarah Hughes, 4 février 2026
https://www.labornotes.org/blogs/2026/02/striking-new-york-nurses-brave-subzero-cold
Traduit par DE

En complément possible

Quinze mille infirmières de New York se mettent en grève
Lire l'article du 13 janvier (en anglais) de Luis Feliz Leon, Sarah Hughes, Danielle Smith sur le site Labor Notes

https://labornotes.org/2026/01/fifteen-thousand-new-york-city-nurses-strike
La gouverneure Kathy Hochul sape la grève des infirmières de New York
Alors que la grève historique des infirmières entre dans sa quatrième semaine, la gouverneure de New York, Kathy Hochul, a protégé les hôpitaux de l'impact de la grève en facilitant l'embauche de briseuses de grève et en ne faisant pas grand-chose pour empêcher les dirigeants de prolonger ce conflit sur les effectifs et la sécurité.
Lire l'article (en anglais) d'Alex N. Press sur le site du Jacobin

https://jacobin.com/2026/02/governor-kathy-hochul-is-undermining-striking-new-york-nurses
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New York : premières victoires des infirmières

Les infirmières membres du syndicat NYSNA travaillant au Samaritan Medical Center, au Carthage Area Hospital et au Claxton-Hepburn Medical Center ont ratifié de nouveaux contrats de quatre ans. Cependant, les infirmières membres du NYSNA dans quatre autres hôpitaux du nord de l'État de New York poursuivent les négociations afin d'obtenir des contrats équitables.

Après des mois de négociations, les infirmières ont réussi à obtenir des contrats qui protègent les soins médicaux des patient·es dans leurs communautés du nord de l'État, où des décennies de réduction des services et de regroupement des hôpitaux ont entraîné une détérioration de l'accès à des soins médicaux de qualité et sûrs.

Bien que ces contrats constituent une victoire pour les infirmières et les habitant·es de Watertown, Cartage, Ogdensburg et des environs, il reste encore beaucoup à faire. Les membres de la NYSNA dans quatre autres hôpitaux du nord de l'État de New York — l'Adirondack Medical Center, l'UVM-Alice Hyde Medical Center, l'UVM-Champlain Valley Physicians Hospital et l'UVM-Elizabethtown Community Hospital — poursuivent les négociations afin d'obtenir des contrats équitables et de préserver la qualité des soins de santé dans leurs communautés.

La présidente de la NYSNA, Nancy Hagens, infirmière diplômée titulaire d'une licence en sciences infirmières et d'un certificat en soins intensifs, a déclaré : « Pendant plusieurs mois, les infirmières de la NYSNA du nord de l'État de New York se sont battues pour obtenir des contrats équitables qui amélioreront l'accès aux soins médicaux pour les patient·es des zones rurales de l'État. Ensemble, elles ont obtenu des contrats qui répondent aux besoins les plus urgents de leurs communautés. Ces trois contrats solides constituent une première étape vers la satisfaction des besoins de tout le nord de l'État et garantissent à chaque habitant·e l'accès aux soins de santé nécessaires. »

5 février 2026
Association des infirmières de l'État de New York (NYSNA)
https://www.nysna.org/press/nysna-nurses-samaritan-medical-center-carthage-area-hospital-and-claxton-hepburn-medical
Traduction PLT

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Les syndicats étasuniens menacés de disparaître sous Trump

17 février, par Stanley Gacek, Jana Silverman — , ,
Il y a environ deux ans, le mouvement syndical américain semblait connaître un regain de vitalité. L'« été chaud » de 2023, caractérisé par une vague de grèves sans précédent, (…)

Il y a environ deux ans, le mouvement syndical américain semblait connaître un regain de vitalité. L'« été chaud » de 2023, caractérisé par une vague de grèves sans précédent, combinée à une recrudescence des campagnes de syndicalisation et à un niveau record de popularité des syndicats auprès du public, en particulier chez les jeunes travailleurs et travailleuses (Silverman, 2025), semblait augurer un avenir radieux pour le mouvement syndical étasunien.

Tiré de Entre les ligne set les mots

Ces tendances positives constituaient un changement bienvenu après de longues années de déclin, le mouvement ayant été mis à mal par la désindustrialisation et des obstacles juridiques de plus en plus importants à l'organisation et au financement des syndicats.

Cependant, les rayons chauds de 2023 ont pris fin de manière glaciale le 20 janvier 2025, jour de l'hiver, lorsque Donald Trump a été investi pour la deuxième fois président des États-Unis. Bien que Trump ait lancé de nombreux appels à la classe ouvrière pendant sa campagne, en particulier à sa frange rurale, blanche et native [personne née aux Etats-Unis – NdT], ses actes ont été plus éloquents que ses paroles. Quelques mois après son entrée en fonction, son administration a décimé la main-d'œuvre fédérale et supprimé la négociation collective pour plus d'un million d'employé·es fédéraux qui avaient réussi à conserver leur emploi (Glass, 2025), a abrogé des dispositions anti-discrimination vieilles de 60 ans et a temporairement paralysé le Conseil national des relations du travail (NLRB), qui supervise les campagnes de syndicalisation et les processus de négociation collective.

Cet article met brièvement en lumière les progrès réalisés par le mouvement syndical américain sous l'administration Biden, passe en revue les principaux obstacles auxquels sont confrontés les travailleurs/ travailleuses étasunien·nes et leurs syndicats sous Trump, et propose des stratégies que les syndicats pourraient adopter pour les surmonter.

Les progrès pendant l'ère Biden

Le « Hot Labor Summer » (été chaud pour les syndicats) de 2023 n'est pas sorti de nulle part. Cette recrudescence des luttes et de l'organisation des travailleurs/travailleuses est le résultat de la convergence de trois facteurs sous l'administration Biden entre 2021 et 2024 : un marché du travail extrêmement tendu après la pandémie, un gouvernement fédéral favorable aux travailleurs/travailleuses et la politisation des jeunes travailleurs/travailleuses touché·es à la fois par la tendance à long terme à l'augmentation des inégalités de revenus et par les chocs à court terme de la crise financière de 2008 et de la pandémie de COVID-19. Dans ce contexte, l'administration Biden a donné à la NLRB les moyens d'agir en tant qu'organisme de surveillance véritablement favorable aux travailleurs/travailleuses, en rendant d'importantes décisions visant à protéger l'organisation syndicale et à stimuler la négociation collective. Dans le même temps, les travailleurs et les travailleuses elles et eux-mêmes ont lancé des campagnes de syndicalisation à la base dans des secteurs auparavant non syndiqués et ont recouru de manière plus militante à la grève et à d'autres formes d'action collective.

Au sein du NLRB, la conseillère juridique Jennifer Abruzzo a contribué à l'adoption d'une série de décisions historiques visant à sanctionner l'ingérence des employeurs dans les campagnes de syndicalisation et à accélérer la conclusion des premières conventions collectives. Dans l'affaire Thryv, Inc., 371 NLRB n°22 (2022), le Conseil a statué que les employeurs sont responsables de la quasi-totalité des préjudices financiers directs ou prévisibles, y compris la réintégration et le paiement des arriérés de salaire, résultant de licenciements antisyndicaux.

Dans l'affaire Cemex Construction Materials Pacific, LLC, 372 NLRB n°132 (2023), le Conseil a renforcé l'obligation des employeurs de reconnaître les syndicats nouvellement créés : lorsqu'il reçoit des demandes de reconnaissance étayées par des preuves d'autorisation majoritaire, un employeur doit soit reconnaître le syndicat, soit demander la tenue d'une élection organisée par le NLRB dans un délai de deux semaines. Tout manquement à cette obligation entraîne une injonction de négocier immédiatement, et si l'employeur choisit la voie électorale mais commet des pratiques déloyales pendant le processus, il doit négocier avec le syndicat quel que soit le résultat. Dans l'affaire Amazon.com Services LLC, 373 NLRB n°136 (2024), le Conseil a statué que le fait d'obliger les employé·es à assister à des réunions antisyndicales dans les locaux de l'entreprise — appelées « réunions captives » — constituait une violation de la loi nationale sur les relations du travail.

L'auto-organisation des travailleurs/travailleuses a également connu un essor pendant les années Biden, en grande partie grâce aux jeunes travailleurs/travailleuses nouvellement attiré·es par le socialisme démocratique et politisés par leur expérience en tant que « travailleurs/travailleuses essentiel·les » non protégé·es pendant la pandémie. Le nombre d'élections de représentation supervisées par le NLRB a doublé entre 2021 et 2024 (Poydock et al., 2025), avec des victoires syndicales dans plus de 75% des cas. Les mouvements d'opposition menés par les jeunes travailleurs/travailleuses ont redynamisé la direction des syndicats nationaux tels que l'United Auto Workers (UAW), et le nombre de grèves a considérablement augmenté, passant de seulement sept actions nationales impliquant 25 000 travailleurs/travailleuses en 2017 à 470 actions collectives impliquant plus de 539 000 travailleurs/travailleuses en 2023 (Ritchie, Kallas et Iyer, 2024).

L'attaque de Trump contre les travailleurs et les travailleuses

Malgré ces succès, le mouvement syndical n'a pas connu de croissance en termes absolus sous l'administration Biden : le taux de syndicalisation a chuté à seulement 9,9% en 2024 (BLS, 2025). Dans ce contexte de montée en puissance symbolique mais de déclin organisationnel, Trump a utilisé un discours néo-populiste pour remporter les élections de 2024, avant de rapidement dévoiler ses intentions anti-ouvrières. Les premiers à être directement visés ont été les employé·es fédéraux. À la fin de l'année, plus de 315 000 personnes avaient été contraintes de quitter la fonction publique fédérale, et les négociations collectives ont été unilatéralement suspendues pour plus d'un million de fonctionnaires fédéraux par décret, détruisant ainsi les droits de négociation de 84,4% des fonctionnaires fédéraux syndiqué·es, soit un·e travailleur/travailleuse étasunien·ne sur 14 couvert·e par une convention collective (Glass, 2025). Trump a également révoqué les décrets élargissant les garanties en matière de travail pour les sous-traitants fédéraux, suspendu la réglementation favorable aux travailleurs de l'Occupational Safety and Health Administration (OSHA) et fermé les bureaux de la Mine Safety and Health Administration (MSHA).

Quelques jours après son entrée en fonction, Trump a licencié sans motif Gwynne Wilcox, membre du NLRB nommée par Biden. Ce licenciement a été jugé illégal par la justice fédérale, mais la Cour suprême des États-Unis a finalement suspendu l'ordonnance de réintégration de Wilcox, laissant le Conseil sans le quorum de trois membres nécessaire pour statuer sur les affaires ou exercer ses pouvoirs réglementaires. Les employeurs ont profité de ce vide juridique pour refuser de se conformer aux décisions régionales certifiant la création de nouveaux syndicats ou traitant des pratiques déloyales en matière d'emploi. Le 18 décembre 2025, le Sénat a rétabli le quorum en confirmant les personnes nommées par Trump — James Murphy et Scott Mayer — ainsi que la nouvelle avocate générale Crystal Carey. Toustes sont favorables aux employeurs et opposé·es aux syndicats, et sont susceptibles de revenir sur les décisions favorables aux travailleurs/travailleuses prises par le NLRB sous l'ère Biden.

Pour aggraver ces mesures, toute perspective de nouvelle campagne de syndicalisation est désormais sérieusement compromise par la croisade anti-immigré·es menée par l'administration. Les personnes nées à l'étranger représentent 19,2% de la main-d'œuvre américaine (BLS, 2025), ce qui signifie que tout effort sérieux à grande échelle visant à augmenter le taux de syndicalisation doit impliquer les travailleurs et les travailleuses immigré·es. Compte tenu de la vague actuelle de détentions et d'expulsions massives visant des travailleurs/travailleuses dont le seul délit est d'avoir un statut migratoire irrégulier, il est très improbable qu'un nombre important d'entre elles ou d'entre eux prennent le risque de s'exposer davantage en exerçant leur droit d'adhérer à un syndicat ou de participer à des manifestations syndicales.

Stratégies de survie

Bon nombre des avancées obtenues sous l'administration Biden se sont révélées tragiquement éphémères. Le mouvement syndical étasunien est aujourd'hui confronté à une triple crise politique, juridique et organisationnelle qui remet en question son avenir même. Nous pensons que cette crise multiple ne peut être surmontée qu'à l'aide de mesures radicalement nouvelles : prendre des risques, briser les contraintes institutionnelles et les interprétations conventionnelles de la loi, et exploiter les contradictions inhérentes à la situation politique actuelle. Les pratiques efficaces d'organisation à la base développées par les jeunes travailleurs/travailleuses ces dernières années doivent être étendues à l'échelle nationale, de nouvelles possibilités d'action collective en dehors du cadre du NLRB (National Labor Relations Board, Conseil national des relations du travail) – telles que la reconnaissance des syndicats minoritaires – doivent être explorées, les protections contre les pratiques déloyales en matière d'emploi doivent être renforcées au niveau infranational, et des fronts commun reliant le mouvement syndical à d'autres mouvements sociaux doivent être créés afin de protéger tous les travailleurs et toutes les travailleuses, indépendamment de leur appartenance syndicale ou de leur statut migratoire, contre les pires politiques de Trump. L'avenir du mouvement syndical étasunien– et, sans exagération, le sort de la classe ouvrière étasunienne dans son ensemble – dépend de la capacité des syndicats à relever ce défi.

Jana Silverman et Stanley Gacek
Jana Silverman est professeure invitée en relations internationales à l'Universidade Federal do ABC (UFABC).
Stanley Gacek est avocat spécialisé dans le droit du travail en Amérique du Nord et ancien directeur adjoint et responsable du bureau de l'OIT à Brasilia.
https://globallabourcolumn.org/2026/02/11/us-unions-face-a-fight-for-survival-under-trump/
Traduit par DE

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Le fondamentalisme religieux et la résistance féministe

En 2025, le fondamentalisme religieux continuait à faire obstacle à la santé sexuelle et reproductive, mais la foi est également apparue comme un espace de résistance féministe (…)

En 2025, le fondamentalisme religieux continuait à faire obstacle à la santé sexuelle et reproductive, mais la foi est également apparue comme un espace de résistance féministe

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/12/24/en-2025-le-fondamentalisme-religieux-continuait-a-faire-obstacle-a-la-sante-sexuelle-et-reproductive-mais-la-foi-est-egalement-apparue-comme-un-espace-de-resistance-feministe/?jetpack_skip_subscription_popup

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La semaine dernière, alors que j'assistais à un salon féministe à Katmandou, la religion revenait sans cesse dans mes conversations avec des militantes du monde entier. Cela n'a rien de surprenant. Souvent, les réseaux religieux, et en particulier les mouvements chrétiens ultra-conservateurs, restreignent l'accès des femmes aux soins de santé sexuelle et reproductive. Ils sont liés à des mouvements transnationaux anti-genre et antiféministes, qui considèrent les droits reproductifs comme une menace.

L'influence de la religion sur la santé des femmes n'est pas nouvelle, mais ce qui a changé e 2025, c'est la profondeur avec laquelle elle s'est institutionnalisée et ancrée dans les lois, les systèmes de santé et la politique. La liste établie par le journal britannique The Guardian des cinq moments clés de l'attaque contre les droits des femmes et des filles en 2025 montre à quel point la religion est devenue centrale dans ces efforts : des organisations chrétiennes de droite organisant une conférence à New York pour élaborer une stratégie contre l'accès à l'avortement et « l'idéologie du genre », aux conférences sur les « valeurs familiales » organisées à travers l'Afrique.

Le mois dernier, la Chambre des député·es brésilienne a approuvé un projet de loi suspendant une résolution qui garantissait l'accès à l'avortement légal pour les filles et les femmes victimes de violences sexuelles. Dans un pays où 57 filles âgées de 10 à 14 ans donnent naissance chaque jour, il s'agit là d'une évolution inquiétante. Au moins six des 44 députés qui soutiennent le projet de loi sont des pasteurs évangéliques, et près de 90% d'entre eux appartiennent à des partis de droite. En couvrant les débats du Congrès l'année dernière, j'ai constaté que ces parlementaires influençaient fortement le discours public et les réponses institutionnelles autour de l'avortement.

Aux États-Unis, un nouveau rapport du Center for American Progress a montré qu'un nombre croissant de réseaux hospitaliers catholiques restreignaient l'accès aux soins de santé reproductive. À mesure que les hôpitaux religieux se développent dans le pays, des États entiers pourraient perdre l'accès à l'avortement, à la contraception d'urgence, à la stérilisation et même aux soins en cas de fausse couche.

Mais il y a eu des contre-discours. En 2025, certaines femmes ont réinterprété la foi pour défendre leur santé et leur autonomie, montrant ainsi que la religion peut être un espace de résistance. Les sociologues savent depuis longtemps que les femmes sont plus religieuses que les hommes dans le monde entier. Cela vaut également au niveau national. Une étude menée auprès de professionnel·les de la santé dans le cadre du projet ELSA-Brésil a révélé que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de se déclarer religieuses, soulignant à quel point la foi peut influencer les choix des femmes et leur accès aux soins.

