Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Incarner nos aspirations collectives

Au-delà des vœux pieux et des professions de foi formulées à chaque congrès syndical, que peut-on faire, concrètement, pour qu'advienne le syndicalisme combatif que l'on (…)

Au-delà des vœux pieux et des professions de foi formulées à chaque congrès syndical, que peut-on faire, concrètement, pour qu'advienne le syndicalisme combatif que l'on souhaite ? Voici quelques moyens qui pourraient, selon nous, permettre d'atteindre ces objectifs.

Revoir nos modes d'organisation

Passer de l'intervention par grief à l'action collective

Le modèle classique de représentation syndicale s'appuie sur les « relations de travail ». Les membres agissent alors à titre de spectateur·trices dans un modèle « clientéliste », en soutirant un service de représentation pour trouver des solutions à leurs problèmes. Quoique ce modèle soit légitime, les relations de travail deviennent alors la chasse gardée d'un certain nombre « d'expert·es » en ce domaine. On y gagne beaucoup de jurisprudence, mais peu d'empowerment des membres sur leurs conditions de travail. Un modèle basé sur l'action collective propose de se regrouper autour d'un même problème et de mettre en place des actions conjointes pour se réapproprier notre force d'organisation du travail, par exemple en cessant collectivement de faire une tâche ou en refusant massivement d'obtempérer à une demande patronale.

Passer de « parler aux membres » à « faire parler les membres »

Les officier·ères syndicaux·ales répètent qu'il faut « investir les médias sociaux ». Si les outils numériques ouvrent effectivement de nouvelles avenues, leur utilisation à des fins combatives et démocratisantes relève d'abord d'une réflexion politique, et non technologique. Pourquoi seulement relayer les communiqués et les clips conçus par des spécialistes en communication quand on peut profiter du fait que de nouvelles tribunes sont disponibles pour faire entendre la voix des syndicats locaux ?

L'organisation nationale peut appuyer la production d'images et vidéos, offrir la diffusion en direct de débats clés en instances et instaurer des forums en vue de mettre en commun des analyses et de planifier des actions.

Se soucier de diversité et de représentativité

Augmenter la représentativité des organisations syndicales est l'une des pistes de réflexion à privilégier pour contrer le déclin de la participation. Comment justifier l'homogénéité des personnes élues et salariées au sein du mouvement, alors que 22,6 % de la population québécoise dit aujourd'hui appartenir à une minorité visible ? L'absence de représentation proportionnelle des travailleur·euses au sein du mouvement syndical a de quoi surprendre. Des mesures draconiennes d'inclusion et un changement de culture en profondeur contribueront à faire émerger un syndicalisme plus fort grâce à son inclusivité et sa sensibilité aux réalités des personnes syndiqué·es. La diversité (qu'elle soit ethnoculturelle, sexuelle ou autre) n'est pas qu'une lutte à appuyer, mais fait partie intégrante de nos luttes. Elle est une manière essentielle d'avoir des syndicats ancrés dans leurs milieux.

Pour une « révolution culturelle »

Raviver le mouvement dans l'organisation

Si le mouvement syndical est le résultat de l'action conjointe de personnes qui partagent une même réalité de travail, les organisations syndicales sont le fruit de cette action et les porte-étendards du mouvement. Elles l'alimentent en le pérennisant et en lui offrant des ressources indispensables à sa vitalité. Il semble toutefois que le maintien des structures organisationnelles que nous avons créées se fait parfois au détriment du dynamisme du mouvement. Les taux d'adhésion, le maraudage et les services aux membres soutirent alors l'essentiel de notre énergie. Or, sans mouvement animé par la mobilisation des membres, les organisations courent le risque de devenir des coquilles désincarnées. Pour développer le

sentiment d'appartenance aux organisations et assurer leur renouveau, vaut mieux encourager les initiatives de la base que faire la promotion d'une identité organisationnelle spécifique et figée.

Démocratiser la démocratie

Il est parfois suggéré d'encourager le développement de modalités plus participatives pour compléter les formes de démocratie représentative au sein de nos organisations [1]. Pour cela, il ne suffit pas d'inciter les personnes d'un milieu de travail donné à assister à leurs assemblées et à y prendre la parole. Il faut que soit repensée la distribution du pouvoir au sein même de nos organisations pour encourager la fluidité des rapports entre les instances plus formelles de représentation et les initiatives souvent informelles de participation. Parmi les mécanismes qui permettent ce partage du pouvoir, on peut penser à des négociations ouvertes pour que les membres soient des témoins directs des échanges en cours, à des limites de mandats pour les personnes élues afin d'encourager une rotation dans les fonctions représentatives ou encore à la diffusion des informations qui sont à la source des analyses syndicales.

Entretenir une culture de la désobéissance

Un mouvement qui cherche à protéger des acquis aura tendance à adopter une posture défensive, prudente, voire conservatrice. Inversement, un mouvement en quête d'avancées veut faire reconnaître des choses qui ne le sont pas encore, ce qui l'amène inévitablement à confronter l'ordre établi. C'est par la pratique qu'on remet vraiment en question les limites aux droits de manifester et de faire la grève. Localement aussi, c'est par la perturbation qu'on exerce une véritable pression. Désobéir ne signifie pas tout rejeter et prôner le chaos ; la désobéissance doit être planifiée, concertée et faire appel à un idéal. Ultimement, désobéir, c'est reprendre un peu de pouvoir sur sa vie.

Penser globalement, agir politiquement

Encourager les espaces intersyndicaux et intersectoriels

La condition de travailleuse ou de travailleur touche tout le monde, ou presque. Les luttes syndicales contre le patronat ne sauraient perdurer dans le temps sans une solidarité intersyndicale et intersectorielle forte. Pour ce faire, il nous faut entretenir régulièrement des espaces de dialogue, de rencontre et de débat, comme les camps de formation (comme ceux organisés par Lutte commune), la tenue de nouveaux états généraux sur le syndicalisme ou les initiatives de podcasts (nommons le balado Solidaire qui offre une plateforme à des militant·es de diverses organisations [2]).

Créer des liens avec les milieux militants

Dans la mesure où les travailleurs et les travailleuses sont plus que des individus définis par le travail, ils et elles se retrouvent aussi à la croisée de réalités multiples. La complexification de l'économie, les changements climatiques et la montée en force des rhétoriques d'extrême droite s'ajoutent aux luttes syndicales à mener, puisque ces situations renforcent également les inégalités au sein de nos milieux de travail. Les liens avec les organisations étudiantes, féministes, communautaires, écologiques et décoloniales, entre autres, sont vitaux pour assurer la suite du mouvement syndical, pour remettre en question nos pratiques historiques et pour s'assurer que nous ne laissons personne derrière.

Actualiser le Code du travail

Le Code du travail du Québec, dans sa forme actuelle, impose certaines contraintes au syndicalisme. Malgré les avancées historiques du 20e siècle, comme le droit à la syndicalisation ou la formule Rand, les organisations syndicales ont dû accepter un compromis législatif qui ne laisse pas suffisamment de marge de manœuvre aux organisations syndicales pour se défendre. Parmi les limites du Code du travail, notons la définition désuète et trop limitée du brisage de grève, les balises irréalistes des services essentiels et l'impossibilité d'exercer la grève tant qu'une convention collective est en vigueur. Une réforme en profondeur du Code du travail doit devenir un champ de bataille prioritaire des organisations syndicales afin de maximiser le rapport de force des travailleuses et travailleurs syndiqué·es.

L'esprit de l'ensemble des moyens proposés ici pour répondre aux défis actuels du syndicalisme va dans le sens d'un constant travail de terrain, d'interaction et de proximité avec et entre les travailleurs et les travailleuses. Il faut se former mutuellement à l'organisation des membres pour générer une mobilisation durable et établir des liens afin de mener des batailles conjointes. Le monde syndical gagnerait donc à collaborer au développement d'un modèle en ce sens, comme le propose le réseau Labor Notes aux États-Unis, afin d'encourager la réappropriation collective du projet syndical et, ultimement, pour changer non seulement nos conditions de travail, mais également nos conditions de vie.


[1] Voir Christian Nadeau, Agir ensemble : penser la démocratie syndicale, Montréal, Somme toute, 2017.

[2] Voir l'entrevue avec les animatrices de ce balado dans le numéro 90 d'À bâbord ! : Éliane Scofield Lamarche et Amélie Glaude (propos recueillis par Lutte commune), « Une exploration du syndicalisme en balado », À bâbord !, no 90, p. 70-71. Disponible en ligne.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Lutte antiraciste : à la fois en retard et en avance

16 septembre 2023, par Isabelle Bouchard, Alain Croteau, Ramatoulaye Diallo — , , , ,
Comment le milieu syndical aborde-t-il la question délicate du racisme systémique dans les milieux de travail ? Comment relever le défi d'impliquer davantage les personnes qui (…)

Comment le milieu syndical aborde-t-il la question délicate du racisme systémique dans les milieux de travail ? Comment relever le défi d'impliquer davantage les personnes qui en sont victimes dans les instances syndicales ?

Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Quels éléments ont conduit le CCMM-CSN à adopter un plan d'action contre le racisme systémique à l'assemblée générale du 27 janvier 2021 ?

Ramatoulaye Diallo : Les membres du Congrès de 2019 avaient déjà adopté des propositions de lutte contre le racisme et pour l'intégration à la vie syndicale des personnes appartenant à des groupes racisés, issu·es de l'immigration et des personnes autochtones. Mais ce sont les décès criminels de George Floyd et Joyce Echaquan qui ont vraiment été les éléments déclencheurs de notre volonté à nous mettre davantage en action. Nous avons toustes été choqué·es, indigné·es par ces situations. Il fallait agir ! On ne pouvait plus se taire. Depuis, l'intérêt de nos membres à s'attaquer au racisme systémique est palpable. C'est comme s'il était moins tabou de parler du racisme. Les gens sont de plus en plus alertés devant cette situation anormale, inacceptable !

ÀB ! : L'univers syndical n'échappe pas au racisme systémique. Sous quelles formes peut-il se manifester ?

R. D. : Le manque de représentation dans toutes les instances syndicales des personnes racisées, issues de l'immigration ou autochtones en est la manifestation la plus évidente et la plus choquante. Le phénomène s'observe autant dans la composition des comités exécutifs des huit fédérations, au sein des douze conseils centraux et dans la composition actuelle et historique de l'exécutif de la CSN, qui ne compte pas de personnes racisées ni autochtones. Pour l'instant, il n'y a que peu d'individus racisés qui siègent dans ces instances. Notons aussi que la composition des conseillier·ères de la CSN obéit aussi à cette même logique de manque d'inclusion.

Nous avons moins de détails au sujet de la composition des exécutifs locaux de nos syndicats, mais nous imaginons que la situation est semblable. D'ailleurs, au CCMM, nous sommes en train de finaliser un sondage pour mesurer cette représentation. Nos syndicats y répondent en grand nombre. Un des objectifs de notre plan, c'est que les personnes racisées, issues de l'immigration et les personnes autochtones soient représentées à égale proportion de leur présence sur le marché du travail.

Il faut aussi prendre conscience de l'importance du nombre de personnes racisées dans un exécutif. Lorsqu'une seule personne racisée siège à un comité exécutif, elle peut se trouver en situation d'isolement. Des microagressions peuvent survenir. Nous avons eu des témoignages en ce sens.

Alain Croteau : Cette sous-représentation n'est pas anodine puisqu'elle entraîne des conséquences directes sur les conditions de travail des personnes salariées. Par exemple, lorsque nos membres racisé·es ne sont pas représenté·es dans nos comités de relations de travail, leurs problèmes restent invisibles et les discriminations demeurent. Comme personne blanche, on n'a pas toujours conscience des difficultés éprouvées par nos camarades. Parfois, une situation peut sembler neutre pour quelqu'un comme moi, mais les personnes racisées y voient les effets du racisme systémique de manière évidente. Par exemple, c'est le cas quand un processus de probation bien établi et respecté est sournoisement détourné en défaveur de personnes issues de communautés racisées. Dans le secteur de la santé, on constate d'ailleurs que ces dernières sont généralement désavantagées dans leur progression en emploi.

ÀB ! : Quelles sont vos réflexions quant à l'imposition de quotas de personnes issues des groupes racisés, de l'immigration et autochtones dans les exécutifs ?

A. C. : Ce peut être une partie de la solution. À mes yeux, ce n'est ni immoral et ni discriminatoire. C'est vrai, il y a d'autres solutions, mais nous ne devrions pas exclure le recours aux quotas, l'idée étant de renverser les statistiques. Je suis d'avis que nous devons avoir le courage d'en débattre. Les seules bonnes intentions ne suffiront pas. Dans notre exécutif, par exemple, nous nous sommes donné·es une règle : lorsque des personnes quittent nos comités, nous approchons des personnes racisées pour les remplacer. C'est un genre de quota. Quelquefois, je me dis que même si nous sommes déjà bien informé·es et sensibilisé·es devant cette injustice, la composition effective des instances syndicales n'évolue pas. Alors, est-ce que l'imposition de quotas pourrait plus rapidement corriger l'injustice de la sous-représentation ? Il me semble que oui.

R. D. : Je comprends le point de vue d'Alain, mais au Conseil central, notre plan réfère davantage à des activités d'information, de sensibilisation et de formation. Par exemple, nous en sommes à créer des espaces d'échanges pour que les gens puissent développer une meilleure connaissance de ce qu'est le syndicalisme québécois, de son rôle, de son fonctionnement et de ses réalisations. On s'apprête à développer un module de formation dédié aux personnes racisées, issues de l'immigration et autochtones. Parfois, nos membres issu·es de l'immigration associent le mouvement syndical à un mouvement peu démocratique. Si nous montrons à quel point le monde syndical est inclusif et démocratique, on pense qu'ils et elles seront plus nombreux·ses à souhaiter militer dans un exécutif syndical ou un comité. Quand on est conscientisé·e, on adhère davantage.

ÀB ! : Alain, votre syndicat a déposé 1000 griefs portant sur des situations liées au racisme systémique contre le plus important CIUSSS de la province, celui du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal. Quelles étaient les intentions derrière cette stratégie ?

A. C. : Il faut savoir que dans mon milieu de travail, les personnes racisées sont sous-représentées dans les emplois les mieux payés, et elles sont surreprésentées dans les emplois les moins payants. Toutefois, notre patron refuse de nous fournir des statistiques par type d'emplois sur ce problème. La discrimination raciale est omniprésente : elle débute dès le processus d'embauche et se perpétue dans l'exercice de la profession. Les personnes racisées de mon accréditation syndicale ne jouissent pas des mêmes conditions de travail que les personnes blanches.

Par exemple, on ne propose généralement pas aux personnes racisées de se déplacer à domicile alors qu'elles offrent systématiquement les services en institution. Autre exemple : il arrive que les femmes racisées mettent plus de temps à accumuler les heures nécessaires à la période de probation que les personnes blanches. Notons aussi que lors de la période de probation des personnes racisées, les gestionnaires vont souvent faire le tour des ancien·nes, qui sont généralement blancs : ils vont se fier à leur opinion pour mettre fin à une probation. Ce n'est pas une évaluation qui est juste puisqu'on expose la personne à tous les préjugés de ses pairs. Prise isolément, chacune de ces situations pourrait être justifiée par l'employeur. Le rôle de notre syndicat, c'est de montrer que la situation est généralisée et que nous sommes en fait devant une forme de racisme systémique.

Alors, pour forcer l'employeur à divulguer les statistiques de représentation par type d'emplois, mon syndicat a déposé 1000 griefs. Au-delà de la démarche juridique, nous avions aussi un message pédagogique à envoyer aux officier·ères blanc·ches des syndicats. En effet, ils et elles ne sont pas toujours à l'aise dans ce contexte et, conséquemment, hésitent à dénoncer ces situations, parce qu'ils et elles ne sont pas tout à fait convaincu·es qu'il y ait des discriminations, ou parce qu'ils et elles craignent d'être poursuivi·es. Cependant, pour nos membres racisé·es, le problème est évident. Nous souhaitons évidemment que notre stratégie soit reprise par d'autres syndicats.

R. D. : En effet, 1000 griefs, c'est du jamais vu du point de vue juridique ! Au Conseil central, on appuie cette stratégie. Il faut oser déposer des griefs pour dénoncer le racisme ! Nos syndicats observent et suivent la situation avec grand intérêt !

ÀB ! : Le monde syndical est-il en avance ou en retard dans cette lutte ?

R. D. : Le mouvement syndical, même s'il a pris du temps à s'intéresser à la question, sera l'un des premiers à transformer le monde du travail pour assurer des conditions de travail exemptes de toute forme de racisme.

A. C. : Même si le gouvernement Legault refuse de considérer le racisme comme un rapport de pouvoir systémique, le mouvement syndical, quant à lui, est en marche ! Le Conseil central s'engage pleinement dans cette lutte !

Ramatoulaye Diallo est trésorière au Conseil central du Montréal métropolitain (CCMM-CSN) et Alain Croteau est président du syndicat du CIUSSS du Centre-Sud.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Syndicaliser le communautaire, naturel ou pas ?

