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« Il faut mettre en crise les institutions européennes, par le vote et par des luttes »
L'économiste Catherine Samary, membre d'Attac et du NPA, porte un regard critique sur les « visions » européennes proposées par Emmanuel Macron ou Raphaël Glucksmann. Mais elle conteste aussi la stratégie trop institutionnelle des Insoumis, et certains pans de leurs discours. Publié par Mediapart.
Tiré de Inprecor 719 - avril 2024
26 avril 2024
Par Catherine Samary
Catherine Samary à l'Université d'été du NPA. © Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas
En présentant son « Agenda 2030 » pour l'Union européenne (UE), Raphaël Glucksmann a préempté la critique du second discours de la Sorbonne prononcé par Emmanuel Macron, désormais lesté de son bilan. Cette course à l'Européen le plus ambitieux ou le plus cohérent a de quoi laisser insatisfaits, à gauche, celles et ceux qui partagent une sensibilité internationaliste tout en pensant que des ruptures franches sont nécessaires pour « mettre en crise »l'intégration européenne existante.
C'est le point de vue de Catherine Samary, économiste et militante altermondialiste, membre d'Attac et du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Cosignatrice d'une tribune collective récente plaidant pour la constitution d'un « pôle alternatif, révolutionnaire et radicalement démocratique », elle est également critique de la posture de La France insoumise (LFI) à ce scrutin, avec son mot d'ordre selon lequel il serait possible de « tout changer » par un simple vote le 9 juin. Entretien.
Emmanuel Macron et Raphaël Glucksmann viennent de partager, à un jour d'intervalle, leur « vision » pour l'Union européenne. Vous semblent-elles antithétiques, ou s'affrontent-elles au sein d'un même espace de cogestion de l'intégration européenne, sans remise en cause de ses piliers fondamentaux ?
J'observe du côté de Glucksmann et du Parti socialiste (PS) une volonté de redonner vie à une social-démocratie ayant largement dépéri sur bien des terrains, en retrouvant de la vitalité sur le plan social et écologique. Mais cela ne dessine pas de véritable rupture avec le cours existant de l'intégration européenne.
Le cadre institutionnel global n'est pas critiqué frontalement, et on n'a pas vraiment de réponse sur ce qu'il advient lorsqu'une force de gauche se retrouve confrontée aux traités de libre-échange noués par l'UE, aux critères budgétaires austéritaires, aux règles sur la libre concurrence, etc. Je ne nie pas la pertinence de certaines luttes concrètes à l'intérieur des institutions, en faveur des travailleurs ubérisés ou contre la politique migratoire européenne. Ces batailles sont nécessaires au Parlement, mais cela ne suffit pas.
Le thème de la désobéissance à certaines règles de l'UE n'est guère présent dans la campagne, alors qu'il figurait dans le programme de l'union des gauches aux législatives. Les Insoumis de Manon Aubry ne l'ont pas abandonné mais ne le mettent pas en avant. Le regrettez-vous ?
Je crois en effet à la nécessité de mettre en crise notamment le rôle d'institutions non élues comme la Commission et la Banque centrale européenne (BCE), qui agissent d'après leurs critères de « concurrence libre et non faussée » qui sont antithétiques avec une sortie des logiques productiviste et capitaliste. Pour mettre en cause ces institutions, il faut cependant construire un mouvement européen alternatif, « par en bas ». Or, nous avons un retard considérable dans ce processus.
Face à la globalisation capitaliste, il y avait eu la construction d'un mouvement altermondialiste, avec des forums sociaux mondiaux et européens, à partir de 2001 à Porto Alegre (Brésil) pour les premiers, et de 2002 à Florence (Italie) pour les seconds. Ces forums ont dépéri mais un rebondissement est en cours, comme le processus mis en œuvre lors des rencontres de Marseille du 26 au 28 avril prochains pour construire un « Espace commun européen des alternatives » afin d'articuler des campagnes populaires à différentes échelles.
À cet égard, je trouve que le slogan de LFI pour les élections européennes, « donnez-nous la force de tout changer », exagère ce qu'il est raisonnable d'espérer par le vote. Cela suggère de s'en remettre à une organisation politique et à sa position institutionnelle, ce qui est assez loin de la logique ébauchée avant les élections, d'une union populaire tournée vers un « front social ». C'est pourtant indispensable pour crédibiliser un discours plus radical contre « la cogestion par la droite, les socialistes et les macronistes ».
Il ne faut adhérer ni aux approches apologétiques d'un « bloc occidental », ni à l'expansion impériale et réactionnaire grand-russe de Poutine.
Est-ce qu'une ligne de rupture avec l'intégration existante n'est pas plus difficile à défendre depuis la guerre en Ukraine, à l'heure où des grandes puissances révisionnistes s'apprêtent à explorer les failles de l'UE ?
Face à la guerre en Ukraine, même des forces modestes ont entrepris de mettre en place un réseau solidaireluttant sur plusieurs fronts avec les forces progressistes ukrainiennes. Il s'agit de s'opposer à la fois à une agression grand-russe impériale, mais aussi à des attaques sur le droit social, les droits syndicaux, la santé, sous pression du FMI (de la dette) et de l'UE… De même, sur la cause palestinienne, le réseau BDS [Boycott Désinvestissement Sanctions – ndlr] est précieux pour défendre le droit international, en contestant les politiques de l'UE envers l'État d'Israël tout en réclamant la poursuite en justice de tous les crimes de guerre.
En tout état de cause, il ne faut adhérer ni aux approches apologétiques d'un « bloc occidental », comme Glucksmann et Macron ont tendance à le faire, ni à l'expansion impériale et réactionnaire grand-russe de Poutine. Celui-ci est principalement soutenu par des extrêmes droites dans le monde ; mais une partie des gauches est attirée par la posture « anti-occidentale » qu'affichent les BRICS[une entente économique de grandes puissances du « Sud global » – ndlr], dont fait partie la Russie. Or ce regroupement hétérogène n'offre aucune alternative anti-impérialiste, anticapitaliste et démocratique à l'ordre du monde actuel.
Au sein de la gauche anticapitaliste, vous faites partie de celles et ceux qui assument la nécessité d'un soutien militaire à l'Ukraine. Que pensez-vous du mot d'ordre d'« économie de guerre » avancé par Raphaël Glucksmann ?
Il faut faire attention à la surenchère dans les mots. Historiquement, le terme suggère la participation à une guerre mondiale, là où il s'agit surtout d'être en soutien à une guerre de libération nationale. Il signifie plus précisément la transformation de la quasi-intégralité des structures productives d'une économie, ce qui n'est pas à l'ordre du jour, y compris dans les propres propositions de Raphaël Glucksmann.
Il s'oppose à un discours pacifiste, tenu par le PCF ou LFI, qui avance un mot d'ordre « cessez-le-feu partout ». C'est un discours insatisfaisant au regard du soutien concret à porter à l'Ukraine : l'aide armée n'est pas demandée seulement par le gouvernement Zelensky, mais par toutes les composantes de la société qui résistent à l'agression russe, dont des combattant·es femmes et LGBT. Cela n'implique pas de renoncer à la critique des blocs militaires comme l'OTAN (ou l'OTSC dominé par la Russie) mais ce n'est pas parce que des armes viennent d'un membre de l'Otan qu'elles ne sont pas nécessaires dans une résistance contre une occupation et une agression militaires.
Cela étant dit, le discours pacifiste contient une critique pertinente de l'exploitation réelle que les forces impérialistes et les industries d'armement font de la guerre. Il faut y répondre, et donc remettre en cause une logique de production des armes qui vise le profit, et la combiner avec des discussions politiques pour un mouvement anti-guerre décolonial. C'est un aspect que je n'entends ni chez Macron ni chez Glucksmann.
Comment appréhender la question de l'élargissement demandé par l'Ukraine et d'autres pays dans les Balkans ou à l'Est ? En l'envisageant favorablement, vous êtes finalement plus proche de Glucksmann que de LFI…
Parce que Glucksmann est moins critique de l'UE que d'autres composantes de gauche, ou plus optimiste dans sa transformation depuis l'intérieur des institutions, il défend en effet le principe de l'élargissement. J'y suis ouverte pour d'autres raisons.
Lorsque LFI s'y dit opposée en affirmant qu'élargir l'UE à des pays aux normes plus faibles créerait une concurrence déloyale, ce parti oublie que les délocalisations n'ont pas attendu les adhésions à l'UE pour avoir lieu. Et cela voudrait dire qu'on ne pourrait construire une Union européenne qu'avec des pays ayant les mêmes niveaux de richesse et de développement ? Cela revient à acter une logique d'Europe forteresse, d'Europe des riches.
La meilleure façon d'avancer des alternatives, ce n'est pas de sortir de cette construction européenne mais d'y désobéir.
Je pense qu'il faudrait plutôt saisir l'opportunité de ces demandes d'intégration, lorsqu'elles ont un véritable soutien populaire, comme c'est le cas en Ukraine face à l'agression russe. Car en réalité, l'élargissement soulève des problèmes constitutionnels majeurs. Quels fonds et politiques économiques pour réduire les inégalités ? Quel type de démocratie ? On ne peut pas répondre à ces questions avec l'UE telle qu'elle est. Ce n'est pas une raison pour rejeter les adhésions, mais s'en saisir au contraire comme opportunité d'une mise à plat démocratique des traités et politiques européennes.
Ce ne serait pas du luxe. L'UE n'a pas été capable de se confronter aux enjeux monétaires et bancaires de la grande crise économique de 2009, aux enjeux de santé du Covid, aux enjeux d'une transition écologique dans la justice sociale… La meilleure façon d'avancer des alternatives, ce n'est pas de sortir de cette construction mais d'y désobéir, d'organiser des campagnes populaires et d'inventer un fonctionnement alternatif de l'Europe, avec des mises en œuvre partielles et institutionnelles.
C'est une véritable gageure, au regard des reculs sociaux et démocratiques accumulés, et de la désynchronisation des rythmes politiques entre États membres.
C'est l'une des difficultés de notre époque. Les grandes luttes nécessaires d'aujourd'hui, sociales, féministes ou écologiques, ou à propos de la guerre et de la paix, ne peuvent se résoudre à une échelle purement nationale. À cet égard, l'horizon européen est stratégiquement intéressant entre le niveau national et le niveau international, nécessaire mais encore plus lointain. Le niveau continental, par la proximité qu'il suppose, est décisif.
C'est pourquoi il faut une posture radicalement critique sur ce qu'est l'UE réellement existante, mais ne pas louper des batailles, que ce soit dans, hors et contre l'UE. Il s'agit de désobéir et d'entraîner le plus de forces possible pour des alternatives internationalistes, dans l'intérêt des peuples.
Propos recueillis par Fabien Escalona
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l’extraordinaire progression d’Eh Bildu... et la réédition du pacte PNV-PSE
Si l'on devait résumer les résultats des élections en un seul titre, on pourrait dire que l'extraordinaire progression d'EH Bildu (4,56% des voix (92.155) et 6 sièges) n'a pas réussi à empêcher que le prochain gouvernement basque soit une réédition du précédent : un gouvernement de coalition entre le PNV (Parti Nationaliste Basque, droite) et le PSE-EE (PSOE).
23 avril 2024, par EGIREUN
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70555
Ainsi, bien que le PNV ait perdu 3,83% des voix et 4 sièges par rapport aux élections de 2020, l'augmentation de 0,56% et de 2 sièges du PSE, permet à la coalition PNV-PSE d'atteindre la majorité absolue dans le futur parlement (39 sièges sur 75) et de continuer à gouverner.
Selon le candidat de EH Bildu au Lehendakari (président), Pello Otxandiano, les résultats de dimanche permettent de former deux majorités au parlement basque : d'une part, la plus grande majorité nationaliste (PNV-EH Bildu) de l'histoire du parlement basque (54 sièges sur 75) en faveur du « droit de décider » [1] et d'autre part, une majorité de gauche (EH Bildu, PSE, Sumar, 40 sièges sur 75) pour promouvoir les politiques sociales. Et EH Bildu considère que cette situation ouvre un nouveau cycle politique dans lequel la gauche nationaliste joue un rôle central.
Cependant, si ces chiffres sont réels, la constitution de ces deux majorités ne dépend pas d'EH Bildu mais surtout de l'accord PNV-PSE, tant en termes d'autonomie que de politiques de transition sociale, fiscale ou écologique.
Quoi qu'il en soit, ce qu'il faut retenir, c'est que ces élections montrent la crise du PNV et un EH Bildu en plein essor. Une montée, disons structurelle, non soumise à la conjoncture se consolide depuis quelques années, notamment depuis les élections municipales de 2023 (c'est la première force municipale du Pays basque) et lors des élections au Parlement espagnol de juillet 2023, avec une augmentation de 5,27% en pourcentage face à un PNV qui a perdu 8% de voix par rapport aux élections précédentes.
Quelles sont les raisons du déclin du PNV ?
Les raisons du déclin du PNV sont, d'une part, l'usure produite par la longue période de gestion gouvernementale qu'il a dominée depuis 1980 (bien que sa gestion ait été acceptée par de larges secteurs de la population) et, d'autre part et surtout, une législature particulièrement agressive en matière de politiques sociales (principalement la santé et le logement) et au ton nettement autoritaire, en accord avec l'air du temps.
Au cours de la campagne électorale, la question centrale a été le débat sur le système de santé publique (Osakidetza) qui, après avoir été un système de pointe en Espagne, s'est progressivement dégradé en raison de la privatisation des services, de la réduction des ressources et du manque de personnel. Et alors qu'Osakidetza apparaissait comme le fleuron du pays basque selon le PNV, son candidat a dû reconnaître les faiblesses et annoncer des mesures d'amélioration (en matière de recrutement de personnel, de soins primaires...) que son parti et le gouvernement PNV/PSE avaient jusqu'à présent systématiquement refusées.
Il ne pouvait en être autrement, car pendant la campagne électorale, les mobilisations des usagers et du personnel de santé n'ont pas cessé, pas plus que les mobilisations promues par les groupes de défense d'une santé publique de qualité et les syndicats.
En outre, le PNV a également été confronté aux manifestations d'autres secteurs, tels que les retraités, les femmes travaillant dans les soins à domicile ou le réseau des maisons de retraite...
L'opposition du PNV à la loi sur le logement adoptée en Espagne (avec le soutien d'EH Bildu et de la gauche SUMAR/Podemos) pour tenter de mettre un terme à la voracité des fonds vautours dans le secteur et à la crise aiguë du logement - qui explique l'émergence de syndicats de locataires et la déclaration de certaines villes comme zones de tension- a été très controversée.
A cela s'ajoute la relation étroite que le PNV entretient avec les élites économiques et financières (le président de Petronor - entreprise pétrolière et gazière, pionnière en matière de pollution et de négation de la crise climatique - est un ancien président du parti), qui constitue l'alpha et l'oméga de sa politique économique.
Si l'on ajoute à cela que les temps changent et que des questions comme l'égalité des sexes, les droits LGBTQ, la crise écologique, la démocratie participative... sont peu identifiables à l'image du PNV ;tandis qu' avec EH Bildu émerge une alternative plus identifiable à celles-ci. L'érosion du PNV est donc compréhensible, même si contrairement à d'autres partis bourgeois, le PNV est un parti avec une base populaire et une base militante.
L'essor d'EH Bildu
Depuis la fin de l'activité armée de l'ETA, EH Bildu développe une politique nationale et sociale alternative à celle du PNV, et son ascension électorale doit être replacée dans les coordonnées suivantes :
• Premièrement, ses racines sociales. Par sa nature et son histoire, EH Bildu n'est pas seulement une marque électorale, c'est une force politique profondément enracinée dans la société basque, tant par une tradition militante dans le mouvement ouvrier (syndicat LAB, plus de 50.000 membres et deuxième syndicat du Pays Basque) que dans les mouvements sociaux (mouvement féministe, mouvement environnemental, etc.), avec un militantisme présent dans les mobilisations sociales et politiques.
