Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Kurdistan irakien : Le Conseil du genre de la FIJ demande un environnement de travail plus sûr et plus égalitaire pour les femmes

30 avril 2024, par Conseil du genre de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) — ,
Tiré de Entre les lignes et les mots https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/04/29/kurdistan-irakien-le-conseil-du-genre-de-la-fij-demande-un-environnement-de-travai

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/04/29/kurdistan-irakien-le-conseil-du-genre-de-la-fij-demande-un-environnement-de-travail-plus-sur-et-plus-egalitaire-pour-les-femmes/

« Nous condamnons les dangers encourus par les femmes journalistes qui, dans de nombreuses régions du monde, mettent leur vie et leur santé en péril pour informer les membres de leur communauté et de leur pays ». Le 23 avril, à Erbil (Kurdistan), le Conseil du genre de la Fédération internationale des journalistes (FIJ) a adopté une déclaration appelant à redoubler d'efforts pour améliorer la sécurité et parvenir à l'égalité pour les femmes journalistes, ainsi qu'à réviser les objectifs de la Déclaration de Pékin (1995) afin de renforcer l'action des médias pour faire progresser l'égalité en éradiquant les stéréotypes de genre.

Le Conseil du genre de la FIJ s'est réuni dans un format hybride pour sa réunion à mi-parcours les 22 et 23 avril 2024 sous le thème « Renforcer les capacités des femmes journalistes : briser les obstacles vers le leadership syndical et lutter contre la violence et le harcèlement ». La réunion a été accueillie par le Syndicat des journalistes du Kurdistan, un affilié de la FIJ.

Les participantes et participants ont abordé certaines des principales préoccupations de la FIJ pour les femmes journalistes : la violence en ligne et hors ligne et la manière dont les syndicats peuvent soutenir les femmes ; les femmes journalistes dans la guerre avec l'intervention d'Amal Toman, journaliste de Gaza, en Palestine ; la lutte contre l'abus de pouvoir et la mise en œuvre de la Convention C190 de l'OIT sur la violence et le harcèlement dans le monde du travail ; et la manière dont les syndicats peuvent utiliser la Convention pour changer l'approche des médias vers plus d'égalité entre les hommes et les femmes.

Une session spéciale de la réunion a permis de présenter les projets de la FIJ visant à promouvoir l'égalité des genres au niveau régional, à savoir les formations sur le genre menées en Asie-Pacifique, Rewriting The Story, un projet visant à améliorer la représentation impartiale des femmes politiques en Europe, les formations à la sécurité pour les femmes dispensée dans la région du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord et l'étude régionale sur les femmes journalistes en Amérique latine et dans les caraïbes.

La réunion s'est achevée par l'adoption de la déclaration d'Erbil, qui appelle à redoubler d'efforts pour améliorer la sécurité et parvenir à l'égalité pour les femmes journalistes, ainsi qu'à réviser les objectifs de laDéclaration de Pékin(1995) en ce qui concerne les médias, afin de faire progresser l'égalité en brisant les stéréotypes liés au genre dans les médias. La Déclaration d'Erbil insiste également sur le travail spécifique que doit poursuivre la FIJ pour promouvoir une plus grande égalité des genres dans les syndicats

Download the full Declaration in English here.
Download the full Declaration in Spanish here.
Download the full Declaration in French here.

https://www.ifj.org/fr/salle-de-presse/nouvelles/detail/category/communiques-de-presse/article/kurdistan-irakien-le-conseil-du-genre-de-la-fij-demande-un-environnement-de-travail-plus-sur-et-plus-egalitaire-pour-les-femmes

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le nouvel âge des fléaux du capitalisme. Les assauts de l’agro-industrie contre les forêts tropicales et l’émergence de nouvelles épidémies (IV)

30 avril 2024, par Ian Angus — , ,
En 1998, les porcs d'une ferme du nord de la Malaisie ont développé une maladie respiratoire, caractérisée par une toux très forte. Certains animaux n'ont présenté aucun autre (…)

En 1998, les porcs d'une ferme du nord de la Malaisie ont développé une maladie respiratoire, caractérisée par une toux très forte. Certains animaux n'ont présenté aucun autre symptôme, d'autres ont eu de la fièvre et des spasmes musculaires, mais la plupart se sont rétablis. 265 personnes ont développé une encéphalite sévère et 105 d'entre elles sont décédées, soit un taux de mortalité comparable à celui d'Ebola.

Tiré de A l'Encontre
24 avril 2024

Par Ian Angus

Les experts médicaux ont découvert que la ferme où l'épidémie s'est déclarée élevait quelque 30 000 porcs dans des enclos en plein air, à proximité de manguiers. Les chauves-souris frugivores des forêts profondes de l'île voisine de Bornéo avaient récemment migré vers ces arbres lorsque leurs habitats naturels avaient été rasés au bulldozer pour faire place à des plantations de palmiers, et les porcs mangeaient les fruits partiellement consommés que les chauves-souris laissaient tomber. La salive des chauves-souris était porteuse d'un virus inconnu à l'époque – appelé plus tard Nipah en référence à un village voisin – qui était inoffensif pour eux, mais qui rendait les porcs malades et tuait des personnes. L'épidémie malaisienne a été endiguée en tuant plus d'un million de porcs, mais, ayant échappé à son origine forestière, le virus s'est propagé. Le Nipah est désormais endémique au Bangladesh et dans certaines régions de l'Inde, où les épidémies annuelles tuent encore 40 à 75% des personnes infectées. Il n'existe ni vaccin ni traitement.

***

Le déboisement qui a détruit l'habitat naturel des chauves-souris n'est pas un phénomène nouveau ou isolé. En effet, comme l'a écrit Karl Marx, « le développement de la culture [civilisation] et de l'industrie a de tout temps agi si fortement pour la destruction des forêts que tout ce qu'il a fait en revanche pour leur conservation et leur plantation n'est qu'une quantité absolument négligeable » [1].

Après la dernière période glaciaire et avant l'invention de l'agriculture, les forêts couvraient environ six milliards d'hectares de la surface terrestre habitable. Aujourd'hui, la superficie boisée n'est plus que de quatre milliards d'hectares, soit une diminution de 33% en l'espace d'environ dix mille ans. Mais plus de la moitié de ce déclin s'est produit après 1900, et la plus grande partie depuis 1950 [2].

Dans la science du système terrestre, les graphiques de la Grande Accélération [amplification brutale, à l'âge industriel et surtout depuis le milieu du XXIe siècle, l'ensemble des processus d'origine humaine conduisant à modifier l'environnement] et le projet des Limites planétaires [seuil établi à l'échelle mondiale à ne pas dépasser pour que l'humanité puisse vivre dans un écosystème sûr] présentent la disparition des forêts tropicales comme un élément clé du passage, à l'échelle mondiale, des conditions relativement stables de l'Holocène à l'Anthropocène, plus volatil, au milieu du XXe siècle [3]. La mise à jour de 2023 du dispositif des Limites planétaires a conclu que le changement du système terrestre est entré dans la zone de danger vers 1988 et qu'il est « depuis entré dans une zone de risque croissant de perturbation systémique » [4].

Dans son histoire de la déforestation, Michael Williams décrit la période qui s'est écoulée depuis 1945 comme le Grand Déferlement.

« Les événements cataclysmiques de la Seconde Guerre mondiale ont modifié les forêts du monde plus sûrement que n'importe quelle “fin de siècle” d'une cinquantaine d'années auparavant. Mais ce ne sont pas les cinq années de conflit, aussi dévastatrices qu'elles aient été, qui ont provoqué la déforestation ; ce sont plutôt les conséquences des changements qu'elles ont déclenchés qui ont été rapides, d'une grande portée, et qui ont provoqué une perturbation des biomes mondiaux. La nature et l'intensité du changement ont atteint des niveaux inquiétants en termes de rythme, d'ampleur et d'importance environnementale par rapport à tout ce qui s'était passé auparavant. » [5]

On prétend parfois que la déforestation est due aux taux de natalité élevés dans les pays tropicaux – que trop de pauvres cultivente de petites exploitations dans les forêts tropicales pour nourrir leur famille. En fait, alors que la colonisation de l'agriculture paysanne soutenue par l'Etat était un facteur important de la disparition des forêts en Amérique latine et en Asie du Sud-Est jusqu'en 1980 environ, « la majorité de la déforestation mondiale est aujourd'hui le fait de sociétés transnationales, dont Cargill, JBS et Mafrig, ainsi que de leurs créanciers BlackRock, JPMorgan Chase et HSBC » [6]. Les géants de l'agroalimentaire défrichent d'immenses zones pour produire des monocultures destinées aux marchés mondiaux. Quatre produits seulement – le bœuf, le soja, l'huile de palme et le bois – sont responsables de plus de 70% de la déforestation du XXIe siècle [7] et les zones défrichées sont remplacées non pas par des exploitations agricoles familiales, mais par des ranchs et des plantations de grande envergure.

Les écologistes ont à juste titre attiré l'attention sur les liens entre la déforestation et le changement climatique – on estime que le changement d'affectation des sols est responsable de 15% des émissions de gaz à effet de serre. Il s'agit bien sûr d'une question d'une importance capitale, mais comme le souligne l'épidémiologiste socialiste Rob Wallace, nous devons également comprendre et remettre en question le rôle des investisseurs basés à Londres, New York et Hong Kong, qui transforment les forêts tropicales en terrains de reproduction pour les pandémies mondiales.

« Le capital est le fer de lance de l'accaparement des dernières forêts primaires et des terres agricoles des petits exploitants dans le monde entier. Ces investissements sont à l'origine de la déforestation et du développement qui conduisent à l'émergence de maladies. La diversité et la complexité fonctionnelles que représentent ces immenses étendues de terre sont rationalisées de telle sorte que des agents pathogènes auparavant confinés se répandent dans le bétail local et les communautés humaines. » [8]

Le vaste réservoir de biodiversité des forêts tropicales comprend un nombre incalculable de virus qui ont habité et se sont adaptés aux « espèces réservoirs » au cours de millions d'années d'évolution. La perturbation et la dégradation massives des forêts augmentent les contacts entre les hommes et leurs animaux domestiques d'une part, et les animaux sauvages d'autre part – des contacts qui créent de nouvelles opportunités pour les virus et les bactéries d'infecter des hôtes jusqu'alors inconnus. Comme l'écrit Andreas Malm, la déforestation est l'un des principaux facteurs de propagation zoonotique et d'émergence de maladies infectieuses.

« Que de nouvelles maladies étranges surgissent de la nature est, d'une certaine manière, logique : c'est au-delà de la domination humaine que résident les agents pathogènes inconnus. Mais ce domaine pourrait être laissé en paix. S'il n'y avait pas l'économie des humains qui assaillent constamment la nature, l'empiètent, la déchirent, la découpent, la détruisent avec un zèle proche de la soif d'extermination, ces choses n'arriveraient pas…

« La déforestation est un moteur non seulement de la perte de biodiversité, mais aussi de la propagation des zoonoses. Lorsque des routes sont tracées à travers les forêts tropicales, que des parcelles sont déboisées et que des avant-postes sont installés plus à l'intérieur, les hommes entrent en contact avec toutes les formes de vie fourmillantes qui étaient jusqu'alors laissées à elles-mêmes. Les hommes investissent ou occupent des espaces où les agents pathogènes sont les plus abondants. Les deux parties se rencontrent le plus souvent à la lisière des forêts fragmentées, là où le contenu des bois peut s'échapper et rencontrer les lisières de l'économie humaine. Il se trouve que les généralistes comme les souris et les moustiques, qui ont le don de servir d'“hôtes-relais”, ont tendance à prospérer dans ces zones…

« Les points chauds de propagation sont les points chauds de déforestation. » [9]

« En conséquence, écrit Wallace, la dynamique des maladies forestières, sources primitives des agents pathogènes, n'est plus limitée aux seuls arrière-pays. Les épidémiologies qui leur sont associées sont elles-mêmes devenues relationnelles, ressenties à travers le temps et l'espace. Un SRAS peut soudainement se répandre chez les humains dans les grandes villes, quelques jours seulement après avoir quitté sa caverne de chauve-souris. » [10]

En plus de créer de nouvelles possibilités de propagation du virus, la déforestation offre de nouveaux habitats aux vecteurs, c'est-à-dire aux moustiques et autres insectes qui transportent les agents pathogènes des animaux infectés vers les humains. Un rapport publié par le Programme des Nations unies pour l'environnement, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et la Convention sur la diversité biologique [traité adopté en 1992 au Somme de la Terre de Rio de Janeiro] met en garde :

« Les modifications des habitats, y compris la modification de la composition des espèces (influencée par des conditions plus favorables aux porteurs de maladies, comme on l'a vu avec les vecteurs de la malaria dans les zones déboisées de l'Amazonie) et/ou l'abondance dans un écosystème (et donc la dispersion et la prévalence potentielles des agents pathogènes), et l'établissement de nouvelles possibilités de transmission de maladies dans un habitat donné, ont des implications majeures pour la santé. La modification des paysages par l'homme s'accompagne d'un empiétement humain sur des habitats autrefois vierges, souvent accompagné de l'introduction d'espèces animales domestiques, ce qui permet de nouveaux types d'interactions entre les espèces et donc de nouvelles possibilités de transmission d'agents pathogènes. » [11]

L'utilisation intensive de pesticides a fortement réduit l'incidence des maladies transmises par les insectes au cours de la dernière moitié du XXe siècle, mais elles sont revenues en force depuis. La plus meurtrière, la malaria, tue entre un et trois millions de personnes chaque année, principalement en Afrique subsaharienne. Les insectes qui la véhiculent, ainsi que d'autres agents pathogènes, trouvent dans les zones récemment déboisées des lieux de reproduction propices.

On prétend parfois que les plantations de palmiers devraient être considérées comme des substituts efficaces aux forêts d'origine, mais des études scientifiques montrent que « les moustiques vecteurs de maladies humaines sont représentés de manière disproportionnée dans les habitats déboisés » et qu'il existe « une association positive entre le nombre d'épidémies de maladies à transmission vectorielle [maladies infectieuses transmise par des vecteurs] et l'augmentation des superficies converties en plantations de palmiers à huile » [12].

Comme ce constat le montre, les forêts ne sont pas seulement des arbres. Ce sont des écosystèmes immensément complexes dont les fonctions écologiques ne peuvent pas être reproduites simplement en introduisant d'autres arbres plus rentables. L'une de ces fonctions consiste à limiter la propagation des maladies à transmission vectorielle et la propagation virale. Comme l'affirment Roderick Wallace et ses associés [13], pour être véritablement durables, les politiques et les actions doivent donner la priorité à « la préservation de ce que la forêt fait, par opposition à ce qu'elle est ». (A suivre) (Article publié sur le blog de Ian Angus Climate&Capitalism le 19 avril 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)


[1] Karl Marx, Le Capital, Livre deuxième, chap. XIII, « Le temps de production », p. 225, Ed. Sociales, 1960.

[2] Omri Wallach and Aboulazm, Zach, “Visualizing the World's Loss of Forests Since the Ice-Age,” Visual Capitalist, April 1, 2022.

[3] Ian Angus, Facing the Anthropocene : Fossil Capitalism and the Crisis of the Earth System (New York : Monthly Review Press, 2016), 44–45, 71–77.

[4] Katherine Richardson et al., “Earth beyond Six of Nine Planetary Boundaries,” Science Advances 9, no. 37 (September 15, 2023).

[5] Michael Williams, Deforesting the Earth : From Prehistory to Global Crisis : An Abridgment (Chicago : University of Chicago Press, 2006), 395.

[6] April Fisher, “Deforestation and Monoculture Farming Spread COVID-19 and Other Diseases,” Truthout, May 12, 2020.

[7] Hannah Ritchie and Max Roser, “Cutting down Forests : What Are the Drivers of Deforestation ?,” Our World in Data, March 18, 2024.

[8] Robert G. Wallace, Dead Epidemiologists : On the Origins of COVID-19 (New York : Monthly Review Press, 2020), 30–31.

[9] Andreas Malm, Corona, Climate, Chronic Emergency : War Communism in the Twenty-First Century (London New York : Verso, 2020), 35, 42, 43.

[10] Rob Wallace et al., “COVID-19 and Circuits of Capital,Monthly Review 72, no. 1 (May 1, 2020) : 1–15.

[11] World Health Organization and Convention on Biological Diversity, Connecting Global Priorities : Biodiversity and Human Health. S State of Knowledge Review (Geneva : World Health Organization, 2015), 39.