Sur le terrain, des groupes brésiliens tels que Catholics for the Right to Decide (Catholiques pour le droit de décider), qui a lancé en décembre dernier un observatoire chargé de surveiller l'ingérence religieuse dans la politique en matière d'avortement, et Evangelicals for the Legalization (Évangéliques pour la légalisation), utilisent des arguments fondés sur la foi, la compassion, la justice et la dignité pour protéger la santé des femmes.

Ailleurs, des mouvements mènent des actions similaires à travers différentes traditions religieuses. Lors de la conférence, j'ai rencontré des organisateurs de Musawah, un mouvement féministe musulman mondial qui a reçu cette année le prix Niwano pour la paix, dont le travail montre comment les cadres islamiques peuvent être mobilisés pour défendre la santé et l'autonomie des femmes. Au Malawi, des groupes interconfessionnels militent pour un avortement plus sûr. Aux États-Unis, trois ans après l'annulation de l'arrêt Roe v. Wade, 13 organisations ont lancé Faithful Majority for Reproductive Freedom, la première coalition nationale confessionnelle axée sur la liberté reproductive et religieuse. Partout dans le monde, des acteur/actricess religieux contestent activement l'utilisation de la foi pour restreindre les droits reproductifs.

Les institutions religieuses ont longtemps façonné la santé des femmes, influençant les lois, les pratiques médicales et l'accès aux soins post-viol, à la contraception et à l'avortement. En 2025, il est devenu évident que la foi n'affecte pas seulement les lieux de culte, mais aussi les hôpitaux, les tribunaux et la politique. Les femmes refusent de laisser leur foi entre les mains de ceux qui l'utilisent pour leur refuser des soins. Ce changement, visible dans tous les pays cette année, m'a donné de l'espoir.

Ester Pinheiro, Correspondant santé, The Fuller Project
https://us7.campaign-archive.com/?e=96275cf7f0&u=cf2634ffd126782ace5493a67&id=3826526981
Traduction DE

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Transition politique en Haïti : les Femmes Leaders en Région réclament une gouvernance responsable

À l'heure où Haïti traverse l'une des périodes les plus sombres de son histoire récente, certaines voix refusent le silence. Le 6 février 2026, la Coalition des Femmes Leaders (…)

À l'heure où Haïti traverse l'une des périodes les plus sombres de son histoire récente, certaines voix refusent le silence. Le 6 février 2026, la Coalition des Femmes Leaders en Région a publié un communiqué qui résonne comme un appel à la lucidité et à la responsabilité collective.

Par Smith PRINVIL

Dans un pays fragilisé par l'insécurité, l'impasse politique et l'urgence humanitaire, ces femmes venues de différentes régions rappellent une évidence trop souvent négligée : aucune sortie de crise durable ne peut se construire sans inclusion.

Signé par Miralda Jameau, Agenor Yanick Auguste, Langeda Dabelus, Sylmatha Pierre et Johanne Jean, le texte intervient à un moment charnière, à la veille de la fin annoncée du mandat du Conseil Présidentiel de Transition, prévue pour le 7 février 2026. Une date hautement symbolique dans l'imaginaire politique haïtien, chargée à la fois d'espoirs et de désillusions répétées.

En Haïti, la crise n'est plus seulement un sujet de débat institutionnel. Elle s'incarne dans les gestes ordinaires de survie, dans l'impossibilité de circuler librement, dans l'angoisse des familles et dans la précarité grandissante. Les femmes, en première ligne de cette réalité, portent le poids d'un effondrement qui affecte à la fois le tissu social et les solidarités traditionnelles.

La Coalition des Femmes Leaders en Région souligne que les femmes et les groupes vulnérables demeurent les premières victimes de l'insécurité et de l'absence de perspectives politiques claires. Elle dénonce une gouvernance souvent déconnectée des réalités locales et appelle à un modèle fondé sur la transparence, la participation citoyenne et le respect des droits humains.

Longtemps confinée à l'espace privé ou communautaire, la parole des femmes s'affirme aujourd'hui comme un acte politique à part entière. Cet appel collectif s'inscrit dans une histoire haïtienne marquée par la résistance silencieuse, la transmission culturelle et la capacité des femmes à maintenir le lien social, même dans les périodes les plus troublées.
En s'adressant directement aux « assoiffés du pouvoir », la Coalition rappelle que les aspirations profondes de la population haïtienne restent inchangées : vivre en paix, accéder à la justice et bénéficier de conditions de vie dignes. Un message simple, mais porteur d'une exigence éthique forte.

Pour la Coalition, la transition politique ne saurait se limiter à un simple réaménagement institutionnel. Elle doit ouvrir la voie à une mobilisation accrue des acteurs nationaux et internationaux, capable de soutenir un processus de sortie de crise crédible et durable. L'objectif est clair : créer les conditions nécessaires à l'organisation d'élections libres, inclusives et démocratiques, seules à même de restaurer la légitimité de l'État.
Cette vision place l'inclusion territoriale, sociale et de genre au cœur du projet politique. Elle interroge, en creux, les pratiques de pouvoir qui ont longtemps exclu les régions et les voix marginalisées des grandes décisions nationales.

Au-delà de l'actualité immédiate, l'appel de la Coalition des Femmes Leaders en Région s'inscrit dans une réflexion plus large sur le devenir d'Haïti. Il rappelle que la reconstruction d'un pays ne se mesure pas seulement à la solidité de ses institutions, mais à sa capacité à reconnaître toutes ses voix.

Dans un contexte marqué par la lassitude et la défiance, ces femmes proposent une autre boussole : celle de la dignité, de l'écoute et de la responsabilité partagée. Une parole ferme, mais porteuse d'espoir, qui invite Haïti et ceux qui l'observent à repenser la gouvernance comme un espace de dialogue plutôt que de domination.

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Des manifestations de rue au Parlement : le renouveau du féminisme de gauche au Sri Lanka Le féminisme de gauche dans et après l’Aragalaya

17 février, par Amalini de Sayrah, Chulani Kodikara — , ,
L'aragalaya (mouvement de protestation) sri-lankais de 2022 a créé un espace sans précédent pour l'activisme féministe de gauche autour du travail et de la justice économique. (…)

L'aragalaya (mouvement de protestation) sri-lankais de 2022 a créé un espace sans précédent pour l'activisme féministe de gauche autour du travail et de la justice économique.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/04/des-manifestations-de-rue-au-parlement-le-renouveau-du-feminisme-de-gauche-au-sri-lanka/?jetpack_skip_subscription_popup

Cet article examine trois aspects négligés : les ouvrières des usines d'exportation contestant l'exploitation, les femmes rurales luttant contre la microfinance prédatrice, et l'analyse féministe des impacts genrés de la crise économique. Les auteures soutiennent que les militantes féministes ont délibérément créé un espace au sein du mouvement plus large, forgeant de nouvelles alliances et donnant leur propre sens au « changement de système ». Cet activisme s'est depuis poursuivi dans la politique électorale, avec des féministes de gauche désormais au parlement à travers le Progressive Women's Collective (Collectif des femmes progressistes) du NPP — marquant un tournant dans la politique féministe sri-lankaise. [AN]

*-*

L'Aragalaya/Porattam/Struggle de 2022 constitue un événement sans précédent dans la mobilisation démocratique et la politique de protestation dans l'histoire du Sri Lanka, culminant avec la démission du président Gotabaya Rajapaksa [1]. Plus de trois ans après son départ du pouvoir, un nombre croissant de travaux universitaires a examiné la multiplicité des actes, événements et pratiques qui ont composé l'Aragalaya, soulignant l'impossibilité de le réduire à une structure unique et centralisée ou à une entité organisationnelle singulière (Arulingam et de Silva 2023 ; Balendra 2025 ; CPA – Social Indicator 2023 ; Kumarasinghe 2025 ; Rambukwella 2024). Alors que les cris de ralliement « Go Gota, Go Go ! », « Go Gota, Go Home ! » ou « Kaputu Kaak Kaak Kaak – Basil, Basil, Basil » servaient de slogans unificateurs transcendant les divisions ethniques, de classe, générationnelles et de genre, le mouvement a également fait émerger un autre appel retentissant : celui du changement de système [2].

Le « changement de système », cependant, signifiait différentes choses pour différentes personnes et a généré une multitude de « protestations dans la protestation », chacune articulant des griefs, des aspirations et des imaginaires politiques distincts. Analysant les réponses de 1000 manifestants interrogés pendant que l'Aragalaya était en cours, Social Indicator, l'unité de recherche par sondage du Centre for Policy Alternatives (CPA), a soutenu que « le mouvement a créé un espace pour des luttes auparavant considérées comme périphériques au noyau majoritaire » (CPA – Social Indicator 2023 : 1).

Dans le même ordre d'idées, Arulingam et de Silva (2023 : 53), militantes féministes qui protestaient et organisaient des événements au sein de l'Aragalaya, soutiennent que « avec toutes les limitations inhérentes à la politique sri-lankaise, le site d'occupation de Galle Face ('Gota Go Gama', ci-après GGG) a ouvert des espaces à des secteurs de la société qui seraient autrement privés de voix politique et resteraient exclus des sites de protestation ». Parmi ceux-ci figurent un certain nombre d'événements et d'actes de solidarité qui ont franchi « des divisions ethniques et religieuses profondément ancrées qui affligent le pays depuis de nombreuses décennies » (CPA – Social Indicator 2023 : 26 ; voir aussi Balendra 2025 ; Satkunanathan 2022 : 549-550) [3].

Par exemple, durant le mois de Ramadan, qui tombait pendant les premières semaines de l'Aragalaya en avril/mai 2022, des hommes et femmes musulmans ont rompu le jeûne avec des manifestants d'autres confessions ou sans confession, qui étaient invités à les rejoindre à Galle Face Green et Independence Square à Colombo [4]. Le 18 mai, un groupe a organisé la première commémoration de Mullivaikkal de cette ampleur en dehors du nord et de l'est, en mémoire des Tamouls tués et disparus durant la phase finale de la guerre civile du Sri Lanka (1983–2009) [5]. Ils ont allumé une flamme, partagé du kanji (la bouillie de riz, d'eau et de sel qui avait soutenu les familles piégées sans nourriture suffisante ni sécurité physique dans les derniers jours de la guerre), et dispersé des fleurs dans la mer. L'un des moments les plus poignants de la commémoration fut une interprétation puissante de Nam Pārpomē, une version tamoule de Hum Dekhenge de Faiz Ahmed Faiz, traduite par Mangai Arasu et Ponni Arasu, et chantée par Swasthika Arulingam (Perera 2023 : 3) [6]. Dans un autre moment de solidarité ethnique, les manifestants de l'Aragalaya ont chanté l'hymne national en tamoul. L'Aragalaya a également vu une marche des fiertés vibrante. Pasan Jayasinghe (2022) a noté plus tard dans un fil Twitter : « Les événements Pride ici sont généralement discrets et à huis clos, par nécessité à cause des autorités vigilantes et des homophobes », pourtant cette marche explicitement présentée comme faisant partie de l'Aragalaya a défié le sectarisme de l'État et de la société avec « couleur, bruit et joie ».

Les femmes ont participé en nombre sans précédent à l'Aragalaya dès le tout début. Elles étaient en première ligne des petites manifestations de quartier et des « lamentations de cuisine » qui ont éclaté dans de nombreux endroits différents à travers le pays avant même l'occupation de Galle Face Green le 9 avril. Les militantes pour les droits des femmes ont également apporté leurs propres histoires de lutte — certaines vieilles de plusieurs décennies — à leur engagement dans l'Aragalaya. Dans le processus, ces questions ont été transformées en questions nationales (Arulingam et de Silva 2023 : 54).

S'inspirant et s'appuyant sur le travail d'Arulingam et de Silva, dans cet essai nous scrutons sous la surface de l'Aragalaya avec une « curiosité féministe » (Talcott et Collins 2012) pour éclairer trois fils d'activisme féministe et de résistance liés au travail et à l'économie qui n'ont curieusement pas reçu l'attention qu'ils méritent dans les travaux actuels sur l'Aragalaya : par les ouvrières des usines d'exportation ; la crise de la microfinance, qui a affecté de manière écrasante les femmes rurales ; et les implications genrées de la crise économique [7].

Réfléchissant à cet activisme, nous soutenons que plusieurs petits groupes de militantes féministes organisées, à travers leurs interventions et initiatives, ont consciemment et délibérément créé un espace pour rendre leurs luttes visibles à un public plus large, national, au sein de l'Aragalaya. Elles ont donné leur propre sens et substance à l'appel au « changement de système » dans une perspective féministe de gauche.

Ce faisant, elles ont contribué, entre autres, à briser l'emprise de la peur (même transitoirement) de représailles et de licenciement qui a enchaîné les travailleuses pendant des années les empêchant de rejoindre les manifestations ; ainsi qu'à faciliter de nouvelles alliances entre dirigeantes et dirigeants masculins au sein des syndicats dominés par les hommes, des organisations de la société civile et des partis politiques. Dans le sillage de l'Aragalaya, certaines féministes sont entrées en politique électorale pour faire avancer leurs luttes. Les élections législatives de 2024 ont également élu au parlement un nombre sans précédent de femmes du Progressive Women's Collective (PWC, Collectif des femmes progressistes), l'aile féminine du National People's Power (NPP, Pouvoir national du peuple), qui s'identifient comme féministes de gauche, dont certaines étaient actives dans l'Aragalaya [8]. Nous soutenons qu'il s'agit d'un moment unique dans la politique féministe au Sri Lanka.

Cet essai s'appuie sur une revue de littérature, nos observations participantes de l'Aragalaya entre avril et août 2022, et plus de 15 entretiens avec un groupe de militantes féministes qui ont mis leur corps en jeu pour s'engager dans l'Aragalaya de manière soutenue. Nous nous appuyons en particulier sur des entretiens avec des militantes et dirigeantes d'organisations telles que le Dabindu Collective, le Stand Up Movement, le Feminist Collective for Economic Justice (Collectif féministe pour la justice économique), le Liberation Movement et les Femmes libres [9]. Nous comprenons l'Aragalaya comme une lutte nationale qui s'est manifestée dans de nombreux sites de protestation différents, non limités au 'Gota Go Gama' (GGG) à Galle Face, y compris dans les espaces en ligne et discursifs. Nous reconnaissons que les femmes étaient actives dans tous ces sites même si l'objectif de cet article se limite à quelques sites. Nous reconnaissons également que l'Aragalaya, que ce soit à Galle Face ou ailleurs, ne représentait pas toutes les manifestations en cours à l'époque ni tous les manifestants (Kodikara 2022 ; Satkunanathan 2022). Comme Satkunanathan le souligne, contrairement aux déclarations selon lesquelles l'Aragalaya est la plus longue manifestation pacifique du Sri Lanka, la lutte non-violente pour la vérité et la justice menée par les femmes tamoules membres de familles de personnes disparues a précédé l'Aragalaya et se poursuit à ce jour (2022 : 555).

Placer les travailleuses au centre de l'économie

Plusieurs militantes et organisations pour les droits des femmes telles que le Dabindu Collective, le Stand Up Movement et le Liberation Movement ont joué un rôle actif dans l'Aragalaya dès le tout début [10]. Le Dabindu Collective n'a pas seulement rejoint les manifestations à Colombo mais a également aidé à organiser des manifestations à Katunayake, Ja-Ela et Negombo [11]. Chamila Thushari du Dabindu nous a raconté comment un groupe d'entre elles venait à Galle Face vers 22 heures le soir, rejoignait les chants et réponses, et prenait le train de 4 heures du matin pour retourner à Katunayake. À son avis, les travailleuses des zones franches s'identifiaient fortement à l'Aragalaya — même si elles ne pouvaient pas participer quotidiennement pour faire entendre leurs voix en raison des règles strictes concernant les congés dans les usines de confection et du risque de perdre son emploi si les travailleuses manquaient ne serait-ce qu'un jour de travail. Pourtant beaucoup ont rejoint le mouvement quand elles le pouvaient et où elles le pouvaient. Les travailleuses ont rejoint les manifestations organisées deux fois par semaine à Katunayake ou les démonstrations à Ja-Ela et Negombo à la fin de leur journée de travail.

Un grand nombre de travailleuses ont également rejoint le rassemblement du 1er mai durant l'Aragalayaqui s'est tenu à Galle Face. Et quand les syndicats ont annoncé un hartal à l'échelle de l'île le 6 mai, presque toute la zone est descendue dans la rue à l'unisson [12]. Selon Chamila Thushari, c'était la première fois en plus d'une décennie que les travailleuses sortaient manifester sans peur. Elle nous a rappelé que la répression brutale des travailleurs sous le régime Rajapaksa et le meurtre de Roshen Chanaka, un ouvrier de la zone franche en 2011, avaient rendu les travailleuses effrayées de protester contre quoi que ce soit, y compris leurs propres droits [13]. Dans les années suivant le meurtre de Roshen Chanaka, les militantes travaillant près des zones ont trouvé extrêmement difficile de mobiliser les travailleuses.

