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Etats-Unis-New York. Les leçons à tirer d’une victoire et les batailles qui s’ensuivront
Ce n'était pas censé se produire. Lorsque Zohran Mamdani a démarré sa campagne pour la mairie fin octobre 2024, le candidat lui-même était probablement la seule personne dans la ville à penser qu'il pouvait gagner.
Tiré de A l'Encontre
6 novembre 2025
Par Eric Blanc
Le réactionnaire New York Post tente de déchiffrer le conflit socio-politique lié à la victoire électorale de Zohran Mamdani.
L'élection de Donald Trump deux semaines plus tard a renforcé le consensus général selon lequel New York et le pays dans son ensemble basculaient résolument à droite. On nous disait que le seul moyen pour le Parti démocrate de survivre électoralement était de se recentrer sur le « centre modéré ». Même les partisans de gauche les plus optimistes de Mamdani pensaient que le meilleur scénario possible était une défaite honorable aux primaires municipales.
La victoire historique de ce soir (4 novembre) prouve que les sceptiques avaient tort. Malgré les millions de dollars investis dans des publicités négatives financées par des milliardaires et malgré les tentatives de Trump de faire pression sur les électeurs pour qu'ils soutiennent Andrew Cuomo, les New-Yorkais envoient un socialiste démocrate de 34 ans à Gracie Mansion avec un mandat fort pour rendre notre ville à nouveau abordable.
Il s'avère que les choses ne sont pas appelées à empirer indéfiniment. À l'heure où les attaques autoritaires s'intensifient, où les inégalités économiques atteignent des sommets astronomiques et où le Parti démocrate est en plein désarroi, les ondes de choc du séisme politique provoqué par Zohran Mamdani se feront sentir dans tout le pays. Le message central de cette campagne – pour des prix abordables [logement, transports urbains, crèche…], contre les milliardaires – n'est pas moins pertinent en dehors de New York.
Il ne sera pas facile de concrétiser la vision de Mamdani. Certaines des personnes et des institutions les plus puissantes au monde feront tout pour nous en empêcher. Cependant, transformer notre ville est possible si un grand nombre de New-Yorkais ordinaires se joignent à la lutte. Les oligarques des États-Unis ont raison de s'inquiéter.
Comment il a gagné
Comment Mamdani a-t-il réussi l'un des plus improbables retournements de situation de la politique américaine moderne ? Hier soir, les experts se sont efforcés de minimiser l'importance politique de cette bataille cherchant à mettre en avant tout autre enseignement que le plus évident : Zohran était le porte-parole authentique d'un programme qui exprimait la colère de la classe laborieuse face à un statu quo défaillant.
Oui, il est vrai qu'Andrew Cuomo [indépendant, ex-démocrate] et Eric Adams [républicain] étaient des candidats défaillants.
Et oui, il est vrai que Mamdani est charismatique et que son équipe a brillamment exploité les réseaux sociaux. Mais le dynamisme de cette campagne ne peut être dissocié de son orientation.
Le contenu de la campagne de Mamdani ne se réduisait pas non plus à parler uniquement des problèmes quotidiens, une stratégie que les consultants démocrates centristes vendent aujourd'hui comme la panacée pour les maux du parti. Oui, son objectif était de réduire le coût de la vie pour les travailleurs et travailleuses. Mais Mamdani a su se démarquer en se concentrant sans relâche sur trois projets exceptionnellement ambitieux : la gratuité des services de garde d'enfants, des bus rapides et gratuits, le gel des loyers, afin de rendre New York abordable grâce à l'action gouvernementale et non à des incitations du marché libre. Et surtout, il a insisté sur le fait que tout cela serait financé par l'imposition des riches. Il ne s'agissait pas là de clintonisme [référence à Bill Clinton, 1993-2001].
Tout aussi important, Zohran Mamdani était un porte-parole crédible de cette vision transformatrice, car il n'était pas redevable aux entreprises ni membre d'un establishment démocrate en déliquescence. Le fait que Zohran Mamdani soit un socialiste démocrate et qu'il ait refusé de mettre les Palestiniens de côté a confirmé son statut d'outsider authentique aux yeux de millions de New-Yorkais habitués à ce que les politiciens traditionnels disent une chose et en fassent une autre.
Comme Bernie Sanders avant lui – et contrairement à des candidats comme Kamala Harris – lorsque Zohran parlait des salarié·e·s contre les milliardaires, on savait qu'il était sincère. C'est sur la base de cette crédibilité que le candidat Zohran, avec l'aide d'innombrables militant·e·s du Democratic Socialists of America (DSA), a mis en place une machine électorale sans précédent, composée de plus de 100 000 bénévole·s. Il n'y a en effet pas de zohranisme sans la politique de Zohran.
Sa campagne excellente était une condition nécessaire à la victoire, mais elle n'aurait pas pu aller aussi loin si elle n'avait pas coïncidé avec des changements radicaux dans l'opinion publique. Zohran a réalisé ce que les campagnes de Bernie en 2016 et 2020 avaient envisagé mais n'avaient jamais vraiment réussi à faire : remodeler de manière spectaculaire l'électorat en inspirant de nouveaux électeurs (principalement des jeunes) tout en convainquant un grand nombre de démocrates traditionnels déçus par l'establishment du parti.
Au cours des derniers mois, porter un pin's ou un t-shirt à l'effigie de Zohran était un moyen infaillible de recevoir constamment des encouragements et des applaudissements de la part d'inconnus dans toute la ville. Zohran a non seulement dominé parmi les milléniaux et les Zoomers diplômés de l'université dans le « Commie Corridor » [référence à un article du New York Times du 25 juin qui, sous le nom de Commie Corridor, définissait la zone d'Astoria au sud jusqu'à Sunset Park comme celle où se concentre une jeunesse universitaire teintée de gauche], mais il a également remporté la victoire dans des quartiers populaires comme Brownsville et East New York.
Les premières données suggèrent qu'il a remporté une victoire décisive parmi les groupes démographiques avec lesquels les démocrates ont récemment eu le plus de difficultés : les jeunes hommes et les travailleurs et travailleuses de tous les bords. Comme l'a fait remarquer un internaute hier soir, « il existe une coalition anti-Zohran, mais c'est celle que nous souhaitons : les riches et les républicains ». Il a également obtenu de très bons résultats auprès des « wine moms », ces femmes libérales de la classe moyenne plus âgées, qui constituent une partie cruciale de la base démocrate et qui se sont radicalisées face à l'incapacité de Chuck Schumer [leader de la fraction démocrate au Sénat] et Hakeem Jeffries [leader de la fraction démocrate à la Chambre des représentants] à mener une lutte sérieuse contre Trump. Il s'agissait d'un référendum sur l'avenir du Parti démocrate, et l'establishment a subi une défaite cuisante.
La victoire de ce soir 4 novembre montre que les jeunes et les travailleurs et travailleuses en ont assez du statu quo et recherchent une alternative. Néanmoins, les figures de l'establishment des deux côtés de l'échiquier politique rejetteront certainement les résultats d'aujourd'hui comme une exception dans une ville profondément démocrate, victoire impossible à reproduire ailleurs car les électeurs des autres régions sont « plus modérés ». Cependant, trois des quatre derniers maires de New York (Eric Adams, Michael Bloomberg et Rudy Giuliani) n'étaient guère progressistes. Et cet argument suppose à tort que la plupart des Américains ont des préférences politiques cohérentes et s'inscrivent parfaitement dans un axe allant de très conservateur à très libéral.
Les Américains ressentent les effets de la crise partout, et pour vaincre le courant MAGA, nous devons diriger cette colère « vers le haut » – contre les grandes entreprises américaines – afin que cette colère ne se retourne pas contre les immigrants et les enfants transgenres. [Le soir de la victoire électorale, Zohran Mamdani a déclaré : « Notre New York est la New York faite par tous les immigré·e·s. » De plus, il fait référence Eugene Victor Debs (1855-1926), un socialiste syndicaliste révolutionnaire qui fut l'un des fondateurs de l'Industrial Workers of the World-IWW. – Réd.]
Comme le montrent les recherches du Center for Working-Class Politics, notre meilleur atout pour vaincre électoralement le trumpisme est le même dans tous les coins du pays : des campagnes populaires économiques autour de candidats authentiquement anti-élites. Cela pourrait signifier se présenter en tant qu'indépendants dans certaines régions du pays où l'image du Parti démocrate est devenue toxique. Et dans les États républicains comme le Nebraska, un emploi de col bleu ou un passé militant syndicaliste peut être un signal anti-élite plus efficace qu'une carte de membre du DSA. Cependant, si la forme que prend le « populisme économique » peut varier d'une région à l'autre, le message politique fondamental restera le même : les salarié·e·s méritent la sécurité économique et la dignité, et c'est pourquoi il est temps de faire payer les milliardaires. La victoire de ce soir va certainement susciter d'innombrables nouvelles initiatives dans ce sens, à travers tout le pays.
Engagez-vous dans la lutte
Comme la politique de la classe laborieuse a un fort potentiel pour supplanter le centrisme démocrate et l'autoritarisme républicain, une administration Mamdani couronnée de succès représente une menace sérieuse pour les dirigeants établis des deux partis, sans parler des milliardaires qui considèrent même les modestes hausses d'impôts comme l'avènement du communisme. Il faut s'attendre à ce que les élites, à commencer par le président Trump, fassent tout leur possible pour empêcher Zohran de mettre en œuvre son programme.
Élire un combattant à la mairie ne suffit pas pour renverser la situation face à des adversaires aussi puissants. Un grand nombre de citoyens lambdas de la ville et de l'État doivent se joindre au combat après ce soir.
Le fait que des politiciens de l'establishment comme la gouverneure Kathy Hochul [de l'Etat de New York] aient soutenu Mamdani témoigne de la force du mouvement qui le soutient. Mais le refus persistant de notre gouverneur, qui dispose d'un droit de veto, de soutenir l'imposition des riches montre à quel point nous avons encore du chemin à parcourir.
Pour pousser Hochul et d'autres politiciens de l'establishment à financer des réformes transformatrices – et pour maintenir la popularité de Zohran face aux attaques et aux crises inévitables –, ce mouvement doit s'étendre et s'approfondir. Après des victoires comme celle de ce soir, il est facile de surestimer la force de la gauche. Cependant, il est clair que le déclin de l'establishment démocrate a créé un espace permettant à l'influence électorale de la gauche de monter en flèche bien au-delà de notre force organisée dans les quartiers populaires et sur les lieux de travail.
La plupart des New-Yorkais ne sont pas syndiqués, la plupart des syndiqués ne sont pas actifs, et une grande partie de l'écosystème progressiste au sens large reste cloisonnée dans de petites organisations à but non lucratif dirigées par leur personnel. Et si c'est une excellente nouvelle que DSA de New York compte désormais plus de 11 300 membres, cela ne représente qu'une petite fraction des plus de 100 000 membres de la campagne et une fraction encore plus petite du million de personnes qui ont voté pour Mamdani.
