Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Le Canada continue d’encourager l’impunité de ses entreprises
Le gouvernement canadien est passé maître dans l'art de faire semblant d'agir pour encadrer les activités de ses entreprises à l'étranger. La nouvelle loi sur le travail forcé et le travail des enfants dans les chaînes d'approvisionnement, adoptée en mai 2023, ne fait pas exception à la règle.
Depuis des décennies, des entreprises transnationales canadiennes – et des entreprises minières en particulier – sont la cible de nombreuses allégations de violations des droits humains et de dommages environnementaux à travers le monde : meurtres, torture, viols, travail forcé, détention arbitraire, intimidation, déplacements de populations, pollution des sources d'eau potable, etc. Les cas sont trop nombreux pour être recensés ici, mais on peut penser notamment à Barrick Gold en Papouasie–Nouvelle-Guinée, à Goldcorp Inc. au Guatemala et, dans le secteur du textile, à la tragédie de l'effondrement en 2013 du Rana Plaza au Bangladesh, où Loblaws (Joe Fresh) s'approvisionnait, notamment.
Encore aujourd'hui, de nombreuses entreprises canadiennes continuent de violer les droits humains des populations et de saccager l'environnement dont les communautés dépendent pour leur survie – tout cela afin de s'enrichir en toute impunité. Les communautés et les travailleur·euses qui subissent ces préjudices n'ont souvent pas accès à des voies de recours ou à des mesures de réparation, tandis que les défenseur·euses des droits humains et de l'environnement qui dénoncent les comportements des entreprises, souvent issu·es de communautés autochtones, sont fréquemment victimes de violences, d'intimidation, de criminalisation ou d'assassinats. Sous de beaux discours, le gouvernement canadien donne plus d'importance aux profits des compagnies canadiennes à l'étranger qu'au respect des droits humains, ce qui se reflète par exemple dans le rôle de promotion de l'industrie canadienne joué par les ambassades.
Que fait le Canada ?
Le gouvernement canadien est bien au courant des graves accusations qui pèsent contre certaines entreprises canadiennes qui opèrent à l'étranger. Des rapports indépendants publiés en 2005 et en 2007 soulignaient déjà qu'il existe un problème lié à l'impunité dont jouissent les multinationales canadiennes, notamment les minières. Ces rapports affirmaient que le gouvernement canadien devrait renoncer à son approche volontaire face à la responsabilité sociale des entreprises et qu'un poste d'ombudsman indépendant devrait être mis sur pied. L'ombudsman aurait pour mandat de donner des conseils, d'effectuer des enquêtes et de produire des rapports.
Presque 20 ans plus tard, nous attendons toujours que le Canada se dote de mécanismes efficaces et contraignants pour encadrer les activités des entreprises transnationales canadiennes et offrir un accès à la justice aux communautés affectées. D'une part, le Canada continue de compter sur la bonne volonté des entreprises – même si des années d'expérience démontrent clairement que cette approche ne fonctionne pas. D'autre part, il a mis sur pied au fil des années plusieurs mécanismes qui se sont avérés inefficaces, comme le poste de conseillère en responsabilité sociale des entreprises et le bureau de l'ombudsman canadien pour la responsabilité des entreprises. En fait, il leur manquait les éléments essentiels pour faire leur travail : une indépendance par rapport au gouvernement et des pouvoirs d'enquête pour obliger les entreprises à témoigner ou à produire des documents. En plus d'être inefficaces, ces mécanismes peuvent aussi s'avérer dangereux pour les communautés affectées, car les personnes qui portent plainte contre les entreprises risquent d'être prises pour cibles par la suite.
Des apparences trompeuses
En mai 2023, les parlementaires canadiens ont adopté le projet de loi S-211, la Loi sur la lutte contre le travail forcé et le travail des enfants dans les chaînes d'approvisionnement. Avec un titre comme celui-là, il est bien difficile d'être contre, mais quand on y regarde de plus près, cette loi est sans substance.
Dans les faits, la loi obligera désormais certaines entreprises à publier un rapport annuel sur les mesures qu'elles ont prises, le cas échéant, pour prévenir et réduire le risque de travail forcé ou de travail des enfants dans leurs chaînes d'approvisionnement. Mais attention : elle n'obligera pas les entreprises à prendre des mesures pour contrer l'existence de travail forcé ou de travail des enfants. Elle les obligera seulement à produire un rapport disant si elles ont pris des mesures… ou non !
De plus, même si le travail forcé et le travail des enfants sont évidemment des enjeux importants, les activités des entreprises transnationales peuvent aussi violer de nombreux autres droits humains. L'approche préconisée ne tient pas compte du principe internationalement reconnu selon lequel les droits humains sont indivisibles et interdépendants.
La loi ne permettra pas non plus aux personnes lésées par les entreprises canadiennes, leurs filiales ou leurs fournisseurs, d'obtenir réparation pour les abus qu'elles ont subis, par exemple en portant plainte devant les tribunaux canadiens. En résumé, cette loi donne l'impression que le gouvernement prend des mesures concrètes en faveur des droits humains, alors que ce n'est pas le cas.
Un échec ailleurs
Certains pays, dont le Royaume-Uni et l'Australie, ont adopté des lois similaires au projet de loi S-211. Résultat ? Selon des études, elles n'ont donné lieu qu'à la publication de rapports superficiels par les entreprises et n'ont pas entraîné d'améliorations significatives des pratiques des entreprises en vue d'éliminer l'esclavage moderne. Bref, ces lois se sont avérées inefficaces et ont bloqué les progrès vers l'adoption de lois efficaces.
D'autres pays ont adopté ou sont en voie d'adopter des lois sur le devoir de diligence des entreprises en matière de droits humains et d'environnement qui visent véritablement à assurer la prévention des abus et la reddition de compte des entreprises. C'est le cas de la France, par exemple, qui a adopté en 2017 une Loi sur le devoir de vigilance. Même chose pour l'Allemagne, qui a adopté une loi obligeant les entreprises à effectuer des analyses de risques régulières, à mettre en place des mesures préventives ainsi qu'un mécanisme pour recevoir les plaintes. La Belgique, les Pays-Bas, l'Autriche et même le parlement européen étudient présentement la possibilité d'adopter des lois similaires.
Des solutions existent… ne manque que la volonté politique
Heureusement, le projet de loi S-211 n'a pas été adopté à l'unanimité au parlement canadien. C'est dire que plusieurs député·es comprennent qu'au-delà des apparences, cette loi ne permettra pas de véritablement lutter contre l'impunité des entreprises et qu'il faudra une autre loi pour y parvenir. La bonne nouvelle, c'est qu'un modèle existe déjà et qu'il pourrait être utilisé par le gouvernement. En effet, le Réseau canadien pour la reddition de compte des entreprises (RCRCE) a publié en 2021 un projet de loi modèle qui fournit aux législateur·rices une voie à suivre pour enchâsser dans le droit canadien l'obligation qui incombe aux entreprises de respecter les droits humains et l'environnement [1].
L'adoption d'un projet de loi sur le devoir de diligence et l'octroi de véritables pouvoirs d'enquête à l'ombudsman canadien sur la responsabilité des entreprises démontreraient un réel engagement de la part du Canada à prioriser les droits humains et l'environnement par rapport aux profits des entreprises. Les solutions existent. Elles sont connues. Ne manque maintenant que la volonté politique d'agir en faveur du bien commun.
[1] RCRCE, « Législation en matière de droits de la personne pour les entreprises ». En ligne : cnca-rcrce.ca/fr/campagnes/lois-dh-entreprises/
Denis Côté est analyste des politiques à l'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).Amélie Nguyen est coordonnatrice du Centre international de solidarité ouvrière (CISO). Aidan Gilchrist-Blackwood est coordonnateur du Réseau canadien sur la reddition de compte des entreprises (RCRCE).
Illustration : Ramon Vitesse

Entrevue : Cinéma sous les étoiles et Funambules Média
Cinéma sous les étoiles, organisé par Funambules Média, est un festival de documentaires sociaux qui se tient dans les parcs et quartiers de Montréal. Dans le cadre de leur 14e édition, Cinéma sous les étoiles propose près de 45 projections à 15 endroits à Montréal. Propos recueillis par Samuel-Élie Lesage.
À bâbord ! : En quelques mots, comment décrivez-vous Cinéma sous les étoiles ?