Être syndiqué·e ou se syndiquer comme travailleur·euse du communautaire soulève plusieurs débats dans le milieu. Pourtant, il devrait s'agir d'un geste assez naturel, tous et (…)

Être syndiqué·e ou se syndiquer comme travailleur·euse du communautaire soulève plusieurs débats dans le milieu. Pourtant, il devrait s'agir d'un geste assez naturel, tous et toutes partageant en principe les mêmes valeurs. L'action communautaire autonome, les travailleur·euses et le mouvement syndical ont tout à gagner de cette alliance.

Dans le milieu communautaire, les fondations privées et les organismes autonomes passent beaucoup de temps à assurer leur propre pérennité. Cela se fait souvent au détriment des conditions de travail des gens qui donnent chaque jour un soutien à des populations fragilisées. Malgré cette situation souvent difficile, les travailleuses et travailleurs du communautaire sont encore aujourd'hui très peu syndiqué·es et l'idée d'adhérer à un syndicat divise toujours.

Concertation et négociation, deux mondes très différents

Les rapports traditionnels entre les syndicats et les organismes communautaires se tiennent plus souvent qu'autrement autour des tables de concertation. Tout se passe assez bien, de façon générale, et ces rencontres permettent de tisser d'importants liens de solidarité.

Mais quand les discussions arrivent à la table de négociation, il peut en être tout autrement. Des travailleuses et travailleurs du milieu communautaire qui ont décidé de se syndiquer ont dû faire face à des réactions parfois fortes de la part de leurs collègues, de leur direction et de leur conseil d'administration : congédiements des initiateur·trices de la syndicalisation, tentatives d'empêcher le processus de syndicalisation, ingérence dans les affaires syndicales – des manières de faire typiques du secteur privé auxquelles on ne s'attend pas dans des organismes communautaires. Des positions assez polarisées ont aussi été remarquées dans des échanges plus larges sur ce sujet à différentes tables de concertation.

Ces réactions contrastent avec les motivations des personnes qui ont initié des démarches de syndicalisation. Ces personnes ont parlé de leurs conditions de travail, mais ont aussi abordé des sujets comme la nécessité de bien reconnaître leur travail, la hausse du financement à la mission de l'organisme et l'uniformisation des ententes de travail.

Ces deux milieux, communautaire et syndical, qui se concertent assez facilement, ont malgré tout de la difficulté, par moment, à établir des relations fonctionnelles. Il y a visiblement un exercice de démystification à accomplir auprès de tous et toutes concernant la syndicalisation et les relations de travail, ce qui peut demander un certain temps.

Gestion horizontale et équité

Évidemment, il est plutôt rare que les travailleuses et travailleurs décident de se syndiquer quand tout va bien. Le choix de la syndicalisation s'impose souvent quand les relations de travail sont tendues et le climat, plus ou moins toxique. Comme obstacle à la syndicalisation, il faut mentionner un grand roulement dans le personnel, souvent appelé à faire le saut dans le secteur public ou à prendre la coordination des organismes.

Plusieurs groupes se sont éloignés, au fil du temps, d'une culture de gestion traditionnellement plus horizontale dans le communautaire, du moins théoriquement. Les conditions de travail sont parfois déterminées de façon assez arbitraire et on remarque de grandes différences entre ce que vivent les employé·es et la direction. La négociation d'une convention collective peut marquer un retour à des relations de travail plus égalitaires et à une répartition plus équitable des ressources disponibles.

Grâce à leur syndicalisation, des travailleuses et travailleurs ont pu obtenir le droit de siéger au conseil d'administration de leur organisme, profiter de la création de comités paritaires sur différents sujets ou obtenir la reconnaissance de leur ancienneté et de leur droit de rappel de projet en projet. Les augmentations salariales, la mise en place d'assurances et de REER collectifs et des congés familiaux ont aussi été des avantages obtenus après la négociation d'une convention collective. Les gains de la syndicalisation en matière de conditions de travail peuvent donc être assez tangibles et relativement rapides, selon le contexte et l'organisme.

Les groupes syndiqués étant toujours minoritaires dans le communautaire, le rapport de force face aux bailleurs de fonds, surtout publics, est limité. En revanche, par leur combativité et leur mobilisation, des syndicats ont pu contribuer à sauver des organismes. Ils ont remporté certaines luttes face au gouvernement, notamment dans le contexte pandémique actuel, et ont mis de l'avant des solutions concrètes. Des exemples qui portent à croire que des gains importants seraient envisageables avec des rangs plus garnis.

Contribution à l'organisation syndicale

Dans le monde syndical, la contribution des travailleuses et travailleurs du milieu communautaire syndiqué·es est importante. Celles et ceux qui rejoignent les organisations syndicales ne se sentent pas dépaysé·es très longtemps. Ils et elles ont de toute évidence beaucoup en commun avec leur nouveau milieu : organisations avec des origines historiques semblables, valeurs d'autonomie et de justice sociale, promotion de l'empowerment et de la défense des droits des personnes. On remarque même que, malgré une présence restreinte, plusieurs personnes en provenance du communautaire prennent une place importante dans les organisations syndicales, et ce assez rapidement, que ce soit comme salarié·es ou comme représentant·es politiques.

Les centrales syndicales profitent alors d'une diversité de miliant·es avec beaucoup d'expérience, habitué·es aux débats, avec une vision large du changement social et ayant souvent de bonnes capacités d'organisation et de mobilisation. Ce qui améliore l'étendue des réflexions sur une foule d'enjeux sociaux : droits des communautés culturelles et LGBTQ, féminisme, lutte contre la pauvreté… Bref, des apports majeurs, une bonne expertise pour des organisations qui n'ont pas uniquement pour objectif d'améliorer les conditions de vie de leurs membres, mais de la société en général.

Meilleure intégration

La syndicalisation permettrait de rendre plus efficaces les mouvements de grève dans les organismes communautaires comme ceux des dernières années. Les outils politiques, techniques et financiers qu'un syndicat autonome affilié à une centrale syndicale peut apporter ne sont pas négligeables et contribuent grandement à l'établissement d'un meilleur rapport de force.

L'exemple de la lutte récente des travailleuses des centres de la petite enfance, qui ont su gagner en respect et en conditions de travail grâce à leur solidarité et à leur combativité, devrait inspirer le milieu communautaire. Le réseau des CPE ne serait pas ce qu'il est aujourd'hui si les travailleuses n'avaient pas fait le choix de se syndiquer massivement. L'établissement d'un tel rapport de force par une meilleure intégration du milieu communautaire dans le mouvement syndical ne pourrait qu'être bénéfique.

Le mouvement syndical peut être intimidant vu de l'extérieur, encore plus pour de petites organisations. Mais il peut surtout devenir un appui incontournable pour les travailleuses et travailleurs qui désirent se faire respecter et reprendre du pouvoir, même dans les organismes communautaires. Malgré certaines difficultés apparentes, c'est l'ensemble de la société qui bénéficierait d'une meilleure intégration des travailleuses et travailleurs du milieu communautaire aux organisations syndicales. Une alliance qui se veut plutôt naturelle, certes, mais qui demande peut-être encore un peu d'apprivoisement mutuel pour qu'elle puisse être pleinement scellée.

Stéphane Dufour est salarié de la CSN et ancien travailleur du milieu communautaire.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Vers des collectivités durables. Réinventer Postes Canada

Sous le gouvernement Harper, le service des postes du Canada a fait l'objet de graves menaces, comme la fin de la livraison à domicile et la privatisation. Le Syndicat des (…)

Sous le gouvernement Harper, le service des postes du Canada a fait l'objet de graves menaces, comme la fin de la livraison à domicile et la privatisation. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) a mené une dure bataille contre ces offenses, appuyée par une grande partie de la population.

Le service postal fait partie de notre histoire depuis très longtemps. Le bureau de poste s'est forgé une place dans notre folklore tant il est ancré dans le décor de presque toutes les communautés. Il a toujours été un pilier fort de notre société, surtout dans un territoire aussi vaste que le nôtre.

La dernière décennie a marqué un changement profond dans nos moyens de communication et dans nos habitudes de consommation. La livraison de la poste-lettre a été éclipsée en grande partie par celle des colis. Ainsi, notre syndicat n'en est pas à sa première campagne afin de faire adopter de nouvelles orientations pour que cette société d'État offre à la population ce qu'elle attend d'elle.

Les succès et les victoires de notre syndicat, malgré les multiples menaces auxquelles nous avons dû faire face, sont attribuables au militantisme acharné d'une base déterminée à continuer de servir la population et à réinventer le service postal public. Les membres ont toujours exigé de faire partie de la solution.

