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Un plan d’action ambitieux sur le long terme
Un déploiement interrégional pour renforcer l'inclusion des personnes aînées LGBTQ+. La Fondation Émergence lance sa nouvelle tournée « Pour que vieillir soit gai »
Montréal, le 28 octobre 2025 — La Fondation Émergence annonce le lancement de sa nouvelle tournée québécoise « Pour que vieillir soit gai » [1]. Cette initiative, rendue possible grâce au soutien financier du gouvernement du Québec, s'inscrit dans la mesure 96 du _Plan d'action gouvernemental 2024-2029 – La fierté de vieillir_, qui vise à promouvoir la bientraitance des personnes aînées LGBTQ+.
Durant cette période, la tournée se déploiera dans l'ensemble des régions administratives du Québec, avec pour objectif de former plus de dix mille intervenant·e·s en milieu aîné. Les formations gratuites s'adressent aux personnes travaillant auprès d'une clientèle aînée et visent à renforcer leurs compétences afin d'offrir aux personnes aînées LGBTQ+ des environnements inclusifs, sécuritaires et respectueux des diversités sexuelles et de genre.
La formation aborde plusieurs thématiques fondamentales pour la reconnaissance et l'inclusion des aîné·e·s LGBTQ+, notamment : une introduction aux composantes de la diversité sexuelle et de genre, les réalités et enjeux vécus par les personnes aînées LGBTQ+, les bonnes pratiques pour offrir des services et des milieux plus inclusifs, ainsi que le témoignage d'une personne aînée LGBTQ+.
Inauguré en 2009, le programme « Pour que vieillir soit gai » a acquis une reconnaissance internationale pour son expertise unique en matière d'inclusion de la diversité sexuelle et de genre en milieu aîné. La Fondation a notamment mené une tournée de formations virtuelles pancanadienne en 2021.
Des constats qui interpellent
Un sondage Léger mené au début de l'année 2025 par la Fondation Émergence auprès des personnes fréquentant ou œuvrant dans les milieux de vie pour aîné·e·s révèle qu'à peine 32 % du personnel ont reçu une formation sur la diversité sexuelle et de genre. Par ailleurs, 24 % des répondant·e·s se déclarent peu ou pas du tout à l'aise d'accueillir dans leur milieu une personne trans. Auprès du personnel, ce chiffre est de 19 %. De plus, un quart des répondant·e·s LGBTQ+ déclarent cacher leur orientation sexuelle ou leur identité de genre dans leur milieu.
« Les chiffres parlent d'eux-mêmes : trop de personnes aînées LGBTQ+ vivent encore dans l'ombre. Avec cette tournée, nous voulons changer définitivement la donne et permettre à nos aîné·e·s de s'épanouir dans des milieux qui les respectent et les valorisent véritablement », affirme Laurent Breault, directeur général de la Fondation Émergence.
Grâce à ce financement, la Fondation Émergence entreprend un vaste plan d'action provincial comprenant des tournées de formation dans toutes les régions du Québec ainsi que l'organisation d'un premier symposium national en 2026 sur les réalités aînées LGBTQ+, réunissant les acteur·rice·s clés des milieux aînés afin d'échanger, d'innover et de promouvoir la bientraitance envers les personnes LGBTQ+.
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À propos de la Fondation Émergence
Depuis 25 ans, la Fondation Émergence œuvre activement pour l'inclusion des personnes LGBTQ+ en offrant des services de sensibilisation, de formation et d'accompagnement. Elle met aussi sur pied des événements phares, comme la Journée internationale contre l'homophobie et la transphobie, dont elle est l'initiatrice, et le Gala Émergence. Par ses actions, elle poursuit sa mission d'informer et de sensibiliser la population aux réalités des personnes LGBTQ+, tout en promouvant leur inclusion, leur égalité juridique et sociale, et leur bien-être dans toutes les sphères de la société.
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L’économie féministe au prisme des études trans. L’exemple argentin
Après un retour sur l'histoire des luttes trans en Argentine et un focus sur les offensives antitrans de Milei, Pato Laterra revient pour Contretemps sur la manière dont les études trans revisitent l'économie féministe.
Tiré de la revue Contretemps
27 octobre 2025
Par Pato Laterra
Contretemps – Peux-tu revenir sur l'histoire récente des luttes trans en Argentine ?
Pato Laterra – Il faut tout d'abord revenir sur la loi sur l'identité de genre, adoptée en 2012, qui reconnaît la citoyenneté aux personnes transgenres et donc une identité. Et, en Argentine, il y a quelque chose de très important autour de l'identité, pas au sens libéral étatsunien mais plutôt en lien avec la dictature, les disparitions de militant-es et les mobilisations des mères et grands-mères de la Place de mai. Les disparitions, mais aussi l'identité des enfants volés par les militaires, qu'ils soient nés en captivité et qu'ils aient été enlevés, c'est quelque chose de très important dans notre histoire. Pendant des décennies et encore aujourd'hui, on a patiemment cherché à identifier ces enfants, et à les réunir avec leur famille – souvent leurs grands-mères, les parents ayant « disparu·es », c'est-à-dire ayant été assassiné·es par la dictature. Pour les trans, la dictature a mis en œuvre une persécution policière. Certaines infractions pénales sont restées en vigueur jusqu'en 2005 ou 2006. Ce qu'elles établissaient, c'était le caractère délictueux des comportements non conformes au sexe attribué à la naissance dans la vie publique, comme le fait de s'habiller d'une manière qui ne correspondait pas au sexe figurant sur la carte d'identité à la naissance. Donc pour le simple fait de figurer une expression de genre qui ne serait pas la norme, vous pouviez être arrêté. La seule issue professionnelle qui restait face à la discrimination était également fortement criminalisée : le travail du sexe dans la rue. Cette histoire est très présente en Argentine, contrairement à d'autres pays où la carte d'identité nationale n'a pas de poids propre, où elle joue le même rôle que d'autres formes d'identification, pour effectuer des démarches et obtenir des prestations sociales, par exemple. En Argentine, la carte d'identité nationale est la porte d'entrée vers l'acquisition de droits personnels.
La loi sur l'identité de genre a été obtenue grâce à la lutte des travestis et des trans [1] dès 2006. Elle a permis la reconnaissance de l'identité trans et de l'identité travestie, en tant que sujets de droits, au sens des droits humains, qui eux aussi prennent une importance particulière dans l'histoire argentine marquée par les dictatures. L'enjeu autour de la loi sur l'identité de genre, ce n'est pas seulement la reconnaissance du droit à l'existence, mais aussi une série d'autres droits et de demandes primaires de la population trans, en particulier le droit à la non-discrimination et le droit à la santé. Jusque-là, les personnes trans n'étaient pas reconnues dans les statistiques officielles et les seules statistiques ou informations sur les conditions de vie étaient produites par les personnes trans elles-mêmes. Pour prendre un exemple, en 2010, l'espérance de vie, calculée par les travestis eux-mêmes donc, était de 35 ans, alors que l'espérance de vie de la population cis-sexuelle est de 65 ou 70 ans ! Cette loi donne également lieu à une série de politiques à plus long terme, notamment des politiques culturelles, des politiques liées à la reconnaissance et au respect de cette identité, ainsi que des politiques visant à lutter contre la violence physique et symbolique à l'égard des travesties et des personnes transgenres, même si cette violence reste quotidienne. En pratique, selon les militant·es et leurs organisations, la reconnaissance de l'identité par l'État constitue une amélioration importante. Elle offre un droit reconnu à l'éducation sexuelle intégrale, c'est-à-dire, à former au libre choix de son genre, à s'identifier comme on le souhaite, à partir des droits humains plutôt que, ou à côté, de la biologie. Son objectif est de permettre aux personnes de prendre des décisions éclairées et responsables concernant leur santé et leur sexualité de manière globale, de développer des relations respectueuses, de comprendre leurs droits et de se protéger contre les situations à risque ou les abus. Depuis cette reconnaissance, le taux de grossesse chez les adolescentes a baissé, les cas d'abus sexuels sont plus souvent dénoncés et plus généralement la sexualité et le consentement sont devenus des sujets politiques. Selon un rapport publié en 2019 [2] par la région du grand Buenos Aires, 3 enfants sur 10 ayant signalé des abus sexuels ont pu comprendre qu'ils avaient été victimes d'abus après avoir suivi des cours d'éducation sexuelle intégrale. Chez les 12-14 ans, ce chiffre dépasse les 50 %.
Mais ce n'est qu'un premier pas. Pour changer réellement leurs conditions de vie, il faut également poser la question de l'accès à l'emploi. On l'a dit, la seule perspective qui était offerte aux personnes trans était le travail du sexe. Alors que certains discutent du revenu de base, du fait que nous ne devrions pas travailler du tout ou de la fin de l'exploitation, pour les personnes transgenres, le problème central est simplement de pouvoir obtenir un revenu de son travail sans courir de danger. Du fait des discriminations, la question de l'emploi devient centrale. Beaucoup de trans sont capables d'assurer un emploi, comme les personnes cis ; elles sont qualifiées mais, à cause de leur expression de genre, elles sont exclues du marché du travail. Et si par chance elles obtiennent un poste, c'est difficile de tenir sur la durée, écrasées par le poids d'une vie d'exclusion. Elles ont été exclues de la famille, exclues de l'éducation et exclues des espaces de socialisation quotidienne. Donc elles sont blessées et endommagées, empêchées de pouvoir coexister dans la société. Il y a donc, disons, un grand nombre de subjectivités qui ont du mal à persister dans un espace de travail du fait d'avoir été historiquement discriminées.
Je pense qu'un élément fondamental aujourd'hui, c'est que cette situation du difficile accès des trans au travail rencontre la crise contemporaine du travail, de l'institution du travail, du travail formel. Certaines travesties arrivent enfin sur le marché du travail, au moment même où celui-ci est en crise. Tout cela se télescope. Enfin, tant dans le domaine du travail que dans celui de la santé ou de l'éducation, ce que demandent les personnes transgenres, c'est de pouvoir accéder à ces politiques, c'est-à-dire que les politiques publiques ne soient pas normatives en termes d'accès, qu'il ne soit pas nécessaire de se conformer aux normes cisgenres pour exercer ses droits. Elles ne doivent pas non plus courir de risque, se mettre en danger, pour pouvoir y accéder.
Et je pense que c'est précisément la raison pour laquelle les personnes trans sont la cible de la droite et de l'extrême droite. Les personnes elles-mêmes vivent en dehors d'un cadre normatif, parce le système lui-même les en exclue. Les personnes neurodivergentes, les personnes handicapées, les personnes qui ont été stigmatisées ou discriminées en raison de leur socialisation, parce qu'elles ont grandi dans les familles que le système lui-même a détruit finalement. Donc je pense que ce qui cause la rage des travesties ou ce qui ouvre, disons, cette façon de vivre la vie trans est précisément transgressive. Donc toutes les revendications reviennent finalement à demander une manière non normative de mettre en œuvre les politiques publiques d'accès aux conditions de vie.
À gauche, certains militants révolutionnaires cisgenres peuvent considérer que les personnes transgenres veulent simplement réformer le système, mais c'est parce qu'elles n'y ont pas accès. Cette forme de mépris pour une simple demande d'accès aux conditions de vie, aux droits, aux politiques publiques, au marché du travail, est due au fait que beaucoup de ces personnes cisgenres ont déjà leurs conditions de vie garanties. Tant que nous n'avons pas cette garantie, il est difficile d'imaginer quelque chose de plus révolutionnaire. Il est déjà assez révolutionnaire de vivre dans un monde qui est contre vous. Les revenus, le logement, un espace de soutien et d'amitié ou d'amour, l'éducation, la famille, sont des éléments fondamentaux qui, en général, posent de grandes difficultés aux personnes trans.
Contretemps – Au début des années 2010 les choses évoluaient donc, un peu au moins, dans le bon sens. Avant d'en arriver à Milei en 2024, est-ce qu'il y a eu des avancées sous le gouvernement de Fernandez ?
Pato Laterra – Oui, des progrès importants ont été réalisés pour les personnes transgenres en 2021, avec l'adoption d'une loi sur les quotas d'emploi. Il y a évidemment un long chemin à parcourir entre la loi et son application, mais il s'agissait d'un changement législatif très important. La loi impose des quotas d'emploi pour les personnes transgenres dans le secteur public au niveau fédéral, et elle a déjà été adoptée dans certaines provinces. Il convient de rappeler que l'Argentine est l'un des premiers pays au monde à appliquer ce quota d'emplois. Auparavant, depuis la fin des années 1970, ce quota existait également pour les personnes handicapées. Dans le cas des personnes transgenres, il s'agit de l'occupation de 1 % des postes du secteur public national par des personnes transgenres. En outre, cette loi a permis d'accorder des avantages fiscaux aux entreprises privées afin de les encourager à embaucher des travesties et des personnes transgenres. Si nous croyions à la théorie économique néoclassique, avec un marché parfait, une telle loi ne serait pas nécessaire. Mais la théorie néoclassique et les lois du marché sont une fiction : l'embauche de personnes n'est pas un choix rationnel, effectué de manière abstraite sur le marché. Il existe en réalité une discrimination sur le marché du travail, une stigmatisation des personnes transgenres, et c'est en raison de ces injustices, et non de la qualité, de la formation ou des fonctions des personnes transgenres, qu'elles ne sont pas embauchées. Cette loi vise donc à réparer, dans une certaine mesure, le préjudice subi de manière intergénérationnelle par les générations passées, qui ont été systématiquement discriminées sur le marché du travail.
Avec Francisco Fernández Romero, un collègue géographe, depuis environ trois ans, nous menons une étude sur la mise en œuvre du quota de travail trans [3]. Cette étude a commencé avec l'objectif de savoir comment cette loi était appliquée et aussi de connaître les conditions sociodémographiques des personnes transgenres qui ont pu trouver un emploi. Nous avons mené deux enquêtes, l'une en 2022 et l'autre en 2024. Le premier résultat, c'est dans quelle mesure la loi sur les quotas d'emploi des transgenres était respectée : la loi fixe un quota de 1% pour l'emploi des transgenres. En Argentine, il y a plus ou moins 550 000 travailleurs masculins et féminins dans le secteur public national, si on appliquait le quota, on devrait donc avoir 5 500 travesties ou transgenres travaillant dans le secteur public. Et en novembre 2023, on a pu observer que seulement 955 personnes ont été embauchées dans ce cadre. Donc la loi n'était mise en œuvre qu'à 17 %. Ce que nous avons constaté dans cette étude, c'est que les personnes qui avaient été embauchées, au-delà du fait qu'elles faisaient face à beaucoup d'obstacles, avaient aussi été discriminées une fois en emploi, sur leur lieu de travail. Il y a bien sûr du mégenrage, des problèmes d'accès aux toilettes, mais aussi des discriminations qui consistent à ne pas leur confier certaines tâches. Les lieux de travail sont généralement très hostiles. Cependant, dans de nombreux cas, ces personnes ont dit que ce travail leur a sauvé la vie, que grâce à leur contrat de travail, ielles ont pu louer une chambre ou un appartement. Sans contrat de travail, ielles n'avaient accès qu'à des chambres dans des pensions de famille, qui coûtent le double ou le triple du loyer normal, parce que les chambres en pension sont accessibles sans condition. Il faut savoir qu'aujourd'hui en Argentine, avec la dérégulation des prix des loyers, les loyers sont très chers, proches des prix européens. Or le logement est une question fondamentale pour que les gens puissent développer leurs conditions de vie. Les enquêté·es ont aussi dit que grâce à ce travail, ielles accédaient à un revenu et surtout une stabilité. Et cela rend leur vie quotidienne très différente. Parce que si vous ne pouvez pas prévoir dans un mois ce qui va vous arriver en termes de revenus, vous allez avoir une vie beaucoup plus difficile.Un autre résultat, c'est que les personnes recrutées sur le quota trans ont été placées dans les catégories salariales les plus basses dans le secteur public national, tout en bas de la grille.Ainsi, notre estimation pour le mois de juillet 2024 était que 57% des personnes embauchées sur le quota trans se trouvaient en dessous du seuil de pauvreté. En d'autres termes, bien qu'elles gagnent de l'argent, qu'elles aient un emploi formel, les personnes embauchées se situent sous le seuil de pauvreté. C'est ce qui se passe aujourd'hui pour une grande partie des travailleurs en Argentine, plus ou moins 40 % d'entre eux : vous travaillez, vous avez un salaire chaque mois mais vous êtes toujours sous le seuil de pauvreté. C'est pire encore pour les personnes transgenres, cette proportion monte à 57%.
Pour cette deuxième enquête, nous avons collaboré avec Zaguan qui est, plus qu'un syndicat, un front de travailleurs et travailleuses travesties et transgenres. En juillet 2023, avant même que la possibilité d'une victoire de Milei ne soit envisagée, les travailleuses travesties et transgenres ont commencé à se réunir pour influencer et changer leurs conditions de travail. Il était nécessaire de lutter contre la discrimination et la violence sur le lieu de travail, mais aussi d'interpeller les syndicats. Le syndicalisme, avec la sécurité sociale qu'il gère, par exemple, organisée en mutuelles en Argentine, est loin d'être en mesure d'accueillir les personnes transgenres. À l'époque, nous nous posions une question fondamentale : il en va de même pour les lieux de vacances partagés à bas prix auxquels donne accès l'affiliation syndicale, ou tout autre avantage accordé dans le cadre de certaines politiques syndicales, nous voulions cela pour notre communauté. Lorsque nous nous sommes réunis en 2023 avec Zaguan, notre objectif était le suivant : pouvoir réfléchir à ces questions syndicales et créer un espace permettant de changer les conditions sur les lieux de travail. Au départ, cela différait de la réflexion syndicale habituelle, centrée sur les exigences des employeurs, les revendications salariales, la protection du travail dans les usines… Si Zaguan [4] n'est pas un syndicat, c'est pour pouvoir être l'interlocuteur des syndicats, établir un pont avec eux, au lieu de leur faire concurrence. Il existe une forte concurrence entre les syndicats, car ce sont des structures très rigides et très hétéronormatives, ce qui rend difficile la prise en compte des revendications d'autres acteurs émergents. Nous avons donc entamé un dialogue avec les syndicats. Les deux parties doivent avancer, car il y avait aussi beaucoup de réticence de la part des personnes transgenres envers les syndicats, à juste titre. Les syndicats eux-mêmes discriminaient les personnes transgenres sur leur lieu de travail. Cela est également important pour les syndicats, dans un contexte où, en Argentine, la question syndicale est en pleine crise, car leur sujet, le travailleur, est en crise.
Contretemps – Fin 2023, le candidat d'extrême droite libertarien Milei a gagné l'élection présidentielle. Quelles sont ses prises de position, ses actions sur le sujet des sexualités et identités de genre ?
Pato Laterra – Lorsque Milei arrive au pouvoir, il commence à démanteler férocement toutes ces politiques. Dès son deuxième jour, il met fin à la carte alimentaire destinée aux personnes transgenres en situation critique, qui garantissait une sorte de revenu minimum et ne servait qu'à acheter de la nourriture. La carte alimentaire a été maintenue pour les enfants vulnérables et les familles dans le besoin, ainsi que la politique sociale connue sous le nom d'allocation universelle pour enfant à charge. Il s'agit donc d'une attaque ciblée contre les personnes transgenres. Et ce, sans même un prétexte budgétaire, car il s'agit d'un volume de financement insignifiant. De ce point de vue, cela peut même être contre-productif, car cela réduit la demande des commerces qui acceptent la carte alimentaire, ce qui est économiquement récessif. Il s'agit d'une mesure purement idéologique et réactionnaire. Puis, au bout de trois mois, Milei a commencé à mettre en œuvre ses plans de licenciement des personnes embauchées grâce aux quotas trans : 150 licenciements dans le secteur public au niveau fédéral, selon une estimation issue de notre enquête avec Francisco.
Avec Zaguan, nous avons cherché des formes de résistance juridique. Interpeller les syndicats étaient décisif, parce que ce sont les organisations syndicales qui ont les moyens de défendre les travailleurs, et donc les personnes trans face aux licenciements. La législation de l'administration publique argentine fait que, dans certains cas, les conseils syndicaux ont pu réintégrer la quasi-totalité du personnel trans qui avaient été licenciés. Le dialogue avec ces conseillers juridiques syndicaux, bien que complexe, a pu avoir lieu, ce qui, à une autre époque, aurait peut-être été considéré comme quelque chose de tout à fait impossible.Ces attaques s'inscrivent dans le cadre du démantèlement du ministère de la Femme, du Genre et de la Diversité, qui était chargé de nombreuses mesures très importantes pour les femmes et les personnes transgenres les plus touchées par la violence ; par exemple, il existait une allocation de six mois pour sortir d'une situation de violence.
Le gouvernement Milei perturbe et supprime également les outils qui permettent d'informer le public, qui visent à rendre des comptes et à évaluer ces politiques. Il est donc impossible de faire le bilan et de connaître les effets produits. Ce sont les fonctionnaires licenciés du ministère ou les chercheurs intéressés par les politiques de genre qui doivent reconstituer les dossiers.
Il y a également une attaque contre le financement de l'éducation et de la santé. Cela signifie que tous les systèmes de santé existants sont en crise faute de financement.
Et les personnes transgenres sont généralement prises en charge dans le cadre de la santé publique, qui s'occupe de celles et ceux qui n'ont pas de mutuelle. En Argentine, si vous avez un emploi formel, vous êtes pris en charge par un réseau de soins mutualistes, et non par la santé publique. Mais comme les personnes transgenres ont rarement un emploi formel, c'est le système de santé publique qui prend en charge leur prise en charge. Cela a donné lieu à un système de santé publique informé et, en fin de compte, plus responsable dans le traitement de la diversité que le système d'assurance maladie ou le système médical privé individuel. Et aujourd'hui, c'est ce système qui est particulièrement menacé.
Enfin, Milei sape complètement la politique d'éducation sexuelle intégrale (ESI), qui est une politique à long terme. Il s'agit de permettre aux enfants et aux jeunes d'avoir accès à l'information, afin que cette discrimination ne se reproduise pas. Cela s'inscrit dans le cadre d'une politique de haine très forte, très exacerbée, où les boucs émissaires sont les personnes transgenres, les migrants, les peuples autochtones et les personnes handicapées. Et aussi les fonctionnaires, décrits comme des parasites. Y compris les scientifiques. Il s'agit donc d'une offensive réactionnaire, qui va jusqu'à la violence physique et symbolique contre les personnes transgenres, mais aussi contre les lesbiennes et les gays, ainsi que contre toutes les personnes mentionnées ci-dessus.
Ces changements, tant dans les lois que dans les discours, s'inscrivent dans un contexte de violence à l'égard des personnes transgenres, alors qu'en réalité, bien sûr, elles ne sont pas la cause du problème, ni du déficit budgétaire, ni du déséquilibre des comptes nationaux. Le problème réside dans des années d'organisation économique discriminante et en crise pour générer toujours plus de profits.
Pour ces gouvernements de droite et d'extrême droite – je pense à Musk, Trump, Bolsonaro –, le cheval de bataille, leur discours principal, est de réduire le déficit. Mais rien de ce qui se passe ne réduit réellement le déficit. Le discours semble économique, il porte sur la réforme fiscale, sur la dette, sur le modèle économique, mais en réalité, il s'agit de réduire les dépenses sociales comme moyen de contrôle public, de dénaturer les problèmes sociaux et d'épuiser et d'appauvrir la population. Au contraire, il faudrait parler de l'argent que s'approprient les multimillionnaires. Je pense qu'aujourd'hui, il est facile de s'en rendre compte.
Contretemps – Peux-tu revenir maintenant sur tes propres recherches. Comment repenser l'économie féministe à partir d'une approche non cis hétéro ? En commençant peut-être par expliquer ce qu'est pour toi l'économie féministe…
Pato Laterra – L'économie féministe consiste à introduire dans l'économie la discussion de ce qui se passe en termes de relations de genre. C'est-à-dire donner de la visibilité à ce que nous pourrions appeler l'autre face de l'économie, le travail qui est rendu invisible. En mettant sur la table le travail invisibilisé, qui est le travail de reproduction, le travail reproductif, le travail domestique et de soins [cuidado, c'est-à-dire soin en espagnol, a un sens un peu distinct, plus militant que care, NDLT] non rémunéré, on ne montre pas seulement ce qui arrive à ce travail. On discute de la manière dont cela soutient le système dans son ensemble. Comment la production et la reproduction des personnes sont organisées, et pas seulement des personnes, mais du monde dans son ensemble.
Maintenant, ce que je pense de l'économie féministe, ayant travaillé longtemps dans l'économie féministe, c'est que l'idée que les chercheuses se font du genre est très étroite.
C'est une idée limitée aux femmes cis-sexuelles. Ou c'est une idée limitée à une vision hétéro-normative, cis-sexuelle. Il en va de même pour la théorie de la reproduction sociale. En d'autres termes, je pense que la définition du sujet de l'économie féministe pose problème.
L'approche de la reproduction sociale consiste à réfléchir à la manière dont elle soutient et produit la main-d'œuvre, ce qui rend ce problème relativement utilitaire. Vous participez à la reproduction sociale dans la mesure où vous contribuez à la reproduction du système. Le fonctionnement de la famille (nucléaire, désormais recomposée) est alors déterminant. La question est de savoir comment fonctionne la famille nucléaire ou quel rapport de domination, hétérosexuel, elle abrite.
Or, ces derniers temps, la famille nucléaire et la famille hétérosexuelle se désintègrent complètement, et soudainement, les gens commencent à s'intéresser à d'autres formes d'organisation, comme les formes queer ou trans. Les familles trans ne sont pas organisées pour leur reproduction de la même manière que la famille nucléaire. Il y a un livre, les soins multidimensionnels [5], sorti pendant la pandémie qui compile tout cela. La différence, c'est que les personnes sont soignées ou reproduites non pas en tant que force de travail, mais en tant qu'êtres humains. Et non par la conjointe ou la mère mais dans des relations d'amitié ou d'autres types de parents qui ne sont pas des membres de la famille, pas une famille avec des enfants. Or de plus en plus de personnes cis, vivent seules ou en dehors d'une famille nucléaire. Je pense donc que parfois ces questions de queer ou trans sont intéressantes parce que précisément ce qu'elles examinent, c'est comment la reproduction sociale, ou plutôt la reproduction quotidienne, reproduction de la vie, s'appuient sur ces nouvelles formes de liens. C'est une contribution des études queer et trans aux études féministes.
Contretemps – Tu défends également le fait que le travail reproductif s'appréhende d'une manière différente au sein des études trans, avec une attention spécifique à la partie émotionnelle de ce travail et de comment les liens sont construits entre les personnes. Peux-tu revenir sur ce point ?
Pato Laterra – Ma thèse porte sur la prise en charge des personnes trans en Argentine et sur la relation entre les politiques sociales et la reproduction de la vie des travesties et des trans. Ce que j'observe, c'est une conception profondément cisgenre des soins. Je vais apporter une idée qui n'est pas la mienne, mais celle de deux chercheurs canadiens, Lewis et Irving [6], qui affirment que l'objectif de l'économie politique transgenre est d'étudier comment les vies transgenres s'inscrivent dans les structures économiques existantes et comment elles proposent des alternatives pour vivre. Irving vient d'une tradition anglophone avec laquelle j'essaye de faire dialoguer la tradition latino-américaine, qui s'intéresse à la communauté. C'est que pour les trans et plus généralement les LGBT, immédiatement, le moyen de survivre dans le système est une question communautaire, de construction de liens. Je ne veux pas idéaliser cette idée de communauté, je dis simplement que la façon de se reproduire ou de survivre s'appuie plus ou moins directement sur la communauté. Nos besoins sont résolus d'une manière communautaire. C'est en grande partie à cause des vies que nous menons : par exemple, nous passons une grande partie de notre vie à vivre seul·e ou à vivre avec d'autres personnes qui ne sont pas la famille ou un couple. Vous avez donc une forme de reproduction qui est totalement différente. Il y a beaucoup de gens trans qui ont besoin d'obtenir de la nourriture par l'intermédiaire d'une communauté ou qui ne pourraient pas se payer seul·e un logement. Ces questions concrètes, matérielles, ne sont pas séparées des émotions, puisqu'elles se résolvent par la mobilisation de liens interpersonnels. Ces affects nous organisent, mais ils sont aussi instrumentalisés par la droite pour nous désorganiser : la droite sait très bien comment perturber ces affects pour leur ôter la vitalité. Je crois que c'est ce que Milei fait, consciemment ou inconsciemment. Les études trans ou les études queer enrichissent donc le féminisme qui pendant longtemps s'est concentré sur les aspects plus matériels. Le tournant affectif consiste à prendre en compte comment sont produites culturellement les émotions et les affects dans les groupes. Je crois qu'il y a comme une rupture, une coupure, qui complique l'intercompréhension entre celleux d'entre nous qui ont une tradition matérialiste et entre celleux d'entre nous qui rompent avec les féminismes classiques.
On s'intéresse aussi à ce qui constitue la base culturelle de la société, ce qui permet la durabilité de la communauté. C'est finalement une autre façon de penser la matérialité. C'est un peu ce que je disais précédemment sur l'optique utilitariste des théories de la reproduction sociale : comment améliorer la situation des femmes ? Comme si « les femmes » était un sujet unique, homogène, alors que nous savons que les femmes sont une catégorie très diversifiée et traversée par différentes intersectionnalités. Donc je trouve très intéressant le croisement de l'économie féministe avec ces approches à partir de la communauté. D'autant, encore une fois, que ces expériences d'organisation de la vie quotidienne des personnes queer et trans ne sont pas si éloignées des nouvelles organisations que peuvent avoir des jeunes personnes cis, qui adoptent d'autres façons d'affronter la vie. Avoir deux ou trois enfants, s'occuper de ces personnes, être capable, je ne sais pas, d'acheter une maison, d'avoir un foyer : toutes ces questions sont manifestement très éloignées de la majorité de la population trans. Je pense qu'aujourd'hui, elles sont également éloignées des jeunes et de la manière dont ils s'organisent ou dont certains d'entre elleux s'organisent. Il s'agit donc de créer des passerelles. Trans et jeunes ne subissent pas les mêmes discriminations mais je pense que c'est un rapprochement qui peut être pertinent, une perspective non normative. Là où, je crois, souvent l'approche de la reproduction sociale, l'approche féministe, garde une certaine normalité occidentale qui n'est pas ce qui se produit avec d'autres liens.
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Pato Laterra est économiste à la Université de Buenos Aires.
Propos recueillis par Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec.
Notes
[1] Le terme « travestie », genrée au féminin, est une identité propre à certaines régions d'Amérique latine et diffusée par les migrations, un retournement du stigmate (« travesti » étant initialement utilisé une insulte) constitué en sujet politique. Suivant Butierrez et Fernández Romero (2023), l'identité de personne trans renvoie à une grande pluralité d'expériences, incluant à la fois celles qui s'identifient comme des hommes ou des femmes transsexuels, transgenres ou trans, ainsi que les travesties, les personnes non binaires et d'autres identités de genre. Bien qu'il existe des différences géographiques, historiques, identitaires et de position sociale entre les personnes qui utilisent chacun de ces termes, le point commun est de vivre dans un genre différent de celui qui leur a été attribué à la naissance.
[3] Laterra, P. & Fernández Romero (2024). Technical Report on Individuals Hired in 2024 Under the Law for the Promotion of Access to Formal Employment for Travestis, Transsexuals, and Transgender People “Diana Sacayán – Lohana Berkins” (No. 27.636). Ciudad de Buenos Aires : Gender and Labor Relations Union Observatory, Association of State Workers (ATE) Link to the report, voir aussi les résumésici et là.
[4] En ce qui concerne l'expérience syndicale et Zaguan, on peut lire cet article Romero, F. F., Laterra, P., & Sánchez, V. (2025). At the Thresholds : Labor Organizing as Travesti-Trans Formal Workers in Argentina : Travesti and trans workers in the formal sector expand imaginaries about the relationship between TTNB people and work, contributing to broader labor struggles for all of society. NACLA Report on the Americas, 57(1), 27–33. https://doi.org/10.1080/10714839.2025.2473263
[5] The Care Collective Manifiesto https://www.versobooks.com/products/2625-the-care-manifesto?srsltid=AfmBOopRw9R4tJS5B8Ax05UtY1tlBltkLocQoKr_XhfpKpjnM1j847Wk ; version en espagnol https://www.bellaterra.coop/es/libros/el-manifiesto-de-los-cuidados
[6] Irving, D. (2008). Normalized Transgressions : Legitimizing the Transsexual Body as Productive. Radical History Review, (100). https://transreads.org/wp-content/uploads/2019/03/2019-03-13_5c888b5420f95_NormalizingTransgressionsLegitimizingtheTransgenderbodyasproductive.pdfVoir également Gleeson and O'Rourke (2021) « Transgender Marxism ». Pluto Press et
Bhattacharya Tithi (2015) « How Not To Skip Class : Social Reproduction of Labor and the Global Working Class » https://viewpointmag.com/2015/10/31/how-not-to-skip-class-social-reproduction-of-labor-and-the-global-working-class/
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La sécurisation culturelle : bâtir des ponts dans le réseau de la santé
À l'occasion de la semaine québécoise de rencontres interculturelles qui célèbre la richesse de la diversité au Québec, le comité antiracisme met de l'avant un concept essentiel, mais encore peu connu : la sécurisation culturelle.
Qu'est-ce que la sécurisation culturelle ?
À la base une démarche sociale, la sécurisation culturelle est une nécessité dans nos milieux de travail. Elle vise à assurer que chaque personne, peu importe ses origines, se sente en sécurité, respectée et valorisée.
Pour le comité antiracisme de la FIQ, c'est donc un outil concret pour combattre toute forme de racisme (racisme systémique de la part des institutions, des gestes racistes du quotidien, des micro-agressions au travail). Le concept de sécurisation culturelle fait en sorte que les institutions reconnaissent les réalités historiques et culturelles des groupes marginalisés.
Ayant pris forme en Nouvelle-Zélande dans les années 80 pour répondre aux discriminations vécues par les Maoris dans le système de santé et repris au Québec par le Principe de JOYCE, la sécurisation culturelle est définie par celles et ceux qui la vivent. Cela implique de la part des professionnelles en soins d'écouter et de remettre en question les normes dominantes dans le but de construire des milieux inclusifs.
Concrètement, cela veut dire d'offrir plus de formations dans le réseau de la santé pour sensibiliser les travailleuses à l'histoire et aux réalités des groupes historiquement discriminés, de mettre en place des mécanismes permettant d'adapter nos pratiques afin d'éviter les biais et les exclusions et finalement, de créer des espaces où les voix des minorités sont entendues et respectées.
Pendant la Semaine québécoise des rencontres interculturelles, le comité antiracisme invite chaque professionnelle en soins à la réflexion : nos milieux sont-ils sécurisants pour toutes et tous ? La sécurisation culturelle, ce n'est pas un concept ou une option, c'est notre responsabilité collective. Et c'est surtout en agissant ensemble que nous pourrons bâtir un milieu de vie et un réseau de la santé plus justes, plus à l'écoute, et surtout, plus humain.
