Revue À bâbord !

Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation

Philippe de Grosbois, La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation, Écosociété, 2022, 200 pages. Dans La collision des récits : le journalisme face à la (…)

Philippe de Grosbois, La collision des récits. Le journalisme face à la désinformation, Écosociété, 2022, 200 pages.

Dans La collision des récits : le journalisme face à la désinformation, notre camarade Philippe de Grosbois s'intéresse à un sujet attirant beaucoup d'attention : le phénomène des fausses nouvelles, des vérités parallèles qui se transmettent sur Internet et qui connaissent de nos jours une vigueur exceptionnelle. Nous en observons sans cesse les effets toxiques dans les débats publics. L'auteur se donne le défi d'aborder cette question non plus sous l'angle officiel — ces gens qui propagent les fausses nouvelles sont mal informés et, devant leur ignorance, il faut rétablir la vérité —, mais en entreprenant une mise en cause beaucoup plus large de notre système médiatique.

Selon l'auteur, la forte circulation de la désinformation résulte aussi d'un manque de confiance marqué envers le journalisme et les grandes institutions. Alors qu'il devrait en découler un sérieux examen de conscience, la tendance est plutôt de réfuter une à une les fausses nouvelles, avec l'impression de n'avoir rien à se reprocher et en prenant parfois de haut les personnes qui gobent les mensonges. D'après de Grosbois, il faut procéder « à l'envers » et « plutôt se demander pourquoi les gens ne croient plus au discours des institutions, y compris celui des médias “établis” ».

La source du problème proviendrait du courant positiviste qui reste encore dominant aujourd'hui dans le monde journalistique. Auguste Comte et Émile Durkheim ont développé, en philosophie et en sociologie, une approche qui consiste à « mettre en lumière les lois universelles du développement des sociétés par la recherche empirique ». Ce qui a permis d'importants progrès. Mais on constate aussi aujourd'hui les limites de cette façon de procéder. Sous une apparence d'objectivité, l'information positiviste défend le système en place et laisse peu d'espace à la critique et à une diversité de points de vue et de sujets abordés. À force de maintenir trop fermement le couvercle sur la marmite, viennent d'ailleurs les faussetés les plus invraisemblables, qui profitent d'un vide pour prospérer.

Sans insister trop sur des fondements théoriques, la démonstration de Philippe de Grosbois s'appuie sur de nombreux exemples de traitement de fausses nouvelles dans l'actualité. L'auteur se lance aussi dans un long parcours, très pertinent, qui se concentre sur les hauts et des bas du journalisme de combat au Québec, de la naissance de la presse écrite à la grande période du néolibéralisme, jusqu'à la situation actuelle, avec son « explosion de la parole ». Constamment, il se plaît à prendre à rebours les idées reçues.

L'essai se termine par un hommage aux médias alternatifs qui s'acharnent à exister envers et malgré tout (comme votre revue À bâbord ! dans laquelle Philippe est grandement impliqué) et qui, sous des formes très variées, allant de l'humour aux publications très spécialisées, parviennent à échapper aux moules de la grande information, sans qu'on leur accorde toujours l'attention méritée.

La collision des récits est un essai courageux, allant à fond dans la critique d'un milieu toujours très puissant, quoi qu'on en dise, et en général plutôt rébarbatif à l'idée de se remettre en cause. Celles et ceux qui connaissent les écrits de Philippe de Grosbois y retrouveront son écriture fluide, d'une grande clarté, qui procure une lecture aisée, tout en permettant d'aborder son sujet avec rigueur, engagement et pertinence.

Au commencement était... une nouvelle histoire de l’humanité

8 décembre 2023, par Jean-François Millette — , , ,
David Graeber et David Wengrow, Au commencement était... une nouvelle histoire de l'humanité, Les liens qui libèrent, 2021, 752 pages. Traduit de l'anglais par Élise Roy. (…)

David Graeber et David Wengrow, Au commencement était... une nouvelle histoire de l'humanité, Les liens qui libèrent, 2021, 752 pages. Traduit de l'anglais par Élise Roy.

Au commencement était nous plonge dans le paléolithique et le néolithique, dans plusieurs régions du globe qui ont vu l'émergence de civilisations anciennes. Ce livre est l'aboutissement d'une décennie d'échanges entre l'anthropologue David Græber et l'archéologue David Wengrow. Il devait être le premier d'une séquence de trois où les deux auteurs allaient poursuivre leur réflexion. Le décès de David Græber en septembre 2020 a limité ce projet à ce premier volume, terminé quelques semaines auparavant.

L'ouvrage propose une alternative à la vulgate soutenue par des auteurs tels que Jared Diamond ou Yuval Noah Harari selon laquelle il y avait de petites communautés de chasseurs-cueilleurs, plus ou moins égalitaires, jusqu'à ce que l'adoption de l'agriculture vienne perturber cet « état de nature », plongeant alors l'humanité dans une dynamique inéluctable, allant des surplus alimentaires à la croissance démographique, de la spécialisation des tâches à la hiérarchie sociale, de la propriété privée aux inégalités économiques, jusqu'aux premiers États. Depuis Hobbes et Rousseau, l'état de nature initial a pu être imaginé de différentes manières, mais il reste que le passage à l'agriculture est demeuré conçu comme un point de non-retour, devenu plus récemment « la pire erreur de l'histoire de l'humanité », selon Jared Diamond. Chapitre après chapitre, les concepts à la base de cette dynamique sont remis en question.

Dans la relecture de l'histoire proposée par Graeber et Wengrow, les membres de ces communautés des époques lointaines retrouvent une conscience politique que les auteurs estiment souvent oubliée par les spécialistes. Habituellement considérée comme un produit des Lumières, cette omission a fini par forger l'idée de communautés préhistoriques suivant aveuglément la tradition ou la volonté des dieux, sans délibérations ni choix éclairés. Des sites archéologiques comme Göbekli Tepe en Turquie ou Poverty Point en Amérique du Nord démontrent plutôt que l'agriculture a été pratiquée conjointement avec la chasse et la cueillette dans une alternance saisonnière associée à des organisations sociales distinctes, plus ou moins hiérarchiques ou autoritaires selon les contextes. Même un site comme Çatal Höyük en Turquie, présenté depuis longtemps comme l'un des plus anciens villages agricoles, indique selon les auteurs qu'une telle alternance y a eu cours pendant quelques millénaires. Les anciennes grandes cités-États de Mésopotamie, de Chine ou de Mésoamérique n'avaient rien à envier à la démocratie athénienne. Les auteurs démontrent que les assemblées délibérantes y étaient, à tout le moins, tout aussi présentes que les administrations centralisées et autoritaires. L'analyse de la cité-État de Tlaxcala, ville ennemie des Aztèques, est ici des plus intéressantes.

Si les communautés humaines ont alterné entre différentes organisations sociales et sont passées d'un mode de subsistance à un autre sur une période de quelques millénaires, la question est davantage de savoir comment, dans différentes régions, les communautés en sont venues à être prises dans une organisation sociale ne semblant plus permettre la moindre flexibilité. Les auteurs répondent à cette question en réfléchissant au concept d'État et en nous rappelant que l'histoire est toujours singulière et qu'il est réducteur et hasardeux de tenter d'identifier des dynamiques qui se seraient répétées dans tous les contextes.

Parmi les nombreuses idées et hypothèses avancées dans ce livre, certaines pourraient vous sembler très spéculatives, mais elles ouvrent des possibilités intéressantes et stimulantes pour la recherche à venir.

Singes

8 décembre 2023, par Valentin Tardi — , , ,
Aurel, Singes, Futuropolis, 2021, 200 pages. Dessins de presse, caricatures politiques et reportages sont les constantes du travail d'Aurel, qui a notamment publié ses (…)

Aurel, Singes, Futuropolis, 2021, 200 pages.