Ce déséquilibre entre la force électorale et non électorale de la gauche est un phénomène relativement nouveau. En revanche, les « socialistes des égouts » de Milwaukee ont conquis la direction des syndicats plus d'une décennie avant de remporter la mairie en 1910, un poste qu'ils ont effectivement occupé pendant la majeure partie des cinquante années suivantes. Et le plus grand maire de New York, Fiorello La Guardia, a pu mener à bien un programme populiste ambitieux et aider notre ville à sortir de la Grande Dépression, en partie parce qu'il était soutenu par un mouvement syndical en pleine expansion dans les années 1930 [voir le rappel historique effectué par Eric Blanc dans son article publié sur le site alencontre.org le 25 juin 2025 ].
La tâche qui nous attend consiste à tirer parti de la dynamique de la victoire de ce soir, ainsi que des leviers de la mairie et de la portée de la vaste plateforme de Zohran, pour mettre en place un mouvement de la classe laborieuse suffisamment puissant pour transformer New York. Beaucoup le feront en adhérant à DSA, d'autres en syndiquant leur lieu de travail, et certains en combinant les deux.
Mais le plus urgent est que de nombreux New-Yorkais se mobilisent dans le cadre de grandes campagnes de front unipour obtenir la gratuité des services de garde d'enfants, des logements abordables et des bus gratuits grâce à l'imposition des riches, et pour protéger nos voisins sans papiers de la brutalité des services de l'immigration et des douanes par des perturbations massives non violentes, telles que des grèves dans les lycées. Changer le rapport de forces par une organisation tournée vers l'extérieur contribuera bien davantage à faire de la plateforme de Zohran une réalité que les critiques gauchistes incessantes sur les limites et les compromis inévitables liés à l'administration de la ville. [Voir l'article de Mel Bienenfeld publié, comme deuxième contribution du dossier mis en ligne sur ce site le 3 novembre. L'auteur, au-delà d'une logique de compromis institutionnel, met en priorité l'accent sur la nécessité de mobilisation sociale et politique d'envergure pour faire aboutir les revendications clés de la plateforme présentée par Zohran Mamdani. Ce qui sera le test décisif face à la résistance des dominants, à laquelle participeront y compris de forces de l'establishment démocrate. – Réd.]
Personne ne peut prédire ce que l'avenir nous réserve. Trump intensifie sa mainmise sur le pouvoir à l'échelle nationale, et les milliardaires de New York ne céderont pas facilement leur pouvoir ou leurs profits. Nous sommes certains d'être confrontés à toutes sortes de crises et de revers au cours des mois et des années à venir.
La victoire remarquable de Mamdani a néanmoins donné aux travailleurs et travailleuses ainsi qu'à la gauche un élan d'espoir, à une époque où la peur et la résignation sont plutôt la norme. Ce n'est pas une mince affaire. Comme l'a fait remarquer Victor Berger, le « socialiste des égouts » de Milwaukee, en 1907, « le désespoir est le principal adversaire du progrès. Notre plus grand besoin est l'espoir. »
La victoire d'hier soir devrait nous inciter tous à nous organiser plus que jamais pour la ville – et le monde – que nous croyons possible. Comme Zohran aujourd'hui, Berger comprenait que « la terre est assez grande et assez vaste pour procurer toutes les bonnes choses de la vie à chaque être humain qui y est né… [Mais] pour obtenir un monde meilleur, nous devrons travailler et nous battre pour cela. » Cette bataille ne fait que commencer. (Article publié sur le site Labor Politics le 5 novembre 2025 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre ; titre de la rédaction de A l'Encontre)
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Vers l’inéluctable affrontement à mort Trump-Mamdani !
Jeune, intelligent, talentueux, plein d'énergie, beau garçon, charismatique, très bon orateur, grand travailleur, fin communiquant, et ainsi de suite.
10 novembre 2025
yorgos mitralias
Abonné·e de Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/101125/vers-l-ineluctable-affrontement-mort-trump-mamdani
Les médias de nos pays ne se trompent pas quand ils attribuent à Zohran Mamdani toutes ces vertus. Zohran est tout ça. Mais, par contre, ils se trompent lourdement quand ils attribuent uniquement a ces vertus de Mamdani ses triomphes électorales : d'abord aux primaires du parti Démocrate en juin passé, et ensuite aux élections pour la mairie de New York il y a quelques jours, le 4 novembre. Car, comme d'ailleurs Mamdani lui-même n'arrête pas de le répéter, ces triomphes électoraux successifs sont à attribuer à un mouvement inédit et de masse : c'est à dire aux 50.000 volontaires de sa campagne pour les primaires,(1) et aux…104.000 volontaires de sa campagne finale qui l'a vu battre un Cuomo d'abord Démocrate, ensuite Indépendant et finalement candidat de l'establishment tant Démocrate que Républicain, soutenu par la fine fleur des milliardaires américains !
En d'autres termes, nos bons médias oublient de mentionner l'essentiel, celle qui est probablement la plus importante des vertus de Mamdani : sa capacite d'inspirer, de galvaniser, de politiser et d'organiser autour d'un programme mobilisateur, des dizaines de milliers de jeunes dans un mouvement sans pareil non seulement aux Etats-Unis mais peut être dans le monde entier ! Des dizaines de milliers de jeunes de toute origine ethnique à l'image du melting pot multiculturel de la population newyorkaise, des afro-américains, des juifs, des chinois, des japonais, des arabes, des indiens, ou des européens, qui se sont dépensé sans compter, sillonnant la ville pendant de longs mois, et visitant par exemple plus de 3,5 millions de maisons de leurs concitoyens ! Des dizaines de milliers de jeunes volontaires qui ne sont pas tombés du ciel car plusieurs d'eux étaient déjà organisés dans des syndicats ouvriers, des collectifs communautaires et évidemment, dans les Socialistes Démocrates d'Amérique (DSA) dont s'est revendiqué Zohran durant toute sa campagne.
Mais, force est de constater que Mamdani lui-même n'est pas tombé du ciel, comme le laissent entendre les grands médias de nos pays, ainsi que -malheureusement- plusieurs voix et autres « sensibilités » de gauche, « oubliant » de reproduire ce que Mamdani ne cesse de répéter : qu'il doit beaucoup a Bernie Sanders et à l'énorme mouvement de jeunes qu'il a inspiré à l'occasion de ses campagnes présidentielles de 2016 et 2020. Un mouvement qui, selon ses dires, l'a politisé avant de le radicaliser et le former, comme d'ailleurs des milliers d'autres jeunes américains qu'on retrouve maintenant dans le noyau de 700 militants qui dirige de fait le mouvement de 104.000 volontaires pour Mamdani ! C'est d'ailleurs, avec l'infatigable Bernie Sanders que Mamdani a mené souvent sa campagne avant de la clore triomphalement avec son grand meeting de Queens. Ignorer l'importance et l'apport de Bernie Sanders aux victoires de Mamdani, équivaut à ne pas comprendre ce qui se passe actuellement dans la société et la gauche américaine…
Mais, attention : Zohran n'est pas un simple clone de Bernie, il est un peu son fils spirituel qui va pourtant bien plus loin que son vieux maitre à penser. Par exemple, sur la question probablement la plus critique de l'émancipation du parti Démocrate. Malgré les critiques souvent dures qu'il lui a adressées et les distances qu'il a toujours prises avec ce parti, Bernie Sanders n'a jamais fait le pas décisif de couper les ponts avec lui et de se déclarer en faveur de la création d'un troisième parti, celui des travailleurs et travailleuses américains. Par contre, Mamdani a fait déjà campagne comme membre des DSA (et « ), et semble disposé à réfléchir sérieusement à cette perspective, d'autant plus qu'il est en train de créer actuellement des rapports de force autrement favorables à la création de ce troisième parti des travailleurs.
Ce n'est d'ailleurs pas un hasard que, à l'instar de Bernie Sanders, Mamdani s'adresse en toute priorite aux travailleurs et à la classe ouvrière, et que le noyau dur de son programme répond à quelques-uns de leurs besoins emblématiques : transports rapides et gratuits, gel des loyers, le SMIC a 30 dollars l'heure, service municipal de la petite enfance universel et gratuit, épiceries municipales à bas prix, sans oublier son intention de financer tout ça en taxant les super riches et les entreprises. Évidemment, il y a eu ceux, à gauche mais aussi à…droite, qui font la fine bouche en trouvant les mesures phare du programme de Mamdani bien réformistes ou social-démocrates. Comme il y a eu d'autres qui ont fustigé le fait que Mamdani n'a rien dit de la… révolution. En réalité, il n'y a pas des mesures qui sont « réformistes : ou « révolutionnaires » par elles-mêmes et le programme de Mamdani est aussi « réformiste » que celui de Lénine et de ses bolcheviques qui ont pris le pouvoir au lointain 1917, en promettant du pain, la paix, et la terre à ceux qui la travaillent (мир, земля и хлеб)…
Le troisième, et probablement le plus important « oubli » des médias et des divers « analystes » de droite et de gauche concerne le contexte politique de l'élection de Mamdani. Ce contexte qui fait que son programme, et surtout son irruption sur le devant de la scene politique américaine à la tête d'un mouvement de masse sans precedent, font que Mamdani incarne, aux yeux de ses compatriotes, non seulement les résistances populaires au trumpisme, mais aussi l'espoir pour une société plus démocratique, solidaire et juste, une société de ceux d'en bas. La conséquence en est que Mamdani devienne pour Trump, son principal ennemi, celui qui conteste directement sa toute-puissance, ce que personne d'autre n'a voulu ou pu faire jusqu'à maintenant ! Et force est d'admettre que Trump ne se trompe pas du tout quand il voit en Mamdani la plus grande menace qui pèse tant sur ses ambitions dictatoriales que sur le pouvoir de ses amis billionaires.
Alors, ce qui est à l'ordre du jour n'est pas tellement la capacite de Mamdani de gérer New York, et d'appliquer son programme, comme le prétendent nos médias qui font abstraction de la situation réelle et de l'extrême brutalité de Trump car il n'aura pas, tout simplement, le temps pour faire tout ça. Par contre, ce qui est à l'ordre du jour tout de suite sera sa capacite d'affronter avec succès l'offensive que Trump prépare déjà afin de briser et de faire disparaitre le plus vite possible celui qui, à juste titre, represente la plus grande menace pour lui et ses acolytes libertariens et fascistes. Car il serait tout à fait illusoire de croire que quelqu'un comme Trump, qui a appliqué avec fanatisme durant toute sa vie, l'adage « la meilleure défense c'est l'attaque », pourrait maintenant devenir plus conciliateur et opter pour autre chose que l'attaque dure et frontale contre Mamdani et son mouvement populaire !
Voici donc pourquoi l'affrontement Trump-Mamdani se profile déjà a l'horizon, etpourquoi il est devenu inéluctable. Et vu qu'il aura lieu au cœur même du monstre capitaliste et impérialiste, il va de soi que son déroulement fera trembler tout le monde et son issue influencera et façonnera le présent et l'avenir de toute l'humanité. Raison de plus pour que nous ne contentons pas de suivre simplement les évènements. Car il est plus que temps que ceux d'en bas prennent exemple de ceux d'en haut qui se coalisent et se coordonnent pour donner naissance au monde cauchemardesque de leurs rêves. Alors, à nous tous et toutes de nous coaliser aussi et de nous activer aux cotés de cette autre Amérique qui ne s'avoue pas vaincue et qui se bat déjà avec courage contre la plus grande menace existentielle qu'a eu à affronter l'espèce humaine…
Note
1. Voir Zohran Mamdani. Un jeune socialiste musulman à la tête d'un mouvement de masse, triomphe de l'establishment Démocrate à New York : https://www.cadtm.org/Zohran-Mamdani-Un-jeune-socialiste-musulman-a-la-tete-d-un-mouvement-de-masse
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Trump prive les pauvres de nourriture pendant la crise budgétaire
Donald Trump a profité de la crise budgétaire, qui dure depuis plus d'un mois et a entraîné la fermeture (shutdown) du gouvernement fédéral, pour mettre fin au financement de programmes d'aide sociale qui fournissent nourriture et éducation à des dizaines de millions de personnes à faibles revenus.