[12] Nathan D. Burkett-Cadena and Amy Y. Vittor, “Deforestation and Vector-Borne Disease : Forest Conversion Favors Important Mosquito Vectors of Human Pathogens,” Basic and Applied Ecology 26 (February 2018) : 101–10 ; Serge Morand and Claire Lajaunie, “Outbreaks of Vector-Borne and Zoonotic Diseases Are Associated With Changes in Forest Cover and Oil Palm Expansion at Global Scale,” Frontiers in Veterinary Science 8 (March 24, 2021) : 661063.

[13] Rodrick Wallace et al., Clear-Cutting Disease Control : Capital-Led Deforestation, Public Health Austerity, and Vector-Borne Infection(Cham : Springer International Publishing, 2018), 55.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Planification écologique, un débat nécessaire...

30 avril 2024, par Pierre Khalfa — , ,
Alors que l'idée de planification fait son grand retour, le livre de de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, « Comment Bifurquer. Les principes de la planification écologique », (…)

Alors que l'idée de planification fait son grand retour, le livre de de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, « Comment Bifurquer. Les principes de la planification écologique », est un ouvrage important qui, par sa richesse même, pose nombre de questions dont il faut discuter.

20 avril 2024 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70568

Alors que l'idée de planification fait son grand retour, le livre de de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment Bifurquer. Les principes de la planification écologique[1], est un ouvrage important que doivent lire toutes celles et ceux qui sont à la recherche de solutions face aux urgences écologique et sociale[2]. Il ne s'agit pas ici d'en faire une recension complète mais d'examiner les débats qu'il pose. Nous nous concentrerons donc sur les lignes de forces de l'argumentation. En ce sens, il s'agit moins de réponses assurées que d'interrogations dans la perspective d'une transformation sociale et écologique de la société.

Besoins réels et besoins artificiels

Face à la logique du capital qui subordonne la satisfaction des besoins à la logique du profit, gouverner par les besoins s'avère être un mot d'ordre particulièrement pertinent. Les besoins, mais lesquels, car comme le disent à juste titre les auteurs, ils doivent être « conditionnés à un principe de soutenabilité, stipulant que leur satisfaction doit tenir compte des limites des ressources terrestres, et à un principe d'égalité[3] ». Comment faire ? Après d'autres, Cédric Durand et Razmig Keucheyan s'attellent à mettre en évidence une distinction entre besoins artificiels et besoins réels, les premiers étant à éliminer. Or cette distinction n'est pas si évidente que cela.

Ils analysent très finement le fait que le capitalisme crée en permanence de nouveaux besoins qui se traduisent en normes de comportement intégrées par les individus dans un imaginaire social. Le néolibéralisme a d'ailleurs fait franchir une étape nouvelle à la « société de consommation », en raccourcissant la durée de vie des produits, techniquement par l'obsolescence programmée et symboliquement par un déchaînement publicitaire continu. La possession des objets est devenue le signe d'un statut social dans une fuite en avant sans fin où le mode de vie des plus riches est un horizon qui s'éloigne au fur et à mesure que l'on pense s'en rapprocher. Dans ce cadre « Les besoins ressemblent aux désirs, la distinction est fluide, et il serait vain de prétendre tracer une frontière étanche[4] » et, nous disent-ils, « Un besoin apparu avec le temps devient ainsi essentiel. Son caractère « essentiel » ne se mesure pas abstraitement, mais en fonction des standards de vie à une époque et dans un pays donné[5] ». Cette analyse rend en fait caduque la distinction entre besoins artificiels et besoins réels. Tout besoin est à la fois réel et artificiel. Même ceux que les auteurs pointent comme nécessaires à une « vie décente » - se nourrir, se loger, se vêtir, etc. - besoins basiques s'il en est, sont, comme ils l'écrivent eux-mêmes en rapport à un référentiel historique et civilisationnel. Même ce type de besoins comporte une dose d'artificialité que l'on ne peut éradiquer. Peut-on par un débat démocratique faire évoluer la perception que les individus peuvent avoir des besoins ou des désirs qu'ils expriment ? Question sans réponse évidente.

De plus, Cédric Durand et Razmig Keucheyan pointent très justement « le risque de « dictature sur les besoins », où ceux-ci seraient définis par des bureaucrates comme c'était le cas dans la défunte URSS[6] ». On est donc d'autant plus surpris quand ils avancent des normes de consommation précises, visiblement impératives et pour le moins discutables. Ils prônent par exemple un ordinateur par foyer. Outre que l'on voit bien que la taille du foyer en question est ici d'une importance majeure, une telle préconisation a pour effet d'aggraver considérablement les inégalités entre celles et ceux qui, par leur position sociale, ont accès dans leur vie professionnelle à internet et les autres qui devront se contenter de se partager un ordinateur dans les quelques heures qu'ils passent chez eux. Cet exemple est certes caricatural mais il montre le danger qu'il y a à essayer de définir a priori ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas.

Ces difficultés renvoient aussi à la différenciation entre le Nord et le Sud. Il est indéniable que les normes de consommation avancées pour une « vie décente » et compatibles avec une soutenabilité écologique forte seraient un progrès considérable pour les milliards d'êtres humains vivant aujourd'hui dans des conditions catastrophiques. Mais quid des pays riches ? Les auteurs notent à juste titre que dans ces pays aussi, « Le mode de vie des classes moyennes et populaires devra aussi évoluer[7] ». Mais ils ne s'attardent pas vraiment sur la question. « Le consumérisme, c'est fini » nous disent-ils et l'État doit « se fixer à lui-même un objectif de sobriété. Par ce biais, les besoins artificiels décroîtront considérablement[8] ». Ils ne nous disent rien sur ce que serait ce régime de sobriété pour l'État, ni même comment cela permettrait de faire décroître les besoins artificiels des individus. De plus, comme à juste titre ils préconisent le renforcement et la création de nouveaux services publics pour satisfaire des besoins collectifs, on voit mal dans ce cadre de quelle sobriété il s'agit.

La question de la mobilité est un concentré des difficultés d'une bifurcation écologique. Dans la perspective d'une sobriété de l'État, ils préconisent le démantèlement de certains aéroports et la nécessité « d'inventer des imaginaires du voyage qui sauront se délester du kérosène[9] » et, ajoutons-nous, du pétrole et même de l'électricité au vu du caractère non soutenable du développement mondial de la voiture électrique. La mobilité est-elle un besoin réel ou artificiel ? De toute évidence, c'est un besoin qui renvoie à une construction sociale et historique. Certes le capital s'en est emparé dans sa logique de valorisation et on sait l'importance de l'automobile dans le capitalisme fordiste qui s'est mis en place après la seconde guerre mondiale. Mais, pour les classes moyennes et populaires des pays riches et probablement aussi dans les autres, la mobilité est considérée comme une liberté fondamentale.

Ce qui renvoie à l'obstacle essentiel, celui de l'acceptabilité sociale des mesures nécessaires à prendre pour remettre en cause le consumérisme car, nous disent les auteurs « Il faut donc beaucoup de ressources en travail, en capital, mais aussi en ressources naturelles pour transformer la structure économique, ce qui implique de renoncer à leur usage pour la consommation. Et ce surcroît d'effort, contrairement aux expériences développementistes, n'engage pas une promesse de prospérité grandissante pour l'avenir[10] ». Comment dans ces conditions penser pouvoir s'appuyer sur une adhésion populaire ? Certes la réduction des inégalités sociales et le fait de s'attaquer en priorité au mode de consommation des plus riches sont la condition pour que des mesures transformatrices soient acceptées par le plus grand nombre. Mais s'il s'agit d'une condition nécessaire, elle est loin d'être suffisante. Transformer l'imaginaire consumériste suppose de lui en substituer un autre. Même si on peut penser que la transformation du travail, la valorisation d'un autre rapport à la nature peuvent participer à la création de ce nouvel imaginaire, tout cela prendra beaucoup de temps. Or, sans ce nouvel imaginaire, mener à bien la bifurcation écologique sera difficile et il ne faut pas sous-estimer les résistances sociales que les mesures visant à changer les comportements pourront susciter, y compris dans les classes moyennes et populaires, ce que notent rapidement les auteurs dans la conclusion de l'ouvrage.

Ces résistances seront d'ailleurs d'autant plus importantes que l'expérience d'une bifurcation écologique commencera probablement dans un seul pays et que joueront à plein, non seulement les tentatives de déstabilisation, mais aussi les effets de comparaison avec les autres pays. Ce qui pose la question de la démocratie. Les auteurs martèlent que « la planification écologique suppose un approfondissement de la démocratie[11] » et reviennent longuement sur ce sujet, consacrant une partie importante de leur livre à la nécessité de créer « un nouveau régime politique ». Mais les exemples de planification réussie mis en avant sont en fait des planifications de nature dictatoriale – Corée du Sud des années 1960, Chine – à l'exception de la France de l'après-guerre. De plus, la mise en œuvre de ces planifications, si elles ont pu avoir des effets bénéfiques pour toute la population, se sont faites globalement au bénéfice des classes dirigeantes, même si une partie de ces dernières ont pu se montrer réticentes. Un projet politique émancipateur ne peut qu'être démocratique. Il doit viser à ce que toutes et tous participent effectivement à tout pouvoir dans la société. La bifurcation écologique suppose de transformer en profondeur la vie concrète de l'énorme majorité de la population avec un changement radical de paradigme. Il n'est pas si évident que bifurcation écologique et démocratie se complètent harmonieusement.

Plan, marché, capitalisme

Les auteurs font une critique acérée des propositions des économistes orthodoxes en matière de lutte contre le réchauffement climatique que ce soit le recours central au « signal prix » par l'établissement d'un prix du carbone ou la mise en place de mécanismes de transactions marchandes passant par l'établissement de droits de propriété. En quelques pages synthétiques tout est dit, et bien dit, sur ces sujets.

Cependant, un certain nombre de points méritent que l'on s'y attarde. Les auteurs refusent tout mécanisme marchand et semblent opposer l'« Anarchie du marché »[12] à la rationalité du plan. Ils critiquent au détour d'une phrase la perspective de Karl Polanyi « d'encastrement des marchés » avec l'argument qu' « un marché reste un marché, même s'il est fortement régulé[13] ». Or justement non, tous les marchés ne se valent pas. Le marché est un instrument de coordination des activités économiques horizontal et décentralisé. Laissé à sa propre logique, ou pire dominé par la logique capitaliste, il ne peut qu'aggraver les inégalités et s'avère incapable de répondre aux nécessités sociales. Encastrés dans des dispositifs institutionnels qui les surdéterminent, ils peuvent permettre de réaliser des objectifs déterminés collectivement. Il y a donc plusieurs types de marchés.

Concernant la crise écologique, quoi de commun entre le marché européen, totalement inefficace, dérèglementé, des quotas carbone où ces derniers ont été pour une très large part distribués gratuitement et le marché très encadré du dioxyde de soufre aux États-Unis qui a permis de réduire considérablement les émissions ? Ce que Cédric Durand et Razmig Keucheyan semblent ne pas voir c'est que marché et capitalisme ne peuvent être assimilés l'un à l'autre et que, dans certaines conditions, des marchés peuvent échapper à la logique capitaliste. D'ailleurs, dans les exemples de planifications réussies qu'ils mettent en avant, les marchés n'ont pas disparu. Ils ont été « encastrés » dans le plan. Contrairement donc à ce que l'opposition sommaire plan/marché laisse entendre des mécanismes marchands peuvent cohabiter avec ceux de la planification.

De plus, il ne faut pas confondre aussi concurrence et marché. Pour qu'un marché existe, il faut une institution qui l'organise et qui permette de mettre en relation acheteurs et vendeurs. Ce processus n'existe que pour la plupart des produits financiers et pour une poignée de biens, les matières premières par exemple. Pour les millions d'autres produits disponibles, il n'y a pas de marché au sens strict du terme, c'est-à-dire permettant par une mise en concurrence réelle des produits d'en déterminer les prix. Ces derniers sont administrés par les entreprises dans une situation la plupart du temps oligopolistique. Ces dernières, campagnes de publicité à l'appui, essaient de faire distinguer leurs produits par des qualités réelles ou supposées, le prix n'étant qu'un des éléments du choix du consommateur. Parler ici de « marché » est abusif et signifie simplement que la validation sociale de la production se fait a postériori dans l'échange. Les auteurs notent d'ailleurs ce point lorsqu'ils indiquent « que la concurrence entre des firmes en plus petit nombre se livre désormais moins sur le terrain des prix – puisqu'il y a monopole ou oligopole – et davantage sur celui de la publicité[14] ». Ils n'en tirent cependant pas vraiment de conséquence.

Ainsi ils nous disent que « Les entreprises doivent […] se situer au niveau de productivité moyen du secteur où elles opèrent[15] ». Ce niveau moyen est une abstraction qu'aucune entreprise d'une branche ne calcule. Pour que cette moyenne puisse avoir la moindre réalité, cela supposerait que la grande majorité des entreprises de la branche travaille dans ces conditions moyennes, ce qui est rarement, voire jamais, le cas. Pour que cela soit le cas, il faut postuler une économie statique, dans laquelle aucun changement technique ne puisse à court/moyen terme modifier le procès de production, ou dans laquelle les entreprises ne sont pas capables d'innovation sur leurs produits, et dans laquelle la concurrence est inexistante. En fait, ce que regardent les entreprises d'un secteur, c'est le niveau de productivité de l'entreprise la plus efficace et c'est par rapport à cette dernière que les stratégies des entreprises moins productives se développent : restructuration, baisse des prix en rognant les marges, augmentation des volumes, rupture technologique pour reprendre l'avantage, etc.

Pour résumer, ce qui distingue les sociétés capitalistes de celles qui les ont précédées n'est pas l'existence de marchés, mais, comme l'a montré Karl Polanyi, le fait que la sphère économique devient partiellement autonome[16] car le capital s'en est emparé. Mais même dans le cadre du capitalisme, il peut y avoir des marchés qui, particulièrement encadrés et contrôlés, échappent au moins partiellement à la logique capitaliste. Il y a donc une ambivalence du marché, à la fois instrument du capitalisme et institution le dépassant.

Le calcul en nature

Les auteurs n'abordent pas vraiment la question de la propriété. Les coopératives sont évoquées dans un paragraphe et on peut y lire que c'est l'État « qui est en mesure de les protéger du secteur marchand, et d'œuvrer à leur montée en échelle par des mesures juridiques – par exemple la "déconstitutionnalisation de la propriété privée – et financières[17] ». Il restera donc un secteur marchand. Lequel, dans quelle conditions et comment cela s'articulera avec la planification ? Cela n'est pas précisé. De plus, les coopératives, si elles diffèrent effectivement dans leurs objectifs des entreprises capitalistes comme les sociétés par actions, restent des entreprises privées au sens où elles appartiennent à leurs sociétaires. Il s'agit donc d'une socialisation très limitée. Il est de même de la notion de « commun » qui est mentionnée favorablement. Les problèmes complexes de l'existence de différentes formes de propriétés et des conséquences que cela peut avoir sur le processus de planification sont passés sous silence.

On ne peut qu'être d'accord avec les auteurs lorsqu'ils affirment qu'il « est nécessaire d'assumer une décision politique sur les priorités indissociablement économiques, sociales et écologiques[18] ». Toute la question est de savoir comment mettre en œuvre ces priorités décidées politiquement. Refusant tout mécanisme marchand dans la planification, Cédric Durand et Razmig Keucheyan se prononcent pour une planification fondée sur le calcul en nature. Ils s'appuient sur les travaux d'Otto Neurath (1882-1945), économiste autrichien de gauche. Ce dernier « pose l'alternative entre le capitalisme et le socialisme dans les termes d'une opposition entre calcul monétaire et calcul en nature[19] ». Pour Neurath « Pour un tel calcul socialiste, il n'existe pas d'unité du type de celle que le capitalisme trouve dans l'argent […] La comptabilité n'indique que des quantités de machines, de pétrole, de matières premières, d'heures de travail, etc. utilisés par une entreprise[20] ». En fait Neurath ne fait ici que reprendre l'idée d'Engels qui, évoquant « le plan de production » d'une société ayant exproprié les capitalistes affirme : « Dès que la société se met en possession des moyens de production […] le travail de chacun, si différent que soit son caractère spécifique d'utilité, devient d'emblée et directement du travail social. La quantité de travail social que contient un produit n'a pas besoin, dès lors, d'être d'abord constatée par un détour[21] ». Il précise quelques lignes plus haut ce qu'il entend par là : « La production immédiate­ment sociale comme la répartition directe exclut tout échange de marchandise, donc aussi la transformation des produits en marchandises ».