Dessins de presse, caricatures politiques et reportages sont les constantes du travail d'Aurel, qui a notamment publié ses dessins dans Le Monde diplomatique, Le Monde ou Politis. À la blague, on pourrait dire qu'il publiait déjà un premier livre sur ses origines avec La menuiserie (Futuropolis, 2016) : il y était question de la menuiserie de son père qui, s'il en avait accepté le legs, aurait atteint la cinquième génération… Avec Singes, Aurel questionne plutôt les arcanes de nos supposés communs ancêtres. En sous-titre, la question au cœur de ce livre passionnant : « Quel genre d'animaux sommes-nous ? ». L'auteur, définitivement BD-reporter, multiplie les rencontres avec des primatologues, une philosophe, des artistes et des médecins. Le bouquin vise à démultiplier, selon Baptiste Morizot, philosophe et préfacier de l'ouvrage, « les mille formes de l'animalité et les mille relations à elles au niveau culturel et politique ». Aurel documente son sujet, tricote et relance les personnes qu'il interviewe afin de nous amener à considérer certaines nuances et perspectives de recherches sur les vies animales, qui éclairent « l'énigme d'être humain ». Parfois disparate – avec l'écho qu'il fait de vidéos surprenantes, de rencontres stimulantes ainsi que d'une bibliographie pertinente – Aurel parvient assurément à ébranler nos a priori sur les primates en s'affranchissant du regard infantilisant sur eux. Et un tel regard renouvelé n'est pas anodin : après, tout, comprendre de haut ces animaux en utilisant le regard humain comme absolu, c'est aussi ce qui nous a menés à asservir ou à refuser le caractère humain à d'autres humains !

Détournement de science. Être scientifique au temps du libéralisme

Jean-Marie Vigoureux, Détournement de science. Être scientifique au temps du libéralisme, Écosociété, 2020, 216 pages. Le livre de Jean-Marie Vigoureux, (…)

Jean-Marie Vigoureux, Détournement de science. Être scientifique au temps du libéralisme, Écosociété, 2020, 216 pages.

Le livre de Jean-Marie Vigoureux, enseignant-chercheur et vulgarisateur, est un plaidoyer pour une science citoyenne. Une science portée par des qualités et valeurs comme la justice, la curiosité, l'esprit critique, l'honnêteté intellectuelle et le partage.

Vigoureux s'emploie donc à tracer la ligne entre la science telle qu'elle devrait être et ce qu'il appelle le scientisme. Florissante aux 18e et 19e siècles, cette idéologie attribue aux méthodes de la physique et des sciences en général une portée illimitée. Elle conçoit que « le développement des connaissances va permettre d'organiser scientifiquement l'humanité pour le bonheur de tous ». D'une part, le scientisme envisage la maitrise potentiellement absolue de tous les éléments de notre environnement. D'autre part, il est intrinsèquement lié à l'idée d'un « progrès » qui entrevoit l'atteinte du bonheur par le développement de la raison et de la science. Vigoureux rappelle judicieusement que dans l'euphorie de jadis, il était à peine relevé que des générations entières étaient en train d'être sacrifiées sur l'autel du progrès, au profit d'une minorité. À cet effet, la condition ouvrière du 19e est un exemple patent.

Vigoureux constate que le scientisme a aujourd'hui laissé place à ce qu'il nomme économisme, une approche qui s'est substituée au scientisme dans ses prétentions d'explication absolues du monde. L'économisme s'inscrit dans une pensée libérale exacerbée, privilégiant égoïsme et cupidité. Il place la productivité, la rentabilité et le profit au cœur de ses objectifs. En somme, il lie la quête du bonheur à l'expansion du libre marché. Il s'exprime notamment par une soif des résultats, une importance accrue de la quantification, une conception de l'économie libérale comme mue par des lois naturelles et une bureaucratisation décuplée imposée notamment aux chercheur·euses en échange du financement de leurs travaux. Il entraine une marchandisation de la science, l'amenant à servir, par toutes sortes de stratagèmes, « davantage la finance et la grande industrie » que le bien commun.

J'ai particulièrement apprécié les passages du livre où l'auteur nous propose des exercices de nuance concernant certains lieux communs ou a priori vis-à-vis de la science. Par exemple, Vigoureux remet en question la propension qu'ont certains à faire entièrement reposer la responsabilité des dérives scientifiques sur les épaules de certains penseurs du passé. Il discute de l'exemple de Descartes qui envisageait comme allant de soi l'instrumentalisation et la subordination de la nature aux humains – et qui a amplement été critiqué pour cela. Mais Vigoureux nous demande : « est-ce la faute de Descartes si nous sommes devenus de mauvais maitres ? »

Ce questionnement fait écho au livre dans son entièreté, en ce qu'il s'agit d'un appel à la responsabilisation face à ce qu'est devenue la science. Elle est décrite comme une marchandise tenue en otage sur les marchés par des entreprises, le primat du profit corrompant ses visées et son développement. En remettant les pendules à l'heure, le livre nous enjoint aussi à considérer les espoirs pour le développement d'une science citoyenne. À ce propos, Vigoureux cite en exemple un laboratoire de recherche de l'Université Ouverte, auquel il a participé, qui réunissait des citoyen·nes amateur·trices de recherche et des enseignant·es chercheur·euses professionnel·les.

Au final, Vigoureux nous invite à prendre conscience de notre pouvoir collectif, pour changer de paradigme économique et espérer réorienter la science, pour qu'elle puisse servir la lutte contre la destruction de notre planète.

Pandémie. Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus

8 décembre 2023, par Xavier P.-Laberge — , , ,
Sonia Shah, Pandémie. Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus, Écosociété, 2020, 329 pages. Il faudra des décennies pour saisir l'ampleur et les ramifications de (…)

Sonia Shah, Pandémie. Traquer les épidémies, du choléra aux coronavirus, Écosociété, 2020, 329 pages.

Il faudra des décennies pour saisir l'ampleur et les ramifications de la pandémie de COVID-19. Nous sommes malheureusement encore trop près du drame pour pouvoir en tirer les conclusions nécessaires. Cependant, il est possible de se tourner vers le passé pour comprendre les raisons de l'apparition de ce virus et en éviter d'autres. Sonia Shah, journaliste scientifique pour le New York Times, le Wall Street Journal, Foreign Affairs et Le Monde diplomatique, avait écrit dès 2016 un livre sur les épidémies, du choléra aux coronavirus. L'ouvrage a été republié en 2020 et Écosociété nous offre une traduction de ce livre essentiel à nous tou·tes qui sommes devenu·es obnubilé·es par la science entourant la COVID-19.

Il est difficile de rester impassible devant les informations contenues dans cet essai. On y apprend entre autres qu'un certain consensus existait chez les épidémiologistes sur le fait qu'un virus ou une bactérie causerait une pandémie mondiale dans les années à venir et que cette pandémie risquait bien d'être due à un coronavirus. De plus, ce virus ou cette bactérie avait de fortes chances de nous être transmis par un animal – ce qu'on nomme une zoonose. Cette information est d'autant plus troublante que Sonia Shah débute son premier chapitre par le récit d'une enquête qu'elle a faite en 2011 dans un marché urbain d'animaux vivants et morts à Guangdong, en Chine : elle cherchait à expliquer l'apparition du syndrome respiratoire aigu sévère, ou SRAS, apparu en 2003 et dû… à un coronavirus.

L'auteure explore les différents problèmes pouvant causer une épidémie mondiale de l'ordre de la COVID-19. Elle présente notamment plusieurs épidémies de choléra, qui tue encore aujourd'hui des milliers de personnes chaque année. Les chapitres traitent en particulier de zoonose, de propagation des agents pathogènes, des effets multiplicateurs des villes, des problèmes capitalistes menant à de mauvaises réponses de la santé publique, des moyens de prévoir la prochaine épidémie et d'y remédier. Ce livre est donc une petite bible des pandémies et permet une compréhension plus approfondie à tou·tes les épidémiologistes amateur·es que nous sommes devenu·es. Une des grandes forces de cet ouvrage est le lien qui est fait entre les sciences sociales, les sciences de la nature et la biologie. Vivement et scientifiquement recommandé !

L’engagement pousse là où on le sème

Laurence Bherer, Geneviève Cloutier et Françoise Montambault, L'engagement pousse là où on le sème, Écosociété, 2021, 316 pages. L'engagement pousse là où on le sème, c'est (…)

Laurence Bherer, Geneviève Cloutier et Françoise Montambault, L'engagement pousse là où on le sème, Écosociété, 2021, 316 pages.

L'engagement pousse là où on le sème, c'est le récit d'un groupe de résident·es du quartier Rosemont–La-Petite-Patrie à Montréal, qui décident de s'unir pour créer un jardin collectif en permaculture sur un terrain vague jouxtant leur ruelle verte. Au fil du temps, une petite communauté se construit autour du partage de savoir-faire horticoles, de ressources physiques et des récoltes alimentaires du jardin. Le Carré Casgrain, comme on le nomme, devient ainsi lieu de rassemblement pour les gens du quartier à travers l'organisation de petits événements et la mise en place de mobilier accueillant. À petite échelle, ce groupe arrive à se mobiliser et à poser des actions concrètes pour le verdissement de son quartier.

