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Journée internationale de l’alphabétisation :La stratégie nationale de lutte à l’analphabétisme ne peut plus attendre !
Montréal, le 8 septembre 2025 — En cette Journée internationale de l'alphabétisation, le Regroupement des groupes populaires en alphabétisation du Québec (RGPAQ) presse le gouvernement du Québec d'inscrire au rang de ses priorités la lutte à l'analphabétisme et le développement des compétences en littératie, numératie et littératie numérique de la population. Pour y arriver, l'adoption d'une stratégie nationale de lutte à l'analphabétisme doit impérativement faire partie des orientations phares de sa Politique d'éducation des adultes et de formation continue en cours d'élaboration.
En une décennie, la proportion de personnes peu alphabétisées a augmenté au Québec. En 2012, 19 % de la population québécoise âgée de 16 à 65 ans, soit plus d'un million d'adultes, avaient de grandes difficultés avec l'écrit. En 2022, cette proportion a grimpé à 22 %. Ces plus récents résultats issus du Programme pour l'évaluation internationale des compétences des adultes (PEICA 2022) commandent à la fois une action gouvernementale d'envergure et structurante et l'allocation de ressources suffisantes.
Selon Caroline Meunier, coordonnatrice du RGPAQ, « le fait qu'une partie importante de la société québécoise se situe aux plus faibles niveaux de littératie engendre des coûts sociaux et économiques majeurs, en plus d'avoir des effets délétères sur la trajectoire de vie des personnes directement concernées et celle de leurs enfants. Cela compromet la capacité de ces personnes à exercer pleinement leurs rôles sociaux et est source d'inégalités sociales et économiques. Tout cela justifie une intervention vigoureuse de l'État, ainsi que de l'ensemble de la société. »
En juin dernier, le gouvernement du Québec conviait des représentants de la société civile à un rendez-vous visant à actualiser la Politique gouvernementale d'éducation des adultes et de formation continue datant de 2002. Le RGPAQ espère fortement que cet exercice de mise à jour sera l'occasion pour l'État québécois d'enfin prendre acte de la nécessité d'agir en matière d'alphabétisation et de lutte à l'analphabétisme. Le RGPAQ l'exhorte, par le fait même, à lancer un grand chantier de travail pour doter le Québec d'une réelle stratégie nationale de lutte à l'analphabétisme.
« Le Québec doit impérativement se doter d'une stratégie nationale de lutte à l'analphabétisme et renforcer ses mesures de lutte à la pauvreté et l'exclusion, soutient Caroline Meunier. Une telle stratégie, élaborée et mise en œuvre avec le concours d'acteurs clés de la société civile, devra s'attaquer aux causes et aux conséquences de l'analphabétisme. Surtout, davantage de ressources devront être investies pour soutenir à la fois les adultes, désirant améliorer leur niveau de littératie, et les lieux d'apprentissage leur offrant cette occasion. Notre réseau se tient prêt à collaborer à cet important chantier de travail. »
Le RGPAQ<https://rgpaq.qc.ca/> représente 78 organismes d'alphabétisation populaire à travers le Québec. Il est voué à la promotion et au développement de l'alphabétisation populaire et des groupes populaires d'alphabétisation ainsi qu'à la défense collective des droits des adultes peu alphabétisés. Il partage avec l'ensemble du mouvement de l'action communautaire autonome la vision d'une société juste, égalitaire et démocratique.
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Fin du mauvais théâtre à Longueuil ?
« Catherine Fournier a mis fin au « mauvais théâtre » qui divisait Longueuil », pouvait-on lire samedi dans le Devoir.
Curieusement, l'espace « commentaires », habituellement à la fin des articles, était inexistant. Condition de son équipe de communications ? Le Devoir qui prend parti discrètement dans l'élection ?
Je me permets donc d'intervenir ici pour rappeler quelques hauts faits de notre grande « metteuse en scène ».
1. Le dossier de l'aéroport 1 : dans son programme électoral de 2021, elle avait écrit « Nous exercerons un leadership solide afin que le développement de l'aéroport soit soumis à des conditions strictes d'acceptabilité sociale ». Deux consultations publiques en 2022, l'une pilotée par le député fédéral Denis Trudel, l'autre résultant de l'Office de participation publique de Longueuil issu de l'administration Fournier, sont arrivées à la même conclusion : aucun développement/expansion sans dépôt pour discussion publique d'études pertinentes (économique, sanitaire, environnementale, climatique). Or, quatre mois après le dépôt des deux rapports de consultation, l'expansion de l'aéroport était annoncée, sans dépôt des études demandées, dans une conférence de presse où les journalistes recevaient l'information sans droit de poser des questions, et où la porte-parole médiatique était la mairesse qui répétait partout qu'il y avait acceptabilité sociale, puisque 58 % de la population sondée s'était dite favorable à une augmentation du nombre de vols à l'aéroport (sans définition de l'augmentation : nombre et types d'avions). Voici ce qu'étaient les « conditions strictes d'acceptabilité sociale » de Catherine Fournier.
2. Le plan climat : en chantier dès 2022, promis pour 2024, mais pourtant retardé d'un an, sans doute, pour obtenir la plus grosse subvention du programme québécois Accélérer la transition climatique locale. Or, la lecture du plan nous apprend que ses données datent de 2019 : conséquemment, l'expansion de l'aéroport, qui fait partie de la Ville de Longueuil, n'est pas incluse dans le portrait des émissions de gaz à effet de serre (GES) du territoire. C'est pas rien puisque cette expansion ajoutera aux appareils des écoles de pilotage, surnommés « tondeuses à gazon volantes » par la population importunée, plus d'une centaine d'avions de ligne chaque jour, sans compter les vols privés et les vols nolisés. Plusieurs centaines de milliers de tonnes de GES seront émises annuellement, en plus des particules fines cancérigènes découlant de la combustion du carburant dans les moteurs. Cette pollution ne s'arrêtera pas les jours d'été où la fumée des incendies de forêt rend l'air dangereusement irrespirable pour la population, entre autres pour la santé des enfants. Quant aux promesses de réductions du plan, elles seront vite effacées par les GES du nouvel aéroport.
3. La chaise des générations : fascinée par ce symbole lancé par le maire de Québec, soit placer dans la salle du conseil municipal une chaise des générations pour rappeler aux élu.e.s que leurs décisions ont des impacts sur les générations futures, la mairesse commanda à Mères au Front - Rive-Sud une telle chaise qu'elle s'empressa de recevoir avec tout son conseil un soir de séance. Du bien beau théâtre ! Ensuite ? Ensuite, rien. On a placé la chaise dans un coin, et on a continué d'agir comme avant : « business as usual » !
4. Temps des questions publiques réduit de 5 à 2 minutes, interventions coupées au nom du “décorum”, réponses éludées. Une vraie farce de démocratie !
Imitant son conseiller Sylvain Larocque, la mairesse peut maintenant crier : fin du mauvais théâtre, place au stand-up !
Jacques Benoit
Citoyen de Longueuil
Membre de GMob (GroupMobilisation)
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Entre Battle River-Crowfoot, Londres et Victoria, des chemins différents vers un même objectif : se débarrasser du système électoral actuel
À dessein, les 214 candidatures indépendantes sur les bulletins de Battle River-Crowfoot font réagir. Par cette action, le Longest Ballot Committee (LBC) revendique de remplacer le système électoral fédéral en mettant en place une assemblée citoyenne. Je peux concevoir qu'une telle assemblée soit appropriée à ce niveau, puisqu'aucun modèle de remplacement n'a encore été déposé. Qu'une assemblée citoyenne ne soit pas mon choix pour le Québec ne m'empêche cependant pas d'être solidaire des mouvements qui la choisissent, et j'éprouve la même solidarité envers des opérations comme celles du LBC.
Leur action a fait ressortir la pire démagogie dont Pierre Poilievre est capable, hiérarchisant les candidatures valables à ses yeux versus les autres. Quant à la réaction d'Élections Canada,elle prouve qu'il est facile d'afficher la liste des candidatures pour simplifier le vote, procédure tout à fait normale sous divers modèles proportionnels, annulant ainsi un vieil argument du camp du statu quo.
Les médias d'ici n'en parlent pas, mais ce statu quo est actuellement contesté au Royaume-Uni et en Colombie-Britannique. Les parlementaires y ont entamé des travaux qui pourraient bien mener à la fin du mode de scrutin majoritaire uninominal à un tour… celui que nous devrions aussi mettre au rebut.
Pour la première fois, la Chambre des Communes britannique fait un premier pas vers le remplacement du mode de scrutin portant son nom, et c'est un événement. Qualifiées comme étant les pires de l'histoire du Royaume-Uni, les élections de 2024 ont permis au parti Labour de former un gouvernement majoritaire avec seulement 34% des voix, produisant un indice de distorsion de 24, ce qui est très élevé.
Ce réveil brutal a contribué à ce que des organisations comme Electoral Reform Society. Fair Vote UK et Make Votes Mattermettent le sujet dans l'actualité. Et il y est.
Audébut décembre 2024, un projet de loi proposant d'établir un système proportionnel pour les élections nationales et locales a été déposé (Bill 138). Le 30 janvier, les parlementaires britanniques ont débattu durant 2,5 heures sur le sujet, mais il faut maintenant que le principe du projet de loi soit adopté afin qu'une Commission parlementaire en fasse l'examen, ce qui est actuellement prévu pour le printemps. L'opinion publique étant maintenant au rendez-vous, le calendrier pourrait s'accélérer, le plus récent sondage du National Centre for Social Research rapportant que 60% de la population britannique appuie le changement du mode de scrutin, confirmant la tendance observée depuis 2021.
Du côté de la Colombie-Britannique, depuis octobre 2024, un gouvernement tout juste majoritaire a été formé par le Nouveau Parti démocratique, avec 47 des 93 sièges, versus 44 pour le Parti conservateur et 2 pour le Parti vert.
À peine 2 mois plus tard, le NPD et le Parti vert signaient une entente de collaboration, renouvelée en mars, créant notamment un comité multipartisan pour consulter et recommander un nouveau mode de scrutin. À la différence de bien d'autres gouvernements, cette promesse n'a pas servi à repousser le sujet ; le 18 juillet le Special Committee on Democratic and Electoral Reform concluait 11 journées d'auditions et son rapport sera déposé fin novembre. Malgré la saison estivale, 136 personnes et 46 organisations y ont été entendues, dont le tiers par des femmes. Les mémoires déposés ne sont pas encore disponibles, mais mon analyse du verbatim des 182 présentations démontre un très grand intérêt envers le remplacement du système électoral.
Outre les personnes et organisations s'étant exprimées uniquement sur le 2e volet de la consultation, pour un vote à 16 ans et l'éducation à la démocratie, le remplacement du système électoral a été abordé dans 140 auditions, mais surtout, 134 fois en faveur de l'implantation d'un système de la famille proportionnelle. Un appui à 96%, dont le Comité ne pourra faire abstraction !
Ce message impressionnant démontre aussi que les écueils des 20 dernières années n'ont pas eu raison du mouvement dans cette province. La plupart des présentations se sont concentrées sur les objectifs démocratiques à atteindre, mais plusieurs ont spécifié vouloir une proportionnelle mixte compensatoire, suivie du vote unique transférable (STV), confirmant le choix exprimé au référendum de 2018.
Les probabilités sont grandes pour que les travaux de ces deux parlements mènent, au début de 2026, au rejet du « modèle britannique », ce qui serait assez cocasse considérant leurs noms respectifs. Leurs processus sont très différents, mais dans les deux cas, ils devront se conclure par la modification de leur loi électorale.
Les événements du Royaume-Uni et de la Colombie-Britannique ont plus de chances d'influencer Mark Carney, François Legault ou Paul St-Pierre-Plamondon que l'allongement du bulletin de vote, mais tout doit être tenté.
Mercédez Roberge, autrice de Élections québécoises de 2022 et précédentes : s'indigner et remplacer le système électoral(2024) et de Des élections à réinventer, un pouvoir à partager (2019 - Éditions Somme toute). Présidente du Mouvement démocratie nouvelle de 2003 à 2010.
11 août 2025
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La Caisse et la Palestine : tenter de rassurer tout en évitant de répondre
Le 15 juillet, La Presse publiait une lettre ouverte du PDG de la Caisse, Charles Émond, intitulée “Nous nous préoccupons de la crise humanitaire en Palestine”. Dès le lendemain, nous avons contacté La Presse pour sonder leur intérêt à publier une réaction de la Coalition. Après quelques échanges, nous avons reçu la réponse suivante le 21 juillet : “La Presse a publié plusieurs textes sur cette question récemment, qui présentaient des points de vue différents, c'est pourquoi nous n'avons pas retenu le vôtre pour publication.” Il s'agit d'une réponse standard qu'on aurait pu nous faire dès le départ... Mais, en nous répondant ainsi après quelques jours de réflexion, La Presse prend surtout la décision de laisser le dernier mot à La Caisse, car elle n'a publié aucun texte de réponse à la lettre ouverte de Charles Émond.
Pour mieux comprendre cette décision, il faut savoir que c'est La Presse qui avait elle-même sollicité cette lettre ouverte de La Caisse dans des circonstances, disons, un peu troubles, autour de la publication d'un autre article intitulé “Sortez nos caisses de retraite de « l'économie du génocide »”, initialement soumis le 7 juillet et paru le 15 juillet, sous la signature de Rafaëlle Sinave et 124 autres personnes. Cette lettre avait fait l'objet de longues discussions et de nombreux ajustements de contenu entre son autrice principale et la section “Dialogue” de La Presse, qui avait indiqué, tour à tour, que la lettre pourrait être publiée le 9, puis le 10, puis le 11 juillet. Puis, coup de théâtre, l'autrice apprend le 10 juillet que La Presse décide de ne pas publier ! Et enfin, dernier revirement, face aux protestations plus que légitimes de Rafaëlle Sinave, La Presse offre une nouvelle date de publication, le 15 juillet, à condition que La Caisse – qu'ils avaient eux-mêmes pris l'initiative de solliciter entretemps – accepte de publier une lettre ouverte en même temps. Que la publication d'une lettre de citoyen.nes dépende de la publication d'une lettre d'une institution publique qui jouit de multiples forums pour faire connaître sa position est plutôt renversant !
Notons finalement que Le Devoir a décidé de ne pas publier le texte de la Coalition, en invoquant qu'une “réplique” devait être faite dans le même média que le texte critiqué. Et que Le Soleil n'a pas répondu à notre demande.
La Caisse de dépôt et placement du Québec (La Caisse) est nommément pointée du doigt dans le rapport du 30 juin de la Rapporteuse spéciale de l'ONU, Me Francesca Albanese, intitulé « De l'économie d'occupation à l'économie de génocide ». En réponse à la couverture médiatique significative de ce rapport, le PDG de La Caisse, Charles Émond, a adressé une lettre ouverte à tous les Québécois.es, parue dans La Presse le 15 juillet. Sa lecture révèle une simple opération de sauvetage de l'image de La Caisse, évitant systématiquement d'aborder les enjeux véritables tout en appelant à « continuer d'avoir un dialogue constructif ».
Quel est le fond de la question ?
Le droit international interdit de fournir des armes, de la machinerie, de l'équipement, des matériaux, des produits et des services de quelque nature que ce soit qui contribuent au génocide à Gaza, à l'établissement, au maintien ou à l'expansion des colonies israéliennes, au régime d'apartheid israélien et à l'occupation militaire en Palestine.
Ce que le rapport de Me Albanese démontre, c'est que les grandes entreprises et institutions financières de partout dans le monde ont systématiquement ignoré leurs obligations à cet égard, y compris jusqu'au génocide actuel. Le rapport de Me Albanese indique que la CDPQ investit 9,6 milliards $ dans la quarantaine de compagnies qui y sont nommées. Me Albanese indique qu'il ne s'agit que de la pointe de l'iceberg. Uneanalyse plus détaillée de la Coalition du Québec URGENCE Palestine et du Mouvement pour une paix juste, en avril 2025, montre en effet qu'il s'agit plutôt de 27,4 milliards $ dans 76 entreprises. C'est sur cette base que se mène la campagne panquébécoise « Sortons la Caisse des crimes en Palestine ».
La Caisse déforme ou minimise ce qui lui est reproché
D'entrée de jeu, la Caisse se disculpe et se veut rassurante. Elle ramène les critiques qui lui sont adressées à des « allégations ». Elle se défend par la simple réaffirmation de sa bienveillance. Et elle prétend qu'elle a déjà agi, en bloquant tout nouvel investissement en Israël et dans le Territoire palestinien occupé (TPO).
Or, comme nous l'avons fait savoir plusieurs fois à la Caisse, ce qui nous préoccupe ce ne sont pas principalement ses investissements en Israël, mais bien ses investissements dans des compagnies de partout dans le monde, dont certaines activités s'inscrivent dans l'économie d'occupation et l'économie de génocide, dénoncées par Me Albanese. M. Charles Émond nomme bien quelques-unes de ces compagnies, mais il prend soin de ne jamais mentionner ce qui leur est reproché.
Concernant Lockheed Martin, qui fournit à Israël la majorité des avions servant à bombarder Gaza, largement responsables pour les 62 000 morts et 112 000 blessés depuis le début du génocide, M. Émond ramène le problème à « une exposition de 0,025 % » dans « des actions déjà en circulation sur les marchés, qui font partie de paniers de titres standards ». En quoi ce jargon financier exonère-t-il La Caisse ?
Concernant Caterpillar, M. Émond affirme qu'il « est extrêmement difficile de tracer une ligne entre les entreprises qui ont des politiques pourtant claires et l'utilisation finale de leurs produits par leurs clients ». Or l'utilisation des bulldozers D9 de Caterpillar par l'armée israélienne pour démolir des dizaines de milliers de maisons palestiniennes est documentée depuis des décennies et a fait l'objet de nombreuses campagnes de dénonciation, notamment par Human Rights Watch(2004) et Amnesty International (2010). Dans le génocide en cours à Gaza, les bulldozers D9 de Caterpillar ont joué et continuent de jouer un rôle central dans la destruction impitoyable de toutes les infrastructures civiles de Gaza. M. Émond mentionne aussi que Caterpillar « fabrique des machines pour usage dans la construction, dont de grands projets d'infrastructure ». Nous lui rappelons qu'en plus des démolitions, cette entreprise a notamment participé aux « grands projets d'infrastructure » des colonies où plus de 700 000 Israélien.nes vivent illégalement dans le TPO, et du mur de séparation de plus de 700 kilomètres qui a servi à annexer près de 10% de la Cisjordanie.
Pour qu'un dialogue soit possible, il faut un réel attachement aux droits
Les activités des compagnies mentionnées ci-haut et de dizaines d'autres dans lesquelles la Caisse investit participent à des crimes commis par Israël. De répéter qu'il ne s'agit que d'une petite partie de leurs activités dans le monde démontre le peu d'importance qu'accorde la Caisse au droit international et, particulièrement, aux violations des droits du peuple palestinien.
La Caisse décrit la situation en Palestine avec des termes vagues comme « conflit » et « crise humanitaire », alors que c'est d'occupation militaire, de colonisation, d'apartheid et de génocide qu'il s'agit, comme le démontre bien le rapport de Me Albanese. Il documente abondamment la participation de nombreuses entreprises à travers le monde, dont la CDPQ, à la commission de ces crimes.
C'est notre argent que gère la Caisse et elle doit le faire de manière responsable, éthique et transparente. S'assurer qu'aucun de ses investissements ne contribue, de manière directe ou indirecte aux crimes commis contre le peuple palestinien fait partie de ses obligations. À mesure que la population québécoise est mise au courant, son indignation croît. Le déni total de la Caisse ne passera pas !
Bruce Katz (Palestiniens et Juifs Unis – PAJU)
Martine Eloy (Collectif Échec à la guerre)
Raymond Legault (porte-parole de la Coalition du Québec URGENCE Palestine)
Amélie Nguyen (Centre international de solidarité ouvrière – CISO)
Catherine Pappas (Alternatives)
Glenn Rubenstein (Voix juives indépendantes – Montréal)
membres du Comité de coordination de la Coalition du Québec URGENCE Palestine
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L’interdiction de livres en Alberta et une confrontation avec le syndicat des enseignants
La première ministre Danielle Smith et ses ministres de l'Éducation et des Finances ont passé une grande partie de la journée de vendredi dernier, le 29 août, à s'enfoncer davantage dans les impasses qu'ils avaient eux-mêmes créées avec leur soi-disant « interdiction qui n'en est pas une » et leur impasse auto-infligée dans les négociations avec le syndicat des enseignants de la province.
2 septembre 2025 | Rabble.ca | Photo : La première ministre de l'Alberta, Danielle Smith, lors de sa conférence de presse sur la carte d'identité santé, où le sujet de l'interdiction des livres a été abordé.
Riez, et le monde rit avec vous ; interdisez The Handmaid's Tale (La servante écarlate), et le monde se moque de vous.
Avec cette interdiction de livres, la première ministre Smith et son armée de robots sur les réseaux sociaux semblent apparemment ignorer que si vous accusez un conseil scolaire de « conformité vicieuse » pour avoir tenté d'établir une liste de livres à interdire en réponse à votre propre arrêté ministériel mal rédigé, vous exposez en réalité votre propre incompétence au grand jour.
C'est ce qui arrive lorsque vous ordonnez à un tiers réticent de faire un sale boulot afin de ne pas avoir à affronter les conséquences lorsque la liste des livres à brûler (pardon, je voulais dire interdire) inclut inévitablement un ou deux titres (ou cinquante) qui suscitent la controverse parmi les personnes instruites.
Oui, vous vous retrouvez ridiculisé, et il faudra du temps pour vous en remettre, même si vous avez enfin présenté une preuve de couverture médicale qui ne ressemble pas à quelque chose imprimé sur une imprimante matricielle.
Oui, tout le Canada se moque maintenant du gouvernement conservateur social autoritaire de l'Alberta, parce que The Handmaid's Tale (La servante écarlate) de Margaret Atwood s'est retrouvé sur une liste de livres interdits que le même gouvernement avait ordonné au conseil scolaire d'Edmonton de créer, et ils ne vont pas arrêter de rire simplement parce que vous essayez de blâmer le conseil scolaire. Le reste du monde se joindra probablement aux rires plus tard.
« Edmonton Public fait clairement un peu de conformité un peu excessive quant à la direction à suivre », a déclaré Smith avec humeur lors de la conférence de presse sur la carte d'identité santé. (AlbertaPolitics.ca considère cela comme une preuve que la première ministre lit notre blog.)
« S'ils ont besoin que nous les guidions dans le processus pour identifier quels types de documents sont appropriés », a-t-elle ajouté sarcastiquement, « nous travaillerons avec eux, avec plaisir, pour passer leur liste en revue, un par un, afin que nous soyons très clairs sur ce que nous essayons de faire. »
Comme nous l'avions déjà noté ici, ce qu'ils essayaient de faire était déjà parfaitement clair. À savoir : assurer le soutien politique continu des parents évangéliques d'enfants en âge scolaire, provoquer les éléments homophobes et « anti-woke » de la base de l'UCP, et piéger les adversaires politiques en les forçant à défendre la pornographie.
L'erreur du conseil scolaire public d'Edmonton a été de tenter de se conformer à cet ordre ridicule en premier lieu, au lieu de dire au ministre d'aller se faire voir.
Comme l'avocat éminent d'Edmonton, Simon Renouf, l'a commenté dans le billet d'hier, l'ordre du ministre de l'Éducation Demetrios Nicolaides n'établit ni objectifs ni normes, contrairement à ce qu'il prétend. « Il impose de nouvelles tâches, et contestables, aux conseils scolaires pour faire le sale boulot du gouvernement, qui dépassent largement le cadre de la Loi sur l'éducation. »
Renouf poursuit : « Assurément, tout conseil scolaire digne de ce nom (ceux qui ne sont pas intimidés par les agitateurs de Take Back Alberta) devrait dire : Désolé, ministre, nous n'irons pas là. Interdire des livres n'est pas du ressort du conseil scolaire. Nous engageons des enseignants et des bibliothécaires professionnels pour sélectionner les livres dans nos bibliothèques, et nous irons devant les tribunaux pour affirmer notre droit – et notre obligation – de le faire. »
Hélas, en Alberta comme dans le pays au sud de nous, il existe un étonnant manque de courage institutionnel pour résister aux impulsions autoritaires de nos gouvernements MAGA.
Quant à la faible tentative de Nicolaides et du ministre des Finances Nate Horner lors d'une conférence de presse matinale pour faire porter à l'Association des enseignants de l'Alberta la responsabilité d'une grève possible des enseignant-es en septembre, il s'est avéré que ce n'était qu'une reprise du communiqué de presse peu convaincant de la veille au soir.
Il y a quelque chose d'intrinsèquement comique dans le spectacle de quelques politicien-nes professionnel-les, bien que dans ce cas peu talentueux, accusant des gens qui ont de vrais emplois de « faire de la politique ».
La réponse de Larry Booi, ancien président de l'Association des enseignants de l'Alberta, que la CBC a retrouvé en vacances en Nouvelle-Écosse, résume bien le problème auquel le gouvernement est confronté à cause de l'ingérence mal informée de ces deux ministres dans les relations de travail – qui, à l'instar du fonctionnement des bibliothèques scolaires, s'avère être une activité qu'il vaut mieux laisser aux professionnel-les.
« Ces deux ministres tournent tellement vite qu'ils doivent souffrir de vertige aujourd'hui », a-t-il déclaré à l'intervieweur de l'émission matinale d'Edmonton. « Quand on peut se présenter comme les protecteurs des conditions d'enseignement et qu'on est complice de leur destruction depuis six ans, c'est tout un exploit ! »
« Ils ont enfin reconnu la nécessité d'améliorer ces conditions de classe », a poursuivi Booi. « Mais s'ils n'améliorent pas aussi les conditions salariales, je pense que les enseignant-es n'ont aucune raison de s'excuser de demander les deux. »
Danielle Smith expose ses goûts littéraires
Comme cela avait également été prédit ici hier, la première ministre Smith n'était pas vraiment ravie de la proposition de proscription du conseil scolaire public d'Edmonton selon les ordres de Nicolaides concernant Atlas Shrugged d'Ayn Rand, un livre que la première ministre a indiqué dans le passé préférer à l'œuvre de Mme Atwood.
« Je n'ai pas lu Atlas Shrugged avant mes 22 ans », a confessé Smith à un journaliste curieux, ce qui explique beaucoup de choses. « J'avais un ami en 10e année qui l'avait lu. Peut-être devrions-nous en faire une lecture obligatoire au lycée, car c'est un livre assez influent et je pense qu'il explique vraiment l'importance de valoriser nos entrepreneurs et notre économie de marché libre. » De plus, a-t-elle ajouté, il est « absolument approprié pour les enfants d'âge scolaire ».
Je laisserai aux lecteurs la célèbre évaluation très juste du scénariste John Rogers sur le chef-d'œuvre de feu Rand : « Il existe deux romans qui peuvent changer la vie d'un adolescent de quatorze ans passionné de lecture : Le Seigneur des anneaux et La Révolte d'Atlas (Atlas Shrugged). L'un est un conte fantastique enfantin qui engendre souvent une obsession permanente pour ses héros invraisemblables, conduisant à une vie adulte émotionnellement atrophiée, socialement handicapée, incapable de faire face au monde réel. L'autre, bien sûr, met en scène des orques. »