Hubert Sabino-Brunette : Cinéma sous les étoiles (CslE) vise à faire rayonner le documentaire social et politique en dehors des salles et à apporter ce type de film à de nouveaux auditoires. De plus, le parc, comme lieu de projection, permet des rencontres nouvelles et de diffuser dans un cadre ludique et agréable.
Romane Lamoureux-Brochu : Chaque projection est aussi suivie d'une discussion avec le réalisateur ou la réalisatrice du documentaire, sinon avec un·e expert·e du sujet abordé. Chaque documentaire offre une perspective unique et personnelle, celle du réalisateur ou de la réalisatrice, et nous désirons qu'il suscite la discussion et la réflexion, d'où le fait que le parc est un lieu idéal pour tenir ces projections.
H. S.-B. : Il s'agit aussi d'un lieu qui permet de diffuser de nouveaux talents et qui se démarque des plateformes existantes pour diffuser et soutenir la relève. Notamment, nous organisons à chaque année un concours de court-métrages. Ce concours permet de présenter le court-métrage comme une pratique artistique propre.
ÀB ! : Qu'est-ce qui motive la tenue de Cinéma sous les étoiles ?
H. S.-B. : Notre volonté première est de trouver des films qui ne seraient pas diffusés autrement ou qui sont difficilement accessibles au Québec. CslE s'inscrit ainsi dans un réseau avec d'autres organismes alternatifs de diffusion, comme Cinema Politica ou encore les Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), qui visent à montrer ce qui se passe à l'extérieur du Québec et sous un angle nouveau. Au Québec, la diffusion du documentaire est difficile et nous cherchons à le rendre plus accessible pour différents publics.
R. L.-B. : Une autre motivation est de créer des rencontres entre les réalisateur·rices et le public, et de susciter l'intérêt pour le documentaire. Aussi, nous cherchons constamment de nouveaux partenaires pour améliorer la diffusion. Par exemple, cette année, nous avons organisé une semaine thématique portant sur l'environnement. À cela s'ajoute une collaboration avec la Biosphère pour la projection de quatre documentaires autour de la thématique de l'eau, ainsi qu'un documentaire plus familial sur la vie animalière des potagers, en collaboration avec Espace pour la vie.
ÀB ! : Hubert, tu as mentionné que la diffusion du documentaire au Québec est difficile. Pourquoi ?
H. S.-B. : Il y a de moins en moins de diffusion de documentaires dans les grandes salles de projection. Le documentaire est surtout diffusé dans quelques salles indépendantes de Montréal, mais c'est à peu près tout. La plateforme en ligne Tënk fait aussi un bon travail. Sinon, c'est très difficile pour les régions, malgré des initiatives enthousiasmantes ! CslE diffuse les documentaires québécois après leur vie en salle et s'inscrit donc en complémentarité avec les salles qui diffusent du documentaire. Si le documentaire en ligne est bien écouté, les grandes plateformes comme Netflix imposent souvent leur narratif et leur esthétique. CslE essaie donc de faire rayonner un documentaire différent, en octroyant notamment une grande place au documentaire d'auteur.
ÀB ! : Quelles orientations guident la programmation d'une édition de Cinéma sous les étoiles ?
H. S.-B. : Premièrement, nous visons à mettre de l'avant le plus possible des œuvres locales (environ 30-40% de la programmation), puis on cherche à équilibrer les sujets pour couvrir le plus d'enjeux possibles. On cherche de plus à choisir des films mettant en valeur des communautés distinctes des nôtres. Finalement, on cherche à programmer des films internationaux, bien que ce soit parfois plus complexe à cause des coûts élevés des droits de diffusion.
R. L.-B. : Aussi, les invité·es sont à considérer ! On cherche avant tout à inviter le ou la cinéaste, ou du moins une personne qui a participé à la réalisation du film, sinon (et surtout pour les films internationaux), des experts ou expertes sur le sujet. La discussion sur le film est tout aussi importante que la projection.
ÀB ! : Et comment les lieux de projection sont-ils choisis ?
R. L.-B. : Certains des lieux sont devenus des piliers, comme le parc Laurier, où CslE a commencé, ou les parcs Molson ou des Faubourgs. On cherche des lieux qui permettront une belle diffusion, où se réapproprier pour apprendre et discuter se prêtera bien. On cherche aussi à rejoindre des milieux nouveaux et différents publics. Finalement, il faut bien entendu trouver des endroits accessibles et assez grands pour accueillir parfois plus d'une centaine de personnes !
Une fois le lieu déterminé avec les arrondissements, on choisit le film qui y sera projeté. Après 13 ans, nous savons mieux quel parc va attirer quel public.
H. S.-B. : Nous cherchons constamment à construire et porter plus loin CslE. Un rêve a été réalisé cette année en diffusant dans le quartier chinois Big Fight in Chinatown, un documentaire sur la gentrification des différents chinatowns des villes occidentales. Ç'a été l'un des plus beaux moments de la présente édition.
R. L.-B. : La pandémie a ralenti ce volet, mais nous avons organisé par le passé des projections à l'extérieur de Montréal. C'est quelque chose que nous désirons reprendre.
ÀB ! : J'aimerais vous entendre un peu plus sur le parc et sa signification comme lieu de diffusion.
R. L.-B. : Le parc, c'est un lieu de rassemblement, familial, accessible et convivial, synonyme en quelque sorte de ce que CslE désire être. Nous rendons ludique et agréable la diffusion du documentaire social, nous créons des lieux de rassemblements et de discussion. C'est donc aussi un espace public qu'on se réapproprie pour apprendre et qu'on inscrit dans l'actualité. Alors imaginons : un documentaire peut avoir la réputation d'être barbant ou trop complexe. Mais si c'est projeté dans un parc ? Ça rend le film plus intéressant et plus surprenant aussi ! Autrement dit, le parc démocratise le documentaire.
H. S.-B. : L'été, le parc devient aussi l'extension de la maison. C'est un lieu de socialisation et de rencontre, et on veut amener la culture du documentaire là.
Et le parc est aussi un lieu d'évènements imprévisibles ! C'est aussi le parc qui vient au documentaire. Des gens promènent leurs chiens et des gens qui ne viennent pas à la projection se joignent… Le parc rend publique la diffusion.
ÀB ! : Comment travaillez-vous pour que Cinéma sous les étoiles poursuivent sa mission ? Comment s'assurer de rejoindre différentes personnes et différentes communautés ?
R. L.-B. : C'est une question qu'on se pose constamment pour chaque édition. Pour la suite, notre priorité est de sortir de Montréal pour la prochaine édition. Les régions ont également des enjeux spécifiques et il nous faut penser la programmation de films qui y seront bien reçus avec des organismes locaux.
H. S.-B. : Nous essayons de rejoindre différentes communautés en choisissant des films distincts et en projetant dans des lieux nouveaux. On veut porter divers messages et diverses œuvres à différents publics. C'est aussi la même logique qui anime la recherche de partenariat !
ÀB ! : Pour finir, pour cette quatorzième édition, y a-t-il une projection dont vous êtes fiers et fières ?
R. L.-B. : La semaine de l'environnement propose une programmation variée avec beaucoup d'angles différents, avec des discussions qu'on s'attend être riches et intéressantes.
H. S.-B. : Durant cette semaine, le film Paradis est projeté en première québécoise. Le film suit une communauté Iakoute en Sibérie combattant les feux de forêt de 2021 et abandonnée par l'État russe. Il y a une troublante correspondance entre ce film et les feux de forêt qui ont frappé le Québec cet été.
Le film d'ouverture de cette édition a été aussi un grand moment, où nous avons projeté Mon pays imaginaire du grand Patricio Guzman en première devant plus de 450 personnes, qui relate les récents manifestations sociales du Chili. Et finalement, la projection de Le mythe de la femme noire, d'Ayana O'Shun, a attiré près de 900 personnes ! C'est un record de participation !
QU'EST−CE QUE FUNAMBULES MÉDIAS ?
Funambules Médias est une une coopérative de travail fondée à Montréal en 2008 par des documentaristes actif·ves dans la production vidéo, la formation et la diffusion de cinéma documentaire. Elle réunit des cinéastes qui souhaitent soutenir la production et la diffusion de films. Elle vient aussi en aide aux organismes partageant les mêmes valeurs sociales de justice et d'inclusion. Elle offre enfin de la formation, notamment en éducation et en réalisation.