L'ouvrage raconte aussi les obstacles rencontrés par ces citoyen·nes engagé·es. Ceux-ci découlent du fait que le terrain demeure une propriété privée et que le projet n'est que temporaire. Au-delà de l'initiative de départ du verdissement, les initiateur·trices du projet en viennent à prendre un rôle plus important que prévu à titre de représentant·es du quartier auprès des institutions locales, entre autres dans le cadre du projet de la Société de transport de Montréal qui souhaite construire un nouveau garage sur un terrain à proximité.

C'est sous la plume de trois chercheuses en sciences sociales, Françoise Montambeault, Laurence Bherer et Geneviève Cloutier, qui ont suivi le groupe de résident·es durant toute la durée du projet, que l'on en apprend davantage sur ce Carré Casgrain, passé de jardin ouvert à collectif citoyen. À travers le récit, on aborde les thèmes du verdissement, de l'urbanisme tactique, de l'éco-gentrification et des projets participatifs citoyens. Grâce aux lumières des chercheuses qui expliquent ces principes et amènent des exemples comparatifs de ce qui se fait ailleurs, on comprend mieux le contexte dans lequel s'inscrit le projet du Carré Casgrain.

La lecture est agréable et accessible à tous et toutes, d'autant plus que le texte est entrecoupé de témoignages d'Hélène, Alex, Hélia, Claude, Camille, Adeline, Charlotte et des deux Fabien qui ajoutent beaucoup de dynamisme et rendent le récit de cette aventure d'autant plus vivant. Ces citoyen·nes ont fait partie intégrante de ce projet et y apportent leur couleur, leur vécu et les diverses motivations qui les ont poussé·es à agir. Les illustrations d'Emanuelle Dufour contribuent aussi à imager cette histoire.

Seul bémol, l'organisation du récit amène certains passages à être répétitifs. À trop vouloir tout expliquer, on radote un peu. Somme toute, un ouvrage qui fait du bien à lire, qui redonne espoir en l'engagement collectif et qui pourrait inspirer toute âme écologique à mener une telle initiative citoyenne.

Palestine. Remettre les pendules à l’heure

Depuis le 7 octobre dernier, jour de l'attaque du Hamas ayant causé 1200 décès de civils et environ 240 prises d'otages, les représailles d'Israël, sous la forme de (…)

Depuis le 7 octobre dernier, jour de l'attaque du Hamas ayant causé 1200 décès de civils et environ 240 prises d'otages, les représailles d'Israël, sous la forme de bombardements incessants sur l'une des zones les plus densément peuplées du monde ont fait plus de 14 000 morts en un mois et demi, dont plus de 6000 enfants.

Depuis la même date, une vague de désinformation déferle pour appuyer la posture déshumanisante et vengeresse de l'État d'Israël. Elle se caractérise par une réécriture de l'histoire qui occulte l'occupation, la colonisation et l'apartheid depuis la Nakba (la catastrophe) de 1948. Il est crucial de contrer ce discours fallacieux, car tolérer les violences extrêmes contre la population de Gaza, qualifiées par de nombreux experts de nettoyage ethnique et, de plus en plus, de génocide, c'est encourager la haine et la violence. Cela fragilise la capacité de défendre les droits dans des contextes de rapports de force inégaux et discriminatoires à travers le monde. C'est aussi endosser le rôle toxique joué par Israël à travers le monde par l'exportation de technologies militaires et de surveillance mortifères certifiées « testées au combat » pour armer des régimes autoritaires et violents, pour le contrôle des migrants, pour la surveillance des protestations sociales ainsi que des militant·es des droits humains et des journalistes ou pour bâtir des murs hautement sécurisés, comme entre les États-Unis et le Mexique [1].

Sans la fin de la complicité étasunienne, plusieurs spécialistes de la région craignent un exode de la population d'une ampleur encore plus grande que lors de la Nakba de 1948 qui avait causé l'expulsion violente d'entre 700 000 et 800 000 Palestinien·nes. Déjà, depuis le 7 octobre, plus de 1,5 millions de personnes ont été forcées de se déplacer entre le Nord et le Sud de la bande de Gaza, suite à l'ordre d'évacuation lancé par l'État d'Israël. Malgré ce déplacement initial, justifié officiellement par la volonté de « protéger la population civile », Israël a continué de bombarder les civils plus au Sud, comme à Khan Younes, repoussant la population vers une petite zone à la frontière de l'Égypte, de sorte qu'un exode massif vers l'Égypte est craint par plusieurs expert·es de la région. Israël a aussi ciblé quasi systématiquement les hôpitaux et les lieux protégés du Nord de Gaza (par exemple, les écoles de l'UNRWA), laissant croire que l'objectif est de briser la population psychologiquement et de mater la résistance.

Colonisation et apartheid

Le sionisme vise quatre objectifs selon l'historien canadien Yakov Rabkin : « 1) transformer l'identité transnationale juive centrée sur la Torah en une identité nationale à l'instar d'autres nations européennes ; 2) développer une nouvelle langue vernaculaire, soit une langue nationale, basée sur l'hébreu biblique et rabbinique ; 3) déplacer les juifs de leur pays d'origine vers la Palestine ; 4) établir un contrôle politique et économique sur la Palestine. » Rabkin ajoute la volonté de modernisation à l'européenne de ce territoire jugé arriéré, trait typique du colonialisme européen [2].

Plus concrètement, l'État d'Israël est en fait une colonie de peuplement, car elle encourage les personnes juives du monde entier à en devenir citoyen·nes, afin de mener une guerre démographique pour l'occupation du territoire. L'État israélien souhaite ainsi s'assurer que le nombre de citoyen·nes israélien·nes demeure plus grand que celui des Palestinien·nes ou des Israélien·nes d'origine arabe. De plus, la vie des Palestinien.nes est rendue volontairement intolérable afin de les pousser à quitter le territoire, sans droit de retour, en violation de la résolution 194 de l'ONU. Du côté palestinien, la vie est si cruelle, humiliante, oppressante, qu'« exister, c'est résister ». Il y a donc une distinction importante à faire : les cibles de la résistance actuelle sont avant tout le sionisme et les acteurs de ce projet colonial.

De fait, selon la zone où les Palestinien·nes habitent et leur statut, différents droits et privilèges leurs sont ainsi attribués, mais toujours inférieurs à ceux de la population juive israélienne. Selon l'organisation israélienne de défense des droits B'Tselem, quatre méthodes sont utilisées à cet effet : « Deux d'entre elles sont mises en œuvre de manière uniforme dans la région entière : la restriction de la migration des non-juifs et l'accaparement de terres palestiniennes pour construire des communautés réservées aux Juifs, tout en reléguant les Palestiniens à de petites enclaves. Les deux autres sont principalement mises en œuvre dans les Territoires occupés : des restrictions draconiennes sur le déplacement des Palestiniens non citoyens et le déni de leurs droits politiques. Le contrôle sur ces aspects de la vie se trouve entièrement dans les mains d'Israël : dans la région entière, Israël a le monopole du pouvoir sur l'enregistrement de la population, l'allocation des terres, les listes d'électeurs et le droit (ou l'interdiction) de voyager à l'intérieur de la région, d'entrer à n'importe quel endroit de la région, ou d'en sortir. » [3]

Dans ce contexte, les expressions qui peuvent faire paraître les deux parties comme étant égales en effaçant la réalité historique de l'occupation, comme « conflit israélo-palestinien » ou « guerre entre Israël et le Hamas », sont trompeuses. En fait, l'État d'Israël est non seulement la puissance occupante de la Palestine, imposant un contrôle total sur la vie de sa population, mais demeure de plus l'une des dix plus grandes puissances militaires mondiales, faisant partie du « club sélect » des détenteurs de l'arme nucléaire et ayant reçu, de l'aveu-même du Congrès américain, plus de 260 milliards de dollars US en aide militaire depuis 1948. Israël aurait ainsi vendu pour 12,5 milliards de dollars US en armes en 2022 [4]. Notons par ailleurs que le Hamas a bénéficié d'un appui financier important depuis plusieurs années sous la gouverne de Netanyahou, dans le but d'affaiblir l'Autorité palestinienne et de contrer la solution à deux États prônée lors des Accords d'Oslo, tout en permettant de justifier la violence de l'occupation et d'invoquer l'impossibilité de négocier [5].