Hebdo L'Anticapitaliste - 774 (06/11/2025)
Par Dan La Botz
traduction Henri Wilno
Les républicains et les démocrates du Congrès n'ont pas réussi à s'entendre sur le budget fédéral, principalement parce que les démocrates refusent de voter un nouveau budget sans garantie que l'Affordable Care Act (ACA), qui fournit une couverture d'assurance maladie à 44 millions d'AméricainEs, soit maintenu.
Augmentation vertigineuse des assurances
La période de souscription des contrats d'assurance ACA a débuté le 1e novembre, mais beaucoup ont été choquéEs de constater que leurs montants avaient augmenté, parfois de manière astronomique. Une personne seule gagnant 32 000 dollars par an qui payait 58 dollars par mois devra désormais payer environ 180 dollars, soit une augmentation de 1 468 dollars par an. De même, une famille de quatre personnes gagnant 66 000 dollars par an pourrait voir sa cotisation passer d'environ 121 dollars à 373 dollars par mois, soit une augmentation d'environ 3 025 dollars par an.
Afin de protéger leurs électeurs contre cette augmentation des coûts, les démocrates ont refusé de voter le budget, ce qui a entraîné le shutdown, la « fermeture du gouvernement ». Trump en a profité pour continuer à financer les programmes qui lui plaisent, tels que l'armée et l'Immigration and Customs Enforcement (ICE), tout en supprimant d'autres programmes.
Définancement de l'aide alimentaire
Trump a ainsi supprimé les fonds destinés au programme d'aide alimentaire supplémentaire (SNAP), connu sous le nom de « coupons alimentaires », qui fournit de la nourriture à 42 millions de personnes à faibles revenus ou sans revenus, soit 12,5 % de la population américaine. La plupart sont des enfants, des personnes âgées ou des personnes handicapées. Aux États-Unis, la pauvreté et les inégalités économiques sont endémiques. Rien qu'à New York, on compte 100 000 enfants issus de familles sans abri.
Le programme distribue plus de 90 milliards de dollars par an, soit environ 10 % de toutes les dépenses alimentaires, ce qui profite donc aux magasins d'alimentation. Dans certains quartiers, les clients des magasins familiaux peuvent être pour 75 à 90 % des bénéficiaires de coupons alimentaires. Le programme SNAP subventionne également les agriculteurs et profite donc aux communautés rurales.
Les juges fédéraux ont ordonné à Trump de financer le SNAP en utilisant le fonds de réserve de six milliards de dollars, mais Trump a repoussé cette demande.
Définancement de l'éducation
Trump a également cessé de financer environ 10 % du programme Head Start, un programme d'éducation préscolaire qui s'adresse à 750 000 enfants issus de familles à faibles revenus. Head Start fournit également de la nourriture et des services de santé à ces enfants.
Le premier programme américain de coupons alimentaires a été mis en place en 1939 sous la présidence du démocrate Franklin D. Roosevelt, et le programme actuel a débuté en 1964, sous la présidence du démocrate Lyndon B. Johnson. Le programme Head Start a été créé par le président Johnson en 1965. Ces programmes ont été créés par les démocrates, mais bon nombre de leurs bénéficiaires sont républicains, et les coupes budgétaires de Trump leur porteront également préjudice.
Beaucoup de celles et ceux qui ont défilé le 18 octobre lors des manifestations No Kings organisées dans 2 700 villes et villages et rassemblant sept millions de manifestants brandissaient des pancartes critiquant l'attaque de Trump contre les travailleurEs et les pauvres. Et ce mois-ci, il y aura des élections pour les gouverneurs et les législateurs des États, ainsi que six élections spéciales au Congrès pour remplacer les représentants qui ont démissionné ou sont décédés. Nous verrons comment le dernier acte de cruauté de Trump affectera ces élections.
Dan La Botz, traduction d'Henri Wilno
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Le Président de l’ombre. L’architecte du projet 2025, Russel Vought se sert de la paralysie budgétaire du gouvernement pour dépouiller les agences fédérales
La majorité républicaine à la Chambre des représentants et au Sénat ont laissé R. Vought et la Maison blanche de D. Trump les fouler aux pieds. On observe des demies-mesures, des commentaires mous de la part du leader de la majorité au Sénat, M. Thune, et du speaker de la Chambre M. Johnson : « Nous ne savons pas vraiment si nous n'aimons pas ce que fait M. Vought ».
Democracy Now| 21 octobre 2025
Traduction et organisation du texte, Alexandra Cyr
Introduction, avec extraits d'une vidéo et de commentaires de Andy Kroll
Amy Goodman : (…) La paralysie budgétaire du gouvernement entre dans sa troisième semaine et le puissant directeur du Bureau de gestion et du budget, Russel Vought, annonce une coupe de onze milliards de dollars au Corps des ingénieurs de l'armée pour les projets dans les villes démocrates de Baltimore, New York, San Francisco et Boston.
Ce responsable était la cheville ouvrière de l'écriture de l'ultra- conservateur projet 2025 dont le Président Trump s'est désolidarisé antérieurement. Il est maintenant le principal conseiller du Président pour le budget. Politico a rapporté récemment que le Sénateur leader de la majorité républicaine, M. John Thune, avait mis ses collègues législateurs.trices, en garde durant les négociations budgétaires : « Nous n'avons pas le contrôle de ce qu'il (R. Vought) va faire ». Au début de la fermeture (partielle) du gouvernement, D. Trump a publié une vidéo générée par intelligence artificielle rappelant la chanson classique : (Don't Fear) The Reaper, (personnage figurant la mort) décrivant R. Vought comme le Grim Reaper de Washington D.C.
Donc, nous jetons un regard sur le « président de l'ombre » comme on le nomme parfois. (…) Andy Kroll reporter à Politico qui a visionné une vidéo d'investigation portant sur ce personnage. Il se joint à nous.
Andy Kroll : J'avais entendu le nom de Russ Vought mais il était toujours un peu hors de mon champ de vision. Et je suis tombé sur cette vidéo.
Russel Vought : Nous voulons traumatiser les bureaucrates. Nous voulons que quand ils se lèvent le matin ils n'aient pas envie de venir travailler.
A.K. : Il parle de traumatiser les fonctionnaires fédéraux comme son objectif.
R.V. : Nous voulons les traumatiser.
A.K. : Ça a semé une graine dans mon cerveau et j'ai voulu savoir qui était cette personne. Il a refusé de me donner une entrevue. J'ai donc décidé de parler à quiconque possible, de visionner des vidéos, d'écouter tous les balados. J'ai ainsi eu accès à des heures et des heures d'instructions-informations à ses supporters qui n'avaient pas encore été publiés où que ce soit.
R.V. : Les États-Unis ont vécu rien de moins qu'une révolution tranquille… Nous connaissons la CRT (Critical Race Theory) et l'inondation transgenre a déferlé dans nos écoles et nos institutions. … L'invasion à la frontière, bien franchement, c'est la colonisation à l'envers. … En ce moment, nous essayons de sauver le pays.
(…) Je pense qu'il faut réhabiliter le nationalisme chrétien … Nous avons la plus importante entreprise d'expulsion de l'histoire … nous avons bloqué le financement de Planned Parenthood (organisme de la santé des femmes n.d.t.) … Je veux être celui qui a écrasé le « Deep State » … Oui il faut introduire le traumatisme chez les bureaucraties, ils détestent le peuple américain.
A.K. : Sa vision consiste vraiment à réorienter l'histoire américaine.
R.V. : Notre devoir est envers l'avenir de notre pays, bien franchement, l'avenir de la civilisation occidentale et bien sûr de l'histoire.
A.G. : (Nous sommes donc accompagnés.es) par Andy Kroll, reporter d'investigation à Politico. Cette vidéo accompagne son dernier article intitulé : The Shadow President.
Andy, soyez le bienvenu sur Democracy Now ! Dites-nous exactement qui est Russel Vought. C'est l'homme derrière Project 2025, celui dont le Président Trump a dit qu'il n'en savait rien. Que fait R.Vought en ce moment et pourquoi les Républicains.es autant que les Démocrates en ont-ils peur ?
A.K. : Très agréable d'être ici, Amy et merci de me recevoir.
Je dirais que Russel Vought est sans doute l'aide le plus important et le conseiller le plus important du Président Trump et de son administration en ce moment. Je sais que vos auditeurs.trices et vos téléspectateurs.trices connaissent le nom de Srephen Miller. Il est souvent perçu comme le numéro deux du Président. Mais, en ce moment précis, en plein milieu de la paralysie du gouvernement, le 21ième jour, Russ Vought est celui qui a le plus d'influence dans ce gouvernement et de loin. Il est un moteur, probablement le moteur, derrière cette paralysie et particulièrement dans la politique de licenciement de fonctionnaires fédéraux en très grand nombre, de la menace de le faire encore plus, d'utiliser cela en vue de geler des projets majeurs, de s'en servir comme levier de punition envers les Démocrates et encore une fois envers des fonctionnaires sans attaches politiques particulières.
Il est aussi le directeur du budget à la Maison Blanche. À ce titre, il est une sorte de visionnaire dans l'administration Trump, qui y va seul de temps en temps, mettant de l'avant le Project 2025 dans la rédaction duquel il a joué un rôle majeur. Et franchement, il joue un rôle non négligeable dans l'ombre en faisant avancer l'administration Trump dans son programme de politique intérieure. On le présente comme un expert en matière budgétaire comme un homme du Président de plus, mais en réalité il fait tellement plus que cela. Des sources dans le gouvernement fédéral avec qui j'ai parlé, le décrivent comme le deuxième commandant en chef, un Président de l'ombre. Sa présence a donc été, au cours des neufs premiers mois de cette présidence, viscérale avec une influence énorme.
Juan Gonzalez : (D.M) Andy, (…) il y a 40 ans, durant le premier mandat de Ronald Regan, il y avait aussi un autre directeur du budget, David Stockman, qui est devenu notoire pour avoir abaissé les impôts et taxes et spécialement le niveau de dépenses du gouvernement. Quelle différence voyez-vous entre lui et R. Vougt ?
A.K. : Oui ! Et j'aime beaucoup cette référence. J'ai beaucoup lu au sujet de D.Stockman en travaillant à ce projet, en particulier j'ai relu son ouvrage. Je pense que je vais mal citer le titre, je crois que c'est : The Triumph of Politics. Durant l'administration Reagan, au cours des premières années, il écrit et démontre que ce sont les politiques qui entravent ce qu'il veut faire, soit de fantastiques coupes de budget, faire faire d'énormes reculs dans le filet de protection sociale, dans les programmes gouvernementaux etc. etc. Ce livre ressemble à une lamentation de l'auteur qui n'a pas pu aller de l'avant avec sa vision.