Cependant, à Katunayake, le 6 mai, personne n'est allé travailler. Un groupe de militantes dont Chamila a tiré des cordes à travers les entrées des zones vers 5 heures du matin le 6 pour inciter les travailleuses à rejoindre le hartal. Elle dit qu'il y a eu des tentatives de forcer les travailleuses à travailler, mais au final les militantes ont prévalu, et elles ont pu tenir un piquet devant les zones. Plus tard, beaucoup de manifestantes se sont rendues à Galle Face pour continuer à manifester. Il y a quand même eu des répercussions pour les travailleuses. Dans les jours suivant la manifestation, le Département d'investigation criminelle de la police sri-lankaise est entré dans les usines pour interroger les travailleuses. Une travailleuse a été arrêtée et n'a été libérée que 20 jours plus tard, après d'autres manifestations par des militantes comme Chamila.

Dabindu, Stand Up et Liberation ont également organisé des événements spécifiques sur les droits des travailleuses, tout en analysant de manière critique les discours économiques dominants du point de vue des travailleuses, au sein du GGG à Galle Face et d'autres sites de l'Aragalaya. Ceux-ci comprenaient une conférence de presse organisée dans la tente du Centre média au GGG, un enseignement public à Independence Square et une manifestation à Galle Face.

La conférence de presse, organisée par le Women-Led Bargaining Committee (WLBC, Comité de négociation dirigé par des femmes) avec le Liberation Movement au GGG le 26 avril 2022, portait sur le thème « Restructuration économique : les travailleurs au centre ». L'événement a attiré l'attention sur les travailleuses qui ont historiquement été — et restent — l'épine dorsale de l'économie nationale et domestique, en cueillant le thé et en saignant le caoutchouc ; en cousant des vêtements prêts-à-porter ; et par les envois de fonds du travail domestique migrant. Les dirigeantes ont souligné comment l'argent « généré par leur sang, leur sueur et leurs larmes » a été imprudemment pillé et perdu par les frères Rajapaksa.

Dans une déclaration publiée après la conférence de presse, le WLBC a remis en question la façon dont l'économie avait été (mal) gérée et a souligné l'impact disproportionné de la crise sur les travailleuses — en particulier celles des zones franches, dont beaucoup, ont-elles expliqué, sont de plus en plus des travailleuses migrantes tamoules du nord et de l'est. Elles ont exigé que les acteurs nationaux et internationaux rendent des comptes pour la crise économique et ont souligné l'importance de protéger les moyens de subsistance et les droits humains des travailleurs. Elles ont également reconnu la contribution significative des travailleuses des plantations — principalement des femmes tamoules Malaiyaha — aux recettes d'exportation du Sri Lanka, notant que leurs droits économiques, ainsi que ceux des femmes et des communautés minoritaires plus largement, doivent être reconnus, même si elles ne sont pas représentées dans leurs syndicats [14]. Swasthika Arulingam, présidente du Commercial and Industrial Workers Union (CIWU, Syndicat des travailleurs commerciaux et industriels) et membre du WLBC, a noté que l'événement a présenté certains des premiers commentaires ouvertement anti-Fonds monétaire international pendant la crise, ce qui était une position marginale et impopulaire même parmi les syndicats et certainement dans la société en général [15].

L'activisme autour des luttes des travailleuses était également significatif pour d'autres raisons. Pendant des décennies, les syndicats dirigés par des femmes dans le secteur de l'habillement ont combattu deux défis simultanés. Premièrement, la domination masculine des syndicats ; et deuxièmement, le pouvoir des entreprises de l'industrie qui exploite le travail des femmes tout en entravant leur capacité à s'organiser, par le harcèlement et des mesures disciplinaires stratégiques menant au licenciement des dirigeantes des sections syndicales.

Concernant le premier défi, des années avant l'Aragalaya, les militantes pour les droits du travail avaient des conversations sur la formation d'une alliance pour s'assurer que leurs voix seraient entendues dans les processus de négociation collective et les négociations concernant les travailleuses qu'elles représentent. L'objectif était de construire une coalition capable de résister plus efficacement au pouvoir des entreprises. Ces discussions ont commencé à porter leurs fruits pendant l'Aragalaya, culminant avec la formation du Women's Trade Union Centre (Centre syndical des femmes) et plus tard du WLBC, qui ont tous deux servi à amplifier les voix des femmes en relation avec les droits du travail. Le 1er mai 2022, les femmes de ces alliances ont eu l'opportunité de prendre la parole au rassemblement syndical. Ashila Dandeniya du Stand Up Movement a déclaré que c'était la première fois qu'elle parlait devant un si grand public en plusieurs décennies d'activisme [16].

Concernant le second défi, l'Aragalaya a fourni l'opportunité de déplacer le discours d'une focalisation abstraite sur les « dollars perdus à cause de la mauvaise gestion » et les personnes au pouvoir qui avaient gaspillé les finances publiques ; vers la classe ouvrière — en particulier les femmes dans les secteurs de l'habillement et des plantations et les travailleuses migrantes — qui avaient gagné ces dollars en premier lieu. Comme Chamila Thushari l'a noté, l'un de leurs messages clés était : c'est le travail des femmes qui génère le profit économique pour le pays et c'est la production des femmes qui a été drainée des réserves nationales conduisant le pays à faire défaut sur le service de sa dette souveraine en 2022 [17].

Le slogan qui tentait de capturer cette réalité et qui a résonné dans les manifestations organisées par les travailleuses pendant l'Aragalaya était :

ඩොලර් හෙව්ව – කලාපයෙන්
ඩොලර් ගිල්ලෙ – සාටකයන්
« Les dollars, nous les avons gagnés dans les zones industrielles
Les dollars, ils les ont dilapidés, les hommes aux châles.
»

Alors que les réserves de change du Sri Lanka s'effondraient au plus fort de la crise économique, les pénuries de biens essentiels et les hausses de prix ont décimé les revenus de la classe ouvrière. Dans les forums et discussions sur les droits des travailleurs, les syndicats ont répété le fait que c'était le travail des ouvrières de l'habillement qui avait soutenu le pays pendant le ralentissement économique qui a précédé la crise — la période COVID-19. Alors que la majeure partie du pays s'est arrêtée, les usines ont été marquées « services essentiels » et ont continué à fonctionner. Cela a entraîné de grands foyers de cas de coronavirus en leur sein, pourtant l'industrie a quand même fait des profits sur le travail des femmes. Cependant, la constance du soutien que des militantes comme Chamila Thushari avaient fourni aux travailleuses pendant la pandémie signifiait qu'elles s'adressaient à un public plus large lorsqu'elles soulevaient des questions autour de la crise économique [18].

Cette base reste importante alors qu'elles continuent d'aborder le double défi du leadership des femmes au sein du mouvement syndical et de l'exploitation des travailleuses. Pourtant chaque crise apporte de nouveaux défis. Dans le sillage du cyclone Ditwah, parce que les travailleuses migrantes ne sont pas enregistrées comme résidentes dans les zones où elles sont employées, elles sont incapables d'accéder aux secours en cas de catastrophe (Fernando 2025) ; de même qu'elles ont été exclues du soutien de l'État pendant la pandémie et la crise [19].

Relier la dette nationale à la dette des ménages

Le 23 avril 2022, un groupe de femmes représentant le National Movement of the Victims of Microfinance (NMVM, Mouvement national des victimes de la microfinance) et leurs alliés ont organisé une marche du rond-point de Lake House jusqu'au GGG à Galle Face pour attirer l'attention sur la crise de l'endettement des ménages affectant des millions de familles à travers le Sri Lanka. Les 100 femmes et hommes rassemblés près de Lake House étaient venus par bus de différentes villes de la Province du Centre-Nord. Au début de la marche, ils ont déployé une longue bannière arborant leur cri de ralliement en cinghalais et en tamoul.

« ගෙවන්නේ නෑ ! ගෙවන්න බෑ ! දුන් පොරොන්දු ඉටු කරුණු ! ක්ෂුද්‍ර මුල්‍ය ණය වහා අහෝසි කරනු ! »

« செலுத்த முடியாது ! செலுத்தமாட்டோம் ! கொடுத்த வாக்குறுதியை நிறைவேற்று ! நுண்நிதி கடன்களை உடனடியாக இரத்து செய் ! »

(« On ne paiera pas, on ne peut pas payer. Tenez vos promesses. Annulez toutes les dettes de microfinance ! »)

Plusieurs femmes dont Renuka Karunarathne de Welikanda représentant le NMVM et Nirosha Guruge et Hemamalie Abeyratne des Femmes libres, l'aile féminine du Frontline Socialist Party (FSP, Parti socialiste de première ligne), ont pris la parole devant les manifestants présents [20]. Renuka a candidement admis que beaucoup de femmes victimes du microcrédit étaient parmi les 69 lakhs (6,9 millions) qui avaient voté pour élire Gotabaya Rajapaksa à l'élection présidentielle de 2019. Cependant, elle a déclaré qu'elles rejoignaient maintenant l'Aragalaya pour le renvoyer chez lui, et qu'elles ne rentreraient pas chez elles tant que leurs prêts ne seraient pas annulés.

Nirosha Guruge, des Femmes libres, a ensuite pris la parole :

« Aujourd'hui nous sommes venues à Galle Face en tant que victimes des prêts de microfinance. Dans le pays aujourd'hui, il y a des gens qui vivent au jour le jour, qui ne peuvent pas se permettre de nourrir leurs familles, ne peuvent pas éduquer leurs enfants, et qui sont incapables de vaquer à leurs tâches quotidiennes… Au cours des dernières années, nous avons mené des luttes. Nous avons averti le gouvernement. Tenez vos promesses. Sinon 29 lakhs [2,9 millions] de victimes du microcrédit se rassembleront avec les manifestants de l'Aragalaya, et nous ne regarderons en arrière que lorsque ce gouvernement et ce système seront renversés. Comme nous l'avons dit, nous sommes ici aujourd'hui, les victimes du microcrédit. À l'intérieur des maisons, elles ne peuvent pas cuisiner. Le prix du riz a augmenté, il n'y a pas d'opportunités d'auto-emploi, elles n'ont même pas cinq centimes en main. Pour ces raisons, les vies rurales ont été détruites ; certaines ont été poussées dans la rue. Ainsi, en tant que femmes, en tant que mères, en tant que sœurs, nous sommes aussi venues en solidarité pour rejoindre cette puissance de la jeunesse (tharuna balayata javayak denna). À partir d'aujourd'hui, les femmes afflueront à Galle Face. Le temps où nous cachions nos problèmes est révolu. Nous disons à ce gouvernement, dans le passé, nous avons dit que nous sommes incapables de payer cette dette… Nous ne paierons pas cette dette. Et nous le disons encore – si vous pouvez prendre nos dettes, faites-le. Nous ne paierons pas. Nous ne pouvons pas payer. Vous nous avez tout pris… M. Rajapaksa, préparez-vous à rentrer chez vous. N'avez-vous pas honte ? […] Les femmes de ce pays, les travailleuses des plantations, les femmes qui balaient les rues, nous vous disons de rentrer chez vous. N'avez-vous pas honte de vous cacher dans votre résidence officielle ? »

« Nous le disons encore et encore. Nous ne voulons pas de cela. Nous sommes ici en tant que femmes pour construire un mouvement de pouvoir populaire et un gouvernement national des paysans, des travailleurs et des étudiants. Nous venons en solidarité avec l'Aragalaya. C'est notre objectif. Prenez votre gouvernement et partez. Mais d'abord rendez-nous chaque centime, chaque centime que vous nous avez volé. Il est temps d'abolir les taux d'intérêt des sociétés de microfinance. Ainsi, nous le disons encore et encore, en tant que NMVM nous ne paierons pas cette dette ; nous ne pouvons pas payer. »

Cependant, il est important de noter que le slogan « ගෙවන්නේ නෑ, ගෙවන්න බෑ ! செலுத்த முடியாது !செலுத்தமாட்டோம் ! On ne paiera pas, on ne peut pas payer ! » a d'abord résonné non pas à l'Aragalaya, mais à l'intérieur d'une petite tente située dans le Rajya Sabha Mandapa à Hingurakgoda dans le district de Polonnaruwa. Le campement de Hingurakgoda a été construit le 9 mars 2021 par un groupe de femmes agricultrices qui se sont réunies sous le nom de National Movement of the Victims of Microfinance (NMVM) pour organiser un satyagraha contre la dette de microfinance et les entreprises à haut profit (de Sayrah 2021) [21]. Elles cherchaient à attirer l'attention sur le nombre stupéfiant de familles qui chaque année tombent dans les griffes des sociétés de microfinance prédatrices fonctionnant sans aucune régulation au Sri Lanka [22].

La grande majorité de ces débitrices sont des femmes, qu'elles gèrent une petite entreprise depuis un salon à Kompannaveediya à Colombo ou qu'elles vivent et travaillent dans une plantation de thé dans la Province Centrale. En février 2024, le Comité de surveillance sectorielle parlementaire sur la crise économique a reconnu que plus de 2,8 millions de personnes sont affectées par la crise du microcrédit, et que plus de 2,4 millions d'entre elles sont des femmes. Les femmes sont particulièrement vulnérables en matière de microcrédit en raison de l'insuffisance des revenus pour s'occuper des familles et de leur manque d'accès au crédit à des conditions plus équitables auprès des banques.

Le satyagraha du NMVM qui a commencé en mars a été interrompu le 1er mai 2021 à la lumière des réglementations COVID-19 interdisant les rassemblements (Wedagedara 2022). Cependant, pendant les presque trois mois du satyagraha, les femmes ont été rejointes par des alliés des associations de paysans des villages voisins, des syndicats et davantage de femmes affectées par la dette de microfinance de Katunayake, Vavuniya, Monaragala et Jaffna. Le NMVM a également trouvé des alliés et des conseils auprès d'individus qui avaient participé aux manifestations paysannes de 2015, mettant en avant la nature cyclique et omniprésente du piège de la dette. Les manifestations paysannes de 2015 répondaient à l'augmentation des taux de suicide chez les agriculteurs qui ne pouvaient pas se permettre de nourrir leurs familles en raison d'une combinaison de sécheresse et de bas prix du riz, les laissant incapables de rembourser leurs prêts. À l'époque aussi, les manifestants avaient appelé à l'annulation de toutes les dettes dues aux banques d'État par les agriculteurs en difficulté. Ces continuités en relation avec la précarité mettent en lumière la façon dont les moyens de subsistance ruraux qui dépendent de l'agriculture et de l'environnement restent encore non soutenus par l'État et les institutions financières.

La crise du microcrédit mise en lumière par le satyagraha du NMVM préfigurait la crise économique nationale qui se profilait à l'horizon. Comme les féministes l'ont souligné, il existe un lien intime entre la dette nationale et la dette des ménages. Une volonté de rembourser la dette souveraine réduit la capacité d'un gouvernement à mobiliser des ressources pour sa population. Privés de provisions de base, les ménages pauvres sont forcés de contracter des prêts pour survivre aux périodes d'austérité et de difficultés économiques. Il existe des statistiques et des années d'anecdotes montrant que ceux qui contractent de petits prêts pour maintenir les familles à flot sont principalement des femmes, victimes des prêteurs de microfinance — beaucoup illégitimes — tant au moment de l'emprunt que du remboursement. L'endettement croissant aggrave alors la lutte que les femmes doivent affronter. Pourtant, les gouvernements successifs n'ont pas réussi à fournir une solution à cette crise [23].

En 2023, la proposition du président Ranil Wickremesinghe d'établir une Microfinance and Credit Regulatory Authority (MCRA, Autorité de régulation de la microfinance et du crédit) a été fortement critiquée par les militantes dont le NMVM [24]. Le projet de loi pour établir l'autorité ne faisait rien pour traiter la crise socio-économique créée par les prêts de microfinance et éliminait également l'espace pour le crédit communautaire innovant et productif (Wedagedara 2023). Le projet de loi a été contesté devant la Cour suprême, et la cour a jugé que plusieurs de ses dispositions violaient la Constitution et devaient être adoptées à la majorité spéciale au parlement. Le gouvernement a finalement retiré le projet de loi.

Le cabinet NPP actuel a publié une nouvelle version de ce projet de loi en novembre 2025, mais elle aussi ne répond pas aux demandes de ceux victimisés par les grands prêteurs de microcrédit. Le nouveau projet de loi recycle la pensée de l'ancien et rate « une opportunité incroyable d'apprendre des pratiques communautaires pour formuler un cadre réglementaire pro-populaire, renforcer le financement communautaire, protéger les droits des consommateurs de crédit et freiner les prêts à but lucratif », selon les militantes Kumara, Gunawardena et Wedagedera (2025).

La justice économique à travers une perspective féministe

Les premières manifestations visibles de la crise économique de 2022 au Sri Lanka étaient les longues files d'attente se formant devant les stations-service et les magasins de gaz et les coupures d'électricité. Ce qui n'était pas immédiatement visible était que, dans un contexte de pénuries alimentaires et de hausse des prix, beaucoup de gens avaient déjà du mal à manger trois repas par jour et à payer les médicaments, l'éducation et les services de base. Les enfants abandonnaient l'école.