Un service public menacé

En 2013, sous le gouvernement Harper, la direction de la société d'État, composée de plusieurs gros bonnets nommés par les conservateurs, a mené une des plus grandes attaques contre ce service public. Les dirigeant·es ont tenté de justifier l'arrêt de la livraison à domicile à des millions de Canadiens et Canadiennes avec comme seul argument la décroissance de la poste-lettre. Les membres du STTP et leurs allié·es ont mené ce qui s'est avéré la plus grande lutte pour la survie du système postal public de son histoire contemporaine. Cette attaque ouvrait une brèche pouvant mener à une éventuelle privatisation. Pour les travailleuses et les travailleurs, il était évident que la réponse à ces chambardements ne passait pas par l'austérité et la réduction des services, bien au contraire.

C'est dans cet esprit qu'on a vu naître la campagne Sauvons Postes Canada. Le syndicat passait alors en mode solutions. Le manifeste de la campagne prônait une expansion de nouveaux services pouvant desservir les différentes communautés partout au pays, notamment par la création d'une banque postale publique, un service de vigilance auprès des personnes âgées et vulnérables, la livraison d'aliments frais et la mise en place de carrefours communautaires. Ces solutions s'appuyaient sur des initiatives que le syndicat avait pu observer dans différentes administrations postales à travers le monde et qui ont donné des résultats concluants tant au point de vue économique, environnemental que social. Pensons simplement aux services bancaires postaux présents dans plus de soixante pays.

Fort·es de cette proposition, les membres ont multiplié les interventions auprès des politicien·nes, organismes communautaires, allié·es et médias, au point où ils et elles ont réussi l'exploit de s'inviter dans la campagne électorale de 2015. Une fois élu, le gouvernement Trudeau s'est trouvé sans autre choix que de faire cesser ce délestage des services. L'année suivante, afin de revoir les perspectives d'avenir de Postes Canada, le gouvernement a commandé un examen du mandat de la société d'État. Encore à cette étape, le STTP a fait flèche de tout bois avec l'aide d'allié·es naturel·les et d'acteur·trices de la scène politique, tant municipale, provinciale que fédérale, afin de prendre avantage de cet exercice et imposer le ton en faveur d'une offre accrue de services. À l'issue de ses travaux, cette commission publique plaidait pour un renouveau de Postes Canada et son rayonnement dans toutes les communautés. La quasi-totalité des recommandations soutenaient une expansion et une amélioration des services.

Une poste verte pour des collectivités durables

En 2016, à la suite de la ratification historique de l'Accord de Paris sur le climat, le STTP met sur pied une nouvelle campagne nommée « Vers des collectivités durables ». Cette campagne défend une réinvention du service postal du 21e siècle par l'expansion des services offerts à la population, mais va encore plus loin en incorporant la notion de la lutte aux changements climatiques. Le STTP propose des solutions pour réduire l'empreinte carbone liée directement aux opérations de Postes Canada, et apporte des solutions pour avoir un impact réel plus large dans la collectivité.

La campagne s'appuie sur le concept de « transition juste [1] » porté par le mouvement syndical. Présentement, ce concept est sur toutes les lèvres. Par contre, il est clair qu'il y a des dérives et une instrumentalisation par différents acteur·trices de la notion de transition dite juste. La campagne Vers des collectivités durables est la réponse des travailleurs et travailleuses des postes qui, n'étant pas invité·es à ce chantier, ont décidé de ne pas attendre et de s'imposer à la table décisionnelle.

Postes Canada détient la plus grande flotte de véhicules polluants au Canada. Le STTP milite pour une électrification complète des véhicules de livraison, incluant des appels d'offres dont les critères seraient stricts et syndicalement acceptables, touchant toute la chaîne de production des nouveaux véhicules conçus et produits au Canada. En ayant recours à ce type d'appels d'offres, il est possible d'avoir un réel impact sur l'industrie en favorisant l'économie circulaire. Dans l'optique de rayonner plus largement, un réseau de bornes de recharge de véhicules électriques – utilisables par la population – pourrait être installé à travers le plus vaste réseau de ventes au détail au pays, soit plus de 6300 bureaux de poste implantés dans les collectivités d'un océan à l'autre.

La campagne se différencie par son approche non conventionnelle. Par le passé, nos luttes syndicales étaient traitées en silo et avec une vision beaucoup moins intersectorielle. Plutôt que d'aborder un enjeu qui touche simplement les membres du syndicat et de s'en tenir à ce que l'on s'attend traditionnellement d'un service postal, le STTP apporte une vision beaucoup plus structurante incluant un horizon sur le long terme.

Ainsi, le traditionnel bureau de poste peut permettre de relancer les communautés qui l'entourent, en développant une stratégie d'intégration de services de proximité. Parmi ces services, la banque postale illustre bien tout le potentiel sous-exploité que peut offrir le réseau. La banque postale publique et universelle vient accroître l'inclusion financière, favoriser le développement économique et générer des revenus permettant de préserver le service postal public et les emplois s'y rattachant. Voilà un modèle gagnant pour l'ensemble de la population.

Par et pour les travailleur·euses

Les membres du syndicat des travailleurs et travailleuses des postes ont réussi tranquillement à faire bouger le navire postal dans la direction d'une transition juste et cet effort doit être poursuivi. Jamais les travailleur·euses n'accepteront de laisser la barre aux dirigeant·es qui, au moindre obstacle, seront tenté·es de mener le bateau à tribord. Pour y arriver, la campagne actuelle vient même chambouler nos mœurs internes, puisqu'elle apporte la nécessité d'intégrer ces solutions vertes dans chaque palier décisionnel de notre structure syndicale.

La conjoncture actuelle donne une opportunité de revenir à la base du syndicalisme et d'être des vecteurs de changements positifs pour l'ensemble de la société. Une approche critique, mais bonifiée de solutions tangibles ratissant plus large que le seul spectre des conventions collectives, force les employeurs et gouvernements à suivre les orientations et visions des travailleur·euses. En poursuivant sa lutte en accord avec le projet d'une transition juste, le STTP souhaite que l'énergie de ses membres ait un effet contagieux, que celles-ci et ceux-ci inspirent l'ensemble du monde ouvrier afin que chacun·e prenne conscience de ses responsabilités sur le plan syndical et social. Il est nécessaire de poursuivre la résistance contre les assauts néolibéraux, de proposer et de diffuser des solutions ainsi que des projets structurants et rassembleurs afin de construire une société plus juste, équitable et égalitaire. Ensemble, nous sommes le changement !


[1] Voir à ce sujet le texte de Patrick Rondeau dans À bâbord ! : « Entre urgence et volonté d'agir », no 71, 2017. En ligne : www.ababord.org/Entre-urgence-et-volonte-d-agir-2606

Jean-Philippe Grenier est 3e vice-président national au STTP. Michel Côté et Hugo Charrette sont coordonnateurs de campagne.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

La grève comme stratégie de reprise post-COVID

Faire la grève ou pas ? Malgré les avancées rendues possibles par une bonne mobilisation, plusieurs syndicats hésitent à utiliser ce moyen de pression parmi les plus (…)

Faire la grève ou pas ? Malgré les avancées rendues possibles par une bonne mobilisation, plusieurs syndicats hésitent à utiliser ce moyen de pression parmi les plus significatifs, et probablement le plus dérangeant. En cette fin de pandémie et en cette période de pénurie de main-d'œuvre, il est essentiel de réfléchir à la portée de la grève, à ses limites, mais surtout à ses avantages.

En 2020, la pandémie a non seulement paralysé l'économie mondiale, mais aussi la mobilisation syndicale. Comme pour bien d'autres mouvements sociaux, plusieurs pratiques fondamentales du syndicalisme sont devenues temporairement impossibles à mettre en œuvre : organisation d'assemblées et de manifestations, discussions en présentiel pour faire de la mobilisation, etc. Pas facile d'avancer en de pareilles conditions.

D'autant plus que l'effort collectif pour venir à bout de la pandémie a mis en plan les luttes syndicales, perçues comme secondaires par les travailleurs et les travailleuses elles-mêmes face au danger de la COVID-19. Combinés, ces facteurs ont contribué à faire de l'année 2020 une année exceptionnellement calme sur le plan des conflits de travail.

Bien que la pandémie ne soit pas terminée, le relâchement des mesures sanitaires et l'adaptation des pratiques syndicales au contexte pandémique ont permis une certaine reprise des mobilisations. Mais quelque chose de plus prometteur semble se profiler à l'horizon. Aux États-Unis, le mois d'octobre 2021 a connu une vague de grèves si importante qu'elle a été baptisée « striketober ». Des grèves comptant des milliers de travailleuses et de travailleurs ont paralysé les quatorze usines de John Deere et les quatre usines de céréales de Kellogg's. En tout, 57 grèves ont eu lieu au cours du mois d'octobre seulement (contre 54 pour toute l'année 2020), touchant différents secteurs, des mines aux hôpitaux, en passant par le transport et les télécommunications.