Illustration : Elisabeth Doyon

Libérer le Nord du nucléaire
Alors que le Nord-Ouest de l'Ontario est envisagé pour accueillir les futurs déchets nucléaires du Canada, des groupes locaux et des Premières Nations ont formé We the Nuclear Free North (WTNFN) pour s'opposer au transport, à l'enfouissement et à l'abandon de déchets radioactifs dans leurs bassins versants. À Bâbord ! a rencontré l'une de leurs membres, Brennain Lloyd. Propos recueillis par Louise Nachet.
The english version of this article is available here.
À Bâbord ! : Pourquoi et comment cette coalition s'est-elle formée ?
Brennain Lloyd : À l'automne 2020, il y a eu une conversation entre des personnes qui s'organisaient nouvellement autour de la gestion des déchets nucléaires avec des organisations qui travaillaient dessus depuis longtemps, comme Northwatch, Environment North ou Citizens United for a Sustainable Planet. Nous leur avons tendu la main, avons organisé une réunion, et ceux qui étaient intéressés ont fondé WTNFN.
Au cours des dernières années, l'accent a été mis sur le nord-ouest de l'Ontario en matière de transport et d'enfouissement. Mais au départ, la Société de gestion des déchets nucléaires (SGDN) a enquêté dans 13 zones différentes. Mais en 2020, ils n'ont présélectionné qu'un site dans le nord-ouest et le sud-ouest de l'Ontario. On parle donc du Nord-Ouest de l'Ontario, parce que c'est là que se trouve le site. Mais les impacts dû au transport seront plus importants dans le nord-est.
ÀB ! : Pourriez-vous décrire la relation du Nord-Ouest de l'Ontario avec les déchets et la pollution ?
B.L : En vertu de la loi provinciale, les normes environnementales sont différentes pour le Nord et le Sud de l'Ontario. Le gouvernement utilise la rivière des Français comme ligne de démarcation. Il y a quelques années, il y a eu une amélioration de la réglementation sur la qualité de l'air. Cameco est une entreprise d'uranium qui exploite une mine en Saskatchewan et possède une raffinerie à Blind River (dans le nord) et une usine de conversion et de fabrication de combustible à Port Hope (dans le sud). Plutôt que de se conformer à ces nouvelles normes, Cameco a fermé son incinérateur à Port Hope et a commencé à envoyer ses déchets par camion à Blind River. C'est un exemple de la façon dont le Nord de l'Ontario porte le double fardeau. Nous avons des normes moins strictes, donc nous sommes moins protégés par la loi et les entreprises du Sud de l'Ontario envoient leurs déchets dans notre région.
Nous avons aussi un long historique d'entreprises à la recherche de sites d'élimination de déchets dans la région pour les BPC, les déchets médicaux, les déchets radioactifs de faible et de haute activité. Pour les déchets solides (c'est-à-dire les ordures ménagères, commerciales et industrielles), nous avons lutté pendant 14 ans contre les déversements de la ville de Toronto dans un site du district de Temiskaming. Concernant les déchets radioactifs, cela a commencé dans les années 1970 lorsque Énergie atomique du Canada Ltd a effectué sa première recherche d'un site pour l'enfouissement de tous les déchets de haute activité du Canada. Jusque dans les années 1990, l'hypothèse était qu'ils iraient au nord de l'Ontario. Nous étions dépeints comme étant un endroit isolé et sauvage, comme si cela nous rendait disponibles pour un tel traitement. Il y avait aussi un processus distinct pour le déversement des déchets de faible activité qui était géré à Port Hope et à Port Granby dans le Nord de l'Ontario. 19 communautés ont fait l'objet d'une enquête, et à la fin, toutes l'ont rejetée.
Puis la SGDN est créée en 2002, et le même exercice a recommencé. En 2010, ils ont lancé la recherche de site. Pour solliciter de l'intérêt, la SGDN s'est rendue à des conférences municipales et à des conférences sur le développement économique pour les municipalités du Nord de l'Ontario. « Êtes-vous intéressé de savoir comment votre communauté pourrait bénéficier d'un projet d'infrastructure national de 16 à 24 milliards de dollars ? ». Ils n'ont pas souligné qu'il était question de 50 ans de déchets nucléaires piégés et enterrés dans votre communauté, mortels à perpétuité. 13 collectivités du Nord de l'Ontario ont dit qu'elles aimeraient en savoir plus. Il s'agissait, presque sans exception, de communautés en difficulté économique. L'usine ou la mine avait cessé ses activités et elles avaient beaucoup de mal à payer leurs factures. Le Nord de l'Ontario a donc été entraîné dans ce dernier cycle en raison des disparités économiques et des difficultés que connaissent ces villes « boom-and-bust », ce qui n'est pas différent de certaines villes du Québec et du Nouveau-Brunswick.
ÀB ! : Quels sont les principaux enjeux concernant les peuples autochtones et la SGDN ?
B.L : Nous avons beaucoup d'autochtones qui participent à l'alliance et qui la dirigent, mais nous ne parlons pas en leur nom, ils parlent pour eux-mêmes et pour leurs communautés.
Le 28 novembre, la SGDN a annoncé qu'elle avait choisi un site de dépôt géologique en profondeur entre Ignace et Dryden, en plein cœur du territoire du Traité no 3. Il y a quelques tensions parce que la Nation ojibwée de Wabigoon Lake (WLON) est la communauté située immédiatement en aval du site et la plus proche du site. Et c'est cette Première Nation que la SGDN considère être la communauté d'accueil et sur laquelle elle se concentre. Mais il y a beaucoup d'autres Premières Nations qui ont aussi des activités traditionnelles sur le territoire, et leurs droits issus de traités doivent donc être également respectés. Bien que la SGDN ait approché un grand nombre d'entre elles et qu'elle leur ait fourni un peu de financement afin qu'elles puissent en apprendre davantage sur le projet et le commenter, aucune d'entre elles n'a exprimé d'appui au projet, y compris WLON. Depuis plus de 10 ans, la SGDN dit qu'elle n'ira de l'avant que si elle a une communauté d'accueil informée et disposée à le faire, et qu'il doit y avoir une démonstration convaincante de la volonté de cette communauté, sans jamais vraiment préciser ce que cela voulait dire. Or, ce que WLON a dit, c'est qu'ils sont prêts à passer à l'étape suivante de l'enquête sur le site, et qu'ils entreprendront leur propre évaluation et processus d'approbation [1] Leur vote pour passer à l'étape suivante n'est pas une expression de soutien au projet.
Donc, en matière de consentement préalable, libre et éclairé, qui est nécessaire en vertu de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones, nous n'y sommes pas, même dans le cas de WLON. En revanche, le contraire est vrai dans le cas des 27 autres Premières Nations signataires du Traité no 3. Et la Première nation d'Eagle Lake, qui est la prochaine communauté en aval, a intenté une action en justice parce qu'elle dit qu'elle aurait dû être considérée comme une communauté d'accueil capable de dire oui ou non.
ÀB ! : Quels ont été les défis de votre campagne ?
B.L : Le plus grand défi, c'est que l'industrie nucléaire dispose de ressources nettement supérieures aux nôtres. La SGDN compte de nombreux employés à temps plein dans plusieurs endroits en Ontario. Ils sont constamment en mode financement. Par exemple, Ignace est une communauté qu'ils considèrent comme une communauté d'accueil. Nous ne sommes pas d'accord avec cela car Ignace est à 45 kilomètres à l'est du site. Ils se trouvent dans un bassin versant différent, mais ils étaient désespérés. Il y a une station-service, une taverne, quelques dépanneurs, mais il n'y a pas d'industrie autre que ces emplois de service ou l'école. Ils avaient une mine il y a des décennies et ils ne se sont jamais remis de sa fermeture et sont coincés dans l'attente de la prochaine mine. Ils pensent que le projet de la SGDN va rendre la situation telle qu'elle était à l'époque de l'ouverture et de l'exploitation de la mine Matabbi. Mais ce ne sera pas le cas.
Ensuite, certaines personnes qui sont des employés ou ex-employés de l'industrie nucléaire mènent des campagnes d'attaques très négatives en ligne. Lorsque des gens posent une question ou expriment une opinion, ils sont vite attaqués. Les médias sociaux sous leur pire jour, et il n'y a pas de journal local à Ignace ou à Dryden, donc il s'agit de l'outil de communication principal.