Nous verrons plus loin les problèmes de fond que pose cette perspective. Nous avons cependant un exemple historique d'une planification qui a essayé de le faire, celle de l'Union soviétique. En effet, les objectifs annuels essentiels y ont été exprimés en termes physiques par des quantités de produits. Or paradoxalement, alors même que nombre d'exemples de planification sont précisément analysés dans cet ouvrage, aucun bilan sérieux n'est fait de la planification soviétique simplement pointée par allusion au détour de quelques phrases[22].

Des contradictions non résolues

Notons aussi certaines contradictions. Cédric Durand et Razmig Keucheyan prônent un calcul en nature mais indiquent, dans la perspective de la socialisation de l'investissement, que « les crédits distribués par les banques d'investissement/desinvestissement sont conditionnés par un faisceau de critères écologiques qui définissent l'espace des activités financées[23] ». Si on ne peut qu'être que d'accord avec cette dernière proposition, elle suppose néanmoins un calcul monétaire et la comptabilité n'indiquera pas simplement « des quantités de machines, de pétrole, de matières premières, d'heures de travail, etc. » contrairement à la perspective tracée par Neurath à laquelle ils adhèrent. Il y aura une comptabilité monétaire. De même, les salaires seront payés en monnaie, pas en nature. Que des indicateurs de bien-être, et soutenabilité écologique soient intégrés dans les déterminants de la production et de la consommation ou dans des décisions d'investissement ne signifie pas que tout calcul économique disparaîtrait.

Sauf dans la perspective illusoire d'une abondance sans limite, que les auteurs récusent - ils indiquent à juste titre que « les sociétés vont opérer sous contrainte de rareté[24] » - le calcul économique restera nécessaire, mais il ne doit être qu'un élément parmi d'autres de la décision. Sur ce point les auteurs semblent en fait hésiter entre deux positions. D'une part, ils prônent la disparation des catégories marchandes et du calcul monétaire comme quand par exemple ils évoquent la perspective de basculer vers une autre logique, « Celle de se passer des prix, par exemple[25] », c'est-à-dire, si on comprend bien, de revenir au troc... D'autre part, on trouve dans leur ouvrage des formulations qui indiquent que le calcul monétaire perdurera malgré tout. C'est le cas, par exemple, quand ils affirment qu'il faut « mettre en place une comptabilité écologique qui transcende la comptabilité économique[26] ». L'emploi ici du verbe « transcender » indique une tout autre démarche qu'une utilisation du verbe « remplacer ».

De ce point de vue l'affirmation que « dès lors qu'une société vise au bien-être de ses membres, l'analyse coût-bénéfice, si adéquate à la logique du profit, perd toute pertinence[27] » est tout à fait discutable. Il est certain que la logique coût-bénéfice au niveau microéconomique, au niveau de l'entreprise, est tout à fait adéquate à la logique du profit. Mais est-ce vraiment toujours le cas au niveau macroéconomique, c'est-à-dire pour l'ensemble de la société ? Prenons l'exemple du remboursement des soins de santé. Dans l'absolu, on peut défendre que la Sécurité sociale doit tout rembourser. Mais en pratique, même en l'absence de politique d'austérité, il y a une contrainte de financement qui joue et qui nécessite à chaque fois une discussion sur les choix : par exemple doit doit-on rembourser des soins qui, comme l'homéopathie ou les cures thermales, ont des effets curatifs controversés ? On voit donc bien que chaque choix politique est mis en rapport avec une contrainte financière.

Plus globalement, les auteurs indiquent à juste titre qu'un service public n'est pas forcément gratuit. Ils mettent en avant l'idée de péréquation tarifaire qui permet que les usagers les plus riches ou ceux dont le coût de revient du service est moindre, paient en partie pour le service rendu aux plus pauvres ou à ceux dont le coût du service est plus élevé. Cette déconnexion entre le coût du service et le prix payé par l'usager est la règle dans les services publics de réseau. On a donc affaire comme ils l'indiquent à « une politisation des prix[28] ». Cependant, et contrairement à ce qu'ils affirment, il n'y a pas là « une hégémonie du calcul en nature[29] ». En effet la péréquation s'effectue sur la base d'un calcul global des coûts et c'est en fonction de ce calcul économique que sont effectués les choix politiques qui déterminent telle ou telle forme de péréquation. Un service public se fixe des objectifs, décisions de nature politique, mais il est ensuite bien obligé de faire un calcul économique pour en déterminer les conditions de mise en œuvre.

La présence inévitable des catégories marchandes

Bref, les catégories marchandes de disparaitront pas. Il y a pour cela des raisons de fond qui tiennent au fait que l'activité économique dans une économie planifiée n'a pas de caractère immédiatement social. Les auteurs semblent reprendre à leur compte une affirmation de Lénine dans L'État et la révolution qui évoque « la transformation de tous les citoyens en travailleurs et employés d'un grand cartel unique, à savoir : l'État tout entier ». Ils commentent en expliquant que « Ce « grand cartel unique » n'est autre chose que la socialisation organisationnelle parvenue à son aboutissement : une seule organisation économique, et qui fusionne avec l'État[30] ». Au-delà d'une perspective que l'on peut trouver un peu effrayante, c'est surtout confondre étatisation, qui est une opération juridique, et socialisation effective.

Marx avait pointé le nœud du problème : « des objets d'utilité ne deviennent des marchandises que parce qu'ils sont les produits de travaux privés exécutés indépendamment les uns des autres[31] ». Ce qui est important est donc de savoir si des travaux privés exécutés indépendamment les uns des autres peuvent exister dans le cadre du plan, malgré le fait que ce dernier soit censé coordonner rigoureusement à l'avance les différents travaux. Or, outre qu'une coordination absolue ex ante paraît très difficile au vu de la complexité des différents processus de production, le point essentiel est que les entreprises, même nationalisées, peuvent se transformer en centres de production autonomes exprimant les intérêts propres des managers et/ou des salariés concernés. L'existence du plan n'empêchera pas que les entreprises, quel que soit leur statut juridique, restent des agents économiques et que, en conséquence, des travaux privés soient exécutés indépendamment les uns des autres.

Cela sera d'ailleurs d'autant plus le cas que Cédric Durand et Razmig Keucheyan prônent à juste titre un « fédéralisme écologique qui privilégie l'initiative locale tout en autorisant l'intervention du centre pour garantir la trajectoire de soutenabilité[32] ». Ils insistent sur le fait que « cette socialisation centrale de l'investissement ne doit pas empêcher ni l'intervention des travailleurs au niveau du secteur, ni l'existence d'une liberté réelle des collectifs de travail à influer sur les choix […] y compris donc sur les types d'investissements à réaliser[33] ». Ils vont même assez loin dans le sens d'une décentralisation puisqu'ils indiquent que « Récuser la dictature d'une planification bureaucratique implique de laisser aux individus (c'est nous qui soulignons), dans le cadre du plan, une liberté de choix et une capacité à peser depuis leur position de consommateur sur l'innovation et l'évolution de l'offre[34] ». De plus, ils admettent qu'existera « une période de transition au cours de laquelle l'économie passerait par différentes étapes, dont les premières seraient encore capitalistes[35] ».

Tout cela a des conséquences sur la planification. Les auteurs pointent la « friction » entre centralisation et décentralisation mais n'en tirent pas les conséquences. Le plan peut éliminer les catégories marchandes uniquement s'il peut coordonner totalement ex ante les différents travaux. Mais dès lors que des centres de production autonomes, avec leur propre décision d'investissement, existeront dans le cadre du fédéralisme écologique, que les individus consommateurs, les cybercommunautés de consommateurs pourront peser sur l'offre et qu'existeront des entreprises capitalistes, les productions seront en partie effectuées indépendamment les unes des autres, nourrissant les bases des rapports marchands. Il faudra donc bien en passer par « le détour » des catégories marchandes[36].

L'existence du plan ne garantit aucunement la maîtrise réelle de la production, non seulement par la société, mais même par « le centre » auquel font référence nos auteurs et il serait vain de croire, comme le montre l'expérience soviétique, qu'un surcroît de centralisation permettra de résoudre ce problème : dissimulation de l'information, formation d'une économie parallèle, marchandage à tous les niveaux croissent avec l'augmentation de la mainmise du « centre » sur la planification[37]. Comme le résume Jean-Marie Harribey, « Les leçons tirées de l'histoire du XXe siècle, surtout celles de ses échecs, permettent de distinguer sur le plan théorique capitalisme et marché, et d'envisager sur le plan politique, le dépassement du capitalisme sans pour autant renoncer aux avantages du marché et de la monnaie[38] ».

L'émancipation par les algorithmes ?

Les auteurs développent dans cet ouvrage le point de vue qu'ils avaient déjà exprimé dans un article plus ancien[39] sur l'utilisation du big data comme instrument pouvant être mis au service de la planification écologique. Ils voient évidemment bien que « les réseaux et autres data centers représentent une source importante et croissance d'émission de gaz à effet de serre et autres pollutions contribuant au désastre écologique[40] ». Ils plaident donc pour une « utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle […] sous contrainte de sobriété[41] ». On ne peut que les suivre sur ce point, mais il est dommage que, dans la suite de leur exposé, cette exigence ne soit plus évoquée et que jamais ne soit indiqué des priorités d'utilisation du numérique dans la perspective d'une planification générale des activités économiques.

Ainsi, ils se prononcent pour « une numérisation intensive de l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement depuis les consommateurs finaux jusqu'aux matières premières […] une planification automatique et simultanée des opérations de fabrication et de distribution, avant même la passation des commandes tout en accélérant la conception de nouveaux produits[42] ». Ils préconisent de plus la mise en place de « cybercommunautés de consommateurs […] (de) s'appuyer sur la médiation des réseaux sociaux pour rendre praticable une association entre big data et agentivité accrue des individus[43] ». Dans ces perspectives, la question de la sobriété numérique semble avoir été oubliée.

Le big data réponse aux néoclassiques ?

Au-delà, l'utilisation du big data est avancée comme une réponse à l'objection majeure de l'école néolibérale autrichienne qui, avec Von Mises et Hayek, a avancé à l'époque un élément critique décisif contre la planification centralisée, celui lié au rôle de l'information privée dans la coordination économique et à la difficulté pour une économie planifiée de collecter toutes les informations nécessaires, d'en valider la qualité et de les traiter. L'ouvrage cite ainsi une remarque majeure de Lionel Robbins (1898-1984) économiste néolibéral à l'encontre de la planification : « Il faudrait établir des millions d'équations sur la bases de millions de tableaux statistiques fondés sur des millions de calculs individuels. Au moment même où ces équations seraient résolues, les informations sur lesquelles elles étaient fondées seraient déjà obsolètes et elle devraient être calculées à nouveau[44] ».

Cette critique est-elle dépassée ? Si la récolte des informations est grandement facilitée par l'existence des réseaux numériques, « La question difficile est de savoir comment transformer l'information en connaissance[45] », ce qui renvoie à la seconde partie de la remarque de Lionel Robbins. L'intelligence artificielle (IA) peut-elle résoudre ce problème ? Un des premiers problèmes renvoie à la collecte des données. Or, cette collecte ne pourrait exister sans le travail fragmenté de millions de personnes, « les travailleurs du clic », monde dans lequel la précarité est la règle. Cette « tâcheronisation » du travail est l'envers du décor de l'intelligence artificielle qui nécessite « une arrière-boutique dans laquelle les travailleurs se tuent à la micro-tâche[46]. Or ce travail ne pourra disparaître. En effet, « nourrir principalement l'algorithme avec du contenu généré par l'IA contribue à la dégénérescence, voire à l' « effondrement » des modèles, avec des effets de distorsion qui sont amplifiés par les cycles d'entraînement[47] ». Les travailleurs du clic ne sont pas prêts de disparaitre et on voit donc mal comment ce processus de recollement de l'information pourrait être utilisé dans une logique d'émancipation. Il est assez surprenant que ce problème ne soit pas abordé.

Le deuxième problème renvoie à la nature même des informations récoltées. Cédric Durand et Razmig Keucheyan insistent longuement, dans le cadre d'une « demande émancipée », sur le fait que « la consommation fasse irruption dans la production de manière à imposer la prééminence des besoins sur l'activité économique[48] ». Ils prônent, comme nous l'avons vu, la création de cybercommunautés de consommateurs « magnifiée par la puissance des machines algorithmiques[49] ». Le problème est que, à la différence des plateformes comme Amazon, il ne s'agit pas dans le cas d'une bifurcation écologique de simplement récolter les désirs de consommation pour pouvoir les anticiper en vue de les combler. Il s'agit de les transformer en profondeur. Dans cette perspective, la logique prédictive de l'IA est d'une utilité moindre puisqu'elle s'appuie sur les comportements passés qu'il s'agit justement de transformer. S'il s'agissait simplement de planifier l'existant ou même le faire croître, l'IA serait un outil technique tout à fait adapté. Elle l'est beaucoup moins pour une planification écologique car ses résultats s'appuient sur des données renvoyant à des pratiques sociales qu'il s'agit de modifier en profondeur.

De plus, la planification est un phénomène complexe nécessitant de prendre en compte les millions d'interactions des facteurs de production. L'IA peut résoudre ce problème à la condition que, au moment où elle le résout, les données, issues des conditions initiales, n'aient pas changé. Or la moindre modification de ces dernières, sans même parler des erreurs inévitables dans le processus d'élaboration du plan, peut entraîner des conséquences considérables et non maitrisées[50]. Le rapport entre la fin et les moyens est ici interrogé. Il est d'ailleurs dommage que les auteurs ne s'attardent pas sur une remarque de Jan Philipp Dapprich et William Paul Cockshott mise en note de bas de page[51] qui indique que « Réaliser les calculs nécessaires pour optimiser une planification intégrale de l'ensemble des produits reste un défi, mais une planification au niveau des différentes branches […] n'a rien d'impossible[52] ». Une planification limitée donc qui aurait mérité un plus long développement.

Le troisième problème a trait au contrôle démocratique des algorithmes. Au vu de leur complexité extrême, il paraît très difficile de faire en sorte qu'une discussion réellement démocratique sur leur contenu puisse avoir lieu. Le pouvoir des experts, question centrale dans la démocratie, s'en trouvera inévitablement renforcé. De plus, l'IA permet l'existence de systèmes de décision automatisés contraires à tout processus délibératif. Comme l'écrivent Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, « Cela ne veut pas dire que les algorithmes sont incompatibles en soi avec la démocratie, mais l'IA ne peut représenter la clef de voûte unique d'une système démocratique[53] ». Reste à trouver les autres éléments de la voûte et la clef en question.

Une vieille question

Il n'est donc pas si évident que « les formes avancées de planification des grandes firmes intégrant l'ensemble des étapes de la chaine de production pourraient être retournées au service d'une consommation désaliénée[54] ». Ce problème n'est pas nouveau. Une vieille idée, déjà présente chez Marx et Engels, défend que le socialisme ne fait que pousser à son terme les tendances présentes dans le capitalisme, les sociétés par actions préfigurant la socialisation de l'économie et l'organisation des trusts la planification socialiste. La social-démocratie du début du XXe siècle, Lénine y compris, voyait dans la grande entreprise capitaliste et dans la poste allemande la préfiguration du socialisme. Pour lui, comme d'ailleurs pour Trotski, le taylorisme, « distribution rationnelle et raisonnée du travail à l'intérieur de la fabrique », même s'il permettait sous le capitalisme de surexploiter la classe ouvrière, pouvait être un outil au service du socialisme[55]. Pour Lénine en 1917, « le capitalisme monopoliste d'État est la préparation la plus complète au socialisme[56] »

Or cette conception fait fi d'un problème fondamental. Les modes d'organisation ou les techniques de gestion employées par les entreprises capitalistes ne sont pas neutres. Ils sont porteurs de rapports sociaux, les rapports de production capitaliste qui s'appuient sur la séparation entre les producteurs directs et les moyens de production ainsi que sur la division sociale du travail. La socialisation du processus de travail dans le capitalisme reproduit et approfondit la division sociale du travail. Les forces productives sont ainsi profondément marquées par le capital et les rapports sociaux sont cristallisés dans leur structure matérielle[57]. Croire, comme le pensait la grande majorité des bolcheviks, qu'il suffisait de transférer à l'État la propriété de ces entreprises pour que les rapports de production soient transformés relève d'une illusion juridique qui a abouti, in fine, à la constitution d'une nouvelle classe exploiteuse et à une surexploitation.