Dans ce contexte, au milieu de l'inaction ou de la résignation et même de l'acquiescement à l'économie d'austérité des organisations progressistes de la société civile établies de longue date, y compris certains groupes de femmes, un certain nombre de militantes féministes individuelles de tout le Sri Lanka se sont réunies sous le nom de Feminist Collective for Economic Justice (FCEJ, Collectif féministe pour la justice économique) pour comprendre et analyser l'économie sri-lankaise défaillante d'une perspective genrée. Elles cherchaient à montrer comment les femmes étaient affectées de manière disproportionnée par la crise sur la base des réalités et expériences vécues, et à exiger que les femmes soient écoutées pour traiter les impacts de la crise. Dans la première déclaration publiée par le FCEJ en avril 2022, elles ont caractérisé la crise économique comme une crise humanitaire.

Les militantes féministes soutiennent depuis longtemps que les crises économiques affectent les femmes de manière disproportionnée pour une série de raisons. Celles-ci incluent les inégalités de genre préexistantes, la division entre travail productif et reproductif, le fardeau inégal des soins porté par les femmes, les structures sociales patriarcales et l'accès limité aux ressources. Les analyses économiques dominantes ignorent ces connaissances. Beaucoup de femmes qui font partie du FCEJ ne sont pas économistes, pourtant elles étaient déterminées à ne pas se laisser intimider par les soi-disant « experts » jusqu'au silence. Selon Niyanthini Kadirgamar, membre du FCEJ : « La tâche de construire une économie centrée sur les gens ne peut être reléguée au domaine des 'experts' locaux ou des 'sauveurs' internationaux » (Kadirgamar 2022).

Le groupe s'est lancé dans un processus d'apprentissage collectif basé sur la curiosité féministe. Elles cherchaient des faits et des réponses sur ce qui se déroulait dans le pays à l'époque. Alors qu'elles s'éduquaient sur les grandes questions macro-économiques, elles cherchaient à les relier à l'économie quotidienne des vies des pauvres et des travailleurs en posant une autre série de questions : qui paie, et comment paie-t-il, cette dette ? Quelle est la relation entre le travail des femmes et la dette ? Qui apporte les devises étrangères ? Pourquoi les prix de l'électricité augmentent-ils ? Pourquoi y a-t-il des pénuries de gaz ?

Au fur et à mesure qu'elles apprenaient, elles étaient désireuses de partager ces connaissances au sein des communautés avec lesquelles elles travaillent. Elles ont commencé à organiser des enseignements publics basés sur un ensemble de 21 cartes faites à la main, écrites à la main et illustrées. Dans un langage simple et avec des dessins sans ambiguïté, celles-ci abordaient différents aspects de l'économie. L'ensemble original de cartes écrit en tamoul a depuis été traduit en diaporamas cinghalais et anglais. Les cartes permettaient au groupe d'avoir ces discussions n'importe où, même à l'ombre d'un arbre. En effet, le groupe a fait son premier enseignement public au parc Gandhi à Batticaloa un samedi soir dans le cadre de la Marche pour la Justice de Batticaloa (Emmanuel 2022) [25]. Elles ont accroché les cartes sur une ficelle et l'ont attachée à l'un des petits arbres au milieu du parc. De ces enseignements publics et interactions avec les communautés, le FCEJ a appris comment la crise impactait les économies domestiques dans les zones urbaines et rurales. Leur analyse, leurs cadrages et leurs déclarations sont explicitement façonnés par ce qu'elles ont compris. Comme Niyanthini Kadirgamar le souligne : « Les économistes ne se connectent pas avec les communautés ; ils tirent leurs conclusions sur la base de modèles abstraits. Le FCEJ en revanche est capable de construire une analyse féministe en parlant directement avec les femmes, principalement des femmes de la classe ouvrière. » [26]

La protection sociale universelle a émergé comme une priorité pour le groupe pendant et après la crise immédiate. Même avant la crise, Sarala Emmanuel, l'une des membres du FCEJ, pensait à l'urgence de la sécurité sociale pour des régions comme Batticaloa, où les gens font encore face aux coûts humains et économiques dévastateurs de la guerre. Alors que la crise économique commençait à bouleverser les vies de plus en plus de gens, le FCEJ a soutenu que des mesures de sécurité sociale universelles pourraient mieux protéger les sections les plus vulnérables de la population des pires effets de la crise. Cette pensée défiait directement le consensus néolibéral : que la sécurité sociale ciblée pourrait compenser les impacts profonds des mesures d'austérité imposées par le Fonds monétaire international (FMI) [27].

Le FCEJ reconnaît que les transferts monétaires peuvent faire une différence significative dans la vie des pauvres, à condition qu'ils soient des montants significatifs et conçus comme un régime de protection sociale universelle. Cependant, le Collectif élargit le cadre de la protection sociale pour englober la citoyenneté, l'emploi et les droits communautaires découlant du contrat social entre le citoyen et l'État. Dans leurs mots : « la protection sociale garantit la dignité humaine pour toutes les personnes, reconnaissant que dans la vie les gens peuvent faire face à des circonstances qui les privent de leur capacité à gagner leur vie et à satisfaire leurs besoins fondamentaux » (FCEJ 2023 : 3). Le FCEJ soutient que les régimes de protection sociale ciblés basés sur des évaluations de la pauvreté, par opposition à une approche universelle, excluent des personnes qui devraient être couvertes. C'est parce que le processus de vérification pour identifier les bénéficiaires tend à être coercitif avec une surveillance excessive et une collecte de données, cause la peur et alimente la disharmonie sociale, et échoue généralement pour les personnes les plus marginalisées. Le ciblage peut également entraîner une discrimination basée sur le genre, l'humiliation, et envahir la vie privée des bénéficiaires (FCEJ 2023).

Le FCEJ concentre actuellement sa recherche et son plaidoyer sur Aswesuma : le régime de sécurité sociale qui a remplacé Samurdhi en 2023, sous prétexte de mettre en œuvre un régime mieux ciblé [28]. Elles soutiennent qu'Aswesuma est également truffé d'insuffisances dans sa conception globale — des critères utilisés pour la sélection, à la décision de commencer à éliminer progressivement le programme dans quelques années seulement. Le FCEJ continue de plaider pour un régime de sécurité sociale universelle. De plus en plus, le FCEJ apprend de et travaille en solidarité avec les campagnes régionales et mondiales pour la justice de la dette et les mouvements d'annulation de la dette. Suite aux élections de 2024, le FCEJ étudie les budgets nationaux du gouvernement NPP pour comprendre s'il y a un véritable changement par rapport aux politiques économiques passées ; et si les allocations budgétaires se traduisent réellement par des engagements de ressources pour faire avancer l'égalité et la justice pour les femmes.

Des luttes contre l'exploitation à l'analyse critique de l'économie

Pour les militantes féministes mises en avant dans cet article, l'Aragalaya est devenu plus qu'un site de résistance contre la corruption économique, la mauvaise gestion et la gouvernance autoritaire — ou simplement un champ de bataille pour « renvoyer un homme chez lui ». Au lieu de cela, il a évolué vers un espace à partir duquel critiquer l'exploitation économique des femmes et exiger la justice économique, une représentation équitable dans les syndicats, et une restructuration du système capitaliste d'accumulation et de dépossession lui-même.

En faisant cette affirmation, nous reconnaissons qu'il existe une longue histoire d'activisme autour du travail des femmes au Sri Lanka. S'appuyant sur le travail de Kumari Jayawardena sur l'histoire du travail, les luttes des femmes peuvent être retracées au moins jusqu'aux années 1920 [29]. Les catégories de travailleuses qu'elle a identifiées comme « les plus exploitées à Ceylan » le restent dans la République socialiste démocratique du Sri Lanka un siècle plus tard : les travailleuses des plantations de thé, les femmes classées comme « main-d'œuvre non qualifiée » dans les usines, les travailleuses domestiques et les paysannes. Écrivant en 1980, Jayawardena (2017 : 251) a observé un « éveil » parmi les travailleuses concernant la nature de leur exploitation. Les années 1980 ont en effet marqué une période d'activisme accru autour des droits du travail, suite à la libéralisation de l'économie et à l'établissement des zones franches. Parmi les luttes les plus notables de cette époque figurait la grève réussie des travailleuses de Polytex Garments, qui ont gagné le droit à l'adhésion syndicale, des salaires plus élevés et une prime de Noël. Durant cette période, une coalition d'organisations de femmes a formé le Women's Action Committee (WAC, Comité d'action des femmes) pour soutenir et exprimer la solidarité avec les travailleuses de Polytex. Le WAC cherchait à lier les droits des femmes aux luttes démocratiques plus larges, tout en soulignant également comment la détérioration de la démocratie menaçait toutes les communautés ethniques et les groupes marginalisés. Cependant, Jayawardena a noté que ces luttes ne visaient pas à démanteler le capitalisme lui-même, mais plutôt à confronter l'exploitation en son sein :

« S'il est vrai que l'émancipation des femmes au Sri Lanka ne peut être réalisée dans les conditions du capitalisme, basé comme il l'est sur l'exploitation des travailleurs, néanmoins l'éveil qui a lieu parmi les femmes sur la nature de leur exploitation est une condition nécessaire de leur participation à la lutte générale des hommes et des femmes pour la libération. » (Jayawardena 2017 : 251)

Jayawardena ici ne fait pas référence à l'Eksath Kantha Peramuna (EKP – Front uni des femmes) qui à une époque différente avait défié la structure capitaliste de l'économie — un point sur lequel nous reviendrons plus tard. Qu'il suffise de dire ici que les militantes que nous mettons en avant confrontent à la fois l'exploitation des femmes au sein du capitalisme et ce système socio-économique. Dans l'Aragalaya, elles ont forgé de nouvelles alliances et collectifs pour ce faire. Et dans le sillage de l'Aragalaya, elles poursuivent leurs luttes avec une énergie renouvelée dans des espaces anciens et nouveaux. Certaines sont même entrées dans la politique représentative pour tenter d'entreprendre un « changement de système », à travers les partis politiques et les alliances, et depuis les institutions élues.

S'engager dans la politique partisane

Certaines des femmes au centre de cet essai étaient déjà membres de partis politiques et d'alliances tels que le Janatha Vimukthi Peramuna, l'alliance NPP et le Frontline Socialist Party (FSP) au moment où l'Aragalaya s'est déroulé. Certaines ont ensuite formé de nouveaux partis politiques. Par exemple, des militantes comme Arulingam et Marisa de Silva, avec des militantes de l'aile féminine du FSP, ont formé la People's Struggle Alliance (PSA, Alliance de la lutte populaire) rassemblant un groupe diversifié de militantes, professionnels, artistes et trois organisations politiques de gauche — le Frontline Socialist Party (FSP), le New Democratic Marxist-Leninist Party (NDMLP, Nouveau parti marxiste-léniniste démocratique), et le Socialist People's Forum (SPF, Forum populaire socialiste) — dans une nouvelle alliance pour représenter les intérêts de la classe ouvrière et contester les politiques économiques néolibérales (Johnson 2024 ; People's Struggle Alliance – nd) [30]. Elle combine le plaidoyer pour les droits du travail avec des initiatives de justice sociale plus larges, tout en mettant l'accent sur l'intersection des questions de classe, d'ethnicité et de genre en s'appuyant sur les expériences diverses de son leadership (Johnson 2024). Arulingam a expliqué la raison de l'établissement de la PSA comme suit : « Nous voulons être l'opposition qui soutient le gouvernement quand il adopte des lois et des politiques pour le peuple et qui s'oppose fortement quand le gouvernement agit de manière abusive envers le peuple » (Johnson 2024 ; Arulingam et Fernando 2024) [31].

La PSA a participé aux élections législatives de 2024 dans tous les districts, mais n'a pas réussi à obtenir de siège. Plus tard, lors de l'élection des gouvernements locaux de mai 2025, elle a remporté 16 sièges, principalement dans les pradeshiya sabhas (conseils de division), dont l'un a été obtenu par une femme [32]. La PSA a continué à soulever des questions en marge de la politique mainstream et à défier le nouveau gouvernement NPP, qui est arrivé au pouvoir sur les ailes de la frustration populaire et de l'aspiration au changement qui s'est exprimée dans l'Aragalaya.

Ce qui est remarquable ici, c'est que les élections nationales tenues en 2024 et 2025 ont propulsé un groupe de féministes de gauche dans des fonctions électives au parlement et dans les gouvernements locaux, dont certaines étaient actives dans l'Aragalaya. Sur les 22 femmes élues au parlement suite aux élections de 2024, 20 sont du NPP. Ce nombre est inhabituellement élevé et remarquable en soi ; mais que l'aile féminine du NPP, le PWC, soit ouvertement féministe, marque un autre moment unique dans la politique féministe au Sri Lanka. La Première ministre Harini Amarasuriya qui a dirigé le PWC, dans une interview qu'elle a donnée à Lakmali Hemachandra (avocate, syndicaliste, et maintenant parlementaire NPP) avant l'élection de 2024, la décrit comme l'aboutissement de conversations et de débats que les femmes ont eus au sein du NPP/JVP sur le besoin d'un fort mouvement de femmes avec une perspective féministe de gauche qui façonne et influence la direction du NPP et le besoin de mobiliser les femmes à cette fin (NEXT Sri Lanka 2024) [33].

Kaushalya Ariyarathne, l'une des nouvelles femmes parlementaires élues au parlement, dans un récent article dans Polity fournit un aperçu supplémentaire de la politique qui façonne la praxis des femmes qui font partie du PWC. Parlant de la réponse du PWC à l'augmentation du nombre de femmes élues au parlement lors de l'élection législative de 2024, Ariyarathne déclare : « notre réponse constante souligne que le décompte parlementaire ne représente qu'une facette d'une lutte plus large et plus complexe pour améliorer la participation politique des femmes par les féministes de gauche » (nous soulignons). De plus, elle poursuit en déclarant que le PWC fonde son travail sur deux piliers centraux : le travail de soins non rémunéré et l'intersectionnalité :

« En mettant au premier plan le travail de soins, qui est souvent invisible, sous-évalué et principalement effectué par les femmes, nous avons cherché à réimaginer l'économie autour des principes de reproduction sociale, d'équité et de bien-être collectif… [L'intersectionnalité] reconnaît que les gens vivent l'oppression et le privilège à travers des identités multiples et qui se chevauchent — genre, classe, ethnicité, sexualité, handicap et région, et nous pousse ainsi à concevoir des stratégies et des politiques du NPP qui abordent ces réalités interconnectées. Ensemble, ces deux principes garantissent que notre mouvement est non seulement enraciné dans l'analyse critique mais aussi orienté vers un changement social transformateur, inclusif et équitable. » (Ariyarathne 2025)

Ces déclarations signalent-elles un bouleversement des frontières établies entre la politique féministe, les partis politiques et l'État, et comment le PWC espère-t-il traduire son orientation féministe de gauche en termes de politique et de pratique ? Y a-t-il des possibilités de coopération ou d'alliance entre les féministes de gauche à l'extérieur — y compris les femmes qui font partie de la PSA — et celles au sein de l'État sur un agenda féministe partagé entre les deux ? Les preuves jusqu'à présent suggèrent que, malgré le succès du PWC à mobiliser les femmes avant l'élection, elles doivent finalement agir dans les contraintes du NPP/JVP et d'une démocratie parlementaire majoritaire. Ces dynamiques sont susceptibles de générer des dissensions et des désaccords entre les féministes de gauche à l'intérieur et à l'extérieur du gouvernement et celles qui soutiennent le gouvernement et celles qui sont indépendantes ou même critiques de celui-ci.

Il est difficile de prédire la façon dont la relation entre les féministes de gauche à l'extérieur et à l'intérieur du gouvernement évoluera dans les années à venir. Pourtant certaines divisions sont déjà discernables comme sur la question de la réglementation du microcrédit discutée ci-dessus. Une rupture notable a également émergé concernant l'accord du Sri Lanka avec le FMI sur la restructuration de la dette extérieure du Sri Lanka. Pendant l'Aragalaya, de nombreuses militantes féministes de gauche étaient unies dans leur opposition à l'accord avec le FMI. Aux élections législatives de 2024, le NPP s'est présenté sur une plateforme pour renégocier les termes du programme de restructuration de la dette pour mieux protéger les populations vulnérables et assurer une plus grande transparence et responsabilité. Pourtant, une fois au gouvernement, il a continué dans la « camisole de force du FMI » (Skanthakumar 2025) ; tandis que certaines militantes féministes ont continué à appeler à sa renégociation. Dans le sillage de la perte de vies et de moyens de subsistance et de la destruction massive de biens et d'infrastructures causés par le cyclone Ditwah, elles renouvellent leur appel à revoir cet accord. Le FCEJ, par exemple, a exigé que le gouvernement initie des négociations urgentes avec le FMI et d'autres créanciers « pour annuler le remboursement de la dette et inverser les politiques d'austérité dans ce contexte de crise » (FCEJ 2025).