Auparavant, nous allions à Ignace, et nous faisions un atelier ou une projection de film. Nous recevions 30 à 50 personnes. Pour une ville d'un millier d'habitants, c'est plutôt bien. Maintenant, c'est plus 2 à 4 personnes. Les gens me disent qu'ils ne viennent pas parce qu'ils ne veulent pas que les gens voient leur voiture garée là où nous avons une réunion, ils ne veulent pas que les gens le sachent. Lorsque nous avons fait du porte-à-porte, nous n'avons pas demandé s'ils étaient pour ou contre le projet. Nous demandions aux gens s'ils estimaient qu'ils obtenaient suffisamment d'information indépendante sur le projet et le promoteur, et qui, selon eux, devrait prendre la décision. La grande majorité des gens, y compris ceux qui soutiennent le projet, ont dit qu'il devrait y avoir un référendum.
Vers 2021, Ignace a embauché des consultants de Hardy Stevenson et d'autres cabinets qui travaillent pour l'industrie nucléaire. Ils ont organisé des événements, des soirées à la taverne, le petit-déjeuner au centre pour personnes âgées, ainsi que des interviews et un sondage en ligne. La question n'était pas de savoir si vous êtes favorable à ce que des déchets nucléaires soient transportés par camion jusqu'à votre ville et enterrés 45 kilomètres plus loin. La question était « Êtes-vous favorable à ce qu'Ignace poursuive le processus de la SGDN ? Et pour les habitants d'Ignace, cela signifie continuer à obtenir des financements. Ils avaient recueilli environ 12 millions de dollars à ce stade. La majorité des personnes qui ont participé au sondage ont donc répondu par l'affirmative. Ce n'était pas la majorité des habitants d'Ignace, mais c'est ainsi que la ville s'est déclarée volontaire. Puis ils ont signé un l'accord d'accueil qui les engage à soutenir le projet à perpétuité, même s'il change. Ignace est piégé.
ÀB ! : Cela peut être très difficile pour les villes qui ont perdu leur prospérité suite à la fermeture d'une mine ou d'une usine. Les industries extractives transforment souvent la culture locale et les attentes de ce qui est possible pour parvenir à une communauté durable et florissante.
B.L : Oui. Mais prenons l'exemple de Wawa [2]. Ils ont aussi eu des difficultés économiques. Il y a quelques mines dans la région, mais la plus proche a fermé. En 2025, la SGDN a donné 12 millions de dollars à Ignace et lorsque vous traversez la ville, elle ressemble à ce qu'elle était en 2010. Le seul changement visible est que la SGDN a pavé le stationnement du centre commercial, où se trouvent ses bureaux. Les autres bâtiments sont toujours fermés. En revanche, au cours de la même période et sans l'aide financière de la SGDN, Wawa a mis en place une grande usine de myrtilles, ainsi qu'un établissement vinicole. Il y a peu de différences entre Ignace et Wawa. La population est presque la même, les deux villes ont connu l'exploitation minière, elles sont situées sur le même axe de transport, même si Ignace bénéficie d'un meilleur accès au réseau ferroviaire que Wawa. Mais dans l'ensemble, Wawa est allée de l'avant. Wawa a maintenant un grand employeur qui ne dépend pas de l'exploitation minière ou forestière, ce qui est très important pour une ville du nord de l'Ontario.
ÀB ! : Qu'en est-il des autres communautés environnantes ?
B.L : La SGDN s'efforce d'obtenir un accord de bon voisinage avec la ville de Dryden, qui se trouve en aval du site. Il y a beaucoup d'opposition à Dryden, et les résidents s'inquiètent beaucoup de ce que pourrait contenir cet accord. Si le projet se concrétise, Dryden aura une augmentation de la demande de services, les pénuries de logements s'aggraveront, il y aura plus de demande pour les services médicaux, sociaux, etc. La SGDN indique que ses employés déménageront à Ignace. Je ne le crois pas. À Dryden, vous pouvez voir un optométriste et un médecin, votre enfant peut jouer dans une équipe de hockey, il y a des cours de ballet et de musique, et cela n'existe pas à Ignace. Dryden est donc dans une situation difficile, car ils n'ont pas invité la SGDN dans la région, mais ils pourraient bien être coincés avec les impacts. Certaines entreprises de la ville auront plus de clients, elles vendront plus de bois d'œuvre, bien sûr. Mais c'est la ville qui va gérer l'augmentation des services et des pressions sur les infrastructures.
Ensuite, il y a un certain nombre de communautés qui sont beaucoup plus proches du site. Borups Corners, Dyment, Dinorwic, Wabigoon... Mais ce sont tous des territoires non organisés. Certains d'entre eux ont des conseils de service, mais ils n'ont pas d'administration municipale, alors ils sont tout simplement exclus du processus. C'est une autre façon dont cette histoire de communauté d'accueil consentante est trompeuse parce que ces communautés très proches du site ne sont pas seulement en aval, mais elles se trouvent dans le même bassin atmosphérique.
ÀB ! : Quelle est la voie à suivre ?
B.L : La première étape, c'est d'arrêter de produire des déchets nucléaires. Le Québec l'a fait ; l'Ontario pourrait le faire. Des études montrent que la province pourrait faire la transition vers un réseau renouvelable à mesure que des options de stockage deviennent disponibles. Nous ne disons pas qu'il faut fermer tous les réacteurs demain. Nous comprenons qu'il faudra adopter une approche par étapes. En 2023, en Ontario, les deux dernières unités de Pickering (A) ont été fermées. Mais malheureusement, ils prévoient d'en construire davantage. En ce qui concerne les déchets qui se trouvent dans les centrales nucléaires, nous avons besoin d'étendre le stockage sur place, mais avec un système plus robuste, et dans le cas de l'Ontario, de les éloigner des lacs. Et puis se concentrer sur le passage à d'autres sources d'énergie. Le discours actuel sur l'électrique est basé sur de grandes platitudes. Pour répondre à nos besoins énergétiques, nous avons besoin d'une stratégie réfléchie fondée sur les services énergétiques et non sur la source d'énergie.
On dit aux communautés proches des réacteurs que les déchets disparaîtront, mais c'est faux. Il faudra attendre la fin du siècle avant que les déchets ne soient déplacés, même si nous arrêtons de les produire. C'est irresponsable. Nous pourrions éviter de contaminer un autre site comme nous le ferions avec le prochain dépôt en formations géologiques profondes, éviter le risque de transport et rendre les déchets plus sûrs à leur emplacement actuel.
Pour plus d'informations, n'hésitez pas à consulter le site We The Nuclear Free North.
[1] Il y aura également une évaluation fédérale en vertu de la Loi sur l'évaluation d'impact et un processus d'autorisation mené par la Commission canadienne de sûreté nucléaire.
[2] Wawa est une communauté rurale situé près du lac Supérieur, à 220 kilomètres au nord de Sault-Sainte-Marie
Brennain Lloyd est coordinatrice de projet chez Northwatch.
Photo : Située sur la rive nord du lac Ontario, la centrale nucléaire de Pickering est un excellent exemple d'installation ancienne qui constitue une menace directe pour l'environnement et les communautés locales. Crédit : Jason Paris
The english version of this article is available here.

Liberate the North from nuclear waste
As northwestern Ontario is currently being considered to host all of Canada's current and future nuclear fuel waste, local citizens and groups, including First Nations, have formed We the Nuclear Free North (WTNFN) to oppose the transport, burial and abandonment of radioactive waste in northern watersheds. À Bâbord ! met one of their members, Brennain Lloyd, Project Coordinator at Northwatch. Interview by Louise Nachet.
L'article est disponible en français ici.
À Bâbord ! : Why and how was this coalition formed ?
Brennain Lloyd : In the Fall of 2020 there was a conversation among people who were newly organizing around nuclear waste management with organizations who had been long working on it like Northwatch, Environment North, or Citizens United for a Sustainable Planet. We reached out, we held a networking meeting, and those who were interested founded WTNFN.
A lot of the focus on the last years over transportation and burial has been on Northwestern Ontario. But initially the Nuclear Waste Management Organization (NWMO) investigated 13 different areas, mostly in northern Ontario, with four in the northwest and nine in the northeast. But they shortlisted in 2020 to just one site in northwestern Ontario and one site in southwestern Ontario. So, we tend to talk about it in terms of Northwestern Ontario, because that's where the NWMO's candidate site is. But the transportation impacts will be greater in the northeast, in terms of kilometres travelled.