Il serait évidemment absurde de refuser tout emploi des technologies numériques, du big data et de l'IA au nom de ces problèmes. Mais leur existence plaide pour une planification algorithmique limitée[58] et contrôlée tant pour des raisons écologiques, sociales, démocratiques que de stricte faisabilité.

Au-delà, cela renvoie à la question de l'État. Les auteurs donnent un rôle majeur à l'État dans le processus de bifurcation écologique et le « nouveau régime politique » qu'ils décrivent vise à engager un processus de démocratisation à tous les niveaux, y compris celui du noyau dur de l'État. Cependant, il y a, semble-t-il, un trou dans leur analyse. L'État, peu importe au bénéfice de qui s'exerce son action, reste une machine techno-bureaucratique élevée au-dessus de la société. En ce sens tout État est « bourgeois ». C'est d'ailleurs pour cela que la question du « dépérissement de l'État » a été une question majeure du marxisme. Si cette perspective semble aujourd'hui illusoire, il n'en reste pas moins que le problème demeure. Il prendra d'autant plus d'importance qu'à l'âge de l'IA le pouvoirs des experts va prendre encore une nouvelle dimension et que la perspective d'une planification intégrale, même démocratisée, ne fait pas disparaître l'inquiétude que manifeste Thomas Coutrot : « quand un organisme central dispose de l'énorme pouvoir d'organiser la production à l'échelle de la société, si bien intentionnés soient initialement ses dirigeants, il ne peut que se transformer en instrument de pouvoir d'une bureaucratie[59] ».
En conclusion

On le voit, l'ouvrage de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, par sa richesse même, pose nombre de questions. La première est celle du postulat de la nécessité d'une planification intégrale des activités économiques dans la perspective de la bifurcation. Est-elle possible ? Est-elle souhaitable ? La deuxième question renvoie à la place des catégories marchandes. Question complexe s'il en est qui a fait l'objet d'interminables débats dans le passé. Troisième question, la définition des besoins dans une situation de rareté écologique. Les auteurs tentent d'y répondre en combinant différenciation entre besoins réels et besoins artificiels et approfondissement de la démocratie. Enfin, les auteurs parient sur les possibilités émancipatrices du big data et de l'IA. Problème majeur pour l'avenir. Sur tous ces sujets, les réponses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan soulèvent de nouvelles questions. C'est le propre des ouvrages qui font progresser des discussions. Que le débat continue !

Pierre Khalfa

Notes

[1] Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment Bifurquer. Les principes de la planification écologique, Zones 2024. Sauf avis contraire, toutes les citations sont issues de cet ouvrage.

[2] Sur la planification on peut lire avec intérêt le dossier d'Actuel Marx, La planification aujourd'hui, Actuel Marx 2019/1, n° 65 et celui de la revue d'Attac, Les Possibles, n° 23, printemps 2020.

[3] P. 195.

[4] P. 69.

[5] P. 70.

[6] P. 76.

[7] P. 75.

[8] P. 76.

[9] Ibid.

[10] P. 161.

[11] P. 235.

[12] Sous-titre p. 25.

[13] P. 36.

[14] P. 61.

[15] P. 60.

[16] Karl Polanyi, La grande transformation, Éditions Gallimard, 1983.

[17] P. 54.

[18] P. 153.

[19] P. 102.

[20] Ibid

[21] Friedrich Engels, Anti-Duhring, Éditions sociales, 1950.

[22] Pour une vision critique synthétique de la planification soviétique, voir Bernard Chavance, La planification centrale et ses alternatives dans des économies socialistes in Actuel Marx op cité.

[23] P. 160.

[24] P. 202.

[25] P. 86.

[26] P. 117.

[27] P. 103

[28] P. 232.

[29] Ibid.

[30] P. 45.

[31] Karl Marx, Le Capital, livre premier, tome 1, Éditions sociales.

[32] P. 246.

[33] P. 157.

[34] P. 171.

[35] P. 223.

[36] Sur tous ces points, voir Isaac Joshua, La révolution selon Karl Marx, Éditions Page deux, 2012 et Bernard Chavance, Le capital socialiste, Éditions le Sycomore, 1980.

[37] Sur tous ces points voir Bernard Chavance, op et art cités.

[38] Jean-Marie Harribey, La richesse, la valeur et l'inestimable, Éditions LLL, 2013, p 293-294.

[39] Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Planifier à l'âge des algorithmes ? in La planification aujourd'hui, Actuel Marx 2019/1, n° 65.

[40] P. 121.

[41] P. 123.

[42] P. 181.

[43] P. 190.

[44] P. 128.

[45] P ; 129.

[46] Voir Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Éditions du Seuil 2019.

[47] Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, Le Capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, écosociété 2023.

[48] P. 188.

[49] P. 190.

[50] Voir Hubert Krivine, L'IA peut-elle penser ?, deboecksupérieur 2021.

[51] Note 1, P. 129.

[52] P. 129.

[53] Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, op cité.

[54] P. 191.

[55] Voir sur ce point Robert Linhart, Lénine, les paysans, Taylor, essai d'analyse matérialiste historique de la naissance du système soviétique, Éditions du Seuil, 1972.

[56] Lénine, La catastrophe imminente et les moyens de la conjurer, Œuvres choisies, Tome 3, Éditions du progrès, 1968.

[57] Sur ce sujet, voir Isaac Joshua, op cité.

[58] Voir Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, op cité.

[59] Thomas Coutrot, Démocratie contre capitalisme, Éditions La dispute, 2005.
P.-S.

• BILLET DE BLOG (MEDIAPART) 20 AVRIL 2024 :
https://blogs.mediapart.fr/pierre-khalfa/blog/200424/planification-ecologique-un-debat-necessaire

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Climat : la catastrophe a commencé, organisons la justice et la solidarité !

30 avril 2024, par Première liste de signataires de l'appel — , ,
Un appel est lancé pour le Tour Alternatiba 2024, signé par plusieurs personnalités dont l'écrivain Alain Damasio, la sociologue Monique Pinçon-Charlot, le paysan solidaire (…)

Un appel est lancé pour le Tour Alternatiba 2024, signé par plusieurs personnalités dont l'écrivain Alain Damasio, la sociologue Monique Pinçon-Charlot, le paysan solidaire Cédric Herrou ou l'autrice du 6e rapport du GIEC Céline Guivarch. La liste complète des signataires à ce jour figure en bas de ce texte.
alternatiba (avatar)

Tribune 24 avril 2024

Malgré des décennies d'alertes, nous sommes désormais entré·es dans l'ère du dérèglement climatique et en subissons les premières conséquences : incendies, sécheresses, inondations, tempêtes, sont plus nombreuses et destructrices que jamais… Face à cette situation, que peut-on faire ? Les plus riches peuvent s'adapter, s'équiper, se déplacer, déménager, réparer les dégâts, acheter au prix fort des ressources devenant plus rares et plus chères (énergie, eau, nourriture). Mais la majorité de la population, les classes populaires, les familles et les personnes les plus précaires, se retrouvent bien plus démunies face à ces impacts.

Pourtant, l'adaptation commence et la manière dont elle s'organise au quotidien pose les bases de la société de demain. Nous sommes à la croisée des chemins : construisons-nous une société du chacun pour soi, d'inégalités et d'injustices sociales aggravées, ou une société d'entraide, de partage, de solidarité et de justice sociale ? Ce choix fondamental se joue dès maintenant, par les arbitrages faits sur l'accès à l'eau, à la santé, au logement, à l'éducation pour toutes et tous, par les moyens octroyés à la rénovation des bâtiments et aux transports en commun, par les politiques agricoles décidées à Paris ou à Bruxelles…

Si des actions politiques d'ampleur aux niveaux national et international sont indispensables, nous voyons bien qu'elles ne se mettent en place ni assez vite, ni avec assez d'ambition, ni avec assez de justice sociale. Nous appelons donc à la mobilisation la plus massive possible autour des initiatives collectives d'adaptation et de transformation concrète de nos territoires pouvant être réalisées directement par les citoyennes et les citoyens, pour davantage de justice et de solidarité climatiques.

C'est le sens du Tour Alternatiba 2024 auquel nous participons et que nous appelons à rejoindre.Retrouvez-nous sur les nombreuses étapes prévues, qui s'égrènent sur un parcours de plus de 5500 km entre le 2 juin à Nantes et le 4 octobre à Marseille. Nous y ferons progresser concrètement les alternatives et les résistances portées par la multitude de collectifs, d'associations citoyennes, de coopératives, qui irriguent la société autour des valeurs qui nous sont chères : démocratie, justice sociale, féminisme, droits humains, anti-racisme et lutte contre les discriminations, accueil des personnes migrantes, paix, non-violence, justice internationale.

Ces quatre mois de mobilisation ininterrompue se traduiront à travers un large éventail de modes d'action en fonction des pratiques de nos organisations : mobilisations populaires, construction d'alternatives citoyennes, actions spectaculaires, désobéissance civile non-violente assumée à visage découvert, plaidoyer, recours en justice…

Loin des fausses solutions, incertaines, injustes, ou dangereuses, telles que la géo-ingénierie, les OGM, les agro-carburants, les méga-bassines, loin des dérives des marchés carbone, de la fuite en avant dans le nucléaire, des grands projets d'infrastructures inutiles et imposées, des accords de libre-échange, nous devons continuer à développer massivement les milliers d'alternatives concrètes basées sur le respect des équilibres écologiques et de la dignité humaine.

Agriculture biologique et paysanne, consommation responsable, circuits courts, cuisine végétarienne et végétalienne, relocalisation de l'économie, partage du travail et des richesses, reconversion sociale et écologique de la production, emplois climatiques, finance éthique, défense des biens communs comme l'eau, la terre et les forêts, pêche durable, souveraineté alimentaire, solidarité et partage, réparation et recyclage, réduction des déchets, mobilités douces, éco-rénovation, lutte contre l'étalement urbain, contre l'artificialisation des sols, contre l'invasion publicitaire, préservation du foncier agricole et de la biodiversité, sobriété et efficacité énergétique, énergies renouvelables, villes en transition, éducation à l'environnement, etc. : non seulement ces alternatives sont notre meilleure garantie d'adaptation collective à court terme, mais elles permettent également de réduire les émissions de gaz à effet de serre pour limiter l'ampleur de la catastrophe, et éviter de détruire les conditions d'habitabilité de la planète de nos enfants.

Nous appelons nos sympathisant·es, nos adhérent·es, nos allié·es, nos partenaires à faire vivre et à faire grandir ces alternatives lors des étapes du Tour Alternatiba 2024, qui seront autant d'occasions de coopérer, de se former et d'organiser des dynamiques d'action citoyenne pour la justice climatique et sociale !

Rendez-vous sur tour.alternatiba.eu

Première personnalités signataires de l'appel :

Alain Damasio, écrivain
Cédric Herrou, paysan solidaire
Céline Guivarch, directrice de recherche au CIRED, membre du Haut Conseil pour le climat et co-autrice du sixième rapport du GIEC
Charles Merlin, “VivreMoinsCon”, créateur de contenu engagé
Cyril Pedrosa, auteur de bande dessinée
Kaddour Hadadi, chanteur de HK et les Saltimbanks
Kévin Jean, enseignant-chercheur en épidémiologie, association Sciences Citoyennes
Lucie Pinson, militante écologiste, prix Goldman de l'environnement, Time 100 climate leaders
Maxime Combes, économiste, membre de l'Aitec
Monique Pinçon-Charlot, sociologue
Pierre Rustin, biologiste et chercheur émérite au CNRS
Victoria Berni-André, militante écologiste
Wolfgang Cramer, directeur de recherche au CNRS-IMBE, co-auteur du sixième rapport du GIEC
Premières organisations signataires de l'appel :

350.org - Soraya Fettih, chargée de campagnes France
Agir pour l'Environnement - Stephen Kerckhove, directeur général
AIRS l'albergerie - Jean-Michel Viel, mandataire social
Alda - Malika Peyraut, co-présidente
Alliance citoyenne - Justice Ensemble - Amel Doghmane, présidente
Alofa Tuvalu - Gilliane Le Gallic, présidente
Alternatiba - Anne-Sophie Trujillo Gauchez, porte-parole
AMAP Velars - Odile Plantamp, présidente
ANV-COP21 - Zoé Pélegry, porte-parole
Archipel des Confluences - Patrick Viveret
Assemblée Virtuelle - Yannick Duthe, développeur
Association Médiation Nomade - Yazid Kherfi, fondateur-directeur
ATTAC Cornouaille - Pierre Crampon, militant
Attac 44 - Cédric Buron, porte-parole
Biocoop Vienne - Damien Romatet, gérant
Bio Equitable en France - Vincent Rousselet, directeur
Bizi ! - Elise Ayrault, porte-parole
Campagne Air-Quotas - Armel Prieur, président
Collectif Marches pour l'alimentation - Benjamin Ball, porte-parole
Collectif StopTotal
Combat Monsanto - Kim Vo Dinh, co-président
Concordia - Claire Iehl, présidente
Coopérative Commown - Delphine Gross, coordinatrice commerciale
Coquelicots de Paris - Jean-Jacques Mabilat, président
Emmaüs France
Emmaüs La Roya - Cédric Herrou, fondateur
Extinction Rébellion Nantes
Fédération Artisans du Monde - Yannick Anvroin, administrateur
Framasoft
France Nature Environnement - Antoine Gatet, président
FSU - Benoit Teste, Secrétaire général
Générations Futures - Nadine Lauverjat, déléguée générale
Geres - Marie-Noëlle Reboulet, présidente
Groupe National de Surveillance des Arbres - Alexis Boniface, coprésident
Greenpeace France - Jean-François Julliard, directeur général
Groupe d'Action Francophone pour l'Environnement - GAFE France - Jean-Noël Dumont, président
Groupe d'Action Francophone pour l'Environnement - GAFE Haïti - David Tilus, directeur exécutif
Groupe Uni-Terre - Kim Vo Dinh, animateur
Jour de la Terre - Clarisse Matta, coordinatrice
L'Abeille Cubzaguaise - Hélène Richet, présidente
L'Heureux Cyclage - Pierre-Eric Letellier, chargé de plaidoyer
LDH (Ligue des droits de l'Homme) - Patrick Baudouin, président
Le Relais Jeunes - Manon Durieux, co-présidente
Le Tiers Lien - Thierry Merle, animateur
Les Amis de la Terre - Khaled Gaiji, président
Les Enseignant.es pour la Planète - Pauline Odekerken, secrétaire
Librairie Utopia - Elodie Duprat, libraire
Lilo.org
Locataires Ensemble Grenoble - Houcine Benmaza, président
MIRAMAP (Mouvement Inter-Régional des AMAP) - Evelyne Boulongne, porte-parole
Mouvement pour l'économie solidaire France - Bruno Lasnier, délégué général
Mouvement pour une Alternative Non-violente (MAN) - Hélène Bourdel, co-porte-parole
Mouvement Sol - Ingrid-Hélène Guet, déléguée générale
Mouvement Utopia - Chantal Richard, membre du bureau national
Non-violence XXI - François Marchand, co-président
Notre Affaire à Tous - Jérémie Suissa, délégué général
On est prêt - Magali Payen, fondatrice
Oxfam France - Elise Naccarato, responsable plaidoyer climat
Pour notre santé - Martin Rieussec-Fournier, président
Printemps écologique - Anne Le Corre, co-fondatrice & porte-parole
Rame pour ta Planète - François Verdet, porte-parole
ReAct Transnational - Eloïse Maulet, directrice du pôle éco-syndicalisme - agro
Reclaim Finance - Lucie Pinson, fondatrice et directrice
Réseau Action Climat - Morgane Créach, directrice générale
Réseau régional des AMAP de Bourgogne Franche-Comté - Sébastien Barbati, administrateur et représentant du réseau
Rester sur Terre - Charlène Fleury, coordinatrice du réseau
Riposte Alimentaire - Océane, chargée relations extérieures
SNETAP-FSU (Syndicat National de l'Enseignement Agricole Technique Agricole Public - Fédération Syndicale Unitaire) - Frédéric
Chassagnette, co-secrétaire général
SOS MCS - Pascale Poupin, présidente
TelesCoop
Terre&Humanisme - Françoise Vernet, présidente
Terre de Liens Languedoc Roussillon - Pauline Avila, animatrice territoriale
Union syndicale Solidaires - Didier Aubé, secrétaire national
WWOOF France - Cécile Paturel, porte-parole
Zero Waste Marseille - Fiona Cosson, directrice

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Les plus démunis paient le prix fort du dérèglement climatique

30 avril 2024, par Hortense Chauvin — ,
Chaleurs extrêmes, cyclones, inondations... Les événements climatiques extrêmes de 2023 ont davantage affecté les plus précaires et les peuples autochtones, analyse un rapport (…)

Chaleurs extrêmes, cyclones, inondations... Les événements climatiques extrêmes de 2023 ont davantage affecté les plus précaires et les peuples autochtones, analyse un rapport d'Amnesty International.