Autodétermination et droit international humanitaire

En droit international, le droit à l'autodétermination est fondateur, comme corollaire de la souveraineté des États, les acteurs de ce droit. Or, en cas d'occupation militaire d'un territoire, plusieurs résolutions de l'ONU reconnaissent qu'un peuple a le droit de se défendre et de résister par la violence à la violence. Bien que l'occupation soit plus discrète aux yeux du monde qu'une guerre à proprement parler, il n'en reste pas moins qu'une violence est appliquée en continu envers la population occupée. Cette situation devrait être transitoire et non permanente, comme dans le cas de la Palestine. De plus, si l'occupation permanente est déjà illégale en droit international, elle résulte au minimum en des responsabilités pour l'occupant, qui doit s'assurer du bon traitement et de la protection de cette population.

Le droit international humanitaire demande en particulier de faire la distinction entre civil·es et combattant·es ; que les attaques soient proportionnelles aux objectifs militaires visés ; de ne pas attaquer des lieux ou des personnes protégées (journalistes, hôpitaux, écoles, infrastructures civiles) ; d'assurer à la population la capacité de survivre, notamment en ayant accès à l'eau et à la nourriture ; et de protéger ceux et celles qui ne sont plus en mesure de combattre. En ce sens, si la résistance palestinienne est permise, elle se doit aussi de respecter la distinction entre civil·es et combattant·es, tout comme l'armée d'Israël. Par ailleurs, l'ampleur des décès chez les civil·es de Gaza est telle que plusieurs spécialistes des droits humains parlent non seulement de crimes de guerre, mais d'un cas d'école de génocide, un crime contre l'humanité contre lequel l'ensemble des pays est obligé d'agir en droit international. Le silence et l'inaction sont dans ce cas criminels et complices. La population de Gaza est sous un blocus quasi-total ; elle souffre de la faim et n'a pas accès à l'eau potable. Avec le non-fonctionnement des infrastructures de purification de l'eau, l'insalubrité et l'écroulement des services de santé, des maladies infectieuses et diarrhéiques commencent déjà à se propager. L'ensemble de la population gazaouie est présentement otage de la volonté de vengeance de la machine de guerre israélienne.

Solidarité envers le peuple palestinien

Devant ce carnage, impossible de se taire, pour notre propre dignité, et pourtant, il existe un fort climat de peur chez les organisations et individus. Cette solidarité est parfois criminalisée, dénoncée comme étant antisémite, alors qu'il n'en est rien. Pourquoi ?

Au cours des dernières années, l'International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA) a intensivement promulgué une définition de l'antisémitisme assimilant toute critique des politiques de l'État d'Israël à de l'antisémitisme. Ce courant visant à faire taire, voire à criminaliser la solidarité avec la Palestine, date de plusieurs années, une motion ayant par exemple été adoptée sous le gouvernement de Stephen Harper en ce sens. La définition vise aussi à détourner les énergies existantes pour bâtir et renforcer la solidarité vers la défense fastidieuse et individuelle contre de fausses accusations d'antisémitisme. Plutôt que de réellement défendre la communauté juive contre l'antisémitisme, cette définition tend à banaliser l'utilisation de ce terme et à affaiblir la capacité collective à dénoncer les réels crimes haineux contre elle.

De plus, l'idée que l'État israélien, pourtant un État d'apartheid (!), serait la « seule démocratie au Moyen-Orient » et qu'en contrepartie, les Palestinien·nes arabes seraient des terroristes violent·es, arriéré·es et islamistes a su s'insérer dans le discours des médias dominants avec des termes comme « terroristes » que certains médias comme la BBC ont d'ailleurs refusé d'employer.

Le cas le plus récent de censure est du Dr. Yipeng Ge, suspendu de son internat à l'université d'Ottawa, notamment pour avoir utilisé la phrase « de la rivière à la mer » sur les médias sociaux. À sa défense, une pétition en ligne a recueilli plus de 60 000 signatures. Des groupes comme Voix juives indépendantes et Labour for Palestine tentent aussi de répondre aux attaques injustifiées d'antisémitisme, respectivement en prenant position publiquement et par la création d'un réseau de soutien juridique pour contrer ces attaques à la liberté d'expression. Il est donc urgent d'agir pour demander le respect du droit international par l'État d'Israël et dénoncer publiquement les violations des droits humains des Palestinien·nes, pour demander d'imposer conséquemment des sanctions envers Israël, notamment contre le commerce d'armes. L'appui au mouvement Boycott, Désinvestissement et Sanctions constitue également un levier important pour faire pression économiquement et politiquement sur Israël afin qu'il respecte le droit international et pour briser la complicité de compagnies et institutions présentes au Canada et au Québec ainsi que de leurs gouvernements envers cet État. Trois actions concrètes sont possibles à brève échéance : participer aux manifestations en solidarité avec la Palestine et s'organiser collectivement pour prendre parole ; signer une pétition parlementaire auprès du gouvernement fédéral, demandant notamment des sanctions et un embargo sur le commerce d'armes avec Israël, et signer une pétition au gouvernement provincial lui demandant d'annuler l'ouverture d'un bureau du Québec à Tel Aviv.

Il en revient aux Palestiniens et Palestiniennes de décider leur avenir, mais dans les circonstances actuelles, le rapport de force est tellement faussé qu'un appui et des pressions internationales sont essentiels pour que cette population ait un jour cette liberté.


[1] Chris Hedges, « Israël ferme son laboratoire humain à Gaza », The Chris Hedges Reports, 17 novembre 2023, traduction par le Collectif Échec à la Guerre. Disponible en ligne.

[2] Rabkin, Yakov, Comprendre l'État israélien, Écosociété, p. 62.

[3] B'Tselem, « Un régime de suprématie juive de la Méditerranée au Jourdain : c'est un apartheid », 12 janvier 2021. Disponible en ligne.

[4] Chris Hedges, op. cit.

Amélie Nguyen écrit cet article à titre de citoyenne.

Photo : Taymaz Valley (CC BY 2.0)

Mobiliser pour un quartier chinois inclusif

L'histoire du quartier chinois de Montréal remonte à plus de cent-quarante ans. Une maison, un refuge pour plusieurs communautés, le quartier a vu les changements s'accélérer (…)

L'histoire du quartier chinois de Montréal remonte à plus de cent-quarante ans. Une maison, un refuge pour plusieurs communautés, le quartier a vu les changements s'accélérer dans les dernières années. Après la pandémie de COVID-19 qui a durement malmené sa vie culturelle, ses commerces et ses institutions, un essor rapide de la spéculation immobilière a forcé la communauté du Chinatown à lutter pour la préservation de son héritage afin de pouvoir y construire un avenir. À bâbord ! est allé à la rencontre de deux militant·es afin de dresser un portrait sommaire des gains et des défis auxquels fait face la lutte pour sauver le quartier chinois.

Propos recueillis par Caroline Brodeur et Samuel Raymond.

À bâbord ! : Qu'est-ce qui a marqué le début de la mobilisation pour sauver le quartier chinois ?

Parker Mah : Le quartier tel qu'on le connaît aujourd'hui était beaucoup plus large avant. Historiquement, il a été rongé par l'agrandissement du CHUM, la création du complexe Guy-Favreau, l'autoroute Ville-Marie et l'édification du Complexe Desjardins.

Il y avait déjà plusieurs années, avec la fermeture du centre culturel chinois et la fermeture du YMCA du quartier, qu'on savait qu'on devrait faire quelque chose pour se concentrer sur le quartier et sa revitalisation. On a créé le Groupe de travail sur le quartier chinois (GTQC). Le but du groupe était de mobiliser les personnes citoyennes afin qu'elles puissent s'investir dans le projet.

May Chiu : Nous avons constaté que la ville semblait n'avoir aucun plan de développement du quartier chinois, ce qui le mettait en danger d'effacement imminent par la gentrification. En 2019, les Chinois·es progressistes du Québec (PCQ), une organisation militante antiraciste, a lancé une pétition demandant à la ville une consultation sur un plan de développement et un moratoire sur les nouveaux projets de construction en attendant les conclusions de la consultation.

Plus précisément, les grosses constructions de condos de luxe au sud du boulevard Saint-Laurent nous ont poussé·es à nous questionner : est-ce que la Ville donne des permis à tout le monde, pour n'importe quel projet ? L'administration avait-elle une vision pour le quartier ? Les élu·es savaient-ils qu'un ou deux autres projets de la sorte effaceraient le quartier pour de bon ? Je ne parle même pas du projet du Réseau express métropolitain (REM), qui à lui seul pouvait également porter atteinte à l'intégrité du quartier.