ÀB ! : Could you describe Northern Ontario's relationship with the issue of waste and pollution ?
B.L : By provincial law, there are different environmental standards for Northern Ontario than for Southern Ontario. The government uses the French river as the dividing line. A few years ago, there was an improvement in the air quality regulations. Cameco is a uranium company who operates a mine in Saskatchewan and owns a refinery in Blind River (in the north) and a conversion and fuel manufacturing facility in Port Hope (in the south). Rather than meet those new standards, Cameco closed their incinerator in Port Hope and began sending their waste by truck to Blind River. It's an example of how Northern Ontario bears the double burden. We have lower standards, so we're less protected by law and companies in Southern Ontario send their waste to our region.
We also have a long history of companies looking for waste disposal sites in Northern Ontario for PCBs, medical waste, low-level and high-level radioactive waste. For solid waste (i.e. household, commercial and industrial garbage), we had a 14-year fight against the city of Toronto dumping in a site in Temiskaming district. On radioactive waste, it began in the 1970s when Atomic Energy of Canada Limited did their first site search for a site for the burial of all of Canada's high-level waste. Until the 1990s, the assumption was that it would go to Northern Ontario. We were depicted as being a remote and wild place, as if that is makes us available for the disposal of these wastes. There was also a separate process for the dumping of low-level waste that was located at Port Hope and Port Granby into Northern Ontario. 19 communities were investigated, and in the end all of them rejected it.
Then the NWMO is created in 2002, and they began the whole exercise again. In 2010, they launched their site investigation. The approach that the NWMO took in soliciting that interest was they went to municipal conferences and economic development conferences for Northern Ontario municipalities, and they pitched it. “Are you interested in learning how your community could benefit from a 16 to 24 billion dollars national infrastructure project ?”. They didn't highlight that it was 50 years of having nuclear waste transported to and then buried in your community and the wastes being lethal into perpetuity. 13 communities in Northern Ontario said they would like to “learn more”. They were almost without exception communities that were in economic difficulty, in most cases the mill or the mine had gone out and they were having a lot of trouble paying their bills. So Northern Ontario got drawn in this most recent round through the economic disparities and difficulties that those boom-and-bust towns experience which isn't different from some towns in Quebec and New Brunswick.
ÀB ! : What are the main issues regarding Indigenous people and the NWMO ?
B.L : We have a lot of indigenous people participating in and directing the alliance, but we don't speak for indigenous people, they speak for themselves and for their communities.
In November 28, the NWMO announced that it had selected a deep geological repository site between Ignace and Dryden, right in the heart of Treaty 3 territory. There are some tensions because Wabigoon Lake Ojibwe Nation (WLON) is the community immediately downstream from the site and the closest to the site. And it is that First Nation that the NWMO has focused on and has deemed to be the host community. But there are many other First Nations who also have traditional land uses in that area and so their treaty rights need to be upheld too. While the NWMO has approached many of them and has provided some funding to some of them through this “learn-more” agreement so that the communities could learn about the project and respond to it, none of the communities have expressed any support for the project, including WLON. The NWMO has been saying for more than 10 years that they will only proceed if they have an informed and willing host community, and there must be a compelling demonstration of willingness made by that host community but never clarified what that was. What WLON has said is, they are willing to proceed to the next step of site investigation, and they will undertake their own review assessment and approval process [1]. Their vote to move to the next step is not an expression of support for the project.
So, in terms of free prior and informed consent, which is necessary under the United Nations Declaration on the Rights of Indigenous Peoples, it's not there, not even in the case of Wabigoon Lake Ojibwe Nation. But the opposite is there in the case of the other 27 First Nations in Treaty 3. And Eagle Lake First Nation which is the next community downstream, have actually initiated legal action because they say that they should have been considered as a host community able to say yes or no.
ÀB ! : What have been the challenges through your campaign ?
B.L : The biggest challenge is that we are so seriously out resourced by the nuclear industry. The NWMO has many full-time staff in multiple locations in Ontario. They are constantly in funding mode. For example, Ignace is a community which they consider to be the host community. We disagree with it as Ignace is 45 kilometers east of the site. They're in a different watershed, but they were desperate. You know, there's a couple of motels and gas stations, a tavern, couple of convenience stores, but there's no actual industry other than those service jobs or the school. They had a mine decades ago and they've never recovered from the mine closure. So, they're stuck in this mode of waiting for the next mine. They think that the NWMO project is going to make it like it was when the Matabbi Mine was open and operating. But this project is not going to do that.
Then, there are certain people who are employees or former employees of the nuclear industry running very negative attack campaigns online. So, when local people ask a question or express an opinion online, they are attacked. It's social media at its worst. There's no local newspaper in Ignace or Dryden so social media is a main communication tool.
When we went door to door, we didn't ask whether they support or oppose the project. We ask people whether they felt they were getting enough independent information about the project and the proponent, and who they thought should make the decision. Overwhelmingly, even the people who told us that they support the project, people said there should be a referendum.
Around 2021, Ignace hired some consultants who have worked for the nuclear industry for decades and they had tables at vaccination clinics during covid and distributed a survey that had a very low response rate and came to the conclusion that the residents wanted council to make the decision on nuclear waste coming to the region. Different consultants came in. In 2023 the town hired a different group of consultants who held events, fun nights at the tavern and such, Mayor's breakfast at the senior center, did some interview and made an online poll. The question wasn't “do you support nuclear waste being truck to your town and buried 45 kilometers down the road ?”. The question was “do you support Ignace continuing the NWMO process ?”. And for the people of Ignace that means continuing to get funding. So, the majority of people who participated in the poll said, yes. It was not the majority of people in Ignace. And it was not a clear question about support for the NWMO project. But that's how Ignace came to declare that they were willing. And then Ignace went to sign the hosting agreement which commits them to supporting the project into perpetuity. Even if the project changes, they have to support the project. Ignace is locked in.
ÀB ! : It can be very difficult for towns who lost prosperity with mine or mill closure. Extractive industries often deeply transform local culture and expectations of what is possible to achieve a sustainable and thriving community.
B.L : Yes. But if you take for instance, Wawa [2]. They had economic difficulties, there are some mines in the area, but the most local one had closed. Here we are, 2025, NWMO has given 12 million dollars to Ignace and when you drive through Ignace it looks just the same as it did in 2010. The only visible change is NWMO paved the parking lot of the mall, where their offices are. Other buildings are still closed. On the other hand, in the same period of time and without NWMO money, Wawa has started a huge blueberry facility, including a winery. There are few differences between Ignace and Wawa. The population is almost the same size, they were both post-mine communities, they're both on the same transportation route even though Ignace has better rail access than Wawa does. But overall, Wawa has moved forward. Wawa now got a large employer which is not dependent on mining or forestry, which for a Northern Ontario town it really important.
ÀB ! : How about the other surrounding communities ?
B.L : NWMO are working to get what they call a significant neighbor agreement with the city of Dryden, which is downstream from the site. There is a lot of opposition in Dryden, and there's a lot of concern from Dryden residents about what might be in that agreement. If the project goes through, Dryden will have an increase in demand for services, their housing shortages will worsen, there will be more demand for you know all the basic services, like medical services, social services, and so on. NWMO says their employees will move to Ignace. I don't believe that. In Dryden you can get an optometrist and a doctor, and your kid can play on a hockey team, there's music lessons, and that doesn't exist in Ignace. So, Dryden is in a tough spot, because they didn't invite NWMO in the area, but they could be stuck with the impacts. Some of the businesses in town will have more customers, they'll sell more lumber, sure. But it's the city that's going to manage the increase in services and infrastructure strains.
Then there are a number of communities that are much closer to the site. Borups Corners, Dyment, Dinorwic, Wabigoon… But they are all unorganized townships. Some of them have service boards but they don't have municipal government, so they're just shut out of the process. It's another way that this willing host story is misleading because those communities very close to the site are not only downstream, but they're in the same air shed.
ÀB ! : What's the way forward ?