24 avril 2024 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/A-travers-le-monde-les-plus-precaires-en-premiere-ligne-de-la-crise-climatique

À travers le monde, le droit des peuples à vivre dans un environnement sain régresse, et les populations marginalisées se retrouvent en première ligne. C'est ce qui ressort de la dernière édition du rapport annuel d'Amnesty International sur la situation des droits humains dans le monde, publiée le 24 avril.

Cette épaisse analyse recense les atteintes aux droits humains au cours de l'année passée dans 155 pays. Concoctée grâce au travail des chercheurs d'Amnesty International disséminés à travers la planète, elle se penche notamment sur les effets du dérèglement climatique, les conséquences des grands projets polluants, ainsi que la répression des activistes écologistes.
Les plus précaires en première ligne

Premier constat : en 2023 — l'année la plus chaude depuis au moins 100 000 ans —, les événements climatiques extrêmes se sont multipliés. « Et ce sont ceux qui ont le moins contribué au dérèglement climatique qui en ont payé le prix fort », observe Carine Thibaut, directrice de la section belge francophone d'Amnesty International. Les habitants des pays du Sud ont globalement été davantage affectés par les cyclones, les inondations et les vagues de chaleur, note-t-elle. À l'échelle nationale, les personnes précaires, âgées et racisées ont également souffert « plus fortement » des événements climatiques extrêmes.

Le cas de la population rohingya, au Myanmar, illustre bien cette vulnérabilité spécifique. En mai 2023, le pays d'Asie du Sud-Est a été terrassé par le cyclone Mocha, la tempête la plus violente enregistrée depuis plus d'une décennie dans la région. Le nombre « considérable » de victimes au sein de la population rohingya s'explique « en grande partie par les conditions effroyables dans lesquelles ces personnes vivaient depuis leur déplacement forcé, en 2012 », déplore Amnesty International dans son rapport. Des dizaines de milliers d'entre eux étaient cloîtrés depuis plus de dix ans dans des camps « déplorables ». Les autorités militaires se sont par ailleurs opposées à ce qu'une aide humanitaire leur soit apportée suite au passage du cyclone.

Avec des vents jusqu'à 195 km/h, le cyclone Mocha est la tempête la plus violente enregistrée depuis plus d'une décennie dans le golfe du Bengale. Wikimedia Commons/CC BY 4.0 Deed/AWS S3 Explorer

Autre exemple : le Pakistan, qui a été frappé l'année dernière par des vagues de chaleur record. La santé de sa population — qui a très faiblement contribué aux émissions historiques de gaz à effet de serre mondiales — a été mise à mal par ces canicules, retracent les chercheurs d'Amnesty International. Coups de chaleur, fatigue, fièvre, difficultés respiratoires… Les personnes pauvres ou travaillant dans le secteur informel ont été « particulièrement touchées » par ces symptômes, note le rapport. Les plans de gestion des vagues de chaleur du gouvernement n'incluant « aucune protection sociale solide », beaucoup n'ont pas été en mesure de suivre les recommandations sanitaires, comme la réduction du temps de travail.

« Risquer de perdre la vie »

Les autochtones figurent également parmi ceux ayant le plus souffert, en 2023, de la catastrophe écologique. Au Canada, l'anéantissement par le feu de 18,4 millions d'hectares de forêt les a affectés de manière disproportionnée. Plusieurs communautés autochtones — dont celle de Fort Chipewyan, en Alberta, et celle de Uashat mak Mani-utenam, au Québec — ont été forcées à l'exil par ces incendies rendus sept fois plus probables par le réchauffement climatique.

Les peuples premiers ont par ailleurs été davantage touchés par les conséquences des grands projets extractivistes que le reste de la population. Le rapport évoque une multitude de cas, des États-Unis à l'Argentine en passant par le Paraguay, la Bolivie, le Mexique ou encore le Pérou. En Équateur, notamment, un décret exécutif adopté en mai 2023 a autorisé les entreprises minières à démarrer leurs activités sans obtenir au préalable le consentement des peuples premiers.

« Pour les défenseurs de l'environnement, l'année 2023 a été extrêmement difficile »

Au Canada, la construction du gazoduc de Coastal GasLink s'est poursuivie « en l'absence du consentement préalable, libre et éclairé » des chefs héréditaires des Wet'suwet'en, un peuple autochtone vivant dans l'actuelle province de Colombie-Britannique. La gendarmerie et des compagnies de sécurité privées se sont livrées à des « actes de harcèlement et d'intimidation » à l'égard des défenseurs de ces terres, et plusieurs d'entre eux ont dû comparaître en justice.

« Pour les défenseurs de l'environnement, l'année 2023 a été extrêmement difficile, constate Carine Thibaut. Dans beaucoup d'endroits du monde, se battre pour un environnement sain, c'est risquer de perdre la vie. » En Amérique latine, notamment, « être un défenseur de l'environnement est un engagement à haut risque », regrette-t-elle.

Les États européens ont eux aussi « durci », en 2023, leur réponse aux activistes écologistes. Carine Thibaut évoque en exemple le projet de dissolution des Soulèvements de la Terre, ou encore les poursuites engagées, en Belgique, contre quatorze activistes qui avaient organisé en avril 2023 une action pacifiste contre le gaz naturel liquéfié. « On est dans un climat d'intimidation, ce qui réduit la capacité de se rassembler, de manifester, de protester », déplore-t-elle. Et tandis que ces droits régressent, la température, elle, continue de s'envoler.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Soudan. Un an après le début du conflit, la réaction de la communauté internationale reste totalement insuffisante

30 avril 2024, par Amnistie internationale — , ,
Un an après le début du conflit qui oppose au Soudan les forces armées soudanaises aux Forces d'appui rapide, la réaction de la communauté internationale reste totalement (…)

Un an après le début du conflit qui oppose au Soudan les forces armées soudanaises aux Forces d'appui rapide, la réaction de la communauté internationale reste totalement insuffisante alors même que le bilan des victimes civiles s'alourdit, ont déclaré le 12 avril Amnesty International, Sudan Democracy First Group et The NGO International Film Festival.

Tiré d'Afrique en lutte.

« Le peuple soudanais, qui fait les frais des violents affrontements entre les forces armées soudanaises et les Forces d'appui rapide, est depuis un an délaissé et négligé. Les démarches diplomatiques n'ont jusqu'à présent pas permis de mettre fin aux violations, de protéger les civil·e·s, d'apporter une aide humanitaire suffisante et d'amener les responsables des crimes de guerre à rendre des comptes, a déclaré Tigere Chagutah, directeur régional pour l'Afrique de l'Est et l'Afrique australe à Amnesty International.

  • « La communauté internationale n'a pas exercé de pressions suffisantes sur les parties au conflit pour qu'elles cessent de violer les droits humains des personnes happées par le conflit. L'Union africaine, en particulier, n'a pas fait preuve de l'autorité requise ni pris des mesures concrètes à la hauteur de la gravité du conflit.

« Lors de son sommet annuel qui s'est tenu en février, et qui a été le premier à avoir lieu depuis le début du conflit, l'Assemblée des chefs d'État et de gouvernement de l'Union africaine n'a pas fait de la situation au Soudan un point distinct de son ordre du jour.

« Il a fallu attendre presque un pour voir le Conseil de sécurité des Nations unies adopter une résolution sur le Soudan appelant à la fin immédiate des hostilités et à un accès humanitaire sans entrave. Or, malgré cette résolution, les combats se poursuivent partout dans le pays et aucune mesure n'a été mise en place pour protéger la population civile. »

En octobre 2023, le Conseil des droits de l'homme des Nations unies a créé une mission d'établissement des faits pour le Soudan ayant pour mandat d'enquêter et d'établir les faits et les causes profondes des violations des droits humains et des atteintes à ces droits commises au cours du conflit.

« Malgré le rôle crucial qu'elle peut jouer en faveur de la reddition de comptes pour les atrocités perpétrées au Soudan, la mission d'établissement des faits est actuellement incapable de remplir concrètement sa mission, car ses effectifs ne sont pas au complet et elle ne dispose pas des fonds nécessaires en raison d'un gel des recrutements à l'ONU. Mais le monde ne peut pas continuer de détourner le regard. Les États membres doivent veiller à ce que la mission d'établissement des faits pour le Soudan dispose des ressources nécessaires et d'un soutien politique total, et à ce que la situation des droits fondamentaux au Soudan demeure un des points prioritaires de l'ordre du jour du Conseil des droits de l'homme des Nations unies et des autres organes de l'ONU », a déclaré Omayma Gutabi, directrice de Sudan Democracy First Group.

Une crise humanitaire catastrophique

Malgré de nombreuses déclarations de cessez-le-feu, les combats se sont intensifiés à travers le pays. Plus de 14 700 personnes ont été tuées, notamment lors d'attaques aveugles ou ayant délibérément ciblé des civil·e·s. Près de 10,7 millions de personnes ont été déplacées à cause du conflit, et cela représente la plus grande crise au monde de personnes déplacées à l'intérieur de leur pays. Au moins 14 millions d'enfants, soit la moitié des enfants du pays, ont besoin d'une aide humanitaire.

Le Programme alimentaire mondial des Nations unies a mis en garde contre le fait que la réaction humanitaire internationale face à ce qui se passe au Soudan reste totalement insuffisante alors que des organisations humanitaires ont tiré la sonnette d'alarme concernant la famine. Fin février, l'appel lancé par les Nations unies n'était financé qu'à hauteur de 5 %, ce qui compromettait gravement la fourniture d'une aide et de services d'urgence pourtant essentiels.

« Les partenaires régionaux et internationaux du Soudan doivent faire pression sur les parties au conflit pour qu'elles protègent les civil·e·s et permettent un accès humanitaire sans entrave. Nous demandons aussi une augmentation immédiate de l'aide humanitaire pour les personnes qui se sont réfugiées dans les pays voisins du Soudan, et pour les personnes déplacées à l'intérieur du pays, en particulier pour les femmes et les filles qui sont exposées au risque de violences sexuelles », a déclaré Omayma Gutabi.

Des musées et des centres culturels et de recherche ont par ailleurs été pillés et détruits. Le 15 avril 2024, Amnesty International, Sudan Democracy First Group et The NGO International Film Festival organisent à Nairobi une exposition rassemblant des artistes soudanais en témoignage de solidarité avec les civil·e·s soudanais les plus touchés par le conflit.

« Les artistes sont des vecteurs d'espoir, une source de force et les gardiens de sites culturels. Avec le conflit actuel, l'histoire ancienne du Soudan risque d'être détruite maintenant que les gardiens ont fui pour se mettre en sécurité. Nous nous retrouvons à la croisée des chemins : nous essayons d'une part de sauver des vies et d'autre part de protéger un héritage culturel qui est rapidement en train de disparaître. Il est essentiel que ces artistes soudanais se réunissent de nouveau un an après, pour bâtir la solidarité, récolter des fonds pour les organisations locales et réfléchir à l'avenir du Soudan », a déclaré Taye Balogun, fondateur de The NGO international Film Festival.

Il est grand temps de mettre fin à l'impunité

Depuis 2003, Amnesty International et d'autres organisations ont recueilli à de multiples reprises des preuves de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité et d'autres violations graves du droit international humanitaire commis par les forces gouvernementales soudanaises, qui ont notamment tué illégalement des civil·e·s, détruit illégalement des biens de caractère civil, violé des femmes et des filles, déplacé de force la population civile et utilisé des armes chimiques.

« L'impunité généralisée au Soudan incite les parties au conflit et les milices alliées à ces dernières à continuer de s'en prendre aux civil·e·s en violation du droit international. Les responsables de ces actes croient ne jamais avoir à en assumer les conséquences, et l'inaction de la communauté internationale ne fait que les enhardir, a déclaré Tigere Chagutah.

« Nous appelons les parties au conflit au Soudan à coopérer pleinement avec la mission d'établissement des faits créée par le Conseil des droits de l'homme des Nations unies ; les pays voisins du Soudan devraient en outre soutenir et faciliter le travail de cette mission d'une importance cruciale. »

Complément d'information

Le conflit armé en cours au Soudan, qui oppose les forces armées soudanaises aux Forces d'appui rapide, une force paramilitaire gouvernementale, a éclaté le 15 avril 2023. Les combats ont débuté après plusieurs mois de tensions entre les deux groupes dues à des désaccords portant sur une éventuelle réforme des forces de sécurité proposée dans le cadre des négociations concernant un nouveau gouvernement de transition, entre autres.

Le conflit a engendré des souffrances massives pour la population civile et des destructions de grande ampleur. Les affrontements ont commencé à Khartoum et ont rapidement gagné d'autres régions du Soudan, notamment le Darfour, le Kordofan du Nord et l'État de Gezira.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Soudan : La conférence de Paris controversée

30 avril 2024, par Paul Martial — , ,
Les promesses de dons annoncés lors de la conférence de Paris du 15 avril, organisée conjointement par la France, l'Allemagne et l'Union européenne, cachent l'absence de (…)

Les promesses de dons annoncés lors de la conférence de Paris du 15 avril, organisée conjointement par la France, l'Allemagne et l'Union européenne, cachent l'absence de volonté de mettre fin à une guerre en imposant un embargo sur les armes.

Tiré d'Afrique en lutte.

Ont participé à la conférence 58 pays, les Nations unies, l'Union africaine, des organisation régionales d'Afrique de l'Est et des bailleurs de fonds. La conférence s'est déroulée en trois volets, l'un portant sur les questions humanitaires, le deuxième en soutien aux initiatives de paix et un dernier se déroulant à huis-clos regroupant les parties soudanaises.

Une catastrophe humanitaire

La principale annonce est la promesse d'un don d'un peu plus de 2 milliards d'euros pour répondre aux besoins urgents des populations. Les principales organisations humanitaires estiment qu'il en faudrait le double au vu des conditions désastreuses.

En effet, à l'intérieur du Soudan on compte 9 millions de personnes déplacées et près de 2 millions dans les pays voisins. Plus de 27 millions, soit la moitié de la population a besoin d'une aide et parmi elle, 18 millions sont en situation d'insécurité alimentaire avec un risque de famine pour au moins 5 millions de personnes.

Cette situation est la conséquence de la guerre que se mènent depuis un an le général Al-Burhan des « Sudanese Armed Forces » (SAF) et les paramilitaires des « Rapid Support Forces » (RSF) dirigées par Hemedti. Les deux s'étaient entendus auparavant pour avoir tenté d'écraser la révolution en menant un coup d'État.

Une guerre qui s'étend

Les SAF dans les territoires qu'elles contrôlent ont remis en place le système répressif de l'ancien régime d'Omar el-Bashir. Les forces de répression surveillent les populations et les escadrons de la mort s'en prennent aux citoyens soupçonnés d'être du camp adverse ou d'avoir été activiste lors de la révolution. Les islamistes ont largement infiltré les SAF et procèdent aux enrôlements de jeunes dans les villages. Du côté des RSF, comme il y a vingt ans lorsqu'ils étaient connus sous le nom de « janjawids », elles procèdent au Darfour à des épurations ethniques. Elles s'allient avec certaines milices des tribus et attaquent et tuent les populations non arabes notamment les Massalits. Ces circonstances conduisent certains groupes armés qui avaient observé une neutralité à s'engager aux côtés des SAF. Cette guerre qui a commencé entre les deux factions est en train de se transformer en guerre civile et se répand sur l'ensemble du territoire. Un contexte d'autant plus grave que les deux belligérants s'échignent à empêcher la distribution de l'aide humanitaire.

Hypocrisie et compromission

Dans la déclaration de principe issue de la conférence de Paris est indiqué au point quatre : « Nous demandons instamment à tous les acteurs étrangers de cesser d'apporter un soutien armé ou du matériel aux parties au conflit et de s'abstenir de toute action qui exacerberait les tensions et alimenterait le conflit. » Ce texte est signé entre autres par les États arabes unis et l'Égypte. Alors que l'un fournit armes et munitions aux RSF via la Libye et le Tchad notamment en utilisant l'aérodrome d'Amdjarass, l'autre soutient militairement les SAF. Une guerre qui est en train de s'internationaliser avec la Russie et ses mercenaires de Wagner d'un côté, et de l'autre la Turquie mais aussi l'Ukraine en soutien aux SAF.