Ces dissensions et dynamiques rappellent une ère antérieure d'activisme féministe de gauche au Sri Lanka avec la formation de l'Eksath Kantha Peramuna (EKP), décrit comme l'une des organisations de femmes de gauche les plus « intrigantes » à émerger à Ceylan (de Mel et Muttetuwegama 1997) [34]. Formé en 1947 à la veille de l'indépendance de la domination coloniale britannique, l'EKP était une alliance de femmes de gauche diverses des communautés cinghalaise, tamoule et burgher. Certaines étaient membres du Lanka Sama Samaja Party (LSSP), d'autres venaient du Parti communiste (CP) [35]. Certaines étaient mariées à des dirigeants de gauche masculins et d'autres n'avaient pas d'affiliation partisane. Cependant, elles partageaient toutes un engagement envers un « modèle économique marxiste pour un Sri Lanka indépendant comme voie démocratique à suivre » (de Mel et Muttetuwegama 1997 : 23). Même si, disent de Mel et Muttetuwegama, « l'adhésion étroite de l'EKP à l'économie planifiée marxiste peut sembler naïve, et sa valorisation de l'égalité des femmes et des droits du travail en Russie soviétique plutôt exagérée », elle s'est avérée être :

« une force de rassemblement significative dans la vie politique sri-lankaise de l'époque. Ses interventions publiques étaient toujours soigneusement argumentées, et ses stratégies d'action multiples comme dans le cas de la campagne pour l'emploi des femmes dans la fonction publique. » (1997 : 25)

Cependant, un peu plus d'un an après sa formation, il a été dissous. De Mel et Muttetuwegama attribuent cela à l'échec des partis politiques de gauche à travailler ensemble sur un agenda commun et à la position marginale des femmes au sein de leurs propres partis. Elles poursuivent en disant que

« en fin de compte, cela pointe à la fois vers la vision limitée de ces hommes refusant de reconnaître l'agitation des femmes comme une planche centrale de leur propre stratégie, et l'incapacité des femmes de l'EKP elles-mêmes à tenir sur leurs propres pieds et à mener un mouvement ne dépendant pas des approbations de leurs hommes. » (1997 : 25)

Cette histoire peut rimer étrangement avec la situation difficile des féministes de gauche au moment présent. Les partis de gauche, tout autant que les syndicats, sont restés des bastions de la domination masculine. Même si l'Aragalaya a apporté reconnaissance et respect à plusieurs militantes féministes de gauche, la transition des manifestations de rue à la politique partisane est susceptible de poser des obstacles et des défis pour ces femmes — même si les batailles qu'elles mènent au sein de leurs propres partis politiques et alliances, que ce soit le JVP et le NPP, ou le FSP et la PSA, ne sont pas encore discernables pour les observateurs extérieurs. Il ne fait aucun doute, cependant, que la conjoncture politique actuelle présente un autre moment intrigant dans l'histoire de l'activisme féministe de gauche au Sri Lanka, qui pointe vers un renouveau et une résurgence ainsi que des désaccords, des dissensions et des discriminations.

Un renouveau féministe de gauche ?

Dans cet essai, nous découvrons et analysons un espace féministe de gauche d'activisme et de mobilisation de l'Aragalaya/Porattam/Struggle de 2022 à la politique électorale. En 2020, Harini Amarasuriya était la seule femme parlementaire à s'identifier comme féministe et de gauche. Depuis lors, le PWC, dirigé par elle, a créé un espace féministe de gauche au sein du NPP, avec des ramifications significatives pour la participation et la représentation des femmes dans la politique formelle. La victoire du NPP en 2024, rendue possible par l'Aragalaya, n'a pas seulement presque doublé la représentation des femmes au parlement de 5,3% à 9,8% mais a amené dans cette institution un groupe de femmes qui s'identifient comme féministes de gauche, ou avec des aspirations féministes de gauche. Mais l'Aragalaya a également déclenché un renouveau féministe de gauche et un engagement avec la politique électorale en dehors du NPP. C'est un tournant dans la politique.

Il est trop tôt pour analyser la signification de ces développements pour les luttes féministes de gauche — non seulement en relation avec les femmes, le travail et l'économie, qui ont longtemps été marginalisés dans les débats et discussions au niveau national, mais aussi en relation avec les luttes plus larges pour la justice et l'égalité ethniques, les droits queer et la justice écologique pour lesquels les féministes de gauche se sont passionnément battues au fil des ans.

La capacité des féministes de gauche au sein du NPP à réaliser leur agenda dépendra largement de la mesure dans laquelle le NPP continuera à voir le PWC et son agenda comme une planche centrale de son propre manifeste et agenda. Pendant ce temps, celles en dehors du NPP poursuivent leurs luttes mises en évidence ci-dessus (et bien d'autres), certaines en conversation et d'autres en contestation avec le NPP.

Chulani Kodikara est directrice de la Social Scientists' Association et rédactrice de Polity.
Amalini de Sayrah est écrivaine, photojournaliste et militante.

Références

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https://polity.lk/chulani-kodikara-and-amalini-de-sayrah-left-feminism-in-and-after-the-aragalaya/
Traduit pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77436

Notes

[1] Gotabaya Rajapaksa a été président du Sri Lanka de novembre 2019 jusqu'à sa démission en juillet 2022. Ancien officier militaire, lui et son frère Mahinda Rajapaksa ont dominé la politique sri-lankaise

Les mouvements féministes au point mort et la situation politique actuelle au Bangladesh

17 février, par Nayantara Narayanan, Samina Luthfa — , ,
La sociologue Samina Luthfa explique comment les femmes se retrouvent coincées entre un gouvernement intérimaire incapable de les protéger et un conservatisme islamiste (…)

La sociologue Samina Luthfa explique comment les femmes se retrouvent coincées entre un gouvernement intérimaire incapable de les protéger et un conservatisme islamiste croissant qui menace leurs libertés.

Tiré de entre les Lignes et les Mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/02/03/les-mouvements-feministes-au-point-mort-et-la-situation-politique-actuelle-au-bangladesh/?jetpack_skip_subscription_popup

En octobre 2024, deux mois après la « révolution de la mousson » au Bangladesh qui a renversé la Première ministre Sheikh Hasina et le gouvernement de la Ligue Awami, quatre experts des questions de genre ont publié une tribune dans le journal bangladais Prothom Alo consacrée aux femmes à la tête du mouvement. Elles y affirmaient que ces femmes avaient été rendues invisibles dans les projets et les débats autour de la reconstruction du Bangladesh.

Au cours des mois qui ont suivi la destitution de Hasina et la formation d'un gouvernement intérimaire, le Bangladesh a assisté à une résurgence des partis islamiques, en particulier le Jamaat-e-Islami, sur la scène politique du pays. Cette situation a suscité des inquiétudes, car ces partis pourraient tenter d'imposer des restrictions à la participation des femmes à la vie publique. En février, par exemple, un groupe appelé Islami Andolan Bangladesh a organisé un rassemblement de protestation à Rangpur, dans le nord du pays, contre un match de football féminin, l'estimant contraire aux principes islamiques. La police a annulé l'événement et demandé aux équipes de rentrer chez elles pour leur propre sécurité.

De nombreux débats ont également eu lieu à travers le pays au sujet des actes de violence envers les femmes. En mars, des étudiant.e.s de trente universités de Dacca ont organisé une manifestation pour dénoncer la recrudescence des violences, des viols et des tortures envers les femmes, et ont exigé que le gouvernement intérimaire impose les peines maximales aux auteurs de ces actes. Cette manifestation a donné lieu à des affrontements entre les manifestant.e.s et les forces de l'ordre, qui ont rappelé les affrontements qui avaient eu lieu pendant la révolution de la mousson.

La rédactrice en chef adjointe de Himal, Nayantara Narayanan, s'est entretenue avec Samina Luthfa en juin 2025 au sujet de l'évolution du mouvement féministe au Bangladesh et de l'impact de la situation politique instable du pays sur les femmes. À l'approche des élections générales prévues au Bangladesh en février 2026, bon nombre de ces questions continuent de planer sur le pays.

Cet entretien a été enregistré le 4 juin 2025. Il a été retravaillé sous sa forme écrite pour plus de concision et de clarté.

Nayantara Narayanan : Parlons d'abord de ce phénomène de recrudescence de la violence à l'égard des femmes au Bangladesh ces derniers mois. Je voudrais vous demander pourquoi, selon vous, on constate une telle augmentation des actes de violence.
S'agit-il de difficultés à faire respecter la loi sous le gouvernement intérimaire ? Ou y a-t-il eu un changement dans la manière dont les crimes contre les femmes sont déclarés ou dans l'attention qui leur est accordée ? Ou y a-t-il d'autres éléments qui contribuent à cette perception d'une augmentation de la violence à l'égard des femmes ?

Samina Luthfa : Il n'est pas facile de répondre à cette question, ou du moins je ne peux pas vraiment répondre par oui ou par non, car je pense que toutes les raisons que vous venez d'évoquer pourraient en fait être à l'origine de cette augmentation soudaine. D'une part, nous savons que lorsque l'instabilité politique règne dans un pays ou une société, ce sont les femmes qui en souffrent le plus, ainsi que les enfants et les groupes marginalisés. C'est ce que nous avons observé au cours des neuf derniers mois.

La détérioration de la situation en matière d'ordre public juste après le soulèvement a créé beaucoup d'inquiétude et un sentiment d'insécurité chez les femmes, particulièrement dans la sphère publique. Cependant, vous avez souligné à juste titre que les femmes qui étaient à l'avant-garde du mouvement et du soulèvement, des femmes de tous horizons, de tous âges et de toutes origines ethniques, se sont en fait montrées très actives et ont fait entendre leur voix tout au long du soulèvement.

Cependant, juste après la destitution de Sheikh Hasina, je n'ai plus vu beaucoup de femmes [impliquées dans] des discussions d'orientation, dans la direction du pays, etc. Nous avons vu les femmes disparaître comme par enchantement. Ce qui ressort ici, c'est le patriarcat ancestral qui s'est remis aux commandes. Ce n'est pas nouveau pour les femmes bangladaises de ne pas pouvoir entrer dans la sphère politique, dans la sphère publique. Ce n'est pas nouveau. Mais ce qui est nouveau après la destitution, après le soulèvement, c'est ceci : le mouvement linguistique de 1952, le soulèvement de 1969, ou même celui de 1971, ainsi que tous les autres mouvements politiques dans le Bangladesh indépendant, ont été marqués par la participation des femmes. Cependant, à chaque fois, nous avons constaté qu'une fois le mouvement terminé et couronné de succès, les femmes disparaissaient à nouveau. Cette fois-ci, je pense que les femmes n'acceptent pas cette situation. Elles s'investissent activement dans la politique. C'est particulièrement vrai pour les très jeunes femmes qui ont été les porte-paroles du mouvement ou qui l'ont rejoint plus tard, mais dont on peut voir la contribution au soulèvement. Ce que nous observons depuis neuf mois, c'est que beaucoup de jeunes femmes s'intéressent de près à la politique et s'investissent activement dans ce domaine, ce qui les rend visibles.

Bien qu'elles soient peu nombreuses, et précisément parce qu'elles sont peu nombreuses, leur visibilité crée en fait un effet boule de neige, car ces une ou deux femmes qui se manifestent sont en réalité au centre de l'attention d'une société patriarcale qui ne considérait aucune femme comme une personnalité politique à part entière. Même si nous avons été dirigés pendant des décennies par des gouvernements menés par des femmes comme Khaleda Zia ou Sheikh Hasina, celles-ci n'étaient que les représentantes des hommes qui les soutenaient, qu'il s'agisse de leur père, de leur mari ou, aujourd'hui, peut-être de leurs fils. Cette conception et cette perception patriarcales de la politique au Bangladesh n'ont pas vraiment laissé de place à la voix et à l'action des femmes. Aujourd'hui, après le 5 août [2024], nous voyons que les femmes font de gros efforts pour se faire une place à cette table. Cela leur a également valu beaucoup de cyberharcèlement et de discours haineux dans le cyberespace. Cela attire notre attention sur le fait que les femmes sont victimes d'intimidation parce qu'elles s'engagent en politique. Cependant, je pense qu'il s'agit d'un phénomène tellement nouveau que je n'ai pas été surprise de voir une telle réaction de la part du patriarcat.

NN : Pouvez-vous donner quelques exemples de la manière dont les femmes luttent contre l'invisibilisation ? Vous avez dit qu'elles sont peu nombreuses, mais rejoignent-elles des partis politiques ? Existe-t-il d'autres moyens pour elles de faire entendre leur voix dans la sphère politique ?

SL : Oui, elles rejoignent des partis. Dans les nouveaux partis, certaines femmes ont des aspirations politiques pour les prochaines élections, etc. Dans les anciens partis également, on constate qu'il y a davantage de femmes qui apparaissent sur scène et dans d'autres contextes similaires, car au cours des premières semaines, les femmes étaient complètement invisibles et on ne les voyait dans aucun débat ni aucune table ronde. À ce moment-là, les féministes du Bangladesh ont réagi en masse : « Où sont-elles ? Où sont les femmes qui étaient au premier plan ? » Et puis, même si au départ, la présence des femmes dans chaque table ronde était plutôt symbolique, elles sont désormais invitées de manière plus naturelle à participer aux discussions.

Cependant, je ne dirais pas que tout est rose, car je sais que vous avez probablement remarqué l'augmentation des agressions contre les femmes, qui ont été médiatisées d'une manière qui donne l'impression que le Bangladesh n'est désormais plus sûr pour les femmes depuis l'arrivée au pouvoir de la Ligue Awami [1]. Le fait que des femmes aient été victimes de violences et d'agressions ne peut en aucun cas être minimisé. La responsabilité en incombe en réalité au gouvernement intérimaire, qui n'a pas réussi à assurer la protection et la sécurité des femmes. Cependant, vu la manière dont ces agressions ont été médiatisées, nous comprenons qu'il y a une motivation politique derrière la politisation des agressions contre les femmes. Par exemple, 3 000 matchs de football féminin ont été organisés dans tout le pays. Cependant, seuls trois d'entre eux ont été annulés par certains groupes politiques locaux, qui sont généralement plus religieux. Ce sont des politiciens de droite qui ont mis fin à ces trois matchs. Deux ont été reprogrammés et les gens les ont regardés et applaudis. Ainsi, un seul match sur 3 000 a été annulé.

NN : Et c'est celui dont tout le monde a parlé.

SL : Oui. Tous les médias internationaux en ont parlé. Je ne veux pas dire que ce match n'aurait pas dû faire l'objet d'une couverture médiatique. Le gouvernement ne peut pas nier le fait qu'il n'a pas réussi à assurer la sécurité des joueuses pour ce match. Cependant, la manière dont les médias internationaux ont amplifié l'événement cache certainement des motivations politiques.

À mon avis, la situation est toujours aussi dangereuse, avec tous ces incidents qui ne sont pas vraiment rares au Bangladesh, comme les agressions de femmes dans l'espace public. Cependant, le sentiment, ou plutôt la perception, des femmes qui vivent dans ce pays s'est détérioré.

NN : Quelle a été la réponse du gouvernement intérimaire aux manifestations, aux demandes de mesures visant à garantir la sécurité des femmes et à obtenir justice pour les crimes commis à leur encontre ?

SL : Au cours des neuf derniers mois, nous n'avons vu qu'un seul cas de viol faire l'objet d'un procès rapide et d'un verdict contre ses auteurs, ce qui n'est pas vraiment une bonne chose, car lorsque l'on accélère trop le processus judiciaire, cela peut soulever des questions sur le respect des procédures et ce genre de choses. Ce qui s'est passé, c'est qu'un cas de viol sur une mineure – je pense qu'elle était vraiment encore une enfant – a provoqué la colère de tout le pays et tout le monde s'est insurgé, obligeant les autorités à montrer qu'elles faisaient quelque chose.

Je suis assez déçue de la manière dont le gouvernement a géré toute cette situation de violation des droits des femmes – leurs droits humains, leur droit d'être présentes dans la sphère publique. Je pense que cette déception vient aussi du fait que nous attendions davantage, car ces personnes sont toutes des défenseurs des droits humains, des droits environnementaux et d'autres questions liées aux droits des femmes depuis plusieurs décennies. Elles sont au pouvoir et nous recevons des messages contradictoires, et ce à un moment crucial où les femmes tentent de s'affirmer et de faire entendre leur voix pour défendre leurs droits. C'est alors que les groupes fondamentalistes de droite les en empêchent, en essayant de leur imposer des barrières. Et lorsqu'ils agissent ainsi et violent les droits des femmes, ils continuent à le faire sans que le gouvernement n'émette de message clair pour dire « nous n'accepterons pas ces crimes » et nous ne voyons pas qu'ils prennent des mesures pour mettre fin à ce genre de choses. Ce n'est qu'après coup, après que les protestations se sont multipliées, qu'il y a eu beaucoup de manifestations et que l'opinion publique s'est mobilisée, qu'ils montrent qu'ils essaient de faire quelque chose.