Linda Gingras et Mouloud Seddiki, membres du comité antiracisme / FIQ
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Réforme du régime syndical : un projet de loi désespéré
Québec, le 30 octobre 2025 — Désespéré à la lecture des résultats de sondage catastrophiques sur sa formation politique, la Coalition Avenir Québec (CAQ) tente de donner le mauvais rôle aux syndicats pour se faire du capital politique, juge le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ).
«
Le premier ministre, François Legault, a besoin d'un “méchant” sur qui tirer pour détourner l'attention de ses échecs majeurs, comme NorthVolt, Recyclage Carbone Varennes, SAAQclic et Lion Électrique. Il a décidé que ce serait les syndicats. Mais son projet de loi s'attaque à des problèmes qui n'existent pas vraiment. Ce sont essentiellement des situations anecdotiques montées en épingle. Au SPGQ, nos votes se font en ligne et s'il veut consulter nos états financiers, il va les trouver sur notre site Internet », note Guillaume Bouvrette, président du SPGQ
François Legault oublie bien vite que les syndicats sont des organisations démocratiques composées d'abord et avant tout de leurs membres. « Quand il essaie de faire taire les critiques des syndicats à son endroit, ce sont celles des travailleuses et des travailleurs qu'il refuse d'entendre. Les déléguées et délégués syndicaux sont élus dans leur milieu de travail pour représenter leurs collègues qu'ils consultent régulièrement. Ils ont toute la légitimité nécessaire pour se prononcer sur différents sujets. Demander aux membres de se prononcer annuellement enlèverait aux syndicats la possibilité de réagir rapidement aux imprévus de l'actualité, par exemple. Le gouvernement cherche à nous bâillonner », juge M. Bouvrette.
Le gouvernement lui-même ne s'impose pas d'exigences semblables. « Le gouvernement est-il prêt à soumettre annuellement son budget à l'approbation de la population ? », questionne M. Bouvrette. Il ajoute au passage que la reddition de compte exigée est aussi beaucoup plus détaillée que celle du gouvernement lui-même.
Le gouvernement incapable d'ajuster ses propres cotisations
Par ailleurs, le SPGQ s'inquiète fortement de la capacité du gouvernement à modifier annuellement les cotisations syndicales de son personnel. « Nous avons récemment ajusté notre cotisation syndicale, à la suite d'un vote des membres. Le gouvernement, comme employeur, a mis six mois pour faire le changement, bien qu'il avait été avisé près de deux mois d'avance. Comment le gouvernement peut-il demander aux entreprises ce qu'il est incapable d'exécuter lui-même ? », demande M. Bouvrette.
Finalement, le ministre du Travail, Jean Boulet, a une vision réductrice du travail des syndicats. « Lorsque nous réclamons dix jours d'absence rémunérés pour les victimes de violence conjugale ou lorsque nous dénonçons le climat de travail toxique que subissent nos membres, ce ne sont pas des enjeux de renouvellement de convention collective à proprement parler. Mais ce sont des sujets importants pour les conditions de travail de nos membres et de l'ensemble des travailleuses et travailleurs », illustre M. Bouvrette.
À propos du SPGQ
Le SPGQ est le plus grand syndicat de personnel professionnel du Québec. Créé en 1968, il représente plus de 35 000 spécialistes, dont environ 26 000 dans la fonction publique, 6 000 à Revenu Québec et 3 000 répartis dans les secteurs de la santé, de l'enseignement supérieur et au sein de diverses sociétés d'État.
Source
Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec
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Dépôt du projet de loi nº 3 La FIQ n’a pas de leçon à recevoir du dernier de classe
Québec, le 30 octobre 2025 — La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ exprime sa vive inquiétude et son opposition catégorique au projet de loi nº 3 présenté par le ministre du Travail, Jean Boulet. Derrière le vernis de transparence et de bonne gouvernance, ce projet de loi constitue une attaque frontale contre l'autonomie syndicale et le droit fondamental d'association.
« Ce projet de loi est une diversion. Il tente de faire oublier les véritables urgences : les conditions de travail intenables, l'accès aux soins qui se détériore, la première ligne en crise et la qualité des services qui s'effondre. Pendant que la CAQ accumule les fiascos informatiques, les pertes financières colossales et gouverne à coups de bâillons, elle ose nous faire la leçon sur la transparence ? C'est le monde à l'envers », dénonce Julie Bouchard, présidente de la FIQ.
La FIQ est claire : elle n'a aucune leçon à recevoir d'un gouvernement qui multiplie les erreurs de gestion et qui s'illustre comme le dernier de classe en matière de reddition de comptes. « Contrairement à la CAQ, la transparence et l'imputabilité sont au cœur de nos pratiques. Nos membres savent exactement où, quand et comment leur argent est utilisé. Nous, on se comporte de manière responsable », martèle Mme Bouchard.
La chef syndicale poursuit : « Ce projet de loi impose des carcans bureaucratiques sur la vie interne des syndicats. Il piétine le droit des travailleuses de définir leurs propres règles, statuts et modes de fonctionnement. C'est une intrusion inacceptable dans des processus qui relèvent exclusivement de l'autonomie syndicale. Les syndicats appartiennent à leurs membres, pas à l'État, et certainement pas à la CAQ. »
La FIQ dénonce également les restrictions imposées à l'usage des cotisations facultatives pour des activités politiques ou sociales, qu'elle considère comme une tentative à peine voilée de museler la voix syndicale dans l'espace public. Les nouvelles règles sur les scrutins secrets sont tout aussi problématiques : trop rigides, elles risquent de paralyser l'action syndicale en période de mobilisation ou de négociation.
« Dans les hôpitaux, les CLSC, les CHSLD, les établissements privés conventionnés et les services à domicile, les patient-e-s ne demandent pas combien coûte une cotisation syndicale. Ils demandent pourquoi ils attendent des heures à l'urgence, pourquoi leur chirurgie est reportée, pourquoi les soins à domicile sont insuffisants. Voilà les vraies priorités », insiste Mme Bouchard.
La FIQ voit dans ce projet de loi une dérive autoritaire dangereuse. En criminalisant certaines pratiques syndicales et en transférant le pouvoir de poursuite pénale aux salarié-e-s elles-mêmes, le gouvernement sème la division et affaiblit la solidarité. « La FIQ appelle le gouvernement à retirer ce projet de loi et à entamer un véritable dialogue avec les organisations syndicales. Les travailleuses du Québec méritent des syndicats forts, libres et capables de défendre leurs intérêts sans ingérence politique », conclut la présidente.
Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec
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Projet de loi 3 : les prochaines étapes
Le gouvernement s'attaque de nouveau au mouvement syndical. Cette fois, avec le dépôt, plus tôt aujourd'hui, du projet de loi 3, qui s'en prend directement à la démocratie syndicale et à la collectivité.
Sous prétexte de vouloir améliorer la « transparence », ce projet de loi vise surtout à affaiblir nos organisations et à faire taire les contre-pouvoirs essentiels à notre société. Il s'attaque à la capacité des syndicats à s'organiser.
« Les syndicats font partie des solutions pour l'avenir du Québec. Les affaiblir, c'est fragiliser l'ensemble de notre société. Nous continuerons à défendre le droit d'association, la primauté du droit, la liberté d'expression, la force de la collectivité et le rôle essentiel des syndicats dans notre démocratie. »
— Luc Vachon, président de la CSD
Le Projet de loi 3 : une attaque contre les syndicats et la démocratie
Déposé le 30 octobre, le projet de loi 3, Loi visant à améliorer la transparence, la gouvernance et le processus démocratique de diverses associations en milieu de travail (PL 3), est une véritable attaque contre les syndicats. Il impose aux syndicats des contraintes bureaucratiques très lourdes et s'ingère dans leur fonctionnement. Clairement, le PL 3 vise à désolidariser les travailleurs et les travailleuses, et à affaiblir la capacité des syndicats à s'organiser.
Il s'agit d'une attaque frontale contre la démocratie québécoise, car le PL 3 vise à museler le contre-pouvoir qu'est le syndicalisme.
Tous les syndicats couverts par le Code du travail, ainsi que les syndicats de la construction, sont touchés. Le PL 3 entrera en vigueur le jour même de son adoption, ce qui veut dire que tous les changements devront être appliqués rapidement.
Nous ne pouvons accepter le PL 3. Le gouvernement s'ingère dans ce qui ne le regarde pas et n'a pas de leçon à donner à personne en matière de démocratie et de saine gestion de ses dépenses.
Il est essentiel de se mobiliser et d'exiger le retrait intégral du PL 3. Une grande manifestation intersyndicale est prévue le 29 novembre à Montréal. Votre participation est essentielle pour y arriver.
Les prochaines étapes
– Nous préparons notre mémoire et ferons entendre la voix des travailleuses et travailleurs de la CSD lors de la commission parlementaire sur le PL3.
– Nous analyserons en profondeur le PL3 et l'ensemble des attaques du gouvernement lors du Colloque de la CSD, dont le thème prend tout son sens : Face aux droits attaqués, une CSD affirmée. Une action de mobilisation y aura également lieu et il est encore temps de vous inscrire !
Grand rassemblement intersyndical
Le 29 novembre, soyons nombreux et nombreuses à marcher ensemble à Montréal ! Un grand rassemblement intersyndical aura lieu pour dire non aux attaques antisyndicales, aux compressions budgétaires et aux reculs de nos droits.
📍 Départ : Place du Canada (Montréal)
🕐 Heure : 13 h 30
➡️ Marche vers les bureaux du ministre du Travail et du premier ministre
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Femmes, inégalités et pauvreté – 3e édition
Au Québec, des inégalités de revenus persistent entre les femmes et les hommes. Plusieurs données en témoignent.
Tiré de l'infolettre de l'R des Centres de femmes
En voici quelques-unes :
• 316 000 Québécoises ont un revenu inférieur à la mesure du panier de consommation (MPC), soit 24 783$ /an.
• Parmi elles, plus du tiers vivent avec l'aide sociale.
• En 2022, 40,8% des femmes gagnaient moins de 30 000$ par an (contre 32,7% des hommes).
• En 2023, le revenu annuel moyen des femmes était inférieur de 19,7% à celui des hommes (50 200$ contre 62 500$).
• 55% des personnes travaillant au salaire minimum sont des femmes.
• À diplôme égal, la rémunération moyenne des femmes est encore inférieure à celle des hommes.
Ces chiffres rappellent que la pauvreté a encore trop souvent un visage féminin.
La brochure se complète avec une liste des références.
Collectif pour un Québec sans pauvreté
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La FFQ au Village féministe
Le 17 octobre, la FFQ était présente au village féministe organisé par nos membres du Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale. Un immense merci pour cette magnifique journée d'échanges, de créativité et de sororité : les kiosques inspirants, les conférences et les ateliers ont donné vie aux luttes et à la solidarité féministe d'hier à aujourd'hui.
Le lendemain, le 18 octobre, nous avons marché aux côtés de plus de 16 000 femmes à travers le Québec dans le cadre de la MARCHE MONDIALE DES FEMMES.
Quelle émotion de voir notre morceau de courtepointe intégré à l'œuvre collective de la Marche symbolisant la vibrante solidarité entre les femmes de toutes les régions du Québec ! Dans les chants, les rires, les pas et les pancartes, c'est toute une mémoire de luttes qui a vibré à l'unisson.
La Marche se termine, mais le mouvement continue. Ensemble, nous restons debout, solidaires et déterminées à transformer nos colères en changements durables. Dans la continuité de la Marche du pain et des roses, nous marchons encore pour un monde féministe, juste et solidaire. 🌹
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Le budget de 2025 doit créer des emplois en investissant dans les gens et l’infrastructure — et non faire des compressions et des cadeaux fiscaux
OTTAWA — Alors que les travailleuses et travailleurs et les collectivités sont confrontés à une incertitude croissante en raison de la guerre commerciale de Trump, de l'inflation et d'une crise croissante de l'abordabilité, les syndicats du Canada demandent au gouvernement fédéral de se servir du budget de 2025 pour investir dans les personnes et l'infrastructure — et non pas faire des compressions et des cadeaux fiscaux.
31 octobre 2025 tiré du site du Congrès du travail du Canada
« Les travailleuses et travailleurs font leur part pour maintenir le pays uni, les coudes levés, mais ils sont mis à rude épreuve de tous les côtés », a déclaré Bea Bruske, présidente du Congrès du travail du Canada. « Ce budget doit comprendre des investissements dans les personnes et l'infrastructure. »
Madame Bruske prévient qu'équilibrer le budget sur le dos des travailleuses et travailleurs ne ferait qu'aggraver les inégalités et freiner la reprise économique.
« Toute mesure visant à renforcer les finances du Canada doit être mise en place de façon équitable », a-t-elle dit. « Il faudra donc demander à ceux qui ont réalisé des profits records et amassé le plus de richesses de payer leur part — et non couper dans les services ou mettre de la pression sur les travailleuses et travailleurs. »
Investir dans les personnes et les collectivités
Les syndicats du Canada exhortent le gouvernement fédéral à lancer une nouvelle vague d'investissements publics axés sur des projets municipaux et provinciaux prêts à démarrer — entre autres dans le logement, les écoles, les transports, la santé publique et les services de garde d'enfants.
« Ces investissements doivent être assortis de conditions », a ajouté madame Bruske. « Ils doivent créer de bons emplois syndicaux, soutenir la collectivité, utiliser les marchés publics canadiens et garantir que les emplois restent au Canada à long terme. »
Le budget de 2025 devrait également permettre de bâtir la prochaine génération d'infrastructures publiques, comme le logement, le transport en commun et l'énergie, de développer les programmes d'apprentissage et de garde des jeunes enfants et de faire des investissements majeurs dans les soins de santé publics, y compris l'assurance-médicaments et les soins de longue durée sécuritaires.
« Signer des chèques en blanc aux entreprises ne résoudra pas les crises auxquelles nous sommes confrontés », a précisé madame Bruske. « Les fonds publics doivent servir le bien public — de bons emplois, de bons salaires et les services sur lesquels les familles travailleuses comptent. »
Protéger les emplois et préparer l'avenir
Les syndicats du Canada réclament un plan exhaustif de création d'emplois axé sur l'infrastructure publique et une stratégie industrielle carboneutre dotée d'une enveloppe budgétaire élaborée en collaboration avec les syndicats. Le plan devrait prévoir des investissements dans des programmes d'énergie propre, de fabrication et de rénovation tout en veillant à ce que les travailleurs des secteurs à forte émission de carbone puissent faire la transition vers de nouveaux emplois syndiqués et stables, assortis de salaires et d'avantages sociaux équitables.
Afin d'aider les travailleuses et travailleurs à surmonter les chocs économiques, le gouvernement doit aussi moderniser l'assurance-emploi — rétablir les cotisations fédérales, améliorer les prestations et abaisser les critères d'admissibilité — afin qu'aucun travailleur ne passe entre les mailles du filet lors du prochain ralentissement économique.
Fiscalité équitable et responsabilité fiscale
Madame Bruske a souligné qu'une véritable responsabilité budgétaire signifie qu'il faut s'assurer que chacun paie sa juste part.
« Ce n'est pas aux travailleuses et travailleurs de porter sur leurs épaules la charge de la reprise alors que les entreprises engrangent des profits records », a-t-elle indiqué.
Les syndicats du Canada réclament des mesures d'équité fiscale, notamment :
• Instaurer des rapports publics des multinationales par pays ;
• Maintenir la taxe sur les services numériques ;
• Hausser le taux d'inclusion des gains en capital ;
• Instaurer un impôt sur la fortune et sur les bénéfices exceptionnels ;
• Investir dans l'Agence du revenu du Canada afin d'éliminer les échappatoires et de faire respecter la loi.
« Lorsque les entreprises et les riches paieront ce qu'ils doivent, a déclaré madame Bruske, le Canada pourra investir dans le logement, les soins de santé et de bons emplois pour tous. »
Assurer l'accès de tous au logement
L'augmentation du coût des habitations et des loyers nuit aux travailleuses et travailleurs parce que leurs salaires n'augmentent pas au même rythme. Les travailleurs et travailleuses veulent que le gouvernement fasse de sérieux efforts pour combattre la spéculation financière en matière de logement, en commençant par frapper d'impôts le « flip » de maisons et de terrains vacants pour profiter des gains immobiliers fortuits réalisés par les personnes les plus riches.
Les syndicats du Canada incitent le gouvernement à instaurer un ambitieux financement direct du développement de nouveaux logements non commerciaux à prix abordable, y compris des logements sociaux et coopératifs pour tous, dont les personnes autochtones, les personnes survivant à la violence conjugale et les personnes vivant avec un handicap — et particulièrement les groupes marginalisés.
Faire passer les travailleurs et travailleuses avant tout
« Les travailleuses et travailleurs ont bâti ce pays, et c'est eux qui bâtiront l'avenir », a déclaré madame Bruske. « Le budget de 2025 doit faire passer les personnes avant les profits — en investissant dans l'infrastructure, les emplois et les services publics qui rendent la vie plus abordable et plus sûre pour tous les Canadiens et Canadiennes. »
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There is always an alternative
La question du co-porte-parolat ne peut être dissociée de celle, plus large, du projet politique de Québec solidaire lui-même. C'est dans la manière d'articuler la parole et l'action, la représentation et la mobilisation que se joue l'avenir du parti. Le rôle du co-porte-parole ne se limite donc pas à porter un message ou à faire bonne figure : il s'inscrit au cœur d'une architecture politique qu'il faut repenser si l'on veut que Québec solidaire redevienne un véritable outil d'émancipation populaire, que j'ai déjà exploré dans la première partie.
Car un parti qui n'évolue plus, qui se méfie du débat, de la conflictualité et de l'autocritique, finit par se figer dans sa propre inertie. Or, une gauche de rupture ne peut craindre ni la critique ni la refondation : elle doit au contraire s'en nourrir. Il faut redonner à notre organisation la capacité de penser contre elle-même, d'accueillir le dissensus comme moteur de vitalité démocratique et de se remettre en mouvement — quitte à reconnaître qu'un véhicule politique n'est jamais éternel, et qu'il peut, s'il se détourne de sa mission, devoir être remplacé par un autre.
Le rôle d'un co-porte-parole ne peut pas être défini indépendamment de la santé démocratique du parti qu'il incarne. Si le co-porte-parolat traverse aujourd'hui un questionnement, c'est aussi parce que Québec solidaire est lui-même à la croisée des chemins : entre la fidélité à ses origines populaires et l'adaptation aux logiques parlementaires, entre la parole collective et la personnalisation du message, entre le projet de transformation sociale et la tentation gestionnaire.
Refaire du co-porte-parolat une fonction d'ancrage et d'articulation
Comme je l'ai défendu dans la première partie, le co-porte-parolat n'est pas qu'une fonction de communication. Il est — ou devrait être — un poste d'articulation politique : un espace de circulation entre la base militante, les mouvements sociaux et la parole publique.
Aujourd'hui, cette fonction s'est en partie dévitalisée : elle tend à se réduire à la gestion médiatique d'un message, à la défense ponctuelle d'un programme, ou à l'administration du « ton juste ». Pourtant, le rôle du co-porte-parole ne peut se limiter à être un interprète prudent de la ligne nationale. Il doit être un vecteur de politisation et un catalyseur de débats internes, capable de relier le parti à la société réelle — celle des luttes, des solidarités et des contradictions.
Redonner du souffle au co-porte-parolat, c'est d'abord le sortir du huis clos parlementaire. C'est remettre la politique sur le terrain, dans les quartiers, les villages, les syndicats, les collectifs, les universités et les espaces culturels. Cela suppose une conception itinérante du rôle : un co-porte-parole qui se déplace, qui rencontre, qui écoute, qui aide à organiser la colère plutôt que la canaliser.
Il faut donc recréer des espaces vivants de dialogue politique :
● Des assemblées de cuisine, modestes, mais profondes, où l'on parle du quotidien, du logement, du travail, de l'école, et où la politique se redéfinit à partir de la vie réelle.
● Des caravanes militantes, pour traverser le Québec et aller à la rencontre de celles et ceux qu'on n'entend jamais, non pas en période électorale, mais comme travail politique continu.
● Et surtout, une école de formation politique populaire, ouverte au-delà du cercle des membres.
Cette école ne serait pas un simple espace de formation technique sur le programme, mais un lieu de culture politique : on y apprendrait l'histoire des luttes sociales, les bases de l'économie politique, les outils d'analyse féministe, décoloniale et écologiste, mais aussi les savoirs de la pratique militante — comment s'organiser, débattre, construire un rapport de force.
Elle pourrait devenir le noyau d'une renaissance intellectuelle et collective de la gauche québécoise, une forme de contre-hégémonie concrète.
Et pour sortir de l'entre-soi, il faut oser le festif et le populaire : pourquoi ne pas imaginer une grande fête annuelle de la gauche québécoise, à la manière de la Fête de l'Humanité ? Un moment à la fois politique et culturel, où se croiseraient débats, arts, syndicats, cuisines collectives et mouvements sociaux.
Un lieu où le parti serait non seulement une organisation, mais aussi un mouvement vivant, à la fois critique et joyeux, où l'on apprend à rêver ensemble en préparant les luttes de demain.
Dans cette conception, le co-porte-parole ne serait plus seulement un messager : il deviendrait un animateur politique permanent, un passeur entre les mondes, garant de la démocratie vivante du parti. Il ne serait pas redevable d'une ligne figée, mais d'un mouvement collectif en transformation.
Il aurait pour tâche d'incarner cette gauche de rupture qui ne se contente pas de dénoncer, mais qui propose et construit : celle qui rompt avec le cynisme et le repli, pour rouvrir l'horizon du possible — dans les institutions, mais surtout dans la société.
Clarifier notre articulation politique
Québec solidaire est né d'une coalition des gauches et des forces progressistes, dont la richesse tenait justement à la pluralité. Mais cette pluralité ne doit pas devenir une neutralisation. Le parti a souvent confondu inclusion et dilution : en cherchant à rassembler tout le monde, il a parfois cessé d'incarner quelque chose de tranché. Or, un parti de gauche n'avance pas en cherchant le centre. Il déplace la fenêtre d'Overton, il change les termes du débat. Et, comme on le dit souvent, personne ne choisit du beige face aux bruits des bottes noires.
Face à la montée de la droite identitaire, de l'extrême-droite décomplexée et du cynisme ambiant, notre tâche n'est pas de ménager les angles, mais de retrouver le courage de dire ce qui dérange — avec rigueur, mais sans tiédeur.
Québec solidaire ne peut plus se contenter d'être « une option progressiste parmi d'autres ». Il doit redevenir ce qu'il aurait toujours dû être : le bastion d'une gauche de rupture. Mais pas une rupture abstraite ou purement rhétorique : une rupture vivante, stratégique et populaire.
Une rupture avec la politique poussiéreuse des calculs et des équilibres temporaires.
Une rupture avec l'ordre capitaliste et les institutions qui le protègent.
Une rupture avec le Canada, qui demeure un État colonial au service des puissances économiques.
Une rupture avec les énergies fossiles et les modèles productivistes qui détruisent nos conditions de vie.
Mais une rupture n'est pas un geste de destruction : c'est un acte de création politique.
C'est le choix d'inventer de nouvelles pratiques démocratiques, de nouvelles solidarités, de nouvelles formes d'action collective.
C'est ce qu'a incarné QS à sa fondation, quand il a réussi à articuler les luttes féministes, syndicales, écologistes et indépendantistes dans un même horizon de transformation.
C'est cette étincelle que nous devons rallumer.
Surmonter les contraintes démocratiques actuelles : pour une conflictualité assumée
Depuis quelques années, la direction semble penser que l'unité ne peut se préserver qu'au prix du silence, que le consensus est la condition de la crédibilité. Or, c'est précisément cette illusion que dénonce la philosophe Chantal Mouffe : vouloir évacuer le conflit du champ politique, c'est livrer la démocratie à la technocratie. Le conflit, selon elle, n'est pas un échec du politique, mais son moteur.
Jacques Rancière, dans La Mésentente et dans Les trente inglorieuses, rappelle de son côté que la démocratie n'est pas l'art de pacifier les désaccords, mais celui de les rendre visibles, audibles et féconds. La mésentente n'est pas un bruit à faire taire, mais une épreuve de vérité : c'est par elle que la parole politique retrouve sa densité. Plus récemment, Sébastien Roman, dans Nous, Machiavel et la démocratie, parle du « conflit civil » comme d'une force vitale à réinvestir dans nos pratiques démocratiques — non pas pour entretenir les divisions, mais pour revitaliser l'imagination politique.
Ces auteurs convergent sur un point : une démocratie sans conflit, sans débat réel, finit toujours par se vider de son contenu. QS ne peut prétendre à la rupture s'il craint la confrontation d'idées en son sein. Un parti transformateur ne peut pas fonctionner comme une administration : il doit assumer sa conflictualité comme une richesse. Le rôle d'un co-porte-parole est précisément de canaliser cette tension créatrice et de la politiser.
Réhabiliter le dissensus comme principe structurant de notre vie démocratique interne et surtout à l'externe. Cela implique de redonner à la base militante le droit d'initiative politique, de rouvrir les espaces de débat programmatique et de repenser nos pratiques d'écoute : transformer les consultations en véritables délibérations, où la diversité des points de vue n'est pas diluée, mais mise en dialogue.
Le co-porte-parole doit être à l'avant-garde de cette culture du débat : non pas un arbitre neutre, mais un facilitateur politique. Un parti démocratique n'est pas un espace sans contradictions, c'est un espace où elles deviennent productives. Et c'est là que réside la maturité politique : dans la capacité à confronter les désaccords sans rompre le lien collectif.
Si nous ne refondons pas, d'autres le feront
Un parti qui refuse l'autocritique signe sa propre stagnation.Un parti qui se protège du réel pour préserver son confort interne finit toujours par se vider de sa substance politique. Et un parti de gauche qui se coupe du conflit social perd le droit moral de parler au nom du peuple.
Québec solidaire est à la croisée de ces chemins. Il n'est pas en crise ouverte, mais dans une forme de somnolence : celle d'un mouvement qui avance sans trop savoir où, en comptant sur son inertie pour durer. Or, aucun projet de transformation ne peut se maintenir sans tension créatrice, sans remise en question, sans audace.
Si nous voulons que QS soit autre chose qu'un parti « correct », il nous faut retrouver l'esprit de refondation qui l'a vu naître. Ce n'est pas un luxe intellectuel : c'est une urgence politique. Car l'histoire récente nous enseigne une vérité simple et brutale — quand la gauche cesse d'incarner le changement, c'est la droite qui s'en empare.
Nous ne pouvons pas nous contenter d'être la version polie d'une colère populaire que d'autres exploitent avec cynisme. Le danger, aujourd'hui, n'est pas seulement la montée de l'extrême droite : c'est aussi la normalisation d'une gauche qui a cessé de croire qu'elle pouvait renverser la table.
Si un parti n'est plus capable de vivre, de s'adapter, de se remettre en mouvement, alors il devient une coquille. Et il ne faut pas craindre de le dire : les partis ne sont pas éternels. Ils sont des véhicules, des instruments historiques — et, comme tout instrument, ils peuvent être remplacés si leur fonction n'est plus remplie.
Ce n'est pas trahir Québec solidaire que de le dire. C'est, au contraire, être fidèle à ce qui l'a fait naître.
Car QS lui-même est né de cette conscience : celle que les anciens partis de gauche avaient cessé de représenter le monde du travail, les mouvements féministes, écologistes, antiracistes et communautaires.
La refondation de 2006 fut un geste de rupture, mais aussi un geste d'amour pour la politique : le refus de la résignation.
Si QS se ferme à l'autocritique, si la direction préfère la gestion à la refondation, si le débat est étouffé au nom de la discipline, alors il faut être lucides : le mouvement social trouvera un autre véhicule.
Peut-être sous la forme d'un nouveau parti des travailleurs et travailleuses, ancré dans les syndicats de combat, dans les milieux communautaires, dans la jeunesse précaire et dans les luttes environnementales.
Peut-être d'une coalition citoyenne post-partisane, plus souple, plus démocratique, plus horizontale. Mais cette possibilité existe déjà, et elle s'affirme dans chaque frustration militante, dans chaque débat évacué, dans chaque congrès verrouillé.
Il ne s'agit pas d'appeler à la scission, mais de rappeler que la loyauté ne peut pas être confondue avec la docilité. Être loyal envers un parti de gauche, c'est exiger qu'il reste à la hauteur de sa promesse. Nous devons pouvoir dire à Québec solidaire : si tu veux demeurer notre maison politique, il te faut redevenir un lieu de lutte, de conflit fécond et de rêve collectif.
Le rôle d'un co-porte-parole politique, dans cette perspective, n'est pas de défendre le statu quo, mais d'ouvrir les fenêtres. De redonner souffle et direction, même au risque du désordre. Car c'est seulement en acceptant la possibilité de sa propre transformation qu'un parti peut rester vivant.
La gauche québécoise doit redevenir un champ d'expérimentation politique, pas une institution de gestion électorale. Et si cette refondation ne se fait pas à l'intérieur de Québec solidaire, elle se fera ailleurs. Car la soif de justice, elle, ne disparaît jamais. Elle cherche toujours un chemin — et tôt ou tard, elle le trouve.
Vers un nouvel horizon
Les contraintes démocratiques actuelles ne sont pas une fatalité. Elles peuvent être surmontées si nous réaffirmons que la politique n'est pas l'art de gérer, mais celui d'imaginer collectivement.
Une gauche, une gauche de rupture, cette alternative, elle ne se décrète pas du haut : elle se construit dans les pratiques, les liens, les lieux de débat et les gestes d'organisation. C'est en ce sens que le co-porte-parolat, compris comme fonction d'articulation, peut redevenir le cœur vivant de Québec solidaire — un moteur de refondation démocratique, intellectuelle et populaire.
La gauche de rupture, c'est celle qui refuse la résignation, qui oppose à la logique du TINA — There Is No Alternative — la conviction profonde que there is always an alternative.
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États-Unis — Gaza. « Occupations », douze jours de colère à Columbia
En moins de deux semaines, les étudiant·es de l'université new-yorkaise ont amorcé un mouvement de mobilisation étudiante qui s'est propagé dans plus de 300 universités des États-Unis. Le film documentaire réalisé par Michael T. Workman et Kei Pritsker, actuellement en salle, retrace l'émergence et l'évolution de ces journées de mobilisation pour la Palestine qui ont polarisé la première puissance mondiale.
Tiré d'Orient XXI.
Le 17 avril 2024, six mois après le début du génocide commis par Israël à Gaza, les étudiant·es de l'université de Columbia, dans la ville de New York aux États-Unis, mettent en place un campement dans l'enceinte de l'établissement. Leurs revendications sont très simples, et se résument en un slogan de deux mots : « Divulge, divest » (Révéler, désinvestir). Iels demandent à leur université de rendre publics ses investissements, et de cesser de financer des entreprises tirant profit du génocide à Gaza, comme le géant de l'armement Lockheed Martin, dont l'un des ancien·nes dirigeant·es, Jeh Johnson, siège au conseil d'administration de Columbia (1).
Comme toute l'Ivy League, ce groupe rassemblant les universités les plus prestigieuses des États-Unis, Columbia est un établissement privé qui tire de très importants profits de son activité, notamment des frais de scolarité faramineux exigés des étudiant·es. En 2025, ces seuls frais peuvent s'élever pour un·e étudiant·e en licence à plus de 70 000 dollars (plus de 60 000 euros). L'université estime sur son site internet qu'il faut aux étudiant·es non boursier·es — au moins la moitié de celles et ceux en licence — un budget de plus de 93 000 dollars (plus de 80 000 euros) pour couvrir leur inscription, leurs fournitures scolaires, ainsi que leur logement et leur couvert. Ainsi s'explique l'impressionnant montant des investissements de Columbia qui s'élève en 2025 à 14 milliards de dollars (12 milliards d'euros). Quatre-vingt-dix pour cent d'entre eux sont indirects, c'est-à-dire qu'ils se font à travers des sociétés dépendantes de l'université new-yorkaise.
Peu réceptive aux demandes étudiantes et relayant la rhétorique qui assimile toute critique d'Israël à de l'antisémitisme, l'université de Columbia propose aux étudiant·es de rendre publics seulement ses investissements directs, et de formuler une recommandation contre les investissements dans des entreprises associées à la violation des droits humains. Ces mesures, au mieux symboliques, sont reçues par les représentant·es du mouvement comme la preuve de la déconnexion totale de leur établissement envers la réalité. L'université refuse de poursuivre les négociations, et appelle la police new-yorkaise pour briser brutalement l'occupation du campus au bout de son 12e jour.
Entre solidarité et répression
Si la négociation avec leur établissement est un échec, le documentaire Occupations montre la portée exceptionnelle de la mobilisation des étudiant·es de l'université de Columbia. Dans un pays où l'éducation est majoritairement privatisée, l'occupation d'un établissement, situé au cœur de la capitale économique et financière du pays et représentant l'élite, détonne et effraie visiblement aussi bien l'administration de l'université que la majorité législative conservatrice.
Bande-annonce du film Occupation.
Les médias et les nombreux·euses opposant·es de ce mouvement se scandalisent des slogans et des drapeaux palestiniens. Les accusations d'antisémitisme envers le mouvement étudiant de Columbia sont portées jusqu'au Congrès, sans qu'aucune preuve ne soit avancée. En revanche, au sein de la mobilisation, les étudiant·es juif·ves antisionistes rappellent que la libération de la Palestine va de pair avec la lutte contre toutes les formes de racisme et de discrimination. La mobilisation et la forte répression dont elle fait l'objet renvoient à celle de 1968 contre la guerre du Vietnam, et celle de 1985 contre l'apartheid en Afrique du Sud. Là aussi ces mobilisations de l'élite au sein des écoles de l'Ivy League avaient capté l'attention de tout le pays, et secoué l'opinion publique étasunienne. Le soulèvement de Columbia en 2024, dépeint dans les médias comme violent et indiscipliné, apparaît à l'écran comme une occupation soigneuse et fraternelle du campus. La violence se situe alors plutôt du côté de groupes arborant des drapeaux israéliens, qui brandissent des matraques et agressent physiquement les étudiant·es.
Si le mouvement a des détracteur·ices mis·es en avant sur des chaînes de télévision étasuniennes très influentes comme CNN ou Fox News, Occupations nous montre aussi la solidarité qui se constitue d'abord autour de l'occupation du campus de Columbia, puis autour de celles de centaines d'universités à travers le pays. L'une des scènes du documentaire montre un étudiant brandissant son téléphone pour montrer aux étudiant·es de Yale, à l'autre bout de son appel vidéo, la mobilisation sur le campus. Les étudiant·es constituent progressivement une véritable communauté politique à travers le pays. Les habitant·es et les collectifs locaux leur apportent aussi leur soutien, envoyant des messages de solidarité et acheminant des vivres vers les campus fermés au public.