La COVID-19 elle aussi a durement frappé le quartier. Les commerçants et le quartier y ont subi du vandalisme raciste, antichinois. Les difficultés économiques généralisées ont également pesé, le quartier étant un endroit que fréquentent des personnes itinérantes et ultras marginalisées, sans ressources adéquates pour les aider.

P. M. : Le GTQC a été créé par les militant·es des Chinois progressistes du Québec parce qu'ils et elles comprenaient qu'on avait besoin de personnes possédant diverses expertises sur les enjeux urbains pour participer aux consultations de l'Office de consultation publique de Montréal (OCPM).

Comme accélérant de la mobilisation, il y a eu l'achat de l'immeuble des Nouilles Wing par les promoteurs immobiliers Brandon Shiller et Jeremy Kornbluth. L'immeuble est non seulement le plus vieux du quartier chinois, mais l'un des plus vieux à Montréal. Ça a choqué tout le monde. Le GTQC est passé d'une formation de quatre personnes bénévoles qui se réunissaient chaque semaine à un noyau d'une quinzaine de personnes et plus de cinquante bénévoles.

ÀB ! : Les enjeux entourant la protection et le développement du quartier chinois ont bénéficié d'une large diffusion médiatique, menant, entre autres, au mandat de l'OCPM portant sur les modifications au plan d'urbanisme du quartier. Comment expliquer le succès de votre mobilisation ?

M. C. : Je suis une militante de longue date. Il faut avoir une vision à long terme. Il n'y a pas de baguette magique, pas de solution rapide. Il faut persévérer et on ne contrôle pas le « timing ». Par exemple, dans le cas du quartier chinois, il y a plusieurs facteurs qui ont favorisé la mobilisation.

Tout d'abord, il y avait l'urgence, causée par la gentrification, le vandalisme et les crimes haineux commis contre les Asiatiques pendant la COVID-19. Tout cela a mobilisé la communauté. Le quartier est devenu un symbole du droit à la protection de notre identité. C'est un élément qui a attiré le soutien populaire. Les crises et les menaces nous rassemblent. Ce fut d'autant plus le cas après l'achat de l'immeuble des Nouilles Wing, un symbole fort, un gros morceau du quartier.

P. M. : [De manière plus organisationnelle], on a compris qu'on avait besoin d'expertise. Il nous fallait des expert·es capables de lire les documents complexes, comprendre le processus d'achat d'immeubles, d'octroi de permis par la Ville, la réglementation en vigueur, le processus décisionnel et politique ainsi que le zonage et l'urbanisme.

M. C. : Notre approche est vraiment intéressante, parce que depuis le début, peu importe l'enjeu, nous nous assurons que les voix des personnes concernées les plus marginalisées et vulnérables soient entendues. Il y a des voix diverses, c'est complexe, mais c'est très important d'être en mode concertation.

Avant, les seuls liens entre le quartier et les pouvoirs publics étaient monopolisés par des leaders autoproclamés de la communauté. Dès le début de notre implication, nous avons voulu informer les plus vulnérables et nous assurer que leurs besoins seraient pris en compte. Par exemple, quand l'OCPM a lancé sa consultation sur le quartier, nous avons vulgarisé et traduit l'information transmise par la Ville. Nous avons pris ce travail sur nous, sur nos épaules de personnes militantes bénévoles. Nous avons ensuite pris le temps de faire du porte-à-porte pour diffuser nos bulletins d'information.

ÀB ! : Quelles sont les plus gros gains obtenus par le biais de la mobilisation citoyenne dans le quartier ?

P. M. : La Ville a reconnu le quartier comme un secteur particulier, avec besoins spéciaux. Avant, le quartier était « noyé » dans l'arrondissement de Ville-Marie, avec les standards d'urbanisme du centre-ville, dont les critères de densité et de hauteur de construction n'ont rien à voir. Sans ce genre de caractère distinctif, la Ville ne faisait aucune différence entre les secteurs. Si un développeur voulait construire une tour dans le quartier chinois, il obtenait le permis sans problème, même si le projet jurait avec l'environnement avoisinant.

M. C. : Le groupe de travail sur le quartier chinois a atteint son objectif principal, soit la reconnaissance du quartier comme bien patrimonial. Dans la même lignée, la Ville de Montréal a fait adopter en 2022 sa réglementation sur la hauteur et la densité du quartier, une autre revendication principale du groupe. Ces gains nous ont mené·es à nous questionner sur la suite. Mais dans les faits, ce n'est qu'une fois le quartier « classé », que, pour nous, le vrai travail peut commencer : la préservation du patrimoine matériel et immatériel du quartier chinois.

Le produit final de la consultation de l'OCPM a été le plan de développement du quartier chinois, adopté par la ville en 2021. Dans son rapport, l'OCPM appelait à la création d'une plateforme communautaire afin que la communauté puisse être informée et consultée sur les projets de la ville. La Table ronde sur le quartier chinois, un organisme multisectoriel, a été créée suivant cette recommandation en 2022. Son mandat principal est d'agir comme un forum pour rallier la communauté du Chinatown autour d'une même entité afin de partager de l'information et de faire de l'engagement communautaire. Les enjeux sur lesquels nous travaillons sont parallèles aux principales orientations du plan d'action pour le quartier chinois de la Ville, notamment la qualité de vie, le logement social et la protection du patrimoine. Cependant, comme l'a dit Parker, il y avait une grande lacune dans la définition globale d'une vision du développement du quartier chinois, particulièrement en matière de protection du patrimoine immatériel. La fondation Jia a donc été créée pour combler cette lacune.

ÀB ! : La classification patrimoniale du quartier ainsi que la nouvelle réglementation de la Ville sur la hauteur et la densité aident votre lutte. Est-ce que d'autres éléments organisationnels vous soutiennent maintenant que vous avez su attirer l'attention des pouvoirs institutionnels sur la question du quartier chinois ?

P. M. : Oui, certainement. Par exemple, au début de la mobilisation, nous avions peu ou pas de ressources et nous devions répondre à un nombre très important de questions et de problèmes à régler aux yeux des personnes habitant le quartier.

Après le rapport de l'OCPM, la Ville a annoncé la désignation d'une personne de liaison avec le quartier chinois. La Table ronde sur le quartier chinois a été créée, une table multisectorielle.

Puis, nous avons créé la Fondation Jia afin de combler une lacune organisationnelle dans le quartier chinois. Auparavant, lorsque des problèmes étaient soulevés par les citoyen·nes ou par la Ville, on se demandait toujours qui allait avoir la rude tâche de faire le travail. Ces enjeux retombaient souvent sur le groupe de travail qui, rappelons-le, est une organisation entièrement bénévole. La fondation Jia a donc été créée pour pérenniser la réponse organisationnelle et mobilisatrice aux enjeux du quartier.

ÀB ! : Comment les luttes actuelles servent-elles aux populations marginalisées et aux plus vulnérables ?

M. C. : Les luttes sont tellement complexes. Une des plus sensibles est celle sur les enjeux d'itinérance et de cohabitation. En ce moment, avec la crise du logement, la pauvreté, la crise des opioïdes, le manque de services en santé mentale, les tensions de classe se font plus vives dans le voisinage. Tout ça est en train de se jouer sur le terrain du quartier. C'est comme s'il y avait une concurrence entre différents types de personnes vulnérables, selon les différentes couches d'oppressions qu'ils et elles subissent.

Quand le gouvernement ne prend pas ses responsabilités pour faire face à de tels besoins de la population, celle-ci peut se désolidariser et prendre en bouc émissaire les plus démuni·es. Notre travail est de trouver des solutions à long terme, durables et solidaires pour que la vie du quartier reste inclusive.

ÀB ! : Quelles sont les prochaines étapes, les prochains projets pour défendre le quartier chinois ?

P. M. : Quand on parle de vision du quartier chinois, évidemment, plusieurs factions, intérêts et opinions divergentes se font entendre. Certains veulent se concentrer sur l'aspect économique, le transformer en attraction touristique.

Le forum Repenser le quartier chinois, qui se tiendra en septembre 2023, veut offrir une plateforme et une tribune pour les initiatives de développements plus progressistes. On souhaite s'aligner et s'affilier avec d'autres organisations qui luttent comme nous à la sauvegarde des quartiers chinois ailleurs au pays et dans le monde, s'inspirer de leurs mouvements.