Cela envoie en fait un très mauvais message aux femmes du pays, leur indiquant que leur gouvernement ne les soutient pas et qu'elles sont en réalité seules dans cette situation. Je tiens également à souligner le fait que ces attaques et ces actions concertées pour empêcher les femmes d'obtenir l'égalité des droits portent parfois sur l'héritage ou les revenus. Lorsque le rapport de la commission des femmes du gouvernement intérimaire a été rendu public, nous avons assisté à une nouvelle vague de protestations et de critiques contre les droits des femmes, les féministes et les militantes des droits des femmes à travers le pays. Cela a commencé par le « slut shaming » (littéralement « honte aux salopes ») à l'encontre de femmes bien établies, des aînées qui ont été actives dans le mouvement, qui ont milité en faveur des droits humains et des droits des femmes durant de longues années. Nous les connaissons toutes et ce sont des militantes respectables. Ces personnes ont été victimes de cyberharcèlement, elles ont été insultées de manière très inquiétante et nous étions toutes très perturbées.

Nous avons ensuite vu des femmes manifester leur colère juste après les viols et organiser des manifestations. Juste après les grands rassemblements des fondamentalistes contre les droits des femmes, nous avons également assisté à de grands rassemblements de femmes à Dacca, auxquels ont participé des femmes de tous horizons. Ces rassemblements ont été organisés par financement participatif, car une grande partie du mouvement des femmes bangladaises est souvent critiqué et accusé d'être inféodé aux idées féministes occidentales, et en particulier par les membres du mouvement des femmes organisées en ONG. Parce que cela s'inscrit dans une logique commerciale. Quand on compare les mouvements organisés par des ONG en Occident et dans des pays comme le Bangladesh, on constate une certaine différence, car ici les ONG peuvent difficilement être indépendantes. Elles dépendent beaucoup du gouvernement pour de nombreux aspects, ainsi que des bailleurs de fonds étrangers. Ce moitree jatra [2], organisé par des femmes, n'était donc pas un groupe structuré. C'était comme si tout le monde – il y avait environ 500 femmes ou plus – avait formé un groupe WhatsApp et, grâce à ce groupe, avait organisé ce grand rassemblement à Dacca à la mi-mai, qui a fait beaucoup de bruit. Les gens en parlaient. Beaucoup de personnes se sont également jointes au mouvement.

Elles sont en train de redéfinir la notion de sororité. D'un côté, l'idée selon laquelle les militantes des droits des femmes et les féministes sont toutes des membres de la Ligue Awami est une perception courante à Dacca. Ainsi, lorsque ces femmes ont essayé de s'organiser, elles ont dû lutter contre l'inaction et l'absence de mesures de la part du gouvernement d'une part, et d'autre part, elles ont également dû prouver que le mouvement des femmes au Bangladesh pouvait réellement se développer de manière indépendante sans être qualifié d'« Awami » ou de nariwadi. Le mot bengali pour désigner une féministe est nariwadi, qui est devenu un mot injurieux en raison de toutes ces connotations. C'est pourquoi elles ont dû faire des allers-retours pour essayer de créer ou d'organiser quelque chose qui soit libre de ces deux étiquettes. Elles ne voulaient pas être étiquetées comme étant financées par le gouvernement ou par l'Awami, car dès que vous dites quelque chose contre le gouvernement, vous avez tendance à être étiqueté comme sympathisant de l'Awami au Bangladesh actuellement, ou si vous dites quelque chose en faveur des femmes, vous mettez en colère toutes sortes de personnes. Cela montre donc qu'il est en fait nécessaire de s'organiser et d'être présent dans la sphère publique. Et si vous le faites, vous pouvez mettre tout le monde en colère. Cela nous confirme donc que notre action porte ses fruits.

NN : Le combat se déroule donc sur plusieurs fronts.
Vous nous avez montré comment, dans le cas de ces matchs de football, les médias ont exagéré l'importance d'un seul incident au cours duquel un groupe religieux de droite avait interrompu un match. Les deux autres matchs, qui avaient été annulés, ont en fait été reprogrammés. Mais je voudrais vous interroger sur le rôle des partis islamiques au Bangladesh après la révolution de la mousson. L'un d'entre eux en particulier, le plus important, le Jamaat-e-Islami, a un lourd passé, car il n'a pas soutenu la guerre de libération du Bangladesh en 1971. Ses orientations conservatrices n'ont pas été particulièrement populaires au Bangladesh pendant toutes ces années et la société civile a en général une attitude laïque, ce qui a également nui aux succès électoraux du Jamaat. Lorsque la révolution de la mousson a éclaté, le Jamaat en a profité pour se présenter comme un allié des révolutionnaires. Et le mois suivant, il a tenté de se présenter comme un parti progressiste et inclusif. Comment voyez-vous le rôle de ce Jamaat renaissant lorsqu'il s'agit du sort et du progrès social pour les femmes ?

SL : C'est une question très difficile, car dans la sphère publique, ce que nous voyons, ce qu'ils disent aux gens, c'est que s'ils arrivent au pouvoir, ils accorderont des droits égaux aux femmes. Cependant, nous savons également que le Jamaat fonctionne d'une manière qui n'est pas toujours claire pour la population, car il existe différents types d'organisations, comme les cercles d'étude, qui ne sont pas vraiment des organes politiques, mais qui remplissent différentes fonctions, afin de créer un climat d'opinion en leur faveur.

Avec ce rapport de la Commission de réforme des affaires féminines, il est devenu assez clair que différents milieux n'étaient en fait pas d'accord avec l'égalité des droits entre les femmes et les hommes, qui est inscrite dans notre constitution. La manière dont ils ont traité cette question, la manière dont ils l'ont abordée avec les mots qu'ils ont utilisés, la logique et le raisonnement qu'ils ont avancés, tout cela a en fait révélé leur mentalité patriarcale et le fait qu'ils ne considèrent pas les droits des femmes comme égaux à ceux des hommes. Il est clair que les femmes du Bangladesh qui s'organisent et qui tentent de faire entendre leur voix savent qui se positionne où. Le plus intéressant est le Jamaat-e-Islami qui, en raison de son rôle historique, a eu beaucoup de mal à se faire une place dans la politique bangladaise. Cependant, avec le soulèvement de juillet, nous avons vu que leur plus jeune génération a tenté de gagner en puissance. Et elle y est parvenue, car des personnes qui n'auraient jamais accepté de s'asseoir à la même table que des membres du Jamaat-e-Islami ont commencé à le faire. Il y a donc eu un certain degré d'acceptation, comme si, en raison de leur participation au soulèvement de juillet, les dirigeants actuels ne semblaient désormais plus liés à leur passé collaborationniste, en particulier les sections étudiantes dont les membres n'étaient même pas nés en 1971. Ils ne portent donc pas, ou du moins n'ont pas porté, le lourd fardeau du génocide de 1971, ni celui d'avoir collaboré au génocide de 1971.

Cependant, la manière dont ils s'y prennent, comme dans le cas des femmes, la manière dont ils se sont manifestés et ont tenté de délégitimer la guerre de libération de 1971, la manière dont ils ont voulu délégitimer et continuent d'essayer d'effacer les noms des combattants de la liberté, réduire leurs privilèges et autres, cela ne joue pas en leur faveur car, selon moi, pour les Bangladais.e.s, la guerre d'indépendance de 1971 et le génocide sont des points non négociables. Et à cause de cela, le Jamaat-e-Islami tente de manière plus agressive d'effacer son rôle en 1971, ou de ne montrer aucun remords pour ce qu'il a fait, de ne pas être tenu responsable de ses actes, ce qui ne va pas plaire aux électeurs ordinaires. Je pense donc que plus ils se montrent agressifs, moins ils seront appréciés.

Si des élections libres et équitables sont organisées, où les gens peuvent se rendre aux urnes sans crainte, alors je pense que ces éléments joueront un rôle très important. Cependant, s'il n'y a pas d'élections, c'est une tout autre histoire. S'il n'y a pas d'élections, ou si quelque chose d'autre se produit, alors ce type d'agressivité politique pourrait les aider à prendre pied dans le prochain gouvernement.

D'après ce que je comprends ou ce que je pense, le Jamaat-e-Islami a montré son jeu en matière d'émancipation des femmes. En effet, beaucoup de ses membres ont tenu des propos dans des discours et des émissions-débats qui ont clairement irrité les femmes, car elles ont pu constater à quel point elles n'étaient pas considérées comme les égales des hommes. Et le fait est qu'il reste encore beaucoup à faire pour les femmes des régions les plus reculées, les femmes marginalisées issues de différentes origines ethniques et religieuses, ainsi que les femmes qui n'ont tout simplement pas accès à l'éducation ou à des activités génératrices de revenus dans les régions très reculées du Bangladesh.

Ces femmes ont en fait besoin de mesures d'action positive pour pouvoir exercer leur libre arbitre, qui a été supprimé par l'annulation du quota, ce qui a été le moteur principal du soulèvement de juillet. C'est donc un autre problème auquel les femmes vont être confrontées dans les mois et les années à venir. Bien qu'il existe des niches où les femmes sont plus privilégiées et ont davantage d'accès et de droits, nous avons aussi trop de femmes qui ne bénéficient pas d'une égalité des chances qui leur permette de contribuer au développement du pays sur un pied d'égalité.

NN : Voilà donc pour le Jamaat, qui maintient sa position conservatrice. Il a montré son jeu. Mais un dialogue s'est engagé entre eux et les organisations de femmes, ce qui constitue peut-être une avancée sans précédent au Bangladesh. Mais qu'en est-il des autres partis islamiques comme l'Islami Andolan ? Lorsque nous avons discuté de la réalisation de ce podcast il y a quelques semaines, vous avez dit que la Ligue Awami, sous la direction de Sheikh Hasina, avait en fait réussi à contenir les tendances extrémistes de ces partis. Cela s'explique peut-être simplement par la nature très autocratique de Hasina et de son gouvernement, mais le fait est qu'ils ont été tenus en échec.

SL : Tout le monde était tenu en échec. Personne n'avait donc la possibilité de s'exprimer. Quiconque s'exprimait pouvait être arrêté. Toute dissidence était donc traitée de manière très brutale et avec beaucoup de violence. En démocratie, on ne peut pas vraiment accepter que certains groupes ayant des positions idéologiques différentes soient réduits au silence. Sheikh Hasina régnait donc de manière autocratique, avec un autoritarisme tel que personne ne pouvait s'exprimer. Aujourd'hui, l'espace est ouvert, les gens peuvent s'exprimer. Et comme ces groupes ont des idées très extrêmes, je crois comprendre qu'ils ont très peu d'importance sur le plan électoral. Donc, afin de gagner du terrain dans le paysage politique national, ils essaient de faire autant de bruit que possible afin d'être considérés comme significatifs. Si l'on considère leur pourcentage de voix, ils sont vraiment négligeables. De plus, la gauche est très faible, désorganisée et divisée, et elle a été détruite comme beaucoup d'autres forces. À cet égard, je pense que ces groupes islamiques, qui sont actuellement très virulents et font beaucoup de bruit, ont également recours à une stratégie politique pour rester visibles dans la sphère politique. Les femmes et les minorités ont peur de ce genre de bruit, car il menace notre existence même, notre survie, notre accessibilité, notre flexibilité et notre liberté de mouvement. Là encore, le rôle du gouvernement serait crucial et primordial. Les règles fondamentales de l'État de droit n'ont pas été complètement rétablies. La police n'est pas là, beaucoup de policiers sont partis et ne sont jamais revenus, leur moral est vraiment bas et personne ne les écoute, etc.

NN : Je voudrais revenir sur les années Hasina et sur le sort réservé au mouvement féministe au Bangladesh pendant cette période. A-t-il également souffert de la même répression des libertés observée à tous les niveaux ?

SL : Je dirais que la situation était différente. Hasina ayant réprimé les différentes factions politiques islamiques, le mouvement féministe soutenu par les ONG s'est en fait rangé du côté du régime Hasina. Il soutenait donc le régime de Hasina, qu'il considérait comme « favorable aux femmes ». Nous avons observé un phénomène similaire chez les militants culturels, qui affirmaient que le gouvernement de Hasina était favorable à la culture. Ils n'ont donc rien fait, ils n'ont monté aucune pièce de théâtre ni entrepris aucune action qui aurait pu être considérée comme anti-Ligue Awami ou même anti-gouvernementale. Il s'agissait de mouvements féministes institutionnalisés, ou plutôt d'un mouvement féministe très dépendant du financement et du soutien du gouvernement, par exemple.

Il y avait beaucoup de personnes engagées dans le mouvement féministe. Mais elles étaient toujours favorables au gouvernement de la Ligue Awami, car elles entretenaient avec lui une sorte de relation de réciprocité. Au final, c'est la cause des femmes qui en a pâti. Malheureusement, malgré toutes ces ONG et tous ces financements qui sont arrivés au Bangladesh soi-disant pour aider les femmes, le vrai travail à faire dans la société était de faire comprendre aux gens que les hommes et les femmes devraient être traités de la même manière, comme des citoyens égaux. Mais ça n'a jamais été fait. Ça n'a même jamais commencé. Tout ce qu'on a fait, c'était des choses superficielles, parce qu'il fallait soutenir le gouvernement.

C'est pourquoi le travail en profondeur n'a jamais été fait, à un point qui nous permettrait de voir des changements dans la société. Car même si l'on considère les cinq décennies qui ont suivi l'indépendance, les fonds qui ont été alloués à l'autonomisation des femmes, s'ils avaient été investis aux bons endroits… Et le dialogue avec les chefs religieux n'a jamais eu lieu, car c'était un sujet tabou. Le véritable travail nécessaire pour que les femmes soient traitées comme des citoyennes à part entière n'a même jamais commencé. Ni dans les manuels scolaires, ni dans les écoles et les universités, ni dans le cadre de discussions entre les responsables féminines et les chefs religieux des deux religions. Je dirais même que ça n'a pas été le cas non plus pour les hindous au Bangladesh. Et au vu de la situation des hindous au Bangladesh et des menaces et de la précarité auxquelles ils sont confrontés actuellement, même lorsque, par exemple, nous avons discuté du rapport de la commission des femmes, qui proposait en fait d'accorder une sorte de droit à l'héritage, si les parents sont disposés à le transmettre. Il ne s'agit donc pas d'une obligation. Les gens peuvent choisir un régime successoral religieux ou civil. Cela a suscité des réactions très négatives de la part des dirigeants islamiques et hindous. Je pense que des choses similaires se produiraient pour les communautés ethniques minoritaires autochtones des régions montagneuses de Chittagong. En effet, lorsque nous avons organisé le moitree jatra [voir note 2.], nous avons dû faire face à tout cela, car il existe différents types de féministes, différents types de militantes des droits des femmes qui voulaient se rassembler et défendre leurs droits fondamentaux. Mais sur de nombreuses questions, elles n'étaient pas d'accord. C'est là que nous avons pu constater que les dirigeants hindous et musulmans parlaient le même langage. La question du droit à l'héritage est l'un des éléments qui ont permis cette convergence.

NN : Pouvez-vous nous présenter certaines des autres recommandations importantes de la commission des femmes ? Je sais qu'il y en a plus de 400, mais quelles sont les principales qui font l'objet de discussions ou celles qui suscitent le plus de tensions actuellement ?

SL : Permettez-moi de souligner ou d'identifier les points qui, selon moi, étaient révolutionnaires. Par exemple, nous avons essayé d'uniformiser le code de la famille afin qu'il existe une loi civile en matière d'héritage, de divorce et de garde des enfants après le divorce. C'est une chose pour laquelle les militantes féministes et les militantes des droits des femmes se battent depuis au moins deux ou trois décennies. C'est quelque chose dont les femmes du Bangladesh ont besoin. En effet, nous sommes désormais plus actives sur le marché du travail et de l'emploi, les femmes gagnent donc leur propre argent et sont parfois la seule source de revenus de la famille, en raison des nombreux cas d'abandon et de divorce du fait des maris. De nombreux maris vivent loin de chez eux, car ils sont travailleurs migrants.

Une autre question importante à mettre en avant concerne les droits des travailleuses, des femmes de la classe ouvrière. Il faut saluer les propositions qui ont été faites à ce sujet. Il s'agit notamment de l'égalité des droits en matière de rémunération, de congés et d'autres types de droits des travailleurs, en particulier des travailleurs migrants. En effet, beaucoup de travailleurs migrants bangladais sont des femmes qui partent principalement vers les pays du Golfe, où elles sont souvent victimes de violences physiques et sexuelles, au point d'être rapatriées sous forme de cadavres. Lorsque ce type de crimes deviendra trop coûteux, les employeurs devront changer leur façon de faire, ce qui profitera indirectement aux travailleuses et aux travailleuses migrantes. La formation professionnelle, la mise en place de crèches, l'octroi de congés paternité et maternité sont également des mesures qui correspondent à l'évolution démographique du Bangladesh, où les femmes font désormais partie de la population active. Elles sont le soutien financier de nombreuses familles. Il a également été question de la marginalisation que subissent les femmes issues de différentes minorités ethniques autochtones, qui est renforcée par des facteurs multiples, comme vous le savez. C'est donc là aussi un point qui a été soulevé.