B.L : The first step is we need to stop producing the waste. We need to make that shift. Quebec has done that ; Ontario could do that. There are studies showing that Ontario could make the transition to a renewable grid as storage options become available. We're not saying shut down all the reactors tomorrow. We understand that it will have to be a phased approach. In 2023 in Ontario, the two last units of Pickering (A) were shut down. But unfortunately, they're planning to build more. Most immediately about the waste that's at the reactor stations, we need extended on-site storage but with a more robust storage system, and in the reactors on Lake Ontario's case (Pickering and Darlington) the waste has to be moved back from the lake shore. And then focus on moving to different energy sources. The current push on electric is based on large platitudes. We need a thoughtful strategy to meet our energy needs that's based on energy services, not on energy source.
The reactors communities are being told the waste will go away but the waste will not go away. It's going to be the end of the century till the waste is moved, even if we stop producing it. That's irresponsible. We could avoid contaminating another site as we would with the deep geological repository, avoid the risk of transportation, and make the waste more secure in its current location.
For more information, feel free to consult the website of We the Nuclear Free North
[1] There will be also a Federal assessment under the Impact Assessment Act and a licensing process carried out by the Canadian Nuclear Safety Commission.
[2] Wawa is a rural community located near Lake Superior, 220 kilometers north of Sault-Sainte-Marie.
Photo : Located on the north shore of Lake Ontario, the Pickering nuclear power plant is an excellent example of an old facility that poses a direct threat to the environment and local communities. Credit : Jason Paris
La version française de cet article est disponible dans notre numéro 103.

Vers une renaissance syndicale
L'année 2024 a vu se conclure les négociations avec le Front commun du secteur public, tandis que les nouvelles réformes néolibérales de la CAQ continuent à mettre à mal les services publics. En réponse, une contre-attaque syndicale non négligeable s'organise.
Cette situation n'est pas nouvelle, mais elle porte le potentiel d'un renouveau du mouvement syndical chez les travailleur·euses de l'État. Depuis l'adoption, il y a 40 ans, de la Loi sur le régime de négociation des conventions collectives dans les secteurs public et parapublic, les rondes de négociation ont donné lieu à peu de confrontations directes entre l'État patronal et les centrales syndicales. En effet, ces dernières, par peur de mesures répressives (comme des lois forçant le retour au travail) ou de l'imposition par décret de conventions collectives, ont eu très peu recours à la grève [1]. Les dispositions concernant les services essentiels prévues dans la Loi, l'encadrement de l'exercice du droit de grève, et la création d'ententes nationales et locales sont autant de facteurs qui ont mené à créer des négociations factices entre l'État et ses travailleur·euses. Les négociations d'ententes locales avec les centres de services scolaires, produit de la loi susmentionnée, en sont un bon exemple. Lors de celles-ci, le syndicat n'a pas le droit d'exercer légalement son droit de grève. Toutefois, ces négociations ont un impact considérable sur le travail des enseignant·es [2].
L'État, dans son rôle de législateur, règle le cadre juridique des négociations de façon à lier les mains des travailleur·euses et à limiter le rapport de force qu'ils et elles peuvent exercer sans transgresser ses lois patronales. Ainsi, en toute impunité, et parfois même avec l'aval des directions syndicales [3], les gouvernements ont adopté des mesures d'austérité et une série de lois visant à dégrader les conditions de travail dans le secteur public, par l'introduction de principes inspirés de la nouvelle gestion publique. On parle ici de mesures visant à centraliser davantage les institutions publiques sous la coupe des gouvernements, et au recours à la sous-traitance par le privé. La fin des élections dans les commissions scolaires et l'augmentation du recours aux cliniques privées en santé en sont deux exemples. On connaît l'incidence que ces mesures ont eue sur une brève période : les problèmes massifs de désertion des milieux de l'enseignement et de la santé par le personnel qualifié, la dégradation des services aux patient·es et la création du système d'éducation le plus inégalitaire au pays.
Le Front commun de 2023
Quelques circonstances ont toutefois permis au dernier Front commun de changer un peu le ton imposé par la Loi sur le régime de négociation. En 2020, la pandémie de COVID-19 a mis en lumière l'importance du rôle des travailleur·euses de première ligne dans le secteur public. Dans les années suivantes, l'inflation grimpante a poussé plusieurs travailleur·euses du secteur privé, alors en négociation, à demander de meilleures conditions de travail. Cela a donné lieu à une augmentation considérable des jours de grève au Québec [4]. Le contexte était donc favorable à un Front commun de grande ampleur. Dans presque tous les syndicats, l'envergure de l'appui aux votes de grève a été historique, à la surprise du gouvernement et peut-être même de certains syndicats [5]. Très peu de préparation a été faite en amont des négociations pour mobiliser les membres et les mener vers la grève en comparaison aux Fronts communs de 1972 ou de 1976 par exemple [6].
Le débrayage des travailleur·euses du Front commun, de la FAE et de la FIQ en 2023 se démarque par sa longueur (22 jours de grève pour la FAE) et la créativité des moyens de pression employés. Les enseignant·es ont occupé les bureaux du Conseil du trésor à Montréal, bloqué un terminal du port de Montréal et organisé de grandes manifestations rassemblant différents acteurs de la société civile. Sur les lignes de piquetage, on entendait des travailleur·euses prendre des positions inédites, notamment le désir d'en finir avec l'école à trois vitesses [7]. Toutefois, force est de constater que le Front commun, faute de préparation et de coordination, n'a pas réussi à canaliser cette énergie et à la faire aboutir sur une vraie transformation du régime d'austérité.
Il est important de souligner tout de même les gains historiques obtenus dans les ententes. Au niveau économique, les augmentations salariales et la mesure de protection contre l'inflation brisent des dizaines d'années d'augmentations rachitiques de 0 à 1 % par année. Au niveau politique, le mouvement syndical a réémergé comme une force sérieuse dans l'espace public. Même si le potentiel incarné par le Front commun n'a pas été réalisé en entièreté, cette mobilisation nous permet de tirer plusieurs leçons pour la suite des choses.
La mobilisation continue !
En effet, ce dernier Front commun a créé un momentum dans la mobilisation contre les réformes néolibérales de la CAQ en galvanisant les syndiqué·es et en confirmant l'appui de la population à leurs revendications. En effet, bien qu'un an se soit écoulé depuis la signature des ententes de principe, les centrales syndicales continuent d'accumuler des moyens de pression et des mobilisations contre le bulldozer de la CAQ. La taille de ces mobilisations est importante à souligner : la campagne « Pas de profit sur la maladie » de la CSN a ainsi rassemblé des milliers de personnes au Colisée de Trois-Rivières. De plus, elles peuvent se targuer d'atteindre parfois leur cible ! La mobilisation d'enseignant·es dans la région de Montréal a forcé la CAQ à revoir ses coupures et à réinvestir dans les programmes de francisation. Ces campagnes témoignent d'un mouvement syndical qui arrive à se relever tranquillement des revers subis depuis les années 1980, et d'une base qui commence à se mobiliser et à participer à la vie syndicale. Maintenant, pour passer à l'offensive, il faudra se doter d'un projet de société pour le mouvement des travailleur·euses de l'État. Comme Jean-Marc Piotte le soulignait en 1973, notre victoire en dépend :
« Dans le secteur public, la grève entraine des économies pour l'État et des pertes de salaire pour les travailleurs. Ceci ne signifie pas que la grève est un instrument inefficace dans le secteur public : cela indique seulement que la grève, comme les autres moyens de lutte, ne peut y avoir un sens et une efficacité que si elle est pensée politiquement [8]. »
Cette politisation de la vie syndicale, la base ne doit pas attendre de la recevoir des conseils exécutifs. Des initiatives inspirantes dans cette direction ont vu le jour l'année dernière à l'Alliance des professeures et des professeurs de Montréal. Le caucus uni de la base enseignante a mené une campagne contre la fermeture des classes d'adaptation scolaire, et la création du caucus du secteur public d'Alliance ouvrière a rassemblé des travailleur·euses de différentes accréditations syndicales.
[1] Cela fait partie d'une tendance nationale à la baisse des heures grevées depuis 1981, voir Gouvernement du Canada, « Jours non travaillés en raison de grèves et de lock-out, 1976 à 2021 », 30 mai 2022. En ligne : www150.statcan.gc.ca/n1/pub/14-28-0001/2020001/article/00017-fra.htm.
[2] On y négocie par exemple le dépassement du nombre d'élèves, la répartition des heures de travail dans le calendrier scolaire et le cadre des affectations de contrats.