Cette vague de grèves peut sembler surprenante venant de nos voisins du sud, eux qui nous ont habitué·es au cours des dernières décennies à un syndicalisme en déclin et relativement docile. Or, ce qui devrait plutôt nous surprendre, c'est que le Québec, malgré la force de ses syndicats, ne vit pas une telle vague de grèves. Quelques grèves importantes ont certes eu lieu récemment, comme celles des CPE, des entrepôts de la SAQ, de l'hôtellerie ou encore dans l'industrie agroalimentaire avec Olymel et Exceldor. Toutefois, à 650 000 « jours-personnes » perdus pour l'année 2021 en raison de conflits de travail, on se situe plutôt dans la moyenne des dernières décennies pour ce qui est de l'utilisation de la grève au Québec. En même temps, dans la conjoncture actuelle, un espace pour une approche plus offensive semble s'installer. Allons y voir de plus près.

Conjoncture propice à la combativité

La pandémie a engendré une situation exceptionnelle dont pourraient profiter les travailleuses et travailleurs. En premier lieu, les problèmes d'approvisionnement donnent un levier extraordinaire à tous ceux et toutes celles qui travaillent dans la chaîne logistique (dont les travailleur·euses d'entrepôt et de transport) : n'importe quelle interruption de travail a des effets immédiats et importants. Dans les dernières décennies, les employeurs ont pu diviser les travailleur·euses et contourner les grèves en multipliant les recours aux sous-traitants et à de nouvelles voies d'approvisionnement. Mais le contexte actuel ne leur permet plus de le faire, sinon de manière beaucoup moins souple et avantageuse pour eux. L'infrastructure logistique mondiale (installations portuaires, conteneurs, systèmes de transports, etc.) est saturée à un point tel que les travailleurs et les travailleuses de ces secteurs sont devenu·es pratiquement irremplaçables.

De manière plus générale, un levier similaire existe grâce à la pénurie de main-d'œuvre engendrée par le double effet du vieillissement de la population et la « grande démission » de milliers de travailleur·euses au cœur de la pandémie. Non seulement cette pénurie contraint déjà certains employeurs à bonifier les conditions de travail pour faciliter le recrutement et la rétention, mais elle fragilise également la capacité de ces employeurs à résister à une grève. Dans plusieurs entreprises et services publics, le manque de personnel a entraîné des retards à tous les niveaux. Cela signifie que les employeurs ne peuvent pas soutenir un conflit de travail très longtemps sans aggraver leur retard et épuiser leurs réserves.

Dans les services publics, en santé et dans les secteurs « essentiels », la pandémie a également permis de bâtir un capital de sympathie pour les travailleuses et les travailleurs qui ont pris des risques pendant la crise sanitaire. Ces salarié·es de première ligne sont aussi souvent celles et ceux dont les conditions de travail sont les plus difficiles. Le contexte est donc propice pour miser sur cette sympathie et bâtir des liens avec la communauté pour soutenir des grèves et empêcher le gouvernement d'isoler les grévistes.

À ce titre, la grève du personnel des CPE a démontré de manière exemplaire le genre de rapport de force rendu possible par la conjoncture. D'une part, en faisant grève, les travailleuses des CPE exerçaient une pression importante sur l'économie. Au moment où le gouvernement tentait d'agir pour résorber la pénurie de main-d'œuvre, l'interruption des services de garde forçait des milliers de parents à prendre congé. Devant la pression, le gouvernement n'a eu d'autre choix que d'offrir des augmentations substantielles.

Mettre fin aux parties gratuites

Trop souvent, depuis les années 1980, le mouvement syndical a utilisé la grève de manière défensive. L'attitude de négociation par défaut des syndicats est d'arriver à la table sans mobilisation et d'attendre d'être provoqué par l'employeur avec des menaces de reculs. La grève est ainsi votée pour éviter ces reculs, mais si l'employeur maintient son offre ou retire ses principales demandes, alors on écarte la grève. En agissant de la sorte, les mandats de grève ne sont que rarement basés sur une visée d'amélioration des conditions de travail, mais le plus souvent sur un maintien du statu quo.

Or, le mouvement syndical doit apprendre à profiter de la situation actuelle. Les employeurs sont déjà un peu forcés à offrir des augmentations pour faciliter le recrutement. Il lui faut donc capitaliser au maximum sur cette ouverture. C'est précisément parce que le rapport de force leur est favorable que les syndicats pourraient passer à l'offensive, augmenter les attentes de leurs membres et utiliser la grève comme moyen d'obtenir des gains. Au-delà des demandes salariales, c'est le moment pour les syndicats de faire des demandes structurantes : ramener les fonds de retraite à prestation déterminée dans le secteur privé, améliorer durablement les assurances collectives, baliser et réduire la charge de travail dans le secteur public, etc. Avec la crise environnementale qui guette à l'horizon, c'est également un bon moment pour inclure des dispositions sur les changements climatiques dans les conventions collectives et utiliser ces demandes pour solidifier l'appui populaire aux grèves.

Évidemment, la situation n'est pas aussi bonne pour l'ensemble des secteurs et de telles grèves offensives ne sauraient porter fruit si elles ne s'inscrivent pas dans une bonne stratégie. Il ne s'agit pas ici de fétichiser la grève, d'en faire une recette magique qui permettrait de gagner à tout coup. Il faut l'utiliser intelligemment pour que cet outil soit efficace. Il faut donc prendre le temps d'analyser la situation particulière d'un lieu de travail, d'ancrer à la base l'appui pour un mouvement de grève et de créer des alliances avec la communauté pour éviter l'isolement.

Ceci dit, le contexte actuel est l'un des plus favorables au mouvement syndical depuis la Seconde Guerre mondiale pour réaliser des avancées significatives dans la plupart des secteurs. Souhaitons qu'il puisse s'organiser pour saisir cette opportunité.

Philippe Hurteau et Alain Savard sont syndicalistes.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Faut-il une grève pour la santé ?

Les travailleuses de la santé subissent les graves inconvénients d'un système affaibli par des années de compressions budgétaires. Faut-il envisager une grève dans le secteur (…)

Les travailleuses de la santé subissent les graves inconvénients d'un système affaibli par des années de compressions budgétaires. Faut-il envisager une grève dans le secteur de la santé, voire une grève générale pour corriger cette situation intenable ?

À bâbord ! : Quelles seraient les principales raisons d'une grève en santé ?

Julie Bouchard : Je dirais d'abord le maintien et le développement d'un réseau de santé et de services sociaux public, accessible et universel. Il faudrait aussi des conditions de travail justes et décentes pour les professionnelles en soins. Il faut plus de prévention et d'éducation. Il est essentiel d'humaniser le réseau.

ÀB ! : Peut-on envisager une grande grève dans le réseau ?

J. B. : Une grève des professionnelles en soins est difficile à concevoir sans tenir compte des lois. L'exercice du droit de grève se fait lors du renouvellement de la convention collective avec le gouvernement, mais des critères doivent être considérés et des étapes bien distinctes doivent aussi être franchies pour obtenir ce droit de grève. Les professionnelles en soins donnent des services 7 jours sur 7, pendant 24 h, et elles ne peuvent pas abandonner les patients. L'État a la responsabilité de ne pas interrompre ces services. Le régime dans lequel nos membres évoluent prévoit le maintien de services essentiels pour garantir des soins de santé à la population. Ceci a pour effet de ne pas permettre à tout le monde de faire la grève en même temps. C'est seulement une fois que la situation et les besoins de santé de la population sont analysés qu'on peut parler de mandat de grève et de vote de grève.

ÀB ! : Et qu'en est-il de la grève sociale ?

J. B. : La grève sociale pose de grands défis qui vont au-delà des pouvoirs du mouvement syndical, qui doit chercher l'adhésion d'une majorité de personnes dans la société. Historiquement, les syndicats ont effectué ce travail pour obtenir des droits sociaux, mais ils ne sont parvenus à obtenir des gains que lorsque leurs revendications rencontraient une légitimité sociale. Prenons pour exemple la loi sur l'équité salariale, qui a été l'objet d'une longue lutte syndicale et communautaire des femmes, et qui a fini par toucher l'ensemble de la société. Pour la santé, une prise de conscience doit avoir lieu afin de réussir à en faire une lutte collective.

ÀB ! : Quelles sont les grandes résistances devant ce projet de grève ?

J. B. : Faire une grève sociale nécessite une coordination des différents acteurs sociaux. La pandémie nous a forcées à nous tourner d'abord vers nos membres qui étaient au front, à consacrer toutes nos énergies à la protection de leur santé et de leur sécurité, pour qu'elles ne tombent pas au combat.