Quarante ans plus tard, nous voilà avec R. Vought qui réussit d'une certaine façon là ou D. Stockman a échoué. Et il a probablement appris une ou deux leçons. Donc, pourquoi ce succès ? D'une certaine façon, il a testé (les règles) et dans certains cas, il s'est éloigné de la règle du droit, il a défié les lois adoptées par le Congrès qui disent que vous devez dépenser l'argent pour des programmes précis ; il a défié les lois du Congrès qui stipulent que vous devez être transparent à propos de l'Office of Management and Budget, qu'il dirige ce qui veut dire qu'il faut des financements, alors qu'il les gèle, quand il les retient complètement. Il est beaucoup agressif dans sa manière de mener son plan de coupes, des spectaculaires reculs qu'il fait subir à ce que le gouvernement peut faire. D. Stockman ne l'étais autant. Peut-être qu'ils se rejoignent pour ce qui est de la vision, des politiques et l'idéologie. En s'inspirant probablement du passé, R.Vought, jusqu'à maintenant, a agi de manière plus agressive pour installer sa vision. Il n'a pas laissé les lois, les jurisprudences mettre des freins à la mise en œuvre de son plan extrêmement agressivement conservateur.
J.G. : Et qu'en est-il de la réponse de la majorité républicaine au Sénat à ce qui n'est pas qu'un petit démantèlement mais une véritable destruction du pouvoir du Congrès sur les finances du gouvernement fédéral ?
A.K. : Ouais ! C'est quelque chose de remarquable à observer. Je dirais qu'il y a une très grande différence entre aujourd'hui et l'époque Reagan. Durant ces années nous avions un Congrès qui agissait pour et par lui-même pour assumer ses responsabilités constitutionnelles définies à l'article 1 soit, de contrôler les finances. C'est que le Congrès doit faire. Et l'article 11 stipule que l'exécutif va s'assurer de mettre en œuvre les lois que le Congrès adopte.
R. Vought fait maintenant ce que l'administration Reagan n'a pas fait ou du moins pas avec l'ampleur de ce que fait l'administration Trump soit, essentiellement passer outre aux pouvoirs que le Congrès détient en vertu de l'article 1. C'est élémentaire dans le droit constitutionnel, digne d'un cour 101, pouvoirs et contre- pouvoirs, (cheks and balances), la séparation des pouvoirs. R. Vought a fondamentalement déclaré au Congrès : « Je vais vous retirer votre pouvoir constitutionnel sur les finances, Je vais geler les financements que vous avez attribués en vertu de la loi. Je vais bloquer les programmes pour lesquels, vous du Congrès, Républicains.es, Démocrates, avez voté des financements. Allez-y faites quelque chose ! Défiez- moi » !
Et le Congrès n'a rien fait. La majorité républicaine à la Chambre des représentants et au Sénat ont laissé R. Vought et la Maison blanche de D. Trump les fouler aux pieds. On observe des demies-mesures, des commentaires mous de la part du leader de la majorité au Sénat, M. Thune, et du speaker de la Chambre M. Johnson : « Nous ne savons pas vraiment si nous n'aimons pas ce que fait M. Vought ». Mais ils n'ont jamais affirmé leur autorité en vertu de l'article 1. Et au cours du processus, la Maison blanche les a bafoués et réduits en miettes les trois parties du système démocratique dont nous disposons dans ces opérations. C'est vraiment étonnant et remarquable d'observer cela en temps réel.
A.G. : Dans votre vidéo ProPiblica, vous diffusez un segment d'une conférence de R. Vought au Vought's Center for Renewing America. Il est sur scène avec Steve Bannon l'allié de D. Trump :
Steve Bannon : Je me rends compte qu'il y a des gens qui questionnent Trump. Mais à voir la performance de commandement d'hier soir, c'est comme (si c'était) Charlemagne. Comme un chef viking debout là. Russ peut … c'est un instrument très imparfait, d'accord ? Mais c'est l'instrument de Dieu. C'est l'instrument de Dieu pour accomplir sa vengeance. D'accord ?
A.G. : « Il est l'instrument de Dieu pour accomplir sa vengeance », a dit S. Bannon à propos de R. Vought assis juste à côté de lui. Andy Kroll, qu'elle signification donnez-vous à ce qu'il fait ? Voyez-vous quelque chose qui pourrait l'arrêter y compris la Cour suprême ? Le feront ils d'ailleurs ?
A.K. : Je pense que c'est là que vont conduire ces batailles à propos de actions extrêmement agressives de ce personnage avec sa vision de cet exécutif isolé et ultra puissant ; c'est déjà déféré devant les tribunaux et ultimement devant la Cour suprême : des causes portant sur la capacité du Président à confisquer les fonds fédéraux, sur son pouvoir de congédier unilatéralement des centaines de milliers de fonctionnaires fédéraux et de casser le pouvoir des syndicats au passage. Nous nous acheminons vers une gigantesque bataille juridique et de décisions des tribunaux. Je dirais, que dans les prochains un ou deux ans, nous pourrions devoir changer radicalement la façon dont nous concevons le fonctionnement de notre démocratie représentative.
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YouTube a discrètement supprimé plus de 700 vidéos documentant les violations des droits humains commises par Israël
Le géant technologique a supprimé les comptes de trois éminents groupes palestiniens de défense des droits humains, cédant aux sanctions imposées par Trump.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Un documentaire mettant en scène des mères ayant survécu au génocide perpétré par Israël à Gaza. Une enquête vidéo révélant le rôle d'Israël dans le meurtre d'un journaliste palestino-américain. Une autre vidéo dévoilant la destruction par Israël de maisons palestiniennes en Cisjordanie occupée.
YouTube a discrètement supprimé toutes ces vidéos début octobre, en effaçant les comptes qui les avaient publiées de son site web, ainsi que les archives de leurs chaînes. Ces comptes appartenaient à trois groupes palestiniens de défense des droits humains de premier plan : Al-Haq, Al Mezan Center for Human Rights et Palestinian Centre for Human Rights.
Cette mesure fait suite à une campagne du gouvernement américain visant à étouffer la responsabilité d'Israël dans les crimes de guerre présumés commis contre les Palestiniens à Gaza et en Cisjordanie.
Les chaînes YouTube des organisations palestiniennes hébergeaient des heures d'images documentant et mettant en évidence de possibles violations du droit international par le gouvernement israélien à Gaza et en Cisjordanie, notamment le meurtre de civils palestiniens.
« Je suis très choquée que YouTube fasse preuve d'un tel manque de courage », a déclaré Sarah Leah Whitson, directrice exécutive de Democracy for the Arab World Now. « Il est vraiment difficile d'imaginer un motif sérieux pour affirmer que le partage d'informations provenant de ces organisations palestiniennes de défense des droits humains violerait d'une manière ou d'une autre les sanctions. Il est décevant et assez surprenant que YouTube cède à cette désignation arbitraire de ces organisations palestiniennes et décide désormais de les censurer. »
Après que la Cour pénale internationale a émis des mandats d'arrêt et inculpé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu et l'ancien ministre israélien de la Défense Yoav Gallant pour crimes de guerre à Gaza, l'administration Trump a pris la défense des actions d'Israël en sanctionnant les responsables de la CPI et en ciblant les personnes et les organisations qui coopèrent avec la Cour.
« Il est scandaleux que YouTube soutienne la volonté de l'administration Trump de supprimer de la vue du public les preuves de violations des droits humains et de crimes de guerre », a déclaré Katherine Gallagher, avocate principale au Center for Constitutional Rights. « Le Congrès n'était pas censé permettre au président de couper le flux d'informations vers le public américain et le monde entier. Au contraire, les informations, y compris les documents et les vidéos, sont spécifiquement exemptées en vertu de la loi que le président a invoquée pour justifier les sanctions de la CPI. »
« Un revers alarmant »
YouTube, qui appartient à Google, a confirmé à The Intercept avoir supprimé les comptes des groupes à la suite des sanctions prises par le département d'État à leur encontre après examen. L'administration Trump a imposé ces sanctions aux organisations en septembre en raison de leur collaboration avec la Cour pénale internationale dans des affaires accusant des responsables israéliens de crimes de guerre.
« Google s'engage à respecter les sanctions applicables et les lois sur la conformité commerciale », a déclaré Boot Bullwinkle, porte-parole de YouTube, dans un communiqué.
Selon la politique de Google en matière de conformité aux sanctions, « les produits Google destinés aux éditeurs ne sont pas accessibles aux entités ou aux personnes soumises à des restrictions en vertu des sanctions commerciales et des lois sur la conformité des exportations applicables ».
Al Mezan, une organisation de défense des droits humains à Gaza, a déclaré à The Intercept que sa chaîne YouTube avait été brusquement supprimée le 7 octobre dernier sans notification préalable.
« La suppression de la chaîne nous empêche d'atteindre notre public cible et de remplir notre mission », a déclaré un porte-parole du groupe, « et nous empêche d'atteindre nos objectifs et limite notre capacité à atteindre le public avec lequel nous souhaitons partager notre message ».
La chaîne du groupe Al-Haq, basé en Cisjordanie, a été supprimée le 3 octobre, a déclaré un porte-parole du groupe, avec un message de YouTube indiquant que son « contenu enfreignait ses directives ».
« La suppression par YouTube de la plateforme d'une organisation de défense des droits humains, effectuée sans avertissement préalable, représente un grave défaut de principe et un recul alarmant pour les droits humains et la liberté d'expression », déclare le porte-parole d'Al-Haq dans un communiqué. « Les sanctions américaines sont utilisées pour paralyser le travail de dénonciation des violations commises en Palestine et réduire au silence les voix et les victimes palestiniennes, ce qui a un effet domino sur les plateformes qui agissent également dans le cadre de ces mesures pour réduire davantage au silence les voix palestiniennes. »
Le Centre palestinien pour les droits de l'homme, que l'ONU décrit comme la plus ancienne organisation de défense des droits humains à Gaza, déclare dans un communiqué que la décision de YouTube « protège les auteurs de violations des droits humains de toute obligation de rendre des comptes ».
« La décision de YouTube de fermer le compte du PCHR est essentiellement l'une des nombreuses conséquences auxquelles notre organisation a été confrontée depuis la décision du gouvernement américain de sanctionner nos organisations pour notre travail légitime », a déclaré Basel al-Sourani, responsable international du plaidoyer et conseiller juridique du groupe. « YouTube a déclaré que nous ne respections pas sa politique en matière de règles communautaires, alors que tout notre travail consistait essentiellement à présenter des rapports factuels et fondés sur des preuves concernant les crimes commis contre le peuple palestinien, en particulier depuis le début du génocide en cours le 7 octobre. »
« En agissant ainsi, YouTube se rend complice du silence imposé aux victimes palestiniennes », ajoute M. al-Sourani.
Regarder au-delà des États-Unis
Selon un décompte effectué par The Intercept, la suppression des comptes des trois groupes de défense des droits humains a entraîné la disparition de plus de 700 vidéos.
Les vidéos supprimées couvrent un large éventail de sujets, allant d'enquêtes, telles qu'une analyse du meurtre par Israël de la journaliste américaine Shireen Abu Akleh, à des témoignages de Palestiniens torturés par les forces israéliennes, en passant par des documentaires comme « The Beach », qui raconte l'histoire d'enfants jouant sur une plage et tués par une frappe israélienne.