Déclaration du Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC)
Nous avons pris connaissance des mesures annoncées par le bureau du Premier ministre quant à l'assurance-emploi dans le cadre de la guerre commerciale avec les États-Unis.
En premier lieu, la prolongation des mesures suspendant le délai de carence et les règles entourant le traitement des indemnités de cessation d'emploi jusqu'en avril 2026 est une bonne nouvelle, qu'il faut souligner. Encore une fois, il faudra penser à les rendre permanentes une bonne fois pour toute.
En second lieu, si l'introduction de semaines supplémentaires de prestations d'assurance-emploi pour les « travailleurs de longue date » pourra permettre d'accorder un soutien aux travailleurs et travailleuses de certains secteurs de l'économie, elle laisse tomber plusieurs milliers d'autres en ressuscitant une mesure discriminatoire de l'ère Harper qui inspira son odieuse contre-réforme. En ciblant les « travailleurs de longue date », on crée une division artificielle et inéquitable parmi les travailleurs et travailleuses. En ne prolongeant pas la mesure qui permet une admissibilité élargie à l'assurance-emploi dans le contexte actuel d'instabilité économique, le gouvernement met les travailleurs et travailleuses précaires dans une position vulnérable, et ne semble pas réaliser que la crise n'affecte pas juste les gens qui ont des emplois depuis plusieurs années.
Plutôt que de diviser les travailleurs et travailleuses en catégories arbitraires, Mark Carney devra considérer l'amélioration du programme d'assurance-emploi afin de fournir à l'ensemble des travailleurs et aux travailleuses une réelle protection en cas de chômage, peu importe les tempêtes économiques éventuelles. Alors que le taux de chômage continue de grimper, il y a de quoi être inquiet, surtout face aux volte faces répétées du gouvernement Carney face aux États-Unis. Devant la crise et l'instabilité, il faut penser à tout le monde.
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Harcèlement lesbophobe : « Cette histoire, nous ne la connaissons que trop bien »
On ne connaît pas personnellement Caroline Grandjean. On ne connait pas non plus ses proches, ni leurs souhaits, même si on a d'immenses pensées. Mais cette histoire, nous ne la connaissons que trop bien. Notre histoire lesbienne est criblée des injures létales infligées à nos sœurs. La lesbophobie tue. Les insultes tuent.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/05/harcelement-lesbophobe-cette-histoire-nous-ne-la-connaissons-que-trop-bien/?jetpack_skip_subscription_popup
Texte lu le 2 septembre 2025 par Alice Coffin dans le cadre d'un événement organisé par Label Gouine* au Bonjour Madame (bar parisien du 11eme arrondissement) et rédigé en collaboration avec la LIG (Fonds de dotation Lesbiennes d'Intérêt Général), L'Observatoire de la lesbophobie, SOS homophobie, Label Gouine*, 1001 Queer.
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On ne connaît pas personnellement Caroline Grandjean. On avait appris le harcèlement lesbophobe dont elle était la cible par la presse. On ne connait pas non plus ses proches, ni leurs souhaits, même si on a d'immenses pensées, pour elles, pour eux, et d'abord pour sa femme mentionnée dans les articles de presse. On va donc, sans parler de sa vie à elle, et en attendant, on l'espère très vite, d'en savoir plus et de pouvoir lui rendre un hommage plus personnel, simplement lui adresser un femmage lesbien. Car sans connaitre Caroline, cette histoire nous ne la connaissons que trop bien.
Notre histoire lesbienne est criblée des injures létales infligées à nos sœurs. La lesbophobie tue. Les insultes tuent.
Caroline Grandjean, directrice de l'école primaire de Moussages, village du Cantal,s'est suicidée hier après des mois de harcèlement et d'insultes lesbophobes. Elle avait effectué des signalements (plusieurs plaintes ont été déposées) et avait dénoncé à maintes reprises le manque d'appui institutionnel. « Sale gouine », « Gouine = Pédophile », « Dégage la gouine » : ce sont les tags qui ont été inscrits sur les murs de son école. Elle avait également reçu une menace de mort dans la boîte aux lettres de l'établissement et évoqué le manque de soutien de la mairie face à ce déferlement.
Elle s'est [jetée d'une falaise, hier, jour de la rentrée des classes.
Le Syndicat des Directrices et Directeurs d'École a affirmé aujourd'hui que Caroline Grandjean a été « broyée par l'institution », ainsi que « par son village, par ses parents d'élèves ».
C'était déjà, la fin du film La Rumeur, récit fiction de deux enseignantes, Martha et Karen, poursuivies par la lesbophobie de tout un village. Le film se termine par le suicide de Martha. La scène finale voit Karen marcher, seule, et digne, face aux villageois. C'est cette fierté qu'il faut garder.
C'était déjà le début de Stone Butch Blues. Leslie Feinberg y décrivait l'horreur du harcèlement butchophobe à l'école.
D'autres œuvres ont suivi, témoignant de la persistance de cette mécanique mortelle. Blue Jeans, en 2022, met en scène une prof de sport harcelée à l'école après la promulgation de la loi « Section 28 » par Margaret Thatcher en 1988. Cette loi stipulait qu'il ne fallait « promouvoir l'enseignement dans aucune école publique de l'acceptabilité de l'homosexualité en tant que prétendue relation familiale ».
Rappelons qu'en 2022, Emmanuel Macron affirmait à propos des questions liées à l'orientation sexuelle : « Je ne suis pas favorable à ce que cela soit traité à l'école primaire. Je pense que c'est beaucoup trop tôt. Je suis sceptique sur le collège mais ma position n'est pas arrêtée ».
Au-delà des œuvres, nos pensées pour Caroline Grandjean renvoient à nos mémoires. Celles de professeures ou d'élèves tuées par la lesbophobie. Nous pensons à Dinah, 14 ans, qui s'est suicidée après avoir été la cible à l'école d'un harcèlement lesbophobe et raciste.
Il n'existe pas de statistiques en France, mais on peut penser qu'elles seraient similaires à celles établies au Royaume-Uni. Plus de 75% des enseignant∙es LGBT+ ont subi du harcèlement ou des brimades professionnelles. Plus de 60% ont été discriminées pendant leur carrière.
Au-delà de notre émotion profonde, de notre colère immense, nous voulons terminer cet hommage lesbien non pas par une minute de silence, car silence = death (silence = mort) comme le scandait Act up, mais par desimages d'action. Celles du mythique groupe de gouines les Lesbian Avengers. Leur premier combat, leur première action, portait contre l'homophobie à l'école. Voici quelques images, avec des témoignages d'enseignantes lesbiennes, pour nous encourager à continuer le combat, en mémoire de Caroline Grandjean.
Un rassemblement plus large est prévu cette semaine. Nous manifesterons devant le ministère de l'Education nationale pour dénoncer son inaction coupable et mortifère.
Rendez-vous vendredi 5 septembre à 18h30, à l'angle des rues Grenelle et Saint-Simon.
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6e action de la Marche mondiale des femmes
Le grand rassemblement du 18 octobre 💜🌍
Horaire :
10h00 à 12h00 : Arrivée des autobus, micro-ouvert
12h00 à 15h00 : Marche
15h00 à 16h00 : Cérémonie de clôture (performances et prises de paroles)
Lieu :
Place de l'Assemblée nationale (Ville de Québec)
Sur la Marche :
Trajet de 2 km et relativement plat
Des transports adaptées suivront la marche
Fontaines d'eau sur place pour remplir votre gourde 💧
Chaises en quantité limité
Apportez vos imperméables, gourdes, repas, collation et une serviette pour pique-niquer, il n'y aura pas suffisament de tables
Les parapluies ne sont pas autorisés
Autobus
Nous invitons toutes les organisations qui coordonnent des transports de remplir ce formulaire avant le 8 septembre
En savoir plus
Village féministe - 17 octobre
Les mobilisations pour la 6e action de la Marche mondiale des femmes sont commencées depuis le 8 mars ! Et dans le calendrier d'actions, on vous propose de participer au Village féministe la veille du grand rassemblement.
Parce qu'une journée de mobilisation ce n'est pas assez et que les moments de formation sont essentiels à l'action !
🗺️Au programme :
Ateliers créatifs, panels, activités d'éducation populaire autonome, kiosques interactifs, théâtre engagé… pour rire, se mobiliser, créer et s'organiser collectivement.
👩🦽L'événement est accessible : interprétation LSQ, accessibilité aux personnes à mobilité réduite, dîner gratuit). Évènement en non-mixité inclusive.
Merci au Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale pour l'organisation de cette journée.
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Sit-in de Mères au Front « pas de futur, sans nature ! »
TIOHTIÁ:KE / MONTRÉAL, 3 septembre – Dans le contexte de la destruction sans précédent de la biodiversité, les groupes Mères au front de Montréal, de la Rive-sud, des Basses-Laurentides, du Saguenay, ainsi que le groupe Vigie citoyenne Port de Contrecœur appellent à un sit-in spécial « Pas de futur, sans nature ! », ce dimanche 7 septembre à 11 h 30, à l'occasion de la Journée internationale de l'air pur pour des ciels bleus.
Message des groupes co-organisateurs : « nos territoires et la vie qu'ils portent doivent être réellement protégés, non pas sacrifiés aux intérêts industriels ». Les mobilisations contre l'agrandissement du site toxique de Stablex, contre l'expansion du Port de Contrecœur, contre la destruction de milieux naturels par l'usine Northvolt, et contre le projet de loi 97 qui définit un nouveau régime forestier, sont autant de batailles locales qui illustrent un même combat à l'échelle du Québec : celui de freiner l'accaparement et la dévastation des territoires. Des centaines de personnes sont attendues pour cette mobilisation, où se rassembleront citoyen·ne·s et groupes environnementaux autour d'une exigence unique : mettre fin à la complaisance de nos gouvernements envers les projets destructeurs et garantir un avenir habitable.
Cet événement rappelle également que la lutte des Mères au front, ici comme ailleurs, est celle du droit universel à respirer, à vivre sainement et à transmettre une planète vivante à nos enfants ainsi qu'aux sept prochaines générations.
Quoi : En plus de l'animation, des prises de parole et de la musique, les participant·e·s seront invité·e·s à prendre part à un die-in, et à assister à une performance du groupe Puppets for the Planet.
Quand : Le dimanche 7 septembre de 11 h 30 à 13 h 00
Où : Devant le bureau de François Legault à Montréal, au 770 Sherbrooke Ouest
Qui : Plusieurs centaines de citoyennes et citoyens, Laure Waridel, écosociologue PhD et co-fondatrice de Mères au front, ainsi que plusieurs groupes alliés tels que FREDA-Front de résistance écologique et de défense autochtone, la Société pour Vaincre la Pollution (SVP), la Coalition des organismes contre Stablex, le MARE - Mouvement d'action
régional en environnement, Eau Secours, Mobilisation 6600, Last Generation, Greenpeace et plusieurs autres.
Porte-parole : Des porte-parole seront sur place pour répondre aux questions des médias.
* Sylvie Cantin, Mère au front Rive-Sud et coordonnatrice du Comité Northvolt de Mères au front
* Rebecca Pétrin, directrice d'Eau Secours [2] et représentante de la coalition des organismes contre Stablex
* Hélène Reeves, porte-parole de Vigie citoyenne Port de Contrecœur pour l'agrandissement du Port de Montréal à Contrecœur
* Anne-Marie Chapleau, Mère au front et porte-parole du comité Forêt/caribou de Mères au Front pour le projet de loi 97
* Anick Bonneville, Membre fondatrice de FREDA-Front de résistance écologique et de défense autochtone [3] et mère au front pour le cas du projet de loi 97
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SIT-IN DE MÈRES AU FRONT « PAS DE FUTUR, SANS NATURE ! »
7 SEPTEMBRE 2025
5 septembre 2025, Montréal / Tiohtià:ke (Québec) - Depuis maintenant trois ans, les Mères au front et leurs allié·e·s se réunissent tous les premiers dimanches du mois pour rappeler à François Legault et à son gouvernement ses responsabilité concernant l'avenir des générations présentes et futures, menacé par l'inaction du gouvernement face à la crise environnementale en cours. À l'occasion de la Journée internationale de l'air pur pour des ciels bleus, ce dimanche 7 septembre à 11h30, des groupes de Mères au front du Saguenay, des Basses-Laurentides, de la Rive-Sud et de Montréal, se joindront à la Vigie citoyenne du port de Contrecœur, FREDA-Front de résistance écologique et de défense autochtone et la Coalition des organismes contre Stablex pour un sit-in Spécial au cours duquel iels exigeront que les territoires et la biodiversité qu'ils abritent soient véritablement protégés. Il y a urgence d'agir face aux conséquences sans précédent de l'écocide en cours.
Ensemble, iels dénoncent le fait qu'au nom de l'économie, le gouvernement du Québec et celui du Canada, permettent la destruction de forêts, du fleuve, de milieux humides et de terres agricoles. Un environnement sain représente un bien commun précieux à protéger, et essentiel à la bonne santé des populations, particulièrement face à la crise climatique.
« Nous demandons au gouvernement la révision, voire l'abandon des projets de développement industriels comme Northvolt, Stablex, le Port de Contrecoeur et le projet de loi 97 sur le régime forestier, qui contribuent à détruire le territoire et la biodiversité, ce qui va à l'encontre du bien-être des communautés et de la population. À cela,
nous répondons : "Pas de futur, sans nature !” » - Isabelle Senécal, pour Mères au front Montréal
Lors du sit-in, il y aura des prises de parole des représentant·e·s de différents groupes et organisations, et de la musique. Les participant·e·s seront également invité·e·s à prendre part à un die-in, en plus d'assister à une performance du groupe _Puppets for the Planet_.
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Sondage : Les Québécois(es) veulent des projets au service du bien commun sans sacrifier l’environnement
Montréal, 8 septembre 2025 — Dans un nouveau sondage effectué par la firme Léger pour le compte d'Équiterre concernant la nouvelle loi fédérale Bâtir le Canada (C-5), la population québécoise a exprimé clairement sa préférence : elle souhaite des projets qui bénéficient directement aux collectivités et elle rejette massivement le contournement des lois environnementales.
Les gens veulent des impacts concrets — pas un pipeline
Les personnes sondées ont identifié la bonification des services publics, la protection des collectivités affectées par les phénomènes climatiques extrêmes et les mesures d'adaptation aux changements climatiques comme prioritaires.
Le projet d'intérêt national recevant le moins d'appui ? Un pipeline ou un gazoduc.
Depuis que la loi C-5 a été présentée, les promoteurs pétrogaziers salivent à l'idée de faire traverser le territoire canadien avec un gros tuyau pour mettre nos ressources naturelles sur un bateau. Or, c'est la dernière chose que les Québécois(es) veulent (48 %). Le gouvernement fédéral et celui du Québec devront être à l'écoute.
« Les gens veulent des systèmes de détection et des équipements de lutte contre les feux de forêt (83 %), ils veulent protéger leurs villes et villages contre les inondations (78 %), ils veulent construire des logements abordables (80 %), des hôpitaux (77 %) et des écoles (72 %). C'est ça qu'ils privilégient comme projets d'intérêt national parce que ce sont des projets concrets qui vont avoir un impact direct sur leur qualité de vie », explique Marc-André Viau, directeur des relations gouvernementales d'Équiterre.
On ne touche pas à l'environnement
Il serait difficile de ne pas souligner le fort rejet de l'approche gouvernementale visant à contourner les lois environnementales comme celles sur les espèces en péril (61 %), les oiseaux (59 %) ou les poissons (59 %).
- « Le message est clair : les gens veulent que ça bouge, mais ils ne veulent pas que le gouvernement fasse n'importe quoi et sacrifie l'environnement au passage », ajoute Marc-André Viau.
Des consultations essentielles
Depuis l'annonce du dépôt de la loi, le gouvernement a choisi de bouger à vitesse grand V en imposant notamment un bâillon à toutes les étapes du processus parlementaire. Le sondage suggère que le gouvernement ne pourra pas esquiver encore longtemps les bonnes pratiques en matière d'acceptabilité sociale.
Selon les personnes sondées, le gouvernement doit tenir compte de l'avis des gouvernements provinciaux (84 %), des populations locales (80 %) et des peuples autochtones (71 %) dans la désignation des projets.
Elles sont aussi majoritairement opposées à l'imposition d'un projet que refuserait un gouvernement provincial (67 %), la population locale (67 %) ou les peuples autochtones (59 %).
« On ne pourra pas continuer longtemps à travailler ce dossier-là derrière des portes closes. Il va falloir, plus tôt que tard, impliquer la population et lui proposer des projets qui l'intéressent », conclut Marc-André Viau.