La meilleure façon d'arrêter cette guerre serait de cesser l'approvisionnement en armes. Les pays occidentaux ont suffisamment de leviers pour imposer cet embargo mais ils préfèrent se cantonner à de simples déclarations.

Cette conférence est loin de faire l'unanimité. Le comité des Soudanais en France souligne l'opacité des critères d'invitations et constate que les organisations populaires étaient marginalisées. Pourtant les comités de résistance, forces vives de la révolution, jouent un rôle crucial dans l'aide des populations avec les mises en place de « salles d'urgence » et représentent, à travers la Charte révolutionnaire du peuple, une vraie alternative.

Paul Martial

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Sénégal : Après la victoire électorale de l’opposition

30 avril 2024, par Paul Martial — , ,
L'élection de Bassirou Diomaye Diakhar Faye avec 54,28 % des voix dépassant largement le candidat du pouvoir Amadou Ba (35,79 %), peut être considérée comme la seconde rupture (…)

L'élection de Bassirou Diomaye Diakhar Faye avec 54,28 % des voix dépassant largement le candidat du pouvoir Amadou Ba (35,79 %), peut être considérée comme la seconde rupture qu'a connue le Sénégal depuis son accession à l'indépendance en 1960. La première fut celle de la victoire électorale de Abdoulaye Wade en mars 2000. Elle mit fin à quarante années de pouvoir du parti socialiste, incarné d'abord par Léopold Sédar Senghor puis ensuite par Abdou Diouf. La victoire de Wade fut accompagnée par une mobilisation électorale de forte ampleur avec une participation massive de la jeunesse. La gauche sénégalaise avait aussi mis tout son poids dans cette victoire. Une victoire qui venait sanctionner un régime finissant, où les politiques d'ajustements structurels dont le Sénégal a été le premier pays à en être victime, ont détérioré fortement les niveaux de vie des populations. De plus, l'absence de perspectives pour une grande majorité des jeunes, était durement ressentie.

Tiré d'Afrique en lutte.

Derrière les grands travaux, le libéralisme outrancier

Quant à Macky Sall, il arrive au pouvoir en mars 2012. Il profite d'une situation de grande mobilisation contre Wade qui tente de briguer un troisième mandat. Si Sall a adhéré à And-Jëf/Mouvement révolutionnaire pour la démocratie nouvelle, organisation de la gauche radicale, il n'y est pas resté longtemps puisque l'essentiel de sa carrière s'est déroulé au Parti Démocratique Sénégalais (PDS) de Wade dont il fut le premier ministre. Il quittera le PDS avec quelques dizaines de cadres du PDS pour fonder l'Alliance pour la République (APR-Yaakaar). Alors que la classe politique entière se consacre à la lutte contre la tentative de troisième mandat de Wade, lui bien que se situant dans l'opposition utilise temps, énergie et argent pour faire campagne et construire un réseau qui lui permettra d'être au second tour et de gagner les élections présidentielles grâce aux ralliements de la plupart des candidats.

Lors de son second mandat, beaucoup d'observateurs ont cru que la croissance économique du pays de la Teranga permettrait une réduction importante de la pauvreté. Ce ne fut pas le cas. La croissance du Sénégal est avant tout issue de prêts qui ont servi à des grands travaux d'infrastructures comme la construction d'un nouvel aéroport international, ou l'édification d'une nouvelle ville Diamniadio située au sud de Dakar qui devrait accueillir les principaux ministères, ou encore la mise en place d'un Train Express Régional reliant cette ville à Dakar soit 36 kilomètres pour un coût supérieur à 1 milliard d'euros. A titre de comparaison le budget de la santé pour 2024 s'élève à 450 millions d'euros. Tous ces coûteux projets liés au Plan Sénégal Emergent (PSE) ont eu peu d'impact voire aucun sur la vie quotidienne des populations.

L'idée que la croissance économique permettrait de réduire la pauvreté en l'absence de mesures réduisant les inégalités sociales s'est avérée une illusion libérale. D'ailleurs même la Banque Mondiale est revenue sur cette idée : « La croissance reste le principal facteur de la réduction limitée de la pauvreté en Afrique subsaharienne depuis 2000, et non des changements dans la répartition des revenus, ce qui rend l'impact limité de la croissance sur la réduction de la pauvreté particulièrement préoccupant. (1) »

Dans ce PSE figurait un volet social autour de la mise en place d'une Couverture Maladie Universelle (CMU). Lors de son lancement en 2015 cette CMU a bénéficié d'un budget de 26 millions d'euros. Elle regroupe les mutuelles déjà existantes et permet la gratuité des soins pour les enfants de moins de cinq ans, l'accouchement par césarienne et certaines pathologies comme la tuberculose, le VIH ou l'insuffisance rénale. Dans la réalité, les sénégalais ont été confrontés à un manque criant de personnel soignant particulièrement dans les centres de santé ruraux. De plus la gratuité est toute relative. Une enquête de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD) effectuée entre 2018 et 2019 démontre « que le reste à charge médical moyen d'une consultation de routine est compris entre 6,5 euros (pour les enfants et les adolescents) et 31 euros (pour les adultes et les HSH).

A ce montant, il convient d'ajouter les frais de transport. Le reste à charge moyen total pour une consultation de routine, comprenant les frais de transport, varie entre de 11 à 32 euros par consultation. Ce montant s'avère très élevé en proportion des ressources des patients. En effet, au Sénégal, la dépense quotidienne moyenne est de 2,12 euros par personne par jour ; de plus, près de 38 % de la population vit avec 1,39 euro par personne par jour, qui représente le seuil de pauvreté national calculé en 2019. (2) »

Parallèlement, des affaires de corruption sont mises à jour touchant directement le pouvoir en place. Un reportage de la BBC met en cause le frère cadet du président pour avoir, contre rétribution favorisé une entreprise pour l'exploitation du pétrole. La Cour des comptes dénonce des détournements de fonds sur des sommes destinées à la lutte contre la Covid. Une ONG rend publique une information sur la forte présomption de corruption dans l'achat d'armes. Des affaires amplifiées par un népotisme qui bénéficie aussi à la famille de la première dame.

Le départ calamiteux de Sall

Cette situation peu reluisante s'est dégradée lors des derniers temps du pouvoir. Macky Sall a tenté à son tour de briguer un troisième mandat sans jamais se déclarer officiellement mais en lançant des ballons d'essai. Il a indiqué que le changement constitutionnel remettait le compteur à zéro et donc l'autorisait à se présenter pour les élections présidentielles de 2024. Cela a soulevé une forte contestation à l'intérieur du pays. A l'international, les nations occidentales ont désapprouvé une telle éventualité non pas par souci démocratique, mais par peur d'une déstabilisation du pays. Sall s'est donc contenté de désigner son dauphin Amadou Ba. Ce qui a suscité des oppositions entrainant une profonde division dans le camp présidentiel. Plusieurs candidatures issues de la majorité sont apparues, Mahammed Dionne, ancien premier ministre, Aly Ngouille Ndiaye, plusieurs fois ministre ou Mamadou Diao. D'autant que le manque de charisme d'Amadou Ba n'a pas permis de dynamiser une campagne électorale qui s'est révélée poussive. Pourtant Sall avait pris soin de baliser le terrain de son dauphin. Le principal concurrent Ousmane Sonko a été écarté.

Accusé de viol il a finalement été condamné pour corruption de la jeunesse, peine sanctionnant une personne qui pousse à la débauche un jeune de moins de 21 ans. Ces péripéties juridiques ont provoqué des manifestations de ses supporters qui a ont été violemment réprimées. Le bilan est lourd, 60 morts, des centaines de blessés, la dissolution du parti les Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l'Ethique et la Fraternité (PASTEF) dirigé par Ousmane Sonko. Le Sénégal comptait près d'un millier de prisonniers politiques sans compter le recul de la liberté de la presse avec des journalistes écroués.

Pour conjurer un échec qui s'annonçait, Macky Sall tentera différentes manœuvres allant jusqu'à reporter au dernier moment les élections déclenchant une désapprobation générale dans le pays et discréditant encore plus son camp.
Enfin la réception par Macky Sall au mois de mars 2023 de la dirigeante française d'extrême droite Marine Le Pen n'a évidemment pas rehaussé son image déjà bien dégradée au Sénégal.

La victoire de Faye

Les manigances de la majorité présidentielle ont eu l'effet inverse, elles ont rebuté une majorité de sénégalais soucieux de préserver la démocratie et scandalisés par les violences. Preuve en est la cartographie électorale qui montre les bons scores de Bassirou Diomaye Faye dans les principaux centres urbains, ce qui n'est pas une surprise car les grandes villes du pays traditionnellement favorisent les candidats de l'opposition, mais aussi dans les campagnes. Si l'électorat rural habitué à un vote légitimiste favorise le camp du président sortant, ce ne fut pas le cas cette fois-ci permettant à Faye de gagner l'élection présidentielle dès le premier tour.

Une première dans l'histoire du Sénégal démontrant l'ampleur de la mobilisation électorale pour un parti qui avait de faibles moyens et en butte à la répression. Les deux dirigeants étaient encore en prison quelques jours avant l'ouverture officielle de la campagne. Le remplacement d'Ousmane Sonko, inéligible du fait de sa condamnation par Faye, a remarquablement bien fonctionné d'autant que les deux n'ont eu de cesse de souligner leur similarité avec le slogan « Ousmane moy Diomaye, Diomaye moy Ousmane » (Ousmane c'est Diomaye, Diomaye c'est Ousmane).

Cette victoire d'un camp uni face à un camp présidentiel divisé, affaibli par un bilan social et démocratique peu flatteur, s'inscrit aussi dans un cadre politique plus général que connait une partie des pays d'Afrique de l'ouest.

Le Sénégal n'échappe pas à la volonté d'une affirmation de souveraineté. Plusieurs batailles politiques ont été menées contre la présence militaire française dans les différentes emprises à Ouakam au port militaire et à l'aéroport militaire de Dakar et à Rufisque où se situe la station d'écoute, contre l'implantation de grandes enseignes de la distribution française et pour la sortie de Franc CFA. Lors des manifestations en faveur d'Ousmane Sonko, les bâtiments d'entreprises françaises ont été la cible des manifestants. Si le Sénégal a connu une telle mobilisation « anti française » c'est que Macky Sall est réputé pour être lié à la France. Alors que sous le pouvoir d'Abdoulaye Wade, les entreprises françaises ont été souvent écartées au profit des chinoises ou des turques, elles sont revenues en force pour les grands travaux dans le cadre du PSE.

Les multinationales ont eu la part belle c'est le cas par exemple pour la construction de la ligne du TER confiée à un groupement d'entreprises composé d'Alstom, Engie et Thalès, l'exploitation de la ligne est gérée par la SNCF et la RATP. Au niveau de de la fourniture d'eau potable ce sont deux entreprises françaises qui ont remporté le marché de la construction d'une station de traitement. Idem pour la gestion des terminaux du port de Dakar gérée par Necotrans et Bolloré. D'ailleurs le président français Emmanuel Macron ne s'y est pas trompé en proposant à Macky Sall une confortable retraite en pantouflant comme président du comité de suivi du « Pacte de Paris pour la planète et les peuples ».

La victoire électorale de Faye traduit la volonté de changement qui se décline par l'affirmation d'un souverainisme, le refus d'un personnel politique corrompu, et l'amélioration des conditions sociales et économiques. Dans d'autres pays africains ces exigences, ou au moins une ou deux d'entre elles, apparaissent sous des formes différenciées. Ainsi au Mali et au Burkina Faso les juntes s'affichent comme les meilleures défenseuses de la souveraineté du pays et parviennent à développer une base sociale en faveur de leur régime. Au Gabon c'est un sentiment de soulagement qui s'est exprimé parmi les populations après le coup d'Etat qui a renversé la dynastie Bongo. Au Cameroun c'est Maurice Kamto un haut fonctionnaire qui est arrivé second aux élections présidentielles de 2018 contre Paul Biya au pouvoir depuis 42 ans.

Idem en Ouganda où le rappeur Bobi Wine est le principal opposant et défie la dictature de Yoweri Museveni, vieille de plusieurs décennies. Au Tchad le parti Les Transformateurs créé seulement en 2019 par Succès Masra initie la forte mobilisation contre la prise du pouvoir par le fils Déby. Succès Masra se ralliera plus tard au régime. La question ne porte pas, comme souvent on peut l'entendre à l'occasion des coups d'Etat, sur un rejet de la démocratie mais plus sur un rejet des dirigeants qu'ils soient arrivés au pouvoir démocratiquement ou non. Ce rejet pouvant se traduire par des coups de forces ou des mobilisations électorales.

S'inscrire dans cette volonté et dynamique de changement souhaitées par les populations, notamment les plus jeunes est important et la gauche sénégalaise ne s'y est pas trompée, à l'exception notable du Parti de l'Indépendance et du Travail (PIT), le PC local. Il a préféré soutenir le camp présidentiel, jugeant les dirigeants du PASTEF comme des intégristes religieux représentant une menace pour la démocratie au Sénégal. Une partie du PIT autour de Comité pour la plateforme de réflexions (CPR) Dooleel PIT s'est désolidarisée de cette analyse en soutenant la candidature de Faye.

Un programme politique en deçà

Le PASTEF a été fondé en 2014 par une cinquantaine de personnes, la plupart venant du Syndicat autonome des agents des impôts et domaines (SAID) créé et dirigé par Ousmane Sonko. Sa notoriété s'est établie au fur et mesure qu'il critiquait la corruption et sa radiation de la fonction publique lui a assuré un fort capital de sympathie notamment dans la jeunesse.

Les dirigeants du PASTEF sont en grande partie des jeunes issus de la haute administration centrale qui considèrent que le pays est mal dirigé, victime de la corruption, du népotisme et du copinage. D'où leur volonté de proposer des mesures qui permettent une meilleure gouvernance. Le programme présidentiel du PASTEF est avant tout technocratique. Ce sont des ensembles de mesures administratives qui ne remettent nullement en cause les rapports de production et la bureaucratie étatique. Au niveau économique le programme s'inscrit dans un cadre libéral. L'idée est que le redressement du pays se fera à partir d'une administration efficace et d'un patriotisme économique des dirigeants des entreprises. Cette croyance recèle une double illusion car entre profit et patriotisme le choix est rapidement fait d'autant que la bourgeoisie sénégalaise est surtout issue du milieu commerçant. De plus la plupart des grandes entreprises sénégalaises sont en fait détenues par des capitaux étrangers souvent français.

C'est le cas de SONATEL entreprise de télécommunication, l'entreprise TOTAL, le Groupe MIMRAN entreprise d'agroalimentaire, SOCOCIM production de ciment, TSE-SA matériel et équipement, SENTEL (Tigo) télécommunication et réseaux, SDE (Sénégalaise des Eaux), Société Générale de Banque, DIPRO- Pharma Sénégal, SOCOCIM INDUSTRIES cimenterie contrôle par le groupe Vicat, SHELL, INDUSTRIES CHIMIQUES DU SENEGAL contrôlé par le groupe indonésien Indorama basé à Singapour, OILIBYA produits pétroliers détenus par des capitaux libyens, ELTON – SA détenu par des fonds d'investissement, SBG SENEGAL entreprise de construction à capitaux saoudiens.

La Promotion du patriotisme économique impliquerait que les grandes entreprises soient au moins sénégalaises ce qui n'est pas le cas comme nous l'avons vu. En résumé sur les vingt entreprises les plus importantes, six seulement appartiennent à des ressortissants sénégalais. Sur ces six quatre sont des compagnies commerciales donc sans création de valeur ajoutée. La seule solution résiderait dans une nationalisation des entreprises à capitaux étrangers permettant au pouvoir public de disposer d'un levier pour orienter l'économie selon les décisions politiques prises. Mais une telle mesure n'est absolument pas prévue dans le programme du PASTEF. Seul est proposé un État interventionniste dans le domaine économique et un développement « (d') un secteur privé très fort en renforçant les capacités des entreprises et en développant des chaînes de valeur des produits miniers et pétroliers. (3) »

Sur la démocratie, les mesures sont prévues pour garantir l'Etat de droit, notamment sur la question de l'indépendance de la justice. Mais rien n'est avancé pour permettre un contrôle de la population sur le fonctionnement de l'Etat et encore moins leur participation à la gestion du pays. C'est à l'identique pour les droits des travailleurs si ce n'est l'engagement de garantir le respect des conventions collectives dans les entreprises. Quant aux travailleurs du secteur informel, la seule proposition est de sensibiliser à l'intérêt de la formalisation du travail : « Nous mettrons en œuvre des programmes d'information, de sensibilisation et de formation des acteurs de l'informel sur la formalisation et ses multiples avantages : droit aux aides de l'État en période de crise, retraite, IPRES/CSS, mutuelle, congés payés, indemnités chômage, etc. (4) »

Prendre en compte toutes les luttes

Entre le programme du PASTEF et les mobilisations qui se sont déroulées dans le pays il y a une dichotomie. Ainsi sur la question de la présence militaire française au Sénégal et sur le franc CFA aucune mesures n'est préconisée pas plus que sur les implantations des grandes enseignes commerciales françaises même si ces problèmes sont évoqués lors des meetings. Tout comme l'absence de prise en compte des aspirations des populations spécifiquement opprimées. On pense d'abord aux luttes des femmes pour leurs droits notamment à l'avortement.