Certaines vidéos sont encore disponibles grâce à des copies enregistrées sur l'Internet Archive's Wayback Machine ou sur d'autres plateformes, telles que Facebook et Vimeo. La suppression n'a affecté que les chaînes officielles des organisations ; les vidéos produites par les organisations à but non lucratif mais hébergées sur d'autres chaînes YouTube restent actives. Cependant, il n'existe pas d'index cumulatif des vidéos supprimées par YouTube, et beaucoup semblent ne pas être disponibles ailleurs en ligne.
Les groupes craignent que les vidéos publiées ailleurs en ligne ne soient bientôt supprimées, car la plupart des plateformes qui les hébergent sont également des services basés aux États-Unis. L'ICC a elle-même commencé à étudier la possibilité de recourir à des prestataires de services hors des États-Unis.
Al-Haq a déclaré qu'elle chercherait également des alternatives aux entreprises américaines pour héberger son travail.
YouTube n'est pas la seule entreprise technologique américaine à empêcher les groupes de défense des droits des Palestiniens d'utiliser ses services. Le porte-parole d'Al-Haq a déclaré que Mailchimp, le service de liste de diffusion, avait également supprimé le compte du groupe en septembre. (Mailchimp et sa société mère, Intuit, n'ont pas immédiatement répondu à une demande de commentaire).
Céder à la demande de Trump
Les gouvernements américain et israélien se protègent depuis longtemps de la CPI et de toute obligation de rendre des comptes pour leurs crimes de guerre présumés. Aucun des deux pays n'est signataire du Statut de Rome, le traité international qui a institué la Cour.
En novembre 2024, les procureurs de la CPI ont émis des mandats d'arrêt contre Netanyahu et Gallant, accusant les dirigeants d'avoir intentionnellement affamé des civils en empêchant l'aide humanitaire d'entrer à Gaza. Les administrations Biden et Trump ont toutes deux rejeté la légitimité de ces mandats.
Depuis sa réélection, Trump a adopté une posture plus agressive à l'égard des accusations contre Israël. Au début de son second mandat, Trump a renouvelé les sanctions contre la CPI et a pris de nouvelles mesures plus sévères à l'encontre des fonctionnaires de la Cour et de toute personne accusée de les aider dans leurs efforts. En septembre, dans un nouveau décret, il a spécifiquement sanctionné les trois groupes palestiniens.
Les mesures prises par les États-Unis font suite à la désignation par Israël d'Al-Haq comme « organisation terroriste » en 2021 et à une campagne de dénigrement en ligne menée par des militants pro-israéliens qui tentent d'établir un lien entre le Centre palestinien pour les droits de l'homme et des groupes militants.
Les sanctions gèlent les avoirs des organisations aux États-Unis et interdisent aux personnes sanctionnées de se rendre dans le pays. Les juges fédéraux ont déjà rendu des injonctions préliminaires dans deux affaires en faveur des plaignants qui ont fait valoir que les sanctions avaient violé leurs droits garantis par le premier amendement.
« L'administration Trump s'efforce de contribuer à la censure des informations sur les atrocités commises par Israël en Palestine, et les sanctions contre ces organisations sont délibérément conçues pour rendre leur association effrayante aux yeux des Américains qui s'inquiètent des lois sur le soutien matériel », a déclaré Whitson, de DAWN, qui a rejoint une coalition d'organisations en septembre pour exiger que l'administration Trump lève ses sanctions.
Comme beaucoup d'entreprises technologiques, YouTube s'est montré disposé à se conformer aux exigences de l'administration Trump et d'Israël. YouTube s'est coordonné avec une campagne organisée par des travailleurs israéliens du secteur technologique afin de supprimer les contenus jugés critiques à l'égard d'Israël sur les réseaux sociaux. Aux États-Unis, Google, la société mère de YouTube, a secrètement transmis des informations personnelles issues de comptes Gmail à l'agence américaine de contrôle de l'immigration et des douanes (ICE) dans le but d'arrêter un étudiant militant pro-palestinien.
Même avant la campagne génocidaire d'Israël à Gaza, YouTube avait été accusé d'appliquer de manière inégale ses directives communautaires afin de censurer les voix palestiniennes tout en s'abstenant d'exercer un contrôle similaire sur les contenus pro-israéliens. Selon un rapport de Wired, cette tendance s'est poursuivie pendant la guerre.
Au début de l'année, YouTube a fermé le compte officiel de l'Addameer Prisoner Support and Human Rights Association. Cette décision a été prise après que l'organisation UK Lawyers for Israel (Avocats britanniques pour Israël) ait écrit à YouTube pour souligner que l'organisation avait été sanctionnée par le département d'État.
Whitson a averti que la capitulation de YouTube pourrait créer un précédent et pousser d'autres entreprises technologiques à se plier à la censure.
« Ils permettent en fait à l'administration Trump de dicter les informations qu'ils partagent avec le public mondial », a-t-elle déclaré. « Cela ne s'arrêtera pas à la Palestine. »
Traduction : JB pour l'Agence Média Palestine
Source : The Intercept
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Le Moyen-Orient et le capitalisme fossile : Pétrole, militarisme et ordre mondial
Depuis plus d'un siècle, le Moyen-Orient est au cœur de la construction de l'ordre mondial contemporain. Aujourd'hui, la région est le plus important exportateur de pétrole au monde, et ses vastes réserves ont façonné l'essor du capitalisme fossile et l'urgence climatique qui se déploie. Cependant, l'importance du pétrole moyen-oriental s'étend bien au-delà de son rôle en tant que source d'énergie.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
28 octobre 2025
Par Adam Hanieh
La richesse qu'il génère est intégrée au commerce mondial des armes et au système financier moderne. Ces dynamiques ont fait du Moyen-Orient un foyer permanent du pouvoir occidental, avant tout celui des États-Unis. Pour comprendre pourquoi la lutte contre le capitalisme fossile est indissociable des luttes pour la justice au Moyen-Orient, il est nécessaire de retracer comment le pétrole, le militarisme et l'empire ont été entrelacés au cours du siècle dernier.
L'empire fossile européen
Les racines de cet ordre résident au début du vingtième siècle. Avec l'effondrement de l'Empire ottoman à la suite de la Première Guerre mondiale, la Grande-Bretagne et la France ont divisé le Moyen-Orient en zones d'influence et de contrôle. Le pétrole était un facteur important dans ce processus : les réserves pétrolières de la région étaient abondantes, peu coûteuses à extraire et géographiquement proches de l'Europe. L'extraction de ce pétrole était contrôlée par une poignée de sociétés européennes qui payaient des redevances minimales aux monarques locaux soutenus par le régime colonial. À ce stade, les compagnies pétrolières américaines avaient peu de présence dans la région.
Bien que le charbon demeurât le combustible fossile dominant au monde durant cette phase précoce de domination coloniale, le pétrole devenait de plus en plus important, en particulier pour la conduite de la guerre [1]. En 1914, par exemple, Winston Churchill avait déclaré que les réserves pétrolières de l'Iran étaient essentielles pour faire passer la marine britannique du charbon aux navires fonctionnant au pétrole. Les navires fonctionnant au pétrole étaient beaucoup plus légers, plus rapides et n'avaient pas besoin d'espace pour des zones de stockage de charbon encombrantes ; ils pouvaient donc transporter des armes et du personnel supplémentaires. Le passage stratégique au pétrole pour la marine britannique dépendait de la domination coloniale britannique au Moyen-Orient. À l'époque, l'extraction et le raffinage du pétrole en Iran étaient gérés par l'Anglo-Persian Oil Company, une entreprise détenue par le gouvernement britannique [2]. Aujourd'hui, nous connaissons cette entreprise sous le nom de BP.
Deux transitions : du charbon au pétrole, et de la domination européenne à la domination américaine
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le système énergétique mondial est passé définitivement du charbon au pétrole en tant que combustible fossile primaire (bien que ce passage n'ait pas signifié un déclin concomitant de la consommation de charbon, qui a continué de croître, atteignant des niveaux records en 2024). Cette transition énergétique était étroitement liée à l'émergence des États-Unis en tant que puissance mondiale dominante, supplantant les États d'Europe occidentale qui avaient été affaiblis par la guerre. Contrairement à la plupart des pays européens, les États-Unis possédaient de vastes réserves pétrolières nationales, et les compagnies pétrolières américaines dominaient la production internationale.
Le Moyen-Orient était essentiel au passage mondial de l'utilisation des combustibles fossiles. La demande de pétrole augmentant rapidement, Washington cherchait à protéger ses réserves nationales des pressions à l'exportation qui pourraient faire monter les prix intérieurs. Le Plan Marshall stipulait donc que les besoins énergétiques de l'Europe devaient être satisfaits principalement de l'étranger, et le pétrole moyen-oriental était relativement bon marché, abondant et facilement transportable. Plus d'aide du Plan Marshall a été dépensée pour le pétrole que pour toute autre marchandise — et la plupart provenait du Moyen-Orient [3]. Ainsi, la transition du charbon au pétrole de l'après-guerre en Europe occidentale était autant un développement moyen-oriental qu'européen.
Les deux transitions interdépendantes qui se sont produites durant cette période ont eu lieu parallèlement à l'effondrement de l'ancien ordre contrôlé par les Européens au Moyen-Orient [4]. Des mouvements anticoloniaux et nationalistes arabes éclataient dans toute la région, en particulier en Égypte, où un monarque soutenu par les Britanniques, le roi Farouk Ier [5], a été renversé par un coup d'État dirigé par le populaire officier militaire Gamal Abdel Nasser [6], en 1952. La victoire de Nasser a inspiré une série de luttes sociales dans toute la région, avec des appels généralisés de mouvements politiques à nationaliser les ressources pétrolières et à utiliser cette richesse pour inverser les effets de la domination coloniale.
Tandis que l'emprise politique de la Grande-Bretagne et de la France s'affaiblissait au Moyen-Orient, les États-Unis se sont employés à s'établir comme la force extérieure dominante de la région. L'avancée de Washington reposait sur deux alliances majeures. La première était avec l'Arabie saoudite. Durant les années 1940 et 1950, les entreprises pétrolières américaines en étaient venues à contrôler entièrement la production pétrolière saoudienne. L'Arabie saoudite, cependant, n'était pas à l'abri des mouvements radicaux de gauche et de l'agitation ouvrière, et il y avait même un courant nassériste au sein de la famille royale saoudienne. Face à ces défis, les États-Unis ont donné un soutien inconditionnel à une faction conservatrice de la monarchie saoudienne, fournissant des armes, formant la Garde nationale saoudienne et les soutenant contre les rivaux internes et les courants nationalistes régionaux. De cette manière, l'Arabie saoudite a été incorporée dans un ordre régional et mondial centré sur les États-Unis.