Pour une vision écologique et citoyenne du développement au sud de l’aéroport de Québec
La ville de Québec entend répondre aux « besoins » industriels pour justifier la destruction d'une grande partie de milieux naturels situés sur plus d'un km2. Le secteur sud de l'aéroport est constitué de boisés, de trois ruisseaux et de vastes milieux humides, mais également de bonnes terres agricoles inutilisées. Pour ce secteur, nous proposons plutôt une vision d'avenir, une vision qui réponde aux besoins actuels mais également futurs de la population de Québec.
S'il est un besoin universel, c'est bien celui de respirer un air pur, rendu possible par les végétaux terrestres et aquatiques qui produisent l'oxygène et assainissent l'air. Le secteur est déjà affecté par la pollution générée par l'aéroport et d'importantes voies de circulation. La pollution nuit également à la santé des autres espèces animales alors que les normes visent seulement les humains. La destruction d'écosystèmes ne fera qu'aggraver la situation.
Le besoin de se nourrir est également incontestable. Tout comme les milieux naturels, les terres agricoles de ce secteur constituent un héritage précieux. Les événements météorologiques extrêmes affectant de plus en plus les récoltes, les chaînes d'approvisionnement et les voies de circulation, les États décideront de nourrir leur population plutôt que de poursuivre les exportations. Se donner la possibilité d'assurer notre sécurité alimentaire à proximité devrait donc être privilégié surtout que ce territoire offre déjà framboises, pommes, cerises, noisettes, mûres, amélanches, asclépiade et bien d'autres ressources.
Vivre dans un état optimal de santé physique et mentale constitue également une aspiration universelle. Et le seul contact avec la nature offre des bénéfices incalculables et gratuits. Une amélioration du fonctionnement du système immunitaire, la prévention du déclin cognitif, une réduction de la tension artérielle, une diminution des comportements hyperactifs et impulsifs chez les enfants et une augmentation des interactions sociales n'en sont que quelques exemples. Observer tranquillement les plantes se développer, apercevoir des traces de vie animale ou bouger intensément au grand air, à travers la beauté naturelle, sont des activités qui peuvent être mises en place rapidement sans investissement important.
Nous devons réaliser que la place de l'humain se situe au sein même des écosystèmes plutôt qu'à l'extérieur ou au-dessus. Le respect de la nature dont nous dépendons pourrait alors devenir le centre de nos préoccupations et se refléter dans l'orientation prioritaire d'aménagement de notre territoire, de sorte que nos besoins humains pourraient être plus adéquatement et durablement satisfaits.
Pour assurer ce respect, il est nécessaire d'avoir en main les études de caractérisation indépendantes nous permettant de de connaître parfaitement les espèces animales et végétales peuplant le territoire. Des études devraient également être faites, notamment, concernant les espaces de liberté à consentir aux ruisseaux et aux milieux humides puisqu'ils se déplacent au fil des changements environnementaux.
Un autre besoin humain fondamental est celui d'avoir un abri. Dans les zones appropriées, nous devrions développer du logement social et abordable puisque c'est ce type d'habitation dont la population a actuellement le plus besoin. La Ville agirait enfin dans le sens inverse au marché spéculatif qui fait en sorte que ce sont davantage les banques, que les personnes, qui sont propriétaires de leur habitation. Nous sommes aussi d'avis que le milieu de vie devrait inclure différentes catégories de gens, dans un même édifice : personnes âgées, familles, personnes à faible revenu, notamment, car ce sont ces personnes qui ont actuellement le plus besoin de logement à coût raisonnable.
Puisque le lien social et l'autonomie sont également des besoins humains fondamentaux, la densification résidentielle constituerait la règle. Pour optimiser l'espace intérieur, des aires communes dédiées à différents usages, collectifs ou individuels comme recevoir un invité, devraient être envisagées, tout en prévoyant des espaces d'intimité.
La construction de bâtiments économes en énergie, par exemple en les positionnant dans une orientation favorable à une basse consommation énergétique, devrait être favorisée ainsi que l'utilisation de matériaux à faible empreinte environnementale.
D'autres usages complémentaires aux vocations résidentielles et agricoles pourraient également être inclus, dans la mesure où ils s'inscrivent dans une perspective écologique, comme des services de garde, le partage des savoirs, diverses formations dont l'agroécologie, et des ateliers de réparation. La réduction, la récupération et le traitement sur place des déchets, notamment liés à la construction, devraient d'ailleurs faire partie intégrante de la planification.
Par ailleurs, puisque l'ensemble des zones naturelles sont interdépendantes, il n'est généralement pas question, de segmenter le territoire, par exemple par des routes asphaltées traversant de part et d'autre le secteur. Ainsi, on devrait tenir compte de la proximité avec la route de l'aéroport à l'est et de la route Jean-Gauvin à l'ouest dans le choix des lieux à développer. La connexion entre les nouveaux secteurs et avec les zones déjà existantes au sud serait finalisée grâce à des sentiers pédestres, de vélo, de ski et de raquette.
Les modes de transports collectifs réduiront aussi notre empreinte sur le territoire en évitant le recours à de vastes stationnements. Et cela abaissera les coûts de transport individuels.
La perspective écologique, en plus de viser à ce que les humains entretiennent des relations équilibrées avec la nature, concerne également l'organisation humaine. L'entraide a permis à la nature de prospérer généreusement, bien davantage que la concurrence. Par exemple, les champignons mycorhiziens dans le sol sont essentiels à la plante pour se nourrir et la plante lui fournit en retour les sucres qu'elle synthétise grâce à l'apport du soleil. La coopération a également permis à l'humanité de tirer le meilleur d'elle-même.
Les personnes qui évolueront au sien de nouveau milieu de vie, celles qui y produiront la nourriture ou celles qui y assumeront diverses autres responsabilités devraient être impliquées dans la planification et la création des différents espaces. La participation du voisinage dès les premières phases des projets, devrait également être favorisée, encouragée et activement recherchée afin qu'ils s'intègrent harmonieusement au quartier actuel et puissent susciter des collaborations. Tous ces gens contribueront à la création de cette vision pacifiste et démocratique en favorisant espaces communs, transports collectifs et actifs, constructions et activités ayant un impact minimal sur la nature.
Réunir des personnes qui ne se connaissent pas et proviennent d'horizons divers constitue un beau défi. Des organisations ayant l'expérience dans ce genre de défi devraient appuyer les personnes concernées afin qu'un dialogue respectueux et constructif puisse permettre un avancement harmonieux des différents projets. Des ressources plus spécialisées dans le domaine de la construction, par exemple, devraient également s'adjoindre aux groupes citoyens.
La ville a la possibilité d'agir pour favoriser la création d'un milieu de vie agréable dans le secteur sud de l'aéroport qui soit à l'image des populations qu'il pourrait desservir. Surtout, elle a le devoir de favoriser la résilience face aux changements climatiques, ce qui inclut de conserver la fraîcheur de la ville et les fonctions écologiques des milieux naturels. Ce faisant, elle peut contribuer à préserver la santé de ses citoyennes et citoyens ainsi que des autres êtres vivants actuels et futurs auxquels nous sommes intrinsèquement liés.
Cela implique que la Ville et ses partenaires cessent de traiter l'environnement comme un dossier parmi d'autres en minimisant l'importance des milieux naturels. Les ressources humaines, matérielles et financières pourraient alors être redirigées de manière à ce que les écosystèmes puissent demeurer nos alliés à perpétuité, tout en favorisant la création d'emplois conséquents. Aucun objectif, même économique, ne peut être atteint sans stabilité et durabilité écologique - fondement de toute aspiration humaine depuis toujours.
Résidents et résidentes de Québec ayant signé :
Coralie Rousseau, pour un futur vert et sain
Maxine Dandois-Fafard, Mère au front Québec
Enrique Macias, La Ville que nous voulons
Claire Murati, Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale nationale
Marie-Hélène Joannette-Cartier, Mère au front pour Céleste
Katherine Robitaille, Doctorante à l'Université Laval
Ariane Leduc, Mère au front
Béatrice Lara Bilodeau, Mère au front pour Rose
Thms Gsln, Citoyen concerné et engagé pour la préservation des écosystèmes
Linda Auclair, citoyenne consciente que le VIVANT est essentiel et qu'il doit être aimé et protégé inconditionnellement
Marie-Hélène Felt, Mère au front pour Élie et Jeanne
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Plus de salaire, mais moins de démocratie syndicale – Une victoire compliquée à Air Canada
Comme le rapporte la Presse Canadienne, les agent·es de bord d'Air Canada ont rejeté à 99,1 % l'entente de principe avec la compagnie aérienne alors que le taux de participation au vote s'est élevé à 99,4% selon le SCFP. Cette décision n'aura cependant pas d'influence sur les vols, puisqu'aucune grève ni lock-out ne pourra avoir lieu. Air Canada et le SCFP avaient envisagé cette éventualité et se sont entendus pour ne pas déclencher de grève ou de lock-out pendant que les négociations se poursuivaient par voie de médiation et d'arbitrage. 5 Septembre 2025. (PTAG)
2 septembre 2025 tiré d'International Viewpoint
Après quatre jours de grève inspirants, les agent·es de bord d'Air Canada votent maintenant sur une entente de principe (EP) qui offre des gains salariaux significatifs. Mais pour obtenir cette EP, les dirigeants syndicaux ont aussi accepté de sacrifier le droit des travailleuses et travailleurs de rejeter l'ensemble de l'entente et de lutter pour plus. Le socialiste canadien David Camfield explique les circonstances inhabituelles de cette lutte – et l'entente tout aussi inhabituelle qui l'a conclue.
Les agent·es de bord d'Air Canada (AC) et d'Air Canada Rouge, environ 10 500 travailleuses et travailleurs, ont fait grève du 16 août jusqu'au matin du 19 août. Le personnel est composé à 70 % de femmes et surtout de jeunes – les trois quarts ont moins de cinq ans d'ancienneté. Ils sont membres du Syndicat canadien de la fonction publique (SCFP) parce qu'Air Canada était autrefois une société d'État fédérale (une entreprise publique) qui a ensuite été privatisée.
Les travailleurs n'étaient en grève que depuis quelques heures lorsque le gouvernement fédéral libéral est intervenu. La ministre du Travail a ordonné au Conseil canadien des relations industrielles (CCRI), l'organisme fédéral compétent pour les travailleur·euses du transport aérien, d'ordonner au syndicat de mettre fin à la grève et de trancher le conflit par arbitrage exécutoire. Cette intervention était largement attendue, puisque les libéraux l'avaient déjà fait à plusieurs reprises, en utilisant l'article 107 du Code canadien du travail.
La plupart du temps, les dirigeants syndicaux s'étaient simplement pliés à cette décision, mais pas cette fois-ci. La grève a continué.
Le président national du SCFP, Mark Hancock, a déchiré l'ordonnance de retour au travail du CCRI devant une foule de grévistes en liesse à l'aéroport Pearson de Toronto. Le message des dirigeant·es du SCFP national et de la composante Air Canada du syndicat était clair : la grève ne serait réglée que par la négociation. C'était une défiance ouverte de l'ordonnance fondée sur l'article 107, dont les dirigeant·es du SCFP contestaient la légitimité.
Hancock a déclaré qu'il était prêt à aller en prison si nécessaire. Cela peut arriver : Grace Hartman, présidente nationale du SCFP, avait purgé une peine de prison en 1981 pour avoir refusé d'ordonner aux travailleuses et travailleurs des hôpitaux ontariens en grève illégale de retourner au travail. Jean-Claude Parrot, du Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes, avait lui aussi été emprisonné en 1978 pour avoir refusé de dire à ses membres de respecter une loi de retour au travail qui mettait fin à une grève postale.
La grève était absolument solide, sans surprise, car le vote de grève avait été adopté à 99,7 % avec une participation de 94,6 %. Les agent·es de bord soutenaient fermement les revendications syndicales clés : des augmentations salariales substantielles pour compenser l'érosion du pouvoir d'achat subie sous la précédente convention collective – qui avait duré dix ans ! – et la fin du travail non rémunéré, une pratique de longue date dans l'industrie. En effet, les agent·es de bord n'étaient payé·es que pour le temps passé en vol, et non pour tout le temps passé dans l'avion au sol, avant ou après un vol.
Bien que la grève ait cloué au sol tous les vols d'Air Canada et perturbé les voyageur·euses, il y avait beaucoup de sympathie pour les agent·es de bord. Le SCFP avait préparé le terrain grâce à une communication publique efficace centrée sur la question du travail non rémunéré. Des membres d'autres syndicats et des personnes pro-syndicales ont commencé à se joindre aux piquets de grève.
Pour beaucoup de syndicalistes actif·ves, de militant·es de gauche et, je crois, pour de nombreux travailleurs et travailleuses, voir Hancock déchirer l'ordonnance de retour au travail et insister pour que la grève ne prenne fin qu'avec une entente négociée a été électrisant. Pour quiconque était consterné par l'usage du fameux article 107 pour étouffer les grèves et inquiet que cela donne des idées aux gouvernements provinciaux d'ajouter des dispositions semblables aux lois provinciales du travail – qui couvrent environ 90 % des travailleuses et travailleurs de l'État canadien –, voir le SCFP tracer une ligne de résistance a été très inspirant.
Le Congrès du travail du Canada (CTC), équivalent de l'AFL-CIO aux États-Unis, a publié le 17 août une déclaration exigeant le retrait de l'ordonnance. Il promettait un appui financier et autre à la grève, ainsi qu'une « solidarité indéfectible » si le gouvernement intentait une action contre le SCFP. Sans surprise, il restait vague sur la nature concrète de cet appui, mais il s'agissait tout de même d'un soutien sans équivoque à une grève défiant la loi. Le CTC appelait aussi le gouvernement à s'engager à ne plus jamais utiliser l'article 107 contre une grève et à l'abroger dès la prochaine session parlementaire.
La grève a continué jusqu'au lundi 18 août, alors que les négociations étaient suspendues. Mais ce soir-là, on annonçait que l'équipe de négociation du syndicat rencontrerait Air Canada. Tôt le matin du mardi, un accord était annoncé et la grève terminée. Le communiqué du SCFP donnait l'impression d'une grande victoire :
« Les agents de bord d'Air Canada et d'Air Canada Rouge ont conclu une entente de principe, obtenant un changement transformationnel pour notre industrie après une lutte historique pour affirmer nos droits constitutionnels. Le travail non rémunéré, c'est fini. Nous avons retrouvé notre voix et notre pouvoir. Quand nos droits ont été bafoués, nous avons tenu bon, nous avons riposté – et nous avons obtenu une entente de principe sur laquelle nos membres peuvent voter. »
C'est ainsi que la plupart des gens qui soutenaient la grève perçoivent le résultat, mais il n'a pas fallu longtemps avant que des faits viennent nuancer ce tableau.
L'entente de principe soumise au vote ne donne en réalité aux membres que le choix entre ratifier l'accord ou le rejeter, auquel cas les salaires seraient tranchés par arbitrage, tandis que toutes les autres clauses négociées seraient quand même intégrées dans la convention collective. Ce n'est pas du tout ainsi que fonctionne normalement la négociation collective au Canada. Les travailleuses et travailleurs syndiqués ont le droit de voter pour accepter ou rejeter une entente de principe dans son intégralité, sauf en cas d'arbitrage exécutoire. Mais ici, de façon très inhabituelle, et parce que le CCRI avait déclaré la grève terminée juridiquement, les travailleuses et travailleurs font face à un vote de ratification qui ne leur permet pas vraiment de rejeter l'entente. Les dirigeant·es du SCFP ont accepté un règlement qui prive les travailleurs-euses de ce droit et les empêche de reprendre la grève pour obtenir mieux dans ce cycle. Ils n'ont pas gagné une véritable entente de principe négociée que les membres pouvaient accepter ou rejeter, ce qui aurait rendu l'ordonnance de retour au travail lettre morte, encore moins forcé son retrait.
Les travailleurs et travailleuses doivent donc se prononcer sur un vote de ratification qui ne leur permet pas réellement de rejeter l'entente. (Voir l'introduction)
Quant au contenu de l'entente de principe de quatre ans, elle prévoit des augmentations salariales. Pour celles et ceux ayant moins de cinq ans d'ancienneté, une hausse de 12 % dès la première année ; pour les autres, 8 %. Ensuite, 3 %, 2,5 % et 2,75 % les trois années suivantes. Il y a aussi une rémunération partielle au sol, d'une heure ou un peu plus par segment de vol, selon la largeur du fuselage, avec un pourcentage progressant de 50 % du taux horaire cette année à 70 % en 2028. Ce sont des gains, absolument, mais cela ne signifie pas que le travail non rémunéré est terminé ni qu'il s'agit d'un changement « transformationnel ».
Le vote de ratification est en cours, du 27 août au 6 septembre, en ligne et par téléphone, et je m'attends à ce que certains ne votent pas du tout en raison de leur déception, de leur colère et de leur résignation face au fait que, même s'ils rejettent l'entente, ils ne seront pas autorisés à se battre pour une meilleure. Mais comme les attentes étaient élevées, peut-être qu'une majorité votera non. Bien qu'il soit théoriquement possible que les agent·es de bord rejettent l'entente puis déclenchent une grève sauvage qui défie la loi et leurs responsables syndicaux, je ne pense pas que cela se produira. Il faudrait pour cela une organisation vraiment solide parmi les travailleuses et travailleurs de la base, en dehors de la structure syndicale officielle, avec des dirigeants combatifs et sûrs d'eux, des conditions préalables qui semblent douteuses en ce moment.
Dans l'ensemble, je pense que le résultat est une victoire partielle et compliquée. Les travailleurs·euses ont obtenu de réels gains salariaux, mais ils n'ont pas le droit de rejeter une entente et de lutter pour une meilleure. Ce qui s'est passé ne semble guère de nature à dissuader le gouvernement fédéral d'utiliser à l'avenir l'article 107 pour mettre fin aux grèves.
Il convient de souligner que négocier une entente que les travailleurs·euses n'ont pas réellement le droit de rejeter présentait des avantages à la fois pour la compagnie et pour les responsables du SCFP. La compagnie a obtenu la garantie que la grève ne reprendrait pas, et les dirigeants syndicaux ont obtenu une protection contre la pression de la base les incitant à se battre pour une meilleure entente et à mener davantage d'actions de grève.
De plus, le résultat d'une entente que les travailleurs·euses ne peuvent pas réellement rejeter est néfaste pour la construction syndicale. Ce n'est pas démocratique. Cela a retiré des mains des travailleurs et travailleuses la décision de savoir si l'entente était suffisante. Cela n'encouragera pas les militantes et les militants les plus combatifs, qui ont été vraiment inspiré·es par la grève, à s'impliquer davantage dans le syndicat.
Une victoire plus importante était certainement possible. Air Canada était complètement clouée au sol. Elle perdait beaucoup d'argent et était donc sous une forte pression. La direction n'était absolument pas préparée à ce qui s'est produit. Elle s'attendait à ce que le gouvernement fédéral intervienne et que les dirigeants du SCFP disent alors aux travailleurs·euses de se conformer à un ordre de retour au travail. Pendant la grève, le SCFP a publié en ligne une image contenant une citation tirée d'une entrevue accordée par le PDG d'AC, Michael Rousseau, à BNN Bloomberg le 18 août. Rousseau a déclaré : « Eh bien, nous pensions, évidemment, que l'article 107 serait appliqué, et qu'ils n'essaieraient pas illégalement de l'éviter. »
Si la grève s'était prolongée, je pense que le SCFP aurait pu remporter une victoire beaucoup plus grande pour les agent·es de bord et pour la classe ouvrière dans son ensemble. Même sans forcer le gouvernement à annuler l'ordonnance, ils auraient pu obtenir une entente avec des gains plus importants, qui ignorait l'ordre de retour au travail — une entente que les travailleurs·euses auraient pu ratifier ou réellement rejeter. Cela aurait été un précédent incroyable. Et si des actions de solidarité avaient eu lieu, de la part de travailleurs·euses d'aéroport ou de travailleurs·euses de WestJet, principal concurrent d'AC — par exemple des ralentissements, des arrêts maladie, ou le refus de franchir les lignes de piquetage — d'autres employeurs auraient paniqué en coulisses et auraient fait pression sur AC pour régler le conflit. Je ne sais pas si de telles actions de solidarité auraient eu lieu si la grève s'était prolongée, puisque c'est illégal et que la plupart des travailleurs·euses aujourd'hui n'ont aucune expérience de ce type d'action, mais il n'est pas impossible qu'au moins un peu de cela se soit produit, surtout si le gouvernement avait décidé de punir le SCFP pour avoir défié la loi.
Alors, pourquoi les responsables du SCFP ont-ils mis fin à la grève de la façon dont ils l'ont fait ? Pour les dirigeants nationaux du SCFP, je pense que l'objectif principal était de négocier un règlement avec certains gains pour les agent·es de bord. Ils ne voulaient pas que tout soit décidé par un arbitre. Après l'intervention du gouvernement, cela restait leur objectif primordial. Remporter une victoire politique contre l'utilisation de l'article 107 pour casser des grèves — ce qui aurait été une victoire pour la classe ouvrière dans son ensemble — passait au second plan. Une fois qu'ils ont forcé AC à revenir à la table des négociations, ils ont abandonné cet objectif et se sont concentrés sur le but principal.
Pourquoi ont-ils agi ainsi ? Surtout parce qu'ils sont attachés à la négociation collective. Ce processus légalement encadré et strictement contrôlé est au cœur de ce que fait la couche des permanents syndicaux, qu'il s'agisse des dirigeants élus ou du personnel — cela, ainsi que la gestion des griefs, qui est la manière de traiter les différends sur les droits des travailleurs·euses entre deux rondes de négociation.
Je pense que les dirigeants du SCFP ont montré qu'ils sont prêts à soutenir une action militante si c'est ce qu'il faut pour préserver la négociation collective conventionnelle. Cela les distingue des chefs de nombreux autres syndicats. L'intervention flagrante du gouvernement avec des ordres ou des lois de retour au travail mine la négociation collective conventionnelle. Ils sont donc parfois disposés à soutenir les travailleurs·euses qui la contestent, ou même à diriger cette contestation, comme ils viennent de le faire. Ils sont parfois prêts à utiliser des tactiques militantes pour lutter pour des objectifs qui ne sont pas radicaux.
Il faut se rappeler que défier la loi peut entraîner des amendes massives pour les syndicats. Cela peut les affaiblir en tant qu'institutions, voire menacer leur capacité à fonctionner. Pour l'appareil syndical, composé de dirigeants et de permanents à temps plein, c'est un problème d'une autre nature que pour les syndiqué·es de la base, car leur fonction dépend du maintien de la machine syndicale. Donc, une fois que les principaux dirigeants du SCFP ont vu une voie vers une entente qui mettrait fin à la grève et écarterait la menace d'amendes importantes ou de poursuites pour avoir défié la loi, ils l'ont saisie.
Un connaisseur du SCFP m'a dit ceci : « Il faut reconnaître au National d'avoir si bien joué ses cartes — ils se donnent efficacement l'image de militants audacieux auprès des membres et du public, tout en contenant les luttes dans les limites du statu quo. Ils ont le beurre et l'argent du beurre. »
Ce n'est pas la première fois qu'ils agissent ainsi. En 2022, lorsque le Conseil des syndicats scolaires de l'Ontario (OSBCU) du SCFP était en négociation et qu'il a été frappé par une loi provinciale préventive pour l'empêcher de faire grève, ils ont défié la loi et ont quand même fait grève. L'organisation d'actions de solidarité pour soutenir l'OSBCU avait commencé. Dès que le premier ministre provincial a dit qu'il retirerait la loi si la grève cessait, les responsables nationaux du SCFP et d'autres dirigeants syndicaux ont fait pression sur la présidente de l'OSBCU pour qu'elle accepte l'offre et retourne à la table de négociation sans le levier que représentaient les travailleurs et travailleuses en grève et leurs nombreux soutiens. Et c'est ce qui s'est passé.
De loin, le résultat de la grève d'Air Canada peut facilement sembler être ce que le SCFP national a dit qu'il était. Beaucoup de gens pensent donc probablement que ce fut tout simplement une immense victoire. Cela encouragera les militant·es syndicaux à l'utiliser comme exemple positif. Ils pourront dire : « Regardez, le SCFP a défié la loi et a gagné, c'est ce que nous devrions nous préparer à faire si nécessaire. » C'est bien. C'est positif que les agent·es de bord aient montré qu'on peut mener une grève populaire qui défie la loi et qui gagne, même si cela cause des désagréments à beaucoup de gens. C'est bien que le geste de Hancock, déchirant l'ordre de retour au travail, ait été largement relayé dans les médias.
Mais ce qui s'est réellement passé n'est pas ce que cela semble être vu de loin. Pour moi, ce qui s'est passé confirme que nous ne pouvons pas compter sur l'appareil syndical pour nous battre et gagner de façon cohérente, même quand les responsables semblent plus combatifs. Les membres qui veulent des syndicats réellement combatifs, démocratiques et solidaires doivent s'organiser eux-mêmes et travailler à transformer nos syndicats. Nous devons construire des caucus, des groupes de membres qui prennent à cœur ce que disait le Comité des travailleurs de Clyde en Écosse en 1915 : « Nous soutiendrons les responsables tant qu'ils représenteront correctement les travailleurs, mais nous agirons indépendamment dès qu'ils les trahiront. »
30 août 2025
Source : Tempest.

Braver l’interdit Histoire féministe de l’avortement au Québec [1969-1988]
Parution le 16 septembre au Québec
— Marie-Laurence Raby
En 1969, une vaste réforme du Code criminel ouvre la porte à la décriminalisation partielle de l'avortement au Canada et rend possibles certaines interventions pour des raisons thérapeutiques. Au Québec, c'est l'occasion pour le mouvement féministe de se mobiliser et de demander l'accessibilité complète et universelle des services et le retrait de la tutelle médicale. Certaines militantes mettent sur pied un vaste réseau de services d'avortement, actif jusqu'à l'arrêt Morgentaler de 1988.
Les militantes ont défié les lois, joué au chat et à la souris avec la police, traversé la frontière états-unienne et mobilisé leur savoir-faire pour offrir des avortements sécuritaires. C'est cette histoire de l'ombre que raconte ici Marie-Laurence Raby. Une aventure souvent occultée dans l'histoire par le travail des hommes médecins.
« Le mépris n'aura qu'un temps ! »
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L’anti-impérialisme ne peut se diviser sans trahir tous les peuples
Comment stopper les crimes de guerres, les politiques d'apartheid, les crimes contre l'humanité, les génocides, les féminicides, les viols ? Comment arrêter des gouvernements élus ou non, des bandes armées, des autoproclamés serviteurs de dieu ? Comment réduire les soutiens ou les silences institutionnalisés qui permettent à certains de tuer, massacrer, piller, exproprier… ?
Tiré du numéro 14 de la revue Adresse : internationalisme et démocratie.
Aucune condition préalable ne doit être mise aux actions collectives pour neutraliser les responsables de ces crimes. Cependant, la compréhension des mécanismes et des rapports sociaux qui ont favorisé ou permis les ignominies, est plus que jamais nécessaire pour envisager d'agir dans l'intérêt du plus grand nombre.
Nous ne devons jamais négliger les résistances internes (que certain·es cependant continuent publiquement de nier) aux différents exactions des gouvernements, comme, par exemple, au sein de la Fédération de Russie. Ce que nous rappellent à propos de l'avenir de la Fédération de Russie Kirill Medvedev (« Protestations en temps de guerre à l'intérieur des frontières de la Fédération de Russie ») et Liliya Vejevatova (« La résistance féministe en Russie »). On a pu voir également avec la « révolution des cartons », comment les Ukrainien·nes ont su rappeler à leur gouvernement que la conduite de leur guerre contre l'invasion russe était inséparable de l'approfondissement de la démocratie. Différentes formes d'autoritarisme, comme l'analyse Enzo Traverso dans « Autoritarisme et démocratie au 20e siècle », se dessinent, s'entrecroisent, se complètent ou s'affrontent.
L'agression, avec la dimension génocidaire des enlèvements d'enfants et son cortège de crimes de guerre, de la Fédération de Russie de l'Ukraine se poursuit. A Gaza, les crimes de l'armée israélienne sont aujourd'hui nommés politique d'affamement et génocide (voir, entre autres, l'article de Shatha Yaish : « Notre génocide ») ; la politique d'expropriation des populations palestiniennes en Cisjordanie s'amplifie. Tout cela avec la complicité active de certains États et le double langage d'autres (dénonciations du génocide et livraison de minéraux, collaboration institutionnelle, commerce dont celui des armes).
Sans prise en compte de l'ensemble des situations, la pensée devient hémiplégique (et se transforme souvent en soutien implicite à certains dictateurs), les repères s'effondrent, les mensonges se travestissent en vérités, les mots perdent leur sens. Il est donc temps de se pencher sur les propositions de Vladislav Starodubtsev : « Repenser un programme de gauche ».
La crise du mode de production capitaliste (stagnation de la productivité du travail, problèmes liés à valorisation du capital ou au taux de profit dégagé) et des relations sociales (dont la polarisation des richesses captées par des minuscules minorités dans la plupart des pays) qui s'y déploient se traduisent par la montée de l'autoritarisme. Aux choix démocratiques, les possédants opposent leur arbitraire (Samuel Farber : (Réflexions sur l'arbitraire »).
Aux États-Unis, Trump et son vice-président s'efforcent de cocher toutes les cases de ce qu'Enzo Traverso nomme le postfascisme :
– Revendications territoriales pour satisfaire l'espace vital de l'État dominant : Canada, Groenland.
– En finir avec les règles de la mondialisation, appliquer des droits de douane aux pays exportateurs en fonction de l'arbitraire étasunien.
– Désignation de l'ennemi intérieur, l'Autre, les immigré·es.
– Constitution d'une police fédérale dédiée à leur « chasse » (ICE : Immigration and customs enforcement).
– Interdiction et arrestations des manifestant·es pour la Palestine. Poursuite des étudiant·es pro-palestinien·nes.
– Destitutions de juges. La parole gouvernementale primant sur les décisions de justice.
– Glorification de l'armée et indirectement fête d'anniversaire du chef (le 14 juin).
– Restrictions des crédits aux universités. Fermeture de départements contestant le savoir officiel. Intervention directe dans l'élaboration des programmes en fonction de ce « savoir ».
– Fermeture du ministère fédéral de l'éducation.
– Construction de la « vérité officielle » y compris contre les faits établis (licenciement de la directrice chargée d'établir les chiffres de l'emploi, du chef du renseignement militaire). La propagande devenant la parole officielle.
– Chasse aux transexuel·les dans l'armée et les services publics.
– Pour verrouiller l'ensemble de ces mesures « antilibérales » que nous ne pouvons pas toutes énumérer ici, l'emploi de la « Garde nationale » fédérale contre l'avis des maires et gouverneurs : à Los Angeles contre les manifestations contre les exactions de l'ICE, à Washington pour quadriller la ville en attendant de faire de même à Chicago et dans les autres villes démocrates. La sécurité, la sécurité au moment des élections voulue par l'instigateur de l'assaut du Capitole (6 janvier 2021) est toujours le prétexte avancé pour justifier ce qui se déploie : un coup d'État rampant.
S'étendre sur ce point est important car nous connaissons les dictatures (Chine, Russie…) les États « illibéraux » (Hongrie, Inde…) mais jamais nous n'avions assisté à la transformation d'une démocratie bourgeoise en un État post-fascisme en direct au vu et au su du monde entier. Certes, résister est encore possible, dans la rue comme au moment du No Kings Day, dans les syndicats et les associations, mais sans unité des travailleurs et des travailleuses, des partisans·es de l'extension de la démocratie, des communautés, la course contre la montre risque fort d'être perdue.
Le refus des « encadrements » démocratiques et de leur concrétisation sous la forme de droits individuels et collectifs se traduit aussi par le refus des instances internationales comme la CPI et la CIJ. Pourtant par leurs simples existences elles limitent les arbitraires et participent du commun collectif. Le droit international n'est pas une coquetterie (voir les articles dans des précédents numéros d'Adresses). La déclaration Cour internationale de justice (CIJ), « Les États ont l'obligation légale de réduire leurs émissions et de protéger le climat », nous rappelle que nous vivons dans un monde borné. Réduire les émissions de gaz de serre des uns (les pays historiques les plus riches, la Chine et les pays producteurs de pétrole) est une urgence pour tous et toutes.
De la Kanaky à Mayotte, du Sahara occidental à la Palestine, la question coloniale, les politiques néocoloniales ne peuvent être contournées par celles et ceux qui gardent comme boussole le Principe espérance (Ernst Bloch) et qui luttent pour l'émancipation de toutes et tous. Kevin Anderson dans un entretien avec Grusha Gilayeva : « Les chemins de la révolution et le marxisme aujourd'hui », nous invite à reconsidérer des théories toujours en élaboration.
La majorité des travailleurs à travers le monde sont des travailleuses, la majorité des migrants sont des migrantes. L'apartheid dont elles sont victimes en Afghanistan et en Iran semble laisser plus indifférent que l'apartheid subit par les Palestinien·nes. Si les structures sexistes des sociétés et des pouvoirs sont généralisées dans le monde, leurs constructions sont cependant historiques et évolutives. La violence sexiste ne vient pas de nulle part. Un exemple et une analyse nous sont proposés par Roomaan Leach : « Les fondements structurels de la violence sexiste en Afrique du Sud ».
Dans ce numéro aussi, d'autres Adresses à visiter, des sites et des journaux, pour des informations et des analyses.
Partagez pour discuter ensemble.

Éditorial sur les cotisations syndicales : S’acharner sur la mauvaise cible
Dans le contexte de nombreuses crises actuelles, il est pour le moins surprenant qu'un gouvernement considère l'attaque des organisations syndicales comme une voie à privilégier.
Les intentions de vote de la CAQ sont au plus bas. La solution du gouvernement Legault est de ressortir les mêmes vieilles cartes usées dans l'espoir de se relancer. Il mise sur un grand tour de magie et s'en prend encore une fois à l'immigration et aux syndiqué-es.
Cette stratégie est un cul-de-sac parce que la baisse de confiance de la population vient d'ailleurs. Le gouvernement déplait en imposant une énième vague d'austérité qui nuit aux services publics, tout en multipliant de mauvais investissements faits avec les fonds publics.
Restreindre le droit de grève, droit qui permet d'améliorer les conditions de travail et les salaires de milliers de Québécoises et de Québécois n'était pas suffisant. Voilà qu'on s'en prend maintenant aux cotisations et aux finances des syndicats.
Cette nouvelle salve s'inspire des attaques similaires menées par la droite extrême chez nos voisins du sud, avec les résultats que l'on connait : un taux de syndicalisation famélique, une classe moyenne qui en arrache devant des riches de plus en plus fortunés, le tout dans un climat social très préoccupant.
Dans le contexte de nombreuses crises actuelles, il est pour le moins surprenant qu'un gouvernement considère l'attaque des organisations syndicales comme une voie à privilégier. Des milliers de Québécoises et de Québécois peinent à se loger et à composer avec la hausse du coût de la vie. Et la solution serait de s'en prendre à l'institution qui est le meilleur garde-fou pour la classe moyenne ? Rappelons que les syndicats demeurent l'un des meilleurs outils pour freiner les inégalités sociales.
Disons-le-nous franchement : depuis la hausse de l'inflation, des milliers de travailleuses et de travailleurs ont réussi à obtenir de bonnes augmentations salariales. Tout ça parce que leur employeur leur aurait fait de beaux cadeaux en remerciement du service rendu ? Que nenni ! Ce sont les luttes syndicales qui, d'hier à aujourd'hui, permettent d'améliorer le quotidien des travailleuses et des travailleurs.
Le rôle des syndicats ne peut se confiner à négocier des conventions collectives. Les travailleuses et les travailleurs ne sont pas des robots qu'on éteint après leur shift. Ce sont des citoyennes et des citoyens qui subissent la hausse du prix des loyers et des propriétés et les impacts des coupes et des réformes centralisatrices du secteur public. Rien ne sert d'avoir le meilleur contrat de travail si tu ne peux te loger ou avoir accès à des services d'éducation et de santé. C'est grâce aux luttes syndicales que nous avons obtenu l'équité salariale, des services publics de qualité, une protection en santé et sécurité du travail et de bonnes conventions collectives. Ce n'est certainement pas le patronat qui a milité pour mettre sur pied un régime d'assurance parentale ! Ces gains font une différence dans la vie de la majorité de la population.
Attaquer les syndicats ne fait que déséquilibrer davantage le rapport de force entre les employeurs et les travailleurs. Notre système de relations de travail s'ancre dans un compromis historique. Pour obtenir la paix industrielle, les employeurs et les gouvernements ont consenti à reconnaître les syndicats.
Pendant que le gouvernement s'en prend aux cotisations syndicales, pas un mot sur les millions de dollars dépensés par les associations patronales pour faire du lobbying auprès des élu-es. Si l'on veut regarder de près les finances des syndicats, pourquoi ne pas en faire autant pour les entreprises ? Est-ce que certaines décisions de syndicats peuvent être remises en question ? Tout à fait. Ils ne sont pas parfaits. Mais s'attaquer sans cesse à la même cible favorise le pouvoir patronal et accentue les inégalités sociales.
Militer syndicalement, c'est accepter de déranger. C'est accepter de contrarier les puissants ; pas pour le plaisir, mais pour améliorer la vie des travailleuses et des travailleurs. Et c'est la voie que la CSN continuera de suivre.
Caroline Senneville
Présidente de la CSN

Grande mobilisation citoyenne contre les compressions budgétaires
Des centaines de personnes se sont réunies le 7 septembre dernier devant les bureaux du ministère de l'Éducation, à Montréal, afin de dénoncer les compressions budgétaires en éducation. Rassemblés à l'initiative du mouvement citoyen Uni-es pour l'école, parents, enfants, citoyennes et citoyens, personnel de l'éducation, organismes de la société civile et syndicats, dont la CSQ et ses fédérations, ont revendiqué un investissement massif et durable en éducation.
« Le gouvernement prend nos enfants en otage en leur coupant les ailes », a dénoncé l'une des porte-paroles du mouvement, Geneviève Simon Potvin. La mère de deux adolescents s'est dite « particulièrement inquiète et désabusée » par le système d'éducation : « On va accepter ça, jusqu'où ce lent et sournois démantèlement du réseau public ? »
« On nous répète que l'éducation est une priorité pour le gouvernement, mais à la rentrée, ce qu'on voit, ce sont des classes sans enseignant, des élèves sans soutien et des écoles qui tombent en ruine, a-t-elle ajouté. Les élèves dans nos classes aujourd'hui, ce sont aussi les élèves qui ont souffert de la pandémie hier. Et au lieu d'investir et de compenser, d'aider et de prioriser, on coupe. Ce n'est pas prioriser ça, c'est nous mentir. »
Pour Adam Pétrin, également porte-parole d'Uni-es pour l'école, ce qui se passe en ce moment, « c'est un manque de volonté politique. Le gouvernement a de l'argent puisqu'il a réussi à trouver des milliards de dollars pour Northvolt, pour le fiasco SAAQclic et pour la baisse d'impôt. »
Plusieurs représentantes et représentants de la CSQ et de ses fédérations de la petite enfance, de l'éducation et de l'enseignement supérieur étaient également présents à la mobilisation afin de soutenir le mouvement. D'autres manifestations ont également eu lieu simultanément dans d'autres régions du Québec, notamment en Outaouais et à Québec.
Rappelons que la CSQ et ses fédérations réclament depuis plusieurs mois une grande réflexion collective en éducation qui impliquerait l'ensemble des actrices et acteurs du milieu. Elles souhaitent parler de la réussite éducative des jeunes, de l'égalité des chances, de mixité scolaire et sociale. Elles veulent également un plan, un projet collectif, structurant et inspirant pour le Québec de demain.