En ce moment, dans le quartier chinois, il n'y a pas de parcs, pas de lieux de rassemblement, sauf dans le soussol du complexe Guy-Favreau, ce qui est déprimant (rires). Il n'y a pas d'écoles ou de terrain de jeux. Il n'y a pas beaucoup d'activités culturelles mis à part les restaurants. Or, des photos datant des années 70 montrent des familles, des enfants, des aîné·es, de la culture.

Une des grandes questions reste la suivante : comment peut-on ramener le patrimoine dans l'équation sans momifier le quartier, afin qu'il puisse continuer d'évoluer ? On ne veut pas qu'une préservation culturelle ; il nous faudra également une production culturelle. Ici, je prends le mot « culture » dans son sens large, en lien avec le quartier et ses valeurs. Un projet que je mets en exemple est celui de la Maison du quartier chinois, une initiative commune de la Fondation Jia et de la Table ronde, qui ouvrira ses portes en septembre 2023. Il s'agit d'un lieu naturel d'échange, d'incubation communautaire, de production et de diffusion culturelle. Vous pourrez visiter ses expositions éphémères tout au long de cet automne. Elles traiteront entre autres de l'histoire trop peu connue du quartier, ainsi que de son avenir.

M. C. : Un de nos défis futurs — et je crois que c'est le même pour plusieurs communautés — c'est que nous devons constamment éteindre des feux, gérer des urgences, et tenter de construire un avenir meilleur dans un même souffle. La classe politique continue de miser sur la sinophobie, notamment par le biais du registre de l'influence étrangère et de l'enquête en cours de la GRC sur les commissariats chinois.

Parce que plusieurs de nos projets nécessitent un partenariat avec la Ville de Montréal, nous tentons toujours d'établir une relation de travail qui ne repose pas sur le racisme systémique. Notre vision du quartier chinois a toujours été inclusive, et la guerre de classes sociales entre résident·es logé·es et non logé·es doit être abordée de front afin que nos avancements bénéficient à tous·tes. Sur une note positive, puisque nous reconnaissons que le quartier chinois est construit sur des terres non cédées ou volées, notre nouvelle collaboration avec Projets autochtones du Québec (PAQ), situé dans le quartier chinois, et les patrouilles de sensibilisation du Centre d'amitié autochtone nous aideront à mieux comprendre comment mener nos projets de développement communautaire dans une perspective décoloniale.

May Chiu est membre de la Table ronde sur le quartier chinois. Parker Mah est membre de la Fondation Jia.

Photo : Hubert Figuère (CC BY-SA 2.0)

« Intellectual dark web » version Québec

Aux États-Unis, des intellectuels de mouvance libérale s'adonnent à la chasse ouverte à la « gauche identitaire ». Qu'en est-il ici ? Retour historique et analyse. Que les (…)

Aux États-Unis, des intellectuels de mouvance libérale s'adonnent à la chasse ouverte à la « gauche identitaire ». Qu'en est-il ici ? Retour historique et analyse.

Que les antiracistes, les féministes et autres militant·es LGBTQ+ reçoivent une pluie de critiques virulentes de la part de la droite dite des « valeurs familiales », rien de nouveau. Mais qu'une part substantielle de la gauche se joigne à cette dernière pour attaquer les mêmes militant·es, voilà un phénomène qui mérite notre attention. Ce mouvement nouveau genre, connu aux États-Unis sous le nom improbable de « Intellectual Dark Web » (IDW), a fait l'objet de nombreux commentaires là-bas. Existe-t-il un mouvement semblable ici au Québec ? Cet article répond par l'affirmative. En plein cœur de la vague « anti-woke », nous proposons d'examiner la genèse et les caractéristiques de l'IDW québécois.

Mais d'abord, un mot sur l'IDW original. Chez nos voisins du sud, l'appellation d'Intellectual Dark Web a été canonisée en 2018 par Bari Weiss, chroniqueuse du New York Times [1]. Le nom est une plaisanterie sur le « Dark Web » secret où on peut commercer toutes sortes de produits illicites. Pour Weiss, parmi les idées « dark » de notre temps, on retrouve les différences fondamentales entre les sexes, la liberté d'expression en état de siège et les dangers de l'idéologie dite identitaire. Toutefois, ce qui distingue les membres de l'IDW n'est pas leur idéologie, mais une croyance en la supériorité des faits sur les sentiments et une critique soutenue de l'orthodoxie bien-pensante. C'est ce qui permet à la gauche et la droite de faire front commun de convenance contre la « gauche identitaire [2] ». L'IDW états-unien se rallie essentiellement autour de l'idée que le libéralisme classique a conduit à du progrès social, maintenant menacé autant par la droite autoritaire que par une gauche antilibérale. Parmi les membres les plus connus dans le monde anglo-saxon, mentionnons Jordan Peterson, Sam Harris, et Helen Pluckrose et James Lindsay, dont l'ouvrage Cynical Theories, publié en 2020, représente le haut lieu du mouvement.

Aux origines de l'IDW québécois

La gauche occidentale connait ses derniers vrais moments de gloire dans les années 1960, avec notamment les luttes pour les droits civiques aux États-Unis, Mai 68 en France et le militantisme indépendantiste et anticolonial au Québec. C'est aussi une époque de radicalisme jusqu'à l'excès, qui a comme conséquence d'éloigner la classe moyenne parfois sympathique à leurs causes. Affectés également par des dissensions internes, les mouvements révolutionnaires occidentaux s'estompent. À sa place apparait une gauche plus réaliste et pragmatique, une gauche sociale-démocrate aspirant au pouvoir par le vote ; ainsi le Parti Québécois a pu se présenter comme une gauche plus « sérieuse » que les groupes marxistes l'ayant précédé.

Cette période sociale-démocrate se solde par des avancées notables contre les discriminations des groupes minorisés, comme les groupes racisés, les femmes et les queers. Bien que la priorité de la gauche pragmatique soit la saine gestion des programmes sociaux, les personnes minorisées prennent leur place dans les affaires, en politique et en culture. Mais la gauche héritière des années 1960 ne s'éteint pas pour autant. Elle considère les gains des minorisé·es comme superficiels, une forme de transmutation de la diversité en objet exploitable par le capitalisme. Elle désire aller plus loin et casser les discriminations à leur source, enfouie profondément dans le système. Son exigence de réforme en profondeur du curriculum en éducation mène, à la fin des années 1980, à un nouveau clash, cette fois autour du politically correct. S'opposent alors celles et ceux qui veulent « déblanchir » et « démasculiniser » le curriculum, et les conservateurs qui voient en cela une hérésie. La gauche pragmatique est quant à elle plus occupée à faire élire Bill Clinton là-bas ou à faire avancer la cause souverainiste ici.

On assiste, dans le champ intellectuel québécois des années 1990, à un grand débat identitaire façonné par la question nationale. Conceptualisation de l'identité québécoise d'un côté, rejet de celle-ci au nom du cosmopolitanisme de l'autre. La gauche identitaire est toujours active, mais on ne s'y intéresse pas, sauf parfois dans les faits divers.

Arrivent les attentats du 11 septembre 2001. Partout en Occident, on a vite fait de distinguer les extrémistes de la religion musulmane en général, mais les préjugés reviennent progressivement. Puis vient Hérouxville en 2007 et la « crise » des accommodements raisonnables, ce qui fait éclater au grand jour les tensions sous-jacentes quant à la tolérance de l'Autre au Québec. La gauche identitaire reprend ainsi du galon, d'un côté parce que le projet souverainiste de la gauche traditionnelle était devenu moribond, et, de l'autre, pour des raisons de distinction générationnelle, surtout dirigée contre les « boomers ». Cette fois-ci, les gauches vont s'affronter directement.

La première source de conflit porte sur les réalisations de la gauche pragmatique dans le domaine des discriminations. Celle-ci considère que les objectifs d'égalité ethnique, de genre et d'orientation sexuelle ont été largement atteints au prix d'efforts considérables déployés dans les vingt années précédentes. Mais au sein de la gauche identitaire, on n'est pas satisfait : il y a encore manifestement des inégalités partout, et la lutte doit continuer sur d'autres plans, comme dans les structures de pouvoir et (encore) le curriculum. La gauche pragmatique a particulièrement mal digéré ce manque de respect. Les accusations de « politically correct » sont reparties de plus belle, mais sous d'autres néologismes comme « cancel culture » et, plus tard, « woke ».