• Deuxièmement, il a une forte présence au niveau municipal (première force électorale municipale au Pays basque).
• Troisièmement, tant au Parlement espagnol (où il constitue une force essentielle pour empêcher la droite d'arriver au pouvoir) qu'au Parlement basque, il accorde une attention particulière à la mise en place de politiques sociales en faveur du plus grand nombre avec un discours qui ne s'adresse pas seulement à la population basque, mais à tous les peuples de l'État. Il en va de même pour la défense des droits et des libertés (contre la loi du bâillon...) ou contre la corruption.
• Quatrièmement, sur la question nationale, il se situe loin de la revendication traditionnelle d'indépendance. Comme l'expliquait Oscar Matute à Mediapart en 2023 « Jusqu'à présent, nous avons surtout eu un public réceptif à notre discours sur l'indépendance. Nous essayons désormais de créer un point de connexion avec les gens qui vivent au Pays basque mais ne partagent pas forcément notre projet sur l'indépendance ». D'où son plaidoyer en faveur d'une structure confédérale de l'État.
• Enfin, pour ces élections, son programme constitue une proposition alternative à celle du PNV. « En période de transformation de l'emploi, nous allons opter résolument pour l'emploi de qualité, en nous opposant à la précarité qui conditionne profondément les conditions et les projets de vie. Le salaire minimum de 1 400 euros, la journée de travail de 32 heures sans réduction de salaire, le renforcement intégral de la santé au travail et de l'inspection du travail, la lutte ferme contre l'écart salarial et la signature du Pacte pour le cadre basque des relations de travail et de la protection sociale ... le soutien aux revendications du mouvement des retraités pour un salaire minimum de 1080 euros ». Un programme, disons, antilibéral, qui, bien qu'il comporte des aspects critiquables , répond aux attentes de changement de larges secteurs sociaux.
Et maintenant ?
Ces résultats ouvrent selon EH Bildu un nouveau cycle politique, dans lequel EH Bildu constitue l'axe capable d'articuler deux majorités : une majorité nationaliste pour canaliser les aspirations nationales du peuple basque et une majorité de gauche pour s'attaquer aux politiques sociales. Est-ce possible ?
D'une part, sur la question nationale, il n'est pas du tout évident que le PNV s'appuie uniquement sur EH Bildu pour faire avancer les « Bases consensuelles pour l'actualisation de l'Autogouvernement d'Euskadi » (approuvées en 2018 avec les votes de ces deux partis). D'ailleurs ce document s'est perdu dans les tiroirs et, au cours de cette campagne, la question n'a pratiquement pas été abordée.
D'autre part, il est certain que le PSE (fidèle disciple du PSOE et de la politique gouvernementale en Espagne) ne sera pas disposé à faire partie d'une majorité de gauche pour promouvoir des politiques sociales de grande envergure. Il le sera d'autant moins s'il est en coalition avec le PNV. Il ne faut pas oublier que sur des questions telles que la santé publique, les projets inutiles ou les revendications des retraités, ce parti n'a pas bougé le petit doigt jusqu'à présent. Ce qui explique en partie sa faible progression électorale.
Donc le problème n'est pas dans l'arithmétique parlementaire - ce qui peut être le cas parfois- mais dans le rapport de force social pour faire pencher la situation du bon côté.
Il est un peu inquiétant que pendant la campagne électorale et le soir même du scrutin, la question des mobilisations sociales, de la construction d'un rapport de force pour défendre les revendications sociales , écologiques, féministes... ait été absente. Car sans ce rapport de force, l'arithmétique parlementaire a peu de chance.
Par ailleurs, lorsque EH Bildu affirme dans la présentation de son programme de gouvernement pour ces élections que le point cardinal pour avancer est que chacun commence à réfléchir à la manière de faire pays. Certes si la formule travailler pour le bien-être du pays, signifie travailler pour les 99% et répondre aux besoins de la majorité sociale, alors elle fait sens. Mais le problème est que pour illustrer cette formule de campagne, il cite deux accords (l'un qui a abouti et l'autre qui n'a pas abouti) qu'EH Bildu a signés avec le PNV au cours de la dernière législature. Le premier accord concernait le système éducatif basque (compétence de la Communauté autonome) signé par la gauche nationaliste avec le PNV mais rejeté par une grande partie du secteur : il sacralisait la dualité du système éducatif (public et privé) et renvoyait l'unification du système dans le secteur public aux calendes grecques. EH Bildu ne s'est retiré de cet accord que parce que le PSE a introduit une modification concernant le droit de choisir l'enseignement en castillan si les parents le demandent.
Le second accord concerne la loi sur la transition écologique, un accord très critiqué par les secteurs écosocialistes car, malgré des aspects positifs, il s'accomode d'un verdissment du capitalisme alors qu'au Pays Basque il existe déjà des propositions rééllement alternatives.
Ces deux exemples montrent les tensions liées à cette orientation politique. Cette orientation qui cherche des accords avec des forces politiques dont le modèle de société est aux antipodes est vouée à l'échec d'autant qu'elle n'est pas en position hégémonique et qu'il n'y a pas de rapport de forces sociales.
Par conséquent, la tâche ici et maintenant serait de traduire cette impulsion électorale d'EH Bildu et la demande de changement profond qu'elle reflète en une dynamique de construction de mobilisation et d'organisation sociales ppour faire avancer les droits sociaux et démocratiques.
Josu Egireun
P.-S.
• Mise à jour. Des corrections et une note explicative ont été ajoutées le 24 avril 2024.
Notes
[1] La Constitution de l'État espagnol ne reconnaît pas aux nationalités historiques (Catalogne, Pays basque, Galice...) le droit à un référendum pour décider du type de relation à établir avec l'État (relation fédérale, confédérale ou indépendance). C'est pourquoi des initiatives (sociales et institutionnelles) sont promues au Pays basque pour que ce droit à décider
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Italie : un an et demi de règne de la droite
La ligne politique de Meloni et de ses alliés prône une continuité totale avec les politiques économiques néolibérales de Bruxelles et soutient le nouveau pacte de stabilité européen, qui annonce, dès l'automne, une loi financière très punitive pour les classes populaires.
Tiré de Inprecor 719 - avril 2024
18 avril 2024
Par Franco Turigliatto
Un autre élément crucial est la centralité des entreprises qui ne doivent être soumises à aucune contrainte (laisser les mains libres aux capitalistes !) et qui, au contraire, doivent être soutenues par de nouvelles baisses d'impôts. Les douze amnisties fiscales en un an pour la petite et la moyenne bourgeoisie, principale base électorale du gouvernement, ont été une invitation flagrante à l'évasion fiscale.
Répression, course aux armement et offensive idéologique réactionnaire
À cela s'ajoute la pénalisation sévère de toutes les couches les plus faibles de la société (les pauvres, les migrantEs et aussi les personnes en situation de handicap), à la fois sur le plan économique et normatif. Ces mesures se réalisent à travers l'introduction de 22 nouvelles infractions pénales allant de la répression des rave-partys à la criminalisation des actions collective des jeunes activistes pour la défense de l'environnement tandis que des mesures plus « sérieuses » sont en préparation pour écraser le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien dans les universités.
Sur le plan international, Meloni appuie pleinement la coalition impérialiste de l'Otan, la course aux armements et l'envoi de la flotte italienne dans le golfe Persique.
Son action s'accompagne aussi d'une poursuite du processus de privatisation des écoles, d'accentuation des divisions de classe en leur sein et d'une offensive idéologique visant à réécrire l'histoire du pays dans un sens réactionnaire et révisionniste. Les représentants des forces armées sont de plus en plus présents dans la vie et l'éducation de nombreuses écoles et on assiste à l'activation de toutes les impulsions réactionnaires de la société, y compris le racisme, le patriotisme nationaliste et le vieux colonialisme.
On assiste à une occupation systématique à tous les niveaux des institutions et du pouvoir, avec le contrôle total de la télévision et des médias publics et la tentative de museler et même de criminaliser les journalistes critiques.
Le culte de la prétendue démocratie du dirigeant élu par le peuple s'exprime dans une contre-réforme institutionnelle qui donnera d'énormes pouvoirs au Premier ministre, modifiant complètement l'équilibre des pouvoirs de l'État, et qui est combinée à la contre-réforme de la prétendue autonomie différenciée, qui rendra les régions riches encore plus riches et qui détruira encore plus les soins de santé publics au profit du secteur privé.
Morts au travail et destruction des acquis de la Résistance
Ils veulent mettre fin à cette « religion civile réformiste » (porteuse de droits, de liberté et de recherche de la justice sociale) qui a caractérisé le pays pendant des années après la victoire de la Résistance, exprimée par le mouvement ouvrier et les forces sociales, syndicales et politiques de la gauche. Les défaites de la classe ouvrière, sa fragmentation et les politiques d'austérité menées par les gouvernements de centre-droit et de centre-gauche ont ouvert une autoroute à l'extrême droite pour tenter d'instaurer ce que Gramsci appelait une « révolution passive » réactionnaire des classes dominantes.
Une chaîne interminable et inacceptable de morts au travail, de véritables massacres de travailleurEs, marque désormais la condition de la classe ouvrière, et il est clair que ce gouvernement, qui ne veut mettre aucun obstacle à la libre exploitation des entreprises et à la précarité, ne peut pas et veut encore moins mettre en place une législation efficace et des contrôles adéquats pour lutter contre ces meurtres.
Vers une nouvelle saison de luttes ?
Le gouvernement sait bien que pour consolider son pouvoir, il doit en venir à une confrontation avec le mouvement ouvrier (et il s'y prépare). Ce dernier conserve sa force syndicale et organisationnelle, bien qu'affaiblie. Jusqu'à présent, cette confrontation directe a été reportée en raison de la passivité des directions syndicales, y compris la subordination totale de la CISL (deuxième syndicat italien), et de l'espoir du gouvernement que l'inaction syndicale accentue encore la démoralisation et les divisions de la classe ouvrière, mais les tensions sur les salaires et l'emploi sont bien présentes et (avec l'arrivée de la loi budgétaire d'austérité) pourraient précipiter la confrontation. Les syndicats de base, mais aussi les directions des deux autres grands syndicats, la CGIL et l'UIL, tentent de réagir d'une manière ou d'une autre, en commençant par le renouvellement des contrats de travail de nombreuses catégories dans les secteurs public et privé, dont les salaires ont été massacrés par l'inflation. Le 11 avril, des grèves et des mobilisations ont eu lieu dans tout le pays contre les morts au travail. Le 12 avril, 10 000 travailleurEs de Stellantis et de l'industrie automobile sont descenduEs dans les rues de Turin pour défendre leurs emplois.
En outre, deux dates symboliques de lutte pour le mouvement ouvrier, le 25 avril, anniversaire de la défaite du fascisme, et le 1er mai, sont très proches. La perspective doit être celle d'une nouvelle saison de lutte, d'un regain du mouvement ouvrier, capable de résister au dur affrontement social contre le gouvernement fasciste qui gère les intérêts de la classe capitaliste.
Publié par L'Anticapitaliste n°704.
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Argentine : la jeunesse entre massivement en lutte contre Milei et l’austérité
Face au plan d'austérité de Milei qui pousse les universités d'Argentine au bord du gouffre, la mobilisation en défense de l'enseignement public a été massivement suivie ce mardi. Une entrée de la jeunesse dans la lutte contre Milei qui pourrait constituer un point d'appui majeur face au président d'extrême-droite.
24 avril 2024 | tiré de Révolution permanente | Photo : La Izquierda Diario
https://www.revolutionpermanente.fr/Argentine-la-jeunesse-entre-massivement-en-lutte-contre-Milei-et-l-austerite
Alors que le nouveau chef d'État de la République d'Argentine est en poste depuis le 10 décembre 2023, la situation des établissements de recherche et d'enseignement public a atteint un point de crise majeur. Ce mardi 23 avril, une nouvelle mobilisation massive est attendue à Buenos Aires et dans la plupart des grandes villes du pays pour défendre le droit à l'éducation publique dans les universités. Appelée par la quasi-totalité des forces politiques du pays (au-delà du PRO, le parti de Macri, et du parti de Milei, La Libertad avanza), la mobilisation concentrera la majorité des fédérations étudiantes et des centres étudiants, ainsi que des recteurs et des directeurs d'universités, y compris des universités privées.
« Augmenter le budget oui, piller les pensions et les salaires pour satisfaire le FMI et les grandes entreprises non ». C'est derrière ce mot d'ordre que les Jeunesses du Parti des travailleurs socialistes (PTS) appelaient l'ensemble de la jeunesse argentine et toutes celles et ceux qui souhaitent faire front contre les politiques mortifères du libertaire président argentin, Javier Milei, à se rendre massivement dans la rue ce 23 avril, à Buenos Aires et dans une dizaine de localités.
Les universités publiques touchées de plein fouet par l'inflation
Une situation dramatique qui n'est que le reflet de la politique de la « tronçonneuse » que revendique le nouveau président. Alors que la situation économique du pays est extrêmement dégradée, à l'image du taux de pauvreté qui a explosé depuis l'arrivé au pouvoir du dirigeant d'extrême-droite, passant de 45% à 57% de la population, et d'une hausse de l'inflation de 240% prévue en 2024, les universités du pays sont elles aussi en première ligne face à cette situation de paupérisation accélérée. En ce sens, face à la hausse de 700% des prix de l'électricité, suite à la dérégulation des prix de l'énergie voulue par Milei, certaines universités ont été contraintes de réduire à peau de chagrin leurs consommations énergétiques, à l'image de la Faculté de Médecine de Buenos Aires, dispensant des cours dans le noir une fois la nuit tombée.
Et pour cause, malgré l'inflation incontrôlée qui touche l'Argentine, le gouvernement de Milei a alloué, en 2024, aux établissements d'enseignement supérieur le même budget que l'année 2023. « Cela représente une contraction de pratiquement 70 % des budgets dans tous les domaines de l'éducation supérieure », dénonce Emiliano Yacobitti, vice-recteur de l'université de Buenos Aires, interrogé par Le Monde. En ce sens, les établissements doivent faire face à une hausse massive de leurs frais de fonctionnement, avec le quart du budget qui leur avait été alloué pour l'année 2023. Comme le souligne la Izquierda Diario, une augmentation de 300% des budgets universitaire serait nécessaire pour faire face à l'inflation prévue pour cette année. Un besoin qui contraste avec la récente annonce du gouvernement d'une hausse de 140% des seuls budgets de fonctionnement, budgets qui ne représentent que 5% des dépenses totales de universités.
Dans le même sens, alors que les sénateurs ont récemment augmenté leur revenu de 170%, les personnels du secteur doivent se contenter de salaires devenus faméliques. Comme le souligne un professeur de la Faculté d'architecture et d'urbanisme de La Plata, « beaucoup de professeurs viennent travailler pour trois fois rien. C'est grâce à eux que l'université survit ». Représentatif de cette situation, l'enseignant ne touche que 127 000 pesos par mois, soit 137 €. Un appauvrissement généralisé à l'image, là encore, de la situation nationale, alors que le pouvoir d'achat des argentins a été réduit de plus de 20% depuis le choc austéritaire mené par Milei.
Vers mobilisation générale contre Milei ?
Pourtant face au tollé national mais également international provoqué, à l'image de la lettre ouverte de soixante-huit Prix Nobel internationaux s'inquiétant que « le système de sciences et de technologies argentin s'approche d'un dangereux précipice », la présidence d'extrême droite ne répond que par le mépris.Réagissant à la lettre des nobels, le porte-parole du gouvernement, Manuel Adorni, affirmait que « L'Argentine est un pays paupérisé avec la moitié de sa population vivant sous le seuil de pauvreté. La science qui n'apporte pas de bénéfice direct pour la société ne sera pas financée ». Une déclaration qui illustre le dessein que réserve Milei à l'enseignement et à la recherche publique, faire table rase des domaines relevant des sciences humaines et sociales, accusés de mener une « bataille culturelle », et la privatisation.