À Columbia et ailleurs, cette solidarité exprimée par les communautés locales est à la hauteur de la répression policière qui cible les étudiant·es, le plus souvent à l'initiative des administrations des universités. Minouche Shafik, présidente de l'université de Columbia en 2024, est devenue le visage d'une élite étasunienne hypocrite aux méthodes brutales, qui ne se rend jamais auprès des étudiant·es pour écouter leurs demandes, refuse de mentionner le sort des Palestinien·nes massacré·es par Israël, et autorise la police à pénétrer sur le campus pour en déloger les occupant·es avec brutalité.
Plusieurs étudiant·es ont subi de lourdes représailles pour leur engagement. Une trentaine d'étudiant·es se sont vu refuser leur diplôme ou ont vu celui-ci retiré. D'autres ont subi des intimidations légales, comme Mahmoud Khalil, étudiant palestinien et porte-parole de la mobilisation. Il a été détenu et menacé de déportation pendant plus de trois mois, jusqu'à sa libération en mars 2025 quand sa détention, provoquée par son engagement politique, a été jugée anticonstitutionnelle.
Une production engagée
Dans la nuit du 29 au 30 avril 2024, la police s'introduit violemment, à grand renfort d'équipements blindés, dans le hall Hamilton de l'université alors occupé par les étudiant·es à la suite d'un ultimatum lancé par l'administration qui exige le démantèlement du campement. Plus d'une centaine d'entre elleux sont arrêté·es. Le bâtiment avait été rebaptisé « Hind's Hall » par les manifestant·es en hommage à Hind Rajab, cette enfant de 6 ans ayant survécu dans une voiture à l'assassinat de toute sa famille qui fuyait les massacres à Gaza, pour que l'armée israélienne tue les secouristes venu·es la sauver, et finisse par la tuer elle aussi.
Les images de l'occupation du hall de Hind font le tour du monde. Cet événement inspire même une chanson éponyme du rappeur étasunien Macklemore, qui, à travers ce titre, rend hommage aux occupant·es du campus de Columbia et exprime son soutien aux Palestinien·nes victimes du génocide israélien.
L'artiste poursuit aujourd'hui son engagement en étant l'un des producteur·ices exécutif·ves du documentaire Occupations. Il figure après celui de la société de production Watermelon Pictures, dont le nom et le logo reprennent le symbole de la pastèque, utilisé pour évoquer la Palestine tout en contournant la censure sur les réseaux sociaux.
Cette société de production, fondée en 2024, est aussi un service de streaming qui se présente comme une « plateforme de changement » et fournit une alternative à Netflix. Le géant mondial du streaming a été véhément critiqué ces dernières années pour son traitement de la question palestinienne notamment avec la série Fauda. Il a été aussi accusé dans plusieurs pays d'avoir retiré des films palestiniens de son catalogue, jusqu'à la suppression de sa collection de 24 films palestiniens intitulée « Palestinian Stories » fin 2024. Des appels au boycott ont suivi ce retrait, perçu comme une suppression culturelle des voix palestiniennes et qui contribue au nettoyage ethnique commis par Israël. Dans un tel climat, une initiative comme celle de Watermelon Pictures n'est pas qu'une proposition culturelle, elle est un parti pris politique dans un monde qui combat activement le narratif et les voix palestiniennes.
S'il inclut des images de Gaza, notamment celle de la destruction méthodique de toutes les universités par l'armée israélienne, Occupations garde cependant comme fil conducteur le mouvement de Columbia. Il en fait un exemple emblématique de la mobilisation en solidarité avec la Palestine aux États-Unis, mais aussi de la répression dont elle fait l'objet. Le documentaire montre que, face au désarroi et au sentiment d'impuissance causés par le génocide et par sa normalisation dans le discours politique et médiatique occidental, l'organisation politique est une réponse. Le film de Michael T. Workman et Kei Pritsker est à la fois une démonstration, par le sujet du mouvement étudiant, et un exemple, par les conditions de sa production. Documentaire politique et politisé, il nourrit et reproduit, en la montrant, la solidarité occidentale envers le peuple palestinien.
Notes
1- NDLR. Membre du Parti démocrate et ancien secrétaire à la Sécurité intérieure de 2013 à 2017 dans l'administration du président Barack Obama, Jeh Johnson a démissionné en novembre 2024 de Lockheed Martin. Ses fonctions dans l'entreprise d'armement ne figurent plus dans sa fiche de présentation sur le site de l'université.
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Le vote complotiste contre l’Algérie !
A chaque disgrâce de leur crédibilité et leur unité, les suprêmement racistes élus du RN et les non moins xénophobes Députés républicains, cherchent un coupable à leur naufrage. Et c'est toujours du côté d'Alger qu'ils s'acharnent à le dénicher pour une diversion ignoble ! La collusion était au rendez-vous, ce jeudi 30 octobre, à l'Assemblée nationale.
De Paris, Omar HADDADOU
A quelle hauteur se situerait la compensation de 132 ans de colonisation spoliatrice et barbare quand l'auteur refuse de regarder en face ses atrocités et consigne son passé colonial dans la continuité civilisatrice ?
Les piètres Députés français auraient-t-ils besoin de lunette grossissante pour voir, dans toute leur profondeur, les ravages causés à l'Algérie ?
A quoi s'attendre quand on a sur les bancs de l'hémicycle, une Marine le Pen dont le père avait le sang des Algériens (es) sur les mains et des élus de Droite de la trempe de Retailleau, Ciotti, Attal, Vauquier, Darmanin…, tous en déroute, fraîchement acquis à la cause lepéniste et prêts à pactiser avec le diable, juste pour enterrer leur hache de guerre.
Les échéances électorales (municipales et présidentielles) arrivant à grand pas, ces groupes de Députés cherchent chacun leur tour de passe-passe.
Le ruissellement de la manœuvre complotiste au sein des Députés républicains et de l'extrême Droite contre l'Algérie, traduit leur obsession à dissimuler un naufrage par le détricotage d'une résolution sans valeur législative ni contrainte pour le gouvernement. Face à la Diplomatie de la vindicte et l'acharnement de vouer aux gémonies un peuple révolutionnaire, le Ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, s'est fendu, le 2 novembre, d'une déclaration subtile : « C'est triste de voir un pays aussi grand que la France, faire de l'Histoire d'un autre pays indépendant, l'objet d'une compétition électorale anticipée ! ».
A une voix près, 185 pour, 184 contre, Marine le Pen Cheffe de file du groupe RN, a réussi, ce jeudi 30 octobre à faire adopter un texte de la niche parlementaire à l'Assemblée nationale, obtenant une victoire (symbolique) sur la dénonciation de l'Accord migratoire de 1968, en tractant dans son entreprise néocolonialiste, les nostalgiques de l'Algérie française, à savoir les Députés LR, Horizons, Modem…
Afin de torpiller ledit traité, Le Pen a réussi à rallier 26 députés républicains et 17 du groupe Horizons : « C'est une journée qu'on peut déclarer d'historique, déclare-t-elle. Nous considérons qu'aujourd'hui, il n'y a plus rien qui justifie le maintien de cette convention ! » La Gauche accuse le parti Renaissance de Macron d'avoir été absent de l'hémicycle. Elle acte par ailleurs les glissements qui brouillent ses cartes et l'expose aux trahisons de la dernière minute. D'où la sentence du mentor de la France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon : « Les Socialistes ont changé d'alliance et sont passés de l'alliance avec nous à l'alliance avec Gabriel Attal, Secrétaire général du Parti présidentiel Renaissance ! ».
Mélenchon a déversé toute son indignation sur la dénonciation des Accords de 1968 : « Honte au RN ! Nos peuples ont tant de familles et d'amour en commun ! Le RN est l'ennemi personnel de millions de familles ! Il continue sans fin les guerres du passé ! Assez ! Assez de haine ! ».
Sous les applaudissements, à chaque phrase prononcée, le ton virulent, une Députée de LFI a tenu un discours clouant au pilori les Députés du RN et leur affidés Les Républicains : « Je suis fière de mon Histoire, car la mienne fait partie d'une lignée de Résistants. Tandis que la vôtre est le produit de la collaboration. Mon grand-père était, lui, au front pour la France à combattre le fascisme, pendant que Jean- Marie Le Pen aiguisait son couteau pour torturer les Algériens (es) et nouer des alliances avec les SS, pour fonder votre parti politique. Alors, je vous le demande : Qui est du bon côté de l'Histoire ? Certainement, pas vous ! ».
Ecrite d'une main perverse, l'Histoire ne serait plus la traçabilité de l'Humanité, mais un tissu de mensonges, tressant des lauriers aux puissants criminels de guerre.
O.H
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Travail, climat, même combat !
Le nouveau livre d'Attac avance une idée simple : une alliance de l'écologie et du travail est nécessaire pour rendre possible et désirable une véritable bifurcation écologique.
Tiré de entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/30/travail-climat-meme-combat/?jetpack_skip_subscription_popup
Celle-ci doit être l'occasion de rompre avec les logiques financières, managériales et productivistes qui régissent le monde du travail. Mais aussi de conquérir de nouveaux droits, de nouvelles protections pour toutes et tous et une véritable démocratisation du travail.
Nous reproduisons ici l'introduction de ce livre. Vous pouvez d'ores et déjà commander le livre sur cette page.
Réchauffement climatique, multiplication des catastrophes naturelles, pollutions multiples et dégradation de la santé, prédation sur les ressources physiques et effondrement de la biodiversité… Les limites naturelles de la Terre sont déjà dépassées, ou sur le point de l'être. Devant le désastre qui vient, nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à prendre conscience qu'une transformation radicale de nos modes de vie et de production est nécessaire pour réparer et atténuer les catastrophes environnementales et sociales, pour inventer un avenir désirable.
Cette bifurcation écologique que nous appelons de nos vœux ne se fera pas sans les travailleuses et travailleurs. Derrière les indicateurs et constats parfois un peu abstraits de l'écologie politique, il y a en effet des salarié·es, des indépendant·es, des ouvrier·es dont l'activité contribue concrètement à la dégradation des conditions de la vie sur terre ou au contraire à leur amélioration. La plupart du temps, ces personnes produisent pour atteindre des objectifs qu'elles n'ont pas fixés, sans aucun contrôle sur les moyens employés ni sur leurs conséquences environnementales.
Face aux logiques financières, managériales et productivistes du capitalisme qui cherchent à s'imposer toujours plus brutalement à toutes les activités humaines, il est nécessaire d'interroger le sens du travail, sa démocratisation et son rôle dans la destruction des vivants et des éco-systèmes – ou au contraire dans leur défense et leur soin.
Ce livre avance une idée simple : une véritable transition écologique nécessite une profonde transformation écologique et démocratique du travail. Pour ce faire, une alliance de l'écologie et du travail est nécessaire pour obtenir des conquêtes d'une ampleur comparable à la création de la Sécurité sociale après la Seconde Guerre mondiale : de nouveaux droits, de nouvelles protections et une démocratisation du travail qui rendraient possible et désirable pour toutes et tous une véritable bifurcation écologique.
Affirmer l'importance de la question du travail dans la bifurcation écologique doit être l'occasion, non d'un rétrécissement autour des luttes des travailleuses et des travailleurs, mais d'un élargissement et un renforcement des alliances écologiques et sociales, associant les mobilisations des écologistes ou des habitant·es. D'un point de vue écologique, on peut distinguer trois raisons fondamentales pour lesquelles il est nécessaire de conquérir collectivement de nouveaux droits et pouvoirs pour les salarié·es.
La première est que la mise en œuvre des politiques écologiques implique toujours centralement la mobilisation de l'énergie, de l'intelligence et du temps des travailleuses et travailleurs pour les réaliser. La bifurcation étant une question autant technique que politique, le démantèlement des secteurs industriels à forte émission de gaz à effet de serre ne peut se faire sans les savoir-faire et les compétences techniques des travailleuses et travailleurs. Qu'il s'agisse de reconvertir une raffinerie, de démanteler une centrale nucléaire, ou de développer l'agro-écologie, ils et elles doivent nécessairement être au cœur de la redirection écologique de leurs activités, des technologies et plus largement des infrastructures et de l'économie. De ce point de vue, la réduction du temps de travail, revendication indispensable d'un point de vue écologique comme social, ne peut suffire : c'est aussi au sein du temps de travail qu'il faut libérer de l'énergie pour la bifurcation écologique.
D'autre part, l'expérience du travail est un levier puissant pour construire des dispositions écologiques et une préoccupation pour le soin du vivant, de la nature et des êtres vivants. En témoignent toutes les initiatives, souvent peu visibles, de collectifs de travailleuses et de travailleurs qui s'opposent aux prescriptions managériales et aux objectifs financiers au nom de préoccupations écologiques.
Les travailleuses et travailleurs sont, par ailleurs, les premier·es concerné·es par les catastrophes écologiques et sanitaires. C'est le cas par exemple des conséquences du réchauffement climatique, qui met en danger dans le monde des millions de travailleur·euses, notamment dans les pays du Sud global et dans les activités paysannes et industrielles où on travaille en plein air, en les exposant à des chaleurs excessives.
Dans le cas des catastrophes industrielles et pollutions à grande échelle, on constate que les entreprises étaient le plus souvent au courant des risques et que les alertes des travailleur·euses n'ont pas été prises en compte – on pense en Italie à la catastrophe des fuites de dioxine à Seveso (en 1976), ou en France au scandale de l'amiante et plus récemment à l'explosion d'AZF Total en 2001 à Toulouse, de la raffinerie de pétrole de Gonfreville l'Orcher (2016), à l'incendie de Lubrizol (2019)…
Ce petit livre propose ainsi, sur la base d'expériences et revendications existantes, d'ouvrir le débat et de formuler des constats, exemples et propositions pour les alliances écologiques et sociales de demain. Il s'articule autour de trois séries d'enjeux.
La première partie concerne la protection des travailleur·euses et le statut de leur emploi. En effet, créer des « emplois verts » ne suffit pas, il faut aussi qu'ils ne soient pas précaires, et que, dans tous les secteurs, les travailleur·euses aient un statut leur permettant effectivement de porter les objectifs de la décarbonation, la dépollution et la reconversion écologique de leurs activités. A cet égard, nous proposons de défendre le projet de sécurité sociale professionnelle, c'est-à-dire de continuité du salaire, du statut et des droits quel que soient l'emploi et la situation, pour la bifurcation écologique. Une sécurité sociale environnementale apporterait ces garanties dans un contexte de transition obligeant à transformer rapidement le système productif. Elle contribuerait à unifier un territoire autour de l'emploi, car un tissu social, c'est un ensemble cohérent de relations de travail, de citoyenneté, d'éducation et de formation, de système de soins et d'équilibre écologique.
La deuxième partie concerne les nouveaux droits dont doivent être dotés les travailleur·euses pour protéger les écosystèmes. A partir notamment de l'enjeu de la protection face aux canicules liées au réchauffement climatique, et des mobilisations contre les dégâts sanitaires des PFAS (« polluants éternels »), il s'agit de donner un aperçu des évolutions nécessaires du droit du travail pour garantir aux travailleur·euses la sécurité et l'intervention concernant les conditions de travail et les effets environnementaux et sanitaires de leurs activités. Il s'agit, au-delà, de garantir l'intervention des travailleur·euses, aux côtés des citoyen·nes, sur la manière dont nous produisons, et ce faisant aussi sur le sens du travail.
Le troisième partie prolonge la réflexion : qui doit décider pour reprendre la main sur le travail et ses finalités ? Un mode de gestion démocratique des entreprises, publiques comme privées, et dans beaucoup d'autres expériences participatives ou d'autogestion, permettrait d'associer à la définition des besoins et des moyens de les satisfaire les personnes au travail, celles qui habitent et sont engagées dans la cité et les collectivités territoriales. Dans tous les cas, il s'agit de mettre en concordance droit du travail, droit de l'environnement et gouvernement démocratique du travail, ce qui invite à des transformations profondes pour démocratiser l'entreprise, mais aussi repenser les enjeux écologiques et démocratiques au niveau des territoires.
Tous ces enjeux sont devenus vitaux. Il faut prendre ce terme au pied de la lettre : l'alliance du travail et de l'écologie conditionne la vie. Elle illustre parfaitement l'intuition de Marx dès les premiers signes de la dégradation du travail et de la Terre au XIXe siècle : l'humanité, par son travail, noue une relation métabolique avec la nature qu'il ne faut pas rompre. Sans elle, il n'y a pas de vie possible, a fortiori, pas d'économie, pas de valeur économique à partager, pas de liens entre les humains…
« Nous ne défendons pas la nature, nous sommes la nature qui se défend », « Pas d'emploi sur une planète morte », « Fin du monde, fin de mois, même combat ! »… Ces slogans devenus populaires au sein des mouvements sociaux et écologistes appellent à des alliances entre les luttes, dont nous pensons qu'elles pourraient et devraient se construire autour d'une bataille commune pour l'écologisation et la démocratisation du travail.
https://france.attac.org/nos-publications/lignes-d-attac/article/travail-climat-meme-combat
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L’ÉTAT DU QUÉBEC Penser le temps autrement
Sous la direction de Sandra Larochelle et Lili Jacob
En librairie le 11 novembre
Si le temps est une mesure universelle, ce livre est une invitation à prendre un moment pour le penser autrement.
Dans une société où tout va vite, quand est-il temps d'agir, de ralentir ou de s'accorder une pause face aux bouleversements constants ?
Comprendre le temps, c'est reconnaître les déséquilibres et les tensions constantes entre urgence et patience, entre pragmatisme et vision. C'est apprendre à conjuguer l'action immédiate avec la construction du long terme.
Car une démocratie durable se nourrit de ces complexités.
Cette édition de L'état du Québec. Penser le temps autrement explore les rythmes — ni uniformes ni synchronisés — de la politique, de la justice, de la culture, de l'environnement, de l'éducation, de l'économie, du social, de la science et de la psychologie. Elle questionne les moments où les réformes s'imposent et ceux où il faut laisser mûrir les idées. En tissant les fils du passé, du présent et du futur, elle offre un regard renouvelé sur l'évolution de la société québécoise.
L'ouvrage regroupe un sondage CROP exclusif et vingt textes inédits de spécialistes de tous les horizons qui réfléchissent cette année à la thématique du temps.
Avec la participation de : Béatrice Alain, Éric Bélanger, Gérard Bérubé, Lisa Birch, Geoffroy Boucher, Catalina Briceno, Brian Bronfman, Julie Cailliau, Frédéric Castel, Géna Casu, Sylvana M. Côté, Amélie Côté-Lévesque, Hugo Couture, Marc-Antoine Dilhac, Yannick Dufresne, Dominic Duval, Maude Flamand-Hubert, Nadine Forget-Dubois, Alexandre Fortier-Chouinard, Sophie Gagnon, Alain Giguère, Simon Grondin, Malorie Flon, Lili Jacob, Belinda Kanga, Mireille Lalancette, Diane Lamoureux, Marie-Claude Lapointe, Joanne Liu, Caroline Locher, Jason Luckerhoff, Esli Osmanlliu, Catherine Mathys, Farnell Morisset, Catherine Ouellet, Stéphane Paquin, Isabelle Paré, Geneviève Paul, Louise Poissant, Laurie Rousseau-Nepton, Lela Savić et Sébastien Tanguay.
L'état du Québec est une publication annuelle, accessible et vulgarisée, visant à informer et proposer un regard neuf sur les débats qui animent la société québécoise. Il est publié par l'INM, un organisme à but non lucratif, indépendant et non partisan, dont la mission est d'accroître la participation des citoyennes et citoyens à la vie démocratique, notamment en contribuant au renouvellement des idées et en animant des débats publics au Québec.
La co-directrice
Sandra Larochelle est chargée de projet, publications et contenus, à l'Institut du Nouveau Monde (INM). Ayant un intérêt particulier pour la vulgarisation et le partage des idées, elle a œuvré au sein d'entreprises et d'organisations vouées à la démocratisation des modes de vie actifs, aux activités jeunesse et à l'éducation. Elle est détentrice d'un baccalauréat en sciences de la communication. Elle est aussi photographe et artiste visuelle. Cette édition de L'état du Québec est la quatrième qu'elle codirige.
La co-directrice
Lili Jacob est chargée de projet, publications et contenu à l'Institut du Nouveau Monde (INM). Convaincue que la démocratie se renforce par un dialogue constant entre les institutions et la population, elle œuvre à rapprocher les processus décisionnels des citoyennes et citoyens en concevant et en analysant des démarches de consultation publique. Collaboratrice à de nombreuses consulta-tions menées dans les domaines de l'aménagement du territoire, de l'éducation, des services sociaux et de la santé, elle met à profit une expertise qui s'étend à une grande variété d'enjeux politiques et socioéconomiques contemporains. Elle est détentrice d'un baccalauréat en relations internationales et d'une maîtrise en affaires publiques, avec une spécialisation en analyse de politiques publiques.
Extrait L'état du Québec. Penser le temps autrement
« Cet ouvrage explore la coexistence de temporalités multiples, parfois dissonantes, mais toutes constitutives de la vie démocratique. Il invite à ne pas opposer systématiquement court terme et long terme, réaction et réflexion, accélération et ralentissement. À travers leurs contributions, les autrices et auteurs naviguent entre le passé, le présent et l'avenir. Elles et ils éclairent ainsi les tensions, les déséquilibres, mais aussi les continuités entre les rythmes politiques, juridiques, culturels, environnementaux, économiques, scientifiques et psychologiques qui façonnent notre société. » – Lili Jacob, codirectrice de L'état du Québec
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Les gens du pays viennent aussi d’ailleurs
Immigrer et s'intégrer dans la société québécoise, qu'est-ce que ça veut vraiment dire ? Dans ce livre, Ruba Ghazal raconte les soirées qu'elle a passées, enfant, à regarder Passe-Partout, les enseignants qui l'ont marquée, sa rencontre avec Françoise David, toutes les expériences qui lui ont appris que la culture, c'est bien plus qu'une langue. C'est un lieu qu'on habite, un pays qu'on aime, la possibilité de la liberté.
Elle rappelle ainsi que si une petite fille palestinienne comme elle, qui ne parlait pas un mot de français en arrivant au Québec, a pu devenir une militante souverainiste, c'est parce que dans le Québec où elle a grandi, l'école publique était encore une source de fierté collective, il existait un solide réseau d'organismes d'accueil des immigrants, et parce que ce Québec-là nourrissait encore des rêves généreux et optimistes auxquels elle reste farouchement attachée. Des rêves qui se sont étiolés, ce dont elle s'indigne : « Quand la droite identitaire scande que c'est d'abord et avant tout l'immigration qui menace la survie du français, elle nous ment en pleine face. » Ce qui menace notre culture, c'est l'oubli de la solidarité. Mais il est toujours plus facile d'être fort contre les faibles, et d'être faible contre les forts.
Ruba Ghazal
Avec la collaboration de Sandrine Bourque
Les gens du pays viennent aussi d'ailleurs
Collection : Hors collection
Lux éditeur
Parution en Amérique du Nord : 5 novembre 2025
Nombre de pages : 192
Table des matières
Prologue - 7
1. La famille qui avait peur de la politique - 19
2. La classe de Monsieur Gilles - 43
3. Retour à Saint-Maxime - 59
4. Mon vote ethnique - 79
5. Payer l'impôt de l'immigration - 97
6. L'appel de la politique - 119
7. Troubles identitaires - 133
8. La pensée magique de la droite identitaire - 155
Conclusion. Et maintenant, on fait quoi ? - 171
Remerciements - 181
Références - 183
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Passer un sapin aux pauvres ou La lutte des classes n’est pas terminée
À la Bourse de la misère, l'indice de la pauvreté est toujours en progression et demeure le placement le plus recherché et stable sur tous les parquets du monde
La pauvreté est la maîtresse de la misère
Les stigmates douloureux de la pauvreté et les affres de la misère orchestrés par des idéologies et des politiques bien ficelées et ancrées dans la société entraînent souffrance et détresse. Cette tragédie bouleverse les aspirations des personnes et mine les contreforts de leur vie en portant atteinte à leur dignité et leurs droits. Abandonnées, elles tentent de survivre enferrées de corps et d'esprit dans les murailles de la précarité et se sentent happées par des chapelles de personnes et d'institutions. Semaine après semaine, elles subissent les maigrelettes distributions alimentaires et celle de leurs enfants dans un Club des petits déjeuners et lors de distributions gratuites d'effets scolaires. Pendant la fête « paganocathopitaliste » de Noël, elles doivent supporter le poids de la « Guignolée des médias » et son torrent de denrées gracieusement logoifiées. Le tout servi sur fond fondant des télés en HD avec l'écho des radios amplifié par des médias sociaux déversant une pluie verglaçante de boniments. Il est illusoire de s'imaginer mettre fin à la pauvreté par la magie des Fêtes. On aura beau « liker » cela des milliers de fois, ça ne changera rien.
« La folie, c'est de faire toujours la même chose et de s'attendre à un résultat différent ». Albert Einstein
Les pauvres ne sont point des Guignols
Envahis par une forme de nausée et un sentiment d'impuissance lors de la féérie consumériste des Fêtes, les pauvres n'ont pas la tête, ni le cœur à la fête. Pas plus qu'ils ne disposent des ressources pour se procurer de bonnes miches de pain, surtout lorsque son prix a été pétrie par un cartel. Ils ne peuvent s'offrir de beaux sapins, d'autant plus qu'ils ont peu de choses à glisser sous l'arbre. Les pauvres ne sont pas des Guignols et méritent plus que des bons mots ou des conserves en cannes. Ils sont tannés d'être « coupables d'être pauvres dans une société riche », qui était le slogan d'une campagne du RCLALQ, en 1997, lors de laquelle des membres s'étaient déguisés en prisonniers pour la présentation d'un mémoire à l'Assemblée nationale. Comme l'écrivait Chamfort : « La société est composée de deux grandes classes : ceux qui ont plus de dîners que d'appétit et ceux qui ont plus d'appétit que de dîners ». En décembre 2010, pour être reconnu par le livre des records Guinness, l'Émirates Palace à Abou Dhabi aux Émirats arabes unis a dévoilé un sapin de Noël d'une valeur de plus de 11 millions $ orné de 181 pièces en diamants, perles, émeraudes, saphir … La richesse est vraiment l'antichambre de l'indécence !
Éloge de la charité et/ou de la justice sociale
À chacune des fins d'année que le calendrier Grégorien achève d'effilocher ses 365 jours et nuits harponnant le temps et les saisons et charriant dans son sillon les joies et les peines, nous assistons au cirque des commandites caritatives. Ces gestes de solidarité se veulent louables et l'on ne doit pas dénigrer l'engagement de ceux et celles qui œuvrent afin de soulager cette précarité. En contrepartie, ces élans d'empathie finissent par encourager un désengagement de l'État et servir de paravent pour occulter la réalité et de soupape pour dépressuriser les tensions sociales. En définitive, quelle infamie qu'une société riche telle la nôtre, pourvoyeuse de biens et de services et abonnée à la surabondance se révèle aussi misérable pour se satisfaire de ces solutions éphémères.
La fabrique des pauvres
Nous savons que la pauvreté et la misère ont peu à voir avec le fardeau de la fatalité et sa complice la légèreté de l'oisiveté. Elles ont plus à voir avec une société inégalitaire à la solde d'un Pantagruel système stockeur de richesses mal partagées par un fourbe répartiteur de miettes contraignant les pauvres à grapiller les miettes tombées de la table festive des nantis. Le tout macéré dans une mare de préjugés ravitaillé par un système libertarien soutenu par ses laquais et confiseurs de duperies. Un système qui sauvegarde les intérêts de l'élite économique et en offrant des revenus et des prestations faméliques ne couvrant même pas les besoins de base, formatant des programmes de protection et de formation mal adaptés et ne prenant pas en compte les réalités socioéconomiques. Ces miettes sociétales « calculées » sauvent la face de l'État et maintiennent à flot les rafiots des « cheap labor », les stigmatisent, scrapent leur élan et scalpent leur destinée. Selon une étude de l'IRIS : « Depuis un peu plus de 40 ans, les 90% les moins aisés du Canada ont transféré environ 3,8 billions de dollars aux 10% les plus riches ». Avec une mémoire collective tapie dans l'oubli et une novlangue martelée sur l'enclume de l'indifférence, nous sommes parvenus à forger une chape d'invisibilité et de silence autour de la pauvreté et mystifier la réalité par une aura de fatalité.
Une cabane au Caquistan
En 2025, le nombre de mal-logéEs représente 373 000 ménages consacrant plus de 30 % de leur revenu à se loger et 1 899 ménages rescapés du 1er juillet. Depuis la pandémie de Covid-19, la situation des sans-abris s'est aggravée et les réalités liées à l'itinérance se sont révélées dramatiques et on a laissé p(m)ourrir la situation. Selon une recension de 2022, l'itinérance a explosée et on l'estime à environ 10 000 personnes partout au Québec, imaginer leur nombre en 2025, à un point tel qu'elle est devenue un problème de santé publique. Cette itinérance « dérange » et certains prétendent que ces hordes de sans-abris dérivant dans la ville telle la banquise en cachant leur seringue de survie mentale dans leur baluchon du désespoir et en trimbalant leur patrimoine gisant au fond d'un panier de « Steinberg » finissent par « faire mal aux yeux » et nuire au voisinage, au commerce et au tourisme. Ce sacro-saint tourisme sanctifié par le ministère du Tourisme, prisé par les villes et favorisé grâce à des plateformes d'hébergement touristique avec pour conséquences néfastes la perte de logements et l'expulsion de résidents afin de loger des marées de touristes qui se déversent sur les sables noircis et bitumés des villes-musées telles des vagues scélérates. Dû à l'incurie des gouvernements, face à une crise du logement dévastatrice, des prestations et des revenus insuffisants et la hausse du coût de la vie, des milliers de gens peinent à vivre et se loger alors que d'autres sont expulsées à cause de hausses abusives, de reprises de logement et de rénovictions malfaisantes pour aller battre les pavés de l'errance et agoniser à petit feu. On recense 108 personnes mortes en situation d'itinérance en 2024 au Québec. Le partage de l'espace public est laborieux et la population est prise en étau entre son sentiment d'indignation et d'insécurité. Mais cet espace « Schengen » de l'itinérance c'est tout ce qu'ils ont et représente leur ultime retranchement, leur sauf-conduit et on veut le leur arracher. On les judiciarise et les accuse de troubler « l'ordre public ». Une société qui oblitère la présence des plus vulnérables en les chassant « dehors de dehors » est assurément troublée. Mais pour aller où ? Esseulées et dépouillées de leur droit de cité et expulsées dans une cabane au Caquistan.
Le 911 ne répond plus
Il ne faut pas bulldozer les personnes à la rue qui survivent dans des tentes respiratoires dans les campements. Québec doit cesser d'abandonner le fardeau et les critiques aux villes. Il doit plutôt les soutenir ainsi que les acteurs communautaires et institutionnels. Il doit financer de petits refuges, des centres de jour, même de nouvelles maisons de chambres et mieux les répartir et informer les populations afin de gérer le « syndrome pas dans ma cour ». Par la suite, offrir au plus tôt un toit et les services auxquels ces êtres humains ont droit. L'itinérance est sous respirateur artificiel depuis longtemps et le manomètre de la bonbonne d'oxygène sociale indique vide. Notre société souffre d'un grave choc anaphylactique de sens et d'espérance en plus d'être plongée dans une pandémie Civilisationnelle-21 complexe qui requiert des soins immédiats. Cependant, dans les officines gouvernementales, les temps d'attente s'avèrent désespéramment très longs pour les urgences sociétales. – Faites-le 1, sautez le 2, accéder au 3 et patientez, faites le 4 et laissez un message …–
Une crise annoncée
Il y a plus d'une décennie, les groupes communautaires intervenant en logement et en itinérance telle la FLHLMQ, le FRAPRU, le RCLALQ et le RSIQ tiraient la sonnette d'alarme relatif à la venue d'une crise. Les gouvernements successifs ont ignoré ces alertes et celle de 2020, la CAQ a mis 5 ans à la reconnaître. La CAQ a choisi de sabrer dans les programmes sociaux et désinvestir dans le financement du logement social. Elle en a même profité pour démanteler davantage les assises du droit au logement. Ce désengagement a engendré une crise et favorisé le marché privé. On zap des règles d'urbanisme pour construire plus rapidement, – Adieu qualité, bienvenue Qualinet. – on subventionne sans gêne le privé à même des « fonds publics » en plus de faire appel à des fonds fiscalisés en engraissant les investisseurs qui souffrent déjà de cholestérol profit-érol. Les logements ainsi livrés sont loin d'être abordables et de répondre aux besoins des plus démunis et de la classe moyenne. Selon Ricardo Tranjan : « Il y a 75 ans, une étude détaillée réalisée par la SCHL a affirmé sans équivoque que les marchés privés ne peuvent et ne pourront jamais résoudre les enjeux de logement au Canada ». Merci à ceux et celles qui au cours des 50 dernières années ont milité pour le « droit au logement » et se sont battus sur toutes les tribunes, souvent à contre-courant, dans les rues sous toutes les températures météorologiques et politiques pour gagner 170 000 logements sociaux et communautaires. Soit une richesse collective pérenne et un formidable « leg » aux générations futures et nous devrions doubler ce parc pour résorber la crise.