L'attention a également été attirée sur la nécessité de reconnaître le travail domestique non rémunéré comme une part de la contribution au sein de la famille. Ce sont donc là autant de pistes importantes que le gouvernement intérimaire et le gouvernement élu devront suivre pour s'assurer que la voix des femmes soit entendue. La proposition de créer 300 nouveaux sièges au parlement pour les femmes a été très contestée, et je pense qu'elle sera également contestée par de nombreuses féministes radicales. C'est parce que ce n'est pas vraiment faisable pour le moment, car nous avons actuellement 350 sièges réservés aux femmes. La Commission de réforme électorale a proposé 100 sièges réservés aux femmes, mais là au suffrage direct. La même chose a été proposée par la Commission de réforme constitutionnelle et par certaines organisations de femmes. Cependant, la commission spéciale a proposé 300 sièges.

Lorsque j'ai demandé à la présidente de la commission « pourquoi en demander autant ? », elle m'a répondu : « Demandons le tank. Ils ne nous donneront qu'un couteau ». C'est quelque chose qui, dans ce domaine, nous a toujours été présenté comme un objectif à atteindre, car la société ou les gens puissants ne nous laisseraient pas l'obtenir. Ils ne nous donneraient rien. Alors cette fois-ci, elles ont voulu revendiquer le maximum possible. Si nous parvenons à atteindre tous ces objectifs, ce sera alors le « rêve de Sultana », le naristan (le pays des femmes) dont Begum Rokia a parlé il y a une centaine d'années.

Cependant, la façon dont les partis islamistes – et même les autres partis moins religieux ou plus laïques – ont réagi à cela nous montre très clairement que nous avons encore un long chemin à parcourir, car les recommandations de réforme qui ont suscité le plus de friction et dont on a le plus parlé n'étaient pas vraiment les plus importantes. Ce sont celles qu'ils ont choisies, triées sur le volet, pour délégitimer la commission et ses propositions et recommandations. Parce que ces recommandations étaient révolutionnaires. Quand on veut que les femmes aient les mêmes droits en matière d'héritage, dans tous les autres domaines de la vie, dans tous les autres secteurs, alors cela les menace vraiment.

Pour nous empêcher de revendiquer cela, et dès la présentation du rapport, le professeur [Mohammad] Yunous a déclaré qu'il fallait que ce rapport soit imprimé et distribué aussi largement que possible. Telle a été sa première réaction, car il s'agit d'un véritable manifeste. Les conservateurs ont alors pris peur à l'idée que, si ces mesures étaient mises en œuvre, les femmes obtiendraient de plus en plus de droits et d'égalité, ce qui menacerait leur façon de faire de la politique, n'est-ce pas ? C'est pourquoi leur réaction a été très vive. Elle est venue de tous les horizons. Comme les femmes ne sont même pas censées vouloir ce qu'elles désirent, elles devront toujours modérer leurs rêves. C'est également un autre moment révolutionnaire que les femmes bangladaises qui ont été consultées par la commission aient réellement projeté leurs rêves les plus ambitieux. Et ces rêves les plus ambitieux ont été inclus dans le rapport de la commission.

NN : Si vous deviez résumer, comment voyez-vous l'avenir immédiat des femmes au Bangladesh ?

SL : Il y aura beaucoup de luttes, car la culture politique est telle que l'opinion des femmes sur la politique n'est pas toujours considérée comme pertinente, car les femmes « ne comprennent pas la politique ». Et ce sont toujours les hommes qui ont le dernier mot. Dans cette culture politique, lorsque les femmes tentent de se faire une place sur le podium ou à la table des discussions et des débats, elles doivent faire face à beaucoup de pressions. On peut voir certaines d'entre elles à la télévision, face aux caméras, et constater à quel point les hommes sont agressifs. Lorsque vous êtes dans la sphère publique, sous le regard du public, vous êtes déjà considérée comme une mauvaise femme, n'est-ce pas ? Vous n'êtes pas une femme bien, n'est-ce pas ? Vous êtes carriériste, matérialiste, féministe, peu importe. Ce sont tous des mots péjoratifs pour les femmes. Cependant, les femmes qui ont été victimes de misogynie et traitées de tous les noms ont mis à profit la leçon qu'elles ont tirée du soulèvement au cours duquel les étudiant.e.s ont réhabilité le mot razakar [3].

Les femmes ont donc repris le mot besha (salope). Elles ont donc essayé de faire de même, ce qui a suscité de nombreuses critiques dans la société. Cependant, elles n'ont pas fléchi et leur réaction a été : « Très bien, peu importe ». Aujourd'hui encore, on nous traite de salopes. Même si vous n'avez rien fait, même si vous n'avez rien dit, le simple fait d'être présentes à toutes ces manifestations vous exposait à être prises pour cible par n'importe qui. Le simple fait d'être présentes vous rendait vulnérables. On a exagéré ce phénomène de stigmatisation. Mais je pense que les femmes y ont répondu de manière très politique.

NN : Pouvez-vous nous faire quelques recommandations ? Il peut s'agir de livres, de films ou d'autres podcasts afin que les auditeurs puissent mieux comprendre t

SL : Le premier qui me vient à l'esprit est Sisters in the Mirror d'Elora Shehabuddin, qui est sorti l'année dernière ou l'année précédente, je crois. Il y a aussi Sultanah's Dream de Rokeya Sakhawat Hossain, un roman écrit il y a 110 ans, mais qui permet encore aujourd'hui de comprendre où en sont les femmes bangladaises.

Source – Himalmag, 21 janvier 2026 :
https://www.himalmag.com/politics/bangladesh-samina-luthfa-women-gender-islamist
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77824

Notes

[1] La ligue Awami, (« ligue du Peuple »), a joué un rôle majeur dans l'indépendance du Bangladesh. Elle a été dissoute suite à la révolution de Juillet 2024. Pour des précisions sur l'histoire depuis l'indépendance, voir « La montée du fondamentalisme au Bangladesh : société, politique et future crise –
Un aperçu »
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article75311
[2] Marche de solidarité des femmes, mouvement de protestation organisé chaque année particulièrement autour du mois de mai, pour exiger l'égalité des droits, la fin des violences sexistes et des réformes dans la société.
[3] « traître » « collabo », terme historiquement utilisé de manière péjorative pour désigner les forces paramilitaires pro-pakistanaises qui ont commis des atrocités pendant la guerre d'indépendance de 1971.

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La situation précaire de Cuba

[Le Financial Times du 9 février 2026, au soir, annonçait que « Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu'elle ne serait plus en mesure de leur fournir du (…)

[Le Financial Times du 9 février 2026, au soir, annonçait que « Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu'elle ne serait plus en mesure de leur fournir du kérosène à partir de mardi 10 février, le président américain Donald Trump ayant décidé de restreindre l'approvisionnement en pétrole de l'île communiste. Cette mesure, prise en pleine saison touristique, a incité Air Canada à suspendre ses vols vers l'île et devrait toucher les compagnies aériennes américaines, espagnoles, panaméennes et mexicaines. L'avis, publié ce week-end, indique que la mesure restera en vigueur jusqu'au 11 mars. […] Cuba n'a reçu ni pétrole ni carburant depuis un mois, après que M. Trump a coupé les approvisionnements vénézuéliens vers l'île et fait pression sur le Mexique pour qu'il cesse ses livraisons. » L'article ajoute que deux grands complexes balnéaires de Cayo Coco ont récemment fermé leurs portes en raison du manque de carburant. La chaîne espagnole Meliá a de même dû fermer trois de ses hôtels.

Tiré de A l'Encontre
10 février 2026

La Havane, 5 février 2026. (Capture d'écran)

Par Samuel Farber

Dans la mesure où les livraisons de pétrole du Mexique pourraient prendre le relais, certes partiel, de celles du Venezuela, l'administration Trump cherche à exercer la pression maximale sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum. Cette dernière a déclaré « qu'on ne peut pas étrangler un peuple de cette manière… Personne ne peut être indifférent à la souffrance des Cubains. Les sanctions contre ceux qui vendent du pétrole sont très injustes et nous cherchons une solution diplomatique pour continuer à fournir du carburant. » Le 9 janvier, le Mexique a envoyé 800 tonnes d'aliments et d'aide humanitaire à Cuba.

Dans ce contexte – que la direction cubaine a comparée à « la période spéciale » des années 1990 – a pris des mesures drastiques incluant un rationnement accru du pétrole, la réduction du nombre de jours de fonctionnement d'entreprises étatiques, le report d'événements sportifs et culturels, la suspension de classes universitaires, etc.

L'ancien diplomate cubain Carlos Alzugaray a confié au quotidien Le Monde daté du 11 février : « C'est une déclaration de guerre [par Trump], pire que les précédentes, avec l'objectif d'affamer un peuple qui n'a pourtant rien fait contre les Etats-Unis. » Jeannette Habel, chercheuse et spécialiste de Cuba, déclare au quotidien du soir : « Comme d'habitude, la direction cubaine est disposée à discuter de tout, sauf du système politique… Trump joue avec le feu. Si on imagine le pire, un blocus maritime complet qui provoque des émeutes de la faim, les Cubains vont partir en masse sur les côtes américaines, comme cela s'est déjà produit à plusieurs reprises dans le passé. » A la question d'Anne Vigna du Monde, Jeannette Habel répond : « Cuba pourrait offrir de libérer des prisonniers politiques [ils seraient environ 1000] et de mettre en place des réformes économiques, permettant les investissements de la diaspora cubaine. En échange, l'île pourrait demander d'être rayée de la liste des Etats soutenant le terrorisme, voire de récupérer la base navale de Guantanamo, que le gouvernement cubain n'a jamais reconnue. » L'article de Samuel Farber permet de resituer la situation immédiate dans une conjoncture marquée par l'intervention militaire des Etats-Unis au Venezuela et la gestion par l'administration Trump-Rubio des relations avec la direction maduriste de Delcy Rodriguez et Diosdado Cabello. Réd. A l'Encontre]

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Cuba se trouve dans ce qui est peut-être la situation la plus difficile depuis janvier 1959. La situation politique continue de se détériorer avec la répression systématique de toutes les manifestations collectives, qu'elles soient spontanées comme celles du 11 juillet 2021 et les nombreuses manifestations locales qui ont eu lieu depuis, ou celles qui ont rassemblé moins de personnes, comme les manifestations organisées par Alina Barbara López Hernández [1], qui ont été réprimées pour le simple délit d'avoir brandi une pancarte blanche dans un parc de Matanzas [en juin 2024].

L'économie continue de s'effondrer, depuis le déclin important du tourisme jusqu'à la quasi-disparition de l'industrie sucrière. Cela est en grande partie imputable au gouvernement cubain, qui a donné la priorité à la construction d'hôtels destinés à être loués à des chaînes hôtelières internationales, au détriment d'autres investissements indispensables. Parallèlement, le régime poursuit, parmi ses nombreux autres aberrations économiques, sa gestion systématique préjudiciable de l'agriculture par le biais d'Acopio [entité étatique qui gère la collecte et la distribution des produits issus de l'agriculture et de l'élevage], et l'insuffisance de l'autonomie et des moyens qu'il a accordées aux petits agriculteurs privés. À tout cela, il faut ajouter que le système politique très autoritaire est en soi un facteur économique déterminant dans la mesure où il engendre systématiquement l'apathie, l'indifférence et l'irresponsabilité économique, compte tenu du manque d'incitations, qu'elles soient économiques ou politiques, telles que le contrôle démocratique par la base, soutenu par un syndicalisme indépendant et par les mécanismes de contrôle démocratique créés par les travailleurs et travailleuses dans leurs bureaux et leurs ateliers.

L'embargo ou le blocus imposé par les Etats-Unis a contribué, et non de manière négligeable, à la mauvaise situation économique qui règne sur l'île. Outre les interdictions qui existent depuis le début des années 1960, telles que la vente de sucre cubain sur les marchés du continent nord-américain et l'interdiction des investissements états-uniens sur l'île, le gouvernement Trump a considérablement aggravé la situation en interdisant les voyages des Américains à Cuba et, plus important encore, en exerçant de fortes pressions sur les banques internationales pour qu'elles n'entretiennent aucune relation économique avec Cuba. En effet, l'Union européenne s'est depuis longtemps plainte officiellement auprès de Washington d'avoir introduit une politique illégale d'extraterritorialité en sanctionnant les activités économiques des entreprises européennes à Cuba.

Les conséquences de l'invasion du Venezuela

Les événements du 3 janvier 2026, lorsque les forces militaires des Etats-Unis ont débarqué à Caracas et séquestré le dictateur Maduro, ont évidemment transformé la situation du Venezuela ainsi que celle de Cuba. L'importance de cet événement réside non seulement dans le fait que le Venezuela ne fournira plus de pétrole à Cuba (ces livraisons avaient déjà diminué avant le 3 janvier), mais aussi dans la portée que Trump lui-même a donnée à cette intervention. Dans la réalité politique postérieure au 3 janvier, l'invasion et l'enlèvement du dictateur Maduro ont revêtu une importance capitale tant sur le plan politique que juridique. Trump a proclamé sans vergogne que son administration à Washington gouvernerait le Venezuela, et afin de justifier historiquement son intervention, il a invoqué à plusieurs reprises le président pro-impérialiste McKinley [1897-1901] et rien de moins que la doctrine Monroe [1823], revisitée à nouveau, dans toute sa plénitude colonialiste.

Au-delà de la conquête du Venezuela par le contrôle indirect de son gouvernement, comme le montre la récente disposition stipulant que le gouvernement vénézuélien doit soumettre périodiquement ses budgets à l'inspection de Washington, Trump s'est lancé à nouveau dans la campagne pour une conquête du Groenland afin de consolider ses références monroéistes, étant donné que ce pays appartient au Danemark, précisément le type de puissance européenne que Monroe voulait éliminer de son festin colonialiste. Il convient de noter que dans toute cette célébration impériale et coloniale, il y avait aussi quelque chose de complètement nouveau. Je veux parler du fait que Trump a dédaigné la feuille de vigne traditionnelle utilisée depuis très longtemps par Washington, et n'a absolument rien dit pour justifier sa politique envers le Venezuela en termes de démocratie, de liberté et de toutes les autres thématiques idéologiques traditionnelles de la politique étrangère américaine. Au lieu de cela, il a parlé sans détour de la récupération de « notre » pétrole, que plusieurs gouvernements vénézuéliens avaient visiblement eu l'audace et la témérité de considérer comme faisant partie du patrimoine naturel et historique de leur pays.

Il est très regrettable que de nombreux Cubains, tant à Cuba qu'à l'étranger, aient approuvé les dispositions de Trump, mais cela ne doit pas nous rendre complices de ce soutien qui nous compromet moralement et politiquement et nuit à notre cause démocratique, même à court terme, en particulier en Amérique latine, et certainement auprès des Cubains qui, comme il est de leur devoir en tant que citoyens, prennent au sérieux l'indépendance de leur pays.

Cependant, le plus grave pour notre peuple est que, suite à sa « victoire » au Venezuela, Trump et ses conseillers, tels que Marco Rubio, ont été grisés par le succès. Tout au long du mois de janvier, les principaux médias états-uniens ont rapporté que Washington envisageait sérieusement de mettre en œuvre plusieurs mesures contre le gouvernement cubain avant la fin de l'année. Le plus alarmant de tous ces plans serait la mise en place d'un blocus maritime contre Cuba dans le but spécifique d'empêcher l'exportation de pétrole vers Cuba depuis tout pays étranger [entre autres du Mexique]. Évidemment, cela signifierait, bien au-delà de la crise actuelle à Cuba, un effondrement presque total de l'économie cubaine, plongeant le pays dans une situation chaotique à l'image de pays comme la Libye et la Syrie.

Un blocus total de l'entrée de pétrole à Cuba et d'autres tactiques de ce type, comme l'embargo/blocus actuel, constitueraient une agression non seulement contre le gouvernement, mais aussi contre le peuple cubain en général. Par conséquent, un tel fait nécessiterait que l'opposition démocratique s'oppose à cette tactique politique/économique du gouvernement des États-Unis. Cela ne signifie en aucun cas que l'opposition démocratique doit manifester cette opposition avec les mêmes objectifs, les mêmes termes et la même rhétorique que le gouvernement cubain. En fait, cela constituerait une grande opportunité politique, bien que malheureusement au milieu d'une grande tragédie, pour que l'opposition démocratique montre dans la pratique le caractère frauduleux des revendications patriotiques du système politique autoritaire à parti unique.

Dans le même temps, des éléments de l'orientation de l'administration Trump pourraient constituer un changement de stratégie, une sorte d'invitation à des secteurs du régime cubain à conclure un accord avec Trump à la manière vénézuélienne. En effet, il n'est pas très difficile d'imaginer, par exemple, les généraux qui dirigent GAESA (Grupo de Administración Empresarial de las Fuerzas Armadas) envisager cette « solution » pour protéger leurs intérêts [de strates bureaucratiques militaires]. Il a été signalé que, ces derniers jours, Alejandro Castro Espín, le fils de Raúl Castro, a eu des entretiens avec des représentants de Trump afin de parvenir à un accord concernant les relations entre Cuba et les États-Unis. Si ces négociations aboutissaient à la libération des prisonniers politiques cubains, ce serait une très bonne nouvelle, mais il faut rester très vigilant quant à la possibilité d'un accord à la vénézuélienne qui maintiendrait le régime actuel au pouvoir avec le soutien d'une ingérence états-unienne.