Une posture qui pourrait couter cher au président Argentin, qui a été contraint, face à la montée de la contestation d'organiser une allocution télévisée pour vanter réformes largement impopulaires. En effet, comme le souligne RFI, « l'éducation et l'université publique et gratuite sont une fierté pour beaucoup d'Argentins, et la mobilisation de ce mardi pourrait être l'une des plus importantes depuis son élection ». De nombreux secteurs ont appelé à la mobilisation ce mardi, des franges du perronisme, en passant par les radicaux à l'extrême-gauche. Un appel qui n'est pas propre au secteur de l'enseignement supérieur, à l'image du syndicat d'enseignants du primaire et du secondaire Ademys, qui a appelé à la grève pour cette journée de mobilisation, et qui a poussé la principale centrale syndicale du secteur, l'UTE/Ctera à en faire de même. Un mouvement qui a été également suivi par des nombreux comités de quartier et par les principales centrales syndicales, comme la CGT.
En plus des enseignants se sont également des larges couches des secteurs étudiants qui se sont mobilisés en amont du 23 avril, afin de préparer la mobilisation. En ce sens, les Jeunesses du PTS se sont réunis ou ont directement appelé dans différents lieux d'études à des assemblées, rassemblant plusieurs milliers de jeunes. Un début d'auto-organisation du secteur étudiant, qui au travers des mots d'ordres revendiqués à l'issu des assemblées, illustre la colère qui traverse l'ensemble de la société et qui dépasse largement le seul cadre de l'enseignement supérieur. À l'université de Buenos Aires, l'assemblée de la faculté des sciences sociales a ainsi voté la mobilisation avec le slogan : « Contre la loi omnibus, l'austérité budgétaire et la réforme du travail », tandis que l'assemblée de la faculté d'architecture a elle voté un appel avec le slogan : « Budget de l'université OUI au pillage des retraités et des travailleurs pour se conformer au FMI et aux grandes entreprises, NON au DNU, à la nouvelle loi omnibus et à la contre-réforme du travail qui attaque le droit de grève des travailleurs de l'éducation. »
La mobilisation de ce 23 avril pourrait donc figurer comme un véritable tournant dans la mobilisation et la résistance contre les politiques de Milei, en mobilisant de nombreux secteurs, mais également en faisant finalement entrer la jeunesse dans la bataille contre le dirigeant d'extrême droite. Une combativité que les étudiants membres du PTS, souhaitent maintenir au-delà de la mobilisation de ce mardi, tel qu'ils le revendiquent dans leur appel : « Après la marche, nous devons continuer à développer l'organisation dans chaque faculté et la coordination avec les travailleurs en lutte et les assemblées de quartier ».
Les attaques à l'université doivent être comprises comme un pas supplémentaire dans une politique de mise en dépendance du pays au capital international et d'attaque contre l'accès à l'université pour tous, et ce en sapant un système universitaire déjà profondément défaillant et attaqué de toutes parts par les gouvernements qui se sont succédé ces dernières décennies. Si le mouvement étudiant argentin n'a pas été particulièrement présent ces dernières années en matière de mobilisation, il pourrait être amené à jouer un rôle central pour infliger une défaite à Milei et ses alliés.
Une perspective d'autant plus nécessaire alors que deux journées de mobilisation d'ampleur se profilent en Argentine. Le 1er mai d'une part, et le 9 mai d'autre part. Il y a en effet un enjeu important à ce que cette dernière date, appelée par les principales directions syndicales du pays, devienne l'épicentre et le début d'un front large de combat contre Milei. Cette journée de grève contre la réforme du code du travail, finalement appelée par une CGT sous la pression de sa base. Une mobilisation d'ampleur ce mardi, et l'entrée du secteur étudiant dans la mobilisation contre les politique du président d'extrême droite pourraient permettre de contraindre les direction syndicales à ne pas se contenter d'une journée de lutte contre la réforme du droit du travail, mais également contre l'ensemble des législation réactionnaire de l'exécutif argentin, au premier rang desquels le méga DNU ou la nouvelle loi omnibus prochainement discutée au Parlement. Cette position, refusant le dialogue social entretenu par les directions syndicales, et pour une direction combative de la mobilisation contre Milei, est clairement revendiqué par l'appel jeunes militants du PTS : « A bas la nouvelle loi omnibus, la réforme du travail écrite par le radicalisme et le DNU ! Que la CGT, le CTA et les organisations appelant à la marche sur la 23 avril appellent à se mobiliser le jour de la discussion de la loi ! Pour la grève appelée le 9 mai, nous exigeons une grève nationale active ! ».
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Stratégie d’annihilation de la culture en Argentine
Des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans plusieurs villes d'Argentine cette semaine contre la politique du président Javier Milei qui tente d'assécher l'enseignement supérieur, la recherche, le journalisme, la culture, tous les secteurs qui se dédient à établir des vérités, par la connaissance, l'information ou l'exploration artistique et sont considérés comme peuplés de parasites par le nouveau gouvernement argentin.
26 avril 2024 tiré de la lettre AOC media
https://aoc.media/analyse/2024/04/25/strategie-dannihilation-de-la-culture-en-argentine/
Depuis l'investiture de Javier Milei à la présidence de la République argentine le 10 décembre dernier, son gouvernement s'est employé à bloquer les financements d'à peu près tous les services, directs ou délégués, de l'État. Cet assèchement s'est accompagné d'une rhétorique sur une supposée gabegie antérieure des finances publiques, ainsi que d'un lot quotidien d'invectives et d'insultes qui constituent désormais une bonne part de la parole publique du haut de l'État.
À la fois cibles de coupes budgétaires remettant en cause leurs existences et des insultes présidentielles, les institutions culturelles – au sens large, depuis l'Éducation publique jusqu'à celles dédiées aux arts – sont particulièrement détestées par le nouveau pouvoir. Au-delà la violence verbale, souvent délirante, cette hargne relève d'une stratégie d'une droite qui se dit nouvelle.
Abattre les fondements de l'établissement de vérités
Recherche, journalisme, art, tous les secteurs qui se dédient à établir des vérités, par la connaissance, l'information ou l'exploration artistique, sont considérés comme peuplés de parasites et mis au pilori par le nouveau gouvernement argentin. Durant sa campagne, Milei a promis de fermer le CONICET (l'équivalent du CNRS en Argentine), probablement l'organisme de recherche le plus performant d'Amérique latine. Une fois à la tête de l'État, effectivement, le CONICET est asphyxié financièrement et de nombreux chercheurs sont contraints de prendre la route d'un exil « économique » (la distinction entre « migration économique » et exil politique n'a jamais été très convaincante du fait de politiques économiques forçant à la migration, son ineptie est flagrante dans ce cas).
L'agence de presse nationale, Télam, a brutalement été fermée. Du jour au lendemain, ses travailleurs ont trouvé porte close, dont l'accès était protégé par des clôtures et des policiers. Enfin, l'ensemble des financements des arts et de la culture ont été sévèrement sabrés, y compris l'emblématique INCAA (Institut National du Cinéma et des arts audiovisuels) qui permet à l'Argentine de compter parmi les meilleures productions de cinéma mondial. Bref, l'ensemble des professions qui ont pour raison d'être d'établir et discuter des vérités, questionner, vérifier, mettre en perspective, sont mis à l'index par le nouveau pouvoir.
Détruire les organismes qui ont pour vocation d'établir des vérités (questionnables, par nature) s'inscrit dans un agenda où le brouillage des vérités et leur recouvrement par une propagande permanente sont essentiel à ce pouvoir. Cela se comprend de la part d'un gouvernement qui vit dans une « vérité alternative », selon l'indétrônable expression de l'administration Trump. Il a cependant un acharnement particulier contre tout ce qui ressemble, de près ou de loin, au monde culturel qui interroge.
Les insultes en surplus
Tout d'abord, une telle hargne ne peut s'expliquer par le seul discours officiel, centré sur le budget et l'objectif de « déficit zéro », dont l'effet est un très rapide appauvrissement de la population bien au-delà des seuls secteurs culturels nommés. Lorsqu'il est question de recherche scientifique, de journalisme ou d'art, le gouvernement accompagne ses mesures d'asphyxie financière d'insultes ou de dénigrements envers les professions affectées.
Ainsi, Patricia Bullrich (ministre de la Sécurité) a justifié la fermeture de Télam car « les informations parviennent aujourd'hui par Twitter. Twitter est bien plus important qu'avoir une agence de presse ». Ironiquement, le chef de Reuters pour la région avait dû corriger la ministre. En effet, dans la même déclaration, elle a affirmé que l'agence britannique employait 250 journalistes à travers le monde afin de faire croire, par comparaison, que le millier de journalistes pour la seule Argentine de Télam fussent des fainéants ou des inutiles. (En réalité, Reuters emploie plus de 2500 journalistes et Télam était présent dans de nombreux pays). Quoiqu'il en soit, outre sa bêtise, Bullrich a exprimé tout le mépris dans lequel elle tient le journalisme. Mépris qu'il était tout à fait inutile d'exposer s'il ne s'agissait que d'une question d'économie budgétaire.
Plus cynique et insultant, le communiqué officiel du ministère du Capital Humain[1], annonçant des coupes drastiques dans le budget de l'INCAA, se félicitait que « les années où les festivals de ciné se finançaient avec la faim de milliers d'enfants sont terminées ». Sachant que ce même ministère a littéralement coupé les vivres à des centaines de milliers de personnes qui dépendaient de la distribution de nourritures fournies par l'État, le message est abject. Pour ce qui nous intéresse, néanmoins, il est surtout inutilement insultant à l'endroit du monde du cinéma. De nouveau, il y a une hargne particulière qui s'exprime, cette fois de la part d'une ancienne figure de second rang de la télévision. (Sandra Pettovello, ministre du Capital Humain, était auparavant « journaliste » d'une émission d'infotainment au travail plus assimilable à de la propagande que de la mise à la connaissance publique de faits).
Enfin, dans une belle confusion faite de comparaisons absurdes Milei a estimé que le CONICET avait un personnel pléthorique pour des résultats médiocres par rapport à ceux de la NASA. Il existe bien une agence dédiée aux activités spatiales en Argentine (la CONAE) mais elle n'emploie que 288 personnes. D'ailleurs, le CONICET est mieux noté que la NASA (avec un financement soixante-douze fois inférieur) dans la catégorie des organismes gouvernementaux de recherche, selon l'indicateur SCMimago (qui se dédie à cette activité particulièrement imbécile – et néfaste – de classer les institutions de recherche et l'influence de chaque revue scientifique).
Plus généralement, l'éducation publique est considérée comme une machine à « laver les cerveaux », selon l'expression maintes fois répétée par Milei qui réactive ainsi le mythe et la grande peur anticommuniste des années 1950 octroyant au camp communiste la capacité d'intervenir sur les cerveaux afin de les téléguider[2]. Milei est totalement embarqué dans une fantasmagorique croissante contre le communisme, bien résumé par le communiqué annonçant son déplacement au Forum économique mondial de Davos : « L'objectif du voyage est de promouvoir les idées de Liberté dans un forum contaminé par l'agenda socialiste 2030 qui n'apportera que misère au monde » (16 janvier 2023).
Une stratégie réfléchie mise en œuvre par des marginaux
La hargne verbale qui accompagne le démantèlement des institutions culturelles peut certes être considérée comme la forme habituelle de Milei et ses proches de s'exprimer, souvent ordurière presque toujours insane. Il est en effet rare que vingt-quatre heures ne se passent sans que Milei n'insulte une personne ou un groupe. Par ailleurs, cette détestation des espaces culturels se comprend de la part de personnes marginales, et souvent méprisées, à l'intérieur de ces mêmes espaces. Milei est un professeur d'économie d'une université peu prestigieuse, qui a adopté un crédo totalement discrédité, aussi bien par les keynésiens que les néolibéraux. Pentocaveo provient d'une émission, qui se prétend de journalisme, méprisée par la profession. La sœur de Milei – surnommée par son frère « le chef » – s'est spécialisée dans la télépathie avec des animaux, y compris morts, afin de permettre à Javier de communiquer avec son défunt chien, Conan (baptisé en l'honneur au barbare). Bref, ce sont des gens moqués et méprisés par le monde des sciences, de la culture et des arts. En retour, il est assez compréhensible qu'ils nous détestent, artistes, intellectuels, scientifiques.
Cette explication, entre le sociologique (un secteur marginal de la sphère culturelle) et le psychologique (une réaction de personnes particulièrement méprisées dans leurs œuvres), reste très incomplète et assez frustre (ils nous haïssent car nous les méprisons). Il convient surtout de comprendre ces attaques dans une stratégie à l'intérieur de ce que l'idéologue de la « nouvelle droite » et proche de Milei, Agustín Laje, appelle « la bataille culturelle »[3]. Le raisonnement de Laje, à l'instar d'une Maréchal-Le Pen en France, consiste à réduire la pensée de l'émancipation de Gramsci à une stratégie de prise du pouvoir par la culture. Et, dans un renversement, il propose aux droites, une méthode inspirée de ce Gramsci (format très réduit), afin de conquérir le pouvoir ou le consolider. Dans ce cadre de pensée, rien de plus logique que d'abattre toutes les institutions faisant vivre les arts et la réflexion intellectuelle.
Le rassemblement des droites contre la vision critique
Le même Agustín Laje (qui a une influence sur l'ensemble du monde ibérico-américain) appelle à « articuler les différents courants droitiers ». Il précise ainsi son souhait : « Une Nouvelle Droite pourrait se former dans l'articulation de libertaires non-progressistes, de conservateurs non-immobilistes, de patriotes non-étatistes et de traditionalistes non-intégristes. Le résultat serait une force résolue dans l'incorrection politique qui pourrait se traduire dans une opposition radicale à la caste politique nationale et internationale »[4].
Cet extrait provient d'un ouvrage paru en 2022. Entre temps, le candidat de cet auteur est parvenu à la présidence, si bien que l'on peut désormais observer que Milei attire bien au-delà de l'« incorrection politique » et puise essentiellement dans le personnel politique de la « caste », dont son gouvernement offre l'exacte synthèse de ce que pourrait être ce concept. Or, au-delà de l'opportunisme de ce personnel politique, on le retrouve uni dans sa croisade contre le monde de la culture. Ainsi, le gouvernement de la ville de Buenos Aires (gérée par une administration au profil de droite plus classique) souhaite fermer la seule école publique de photographie. Ici, c'est probablement moins une haine contre les savoirs qu'une vision de classe de ceux-ci : arts et sciences devraient être des activités réservées à qui a les moyens de payer des écoles privées. Nous sommes dans la logique qui a dirigé la présidence de Mauricio Macri (2015-2019), le chef du gouvernement de la Ville de Buenos Aires est son cousin, Jorge Macri. Les Macri sont l'une des familles les plus fortunées du pays. Cette logique de classes et la stratégie des miléïstes se combinent parfaitement.
Jérémy Rubenstein
HISTORIEN
Notes
[1] Il ne s'agit pas d'une invention dystopique d'un film d'anticipation mais du ministère qui a absorbé les anciens ministères du Travail, des Affaires sociales de l'Éducation et de la Culture.
[2] Si cette expression de « lavage de cerveau » est assez courante aujourd'hui, elle a une histoire notamment racontée par Grégoire Chamayou qui rapporte la grande peur du Pentagone qui, suite aux procès de Moscou, était persuadé que les Soviétiques possédaient une technique ou une substance permettant de guider les cerveaux. Un film tel que The Mandchourian Candidat (sorti en France sous le titre Un crime dans la tête, 1962) illustre cette grande peur occidentale des années 1950. Voir l'introduction de Grégoire Chamayou au Collectif, Kubark. Le Manuel secret de manipulation mentale et de torture [1963], Zones/La Découverte, 2012.