L'absence de légalisation de l'IVG est une catastrophe pour le pays. De nombreux corps de nouveaux nés sont retrouvés dans les décharges publiques et 19 % des femmes détenues le sont pour infanticide (5) sans compter les avortements clandestins mettant en danger la santé voire la vie des femmes. Mais aussi contre les discriminations et les violences. Pourtant les luttes féministes au Sénégal sont présentes. Dans les années 80, Yewwu Yewwi PLF (Pour la libération de la femme) a mené de nombreux combats contre le patriarcat, des revendications qui sont oubliées dans le programme du PASTEF.

Les immigrations importantes de Sénégalais vers l'Europe ne sont pas questionnées. Il ne s'agit pas seulement de raisons économiques et d'absence de perspectives. Les causes sont aussi à trouver dans les structures très hiérarchisées de la société qui donnent peu de place aux cadets au profit des ainés. Il existe un système discriminatoire lié à l'origine sociale comme le souligne Seydi Gassama représentant d'Amnesty international Sénégal : « La discrimination basée sur les castes et l'ascendance constitue une grave atteinte aux droits et à la dignité humaine. Et les organisations de droits humains doivent s'engager plus vigoureusement en faveur de son éradication (6) ». Quant aux populations LGBTI+ elles sont stigmatisées et considérées comme une importation de l'occident.

Ce qui est factuellement faux comme en témoigne bien avant la colonisation l'existence des Goor-Jigeen, désignant aussi bien les hommes inversant leur genre que les hommes homosexuels. Ousmane Sonko se prononce pour de plus lourdes sanctions pénales contre ces populations soutenant le combat du collectif And Samm Djikoyi fer de lance de l'homophobie au Sénégal. Rien non plus sur les questions environnementales si ce n'est un contrôle accru de l'exploitation du pétrole. En ne se départissant pas de sa vision technocratique libérale et profondément conservatrice sur les questions d'oppression, le PASTEF ne pourra répondre aux attentes des populations.

Vers une gauche plus offensive

Le succès électoral du PASTEF est lié à la volonté de tourner la page d'une série de gouvernements du parti socialiste d'abord puis ensuite du PDS et APR, qui tous ont été incapables d'améliorer les conditions sociales et économiques des populations et ont tous été marqués par la corruption. Régler la question du chômage et améliorer le pouvoir d'achat sont les deux questions clefs. Si le programme du PASTEF n'y répond pas du moins directement les discours et les prises de position lors de la campagne électorale, tant de Faye que de son mentor Ousmane Sonko, assurent qu'ils s'attaqueront à ces problèmes.

La gauche bien que très affaiblie par la période Wade a accompagné le combat et la victoire électorale. Des organisations comme YOONU ASKAN WI /Mouvement pour l'Autonomie Populaire issu de And-Jëf ont intégré le PASTEF. L'erreur serait sous prétexte de ne pas gêner les actions du nouveau président Faye de mettre de côté les revendications sociales. D'autant que la gauche, marquée par son origine maoïste peut être sensible à l'idée d'une union nationale contre l'impérialisme et favoriser la bourgeoisie nationale contre les multinationales occidentales en laissant de côté l'exploitation des travailleurs.

D'autres voix se font entendre comme le relate le journal Ferñent : « Pourtant il y a une gauche, certes minoritaire, au sein de PASTEF qui adopte jusqu'à présent un profil bas face à un courant réactionnaire s'appuyant sur le rouleau compresseur d'une réislamisation d'une société qui n'épargne pas la sphère publique. Cette gauche pourrait s'appuyer sur une jeunesse curieuse, connectée, mais vierge de la mémoire des luttes démocratiques et anti-impérialistes. Cette gauche doit relever la tête et entraîner cette jeunesse dans la lutte contre toute discrimination basée sur le sexe, l'appartenance religieuse, l'orientation sexuelle. Aucun compromis ne devrait être toléré dans la lutte contre le sexisme, l'homophobie, l'antisémitisme. Les résultats faibles d'un parti dont le guide est un chef religieux ainsi que l'impact faible des structures religieuses sur ces élections devraient conforter la gauche dans ce combat incontournable à moyen et à long terme. (7) ».

C'est à cette condition que la gauche pourra se reconstruire et être capable d'influencer l'expérience qui s'ouvre avec la victoire électorale de l'opposition.

Paul Martial

Notes

1- Banque Mondiale « Africa Pulse » Volume 29. Avril 2024 p.3

2- https://theconversation.com/la-cmu-reduit-elle-les-depenses-de-sante-des-personnes-vivant-avec-le-vih-au-senegal-167458

3- https://diomayepresident.org/programme/axe-2-endogeneisation-de-leconomie-et-souverainete-alimentaire/

4- Ibidem

5- https://www.lemonde.fr/afrique/article/2022/04/28/au-senegal-les-ravages-de-la-croisade-anti-ivg_6123974_3212.html?xtor=EPR-33280896-[afriq…

6- https://fr.allafrica.com/stories/202109160897.html

7- Fernent Avril 2024 p 18 in https://www.afriquesenlutte.org/afrique-de-l-ouest/senegal/article/journal-fernent-avril-2024

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La démocratie à l’épreuve de l’IA

30 avril 2024, par Anne Alombert — , ,
Dans un monde numérique dominé par des intelligences artificielles génératives, la diversité et la fiabilité des opinions est en péril. Les algorithmes renforçant les contenus (…)

Dans un monde numérique dominé par des intelligences artificielles génératives, la diversité et la fiabilité des opinions est en péril. Les algorithmes renforçant les contenus stéréotypés et menant à une uniformisation dangereuse, il apparaît vital de réinventer les systèmes de recommandation pour privilégier la qualité et les perspectives citoyennes, préservant ainsi notre espace médiatique comme un véritable bastion de la démocratie.

26 avril 2024 | tiré d'AOC.media

Le jeudi 15 février 2024, l'entreprise OpenAI annonçait l'arrivée imminente de Sora, un nouveau logiciel capable de générer automatiquement des vidéos ultraréalistes sur la base de commandes écrites. Cette annonce faisait suite à la diffusion massive, un an auparavant et par la même entreprise, du dispositif nommé ChatGPT, logiciel de génération automatique de texte qui agence de gros modèles de langage (large langage models) comme GPT-3 ou GPT-4 avec une interface interactive permettant aux usagers de produire automatiquement des textes très standardisés ressemblant à s'y méprendre à des textes écrits par des humains. Depuis presque deux ans, le développement fulgurant desdites « intelligences artificielles génératives » promet de transformer en profondeur l'espace médiatique numérique, dans lequel circulent aujourd'hui les contenus informationnels et culturels.

En effet, contrairement à ce que leur nom indique, les « intelligences artificielles génératives » constituent des automates computationnels et statistiques visant à prédire et à produire les suites les plus probables de signes ou de pixels en fonction des requêtes effectuées. Tous les contenus improbables, originaux ou singuliers sont donc éliminés car les calculs probabilistes des algorithmes ne prennent pas en compte les expressions idiomatiques, originales et inattendues, peu représentées dans les masses de données, et qui disparaissent dans les moyennes une fois les calculs achevés. Les expressions majoritaires se voient donc renforcées au dépend de la diversité – d'où l'amplification de certains préjugés et de certains biais (racistes, homophobes, sexistes etc.) dans les textes et les images automatiquement générés, qui semblent la plupart du temps très stéréotypés.

Tout se passe comme si le mythe de la « singularité technologique » masquait l'élimination systémique des singularités par les calculs statistiques sur des quantités massives de données, alors même que ce sont de telles singularités qui sont à l'origine du renouvellement des cultures et de l'évolution des sociétés. Qu'il s'agisse des savoirs théoriques, scientifiques, artistiques, pratiques, techniques, sportifs etc., la nouveauté, quand elle émerge dans un champ culturel donné, semble toujours produire un écart par rapport à la norme ou à la moyenne en allant à l'encontre des préjugés dominants.

En éliminant systémiquement tout germe de nouveauté, c'est le renouvellement culturel que les automates computationnels tendent à menacer. D'autant que les textes automatiquement générés ne tarderont pas à devenir dominants sur la Toile : ils intégreront de fait les données d'entraînement des algorithmes, qui opéreront leurs calculs probabilistes sur des textes qui ont déjà été automatiquement produits. Cette probabilité au carré ne peut conduire qu'à une homogénéisation et une uniformisation progressive des contenus générés en ligne : à quels types de textes aurons-nous à faire quand les chatbots se citeront les uns les autres de manière auto-référentielle, répétant en boucle leurs propres bêtises artificielles ?

Outre ce premier risque de destruction progressive de la diversité culturelle en ligne, les dispositifs de génération automatique de textes, d'images ou de vidéos permettent aussi et surtout de générer des fausses informations en quantité industrielle et de manière parfaitement indiscernable des informations certifiées. Elles permettent aussi d'alimenter des quantités industrielles de faux comptes, qui servent ensuite à tel ou tel contenu à accumuler les vues, afin d'être viralement amplifié par les algorithmes de recommandation automatique, qui valorisent systémiquement les contenus les plus cliqués. En effet, les réseaux sociaux principaux conçus par les entreprises de la Silicon Valley fondent leurs modèles d'affaire sur la captation de l'attention et la collecte des données, toutes deux revendues à des publicitaires ou à des annonceurs en vue du ciblage personnalisé, pouvant servir le marketing et la publicité de certaines entreprises comme la propagande politique de certains gouvernements ou partis.

Afin de « maximiser l'engagement des utilisateurs » et que ceux-ci demeurent connectés le plus longtemps possible à leurs services, les géants du numérique s'appuient sur les algorithmes de recommandation automatiques, qui permettent de suggérer aux usagers des contenus sur la base de leurs comportements et préférences passées ainsi que d'amplifier les contenus les plus « aimés » ou les plus « suivis », quand bien même cela supposerait de renforcer des tendances grégaires ou mimétiques. En effet, les contenus les plus viraux sont souvent aussi les plus courts, les plus provocants, les plus choquants ou les plus violents, qui déclenchent des réactions immédiates (d'indignation ou d'enthousiasme) poussant ainsi les usagers à réagir compulsivement et à rester sur le réseau plus longtemps. Ce type de contenu se voit donc privilégié au détriment des contenus plus longs, plus complexes, plus approfondis et plus nuancés, qui requièrent une plus grande attention et une interprétation sur le long terme, qui ne se convertit pas directement en profit pour alimenter le « business de la haine ».

L'espace numérique n'a aujourd'hui plus rien de démocratique.

Ces mécanismes algorithmiques sont au cœur des stratégies des leaders nationalistes et autoritaires, dont les équipes de spin-doctors et de data scientists, experts dans la communication et l'astroturfing numériques, profite de la recommandation automatique pour s'affirmer dans l'arène politique : qu'il s'agisse de l'affaire Facebook-Cambridge Analytica en 2016, durant laquelle les données de 87 millions de citoyens américains sont aspirées, vendues et utilisées par le comité de campagne de Donald Trump pour influencer les électeurs, qu'il s'agisse de l'entreprise de commerce électronique Casaleggio Associati et des spécialistes de marketing numérique au fondement de la montée du mouvement Cinq Etoiles en Italie ou qu'il s'agisse des milliers de faux comptes Twitter créés par l'équipe de campagne d'Eric Zemmour durant les élections présidentielles françaises de 2022, les réseaux numériques tendent à devenir une « arme de destruction massive de nos démocraties » comme le suggérait en novembre 2023 la maire de Paris.

En effet, contrairement aux promesses initiales du Web, créé pour concrétiser des idéaux d'ouverture, de liberté et d'horizontalité, l'espace numérique n'a aujourd'hui plus rien de démocratique. Si tout un chacun demeure encore libre de s'exprimer ou de publier, ce sont les entreprises propriétaires des réseaux sociaux qui décident de la visibilité ou de l'invisibilité d'un contenu, à travers leurs algorithmes de recommandation élaborés en toute opacité. L'apparence de décentralisation et d'horizontalité masque une extrême centralisation ou une extrême verticalité, qui devient d'autant plus puissante qu'elle demeure cachée.

L'espace numérique peut-il constituer un espace démocratique dans de telles conditions ? Est-il légitime de laisser uniquement à des entreprises privées le soin de décider ce qui doit être vu ou de ce qui doit être invisibilisé, quand on prétend défendre les libertés d'expression et de pensée ? À quoi sert-il d'avoir le droit de s'exprimer dans l'espace public numérique si ce qu'on exprime est d'emblée invisibilisé ? L'amplification des contenus les plus suivis ou les plus aimés peut-il valoir de critère de choix universel, en particulier quand les contenus peuvent être produits automatiquement et quand les clics peuvent provenir de faux comptes robotisés ?

Avec l'arrivée des « intelligences artificielles génératives » sur le marché, la question sera de moins en moins celle de la production ou de la modération des contenus, désormais générés en masse et de manière automatisée, mais de plus en plus celle de la sélection des contenus produits et publiés : si nous voulons avoir une chance de nous repérer dans l'environnement informationnel à venir, nous devons faire en sorte que les contenus jugés pertinents soient les contenus les plus vus, sans quoi, il ne faudra pas longtemps avant que la surcharge (dés)informationnelle détruise à jamais l'idéal de partage des savoirs qui était à l'origine du web.

L'alternative qui se présente à nous aujourd'hui ne consiste pas à se demander si ce sont les humains ou les machines qui produiront les textes et les images de demain (cette question n'a aucun sens, puisque les deux sont toujours co-impliqués dans la production de contenus numériques), mais à se demander si nous voulons que les contenus sélectionnés dans la masse soient choisis en fonction des intérêts d'une poignée d'acteurs privés (au dépend de la santé psychique des individus et du débat public des sociétés) ou en fonction des évaluations diversifiées des citoyens, qui pourraient ainsi exercer une nouvelle forme de citoyenneté, en participant à la structuration de leurs espaces informationnels quotidiens.

Pour ce faire, il suffit de donner aux citoyens le pouvoir d'agir sur les algorithmes de recommandation, en articulant ces derniers avec les interprétations, les évaluations et les jugements humains. Il s'agit d'inverser la tendance : au lieu de laisser aux algorithmes de quelques entreprises privées le pouvoir de téléguider les choix des citoyens, il semble nécessaire de donner aux citoyens la possibilité d'influencer les recommandations algorithmiques afin de valoriser les contenus qui leur semble les plus appropriés.

Ce passage de la recommandation automatique et privée (fondée sur les choix des entreprises et la quantification des vues) à la recommandation herméneutique et citoyenne (fondée sur les interprétations des citoyens et la qualité des contenus) est tout à fait possible. C'est ce dont témoignent les travaux de l'association Tournesol, présidée par Lê Nguyen Hoang, mathématicien et spécialiste de cybersécurité, qui propose une plateforme de recommandation collaborative de vidéos : il s'agit de construire un algorithme de recommandation qui ne se fonde pas sur des critères quantitatifs et mimétiques, mais sur les évaluations et les contributions des citoyens, qui ont regardés les contenus et qui les évaluent en fonction de leur utilité publique (clarté et fiabilité de l'information proposée, pertinence et importance du sujet abordé, certification de(s) producteur(s) ou de(s) auteur(s), etc.).

Des outils existent pour contester l'hégémonie des plateformes.

Dès lors, la recommandation ne s'effectue plus en fonction des seules quantités de vues, c'est-à-dire, en fonction des intérêts financiers des propriétaires du réseau ou des objectifs électoraux de tel ou tel parti, mais en fonction des jugements des citoyens sur la base de critères explicités et partagés. Il devient très probable que des contenus plus exigeants, mieux sourcés, plus originaux ou plus nuancés se voient recommandés, car les individus et les groupes qui votent n'ont aucun intérêt à « maximiser l'engagement » des usagers, à capter leurs attentions ou à collecter leurs données. Avec de tels algorithmes de recommandations qualitatives, les créateurs de contenus, quant à eux, ne seraient pas obligés de se conformer aux formats stéréotypés : ils pourraient expérimenter de nouvelles formules et oser l'originalité, en visant le goût et l'intelligence du public, et non les seuls calculs statistiques.