Que signifie le principe d'autodétermination ?

Depuis plus d'un siècle, on parle beaucoup du droit à l'autodétermination de chaque pays. Ce sujet a fait l'objet d'une grande attention à la suite de la Première Guerre mondiale, lorsque l'empire austro-hongrois et l'empire ottoman se sont effondrés, libérant potentiellement un grand nombre de pays qui avaient été soumis par ces empires, en particulier en Europe centrale et du Sud-Est, ainsi qu'au Moyen-Orient. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que des hommes politiques tels que Woodrow Wilson [1913-1921], alors président des États-Unis, et V.I. Lénine, leader de la révolution bolchevique, lorsqu'ils parlaient d'autodétermination, faisaient généralement référence à l'autodétermination des nations, et non des États ou des gouvernements.

Cela signifie que le respect de l'autodétermination des nations ne dépend pas de la qualité des gouvernements et n'est donc pas une récompense réservée aux dirigeants qui se comportent bien. Il est certain que lorsque, en 1935, l'opinion publique internationale s'est unie pour défendre l'Éthiopie contre l'invasion italienne/mussolinienne, elle ne l'a pas fait parce qu'elle soutenait l'empire de Haïlé Sélassié, qui incluait même l'esclavage dans son système social et politique. Dans de très nombreux pays, ces personnes ont estimé qu'au-delà de leur opposition au fascisme italien, c'étaient les Éthiopiens qui avaient le droit de décider du destin de leur pays, ce qui n'incluait naturellement pas le destin des terres non éthiopiennes gouvernées par l'empire de Sélassié.

Dans cas qui nous concerne, l'autodétermination nationale signifie que ce sont les Cubains, et uniquement les Cubains, qui ont le droit et l'obligation de résoudre les problèmes graves de Cuba, tels que l'autoritarisme arbitraire qui ne respecte même pas ses propres lois et l'absence des éléments les plus élémentaires de la démocratie dans le système à parti unique. Nous ne pouvons faire confiance à aucune des puissances impérialistes pour nous libérer sans hypothéquer sérieusement l'avenir de Cuba, comme c'est le cas actuellement avec les relations entre le Venezuela et les États-Unis.

Cela ne signifie pas que les Cubains démocrates n'auront pas besoin d'aide extérieure pour atteindre leurs objectifs de libération. Les mambises [combattants cubains, soldats ou non, qui prirent part aux guerres d'indépendance cubaines du XIX siècle] qui se sont battus pour l'indépendance ont été largement soutenus par les Cubains et les amis de Cuba à l'étranger. Le journal Patria, fondé par José Martí à New York en 1892 afin d'organiser, par l'intermédiaire du Parti révolutionnaire cubain, la lutte armée nécessaire à Cuba contre le gouvernement espagnol, n'était pas financé par le gouvernement américain, mais par les Cubains résidant aux États-Unis, en particulier par les fabricants de cigares cubains de Floride. Il est important de souligner que l'autofinancement des mouvements favorise grandement leurs efforts d'organisation, tandis que le financement par des gouvernements tels que celui des États-Unis, outre qu'il renforce la dépendance politique à l'égard dudit gouvernement, stimule également la passivité organisationnelle. Quoi qu'il en soit, il est important de souligner que Trump a pratiquement supprimé son financement à des organisations telles que Radio Martí [base à Miami], provoquant leur fermeture, ainsi qu'à des publications telles que Diario de Cuba, qui a survécu jusqu'à présent.

On estime qu'il y a plus d'un million et demi de Cubains et de Cubano-Américains aux États-Unis et environ un quart de million de Cubains résidant en Espagne, sans compter les dizaines de milliers de Cubains qui vivent dans le reste du monde. Malheureusement, certains Cubains, en particulier en Floride, ont choisi la voie de l'autoritarisme trumpiste, bien que celui-ci ait maltraité les Cubains autant que les autres immigrants latino-américains et d'autres pays sur des questions vitales telles que l'obtention de l'asile politique et des permis de séjour aux États-Unis.

Le problème n'est pas que les Cubains deviennent annexionnistes [annexion de Cuba par les Etats-Unis], une politique qui n'a d'ailleurs aucun avenir pour la simple raison que le Congrès américain, avec ou sans majorité démocrate, rejetterait cette option. Bien qu'il existe à Porto Rico, par exemple, un courant annexionniste très important, il n'y a aucune chance que le Congrès américain, et encore moins le président Trump, accepte ce pays comme 51e État, sans compter que les annexionnistes n'ont pas réussi à obtenir une majorité électorale décisive dans ce pays. Ce qui est tout à fait possible, en revanche, c'est le développement d'un courant d'opinion cubain néocolonialiste ou « plattiste » [adhérent à l'amendement Platt datant de mars 1901 officialisant le droit d'ingérence des Etats-Unis à Cuba, amendement qui a pris fin en 1934].

Mais il y a beaucoup de Cubains aux États-Unis qui ne se sont pas engagés dans le trumpisme. Je pense que cela facilite la création d'un mouvement démocratique des Cubains à l'étranger pour lutter contre l'arbitraire et l'autoritarisme à Cuba. Enfin, nous ne devons pas négliger la société civile des Etats-Unis comme autre source de soutien pour les démocrates cubains. Dans ce contexte, il convient de mentionner les organisations indépendantes de ce pays, telles qu'Amnesty et Human Rights Watch, qui dénoncent depuis des décennies les violations des droits civils et démocratiques à Cuba. (Article publié sur le site Sin Permiso le 7 février 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)

Samuel Farber est né et a grandi à Marianao, à Cuba. Il a publié de nombreux articles et ouvrages sur ce pays, ainsi que sur la révolution russe et la politique américaine. Il est professeur émérite à la City University of New York (CUNY) et réside dans cette ville.


[1] Lina Bárbara López Hernández est codirectrice du site CubaXCuba – Laboratoire de pensée civique réunissant des intellectuels et scientifiques présents dans différentes provinces du pays ou résidant en dehors de Cuba. Ella a été brutalisée lors d'une arrestation par les forces de police cubaines, le 18 juin 2024 alors qu'elle se rendait à La Havane avec l'historienne et anthropologue Jenny Pantoja. (Réd.)

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Francesca Albanese et la bassesse des puissants

17 février, par Ziad Majed — ,
La rapporteuse des Nations unies sur les droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, se trouve une fois encore exposée à une campagne (…)

La rapporteuse des Nations unies sur les droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, se trouve une fois encore exposée à une campagne politique qui la prend pour cible. Francesca Albanese apparaît aux puissants comme un cauchemar : une femme affranchie de la peur, qui défend les droits des faibles face à l'autorité des protégés.

Tiré du blogue de l'auteur.

La rapporteuse des Nations unies sur les droits de l'homme dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese, se trouve une fois encore exposée à une campagne politique qui la prend pour cible, à la fois comme personne, comme incarnation d'une éthique juridique, et comme position indépendante, refusant toute transaction au rabais avec le droit international et les exigences qu'il impose s'agissant des Palestiniens et des crimes israéliens perpétrés à leur encontre.

Cette nouvelle offensive contre l'avocate italienne - devenue, depuis le début de la guerre génocidaire à Gaza, l'une des voix les plus audibles dans la documentation des violations et l'imputation des responsabilités - s'édifie sur la falsification d'une intervention enregistrée qu'elle avait adressée au Forum Al Jazeera, récemment tenu à Doha. Elle y participait (par vidéo préenregistrée) à une séance intitulée « La question palestinienne : défis et opportunités de la mise en cause des responsabilités et de la primauté du droit », aux côtés de Fatou Bensouda, ancienne procureure de la Cour pénale internationale, et d'autres juristes et défenseurs des droits.

Dans son propos, Albanese évoquait un système mondial où s'entrelacent et se renforcent des intérêts économiques et politiques, au détriment des droits et de la loi, et qui a rendu possible, et rend encore possible, le génocide en cours à Gaza. Elle considérait ce système comme un ennemi commun de l'humanité. La manipulation, ou plutôt la falsification politique, a consisté à tronquer sa vidéo, à en retrancher quelques mots, puis à la rediffuser de manière à donner l'impression que, lorsqu'elle parlait d'« ennemi de l'humanité », elle visait directement Israël.

À partir de là, la campagne s'est emballée en France, sous l'impulsion de la députée de la huitième circonscription des Français de l'étranger, Caroline Yadan, connue pour son alignement total sur Tel-Aviv, au point que certains vont jusqu'à la qualifier de représentante de Benyamin Netanyahou au Parlement français. Yadan a publié l'extrait tronqué sur les réseaux sociaux et l'a présenté comme une preuve suffisante pour accuser Albanese d'antisémitisme et d'incitation à la haine contre Israël. Plusieurs députés de droite ont emboîté le pas ; des journalistes de médias divers ont relayé leur falsification ; puis le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a repris cette posture avec une désinvolture et une irresponsabilité rarement atteintes à ce niveau, sans même solliciter l'un des membres de son équipe au Quai d'Orsay pour vérifier les faits avant d'en faire un sujet public.

Poussant la légèreté jusqu'à l'inconcevable, il en est venu à réclamer la démission d'Albanese, ou sa révocation. Plus grave encore : alors que des médias et des journaux — à commencer par Le Parisien et la chaîne France 24 — appuyés sur des services de vérification, avaient démenti ce qui lui était attribué, puis que le porte-parole du ministère avait reconnu la manipulation et l'erreur, sans excuse ni véritable retrait, les ministres des Affaires étrangères d'Allemagne, de Hongrie et de République tchèque se sont joints à la campagne et ont, à leur tour, exigé sa destitution. Il faut rappeler, pourtant, que le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a renouvelé son mandat jusqu'en 2028.

Réprimer le droit international et ceux qui s'en portent garants

Ce n'est pas la première fois qu'Albanese subit des campagnes d'hostilité et des accusations orchestrées par la propagande israélienne et ses relais en France, et plus largement en Europe. Elle a été visée à répétition après chacun des rapports qu'elle a publiés, en tant que rapporteuse onusienne, sur le crime de génocide à Gaza. Et parce qu'elle a su s'imposer, sur les plans juridique et médiatique, dans une grande partie du monde, en fédérant l'attention de millions de personnes — notamment parmi les étudiants des universités occidentales — elle se trouve désormais exposée à deux catégories d'attaques. La premières, menée directement par Israël, ses alliés et ses agents, vise à discréditer tout ce qu'elle entreprend et tout ce qu'elle dit, et à ruiner sa réputation. La seconde émane de responsables politiques occidentaux : tantôt acquis à Israël, tantôt silencieux devant ses crimes, tantôt tétanisés par la peur de s'y opposer ; tous sidérés de voir une femme Italienne défendre un droit international et des principes humains qu'ils entendent étouffer dès lors qu'il s'agit de victimes palestiniennes, ou redoutant de prononcer ce qu'elle prononce, et s'en prenant à elle avec d'autant plus d'acharnement qu'elle met à nu leur lâcheté et leur indignité.

Albanese a d'ailleurs été récemment frappée par des sanctions étatsuniennes imposées par l'administration de Donald Trump, de la même manière que les sanctions ont visé la Cour pénale internationale, son procureur et trois de ses juges (dont un Français), pour avoir émis deux mandats d'arrêt pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité à l'encontre du Premier ministre israélien et de son ancien ministre de la Défense. Dans le cas d'Albanese, la raison des sanctions trumpiennes tient, pour l'essentiel, à son rapport consacré aux dimensions économiques et utilitaristes du génocide, ainsi qu'à la participation de multinationales au financement de ce génocide ou à l'accumulation de profits tirés de sa prolongation.

Mais ce que disent ces sanctions étatsuniennes - et, sciemment ou non, la campagne de certains responsables européens contre Albanese - c'est l'énoncé le plus net, aujourd'hui, de la nouvelle équation qui s'installe à Washington : renverser toute norme et neutraliser toute institution internationale susceptible de contraindre la liberté de tuer dans n'importe quel « conflit » où les États-Unis, ou leur alliée Israël, se trouvent impliqués, et réduire l'ensemble du système onusien à une architecture sans autorité, fût-elle symbolique, dès lors que ses références et ses décisions contredisent les penchants et les positions étatsuniennes.

Epstein, ou l'éthique du capitalisme et de la domination masculine

Au moment même où la campagne contre Albanese se déployait, le monde suivait la publication autorisée d'épisodes de l'affaire Jeffrey Epstein, qui exposent au grand jour le degré de déchéance ayant rassemblé des responsables politiques, des membres de familles royales, des entrepreneurs, des hommes d'affaires d'Amérique et d'Europe, aux côtés de criminels comparables venus d'autres continents, tous associés dans des délits financiers et sexuels. Ils se dérobent à l'impôt par l'évasion et la fuite des capitaux ; ils violent des adolescentes, ou des femmes à qui l'on a promis un travail et un avenir que des criminels et criminelles influents, en quête de davantage de pouvoir et de postes, les leur acheminent vers leur fameuse île des Caraïbes. Certains entretiennent des liens avec des agents de renseignement, des diplomates et des faiseurs d'opinion appartenant à ce « club des puissants » habitué à l'impunité. Et Epstein, bien souvent, les relie à des entreprises ou à des personnalités israéliennes, ou proches de Tel-Aviv, dans des montages où l'on perçoit sans peine l'enchevêtrement de la politique, des intérêts financiers et d'une corruption mondialisée.

Si l'on retient de l'affaire Epstein le tableau d'un capitalisme déchaîné, soustrait à tout cadre juridique capable d'en contenir la prédation, et s'alliant à la domination masculine, à la culture du viol et au sentiment d'impunité face aux abus, à l'arbitraire, à la violence et au crime, alors la comparaison devient possible entre ce qui s'est produit sur l'île du milliardaire américain — où il n'existe d'autre loi que celle du plus fort — et ce qui s'est produit dans la guerre d'extermination à Gaza. De même, la comparaison devient possible entre la complicité, pendant des décennies, des puissants du monde avec Epstein et ses partenaires, et la complicité récente avec les crimes israéliens à Gaza, au fil des mois et des années.

Or, tout cela, ou même la réflexion qu'il appelle sur l'éthique d'un monde où l'on cherche à marginaliser les institutions juridiques, à sanctionner les instances de défense des droits, à interdire l'enquête sur les crimes et les violations, n'a manifestement pas retenu l'attention des ministres des Affaires étrangères de France et d'Allemagne, ni de leurs homologues. Pas davantage ne les avait émus, auparavant, l'assassinat de dizaines de milliers d'enfants et de femmes, ni la chasse menée contre celles et ceux qui cherchaient de la farine et de l'eau potable à Gaza. Ces victimes étaient des faibles, à un moment où les puissants ne se soucient que de ceux qui leur sont supérieurs en puissance : ceux qui, plus qu'eux, peuvent violer les lois et s'en affranchir.

C'est précisément pour cela que Francesca Albanese leur apparaît comme un cauchemar : une femme affranchie de la peur, qui défend les droits des faibles face à l'autorité des protégés. Elle agit avec assurance malgré les sanctions. Dans ses rapports, elle défie un dispositif global de domination, qui n'est pas sans rappeler celui d'Epstein. Elle alimente une colère et une lucidité au sein d'une génération nouvelle, en Europe et ailleurs, à laquelle les partisans de l'impunité israélienne absolue refusent d'accorder une voix et une capacité d'influence sur la décision politique. C'est ainsi que se déchaînent contre Albanese campagnes et sanctions.

Ses détracteurs ne répondent jamais au fond de son travail ni à la teneur de ses propos : le droit international et son respect en Palestine occupée, l'application des résolutions des Nations unies, les recommandations de la Cour internationale de Justice, ainsi que les mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale. Leur véritable objet - et l'ironie est lourde de sens - consiste à répliquer à ce qu'elle n'a pas dit, à s'en prévaloir pour réclamer sa révocation, alors même que l'on vise, en réalité, ce qu'elle dit bel et bien et répète depuis des années, et qui est parfaitement établi.

Comme si nous étions face à un ordre qui a permis à Epstein et à ses complices de commettre leurs crimes, et à Israël de mener son génocide, puis qui juge une rapporteuse onusienne parce qu'elle n'a pas choisi, comme eux, le silence, ou parce qu'elle n'a pas cherché à se fondre dans le club des puissants.

D'où la nécessité d'affirmer aujourd'hui, sans la moindre hésitation, que soutenir Albanese face à la campagne dont elle est la cible est un devoir qui dépasse toute relation avec elle, ou avec sa personne, et même l'estime pour sa probité et son courage en ce qui concerne la Palestine. C'est un soutien à ce qui subsiste encore de droits et de principes, refusant de plier devant la logique de la brutalité, du chantage, de la falsification et du crime organisé, à l'heure même où le monde est conduit par un homme du type de Donald Trump et par d'autres anciens amis d'Epstein.

* Une version de ce texte est parue en arabe dans le quotidien Al-Quds Al-Arabi

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