[3] Agustín Laje, La batalla cultural. Reflexiones críticas para una Nueva Derecha, HarperCollins, 2022. En France, cette même maison d'édition mondiale a édité la rigoureuse enquête de Christine Dupont de Ligonnès qui prouve que son frère n'a pas tué sa famille dans un mélange de délires et de fantasmes, le tout tissé dans une logique qui échappe à la raison. Bref, il s'agit d'une maison d'édition qui ne peut qu'avoir une très bonne santé financière dans le marché éditorial actuel et un fort impact. Dans le cas qui nous intéresse, Laje rencontre un succès dans l'ensemble du monde hispanophone.
[4] Ibid, pp. 477 et 484
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Jordanie. La rue gronde contre les ambiguïtés de la monarchie
Alors que la Jordanie est intervenue pour protéger Israël contre les drones et les missiles iraniens, dans la nuit du 14 avril, des défilés quotidiens de soutien à Gaza ont marqué la seconde moitié du mois de ramadan à Amman et les étudiants de toutes les universités s'apprêtent à se mobiliser ce mardi 30 avril. Les manifestants, durement réprimés, dénoncent l'ambivalence de la position des autorités qui tentent de reprendre la main.
Tiré d'Orient XXI.
Le ciel d'Amman la tranquille s'est embrasé. Dans la nuit du 14 avril 2024, les habitants de la capitale jordanienne ont été témoins d'un spectacle inhabituel, dans cette cité réputée pour son calme. Des dizaines de drones et de missiles iraniens sont venus rompre la torpeur de la ville, avant d'être interceptés par les forces armées jordaniennes, sous les yeux ébahis des citadins.
Après une journée de balbutiements, les autorités jordaniennes ont reconnu leur responsabilité dans la défense d'Israël, par la voix du ministre des affaires étrangères, Ayman Safadi, interrogé par CNN, le 15 avril.
- Les projectiles qui violent notre espace aérien constituent une menace pour la Jordanie, et nous avons fait ce qu'il fallait pour neutraliser cette menace. Et permettez-moi d'être très clair : nous ferons la même chose, quelle que soit la provenance de ces drones, d'Israël, d'Iran ou de n'importe où ailleurs. Notre priorité est de protéger la Jordanie (1).
Cet épisode se déroule dans un contexte déjà tendu pour la monarchie hachémite, qui abrite des bases militaires britanniques, françaises et états-uniennes notamment. Déjà fin janvier, l'attaque mortelle d'un avant-poste américain dans le nord-est du pays par une milice Kataeb Hezbollah irakienne soutenue par l'Iran avait fait craindre une escalade régionale.
L'embarras des autorités à reconnaitre leur rôle dans cette nuit de tension souligne l'ambiguïté de la position de la monarchie sur la guerre à Gaza entre d'un côté, le soutien affiché aux Gazaouis et de l'autre, le respect de l'accord de paix avec Israël (2). Oscillant entre circonspection, déception et compréhension, la rue jordanienne est relativement divisée sur l'action des forces armées dans la nuit du 14 avril.
« Sous le couvert de défendre le territoire national, les autorités protègent Israël »
Selon Abdel Rahman, un coiffeur dans la trentaine, « la Jordanie a défendu son territoire cette nuit-là ». Même son de cloche chez Leila qui se présente comme une jeune web-designeuse : « un geste logique pour tout pays qui se sent menacé ». De nombreux témoignages soulignent l'impuissance de la Jordanie, embarquée dans un conflit qui la dépasse. Pieds et poings liés aux décisions de ses alliés américains et israéliens, Amman n'aurait pas son mot à dire.
Pourtant un discours critique vis-à-vis de cette interception semble l'emporter. Aux yeux de Mohamed, chauffeur de taxi en âge d'être retraité, le gouvernement a agi tel un « traitre » en défendant Israël, oubliant ainsi ses obligations morales de soutien aux Palestiniens. Tout comme ce fringant travailleur du secteur banquier, Chérif, qui considère : « La Jordanie a fait une erreur en tentant de stopper les frappes iraniennes. Nous aurions dû laisser Israéliens et Iraniens se battre, car tous deux méritent d'être frappés ». Abondant dans le sens de ses concitoyens, Farah dénonce l'hypocrisie des autorités qui, « sous couvert de défendre le territoire national, protègent Israël ».
Cette polémique vient s'inscrire dans un contexte de mobilisations populaires quotidiennes en faveur de Gaza et d'appels au cessez-le-feu. Parallèlement, les manifestants n'épargnent pas le pouvoir et exigent une position plus ferme à l'égard d'Israël. Les manifestations du ramadan mettent en évidence les contradictions de la position jordanienne. Les protestataires rassemblés au niveau de la mosquée Al-Kabouti, non loin de l'ambassade israélienne, scandent :
- Ô lâches gouvernements arabes ! Au nom des sans-voix, nous protestons contre le pont terrestre. Le pont terrestre est une trahison. Nous aussi, nous sommes aux côtés de Gaza. Nous sommes assiégés.
Des informations, démenties par le gouvernement, font état de l'établissement d'un corridor à travers la Jordanie et par lequel les pays arabes du Golfe contourneraient le blocus des Houthis à l'encontre des navires israéliens en acheminant par camions des produits vers Israël.
Depuis le 18 mars et le début du siège de l'hôpital Al-Shifa par l'armée israélienne, des rassemblements organisés par le Forum national pour la solidarité avec la résistance et le mouvement Ataharrak contre la normalisation, rassemblent entre 3 000 et 5 000 personnes tous les soirs dans le quartier de Rabbié, au centre de la capitale.
Ces derniers condamnent le génocide en cours à Gaza, et appellent au cessez-le-feu que rend encore plus urgent la perspective d'une offensive israélienne sur Rafah. D'autant que la population jordanienne est composée en grande majorité de réfugiés palestiniens (entre 60 et 70 %), arrivés au lendemain de la Nakba puis dans la foulée de la guerre de 1967. Bien qu'intégrés à la population et disposant de documents d'identité jordaniens, à l'inverse des réfugiés palestiniens établis au Liban ou en Syrie, ils n'en oublient pas pour autant leurs racines, comme en témoigne la présence de nombreux keffieh et autres drapeaux palestiniens dans le cortège.
Outre un cessez-le-feu, les manifestants réclament la fermeture définitive de l'ambassade israélienne à Amman. Bien que celle-ci ait été vidée de son personnel en octobre 2023, et que l'ambassadeur jordanien en Israël ait été rappelé le mois suivant en guise de protestation, des rumeurs de reprise de l'activité du complexe diplomatique israélien font craindre ce que les manifestants perçoivent comme une énième trahison du royaume hachémite à l'égard de la cause palestinienne.
Ce n'est pas la seule demande, comme nous l'explique Ahmed (3) : « Nous demandons la fermeture du pont terrestre qui passe par la Jordanie pour alimenter les sionistes en marchandises ». Autres exigences : « Mettre fin à la normalisation avec Tel-Aviv, annuler le traité de paix avec Israël et l'accord sur le gaz, et enfin stopper les exportations de légumes jordaniens vers ce pays ».
De même, les manifestants rejettent catégoriquement tout éventuel élargissement des accords énergétiques entre les deux pays. En 2023, la Jordanie, frappée par un stress hydrique inquiétant, a formellement demandé à son voisin de lui fournir de l'eau en échange d'énergie. Toutefois, le ministre des affaires étrangères déclarait le 16 novembre 2023 : « Nous ne signerons pas cet accord. Pouvez-vous imaginer un ministre jordanien assis à côté d'un ministre israélien pour signer un accord eau contre électricité, alors qu'Israël continue de tuer des enfants à Gaza (4) ».
La réévaluation des relations de la monarchie avec les États-Unis, à la lumière de son indéfectible soutien à Israël, fait également partie des demandes des manifestants. Les deux pays sont liés par des traités qui assurent à la Jordanie le versement annuel d'une aide économique et militaire de 1,45 milliard de dollars jusqu'en 2029.
De nombreuses arrestations
Bien que pacifiques, les manifestations se terminent souvent par une répression violente. Selon une stratégie assez classique d'encerclement, les forces de l'ordre forment un cordon qui entoure les militants, puis les poussent en dehors de la place Al-Kalouti afin d'écourter les rassemblements.
Parallèlement, les autorités ont procédé à de nombreuses arrestations de journalistes, de manifestants et de personnalités politiques. Le Centre d'études sur les droits humains d'Amman (ACHRS) dénombre pas moins de 116 arrestations depuis le 18 mars 2024. Dans un communiqué publié le 3 avril, il dénonce :
- la répression des manifestations pacifiques, exhortant le gouvernement à autoriser des rassemblements sûrs, légitimes et pacifiques, conformément aux droits civils des citoyens tels que garantis par la Constitution, ainsi que par le droit humanitaire international (5).
Reporters sans frontières a également fait état de « pressions croissantes envers les journalistes couvrant les manifestations contre la guerre à Gaza ».
Dans une interview télévisée à la chaine étatique Al-Mamlaka, Ayman Safadi a tenté de se dépêtrer des contradictions.
- Entre le droit constitutionnel de manifester pacifiquement et le devoir constitutionnel du gouvernement et des institutions de l'État de faire respecter la loi, il y a de la place pour une complémentarité entre les positions officielles et populaires.
En marge des manifestations, de nombreux militants ont été arrêtés en vertu des dispositions de la récente « loi cyber » en application depuis septembre 2023. Cette dernière criminalise de nombreuses activités en ligne et limite fortement la liberté d'expression, au nom de l'unité nationale. C'est sur son fondement que près d'un millier d'individus ont été arrêtés depuis le 7 octobre, pour des publications critiquant la politique du gouvernement vis-à-vis d'Israël ou encensant le Hamas. Parmi eux, deux membres du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) en Jordanie.
Les symboles palestiniens ont progressivement été bannis des rassemblements, à commencer par le drapeau suivi, quelques jours plus tard par... le keffieh.
Les autorités jordaniennes ont blâmé l'appel de Khaled Mechaal, membre du bureau politique du Hamas en exil, fin mars, à descendre dans la rue, notamment en Jordanie, en Égypte, en Algérie et au Maroc, pour protester contre l'occupation israélienne. Elles ont accusé « les dirigeants du mouvement islamique à Amman de se coordonner avec les dirigeants du Hamas à l'étranger afin d'entraîner le public jordanien dans la guerre à Gaza ». Une enquête officielle a été ouverte sur ce que les autorités qualifient « d'appels exhortant le public jordanien à s'engager dans une escalade contre son propre gouvernement ».
De leur côté, les protestataires continuent à s'époumoner et à dresser les louanges du mouvement islamique. « Que la voix d'Amman se fasse entendre », « Nous faisons partie du déluge (6). Que chaque traître et collaborateur l'entende », ou encore « Avec le Hamas pour la libération », entend-t-on dans les manifestations. Le pouvoir craint une instrumentalisation de ces mouvements par la population palestinienne et leur détournement à des fins idéologiques. Par ailleurs, la commission des affaires étrangères de la chambre basse du Parlement a publié une note dans laquelle elle rejette « toute tentative menée par un petit groupe infiltré, qui cherche à saboter et à saper l'unité nationale ».
Ces mises en garde font écho aux déclarations du porte-parole de la milice irakienne pro-Iran Kataeb Hezbollah qui, après l'attaque israélienne contre le consulat iranien en Syrie, a menacé d'armer 12 000 combattants jordaniens pour combattre Israël. Cette menace a été suivie par des déclarations d'éminents dirigeants du Hamas soulignant l'importance des manifestations en Jordanie. Abou Hamza, porte-parole du mouvement du Djihad islamique palestinien, a également dédié un message de soutien aux manifestants d'Al-Kalouti.
Agiter la menace de la déstabilisation provoquée par l'étranger
La couverture médiatique des manifestations constitue une caisse de résonance des lignes de fracture régionale. Des médias tels que Sky News Arabia ou Al-Arabiya ont abordé les manifestations en donnant la parole à de nombreux invités critiquant les rassemblements, présentant ceux-ci comme des manœuvres de l'Iran qui aurait conspiré avec les Frères musulmans et le Hamas pour semer la confusion au sein du royaume hachémite.
Dans la même veine, un membre du Conseil national palestinien, Oussama Al-Ali, affilié au Fatah, a qualifié les manifestants Jordaniens de « vaches arriérées », alimentant ainsi le narratif hostile au Hamas, à l'Iran et aux Frères musulmans.
L'accent mis sur la thèse de la tentative de déstabilisation jordanienne marque un changement de ton eu égard à la couverture antérieure des grands médias du Golfe, qui étaient plus hésitants à critiquer le Hamas jusqu'à récemment.
Le soutien aux Palestiniens de Gaza est une question extrêmement sensible dans le pays, en raison de l'émotion qu'elle véhicule au sein de la population jordanienne et de l'attention médiatique qu'elle génère. Dès lors, une répression excessivement violente des manifestations parait difficilement envisageable. D'où la nécessité d'alimenter la thèse d'une tentative de déstabilisation par des forces extérieures, Hamas et Iran en tête. La sempiternelle menace à l'unité nationale devient donc une véritable raison d'État.
Ces manifestations soulignent néanmoins les contradictions et ambiguïtés de la position jordanienne dans le conflit en cours. La monarchie hachémite est certes engoncée dans une équation manifestement insoluble, entre la nature intrinsèquement pro-palestinienne de son opinion d'une part, et ses impératifs stratégiques et économiques d'autre part. Mais la hausse des tensions régionales expose le royaume au risque de se retrouver du mauvais côté de l'Histoire.
La monarchie hachémite marche sur des œufs, et le ministre des affaires étrangères a tenté le 15 avril 2024, tant bien que mal, de réconcilier les souhaits populaires et les nécessités du pouvoir.
- La position officielle et la position populaire concernant la question palestinienne sont les mêmes, et il n'y a aucune différence entre les deux. Le peuple exprime sa colère face aux crimes commis contre les Palestiniens à travers des manifestations, et le gouvernement l'exprime à travers des actions et des efforts politiques et diplomatiques (7).
À cet égard, l'attaque iranienne de la nuit du 14 avril, apparaît comme une aubaine pour le régime jordanien. Elle donne corps à ladite « menace » iranienne de déstabilisation de la région et donc du royaume, servant ainsi de prétexte à la répression des manifestations.
Notes
1- « Jordan warns Iran against airspace violations », CNN, 15 avril 2024.
2- L'accord de Wadi Araba qui établit la paix entre le royaume hachémite et son voisin Israélien a été signé en 1994, ainsi que l'alliance militaire avec les États-Unis.
3- Son prénom a été modifié.
4- « Jordan says it won't sign energy and water exchange deal with Israel », Al-Jazeera, 16 novembre 2023.
5- « Repression of Pro-Palestinian Protests in Jordan », Centre d'études sur les droits humains d'Amman (ACHRS), 1-5 avril 2024.
6- En référence à l'opération du 7 octobre, Déluge d'Al-Aqsa.
7- Post du 15 avril 2024 sur X.
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Élections en Inde : Modi dans une dangereuse “escalade” antimusulmane
Alors que les élections générales viennent de débuter en Inde, le Premier ministre nationaliste hindou a multiplié cette semaine les attaques contre la minorité musulmane. Un tournant sinistre dans la campagne électorale, mais guère surprenant, selon la presse indienne.
Tiré de Courrier international.
“Le parti du Congrès a déjà déclaré que les musulmans avaient la priorité sur les ressources du pays”, a lancé dimanche 21 avril le Premier ministre indien, Narendra Modi, rapporte The Hindu, après la première phase des élections générales, qui se tiennent en Inde depuis le 19 avril et jusqu'au 1er juin.