Le deuxième pilier de la puissance américaine était Israël — en particulier après la guerre de 1967, dans laquelle Israël a vaincu l'Égypte et une coalition d'autres États arabes, portant un coup majeur au nassérisme et aux courants politiques radicaux dans la région [7]. À partir de ce moment, les États-Unis ont commencé à fournir à Israël pour des milliards de dollars de matériel militaire et de soutien financier chaque année, comme ils continuent de le faire aujourd'hui. Tout comme l'Afrique du Sud de l'apartheid, l'alliance des États-Unis avec Israël repose sur le fait qu'Israël est une colonie de peuplement : un pays fondé sur la dépossession de la population palestinienne d'origine et l'exclusion raciste continue des Palestiniens qui sont restés sur la terre (soit sous occupation militaire en Cisjordanie et dans la bande de Gaza, soit en tant que citoyens palestiniens d'Israël). Une partie substantielle de la société israélienne bénéficie de cette dépossession et de la violence contre la population palestinienne, et ils en sont venus à voir ces privilèges en termes racialisés et messianiques. Avec cette structure sociale distincte et cette dépendance au soutien extérieur pour sa survie, Israël est un allié des États-Unis beaucoup plus fiable qu'un État « client » normal (comme l'Égypte ou la Jordanie, qui doivent toujours répondre aux pressions sociales et politiques venant d'en bas).
C'est pourquoi Israël, malgré un PIB par habitant supérieur à celui du Royaume-Uni, de l'Allemagne et de la France, a reçu plus d'aide étrangère américaine cumulée que tout autre pays au monde. L'ancien secrétaire d'État américain Alexander Haig a un jour décrit Israël comme « le plus grand porte-avions américain au monde ». Joe Biden, s'exprimant en 1986, a qualifié Israël de « meilleur investissement de 3 milliards de dollars que nous faisons », affirmant que « s'il n'y avait pas d'Israël, les États-Unis d'Amérique devraient inventer un Israël pour protéger ses intérêts dans la région ». Parallèlement à ce soutien militaire et économique, l'État américain a également continuellement œuvré pour bloquer toute censure internationale d'Israël. Depuis 1945, plus de la moitié de toutes les résolutions du Conseil de sécurité de l'ONU que les États-Unis ont opposé leur veto ont été celles critiquant Israël. Ce soutien américain à Israël n'est pas lié à un président ou à un parti en particulier — il est bipartisan et n'a pas faibli depuis plus de six décennies.
Pétrole, OPEP et richesse pétrodollar
Un changement majeur dans l'industrie pétrolière mondiale a eu lieu en 1960 avec la création de l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) par cinq grands pays producteurs de pétrole : l'Iran, l'Irak, le Koweït, l'Arabie saoudite et le Venezuela [8]. Au moment de la création de l'OPEP, ses États fondateurs ne contrôlaient pas entièrement les énormes réserves pétrolières qui se trouvaient à l'intérieur de leurs propres frontières. Au contraire, l'extraction, le raffinage et la commercialisation de presque tout le pétrole mondial étaient dominés par sept compagnies pétrolières américaines et européennes, populairement connues sous le nom de « Sept Sœurs » [9]. Ces entreprises étaient les précurseurs des géants pétroliers occidentaux d'aujourd'hui, tels qu'ExxonMobil, Chevron, Shell et BP. Du champ pétrolifère à la pompe à essence, les Sept Sœurs contrôlaient l'extraction mondiale du pétrole — y compris dans les États membres de l'OPEP — qu'elles expédiaient et transformaient en produits raffinés vendus au consommateur final (situé massivement sur les marchés occidentaux). Crucialement, les Sept Sœurs fixaient également le prix du pétrole brut, payant des redevances minimales aux gouvernements de l'OPEP pour le droit d'accéder et d'extraire leur pétrole.
Avec la création de l'OPEP, cependant, les principaux pays producteurs de pétrole ont commencé à affirmer leur contrôle sur l'extraction et la production de réserves brutes à l'intérieur de leurs propres pays. À l'échelle mondiale, la nationalisation progressive du pétrole par ces pays a affaibli le pouvoir des entreprises occidentales sur l'industrie pétrolière et a contribué à soutenir l'essor des compagnies pétrolières nationales (CPN) dans des endroits comme l'Arabie saoudite. En 1970, les compagnies pétrolières occidentales détenaient plus de 90 % des réserves pétrolières en dehors des États-Unis et de l'Union soviétique ; une décennie plus tard, leur part tomberait à moins d'un tiers [10].
La nationalisation du pétrole signifiait également que les entreprises pétrolières occidentales perdaient leur capacité à fixer le prix du pétrole, ce qui a entraîné une série de hausses de prix majeures dans les années 1970. Le pétrole étant désormais le principal combustible fossile au monde, ces hausses de prix signifiaient que les États producteurs de pétrole commençaient à accumuler d'énormes niveaux de richesse financière provenant des exportations. Entre 1965 et 1986, les seuls membres moyen-orientaux de l'OPEP gagneraient environ 1,7 billion de dollars (1 700 milliards de dollars) grâce à la vente de pétrole, l'Arabie saoudite gagnant plus de 40 % de ce total [11]. Ces excédents financiers énormes — surnommés « pétrodollars » par les observateurs de l'époque — formaient une partie cruciale de l'architecture financière mondiale telle qu'elle s'est développée à partir des années 1970. Plus important encore, ils ont contribué à renforcer la position des États-Unis — au sommet d'un système financier international centré sur le dollar — des marchés financiers américains et des institutions financières euro-américaines.
La relation des États-Unis avec l'Arabie saoudite et les autres monarchies du Golfe était essentielle au développement de ce système financier. Le soutien américain à la monarchie saoudienne garantissait que le contrôle du pétrole ne serait pas utilisé pour bouleverser radicalement le système politique mondial. Crucialement, les Saoudiens ont également accepté que le pétrole soit tarifé en dollars américains (jusqu'au milieu des années 1970, environ 20 % des transactions pétrolières internationales étaient effectuées en livres sterling britanniques). Cela a aidé à consolider le dollar américain en tant que monnaie de réserve internationale, parce que tous les pays étaient forcés de détenir de grandes quantités de dollars pour financer leurs importations de la marchandise la plus importante au monde [12]. Pour les États-Unis, cela signifiait également que la demande internationale de dollars dépassait les besoins nationaux, de sorte que les États-Unis pouvaient dépenser plus à l'étranger qu'ils ne gagnaient avec moins de préoccupations concernant l'inflation ou les inquiétudes de taux de change qui contraignaient d'autres pays. Le dollar fonctionnant comme la monnaie de réserve mondiale, les États-Unis ont acquis un énorme levier sur d'autres États par la menace de sanctions ou d'exclusion du système bancaire américain. Nous pouvons voir ces réalités aujourd'hui.
Une partie importante de cette structure financière impliquait la recirculation de la richesse pétrodollar du Golfe dans les marchés financiers américains [13]. Un aspect de cela était l'achat de bons du Trésor américain et d'autres titres américains. Une série d'accords secrets ont été négociés entre le gouvernement américain et la monarchie saoudienne pour canaliser les revenus pétroliers vers les marchés américains, et à la fin des années 1970, l'Arabie saoudite détiendrait un cinquième de tous les bons et obligations du Trésor détenus par des gouvernements en dehors des États-Unis. Le Golfe est également devenu l'un des plus grands acheteurs d'armes et de matériel militaire de fabrication américaine, une relation qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui.
Liens Est-Est
Durant la majeure partie du vingtième siècle, les exportations de pétrole du Golfe se dirigeaient largement vers l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord, la richesse pétrodollar se recirculant dans les marchés financiers occidentaux par les diverses voies décrites ci-dessus. À partir du début des années 2000, cependant, la géographie de l'industrie pétrolière a commencé à changer radicalement parallèlement à l'émergence de la Chine en tant que nouvel « atelier du monde ». L'essor de la Chine en tant que centre de fabrication et d'industrie mondiales a entraîné une croissance rapide des besoins énergétiques du pays, et la plupart étaient satisfaits par des importations.
En 2000, la Chine représentait seulement 6 % de la demande mondiale de pétrole ; en 2024, le pays consommait environ 16 % du pétrole mondial, plus que toute l'Europe combinée. Aujourd'hui, près de la moitié des exportations mondiales de pétrole vont en Asie de l'Est, principalement vers la Chine. La majorité des importations de pétrole chinoises proviennent du Moyen-Orient, en particulier des monarchies du Golfe et de l'Irak. La Chine a également entraîné une augmentation énorme de la demande de gaz naturel — en 2024, un peu moins d'un cinquième des exportations mondiales de gaz naturel liquéfié (GNL) allaient en Chine, le Golfe se classant comme le deuxième plus grand fournisseur de ces exportations (après l'Australie).
Les exportations de pétrole et de gaz du Golfe sont largement contrôlées par les compagnies pétrolières nationales (CPN) de la région — telles que Saudi Aramco, désormais la plus grande compagnie pétrolière au monde. Contrairement aux années 1970, les CPN du Golfe ne sont plus simplement impliquées dans l'extraction de pétrole brut, car elles se sont étendues en aval dans le raffinage, la pétrochimie (comme les plastiques et les engrais), ainsi que la commercialisation, l'expédition et la logistique. Des entreprises comme Aramco ont également lancé une série de coentreprises en Chine, en Corée du Sud et au Japon, approfondissant les interdépendances entre les marchés du Golfe et de l'Asie de l'Est. Ce circuit d'hydrocarbures « Est-Est » est désormais un axe majeur de la production et de la consommation mondiales de combustibles fossiles, et est largement dominé par les CPN du Golfe et de Chine plutôt que par les entreprises pétrolières occidentales traditionnelles.
La croissance de la demande mondiale de pétrole et de gaz liée à l'essor de la Chine a été associée à deux décennies de prix du pétrole relativement élevés. Pour les monarchies du Golfe, cela a produit un nouveau boom pétrodollar, avec des billions de dollars de richesse pétrolière affluant dans leurs banques centrales et fonds souverains. L'ampleur de cette richesse est en partie indiquée dans les réserves de change du Golfe, qui ont atteint 800 milliards de dollars en 2024, les quatrièmes plus importantes au monde derrière la Chine, le Japon et la Suisse. Parallèlement à ces réserves de banques centrales, près de 5 billions de dollars d'actifs sont contrôlés par des fonds souverains basés dans le Golfe — environ 40 % de la richesse mondiale des fonds souverains.
Malgré le déplacement vers l'est des exportations énergétiques du Golfe, la richesse pétrodollar de la région reste largement axée sur les marchés financiers américains et ouest-européens. Les investissements du Golfe dans les marchés boursiers américains, par exemple, ont presque triplé depuis 2017 et représentent maintenant environ 5 % de tous les investissements étrangers dans les entreprises américaines. Poursuivant les tendances historiques, l'exportation de matériel militaire occidental vers le Golfe a également monté en flèche au cours de la dernière décennie. Plus d'un cinquième des exportations mondiales d'armes sont allées au Golfe entre 2019 et 2023, dépassant toute autre région dans le monde. Celles-ci comprennent des avions, des navires et des missiles, avec une majorité écrasante fournie par les États-Unis — aux côtés de l'Italie, de la France et du Royaume-Uni. En effet, environ un quart des exportations d'armes américaines sont allées à l'Arabie saoudite seule durant 2016-2020, et l'Arabie saoudite est restée le plus grand destinataire unique d'armes américaines en 2020-2024. Grâce à ces achats, les dépenses militaires du Golfe fournissent un flux de revenus clé pour les entreprises militaires américaines tout en renforçant simultanément les liens stratégiques plus larges entre les monarchies du Golfe et l'État américain.