Dans tous les secteurs d'activités, la pandémie a désorganisé la vie d'avant. On a tenté de se mobiliser contre tant de choses dans les deux dernières années (les arrêtés gouvernementaux, la gestion des horaires et du temps supplémentaire obligatoire, la suspension des conventions collectives, le matériel de protection, etc.). Au quotidien, il fallait se battre pour que les professionnelles des soins puissent faire leur travail en sécurité. La sécurité est devenue notre principale bataille. Le gouvernement a tardé à comprendre les conséquences de l'absence de réactivité des employeurs et du manque de personnel dans les CHSLD – par ailleurs vétustes. Il fallait talonner quotidiennement les décideurs du ministère de la Santé et des Services sociaux et les inspecteurs de la CNESST. Il a même fallu aller devant les tribunaux pour forcer les employeurs à fournir de l'équipement de protection ! C'était l'urgence ! Nous étions à mille lieues d'une grève sociale… Nos membres ont exprimé leur colère. Mais nous étions coupées de la possibilité de les rencontrer physiquement. Les réseaux sociaux sont devenus des lieux stratégiques de contact avec elles.

À partir du 13 mars 2020, le gouvernement a monopolisé quasi quotidiennement l'espace public au Québec. Face à un gouvernement perçu par la population comme efficace, responsable et généreux, c'était un réel défi pour les instances syndicales de contester des décisions arbitraires et de reprocher une absence d'écoute. La mobilisation des membres et l'accumulation de leurs témoignages sur la place publique ont permis de soulever des doutes sur la gestion du gouvernement et ont pu entraîner et alimenter les enquêtes de la Protectrice du citoyen sur la gestion de la première vague et l'enquête de la coroner sur les décès survenus dans les CHSLD pendant la première vague. Mais les stratégies de communication ne peuvent pas remplacer la mobilisation. Il faut donc repenser la mobilisation dans ce contexte de pandémie, mais aussi penser à d'autres types de mobilisation pour provoquer les changements réclamés par la société.

ÀB ! : Pensez-vous qu'on peut rallier la population pour défendre des services publics en santé ? Et si oui, de quelle manière ?

J. B. : Les politiques d'austérité et des années de négligence ont grandement fragilisé notre système de santé et de services sociaux. La pandémie a révélé cette fragilité et obligé le gouvernement à « mobiliser » l'ensemble de la société pour épargner le système de santé qui était en surcharge. Évidemment, il ne s'agit pas ici d'une mobilisation syndicale, mais plutôt d'une mobilisation dans l'urgence pandémique, motivée par des raisons de santé publique, mais également par des préoccupations économiques. Si tout le monde tombe malade, plus rien ne fonctionne. Toutefois, il y a une forme de prise de conscience collective des problèmes auxquels nous faisons face, et jamais les professionnelles en soins n'auront eu autant de messages de soutien qu'en ce moment.

Même s'ils le font depuis de très nombreuses années, les syndicats doivent saisir cette occasion pour informer la population et les acteurs sociaux de ce que vivent les travailleuses. Il ne faut pas oublier que les conditions de travail déterminent en grande partie la qualité et la sécurité des services. La FIQ dénonce depuis plusieurs années le temps supplémentaire obligatoire (TSO). Nous avons démontré que le travail forcé, devenu un mode de gestion quotidien, avait un impact direct sur la qualité et la sécurité des soins, parce qu'il est évident que l'état de fatigue des soignantes après seize heures de travail consécutif peut affecter la qualité des soins. Le 8 avril 2019, nous avons posé un ultimatum au gouvernement et aux employeurs, et refusé de fait le TSO pendant 24 heures à l'échelle nationale. En 2021, nous avons réaffirmé que « le TSO, c'est un assassinat professionnel » et qu'il tue le réseau. Le message, à force d'être répété encore et encore, a été reçu : les citoyen·nes savent maintenant que le TSO, c'est inacceptable, comme nous l'a confirmé un récent sondage où nous apprenions que 74 % des Québécois·es jugent que le recours au temps supplémentaire obligatoire devrait être interdit.

Mais il ne suffit pas de dénoncer, il faut maintenant faire face à la situation. Personne ne peut rester indifférent·e devant des problèmes comme le report d'interventions chirurgicales ou de traitements en santé physique et mentale. Personne ne peut demeurer insensible face à la souffrance. Si les citoyen·nes peuvent se rallier, les gouvernements du Québec et du Canada doivent aussi s'entendre, notamment en augmentant les transferts de fonds fédéraux. C'est une responsabilité collective et partagée. Tout le monde a intérêt à remettre sur pied le réseau de la santé et de services sociaux : les syndicats, le gouvernement, les entreprises, et les citoyens.

Selon nous, quand on aborde la question d'une grève sociale et plus particulièrement en santé, il est clair qu'il faut un consensus social pour transformer la situation. Comme pour plusieurs grandes batailles syndicales menées par le passé, cette transformation ne passera pas forcément par une grève sociale, mais par la multiplication des moyens d'action et par l'adhésion d'une très grande partie de la population. Au moment où je vous parle, nous pensons avoir cet appui, et il faudra maintenir nos efforts pour que, après la pandémie, on n'oublie pas ce qui s'est passé et qu'on puisse améliorer le réseau de la santé grâce à de nouvelles formes de mobilisation collective.

Julie Bouchard est présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Grève de 1972 : 50 ans Quel avenir pour la lutte en front commun ?

Au printemps 1972, la lutte menée au sein du premier Front commun intersyndical marque l'histoire du Québec comme un moment de triomphe de la solidarité et du syndicalisme de (…)

Au printemps 1972, la lutte menée au sein du premier Front commun intersyndical marque l'histoire du Québec comme un moment de triomphe de la solidarité et du syndicalisme de combat. Comment cet épisode mythique peut-il encore inspirer le mouvement aujourd'hui ?

Dans l'immédiat, le regroupement en Front commun vise à empêcher le gouvernement de jouer les organisations syndicales des secteurs public et parapublic les unes contre les autres afin de leur imposer une politique salariale à rabais. Exigeant d'en négocier les paramètres d'une même voix autour d'une table centrale, le Front commun engage ses 210 000 membres dans un bras de fer historique avec l'État-employeur qui, après une grève générale illimitée (11 au 21 avril), culmine avec l'adoption d'une loi spéciale de retour au travail et l'emprisonnement des chefs syndicaux (9 mai). Un vaste mouvement social de désobéissance civile se déploie alors – débrayages, blocages, affrontements se multiplient durant une semaine –, pavant la voie à des avancées déterminantes à la table centrale. On y arrache un salaire hebdomadaire de base de 100 $ pour les 50 000 membres au bas de l'échelle, la réduction des écarts salariaux, l'indexation des salaires et l'amélioration du régime de sécurité d'emploi.

Une conception du syndicalisme

Le « Nous, le monde ordinaire », scandé par les membres et leurs allié·es, marque un tournant en ce qu'il affirme la capacité du mouvement ouvrier à canaliser des aspirations sociales profondes, à s'organiser et à défier l'ordre établi. Symboliquement, les événements du printemps 1972 traduisent la volonté du mouvement syndical [1] d'opposer à l'État bourgeois la raison et la coalition des masses laborieuses en marche pour une société égalitaire. Conjuguant les premier et deuxième fronts [2], la bataille du Front commun témoigne d'un mouvement parvenu à maturité et participe d'une stratégie de transformation sociale visant l'émancipation collective par l'action militante, la conscientisation des masses, la mobilisation populaire et la solidarité ouvrière.

La tactique de 1972 rappelle que la constitution de vastes et solides alliances et la formulation d'une vision rassembleuse demeurent souhaitables face à la puissance de l'État-employeur. Mais ces alliances et cette vision ne vont pas toujours de soi, peuvent varier dans le temps et l'espace et leur réussite n'est pas garantie. À cet égard, les vingt dernières années témoignent d'importantes démonstrations de force, mais également de limites internes et de succès inégaux.

À l'heure des appels à des états généraux, cet anniversaire donne l'occasion de dégager des leçons stratégiques et de s'interroger sur la nature des défis à venir. Comment tisser des solidarités fructueuses dans un contexte de fragmentation de l'échiquier syndical ? Comment restructurer l'action dans un contexte de rajeunissement et de diversification des effectifs syndicaux et des cultures militantes ? Comment établir des ponts avec les luttes populaires et intégrer à la négociation collective les aspirations du « monde ordinaire » et des objectifs de solidarité sociale ? Finalement, quel projet de société rassembleur opposer à ce système capitaliste néolibéral dont l'État demeure l'instrument, et comment l'arracher par l'action syndicale et la mobilisation populaire ? Vaste programme, questions ardues, mais probable nécessité historique.