Une situation intenable
En sept ans au pouvoir, la CAQ a submergé les multinationales de subventions envolées avec elles et saupoudré d'une grosse poignée de changes aux pauvres et abdiqué ses responsabilités en matière d'habitation et d'itinérance. On se retrouve dans une situation intenable où 1 million de personnes ont recours aux services des banques alimentaires et uniquement pour le mois de mars 2025, elles ont répondu à près de 3,1 millions de demandes. – Bravo M. Legault, on a dépassé l'Ontario ! – Ils n'arrivent plus à se loger aux prises avec des loyers atteignant des sommets sur l'échelle de Richter des hauses. Ainsi, de 2019 à 2025, le prix des loyers à Montréal a augmenté de 71% avec des loyers de 2 000 $ à 2 650 $ par mois pour un 4 ½. Imaginer le loyer des logements neufs dans cinq ans suite à l'application de la « clause F ». On est à mille lieux des 75 dollars de Couillard pour un panier d'épicerie d'une semaine ou des 500 piasses de Legault pour se loger, ce Rocky Balbutieur champion toutes catégories des désastres financiers et politiques. Honorable P.M. ainsi que vos déplorables et interchangeables titulaires de l'habitation, vous êtes-vous déjà demandé pourquoi les ménages à faible et modeste revenu subissent le supplice des sardines dans des logements insalubres ou sont chassés de leur logement et balayés de leur quartier d'appartenance avec pour unique bagage les larmes du déracinement et jetés à la rue comme des rebuts ou des « Serpuariens » ? – Au moins ces derniers bénéficient d'un abri avec près de 1 000 points de services. –
Fausse crise – Vraie tempête
Comment se loger quand les villes et les gouvernements donnent carte blanche à de riches promoteurs privés, libres comme des larrons en foire et assoiffés de profits pour développer des « quartiers-dortoirs » tel Griffintown à Montréal. Un ancien quartier ouvrier transformé en « ghetto de riches » sans âme, en manque de services et d'espaces verts et dont la proportion de logements sociaux n'atteignait que de 8 %, en 2023. Saturé d'immeubles grattant un ciel pollué et nichant des cocons d'appartements au loyer prohibitif de 3 345 $ par mois pour un 5 ½. Cette offre additionnelle de logements et son effet de percolation attendue, qui n'est en fait qu'un leurre, ne résout en rien la crise actuelle. Ces opérations d'enrichissement et de gentrification représentent une forme de solution de dépannage, de privatisation du développement urbain et d'exclusion sociale. Les discours étatiques s'avèrent un show de boucane pour étouffer les critiques et aveugler l'opinion publique. Attendez de voir les loyers des 20 000 logements projetés dans les sites Bridge-Bonaventure et Namur-Hippodrome. Oui, les riches possèdent bel et bien des sièges à l'intérieur des arcanes du pouvoir et comme le déclare Nicolas Matyjasik : « Quand tout sera privé, nous serons privés de tout ». Selon Peter Marcuse et David Madden : « Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la crise du logement n'est pas causée par le manque d'unités locatives, des taux d'intérêts élevés ou une conjoncture économique défavorable. C'est l'état normal du marché immobilier en régime capitaliste … À plus grande échelle encore, la crise du logement résulte des inégalités et des antagonismes de la société de classes ». La CAQ souhaite mettre l'emphase sur les rénovations. Mais, où vont loger ces familles déplacées par les travaux alors que l'on vit une pénurie ? Cela risque de provoquer davantage de rénovictions et augmenter les loyers une fois les rénos terminées, surtout avec les nouvelles règles de fixation. Pour ajouter l'insulte à l'injure, la CAQ s'entête à ne pas financer et développer du logement hors marché qui permettrait d'offrir du logement à prix raisonnable et du logement social disposant de subventions au loyer. Pas plus qu'il n'adopte de mesures efficientes pour protéger les maisons de chambres et les résidences privés pour aînéEs (RPA), réviser les règles de fixation des loyers fort préjudiciables aux locataires, instaurer un contrôle et un gel des loyers, établir un Registre universel des loyers, réformer le Tribunal administratif du logement (TAL), abolir les clauses « F et G » dans les baux résidentiels, interdire les « Airbnb », contrer la discrimination et les évictions et stopper la marchandisation et la financiarisation du logement. Il n'entend pas réformer et reconnaître le « droit au logement » constituant pourtant un droit fondamental au même titre que l'éducation et la santé. Preuve de son « je-m'en-foutisme » : le droit au logement ne figure pas dans son projet de Constitution. Bâtir un pays certes, mais on les met où les « gens du pays » ? Pas juste dans un bel hymne.
Qu'ossa donne d'aider les pauvres ?
La question à poser : pourquoi tant de pauvreté ? Parce qu'en régime libertarien, les conditions de vie inacceptables des êtres humains ne constituent pas une priorité. C'est pourquoi il s'entête à détricoter le filet social et ne pas respecter ses obligations et les conventions internationales. Les fondements de ces inégalités sont bien enracinés et confortées par un système allergique aux protections sociales qui tousse et même s'étouffe lorsque l'on discute d'équité et d'égalité. Il affirme sans réserve que : donner aux pauvres c'est toujours une folle dépense alors que donner aux riches constitue un bon investissement ». Ça s'appelle la doctrine PSF ou « Puits sans fond » de Fitzgibbon. Ce « top gun » a dévalisé le Fonds de diversification économique à hauteur de 5,1 milliards de dollarsen pertes financières, sans compter les 510 millions $ dans Northvolt dont les batteries financières ont fondu. – Un chausson avec ça ? – Un système dont les mantras sont l'austérité et la réduction de la taille de l'État et avec pour credo « l'économie » et son corolaire : la croissance économique à tout prix ! – Pas de chausson avec ça. – Mais c'est pas si grave que ça selon Yvon Deschamps : « Dans vie y a deux choses qui comptent, une job steady pis un bon boss ».
Prendre la rue pour ne pas se retrouver à la rue
Albert Camus écrivait : « La misère est une forteresse sans pont-levis ». Il nous incombe de bâtir de véritables et durables pont-levis. Des pont-levis permettant à toute personne en situation de précarité de pouvoir franchir en toute dignité les murs ancestraux jugés imprenables de cette forteresse et de s'affranchir de la misère et de la pauvreté afin de pouvoir incarner des citoyens et des citoyennes à part entière et disposer des ressources pour exercer leurs droits reconnus et assumer librement leur destin. Globalement et localement nous devons considérer qu'il s'agit d'une lutte politique et il faut donc nous solidariser. Passer à l'action pour essoucher les racines des inégalités, combattre les préjugés, chasser les craintes et démanteler les politiques néolibérales favorisant le profit et semant les ferments de l'indigence. Cesser ces offres de solutions injustes et non pérennes aux personnes aux horizons cadenassés dans le désespoir et aux existences piégées dans la misère. Mettre un terme au statut quo et obliger les gouvernements à prendre leurs responsabilités et adopter des plans d'action dotés de cibles et de mesures structurantes. Revendiquer des politiques économiques, fiscales et sociales justes et équitables et des mécanismes de contrôle. Il est temps que l'on réaffirme le contrat social au nom du bien commun car notre réserve d'oxygène civilisationnel est en péril. Toute personne devrait avoir accès aux besoins de base, à une alimentation saine et en quantité suffisante, à un logement en bon état d'habitabilité répondant à ses besoins avec un loyer abordable, à des soins de santé et l'éducation gratuites ainsi qu'à un emploi procurant un revenu maximum convenable assorti de bonnes conditions de travail.
Selon OXFAM, les 1 % des plus riches possèdent plus de richesses que les 95 % des pauvres de l'humanité. Comme l'exprime Noam Chomsky : « Les choses arrivent quand les gens décident d'agir. À mon avis, c'est la principale leçon de l'Histoire ». Il est temps de presser le bouton à « off » pour stopper cette frénésie dévastatrice et suicidaire de la croissance sans fin. Comme l'a écrit Aldous Huxley : « Si la guerre, le gaspillage et les usuriers étaient abolis, vous vous effondreriez ». Voilà ce que nous devrons faire, non pas réformer, mais casser ce système au seul bénéfice d'une minorité de nantis, de ploutocrates et de dictateurs corrompus qui ne cessent d'exploiter et de jouer à la roulette russe (américaine ou chinoise) avec notre destin et s'apprêtent à dépenser sur le dos des générations à venir, mais sans avenir, des milliards $ dans l'armement et la frénésie funeste de l'IA et du nucléaire ainsi qu'à exploiter la Lune et Mars. Tout comme ils continuent de le faire avec des millions d'êtres humains abandonnés et exploités. Selon l'Observatoire des inégalités, 733 millions de personnes souffrent de la faim et selon l'ONU-Habitat, 2,8 milliards de personnes n'ont pas accès à un logement adéquat sur une planète qui franchira bientôt son point de rupture. Ils ont pour seule et grande ambition, non pas de sauver la terre et les humains, mais de sauver les terres rares et les machines : c'est tellement plus payant ... Les pires choses au regard des maux de l'humanité sont la « banalisation » (Voir nos frères et sœurs de Gaza rendrent l'âme à la télé couleur en HD sur écran géant et en son surround tout en s'empiffrant de popcorn au beurre et ingurgitant sa canette de coke « diète » glacé.) et le « laisser-faire » (Les Trump, Poutine et Natanyahou de ce monde). C'est pourquoi nous devons continuer le combat car c'est une question d'espoir en la vie, de droits fondamentaux et du droit au bonheur !
« Tant que la population générale reste passive, apathique, détournée par la consommation ou la haine des plus vulnérables, les puissants peuvent faire ce qu'ils veulent, et ceux qui survivent seront laissés à contempler les conséquences ». Noam Chomsky
Solidairement,
Gaétan Roberge
Travailleur retraité du Comité logement Ville-Marie
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Épictète
Né vers l'an 50 après J.-C. à Hiérapolis, en Phrygie (Asie Mineure), Épictète fut emmené à Rome comme esclave. Il a fait partie du groupe des philosophes qui ont été chassés de la capitale de l'Empire par Domitien en 90. Il se réfugie à Nicopolis d'Épire, en Grèce du Nord, où il meurt autour de l'an 135. Son maître, Épaphrodite, un affranchi de Néron, est connu, par la légende, pour avoir infligé de mauvais traitements à son esclave. Il a néanmoins permis à Épictète de suivre l'enseignement du philosophe stoïcien Musonius Rufus (Dégremont, 2014, p. 242 ; Hadot, 1998, p. 517-519 ; Mattei, 1984, p. 860).
Épictète n'a laissé aucun écrit. Son enseignement, fidèle à la tradition socratique, prenait la forme de dialogues et d'apostrophes. C'est l'un de ses disciples, Arrien de Nicomédie, qui consigna ses paroles dans les Entretiens. Pour Épictète, la liberté véritable réside dans la pensée : nul ne peut asservir l'esprit d'un homme libre, même s'il est esclave de corps. Le sage, conscient de ce qui dépend ou non de lui, ne cherche pas à agir sur l'inévitable, mais exerce son esprit à l'accepter avec lucidité et sérénité. Comment tout cela se répercute-il sur le plan de l'engagement politique ? Telle est la question que nous tenterons de résoudre ici à travers la présentation résumée de deux ouvrages qui lui sont attribués : Manuel et « De l'attitude à prendre envers les tyrans » (dans les Entretiens).
Deux caractéristiques majeures du stoïcisme : « Supporter et s'abstenir »
La philosophie d'Épictète s'inscrit dans le courant du stoïcisme, qu'il pousse à un degré de rigueur morale extrême, parfois perçue comme austère et absolument insensible. Indifférent à tout bien extérieur échappant à sa maîtrise, Épictète prône l'acceptation sereine et fière de la nécessité. Sa maxime pratique, « Supporte (ou souffre) et abstiens-toi »[1] (Sustine et abstine), résume l'attitude qu'il recommande face aux vicissitudes de l'existence. Selon lui, seuls relèvent véritablement de notre pouvoir notre raison, notre volonté et, en un sens, notre être intérieur. Les biens matériels ou les événements extérieurs, dépendant du hasard ou de la fortune, doivent, par conséquent, être tenus pour indifférents. Vivre conformément à la raison revient, dès lors, à vivre en harmonie avec la nature. Épictète condamne la passion — qu'il apparente à une sorte de « maladie » de l'âme — car elle détourne l'homme du jugement droit et de la sérénité intérieure. Ainsi, la liberté, le bonheur, la puissance et la perfection ne s'obtiennent qu'au prix de l'impassibilité (apatheia ou l'ataraxie), pour ne pas dire « le détachement des passions » (de Crescenzo, 1999, p. 428) qui constitue le but ultime du sage stoïcien[2].
Épictète : Manuel
Le Manuel d'Épictète est un guide pratique de vie morale, condensant les principes essentiels du stoïcisme pour atteindre la paix intérieure (ataraxie) et la liberté (autarkeia). L'idée centrale de l'ouvrage se retrouve dans la citation suivante : « Ce ne sont pas les choses [ta pragmata ] qui troublent les hommes, mais les évaluations prononcées [ta dogmata] sur les choses » (Épictète - Chapitre V, 2015c, p. 28 et 63)[3]. Le cœur de l'ouvrage repose sur une distinction capitale entre d'une part, ce qui dépend de nous (nos pensées, nos désirs, nos actions, nos jugements) et d'autre part, ce qui ne dépend pas de nous (le corps, la richesse, la réputation, la santé, la mort, les événements extérieurs)[4]. La sagesse consiste à se concentrer uniquement sur ce qui dépend de nous, et à accepter sereinement tout le reste. Les grands principes stoïciens du Manuel[5] sont, pour l'essentiel, les suivants : la maîtrise de soi (ne pas se laisser dominer par les passions, les peurs ou les désirs, cultiver la raison et la modération) ; l'acceptation du destin (tout ce qui arrive fait partie de l'ordre universel : la Nature, la Providence, refuser le destin, c'est souffrir inutilement) ; la liberté intérieure (la véritable liberté ne dépend pas des circonstances, mais de l'attitude intérieure, car, même esclave, un homme peut être libre s'il garde la maîtrise de son esprit) ; le devoir et la vertu (vivre en accord avec la nature et la raison, agir justement, sans attendre de récompense extérieure) ; et finalement l'indifférence aux biens extérieurs (la richesse, la gloire, la santé ne sont ni bonnes ni mauvaises en soi, seul le bon usage qu'on en fait compte) (Hadot, 1998, p. 519-520 ; Mattei ; 1984, p. 863-866).
Parmi certains enseignements célèbres que l'on retrouve dans le Manuel, mentionnons ceux-ci :
« Ne cherche pas à faire que les événements arrivent comme tu veux, mais veuille les événements comme ils arrivent, et le cours de ta vie sera heureux » (Épictète. 2015c, ch. VIII, p. 64) [6].
« Rappelle-toi : tu es acteur dans un drame, un drame tel que le veut l'auteur : court, s'il le veut court ; long, s'il le veut long ; s'il veut que tu joues un mendiant, c'est pour que, celui-là aussi, tu le joues avec talent. De même s'il s'agit d'un boiteux, d'un magistrat, d'un simple particulier. Ce qui te revient en effet, c'est de bien jouer le rôle qui t'a été donné ; mais le choisir, c'est l'affaire d'un autre » (Épictète, 2015c, ch. XVII, p. 67) [7].
« Tu peux être invincible, si tu ne descends jamais dans l'arène d'une lutte où il n'est pas à ta portée de vaincre » (Épictète, 2015c, ch. XIX, p. 68).
« Tu peux n'être jamais vaincu, si tu n'entreprends jamais aucun combat où ne dépendent pas absolument de toi de vaincre. » (citée dans la traduction de Dacier, 1971, p. 27).
Le Manuel est pour l'essentiel un guide de conduite (ou des règles de conduites à toujours avoir en tête) et non un traité théorique. Il enseigne comment les stoïciens doivent s'y prendre pour vivre en paix, agir avec raison, et rester libre intérieurement, quelles que soient les épreuves.
Épictète : « De l'attitude à prendre envers les tyrans »
Le texte d'Épictète intitulé « De l'attitude à prendre envers les tyrans » développe une réflexion stoïcienne sur la manière de conserver sa liberté intérieure face à la domination extérieure. Épictète explique que le pouvoir du tyran n'est réel que dans la mesure où on lui accorde de la puissance, autrement dit, où on attache de la valeur à ce qui dépend de lui, comme la richesse, le corps, les honneurs, au lieu de valoriser la liberté intérieure et le contrôle de ses propres représentations et réactions. Selon lui, le tyran affirme souvent être le plus puissant, mais cette puissance est illusoire car elle repose sur des choses extérieures qui ne dépendent pas de nous.
L'enseignement fondamental est que la véritable liberté consiste à se détacher des biens extérieurs et des privilèges que le tyran peut offrir, pour rester maître de son esprit, de ses désirs et aversions. En adoptant cette attitude, on ne peut être opprimé, car la domination véritablement tyrannique ne peut atteindre la sphère intérieure de la liberté et du jugement personnel. C'est ainsi que, par le choix de ce à quoi on attache de la valeur, on peut résister à la tyrannie sans confrontation violente, en refusant de dépendre psychologiquement du tyran.
Pour Épictète, la racine de la servitude n'est nullement dans la force du tyran, mais dans la manière dont chacun valorise ce qui n'est pas dans son pouvoir : honneurs, richesses, intégrité physique, réputation. À partir du moment où l'on accorde à ces biens extérieurs un prix supérieur à la liberté intérieure, on devient vulnérable à la domination externe. De cette analyse, Épictète tire une éthique radicale de l'indifférence vis-à-vis de la puissance extérieure, et ce, peu importe sa nature toutefois. Il invite à distinguer soigneusement, comme nous l'avons déjà dit, entre ce qui dépend de nous (jugement, désir, aversion) et ce qui ne dépend pas de nous (corps, biens matériels, l'opinion d'autrui, actions d'autrui). Seul doit compter l'effort intérieur pour conformer la volonté à la raison et à la nature, en acceptant avec sérénité ce qui échappe à notre contrôle. La leçon centrale devient alors un authentique art de vivre libre au cœur même des pires circonstances politiques ou sociales : l'homme véritablement libre est celui qui se soucie d'abord de maintenir sa souveraineté sur lui-même et considère la perte de tout le reste comme indifférente.
Que penser de cette posture face à la tyrannie ?
Ce texte concerne la liberté de pensée face à l'oppression politique. Le point de vue développée n'incite ni à la révolte violente ni à la soumission, mais à une sorte d'autonomie morale qui relativise radicalement la puissance tyrannique, la ramenant à sa juste mesure : « Zeus m'a permis d'être libre. Ou crois-tu qu'il allait laisser asservir son propre fils ? Tu es le maître de mon cadavre, prends-le » (Épictète. 2015b, p. 106). Autrement dit, « Tu peux me menacer de la mort, mais tu ne disposes pas de ma volonté. » Si l'humanité, note Épictète, était capable de ce discernement, le tyran perdrait immédiatement le ressort de son pouvoir. Le texte fait ainsi du stoïcisme une philosophie de la résistance par l'indépendance d'esprit, versus le culte des biens extérieurs.
Il est permis, selon nous, de reprocher à Épictète de trop faire dans l'indifférence politique[8]. Il prône une attitude trop passive face à l'injustice et à la tyrannie. Il invite à se limiter à la résistance intérieure et au détachement psychologique sans encourager l'action directe ou la lutte politique contre l'oppression. Cette posture correspond à une forme de résignation et/ou de complaisance envers le pouvoir établi : le sage se détourne de la résistance extérieure pour ne cultiver que sa liberté intérieure, au risque d'abandonner la société à la domination du tyran.
La liberté humaine est-elle seulement intérieure et individuelle ? Peut-on la concevoir comme étant complètement détachée des conditions concrètes de l'existence et de la justice sociale ? Épictète est disposé à laisser le champ libre au pouvoir arbitraire du tyran et ce tant que l'individu conserve sa sérénité intérieure. D'un point de vue politique, cette distanciation affirmée face au pouvoir politique[9] conduit à coup sûr à une faiblesse de la résistance collective et à une sous-estimation de la valeur de l'action civique ou de la solidarité. En ramenant toute question politique à une question de représentation subjective et de disposition d'esprit, Épictète semble banaliser la souffrance, l'injustice ou la violence exercée par le tyran. Même s'il fonde une éthique de la souveraineté subjective puissante pour briser l'emprise psychologique de la peur, sa doctrine reste nettement, selon nous, critiquable pour son insuffisance du point de vue de la résistance active, de la justice collective et de la transformation des rapports de pouvoir.
Le point de vue que nous avançons mérite possiblement d'être nuancé, si nous prenons le temps d'examiner ce à quoi correspondait la tyrannie à l'époque de la Grèce antique. La différence de la portée de ce concept avec ce à quoi il correspond aujourd'hui semble majeure.
Au sujet de la différence entre la tyrannie à l'époque de la Grèce antique et aujourd'hui
La différence principale entre un tyran à l'époque de la Grèce antique et aujourd'hui tient à la nature du pouvoir exercé par le tyran et aussi à la perception du mot.
Dans la Grèce antique, le terme « tyran » (τύραννος, turannos) désigne un individu qui s'emparait du pouvoir illégalement, généralement par la force, sans respecter les règles de succession en vigueur. Ce pouvoir - et il importe de le préciser - n'était ni préalablement mal vu ni toujours négatif au départ : certains tyrans ont pu être populaires, notamment lorsqu'ils prenaient le parti du peuple contre l'aristocratie. La tyrannie était alors caractérisée par : la prise de pouvoir illégitime (sans droit héréditaire ou légal reconnu) et un exercice du pouvoir absolu, mais conservant parfois les lois et institutions existantes pour sauver les apparences. Parfois même le tyran avait l'appui et le soutien des couches populaires contre les élites.
Aujourd'hui, le terme a une connotation à la fois négative et abusive. Le mot « tyran » a acquis depuis minimalement le siècle dernier[10], une connotation fortement négative. Il désigne une personne (chef d'État, dictateur, etc.) qui exerce son pouvoir de façon arbitraire, cruelle, oppressive, en abusant de son autorité et sans respect des lois ni des droits. Il évoque aujourd'hui plus concrètement un pouvoir absolu exercé de façon despotique et souvent violente. Le tyran a peu ou prou de légitimité morale ou politique en raison du fait de sa gouverne politique qui se caractérise par le recours à la terreur, l'injustice, la cruauté et l'absence de respect des libertés individuelles.
En résumé, le tyran de la Grèce antique était un usurpateur du pouvoir, parfois toléré ou soutenu, alors que le tyran actuel désigne avant tout un dirigeant abusif dont le règne est associé à la violence, à l'oppression et au totalitarisme.
Mais le tyran (abuseur) peut être n'importe qui
Apportons la nuance exprimée plus tôt sur notre interprétation de la position d'Épictète au sujet de la tyrannie — prise dans son acception péjorative — et du détachement des choses extérieures, comme le pouvoir politique. Marc-Aurèle, qui s'inspira de la philosophie stoïcienne durant son règne, voyait aussi l'adversaire militaire comme un potentiel tyran, au même titre que son entourage et sa population pouvaient se montrer tyranniques envers lui. Parce que l'expression de la tyrannie déborde de la définition coutumière de l'époque, comme tente de nous le faire comprendre Épictète. Tout le monde peut devenir le tyran de quelqu'un d'autre, en s'octroyant une force et des privilèges qui pourtant ne lui appartiennent qu'en vertu du fait que nous les lui accordons ; et ce, même si nous n'en pouvons rien. Mais un César, un maître ou n'importe quelle personne capable d'exercer un pouvoir peut devenir certes tyran, y compris être sage et bon.
L'enseignement d'Épictète se destine à quiconque aspire à la tranquillité d'esprit et à la liberté, comme nous l'avons souligné, soit, en même temps, des qualités attribuées à la sagesse. Par conséquent, le dirigeant ou la dirigeante, qui recherche la vertu sans s'illusionner, doit rester les deux pieds sur terre et se questionner sur ce qui est le plus important, c'est-à-dire, en premier lieu, tendre vers ce qui dépend de sa personne, puis, en second lieu, profiter avec humilité de ce que le monde extérieur lui procurera. Au bout de la ligne, la tyrannie, prise dans le sens de ce qu'elle peut générer en termes d'abus, est la manifestation de quelqu'un qui souhaite incarner ce qu'elle n'est pas et ne pourra jamais être, sans se faire du tort ainsi qu'aux autres. D'où un chemin tortueux qui le ou la mènera évidemment vers des tourments incessants et l'échec inévitable. Ainsi, la liberté correspond également à avoir l'esprit libre de toutes chimères créées à partir d'une imagination de ce que doit représenter le pouvoir, la richesse, le prestige et les honneurs ; voire cette imagination qui amène en plus la personne à croire qu'elle incarne sur terre le pouvoir, la richesse, le prestige et les honneurs.
Ainsi, Épictète ne tente pas seulement de faire accepter leurs conditions à ceux et celles qui subissent des ordres ou un commandement, mais d'aider aussi les dirigeants et les dirigeantes à agir en conscience de cause et surtout à partir d'un précepte fort simple qui oblige à regarder les faits tels qu'ils sont au lieu de leur attribuer, en plus de s'attribuer, une valeur mensongère basée sur l'opinion, le jugement ou encore le culte des possessions. Et il est là leur défi : comment être capable de s'occuper à la fois de soi et des autres qui forment la société à gouverner, sans perdre la tête. C'est à ce niveau également que la tendance manichéenne de l'humain matérialiste et amoureux des voluptés les amènera à imposer ce qui fait leur affaire, au lieu de prendre le temps d'un recul réflexif susceptible d'aboutir à une solution davantage bénéfique pour la collectivité. Alors, le tyran, pour Épictète, est une personne qui a perdu son chemin pour elle-même et qui n'a donc aucune idée de sa place véritable parmi les autres et de ce qu'il faut faire pour contribuer au mieux-être commun ; elle est plutôt ancrée sur ce qu'elle croit qui serait le mieux à partir de ses représentations du comment l'extérieur doit fonctionner et sur ce qu'il doit lui apporter en termes de choses qui ne dépendent cependant pas d'elle.
Comme Épictète (2015a[1943], p. 24) l'a bien dit, « ce sont les difficultés qui révèlent les hommes », d'où le choix d'accepter de jouer ou de faire comme les enfants qui communiquent ouvertement leur souhait de ne plus jouer. Dans le premier cas, à quoi peut servir de se lamenter, sinon d'accroître sa propre souffrance et de toujours lorgner les biens que les autres possèdent et sur lesquels on n'y peut rien ; tandis que pour le tyran, la difficulté sera de pousser les autres à rencontrer son désir, alors que toute personne, aussi esclave soit-elle, possède sa propre volonté qui, à n'importe quel moment et sous n'importe quelle forme, s'opposera à son ordre, ce qui ne fera qu'augmenter sa frustration. Dans le second cas, le refus de jouer permet de s'en aller, ce qui ne signifie pas nécessairement une fuite physique, mais un allégement de l'esprit, afin de cesser de se fatiguer avec des idées qui augmentent la souffrance et donc s'attirer un peu plus de tranquillité ; tandis que le tyran peut aussi accepter de laisser aller certaines choses, l'amenant à gagner du temps pour se concentrer sur lui au lieu de maudire ses sujets qui ne l'écoutent plus et qui risquent en plus de le détester davantage, s'il ose multiplier les châtiments. En définitive, peu importe notre place au sein d'une société, Épictète nous amène à choisir la voie de la tranquillité, de l'apaisement des pulsions et des frustrations, en préférant la vie vécue au présent de façon à l'apprécier pour ce qu'elle est et pour soi-même. Le philosophe tente donc de nous convaincre de ceci :
« Souviens-toi que ce n'est ni celui qui te dit des injures, ni celui qui te frappe, qui t'outrage ; mais c'est l'opinion que tu as d'eux, et qui te les fait regarder comme des gens dont tu es outragé. Quand quelqu'un donc te chagrine et t'irrite, sache que ce n'est pas cet homme-là qui t'irrite, mais ton opinion. Efforce-toi donc, avant tout, de ne pas te laisser emporter par ton imagination ; car, si une fois tu gagnes du temps et quelque délai, tu seras plus facilement maître de toi-même » (Épictète, 1971, p. 29).
En bref, l'enseignement partagé vise l'accalmie individuelle qui peut certes aider en politique à se concentrer sur l'essentiel, de façon à débrouiller l'esprit dans la prise de décision utile à la collectivité. Mais revient aussi dans les parages une interprétation qui suppose de laisser les uns les autres agir à leur guise, dans une sorte d'anarchie contrôlée dans ses pulsions, grâce à des préceptes prônant la maîtrise de soi ; ce qui peut d'ailleurs détonner d'un stoïcisme amoureux de l'ordre et des règles dans une structure généralisée, comme on voudra le garantir à une population. Voilà où apparaît l'influence de Socrate.
Conclusion
Il est permis de reprocher à Épictète de trop faire dans la passivité ou l'indifférence politique. Il prône une attitude trop passive face à l'injustice et à la tyrannie. Il invite à se limiter à la résistance intérieure et au détachement psychologique sans encourager l'action directe ou la lutte politique contre l'oppression. Cette posture correspond à une forme de résignation et/ou de complaisance envers le pouvoir établi : le sage se détourne de la résistance extérieure pour ne cultiver que sa liberté intérieure, au risque d'abandonner la société à la domination du tyran. Mais des questions méritent d'être soulevées ici : la liberté humaine est-elle seulement intérieure et individuelle ? Peut-on la concevoir comme étant complètement détachée des conditions concrètes de l'existence et de la justice sociale ? Épictète semble complètement disposé à laisser le champ libre au pouvoir arbitraire du tyran et ce tant que l'individu conserve sa sérénité intérieure. D'un point de vue politique, cette distance conduit à coup sûr à une faiblesse de la résistance collective et à une sous-estimation de la valeur de l'action civique ou de la solidarité. À moins d'éduquer le tyran aux préceptes de la philosophie, afin de l'amener à se replacer à l'intérieur de son être, malheureusement perdu dans ses passions et ses ambitions souvent démesurées.
En ramenant toute question politique à une question de représentation subjective et de disposition d'esprit, Épictète nous donne la forte impression qu'il banalise la souffrance, l'injustice et/ou la violence exercée par le tyran. Or, est-ce plutôt pour nous aider à comprendre à quel point sommes-nous habiles à exagérer nos souffrances, c'est-à-dire à faire de notre imagination l'artisane de notre authentique malheur ? Est-ce la vie qui doit être juste ou ce que nous en faisons pour nous-mêmes et les autres ? Cette vie doit-elle alors être jugée sur ce qu'elle est ou sur ce que nous imaginons d'elle seulement pour nous-mêmes ? Il n'empêche que même si Épictète fonde une éthique de la souveraineté subjective puissante pour briser l'emprise psychologique de la peur, sa doctrine reste pour nous nettement critiquable pour son insuffisance du point de vue de la résistance active, de la justice collective et de la transformation des rapports de pouvoir.
Annexe 1
Citations intéressantes puisées dans l'ouvrage ÉPICTÈTE. 1971. Manuel. Traduit par M. Dacier. Avignon : Aubanel, 79 p.
I.De toutes les choses du monde, les unes dépendent de nous, les autres n'en dépendent pas. Celles qui en dépendent sont nos opinions, nos mouvements, nos désirs, nos inclinations, nos aversions ; en un mot, toutes nos actions. II. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps, les biens, la réputation, les dignités ; en un mot, toutes les choses qui ne sont pas du nombre de nos actions. III. Les choses qui dépendent de nous sont libres par leur nature, rien ne peut ni les arrêter, ni leur faire obstacle ; celles qui n'en dépendent pas sont faibles, esclaves, dépendantes, sujettes à mille obstacles et à mille inconvénients, et entièrement étrangères. (p. 7-8).
IV. Souviens-toi donc que, si tu prends pour libres les choses, qui de leur nature sont esclaves, et pour tiennes en propre celles qui dépendent d'autrui, tu trouveras partout des obstacles, tu seras affligé, troublé, et tu te plaindras des dieux et des hommes : au lieu que, si tu prends pour tien ce qui t'appartient en propre, et pour étranger ce qui est à autrui, jamais personne ne te forcera de faire ce que tu ne veux point ; ni ne t'empêchera de faire ce que tu veux ; tu ne te plaindras de personne ; tu n'accuseras personne ; tu ne feras rien, pas la plus petite chose, malgré toi ; personne ne te fera aucun mal, et tu n'auras point d'ennemi, car il ne t'arrivera rien de nuisible. (p. 8-9).
X. Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont. Par exemple, la mort n'est point un mal, car, si elle en était un, elle aurait paru telle à Socrate, mais l'opinion qu'on a que la mort est un mal, voilà le mal. Lors donc que nous sommes contrariés, troublés ou tristes, n'en accusons point d'autres que nous-mêmes, c'est-à-dire nos opinions. XI. Accuser les autres de ses malheurs, cela est d'un ignorant ; n'en accuser que soi-même, cela est d'un homme qui commence à s'instruire ; et n'en accuser ni soi-même ni les autres, cela est d'un homme déjà instruit. (p. 14-15).
XIV. Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours. XV. La maladie est un obstacle pour le corps, mais non pour la volonté, à moins que celle-ci ne faiblisse. « Je suis boiteux. » Voilà un empêchement pour mon pied ; mais pour ma volonté, point du tout. Sur tous les accidents qui t'arriveront, dis-toi la même chose ; et tu trouveras que c'est toujours un empêchement pour quelque autre chose, et non pas pour toi. (p 17-18).
XXI. Si tu veux que tes enfants et ta femme et tes amis vivent toujours, tu es fou ; car tu veux que les choses qui ne dépendent point de toi en dépendent, et que ce qui est à autrui soit à toi. De même, si tu veux que ton esclave ne fasse jamais de faute, tu es fou ; car tu veux que le vice ne soit plus vice, mais autre chose. Veux-tu n'être pas frustré dans tes désirs ? Tu le peux : ne désire que ce qui dépend de toi. (p. 22-23).
XXII. Le véritable maître de chacun de nous est celui qui a le pouvoir de nous donner ou de nous ôter ce que nous voulons ou ne voulons pas. Que tout homme donc, qui veut être libre, ne veuille et ne fuie rien de tout ce qui dépend des autres, sinon il sera nécessairement esclave. (p.23).
XXIX. Souviens-toi que ce n'est ni celui qui te dit des injures, ni celui qui te frappe, qui t'outrage ; mais c'est l'opinion que tu as d'eux, et qui te les fait regarder comme des gens dont tu es outragé. Quand quelqu'un donc te chagrine et t'irrite, sache que ce n'est pas cet homme-là qui t'irrite, mais ton opinion. Efforce-toi donc, avant tout, de ne pas te laisser emporter par ton imagination ; car, si une fois tu gagnes du temps et quelque délai, tu seras plus facilement maître de toi-même. (p. 29).
Bibliographie
Aristote. 1971. La politique. Paris : Denoël Gonthier, p. 95-114.
Brunschwig, Jacques. 1996. « Stoïcisme antique ». In. Raynaud, Philippe et Stéphane Rials. Dictionnaire de philosophie politique. Paris : Presses Universitaires de France, p. 748-752.
De Crescenzo, Luciano. 1999. Les grands philosophes de la Grèce antique. Paris : Le livre de poche. p. 425-432.
Dégremont, Roselyne. 2014. « Épictète ». In. Zarader, Jean-Pierre (dir.). Dictionnaire de philosophie. Paris : Ellipses poche, p. 242-244.
Épictète. 1971. Le manuel d'Épictète. Avignon : Aubanel, 79 p.
Épictète. 1991. De l'attitude à prendre envers les tyrans. Paris : Gallimard, 130 p.
Épictète. 2015a[1943]. « Comment il faut combattre les difficultés ». In. Épictète. Du contentement intérieur et autres textes. Texte établi et traduit du grec ancien par Joseph Souilhé avec la collaboration d'Amand Jagu pour les extraits des livres III et IV. Paris : Les Belles Lettres/Gallimard, p. 24-28.
Épictète. 2015b. Entretiens. Fragments et sentences. Paris : Vrin, 537 p.
Épictète. 2015c. Manuel d'Épictète. Présentation par Laurent Jaffro. Paris : Garnier-Flammarion, 157 p.
Hadot, Ilsetraut. 1998. Dictionnaire des philosophes. Paris : co-édition Encyclopaedia Universalis/Albin Michel, p. 517-521.
Hermet, Guy, Bernard Badie, Pierre Birnbaum et Philippe Braud. 2015. Dictionnaire de la science politique et des institutions politiques. Paris : Armand Colin, p. 305.