Le leader nationaliste hindou, en quête d'un troisième mandat consécutif, est allé encore plus loin dans sa rhétorique antimusulmane en promettant que le principal parti de l'opposition et sa coalition, l'Alliance nationale indienne pour le développement inclusif (India), n'autoriseraient pas, s'ils arrivaient au pouvoir, le port du mangalsutra, un collier traditionnel chez les femmes hindoues mariées.
“Ils vont voler l'or de nos sœurs et de nos mères et le redistribuer à tous ces intrus qui font plus d'enfants. Cela vous convient-il ?” a-t-il même asséné à la foule dans cet État du Nord où 88,5 % de la population est hindoue, un chiffre au-dessus de la moyenne nationale. Les nationalistes hindous affirment que les musulmans indiens ont plus d'enfants que leurs compatriotes hindous, pour attiser l'angoisse de la majorité quant à un possible futur où ils se retrouveront en minorité. Le parti de Modi, le Bharatiya Janata Party (BJP), utilise également souvent le terme “intrus” pour désigner les immigrants clandestins, et pour alimenter l'idée que nombre des musulmans de l'Inde sont en fait des étrangers.
Mardi 23 avril, Modi a encore enfoncé le clou en utilisant à nouveau la minorité musulmane, qui représente environ 14 % de la population, pour attaquer l'opposition. Le parti du Congrès aurait essayé dans le passé de réduire le quota des emplois et postes dans l'éducation réservée aux anciens intouchables et aux peuples tribaux “pour les donner aux musulmans”, a assuré le Premier ministre, toujours depuis le Rajasthan, signale The Indian Express.
“Attaques répétées”
Ces déclarations, répétées et amplifiées par d'autres figures importantes du cabinet du Modi lors de rassemblements, marquent “une escalade significative” du ton du BJP dans cette campagne, estime The Times of India. Le Premier ministre avait attaqué l'opposition, et le parti du Congrès en particulier, ces dernières semaines, mais sans aller jusqu'à cibler au passage les musulmans.
“Les attaques répétées du Premier ministre pourraient faire partie d'une offensive plus large contre la section ‘équité' du manifeste du [parti du] Congrès, selon le journal indien, ce qui pourrait pousser la compétition électorale désormais sur le terrain communautaire et sur celui de la laïcité.”
Apoorvanand, enseignant à l'université de Delhi, a pour sa part dénoncé cette pente dangereuse dans un article d'opinion paru sur le site qatari Al-Jazeera, alors que les élections générales vont encore durer plusieurs semaines, en rappelant que Narendra Modi était ministre en chef du Gujarat quand de violentes émeutes antimusulmanes avaient éclaté, en 2002.
“Modi est considéré comme un expert des appels du pied. Il est passé maître dans l'art d'insulter, de se moquer et d'attaquer les musulmans sans prononcer le mot ‘musulman'”, selon Apoorvanand.
Les élections indiennes en chiffres
– 986,8 millions : c'est le nombre officiel d'électeurs enregistrés, sur une population totale de 1,45 milliard d'Indiens.
– Sept : c'est le nombre de semaines que prend l'ensemble du processus électoral pour que chaque électeur puisse exprimer son vote dans les 28 États et les huit territoires administrés qui composent l'Union indienne. Le scrutin débute le 19 avril ; les résultats seront connus le 4 juin.
– 543 : c'est le nombre de députés qui composent la Lok Sabha, ou “assemblée du peuple” en hindi, la chambre basse du Parlement indien.
– 334 : c'est le nombre de l'écrasante majorité de députés sortants appartenant à la coalition dirigée par le BJP et Narendra Modi, Premier ministre depuis 2014. Pour l'heure, les sondages lui prédisent une victoire aussi éclatante que lors des législatives précédentes, en 2019.
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« Le moment Modi », sa signification pour l’Inde et internationalement
La décision de l'Inde de s'abstenir lors du vote de l'Assemblée générale des Nations unies du 26 octobre 2023 appelant à un cessez-le-feu à Gaza – se rangeant ainsi aux côtés d'Israël, des Etats-Unis et de leurs alliés du bloc occidental contre les 121 pays qui ont soutenu la motion – donne un aperçu des déclarations contradictoires du gouvernement de Narendra Modi, qui cherche à occuper une position de premier plan au sein d'un ordre mondial en pleine mutation.
Tiré d'À l'encontre.
Dans d'autres domaines, Modi s'est empressé de rejeter toute critique de son bilan en matière de droits de l'homme ou de son recul démocratique comme émanant de l'Occident impérialiste et colonial, tout en affirmant la prétention de l'Inde à être un leader du Sud. Il s'agit là d'un élément important de l'attrait que Modi exerce sur sa base socio-politique. Un récent sondage réalisé en Inde a montré que, si les gens ne sont pas optimistes quant à leur propre avenir en termes d'économie, de bien-être ou de conditions de sécurité des femmes, ils pensent que l'Inde se débrouille bien sur la scène internationale.
Le repositionnement vers l'axe états-unien n'est pas nouveau et a lieu depuis que l'Inde a ouvert son économie en 1991, s'éloignant du modèle protégé par l'Etat et se rapprochant économiquement du bloc occidental, mais aussi politiquement, se présentant comme la « plus grande démocratie du monde » avec des implications dans la « guerre contre la terreur ». C'est un positionnement que Washington a adopté dans sa nouvelle guerre froide avec la Chine, se tournant vers l'Inde en tant que « démocratie asiatique » à inclure dans des formations telles que le groupe des pays du Quad, soit avec le Japon et l'Australie. Lors d'une visite d'Etat aux Etats-Unis, en juin 2023, Modi a été accueilli par une salve de 21 coups de canon. Il été invité à un dîner à la Maison Blanche et a été convié à s'adresser aux deux chambres du Congrès. Entre-temps, pour la quatrième année consécutive, la Commission des Etats-Unis pour la liberté religieuse internationale (USCIRF-United States Commission on International Religious Freedom) a recommandé au département d'Etat de désigner l'Inde comme un pays particulièrement préoccupant (CPC-Country of Particular Concern) en raison de ses « violations systématiques, continues et flagrantes de la liberté de religion ». Le fondateur de Genocide Watch a mis en garde contre un génocide imminent contre les musulmans en Inde. Le Washington Post et leNew York Times n'ont cessé d'apporter des preuves de l'autoritarisme croissant de Modi. Et l'Inde continue de reculer dans presque tous les indicateurs mondiaux : démocratie, liberté des journalistes, pauvreté, etc.
Si la géopolitique est à la base des relations entre les Etats-Unis et l'Inde, d'autres facteurs expliquent également la proximité croissante sous Modi de l'Inde avec Israël, et plus particulièrement avec le gouvernement de Benyamin Netanyahou. Comme l'explique Azad Essa dans Hostile Homelands : The New Alliance Between India and Israel (Pluto Press, 2022), l'Inde a commencé à acheter discrètement des technologies de défense et des formations à Israël dans les années 1960, tout en maintenant sa position officielle en faveur de l'autodétermination palestinienne. Mais sous Modi, le partenariat de défense est renforcé et célébré, et le soutien à la Palestine est plus conditionnel. Modi et Netanyahou se reconnaissent et se respectent mutuellement en tant que dirigeants autoritaires ; le nationalisme hindou et le sionisme ont de fortes affinités en tant que mouvements de domination majoritaire. Les deux Etats se considèrent comme des défenseurs conjoints contre la « terreur islamique ». Et les capitalistes préférés [domine en effet une « économie capitaliste de connivence »] de Modi ont désormais des investissements importants en Israël. Ces caractéristiques découlent de trois éléments centraux et interdépendants de la « Nouvelle Inde » de Modi : la réussite du projet d'Hindutva (nationalisme hindou) visant à transformer l'Inde en une nation hindoue ; la capacité de Modi à s'assurer le soutien du capital en permettant une forme prédatrice d'accumulation accélérée pour ses copains et, plus largement, pour les capitalistes en tant que classe ; et sa capacité à lier la population par une combinaison astucieuse de charisme personnel [un statut à connotation divine], de mesures sociales populistes, de capture institutionnelle et de répression pure et simple.
Nationalisme hindou
Ce qui distingue Modi d'autres politiciens populistes autoritaires tels que Bolsonaro, Erdogan, Duterte [Philippine] ou même Trump, c'est l'ancienne et profonde base idéologique et organisationnelle du mouvement auquel lui et son parti, le Bharatiya Janata Party (BJP), appartiennent. Le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), l'organisation à la tête du mouvement Hindutva de nationalisme suprémaciste hindou, a été fondé en 1925 comme l'un des courants de la résistance nationaliste au colonialisme britannique, puisant sa vision suprématiste ethno-raciale de la nation [il n'est de vrai Indien d'hindou] dans les idéologies du fascisme européen.
Dès le départ, le mouvement s'est articulé autour de deux axes. Premièrement, il s'agit de construire une identité hindoue à partir des diverses sectes et pratiques du sous-continent, dans le cadre d'une définition patriarcale, brahmanique (caste privilégiée) et scripturale [les Quatre Védas] de l'hindouisme. Cela implique de résister aux défis lancés par les Dalits (castes opprimées) à son ordre de caste profondément hiérarchique et, simultanément, de les coopter, ainsi que les Adivasis (communautés indigènes), dans le giron hindou afin de constituer une majorité. Deuxièmement, il s'agit de créer des tensions dans cette identité en définissant les autres, tels que les musulmans et les chrétiens [14% de la population est musulmane, 2% chrétienne], comme étrangers à la nation. Le RSS dispose d'un vaste appareil organisationnel pour obtenir un large consentement culturel à ses doctrines, avec des milliers de structures [Fronts] à travers le pays, s'adressant à différents groupes sociaux : enfants, jeunes, femmes, étudiants universitaires, travailleurs (y compris la plus grande fédération syndicale centrale du pays), soldats, Adivasis, et différentes castes. Le RSS gère des écoles et mène des actions caritatives et de service, y compris des opérations de secours en cas de catastrophes naturelles. Le BJP, formé en 1984 à partir d'anciens partis affiliés au mouvement RSS, s'est imposé grâce à des campagnes de masse visant à s'opposer à l'extension des programmes de discrimination positive à un plus grand nombre de castes et à effacer les symboles de l'histoire musulmane de l'Inde au profit de son passé « authentiquement hindou ».
Depuis que Modi a été élu pour la première fois au niveau fédéral en 2014, l'intention génocidaire de ses efforts pour éradiquer la condition musulmane est devenue évidente. S'il est inconcevable que 196 millions de musulmans, soit 14% de la population indienne, puissent être éliminés, ils peuvent être soumis à la violence et à l'humiliation, réduits au silence, privés de leurs droits en tant que musulmans et de leurs droits humains fondamentaux. De la réécriture des manuels d'histoire au changement de nom des lieux, leur présence plus que millénaire dans l'histoire de l'Inde est systématiquement effacée.
Les moyens mêmes dont ils disposent pour « manger, prier, aimer » ont été criminalisés, à commencer en 2014 par un nombre croissant de lynchages d'hommes musulmans par des groupes d'autodéfense pour avoir mangé ou commercialisé de la viande de bœuf, ou pour avoir « séduit » des femmes hindoues en les mariant afin de les convertir à l'islam (ce qui est qualifié de « djihad de l'amour »). Les hommes musulmans pauvres ont été des cibles privilégiées, attaqués et battus par des groupes d'autodéfense qui leur ont demandé de réciter « Jai Sri Ram » (Vive le Seigneur Ram – héros de la mythologie hindoue). Même les stars de cinéma et les joueurs de cricket les plus appréciés, s'ils sont musulmans, n'ont pas été épargnés par les trolls et les menaces. Les appels au boycott économique des entreprises musulmanes ont aggravé la marginalisation économique et sociale qui était déjà une réalité omniprésente de la condition musulmane dans de nombreuses régions du pays, les musulmans étant incapables de trouver des logements à louer dans de nombreuses villes.
Dans un Etat gouverné par le BJP, des femmes portant le hijab ont été empêchées de s'inscrire à l'université, au motif que la Constitution interdit le port de symboles religieux dans les institutions publiques. Or, les prières et les pratiques hindoues restent monnaie courante dans ces établissements. Il est de plus en plus fréquent, lors des fêtes hindoues, de voir de grandes foules d'hommes hindous portant des bandanas safran, armés de bâtons et d'épées, marcher agressivement dans les quartiers musulmans en chantant des chansons et des slogans antimusulmans, en frappant des musulmans et en détruisant leurs biens. Il ne fait aucun doute qu'ils croient obéir aux chefs religieux hindous extrémistes qui ont fait du viol et du meurtre des musulmans un devoir religieux.
Modi et les membres de son parti sont restés silencieux face à cette violence, prenant parfois leurs distances, la qualifiant d'œuvre d'individus isolés, mais faisant le plus souvent des allusions en demi-teinte pour provoquer et intensifier la polarisation à des fins électorales. Presque aucun des auteurs de lynchages et d'autres agressions n'a été arrêté. Au contraire, les hommes impliqués dans le viol collectif d'une musulmane et le meurtre de plusieurs musulmans lors du pogrom contre les musulmans au Gujarat en février-mars 2002, lorsque Modi gouvernait l'Etat, ainsi que les hommes impliqués dans le lynchage d'un marchand de bétail musulman, ont été libérés et accueillis en héros par les députés du BJP. La police assiste régulièrement aux violences, et les musulmans qui se défendent ont vu leurs magasins et leurs propriétés détruits par les autorités municipales des Etats gouvernés par le BJP, sous le prétexte de « construction illégale ».
Au cours du second mandat de Modi, qui a débuté en 2019, les gouvernements du BJP ont adopté une série de lois visant à priver les musulmans de leurs droits. Plusieurs Etats gouvernés par le BJP ont adopté des lois sur la protection des vaches et des lois interdisant les mariages interconfessionnels (censés n'être conclus qu'à des fins de conversion), en y ajoutant la force de la police et des tribunaux pour légitimer la violence des groupes d'autodéfense. En 2019, trois changements législatifs et juridiques majeurs, dont une loi d'amendement sur la citoyenneté, ont irrévocablement transformé la nature de la citoyenneté, faisant effectivement des musulmans des citoyens de seconde zone d'une nation hindoue.
L'une de ces lois, la loi sur la réorganisation du Cachemire, a institutionnalisé l'occupation du Cachemire par l'Inde. Cette loi a supprimé l'autonomie limitée accordée au Cachemire par la Constitution indienne. Elle a aboli la loi interdisant la vente de terres à des non-Cachemiriens, ouvrant ainsi la voie à une occupation à grande échelle et à une transformation démographique. Le Cachemire reste l'une des régions les plus militarisées du monde, avec de fréquentes coupures d'Internet, des arrestations aléatoires, notamment de journalistes et de militants des droits de l'homme, en vertu de lois « anti-terroristes » draconiennes, des disparitions et des « meurtres de rencontre » [extra-judiciaires] perpétrés par une police et une armée bénéficiant de l'impunité en vertu de la loi sur les pouvoirs spéciaux des forces armées, en vigueur au Cachemire depuis plus de trente ans maintenant.