[1] Notamment exprimée dans une série de manifestes : CSN, Ne comptons que sur nos propres moyens (1971) ; FTQ, L'État rouage de notre exploitation (1971) ; CEQ, L'école au service de la classe dominante (1972).

[2] René Charest, « À la recherche du deuxième front », Nouveaux cahiers du socialisme, no19, 2018, p.19-28.

Splendeurs et misères des sciences

16 septembre 2023, par Isabelle Bouchard, Rémi Quirion — , , , ,
Alors que font rage les débats sur les vertus et les limites de la science, À bâbord ! a souhaité discuter avec Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec. Quels rapports (…)

Alors que font rage les débats sur les vertus et les limites de la science, À bâbord ! a souhaité discuter avec Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec. Quels rapports établit-il entre les sciences, les médias, le pouvoir, l'accessibilité et la recherche ?

Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Pouvons-nous être satisfait·es du traitement que les médias québécois réservent à l'activité scientifique ?

Rémi Quirion : Globalement, le Québec est assez favorisé quant à la couverture médiatique scientifique. Le fait français semble nous protéger jusqu'à un certain point. Dans le reste du Canada, il y a moins de journalistes scientifiques et les médias importent des informations des États-Unis sans se soucier de les mettre en contexte.

Il faut reconnaitre que, pour la science, il y a eu de bons côtés à la pandémie. Un de ceux-ci réside dans la mise à l'avant-scène de la science. J'espère que cette tendance est là pour rester ! Cependant, les scientifiques et les médecins qui font des sorties publiques sont malheureusement parfois victimes de messages haineux. J'estime toutefois que le public québécois est généralement intéressé par la chose scientifique. D'ailleurs, on constate dans les inscriptions aux universités que la pandémie a aussi réussi à stimuler de nouvelles vocations scientifiques !

Nous devons mieux outiller et soutenir les scientifiques qui souhaitent intervenir davantage dans les médias. Cette activité n'est malheureusement pas reconnue à sa juste valeur chez les universitaires. Pour corriger la situation, certains programmes de subvention tiennent maintenant compte dans leurs critères d'attribution de cette participation citoyenne des scientifiques. Pour que cela ait l'effet désiré, il faut que le monde académique emboîte le pas. Par exemple, certaines universités mettent en place des programmes de formation axés sur la communication scientifique.

ÀB ! : Les personnes chargées de cours des universités du Québec sont systématiquement exclues de la recherche. Est-ce que cela nous prive des contributions de potentiel·les chercheuses et chercheurs ?

R. Q. : Au mois de novembre, je les ai rencontré·es et je vais les revoir prochainement. Le message que je véhicule auprès des autorités, c'est qu'on ne doit laisser personne en arrière. Ce principe doit s'appliquer aux personnes chargées de cours. Il faut voir comment tenir compte de leurs situations. Est-ce que l'on pourrait créer dans nos fonds de recherche certains programmes qui leur seraient dédiés ? Il y a quelque chose à faire pour maximiser l'utilisation de tous les cerveaux, ce que l'on ne fait pas actuellement dans leur cas. J'espère que l'on va trouver une façon de faire qui soit gagnant-gagnant.

ÀB ! : Est-ce que la pandémie a contribué à produire un effet de mode en privilégiant les domaines de recherche qui lui sont liés ?

R. Q. : Oui, la pandémie a mis en lumière la nécessité de faire de la recherche sur les vaccins, par exemple. Mais pour ma part, je tiens à ce que l'on continue de financer des projets en recherche fondamentale, et ce, dans tous les secteurs. Les effets de mode en recherche sont inévitables, mais il ne faut pas concentrer nos projets sur ces modes. Pour éviter les effets pervers de la pandémie sur la recherche, nous avons prolongé d'une année les bourses et les subventions de recherche que nous avions déjà accordées. Les impacts de la pandémie sur la qualité de vie des chercheur·euses ont été dramatiques, notamment pour les femmes. Il fallait en tenir compte. Nous pensons poursuivre cette pratique encore trois ans même si la pression à financer uniquement des sujets en lien avec la pandémie est très forte.

Les sciences sociales et les sciences humaines devraient être davantage promues et financées. Les personnes de ces secteurs devraient être aussi à l'avant-scène. Dans les faits, des vaccins ont été trouvés, mais actuellement nous avons besoin de mieux comprendre la société elle-même. Des expertes et experts en ces matières devraient participer aux tables de concertation. Nous devrions aussi les inclure beaucoup plus tôt dans les réflexions. Par exemple, les problèmes de santé mentale sont manifestes et il manque d'expertise au-delà du domaine médical. J'ai toutefois l'impression que les autorités politiques sont plus sensibles à l'importance de l'innovation sociale qu'apportent les sciences sociales et humaines.

ÀB ! : Est-ce que le monde politique accorde suffisamment de crédibilité aux sciences dans ses décisions, notamment en période de pandémie ?

R. Q. : La pandémie a aidé à faire progresser la science dans les officines politiques règlement. Par la suite, elles et ils peuvent décider de prendre une décision tenant compte ou pas de ces avis. La science doit être à proximité du politique, mais pas trop proche. Les élu·es et les haut·es fonctionnaires doivent sortir de leur vase clos, tout comme les scientifiques doivent aussi être prêt·es à s'impliquer davantage et à se rendre disponibles pour donner leur avis.

ÀB ! : Est-ce que le monde politique accorde suffisamment de crédibilité aux sciences dans ses décisions, notamment en période de pandémie ?

R. Q. : La pandémie a aidé à faire progresser la science dans les officines politiques puisque des ministères qui ne nous avaient jamais contactés auparavant nous ont demandé de l'aide. Il y a cependant encore du travail à réaliser en la matière, tant aux plans international, canadien que québécois. Cela relève de mon mandat. J'ai d'ailleurs commencé à discuter avec le Conseil du Trésor et le secrétaire de la province au sujet d'activités de formation scientifique s'adressant aux haut·es fonctionnaires et aux élu·es intéressé·es. Ces formations pourraient porter sur la méthode scientifique, sur l'accès aux publications scientifiques, sur la nécessité de la diversification des sources d'information, etc. Le but est de faire comprendre que la science se bâtit dans le temps, même si le monde politique aimerait avoir des réponses simples et définitives à donner.

Bientôt, un programme va démarrer pour que des chercheur·euses puissent aller passer jusqu'à une année avec des fonctionnaires dans des départements pour comprendre leur réalité. À l'inverse, j'aimerais éventuellement que des fonctionnaires puissent passer du temps dans le milieu académique. Les deux milieux doivent apprendre à se connaitre pour espérer, par la suite, que de plus en plus de décisions gouvernementales soient informées par la science.

Est-ce que les décisions politiques doivent toujours être en adéquation avec la science ? Non, parfois les décisions doivent rester politiques au-delà de la science. Je nous mets toutefois en garde contre les tentatives d'instrumentalisation de la science au profit de décisions politiques peu éclairées. En période de pandémie, la science a parfois eu le dos large : il est facile de dire qu'une décision est « basée sur la science ». Ce que l'on souhaite, c'est plutôt que les élu·es et les haut·es fonctionnaires développent le réflexe de consulter une diversité de scientifiques avant de prendre des décisions ou d'élaborer une loi ou un règlement. Par la suite, elles et ils peuvent décider de prendre une décision tenant compte ou pas de ces avis. La science doit être à proximité du politique, mais pas trop proche. Les élu·es et les haut·es fonc‑ tionnaires doivent sortir de leur vase clos, tout comme les scientifiques doivent aussi être prêt·es à s'impliquer davantage et à se rendre disponibles pour donner leur avis.

ÀB ! : La direction de santé publique a-t-elle joui d'assez d'autonomie durant cette pandémie ?

R. Q. : J'espère qu'on fera un post mortem de la situation. Il est peut-être encore trop tôt pour déterminer ce que l'on doit changer dans nos façons de faire. Il faudra s'assurer d'être mieux équipés pour faire face à de telles situations. Il est problématique de bâtir ce genre de système en plein état d'urgence. La fatigue s'est installée et certaines décisions sont un peu moins bonnes qu'elles le devraient. Il me semble qu'il faut apprendre à devenir plus agiles en situation d'urgence, notamment à l'endroit de la crise climatique. Il faut se préparer et encourager la recherche.

ÀB ! : Quelles améliorations souhaitez-vous qu'on apporte au mandat du scientifique en chef ?