Hérodote. 1850. « Choix d'un gouvernement ». Livre III. THALIE. L'enquête. Paris : Charpentier, 1850. http://remacle.org/bloodwolf/historiens/herodote/thalie.htm. Consulté le 21 juillet 2020.
Mattei, Jean-François. 1984. « Épicure ». In. Huisman, Denis (dir.). Dictionnaire des philosophes A-J. Paris : Presses Universitaires de France, p. 866-873.
Million-Delson, Chantal. 1985. Essai sur le pouvoir occidental. Paris : Presses Universitaires de France, 252 p.
Platon. 1966. République. Paris : Garnier-Flammarion, (§544a à §557b), p. 304-316.
Platon. 2006. Les lois : Livres I à VI. Paris : Garnier-Flammarion, (§709e), p. 225.
Polybe. 1977. Histoires. Paris : Les Belles lettres, p. 71-80.
Polybe. 2003. Histoires. Paris : Gallimard, p. 549-559.
Notes
[1] Nuits attiques, XVII, 19. https://remacle.org/bloodwolf/erudits/aulugelle/livre17.htm. (Voir également :
https://psychaanalyse.com/pdf/BIOGRAPHIE%20D%20EPICTETE%20-%20WIKIPEDIA%20(7%20pages%20-%202%20mo).pdf.) Consulté le 1er novembre 2025.
[2] Les informations présentées ici ont été puisées dans l'introduction du livre Manuel d'Épictète (2015) rédigée par Laurent Jaffro et également dans Ilsetraut Hadot (1998, p. 517-521).
[3] Voir également le chapitre X, dans la traduction de Dacier (1971, p. 14) : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont ».
[4] Voir la citation I dans l'Annexe 1.
[5] En grec ancien, manuel s'écrit enkheiridion (« ce que l'on tient dans la main »). L'Académie française précise ceci : « XVIe siècle. Mot du bas latin, emprunté du grec egkheiridion, « poignard » (de kheir, « main », avec le préfixe en‑, « dans »). LITTÉRATURE GRECQUE ET LATINE. Manuel, recueil de préceptes. L'« Enchiridion » d'Épictète. » https://www.dictionnaire-academie.fr/article/A9E1345. Consulté le 1er novembre 2025.
[6] Voir également dans la traduction de Dacier (1971, p. 14-15) : « XIV. Ne demande point que les choses arrivent comme tu les désires, mais désire qu'elles arrivent comme elles arrivent, et tu prospéreras toujours ».
[7] Voir également dans la traduction de Dacier (1971, p. 26) : « XXV. Souviens-toi que tu es acteur dans une pièce, longue ou courte, où l'auteur a voulu te faire entrer. S'il veut que tu joues le rôle d'un mendiant, il faut que tu le joues le mieux qu'il te sera possible. De même, s'il veut que tu joues celui d'un boiteux, celui d'un prince, celui d'un plébéien. Car c'est à toi de bien jouer le personnage qui t'a été donné ; mais c'est à un autre de te le choisir. ».
[8] Mattei (1984) excuse et justifie le détachement ou le non-engagement de la vie politique prôné par Épictète en raison de ceci : « A l'image de ses deux modèles, Socrate et Diogène, Épictète ne fuit pas le monde, s'il ne va pas à lui : il le laisse plutôt advenir, ou encore il laisse arriver les choses comme elles arrivent, en faisant à chaque fois ce que sa raison et la place qu'il occupe dans la cité lui commandent de faire. La solidarité militante dont il témoigne sans ostentation lui interdit de s'engager, [...], pour la bonne raison qu'il est déjà engagé dans la communauté des dieux et des hommes ; il a un poste » ( p. 865).
[9] Comme l'écrit Brunschwig (1996, p. 749) « l'adhésion au stoïcisme ne constitue pas un engagement à militer en faveur d'une politique particulière, à travailler par exemple à l'instauration ou au maintien d'un régime donné, monarchie, aristocratie ou démocratie ».
[10] « Tyrannie : Gouvernement d'un tyran, modalités d'exercice de son pouvoir sans frein, ou espace politique qui lui est soumis. Dans la Grèce antique, le tyran s'emparait du pouvoir et s'y maintenait par la force, au mépris de toute règle déjà établie ou simplement prévisible. Il pouvait toutefois bénéficier de l'assentiment populaire, et ce n'est qu'avec Platon et Aristote que la tyrannie s'est transformée en catégorie typologique connotée de manière totalement péjorative. Platon, en particulier, l'interprétait soit comme une corruption de la monarchie, soit comme un risque tendanciel inhérent à la démocratie. C'est Leo Strauss qui a renoué en 1946 avec l'usage du mot, devenu cher plus tard aux néo-conservateurs américains dans leur croisade pour la démocratie en tous lieux. » (Hermet, Badie, Birnbaum et Braud, 2015, p. 305).
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Comptes rendus de lecture du mardi 4 novembre 2025
Démocratie des urnes et démocraties de la rue
Jean-Marc Piotte
Jean-Marc Piotte est décédé il y a deux ans à l'âge de 82 ans. « Démocratie des urnes et démocraties de la rue » est un peu considéré comme son testament intellectuel nous explique-t-on en quatrième de couverture. Résolument progressiste et ouvert aux débats d'idées, le politicologue y plaide avec intelligence et discernement entre autres pour la justice sociale, la protection de l'environnement, l'égalité entre les hommes et les femmes et l'intégration des immigrants. C'est un bouquin éclairant écrit par un essayiste éclairé. Je vous en recommande la lecture.
Extrait :
Les anarchistes ne partagent pas cette vision. Quels que soient les libertés fondamentales et les contre-pouvoirs, la démocratie représentative demeure sous la tutelle de l'oligarchie. Cette vérité est d'autant plus éclatante que la mondialisation a entraîné des gouvernements « socialistes ou sociaux-démocrates » à s'agenouiller devant les puissances de l'argent et à faire payer au peuple la crise économique que celles-ci avaient engendrée. De plus, la victoire électorale d'un parti anti-oligarchique ne supprime pas le pouvoir de l'oligarchie, comme l'a révélé, au Chili en 1970, le renversement du gouvernement d'Allende par l'armée de Pinochet soutenue par la CIA. La seule alternative à la démocratie représentative serait donc le régime dans lequel le peuple exerce le pouvoir, la démocratie directe.
La vengeance des mal-aimés
Raymond Ouimet
Ce livre a été publié cette année. Raymond Ouimet nous y rappelle trois drames ayant marqué l'actualité judiciaire dans la première moitié du XXe siècle. Le premier se déroule au début du siècle dans les Laurentides. Un agriculteur ne supporte pas de se voir privé de l'amour de sa femme et de ses enfants en raison de son beau-frère et se voit accusé du meurtre de celui-ci. Les deux autres se déroulent à l'époque de la grande dépression ; le premier, dans le Pontiac, à l'île aux Allumettes, l'autre dans la région de Québec, et impliquent de nombreuses victimes. Le recueil est bien documenté et très agréable à lire. On y découvre des pans intéressants de notre histoire judiciaire en ces époques de peine capitale, mais aussi, indirectement, de notre histoire en général. J'ai beaucoup aimé.
Extrait :
Sainte-Scholastique, 10 juin 1904. Le village agricole québécois de 800 habitants, chef-lieu du district judiciaire de Terrebonne, resplendit sous les rayons d'un soleil printanier et s'imprègne des mille et un parfums que dégage la riche campagne environnante arrosée par une pluie torrentielle la veille. Il fait beau et la bonne humeur pourrait se lire sur le visage des habitants si ce n'était du drame qui se prépare à la prison locale attenante au palais de justice construit il y a 39 ans.
Une fratrie
Brigitte Reimann
Traduit de l'allemand
Ce roman, publié en Allemagne de l'Est l'année de ma naissance et qui avait suscité l'enthousiasme et des polémiques à l'époque, est devenu aujourd'hui un classique de la littérature allemande. Il se situe un peu avant l'érection du Mur de Berlin, en 1961, alors qu'il était encore possible de franchir la frontière entre l'Est et l'Ouest. Elisabeth est une jeune artiste-peintre communiste de 24 ans qui vit en Allemagne de l'Est avec sa famille. Après le passage de son frère aîné vers l'Ouest, elle tente en deux jours, avec son fiancé, de dissuader son autre frère, Uli, de faire la même chose. Un beau et bon roman qui nous fait pénétrer dans la réalité d'une société et d'une famille déchirée par la division de son pays.
Extrait :
À cet instant précis, je compris ce que signifiait l'expression l‘Allemagne divisée. Je l'avais lue si souvent, dans des éditoriaux, des articles et parfois, rarement, dans des récits ; il m'était à moi aussi arrivé, à l'université et au combinat, de mentionner, par écrit ou oralement, « la tragédie allemande », et cette expression, je l'avais employée, sans arrière-pensée. Maintenant, je savais ce qu'elle signifiait.
La vie quotidienne en Russie au temps du dernier tsar
Henri Troyat
L'engouement exagéré pour les Romanov et la famille de Nicolas II m'a toujours un peu troublé. Cet ouvrage, qui fait partie d'une collection sur la vie quotidienne dans différents lieux, à différentes époques, nous offre de façon documentée les détails de la vie en Russie en 1903, à l'époque du dernier tsar, Nicolas II. La Russie était à l'époque une société fort religieuse, aux nombreuses cultures, et une société parmi les plus inégalitaires, où la richesse et le luxe d'une minorité côtoyait allégrement le grand dénuement matériel et intellectuel de la vaste majorité. Un livre très bien écrit, agréable à lire et très instructif.
Extrait :
Au-dessus de ce potentat régional, il n'y avait que les hauts personnages présidant aux destinés de l'empire : le tsar, dont le pouvoir illimité était consacré par l'Église, le Conseil d'empire, formé de tous les ministres et de quelques puissants dignitaires, dont le rôle était de sanctionner les lois, le Comité des ministres, qui préparait les mesures législatives, le Très Saint-Synode, chargé de veiller à la vie religieuse de la nation, et le Sénat, lui-même divisé en huit départements, dont la compétence s'étendait à la publication des ukases, à la confirmation des titres de noblesse, à la fixation des limites de la propriété foncière et au jugement en cassation des affaires civiles et criminelles. Tout cet appareil politique et administratif était soutenu par une police forte.
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Pour contrer l’extrême droite, il nous faut rêver grand
En réaction au succès de l'article de Rob Grams consacré à ce que Marine Tondelier incarne politiquement – une écologie bourgeoise essentiellement compatible avec le macronisme – des centaines de ses partisans sont venues nous accuser de “faire le jeu de l'extrême droite”. Face au péril du RN, très haut dans les sondages, l'extrême-droitisation du débat public et, c'est nous qui l'ajoutons parce que ces gens le passent généralement sous silence, le déjà-là fasciste en France, il faudrait faire bloc “à gauche” et s'abstenir de toute critique sur la complaisance de certains de ses candidates et candidats avec le capitalisme ou la pensée dominante. J'irai droit au but : je pense tout l'inverse.
27 octobre 2025 | tiré du site Frustrations
https://frustrationmagazine.fr/contrer-extreme-droite
Je crois que cet argument, utilisé parfois de mauvaise foi pour nous silencier, parfois de bonne foi face à une inquiétude réelle, doit être retourné : c'est parce que le fascisme est présent tout autour de nous qu'il faut redoubler d'exigence envers ce qu'il est convenu d'appeler “la gauche”. Ce terme regroupe en théorie les partisans de l'égalité, de la liberté et de l'acceptation des différences mais dans les faits des partisans du capitalisme et des gens qui pensent qu'il faut en sortir. Le meilleur antifascisme possible c'est l'existence d'une gauche anticapitaliste décomplexée, qui ne s'excuse pas de l'être, qui décrit le réel dans des termes clairs, qui n'a pas peur de dire “bourgeois”, “capitalisme”, “colonialisme” et “patriarcat”, et qui prône une rupture avec le désespérant système actuel. Si l'on se replie au contraire sur un consensus mou autour du plus petit dénominateur commun, si l'on ne propose que des micro-mesures ou pas de mesures du tout, pour espérer ne pas se marginaliser dans un débat public tiré artificiellement mais efficacement à droite, alors nous disparaitrons. Face à l'extrême droite qui dessine un puissant cauchemar, il nous faut rêver grand, très grand.
Déplacer la fenêtre d'Overton à gauche, mode d'emploi
“Ce que désigne la fenêtre d'Overton, nous dit Clément Viktorovitchttps://www.rtl.fr/actu/politique/z...h, c'est l'ensemble des opinions qui sont considérées comme dicibles, acceptables au sein de l'opinion publique. L'ensemble de ce que l'on peut dire en tant qu'acteur du débat public sans être immédiatement frappé d'opprobre, sans être immédiatement renvoyé au banc du débat public. Et donc, toute l'idée de cette fenêtre, c'est qu'elle est dynamique, elle s'élargit, elle se contracte, elle se déplace.”
La fenêtre d'Overton s'est déplacée à droite, je n'apprends rien à personne. C'est particulièrement le cas sur les questions d'immigration et sur les questions socio-économiques. Vouloir accueillir dignement les étrangers en France fait de vous une personne terriblement d'extrême gauche et imaginer la nationalisation de certains secteurs clefs de l'économie – idée absolument centrale voire consensuelle après la Seconde Guerre mondiale – vous place dans le camp des extrémistes. Le centre lui-même s'est déplacé à droite, si on l'identifie à Macron, qui est un homme profondément réactionnaire et hostile à la démocratie.
Face à ce phénomène, que faire ? Des politiques qui n'ont qu'une vision électoraliste de leur rôle, c'est-à-dire qui estiment que, dans l'intérêt de leur boutique, il faut obtenir le plus de voix possibles, vont suivre la direction du déplacement de la fenêtre d'Overton, en défendant, quand ils sont de gauche, des propositions de plus en plus timorées voire en adoptant des idées de droite pour espérer gagner des voix du côté de cet électorat, comme l'a fait le “communiste Fabien Roussel” en parlant d'assistanat et en critiquant le RSA. C'est un cercle vicieux : ils contribuent à déplacer la fenêtre à droite puisqu'ils effacent les propositions de gauche où les ramollissent.
Pour ramener la fenêtre d'Overton à gauche, c'est basique mais pas grand-monde ne le fait, il faut, au moins, tenir ferme sur ses positions et, au mieux, investir des idées et des mesures encore plus à gauche.
Or, pour ramener la fenêtre d'Overton à gauche, c'est basique mais pas grand-monde ne le fait, il faut, au moins, tenir ferme sur ses positions et, au mieux, investir des idées et des mesures encore plus à gauche. C'est ce que fait une femme comme Sandrine Rousseau sur les questions de société, et qui lui vaut régulièrement des sanctions médiatiques énormes. C'est ce que fait par exemple la France insoumise sur le génocide à Gaza, l'islamophobie et l'immigration en France, et ses membres se font punir par d'intenses campagnes de dénigrement et des accusations répétées, complètement infâmantes. C'est ce que fait Révolution permanente en prenant au sérieux le projet révolutionnaire et en donnant la parole à des figures du mouvement ouvrier qui ne l'auraient autrement jamais. Si ces personnes ne le faisaient pas, le débat public français aurait basculé dans un déni complet du génocide et dans un programme unanime d'arrêt de l'immigration. Car la gauche “molle”, à qui l'on nous reproche de nous en prendre, ne tient ni ses positions, ni, évidemment, ne se bat pour ramener le débat public à gauche. Rob Grams démontre par exemple la façon dont Marine Tondelier s'est souvent pliée aux injonctions politiques et médiatiques sur Gaza, sur les polémiques anti-musulmanes et sur les questions économiques.
Sur ces dernières, la séquence désastreuse qu'il rappelle, où elle déclare, sur la chaîne Twitch de l'Humanité, que se demander si, pour mener une politique écologiste, il faut sortir du capitalisme, c'est “se branler la nouille”, est un terrible point donné à l'extrême droite.
Créer la possibilité d'un futur au-delà des slogans creux
Car l'extrême droite se nourrit de l'idée que rien ne changera jamais. Que notre société fait du surplace, voire régresse, et que le capitalisme est l'horizon indépassable de l'humanité. Ce que le théoricien Mark Fisher appelle le “réalisme capitaliste”, cette idée selon laquelle il est plus facile d'imaginer la fin du monde que celle du capitalisme, permet à l'extrême droite de proposer, elle, un ersatz de changement : “Au moins, si c'est Marine Le Pen qui passe, il se passera des choses.” Vous avez sans doute déjà entendu cette phrase. Elle est inconsciente, irresponsable et terrible, mais elle correspond à des pensées que des gens ont. L'extrême droite trumpiste a provoqué de l'évènement, nous dit Renaud-Selim Sanli dans le passionnant numéro de la revue Trou Noir consacré aux “pulsions fascistes” : “C'est à l'aune de cette perception d'un changement possible que peut être compris le fascisme contemporain : le retour d'une volonté de changement au sein d'un sentiment généralisé de « manque de volonté ».” Et c'est d'autant plus simple que le changement proposé par l'extrême droite vient puiser dans un imaginaire déjà existant : celui de la nostalgie du passé.
Il est beaucoup plus difficile d'incarner la possibilité d'un changement vers un futur désirable parce que le réalisme capitaliste a précisément anéanti l'idée d'un futur possible, hormis celui subi et incontrôlable, nourri par l'idée que l'IA va détruire le travail, que le changement climatique va nous engloutir, etc. : des futurs où nous aurions, en tant qu'humanité, la main, sont nettement moins faciles à concevoir dans les conditions actuelle d'atrophie de notre imaginaire politique par l'idéologie dominante et ses canaux médiatiques.
Le rôle historique du mouvement ouvrier, qui s'est appelé socialisme ou communisme, c'était d'affirmer la possibilité d'un futur où c'est bien l'humanité qui décide, et pour elle-même, en reprenant les rênes de sa vie à ceux qui les détiennent : la classe possédante et ses satellites.
Le rôle historique du mouvement ouvrier, qui s'est appelé socialisme ou communisme, c'était d'affirmer la possibilité d'un futur où c'est bien l'humanité qui décide, et pour elle-même, en reprenant les rênes de sa vie à ceux qui les détiennent : la classe possédante et ses satellites. Cette mission n'est plus assurée par une partie de celles et ceux qui se disent de gauche, et c'est très grave. En disant que parler du capitalisme c'est du “branlage de nouille”, Marine Tondelier évacue cette question. Elle est évidemment loin d'être la seule à le faire : au pouvoir, c'est d'abord le Parti socialiste et l'ensemble des gauches sociales-démocrates en Europe, mais aussi aux États-Unis via le parti démocrate, qui ont mis en scène l'idée qu'il n'y avait qu'une seule politique possible : “l'économie n'est ni de droite ni de gauche, l'économie est”, disait Tony Blair, l'un des nombreux artisans, avec par exemple Lionel Jospin en France, de ce renoncement qui vaut validation définitive du capitalisme et du règne de la bourgeoisie comme seul horizon possible de l'humanité. “Faudra me dire par quoi on le remplace”, dit encore, aux journalistes de l'Humanité, Marine Tondelier à propos du capitalisme.
Face à l'extrême droite, déjà en grande partie au pouvoir (on se tue à le dire mais pour la plupart des influenceurs de la gauche et du centre l'extrême droite est toujours une menace extérieure, à venir), ce genre de phrase est criminelle. Ce n'est pas une simple divergence que nous avons avec Tondelier, Faure et les autres : c'est une accusation que nous portons contre eux et elles, celle de contribuer à faire gagner nos adversaires.
Nourrir la libido, attiser les flammes
De la même manière, si Rob Grams s'en prend aux mots creux et au programme vide du parti écologiste, ce n'est pas par jugement de goût. C'est parce que cette politique politicienne faite de slogans, de bons mots, d'anecdotes, contribue au climat blasant, décourageant et morne sur laquelle l'extrême droite prend racine. L'extrême droite, qui dépasse, rappelons-le, le cadre du parti RN, se nourrit, comme les champignons, des ambiances poisseuses et ennuyeuses de notre vie politique où l'écoeurement succède au dégoût. Les séquences d'affrontements parlementaires, de commentaires de petites phrases, de déclaration de candidatures, ont pour effet de chasser du débat public tout ce qui peut nous tirer vers le haut. “Ça ne m'intéresse pas, je n'ai même plus envie d'en parler”, est la phrase que j'ai le plus entendu lors du vaudeville des négociations qui ont suivi la démission de Sébastien Lecornu.
Or, de juillet à fin septembre, la colère sociale contre le budget de l'ex-Premier ministre a pris tellement de place dans le débat public, en particulier sur les réseaux sociaux mais aussi dans les discussions les plus quotidiennes, qu'elle a débouché sur l'annonce de dates de mobilisations populaires, les 10 et 18 septembre, qui ont focalisé toute une partie de l'attention médiatique. Même les médias mainstream s'y sont mis : invité sur RTL un soir de septembre pour en parler, je constatais que même les journalistes de cour qui se trouvaient sur le plateau vibraient un peu de ce contexte social. Même eux se sentaient un peu emportés par la fièvre qui s'était emparée du pays : envie de prendre aux riches, envie de destituer Macron… L'ensemble du débat public tournait autour de la taxation des riches et de la nécessité de changer nos institutions.
Ce genre de moment est le meilleur antifascisme que nous pouvons connaître. Vous avez remarqué ? Que cela soit en septembre 2025 ou au printemps 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites, le RN était totalement absent. Il attendait que ça se termine, parce qu'il n'a rien à dire quand les vrais problèmes sont aussi clairement exposés : qui donne quoi, qui reçoit quoi, qui décide et comment. Le fascisme ne peut pas répondre à des questions aussi clairement posées, car ses partisans savent que la population, sur ses sujets, penche très majoritairement à gauche : elle est redistributive et elle se méfie du pouvoir. Or, le fascisme est là pour aider la bourgeoisie à augmenter ses profits et il rêve d'autorité et de tyrans. Mais il ne peut jamais amener ses projets frontalement, il a besoin pour cela de moments flous, poisseux, prompts aux polémiques islamophobes, aux disputes politiciennes, aux faits divers montés en épingle.
Que cela soit en septembre 2025 ou au printemps 2023, lors des manifestations contre la réforme des retraites, le RN était totalement absent. Il attendait que ça se termine, parce qu'il n'a rien à dire quand les vrais problèmes sont aussi clairement exposés : qui donne quoi, qui reçoit quoi, qui décide et comment.
Que doit faire la gauche antifasciste face aux moments de mobilisation populaire et de centralité des sujets institutionnels et économiques ? Les prolonger le plus possible, pour faire durer cette imprégnation de nos idées dans le débat public, mais pas seulement : aussi pour faire durer la libido. Car oui, les périodes de mouvements sociaux sont enthousiasmantes : elles ouvrent un possible, une brèche dans la fermeture de l'avenir décrite par Mark Fisher, cette idée que rien ne changera jamais, qu'on est foutu, qu'on n'est que des pions. Il ranime des envies de changements profonds, de révolutions, que cela soit au premier ou au second degré. Il met en scène des puissants en difficulté, des patrons qui racontent n'importe quoi à la télé, un Pierre Gattaz, ex-président du Medef, qui pleure des insultes que sa classe recevrait et un Sébastien Lecornu qui démissionne à peine nommé.
En venant négocier avec un gouvernement pourtant au stade terminal, qui n'avait plus qu'à être achevé par la gauche parlementaire, la gauche modérée – socialiste et écologiste – a rouvert une séquence ennuyeuse, triste et profondément désespérante. La France insoumise, quant à elle, a proposé une destitution présidentielle par voie parlementaire qu'elle était sûre de perdre. Ces partis politiques ont contribué à sortir la politique de la rue pour la ramener dans les hémicycles et les cours de ministères. Après les quelques semaines enthousiasmantes de septembre, celles de mouvements sociaux pas encore massifs mais puissamment soutenus, les partis qui se sont précipités dans de vaines négociations avec Macron sont venus nous rappeler que la politique c'était chiant, que cela ne nous concernait pas, et que rien ne changerait, de toute façon, jamais. Et ils ne l'ont pas fait pour des nobles raisons, pour nous faire obtenir de minces changements, par “pragmatisme”, comme ils disent, car eux n'attendent pas “le grand soir”, on connaît la chanson. Car on sait désormais que la “suspension de la réforme des retraites” n'était qu'un piège dans lequel s'est engouffré le PS volontairement, avec la bénédiction des écologistes et qu'en échange de la fin du mouvement social nous n'obtiendrons rien d'autres que la taxation des apprentis, des malades et des précaires, en lieu et place de celle des milliardaires. Mais parce que ces formations avaient peur de l'arrivée d'élections où elles auraient tout perdu, ou d'une phase de chaos institutionnel dans laquelle elles n'ont rien à dire, car elles ne pensent rien de mal de nos institutions, elles ont préféré cette entourloupe à la chute de Macron.
En déclarant sa candidature à la présidentielle, ou à une primaire de gauche qui n'existe pas, on n'a pas bien compris, Marine Tondelier achève de ramener la vie politique française dans la routine déprimante, consternante et désespérante sur laquelle le désir d'extrême droite prospère.
Donner de la force et du pouvoir
On a reproché à Rob Grams de parler de la veste verte de Marine Tondelier (ce qu'il ne fait que dans une demi-phrase en citant l'article dédié du Monde. Ce serait un peu sexiste et réducteur de parler de son vêtement, non ? Sauf que c'est elle qui en parle constamment. Elle est exposée en vitrine telle une relique durant certaines de ses interventions en librairie. Encore dernièrement dans son livre tout juste publié, elle qualifie cette veste “d'objet transitionnel, comme disent les psychanalystes. L'équivalent d'un doudou pour adultes de gauche angoissés par les législatives en cours” (elle parle des élections de 2024). On ne va pas épiloguer des heures sur cette sortie, même si elle se trouve dans un livre qui a été écrit et relu, mais on peut quand même noter qu'elle traduit une certaine infantilisation de la citoyenneté, réduite à la condition de spectateurs ayant besoin d'être rassurés par des couleurs capables de neutraliser leurs angoisses.
Marine Tondelier est évidemment loin d'être la seule à percevoir les citoyens avant tout comme des électeurs, c'est-à-dire des êtres pas très futés dont la raison et les affects doivent être stimulés par des discours et des attitudes ciblés. La professionnalisation de la politique a créé une classe de politiciennes et de politiciens qui considère les citoyens comme des parts de marché, qu'un marketing basé sur des sondages et des petites intuitions (souvent pas très solides, sur la base de quelques porte-à-porte et deux trois mains serrées “sur les marchés”) permettrait de conquérir. Ce faisant, les politiciennes et politiciens professionnels transforment la politique en marché, où a lieu la rencontre d'une offre et d'une demande. Et comme leur vision de l'offre est largement biaisée par la façon dont elle est présentée par les plateaux TV de milliardaires et par leurs instituts de sondage, ils ne prennent aucun risque à affirmer des idées un peu fortes.
Mais surtout, en transformant le citoyen en consommateur, on l'infériorise. Cette infériorisation des citoyens est un terrain fertile à l'extrême droite, tous les experts du vote RN le disent. Car l'extrême droite arrive et propose aux citoyennes et aux citoyens de leur redonner un peu de puissance. Et pas n'importe laquelle : celle de pouvoir s'en prendre à plus faible que soi, aux “assistés”, aux « cassos », aux étrangers, aux Noirs, aux Arabes… Le pouvoir minable de pourrir la vie aux autres, mais le pouvoir quand même.
Ce n'est pas une simple divergence que nous avons avec Tondelier, Faure et les autres : c'est une accusation que nous portons contre eux et elles, celle de contribuer à faire gagner nos adversaires.
Le mouvement ouvrier mais aussi le mouvement féministe ou LGBT ont encouragé les gens à prendre le pouvoir sur leur vie et sur les institutions. Ces mouvements, que l'on peut classer à gauche mais qui vont au delà de ce que ce terme implique, ont su donner de la force, à travers l'activation de mouvements politiques concrets qui préexistait aux élections qui n'étaient que la traduction institutionnelle d'un rapport de force déjà présent : le mouvement gay avait déjà transformé la société avant que le mariage gay soit voté. Le mouvement féministe a combattu le sexisme au quotidien avant des lois viennent sanctionner ces évolutions. Le Front populaire a dû faire voter au parlement un programme que les ouvrières et ouvriers avaient forgé dans les usines occupées… Les exemples sont nombreux et la grande erreur de la gauche française contemporaine, France insoumise comprise, c'est de prétendre que l'élection, en elle-même, pourra changer nos vies, et que nous n'avons qu'à aimer, soutenir, applaudir, calmer nos angoisses avec un doudou vestimentaire et qu'eux feront le reste. Qui peut croire en cette fable ? De moins en moins de monde, alors il est temps de changer.
Critiquer la gauche pour ses renoncements ce n'est pas faire le jeu du fascisme, au contraire : c'est cesser d'être complaisant envers des forces boutiquières, non réflexives et relativement égotiques qui n'ont décidément aucune capacité de remise en question. Et cette absence de remise en question, que l'on a aussi observée, aux États-Unis, du côté du Parti démocrate qui a eu quatre ans pour empêcher le retour sanglant de Trump et n'en a rien fait, fait partie des causes profondes du développement du fascisme. La gauche qui ne dit plus rien de fort laisse la place à l'extrême droite qui hurle.
Photo de Tijs van Leur sur Unsplash
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Le technomasculinisme comme moteur du néo-impérialisme : la domination sans entraves
Au cœur de l'écosystème technologique états-unien s'affirme une idéologie singulière, à la fois structurante et mal nommée : le technomasculinisme. Derrière les discours sur l'innovation, l'intelligence artificielle et la souveraineté individuelle, se tisse un récit de domination, fondé sur une masculinité hégémonique, blanche et technosavante. Ce récit, loin d'être marginal, irrigue les centres névralgiques du pouvoir américain — de la Silicon Valley à la Maison-Blanche, en passant par le Pentagone. Il opère comme une extension du néolibéralisme états-unien, dans une version dérégulée, extractive et autoritaire, qui écarte la doctrine d'ouverture fondée sur le soft power — promue depuis des décennies — pour lui substituer les seuls moyens du hard power.
Printemps 2025 | tiré du site d'ATTAC-France
https://france.attac.org/nos-publications/les-possibles/numero-42-printemps-2025/dossier-du-chambardement-du-monde-au-chaos-voie-sans-issue/premiere-partie-triste-etat-des-lieux/article/le-technomasculinisme-comme-moteur-du-neo-imperialisme-la-domination-sans
Ce tournant s'inscrit dans un réalignement idéologique plus large, amorcé sous l'administration Trump, puis consolidé par son Vice président, J.D. Vance, autour d'une vision agressive de la souveraineté nationale, de la primauté masculine blanche et du recul des normes démocratiques. Cette dynamique repose sur une critique conjointe de l'État régulateur, des élites progressistes et des institutions du soft power, systématiquement qualifiées de « féminisées » donc selon eux « affaiblies ». À leur place, le technomasculinisme propose un ordre technopolitique alternatif, fondé sur l'extraction algorithmique, la ségrégation eugéniste et la captation des ressources cognitives et reproductives.
Loin d'être un simple avatar idéologique, ce mouvement s'incarne dans des infrastructures concrètes : cryptomonnaies, plateformes d'intelligence artificielle, enclaves libertariennes, neurotechnologies. Il se traduit par une reconfiguration profonde de la souveraineté — déterritorialisée, contractuelle, algorithmique — au service d'une nouvelle caste d'hommes-prophètes, ingénieurs et financiers, qui se vivent comme les architectes supraintelligents d'un ordre post-apocalyptique. Cette dynamique s'articule étroitement à une logique de settler colonialism (colonie de peuplemet) réactualisé, où la conquête de nouveaux territoires — matériels et cognitifs — justifie la dépossession d'autrui au nom du progrès, de la raison ou du salut eschatologique.
Ce texte propose d'interpréter le technomasculinisme comme une idéologie-matrice de la domination contemporaine, au croisement du néolibéralisme, de l'accélérationnisme et du christofascisme. À partir de l'analyse de ses figures, de ses récits et de ses dispositifs techniques, nous explorons les modalités par lesquelles il reconduit, sous une forme mutée, le projet néo-impérialiste de domination masculine et blanche, tout en revendiquant sa légitimité au nom de l'innovation et de la survie.
I. Aux origines du technomasculinisme : rancunes et vénération du QI.
Le technomasculinisme trouve ses racines dans une longue histoire de révolte réactionnaire contre l'égalisation démocratique, débutant avec les transformations économiques et sociales du New Deal et l'abandon de l'étalon standard or en 1971. Ces événements marquent un tournant dans la perception de l'élite économique blanche et masculine, qui vit ces changements comme une perte de contrôle sur un ordre économique jugé naturel. La gestion étatique croissante de l'économie est perçue comme une dépossession de leur pouvoir, notamment dans le domaine financier. L'État social devient dès lors pour cette élite le symbole d'un renversement de l'ordre ancien, permettant la montée des classes populaires et des minorités, tout en affaiblissant la domination des hommes blancs. Ce sentiment de dépossession trouve un écho qui se renforce au fil des décennies, particulièrement dans les années 1970 et 1980, avec l'apparition de think tanks libertariens, de mouvements fondamentalistes évangéliques, et des contre-réformes fiscales.
C'est dans ce contexte que la Silicon Valley se nourrit depuis ses premières années d'idéalisme libertarien. Dans la première phase, les figures emblématiques comme Steve Jobs et Bill Gates ont incarné un modèle d'entrepreneur individuel, voire idéaliste, dont l'objectif était d'apporter des solutions à des problèmes sociaux tout en favorisant l'innovation technique. Cependant, cette vision a rapidement été subvertie par la logique capitaliste dominante, et dans les années 1990, le secteur technologique a amorcé une transition vers des modèles d'affaires. Le passage de la première à la deuxième phase marque la naissance du capitalisme de surveillance : la collecte de données personnelles est devenue la principale ressource générant de la richesse, alimentant une économie basée sur la manipulation des comportements des utilisateurs à travers les plateformes numériques. Cela a permis à des entreprises de constituer des monopoles tout en imposant un modèle économique de réification de l'humain et de hiérarchisation de sa valeur, en fonction de son utilité pour alimenter des modèles de prédiction des comportements. Le 11 septembre 2001 a modifié de manière significative l'usage des technologies numériques, en particulier en ce qui concerne la surveillance et l'analyse des données. Ce tournant a conduit certains oligarques de la Silicon Valley à renouer avec les racines militaristes de l'Internet, en appliquant les principes technologiques de collecte et d'analyse de données à des fins de sécurité nationale. Parmi eux, Peter Thiel, le cofondateur de PayPal, a été un acteur clé de cette transformation.