Contrats en informatique Le SPGQ appuie la demande de moratoire
Québec, le 7 septembre 2025 — Le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ) appuie la demande de moratoire de Québec solidaire sur l'octroi de nouveaux projets de transformation numérique de l'État jusqu'à ce que les recommandations de la commission Gallant soient mises en œuvre et que les enquêtes de l'Unité permanente anticorruption (UPAC) et de l'Autorité des marchés publics (AMP) soient complétées.
« La solution aux problèmes dans les projets informatiques passe par le développement de l'expertise interne. C'est beaucoup plus économique que d'embaucher des consultants tout en offrant un bien meilleur contrôle sur l'exécution des projets. Il faut absolument éviter d'autres scandales comme SAAQclic qui mènent à un gaspillage éhonté de fonds publics », plaide Guillaume Bouvrette, président du SPGQ.
Le gouvernement se trompe de cible quand il met à pied des centaines de personnes dans la fonction publique. « C'est dans la sous-traitance que le gouvernement devrait faire le ménage pour assainir ses finances. Fin du gel de recrutement, conditions attrayantes pour favoriser l'attraction et la rétention de talents et formation du personnel, voilà des mesures plus efficientes et économiques que la sous-traitance pour offrir à la population des services numériques dignes de ce nom ! Actuellement, le gouvernement coupe dans les ressources et plaide ensuite qu'il doit faire appel à des firmes externes par manque d'expertise. C'est insensé », juge M. Bouvrette.
À titre d'exemple, au ministère de la Cybersécurité et du Numérique, les appels d'offres ont totalisé près de 200 millions $ en 2024 (excluant les contrats de moins de 100 000 $) et les contrats de gré à gré plus de 126 millions $. « Le gouvernement doit sortir de cette relation toxique avec les firmes de consultation informatique. Il paie continuellement des consultants à des tarifs moyens de 800 $ à 900 $ par jour et parfois beaucoup plus. Les dépassements de coûts sont monnaie courante. Il faut arrêter de s'imaginer qu'on économise en faisant appel à des sous-traitants, c'est tout simplement faux », insiste M. Bouvrette.
À propos du SPGQ
Le SPGQ est le plus grand syndicat de personnel professionnel du Québec. Créé en 1968, il représente plus de 35 000 spécialistes, dont environ 26 000 dans la fonction publique, 6 000 à Revenu Québec et 3 000 répartis dans les secteurs de la santé, de l'enseignement supérieur et au sein de diverses sociétés d'État.
Source
Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec
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Lock-out et gourmandise patronale
La colère gronde ce mercredi soir, 3 septembre 2025, dans la salle du Conseil central du Montréal Métropolitain de la CSN. 150, peut être 200 personnes remplissent la salle, des dizaines sont debout, appuyées sur les murs avec des banderoles, des pancartes, des chandails syndicaux.
Elles sont « crinquées », peut-on entendre ; elles sont écœurées par un Gouvernement Legault au service exclusif du patronat et d'une minorité de privilégiés, qui octroie en pure perte des centaines de millions de dollars de fonds publics à des multinationales (Northvolt, IBM etc.) sans étude ou garantie sérieuse, de manière opaque, en outrepassant ses propres règlements environnementaux ou autres, au nom… de l'emploi et de la compétitivité du Québec. Ce même gouvernement qui, dans le même temps, coupe des millions de dollars dans les services publics québécois, restreint davantage encore le droit de grève, s'attaque aux syndicats, aux immigrant·es et qui continue d'exiger toujours plus de sacrifices de la part des travailleurs et des travailleuses de la santé, de l'éducation, des transports collectifs comme du secteur privé et cette fois-ci au nom, sans rire et sans vergogne... d'une saine gestion des fonds publics québécois, de la transparence et du "bien être" de la population.
Et ce soir, cette colère elle est portée et personnifiée par les dizaines de travailleurs et de travailleuses de chez Demix (anciennement Béton provincial) et de chez Héroux-Devtek qui, à 19h, prennent encore le temps de partager leur histoire.
Ils et elles sont en lock out, certains depuis neuf mois.
Ceux de Demix sont les premiers à témoigner. C'est la seconde fois depuis décembre 2024 qu'ils se déplacent au CCMM-CSN un mercredi soir. Gilets de sécurité jaune et orange sur le dos, ce sont des opérateurs de bétonnières, des mécaniciens, des doseurs. Ils sont employés par l'une des plus grandes entreprises de béton du Canada mais aussi « le pire employeur ; plus personne ne veut bosser pour lui… il recrute maintenant des travailleurs étrangers temporaires », témoigne l'un d'entre eux. Celui-ci poursuit et raconte que depuis le 5 décembre, ils sont en lock-out. Pourquoi ? « Eh ben parce qu'on s'est tenu debout ! ». Ils ont en effet eu l'impudence de refuser l'« offre » patronale, à savoir : un gel des salaires pendant quatre ans, l'abolition de la contribution patronale au REER collectif, soit une diminution de 5.5% du salaire ; la réduction de la contribution patronale aux assurances collectives (de 100% à 50%) ; une convention de sept ans ; des coupes dans le temps supplémentaire etc.
Le travailleur poursuit. Cela fait donc neuf mois, dans le froid ou en pleine canicule, qu'ils tiennent chaque jour la ligne de piquetage, font le tour des cimenteries et des chantiers du Québec, manifestent devant les résidences de leur patron etc. On apprend ainsi que ce dernier, un « philanthrope de Matane », vient de s'acheter « un chalet à 11 millions à Magog ».
« Même histoire classique mais violente pareil »
C'est ensuite au tour des travailleurs et des travailleuses de chez Héroux-Devtek de témoigner. Chandails verts et logo CSN sur le dos, ils et elles s'approchent de l'estrade.
Un représentant syndical raconte à son tour la « même histoire classique mais violente pareil » pour reprendre ses termes. L'employeur, une multinationale de l'aéronautique, spécialisée dans les trains d'atterrissage, a décrété un lock out le lendemain du rejet de l'« offre patronale », le 8 juillet dernier. Là encore, c'est donc la même histoire de dizaines d'employé·es déterminé·es qui déclarent aimer leur travail mais qui subissent un lock out, qui doivent vivre quotidiennement avec des pertes des salaires, qui fatiguent sur les lignes de piquetage et qui s'inquiètent pour leur avenir et celles de leurs proches.
De son côté, l'employeur recourt allègrement à des briseurs de grève selon le Tribunal administratif du travail et, peut-être en récompense pour avoir violé la loi, il verse « 1.6 millions et 1.2 millions de dollars aux deux principaux dirigeants de la compagnie ».
Pendant ce temps, toute honte bue, le Gouvernement et le Conseil du patronat du Québec dénoncent la surenchère, accusent les syndicats de faire durer les conflits et s'offusquent de la « gourmandise syndicale » qui nuit à la compétitivité et détruit les emplois. George Orwell ou Donald Trump, chacun dans son registre bien entendu, auraient pu s'inspirer d'eux.
Martin Gallié
Délégué du Syndicat des professeur·es de l'UQAM (SPUQ)
Illustration : "La gourmandise" de Louis Leopold Boilly, 1824
Photos du CCMM-CSN du 3 septembre : https://www.facebook.com/photo?fbid=1238511884958527&set=pcb.1238512198291829

Margaret Atwood publie une nouvelle satirique critiquant l’interdiction de livres au Canada
L'auteure a plaisanté en disant qu'elle avait écrit une œuvre « appropriée » après que l'interdiction scolaire de l'Alberta ait inclus son roman « La Servante écarlate. »
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Cette controverse s'inscrit dans un mouvement plus large de censure dans les institutions éducatives nord-américaines, où des groupes conservateurs utilisent la rhétorique de la « protection des enfants » pour cibler principalement des œuvres traitant de diversité sexuelle et de genre, ainsi que des classiques de la littérature mondiale abordant des thèmes sociaux complexes.
Margaret Atwood a publié une nouvelle critiquant les responsables élus pour une interdiction de livres de grande envergure dans la province canadienne de l'Alberta [1]. La décision controversée de retirer des livres prétendument contenant du « contenu sexuel explicite » a vu de nombreuses œuvres littéraires emportées dans le filet, y compris l'œuvre dystopique d'Atwood La Servante écarlate.
Dans un message sur les réseaux sociaux, Atwood a écrit que puisque son œuvre célèbre n'était plus autorisée dans les écoles de l'Alberta, elle avait écrit une œuvre courte « appropriée » pour les adolescents, ajoutant que l'œuvre était nécessaire parce que le ministre de l'Éducation de la province pensait que les étudiants étaient des « bébés stupides ».
L'histoire extrêmement brève retrace la vie de John et Mary, deux enfants « très, très bons ».
« Ils ne se curaient jamais le nez, n'avaient jamais de selles ou de boutons », a-t-elle écrit dans les premières lignes, ajoutant qu'ils étaient des chrétiens fervents qui « ne prêtaient aucune attention à ce que Jésus avait réellement dit sur les pauvres » et pratiquaient plutôt « un capitalisme égoïste et rapace » dans la veine de l'héroïne littéraire conservatrice Ayn Rand [2].
« Oh, et ils ne mouraient jamais, parce qui veut s'attarder sur, vous savez, la mort et les cadavres et beurk ? »
Atwood écrit que tandis que le couple « vécut heureux pour toujours », les avertissements sinistres de son roman de 1985 La Servante écarlate – qui décrit un régime fondamentaliste totalitaire dans lequel des femmes asservies sont forcées de porter des enfants – « se réalisèrent se réalisèrent et [la première ministre de l'Alberta] Danielle Smith [3] se retrouva avec une belle nouvelle robe bleue mais sans emploi » – une référence aux épouses d'élite du roman qui ont du pouvoir mais ne sont pas autorisées à travailler.
« Fin. »
Les groupes « droits des parents » gagnent du terrain
L'interdiction de l'Alberta a émergé comme le produit d'un lobbying intense par des groupes socialement conservateurs de « droits des parents » dans la province et reflète une tendance aux États-Unis.
Action4Canada et Parents for Choice in Education (PCE) [4] ont revendiqué le mérite de l'interdiction de livres et ce dernier a envoyé un courriel aux partisans après l'annonce de l'interdiction les remerciant pour leurs efforts à contacter les responsables gouvernementaux au sujet des livres « graphiques ».
Le gouvernement de l'Alberta définit le « contenu sexuel explicite » dans sa politique comme « contenu contenant une description détaillée et claire d'un acte sexuel ». Les étudiants de la maternelle à la 12e année [5] ne peuvent accéder à aucun « contenu » dans une bibliothèque scolaire qui répond à cette définition.
Les écoles publiques de l'Alberta ont jusqu'en octobre pour se conformer à l'ordre, mais certaines écoles ont déjà publié leurs listes de livres interdits. Le conseil scolaire d'Edmonton [6] a dit qu'il retirerait 200 livres des bibliothèques scolaires, y compris La Servante écarlate.
Une liste controversée d'œuvres littéraires classiques
D'autres livres à retirer des étagères incluent le roman dystopique de George Orwell 1984, dont les responsables disent qu'il contient des passages qui discutent de rapports sexuels et de viol ; I Know Why the Caged Bird Sings de Maya Angelou [7] et Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley.
La semaine dernière, Smith a critiqué les responsables pour avoir établi une liste si large de livres à retirer, décrivant la mesure comme une « conformité vicieuse ».
Smith a montré aux journalistes des extraits de romans graphiques – y compris Gender Queer de Maia Kobabe [8] – qui ont provoqué les nouvelles règles en premier lieu pour les illustrations explicites d'actes sexuels qu'ils contiennent. Le livre est une histoire de passage à l'âge adulte acclamée mondialement sur la vie adolescente et le début de l'âge adulte. Les critiques de l'interdiction disent que des groupes de pression de plus en plus puissants ciblent des livres qui affirment les identités LGBTQ+ [9].
Avant l'interdiction, Atwood avait aussi posté sur les réseaux sociaux mettant en garde contre la lecture de La Servante écarlate parce que « vos cheveux prendront feu ! »
« Procurez-vous-en un maintenant avant qu'ils organisent des autodafés publics. »
Leyland Cecco

Pop fascisme VS Pop gauchisme : qui va l’emporter ?
La pop culture est devenue le terrain d'une lutte intense, qui se joue à coups de memes, de vidéos Youtube, de stories d'influenceurs et de shorts de Tik-tokeuses. « bataille de civilisation » VS « lutte des classes » : à chaque camp, son écosystème, ses mots et ses codes. Retour sur ce combat pour l'hégémonie culturelle autour des travaux de Bolchegeek, Maxime Macé et Pierre Plottu.
Tiré du blogue de l'auteur.
Vous l'aurez sans doute noté, à moins de vivre dans une grotte ou la boîte crânienne de Pascal Praud : l'extrême-droite la plus virulente a le vent en poupe, et inonde le champ culturel et médiatique. Et ce, notamment, nous disent les éditions Divergences, qui ont publié en septembre dernier « Pop-Fascisme. Comment l'extrême-droite a gagné la bataille culturelle sur internet » des journalistes Maxime Macé et Pierre Plottu, « grâce à un intense combat mené par la fachosphère et ses troufions sur Internet ». Et « cet écosystème coordonné, pensé et interconnecté a permis à ces « idées » de se répandre jusque dans les médias, avec l'appui de Bolloré et de ses sbires littéralement en croisade. Combien de vues se transforment en voix pour le Rassemblement national ? Comment en est-on arrivé là ? ».
Viande rouge, cigares et « grand-remplacement »
Au menu (littéralement) : de la viande rouge, des cigares et du sport, car homme-blanc-alpha-manger-viande, pas comme ces hommes-soja (nom donné par l'extrême-droite aux gauchistes supposés maigres et mal nourris) à cheveux bleus et de moins de 100 kilos. Plottu et Macé, sur le plateau de l'émission Au Poste, de David Dufresnes (1), donnent ainsi l'exemple du très suivi Baptiste Marchais, « influenceur culturiste qui connaît le succès avec ses ‘'repas de seigneur'' », dîners lors desquels il peut ressortir la rhétorique d'extrême-droite la plus éculée : « l'homme blanc solide a disparu avec la bataille de Verdun, parce que ce sont eux les courageux morts au front, tandis que ne subsistent aujourd'hui que les lâches ».
Lui-même mène donc un business de coach en musculation, ce qui lui permet, en plus de son programme idéologique, de mettre un juteux beurre dans ses épinards. Car cette fachosphère est financièrement profitable, d'autant que soutenue par les milliardaires Pierre-Edouard Stérin et Bolloré, qui rachètent tout ce qu'il leur est possible de racheter, donnant ainsi une image médiatique favorable, et des canaux de diffusion massifs, à des collectifs fascistes comme les Némésis, dont Retailleau a récemment dit « partager les combats ». Avec, toujours, comme modus operandi, la construction de la « menace » gauchiste et « immigrationiste », avec une phraséologie de « l'ennemi intérieur » identique à celle de la presse antisémite des années 30 : « C'est très important de caricaturer l'ennemi. D'abord parce qu'il est beaucoup plus simple de lutter contre un adversaire caricaturé plutôt qu'un adversaire pluriel, et puis parce que ça renforce ses propres positions », dit Macé dans cette même émission, où il rapporte aussi ce bandeau observé sur la chaîne LCI, à propos de la déportation de migrants en Albanie par la mussolinienne Georgia Meloni : « La re-migration : une solution ? ».
Quand The Boys massacre le trumpisme
Je retrouve Benjamin Patinaud, dit le Bolchegeek, à la terrasse d'un petit bar de Lyon. Spécialisé dans ces questions, entre autres pour Blast, le journal l'Humanité et sur sa propre chaîne Youtube, il a réalisé il y a peu une vidéo sur la série Canal « Paris Police », série historique fort gauchiste, dont la saison 2, se déroulant en 1905, a vu le très catholique Bolloré censurer, suppose-t-il, toute mention… de la loi 1905 de séparation de l'église et de l'État, un comble. De même pour un affrontement entre les ligues d'extrême-droite et la police et les anarchistes, se déroulant hors-champ. Reste, malgré le coup de pression, cette réalité d'une série grand public, populaire, de qualité, assumant fièrement son ancrage féministe, antifasciste, antiraciste… Mais le constat d'ensemble de la pop, malgré son caractère apparemment progressiste, est-il si optimiste, si positif ? C'est l'objet de notre rencontre.
Nous en venons rapidement à parler de la série The Boys, sur Amazon Prime, à laquelle il a également consacré une vidéo. Une série « très pas subtilement de gauche (rires) », où l'on suit une troupe de massacreurs badass de super-héros machistes et fascistes, dirigés par Homelander, caricature de Superman à la sauce Trump, bébé-cadum grotesque pathologiquement accro à la violence et au pouvoir. Mais il s'est tout de même trouvé des groupes masculinistes pour déclamer leur amour de ce personnages, obligeant l'acteur interprète, Anthony Starr, à prendre la parole à de nombreuses reprises, déclarant : « Ce personnage n'est absolument pas un héros… Pourtant, beaucoup le glorifient et l'adorent. C'est vraiment surréaliste. » Et poussant, donc, Bolchegeek à faire sa vidéo sur la mécompréhension de la série (2) : « Il y a plein de gens qui me demandaient Andor, tu vois, un des meilleurs trucs sur la révolution dans la pop culture. Mais j'ai voulu plutôt réagir là-dessus, car à un moment il faut arrêter les conneries : présenter The Boys comme « anti-woke » alors que ça dit tout le contraire, c'est juste n'importe quoi, il faut redescendre ».
Car c'est l'une des particularités de cette série. Présenter, à traits épais, une sorte de « fascisme 2.0 », un dystopique néo-nazisme « inclusif » drivé par une armée de marketeux ayant pour but d'instrumentaliser les thématiques antiracistes, LGBTQIA+ et féministes pour servir leur plan idéologique ultra-conservateur. « Et ça, c'est totalement un move de gauche, en fait ! Il y a des gens d'extrême-droite, ils se disent, ah, ça critique l'hypocrisie homo, etc. Ils se rendent pas compte qu'en fait, dans les milieux LGBT, le pink-washing, c'est l'ennemi, quoi ». Même s'il se veut optimiste sur le fait que « la majorité du public de The Boys, c'est des gens qui sont quand même sensibles aux idées progressistes », et « qu'on surestime aussi le nombre de gens qui comprennent pas », il montre cependant la puissance de déni et de toxicité culturelle de la fachosphère, capable d'essayer de tirer vers soi la couverture d'une série qui lui crache très ouvertement à la gueule.
La pop a-t-elle une réelle influence ?
Je demande à Benjamin si, à ses yeux, ce genre de productions culturelles a un réel pouvoir d'influence sur les imaginaires. Il réfléchit. De mon côté, lui dis-je, « je pense qu'il y a une incidence positive. Je ne peux pas m'imaginer qu'un gamin qui mate The Boys et qui trouve les personnages super cool, et où les nazis sont présentés comme étant des grosses merdes, ne va pas être influencé ». Il est, lui, plus nuancé : « C'est une question qu'on me pose souvent, et je trouve que ça serait cool d'avoir une discussion collective un peu là-dessus, parce que j'ai pas trop d'idées arrêtées. En fait, mon intérêt, ça serait de dire que la bataille culturelle, c'est important, que c'est là que tout se joue, et de la surestimer. Mais je n'ai pas envie de faire ça. Et vu l'état du monde, il faut bien croire que ça n'a pas non plus une incidence si forte que ça. Pour l'instant, je me dis que c'est forcément mieux d'avoir des séries, des films » allant dans notre sens, comme le carton du film Sinners, de Ryan Coogler, hommage à la Blaxploitation se concluant par un massacre de blancs du KKK, ou la série Watchmen, « qui imagine une uchronie où en fait, il y aurait eu un tournant progressiste. Comme il y a eu un tournant Reagan, tu vois. Sauf que là, c'est pas Reagan, c'est Robert Redford, le président (rires). Mais évidemment la morale, même si ça critique certains aspects de la gauche, c'est que c'est toujours mieux d'être de notre côté que de celui des fascistes ».
Il donne aussi l'exemple de Beyond the spider-verse, film d'animation de Sonny Marvel où l'on retrouve le personnage de Spider-Punk, un anarchiste « qui est juste génial. Le gamin d'un pote, qui doit avoir six ans, quand, dans le film, il enlève son masque, et qu'en plus, c'est un Noir, avec des dreads, et qu'on voit que c'est le personnage le plus stylé de l'univers, il fallait voir sa gueule... il va s'en souvenir toute sa vie ». Il conclut : « Et il y a plein de petits trucs comme ça, je pense qu'on ne se rend pas compte de l'impact sur les nouvelles générations » ; « Une génération qui aura vécu avec des Spider-Punks, c'est pas la même génération qui aura vécu avec des héros reaganiens ». Car les productions culturelles estampillées de droite, il en a regardé, notamment pour le podcast Dis-Cor-Dia : « c'est tout le temps des merdes. La dernière fois, ils m'ont fait faire la trilogie adaptée de La Grève de Ayn Rand. L'idée du bouquin est trop conne : tous les entrepreneurs se disent qu'ils en ont marre des collectivistes et donc ils se cassent. C'est fait par une espèce de boîte de prod' de droite, mais nulle, avec de moins en moins de budget à chaque film. Personne ne regarde ça. C'est des trucs nazes de Bac DVD… »
Une offensive réactionnaire réelle - et efficace ?
Si quelqu'un comme Louis Sarkozy, fils de, nouvelle coqueluche des réac' du pays, n'a vendu que 2000 exemplaires de son bouquin malgré son passage sur tous les plateaux télé, le livre de Jordan Bardella, ou la revue fasciste Furia, de Papacito et Obertone, diffusés dans tous les points de vente Bolloré, sont de véritables succès - même si, tempère Benjamin, « Salomé Saqué a vendu autant si ce n'est plus, avec une exposition médiatique moindre ». Et, selon lui, citant les travaux de Vincent Tiberj critiquant la prétendue « droitisation de la société », « la pop culture est quand même massivement progressiste. Les artistes ont tendance à être au moins un peu plus progressistes que la moyenne, quoi. Et sans artistes, tu ne produis rien ». « Faire des bons films, des bons livres, ils galèrent. La culture meme, internet, tiktok, ils y arrivent très bien. Mais c'est vrai que faire une culture, ils n'y arrivent pas ».
Ces contenus immédiats, qui touchent principalement les jeunes ados, adeptes de trucs courts basés sur « la déconne », arriveront-ils à asseoir en eux une véritable idéologie ? Difficile de le savoir. Mais « ce qui est observé par contre c'est qu'il y a un retour, notamment chez les jeunes mecs, du masculinisme, notamment via les influenceurs. C'est terrifiant. J'espère qu'ils en reviendront. Et s'ils n'en reviennent pas tout de suite, ça fait quand même des dégâts. S'ils grandissent avec ça, il y a du chemin à faire pour eux…. »
A la fin de leur essai, Maxime Macé et Pierre Plottu rappellent que lorsque le Rassemblement National, après la dissolution, a manqué d'arriver en tête du second tour des législatives, Squeezie, suivi par 19 millions de personnes, a pris clairement position contre l'extrême-droite, de même que Lena Mahfouf, dite Lena Situation - 11 millions d'abonnés. Cependant, précisent les auteurs, « passée la joie, les influenceurs ayant pris la parole contre le RN se sont inquiétés pour la suite. « Je considère que ce n'est qu'un sursis et non une victoire », a ainsi estimé le vidéaste MisterMV, près de 500 000 abonnés sur Youtube, pour qui la gauche doit désormais « reconstruire et trouver une solution pour parler aux circonscriptions tombées sous le joug du RN » […] Reste à savoir si cet élan perdurera au-delà de l'urgence d'un scrutin. Car, en parallèle, la fachosphère continue à fourbir ses armes ». A la gauche de faire de même, sur le vaste terrain de lutte de la pop.
Par Macko Dràgàn
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(1) https://www.auposte.fr/pop-fascisme-trump-aux-usa-influenceurs-en-france-auposte-x-mediapart/
(2) Bolchegeek, Pourquoi personne ne comprend THE BOYS, vidéo Youtube