La mobilisation totale de l'Etat et de la société pour faire la guerre à ce que les nationalistes hindous considèrent comme la « vieille Inde » – une nation multiethnique et multiconfessionnelle, à la fois en termes de tissu social et de garanties constitutionnelles de sécularisme, d'égalité et de non-discrimination – a également d'autres cibles. Les chrétiens (comme les musulmans, considérés comme des adeptes d'une foi née en dehors de la sphère continentale indienne) ont fait l'objet d'attaques violentes pour avoir prétendument mené des activités de conversion parmi les Adivasis et les Dalits (ce qui pourrait réduire la « majorité » hindoue). Des calculs électoraux sur les avantages de la création d'une base hindoue intrinsigeante ont également motivé la récente campagne de viols et de meurtres de membres de communautés chrétiennes dans l'Etat de Manipur, dans le nord-est du pays. On a cherché à délégitimer un vaste mouvement de protestation contre les lois agricoles néolibérales en alléguant que les agriculteurs sikhs qui le dirigeaient étaient des « séparatistes » et des « terroristes ». D'autres ont également été qualifiés d'« anti-nationaux » et ont fait l'objet de violences de la part des milices d'autodéfense et de l'Etat. Les intellectuels et les militants de gauche et libéraux, les journalistes, les professeurs d'université et les étudiants, les artistes, les féministes et les membres d'organisations de la société civile ont tous été dépeints comme des membres d'une élite mise en place, anglicisée et « pseudo-séculariste », contre laquelle le BJP se présente comme le représentant de la nation authentique.
Le capitalisme prédateur
Le taux de croissance relativement élevé de l'économie indienne (7,2% en 2022-23) masque les crises croissantes de l'inégalité, du chômage et de la paupérisation, qui se reflètent plus précisément dans les données relatives à la malnutrition, à la mortalité infantile et à la santé des femmes. Le gouvernement de Modi a échoué de manière spectaculaire à relever les plus grands défis économiques de l'Inde : augmenter les investissements dans l'industrie manufacturière, attirer les investissements étrangers, créer des emplois et développer les exportations [s'y ajoutent les investissements dans les infrastructures opérés par l'Etat fédéral et les Etats]. Les taux de croissance reflètent en partie le pouvoir de consommation d'une « classe moyenne » qui, bien qu'importante en termes absolus, ne représente qu'une petite partie de la population indienne de 1,4 milliard d'habitants [avec un âge médian de 28 ans]. Une grande partie de l'explication réside toutefois dans la nature de la croissance, générée par l'achat d'actifs en situation de faillite par des spéculateurs internationaux, l'acquisition de terres et de ressources à des coûts extraordinairement bas et l'accès privilégié au capital et aux marchés existants pour les capitalistes favorisés.
Le gouvernement a adopté une série de lois néolibérales visant à améliorer la « facilité de faire des affaires », y compris des réformes du travail décimant la réglementation et les normes concernant le droit du travail, et des modifications des lois et règlements concernant les effets négatifs sur l'environnement ainsi que de la législation sur la protection des forêts qui facilitent l'accès des entreprises aux ressources naturelles. Les plans visant à privatiser davantage les actifs publics comprennent l'autorisation de l'exploitation commerciale du charbon, le relèvement de la limite des investissements étrangers dans la fabrication de matériel militaire, la vente aux enchères d'aéroports à des partenariats public-privé et la cession d'actifs du secteur public à des acteurs privés sur la base d'un « bail à long terme ». Trois nouvelles lois sur l'agriculture, adoptées à la hâte par le Parlement en 2020, avec à peine le temps de débattre, auraient effectivement inversé les politiques qui garantissaient aux agriculteurs la possibilité de vendre une certaine quantité de leur production [avant de tout de riz, de blé et de canne à sucre] à un prix fixe et auraient ouvert l'agriculture aux marchés dominés par les entreprises, si les agriculteurs ne s'étaient pas défendus [voir sur ce site entre autres l'article publié le 24 novembre 2021].
Au cours de ses quatorze années en tant que ministre en chef de l'Etat du Gujarat, où il a peaufiné son modèle de gouvernement, Modi a noué des relations étroites avec les principaux acteurs du monde des affaires du Gujarat, qui ont financé sa campagne fédérale en 2014. Ces amis, en particulier les plus proches de lui, Gautam Adani et Mukesh Ambani, ont été richement récompensés, aidés à acquérir des terres à bas prix et ont reçu des licences pour construire tout ce qu'ils veulent, des ports aux universités. En mars 2022, Hurun Global Rich List [du Hurun Research Institute qui établit une liste des milliardaires analogue à celle de Forbes] a indiqué que Gautam Adani, qui était devenu la deuxième personne la plus riche d'Inde et d'Asie en 2020, avait ajouté 49 milliards de dollars à sa fortune en 2021, soit plus que les trois premiers milliardaires mondiaux Elon Musk, Jeff Bezos et Bernard Arnault, ce qui représente une augmentation de 153% de sa fortune au cours d'une année où l'Inde a été dévastée par la pandémie de Covid. Mukesh Ambani, qui reste l'Indien le plus riche, a vu sa fortune augmenter de 24% cette année-là. Au cours des dix années qui ont suivi l'accession de Modi au poste de premier ministre, la fortune d'Ambani a augmenté de 400% et celle d'Adani de 1830%, bien que, comme l'a révélé un rapport publié en janvier 2023 par Hindenburg Research [société de recherche en investissement centrée sur la vente à découvert, basée à New York], des manipulations d'actions et des fraudes comptables aient permis une surévaluation massive de la fortune d'Adani. Plus généralement, le nombre de milliardaires indiens a augmenté, tout comme la richesse qu'ils ont ajoutée au cours de la dernière décennie : le responsable de la Hurun Global Rich List a noté qu'au cours des dix dernières années, les milliardaires indiens ont ajouté quelque 700 milliards de dollars à leur richesse cumulée [en fin 2023, 1% des plus riches concentrent 40% des richesses], soit un peu moins (100 milliards) que le PIB de la Suisse et le double de celui des Emirats arabes unis.
Les riches se sont également enrichis grâce à des politiques telles que le passage à des impôts indirects, comme la taxe sur les biens et services, la réduction des taux d'imposition des sociétés et l'abolition de l'impôt sur la fortune pour les super-riches, contribuant ainsi à l'augmentation du déficit budgétaire du pays. Alors que le capitalisme prédateur que Modi a rendu possible a provoqué le déplacement, la dépossession et la paupérisation d'un grand nombre de personnes, les dépenses de l'Inde en matière de protection sociale restent parmi les plus faibles au monde. Les dépenses de santé se maintiennent entre 1,2 et 1,6% du PIB et ont même diminué en 2021, tandis que les dépenses d'éducation ont représenté en moyenne 3% du PIB au cours des deux dernières décennies. En 2022, Oxfam a indiqué qu'au cours de la pandémie, environ 46 millions d'Indiens sont tombés dans l'extrême pauvreté.
Une autocratie électorale
Dans son rapport de 2021 sur le statut de la démocratie, l'institut suédois V-Dem (Varieties of Democracy) a rétrogradé l'Inde au rang d'« autocratie électorale ». Cette formulation rend compte du rôle de plus en plus performant que jouent en Inde les rituels démocratiques pour démontrer la légitimité, alors même qu'une grande partie du processus de gouvernance échappe à l'obligation de rendre des comptes à la population. Comme la plupart des autres institutions publiques, la Commission électorale, historiquement respectée pour sa neutralité, est aujourd'hui sujette à la domination politique du BJP [ce qu'a reconnu la Cour suprême]. Le BJP dispose de fonds considérables, plus importants que ceux de tous les autres partis réunis, collectés, entre autres, par le biais d'instruments financiers opaques appelés « obligations électorales », qui attirent des dons massifs d'entreprises, effectués de manière anonyme depuis l'Inde et l'étranger. Le parti est constamment en mode électoral, et les fonds sont nécessaires pour entretenir sa formidable machine électorale ainsi que pour inciter les élus en place à changer de camp [lors des présentes élections, un nombre important d'élus de l'ex-opposition se trouvent sur des listes du BJP].
Modi le populiste semble également se régaler de la performance de la démocratie. A l'image de certains dieux hindous, Modi est un homme aux multiples avatars. Il est à la fois monarque – il édicte des politiques sous forme de décrets et lance des projets monumentaux pour marquer son règne – et homme du peuple, faisant constamment référence à ses origines modestes, contrairement aux Gandhi du parti rival, le Parti du Congrès, avec leur caste et leurs privilèges dynastiques. Il porte chaque jour une nouvelle tenue et des accessoires de marque, mais ses partisans (ou adorateurs, comme ses détracteurs les appellent) le décrivent comme un ascète. Ses décisions apparemment irréfléchies et erratiques, comme le fait de rendre sans valeur 87% de la monnaie indienne avec un préavis de quelques heures ou d'imposer un confinement national pour le Covid-19 pendant la nuit, ont été saluées comme des « coups de maître » et comme la preuve de la capacité à prendre des décisions difficiles qui exigent un dirigeant fort. Ses projets technocratiques – villes intelligentes, trains à grande vitesse, Inde numérique – même s'ils sont mal exécutés et incomplets, donnent une image d'action et de modernisation, tandis que ses discours intègrent habilement des images et des tropes nationalistes hindous.
Le type de programme « d'aide providence » de Modi partage ces caractéristiques populistes. Plutôt que des investissements à long terme dans l'alimentation, la santé et l'éducation, l'aide sociale qu'il propose prend la forme de petits transferts d'argent ciblés et de programmes limités de distribution de sanitaires, de bouteilles de gaz de cuisine, de logements et de raccordements à l'électricité et à l'eau, dont les femmes sont les principales bénéficiaires. Distribuée de manière centralisée, plutôt qu'en réponse aux besoins locaux, l'aide sociale est personnalisée, la photo de Modi figurant sur les bouteilles de gaz, les colis alimentaires [800 millions de personnes sont éligibles à ces colis, ce qui n'implique pas que 800 millions les reçoivent] et les panneaux publicitaires promouvant ces programmes.
Les projections populistes de Modi sont facilitées par sa mainmise efficace sur la sphère publique. En 2014 déjà, les médias appartenant à des entreprises l'avaient monté en épingle avant même son élection. Depuis lors, ces médias ont été maintenus dans le droit chemin en menaçant de retirer les recettes publicitaires du gouvernement, qui constituent une grande partie de leurs revenus, ou de mener des perquisitions pour violation de l'impôt sur le revenu. Entre-temps, de nouvelles filières de médias pro-gouvernementaux ont été créées, et ses copains capitalistes ont acheté les quelques médias indépendants. Les médias sociaux jouent un autre rôle important, avec une armée de personnes rémunérées pour générer des trolls qui diffusent la propagande du BJP et un nombre encore plus important de sympathisants qui diffusent des fausses nouvelles et des mèmes remplis de haine, tout en « trollant » ses opposants avec les menaces les plus viles. Parallèlement au contrôle et à la construction de ce qui est considéré comme des nouvelles, il y a la non-collecte, la suppression ou la falsification des données, combinées à l'affaiblissement systématique des universités et des instituts de recherche.
L'Etat est ainsi en guerre contre la société civile. Les organisations non gouvernementales ont été menacées de mesures policières ou de l'annulation de leur autorisation de recevoir des fonds étrangers. Parmi les pays qui ont déployé le logiciel de surveillance Pegasus de l'entreprise israélienne NSO, l'Inde a constitué des groupes cibles qui comptent parmi les plus importants internationalement ; ils comprenent des dirigeants de l'opposition, des journalistes et toute une série d'acteurs de la société civile. Les dissidents et ceux qui disent la vérité – manifestants, dirigeants de partis d'opposition, agriculteurs, journalistes, leaders étudiants – ont été arrêtés sur la base d'accusations forgées de toutes pièces et détenus, sans possibilité de libération sous caution, en vertu d'une législation antiterroriste draconienne. Même parmi ses adorateurs, on craint l'Etat de surveillance et l'effritement des protections juridiques et institutionnelles.
Résistance
Aucune des mesures prises par Modi n'a échappé à la contestation : les lois sur la réorganisation du Cachemire et sur l'amendement de la citoyenneté, les « obligations électorales », Pegasus, etc. ont été contestées devant les tribunaux. Des journalistes ont traité de ces délits, ont dévoilé les escroqueries, et des articles critiques continuent d'être publiés dans certains journaux de langue anglaise. Les partis non-BJP, au pouvoir dans près de la moitié des Etats, ont vivement protesté contre les tendances de plus en plus centralisatrices du gouvernement fédéral en matière de fiscalité et d'homogénéisation culturelle et linguistique. Certains juges de la Cour suprême et des tribunaux inférieurs ont fait preuve d'indépendance en contestant les arrestations arbitraires et d'autres mesures non constitutionnelles. Des mobilisations ont également eu lieu, en particulier au cours du premier mandat de Modi, contre la multiplication des actes de violence visant des minorités. Deux mouvements massifs en particulier, d'une ampleur sans précédent depuis le mouvement nationaliste des années 1940, sont porteurs d'espoir.
Le premier a débuté en novembre 2019 contre la loi d'amendement sur la citoyenneté (CAA), qui fait des musulmans de l'Inde des citoyens de seconde zone. Initié par des étudiants de l'université Jamia Millia Islamia à Delhi, le mouvement s'est étendu à tout le pays, avec des protestations et des manifestations organisées même dans des villes plus petites. Un grand nombre de musulmans auparavant apolitiques, ainsi qu'un nombre important de non-musulmans, se sont joints au mouvement. Un sit-in historique initié par les femmes de Shaheen Bagh, un quartier majoritairement musulman du nord-est de Delhi, a duré quelques mois jusqu'à ce qu'il soit fermé par le confinement pandémique de mars 2020 et que, simultanément, de nombreux militants anti-CAA soient arrêtés, prétendument pour incitation à la violence. Bien que le mouvement ait été dissous, le gouvernement a tardé à adopter des réglementations basées sur le CAA, signe de l'ampleur de l'opposition.
Le deuxième mouvement était une réponse aux trois lois agricoles visant à placer l'agriculture sous la domination du business [le secteur agricole emploie 45% de la main-d'œuvre du pays – une partie des populations paupérisées sont contraintes de rejoindre l'agriculture, comme journaliers, pour survivre, suite à l'inexistence effective d'un filet social – mais ne représente que 15% de son PIB et la masse des petits paysans est en situation permanente de survie, aggravée par la monoculture, le délabrement des sols, la crise climatiques… ].
A partir de novembre 2020, quelque 250 000 agriculteurs de trois Etats du Nord ont campé pendant un an sur trois sites situés à la frontière de Delhi, avec pour seule exigence l'abrogation des lois agricoles. Des organisations d'agriculteurs de tout le pays ont envoyé des contingents. L'action a été coordonnée démocratiquement par un comité national. Pendant l'année où les agriculteurs ont campé, la résistance à la domination de l'agriculture par l'agro-industrie et les firmes commerciales s'est développée pour relier les questions du travail et de la détresse agricole, du patriarcat et du travail des femmes, de la caste et de l'absence de terres, de l'Hindutva et de l'Etat répressif. Toutes ses tentatives de répression et de cooptation ayant échoué, Modi a finalement accepté de retirer les lois quelques semaines avant les élections au Pendjab et en Uttar Pradesh. [Depuis fin février 2024, une certaine relance du mouvement paysan – étant donné le non-respect des engagements pris en 2021, entre autres les prix garantis sur un marché étatique : les mandis – s'est produite, mais a suscité de suite une forte réaction du pouvoir.]
Ces deux grands mouvements, les manifestations précédentes et l'éventail des cibles de l'Hindutva – musulmans et chrétiens, Dalits, Adivasis, femmes, écologistes, libéraux, journalistes, étudiants et professeurs, artistes – ont créé des alliances bien au-delà de la gauche. En Inde, « la gauche » – qui désigne principalement les principaux partis de gauche, le Parti communiste indien (CPI) et le Parti communiste indien-marxiste (CPM) – était déjà critiquée pour son manque d'intégration des questions de caste et d'identité et pour son attachement historique au développement industriel. Depuis 2014, de nouvelles alliances bleues (mouvements d'opprimés de caste/dalits), rouges (communistes) et parfois vertes (écologistes) ont été forgées sur les campus et plus largement. Ils tendent à rejoindre les syndicats nationaux, les mouvements sociaux inspirés par Gandhi contre les expulsions de populations (agraires et urbaines paupérisées) provoquées par des dits développement, mouvements qui défendent les droits des communautés dépendantes des ressources naturelles. S'y ajoutent les organisations de défense des droits civils et démocratiques qui ont été une partie vitale du paysage démocratique depuis l'état d'urgence de 1975-77 [décidé par Indira Gandhi, alors première ministre]. Leurs efforts sont documentés et amplifiés par une petite mais influente section de médias numériques, dont la plupart ont moins de dix ans, qui continue à dire la vérité au pouvoir malgré les procès ainsi que la surveillance et l'arrestation de ses journalistes.