Ce virage s'est également accompagné d'une obsession portée sur le QI comme marqueur de supériorité, dans une logique eugéniste. Inspirée par des théories controversées, telles que celles avancées dans The Bell Curve (1994, du psychologue de Harvard Richard J. Herrnstein et du penseur libertarien Charles Murray), l'obsession pour le QI a nourri des récits qui favorisent des hiérarchies intellectuelles, souvent en lien avec des idées raciales et socio-économiques. Des initiatives telles que la sélection embryonnaire pour optimiser l'intelligence, défendues par des entreprises comme Anomaly, illustrent cette tendance à une forme d'eugénisme libéral, où l'élite technologique promeut un modèle génétique optimisé au détriment de la diversité sociale. Dans une logique masculiniste radicale, les femmes sont reléguées au statut de ressource génétique, valorisées selon la qualité du “terreau” biologique à partir duquel est extraite la matière première : des individus jugés supérieurs, destinés à faire avancer l'humanité toute entière. Cette vision hétéronormative et transphobe, où les hommes cis s'incarnent dans leur “cerveau-machine” et les femmes cis dans leur “utérus usine”, sert de prétexte pour l'effacement systématique des voix et des perspectives des minorités politiques dans les sphères de pouvoir.
II. Gouverner sans le peuple : cités-mâles, techno-territoires et néo-colonialisme
Vers la fin des années 2010, la Silicon Valley est devenu le laboratoire d'une autre forme d'innovation : celle de la gouvernance fascisante, avec un groupe d'oligarques dont l'ambition allait au-delà de la domination du secteur technologique. Pour eux, la Silicon Valley ressemble à un monde de rêve aynrandien (du nom d'Ayn Rand, philosophe individualiste), où les entreprises ne se contentent pas de jouer selon les règles de la politique. Elles les réécrivent, mettant de côté les processus démocratiques au profit de la règle des entreprises. Financés à hauteur de milliards de dollars, ces acteurs ont cherché à imposer un projet mondial de contrôle, notamment par des innovations comme l'intelligence artificielle (IA), les cryptomonnaies et les DAO (Organisation distribués autonomes). Ce projet s'est développé, en partie, en réaction aux initiatives nationales et supranationales visant à réguler les flux de données et économiques, telles que le Digital Services Act de l'Union européenne ou les discussions internationales sur la régulation des cryptomonnaies. Ces efforts de régulation ont été perçus comme une entrave à la liberté et à la souveraineté des grandes entreprises technologiques, poussant certains oligarques à forger une alternative à ces normes internationales.
Les cryptomonnaies et la blockchain, initialement vues comme des outils d'émancipation financière et de décentralisation, se sont en réalité transformées en instruments de concentration du pouvoir. Ces technologies, loin de favoriser la décentralisation promise, ont permis à une poignée d'acteurs dominants de maintenir leur contrôle sur les ressources économiques. Le modèle de gouvernance qu'elles proposent réinvente la souveraineté en tant que contrat commercial, effaçant ainsi les responsabilités sociales et politiques des États. La souveraineté se trouve redéfinie à travers des mécanismes privés et technocratiques, affaiblissant l'influence des gouvernements nationaux.
Cette dynamique de réappropriation de la souveraineté s'étend au niveau international, où de nouveaux modèles de gouvernance alternative prennent forme. Un exemple frappant est la tentative du projet Praxis d'acquérir une partie du Groenland à travers un fonds opaque basé sur des cryptoactifs, une proposition qui rappelait la tentative de Donald Trump de racheter le territoire en 2019. Derrière cette initiative se cache un projet d'expansion néo-impérialiste, où des zones extraterritoriales et dérégulées deviennent des laboratoires pour des expérimentations techno-financières. Ces projets visent à déplacer la souveraineté hors des cadres nationaux traditionnels, installant des enclaves de pouvoir où la gouvernance est déconnectée des processus démocratiques. Ce phénomène s'inscrit pleinement dans une logique de hard power économique : au lieu d'imposer une domination militaire traditionnelle, il s'agit d'exercer un contrôle coercitif via des mécanismes économiques, financiers et technologiques. Dans ce cadre, la souveraineté est délocalisée et réappropriée par des entreprises qui échappent à l'autorité des États nationaux.
De ce fait, le technomasculinisme s'inscrit dans une tradition plus ancienne, héritée du colonialisme de peuplement et de l'imaginaire du frontier cowboy américain. Ce modèle historique repose sur l'idéologie de l'appropriation de terres considérées comme « vacantes », sur la réinvention permanente du front pionnier et sur l'extermination du vivant jugé “indésirable”. Longtemps légitimée par l'imaginaire du cowboy libre, armé et propriétaire, cette logique de colonisation par peuplement réapparaît sous de nouvelles formes techno financières. La frontière, quant à elle, ne se matérialise plus dans la terre, mais dans le code, et les contrats intelligents agissent désormais comme des frontières virtuelles. Dans cette démarche de souveraineté méta territoriale, où la gouvernance se privatise, de nombreux modèles ont émergé, allant du seasteading aux charter cities, en passant par les patchwork states, network states et freedom cities.
1. Homesteading
Les projets de seasteading et de space-steading s'inscrivent dans une logique idéologique néolibérale et néoréactionnaire des années 1970 et 1980, influencée par des théoriciens comme Milton Friedman et Murray Rothbard. Portées par des figures comme Patri Friedman (ancien ingénieur chez Google et petit-fils de l'économiste Milton Friedman) et Wayne Gramlich à travers le Seasteading Institute fondé en 2008, et financé par Peter Thiel, le seasteading vise ainsi à créer des villes flottantes en haute mer.
En 2017, le Seasteading Institute a signé un protocole d'accord avec le gouvernement de la Polynésie française pour développer un prototype de ville flottante, connu sous le nom de Floating City Project. Ce projet a été confié à la société Blue Frontiers, une spin-off du Seasteading Institute. L'idée était de créer une zone semi-autonome en utilisant des plateformes flottantes financées par des crypto-actifs, avec une gouvernance par l'utilisation d'une cryptomonnaie interne, le Varyon. Cependant, le projet a rencontré des obstacles majeurs, notamment des oppositions politiques locales et une crise des crypto-monnaies en 2018, qui ont conduit à son abandon.
D'autres projets seasteading ont échoué en raison de problèmes logistiques et se sont souvent retrouvés à dépendre de l'aide des États, via leurs moyens de sauvetage en mer, financés par les contribuables. Les mêmes élites qui prônent la création d'espaces à l'abri de l'ingérence publique, se retrouvent à solliciter les ressources publiques pour éviter l'échec de leurs projets. L'idée de vivre en autarcie, coupé de la société globale, reste peu attrayante pour les milliardaires, qui, malgré leur désir d'autosuffisance, sont attachés aux avantages d'une interconnexion mondiale, aux opportunités économiques et à l'influence qu'offre encore le cadre des États-nations. Le space-steading transpose cette logique à l'espace extra-atmosphérique avec des colonies sur Mars. Promu entre autres par Elon Musk et son SpaceX, à son tour, n'a pas fait mieux, avec des obstacles technologiques, financiers et humains. Ces échecs mettent en lumière l'illusion d'une gouvernance déconnectée du réel. De plus, les modèles homesteading dépendent de milices pour assurer leur sécurité. Ce système de contrôle expose une contradiction majeure : dans des espaces où la sécurité et le contrôle sont confiés à des hommes armés, ces dernières pourraient, à terme, se retourner contre les oligarques, pour prendre le pouvoir.
Le développement de ce type de projets démontre la vision accélérationniste du futur des technomasculinistes, où l'effondrement des structures sociales et politiques existantes est perçu comme une étape nécessaire pour créer une société plus performante, régie par les seules lois du marché. Ils s'appuient sur un bunkerisme idéologique, issu de l'imaginaire du “homestead” idéalisé, dans lequel les élites se retirent des sociétés en crise pour créer des zones protégées, débarrassées des régulations et des tensions sociales. Dans ce cadre, le homesteading technologique, qu'il s'agisse de seasteading ou de space-steading, prolonge une vision coloniale où la femme, historiquement confinée au rôle de gardienne de la maison, est reléguée à son “dernier rempart” : un espace domestique où elle est censée assurer la stabilité de l'ordre social, invisible, garante de la reproduction et de la préservation de l'héritage, loin des champs d'expérimentation de gouvernance.
2. Patchwork
Formulé par Curtis Yarvin, proche de Peter Thiel et fondateur de la mouvance néoréactionnaire Dark Enlightenment (Nrx) dans son blog Unqualified Reservations, le modèle "Patchwork" propose une fragmentation du monde en micro-juridictions gouvernées par des CEO-rois. Il s'agit d'une doctrine néocaméraliste (inspirée de la pensée de Thomas Carlyle), qui réclame la suppression de la souveraineté populaire au profit d'une gouvernance actionalisée sur le modèle de l'entreprise. L'appartenance politique est contractuelle et révocable, si tant est que l'on dispose des moyens nécessaires. Patchwork propose ainsi une reconfiguration complète du système international westphalien : au lieu d'États-nations souverains, il imagine un archipel de cités-entreprises indépendantes, en compétition permanente, dirigées par des élites technocratiques non élues. Dans ce modèle, la sécurité est confiée à des entreprises sous contrat, ce qui soulève des préoccupations éthiques majeures concernant l'équité, la responsabilité et la protection des droits individuels, sans aucun contrôle démocratique.
Ce modèle reste, à ce jour, largement théorique en raison de son caractère extrémiste : il exige un renversement complet des institutions et une délégitimation du politique au profit d'une ingénierie autoritaire. Cependant, il fonctionne comme un horizon idéologique cohérent, structurant des stratégies concrètes d'exit, d'enclavement et de captation territoriale. L'acquisition foncière se fait par achat direct, ou par le biais de partenariats immobiliers entre entrepreneurs, promoteurs et municipalités locales fragilisées. La propriété, bien que matérielle, est conceptualisée d'abord comme un droit abstrait, garanti par contrat. Ce modèle est principalement envisagé sur le territoire américain. Ces pratiques affaiblissent les institutions diplomatiques traditionnelles et sapent la capacité de soft power des États-Unis, en remplaçant l'influence culturelle par une influence technique et autoritaire.
Le programme RAGE (Retire All Government Employees), également élaboré par Curtis Yarvin, complète la vision de Patchwork. Là où Patchwork fragmente la souveraineté verticale des États en entités privatisées, RAGE vise à saper horizontalement leur infrastructure administrative. Il propose de démanteler entièrement l'administration fédérale pour la remplacer par une technostructure managériale, fidèle non à une logique de performance et de loyauté contractuelle. Dans cette optique, le pouvoir ne repose plus sur la représentation, mais sur la sélection, et l'autorité politique devient une compétence d'ingénierie organisationnelle. Elon Musk, à travers la création de l'organe DOGE, a illustré certains aspects de cette convergence idéologique en menant une série d'interventions extrajudiciaires visant notamment les départements fédéraux enquêtant sur ses entreprises, comme USAID, ou encore les programmes promouvant l'inclusivité (DEI). Ces actes, n'étant appuyés par aucune légitimité ni mandat institutionnel, relèvent d'une stratégie illégale et autoritaire, brouillant les lignes entre influence d'acteurs non étatiques et pouvoir étatique.
Ce limogeage des fonctionnaires peut également être directement lié au Project 2025, document cadre publié par la Heritage Foundation, et qui a eu une influence notable sur la campagne de Donald Trump en façonnant sa vision d'un gouvernement fédéral plus autoritaire, axé sur l'expansion du pouvoir exécutif. En soutenant des initiatives visant à réduire l'État administratif et à renforcer les prérogatives présidentielles, ce projet a contribué à structurer le discours de Trump, en particulier à travers des figures comme J.D. Vance, qui ont incarné cette vision au sein de la campagne et dans les cercles proches de l'ancien président.
La destruction de USAID et la suppression des programmes DEI ont un impact direct et dévastateur sur les femmes et les minorités, notamment dans les pays en développement. USAID a, par exemple, financé la santé reproductive de plus de 60 millions de femmes dans le monde, et l'accès à ces soins vitaux et à des programmes d'autonomisation pourrait être largement réduit si ces projets sont démantelés. De plus, des millions de femmes dans des pays comme le Soudan du Sud ou l'Afghanistan dépendent des programmes d'aide internationale pour des services de santé, d'éducation et de formation professionnelle. La suppression de ces aides publiques entraînerait un recul significatif dans la lutte contre les inégalités de genre et pourrait accroître la mortalité maternelle et infantile.
En 2019, USAID a financé des projets d'inclusion qui ont permis à plus de 25 000 femmes d'accéder à des rôles de leadership économique. L'effacement de ces structures dans un système dominé par des CEO-rois technocratiques se traduit par un système qui relègue les femmes et les minorités à des rôles subalternes, sans pouvoir d'influence ni accès aux ressources vitales. La suppression de l'aide et des programmes sociaux sous des régimes autoritaires technocratiques pourrait ainsi effacer des décennies de progrès sociaux en matière de droits humains, notamment en matière de genre et d'égalité.
3. Charter Cities
Les Charter Cities, popularisées par Paul Romer, incarnent une vision néocoloniale, où des territoires locaux sont transformés en enclaves autonomes régies par des lois étrangères, principalement issues des pays occidentaux. Ces zones, créées sur des terres jugées « inutilisées », sont censées échapper aux "fardeaux" des structures locales, imposant des normes extérieures pour stimuler le développement. Cependant, ce modèle ignore les réalités sociales et politiques locales, réduisant les populations à de simples ressources humaines au service d'intérêts capitalistes. Fondé sur les principes de la nouvelle économie institutionnelle de Douglass North, selon laquelle les institutions sont les clés de la croissance si elles sont « correctement calibrées », le modèle de Romer propose un gouvernement par charte contractuelle. Cela repose sur le transfert des normes managériales de pays développés, sans tenir compte des dynamiques sociales locales. Ce paradigme technocratique et dépourvu de politique naturalise le déséquilibre Nord/Sud, considérant les sociétés du Sud comme des espaces à réformer selon des principes étrangers. Ce modèle, qui ignore les réalités locales, illustre une arrogance économique : celle qui suppose qu'un modèle uniforme, importé de l'Occident, peut résoudre les problèmes d'autres contextes socio-économiques. En dépit de ses promesses, il reste théorique, n'ayant jamais été mis en œuvre avec succès, illustrant l'échec d'un projet qui perpétue une domination extérieure.
La logique d'intervention des Charter Cities, portée par des structures comme le Charter Cities Institute, se positionne en opposition avec l'approche plus traditionnelle d'agences telles qu'USAID. Alors qu'USAID soutient généralement des projets visant à renforcer les institutions locales, à promouvoir la gouvernance inclusive et à encourager un développement inclusif en collaboration avec les communautés locales, les charter cities favorisent la privatisation de la gouvernance dans des enclaves autonomes régies par des investisseurs individuels. Ce modèle repose sur l'idée que des zones séparées des contraintes politiques locales peuvent offrir des solutions de développement, mais ignore les dynamiques sociales et les structures de pouvoir locales, souvent au détriment des populations autochtones.
Par exemple, dans des projets comme Nkwashi en Zambie ou Enyimba Economic City au Nigeria, les charter cities entraînent la dépossession des terres des communautés locales. Ces projets transforment des territoires en zones d'expérimentation économique au service d'intérêts privés, sans concertation ni considération pour les droits des populations affectées. Ainsi, plutôt que d'encourager un développement participatif et soutenu par des institutions locales, ces projets imposent des normes étrangères qui favorisent l'accumulation de richesse par des acteurs extérieurs, renforçant ainsi une logique néocoloniale de gestion des ressources et des territoires. Ces projets ignorent les besoins et les voix des plus marginalisées, telles que les femmes, réduites à des ressources humaines dans des systèmes économiques étrangers à leurs réalités.
4. Network State
Le concept de Network State, formulé par Balaji Srinivasan, propose de créer une nation à partir d'une communauté numérique unie par des valeurs communes, avant de revendiquer une reconnaissance territoriale. Ce modèle repose sur une vision crypto-libertarienne de la souveraineté, où les États sont remplacés par des corporations régissant des communautés connectées par des flux de données, de capital et d'attention. Ces communautés, initialement virtuelles, cherchent à s'étendre vers des territoires physiques, en acquérant des espaces à l'extérieur des régulations étatiques traditionnelles. Ce modèle, largement soutenu par des figures comme Naval Ravikant, Vitalik Buterin, et des fonds comme a16z (Marc Andreessen, Ben Horowitz), propose une gouvernance décentralisée, mais entièrement communautaire.
Le Network State peut être vu comme une version édulcorée de Patchwork, mais opérant dans les faits selon les mêmes principes de sécession sociale et de privatisation de la souveraineté. En effet, la reconnaissance diplomatique et la souveraineté des Network States seraient établies à travers des accords entre ces communautés, qui pourraient interagir et se reconnaître mutuellement sans l'intervention des États-nations traditionnels. Ces deux modèles visent à fragmenter l'autorité étatique et à transférer le pouvoir à des consortiums d'investisseurs.
Dans cette dynamique, l'Exit, tel qu'élaboré par Albert Hirschman dans Exit, Voice, Loyalty, est dévoyé par Balaji Srinivasan. Hirschman décrivait l'Exit comme une réaction ultime face à un échec systémique, mais dans la vision du Network State, l'Exit devient une stratégie structurelle, une manière systématique pour des individus ayant les moyens financiers de renoncer à leur citoyenneté nationale pour rejoindre une communauté. Ce n'est plus un recours dans un contexte de défaillance démocratique, mais un choix volontaire et organisé. Le Network State mise sur une hiérarchisation des citoyens, où ceux qui ont suffisamment de ressources financières peuvent s'échapper du cadre national pour rejoindre des territoires régis par des entreprises. Dans ce modèle, la loyauté est éliminée, car l'exit prime.
L'exemple le plus emblématique de ce modèle, est en réalité hybride : Próspera au Honduras, un projet qui combine les principes des charter cities et du Network State. Próspera, soutenue par Pronomos Capital (Patri Friedman), aussi à l'origine de Praxis (société qui souhaite acheter le Groenland) et des investisseurs de la crypto-sphère, a été implantée sur l'île de Roatán grâce à la législation ZEDE (Zones d'emploi et de développement économique) du Honduras. Cette législation permet de créer des zones économiques autonomes, régies par des chartes et non par la régulation nationale. Próspera a ainsi été créée en dehors du contrôle de l'État hondurien, ce qui lui permet de définir ses propres lois et régulations, tout en bénéficiant de conditions fiscales avantageuses.
Suite à une mobilisation des villageois voisins, le projet a toutefois suscité une réaction de l'État hondurien, qui a tenté d'abroger certaines des dispositions expansionnistes du contrat. En réponse, les dirigeants de Próspera ont intenté un procès contre le Honduras, réclamant plus de 10 milliards de dollars en compensation pour non-respect des conditions contractuelles. Cette somme colossale représente une menace directe à la viabilité budgétaire du pays, mettant en lumière la violence juridique du modèle : la souveraineté est ici réduite à un contrat, qui peut être attaqué par des fonds transnationaux à travers des procédures d'arbitrage international. Ce type de hard power économique montre comment Próspera utilise les mécanismes juridiques pour forcer l'État à reconnaître la légitimité de ses régulations et à maintenir son modèle de gouvernance.
Un projet parallèle aux principes du Network State, le Highland Rim Project en Tennessee, illustre également l'adoption des principes de sécession sur le territoires des États-Unis. Ce projet, piloté par le pastor Andrew Isker et soutenu par la société New Founding, cherche à créer une communauté fondamentaliste chrétienne en milieu rural, où la gouvernance s'appuie sur des valeurs chrétiennes et une autonomie économique. Comme Próspera, le Highland Rim Project s'attaque aux régulations étatiques et normes sociales, en créant une zone où les lois sont définies par des contrats, une cryptomonnaie et des principes de self governance numérique. Ce projet reflète la vision du Network State appliquée à une communauté religieuse.
5. Freedom Cities
Les Freedom Cities, annoncées par Donald Trump en 2023, et saluées par l'ensemble des acteurs investis dans les modèles de gouvernances technofascisants, incarnent un projet d'urbanisme réactionnaire visant à créer de nouvelles villes sur des terres fédérales. Ce projet s'inscrit dans une logique de white flight, un retrait stratégique des populations blanches des centres urbains vers des espaces homogènes, loin de ce qu'ils perçoivent être des problématiques associées à la déségrégation et à la mixité. Ce phénomène de white flight trouve ses racines dans les décennies passées, notamment après les mouvements pour les droits civiques, lorsque des communautés blanches se sont repliées dans des zones rurales ou suburbaines pour éviter les conséquences de la déségrégation scolaire et des luttes sociales.
Le concept des Freedom Cities s'oppose directement aux villes sanctuaires américaines, qui ont historiquement accueilli les populations migrantes, souvent issues de minorités raciales ou ethniques. Là où les villes telles que San Francisco, New York, Washington D.C ou Los Angeles, tendent à vouloir incarner un idéal de diversité, de protection des droits des immigrés et des minorités, et d'inclusion sociale, les Freedom Cities visent au contraire la création d'enclaves homogènes, basées sur des principes d'exclusion. Elles représentent un modèle de sécession sociale et raciale, où les élites blanches et conservatrices cherchent à se retirer des sociétés diversifiées pour créer des espaces régis par des valeurs réactionnaires.
Ce projet est également nourri par des idéologies réactionnaires comme le Wise Use Movement (qui émerge dans les années 1980) et la Sagebrush Rebellion (lancée en 1979), des mouvements d'extrême-droite qui ont cherché à accaparer les terres publiques et à éliminer les régulations fédérales. Ces mouvements sont directement liés aux industries extractives, cherchant à exploiter les ressources naturelles de l'Ouest américain sans les contraintes des régulations environnementales fédérales. Le Wise Use Movement, qui a gagné en influence dans les années 1990, soutenait que les réglementations fédérales sur l'utilisation des terres publiques empêchaient les industries extractives de prospérer. Il s'agissait d'un mouvement qui voulait limiter les protections environnementales et démanteler les lois fédérales sur les terres publiques pour libérer l'exploitation des ressources. L'acquisition des terres nécessaires à la création de ces Freedom Cities s'effectuerait principalement par la cession de terres fédérales ou la mise en place de zones spéciales à faible taxation. L'objectif est de créer un urbanisme néolibéral exempté de régulations fédérales, où l'impôt fédéral est réduit au minimum, et où la gouvernance est purement contractuelle. Dans ce modèle, les citoyens sont perçus non comme des électeurs, mais comme des consommateurs, et la communauté devient une question de loyauté idéologique et de performance économique.
Les Freedom Cities s'inscrivent dans un cadre idéologique influencé par des mouvements conservateurs et des investissements cherchant à promouvoir une gouvernance décentralisée. Ces villes s'inspirent d'une longue histoire de ségrégation sociale et raciale, où l'objectif est de séparer les élites blanches et conservatrices du reste de la population. Elles deviennent ainsi des havres pour des communautés qui rejettent les principes démocratiques, où la gouvernance est dictée par des idéaux économiques et patriarcaux. Dans ce modèle, les mouvements progressistes sont marginalisés et les minorités politiques réduites à des rôles subordonnés, souvent dans des travaux manuels, sans aucune garantie de protection sociale.
III. Le Armageddon Lobby : quand le Technomasculinisme se conjuge au Christofascisme
L'utopie autrefois promise par la Silicon Valley ressemble aujourd'hui davantage à une dystopie hyper commercialisée, où l'innovation est guidée par le profit plutôt que par le bien public. Les seigneurs de la technologie exploitent l'effondrement écologique, tirant profit de la destruction qu'ils contribuent à engendrer, tout en exacerbant les inégalités et alimentant un cycle de dévastation – un « cercle de l'extinction » – où l'effondrement devient une ressource supplémentaire pour les élites. Dans cette optique, l'eschatologie du technomasculinisme et du christofascisme converge autour d'une vision apocalyptique : celle où le progrès technologique et l'accomplissement d'un mandat divin forment un projet de domination totale du monde, avec pour objectif ultime la fin des temps. C'est ce que le théoricien des médias, Douglas Rushkoff, appelle "The Mindset", un concept également désigné par la chercheuse en informatique Timnit Gebru et le philosophe Émile P. Torres sous le nom de TESCREALisme (acronyme de Transhumanisme, Extropianisme, Singularitarisme, Cosmisme, Rationalisme, Altruisme efficace et Long-termisme). L'idée selon laquelle l'humanité est une étape transitoire, vouée à céder la place à des entités supérieures telles que l'intelligence artificielle (IA) ou des êtres cyborgs devient un principe fondamental du technomasculinisme. L'ascension de l'intelligence artificielle générale (IAG) est ainsi perçue non seulement comme une évolution technologique, mais aussi comme une révélation, un moyen pour une élite éveillée d'être élevée vers les cieux d'une réalité alternative.
Au cœur de cette vision se trouve l'idée d'un salut numérique. Le "Mindset" technomasculiniste prône l'idée que la fin de l'humanité biologique doit être précipitée par un accélérationnisme algorithmique, concept largement détaillé par des figures comme Guillaume Verdon-Akzam (cofondateur du mouvement e/acc) ou Nick Bostrom. Cette vision accélérationniste voit dans l'intensification du développement technologique et de l'IA non pas une menace, mais une opportunité : accélérer la fin des temps pour atteindre un monde où la domination des IA marque la fin de l'humanité biologique.
Le christofascisme contemporain s'appuie sur une vision dominioniste du monde, où l'homme (principalement blanc, hétérosexuel et chrétien) est perçu comme ayant un mandat divin pour dominer toutes les ressources sur Terre. Cette théologie du Dominionisme est particulièrement représentée par la Nouvelle Réforme Apostolique (NAR), un mouvement fondamentaliste chrétien et aconfessionnel fondé par le pasteur pentecôtiste Peter Wagner. Le dominionisme incite ses partisans à la conquête du pouvoir à travers des méthodes calquées sur le marketing multi-niveau. Le mandat des sept montagnes, leur feuille de route incite à evangéliser sur son lieu de travail pour atteindre les sept sommets qui sont la famille, la religion, l'éducation, les médias, les arts et le divertissement, le commerce, ainsi que le gouvernement. L'un des principes de cette conquête du pouvoir est de « faire des nations des disciples », c'est-à-dire que les nations, entendues au sens metaphysique comme littéral, doivent non seulement accepter l'autorité de Dieu, refuser l'influence de Satan (surtout vu comme l'islam dans une perspective de “clash civilisationnel” - Huntington).
À l'instar des christofascistes qui croient que le retour en Terre Sainte précipite la fin des temps, certains mouvements de colonisation par peuplement utilisent le settler colonialism pour préparer un futur dominé par les IA et les élites technologiques. La théologie de prospérité soutient que l'accumulation de richesses est une bénédiction divine et un signe de salut. Cette idéologie justifie l'accaparement des ressources naturelles, l'exploitation des corps et l'accumulation de capital comme des actions pieuses. Les technomasculinistes, dans le cadre de leur expansion de propriétés et de zones exemptées de régulation, rationalisent cette dynamique sous le prétexte que la prospérité matérielle est le résultat d'une intelligence supérieure.
Le modèle de la NAR repose sur une structure en quatre rôles qui permet un grand transfert de richesse, principalement alimenté par l'exploitation des fonds publics et l'élimination des normes. Ce processus de concentration du pouvoir est directement appliqué aux projets technocratiques du technomasculinisme.
Le grand transfert de richesses de la fin des temps est le second pilier sur lequel repose la transformation sociale visée par Peter Wagner, fondateur de la NAR. Le premier pilier étant l'Église sur le lieu de travail, celle ci aurait besoin de bien plus de fonds pour conquérir les « sept montagnes ». Ainsi, un grand transfert de richesses devrait s'opérer dans les derniers temps, les ressources actuellement contrôlées par des systèmes non chrétiens ou antichrétiens étant providentiellement transférées aux chrétiens. Chez les technomasculinistes, ce transfert de richesse ne se limite pas à un processus d'accumulation de capital. Il repose principalement sur le détournement de fonds publics, qui alimente les projets technocratiques.
– Les fournisseurs (comme Larry Page, Peter Thiel et Elon Musk) financent ces projets, mais l'élément clé est qu'ils profitent massivement de fonds publics pour alimenter leurs initiatives, notamment à travers des incitations fiscales, des subventions, et d'autres mécanismes de soutien étatique. Cette dynamique est un exemple de corporate welfare, où les entreprises bénéficient d'aides publiques tout en en privatisant les profits et en socialisant les risques. Selon une enquête du Washington Post, l'empire d'Elon Musk, comprenant Tesla et SpaceX, a reçu plus de 38 milliards de dollars (environ 36,2 milliards d'euros) en contrats, subventions et crédits d'impôt au cours des 20 dernières années. En 2024, les gouvernements fédéral et locaux ont promis au moins 6,3 milliards de dollars à ses entreprises. En facilitant ce transfert de ressources publiques vers des entreprises, ces fournisseurs assurent des profits tout en transférant les risques sur le contribuable, créant ainsi un système où l'État soutient financièrement des projets qui maximisent la richesse d'un petit groupe d'individus.
– Les distributeurs (idéologues comme Curtis Yarvin, Balaji Srinivasan, Nick Bostrom, Guillaume Verdon-Akzam, etc), mais aussi des structures comme Sovereign House, implantée au cœur de Washington, ainsi que des podcasteurs et organisateurs de conférences, jouent un rôle clé dans la diffusion de l'idéologie néoréactionnaire.
– Les directeurs opérationnels (entrepreneurs et responsables de think tanks) appliquent les idées sur le terrain, créant des zones exemptées de régulations où les entreprises gèrent les communautés. Ces zones sont souvent financées par des fonds publics, détournant ainsi les ressources des citoyens vers des projets profitant aux élites technocratiques.
Les managers financiers (comme Marc Andreessen, David Sacks et Gary Tan) coordonnent les investissements et garantissent la pérennité des projets, mais là encore, une grande partie de ces financements provient de fonds publics ou d'incitations fiscales, créant un système où l'argent public finance directement des projets sans bénéfices tangibles pour les populations locales.
IV. Institutionnalisation du milieu radical technomasculiniste
Lorsque plusieurs des principaux dirigeants de la Silicon Valley — Mark Zuckerberg, Jeff Bezos, Elon Musk et Sundar Pichai de Google — se sont alignés derrière le président Trump lors de son inauguration en janvier 2025, plutôt que de voir une alliance fondée sur des intérêts d'entreprises, il convenait d'y décéler les débuts d'une nouvelle union entre le pouvoir industriel et gouvernemental, dans laquelle l'État adopterait une politique industrielle agressive au détriment des normes libérales, et ce, dans une perspective néoimpérialiste impulsée par le milieu radical de la broligarchy, ou technomasculinistes.
Le concept de « milieu radical » développé par Stefan Malthaner et Peter Waldmann offre une perspective pertinente pour analyser l'émergence des idéologies néoréactionnaires qui sous-tendent le technomasculinisme. Appliqué à la Silicon Valley, il permet de comprendre comment des idéologies technocratiques et autoritaires trouvent un terrain fertile dans un milieu social homogène, valorisant l'élitisme intellectuel et la domination technologique. Dans ce contexte, la masculinité hégémonique s'exprime par l'exaltation d'un QI supérieur, considéré comme un critère de légitimité et de pouvoir. À noter que cette expression d'un idéal masculin supraintelligent n'est rien d'autre qu'un détournement d'une vieille rengaine : dans les années 1930, le New Deal, les conseillers de Franklin Roosevelt étaient surnommés « The Brain Trust ». Radicalisé à travers des lieux de socialisation, allant des conférences publiques, aux groupes de discussions en ligne et privés, le milieu technomasculiniste crée ainsi un environnement propice à la diffusion de thèses extrémistes, dont les modèles de gouvernance qui, sous toutes leurs formes, prônent l'apologie de la violence à l'égard des minorités politiques, souvent justifiée par des prétextes eschatologiques. Comprendre ce milieu est essentiel pour appréhender les dynamiques de pouvoir et d'influence qui façonnent la géopolitique à l'ère de Trump 2.0.
L'institutionnalisation de ce milieu radical au sein de l'administration Trump, longtemps confiné aux marges, semble se concrétiser aujourd'hui à travers des figures politiques telles que J.D. Vance et des projets de grande envergure portés par des acteurs comme Donald Trump. En effet, la montée en puissance de Vance, dont la nomination comme colistier de Trump aux États-Unis illustre une transition d'une pensée technomascuine marginale à un acteur politique central. Ce dernier, fort de son soutien stratégique par des figures influentes de la Silicon Valley comme Peter Thiel, bénéficie non seulement de fonds, mais aussi d'un ancrage idéologique dans le néo-conservatisme chrétien et le technomasculinisme .
Les actions d'Elon Musk et l'instauration du Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) ont profondément perturbé le système d'aide international, notamment par la suppression de l'USAID. Sous la direction de Musk, le DOGE a entrepris une réduction drastique des effectifs et des budgets de l'agence, allant jusqu'à éliminer 83 % de ses contrats. Cette initiative a déjà entraîné des conséquences humanitaires majeures qu'on suppose durables, avec les groupes les plus vulnérables, les premiers touchés.
Les déclarations et projets de Trump concernant la colonisation de Gaza et du Groenland sont également révélateurs de cette dynamique. En affirmant, de manière outrancière, la possibilité de transformer ces territoires en une zone économique, au profit d'un développement immobilier libertarien, Trump traduit une vision profondément réactionnaire et néo-impérialiste, où l'expansion capitaliste prime sur les considérations humaines ou géopolitiques. Ce projet s'inscrit dans une logique de gouvernance déterritorialisée, une conception partagée par des idéologues comme Curtis Yarvin, qui n'a pas manqué de réagir élogieusement à ces annonces.
Reconnaître ces nouvelles formes de hard-power au-delà de leur forme grotesque permet une meilleure compréhension des enjeux non seulement climatiques, mais aussi en termes de droits humains, du vivant et du système international fondé sur des règles. Le technomasculinisme, en remodelant la souveraineté et en déstabilisant les structures démocratiques traditionnelles, sert de cheval de Troie à une forme de gouvernance qui privilégie une élite technocratique, financière et souvent déconnectée des réalités sociales. Dans ce contexte, les droits humains sont relégués au second plan au profit de l'accumulation de capital, tandis que les populations les plus démunies se voient dépossédées de leurs droits et de leurs ressources au nom d'un progrès technologique qui les exclut. Ce processus transforme le vivant en une simple matière première, où l'exploitation des ressources naturelles, mais aussi humaines, n'est plus une forme d'externalité négative à gérer, mais le socle de la mise en œuvre de ces idéologies prédatrices. Parallèlement, la réorganisation du système international selon des principes contractuels et déterritorialisés, où le contrat social devient une relation marchande plutôt qu'un pacte fondé sur la solidarité et la justice, érode l'édifice diplomatique traditionnel fondé sur des accords multilatéraux et des droits universels. Ce modèle ouvre la voie à un monde où la loi du marché, plutôt que celle des peuples, devient le principe de régulation. Ainsi, loin de n'être qu'un phénomène marginal, le technomasculinisme représente une menace fondamentale qui pèse sur les principes qui sous-tendent les sociétés humaines modernes, mettant en péril à la fois les idéaux d'équité, la solidarité internationale, ainsi que la préservation des écosystèmes dans un monde de plus en plus fragmenté.