La seconde source de conflit est plus académique ; elle porte essentiellement sur le sens à donner à « identité ». Dans le monde post-11-Septembre, les défenseur·euses de l'identité québécoise mettent de l'avant la laïcité, héritage à la fois de la Révolution tranquille – âge d'or de la gauche pragmatique – et des valeurs occidentales considérées comme universelles. La gauche identitaire considère que chacun·e a le droit de déployer ses identités multiples à sa guise, incluant religieuses. Par le fait même, elle critique ouvertement le soi-disant universalisme des valeurs occidentales, en soulignant que les colonisé·es n'ont jamais pu bénéficier de la Déclaration des droits de l'Homme. Cette gauche sera en retour accusée de prêcher le « relativisme culturel », source présumée du déclin de l'Occident.

Depuis les années 1960, la droite culturelle, celle qui insiste sur les valeurs traditionnelles, lutte ardemment contre la gauche identitaire. Mais à partir des années 2010, la gauche pragmatique glisse lentement vers cette droite. Car ces tendances ont des points communs. D'abord, leur conception de l'universalisme occidental est pratiquement la même. Ensuite, la laïcité d'un côté et la culture chrétienne de l'autre se rejoignent dans leur aversion de l'Islam (il faut aussi noter qu'en pratique, la laïcité, autant en France qu'au Québec, fait la belle part au christianisme). Sur le plan des politiques publiques, droite et gauche continuent de s'opposer, mais sur le plan « culturel » au sens états-unien du terme, nous assistons aujourd'hui à la formation d'une nébuleuse associant droite des traditions et gauche pragmatique [3] contre une gauche identitaire désormais étampée du terme « woke ». Il va sans dire que ce conflit est fortement exacerbé par les chambres d'écho des réseaux sociaux.

Le durcissement épistémologique de l'IDW

Ce qui caractérise l'IDW, sous ses formes états-unienne, québécoise, et même française, ce n'est pas directement une position politique ou idéologique, mais bien une posture au-dessus de tout cela, épistémologique, que l'on pourrait résumer grossièrement ainsi : la gauche identitaire rejette la Science et la Raison, et l'IDW, de gauche comme de droite, se pose en défenseur des Lumières. De ce point de vue, la gauche « woke » rejette tout débat et cherche à imposer ses dogmes telle une secte religieuse. Pour l'IDW, nos institutions scolaires, médiatiques et culturelles sont infestées par l'anti-scientisme, ce qui justifie d'autant plus le combat mené contre la gauche « woke ». Des versions caricaturales du postmodernisme, bête noire de la droite depuis les années 60, sont fréquemment présentées comme le fondement idéologique des « wokes » [4].

Un bon nombre de penseurs et polémistes québécois nominalement de gauche adhèrent à ces propos. En janvier 2020 paraît dans le Devoir un « Manifeste contre le dogmatisme universitaire », signé par une cinquantaine d'étudiants, qui dénonce un corps enseignant qui, après avoir « monopolisé les lieux de pouvoir », déclasse les faits « au statut de “ construction sociale ” » et rejette « toute forme de pensée contraire à la leur ». Un proche de Québec Solidaire, Pierre Mouterde, appuie le manifeste ; selon lui, les dogmes de la gauche identitaire sont présentés comme des « vérités morales littéralement sacrées et donc indiscutables [5] ». Normand Baillargeon s'en prend au militantisme à l'université, qui censure, refuse de discuter et pratique le « relativisme épistémologique », représentant l'« ennemi intérieur », le plus pernicieux [6]. Dans le récent ouvrage collectif Identité, « race », liberté d'expression [7], véritable who's who de l'IDW québécois, treize des dix-neuf textes s'en prennent explicitement à l'anti-scientisme de la gauche identitaire. Dès l'introduction, on pose comme enjeu de lutte « la possibilité de la connaissance et de l'objectivité » (p. 7). Pour ne prendre qu'un exemple, selon la contribution de Marie-France Bazzo, le « wokisme » est un « mouvement de fond » basé sur « le ressenti et les savoirs expérimentiels » (p. 249, souligné par l'autrice).

Nul besoin de rappeler aux lecteur·trices que le postmodernisme radical n'a aucune emprise sur nos universités, et que la « science » au sens large s'y porte très bien. Les accusations de dogmatisme antiscience ne sont pas nouvelles ; en lisant sur le « politically correct » des années 1990, on retrouve les mêmes schèmes discursifs. La stratégie consiste ici à délégitimer tout un courant de pensée en le désignant hors science, donc hors discours. Ça ne sert à rien de discuter avec une personne antiscience. Se voir comme doté de rationalité face à l'Autre émotif et superficiel permet de se placer en position d'autorité scientifique et morale. Les femmes reconnaîtront immédiatement là l'argumentaire longtemps déployé par les hommes pour les exclure des champs du savoir et du pouvoir. L'autre stratégie est ce que j'appellerais le « scientisme motivé », soit l'invocation de la Science comme virtue signalling (ou démonstration de vertu) plutôt que comme recherche de la vérité. L'important est de se montrer pro-science ; appliquer ses normes, c'est une autre chose. On peut, au nom de la Science, affirmer que les « races » n'existent pas, ou que les genres ne peuvent être que binaire, mais n'importe quel chercheur·e moindrement sérieux·se dans ces domaines vous confirmera que c'est beaucoup plus subtil que cela. Aussi, si on appliquait la méthode quantitative aux anecdotes « wokes » sur nos campus, on s'apercevrait rapidement qu'il n'y a aucune matière à panique.

L'IDW québécois résulte de la frustration d'une génération nationaliste de gauche, appuyée toutefois par une cohorte non négligeable d'étudiants de droite. Au tournant du siècle dernier, la jeune génération de gauche démontrait une certaine indifférence face au projet souverainiste. Et depuis, les choses se sont empirées. Ces deux dernières décennies, le nationalisme québécois s'est graduellement replié sur lui-même pour viser moins l'indépendance que la défense de la « nation » et de ses valeurs. En réaction, les jeunes gauchistes identitaires ont cessé d'être indifférents à ces idées et s'y opposent désormais directement. Les nationalistes d'aujourd'hui, à droite comme à gauche, ne sont manifestement pas intéressés à en débattre…


[1] Bari Weiss, « Meet the Renegades of the Intellectual Dark Web », The New York Times, 8 mai 2018. En ligne : nyti.ms/2HXUM6L

[2] Le terme utilisé ici est fréquemment employé par l'IDW, mais le courant visé par ces critiques utilise rarement ce terme. Ses militant·es se décriraient probablement comme appartenant à une gauche inclusive ou pluraliste.

[3] C'est dans cette nébuleuse qu'un Simon-Pierre Savard-Tremblay peut se permettre d'ajouter le « contrôle des frontières » à la liste constitutive du « socialisme véritable » qu'il défend (L'État succursale, Montréal, VLB, 2016, p. 209).

[4] Jonathan Durand Folco, « Le dos large de la Gauche Postmoderne », blogue Ekopolitica, 5 février 2020. En ligne : www.ekopolitica.info/2020/02/le-dos-large-de-la-gauche-postmoderne.html

[5] Pierre Mouterde, « La rectitude politique est aussi un poison pour la gauche », Le Devoir, 5 février 2020.

[6] Normand Baillargeon, « Liberté (académique), j'écris ton nom », Le Devoir, 4 septembre 2021.

[7] Rachad Antonius et Normand Baillargeon (dir.), Identité, « race », liberté d'expression, Québec, Presses de l'Université Laval, 2021. On retrouve notamment parmi les collaborateur·rices Marc Chevrier, Micheline Labelle, Charles Le Blanc et Rhéa Jean.

Learry Gagné est philosophe et chercheur indépendant.

Illustration : Ramon Vitesse / Négatif : Volker Tardif

Le suicide des personnes handicapées

Les débats sur l'aide médicale à mourir ont abordé la question en mettant l'accent sur les préférences, les valeurs ou les diagnostics individuels. En ce qui concerne l'aide à (…)

Les débats sur l'aide médicale à mourir ont abordé la question en mettant l'accent sur les préférences, les valeurs ou les diagnostics individuels. En ce qui concerne l'aide à mourir pour les personnes handicapées, c'est commettre une grave erreur que de sous-estimer, voire d'omettre les facteurs sociétaux qui peuvent influer sur la volonté de mourir.