Une grande partie de cette résistance s'affronte à une répression sévère de la part du gouvernement. Une question cruciale est de savoir comment la résistance se traduira en termes électoraux lors des élections fédérales, qui se tiendront probablement en mai 2024. L'alliance I.N.D.I.A. (Indian National Developmental Inclusive Alliance, coalition de 26 partis) récemment formée [en juillet 2023], qui comprend tous les principaux partis d'opposition, y compris le Congrès national indien, le principal concurrent du BJP au niveau fédéral [en février, les comptes bancaires du Parti du Congrès ont été gelés !], est une initiative prometteuse. Mais il s'agit d'une « grande tente », selon leurs propres termes, et les interrogations abondent quant à sa cohésion et au fait qu'il est déjà trop tard pour offrir un défi efficace, étant donné que le BJP n'a jamais vraiment cessé d'être en mode électoral. Les élections qui viennent de se dérouler dans cinq Etats [Madhya Pradesh, Rajasthan, Chhattisgarh, Telangana et Mizoram] et qui ont vu le BJP remporter trois d'entre eux [Madhya Pradesh (163 sièges sur 230), Rajasthan (115 sièges sur 119) et Chhattisgarh (54 sièges sur 90)] confirment les doutes quant à la force de l'opposition [le Congrès a obtenu une victoire dans l'Etat du sud de Telangana (64 sièges sur 119) et un nouveau parti, le Zoram People's Movement a obtenu une victoire dans l'Etat de Mizoram, à l'extrême nord-est du pays avec 27 sièges sur 40].
Implications internationales
Lorsque l'on réfléchit aux implications mondiales du moment Modi, il faut d'abord prêter attention à la diaspora indienne en Occident. La VHP (World Hindu Organization), membre de la famille RSS, s'efforce depuis les années 1960 de renforcer la communauté hindoue dans le monde entier. Le mélange réussi par Modi de la « convivialité marchande » (market friendliness) et de la « culture hindoue » (yoga, tenue vestimentaire, etc.) représente un moment de réussite culturelle pour cette diaspora. Avec quelque quatre millions de personnes, les Indiens constituent aujourd'hui le deuxième groupe d'immigrés aux Etats-Unis. Une grande partie des plus prospères d'entre eux sont issus de castes hindoues privilégiées et constituent un groupe important pour l'Hindutva, contribuant financièrement au BJP et aux organisations caritatives qui canalisent des fonds vers le RSS, et adoptant de plus en plus les symboles et les pratiques violentes des foules hindoues en Inde [1].
Mais d'autres membres de la diaspora indienne les combattent activement. Des campagnes menées par des organisations dalits ont permis de faire reconnaître la caste comme une catégorie protégée dans des universités telles que California State, UC Davis, Harvard, Brandeis et Brown, et dans d'autres lieux tels que la ville américaine de Seattle, les villes canadiennes de Brampton et de Burnaby, et le conseil scolaire du district de Toronto. Les organisations progressistes de la diaspora, y compris celles qui représentent les minorités religieuses de l'Inde, s'efforcent de contester les flux de fonds destinés au BJP/RSS en Inde et d'essayer d'influencer les gouvernements et les opinions publiques états-uniens et canadiens pour qu'ils reconnaissent l'Inde pour ce qu'elle est. Ces efforts ont à leur tour donné lieu à une campagne des organisations de l'Hindutva, s'inspirant du manuel sioniste qui utilise l'« antisémitisme » pour détourner toute critique d'Israël, pour tenter de faire qualifier les critiques de l'Hindutva d'hindouphobie. Et c'est ainsi que le combat continue.
Des événements récents ont fait prendre conscience à la gauche nord-américaine des implications de certaines de ces batailles. En septembre 2023, le Premier ministre canadien Justin Trudeau s'est adressé au parlement pour annoncer de manière surprenante que l'Inde était derrière l'assassinat d'un militant séparatiste sikh au Canada, en juin 2023. En novembre de la même année, les services de renseignement des Etats-Unis ont indiqué qu'ils avaient averti un militant séparatiste sikh basé aux Etats-Unis qu'une menace similaire pesait sur sa vie, ce qui renforce l'inquiétude quant à la volonté de l'Etat indien d'étendre sa répression au-delà de ses frontières.
La droite indienne joue un rôle important dans le développement d'une extrême droite mondiale, pas nécessairement dans le sens d'une cohésion organisationnelle ou d'une conspiration mondiale, mais dans le sens où elle oriente le discours public dans cette direction, sape les valeurs démocratiques libérales, délégitime toute forme de mobilisation égalitaire, normalise les « fake news » et les perspectives anti-scientifiques [par exemple, la théorie de l'évolution est remise en question]. Elle s'aligne sur les suprémacistes blancs et les sionistes. Les fausses nouvelles et les images générées par l'univers de l'Hindutva ont joué un rôle majeur dans la désinformation des médias sociaux autour du génocide à Gaza [2]. Il a également été rapporté qu'Israël avait demandé à l'Inde d'envoyer jusqu'à 100 000 travailleurs pour remplacer les travailleurs palestiniens.
La gauche indienne et sa diaspora ripostent. Une pétition adressée aux représentants de l'Etat américain, déjà signée par quelque 3000 Indiens-Américains, appelle à un cessez-le-feu à Gaza. Elle met également en évidence les sources de désinformation de la droite hindoue qui contribuent à justifier l'attaque contre Gaza [3]. Et tous les principaux syndicats indiens, à l'exception du Bharatiya Mazdoor Sangh (Syndicat des travailleurs indiens) affilié au BJP, ont publié une déclaration annonçant qu'ils s'opposeraient à tout accord de travail Inde-Israël s'il était mis en œuvre [4] Mais pour faire reculer le fascisme qu'est l'Inde de Modi, il faudra une réponse internationale beaucoup plus forte et coordonnée que celle dont les forces progressistes mondiales ont fait preuve jusqu'à présent. (Article publié dans le magazine New Politics, n° 76, vol. XIX ; traduction rédaction A l'Encontre)
Aparna Sundar
Notes
[1] Max Daly, Sahar Habib Ghazi, and Pallavi Pundir, “How Far-Right Hindu Supremacy Went Global,” Vice, Oct. 26, 2022.
[2] Mohammed Asif Khan, “India is the Epicentre of Hate and Misinformation Against Palestinians,” Middle East Monitor, Nov. 10, 2023.
[3] Indian Americans for a Ceasefire Now.
[4] “Indian Trade Unions Stand with Palestine, Reject ‘export deal' to Replace Palestinian Workers in Israel,” People's Dispatch, Nov. 16, 2023.
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De l’inhumaine humanité du genre humain ou Comment éviter les risques de génocide à Gaza ?
On a voulu, depuis la dernière guerre mondiale, faire de l'holocauste des 6 millions de Juifs anéantis dans les camps d'extermination nazie, le paradigme par excellence de la barbarie et de l'inhumanité dont ont pu faire preuve les êtres humains. Et non sans quelque raison, puisque se sont combinées alors—au travers d'un génocide clairement planifié en Allemagne à la conférence de Wannsee de janvier 1942— la barbarie absolue d'une guerre totale avec la froide efficacité technique d'une civilisation industrielle aux moyens destructeurs considérables. Le tout, en utilisant et manipulant sordidement de tenaces préjugés racistes anti-sémites !
29 avril 2024
Mais comment expliquer que les descendants des victimes de l'holocauste ayant avec l'appui des pays européens, migré en Palestine et bâti l'État d'Israël, se trouvent presque 80 plus tard, amenés à cautionner des politiques d'État guerrières agressives ? Des politiques sionistes pour lesquelles la Cour internationale de justice, la plus haute juridiction de l'ONU vient d'annoncer qu'elles relèvent —dans le cas de Gaza — d'une convention pour la prévention du crime de génocide !
Oui, vous avez bien lu : voilà que les descendants directs des victimes d'un génocide perpétré il y a seulement quelques décennies en arrière, se retrouvent sur la sellette, accusés de risquer d'en provoquer un à leur tour ? Le monde à l'envers ? Peut-on imaginer qu'un peuple qui a vécu dans sa chair l'horreur de l'anéantissement se retrouve entraîné dans une telle spirale ?
L'horreur de l'anéantissement
Face à une question aussi dérangeante, on comprendra que certains —cyniques ou désabusés— aient envie de jeter le blâme sur « l'inhumaine humanité du genre humain », ajoutant que ce n'est là qu'une autre de ces calamités déclenchées par l'être humain dont notre époque est aujourd'hui le théâtre.
Il faut pourtant se rappeler une vérité qui devrait servir de boussole. L'être humain n'existe pas en soi. Il n'est ni "bon, ni "mauvais", mais reste le fruit de circonstances historiques données, de conditions d'existence, économiques, sociales, politiques qui, pour une bonne part, façonnent son comportement.
Si l'Allemagne nazie, forte de l'appui tacite du gros de ses classes dirigeantes, s'est rendue coupables de génocide, c'est en raison de conditions bien précises. Mue par de puissants intérêts militaires et économiques, eux-mêmes stimulés par les dynamiques d'un capitalisme agressif, elle bénéficiait en leur faveur d'une formidable a-symétrie de pouvoir lui permettant, d'imaginer pouvoir imposer sa domination partout au monde, violence déchaînée de la guerre et arbitraire absolu en prime. Broyant pour longtemps les espaces et règles démocratiques existant, tout comme les souterraines aspirations à l'égalité sociale qui les rendaient effectives.
Une bulle cognitive aveuglante
Bien évidemment 8 décennies plus tard, les factions d'extrême-droite israéliennes qui aujourd'hui sont à la tête du gouvernement Netanyahou ne se trouvent pas dans une telle situation. Et sans doute –à la suite des massacres perpétrés [1] par le Hamas le 7 octobre dernier et hantées par le trauma de l'holocauste— ont-elles réussi à enfermer le peuple d'Israël dans une sorte de bulle cognitive aveuglante, lui interdisant de prendre la mesure de ce qui est en train de se passer à Gaza ; là où 2,4 millions personnes sont depuis des décennies parquées dans une prison à ciel ouvert, en passe cependant de se transformer en un cimetière dantesque [2] .
Il n'en demeure pas moins qu'en 2024, les factions intégristes du gouvernement Netanyahou peuvent compter, elles aussi, sur les avantages d'une formidable asymétrie de pouvoir, leur permettant de faire fi, violence de la guerre et arbitraire en prime [3] , de toutes les règles de droit internationales en vigueur, de tous les principes de coexistence pacifique hérités des traditions humanistes.
L'arrogance des tout-puissants
Étant devenus les alliés privilégiés de la première puissance économique et militaire mondiale et s'étant transformé –l'arme nucléaire en prime— en la bastille des intérêts pétroliers occidentaux au Moyen-Orient, les dirigeants israéliens, ont repris à leur compte cette arrogance des tout-puissants. Au fil du temps, ils se sont refusés, non seulement à prendre en compte le légitime droit à l'auto-détermination du peuple palestinien, mais aussi à saisir les occasions de paix offertes. Plus encore, ils se sont laissés peu à peu entraînés par leurs factions les plus extrêmes, dans des politiques d'apartheid et d'épuration ethniques —voire de duplicité machiavélique avec le Islamistes intégristes pour éviter tout compromis de paix possible—, pour finalement s'engager dans une guerre ouverte prenant des allures génocidaires.
La prévention des génocides commence chez nous
« L'inhumaine inhumanité du genre humain » a donc bien un nom, et son remède est avant tout d'ordre politique : combattre la montée de l'intégrisme identitaire, de l'autoritarisme et de la guerre, en réinstallant partout où elles vacillent, les exigences de la démocratie et de ses aspirations à l'égalité sociale. Partout : en Israël bien sûr, mais aussi ailleurs, aux USA, au Québec et au Canada tant le monde est aujourd'hui inter-relié.
Un peu comme ont cherché à le faire les internationalistes venus de 35 pays de la flottille de la liberté pour Gaza qui voulaient depuis Istanbul accompagner par bateau l'acheminement d'une aide humanitaire et demandaient pour cela, notamment un soutien effectif du Canada pour y parvenir. En vain !
Saura-t-on en ces temps si difficiles se souvenir de leur détermination et se rappeler que le combat pour la démocratie et la prévention de génocides commence aussi chez nous ?
Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
Le 28 avril 2024
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[1] Il est pas inutile de rappeler à ce propos les chiffres exacts : « Selon les chiffres disponibles, le 7 octobre, 1 143 personnes, pour la plupart israéliennes, ont été tuées – 767 civils, dont 36 enfants et 71 étrangers, ainsi que 376 militaires et membres des forces de sécurité. Près de 250 personnes étaient enlevées. Le même jour, selon des sources israéliennes, plus de 1 600 combattants parmi les assaillants ont été tués sur place et près de 200 personnes arrêtées. » Voir https://www.yaani.fr/post/gaza-le-7-octobre-en-perspective-historique
[2] « (…) L'enclave est un vaste champ de ruines, où plus de 70 % des logements et de 80 % des commerces sont détruits (selon les experts de l'ONU), où s'entassent plus de 26 millions de tonnes de débris et
gravas (selon La Banque mondiale) et où des dizaines de milliers de Palestinien·nes ont été tué·es 34 262, selon les derniers bilans, qui n'incluent pas les cadavres encore sous les décombres ». (source : Médiapart :https://www.mediapart.fr/journal/international/260424/apres-six-mois-gaza-l-armee-israelienne-toujours-rafah-dans-le-viseur ?)
Voir aussi : « Depuis le 7 octobre, selon des sources gazaouies, plus de 34 000 Palestiniens ont été
tués, dont environ 40 % d'enfants, soit plus de 13 500, auxquels il faut ajouter jusqu'à 20 000 personnes qui seraient ensevelies sous les décombres, ainsi que près de 77 000 blessés, dont beaucoup très gravement. La grande majorité des 2,4 millions d'habitants de Gaza ont été déplacés et l'ensemble de la population de l'enclave souffre d'une famine croissante, qui lui est infligée par la sévère limitation par Israël du volume de l'aide entrant dans l'enclave. (…) En fait, alors que la bombe atomique larguée sur Hiroshima avait une puissance de 15 kilotonnes de TNT, les forces armées israéliennes ont déjà largué près de cinq fois ce tonnage sur les 365 kilomètres carrés de Gaza. (...) ». Gilbert Achcar : https://www.yaani.fr/post/gaza-le-7-octobre-en-perspective-historique
[3] Voir l'opération Lavender (Lavande en français !) : « on a appris récemment que l'armée israélienne avait mis au point un système de ciblage basé sur l'intelligence artificielle (IA), dénommé « Lavender », qui consacre environ 20 secondes à identifier des « cibles », sur la base de « vérifications » extrêmement ténues, occasionnant l'assassinat massif de personnes sans lien avéré avec le Hamas ou les autres groupes armés palestiniens ». (sources Médiapart ;https://www.mediapart.fr/journal/international/260424/apres-six-mois-gaza-l-armee-israelienne-toujours-rafah-dans-le-viseur ?) voir aussi la chronique de Jean-François Lisée à ce propos
dans Le Devoir du 27-28 avril 2024, L'IA au service de la mort à Gaza)

Gaza : le 7 octobre en perspective historique
Plus de six mois et demi après l'opération « Déluge d'Al-Aqsa » menée par le Hamas le 7 octobre 2023, par-delà la barrière qui entoure la bande de Gaza, et celle de l'armée israélienne nommée « Glaive de fer » sur l'enclave palestinienne, le bilan provisoire est effrayant. Alors qu'un narratif appréhendant l'attaque du 7 octobre comme une opération antisémite ne cesse d'être martelé, replacer cet évènement dans une perspective historique permet de le repolitiser et d'en comprendre les dynamiques.