Stephanie Lamy est autrice de Agora Toxica et de La Terreur masculiniste (Éditions du Détour 2022, 2024), chargée d'enseignement de la gouvernance des relations internationales à Sciences Po Toulouse.
Références
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- ? Gagné André. Ces Évangéliques Derrière Trump : Hégémonie, démonologie et fin du monde. Labor & Fides, 2020.
- ? Harrington Brooke. Offshore : Stealth Wealth and the New Colonialism. Norton & Co, 2024. ? Kandel Maya. “La Droite Tech Contre La Démocratie : Comment La Silicon Valley S'est Radicalisée” Mediapart, 6 May 2024.
- Lamy Stephanie. Agora toxica : La société incivile à l'ère d'internet. Éditions du Détour, 2022.
- Malthaner Stefan, Waldmann, Peter, “The radical milieu : conceptualizing the supportive social environment of terrorist groups”, Studies in conflict and terrorism, 2014, Vol. 37, No. 12, pp. 979-998
- Malik Matheo. “Gaza Inc. : L'influence Cachée Derrière Le Plan De Trump | Le Grand Continent ” Le Grand Continent, 7 Feb. 2025.
- Rushkoff Douglas. Survival of the Richest : Escape Fantasies of the Tech Billionaires. National Geographic Books, 2022
- Slobodian Quinn. Crack-up Capitalism : Market Radicals and the Dream of a World Without Democracy. Allen Lane, 2023.
- Slobodian Quinn. “The Rise of the New Tech Right” New Statesman, 13 Sept. 2023.
- Smith, Ben. “The Group Chats That Changed America” Semafor, 28 Apr. 2025.
- Torres Émile P. “The Endgame of Edgelord Eschatology” Truthdig, 26 Apr.
- Troy Dave. “Paranoia on Parade : How Goldbugs, Libertarians and Religious Extremists Brought America to the Brink.” The Washington Spectator, vol. 48, no. 3, May–June 2022, pp. 1–14
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Turquie. Une femme sur huit a déjà été victime de violence physique
Turquie / Kurdistan – Une femme sur huit a déjà subi des violences physiques, d'après une étude récente menée à travers la Turquie, y compris les régions kurdes du pays.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En Turquie, une femme sur huit a subi des violences physiques à un moment donné de sa vie, selon une étude nationalesur la violence à l'égard des femmes, financée par le gouvernement et publiée mardi.
L'« Enquête turque sur la violence à l'égard des femmes » (Türkiye Kadına Yönelik Şiddet Araştırması), menée pour le compte du ministère de la Famille et des Services sociaux, a interrogé 18 275 femmes âgées de 15 à 59 ans à travers le pays entre novembre 2024 et janvier 2025.
La recherche a été menée par l'Institut statistique turc (TurkStat) en coopération avec l'Université de Marmara.
L'étude visait à évaluer la prévalence, les facteurs de risque et les perceptions sociales de la violence à l'égard des femmes, couvrant les formes de violence physique, sexuelle, psychologique, économique et numérique ainsi que le harcèlement.
Selon les résultats, 12,8% des femmes ont déclaré avoir subi des violences physiques au cours de leur vie, tandis que 28,2% ont déclaré avoir été soumises à des violences psychologiques et 18,3% à des violences économiques.
L'enquête définit la violence psychologique comme un abus émotionnel tel que des menaces, des humiliations ou un comportement de contrôle, et la violence économique comme une restriction de l'accès des femmes au travail, à l'argent ou à d'autres ressources financières.
La violence était plus répandue chez les femmes âgées de 35 à 44 ans, 14,7% d'entre elles déclarant avoir été exposées à la violence physique au cours de leur vie.
Les femmes divorcées ont signalé les taux de violence les plus élevés : 62,1% ont déclaré avoir subi des violences psychologiques, 42,5% des violences économiques et 41,5% des violences physiques. Parmi les femmes mariées, 26,4% ont subi des violences psychologiques, 19,9% des violences économiques et 11,6% des violences physiques. Les femmes n'ayant jamais été mariées ont été les plus exposées à la violence numérique (14,2%) et au harcèlement (13,4%).
L'étude a révélé que 62,3% des cas de violence numérique et 39,6% des incidents de harcèlement étaient commis par des inconnus. Les partenaires ou anciens partenaires ont été identifiés comme auteurs dans 15,7% des cas de violence numérique et 32,1% des cas de harcèlement.
Les femmes sans éducation formelle étaient les plus susceptibles d'être victimes de violence économique (31,8%), tandis que les diplômées universitaires étaient les moins susceptibles (8,9%). Parmi les femmes employées, celles du secteur privé étaient les plus exposées : 34% ont déclaré avoir subi des violences psychologiques et 21,1% des violences économiques, contre 31,9% et 10,6% parmi les travailleuses du secteur public.
La violence physique était la plus répandue dans la région de l'Anatolie, dans le nord-est de la Turquie, où 25,9% des femmes ont déclaré en avoir été victimes, contre 8,8% dans le sud-est de l'Anatolie, le taux le plus bas enregistré.
Au cours des 12 mois précédant l'enquête, 11,6% des femmes ont déclaré avoir subi des violences psychologiques, 3,7% des violences numériques, 3,2% des violences économiques et 2,6% des violences physiques. Les femmes vivant dans les grandes villes étaient légèrement plus susceptibles de signaler des violences récentes, 12,2% d'entre elles déclarant avoir subi des violences psychologiques au cours de l'année écoulée.
L'enquête a révélé que les femmes de 15 à 24 ans étaient les plus touchées par toutes les formes de violence au cours de l'année écoulée. La violence numérique était la plus répandue dans ce groupe, avec 7,3%, contre 4,1% chez les 25-34 ans et 3,2% chez les 35-44 ans.
La violence numérique fait référence à l'utilisation de la technologie, des plateformes numériques ou des outils de communication électronique pour harceler, menacer, contrôler ou abuser de quelqu'un.
Parmi les femmes ayant subi des violences physiques ou sexuelles de la part de leur partenaire, 21,7% ont cité les difficultés de contrôle de la colère de leur homme comme principale raison, suivies de l'éducation (13,3%) et des difficultés financières (13,0%). La tendance à imputer ces violences à des problèmes financiers ou familiaux augmentait avec l'âge, tandis que la jalousie était plus fréquemment citée par les femmes plus jeunes.
L'étude a révélé que 47,7% des femmes victimes de violences conjugales n'en ont parlé à personne. Celles qui l'ont fait se sont le plus souvent confiées à une femme de leur famille (31,8%) ou à une amie (10,2%).
Des données distinctes de laFédération des associations de femmes de Turquie(TKDF)montrent que ce problème continue de faire des victimes. Selon la TKDF, 290 femmes ont été tuées par des hommes au cours des neuf premiers mois de cette année, tandis que la mort de 71 femmes a été déclarée suspecte. La plupart des femmes ont été abattues, et la majorité d'entre elles ont été tuées à leur domicile. Entre le 1er janvier et le 30 septembre, la fédération a signalé que 108 femmes ont été tuées par des membres de leur famille et 41 par des hommes dont elles cherchaient à divorcer. Parmi les victimes, 125 étaient mariées et 45% avaient entre 19 et 35 ans.
De nombreux critiques affirment que la principale raison de cette situation est la politique du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP), qui protège les hommes violents et abusifs en leur accordant l'impunité.
Les tribunaux turcs ont été à plusieurs reprises critiqués en raison de leur tendance à prononcer des peines clémentes à l'encontre des délinquants, affirmant que le crime était simplement « motivé par la passion » ou en interprétant le silence des victimes comme un consentement.
Dans une démarche qui a suscité l'indignation nationale et internationale, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a utilisé un décret présidentiel pour retirer le pays d'un traité international en mars 2021 qui oblige les gouvernements à adopter une législation pour poursuivre les auteurs de violences domestiques et d'abus similaires ainsi que de viols conjugaux et de mutilations génitales féminines.
La Convention du Conseil de l'Europe sur la prévention et la lutte contre la violence à l'égard des femmes et la violence domestique, plus connue sous le nom de Convention d'Istanbul, est un accord international visant à protéger les droits des femmes et à prévenir la violence domestique dans les sociétés et a été ouverte à la signature des États membres du Conseil de l'Europe en 2011. La Turquie a été partie à la convention jusqu'en 2021.
Les alliés d'Erdoğan ont également appelé à de nouveaux reculs, demandant l'abrogation d'une loi nationale qui stipule des mécanismes de protection pour les femmes qui ont subi ou risquent de subir des violences. (Stockholm Center for Freedom)
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Statistiques et conclusions de Telenisa 2024 : un appel à l’action pour les droits des femmes et des enfants
Sisters in Islam (SIS) a dévoilé les statistiques et conclusions de Telenisa pour 2024, mettant en lumière les réalités urgentes auxquelles sont confrontées les femmes et les enfants confrontés aux complexités du droit familial islamique de la charia.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/22/divorce-violence-et-pauvrete-le-rapport-telenisa-2024-revele-les-lacunes-de-la-justice-pour-les-femmes-au-sein-de-la-famille/
Le lancement a réuni des membres du Parlement, des bailleurs de fonds, des sympathisant·es et des partenaires de SIS dans un effort commun pour faire avancer des réformes juridiques et politiques qui ne peuvent plus être reportées.
Depuis sa création en 2003, Telenisa a fourni des conseils juridiques gratuits à plus de 10 000 client·es, donnant ainsi aux individu·es, principalement des femmes, les moyens de prendre des décisions éclairées fondées sur le droit et les faits. Couvrant des questions telles que le divorce, la polygamie, la pension alimentaire, la garde des enfants, les biens matrimoniaux et les procédures judiciaires, Telenisa est devenu une bouée de sauvetage pour les personnes vulnérables qui ne bénéficient pas d'une protection juridique suffisante.
Ces statistiques sont plus que de simples chiffres : elles reflètent les expériences vécues par des femmes et des enfants dont les droits et la dignité sont trop souvent bafoués. Les conclusions mettent en évidence des faiblesses systémiques en matière d'application de la loi et de responsabilité qui exigent une réparation immédiate.
Publiés le 9 septembre 2025, les résultats de l'année 2024 dressent un tableau inquiétant : sur les 188 cas signalés, 92% des client·es étaient des femmes, issues pour la plupart de ménages à faibles ou moyens revenus. La majorité des cas concernaient des maris qui ne versaient pas de pension alimentaire, des batailles prolongées pour la garde des enfants et une augmentation alarmante du non-respect des décisions de justice. Les signalements de violence domestique, d'abus sexuels, financiers et sociaux restent malheureusement fréquents. Si les femmes musulmanes constituent la majorité des clientes, un nombre croissant de personnes non musulmanes sollicitent également de l'aide, ce qui prouve que ces injustices touchent toutes les communautés.
Ces statistiques sont plus que de simples chiffres : elles reflètent les expériences vécues par des femmes et des enfants dont les droits et la dignité sont trop souvent bafoués. Les conclusions mettent en évidence des faiblesses systémiques dans l'application de la loi et la responsabilisation, qui exigent une réparation immédiate. C'est pourquoi la présence de députés lors du lancement était essentielle. Leur mandat va au-delà de la représentation ; il inclut la responsabilité d'agir de manière décisive pour remédier à ces injustices.
Le plaidoyer fondé sur des données probantes, comme le démontre Telenisa, fournit aux décideurs politiques les informations nécessaires pour promouvoir des réformes législatives et des protections plus solides. Les femmes et les enfants ne peuvent plus se permettre d'attendre. Les statistiques appellent toutes les parties prenantes (législateurs, société civile et grand public) à travailler ensemble pour combler les lacunes du droit de la famille, faire respecter les ordonnances existantes et garantir que la justice ne soit pas une promesse insaisissable, mais une réalité vécue.
Statistiques et conclusions de Telenisa 2024 (disponible en bahasa melayu et en anglais — les parties en anglais commencent à la page 44)
Statistiques et conclusions de Telenisa pour 2023
Statistiques et conclusions de Telenisa pour 2022
Statistiques et conclusions de Telenisa pour 2021
* Telenisa propose des consultations juridiques gratuites sur le droit islamique de la famille et le droit pénal islamique
Principales conclusions
Les femmes sont très largement majoritaires dans la clientèle
92 % des clients étaient des femmes, issues pour la plupart de milieux à faibles ou moyens revenus.
Crise des pensions alimentaires pour enfants
19 des 46 problèmes rencontrés par les client·es de Telenisa sont liés aux pensions alimentaires pour enfants. Principales causes : pères sans emploi (14), pensions alimentaires insuffisantes versées par les pères (12) et non-respect des décisions de justice (5).
Litiges liés au mariage et au divorce
Le nombre élevé de cas de talaq hors des tribunaux (16) et de mariages non enregistrés (42) porte atteinte aux droits des femmes.
Problèmes liés à la garde des enfants
23 litiges liés à la garde des enfants, souvent liés à des mariages non enregistrés ou polygames.
Violence et maltraitance
20 cas de violence domestique, 7 cas de violence sexuelle, 1 cas de viol conjugal et 1 cas de maltraitance d'enfant. La maltraitance n'est pas seulement physique, elle est également financière (26 as) et psychologique (23 cas).
Obstacles à la justice
Près de 10 femmes n'ont pas été représentées devant les tribunaux. Certaines ont été confrontées à des avocats peu scrupuleux et à des juges absents, ce qui témoigne de faiblesses systémiques.
Recommandations
Agence pour le soutien à l'enfance
Créer une agence pour le soutien à l'enfance en Malaisie afin de gérer les paiements et de veiller au respect des obligations.
Mettre en place un fonds provisoire de soutien à l'enfance pour les mères/enfants en attente d'arriérés.
Services juridiques
Aide juridique subventionnée en matière de charia pour les B40 dans chaque État.
Mobiliser davantage d'avocats bénévoles spécialisés en charia par l'intermédiaire d'ONG et d'institutions.
Créer une plateforme d'information numérique sur les droits des femmes et les procédures judiciaires (multilingue).
Résolution des affaires
Délai pour les affaires relevant de la charia (12 à 18 mois).
Réviser les affaires tous les 3 mois.
Utiliser un système numérique de gestion des affaires et une vérification en ligne.
Révision des règles qui pénalisent/discriminent les femmes.
Éthique professionnelle
Renforcement des mécanismes de plainte contre les avocats/juges.
Création d'un tribunal de déontologie pour les magistrats de la charia.
Violence domestique
Développement des services de soutien psychologique, des refuges et des lignes d'assistance téléphonique 24h/24.
Intégration des abus psychologiques, économiques et sexuels dans la législation.
Formation des agents de première ligne (responsables de mosquées, policiers, personnel religieux).
Connaissances juridiques et financières
Modules sur les connaissances financières et les droits de la charia dans les programmes pré/post-maritaux.
Infographies/vidéos sur les droits post-divorce via les canaux religieux.
Planification et distribution successorales
Publier des directives sur les hibah, wasiat, wakaf, wasiyyah.
Campagne nationale de sensibilisation à la planification successorale familiale.
Tendances en matière de divorce d'après les conclusions de Telenisa 2024
Les dernières statistiques de Telenisa 2024 révèlent que les trois principales causes de divorce chez les femmes musulmanes en Malaisie sont les suivantes :
Rupture de la communication – 36 cas
Violence domestique – 28 cas
Problèmes financiers – 24 cas
Ces résultats soulignent que le divorce n'est pas simplement le résultat de différences irréconciliables, mais souvent le reflet de défis structurels plus profonds auxquels sont confrontées les femmes dans le mariage.
La rupture de la communication souligne la nécessité d'une plus grande sensibilisation au bien-être émotionnel et psychologique au sein du mariage, tandis que les difficultés financières montrent comment l'insécurité économique peut mettre à rude épreuve les familles, en particulier lorsque les femmes dépendent de conjoints qui ne fournissent pas une nafkah (pension alimentaire) suffisante.
Le plus alarmant est la persistance de la violence domestique comme facteur de divorce, ce qui montre que trop de femmes sont encore contraintes de choisir entre leur sécurité et le maintien d'une relation néfaste.
Le SIS Forum (Malaisie) souligne que ces questions doivent être traitées non seulement au sein des familles, mais aussi au niveau systémique. Il est urgent de mettre en place des politiques qui appliquent les ordonnances alimentaires, renforcent l'accès à l'aide juridique et élargissent les services de soutien aux victimes de violence.
Un système judiciaire compatissant, ancré dans les maqasid al-shari'ah (objectifs de la loi islamique), doit donner la priorité à la dignité, à la sécurité et au bien-être des femmes et des enfants.
« Une justice retardée est une justice refusée. Pour chaque cas que nous enregistrons, il y a beaucoup d'autres femmes qui ne peuvent pas se manifester. Les réformes en matière d'application de la loi, d'aide juridique et de mécanismes de protection ne sont pas facultatives : elles sont essentielles si nous voulons vraiment instaurer la justice et la compassion dans notre système de la charia », Rozana.
https://www.freiheit.org/malaysia/telenisa-statistics-and-findings-2024-call-action-women-and-childrens-rights
Traduit par DE
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Briser les obstacles : La lutte des fillettes iraniennes
Chaque année, le 11 octobre, le monde célèbre laJournée internationale de la fille , une journée consacrée à la célébration des droits des filles et à la reconnaissance des défis qu'elles affrontent. Mais en Iran, cette commémoration mondiale met en lumière l'une des crises les plus urgentes des droits humains de notre époque.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/10/17/briser-les-obstacles-la-lutte-des-fillettes-iraniennes/?jetpack_skip_subscription_popup
La lutte pour les droits des filles en Iran
Sous le régime clérical iranien, les filles subissent une double discrimination parce qu'elles sont à la fois jeunes et femmes. Des failles juridiques permettent le mariage des enfants, certaines filles étant contraintes à l'union avant même d'avoir 13 ans. Les tentatives visant à relever l'âge légal du mariage ont été à plusieurs reprises bloquées par des responsables invoquant des motifs « religieux ». Parallèlement, les filles âgées de seulement neuf ans peuvent être tenues pour pénalement responsables selon la loi iranienne.
Ces politiques privent les filles de leurs droits et perpétuent un cycle d'inégalités laissant nombre d'entre elles privées d'éducation, de liberté et de sécurité.
L'éducation : un rêve refusé à de nombreuses filles iraniennes
L'éducation, clé de l'émancipation, est devenue un rêve lointain pour d'innombrables filles iraniennes. Les rapports de la Commission des Femmes du CNRI montrent que près de deux millions d'élèves ont abandonnél'école en 2023–2024 la majorité venant de régions défavorisées.
La pauvreté, l'insécurité des écoles et le manque de moyens de transport sont les principaux moteurs de cette crise. Dans des provinces telles que le Sistan-et-Baloutchistan et le Khouzestan, de nombreuses familles ne peuvent pas payer les manuels scolaires, les uniformes ou les frais de déplacement. Les filles sont souvent les premières que l'on retire de l'école lorsque les ressources familiales s'épuisent.
Pour certaines, même se rendre à l'école peut être dangereux.L'effondrement des bâtiments, les incendies et les fourgonnettes scolaires non sécurisées ont coûté la vie à de jeunes élèves, de sombres rappels de la négligence qui règne dans le système éducatif iranien.
Mariage des enfants et travail des enfants : la crise cachée
Derrière les chiffres se cachent de véritables tragédies humaines. Fatima Soleimani, une fillette de 12 ans de la province de Kermanchah, s'est donné la mort plutôt que d'être forcée à se marier une histoire qui hante encore de nombreux Iraniens.
Entre 2017 et 2018, les données officielles ont montré que plus de 230 000 filles de moins de 15 ans avaient été mariées en Iran dont 194 âgées de moins de 10 ans. Dans le même temps, des millions de filles sont piégées dans le travail des enfants, travaillant dans des conditions dangereuses au lieu d'aller à l'école Leur avenir est façonné par la contrainte, non par le choix.
Voix du courage et appel au changement
Malgré toutes les discriminations et les souffrances qu'elles subissent, les filles iraniennes restent inébranlables, faisant preuve d'un courage remarquable. Les épreuves et les privations qu'elles endurent, comme celles d'autres segments de la société, proviennent du régime oppressif, misogyne et médiéval des mollahs.
Les jeunes écolières et étudiantes ont pleinement conscience de cette réalité et, pour cette raison, elles ont joué un rôle actif dans les soulèvements et les manifestations populaires. Lors du soulèvement national de 2022, beaucoup d'entre elles ont courageusement rejoint la lutteet sacrifié leur vie pour la liberté. Aujourd'hui, un nombre croissant de ces jeunes filles rejoignent les Unités de Résistance pour aider à renverser le régime et créer un avenir meilleur pour elles-mêmes et pour toutes les femmes et les hommes d'Iran.
Ce n'est qu'à travers le renversement de ce régime tyrannique que les droits des filles iraniennes pourront réellement être respectés et qu'une société libre, égalitaire et humaine pourra être construite pour leur permettre de grandir et de s'épanouir.
Un avenir façonné par le choix, non par la contrainte
Les fillettes iraniennes méritent ce que mérite chaque enfant le droit de rêver, d'apprendre et de vivre sans peur.
Alors que le monde célèbre la Journée internationale de la fille, ne nous contentons pas de sensibiliser, mais exigeons des actions. Car donner du pouvoir aux filles ne transforme pas seulement leur vie, cela transforme les nations.
https://wncri.org/fr/2025/10/11/fillettes-iraniennes-filles-iraniennes/
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Cessons de nous demander pourquoi les femmes n’ont pas d’enfants et demandons-nous, pour une fois : pourquoi les hommes n’en ont-ils pas ?
Dans l'ensemble, les hommes à qui j'ai parlé, tout comme les femmes, veulent des enfants. Mais une multitude de problèmes, allant du logement à la santé mentale, font obstacle à leur projet.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Pourquoi les femmes n'ont-elles pas d'enfants ? C'est la question que tout le monde se pose alors que le taux de fécondité atteint un niveau historiquement bas en Angleterre, en Écosse et au Pays de Galles. Un ensemble de réponses est toujours avancé, allant des plus sensées (coûts liés à la garde d'enfants et au logement ; pénalité professionnelle liée à la maternité) aux plus absurdes (être tellement inconscientes de notre propre fertilité que nous nous réveillons un jour en réalisant qu'il est trop tard). Mais peut-être est-il temps de se demander non seulement « pourquoi les femmes n'ont-elles pas d'enfants ? », mais aussi « pourquoi les hommes n'en ont-ils pas ? ».
Les hommes sont largement absents du débat sur le taux de natalité. Il est ironique que, parmi toutes les déclarations pontifiantes et les idées politiques visant à encourager davantage de femmes à avoir des enfants – une discussion souvent menée par des hommes –, l'autre moitié de l'humanité soit remarquablement peu prise en compte. Une partie du problème réside dans l'absence de données : comme beaucoup de pays européens, nous ne disposons pas vraiment d'informations sur la fertilité masculine. Sans données, nous n'avons qu'une vision partielle de la situation.
Que savons-nous donc ? Eh bien, nous savons que la crise du taux de natalité n'est pas vraiment due au fait que les personnes ont moins d'enfants, mais plutôt au fait que beaucoup moins de personnes deviennent parent·es. Comme l'a récemment écrit le démographe Stephen J Shaw, le nombre de personnes sans enfant est en augmentation, même si la plupart des personnes continuent de dire qu'elles veulent des enfants. Il a souligné que l'absence d'enfants non planifiée – ou l'infertilité involontaire pouvait souvent s'expliquer par le simple fait de ne pas trouver le bon partenaire. Cela semble logique au vu de ce que l'on appelle la « récession relationnelle » ou le « fossé entre les sexes ». Les individu·es ne se mettent tout simplement plus en couple comme avant.
La statistique inquiétante citée par Shaw est qu'une Britannique qui aurait atteint l'âge de 28 ans sans enfant en 2023 n'aurait que 50% de chances de devenir mère. Ce qu'il ne se demande pas, c'est ceci : si la plupart des femmes souhaitent toujours avoir des enfants, qu'advient-il des partenaires masculins appropriés et disposés à les avoir lorsque les individus atteignent la fin de la vingtaine et la trentaine ?
Le Dr Joe Strong, démographe et chercheur à l'université Queen Mary de Londres, m'explique que les couples hétérosexuels ont tendance à être plus proches en âges, contrairement au passé et que les hommes diplômés de l'université reportent également le moment d'avoir des enfants. « Les données recueillies auprès d'hommes et de femmes en couple montrent que l'une des principales raisons du report de la maternité est l'attente que les deux partenaires soient prêt·es », explique-t-il. « Les décisions ne sont pas prises dans l'abstrait ; le report de la paternité par les hommes est lié aux énormes obstacles économiques et sociaux auxquels les femmes sont confrontées. »
Cela fait écho aux sentiments exprimés par les hommes à qui j'ai parlé. Parmi ceux qui étaient en couple et voulaient des enfants (il y en avait quelques-uns qui n'en voulaient tout simplement pas), attendre que leur partenaire féminine soit prête ou ait établi sa carrière était un facteur important, tout comme l'accès à la propriété. Pour ceux qui étaient célibataires, il s'agissait de trouver quelqu'une avec qui ils étaient sûrs de vouloir fonder une famille, dans une pratique sociale de rencontres qui ne semble pas toujours propice à cet objectif.
Tom, la trentaine bien avancée, voulait avoir des enfants avec son ex, avec qui il a été pendant plusieurs années, mais elle ne voulait pas d'enfants avec lui. Maintenant qu'il est célibataire, il ne parle pas d'« horloge biologique » (même si les hommes en ont aussi une), mais d'« horloge psychologique ». « On n'a pas une éternité pour apprendre à connaître quelqu'un suffisamment bien afin de savoir au fond de soi si l'on veut passer le reste de sa vie à élever un enfant [avec cette personne] », m'explique-t-il.
Il y a aussi l'aspect financier. Tom touche le revenu universel depuis qu'il a perdu son emploi. « Est-il encore possible, d'un point de vue matériel et financier, d'avoir un enfant ? Je ne le pense pas. Je ne pense pas que cela soit envisageable dans un avenir proche », dit-il. Il n'a pas les moyens de payer le logement et la garde d'enfants nécessaires pour élever un enfant en ville, et déménager signifierait s'éloigner de la communauté d'ami·es et de la famille dont tout le monde a besoin lorsqu'on devient parent.
Strong note que « la précarité croissante du marché du travail signifie qu'il est plus difficile pour les hommes de répondre aux attentes sociales qui leur imposent de « subvenir aux besoins » de leur famille. Il était autrefois beaucoup plus facile de se lancer dans le monde adulte : le logement et le coût de la vie étaient plus abordables, les emplois souvent nombreux. Avoir un enfant à 25 ans, par exemple, alors que l'on vivait de manière indépendante depuis l'âge de 18 ans, semblait peut-être plus normal qu'aujourd'hui, et certainement plus faisable lorsqu'on n'avait pas besoin de deux revenus pour subvenir aux frais de logement. Si l'on vit encore chez ses parent·es ou en colocation et que l'on souffre d'une dépression paralysante, il est peu probable que l'on songe à avoir des enfants, surtout si l'on a à peine les moyens de sortir boire un verre.
Au-delà des circonstances économiques, cependant, il y a eu un changement fondamental dans la façon dont nous percevons le fait d'avoir un enfant. Ce qui était autrefois un événement « fondateur » dans la vie – quelque chose que l'on faisait en entrant dans l'âge adulte – est désormais un événement « aboutissement », c'est-à-dire quelque chose que l'on fait après avoir atteint tous les autres objectifs de la vie. Sauf que ces objectifs semblent de plus en plus difficiles à atteindre.
« Il n'existe pas d'explication unique pour les décisions des hommes en matière de fertilité », souligne Strong. « Les décisions concernant le fait d'avoir des enfants ou non et le moment de les avoir varient énormément selon les contextes et les groupes démographiques. » Il s'agit d'un débat complexe qui nécessite des solutions nuancées. Nous devons en savoir plus sur tous les facteurs qui influencent la fertilité masculine et le taux de natalité, de la culture moderne des rencontres amoureuses et de la pornographie au logement, en passant par la crise de la santé mentale masculine et la consommation de cannabis. Si vous avez entre 20 et 39 ans, vous avez probablement souvent ce genre de discussions avec vos proches. C'est mon cas, en tout cas. Leur absence du débat n'en est que plus frappante.
Rhiannon Lucy Cosslett
Rhiannon Lucy Cosslett est chroniqueuse au Guardian.
https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/sep/21/women-children-men-housing-mental-health
Traduit par DE
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Contourner les États belliqueux pour faire la paix ?
Un forum, qui vient de se tenir en Europe, met de l'avant une idée basée sur les divers acteurs de la société civile pour arriver à contourner les pays qui ont des réticences à promouvoir des processus de paix.
C'est environ 4 000 participants du monde entier, 25 ministres et plus de 15 chefs d'État et de gouvernement qui ont assisté au Forum de Paris sur la Paix, qui s'est déroulée les 29 et 30 octobre et dont le thème était, « Nouvelles coalitions sur la paix, les peuples et la planète ». Ceux-ci ont écouté environ 500 intervenants et participé à près de 90 tables rondes et conférences.
Contourner les États belliqueux
Le fondateur et directeur général du forum de Paris sur la Paix, Justin Vaïsse, n'y va pas par quatre chemins. « Nous sommes déterminés à remplir notre mission : réinventer la diplomatie dans un monde en mutation. » Il visait cette année à construire de nouvelles coalitions tentant de promouvoir la paix dans les conflits qui confrontent les nations et les populations de la planète.
L'ex-patron de l'organisation mondiale du commerce (OMC) qui est actuellement le vice-président de ce forum, Pascal Lamy, considère qu'il y a un lien entre les guerres, les conflits, les changements climatiques, la perte de la biodiversité et le recul de la démocratie. Ce Forum tente donc de prendre ensemble tous ces phénomènes et de changer les manières de coopérer à l'international. « Nous voyons bien que les nations souveraines, qui sont 200 sur cette planète, ont de plus en plus de mal à se mettre d'accord pour faire les choses ensemble », affirme-t-il en pointant qu'en matière de climat ou de paix, il faut que toutes les parties prenantes travaillent ensemble pour espérer réussir.
Le Forum veut donc depuis huit ans contourner les États réfractaires aux propositions de paix en s'adressant directement à des acteurs dont l'intérêt est de parvenir à des résultats tangibles. Sont visé les grosses organisations de la société civile, telle WWF ou Greenpeace qui ont en commun avec le business, de grandes institutions académiques et avec des élus de grandes villes, d'obtenir à court terme des résultats qui sont ce que les populations veulent, sans être bloqué par des objectifs et des intérêts de dirigeants de pays réfractaires à la paix.
Nouvelles coalitions
« Quand nous nous penchons au chevet d'un monde brutalisé et chaotique, ce n'est pas simplement pour l'analyser : c'est pour agir, c'est pour coaliser les acteurs en vue de le transformer », affirmait Justin Vaïsse lors de la clôture de l'événement.
Trois nouvelles coalitions ont été formées lors de ce forum. Celle pour la paix a travaillé sur la crise des Grands Lacs sur le continent africain, les défis au Moyen-Orient et en Ukraine, la protection des démocraties, ainsi que la gouvernance de l'IA. L'ancien Premier ministre israélien, Ehud Olmert, y a mis de l'avant la nécessité d'une solution à deux États en Palestine. Michelle Bachelet, ancienne Haute-Commissaire aux droits de l'Homme à profiter de l'occasion pour annoncer sa candidature au poste de Secrétaire général des Nations unies.
Dans celle pour les peuples qui a touché l'intégrité de l'information et les médias indépendants, en présence du Prix Nobel de la paix, Maria Ressa, a été adoptée par 29 États une déclaration politique collective pour renforcer l'action multilatérale, augmenter les ressources pour promouvoir une information fiable et contrer la manipulation.
En ce qui concerne celle pour la planète, qui soulignait le 10e anniversaire de l'Accord de Paris et préparait la COP 30 au Brésil, a été soulignée l'urgence de réduire les émissions de méthane, d'accélérer la reforestation et de renforcer la coopération nord-sud. Le président de la COP 30, André Aranha Corrêa do Lago, a réussi à obtenir un large consensus sur la nécessité de réduire concrètement les émissions de méthane du secteur énergétique et d'accélérer l'élimination du charbon.
L'autosuffisance de l'Afrique
L'autosuffisance de l'Afrique en matière alimentaire en 2030 et comment rétablir une justice économique pour les pays émergents ont aussi été des sujets importants. « On a commencé à deux, trois, maintenant on est 30 ou 50 organisations qui travaillent ensemble dans cette direction », continue Pascal Lamy. Selon lui, l'Afrique dispose d'un maximum de ressources naturelles dont l'économie mondiale a besoin. En même temps, ce continent est très durement frappé par le réchauffement climatique et par la diminution de la biodiversité.
La question serait donc comment mobiliser la valeur de ces ressources naturelles dans une économie internationale qui, dans beaucoup de cas, ne leur donnent pas leur vraie valeur. « Si on donne un prix négatif, on pénalise les émissions de carbone et que l'on rémunère l'absorption de carbone, beaucoup de forêts et de cultures africaines sont capables de faire ça, alors on leur donnera une valeur qui permettra à des investisseurs de faire de l'argent avec ces ressources naturelles qui sont dans la plupart des cas, et le cas africain, beaucoup plus propre qu'ailleurs. »
Pascal Lamy, qui prône ce que des organisations comme les Nations Unies appellent une seule santé pour les gens, les pays et la nature, considère qu'on ne peut pas, dans un monde malade, ne pas avoir de conflit.
Michel Gourd
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ONU : après 80 ans de promesses, un aveu d’impuissance !
Le 24 octobre 2025, l'Organisation des Nations Unies (ONU) fête ses 80 ans. Née des ruines de la Seconde Guerre mondiale, elle devait garantir la paix et éviter le retour du chaos. Huit décennies plus tard, le monde compte plus de guerres que de négociations réussies. L'ONU demeure pourtant l'un des rares lieux où toutes les nations peuvent encore dialoguer. Mais son influence s'effrite, freinée par les rivalités et les blocages d'un système devenu trop rigide.
28 octobre 2025 | tiré du Journal des alterntives
https://alter.quebec/onu-apres-80-ans-de-promesses-un-aveu-dimpuissance/
Aux origines : un espoir collectif
En 1945, cinquante pays signaient à San Francisco la Charte des Nations Unies. Le monde sortait à peine de la barbarie de la Seconde Guerre mondiale et l'idée d'un système fondé sur la coopération plutôt que sur la force paraissait révolutionnaire. L'ONU reposait sur trois piliers : maintenir la paix, défendre les droits humains et promouvoir la coopération internationale.
Les décennies suivantes ont vu des progrès majeurs : la décolonisation, la reconnaissance du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, la création d'agences comme l'OMS ou l'UNESCO. Pendant longtemps, l'ONU a incarné un idéal : celui d'une humanité capable de se doter d'institutions communes pour résoudre ses différends.