Des acteurs et réalisateurs s’engagent à ne pas collaborer avec des institutions cinématographiques israéliennes “impliquées dans un génocide”
Des centaines d'acteurs, réalisateurs et autres professionnels de l'industrie cinématographique ont signé un nouvel engagement dans lequel ils promettent de ne pas collaborer avec des institutions cinématographiques israéliennes qu'ils estiment “impliquées dans un génocide et un apartheid contre le peuple palestinien”. “En tant que cinéastes, acteurs, travailleurs et institutions du cinéma, nous reconnaissons le pouvoir du cinéma à façonner les perceptions”, indique le texte de l'engagement. “Dans ce moment de crise urgente, où nombre de nos gouvernements permettent le carnage à Gaza, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour lutter contre la complicité dans cette horreur incessante.”
Parmi les signataires figurent les réalisateurs Yorgos Lanthimos, Ava DuVernay, Asif Kapadia, Boots Riley et Joshua Oppenheimer ; ainsi que les acteurs Olivia Colman, Mark Ruffalo, Tilda Swinton, Javier Bardem, Ayo Edebiri, Riz Ahmed, Josh O'Connor, Cynthia Nixon, Julie Christie, Rebecca Hall, Aimee Lou Wood et Debra Winger. L'engagement comptait 1 200 signataires dimanche soir.
Le texte, partagé en exclusivité avec le Guardian, affirme s'inspirer du boycott culturel qui a contribué à la fin de l'apartheid en Afrique du Sud.
Les signataires s'engagent à ne pas projeter de films, à ne pas apparaître dans ou à ne pas collaborer d'aucune manière avec les institutions considérées comme complices, incluant festivals, cinémas, diffuseurs et sociétés de production. Les exemples de complicité incluent “le blanchiment ou la justification d'un génocide et d'un apartheid, et/ou un partenariat avec le gouvernement qui les commet”.
“Nous répondons à l'appel des cinéastes palestiniens, qui ont exhorté l'industrie cinématographique internationale à refuser le silence, le racisme et la déshumanisation, ainsi qu'à faire tout ce qui est humainement possible pour mettre fin à la complicité dans leur oppression”, peut-on lire dans le communiqué.
L'engagement a été publié par le collectif Film Workers for Palestine (Travailleurs du cinéma pour la Palestine). Le scénariste David Farr, l'un des signataires, a déclaré :
“En tant que descendant de survivants de la Shoah, je suis bouleversé et révolté par les actions de l'État israélien, qui impose depuis des décennies un système d'apartheid au peuple palestinien dont il a pris les terres, et qui perpétue aujourd'hui un génocide et un nettoyage ethnique à Gaza.Dans ce contexte, je ne peux pas soutenir que mon travail soit publié ou joué en Israël. Le boycott culturel a eu un impact significatif en Afrique du Sud. Il en aura un cette fois-ci aussi, et selon moi, il doit être soutenu par tous les artistes de conscience.”.
Une foire aux questions (FAQ) jointe à l'engagement explique comment identifier les institutions impliquées, en précisant que :
“Les principaux festivals de cinéma israéliens (notamment, mais sans s'y limiter : le festival du film de Jérusalem, le festival international du film de Haïfa, Docaviv et TLVFest) continuent de collaborer avec le gouvernement israélien pendant qu'il mène ce que des experts de premier plan qualifient de génocide contre les Palestiniens à Gaza”.
Et d'ajouter : “La grande majorité des sociétés de production et de distribution israéliennes, des agents de vente, des cinémas et autres institutions cinématographiques n'ont jamais soutenu les droits des Palestiniens tels que reconnus internationalement.”
L'engagement note cependant que « certaines institutions israéliennes ne sont pas complices » et recommande de suivre les lignes directrices fixées par la société civile palestinienne.
Les signataires précisent également que l'engagement ne les empêche pas de travailler avec des individus israéliens : “L'appel vise à inciter les professionnels du cinéma à refuser de collaborer avec les institutions israéliennes complices des violations des droits humains du peuple palestinien.
Ce refus vise la complicité institutionnelle, et non l'identité. Il y a aussi 2 millions de Palestiniens citoyens d'Israël, et la société civile palestinienne a élaboré des directives adaptées à ce contexte.”
L'engagement ne mentionne pas explicitement le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions), le principal effort de la société civile visant à identifier les complicités avec Israël. Cependant, il s'agit de l'une des initiatives de boycott culturel les plus notables annoncées contre Israël depuis le début de l'offensive sur Gaza, près d'un an après qu'un millier d'écrivains ont signé une déclaration similaire.
Cette initiative évoque le collectif Filmmakers United Against Apartheid, fondé en 1987 par Jonathan Demme, Martin Scorsese et d'autres grands noms du cinéma, qui refusaient de projeter leurs films dans l'Afrique du Sud de l'apartheid.
Cette campagne s'inscrit dans un contexte de multiplication des protestations dans l'industrie du divertissement contre la guerre menée par Israël à Gaza. Plus tôt cet été, des centaines d'acteurs et de réalisateurs, dont Joaquin Phoenix, Pedro Pascal, Ralph Fiennes et le réalisateur Guillermo del Toro, ont signé une lettre ouverte dénonçant le silence de l'industrie cinématographique face à la campagne militaire israélienne à Gaza.
Beaucoup des signataires de ce nouvel engagement figuraient également parmi les membres du Screen Actors Guild qui, l'année dernière, ont demandé à leur syndicat de protéger les membres contre d'éventuelles représailles en raison de leurs prises de position sur la Palestine. Plus récemment, le syndicat des acteurs norvégiens a recommandé à ses membres de ne pas travailler avec certaines institutions culturelles israéliennes.
L'été dernier, Variety rapportait qu'une soixantaine de cinéastes palestiniens avaient signé une lettre accusant Hollywood de “déshumaniser” les Palestiniens à l'écran depuis des décennies.
Dans cette lettre, les cinéastes appelaient leurs collègues internationaux à “refuser de collaborer avec des sociétés de production profondément complices de la déshumanisation des Palestiniens, ou du blanchiment et de la justification des crimes d'Israël contre nous.”
La semaine dernière, The Voice of Hind Rajab, un nouveau film sur une fillette de cinq ans tuée par les forces israéliennes à Gaza en 2024, a reçu une standing ovation de 23 minutes après sa première au festival du film de Venise. Brad Pitt, Jonathan Glazer, Joaquin Phoenix, Rooney Mara et Alfonso Cuarón comptent parmi les producteurs exécutifs du film.
Traduction par RM pour l'Agence Média Palestine.
Source : The Guardian.

Make Hollywood Great Again : le cinéma américain au cœur d’une bataille idéologique
Hollywood, jadis vitrine du rêve américain, traverse une crise idéologique. Polarisation politique, pressions symboliques et recomposition des marchés font du cinéma un champ de bataille. S'y rejoue la redéfinition des normes culturelles, des récits dominants et de la projection internationale des valeurs nationales, entre fragmentation des publics et impératifs économiques. (Nashidil Rouiaï)
Tiré du blogue de l'auteur.
Depuis plus d'un siècle, Hollywood n'est pas seulement une fabrique de récits : c'est aussi un vecteur de projection des valeurs américaines à l'échelle mondiale, un instrument central du soft power des États-Unis[1]. À travers ses productions cinématographiques et sérielles, l'industrie hollywoodienne a contribué à façonner des imaginaires collectifs bien au-delà de ses frontières[2]. Cette puissance symbolique, que Joseph Nye a définie comme la capacité d'influencer sans contrainte, repose sur l'attractivité d'un modèle culturel. Mais ce rôle n'est ni neutre ni immuable : l'histoire du cinéma américain est traversée par des tensions idéologiques, des conflits de représentation, des débats sur la morale, l'identité et la norme sociale.
L'époque actuelle ne fait pas exception. La réélection de Donald Trump en 2025 a ravivé les luttes culturelles, inscrivant l'industrie cinématographique dans une logique de polarisation accrue − vis-à-vis de l'exécutif, mais aussi au sein de ses propres publics.
Vitrine viriliste et effluves de naphtaline
Dès le début de son mandat, Donald Trump a multiplié les gestes symboliques vers le monde du cinéma. La nomination, en janvier 2025, de Sylvester Stallone, Mel Gibson et Jon Voight comme « ambassadeurs » de l'industrie hollywoodienne − sans mission définie − relève moins d'une politique culturelle structurée que d'un affichage idéologique. Ces figures masculines, blanches, sexagénaires, issues d'un cinéma d'action patriotique, incarnent une vision nostalgique de l'Amérique : virile, triomphante, unidimensionnelle. Cette mise en scène vise à opposer les productions contemporaines, jugées trop woke, à un âge d'or fictionnalisé, débarrassé de toute diversité revendiquée.
Ce geste politique est performatif mais fragile. Il mobilise des symboles saturés, détachés de toute stratégie industrielle cohérente et expose l'administration à un double paradoxe : d'une part ces figures apparaissent aujourd'hui datées, voire caricaturales ; d'autre part, elles sont peu compatibles avec les logiques économiques dominantes du secteur, qui visent à capter des publics jeunes, urbains et connectés − les salles de cinéma, par exemple, attirent majoritairement des spectateurs de 14 à 34 ans, qui représentent environ la moitié des entrées. Mais ces publics ne se résument pas à une seule catégorie : à la fois dans les salles et sur les plateformes, les spectateurs se caractérisent aujourd'hui par une grande hétérogénéité, en termes d'âge, de capital culturel, d'origines ou de sensibilités. Les plateformes comme Netflix[3] construisent leur stratégie autour de ce pluralisme, en s'appuyant sur des modèles algorithmiques capables d'agréger des niches globales et de répondre à des attentes narratives multiples, parfois contradictoires[4].
Au-delà de l'instrumentalisation de figures emblématiques du cinéma d'action, une offensive plus structurelle s'esquisse. Les politiques de diversité, d'équité et d'inclusion (DEI), promues depuis plusieurs années par des groupes comme Disney, Netflix ou Amazon Studios, sont devenues des cibles récurrentes du pouvoir exécutif : dès sa réélection, Donald Trump a interdit leur mise en œuvre dans les agences fédérales et conditionné des aides publiques à leur abandon dans les entreprises privées. En parallèle, certains films accusés de véhiculer un discours trop progressiste ont fait l'objet de pressions, voire de campagnes de boycott. La Petite Sirène (Marshall, 2023), porté par l'actrice afro-américaine Halle Bailey, ou Blanche-Neige (Webb, 2024), avec Rachel Zegler, actrice latino-américaine, ont été accusés d'effacer l'« identité blanche ». Dans un registre différent, The Apprentice (Abbasi, 2024), consacré aux débuts de Donald Trump, a suscité une hostilité intense. Le film, pourtant présenté au Festival de Cannes en 2024, a eu de grandes difficultés à trouver un distributeur aux États-Unis. Il a ensuite été visé par des menaces de poursuites judiciaires, tandis que son acteur principal, Sebastian Stan, a rapporté un isolement marqué au sein de la profession.
Le retour d'un maccarthysme culturel ?
Le parallèle avec le maccarthysme est tentant : dans les années 1950, les studios hollywoodiens avaient collaboré activement avec les autorités fédérales pour censurer ou exclure les artistes jugés subversifs, sous l'impulsion de la commission HUAC (House Un-American Activities Committee). La situation actuelle semble pourtant différente : dans ce climat de tensions, les grands studios adoptent une posture de retenue. Loin d'un ralliement explicite à la ligne idéologique de l'administration, il s'agit plutôt d'un ajustement prudent des prises de position publiques et, parfois, des contenus. Ce repositionnement se lit notamment dans la faible politisation des grands événements médiatiques du secteur.
La cérémonie des Oscars en mars 2025 en a fourni une illustration. Aucun discours de soutien ou de critique n'a directement évoqué l'administration en place, contrairement à certaines années où plusieurs acteurs et actrices n'hésitaient pas à exprimer des positions tranchées. Ce silence a d'ailleurs été remarqué et critiqué, non comme un signe d'adhésion, mais comme une forme d'évitement tactique, révélatrice de l'atmosphère tendue. Certaines prises de parole ponctuelles, comme celle de Jane Fonda lors des SAG Awards (Screen Actors Guild Awards), ont tenté d'introduire une parole critique, bien que de manière mesurée. Cette autocensure ne concerne pas uniquement les prises de position publiques : elle tend aussi à infléchir les choix éditoriaux. La production de certains films devient plus risquée − soit parce qu'elle est susceptible de heurter l'exécutif, soit parce qu'elle expose ses acteurs ou réalisateurs à des campagnes hostiles, notamment sur les réseaux sociaux.
Il ne s'agit cependant pas d'une transformation radicale du paysage cinématographique : les lignes de force qui structurent les contenus depuis plus d'une décennie − diversification des récits, ouverture à de nouveaux visages, inclusion de thématiques sociétales − restent largement présentes, notamment sur les plateformes de streaming. Mais l'atmosphère actuelle pousse certains studios à adopter une stratégie d'attente. Dans ce contexte, le climat de précaution agit moins comme une censure que comme une logique de mise en veille : laisser passer la tempête, différer certaines productions, limiter les prises de risque en attendant un moment plus propice pour porter à l'écran des récits jugés potentiellement polarisants.
Les moyens d'influence de l'État fédéral
Pour comprendre cette logique de mise en veille, il faut cerner les risques économiques et pratiques auxquels l'industrie culturelle hollywoodienne est exposée. Si elle repose sur un modèle largement privatisé, elle n'échappe pas totalement à l'emprise des institutions publiques. Loin d'un pilotage direct à la française par un organe comme le CNC, le rapport entre les pouvoirs publics et les studios hollywoodiens s'inscrit dans une logique d'influence plus diffuse, mais non moins structurante.
Au niveau fédéral, plusieurs instruments permettent d'exercer une pression stratégique. La Federal Communications Commission (FCC), organe de régulation des télécommunications, en constitue aujourd'hui le relais le plus visible. Officiellement indépendante, mais présidée depuis 2024 par un proche du président, la FCC a ouvert en 2025 une enquête sur les politiques de diversité menées par le groupe Disney, sous prétexte d'examiner les pratiques internes de recrutement et de gouvernance. Si cette enquête ne vise pas explicitement les contenus audiovisuels − ce qui serait inconstitutionnel − elle fonctionne comme un signal : les studios sont désormais observés. En creux, l'objectif politique transparaît : il s'agit infléchir les représentations par un encadrement des conditions de leur élaboration.
D'autres leviers viennent compléter ce dispositif d'influence. L'administration fédérale peut conditionner son soutien à l'industrie par des aides économiques, des incitations fiscales, ou encore des autorisations logistiques. La mise à disposition de ressources militaires par le Pentagone pour certains tournages − chars, avions, personnels techniques − constitue un soutien précieux pour certains blockbusters, en particulier dans le genre du film de guerre ou d'espionnage. Ce partenariat, ancien et bien documenté, peut être suspendu ou réévalué selon les priorités politiques du moment, introduisant une forme de dépendance implicite entre studios et autorités fédérales.
À cela s'ajoute l'échelon des États : aujourd'hui, 37 États américains proposent des dispositifs d'incitation à la production cinématographique − crédits d'impôt, aides à l'installation, mise à disposition de studios ou de décors. Ces politiques territoriales, souvent concurrentielles, participent d'une économie politique du cinéma qui repose notamment sur la territorialisation des tournages. Elles créent un environnement dans lequel les studios doivent composer avec les attentes politiques locales, parfois dans la ligne présidentielle, parfois plus progressistes.
Enfin, les grandes opérations de fusion-acquisition − fréquentes dans le secteur des médias et des plateformes − sont soumises à validation par les agences fédérales. Ce pouvoir d'agrément, technique en apparence, peut devenir un levier de négociation. Dans un contexte de concentration croissante du secteur, les studios savent qu'un alignement avec l'administration en place peut faciliter certaines opérations stratégiques. La prudence éditoriale devient alors un investissement symbolique, destiné à garantir des marges de manœuvre commerciales.
En somme, l'État fédéral américain ne contrôle pas l'industrie culturelle hollywoodienne, mais il contribue à structurer les conditions dans lesquelles elle évolue. Par un jeu d'actions indirectes, de pressions diffuses et de partenariats conditionnels, il agit comme un filtre, un catalyseur ou un frein, selon les configurations. Cette influence s'est accrue sous l'administration Trump, qui a su mobiliser les outils de l'État pour réorienter, sans l'avouer, les représentations produites par Hollywood. Une stratégie d'autant plus efficace qu'elle ne repose pas sur l'imposition d'une ligne unique, mais sur l'activation sélective de dépendances structurelles.
Fragmentation des récits et polarisation idéologique
Les tensions actuelles entre industrie cinématographique, pouvoirs publics et attentes sociales ne donnent pas lieu à un basculement univoque du paysage audiovisuel américain. Au contraire, c'est par la fragmentation que se redessinent les équilibres : diversification des récits, polarisation des publics, émergence de contre-industries conservatrices. Cette recomposition interne témoigne moins d'un alignement généralisé sur une ligne idéologique que d'une adaptation tactique à des rapports de force mouvants, dans un champ devenu instable.
D'un côté, les productions progressistes − intégrant des thématiques liées à la diversité, au genre, aux inégalités − demeurent présentes et parfois très performantes sur le plan économique. C'est le cas du film Wicked (Chu, 2024), porté par deux actrices issues des minorités (Cynthia Erivo et Ariana Grande), qui figure parmi les plus gros succès mondiaux récents, malgré des campagnes de critique sur les réseaux sociaux. De même, des séries comme The Last of Us (HBO – 2023-2025), Arcane (Netflix – 2021-2024) ou Sex Education (Netflix − 2019-2023) participent à incarner une ligne éditoriale inclusive, plébiscitée par une part importante du public.
D'un autre côté, on assiste à l'essor de nouvelles plateformes et structures de production revendiquant une orientation conservatrice, religieuse, ou nationaliste. Des studios comme Angel Studios ou Pinnacle Peak Pictures (anciennement Pure Flix) se positionnent comme porteurs de productions conservatrices. Le premier a rencontré un succès inattendu avec Sound of Freedom (Monteverde, 2023) centré sur le démantèlement d'un réseau de pédocriminalité en Colombie, tandis que le second a produit la série de films God's Not Dead (2014-2024), qui dénoncent les discriminations et les menaces subies par les chrétiens évangéliques de la part des élites intellectuelles et culturelles aux États-Unis.
Cette polarisation idéologique s'observe aussi dans les stratégies de distribution. Ces studios ont su contourner les circuits classiques en mobilisant les plateformes de streaming, les réseaux religieux et communautaires, ou encore les salles indépendantes. Ils développent une économie de niche engagée, fondée sur la fidélité d'un public-cible, et sur des dispositifs de financement participatif ou de marketing communautaire.
Dans ce contexte, Hollywood ne s'uniformise pas, il se fragmente : la polarisation politique qui traverse la société américaine se traduit par une polarisation culturelle croissante, non seulement dans les récits, mais dans les structures mêmes de l'industrie.
Notes
[1] Benezet, E., Courmont, B., (2007), Hollywood -Washington : Comment l'Amérique fait son cinéma, Paris,
Armand Colin, 240 p. ; Valantin, J-M., (2003), Hollywood, le Pentagone et Washington. Les trois acteurs d'une stratégie globale, Paris, Editions Autrement, 206 p. ; Totman, S., (2009), How Hollywood Projects Foreign Policy, Basingstoke, Palgrave, 226 p.
[2] Bosséno, C-M., Gerstenkorn, J., (1992), Hollywood : l'usine à rêves, Paris, Galimard, 176 p.
[3] On considère ici Hollywood au sens large, en y incluant les plateformes de streaming, dans la mesure où elles jouent désormais un rôle central dans la production, la distribution et la structuration des récits audiovisuels contemporains.
[4] Wayne, M. L. (2021). “Netflix audience data, streaming industry discourse, and the emerging realities of ‘popular' television”. Media, Culture & Society, 44(2), 193-209.
À écouter
« Cinéma : Make Hollywood Great Again », France Culture, 23/4/2025.
Sur le blogue
« Le cinéma, puissant outil du soft-power chinois » (Nashidil Rouiaï)
« Fredric Jameson, penseur de notre détresse politique » (Manouk Borzakian)
« Trump, maître de la géographie » (Gilles Fumey)
« Géographie de la violence : les États-Unis en pôle-position » (Gilles Fumey)

Haïti : la Drill, entre phénomène musical et vecteur de violence urbaine
Importée des États-Unis et adaptée à la réalité haïtienne, la drill, un sous-genre du rap au style percutant, s'est imposée depuis quelques années comme l'un des courants musicaux les plus populaires chez la jeunesse urbaine. Si elle séduit par son énergie brute et sa dimension expressive, elle soulève également de vives préoccupations quant à son rôle dans la normalisation de la violence, dans un pays déjà ravagé par l'instabilité sécuritaire et la crise sociale.
Par Jeanty Marvens
Linguiste
Une bande-son de la rue
Initialement née dans les quartiers défavorisés de Chicago, la drill s'est ensuite propagée à Londres, Paris, puis Port-au-Prince. En Haïti, ce courant musical a trouvé un terrain fertile dans les bidonvilles et zones sensibles, où de jeunes artistes comme Bourik the Latalay, Jiji 445 , ou King Peliko, s'imposent sur les plateformes numériques. Ces musiques sont consommées majoritairement par une jeunesse très vulnérables et qui a souvent tendance à prendre au sérieux les paroles utilisées et le comportement adopté par ces chanteurs de drill. Les conséquences s'avèrent démesurées dans un pays où déjà rien ne va.
Les paroles de leurs morceaux sont explicites : elles abordent la rue, les guerres de territoires, propagande des produits illicites, la vengeance, les armes à feu et la défiance envers les autorités. Dans les clips, les armes – parfois bien réelles – et les gestes menaçants occupent une place centrale, traduisant une volonté assumée de représenter sans filtre une
réalité brutale.
Un exutoire artistique ou une incitation à la violence ?
Pour de nombreux artistes, la drill est un canal d'expression légitime, permettant de traduire les frustrations, la colère et le sentiment d'abandon d'une jeunesse livrée à elle-même. À travers la musique, certains trouvent une échappatoire, une forme de reconnaissance sociale, voire une opportunité économique dans un contexte où les voies traditionnelles sont verrouillées.
Mais pour d'autres observateurs, ce mouvement musical agit également comme amplificateur de tensions. Dans un pays où les affrontements entre gangs rivaux sont quotidiens et où les armes circulent librement, la diffusion massive de textes glorifiant la violence peut avoir des effets pervers. Certaines chansons, loin de simplement raconter la violence, la banalisent voire la légitiment. Dans certains cas, elles servent de tribunes aux revendications de groupes armés ou de messages codés entre factions criminelles.
Un vide institutionnel préoccupant
Le développement de la drill en Haïti s'inscrit dans un contexte de désintégration de l'autorité étatique, d'absence de politique culturelle, et d'effondrement du système éducatif. Pour les jeunes issus des quartiers défavorisés, cette musique devient parfois le seul espace de visibilité dans une société où ils sont largement marginalisés.
« La drill est une manifestation artistique d'un malaise social plus profond. Ce n'est pas la musique qui crée la violence, mais elle peut contribuer à en entretenir la dynamique », analyse un sociologue spécialiste des cultures urbaines. Le problème n'est donc pas uniquement musical, il est sociopolitique.
Entre liberté artistique et responsabilité collective
La question de la régulation reste délicate. Tenter de censurer ce mouvement serait perçu comme une atteinte à la liberté d'expression et risquerait d'amplifier le phénomène. Toutefois, des pistes existent : éducation aux médias, accompagnement artistique, mise en place de programmes d'encadrement dans les quartiers sensibles, sensibilisation sur l'impact social des paroles.
Les plateformes de diffusion comme YouTube ou TikTok, souvent pointées du doigt pour leur manque de modération, pourraient également jouer un rôle plus actif en instaurant des mécanismes de signalement et de contextualisation des contenus violents.
Conclusion : une musique miroir d'un pays en crise
La drill en Haïti ne peut être réduite à un simple divertissement musical. Elle est à la fois le symptôme et le révélateur d'un profond déséquilibre social. Elle traduit un mal-être, mais elle peut aussi, si elle est canalisée, devenir un moteur de transformation culturelle.
La balle est désormais dans le camp des acteurs politiques, culturels et éducatifs. Car derrière le bruit des basses et les rimes percutantes, c'est toute une génération qui tente de faire entendre sa voix.
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Livre à paraître : Passer à l’action !
À quelques jours de la rentrée, dans un contexte de coupes en éducation qui poussent peut-être à annuler le club d'échec, fermer le journal étudiant ou à réduire les heures d'ouverture de la bibliothèque, etc. ; explorons l'importance de ces espaces d'engagement dans le parcours des jeunes.
Passer à l'action ! le premier essai de Catherine Ouellet-Cummings, créatrice multidisciplinaire et coéditrice de la revue pour enfants Grilled-Cheese, paraîtra le 17 septembre prochain !
Il s'agit du 10e essai dans la collection Radar (15 ans +) chez Écosociété.
En bref : Dans Passer à l'action ! Catherine Ouellet-Cummings nous présente des jeunes de tous les horizons qui ont choisi de s'impliquer dans leur milieu scolaire ou ailleurs. Leurs récits démontrent que ces expériences d'engagement ont été formatrices et motivantes dans leur parcours, ont même souvent contribué à leur réussite.
À propos du livre
L'engagement vient d'une envie de changer quelque chose, de prendre part à un mouvement, de partager une passion ou de sentir qu'on appartient à une communauté. Appuyer une cause, participer à un projet dans son école, apprendre ce qui ne s'enseigne pas, défendre ses idées, aider un organisme, influencer des décisions, se sentir moins seul·e, revendiquer des changements : il existe autant de raisons de s'engager que de gens qui s'engagent. Cette démarche, à tout âge de la vie, permet de développer son estime de soi, de créer des liens sociaux et de trouver sa place dans la communauté.
Devant une injustice, plus facile de se taire, mais ça ne fait pas changer les choses. Les jeunes sont sensibles aux inégalités ; et si on valorisait davantage leur idéalisme, leurs motivations ? Et si on répondait à leur désir de savoir et d'avoir un impact ? Cet essai, en donnant la parole aux jeunes, invite toute une société à tendre l'oreille pour grandir avec sa jeunesse et rester ouverte à de nouvelles manières d'envisager l'avenir. Et si on leur donnait les outils pour se mobiliser plutôt que de leur apprendre à se taire ?
À propos de l'autrice
Catherine Ouellet-Cummings a publié des textes dans plusieurs magazines québécois et est créatrice de fanzines. En 2006, elle a cocréé le studio multidisciplinaire L'abricot. Elle est également cofondatrice et éditrice de Grilled cheese, un magazine jeunesse bilingue.