[3] On pense notamment à la participation des centrales syndicales au « nouveau pacte social » pour le déficit zéro de Lucien Bouchard, qui a servi de prétexte pour d'importantes coupes budgétaires.
[4] Caillou, A. (2024, novembre 15). « Pourquoi les grèves sont-elles en hausse au Québec ? » Le Devoir. En ligne : www.ledevoir.com/economie/823786/pourquoi-greves-sont-hausse-quebec
[5] Le plan d'action mobilisation adopté par le conseil fédératif de la FAE en février 2023 ne comprenait pas l'organisation d'assemblées pour tenir des votes de grève.
[6] Le Front commun de 1972 est précédé par la publication de trois manifestes des grandes centrales syndicales (CSN, FTQ, CEQ) exposant leur projet politique. En 1976, les grandes centrales constituent un conseil d'orientation qui sera la structure décisionnelle du Front commun. Celle-ci est composée de 750 travailleur·euses.
[7] Pour d'autres exemples, lire le texte de Marion Miller, « 22 jours de grève », dans le numéro 100 d'À bâbord !.
[8] Piotte, J-M. La lutte syndicale (chez les enseignants). Les éditions Parti Pris, Montréal, 1973, p. 157. Texte intégralement disponible dans les Classiques des sciences sociales
Émile Lacombe est enseignant en arts plastiques au Centre de services scolaires de Montréal.
Photos : Manifestation du Front commun 2023 - 23 septembre 2023 (André Querry).

Les poubelles... débordent !
En supplément du dossier de notre revue papier, Ramon Vitesse nous fait quelques recommandations ordurières.
Musique
Guérilla Poubelle : Power trio DIY punk rock français de puis 2003. Parmi leur enregistrements on trouve Punk= existentialisme et La nausée (Guérilla Asso).
The Cramps : Le provocateur groupe psychobilly punk (1975-2009) joue notamment l'emblématique Garbageman !
Les Ordures Ioniques : Groupe punk québécois qui… Se saoûlage.
BD
Derf Backderf : Trashed et L'Année des ordures (Ça et Là – 2015 et 2021) Un style robuste et un humour tordu pour narrer un emploi étudiant de vidangeur.
André-Philippe Côté : Baptiste le clochard (Station T, 2022) Mémorables comics trips d'un clochard philosophe vivant dans une poubelle…
Album jeunesse
Pierre Grosz et Rémi Saillard : La bonne idée de monsieur Johnson (La Cabane Bleue, 2022) Le gardien d'une décharge publique entreprend de reverdir les montagnes de déchets accumulés tout près de New-York. Inspiré d'une histoire vraie et d'un parc qui lui survit !
Joan Sénéchal et Yves Dumont : Opération mange-gardiens – non au gaspillage alimentaire (Isatis, 2023) Un bouquin pour les activistes de tout âges !
Essai
Lucie Taïeb : Freshkills (Édition Varia, 2019) Une réflexion critique à partir du parc « écologique » qui escamote la décharge Fresh Kills (1948-2001) sur Staten Island N-Y.
Olivier Linot et Daniel Simon : Le cheval au service de la ville (Écosociété, 2014) L'expérience d'hippomobilité initiée à Trouville-sur-Mer (France) ; d'abord pour la collecte sélective des déchets.
Estelle Richard : Pour en finir avec le gaspillage alimentaire (Écosociété, 2021)
Simon Paré-Poupart : Ordures ! Journal d'un vidangeur (Lux Éditeur, 2024) Tout ce que nous souhaiterions ignorer quant à notre production pléthorique de déchets - directement du camion par un vidangeur !
Illustration : Ramon Vitesse

Entretenir l’optimisme de la volonté
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Nous vivons des temps sombres. Dans de nombreux pays, des gouvernements autoritaires, voire fascistes, prennent le pouvoir, comme c'est notamment le cas aux États-Unis, notre puissant voisin du sud. Ce gouvernement par et pour les milliardaires s'annonce d'une brutalité jamais vue depuis des décennies.
Cette communion entre les Zuckerberg, Bezos et autres barons voleurs de la techno d'une part, et le réseau de l'extrême droite européenne et latino-américaine d'autre part, est moins étonnante qu'il n'y paraît. Certes, par le passé, les élites de ces entreprises technologiques ont pourtant prétendu avoir des sympathies pour le parti démocrate et une certaine forme de progressisme. Mais les masques sont aujourd'hui tombés : on voit se déployer une convergence paisible entre un modèle de société fondé sur la hiérarchie raciale, la binarité des genres et l'exploitation de classe et l'idéologie accélérationniste, extractiviste et techno-fasciste cultivée depuis longtemps à la Silicon Valley.
Le deuxième mandat de Trump s'annonce bien différent du premier. Les médias et les grandes entreprises libérales semblent cette fois-ci beaucoup plus conciliantes avec les stratégies des républicains. Dès les premiers jours de sa présidence, les politiques d'Équité, Diversité et Inclusion, critiquées depuis des années (par la droite, mais aussi à l'occasion par la gauche), ont fait l'objet d'un nombre de décrets important. Ainsi, ces programmes se voient interdits tant au niveau de la fonction publique fédérale américaine que dans l'armée. À l'inverse, les personnes trans sont directement ciblées par ces nouvelles mesures discriminatoires.
Dans ce contexte, les multinationales américaines ne se soumettent pas simplement à Trump : elles participent à cette reconfiguration du pouvoir, y voyant des avantages économiques. Le capitalisme, même celui en apparence « diversitaire » ou « woke », s'accommode bien de la montée du fascisme.
Qu'advient-il des subjectivités militantes dans ce contexte si difficile ? Les espaces pour se rencontrer, qu'ils soient numériques ou même physiques, semblent se rétrécir. On observe une migration importante vers différents réseaux sociaux, et par là-même une fragmentation des solidarités. Notre rapport au monde devient une expérience de plus en plus solitaire, et donc anxiogène. Combien de temps peut durer ce repli sur soi ?
S'il est vrai qu'il faut prendre soin de sa santé mentale et s'offrir les repos et ressourcements nécessaires, l'isolement et le déni ne peuvent pas être bénéfiques à terme. Face aux crises et aux assauts, la solidarité et l'action demeurent des ressources puissantes, tant pour les collectivités que pour les individus. Les forces de gauche doivent resserrer les rangs, mettre de côté les querelles de chapelle et lutter pour les droits des personnes déjà marginalisées, contre qui la violence ne fait que croître.
Il importe aussi de ne pas se contenter de résister aux attaques et de bloquer des reculs. Nous devons continuer de faire vivre les propositions radicales et émancipatrices, qui seules peuvent ultimement nous sortir de l'emprise de cette haine et de cette répression.
Antonio Gramsci disait qu'il faut savoir conjuguer le pessimisme de la raison et l'optimisme de la volonté. Gramsci savait de quoi il parlait, puisqu'il s'était lui-même confronté à l'un des initiateurs du fascisme, Benito Mussolini. Plus que jamais, il nous faut entretenir cet optimisme de la volonté. Pour sa part, Angela Davis référait récemment à Martin Luther King en disant que « face aux déceptions finies, nous avons besoin d'espoir infini ». L'espoir n'est pas de la naïveté : il est cet horizon qui nous permet de garder le cap au milieu des plus violentes tempêtes.
Couverture : Ramon Vitesse
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Sommaire du numéro 103
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Travail
Retour sur les grèves du secteur public de 2023 : Vers une renaissance syndicale / Émile Lacombe
Dossier Noir de l'Assurance‑Chômage 2024-2025 / Entrevue avec Roxane Bélisle
Les limites de « l'entreprise citoyenne » / Thomas Collombat
Environnement
(Re)devenir écologiste / Quentin Lehmann
Sortie des cales
Feux en Californie. Une recette bien humaine du désastre / Jade Almeida
Santé
Pas de profit sur la maladie ! / Entrevue avec Réjean Leclerc
Regards féministes
Petit éloge de la bravoure / Kharoll-Ann Souffrant
Observatoire des luttes
Animal Liberation Front : La clef de voûte du Green Scare aux États-Unis / Ève Lynn Smollett
Mémoire des luttes
Max Chancy, militant et pédagogue socialiste / Alexis Lafleur-Paiement
Culture numérique
Le fédivers, un réseau social libre et résistant / Entrevue avec Evan Prodromou
Mini-dossier : L'éthique du care, partout, tout le temps !