Les accords d'armements avec l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont également soutenu la survie d'industries alliées dans des pays comme la Grande-Bretagne, où les ventes d'avions de chasse à Riyad se sont révélées vitales pour soutenir le secteur aérospatial national du Royaume-Uni. Ces armes, à leur tour, ont été déployées par les États du Golfe pour poursuivre des politiques étrangères de plus en plus affirmées, de manière plus destructrice au Yémen et en Libye, mais aussi dans des efforts pour façonner les trajectoires politiques à travers le Moyen-Orient et la Corne de l'Afrique plus larges.
Pourquoi la Palestine est une question climatique
Ces flux énergétiques et pétrodollars doivent être compris dans le contexte de la géopolitique plus large du Moyen-Orient. Le centre ici est l'affaiblissement relatif du pouvoir américain dans la région au cours des deux dernières décennies, une tendance qui s'est accélérée après l'invasion de l'Irak en 2003. Bien que Washington demeure l'acteur externe dominant, sa position est de plus en plus contestée par d'autres États, notamment la Chine et la Russie. Les puissances régionales — telles que la Turquie, l'Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis — continuent d'étendre leur influence, même si elles restent profondément liées aux structures militaires et financières américaines. L'Iran, se tenant en dehors de ce système d'alliance ancré aux États-Unis depuis la révolution de 1979, poursuit également ses propres réseaux et stratégies régionales qui l'amènent souvent à la confrontation avec Washington. Ces dynamiques forment une partie critique de l'affaiblissement plus large de l'hégémonie mondiale américaine et se déroulent au milieu des crises sociales, politiques et écologiques qui se chevauchent de notre monde contemporain.
Confrontés à ces défis, les États-Unis ont cherché à réaffirmer leur primauté au Moyen-Orient. La clé de cela est une tentative de longue date de lier ensemble les deux piliers majeurs du pouvoir américain dans la région — les monarchies du Golfe et Israël — au sein d'un seul bloc aligné avec les intérêts américains [14]. Une indication claire de cette orientation stratégique est venue avec les accords d'Abraham de 2020 soutenus par Trump [15], dans lesquels les Émirats arabes unis et Bahreïn ont formellement normalisé leurs relations avec Israël. Cet accord, motivé par d'importantes incitations américaines, a ouvert la voie à un accord de libre-échange entre les Émirats arabes unis et Israël en 2022 — le premier du genre entre Israël et un État arabe. Le Soudan et le Maroc ont rapidement suivi, donnant à Israël des relations diplomatiques formelles avec quatre États arabes. Aujourd'hui, Israël a des relations formelles avec des pays représentant environ 40 % de la population de la région arabe, y compris certaines de ses plus grandes puissances politiques et économiques.
Le soutien à Israël et à sa guerre génocidaire à Gaza forme une partie intégrante de cette stratégie américaine. L'expansion militaire d'Israël depuis 2023 — de Gaza au Liban à l'Iran — a été une tentative de réécrire la politique de la région et d'ouvrir la voie à une sorte de normalisation avec le Golfe (en particulier l'Arabie saoudite) dans le cadre de tout accord d'après-guerre. En liant le pouvoir militaire d'Israël aux réserves d'hydrocarbures du Golfe, aux vastes excédents financiers et au commerce pétrolier basé sur le dollar, Washington vise à repousser sa position régionale et mondiale affaiblie. Le succès sécuriserait non seulement l'influence américaine au Moyen-Orient, mais fournirait également un levier décisif dans toute confrontation plus large avec la Chine (surtout compte tenu de la dépendance de la Chine aux importations de pétrole du Golfe).
En fin de compte, ces dynamiques ne peuvent être séparées de la position cruciale du Moyen-Orient dans notre monde centré sur les combustibles fossiles. Les États du Golfe et leurs CPN redoublent d'efforts sur la production d'hydrocarbures, enfermant la planète dans une trajectoire de catastrophe climatique certaine. Pour les États-Unis, cette expansion de combustibles fossiles qui s'approfondit — liée à son alliance stratégique avec les monarchies du Golfe et leur normalisation avec Israël — est une source cruciale de pouvoir à un moment où la domination mondiale américaine fait face à des défis croissants. Il ne peut y avoir de démantèlement de l'ordre fossile, ni de véritable libération palestinienne, sans briser ces alliances. C'est pourquoi la Palestine est au cœur d'une lutte contre le capitalisme fossile — et pourquoi la bataille extraordinaire pour la survie menée par les Palestiniens aujourd'hui, à Gaza et au-delà, est indissociable de la lutte pour l'avenir de la planète [16].
Adam Hanieh
Professeur d'économie politique et de développement mondial à l'Université d'Exeter et chercheur distingué à l'Institut d'études internationales et régionales de l'Université Tsinghua à Pékin.
P.-S.
https://transitionsecurity.org/oil-militarism-global-order/
Traduit pour ESSF par Adam Novak
Notes
[1] Timothy C. Winegard, The First World Oil War, University of Toronto Press : 2016.
[2] Mattin Biglari, Nationalising Oil and Knowledge in Iran : Labour, Decolonisation and Colonial Modernity, 1933-51, Edinburgh University Press : 2025.
[3] David S. Painter, « The Marshall Plan and Oil », Cold War History, 2009, vol. 9, pp.159-175.
[4] Adam Hanieh, Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market, Verso : 2024.
[5] Le roi Farouk Ier (1920-1965) régna sur l'Égypte de 1936 à 1952. Il fut renversé par un coup d'État mené par des officiers nationalistes.
[6] Gamal Abdel Nasser (1918-1970) fut le deuxième président de l'Égypte de 1954 à 1970. Il devint une figure emblématique du nationalisme arabe et du mouvement des non-alignés, notamment après sa nationalisation du canal de Suez en 1956.
[7] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, Resisting Erasure : Capital, Imperialism and Race in Palestine, Verso : 2025.
[8] Giuliano Garavini, The Rise and Fall of OPEC in the Twentieth Century, Oxford University Press : 2019.
[9] Les « Sept Sœurs » étaient : Standard Oil of New Jersey (devenue Exxon), Standard Oil of New York (devenue Mobil), Standard Oil of California (devenue Chevron), Texaco, Gulf Oil, Royal Dutch Shell et Anglo-Persian Oil Company (devenue BP).
[10] Brian Levy, « World Oil Marketing in Transition », International Organization, 1982, vol. 36, pp.113-133.
[11] Adam Hanieh, Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market, Verso : 2024.
[12] Adam Hanieh, Crude Capitalism : Oil, Corporate Power, and the Making of the World Market, Verso : 2024.
[13] David E. Spiro, The Hidden Hand of American Hegemony : Petrodollar Recycling and International Markets, Cornell University Press : 1999.
[14] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, Resisting Erasure : Capital, Imperialism and Race in Palestine, Verso : 2025.
[15] Les accords d'Abraham sont une série d'accords de normalisation diplomatique entre Israël et plusieurs États arabes, négociés avec le soutien de l'administration Trump en 2020.
[16] Adam Hanieh, Robert Knox et Rafeef Ziadah, Resisting Erasure : Capital, Imperialism and Race in Palestine, Verso : 2025.

Au Liban, Israël a violé le cessez-le-feu près de 7000 fois
A l'approche des un an de la signature du cessez-le-feu entre le Liban et Israël, force est de constater que ce dernier ne respecte pas les termes de l'accord. Comme à Gaza, le régime génocidaire continue de bombarder quasi quotidiennement le Liban.
Tiré d'Agence médias Palestine.
C'était le 27 novembre 2024. Après plusieurs mois de guerre ouverte entre Israël et le Hezbollah, un accord de cessez-le-feu est finalement trouvé. Depuis, l'Etat israélien n'a eu de cesse de violer cet accord, continuant de bombarder le sud du Liban régulièrement. Une situation que l'on peut désormais comparer avec celle de la bande de Gaza, où le régime israélien continue de mener des frappes aériennes en toute impunité, un mois et demi après le début du cessez-le-feu.
Plus de 6800 violations du cessez-le-feu
Les bombardements israéliens avaient débuté seulement quelques jours après le 7 octobre 2023. Ils ont d'abord visé le Sud-Liban, avant de s'étendre à tout le territoire national. Israël avait fini par accélérer sa campagne mortelle de bombardements en l'accompagnant d'une incursion terrestre dans le sud du pays dès la fin du mois de septembre 2024. L'accord de cessez-le-feu signé en novembre 2024 avait mis un terme à plusieurs mois de guerre qui ont coûté la vie à plus de 4000 libanais.
Depuis, la Force intermédiaire des Nations Unies au Liban (FINUL) opère sur le territoire pour surveiller les opérations de désarmement du Hezbollah et contrôler le respect de l'accord. Pourtant, Israël viole quotidiennement ce dernier, sans aucune conséquence si ce n'est quelques remontrances de façade par les institutions internationales. D'après la FINUL, le cessez-le-feu a été violé 6800 fois entre le 27 novembre 2024 et le 22 octobre 2025, “en grande majorité du fait d'Israël”.
En août 2025, le Conseil de sécurité a pris la décision de prolonger le mandat de la FINUL jusqu'en décembre 2026. Une de ses missions est d'assurer la conformité d'Israël notamment concernant la ligne bleue, tracée en 2000 par l'ONU au moment du retrait de l'armée israélienne du Sud-Liban sous occupation pendant dix huit ans. Israël tient encore au moins cinq positions militaires totalement illégales entre le nord de cette ligne et le sud du fleuve Litani. Les incursions israéliennes dans le Sud-Liban ont régulièrement lieu à partir de cette zone en violation totale du cessez-le-feu entré en vigueur le 27 novembre dernier.
La décision de prolongation du mandat de la FINUL est liée à la persistance de bombardements israéliens et d'incursions de l'armée dans le territoire libanais, comme exprimé par le Conseil de sécurité dans sa résolution 2790 adoptée en août dernier qui note “avec une vive préoccupation les violations persistantes dont cet accord fait l'objet, notamment les frappes aériennes et les attaques de drones menées sur le territoire libanais”, et “demande au gouvernement israélien de retirer les Forces présentes au nord de la ligne bleue notamment au niveau des cinq positions qu'il tient en territoire libanais, ainsi que dans les zones tampons établies au nord de la Ligne bleue”.
Le renforcement des attaques israéliennes au Sud-Liban
Ces dernières semaines, l'armée israélienne a multiplié les attaques sur des localités du Sud-Liban. A chaque salve de bombardements, le régime israélien prend pour prétexte la menace du Hezbollah. Depuis la signature de l'accord cessez-le-feu, plus de 250 Libanais-es sont morts sous les tirs israéliens.
A Bint Jbeil, dans le sud du pays, une habitante témoigne à Mediapart : “Quand nous entendons les drones, nous ne sortons pas de chez nous, de peur d'être visés et tués. Et c'est plusieurs fois par semaine. Aujourd'hui, ils tournent depuis ce matin.” C'était à la fin du mois de septembre. Le même jour, une attaque israélienne emportait un père et ses trois enfants.
D'après le quotidien libanais L'Orient-Le Jour, quatorze personnes sont mortes en cinq jours, assassinées par Israël, à la fin du mois d'octobre. Ce weekend, deux frères ont été tués par une frappe aérienne sur leur voiture, au sud des villes d'Ain Ata et Shebaa. Le même jour, une autre attaque a fait sept blessés dans le bombardement d'une voiture à proximité d'un hôpital.