Les crises du capitalisme : logique, moment, perspectives
Cet article est issu d'une soirée du Centre d'études marxistes, le 16 décembre 2024. Ces formations visent à la fois un objectif d'autoformation et de réflexion critiques. Elles empruntent donc beaucoup à des travaux préexistants de camarades issu·es ou non de notre courant. L'auteur expose ici les dynamiques en œuvre dans les crises du capitalisme.
11 mai 2025 | tiré de la Revue L'Anticapitaliste n° 165 | Crédit Photo : Photothèque Rouge / Copyright : Photothèque Rouge/DR
Je vais être un peu technique, mais pas trop. Et compte tenu du cadre limité de cette présentation, je ne pourrai évidemment pas aborder l'ensemble des mécanismes des crises du capitalisme. Le capitalisme, c'est la crise, mais il y en a de différentes sortes.
Il y a les crises emblématiques : celle qui commence avec le krach d'octobre 1929 aux États-Unis, suivie de la grande dépression internationale ; celle des subprimes de 2008, qui a entraîné la faillite de Lehman Brothers et une grande récession sur une bonne dizaine d'années. Il y a aussi les crises trainantes, comme la stagflation des années 1970 (hausse des prix, hausse du chômage) qui débouche sur la vague néolibérale des années 1980 ou la déflation japonaise de 1991-2021, marquée par une atonie générale. Il y a aussi les crises dans la périphérie, comme le défaut de paiement du Mexique en 1982, qui déclenche une crise dans les autres pays du Sud, ou la crise asiatique de 1997-1998, qui touche la Thaïlande, l'Indonésie, la Corée du Sud, etc.
L'histoire du capitalisme, c'est donc l'histoire de ses crises, mais aussi l'histoire de ses réponses temporaires à ses crises, par une réorganisation qui relance l'accumulation. Pour Ernest Mandel il y a un lien entre les grandes crises et les vagues d'accumulation du capital (les ondes longues). Pour lui, les solutions aux grandes crises sont toujours externes à l'économie capitaliste, ce sont les guerres, les conquêtes de régions non encore dominées par le capital, etc. Tandis que pour les théoriciens de la régulation, il existe des ajustements institutionnels qui permettent de sortir de ces grandes crises. Dans tous les cas, même si l'on admet une grande plasticité du capitalisme, jusqu'où peut-elle aller ?
Je souhaiterais ici évoquer les trois logiques fondamentales des crises, telles qu'analysées par Marx et les auteurs qui en sont proches. Puis, aborder la crise actuelle comme moment charnière, comme moment de bascule dans la régulation du capitalisme. Enfin, je prendrai quelques risques en tentant d'esquisser ce que nous indique le présent comme préfiguration de l'avenir.
Les trois logiques des crises capitalistes
Je distinguerai la suraccumulation de capitaux, la spatialisation (spatial fix) et la socialisation des crises.
1. La suraccumulation
Le capitalisme, c'est une accumulation de valeurs. David Harvey propose une analogie avec le cycle de l'eau (les océans, la condensation dans les nuages, l'eau qui retombe en précipitations), c'est toujours de l'eau sous différentes formes. La valeur c'est la même chose. Or, le capital, c'est de la valeur en mouvement. Pour bien comprendre ce qu'est le capitalisme et d'où viennent ses crises, je citerai Marx (Le Capital, Livre I, section VII) :
« Le premier mouvement qu'effectue le quantum de valeur censé fonctionner comme capital est la transformation d'une somme d'argent en moyens de production et en force de travail. Celle-ci se déroule sur le marché, dans la sphère de circulation. » C'est le mouvement A-M (transformation de l'argent en marchandise) : quelqu'un a de l'argent, il achète des bâtiments, des machines et de la force de travail.
« La seconde phase de mouvement, le procès de production, est achevée quand les moyens de production sont transformés en une marchandise dont la valeur dépasse la valeur de ses composantes, autrement dit, en une marchandise qui contient le capital avancé à l'origine plus une survaleur. » C'est le procès de production (PP), au cours duquel ces marchandises sont transformées en quelque chose qui vaut davantage que ses composantes, une valeur supplémentaire.
« Ces marchandises doivent ensuite être relancées dans la sphère de la circulation. Il faut les vendre, réaliser leur valeur en argent, retransformer cet argent en capital et ainsi de suite. Ce circuit, qui parcourt constamment les mêmes phases successives, constitue la circulation du capital. » Il faut que le capitaliste réalise sur le marché la valeur nouvelle qui a été créée dans le procès de production (c'est le mouvement M'-A').
Pour comprendre les crises du capitalisme, il faut avoir en tête ces trois moments. Ce schéma de David Harvey (voir figure 1) permet de représenter la même chose. L'intérêt de cette représentation, c'est qu'elle suggère tous les points où la crise peut avoir lieu.
Figure 1
Elle peut se déclarer sur les marchés financiers : vous lancez une production de brocolis surgelés, votre business plan est parfait, mais les banques ne peuvent pas vous prêter d'argent, parce qu'on est en pleine crise des subprimes, en 2008. Mais la crise peut aussi se déclarer dans le procès de production, par exemple, parce qu'en 2021-2022, la pandémie prive votre entreprise des puces électroniques nécessaires. La production peut aussi être stoppée par une grève ou une catastrophe écologique. Enfin, la réalisation des profits peut être empêchée par l'absence de débouchés solvables au prix attendu, un aspect sur lequel insistent beaucoup les keynésiens. Ce schéma permet de comprendre que les crises du capitalisme peuvent avoir de multiples causes internes ou externes tout au long de la circulation du capital.
Les causes internes sont toujours liées à la suraccumulation du capital. Il y a trop de capital par rapport aux possibilités de l'utiliser de manière rentable. En d'autres termes, plus les profits sont importants, plus il est difficile de maintenir un taux de profit élevé. Cela nous ramène au thème très discuté par les marxistes de la baisse tendancielle du taux de profit (l'augmentation de la part du capital constant – les infrastructures, les machines, les matières premières –, qui ne produit pas de survaleur, augmente par rapport à celle du capital variable, la force de travail, qui produit seule la valeur nouvelle). Mais il peut aussi y avoir des stocks excédentaires et des capacités de production sous-utilisées ; un excédent de cash, parce qu'il est difficile d'investir de manière rentable (Apple dispose aujourd'hui de 160 milliards de dollars en cash) ; le chômage est aussi une manifestation de cette incapacité de mobiliser les ressources productives.
La suraccumulation conduit à la dévalorisation du capital : par ex., avec les crises immobilières, le capital congelé dans l'immobilier perd de sa valeur. C'est vrai aussi des stocks d'automobiles invendues, des machines sous-utilisées, etc. Cette dévalorisation est une manifestation de la crise, mais aussi un moyen pour le capital, qui a réussi à surmonter la crise, de se relancer en éliminant de la circulation le capital suraccumulé. Il y a ainsi de petites crises, avec des faillites, et des capitalistes qui parviennent à racheter des actifs à moindre coût, et des grandes crises, où le capitalisme peine à se relancer, comme en 1929-1932 ou en 20081…
2. La spatialisation (spatial fix)
C'est l'idée qu'on peut résoudre les crises en les déplaçant ailleurs. Par exemple, la réponse à la crise des années 1970 a été la mondialisation, la délocalisation d'une partie des activités ou l'achat d'intrants à moindre coût à des fournisseurs étrangers. Ce mécanisme a été perçu par David Ricardo et par Marx2. D'autre part, puisque la crise résulte de la suraccumulation de capitaux, l'investissement à l'étranger représente aussi une réponse possible. Marx explique que l'exportation des capitaux vise à relever le taux de profit. Il s'agit donc d'aller chercher des profits à l'étranger. La théorie marxiste de l'impérialisme explique que les capitalistes qui investissent à l'étranger vont devoir protéger leurs actifs, d'où la course aux armements, le militarisme et la guerre qui en découlent. Le cas de la Première Guerre mondiale est le plus classique.
La montée de la conflictualité avec l'étranger est aussi une réponse aux crises de réalisation (de débouchés), comme l'a montré notamment Rosa Luxemburg.
Il y a souvent un antagonisme entre marxistes et keynésiens sur ce point-là, que Michal Kalecky, un marxo-keynésien des années 1930-1940, a tenté de dépasser en expliquant qu'il y a certes des moyens de résoudre bien des crises du capitalisme, mais que cela n'est pas possible pour des raisons politiques. Parce que si la résorption du chômage dépendait d'une intervention de l'État, la société n'aurait pas besoin du capitalisme pour se gouverner elle-même ; mais aussi, parce que la disparition de l'armée de réserve industrielle minerait la discipline dans les usines. En revanche, la relance par le militarisme (keynésianisme militaire) ne pose pas les mêmes problèmes. L'aversion pour les dépenses publiques est surmontée par les dépenses d'armement, comme le montre en particulier le fascisme3.
Il peut aussi s'agir de transférer ailleurs, en particulier sur les pays du Sud, les coûts d'ajustement des crises. Le classique en la matière, c'est la crise de la dette. Dans les années 1980, lorsque le Plan Brady « résout » la crise de la dette latino-américaine, l'État américain « vient au secours » des pays les plus touchés en échange de concessions extraordinaires, les plans d'ajustement structurels, au profit des multinationales du Nord. Mais de l'argent est bien injecté dans ces économies, qui permet de sauver les banques américaines très exposées. De même, en 2011-2012, la « résolution » de la crise grecque vise à éviter un défaut de paiement et une contagion pour les banques européennes, en particulier françaises et allemandes, au prix d'un terrible ajustement pour la population grecque. Au lieu de dévaloriser les actifs des banques européennes, on a dévalorisé les Grecs eux-mêmes en coupant dans leurs salaires et leurs dépenses publiques. La perte de valeur a été ainsi transférée spatialement.
3. La socialisation
S'il y a une crise finale du capitalisme, il ne faut pas la penser en termes d'effondrement ou d'émergence spontanée du socialisme. En revanche, il y a une limite au capitalisme. Dans l'avant-dernier chapitre du Livre I du Capital, Marx explique que la tendance à long terme du capitalisme, c'est l'expropriation des expropriateurs, c'est-à-dire des capitalistes qui ont, à l'origine, exproprié les paysans, les petits artisans, les indigènes des colonies, etc. Or, cette logique d'expropriation s'est poursuivie durant toute l'histoire du capitalisme.
Les grosses entreprises absorbant les plus petites, le capitalisme conduit à une concentration et à une centralisation croissante de la production. Le monopole du capital devient ainsi un obstacle au fonctionnement du capitalisme, la loi de la valeur supposant la concurrence des capitaux entre eux. De même, la socialisation du travail tend à devenir incompatible avec son enveloppe capitaliste. « Les forces productives matérielles de la société entrent ainsi de plus en plus en contradiction avec les rapports de production existants ».
On notera que dans l'ensemble de ses raisonnements sur la logique des crises, Marx déploie une méthode qui consiste à découvrir le monde nouveau dans la critique du monde ancien. Il faut ainsi chercher dans l'ancien les potentialités de l'avenir. « Nous ne voulons pas anticiper le monde dogmatiquement, mais découvrir le monde nouveau en commençant par la critique du monde ancien » (Lettre à Arnold Ruge, septembre 1943).
Le moment charnière dans lequel nous nous trouvons aujourd'hui
Nous sommes dans un moment de « périphérisation » de l'Europe, qui a été au centre du capitalisme pendant une grande partie de son histoire. Elle reste centrale à certains égards, mais de moins en moins. On peut dire qu'elle devient semi-périphérique dans une série de secteurs de pointe. Les deux graphiques en figure 2 montrent clairement cela.
Figure 2
Et si on considère les choses en détail, on s'aperçoit que la part des États-Unis dans le PIB mondial (à parité de pouvoir d'achat) a diminué, mais pas tant que ça, tandis que la réduction des parts du Japon, de l'Allemagne, de la France et du Royaume-Uni sont spectaculaires. Pour ne prendre que l'Allemagne et la France, soit le cœur de l'Union européenne, elles représentaient 10,6 % du PIB mondial en 1980. Aujourd'hui, elles ne pèsent plus que la moitié, soit 5,3 % du PIB mondial. En revanche, la Chine et l'Inde sont passées de 5 % du PIB mondial à plus de 20 % aujourd'hui. Il s'agit d'un basculement historique.
Ce basculement s'est produit dans une période marquée par la perte de dynamisme du capitalisme dans les principaux pays riches : dans les pays du G7, la croissance annuelle est passée de 3 %, au début des années 1980, à 1 % aujourd'hui, avec une grande instabilité croissante (la crise de 2008 et celle du Covid y sont particulièrement spectaculaires (voir figure 3).
Figure 3
Ce n'est pas pareil dans le reste du monde : la Chine et l'Inde ont connu une croissance accélérée avec un ralentissement dans les années 2000 (très marqué pour la Chine), qui se traduit par une décélération à l'échelle mondiale. Depuis les années 2010, la Chine ne compense plus le ralentissement observé dans le reste du monde. Nous sommes donc dans un moment marqué par la marginalisation de l'Europe et par un ralentissement généralisé du capitalisme mondial, à l'œuvre depuis plusieurs décennies dans les économies riches, auquel participe aujourd'hui la Chine (voir figure 4).
Figure 4
Nous assistons à un épuisement des forces motrices du régime néolibéral, qui a été tiré par la mondialisation financière (commerce et investissements internationaux). Il avait permis de compenser la perte de dynamisme des « pays riches ». Or, la part du commerce dans le PIB mondial a cessé de croître dans la foulée de la crise de 2008 et il a même commencé à reculer (voir figure 5).
Figure 5
De même, les entreprises tendent à moins investir dans les pays éloignés. Enfin, la part du commerce mondial sous sanction n'a cessé d'augmenter depuis 2010 (aujourd'hui 12 %), d'où une tendance à la fragmentation économique.
Depuis la crise de 2008, on observe aussi un ralentissement très net des investissements internationaux, en particulier dans les pays riches. La mondialisation financière n'a pas disparu, mais elle a cessé de croître et elle a marqué une tendance au repli.
Quelle est la dynamique des profits financiers ? Pour les États-Unis, c'est assez net. On assiste à un déclin de la part des profits financiers sur l'ensemble des profits. Pour la zone euro, on a observé une même tendance moins nette jusqu'en 2022-2023, mais, avec la hausse des taux d'intérêt, les banques ont réalisé de gros profits depuis lors. Il semble pourtant bien que le poids du secteur financier ait commencé à reculer dans l'économie mondiale.
Ce qui est le grand mystère, c'est la suraccumulation du capital fictif (actions, titres de la dette publique, prêts bancaires, etc.) (voir figure 6), qui est échangé et comptabilisé comme d'autres éléments du capital, mais qui ne génère pas de valeur, contrairement au capital investi dans les entreprises. Dans le langage commun, il s'agit de la « sphère financière ». Quel est donc le poids de ce que Marx appelait « les formes basiques du capital fictif », c'est-à-dire la capitalisation boursière, le crédit au secteur non financier et la dette publique, par rapport au PIB, à l'économie globale ? Dans ces dernières décennies, il n'a cessé de croître (à part en Allemagne, où il s'est stabilisé autour de 2008).
Figure 6
Si on veut comprendre comment le capitalisme a tenu durant ces dernières années, il faut tenter de comprendre ce qui se joue avec ce poids extraordinaire de la sphère financière et jusqu'où cela peut aller. Hyman Minsky, un économiste étatsunien postkeynésien progressiste a évoqué un « moment » où la croissance de la sphère financière arrive à un niveau insupportable, prélude à un retournement brutal. Pour éviter la répétition de la crise de 2008, James Crotty, un économiste postkeynésien américain influencé par le marxisme, avait affirmé alors qu'il fallait contraindre politiquement les marchés financiers à se contracter par rapport aux secteurs non financiers et marginaliser ou interdire les titres non transparents, complexes ou illiquides4. Il ajoutait que si ce n'était pas le cas, la croissance trop faible de l'économie réelle ne permettrait pas à terme de soutenir les expectatives de profit d'une sphère financière en expansion continue.
Pourtant, la sphère financière a continué à croître depuis 2008. Pourquoi ? Parce que l'État a volé à son secours. Les banques centrales ont validé des dettes privées en augmentation constante. Ainsi, leurs actifs, qui ne représentaient que 5 % du PIB des États-Unis en 2005 et 10 % de celui de la zone euro, se montaient respectivement à près de 40 % et 70 % du PIB en 2022 (voir figure 7). Pourtant, comme l'a expliqué l'économiste marxiste Suzanne de Brunhoff, aucune politique publique de pourra jamais abolir les contradictions fondamentales qui sont à l'origine des tensions financières. La question est de savoir où se situe l'ultime frontière de cette intervention publique et si l'on s'en rapproche aujourd'hui. Sans entrer dans des considérations techniques, je pense que nous sommes arrivés au terme de l'hégémonie de la sphère financière et qu'il va donc falloir réduire le poids du capital fictif par rapport à l'économie réelle.
Figure 7
Cela ne veut pas dire qu'il va y avoir une crise financière catastrophique. Celle-ci aurait en effet déjà dû avoir lieu. En mars 2020, avec le Covid, les bourses se sont effondrées. Pourtant, elles se sont assez vite rétablies. Pourquoi ? Parce que les banques centrales sont intervenues pour empêcher une crise financière. À l'automne 2023, la Fed est encore intervenue massivement pour éviter une contagion de la faillite de la Silicon Valley Bank. En Europe, un mécanisme de la BCE est prévu pour contenir toute nouvelle crise de la dette. Donc, je crois plutôt à une crise financière au ralenti, qui verrait le capital fictif rongé par l'inflation. Cependant, avec l'essor des crypto monnaies et leur dérégulation par Trump, un grave choc financier ne peut pas être exclu.
Il n'en reste pas moins que la sphère financière ne tient que par le soutien public, et donc par une volonté politique. Lorsque la droite dénonce l'assistanat et l'explosion des dépenses publiques, etc., il faut lui rappeler ce fait essentiel.
En quoi le moment présent est-il porteur des traces de l'avenir ?
Qu'est-ce qu'on peut observer dans le présent et quelles en sont les potentialités futures ? Je vais discerner trois logiques : l'exaltation néofasciste (l'affreux) ; le vraiment moche, une stagnation techno-féodale ; une planification écosocialiste, ce qu'on souhaiterait, qui semble peu probable. Mais à l'ère des catastrophes, les choses bougent très vite. On peut aussi imaginer des hybridations de ces trois solutions.
1. L'exaltation néofasciste (l'affreux)
Nous observons aujourd'hui le mariage, à la tête de l'économie la plus puissante économie du monde, d'une extrême droite décomplexée avec une dimension néofasciste et de l'homme le plus riche du monde, Elon Musk, incarnation des secteurs les plus dynamiques du capitalisme en termes de valorisation. Les mêmes tendances sont à l'œuvre dans d'autres régions du monde.
Quelle est la signification économique de cela ? Rappelons que pour Kalecki, le fascisme permet de dépasser l'aversion pour les dépenses publiques, parce que la résorption du chômage ne débouche pas sur un meilleur rapport de force pour les travailleurs, dans la mesure où la liquidation des syndicats et la répression politique y pourvoient (la pression politique remplace la pression économique du chômage). Cela rend possible une relance keynésienne par les dépenses publiques avec une explosion de la dette. C'est ce qui semble se dessiner aux États-Unis, mais aussi en Allemagne, où la règle d'or de la réduction du déficit budgétaire est remise en cause à l'approche des élections, même si la droite l'emporte. Les capitalistes semblent croire à cette solution, si l'on considère la hausse des marchés boursiers aux États-Unis après l'élection de Trump. Ils se disent que les impôts vont baisser, que les réglementations vont être allégées, et que de nouveaux profits seront possibles.
Les marchés anticipent aussi un retour de l'inflation. L'idée que la dernière vague d'inflation a été réglée durablement n'est pas convaincante en raison des tensions que connaît la finance internationale dans un contexte de fragmentation géopolitique et de guerre. Aux États-Unis, la facilitation de la formation d'ententes et de cartels, mais aussi la hausse des droits de douane, va aussi dans ce sens. Toutefois, en dépit de la baisse de la syndicalisation, cette dernière période a vu une montée des mobilisations ouvrières et certaines victoires (en particulier dans l'automobile). Or, il faut souligner que l'inflation n'est pas neutre sur le plan social. Bien sûr, si le pouvoir d'achat des classes populaires pouvait être maintenu, elle éroderait le pouvoir du capital. Ça a été le cas après la Seconde Guerre mondiale. Mais si la défense des bas revenus n'est pas assurée, elle pèse proportionnellement plus sur eux, parce que ce sont les produits les moins chers qui voient leurs prix augmenter le plus vite. Avec Trump, l'autoritarisme politique tendrait donc plus que jamais à faire payer l'inflation par les classes populaires.
Avec la hausse des dépenses publiques dans le secteur de l'armement, la guerre devient aussi une option moins improbable. Ceci peut aller de pair avec un retour de formes de planification et d'organisation de l'économie. Or, ce que montre Benjamin Bürnbaumer, c'est que la dynamique des capitalismes étatsunien et chinois les pousse de plus en plus à la confrontation. Les complémentarités entre eux, qui avaient nourri la mondialisation financière, tendent aujourd'hui à s'épuiser avec le rattrapage de la Chine5.
2. Le techno-féodalisme (le mauvais)
Le technoféodalisme est une tendance à l'œuvre au cœur du capitalisme actuel6. Le féodalisme, c'était une petite production sur laquelle pesait le prélèvement seigneurial en raison d'une contrainte politique. Certes, le capitalisme actuel ne tend pas à revenir à la petite production individuelle, tout au contraire, la socialisation croissante de la production se poursuit (il suffit de penser à Amazon et à ses liens avec une multiplicité sans précédent de secteurs économiques). Mais une logique de prélèvement, de prédation, se développe, et ceci sous trois angles :
A) Comme le serf du Moyen Âge était attaché à la terre, nous sommes attachés à la « glèbe numérique ». Les individus, la gig économie, les entreprises, les États, etc. dépendent toutes de ces plateformes. Il en découle que des entreprises très particulières dominent la structuration actuelle du capitalisme.
B) On observe une fusion de l'économique et du politique. En Chine, les plateformes numériques sont très développées et l'État les a reprises en main au cours de ces 3 à 4 dernières années. Il a acquis des actions des participations qui ne lui rapportent aucun dividende mais lui donnent un pouvoir de veto. L'État chinois comprend en effet que le contrôle de ces plateformes est indispensable au contrôle de l'organisation sociale, c'est pourquoi il n'entend pas les laisser se développer de façon autonome.
C) La concurrence entre les entreprises existe toujours, mais elle se fait de plus en plus au niveau de ces énormes capitaux numériques dans un jeu à somme nulle. Leur logique vise à multiplier les capteurs qui permettent de contrôler l'activité sociale, de la centraliser vers leurs plateformes et de prélever ainsi un revenu. Ce n'est pas une logique de production, mais une logique de prédation par le contrôle du territoire de l'organisation sociale. Des entreprises sont désormais capables de centraliser et de conserver les connaissances sociales générales, formant une nouvelle classe d'organisations propres, de plus en plus détachées des autres capitaux au sommet de la structure industrielle. Elles se battent entre elles pour monopoliser les formes de coordination sociale.
Ernest Mandel insistait sur la capacité des multinationales à organiser l'activité économique. Mais que dire du petit nombre de plateformes qui rivalisent pour le contrôle ultra-centralisé de l'activité sociale ? Ces entreprises sont des méta-agents de la connaissance. Elles représentent le top du capitalisme mondial. Ce sont les plus grosses sociétés en termes de capitalisation boursière (voir figure 8). Parmi les 8 première, il y en a 7 qui sont américaines et liées au numérique (la seule qui ne l'est pas est saoudienne, dans le secteur pétrolier).
Figure 8
Des figures incarnent cette évolution. Musk est l'homme le plus riche du monde, il est à la manœuvre au cœur du gouvernement US, il possède les capacités de calcul les plus développées (en 2024, il a lancé le centre de calcul Colossus pour entraîner son modèle d'IA), mais aussi l'ensemble de données propriétaires le plus important (grâce à son réseau de satellites Starlink qui lui fournit des images satellite et des flux de communication de l'ensemble de la planète en temps réel ; grâce aussi aux caméras vidéos de tous les véhicules Tesla qui circulent dans le monde ; grâce aux données de son réseau social X).
L'essor du techno-féodalisme laisse entrevoir une société post-capitaliste sous une forme terrifiante qui pourrait conduire à un nouveau mode de production régressif.
3. La planification écosocialiste (le bon)
Bien sûr, cette option paraît aujourd'hui improbable en raison des rapports de force sociaux en présence. Mais il ne faut pas oublier que la crise écologique qui ne cesse de s'accélérer va avoir des répercussions politiques exceptionnelles. Sur les 9 frontières écologiques évaluées, 6 ont déjà été dépassées (voir figure 9). L'idée qu'il va falloir modifier de façon radicale les formes d'organisation de notre rapport à la biosphère va devenir de plus prégnante dans les années et décennies à venir. Or, les deux options précédentes ne présentent aucune réponse à ce problème.
Figure 9
Comme l'économiste écologiste William Kapp l'écrivait déjà en 1970 : « La transformation actuelle de l'environnement n'est plus l'expression d'une maîtrise croissante du monde dans lequel nous vivons, mais au contraire le signe d'une perte de cette maîtrise ». Ce qui se joue à propos de la planification écosocialiste, c'est le métabolisme de la société humaine avec la nature qui est complètement dans le rouge. Aujourd'hui, le principal agent de ce métabolisme, c'est la loi du profit. Si on prend au sérieux le défi écologique, il en découle donc des conclusions radicales.
La crise écologique est aussi économique. C'est ce que les marxistes écologistes appellent « la seconde crise du capitalisme », associée aux perturbations dans le processus de valorisation liées aux dégradations de l'environnement. Un graphique de la Banque des règlements internationaux, la banque des banques centrales, montre que les catastrophes naturelles sont de plus en plus importantes et que leur coût est de plus en plus lourd. Ceci pèse bien sûr sur le secteur des assurances, mais pas sur lui seul.
Cette crise peut-elle être maîtrisée au sein du capitalisme ? Que dire de la « finance verte » ? Le responsable des investissements chez Black Rock a jeté l'éponge après un an et demi en raison d'une crise morale. Il explique que les investissements verts sont du greenwashing (une escroquerie consciente), mais aussi une escroquerie théorique (si l'on pouvait faire autant ou plus de profits avec des « investissements verts », la loi du profit les garantirait spontanément).
En Allemagne, une filiale de la Deustche Bank proposait des « investissements verts ». À la suite d'une dénonciation de la part d'un responsable, une enquête de police l'a forcée à réduire de 75 % les actifs qu'elle prétendait « verts », c'est-à-dire qu'elle mentait à 75 %. Enfin, une étude publiée en septembre 2024, qui prend en compte toutes les obligations « vertes » publiques et privées émises aux États-Unis de 2014 à 2023, a montré que 2 % seulement d'entre elles apportaient quelque chose par rapport aux investissements classiques (dans 98 % des cas, ces investissements n'ont rien de « vert »).
Si les décideurs publics et privés parlent beaucoup des enjeux écologiques, ils ne font pas grand-chose de tangible en la matière. C'est une source de crise interne et de fragilité au sein des élites responsables de ces politiques. C'est pourquoi, avec Razmig Keucheyan, nous avons développé un programme de planification écologiste réformiste-révolutionnaire, qui met l'accent sur la socialisation de l'investissement7. Cette perspective a été défendue par Michel Husson, sous le nom de plume de Maxime Durand, dans un papier remarquable8.
Planifier écologiquement aujourd'hui, c'est se donner les moyens d'établir un inventaire permanent de la nature, alors que la comptabilité écologique n'existe pas. C'est se donner le moyen de faire des scénarios en fonction des contraintes écologiques dont on prend conscience et de quel genre de vie on veut. L'outil pour le faire, c'est le contrôle des investissements qui priverait les capitalistes de leurs principales prérogatives. Ainsi pourrions-nous éviter les défaites et les cauchemars que j'ai évoqués précédemment.
Notes
1. David Harvey, Les limites du capital. Suaccumulation et dévalorisation. Éd. Amsterdam, 2020.
2. « Le capital est envoyé à l'étranger, non pas parce qu'il ne pourrait absolument pas être utilisé dans le pays, mais parce qu'il peut être employé à un taux de profit plus élevé dans un pays étranger » (Marx, Le Capital, Livre III, chap. XV.
3. Sous le fascisme, « l'aversion pour les dépenses publiques [...] est surmontée en concentrant les dépenses publiques sur l'armement » in Michal Kalecki, Selected Essays on the Dynamic of Capitalist Economy, Cambridge U. P., 1971, p. 141.
4. « L'ampleur et la gravité de la crise actuelle montrent clairement que la trajectoire de croissance des marchés financiers au cours des dernières décennies n'est pas viable et doit être inversée » in James Crotty, Cambridge Journal of Economics, 33(4), 2009.
5. Benjamin Bürnbaumer, Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation. Éd. Maspero, 2024.
6. Cédric Durand, Tecno-féodalisme, critique de l'économie numérique. Éd. La Découverte, 2023.
7. Cédric Durand et Razmig Keucheyan, Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024.
8. « Planification. 21 thèses pour ouvrir le débat », 1991 (http ://hussonet.free.fr/plani21.pdf).