Tiré de : Yaani
https://www.yaani.fr/post/gaza-le-7-octobre-en-perspective-historique
Par Gilbert Achcar, professeur en études du développement et relations internationales à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de l'Université de Londres.
Selon les chiffres disponibles, le 7 octobre, 1 143 personnes, pour la plupart israéliennes, ont été tuées – 767 civils, dont 36 enfants et 71 étrangers, ainsi que 376 militaires et membres des forces de sécurité. Près de 250 personnes étaient enlevées. Le même jour, selon des sources israéliennes, plus de 1 600 combattants parmi les assaillants ont été tués sur place et près de 200 personnes arrêtées.
Depuis le 7 octobre, selon des sources gazaouies, plus de 34 000 Palestiniens ont été tués, dont environ 40 % d'enfants, soit plus de 13 500, auxquels il faut ajouter jusqu'à 20 000 personnes qui seraient ensevelies sous les décombres, ainsi que près de 77 000 blessés, dont beaucoup très gravement. La grande majorité des 2,4 millions d'habitants de Gaza ont été déplacés et l'ensemble de la population de l'enclave souffre d'une famine croissante, qui lui est infligée par la sévère limitation par Israël du volume de l'aide entrant dans l'enclave.
La plupart des habitations de Gaza ont été détruites dans ce qui est certainement la campagne de bombardement la plus destructrice de ce siècle, et probablement la plus destructrice de l'histoire en termes d'intensité (combinant étendue et vitesse), armes nucléaires exceptées. En fait, alors que la bombe atomique larguée sur Hiroshima avait une puissance de 15 kilotonnes de TNT, les forces armées israéliennes ont déjà largué près de cinq fois ce tonnage sur les 365 kilomètres carrés de Gaza. Tous ces chiffres sont provisoires, bien entendu, et continuent d'augmenter, jour après jour, au moment de la rédaction de cet article.
De quoi le 7 octobre a-t-il été la suite ?
La réaction immédiate d'Israël à l'attaque du 7 octobre a été non seulement de la qualifier de « plus grand massacre d'Israéliens commis en un seul jour », ce qui est indiscutable, mais aussi de « plus grand massacre de Juifs depuis la Shoah » – une description beaucoup plus contestable, car chargée de sens politique implicite. Cette dernière description est pourtant devenue un mantra dans les pays occidentaux, repris par exemple par le président français Emmanuel Macron qui, le 7 février 2024, a qualifié le 7 octobre de « plus grand massacre antisémite de notre siècle » lors d'une cérémonie en hommage aux quarante-deux personnes de nationalité française tuées ce jour-là.
Pour quiconque garde à l'esprit le terrible bilan décrit ci-dessus, l'analogie implicite entre l'attaque du 7 octobre et le massacre des Juifs par les nazis doit paraître tout à fait inappropriée, car elle ignore complètement le rapport de forces réel ainsi que l'identité des oppresseurs et opprimés dans chaque cas. Comme le disent très justement les spécialistes de l'antisémitisme et de la Shoah signataires de la « Lettre ouverte sur l'utilisation abusive de la mémoire de l'Holocauste » (ci-dessous une traduction améliorée del'original) :
Il est compréhensible que de nombreux membres de la communauté juive évoquent l'Holocauste et les pogroms antérieurs lorsqu'ils tentent de comprendre ce qui s'est passé le 7 octobre – les massacres et les images qui ont été diffusées à la suite de ces événements ont puisé dans la mémoire collective profondément ancrée de l'antisémitisme génocidaire, motivée par une histoire juive bien trop récente.
Cependant, faire appel à la mémoire de l'Holocauste obscurcit notre compréhension de l'antisémitisme auquel les Juifs sont confrontés aujourd'hui et dénature dangereusement les causes de la violence en Israël-Palestine. Le génocide nazi impliquait un État – et sa société civile consentante – s'en prenant à une infime minorité, ce qui s'est ensuite transformé en un génocide à l'échelle d'un continent. C'est pourquoi les comparaisons de la crise qui se déroule en Israël-Palestine avec le nazisme et l'Holocauste – surtout lorsqu'elles émanent de dirigeants politiques et d'autres personnes capables d'influencer l'opinion publique – sont des échecs intellectuels et moraux.
Ceci sans compter que, quelles que soient les ressemblances que l'on puisse identifier entre le Hamas et les nazis, il existe certainement davantage de similitudes entre ces derniers et le gouvernement sioniste d'extrême droite d'Israël. La coalition est dominée par le Likoud, un parti au pedigree fasciste, et comprend des ministres que l'historien israélien de la Shoah Daniel Blatman, professeur à l'Institute for Contemporary Jewry de l'Université hébraïque de Jérusalem, n'a pas hésité à qualifier de « néo-nazis » dans le quotidien israélien Haaretz.
Le 7 octobre en contexte
Pour avoir constaté le 24 octobre le fait plutôt évident et banal que le 7 octobre « ne s'est pas produitdans le vide », le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a été accusé par Israël de « justifier le terrorisme », tandis que l'ambassadeur d'Israël à l'ONU exigeait sa démission. Évoquant l'occupation d'après 1967, Guterres avait expliqué que « le peuple palestinien a été soumis à 56 ans d'occupation étouffante. Ils ont vu leurs terres progressivement dévorées par les colonies et en proie à la violence ; leur économie asphyxiée ; leurs semblables déplacés et leurs maisons démolies. Leurs espoirs d'une solution politique à leur triste sort se sont évanouis ».
Guterres avait par ailleurs affirmé que « les griefs du peuple palestinien ne peuvent justifier les attaques épouvantables du Hamas. Et ces attaques épouvantables ne peuvent justifier la punition collective du peuple palestinien. » Et pourtant, même Benny Gantz, opposant politique à Benjamin Netanyahou et membre prétendument « modéré » du cabinet de guerre israélien de l'après-7 octobre, a déclaré que le secrétaire général de l'ONU « agrée le terrorisme », ajoutant que « les apologistes du terrorisme ne peuvent pas parler au nom du monde », approuvant ainsi tacitement la demande formulée par le représentant d'Israël.
Ces réactions de responsables israéliens ne sont que de nouveaux exemples du déni de la réalité commun à toutes les puissances occupantes des temps modernes, depuis que l'éthique et le droit international dominants des temps modernes condamnent l'occupation du territoire d'un autre peuple. En fait, non seulement il est vrai que le 7 octobre « ne s'est pas produit dans le vide », mais il était tout à fait prévisible qu'une flambée de violence allait se produire à un moment donné, en particulier dans la bande de Gaza.
En décembre 2009, deux ans après le blocus imposé par Israël à Gaza à la suite du retrait de ses troupes en 2005 et de l'arrivée au pouvoir du Hamas en 2007, et quelques mois après la première grande campagne israélienne de bombardement de l'enclave (2008-9), Larry Derfner posait les bonnes questions à ses compatriotes israéliens dans le Jerusalem Post :
La question que nous devons nous poser est la suivante : si quelqu'un nous traitait comme nous traitons les habitants de Gaza, que ferions-nous ? […] Ce n'est pas que nous ne pouvons pas imaginer la vie à Gaza. C'est que nous sommes déterminés à ne pas essayer de l'imaginer. Si nous le faisions, nous ne nous arrêterions peut-être pas là. Nous pourrions ensuite essayer d'imaginer comment ce serait si notre pays se trouvait dans la situation dans laquelle nous avons laissé Gaza. Et tôt ou tard, nous pourrions essayer d'imaginer ce que nous ferions si nous vivions ici comme eux vivent là-bas.
Ou même pas ce que nous ferions, juste ce que nous penserions – des gens et du pays qui nous ont fait cela et qui ne nous permettent même pas de commencer à nous relever une fois la guerre terminée. Qui ont imposé un blocus à nos frontières et n'ont permis l'entrée d'approvisionnements qu'à un niveau minimal pour notre subsistance, de sorte à éviter la famine et les épidémies de masse.
En vérité, décrire le Hamas comme étant principalement motivé par l'antisémitisme et apparenté aux nazis n'est que la continuation, dans le nouvel épisode intensif en cours de la guerre israélo-arabe des récits, d'un vieux stratagème narratif éprouvé, inauguré par l'exploitation après 1945 de la figure d'Amin al-Husseini afin de présenter la conquête sioniste de la terre palestinienne en 1948 comme ultime bataille de la Seconde Guerre mondiale. Le dernier épisode de conquête coloniale des temps modernes pouvait ainsi être présenté comme la dernière bataille contre le nazisme.
Ce stratagème fonctionne bien dans les régions du monde qui portent la culpabilité du génocide nazi des Juifs européens : parmi les populations dont les ancêtres ont été auteurs du crime, complices directs ou spectateurs impassibles, y compris les pays qui ont claqué leurs portes au nez des réfugiés juifs. Ce stratagème ne fonctionne cependant pas pour la majeure partie de l'humanité qui, située dans les pays du Sud mondial, n'avait que peu d'intérêt dans la Seconde Guerre mondiale et a toujours perçu les Palestiniens, non pas comme continuateurs de l'impérialisme nazi, mais comme continuateurs de la longue série sanglante des victimes coloniales.
Flashback historique : Angola 1961
Peu après le 7 octobre, mon ami Michel Cahen, spécialiste français de l'histoire de l'Afrique lusophone, attirait mon attention sur un épisode historique survenu en Angola en 1961, qui présente une ressemblance frappante avec les événements en cours au Moyen-Orient. Intrigué, j'ai effectué une recherche sur la question et découvert que le parallèle allait bien au-delà du seul moment du 7 octobre. Voici les faits.
En 1961, dans le contexte d'une avancée majeure de la décolonisation sur le continent africain, le ressentiment contre l'irréductible colonialisme portugais s'était considérablement accru en Angola, surtout après que la République du Congo voisine (qui deviendra plus tard la République démocratique du Congo) eut obtenu son indépendance de la domination coloniale belge l'année précédente, incitant les autorités coloniales portugaises à intensifier leur répression contre les indépendantistes angolais. La lutte armée anticoloniale progressait dans les derniers territoires coloniaux d'Afrique, et l'Angola ne faisait pas exception. L'un de ses mouvements anticoloniaux était l'Union des populations de l'Angola (UPA), dont le leader, Holden Roberto, avait des liens tant avec le Front de libération nationale algérien – dont il adoptera plus tard le nom pour devenir Front de libération nationale de l'Angola (FLNA) – qu'avec la CIA.
Le 15 mars 1961, les combattants de l'UPA traversèrent la frontière du Congo au nord de l'Angola, rejoints par un grand nombre d'autochtones locaux. Une masse hétéroclite de quatre à cinq mille hommes, quelques-uns armés de fusils et la plupart de machettes, se lancèrent dans une frénésie meurtrière, tuant avec une horreur indescriptible plusieurs centaines, voire un millier (il n'y a pas de chiffres précis), de colons blancs – hommes, femmes, bébés et enfants – ainsi que beaucoup plus d'Angolais d'autres ethnies et de métis. Comme l'a écrit Maria da Conceição Neto soixante ans plus tard, « les images de blancs, de métis et de noirs massacrés allaient devenir la pièce maîtresse de la propagande portugaise visant à discréditer les assaillants en les qualifiant de “terroristes” et de “barbares” sans objectif politique. À ce jour, ce sont les images les plus répandues sur “le 15 mars”, créant immédiatement une barrière devant la compréhension de ce qui s'est passé… ».
Le gouvernement portugais du dictateur d'extrême droite António de Oliveira Salazar – qui prit en main personnellement le ministère de la défense à cette fin – lança une campagne de représailles massives, avec un recours intensif à l'armée de l'air. En quelques mois, des dizaines de milliers de personnes (plus de 50 000 à la fin de l'année, selon Nkwelle Ekaney) furent tuées parmi la population noire, plusieurs villages ayant été incendiés et rasés sur un vaste territoire. Une arme majeure utilisée par l'armée de l'air portugaise pour perpétrer ce massacre génocidaire fut le napalm fourni par l'administration américaine de John F. Kennedy.
Deux autres éléments du dossier historique sont pertinents ici. Premièrement, l'UPA/FLNA allait continuer en tant que rival, soutenu par la CIA, du Mouvement populaire pour la libération de l'Angola (MPLA), soutenu par l'URSS. Mais le Portugal d'extrême droite était membre fondateur de l'OTAN. Par conséquent, comme Roberto l'a expliqué lui-même plus tard à un chercheur suédois :
« Nous n'avons pas pu recevoir d'aide des pays occidentaux, à cause de l'OTAN et des relations avec le Portugal. Nous n'avions aucun soutien. Le peu de soutien sur lequel nous pouvions compter provenait de pays africains et arabes, comme la Tunisie. Et Israël, qui était très important pour nous. Le gouvernement israélien nous a aidé à cette époque.
Tor Sellström : Avec des armes ?
Holden Roberto : Avec des armes. C'était avec l'aide de Golda Meir. »
Deuxièmement, Frantz Fanon, qui avait encouragé Roberto à lancer la lutte armée, a commenté les événements angolais dans le chapitre intitulé « Grandeur et faiblesses de la spontanéité » de son célèbre livre de 1961 Les Damnés de la Terre dans les termes suivants :
« On se souvient que, le 15 mars 1961, les paysans angolais se sont lancés par groupe de deux ou trois mille contre les positions portugaises. Hommes, femmes et enfants, armés ou non armés, avec leur courage, leur enthousiasme, se sont rués en masses compactes et par vagues successives sur des régions où dominaient le colon, le soldat et le drapeau portugais. Des villages, des aérodromes ont été encerclés et ont subi des assauts multiples, mais aussi des milliers d'Angolais ont été fauchés par la mitraille colonialiste. Il n'a pas fallu longtemps aux chefs de l'insurrection angolaise pour comprendre qu'ils devaient trouver autre chose s'ils voulaient réellement libérer leur pays. Aussi, depuis quelques mois, le leader angolais Holden Roberto a-t-il réorganisé l'Armée nationale angolaise en tenant compte des différentes guerres de libération et en utilisant les techniques de guérilla. »
Laquelle des deux séquences historiques suivantes ressemble le plus aux attentats anti-israéliens du 7 octobre menés par le Hamas et à l'offensive qui s'en est suivie, menée par le gouvernement israélien d'extrême droite : un massacre anti-juif commis par les nazis suivi de la destruction des Juifs européens perpétrée par les mêmes nazis ; ou le massacre anti-portugais commis par l'UPA et l'offensive qui s'en est suivie, menée par le gouvernement portugais d'extrême droite avec la complicité des États-Unis ?
Les Angolais menés par l'UPA le 15 mars étaient-ils principalement motivés par le racisme antiblanc ou par la haine de l'oppression coloniale portugaise ? De même, les Palestiniens menés par le Hamas le 7 octobre étaient-ils principalement motivés par l'antisémitisme ou par la haine de l'oppression coloniale israélienne ? Les réponses à ces questions devraient être évidentes pour quiconque n'est pas aveuglé par un racisme antipalestinien, anti-arabe ou antimusulman et par la « compassion narcissique » avec les Israéliens perçus comme blancs.
Gilbert Achcar, Professeur à l'École des études orientales et africaines (SOAS) de l'Université de Londres. Il est l'auteur de nombreux ouvrages dont Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits (2009) ; Le peuple veut : une exploration radicale du soulèvement arabe (2013) ; Symptômes morbides : la rechute du soulèvement arabe (2016) ; La Nouvelle Guerre froide. Etats-Unis, Russie et Chine, du Kosovo à l'Ukraine (2023).
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