Gaza : le miroir d'un système à bout de souffle
Dès ses débuts, l'ONU a été marquée par la guerre froide. Le Conseil de sécurité, censé garantir la paix, a donc accordé à certaines puissances un droit de véto capable d'empêcher toute décision collective. Ce pouvoir, imaginé pour préserver l'équilibre entre grandes nations, s'est vite transformé en outil de blocage.
Depuis, les États-Unis en font un usage répété, souvent pour protéger Israël. Le conflit à Gaza en est la preuve la plus récente : Washington a opposé plusieurs vétos à des résolutions réclamant un cessez-le-feu ou la protection des civils. Cette position alimente un profond sentiment d'injustice dans une grande partie du monde.
La guerre à Gaza est alors devenue le symbole de l'impuissance de l'ONU. Les images de destructions, les chiffres des morts civiles, les cris d'alarme des ONG, tout cela contraste avec le silence du Conseil de sécurité.
L'Assemblée générale, où chaque pays dispose d'une voix, a voté à une large majorité en faveur d'un cessez-le-feu immédiat. Mais ces votes, non contraignants, n'ont eu aucun effet concret. La comparaison entre les réactions au Conseil de sécurité de l'ONU face à l'invasion de l'Ukraine et au conflit de Gaza souligne les limites du système actuel : tout dépend de la position des membres permanents du Conseil et de leur usage du droit de véto.
Cette situation affaiblit la crédibilité de l'organisation et relance le débat sur sa capacité à représenter équitablement la communauté internationale.
Le véto : un privilège à repenser
La question du droit de véto est aujourd'hui au cœur de tout débat sur la réforme de l'ONU. Depuis 1945, les États-Unis ont utilisé le véto plus de 80 fois, majoritairement pour protéger Israël. La Russie s'en est également servie à maintes reprises, notamment pour bloquer des résolutions sur la Syrie ou l'Ukraine. La Chine, plus discrète, l'a employé pour défendre ses alliés.
Beaucoup de pays demandent aujourd'hui que le véto soit limité, suspendu dans les cas d'atrocités massives, ou soumis à une justification publique. Des propositions circulent aussi pour élargir le Conseil de sécurité à des pays d'Afrique, d'Amérique latine ou d'Asie, afin de mieux refléter le monde d'aujourd'hui.
Mais ces réformes supposent l'accord des membres permanents eux-mêmes. Autrement dit, ceux qui profitent du système devraient renoncer à une part de leur pouvoir.
Réformer sans détruire
Réformer l'ONU ne veut pas dire la remplacer ou la démanteler. Face aux crises climatiques, aux pandémies, aux guerres et aux migrations, aucun État ne peut agir seul. La coopération reste vitale.
L'ONU doit se réinventer sans perdre son âme : devenir plus transparente, plus représentative, plus réactive. Elle doit redonner du sens à la parole collective. Les jeunes générations, dans le monde entier, ne comprennent plus qu'on puisse condamner la guerre d'un côté et rester silencieux devant une autre.
Le monde d'aujourd'hui n'est plus celui de 1945. Les rapports de force ont changé, les menaces aussi. Le multilatéralisme doit redevenir un outil d'équilibre, pas une scène de blocage.
80 ans après : que reste-t-il du rêve ?
À 80 ans, l'ONU se trouve à un tournant décisif de son histoire. Plusieurs la jugent affaiblie, d'autres la considèrent comme indispensable. Sans l'ONU, il n'existerait ni coordination pour l'aide internationale, ni accords sur le climat, ni véritable espace de dialogue universel. Mais si l'organisation reste inefficace, le monde demeure soumis à la loi du plus fort et aux intérêts particuliers des grandes puissances.
Aujourd'hui, l'ONU ne peut plus se contenter de déclarations et de résolutions symboliques. Elle doit démontrer sa capacité à agir concrètement, même lorsque les enjeux impliquent les États les plus influents. Faute de quoi, elle pourrait connaitre le même sort que la Société des Nations, incapable de prévenir les conflits majeurs et confrontée à l'échec face à la guerre. L'avenir de l'organisation dépend donc de sa volonté et de sa capacité à transformer ses principes en actions tangibles.
Pour un multilatéralisme vivant
Célébrer 80 ans d'existence, c'est reconnaitre une réussite : celle d'avoir maintenu un espace de dialogue malgré les divisions et les conflits. Mais c'est aussi un appel à refonder cet espace.
Le monde a besoin d'une ONU forte, non pas autoritaire, mais juste. D'une ONU qui écoute les peuples autant que les États. D'une ONU qui protège, arbitre et alerte, sans crainte de froisser les puissances.
Le rêve de 1945 n'est pas mort. Il attend simplement d'être remis à jour.
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Comment les États-Unis ont encore une fois tourné le dos au reste du monde
Nous sommes le 23 septembre 2025 et il est à peu près 9 heures quand le président Donald Trump s'apprête à prononcer son discours devant l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations Unies.
Un discours qui va durer une heure alors que les dirigeants sont normalement limités à 15 minutes. Un discours qui illustre l'obscurantisme dans lequel plongent les États-Unis depuis plusieurs années. Un discours, qui au sein même d'une institution ayant servi et servant pour des appels à la paix, à la sécurité et à la coopération, témoigne de l'abandon du rôle que les États-Unis prétendaient occuper dans le monde.
Enfin, un discours au travers duquel Trump révèle, une bonne fois pour toutes, une stratégie
politique qui montre que les États-Unis ont tourné le dos à la communauté internationale.
Depuis 2016 et son arrivée au pouvoir, Trump exacerbe la position ambigüe déjà toute tracée des États-Unis en ce qui concerne le multilatéralisme et la coopération internationale. Il n'en a que faire. Son slogan « Make America Great Again » est la parfaite illustration de sa volonté et tout cela est complètement retranscrit dans son discours. Certes, critiquer les Nations Unies, ce n'est pas une nouveauté, on se souvient, en ce sens, de certains discours d'anciens présidents américains qui ont critiqué son action. Pour autant, en le faisant d'une façon si frontale et directe, le président Trump est en rupture totale avec le passé dont il hérite. Un petit cadre historique nous permet de mieux comprendre cela.
En effet, la création des Nations Unies est intimement liée à l'histoire des États-Unis. L'idée de l'institution qui naît à la fin de la Seconde Guerre mondiale provient directement du travail des présidents Truman et Roosevelt. C'est à San Francisco, en 1950, que la Charte des Nations Unies est rédigée.
Depuis maintenant plusieurs années, l'administration Trump, que ce soit durant son premier ou son second mandat, réduit drastiquement ses engagements internationaux en se retirant de nombreuses institutions et traités en vigueur. On pense ici au retrait des accords de Paris, au retrait de l'Organisation mondiale de la Santé annoncé le 20 janvier dernier et en somme, au blocage du fonctionnement de l'organe d'appel de l'OMC. En prenant de telles positions, les États-Unis affaiblissent considérablement les actions et les effets de ces institutions et de ces traités, mais en contrepartie c'est aussi une diminution incontestable de leur poids sur la scène diplomatique. De nouvelles puissances telles que certains blocs régionaux comme les BRICS ou l'Organisation de coopération de Shanghai tentent de combler le vide diplomatique que laissent les États-Unis.
Il n'est pas question, ici, de décrire le discours du président qui me semble assez clair et
compréhensible. Il est nécessaire de comprendre que les idées véhiculées dans son discours
nous donnent les clefs pour comprendre le positionnement des États-Unis sur la scène internationale. Un positionnement qui envoie un message qu'on peut qualifier d'inquiétant
envers leurs alliés. Si Trump semble entretenir des relations avec de nombreux chefs d'États européens, il ne se cache pas de les critiquer de manière très vive en allant même jusqu'à dire, en parlant d'immigration, « vos pays sont en train d'aller en enfer » durant son discours. Pour lui c'est une mise en garde. En réalité, c'est un ultimatum posé aux pays européens qui transforme la coopération en soumission. Aujourd'hui, compter de manière stable sur les États-Unis est un pari risqué.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les différentes administrations américaines se sont servies du multilatéralisme et de l'unilatéralisme comme des outils diplomatiques, de manière opportuniste et pour servir leurs propres intérêts. Trump continue dans cette lignée, ce qui nous amène à nous demander si l'on ne se dirige pas petit à petit vers un monde sans voir contre les États-Unis ?
Il est évident que personne ne peut nier l'état catastrophique dans lequel est l'Organisation
des Nations Unies. Son impuissance dans les différents conflits actuels illustre cela. Trump
n'oublie d'ailleurs pas de critiquer ouvertement ce manque d'efficacité. Mais, comment expliquer cette inefficacité ? On peut mentionner plusieurs choses que le président omet de
dire. Tout d'abord, les États-Unis n'ont toujours pas payé leur part pour contribuer au budget de l'ONU depuis l'arrivée du président en janvier alors qu'ils sont les premiers contributeurs à hauteur de 22 %. C'est aussi ce même pays qui paralyse à de nombreuses reprises l'action du Conseil de sécurité pour la guerre à Gaza en utilisant le droit de veto à chaque fois. Trump semble dire qu'il soutient à 100 % l'action des Nations Unies. En réalité, ce n'est absolument pas le cas. La responsabilité des États-Unis est grande pour expliquer la paralysie et l'inaction de l'organisation
En outre, c'est un discours pénible et complètement décousu que nous offre le président Trump. Un discours rempli de contradictions et qui illustre le rejet unanime de toutes formes de coopération internationale des États-Unis. Pour autant, c'est un discours qui a de lourdes conséquences. Le reste du monde a la possibilité de se mobiliser et de s'unir en créant des coalitions indépendantes de l'emprise des États-Unis. C'en est même un devoir.
Les États-Unis ne peuvent se comporter d'une telle manière sans en subir les conséquences.
Ignorer les défis mondiaux en revient à tomber dans une forme d'obscurantisme qui ne doit
pas être le choix des autres nations. La crise du multilatéralisme ne peut être une fin en soi
et invite les pays du reste du monde à trouver de nouvelles manières de coopérer. Trump semble convaincu que les États-Unis n'ont jamais été autant au sommet sur de nombreux points.
Bien au contraire, la journée du 23 septembre restera gravée dans les mémoires comme le jour où les États-Unis ont définitivement tourné le dos au reste du monde.
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COP30 : il est temps de laisser la place aux communautés autochtones
La déforestation au Brésil a connu une hausse alarmante de 9,1 % entre août 2024 et mai 2025, avec une explosion de 92 % pour le seul mois de mai, selon l'Institut national de recherches spatiales (INPE).
Tiré du Journal des Alternatives
Par Mariam Jama-Pelletier -27 octobre 2025
Le président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva, lors de l'annonce en 2023 de la réalisation de la COP 30 à Belém @ photo : Ricardo Stuckert/PR CC BY 2.0 via Wikicommons
Non loin de ces ravages, la COP 30 s'ouvrira en novembre prochain à Belém, au cœur même de l'Amazonie brésilienne. Une fois encore, la planète rassemblera ses dirigeantes et dirigeants pour débattre du climat, multiplier les engagements et promettre des réformes. Mais derrière les discours diplomatiques et les poignées de main soigneusement chorégraphiées, une préoccupation majeure persiste : la faible représentation des Premiers Peuples dans les décisions mondiales sur l'environnement.
Bien qu'ils ne constituent que moins de 5 % de la population mondiale, les peuples autochtones habitent ou gèrent près de 80 % des écorégions terrestres de la planète, selon World Wildlife Fund.
Pourtant, les persistances des violations des droits fonciers des peuples autochtones demeurent au cœur des crises écologiques actuelles et à venir. Ces défis dépassent les frontières physiques et nationales. Ils trouvent leur origine dans des activités humaines destructrices : déforestation, combustion d'énergies fossiles, expansion agricole, chasse et pêche industrielle. La majorité de ces activités se déroulent sur des terres autochtones, souvent sans leur consentement libre, préalable et éclairé, mettant en péril leur mode de vie, leur sécurité et parfois même leur survie.
Les communautés autochtones ne sont pas des spectatrices de la crise climatique, elles en sont en première ligne. Leur rôle dans la préservation des écosystèmes est aujourd'hui documenté : les territoires sous leur gestion affichent des taux de déforestation largement inférieurs que le restes. Leur savoir écologique, transmis sur des siècles, demeure un rempart essentiel face à la destruction accélérée de la planète.
Pourtant, les premiers peuples sont largement exclus des négociations. Selon Fany Kuiru Castro, directrice du Comité de coordination des organisations autochtones du bassin du fleuve Amazone (COICA), plus de 5 000 Autochtones souhaitent participer à la COP 30. Très peu ont obtenu une accréditation officielle. En cause : la capacité d'accueil limitée de Belém, les coûts exorbitants d'hébergement et l'absence de mécanismes de financement adaptés. Autrement dit, la voix de celles et ceux qui protègent la forêt est étouffée avant même d'avoir été entendue.
Tandis que les délégations diplomatiques se réuniront dans des salles climatisées, des communautés entières risquent leur vie pour défendre la forêt amazonienne. L'un des chefs de la communauté Ka'apor au Brésil, Itahu Ka'apor, aujourd'hui forcé de se cacher après avoir reçu des menaces de mort émanant de multinationales polluantes, incarne cette réalité brutale.
Ce ne sont pas les conférences, les fonds carbone ou les protocoles qui maintiennent la forêt debout. Ce sont les communautés qui y vivent, leur vigilance, leurs pratiques, leurs liens spirituels avec le territoire. Ignorer cette réalité revient à affaiblir toute stratégie climatique.
La COP 30 ne doit pas reproduire les erreurs des précédentes éditions. Elle ne doit pas seulement inviter les Premiers Peuples à témoigner, mais leur confier une place décisionnelle. Sans eux, la gouvernance climatique restera abstraite, déconnectée du terrain et vouée à l'échec.
Le Sommet des peuples est un rassemblement parallèle aux grandes conférences internationales sur le climat, où la société civile, les mouvements écologistes et les communautés autochtones se réunissent pour proposer des solutions alternatives et défendre la justice climatique.
Nous mettons nos pages au service des solutions alternatives, inclusives et portées par les Premières Nations, et nous rendons leur parole et leur place, qui leur reviennent de droit, à travers une couverture du Sommet des Peuples et à des activités de suivi axées sur les communautés autochtones.
Nous rappelons que la COP 30 doit cesser d'être un théâtre diplomatique et devenir un espace de cohabitation réelle des savoirs.
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Des États-Unis au Nigeria, la fabrique d’un « génocide des chrétiens »
Aux États-Unis, des responsables politiques chrétiens, en particulier évangéliques, affirment que les croyants au Nigeria seraient victimes de violences, voire de « génocide ». Le politiste Marc-Antoine Pérouse de Monclos, spécialiste des violences en Afrique, questionne la méthodologie scientifique des études sur lesquelles se basent ces dénonciations et les biais des promoteurs de ces thèses.
Tiré d'Afrique XXI.
Mars 2025 : à la suite d'auditions sur les persécutions contre les chrétiens, des membres du Congrès des États-Unis demandent au président Donald Trump de mettre en place des sanctions contre le Nigeria. Ils accusent les autorités d'Abuja de ne pas suffisamment veiller au respect de la liberté de religion dans un pays régulièrement présenté comme un cas d'école du choc des civilisations sur une ligne de fracture opposant un Nord « musulman » et sahélien à un Sud « chrétien » et tropical. Alors que le président Bola Tinubu est lui-même musulman, les néoconservateurs états-uniens en tiennent pour preuve le nombre de chrétiens tués par des groupes djihadistes ou des milices peules. À en croire certains, le géant de la région enregistrerait, en effet, plus de conflits religieux que tous les autres pays d'Afrique réunis (1).
Indéniablement, le Nigeria connaît des niveaux élevés de violence. Depuis la guerre de sécession du Biafra en 1967-1970, les accusations de génocide y sont fréquentes. Elles ont alimenté les conflits des années 1990 puis 2000, du soulèvement des Ogonis contre l'exploitation pétrolière dans le delta du Niger, sur la côte atlantique au sud, jusqu'aux confrontations entre migrants et autochtones dans la Middle Belt, à l'interface entre les aires de cultures islamique et chrétienne. Ainsi, le sultan de Sokoto, Muhammad Sa'ad Abubakar, et des chefs traditionnels peuls du Nord ont, à plusieurs reprises, dénoncé un prétendu génocide des musulmans installés à Jos, chef-lieu administratif et symbolique de l'État du Plateau, dans la ceinture centrale du pays.
De leur côté, des lobbies chrétiens ont accusé les migrants haoussas et peuls de massacrer les minorités autochtones de la région avec la complicité de l'armée. Musulman peul originaire de l'État septentrional du Katsina, le président au pouvoir de 2015 à 2023, Muhammadu Buhari, a notamment été soupçonné par les Églises pentecôtistes les plus extrémistes d'avoir couvert, voire coordonné une campagne de persécutions contre les chrétiens de la Middle Belt (2). Ces assertions ont parfois été relayées en Europe et aux États-Unis par des groupes de la mouvance évangélique, des parlementaires de droite ou des essayistes tels que Bernard-Henri Lévy.
Privilégiant la médiation, l'Église catholique du Nigeria a, quant à elle, pris soin de se tenir à l'écart des allégations les plus farfelues. En 2014, elle a suspendu sa participation à la Christian Association of Nigeria (CAN) pour se dissocier des déclarations belliqueuses de son président pentecôtiste, Ayo Oritsejafor. En 2019, une ONG états-unienne, Jubilee Campaign, a approché la Cour pénale internationale à La Haye afin de déposer une plainte contre les djihadistes de Boko Haram pour génocide. Dans un rapport intitulé « The Genocide is Loading » (qui n'a pas été mis en ligne), l'organisation soutenait que 4 194 chrétiens avaient été tués au Nigeria entre 2014 et 2016.
Des accusations qui ne sont pas nouvelles
Tout cela n'est pas complètement nouveau. À l'époque de la sécession biafraise, déjà, les rebelles avaient donné une tournure religieuse à leur combat et cherché à gagner le soutien des pays occidentaux en se présentant comme les cibles d'un génocide perpétré par les Haoussas et par les Peuls musulmans du Nord contre les Ibos chrétiens du Sud-Est (3). Les insurgés avaient avancé le chiffre de 1 à 2 millions de morts, essentiellement du fait d'un blocus militaire qui avait provoqué une effroyable famine mais qui n'avait pas débouché sur l'élimination des survivants après la victoire des « fédéraux », en 1970. Une fois défaits et écartés du pouvoir, les Ibo avaient continué de se dire victimes d'un génocide silencieux afin de dénoncer leur marginalisation politique et économique. L'un d'eux, Herbert Ekwe-Ekwe, soutenait ainsi dans Biafra Revisited (African Renaissance, 2007) qu'ils auraient compté près de 18 000 personnes des 20 000 assassinées par les forces de sécurité nigérianes entre 1999 et 2006, cela sans indiquer ni sources ni mode de calcul.
Aujourd'hui, les accusations et contre-accusations de génocide continuent de s'appuyer sur des assertions invérifiables. Du côté chrétien, elles se focalisent non seulement sur les affrontements dans l'État du Plateau, mais aussi sur le banditisme peul dans le Nord-Ouest et sur les insurrections djihadistes dans le Nord-Est qui les prennent souvent pour cible, même si la très grande majorité des victimes des factions de la mouvance Boko Haram est musulmane. Sans citer de sources, des représentants de la Christian Association of Nigeria (CAN) ont ainsi prétendu que des Peuls « radicalisés » avaient assassiné quelque 6 000 chrétiens de la Middle Belt pendant les six premiers mois de l'année 2018 (4). Au cours de la même période, une obscure ONG ibo d'Onitsha, International Society for Civil Liberties & the Rule of Law (Intersociety), avançait, pour sa part, que 2 400 fermiers chrétiens avaient été tués par des éleveurs et des « extrémistes » peuls, dans un article publié par le Christian Post.
Les chercheurs nigérians eux-mêmes n'ont pas forcément été plus regardants lorsqu'ils ont mobilisé des chiffres « sortis de leur chapeau » dans un pays où il n'existe ni données policières ni statistiques officielles à propos des homicides. Selon l'un d'eux, Charles Abiodun Alao, auteur de l'article « Islamic radicalisation and violence in Nigeria » publié par Routledge en 2013, la « radicalisation de l'islam » aurait ainsi causé la mort de 50 000 personnes entre 1980 et 2012.
Les chiffres arbitraires d'Open Doors
En général, les organisations évangéliques des pays occidentaux veillent, certes, à citer des sources lorsqu'elles recourent à des arguments quantitatifs pour démontrer l'ampleur de tueries à caractère génocidaire. Mais leurs références sont hautement discutables sur le plan scientifique. Citons, par exemple, Christian Solidarity Worldwide (CSW), un lobby britannique mené par une figure du parti conservateur anoblie par le gouvernement de Margaret Thatcher, ou bien encore le Global Terrorism Index et World Watch Monitor : le premier est un think tank australien qui a la particularité de désigner l'ensemble des éleveurs peuls « militants » comme un groupe terroriste ; le second, un collectif qui défend les droits des chrétiens dans le monde. Les distorsions statistiques sont parfois flagrantes. Dans un rapport publié en 2019, une ONG protestante, Open Doors, estimait ainsi que le Nigeria était le pays où l'on tuait le plus grand nombre de chrétiens dans le monde, avec 3 731 morts recensés en 2018 (5). Par la suite, le classement ne devait guère varier, avec quelque 3 100 meurtres sur un total de près de 4 500 à l'échelle planétaire en 2024.
Pour autant, il n'est pas évident que toutes les victimes comptabilisées par Open Doors aient été ciblées en raison de leur confession. Dans son rapport pour l'année 2024, l'ONG admettait que des bergers peuls tuaient des chrétiens « pour les empêcher d'élever du bétail », donc dans le cadre de rivalités relevant d'une compétition économique plus que de disputes d'ordre religieux.
En 2017, des discussions entamées par l'auteur de cet article avec les documentalistes d'Open Doors avaient par ailleurs révélé une forte inclination à interpréter tendancieusement des statistiques tirées d'une base de données, NigeriaWatch, qui comptabilise les morts violentes et qui est actualisée par des chercheurs de l'université d'Ibadan. Pour appuyer son propos, l'ONG avait en effet appliqué un taux uniforme de 30 % de chrétiens dans le Nord à dominante musulmane du pays. Cette proportion était pour le moins arbitraire, sachant qu'il n'existe plus de données publiques et officielles sur les affiliations confessionnelles de la population depuis le recensement de 1963. En extrapolant, l'ONG n'en avait pas moins estimé que 30 % des personnes tuées dans les douze États du nord de la fédération nigériane devaient forcément être chrétiennes.
Mieux encore, Open Doors a considéré qu'une bonne partie de ces victimes étaient mortes en raison de leurs croyances, alors même qu'elles avaient tout aussi bien pu succomber du fait d'attaques liées à des crimes de droit commun : pour leur portefeuille et non pour leur foi.
Des victimes forcément chrétiennes
Indéniablement, il existe des discriminations et des persécutions antichrétiennes dans le nord du Nigeria. À l'occasion, il arrive aussi que des chrétiens soient tués en raison de leur confession, notamment lors d'attaques menées contre des lieux de culte par des djihadistes de la mouvance Boko Haram, par des gangs de criminels ou, très rarement, par des membres d'Églises rivales. Mais il importe de ne pas exagérer l'ampleur démographique de ces incidents et de les remettre en perspective dans un pays, le plus peuplé du continent, qui compte plus de 200 millions d'habitants. D'après les données de NigeriaWatch, les victimes de violences impliquant au moins une organisation religieuse représentent, en réalité, une part infime des homicides, tandis que les confrontations interconfessionnelles restent exceptionnelles.
Sur le plan méthodologique, les allégations d'un comité du nom d'International Committee On Nigeria (ICON) se révèlent être tout aussi fragiles. Dans un rapport publié aux États-Unis en 2020, celui-ci dénonce le génocide des chrétiens par les djihadistes de Boko Haram. À l'en croire, le groupe aurait tué 27 000 civils depuis 2009, davantage que l'État islamique en Irak et en Syrie. Les sources citées proviennent tout à la fois du Armed Conflict Location & Event Data Project (ACLED), un projet d'agrégation de données sur les conflits armés, du Nigeria Security Tracker (NST), une initiative d'un ancien diplomate états-unien autrefois en poste à Lagos, et de Study of Terrorism and Responses to Terrorism (START), une émanation du ministère états-unien de l'Intérieur. Elles sont prétendument vérifiées et recoupées par des enquêtes de terrain menées par un réseau de militants chrétiens au Nigeria (6).
La liste des incidents fournie en annexe par ICON ne couvre cependant qu'une période de deux mois, de décembre 2019 à janvier 2020. Elle comporte beaucoup de pages blanches et présente de nombreux problèmes. D'abord, il y a parfois des doublons : un même événement est répertorié plusieurs fois quand il est rapporté par des sources différentes, journalistiques ou policières. De plus, les additions ne correspondent pas toujours aux chiffres annoncés, tandis que certains incidents sont mentionnés dans le texte mais pas dans le répertoire en annexe. Surtout, le comité ICON reconnaît lui-même qu'il est « très difficile, voire impossible, de connaître exactement le nombre de personnes tuées ou déplacées par Boko Haram et les milices peules » depuis 2009 (7).
Comme pour Open Doors, les arguments présentés en vue de prouver mathématiquement l'existence d'un génocide ne sont pas non plus convaincants. Les 27 000 victimes de Boko Haram sont qualifiées de civiles mais rien ne dit qu'elles sont chrétiennes. De plus, ICON mélange dans son décompte les attaques létales des groupes djihadistes et celles des bandits peuls, quitte à y inclure les décès résultant de conflits fonciers entre des communautés qui ne s'affrontent pas pour des raisons religieuses, même si elles sont parfois de confessions différentes.
Donald Trump invité dans le débat
Les partisans de la thèse d'un génocide religieux révèlent ainsi de sérieuses lacunes sur le plan scientifique. Soucieux de défendre leur argumentaire, ils prennent d'abord bien soin de ne pas citer de sources susceptibles de contredire leurs assertions. Quant à ceux dont les bases de données s'appuient sur des articles de presse, ils ne cherchent pas non plus à analyser les sensibilités politiques et les biais confessionnels de journalistes nigérians surtout concentrés dans les villes du Sud et qui, pour des raisons historiques et d'héritage colonial, comprennent essentiellement des chrétiens au vu des déficiences d'accès à une éducation moderne pour les musulmans du Nord. L'absence de questionnement sur la qualité, la fiabilité et la cohérence des sources utilisées est tout à fait significative à cet égard.
En témoigne le rapport publié en 2024 par l'Observatoire de la liberté religieuse en Afrique, (Observatory of Religious Freedom in Africa, ORFA). Celui-ci est intéressant à plus d'un titre car il a, entre autres, servi à alimenter l'argumentaire des parlementaires états-unien qui, en mars 2025, ont accusé le Nigeria de laisser faire la persécution des chrétiens et demandé au président Donald Trump de mettre en place des sanctions contre le pays.
A priori, l'étude de l'ORFA semble de bien meilleure facture que les habituelles incartades des organisations de plaidoyer pentecôtistes (8). Pour démontrer que les chrétiens sont davantage visés que les musulmans, elle fournit ainsi d'impressionnantes listes de tableaux statistiques en annexe. Supervisée par un politiste de l'université du Costa Rica, elle dit ne pas vouloir prendre parti, prétend s'en tenir à la collecte des faits et n'évoque pas l'existence d'un génocide.
Un méli-mélo de sources et de données
Sa méthodologie ne pose pas moins problème. En effet, elle se base sur des sources très différentes : des réseaux sociaux, des partenaires locaux au Nigeria, des rapports d'ONG, des articles de presse, ACLED et le NST. Mais on ne sait pas comment, concrètement, l'ORFA procède pour fusionner, pondérer et apprécier la fiabilité des données recueillies à partir de capteurs aussi hétérogènes. En outre, les sources ne sont pas cohérentes pendant toute la période considérée dans l'étude, d'octobre 2019 à septembre 2023. L'ORFA a ainsi commencé à élargir son corpus en octobre 2021 et à intégrer les données d'ACLED en octobre 2022, cela tout en renonçant à employer celles du NST, interrompues depuis juillet 2023. Or ces discontinuités constituent autant de distorsions susceptibles de fausser les résultats. Dans son rapport, l'ORFA reconnaît d'ailleurs que la proportion de victimes dont l'affiliation religieuse n'a pas pu être déterminée était beaucoup plus élevée en 2020 et en 2021, avant que l'organisation décide d'élargir et d'affiner son corpus.
À défaut d'enquête de terrain dans un pays dépourvu d'état civil, on peut également se demander comment l'Observatoire distingue les civils des combattants et les chrétiens des musulmans. Sur ce dernier point, les rédacteurs du rapport de 2024 disent avoir recoupé leurs informations avec des partenaires locaux qui ne peuvent pas être nommés, « pour des raisons de sécurité », mais qui sont très vraisemblablement des militants chrétiens, sachant que l'ORFA émane en réalité d'une fondation hollandaise établie en 2010 et financée par des Églises évangéliques d'Amérique latine, Platform for Social Transformation. Sous prétexte de respecter leur anonymat, l'Observatoire déroge ainsi à un principe de base de la science, à savoir la possibilité de vérifier, de tester et de trianguler les sources utilisées, les faits collectés et les résultats obtenus. Seuls les chiffres sont rendus publics, avec 16 769 chrétiens tués sur un total de 30 880 civils morts en quatre ans, dont 6 235 musulmans et 7 722 victimes non identifiées.
Par ailleurs, selon les données de l'ORFA, les musulmans seraient davantage visés que les chrétiens dans certaines communes du nord-ouest du Nigeria. Dans une démarche scientifique, il aurait été intéressant de se demander pourquoi, même si la géographie des tueries et celle des enlèvements ne se recoupent pas parfaitement. Il n'aurait pas été inutile non plus d'affiner l'analyse en s'interrogeant davantage sur la composition religieuse des diverses régions touchées par des violences. Mais l'ORFA ne cherche guère à s'aventurer sur ce terrain et, là encore, la méthodologie utilisée ne manque pas de surprendre. En effet, les rédacteurs anonymes du rapport de 2024 appliquent dans chaque État du pays des taux de musulmans et de chrétiens invariables d'une année sur l'autre. Aucune source n'est citée pour expliquer la provenance de ces chiffres pour le moins mystérieux dans un pays dépourvu, depuis plus de soixante ans, de statistiques publiques à propos de la ventilation confessionnelle de la population.
Des catégorisations embrouillées
Les approximations ne s'arrêtent pas là. Les rédacteurs de l'ORFA soutiennent que les chrétiens du Nigeria sont essentiellement tués par des bergers peuls et des mouvements terroristes autres que Boko Haram et l'État islamique en Afrique de l'Ouest. Cette catégorie des « autres terroristes » ne manque pas d'intriguer. D'après la note méthodologique de l'ORFA, il s'agit de divers groupes qui n'ont pas pu être identifiés, qui seraient très décentralisés et qui comprendraient aussi des bandits engagés dans des milices ethniques aux côtés des bergers peuls. Les lignes de distinction paraissent d'autant plus embrouillées que, dans le même temps, les pasteurs peuls sont également assimilés à un groupe « terroriste », « le plus meurtrier » d'entre tous, selon le rapport d'ORFA déjà cité. À suivre ce raisonnement, il n'y aurait pas de bandits au Nigeria, seulement des « terroristes » : un narratif qui révèle bien les apories d'un Observatoire décidément peu au fait de la prudence de la communauté académique quant à l'emploi tous azimuts d'un qualificatif disqualifiant.
Comme Open Doors et le comité ICON, l'ORFA peine ainsi à démontrer que les chrétiens sont tués en raison de leur croyance. Les deux témoignages anonymes cités à l'appui de ses dires mettent, certes, en évidence des discriminations d'ordre religieux. Dans certains cas, les otages musulmans qui pouvaient réciter des sourates du Coran afin de prouver leur foi ont effectivement été relâchés sans payer de rançon, tandis que les chrétiens étaient brutalisés, exécutés pour les hommes ou violés pour les femmes. Mais dans d'autres cas, c'est l'inverse. Des captifs musulmans aux mains des djihadistes de la mouvance Boko Haram ont été tués ou recrutés de force pour commettre des attentats-suicides, tandis que les chrétiens étaient épargnés parce que leurs ravisseurs avaient l'espoir d'en tirer un bon prix.
D'une manière générale, on peut s'interroger sur la portée des deux témoignages cités par l'ORFA à l'échelle d'un pays aussi gigantesque que le Nigeria. Les approximations et les biais méthodologiques des partisans de la thèse du génocide desservent, en réalité, la cause des chrétiens. Sur le fond, il n'y a pas besoin d'exagérer l'ampleur des drames humains pour s'inquiéter de violences endémiques et de discriminations qui tiennent bien autant à des questions d'appartenance confessionnelle que de statut social, dans le cadre d'un système politique qui accorde une forte préférence régionale aux autochtones de chacun des trente-six États du pays.
Pour garantir son sérieux, une analyse pondérée et scientifique des persécutions à caractère religieux devrait ainsi s'intéresser aussi aux musulmans qui, dans le sud du Nigeria, sont désignés à la vindicte populaire et parfois lynchés parce qu'ils font figure d'étrangers facilement identifiables par leur habillement et leurs scarifications tribales. Les causes des violences sont fort complexes. Au-delà des disputes macabres sur le nombre de victimes, le problème est d'abord de nature politique. Qu'il s'agisse du sort des chrétiens ou de celui des musulmans, les récits sur un génocide « religieux » doivent en conséquence être compris sur un registre profane. Les polémiques dont le Nigeria fait aujourd'hui l'objet mériteraient certainement, à cet égard, de tirer les leçons des controverses qui ont autrefois pu attiser les tensions à propos de la guerre du Biafra.
Notes
1- Charles Abiodun Alao, « Islamic radicalisation and violence in Nigeria », in Militancy and Violence in West Africa : Religion, Politics and Radicalisation, Routledge, p. 42, 2013.
2- International Committee on Nigeria, « Nigeria's Silent Slaughter : Genocide in Nigeria and the Implications for the International Community », 2020.
3- Numéro spécial du Journal of Genocide Research, vol. 16, n° 2-3, 2014.
4- Rev Bewarang, Dr. Soja, « Statement by church leaders in Plateau State », 2018.
5- Marc-Antoine Pérouse de Montclos, « Les persécutions antichrétiennes en Afrique, un sujet sensible », The Conversation, 2019. À lire ici.
6- International Committee on Nigeria et International Organisation for Peace Building and Social Justice, « Nigeria's Silent Slaughter : Genocide in Nigeria and the Implications for the International Community », 2020.
7- International Committee On Nigeria et International Organisation for Peace Building and Social Justice, « Nigeria's Silent Slaughter : Genocide in Nigeria and the Implications for the International Community », 2020.
8- ORFA, « Countering the myth of religious indifference in Nigerian terror (10/2019–9/2023) », 2024.
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