Coordonné par Isabelle Bouchard, Alexia Leclerc, Selena Phillips-Boyle et Angelo Soares
Le care dans tous ses états / Entrevue avec Agnès Berthelot-Raffard
Le capitalisme à son apogée / Premilla Nadasen
Des obstacles importants / Entrevue avec le RÉCIFS (Regroupement, Échanges, Concertation des intervenantes et des formatrices en social)
Trans care. Se rendre « lisibles » pour se faire soigner / Emilie Morand et Patrick Martin
Dossier : À ras bord !
Coordonné par Louise Nachet et Ramon Vitesse. Illustrations : Ramon Vitesse
Être freegan : Vivre des rejets de la société de consommation / Simon Paré-Poupart
Mercier-Hochelaga-Maisonneuve : Au front pour la salubrité / André Philippe Doré
Les chimères de l'économie circulaire / Louise Nachet
Un monde jetable… / Simon Ian
Bombance et « déchets » alimentaires / Ramon Vitesse
Libérer le Nord du nucléaire / Entrevue avec Brennain Lloyd.
La récupération au service de la solidarité sociale / Entrevue avec François, membre-utilisateur de la Coop Les Valoristes
Élections municipales 2025 : Tendre vers le zéro déchet / Jean-Yves Desgagnés
Coup d'œil
Syrie, mémoire d'un printemps / Nicolas Lacroix
International
Palestine, Liban, Syrie : Réflexions diasporiques / Youssef al-Bouchi
Élections aux États-Unis et ailleurs dans le monde : Ce qui a changé / Claude Vaillancourt
L'éveil d'une nouvelle gauche au Mexique : Un mouvement progressiste indépendant gagne en force / Alexy Kalam et Daniel Arellano Chávez
Culture
Des livres militants pour une édition engagée / Entrevue avec Antoine Deslauriers et Alexis Lafleur‑Paiement
Recensions
À tout prendre ! / Ramon Vitesse
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À ras bord !
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À la fois omniprésents et invisibles, tout comme les travailleur·euses qui s'occupent de les ramasser, les déchets ne sont pas un effet secondaire déplorable et indésirable du capitalisme. Au contraire, ils sont le signe de sa domination. Un élément constitutif et nécessaire d'un système qui dépend de la création continue de surplus. La surproduction, l'obsolescence programmée, la création de besoins imaginaires ou le gaspillage sont autant de phénomènes mortifères qui semblent indéboulonnables au sein de nos sociétés.
Les déchets sont souvent traités comme un problème d'ordre technique. Une question de gestion. Il s'agit au contraire d'un problème profondément politique, ancré dans des enjeux de justice, d'inégalités sociales et environnementales, de racisme et de violence. Les impacts grandissants des dépotoirs, décharges et usines polluantes touchent encore de manière disproportionnée les communautés les plus marginalisées. Hors des centres urbains, les vastes territoires autochtones, autrefois perçus dans l'imaginaire colonial comme des espaces immaculés, sont parsemés par les dépotoirs toxiques de l'extractivisme forestier, fossile ou minier.
Pourtant, à l'image de l'effondrement de la biodiversité, l'enjeu des déchets semble avoir perdu en visibilité au sein des luttes écologiques au profit de la lutte contre les changements climatiques. De manière ironique, la popularité de la pratique du recyclage, largement adoptée dans les habitudes des Québécois·es, contribue à détourner notre attention des coûts élevés de la fabrication des biens que nous consommons et jetons, tout en nous procurant une bonne conscience.
La trajectoire du mouvement pour le recyclage, né dans les années 1970, est emblématique de l'impasse actuelle. Afin d'empêcher le développement de politiques et de lois contraignantes, les industriels ont réussi à imposer des « solutions » qui définissent les consommateurs individuels, et non les producteurs, comme les principaux responsables de la dégradation de l'environnement. Au lieu d'aspirer à des changements structurels, nous sommes toutes et tous enjoints à « faire notre part », à changer nos modes de vie, nos habitudes d'achats, au lieu de nous organiser collectivement pour lutter à la source contre la pollution et le gaspillage.
50 ans plus tard, nous produisons toujours plus de déchets, lesquels représentent une importante source de profits pour l'industrie du recyclage, largement privatisée. Malgré le caractère rassurant des expressions « durable », « réutilisable » ou « biodégradable », la majorité des déchets continuent à être brûlés, enfouis, déversés dans les océans ou exportés dans des pays du Sud global. La complexité des produits électroniques rend les processus de recyclage coûteux, inefficaces, voire impossibles. Les mouvements visant la décroissance, le zéro déchet ou la réparation, quant à eux, restent encore des mouvements de niche ou prompts à retomber dans les écueils de la consommation engagée individuelle. Les angles morts du recyclage et sa cooptation actuelle par les industriels et les pouvoirs publics nous poussent ainsi à nous questionner sur les manières de renforcer les luttes sociales et environnementales en cours et à venir, au Québec, au Canada et dans le monde ; dans un contexte morbide d'accélération des ravages du capitalisme.
Bien au-delà des ressources et de l'environnement, le capitalisme gaspille nos vies en tant qu'individus, en tant que communautés. Certains groupes tout entiers (réfugié·es, itinérant·es, chômeur·euses chroniques) sont traités comme autant d'indésirables à repousser loin de nos villes, voire de nos frontières. Contre la marchandisation, la dévalorisation et la jetabilité de nos vies, de nos corps, de nos relations et de nos imaginaires, d'autres horizons sont possibles.
Ce dossier réunit des points de vue différents, mais souvent complémentaires, dans leur manière de comprendre cette thématique complexe. Un espace éclectique de réflexions, de propositions, de luttes et même de poésie.
Dossier coordonné par Louise Nachet et Ramon Vitesse, illustré par Ramon Vitesse
Avec des contributions de Jean-Yves Desgagnés, André Philippe Doré, François de la Coop Les Valoristes, Simon Ian, Brennain Lloyd, Louise Nachet, Simon Paré-Poupart et Ramon Vitesse
Pour commander ce numéro et le recevoir par la poste, passez sur le site des Libraires.
Démarche artistique de Ramon Vitesse
Pour illustrer la question des déchets j'ai d'abord jonglé avec l'idée de pochoir graffiti de rue… Puis, le collage s'est imposé avec la volonté de travailler avec de la récup'. Avec une pile de Le Devoir, la technique de papier déchiré a été préférée pour l'utilisation des doigts en visant une découpe imparfaite en « dentelle ». Pour évoquer le fatras des poubelles, ajouter d'autres approches était tentant ; il y a aussi des aquarelles et une encre en stylo bille !

Lancement du numéro 103
Le collectif de rédaction de la revue À bâbord ! vous invite au lancement de son numéro 103 ayant pour titre de dossier « À ras bord ! ».
L'événement se déroulera à la libraire Zone Libre (262 Rue Sainte-Catherine Est, Montréal) le mercredi 2 avril 2025 à partir de 18h.
Entrée libre, bienvenue à toutes et à tous !
L'événement se déroulera à la libraire Zone Libre (262 Rue Sainte-Catherine Est, Montréal) le mercredi 2 avril 2025 à 18h00. Les prises de parole commenceront à 18h30.Il y aura une présentation du dossier par les coordonnateurs·rices du numéro : Ramon Vitesse et Louise Nachet.
S'ensuivra la prise de parole de plusieurs des auteurs·rices du dossier.
Il y aura aussi une exposition réalisée par Selena Phillips-Boyle à partir des photos prises pour illustrer le mini-dossier sur l'éthique du care. Le mini-dossier sur le care a été coordonné par Isabelle Bouchard, Alicia Leclerc, Selena Phillips-Boyle et Angelo Soares.
Pour consulter l'événement Facebook, c'est ici.
Voici un petit extrait de la présentation du dossier principal : « À la fois omniprésents et invisibles, tout comme les travailleur·euses qui s'occupent de les ramasser, les déchets ne sont pas un effet secondaire déplorable et indésirable du capitalisme. Au contraire, ils sont le signe de sa domination. Un élément constitutif et nécessaire d'un système qui dépend de la création continue de surplus. La surproduction, l'obsolescence programmée, la création de besoins imaginaires ou le gaspillage sont autant de phénomènes mortifères qui semblent indéboulonnables au sein de nos sociétés. »