Depuis quelques années, les débats publics et juridiques concernant l'accès à l'aide médicale à mourir me hantent. Ils m'ont fait sacrer. Ils m'ont fait pleurer. C'est en lisant une chronique sur le suicide d'une femme handicapée [1], publiée la veille de la Journée internationale des personnes handicapées, que j'ai décidé d'écrire ce texte.

À ses débuts, la loi sur l'aide médicale à mourir stipulait qu'une personne en fin de vie pouvait s'en prévaloir dans le but de soulager ses souffrances. Toutefois, récemment, le critère de fin de vie a été retiré par les tribunaux, sans réflexion sociale ou politique sur les conditions de vie des personnes handicapées, principalement visées par ce critère. L'aide médicale à mourir est maintenant disponible à toutes les personnes qui ont un diagnostic médical et qui « ressentent des souffrances physiques ou mentales insupportables […] qui ne peuvent pas être atténuées dans des conditions [qu'elles jugent] acceptables », selon la définition du gouvernement du Canada.

J'étais à l'aise lorsque la loi permettait aux personnes en fin de vie de devancer leur mort pour abréger leurs souffrances, car la fin était imminente. Ce n'est cependant plus le cas. Comme mon texte porte spécifiquement sur l'aide médicale à mourir offerte à des personnes dont la mort n'est pas imminente, j'utiliserai le terme « suicide ». Oui, le terme est lourd de sens. Toutefois, le choix d'employer « aide médicale à mourir » pour la mort d'une personne handicapée qui n'est pas en fin de vie l'est tout autant. Cet euphémisme n'est pas sans conséquences dans une société qui clame que « le suicide n'est pas une option ».

Le suicide n'est pas une option, sauf…

Lorsque certaines personnes veulent mourir, on dit qu'elles sont suicidaires. Pour les empêcher de porter atteinte à leur vie, on leur retire leur libre arbitre [2]. En revanche, lorsqu'une personne handicapée fait part de sa volonté de mourir, les professionnel·les ont deux possibilités : l'identifier comme étant suicidaire ou entamer le processus de demande d'aide médicale à mourir. Le choix entre les deux options est d'une complexité extrême. Il repose sur le jugement clinique des professionnel·les qui peuvent, au besoin, consulter le comité d'éthique.

Évaluer la volonté d'une personne handicapée de se suicider nécessite une compréhension de la situation qui dépasse la simple connaissance du modèle médical et du modèle social du handicap. De nombreuses questions doivent être prises en compte en ce qui a trait, notamment, à l'influence du capacitisme – tant sur la volonté de mourir que sur l'évaluation que font les professionnel·les de la demande – et à la représentation des personnes handicapées dans les effectifs du milieu de la santé.

Les raisons pour demander l'aide médicale à mourir sont nombreuses. Dans la chronique mentionnée plus haut, la personne décide d'y avoir recours parce qu'elle allait bientôt devoir être alimentée par gavage. D'autres personnes ont exprimé leur refus catégorique d'aller vivre en CHSLD. Nous le savons, ces établissements sont incompatibles avec la dignité et l'épanouissement essentiels à l'ensemble des résident·es, mais particulièrement aux personnes qui n'ont pas atteint la fin de leur vie et qui souhaitent travailler, avoir une famille, etc.

Lorsqu'une personne handicapée fait une demande d'aide médicale à mourir, sa capacité à donner un consentement libre et éclairé est, avec raison, au cœur du processus, car il est impératif de protéger les personnes d'influences indues. Certaines influences peuvent s'avérer difficiles à saisir, comme la dévalorisation de façons non normatives de bouger ou de s'alimenter. L'absence perçue ou réelle d'options, comme des programmes permettant de bien vivre à domicile, met aussi les personnes handicapées et les professionnel·les devant une impasse que la mort permet de dénouer. À quel moment le devoir de protection fait-il place au respect de l'autodétermination ? Cette frontière doit absolument être explorée pour outiller les professionnel·les responsables de décider pour qui le suicide peut être une option.

Le rôle des médias

Depuis longtemps, on trouve dans les médias des portraits de personnes handicapées qui souhaitent recevoir l'aide médicale à mourir. Leurs motivations varient, mais elles sont toujours accueillies sans remise en question par l'interlocuteur·trice. Dans le discours public, perdre l'usage de ses jambes, ne plus pouvoir s'alimenter par la bouche, ne plus vivre dans l'environnement de son choix sont désormais des motivations acceptables pour vouloir se suicider. L'incapacité des journalistes à aborder les facteurs qui poussent une personne au suicide est révélatrice de la place qu'occupent les conditions de vie des personnes handicapées dans notre société. Mettre au jour le capacitisme dans notre société, c'est faire de la prévention du suicide.

Ces témoignages sont aussi parfois présentés de manière à créer ce que Stella Young nommait de l'inspiration porn, ou « inspiration en canne », selon la traduction du journaliste Kéven Breton. Il s'agit du processus consistant à présenter le vécu des personnes handicapées de sorte à inspirer les personnes sans handicap à se surpasser ou à chérir leur vie parce qu'au moins elles ne vivent pas avec ces difficultés. Ce phénomène creuse un fossé entre la « bonne » vie sans handicap et la « mauvaise » vie avec un handicap, ce qui désensibilise tout le monde quand une personne handicapée crie son désir de mourir dans les médias ou même dans la fiction. Cette idéalisation du suicide des personnes handicapées accroît son acceptabilité sociale et détourne l'attention des graves problèmes de société qui accablent ces personnes.

Un choix de société

On tient souvent pour acquis que le système dans lequel on vit est immuable. Cet immobilisme peut s'expliquer par des raisons économiques ou un manque de volonté de réformer un système complexe. Il résulte aussi du fait que la grogne des personnes handicapées n'est pas assez forte pour obtenir des changements ; que les groupes communautaires ont trop peu de ressources pour faire rayonner les solutions de rechange qui existent pourtant bel et bien. Je vous invite à vous renseigner sur le combat de Jonathan Marchand pour libérer les personnes handicapées des CHSLD. Après avoir campé plusieurs jours devant l'Assemblée nationale, il a conclu une entente de projet pilote avec le gouvernement du Québec. Un an plus tard, le projet pilote a été abandonné sans plus de cérémonie, malgré les nombreuses heures investies. Permettre aux personnes handicapées de vivre dignement, c'est aussi faire de la prévention du suicide.

Limiter ou remettre en question le libre arbitre mène à une impasse. Il faut continuer de combattre toute tentative d'imposer des contraintes injustifiées au libre arbitre. Cependant, la réflexion entourant la décision de fournir des ressources gouvernementales pour aider une personne à se suicider exige de regarder le problème en face. Oui, la souffrance est bien réelle et les personnes qui veulent y mettre fin méritent que nous répondions à leurs appels. Toutefois, en l'absence d'enquête sur les options de traitement et les conditions de vie des personnes handicapées, il est trop facile d'accepter leur mort comme l'unique solution.

Pourquoi avons-nous tant de difficultés à concevoir notre responsabilité collective face à cette situation ? Le suicide des personnes handicapées ne doit plus être normalisé. J'aimerais que nous puissions protéger l'existence des personnes handicapées, qui sont parmi les premières à tomber lorsque l'individualisme et le culte de la productivité gagnent du terrain. Je rêve d'une communauté forte qui se bat pour valoriser l'ensemble de ses membres. Je rêve d'un gouvernement qui comprend la valeur des vies humaines et l'importance de diriger les ressources de l'État vers des services adaptés aux humains qui en bénéficient.

Entretemps, je vous invite à partager ma rage face à la situation actuelle et à agir parce que, pour reprendre les mots de Mikki Kendall, « tout le monde devrait se mettre en colère devant l'injustice, pas seulement les gens qui la subissent ». De grâce, cessez de regarder ma communauté mourir comme s'il s'agissait de personnages d'une série télé.


[1] Mylène Moisan, « Le dernier saut de Marie-Noëlle », Le Soleil. En ligne : www.lesoleil.com/2021/12/02/le-dernier-saut-de-marie-noelle-37b21040f0eec8cfd4af5bec7df2216a

[2] Bien qu'il déborde du cadre de ce texte, l'enjeu de l'autodétermination et des soins psychiatriques doit absolument être abordé d'un point de vue anti-capacitiste et anti-saniste. Le sanisme est une forme d'oppression contre les personnes qui ont ou qui sont catégorisées comme ayant un trouble psychique.

Marie-Eve Veilleux est militante pour les droits des personnes handicapées.

Illustration : Amanda Niekamp (CC BY 2.0)

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