Où la main très visible de Donald Trump conduit-elle les États-Unis ?
Alors que les dirigeants du Sud global s'unissent pour tourner le dos à la politique tarifaire de Washington, Donald Trump poursuit l'administration de la politique économique des États-Unis suivant ses intérêts personnels. Si le président américain donne la priorité à la souveraineté, les effets du « national capitalisme autoritaire » qu'il déploie vont à l'encontre des objectifs du Make America Great Again.
9 septembre 2025 | tiré d'AOC media
https://aoc.media/opinion/2025/09/08/ou-la-main-tres-visible-de-donald-trump-conduit-elle-les-etats-unis/?loggedin=true
La fin du projet néolibéral a déjà été annoncée à de multiples reprises, alors même que, pendant plusieurs décennies, il a continué à inspirer les politiques, même de ses opposants. On pense au programme politique de Tony Blair ou encore à celui des partis de gauche, tel le Parti Socialiste français ou encore des Démocrates nord-américains. Au-delà de tout doute, Donald Trump ouvre une autre période qu'il convient de caractériser.
Un interventionnisme tous azimuts
Clairement le mythe de la main invisible du marché organisant l'allocation des ressources a vécu tant du fait de la domination de monopoles dans les secteurs émergents que de la recherche de la souveraineté nationale par nombre de gouvernements. Or le meilleur élève de la classe est sans nulle doute Donald Trump. Voici un échantillon de ses récentes décisions.
Le gouvernement américain octroie de nouvelles licences d'exportation aux entreprises NVIDIA et AMD moyennant le paiement de 15 % de taxes. La même mesure est envisagée pour l'exportation au reste du monde des avions F35s. Les décisions du gouvernement sont souvent négociées unilatéralement avec les entreprises qui parviennent parfois à être exemptées des droits de douane brandis comme des menaces. On se souvient du cadeau de Tim Cook à Trump qui lui a permis d'exempter Apple de droits sur l'importation de chips.
Contrairement à l'administration Biden, les mesures ne sont pas horizontales et universelles mais spécifiques car bilatérales et façonnées par la vision très personnelle du monde de Donald Trump. En témoigne la distribution chaotique de l'augmentation des droits de douane, déterminée plus par la vision géopolitique de Donald Trump que par la recherche de l'efficacité économique.
Au début de son second mandat, le lobby des capitalistes high tech de la Silicon Valley semblait faire jeu égal avec le Parti Républicain quant à l'orientation de la politique économique. Depuis le spectaculaire divorce entre Elon Musk et Donald Trump, il est clair que le pouvoir en dernière instance appartient au politique. La chute des cours boursiers de Tesla entérine cette hiérarchie. Lorsque le Président des États-Unis menace le PDG d'Intel à propos de ses exportations en direction de la Chine ce dernier résiste un temps avant d'accepter de céder 10 % de son capital à l'État Américain. Observerait-on une certaine convergence entre l'administration de l'économie par le gouvernement Chinois et celui des États-Unis, les objectifs politiques l'emportant sur le jeu des forces du marché en ce qui concerne les décisions stratégiques ?
Un national capitalisme autoritaire….
La rupture avec l'idée que l'économie est la discipline régissant l'allocation efficace des ressources rares est complète. La stratégie ouvertement protectionniste entend se passer des bénéfices de la division internationale du travail au nom de la souveraineté nationale. C'est un changement majeur par rapport au rôle qu'avaient joué les États-Unis quant à l'ouverture progressive du monde, mais finalement réussie, à l'échange international.
La seconde rupture concerne l'état de droit et le primat de la démocratie : le gouvernement a le droit de s'affranchir des règles juridiques et même de la constitution afin de mieux servir l'intérêt national. L'exécutif tend à concentrer une partie croissante du pouvoir de l'État, au détriment des instances délibératives et du respect du droit.
Voilà qui justifie le recours à la notion de « national capitalisme autoritaire » forgée à la lumière de la stratégie déployée par Recep Tayyip Erdoğan en Turquie, ce depuis plusieurs décennies. Ou encore de Viktor Orbán, qui fut, semble-t-il, un temps une source d'inspiration pour Trump. Le trumpisme est alors resitué dans un mouvement plus général de basculement du primat de l'économie à celui de la sécurité et de la souveraineté. Une enquête récente montre que près de 70 % de la population mondiale n'est plus régie par des gouvernements se réclamant de la démocratie mais de formes variées d'autoritarisme (Narendra Modī) ou même de dictature au titre du Parti Communiste (Xi Jinping).
De longue date, telle était aussi la stratégie de Vladimir Poutine, sans que pour autant ce dernier parvienne à relancer la modernisation de l'économie russe. Ainsi, ce national capitalisme autoritaire est loin d'être la panacée permettant de construire des systèmes économiques alternatifs à ceux fondés sur le libéralisme. En effet, au surprenant succès économique du Parti Communiste Chinois, s'oppose le long déclassement de l'économie russe alors qu'Inde et Turquie suivent des trajectoires économiques encore différentes.
…. Contre l'amélioration du niveau de vie
Pour autant, le trumpisme introduit des caractéristiques spécifiques. D'abord, il vise un réexamen radical du capitalisme Nord-Américain en tant que pilier des relations internationales. En conséquence, la nouvelle politique impacte directement la plupart des autres pays. Leurs gouvernements se demandent si le trumpisme ne va pas s'imposer comme le nouveau régime politique. La manipulation de la menace des droits de douane est devenue l'instrument privilégié, ce qui déstabilise la plupart des autres régimes socioéconomiques, dont par exemple celui de l'Inde et plus encore celui de l'Union Européenne.
Ensuite la personnalisation et concentration du pouvoir atteignent des niveaux sans précédent pour un pays qui se voulait exemplaire en matière de démocratie. Traditionnellement, était établie une claire distinction entre les deux corps du roi : l'un personnel et mortel, l'autre incarnant un pouvoir intertemporel. De fait, dans nombre de pays, le Président est le mandataire du peuple. A contrario, Donald Trump considère que le pouvoir lui a été personnellement délégué et qu'il n'a pas à être contrôlé par une quelconque instance. Qu'il prenne des décisions qui favorisent l'accroissement de sa propre fortune n'a plus rien de choquant aux yeux de tous ceux qui ont peur de perdre leur statut et leur charge dès lors qu'ils déplaisent ou entrent en conflit avec le Président.
Ainsi s'introduit une extraordinaire personnalisation et subjectivité des décisions économiques du Président des États-Unis. Régler ses comptes avec ses partenaires ou ses ennemis conduit souvent à des décisions qui pénalisent l'économie américaine. Or Donald Trump avait promis de faire baisser l'inflation, dont l'envolée sous Biden avait pénalisé le niveau de vie des Américains et c'est l'une des raisons pour lesquelles ils ont voté pour lui à l'élection de 2024. Cette contradiction va se développer tout au long de la seconde présidence au point d'en déterminer l'issue.
Le refus des procédures de contrôle et de régulation
Par rapport au premier mandat, le second se caractérise par la levée du contrôle que pouvaient exercer les conseillers et les administrations fédérales sur les décisions irraisonnées de Donald Trump. Tel n'est plus le cas du second puisque le critère dans le choix des hauts fonctionnaires n'est plus la compétence mais la loyauté à l'égard du président. Ont été ainsi mis à pied nombre de hauts responsables qui capitalisaient l'expertise de l'administration fédérale dans les domaines du renseignement, de l'appareil statistique, de la diplomatie, de la justice, de l'éducation ou encore de la santé.
Voilà qui augure fort mal de l'efficacité d'une politique dont la philosophie est simple et brutale : l'exécutif a le droit de reconfigurer ses relations avec le législatif et le juridique et donc d'ignorer les procédures héritées de ses prédécesseurs. En quelque sorte, le président est le décideur en toute matière et en première instance. Un tel basculement est-il viable ?
Si chaque jour le droit est mis à mal, vont se cumuler des décisions qui n'ont aucun fondement juridique ou légitimité constitutionnelle. Cela peut s'avérer dramatique puisque, par exemple, sauf situation d'urgence dûment constatée, la fixation des droits de douane appartient au Congrès et non au président. Adieu donc à une force de rappel qui viendrait de la délibération dans l'espace politique et de sa capacité à éviter des erreurs majeures du point de vue de l'intérêt bien compris des États-Unis.
Le fait que le parti Républicain se soit rangé sous la bannière de Donald Trump est aussi préoccupant car une stratégie erronée peut ainsi se prolonger tout au long du second mandat. Seul deux ou trois Républicains ont eu le courage de s'exprimer contre Donald Trump alors que d'autres opposants potentiels ont décidé de ne pas se représenter aux prochaines élections. La prise de contrôle du parti par le président se construit donc sur la peur de ne pas pouvoir être candidat dès lors que l'on se serait opposé, en quoi que ce soit, à sa volonté. L'autoritarisme a remplacé la délibération démocratique. S'inscrit dans la même stratégie la volonté de redécoupage des circonscriptions électorales afin d'éviter la défaite des Républicains aux élections de mi-mandat.
La presse américaine est bien connue pour exercer un contrôle exigeant sur les décisions du gouvernement. On se souvient d'affaires célèbres à l'issue desquelles, par exemple, le président Nixon dût démissionner pour avoir indûment espionné le siège du parti démocrate. A contrario, en 2025 le Washington Post ne s'autorise plus à critiquer le président et la presse en général est loin de sonner l'alarme concernant la montée de l'autoritarisme. A nouveau le président a les moyens de limiter leur liberté de parole, tout comme la liberté de recherche dans le système académique, si importante dans la construction du soft power américain. De plus, comme il a déjà été mentionné, la Silicon Valley s'est rangée dans le clan de Trump et la volonté d'obstruction d'Elon Musk a été annihilée.
Le salut pourrait-il venir des anciens alliés des États-Unis qui lui rappelleraient les vertus du multilatéralisme et la raison économique qui montre que le protectionnisme tous azimuts est un jeu perdant-perdant ? Bien sûr, il n'en est pas question lorsque l'on observe la violence du traitement réservé à l'Union Européenne. Pendant ce temps, la Chine défend avec succès ses intérêts, alors que c'était la principale cible de Donald Trump. De plus, en complément de la route de la soie, elle est en train d'aiguiser la volonté des BRICS de faire émerger à terme un régime international qui marginaliserait les États-Unis. Dans ce contexte, ce sont les financiers internationaux qui détiennent le pouvoir de « réguler » en dernière instance l'aventure trumpiste. Ce n'est guère encourageant.
La crise ouverte de l'idéal démocratique
Rétrospectivement, Kamala Harris n'avait pas totalement tort de penser que l'un des enjeux de l'élection de novembre de 2024 n'était autre que l'avenir de la démocratie. L'argument était loin d'être percutant pour les laissés pour compte de l'internationalisation et la financiarisation de l'économie américaine, mais pour l'analyste le danger qu'elle pointait s'avère réel. Pourquoi donc les institutions de l'état de droit et l'idéal démocratique n'ont-ils pas résisté ?
Au fil des multiples interventions militaires de l'Irak à l'Afghanistan, l'opinion publique s'est lassée de voir les États-Unis jouer le rôle de gendarme du monde, au détriment de la recherche de solutions aux problèmes domestiques. Tant les Républicains que les Démocrates ont été parties prenantes de ces dépenses militaires considérables qui ont plutôt aggravé les problèmes qu'elles étaient censées résoudre. Tant le Président Obama que Trump ont perçu ce danger et ce dernier en a fait un argument de campagne électorale : obtenir par exemple la paix en Ukraine dès son arrivée au pouvoir.
La brèche sociale créée par l'ouverture à la concurrence européenne, japonaise, asiatique puis mondiale, s'est approfondie au cours des trois dernières décennies. Comme l'impôt a été rendu moins progressif, le rendement du capital a décollé par rapport à la progression de la productivité qui auparavant assurait une certaine stabilisation des inégalités de revenus et de patrimoine. A la place d'un électeur médian supposé arbitrer entre les programmes politiques Démocrate et Républicain, est apparue une polarisation des intérêts et des attentes opposant deux Amériques : celle des perdants contre celle des gagnants. Comme le parti Démocrate avait délaissé sa base ouvrière livrée à elle-même, ce fut une cible tentante et relativement facile pour le repositionnement du parti Républicain. Le mouvement, initié par Sarah Palin culmine avec la première puis la seconde campagne électorale de Trump. Peu lui importait la démocratie car l'essentiel était la peur et parfois la réalité du déclassement des Américains sans ou peu diplômés. On trouve là la ligne de partage entre l'électorat de Kamala Harris et celui de Donald Trump.
Il est une troisième rupture qui tient à la formation et l'origine de l'élite politique. Traditionnellement elle était formée dans les grandes universités et dominaient les formations juridiques. Ainsi, les présidences, tout particulièrement démocrates, ont développé une approche procédurale de la politique. La dérèglementation générale et la prise de pouvoir par Wall Street génèrent une tout autre élite, d'abord industrielle puis financière. La concentration du capital qui en résulte donne l'initiative aux entrepreneurs. Il en ressort une alliance entre la haute technologie et les inventeurs d'instruments financiers favorisant l'innovation. Le pouvoir de contrôle de l'administration américaine s'en trouve réduit.
Le personnage haut en couleur de Trump est représentatif de ce basculement. Ses talents de communication fondés sur le mensonge systématique viennent habiller une prise de pouvoir longtemps silencieuse mais qui peut s'affirmer en plein jour dans le second mandat.
Ce dépérissement de la démocratie s'explique aussi par l'affirmation de l'intérêt individuel comme premier par rapport à celui de la collectivité. La liberté de s'enrichir rapidement tend à saper la légitimité de la solidarité sociale. Ce sentiment libertarien est une composante du trumpisme. Pour l'opinion publique, la considération à l'égard des entrepreneurs qui ont su fonder une nouvelle activité l'emporte sur l'impératif de redistribution. Cette sérialisation des individus s'accompagne de la crise de la plupart des organisations et institutions qui traditionnellement assuraient l'intermédiation politique, comme en témoigne l'évolution, par exemple des partis ou des syndicats. Ainsi, dans la sphère politique, le trumpisme inaugure une nouvelle époque. Est-ce pour autant le cas dans la sphère économique ?
Une hétérodoxie économique radicale mais incohérente
Récemment est apparue une tout autre interprétation du trumpisme. L'analyse du Big and Beautiful Budget fait ressortir une certaine continuité par rapport au programme conservateur traditionnel des Républicains. La poursuite des réductions d'impôts creuse certes le déficit public mais il soutient le revenu d'autant plus que les individus sont riches.
Par contraste, les Américains les plus modestes devraient enregistrer une baisse de leur revenu après impôt et surtout souffrir d'une réduction de la couverture santé, soit un objectif permanent des Républicains depuis l'Obama Care. Favoriser les entreprises pétrolières, moderniser l'armée et accélérer la dérèglementation sont aussi, de longue date, au cœur du projet Républicain. Selon cette interprétation, Trump ne serait qu'un faire-valoir pour poursuivre l'expérience de Reagan au XXIe siècle.
C'est oublier l'extraordinaire capacité de nuisance dont l'autocrate Trump est porteur. Au fil des mois, force est de constater qu'il détruit progressivement tous les atouts sur lesquels était basée l'hégémonie, pour ne pas dire l'impérialisme américain. Les barrières tarifaires érigées avec le reste du monde vont affecter négativement le niveau de vie sans pour autant faire renaître Détroit comme emblème et défenseur de l'American World Life. Une drastique réduction du travail illégal va pénaliser la capacité productive dans l'agriculture, la construction, les services, soit un autre facteur de renchérissement du niveau de vie.
Attaquer l'actif essentiel que constituent les grandes universités et instituts de recherche revient à pénaliser la croissance à long terme et fournir autant d'atouts à la Chine quant à la maîtrise du ou des paradigmes émergents (intelligence artificielle et surtout préservation de l'environnement). Un autre danger menace la société américaine : déréglementer la finance, créer des stable coins, autoriser les actifs cryptos, remettre en cause l'indépendance de la FED sont autant de facteurs de déstabilisation d'une économie travaillée par l'exubérance irrationnelle suscitée par l'IA. Plus dure et inextricable sera la prochaine crise financière ! Bref, l'hétérodoxie économique de Trump est radicale mais sans avenir car incohérente.
Dans le long terme, mobiliser en permanence la menace des droits de douane sans parvenir à un accord en bonne et due forme et durable détruit la confiance qu'avaient les partenaires des États-Unis en la parole de ses gouvernements. Fonder un autre ordre international sur de pures relations de pouvoir bilatérales est sans doute la meilleure façon de marginaliser à long terme l'économie américaine et de rendre plus problématique la prospérité de sa population.
On mesure la contradiction ouverte entre transformation politique et dynamique économique. Nul ne sait sur quoi elle finira par déboucher !
Robert Boyer
Économiste, Directeur d'études à l'EHESS

Les syndicats britanniques soutiennent l’Ukraine
L'expérience britannique montre qu'une prise de conscience internationaliste est possible et peut déboucher sur des résultats concrets
219 août 2025 | tiré du site du RESU-Belgique | Photo : Le 22 février 2025, plusieurs milliers de personnes ont manifesté à Londres contre l'alliance anti-ukrainienne de Trump et Poutine. L'essentiel de la mobilisation a été réalisé par des syndicats. | Source : article de Sacha Ismael paru en anglais dans The Chartist | Traduction : en français par le RESU-Belgique
https://www.solidarity-ukraine-belgium.com/post/les-syndicats-britanniques-soutiennent-lukraine
Dès le début de l'invasion massive russe en Ukraine, les mobilisations de solidarité ont été marquées par une très forte présence syndicale. L'Ukraine Solidarity Campaign regroupe à la fois des membres individuels et des organisations affiliées qui peuvent être des fédérations syndicales ou des syndicats locaux. Cette solidarité syndicale s'est traduite par une aide importante aux syndicats ukrainiens dans leur double combat contre l'agression russe et pour la défense des droits sociaux et syndicats en Ukraine. Entre 2022 et 2025, de nombreux débats ont permis d'étendre le soutien à un certain nombre de syndicats qui s'étaient alignés sur une ligne campiste ou pacifiste. Nous reproduisons cette article de Sacha Ismael qui décrit ce processus. Alors qu'en Belgique, la solidarité syndicale avec l'Ukraine reste à un niveau assez faible, l'expérience britannique montre qu'une prise de conscience internationaliste est possible et peut déboucher sur des résultats concrets.
Depuis que la Russie a envahi l'Ukraine, de plus en plus de syndicats britanniques ont adopté des politiques de solidarité avec l'Ukraine. Cette année aussi, on a vu un changement dans ce sens.
En 2023, après qu'une série de syndicats aient pris position en faveur de l'Ukraine, le congrès du TUC a voté à une écrasante majorité en faveur d'une motion de solidarité. En 2024, les grands changements ont eu lieu au sein du syndicat de l'enseignement post-16 UCU et du géant des services publics UNISON (1). À la suite d'une campagne menée par ses membres, le congrès de l'UCU a effectivement renversé la position de type « Stop the War Coalition (2) » qu'il avait adoptée en 2023, a soutenu la résistance ukrainienne et s'est affilié à la Ukraine Solidarity Campaign (USC) ; et la conférence nationale des délégués d'UNISON, qui a enfin discuté de l'Ukraine pour la première fois, a facilement adopté unemotion de solidarité et s'est affiliée.
Congrès syndicaux de 2025
Cette année, les tentatives visant à détourner les syndicats d'une position pro-ukrainienne ont heureusement échoué, tandis qu'un grand progrès a été réalisé en matière de solidarité :
• Le gain a été réalisé au sein du syndicat des travailleurs de l'éducation NEU, qui compte un demi-million de membres. Après avoir été empêchés pendant trois ans de voter sur des motions de solidarité par des moyens antidémocratiques et avoir été limités à rejeter les motions de Stop the War, les délégués à la conférence ont enfin eu la possibilité de voter en faveur d'une position pro-ukrainienne, grâce aux efforts de campagne du NEU Ukraine Solidarity Network. Au final, le résultat n'a pas été serré : le vote enregistré contre l'un des deux amendements destructeurs de type STW a été de 63 % contre 37 %, tandis que le vote final en faveur de la motion non amendée a été plus important.
• Le syndicat de la fonction publique PCS (3) a été le premier syndicat à s'affilier à l'USC après l'invasion à grande échelle, votant massivement en faveur du soutien à l'Ukraine en 2022 et 2023, et le syndicat a organisé une vaste solidarité concrète. Cette année, une motion visant à renverser cette position, rejetant la lutte de l'Ukraine comme une guerre par procuration de l'Occident et engageant le PCS à faire campagne pour la fin de l'aide militaire, a été soumise à sa conférence annuelle des délégués.
Au final, avec des débats sur l'industrie, de vives polémiques autour des droits des trans et de la Palestine dominant l'ordre du jour, l'Ukraine n'a pas été abordée. À l'approche de la conférence et pendant celle-ci, la dynamique semblait vraiment de notre côté. Quoi qu'il en soit, la position pro-ukrainienne du PCS reste inchangée, même si certains éléments de la direction du syndicat y sont hostiles et qu'il faudra peut-être se battre pour la maintenir.
• Rien à l'ordre du jour du congrès de l'UCU (4) pour renverser la position adoptée l'année dernière. Il y avait cependant deux motions intitulées « Welfare not warfare » (Le bien-être plutôt que la guerre) : la première concernait en fait la militarisation au Royaume-Uni et ne mentionnait pas l'Ukraine, mais la seconde utilisait la position de Keir Starmer sur les troupes britanniques de maintien de la paix pour rejeter une position pro-ukrainienne. L'USC et les membres de l'UCU pour l'Ukraine ont plaidé pour s'opposer à la seconde motion. Les délégués ont voté en faveur de la première et ont renvoyé la seconde à leur direction nationale.
Le NEU et l'UCU ont affiché une tendance similaire, les délégués votant massivement contre le militarisme occidental, mais rejetant les tentatives de Stop the War de lier cela à l'opposition à la lutte ukrainienne.
• Juste après l'invasion à grande échelle, l'exécutif national du syndicat des pompiers (FBU) a adopté une positionsimilaire à celle de STW, et le FBU a été l'un des deux seuls syndicats à s'opposer à la motion du congrès du TUC de 2023. Cependant, sa conférence n'a jamais discuté de l'Ukraine. Cette année, une résolution a été présentée pour la première fois, incluant l'opposition à la guerre de la Russie et le soutien à l'autodétermination de l'Ukraine, la solidarité concrète avec les pompiers ukrainiens et l'affiliation à l'USC. Malheureusement, elle a été retirée, mais sa présentation a constitué un pas en avant.
• Une motion de solidarité avec l'Ukraine a également été présentée à la réunion des délégués du Syndicat national des journalistes, mais elle n'a pas été adoptée.
S'organiser pour la solidarité
Au moment où Chartist était mis sous presse, d'autres conférences syndicales étaient prévues, notamment celles des trois grands syndicats UNISON, Unite (4) et GMB (5). La conférence politique biennale du syndicat général Unite (7-11 juillet) prévoit une motion visant à activer les liens et la solidarité concrète avec les travailleurs et les syndicats ukrainiens, qui avait été approuvée lors de la dernière conférence en 2023, mais qui n'avait pas été mise en œuvre.
Juste avant le début de la saison des conférences syndicales au Royaume-Uni, le Conseil exécutif central du syndicat général GMB a également accepté d'affilier l'USC, devenant ainsi le sixième syndicat national britannique à le faire, après UNISON, PCS, ASLEF, UCU et NUM.
Ce qui s'est passé au sein du FBU est instructif : si le retrait de la résolution est décevant, il est significatif qu'elle ait été présentée à la suite d'un travail de solidarité croissant au sein du syndicat, construit autour des appels financiers de l'USC en faveur des pompiers et des secouristes ukrainiens, et qu'une région du FBU, les West Midlands, ait récemment adhéré à la campagne. Dans d'autres syndicats également, la période récente a renforcé les liens et la solidarité concrète avec le mouvement syndical ukrainien. On est bien placés pour continuer à construire dans les mois à venir.
Dans plusieurs cas, notamment au sein du NEU (7), les partisans de Stop the War ont tout fait pour éviter, voire empêcher, que les conférences syndicales discutent de l'Ukraine. En plus, STW et ses partisans ont généralement omis de rendre compte des décisions syndicales qui leur étaient défavorables. Lors du congrès de l'UCU, il est apparu que ses partisans affirmaient avoir gagné lors du congrès de 2024, alors qu'ils avaient en fait perdu !
En revanche, la campagne Ukraine Solidarity a encouragé un débat aussi large que possible et une prise de décision démocratique, par principe et parce qu'elle sait que cela profite généralement à notre camp. Nous nous sommes efforcés de rendre publiques avec précision les discussions et les décisions des syndicats dans l'ensemble du mouvement syndical et au-delà.
Notes rédigées par le RESU-Belgique :
(1) Avec 1,3 million de membres, UNISON est la plus grande fédération syndicale britannique, elle organise principalement des travailleurs des services publics.
(2) La "Stop de war coalition" (STW) a été formée en 2001 pour combattre une éventuelle participation britannique à la guerre en Afganistan. Elle a ensuite organisé de nombreuses campagnes concernant l'Irak, la Libye et d'autres conflits. Cette coalition défend une idéologie campiste. Elle est opposée aux guerres menées par les Etats-Unis et les pays occidentaux et refuse de prendre le parti de peuples qui combattent d'autres puissances impérialistes. En Syrie, elle considérait la dictature de la famille Assad comme un régime s'opposant à l'impérialisme. Elle refuse tout soutien à l'Ukraine en affirmant que la guerre massive a été provoquée par l'agressivité de l'OTAN à l'égard de la Russie.
(3) PCS est une fédération syndicale de fonctionnaires qui organise près de 190.000 membres.
(4) L'UCU regroupe des travailleurs de l'enseignement supérieur. Il compte environ 120.000 membres.
(5) Avec 1,2 million de membres, UNITE regroupe principalement des travailleurs du secteur privé.
(6) GMB est une fédération syndicale qui regroupe principalement des travailleurs de l'industrie. Avec 580.000 membres, c'est la troisième fédération syndicale la plus importante.
(7) La NEU regroupe des travailleurs de l'enseignement primaire et secondaire. Il regroupe environ 450.000 membres.