R. Q. : Un des modèles plus performants à mon avis, ce serait de doter chaque ministère et organisation gouvernementale de l'équivalent d'un « mini scientifique en chef » chargé d'assurer une veille scientifique spécifique. Cela favoriserait la création de liens plus étroits entre les ministères et la science. Je pense aussi que des liens plus serrés peuvent être établis avec les municipalités. Les villes ont de très grandes responsabilités et de nombreuses décisions concrètes à prendre. Elles doivent elles aussi être bien outillées scientifiquement.

Rémi Quirion préside les conseils d'administration des trois Fonds de recherche du Québec et conseille le ministre de l'Économie et de l'Innovation en matière de développement de la recherche et de la science.

Illustration : Elisabeth Doyon.

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17 août 2023 —
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L’étincelle d’un mouvement

15 août 2023, par Nicolas Vigneau — , ,
« Si nous devons combattre un dragon, il ne faut pas se contenter de lui couper les ongles de temps en temps » – José Saramago, écrivain et journaliste portugais Dix ans. (…)

« Si nous devons combattre un dragon, il ne faut pas se contenter de lui couper les ongles de temps en temps » – José Saramago, écrivain et journaliste portugais

Dix ans. J'ai du mal à réaliser que dix ans se sont bel et bien écoulés depuis la grève étudiante de 2012. Je n'irais pas jusqu'à dire que pour moi, c'est comme si c'était hier, mais j'ai l'impression que ces dix ans sont passés comme un clin d'œil, sans trop que je m'en rende compte. Je n'avais aucune idée en votant en faveur de la grève générale illimitée à l'assemblée générale de l'Association facultaire étudiante des arts (AFÉA), au théâtre Le National le 13 février 2012, que je m'apprêtais à vivre la période la plus intense de ma vie. J'étais alors à la maîtrise en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Aujourd'hui, je suis une personne différente de ce jeune homme rêveur levant avec conviction son carton de vote. J'ai toujours mes rêves et mes convictions progressistes, mais cette grève de huit mois m'a irrémédiablement transformé.

Pour plusieurs d'entre nous, cette grève était portée par l'ardent désir de protéger des valeurs et des idéaux, afin de s'opposer à la marchandisation et à l'économie du savoir en luttant pour une éducation accessible, émancipatrice, gratuite, non discriminatoire et libre de toute ingérence des élites économiques. Nous voulions planter les assises d'un projet de société plus juste, égalitaire, solidaire, inclusif, écoresponsable et respectueux de chaque citoyenne et de chaque citoyen, pour nous et les générations futures.

Cette grève, elle a été ponctuée par des rencontres fabuleuses et significatives qui m'ont permis de traverser tout ce que cette période a pu avoir d'éprouvant sans perdre trop de plumes ; par des moments de réflexion collective nécessaires et enthousiasmants ; par des démonstrations de solidarité émouvantes et énergisantes ; par des projets artistiques éclatés et rassembleurs ainsi que par des actions de protestation, des plus ludiques aux plus loufoques en passant par les plus musclées, qui à mes yeux nous ont permis d'incarner pleinement le politique et la citoyenneté. Mais elle a également été marquée par les charges policières, les souricières, les coups de matraque, le goût du poivre de Cayenne, la brûlure des gaz lacrymogènes, l'impact des balles de plastique, l'explosion des grenades assourdissantes. Brutalité. Répression. Violence. Pour l'ensemble de l'année 2012 sur tout le territoire du Québec, on compte 3636 arrestations de masse et abusives en lien avec les nombreuses manifestations de notre mouvement de contestation [1].

Mes illusions sur la politique, les médias et le système judiciaire ont volé en éclats, comme pour plusieurs de mes camarades qui estiment avoir perdu une partie de leur innocence et de leur naïveté dans la mêlée, pour le meilleur et pour le pire. On nous a ouvert les yeux à la dure, mais maintenant, on a vu neiger et, comme disait Salisse le pêcheur dans Le fou de l'île de Félix Leclerc : « Moi, dorénavant, quand je mangerai de la vase, ce sera volontairement. Et on ne me fera plus prendre de la boue pour de la crème. »

J'ai ressenti tout l'éventail des émotions humaines, des plus belles aux plus laides, parce que la grève étudiante de 2012 a été pour moi aussi extraordinaire que traumatisante. Elle a forgé l'homme que je suis aujourd'hui, parce que pendant huit mois j'ai lutté de toutes mes forces pour mes convictions et tenté de les incarner, me donnant corps et âme dans l'exercice de ce que j'estimais être une démocratie plus directe et plus proche de son essence.

Le fleuve de la mémoire

Les beaux souvenirs sont faciles à faire remonter à la surface. Je me souviens me rendre à l'église de la rue Masson à 20 h tapantes un soir de mai, un carré rouge épinglé sur le cœur. Je me souviens marcher en tapant sur une casserole avec une cuillère de bois, à l'unisson avec mes voisins et mes voisines. Au-dessus de nos têtes s'étendait un ciel aussi survolté que nous, éclairs et tonnerre en prime. Je me souviens savourer la beauté impressionnante de l'orage, comme s'il voulait se joindre au concert de nos casseroles, et accueillir sans m'arrêter une pluie diluvienne. Je me souviens danser sous la pluie au son du rire des enfants en continuant de frapper sur ma casserole tout en hurlant à pleins poumons « La loi spéciale, on s'en câlisse ! » en chœur avec les gens de mon quartier.

Les pires souvenirs ne sont pas loin non plus. Je me souviens de l'émeute de Victoriaville et du sentiment profond que le Québec avait sombré dans le chaos, la brutalité policière ayant atteint ce jour-là des degrés que je ne pensais pas possibles. Je me demanderai toujours pourquoi les « forces de l'ordre » ont utilisé une force suffisante pour tuer ou rendre paraplégique contre la jeunesse québécoise, perforant l'œil de l'un et cassant la mâchoire de l'une de nos camarades ; pourquoi ses agents frappaient des personnes déjà à terre ; pourquoi ils tenaient des propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes et tellement chargés de mépris à notre endroit ; pourquoi ils serraient tellement leurs tie-wrap que plusieurs d'entre nous ont subi des blessures aux poignets et aux chevilles ; pourquoi ils arrêtaient des gens pour des motifs aussi loufoques et fallacieux que le port de patins à roulettes. Tout ça pour « protéger » le Congrès général du Parti libéral d'une manifestation étudiante ? Je me souviens de la peur sourde qui m'habitait, la peur de finir par être tué ou que des ami·es ou des camarades le soient. Je me souviens des hélicoptères qui poussaient les gaz lacrymogènes vers nous, nous brûlant atrocement les yeux et les voies respiratoires. Je me souviens que l'antiémeute n'a jamais déclaré la manifestation illégale, donné d'avertissement ou demandé notre dispersion avant de nous rentrer dedans. Je me souviens des barrages policiers qui attendaient nos autobus au retour à Montréal et auxquels le nôtre a heureusement échappé. Je me revois pleurer en tremblant dans l'appartement de ma cousine quelques jours plus tard, visionnant les images de l'émeute prises par son copain, choqué par le contraste irréel du début bon enfant de la manifestation et de sa fin aux airs de guerre civile.

Les bêtes féroces de l'espoir

Quoi qu'il en soit, je suis fier d'avoir participé à la grève étudiante de 2012. Une grève qui, j'espère, à défaut d'avoir comblé tous nos espoirs, a tout de même réussi à semer des graines afin de préparer les luttes actuelles et futures. Pour plusieurs d'entre nous, elle a constitué l'éveil d'une conscience sociale, d'une pensée critique et d'un engagement citoyen qui ont continué à se développer et à s'incarner après la grève, au-delà de ses réussites et de ses échecs, pavant la route que nous suivons.

J'ai une pensée pour tous ceux et toutes celles qui ont porté cette grève à bout de bras, avec qui j'ai lutté côte à côte et agi pour un avenir meilleur. Ceux et celles qui l'ont préparée pendant deux ans. Les Black Blocs anonymes qui ont fait office de boucliers humains sur les premières lignes ainsi que les soignants et soignantes volontaires pendant les manifestations les plus houleuses. Mes collègues exécutants et exécutantes des diverses associations étudiantes. Les militants et militantes de tout acabit et de tous les horizons, et particulièrement ceux et celles qui ont milité dans des villes leur étant hostiles. Les profs contre la hausse. Les Mères solidaires et en colère. Les Têtes blanches, carrés rouges. Tous les groupes de la société qui nous ont soutenu·es d'une manière ou d'une autre.

Mille milliards de mille mercis.


[1] Ligue des droits et libertés, « Manifestations et répression », juin 2015, p. 6. En ligne : https://liguedesdroits.ca/manifestations-et-repressions-points-saillants-du-bilan-sur-le-droit-de-manifester-au-quebec/

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