La question qui se pose, dès lors, est celle de savoir comment obliger les plateformes et les réseaux sociaux dominants à s'ouvrir à ce type de systèmes de recommandations algorithmiques qualitatives, fondés sur les interprétations et les évaluations des citoyens – ce qui les contraindrait à renoncer à leur hégémonie sur la fonction de recommandation. Tel est précisément le but du « dégroupage » des réseaux sociaux, que de nombreux acteurs de la société civile appellent aujourd'hui de leurs vœux (ONG, associations, organismes, chercheurs et chercheuses, etc.), parmi lesquels Maria Luisa Stasi, directrice « Law & Policy des marchés numériques » chez l'ONG Article 19, ainsi que le Conseil National du Numérique, dans une récente note publique.

Le dégroupage des réseaux sociaux implique de contester l'hégémonie des plateformes sur toutes les fonctions et services qu'elles regroupent et à affirmer le droit d'autres entreprises ou d'autres entités à assumer certaines de ces fonctions ou à fournir d'autres services en implémentant leurs systèmes sur les plateformes elles-mêmes. Si le dégroupage entrait en vigueur, les réseaux sociaux comme Facebook, TikTok ou Twitter seraient obligés de s'ouvrir à des applications, services et acteurs extérieurs pour assurer certaines fonctions, notamment la recommandation. Les utilisateurs pourraient ainsi choisir entre différents systèmes de recommandation ceux qui leur semblent les plus pertinents : si certains souhaitent s'abandonner aux algorithmes de TikTok ou de Twitter, pourquoi pas, mais tout le monde ne serait pas obligé de se plier à ce choix, certains pourraient préférer se fier à d'autres tiers de confiance plus pertinents – par exemple, à des médias, à des institutions, à des associations ou à des groupes de chercheurs ou d'amateurs développant leurs propres systèmes de recommandation singuliers en fonction de critères explicités.

Le dégroupage des réseaux sociaux donnerait aussi aux utilisateurs la capacité de savoir qui leur recommande quoi et pourquoi (selon quels critères) : dans un contexte où l'IA générative brouille les frontières entre le faux et le vrai et nous oblige à nous méfier de tous les contenus reçus, de tels systèmes permettrait de recréer de la certification et du crédit dans l'espace numérique. Les utilisateurs pourraient à nouveau faire confiance aux contenus qui leurs sont recommandés, car ils sauraient que ceux-ci ont été évalués et choisis en fonction de certains critères par des groupes de pairs.

Si la recommandation citoyenne en est encore à ses balbutiements, plusieurs réseaux sociaux ont déjà opté pour le dégroupage : c'est le cas de Bluesky (le réseau social alternatif créé par Jack Dorsey, alors fondateur de Twitter) ou de Mastodon (le réseau social libre, distribué et décentralisé au sein du Fediverse). Sur ces réseaux, la fonction de recommandation peut être assurée par des applications tierces ou même configurée par les utilisateurs. Comme le rappelle Jean Cattan, secrétaire général du Conseil National du numérique, « sur Bluesky, les utilisateurs les plus chevronnés, des médias ou autres tiers de confiance peuvent proposer à l'ensemble des utilisateurs des algorithmes de recommandation de leur cru » alors que sur Mastodon, « le principe même du logiciel libre permet à l'administrateur comme à l'utilisateur de développer les fonctionnalités de curation de contenus qu'il souhaite ». Sans surprise, de tels réseaux n'ont pas les mêmes effets nocifs sur les esprits de leurs utilisateurs et ne contribuent pas à la propagation des fausses informations ou à la polarisation des opinions : pourquoi ne pas obliger les autres à suivre l'exemple et à se transformer ?

Une telle transformation semble en effet nécessaire, si nous ne voulons pas laisser la surcharge (dés)informationnelle détruire à jamais l'idéal de partage des savoirs qui était à l'origine du web et les principes de la liberté d'expression et d'opinion qui sont au fondement de nos démocraties. Seules les perspectives de la recommandation collaborative et du dégroupage des réseaux sociaux peuvent aujourd'hui permettre d'implémenter concrètement ces principes dans les architectures numériques. Les régulations en cours à l'échelle européenne (DMA et DSA) rendent cela possible et la récente résolution du Parlement européen appelant à agir contre les « interfaces addictives » nous y invite.

Ces deux leviers constituent par ailleurs les meilleurs moyens de lutter efficacement contre les désastres psychiques et politiques que constituent l'économie de l'attention et l'industrie de la désinformation, sans tomber dans l'écueil de la censure ou dans le vœu pieu de la modération. Enfin, loin de représenter des idéaux utopiques, la recommandation citoyenne et le dégroupage des réseaux sociaux constituent les traductions, dans le champ des technologies numériques, du service public audiovisuel (qui permet de valoriser sur les chaînes publiques des contenus jugés non rentables par les chaînes privées) et du dégroupage du réseau téléphonique (qui permet d'ouvrir le réseau téléphonique à des services concurrents).

Ce sont de telles mesures qui ont permis aux démocraties libérales d'adopter les nouvelles technologies de l'information et de la communication que constituaient à l'époque les médias audiovisuels et les réseaux téléphoniques. Les réseaux numériques opèrent la convergence entre l'audiovisuel et les télécommunications : il serait donc pertinent leur appliquer les principes que nous avons appliqué aux informations télévisuelles et aux télécommunications, si nous ne voulons pas les abandonner entre les mains des « ingénieurs du chaos ». Alors que les « IA génératives » menacent de renforcer l'industrie de la désinformation et l'économie des données, il est temps d'implémenter les libertés d'expression et de pensée dans l'architecture des réseaux numériques, pour sauver la vie démocratique.

Anne Alombert

PHILOSOPHE, MAÎTRESSE DE CONFÉRENCES EN PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE À L'UNIVERSITÉ PARIS 8 ET MEMBRE DU CONSEIL NATIONAL DU NUMÉRIQUE

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Sur la nouvelle guerre froide

30 avril 2024, par Gilbert Achcar — ,
Après l'effondrement de l'URSS, les discours sur le triomphe mondial du libéralisme, de la « démocratie », voire de la « fin de l'Histoire » se sont multipliés. Traduction (…)

Après l'effondrement de l'URSS, les discours sur le triomphe mondial du libéralisme, de la « démocratie », voire de la « fin de l'Histoire » se sont multipliés.

Traduction d'un article paru dans Le Monde diplomatique (english edition)
Publication avec l'aimable autorisation de l'auteur

Discours désormais caduques, tant la réalité géopolitique — les guerres incessantes et les nouveaux impérialismes — a démontré leur dimension imaginaire. Certes, le monde n'est plus divisé en deux blocs idéologiques antagonistes. Néanmoins, l'hégémonie étasunienne des années 1990 a inéluctablement contribué à la formation de nouvelles alliances, pour ou contre elle. Loin de la pacification attendue, les tensions et les affrontements n'ont fait que se déplacer. En somme, le décor a changé mais les dynamiques du siècle passé demeurent. Serions-nous face à une nouvelle guerre froide ? Le chercheur Gilbert Achcar a discuté la pertinence d'un recours à cette notion dans un article de la version anglaise du Monde diplomatique. Il nous a proposé sa traduction, que nous publions.

L'invasion ratée de l'Ukraine par la Russie, le 24 février 2022, et la guerre en cours depuis lors dans l'est de l'Ukraine ont eu des conséquences non seulement matérielles mais aussi sémantiques : la fréquence de l'utilisation de l'expression « nouvelle guerre froide » pour décrire l'état actuel des relations internationales a atteint un nouveau sommet.

Dans les années 1980 déjà, l'appellation « deuxième guerre froide » avait été utilisée pour désigner la recrudescence des tensions entre les États-Unis et l'Union soviétique à la suite de l'invasion soviétique de l'Afghanistan fin 1979, suivie un an plus tard par l'élection de Ronald Reagan à la présidence des États-Unis. Le premier mandat du nouveau président fut marqué par un discours enflammé contre « l'empire du mal » ainsi que par une forte augmentation des dépenses militaires.

« La fréquence de l'utilisation de l'expression nouvelle guerre froide pour décrire l'état actuel des relations internationales a atteint un nouveau sommet. »

L'appellation « deuxième guerre froide » est tombée en désuétude car elle n'avait jamais été réellement justifiée. La détente des années 1970 n'avait alors pas mis fin à la première guerre froide ; elle n'était qu'un répit temporaire dans une succession de phases de réchauffement et de refroidissement qu'ont connue les tensions mondiales depuis 1945. De nos jours, les historiens se réfèrent à la guerre froide comme une période unique qui a commencé après la fin de la Seconde Guerre mondiale et s'est terminée avec l'effondrement du bloc soviétique, avec notamment l'unification de l'Allemagne en novembre 1990 puis la dissolution de l'URSS en décembre 1991.

L'appellation « nouvelle guerre froide », quant à elle, fait référence à une nouvelle période de tensions mondiales dans un monde qui n'est plus caractérisé par une opposition idéologique entre un bloc d'États fondé sur le libéralisme et la libre entreprise et un autre fondé sur le régime « communiste » et la propriété étatique de l'économie. Ce dernier bloc a été remplacé, dans la nouvelle période, par une alliance de convenance entre un État chinois toujours dirigé par un parti « communiste », bien que le pays soit profondément intégré au marché capitaliste mondial et que le secteur privé contribue à plus de 60 % de son PIB, et un État russe dont le dirigeant est considéré comme un modèle par l'extrême droite mondiale et dans lequel les frontières entre les secteurs privé et étatique sont aussi poreuses que dans d'autres États rentiers népotistes.

Définir la « guerre froide » elle-même

Cette différence entre l'ancienne période et la nouvelle nécessite de clarifier la notion même de guerre froide. Contrairement à ce que beaucoup pensent, il ne s'agit pas d'une référence à la confrontation idéologique et systémique spécifique entre les deux empires mondiaux issus de la Seconde Guerre mondiale. En effet, la première utilisation connue du terme « guerre froide » dans son sens contemporain a été faite avant la Première Guerre mondiale par le dirigeant socialiste allemand Eduard Bernstein. Sa paternité est cependant rarement reconnue : le concept apparaît deux fois sous le nom de Bernstein dans des documents imprimés, d'abord à la fin du XIXe siècle, puis en 1914, à la veille de la guerre1.

Dans les deux cas, Bernstein faisait référence aux dépenses d'armement massives du Reich allemand — une situation qu'il a décrite en 1914 comme une « non-guerre », plutôt qu'une « vraie paix », au cours de laquelle l'État allemand s'était engagé dans une course aux armements avec ses voisins. C'est une très bonne définition de ce que nous appelons aujourd'hui une guerre froide : une situation dans laquelle le facteur décisif est que les deux parties maintiennent une disposition permanente à entrer en guerre et la renforcent constamment en augmentant leur force militaire.

« Contrairement à ce que beaucoup pensent, la notion de guerre froide n'est pas une référence à la confrontation idéologique et systémique spécifique entre les deux empires mondiaux issus de la Seconde Guerre mondiale. »

Tandis que les États-Unis choisirent dès le début des années 1990 de maintenir un niveau de préparation militaire adapté à une confrontation simultanée avec la Russie et la Chine, la Russie recommença à augmenter ses dépenses militaires au début du siècle. La nouvelle flambée des prix des hydrocarbures, qui coïncida avec l'accession au pouvoir de Vladimir Poutine, permit à la Russie de commencer à rebondir après avoir atteint le creux de la vague sur le plan économique dans les années 1990. La Chine, pour sa part, choisit de donner la priorité à son développement économique tout en s'engageant dans un effort militaire constant, bien qu'à un niveau nettement inférieur à celui des États-Unis ou de la Russie par rapport à leurs économies respectives. Face à l'agressivité de Washington, la Russie et la Chine accrurent leur collaboration. Les ventes d'armement sophistiqué par Moscou à Pékin à partir des années 1990 furent bientôt complétées par des exercices militaires conjoints.

George Kennan, l'un des principaux architectes de la guerre froide en 1946–47, fut le premier à proposer le terme de « nouvelle guerre froide » pour décrire le nouvel état du monde. Thomas Friedman du New York Times rapporta en 1998 que Kennan lui avait déclaré que la décision de l'administration Clinton d'élargir l'OTAN à l'Europe de l'Est, officiellement sanctionnée en 1997, marquait « le début d'une nouvelle guerre froide2 ».

La décision fatale de Clinton

J'ai été, à ma connaissance, la deuxième personne à établir ce diagnostic. Ce fut dans un essai à propos de la guerre du Kosovo paru dans un recueil publié en 1999 sous le titre La Nouvelle Guerre froide3. Mon diagnostic s'appuyait sur l'analyse faite l'année précédente, des orientations budgétaires du Pentagone dans l'après-guerre froide et du comportement de l'administration Clinton au cours des années 1990 à l'égard de la Russie et de la Chine, qui correspondait à ces orientations4. La décision fatale prise par Bill Clinton d'élargir l'OTAN pour y inclure les pays d'Europe de l'Est qui avaient été auparavant sous domination soviétique, ainsi que l'intervention militaire américaine en 1996 pour contrer la posture militaire de la Chine face aux velléités indépendantistes de Taiwan, avaient jeté les bases d'une nouvelle guerre froide.

Le tournant qui en marqua véritablement le début fut la guerre du Kosovo en 1999. Cette toute première guerre menée par l'OTAN en tant que telle, fut menée en dépit de l'opposition de Moscou et de Pékin, et en contournant le Conseil de sécurité de l'ONU dont ces deux pays sont membres permanents avec droit de veto. La guerre du Kosovo rompit ainsi la promesse d'un « nouvel ordre mondial » dans lequel devait prévaloir la primauté du droit international, faite par George H.W. Bush en 1990. Le président américain fit cette annonce quelques mois avant la première guerre du Golfe menée par les États-Unis avec le feu vert de l'ONU pour chasser les troupes irakiennes hors du Koweït.

« Deux camps distincts se sont formés : les États-Unis, d'une part, avec leurs alliés occidentaux dont ils se sont efforcés de maintenir l'allégeance après 1990 — et, de l'autre, la Russie et la Chine. »

Le « nouvel ordre mondial » ne survécut pas à la décennie. Depuis lors, deux camps distincts se sont formés : les États-Unis, d'une part, avec leurs alliés occidentaux (au sens politique de l'Occident, qui comprend des pays de l'Asie-Pacifique comme le Japon, l'Australie et la Corée du Sud) dont ils se sont efforcés de maintenir l'allégeance après 1990 — et, de l'autre, la Russie et la Chine. Les deux camps se sont alors mutuellement considérés comme des puissances mondiales rivales et ont agi en conséquence, quels qu'aient pu être les hauts et les bas dans leurs relations triangulaires au cours du dernier quart de siècle passé.

Il a fallu attendre encore quelques années pour que l'existence d'une nouvelle guerre froide soit reconnue. Deux livres portant cette appellation dans leurs titres furent publiés en 2007 et 20085. Et pourtant, en 2008 même, quelques mois seulement avant la première contre-attaque militaire de Moscou en riposte à l'élargissement continu de l'OTAN — l'intervention russe en Géorgie en soutien aux séparatistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud, selon un modèle qui allait être reproduit à Donetsk et Louhansk en Ukraine en 2014 — Condoleezza Rice, alors secrétaire d'État américaine, affirmait encore que « les récents propos au sujet d'une nouvelle guerre froide sont un non-sens hyperbolique6 ».

Il faudra l'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 et son intervention en Ukraine pour faire pencher la balance de manière décisive vers une reconnaissance toujours plus grande de la réalité d'une nouvelle guerre froide. Après le tournant nettement hostile des relations américano-chinoises inauguré par Donald Trump et poursuivi par Joseph Biden, l'invasion de l'Ukraine lancée par Vladimir Poutine en février 2022 — en portant les tensions entre la Russie et l'Occident à son paroxysme, peut-être même à deux doigts de l'utilisation d'armes nucléaires et du début d'une nouvelle guerre mondiale — a rendu la nouvelle guerre froide visible à tous, sauf ceux qui ne veulent pas voir.

Article traduit de l'anglais par l'auteur | Gilbert Achcar, « A cold war by any other name », Le Monde diplomatique (english version), juin 2023

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Membres