États-Unis : Trump est en train d’anéantir les syndicats. Pourquoi sont-ils si silencieux ?
Ce Labor Day est particulièrement malheureux pour le monde du travail. Le mouvement syndical a été constamment mis à l'épreuve ces dernières décennies, mais le président Trump est le président le plus résolument antisyndical depuis avant la Grande Dépression. Si le mouvement ouvrier ne se bat pas plus fort qu'il ne l'a fait depuis que M. Trump a retrouvé la présidence, son avenir sera sombre.
M. Loomis est historien du mouvement ouvrier et écrit régulièrement sur les syndicats, la politique et les travailleurs
3 septembre 2025 | tiré de l'Aut'Journal | Article paru dans le New York Times, du 1er septembre 2025.
https://www.lautjournal.info/20250903/etats-unis-trump-est-en-train-daneantir-les-syndicats-pourquoi-sont-ils-si-silencieux
M. Trump et son administration ont unilatéralement retiré les droits de négociation collective à des centaines de milliers de travailleurs fédéraux. Au sein du Department of Veterans Affairs seul, 400 000 employés, soit 2,8% des travailleurs syndiqués américains, ont perdu leurs droits à la négociation collective à cause d'un décret qui finira par toucher plus d'un million de travailleurs fédéraux.
M. Trump a marqué le début du week-end de Labor Day jeudi en poursuivant son assaut contre les syndicats fédéraux, ajoutant l'Office des brevets, la NASA et le National Weather Service à sa liste d'agences ciblées.
Malgré cette attaque contre leur existence même, on n'a presque rien entendu des syndicats. Où est le mouvement syndical dans la bataille publique pour préserver les emplois syndiqués, empêcher le démantèlement du filet de sécurité et mener le combat pour la démocratie ? À part quelques déclarations et discours enflammés, le mouvement reste muet.
Si le mouvement ouvrier veut survivre, il doit revenir à des tactiques de mobilisation massive, rappelant aux Américains que leurs droits sont le fruit d'un travail collectif — et non du soutien à un président qui prétend aider les travailleurs américains tout en réduisant les normes de sécurité, en soutenant des tarifs qui augmentent le coût des biens de consommation et en privant les travailleurs de leurs droits légaux à des contrats.
Tout cela se produit alors que le soutien des Américains aux syndicats est au plus haut depuis le milieu des années 1960.
On ne saurait trop insister sur l'importance des attaques de M. Trump contre les travailleurs du secteur public. Ce secteur est devenu le bastion du mouvement syndical, permettant au taux de syndicalisation de l'ensemble de la main-d'œuvre de rester autour de 10%, alors que dans le secteur privé, ce taux est inférieur à 6%.
Compte tenu des mesures prises par M. Trump cette année — et en l'absence de réelle opposition publique de la part de Républicains soi-disant favorables aux syndicats comme Josh Hawley et Marco Rubio — il est probable qu'il ne restera plus de travailleurs fédéraux syndiqués en dehors des agences de réglementation d'ici à la fin de son mandat en 2029.
M. Trump a attaqué les travailleurs autrement. Il a affaibli le Department of Labor par des coupes du Department of Government Efficiency. Il revient aussi sur des règles mises en place sous les administrations Obama et Biden qui permettaient aux aides à domicile de toucher des heures supplémentaires et aux ouvriers agricoles de revendiquer de meilleures conditions de travail.
M. Trump a également sérieusement fragilisé le National Labor Relations Board, qui traite des milliers de dossiers syndicaux chaque année, en limogeant son président et en nommant des personnalités proches du patronat pour orienter son action à l'encontre des intérêts des travailleurs.
Le mouvement syndical, malgré ses discours sur la solidarité, reste profondément divisé sur la meilleure façon d'organiser, de s'engager en politique et d'aborder la question Trump. Certains dirigeants, notamment Sean O'Brien, président des Teamsters, ont soutenu Trump et ses Républicains, notamment sur les restrictions à l'immigration. D'autres syndicats dont les membres sont majoritairement blancs et masculins penchent aussi vers les Républicains, mais cela reste une minorité parmi les membres.
En 2024, les travailleurs syndiqués ont constitué l'un des rares groupes démographiques où les Démocrates ont amélioré leur position par rapport à 2020. Cela reflète peut-être les efforts de Joe Biden pour être, comme il le disait, « le président le plus favorable aux syndicats de l'histoire américaine ».
Les syndicats disposent du soutien interne, de la structure et de la capacité d'organisation nécessaires pour lutter contre Donald Trump. Pourtant, personne dans le mouvement syndical n'a pris n'a pris la parole publiquement pour contrer Mr. O'Brien et expliquer clairement à l'opinion publique que la plupart des syndicats sont fortement opposés à Trump.
Cela ne signifie pas que le mouvement ouvrier, qui reste trop lié aux rouages internes du Parti démocrate, doit suivre celui-ci aveuglément. La direction démocrate elle-même est divisée sur la manière de lutter contre Trump, et les syndicats ont besoin d'indépendance tant dans leur politique que dans leurs tactiques pour susciter la confiance publique, afin qu'ils — et non Trump — puissent reconstruire le pouvoir de la classe ouvrière aux États-Unis.
Si certains des plus grands syndicats, dont les enseignants et les travailleurs des services, ont grandi en recrutant de nouveaux membres et en devenant politiquement puissants, beaucoup d'autres résistent depuis longtemps aux grands efforts d'organisation, préférant se concentrer sur la défense de leurs membres actuels. Cela explique en grande partie pourquoi le mouvement syndical peine à intégrer de nouveaux secteurs pour remplacer les usines automobiles, sidérurgiques et autres industries ayant bâti de solides syndicats dans les années 1930.
L'absence de réponse du mouvement syndical face à Trump contraste fortement avec la réponse lors de la crise ayant suivi le licenciement des contrôleurs aériens par Ronald Reagan en 1981. La journée de la solidarité (« Solidarity Day ») avait réuni pas moins de 260 000 membres et alliés syndicaux à Washington en septembre 1981 pour appeler les travailleurs à lutter contre la domination de Reagan sur la classe ouvrière. Cela n'a pas arrêté le déclin du mouvement syndical, mais a permis aux Démocrates d'agrandir nettement leur majorité à la Chambre lors des élections de mi-mandat de 1982.
Pour survivre à l'assaut de Trump, le mouvement syndical doit se montrer à la hauteur du moment. D'abord, il doit transgresser les protocoles syndicaux en dénonçant publiquement les dirigeants comme M. O'Brien. Tant que les syndicalistes ne reprendront pas le contrôle du discours de la résistance, beaucoup dans la grande coalition libérale penseront que les syndicats soutiennent bien plus Trump qu'ils ne le font réellement.
Ensuite, les syndicats doivent impliquer leurs propres membres sur des sujets n'a pris la parole publiquement. Cela suppose une éducation politique beaucoup plus poussée, non seulement sur les candidats lors des élections, mais aussi sur les enjeux du moment. Cela fait des décennies que de nombreux syndicats évitent d'aborder les sujets qui divisent (comme l'immigration) avec leurs membres. Chez certains, cela répond au fait que l'identité syndicale pèse moins lourd que d'autres convictions politiques chez beaucoup de membres. Mais discuter de politique uniquement durant les élections crée un fossé entre le discours et l'action qui fait que beaucoup de membres finissent par décrocher.
Enfin, les syndicats doivent remplir le vide ressenti par des millions d'Américains face à leur vie économique. Le désespoir ressenti sur des questions comme la fermeture d'usines et l'inflation a mené les travailleurs à soutenir Trump. Mais cela a aussi provoqué un brusque regain de popularité des syndicats dans le pays. La plupart des gens pensent que le système est en panne et cherchent un acteur capable de le réparer. Les syndicats peuvent assurer ce rôle de leadership.
Les syndicats aiment rappeler que la véritable force des travailleurs est de pouvoir interrompre leur travail, via la grève. Ils devraient s'en servir pour s'opposer à la guerre menée par le président Trump contre la classe ouvrière.

L’Iran doit renoncer à la bombe et Israël démanteler la sienne
C'est bien connu, les medias chassent en meute et bien souvent avec la complaisance de la classe politique qui
participe ainsi à la fabrication de l'opinion publique.
Tiré de la revue Rechreches Internationales
https://webmail.koumbit.net/roundcube/?_task=mail&_frame=1&_mbox=INBOX&_uid=161053&_part=3&_action=get&_extwin=1
Michel Rogalski *
Le spectre de la bombe iranienne fait ainsi la une de tous les plateaux médiatiques sans que soit abordée la question de l'autre bombe, l'israélienne. Comme si celle-ci était naturelle, allait de soi et ne pouvait faire l'objet d'aucune interrogation. Ainsi l'une serait admissible et l'autre désignée comme le mal absolu. La seconde ferait l'objet de toutes les critiques, la première serait un tabou qu'il serait indécent d'évoquer, au risque pour le journaliste qui en serait tenté de sentir son oreillette grésiller, le rappeler à l'ordre et lui faire sentir que sa carrière n'est plus assurée. Ainsi, il y aurait une bombe de la guerre et une bombe de la paix.
C'est ainsi que medias et classe politique organisent de concert le débat en évoquant de façon récurrente la menace iranienne d'accéder à l'arme nucléaire. On remarquera la fausse symétrie, l'une n'étant que virtuelle, l'autre bien réelle, mais tous deux se réfugiant, pour l'un dans l'absence d'assumer en entretenant un flou total et pour l'autre
en jurant que telle n'est pas son intention et qu'on lui fait un mauvais procès. Dissimulation chez l'un et déni chez l'autre.
L'affaire remonte à loin et reste régie par l'ombre tutélaire du Traité de non-prolifération nucléaire signé en 1968, peu à peu rejoint par une majorité de pays – aujourd'hui 192. D'emblée, refuser d'adhérer à l'Accord signifiait une intention non dissimulée d'accéder au statut de puissance dotée de l'arme nucléaire. Peu de pays en prirent le risque. On en connaît la liste : Afrique du Sud, Inde, Pakistan, Israël. Tous ces pays, avec des complicités diverses, accédèrent à
l'arme nucléaire. Deux y renoncèrent, l'Afrique du Sud et l'Ukraine, pour des raisons différentes. On peut donc affirmer que le traité, même si tous ses termes ne sont pas intégralement appliqués, a rempli l'essentiel de son rôle, celui d'éviter la prolifération nucléaire.
Ainsi l'Afrique est devenu un continent dénucléarisé et l'Amérique latine a évité de l'être malgré les ambitions symétriques de l'Argentine et du Brésil. La situation du continent asiatique étendu au Moyen-Orient est fort différente et beaucoup plus complexe car des situations spécifiques y coexistent permettant à chacun de s'affirmer comme un cas particulier. Après l'avoir signé, la Corée du Nord s'en est retirée et possède aujourd'hui l'arme et les missiles
pouvant la porter. La Chine était déjà dotée au moment de l'Accord.
L'Inde, le Pakistan et Israël, non signataires du Traité, se sont chacun dotés de l'arme et l'Iran signataire de l'Accord est suspecté par la communauté internationale de ne pas le respecter et de refuser de se soumettre aux inspections de l'AIEA (Agence internationale de l'énergie atomique) censée en contrôler l'application et à procéder à une aide technique pour accéder à l'usage pacifique du nucléaire.
Il lui est reproché d'enrichir l'uranium à des taux qui se rapprochent de la capacité d'accéder à la bombe. L'Iran réfute ces accusations et affirme qu'il n'a pas une telle intention. C'est dans ce contexte que, sous la mandature de Barack Obama, un Accord fut signé à Vienne en 2015, le Joint Comprehensive Plan of Action (JPCoA) associant les 5 membres du Conseil de sécurité, l'Allemagne et l'Iran. Cet Accord fut dénoncé unilatéralement par D. Trump en 2018. Depuis lors, malgré les sanctions, Téhéran augmente le nombre et le rythme de ses centrifugeuses enrichissant l'uranium à des teneurs qui approchent un possible usage militaire.
Aujourd'hui, Donald Trump, devant l'inefficacité de son retrait de l'Accord, semble désireux de renouer le contact avec l'Iran, sans se concerter avec l'Europe, et entame une série de négociations bilatérales auxquelles les Iraniens, lassés de l'entrave des embargos, L'Iran doIt renoncer à La bombe et IsraëL démanteLer La sIenne acceptent de participer. Trump tente aujourd'hui de revenir sur sa posture, mais en écartant les Européens. Ces négociations se déroulent sous l'égide du Sultanat d'Oman alors qu'États-Unis et Iran n'ont plus de relations diplomatiques. Le contexte a bien changé.
Israël s'est imposée comme puissance militaire régionale incontestée et accumule les victoires par les armes contre le Hamas à Gaza, contre le Hezbollah au Liban, bénéficie de la chute du régime syrien et a détruit une large partie des défenses antimissiles iraniennes. Téhéran a perdu beaucoup d'alliés au Moyen-Orient, peine sous les sanctions
et redoute une attaque israélienne sur son potentiel nucléaire. Bref, Israël a fait le « sale boulot » pour le compte de l'Occident sous la protection des bâtiments de guerre américains patrouillant en Méditerranée orientale.
En réalité il est fort probable que l'Iran souhaite accéder au statut d'un État du « seuil nucléaire », c'est-à-dire d'être en capacité rapidement (entre un et deux ans) de devenir, si nécessaire, une puissance nucléaire. D'autres pays comme la Corée du Sud ou le Japon, pourraient partager une telle ambition. Cela ferait tâche d'huile au Moyen-Orient et demain l'Arabie saoudite ou la Turquie participeraient à une telle prolifération. Rien ne serait plus dangereux.
Tout doit être fait, par des moyens diplomatiques et coopératifs pour rechercher une issue non militaire.
Le paradoxe c'est qu'au Moyen-Orient le seul État doté – Israël – est le plus véhément dans l'opposition farouche à une éventuelle bombe iranienne, adoptant ainsi comme seule logique celle de vouloir être la seule puissance nucléaire de la région, au point de menacer de frappes préemptives le dispositif iranien, comme il le fit à l'égard de l'Irak en détruisant en 1981 son réacteur nucléaire en cours de construction. Cette posture n'a aucune légitimité dès lors que sa sécurité est garantie par l'allié américain qui n'hésite pas à déplacer ses bâtiments de guerre en Méditerranée pour signifier sa
totale solidarité avec Tel-Aviv et par le soutien acquis d'avance des pays occidentaux. Car en cas de danger existentiel tout le monde sait qu'Israël sera défendu de façon inconditionnelle par tous ses alliés qui ne manquent jamais de le répéter.
Cette bombe israélienne qui fut construite avec la complicité dissimulée d'États dotés et signataires du Traité de non-prolifération – notamment de la France et des États-Unis – est une incitation à pousser d'autres pays de la région à s'engager dans la même voie.
Longtemps cachée, niée et dissimulée son existence est maintenant admise mais, au contraire d'arsenaux d'autres pays pour lesquels la communication est d'usage dès lors que les expérimentations sont réussies, elle reste entourée d'un flou discret. Envisagé très tôt par Ben Gourion le programme israélien démarre dès la fin des années 1950
et sera effectivement considéré comme opérationnel dès le début des années 1970. Depuis lors, il est entouré d'une opacité entretenue et fait figure d'« exception » acceptée y compris par l'AIEA qui n'a jamais pris le sujet à bras-le-corps et a ainsi contribué à en « normaliser » l'existence. Ainsi le pays peut prétendre bénéficier du prestige de la
possession de l'arme nucléaire sans avoir à en payer le moindre coût diplomatique ou moral et peut continuer à jouir du monopole de l'arme nucléaire dans la région. Partant de ce principe d'exception, Tel-Aviv peut s'exonérer de toute recherche politico-diplomatique en vue d'une zone exempte d'armes nucléaires au Moyen-Orient.
Cette discrétion fut accompagnée et partagée par la quasi-totalité du monde occidental. Dans le pays, les critiques et les discussions fusent de toutes parts sur les options sécuritaires choisies par les dirigeants et visent tout à la fois l'armée, le Mossad et le Shin Bet, mais la question nucléaire reste taboue et n'est jamais débattue.
Aujourd'hui, poser, à raison, la question de l'accession de l'Iran à l'arme nucléaire est légitime, et il faut se réjouir de la reprise des négociations avec les États-Unis à Oman, mais peut-on aborder ce sujet en entretenant délibérément le silence sur l'autre bombe du Moyen-Orient ? Autre forme de deux poids et deux mesures ?
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Comment l’IA générative asphyxie le journalisme
L'IA générative détourne l'audience des médias. La chute du trafic et des recettes publicitaires érode le modèle économique du journalisme. Cette captation par les plateformes menace la production d'information originale et la survie d'un web ouvert, essentiel à notre compréhension du monde.
Tiré du blogue de l'auteur.
Dans les coulisses d'un internet en mutation, l'intelligence artificielle générative redéfinit les règles du jeu, imposant aux médias traditionnels, qu'ils soient de modestes publications ou de grands conglomérats, une remise en question existentielle. L'avènement de services comme AI Overviews de Google, et plus généralement l'essor des chatbots intelligents, ne se contente pas de modifier nos habitudes de consommation de l'information.
Là où il s'applique, comme aux États-Unis, il bouleverse les fondements économiques sur lesquels reposait jusqu'alors le journalisme et, par extension, la vitalité même du web ouvert. Cette transition rapide, orchestrée par des plateformes dont le modèle économique privilégie la rétention de l'utilisateur et la monétisation publicitaire directe, plutôt que le renvoi de trafic vers les producteurs de contenu, est lourde de conséquences pour un secteur déjà fragilisé.
L'érosion rapide du trafic des éditeurs
Les études récentes dressent un tableau préoccupant de la diminution du trafic vers les sites d'information. Ahrefs, par exemple, a révélé qu'une page de premier rang bénéficiant d'un aperçu IA subissait une baisse moyenne de 34,5% du taux de clics (CTR). Ce phénomène, loin d'être anecdotique, est renforcé par les observations de Similarweb, qui indique que près de 69% des recherches d'actualités n'aboutissent désormais à aucun clic vers un site d'information, contre 56% auparavant. Le trafic organique a chuté de plus de 2,3 milliards de visites à la mi-2024 à moins de 1,7 milliard aujourd'hui.
Les expériences des médias illustrent cette tendance alarmante : le Digital Content Next (DCN), un groupement de 40 éditeurs incluant des poids lourds comme le New York Times et Condé Nast, rapporte une perte médiane de 10% du trafic de recherche Google pour ses membres entre mai et juin 2025, atteignant -7% pour les médias d'information et -14% pour les autres. Certaines publications sont frappées de plein fouet, comme le Mirror, qui a vu sa visibilité sur Google chuter de 80% depuis 2019, ou le Financial Times, confronté à une baisse de 21% de son trafic ce printemps.
La Professional Publishers Association (PPA) au Royaume-Uni a également documenté des baisses drastiques de CTR, avec un titre de magazine lifestyle passant de 5,1% à 0,6% pour une requête populaire, et un magazine automobile perdant 25% de son trafic malgré une augmentation de 7% de sa visibilité dans les pages de Google, résultat du moindre nombre de clics. Ces chiffres contredisent les affirmations de Google, qui tente de minimiser l'impact de ses fonctionnalités IA sur le trafic référent, des allégations jugées « incomplètes » et basées sur des « méthodologies défectueuses » par les éditeurs.
Des répercussions économiques graves
Les répercussions économiques de cette érosion du trafic sont d'ores et déjà tangibles et souvent dramatiques. Les revenus publicitaires, part essentielle du modèle économique de nombreux médias, s'effondrent, entraînant des licenciements massifs et des fermetures de services. Business Insider, par exemple, a annoncé le licenciement de 21% de ses effectifs à cause de la diminution du trafic de ses sites. Moins de trafic signifie moins de revenus, ce qui se traduit directement par moins de journalistes, moins d'enquêtes approfondies, moins de correspondants étrangers et une réduction drastique du journalisme original.
Cette situation est d'autant plus préoccupante que les entreprises d'IA adoptent souvent une stratégie de « blitzscaling », privilégiant une croissance rapide et l'acquisition d'utilisateurs à la rentabilité immédiate. Elles dépensent des sommes considérables pour développer des outils qui n'ont pas encore trouvé de modèle économique viable, mais qui, dans leur expansion, détruisent les structures économiques qui soutiennent le journalisme et la production de savoir public.
Le risque du cercle vicieux de l'IA
Cet affaiblissement du journalisme, qui peinait déjà à se financer, pose un risque systémique pour l'écosystème de l'information. Si le contenu original ne peut plus être monétisé, la motivation à le produire disparaît. L'IA, conçue pour synthétiser et générer des réponses, est fondamentalement dépendante de la qualité et de la fraîcheur des données sur lesquelles elle est entraînée. Or, si le journalisme s'étiole, les systèmes d'IA finiront par créer un cercle vicieux où ils se nourriront de leur propre substance dégradée. Le web risque alors de se transformer en une « galerie de miroirs », reflétant des résumés de résumés, des hallucinations d'IA et des communiqués de presse sans source originale fiable ou critique en vue.
Les outils d'IA ne sont pas neutres ; ils reflètent les biais de leurs données d'entraînement, de leurs codeurs et des motivations de leurs entreprises. Des exemples comme le chatbot Grok, qui, après une mise à jour, s'est auto-proclamé MechaHitler illustrent les dangers des réponses générées par une IA mal entraînée ou défaillante. En l'absence de journalisme professionnel et de qualité, les utilisateurs risquent de se fier davantage à des machines qui semblent faire autorité qu'à des experts qualifiés, même dans des domaines critiques comme la santé, où l'expertise est primordiale. Le journalisme citoyen, bien que potentiellement puissant, ne peut remplacer des institutions comme les médias professionnels avec leurs les ressources nécessaires pour révéler des vérités complexes tout en protégeant les sources.
La réaction des éditeurs
Face à cette menace existentielle, les éditeurs étatsuniens ne restent pas inactifs et ripostent sur plusieurs fronts. Des poursuites judiciaires retentissantes ont été engagées, le New York Times ayant par exemple intenté une action contre OpenAI et Microsoft pour l'utilisation non autorisée de son contenu protégé par le droit d'auteur pour entraîner leurs modèles. Au-delà des tribunaux, les associations professionnelles comme le DCN et la PPA réclament une régulation plus stricte et une transparence accrue de la part de Google. Elles demandent notamment la séparation des crawlers IA de Google de ses crawlers de recherche, car les éditeurs ne peuvent actuellement pas refuser que leur contenu soit utilisé par les aperçus IA sans risquer de disparaître complètement de l'index de recherche. Une injonction pourrait être émise dans le cadre de l'affaire antitrust du ministère de la Justice américain contre Google, forçant potentiellement cette séparation cruciale.
En parallèle, les éditeurs déploient des stratégies préventives et d'adaptation. Beaucoup reconnaissent la nécessité de se concentrer sur le renforcement de leur marque et de celle de leurs journalistes, car dans un environnement saturé par l'IA, la crédibilité et la confiance ne sont plus automatiquement conférées par le simple fait de figurer en haut des résultats de recherche. Le Wall Street Journal, par exemple, a cherché à embaucher un "coach de talents" pour aider ses journalistes à développer leur marque personnelle, misant sur l'idée que les lecteurs suivront les individus plutôt que les plateformes.
Les éditeurs diversifient également leurs canaux de distribution via des newsletters, des applications et les plateformes sociales pour réduire leur dépendance au trafic de recherche organique. Google, sous pression, a même lancé des initiatives comme "Offerwall", permettant aux éditeurs d'expérimenter des modèles de monétisation alternatifs tels que les micropaiements ou l'inscription à des newsletters. Enfin, des contre-mesures technologiques émergent, comme Poisonify, un outil développé par le musicien Benn Jordan pour « empoisonner » les données musicales et empêcher les IA d'utiliser le contenu sans autorisation, ou les outils de Cloudflare pour bloquer les robots d'exploration IA. Des startups proposent également de nouveaux modèles, comme Tollbit, un « paywall pour bots » permettant aux sites de facturer l'accès à leur contenu aux crawlers IA, ou ProRata, qui redistribue les revenus publicitaires générés par les réponses IA aux sites sources.
Un avenir incertain pour le journalisme
En conclusion, l'impact de l'IA générative sur les médias et le web ouvert est bien plus qu'une simple perturbation technologique ; il s'agit d'une refonte fondamentale des dynamiques de l'information et de sa monétisation. Les géants du web, dans leur quête de suprématie et de profits publicitaires, semblent prêts à sacrifier l'économie de l'information qui a permis l'émergence du web tel que nous le connaissons.
L'AI Overviews de Google est le symptôme d'une stratégie plus vaste visant à transformer les moteurs de recherche en « moteurs de réponses », capturant l'attention des utilisateurs et les revenus associés. Cette évolution, si elle n'est pas endiguée par une régulation ferme et une prise de conscience collective, menace de vider le journalisme de sa substance et de transformer le web en un écosystème d'informations obsolètes, biaisées ou générées artificiellement. L'exigence de vérité, de contexte et de responsabilité, si essentielle à une société démocratique, ne disparaîtra pas, mais sa pérennité dépendra de la capacité des éditeurs, des régulateurs et du public à défendre un journalisme de qualité et un web ouvert et diversifié face aux appétits insatiables des grandes plateformes.
gauche.media
Gauche.media est un fil en continu des publications paraissant sur les sites des médias membres du Regroupement des médias critiques de gauche (RMCG). Le Regroupement rassemble des publications écrites, imprimées ou numériques, qui partagent une même sensibilité politique progressiste. Il vise à encourager les contacts entre les médias de gauche en offrant un lieu de discussion, de partage et de mise en commun de nos pratiques.