En Palestine, l'Etat génocidaire invoque le Hamas pour justifier ses massacres. Au Liban, c'est le Hezbollah qui remplit ce rôle d'épouvantail pour justifier les bombardements et l'occupation israélienne dans le sud du pays. Comme en Palestine, les violations évidentes du droit international ne peuvent pas rester lettre morte dans la communication officielle occidentale. Alors au Liban comme en Palestine, l'Europe condamne. La France aussi condamne. Elle prévient, elle avertit. Mais les sanctions, elles, n'arrivent jamais.
Ce samedi 9 novembre, le porte-parole des Affaires étrangères de l'Union européenne a déclaré : “L'UE appelle Israël à mettre fin à toutes les actions qui violent la résolution 1701 et l'accord de cessez-le-feu conclu il y a un an, en novembre 2024.” Cette injonction perd en crédibilité si l'on rappelle les quelque 6800 violations du cessez-le-feu enregistrées en un an.
Dans le même temps, les responsables politiques israéliens multiplient les annonces va-t-en guerre, à l'image du ministre de la Défense Israël Katz : “Les mesures coercitives maximales se poursuivront et s'intensifieront même, nous ne tolérerons aucune menace envers les habitants du nord.”
En attendant, les habitants du Sud-Liban vivent dans la terreur des bombardements israéliens, comme le raconte Mediapart à Kfar Chouba ,où “les paysans et les enfants qui venaient puiser de l'eau dans la retenue entre ce poste avancé de la Finul et les militaires israélien·nes ne se montrent plus. Trop peur d'être visés par des drones.”
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Purges et paralysie : la crise silencieuse de l’armée chinoise
Les purges sans précédent au sein de l'armée chinoise révèlent une crise profonde. Entre corruption systémique et paralysie décisionnelle, l'APL fait face au défi le plus grave depuis l'ère Mao.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Le mois dernier, lors du quatrième plénum du Comité central du Parti communiste chinois, les caméras de la télévision d'État ont cadré avec insistance quatre rangées de sièges vides dans la Grande Salle du Peuple. Il ne s'agissait pas d'un simple incident technique. Sur les 205 membres titulaires du Comité central, seuls 168 ont participé aux travaux, soit un taux d'absentéisme de 18 %, le plus élevé depuis la Révolution culturelle. Parmi les membres suppléants, 24 sur 147 ne se sont pas présentés.
L'image de ces sièges vides a fait passer un message politique clair : les dirigeants militaires chinois sont confrontés à une crise d'une ampleur historique, qui dépasse les cas individuels de corruption pour prendre les contours d'un phénomène de fond.
Les chiffres témoignent d'une purge qui a peu de précédents dans l'ère post-maoïste. En 2024, la Commission centrale d'inspection disciplinaire a ouvert près de 900 000 enquêtes, un record absolu, tandis que les sanctions administratives ont touché 889 000 fonctionnaires, soit une augmentation de 45 % par rapport à l'année précédente. La tempête a également touché les dirigeants de l'APL (Armée populaire de libération), la Commission militaire centrale, organe suprême de commandement des forces armées présidé par Xi Jinping, passant de sept à quatre membres, la configuration la plus restreinte depuis la fondation de la République populaire en 1949. La contraction n'est pas seulement numérique et la nouvelle composition révèle un déséquilibre structurel sans précédent, puisque la marine, l'armée de l'air et les forces créées après les réformes de 2016 ne sont plus représentées au sein de la Commission. Seuls l'armée de terre et les unités de missiles balistiques également compétentes en matière nucléaire, restent représentées. Il convient de noter que l'armée a, entre autres, pour mission de « gérer » les éventuelles manifestations internes impliquant plus de cinq mille personnes.
Les liens qui existent entre les officiers purgés permettent de voir que derrière la rhétorique officielle de la lutte contre la corruption se cache un réseau de relations qui traversait les centres névralgiques du commandement militaire. Sur les neuf généraux expulsés du Parti et des forces armées le 17 octobre dernier, six avaient servi dans la 31e armée de groupe, rebaptisée 73e, une unité d'élite stationnée à Xiamen, dans la province du Fujian. Cette même province où Xi Jinping a travaillé comme fonctionnaire local dans les années 80 et 90, construisant ce que les analystes et les observateurs ont appelé la « clique du Fujian », un réseau de loyautés personnelles sur lequel le leader chinois a fondé une partie de son pouvoir. Sept des neuf généraux destitués avaient également des liens avec le Commandement du théâtre oriental, responsable des opérations vers Taïwan. Il ne s'agit donc pas d'épisodes isolés, mais d'un complot qui reliait les dirigeants politiques de l'armée aux commandements opérationnels les plus sensibles pour la stratégie de Pékin dans le détroit.
La nomination à la vice-présidence de la Commission militaire centrale de Zhang Shengmin, 67 ans, ancien secrétaire de la Commission d'inspection disciplinaire de la CMC elle-même, confirme que la campagne destinée à semer la peur est loin d'être terminée. Zhang est issu des Forces de missiles, où il a travaillé de 2004 à 2015, et supervise depuis 2017 la lutte contre la corruption au sein de l'APL. Sa promotion est particulièrement significative car il conserve sa double fonction : en plus de devenir vice-président, il continue à diriger la Commission disciplinaire militaire. Cette concentration de fonctions en une seule personne indique que Xi a l'intention d'intensifier, et non de relâcher, le contrôle sur les cadres militaires. Le message implicite est que les enquêtes se poursuivront et que personne, quelle que soit sa position dans la hiérarchie, ne peut se considérer en sécurité.
Entre corruption et factions : la nature profonde de la crise
Le langage officiel utilisé par Pékin pour justifier les purges a subi des changements significatifs au fil du temps, révélant des aspects qui vont au-delà du discours anti-corruption. Au départ, les accusations se limitaient à des formules génériques telles que « crimes liés au service » ou « violations de la discipline du Parti ». Avec le temps, cependant, des expressions archaïques et politiquement chargées ont fait leur apparition. En particulier, contre le général Wei Fenghe, ministre de la Défense de 2018 à 2023 et ancien commandant des Forces de missiles, l'expression « perte de loyauté et d'intégrité morale » a été utilisée, un terme qui remonte à la Chine ancienne, où il désignait la dégradation morale de l'élite. Dans l'histoire chinoise postérieure, cette expression a pris des connotations encore plus lourdes, signalant la trahison du souverain. Pendant la guerre civile, Mao Zedong l'a utilisée pour condamner les hauts fonctionnaires communistes qui avaient trahi le Parti en passant au Kuomintang de Chiang Kai-shek. L'utilisation de cette formule contre Wei, ainsi que l'éditorial du quotidien de l'APL qui accusait les responsables démis de leurs fonctions d'avoir « gravement porté atteinte au principe selon lequel le président de la CMC [c'est-à-dire Xi Jinping lui-même] a la responsabilité ultime », indiquent que les accusations dépassent la corruption financière pour toucher à des questions de loyauté politique et de subordination au commandement suprême.
Le véritable nœud de la crise semble résider dans la gestion du personnel militaire et dans les réseaux clientélistes qui se sont consolidés précisément grâce au système de promotions. He Weidong, vice-président de la Commission militaire centrale chargé des ressources humaines, Miao Hua et He Hongjun, respectivement directeur et directeur adjoint du département du travail politique de la CMC, occupaient tous des postes clés dans les dispositifs d'évaluation et d'affectation des officiers. Outre les aspects idéologiques et d'endoctrinement, le département du travail politique contrôle également les nominations à tous les niveaux. Sa fonction est de garantir que chaque avancement de carrière reflète non seulement les compétences techniques, mais surtout la fiabilité politique. Lorsque ces gardiens du système sont eux-mêmes accusés de « relations interpersonnelles inappropriées », cela signifie que le mécanisme même de sélection des cadres s'est corrompu, et que, d'un filtre méritocratique, il est devenu un outil permettant de consolider des réseaux de clientélisme qui contournaient les critères officiels.
La contradiction la plus flagrante réside dans le fait que tous ces officiers avaient été soigneusement sélectionnés par Xi Jinping lui-même, dans de nombreux cas avec des promotions accélérées qui contournaient les étapes habituelles. En 2022, He Weidong avait été promu de commandant du Théâtre oriental à vice-président de la Commission militaire centrale, sautant ainsi l'étape traditionnelle de membre ordinaire du Comité central. Il avait fait l'objet de deux promotions de grade en seulement deux ans, en 2017 et en 2019. He Hongjun avait été élevé au rang de général en juillet 2024, moins d'un an avant sa destitution. Wang Houbin, nommé commandant des Forces de missiles en avril 2023 après la purge de son prédécesseur Li Yuchao, a lui aussi été démis de ses fonctions après seulement quinze mois. Ces officiers représentaient une nouvelle génération de fidèles : ils étaient protégés par Xi, soigneusement sélectionnés et rapidement promus précisément parce qu'ils étaient considérés comme fiables, et non parce qu'ils étaient les héritiers des dirigeants précédents.
Les réformes militaires lancées par Xi en 2015, qui ont remplacé sept régions militaires par cinq théâtres opérationnels et supprimé les quatre puissants départements généraux pour créer quinze départements relevant directement de la CMC, devaient briser les anciens réseaux de clientélisme régional et empêcher tout général de construire des bases indépendantes grâce à une centralisation absolue qui aurait dû rendre chaque officier directement dépendant du président. Cependant, la nécessité de nommer rapidement de nouveaux cadres fidèles aux nouveaux postes créés a donné naissance à de nouveaux réseaux clientélistes, cette fois centrés sur les protégés de Xi, qui se sont révélés tout aussi imperméables au contrôle central que ceux qu'ils étaient censés remplacer.
L'effet domino : paralysie décisionnelle et crise opérationnelle
Le blocage des promotions est le signe le plus évident de la paralysie qui touche l'APL. En 2024, il n'y a eu que deux nominations au grade de général et aucune en 2025, ce qui contraste fortement avec les mandats précédents. Toutes les voies d'avancement sont bloquées et de nombreux postes restent vacants. Parmi ceux-ci, le commandement du Théâtre oriental, en charge des opérations à Taïwan, est toujours vacant, tout comme les postes de commandement de la marine, de l'armée de terre et des forces de missiles. Les candidats, officiellement « en cours d'évaluation », font en réalité l'objet d'une enquête ou d'une procédure de destitution, signe que Xi n'a pas de collaborateurs fiables à promouvoir. En conséquence, le climat d'incertitude mine la cohésion interne et bloque toute la chaîne de commandement. Après les purges au sommet, plus personne n'ose prendre d'initiatives et il est plus prudent d'attendre les ordres que de risquer de paraître ambitieux ou non aligné. Dans un contexte militaire, cette attitude se traduit par une immobilité opérationnelle et une perte d'efficacité, indépendamment de la qualité de l'arsenal ou des doctrines. La centralisation croissante aggrave la situation. Cette année, le quotidien de l'APL a annoncé que toute modification des priorités tactiques devait être approuvée par les échelons supérieurs, ce qui élimine la liberté d'action des commandants sur le terrain. Une mesure qui contredit la rhétorique même de la modernisation militaire, fondée sur l'autonomie et l'adaptation rapide des « forces de nouvelle qualité ».
La crise interne est clairement apparue lors du défilé militaire du 3 septembre, à l'occasion du 80e anniversaire de la victoire sur le Japon. Cet événement, conçu pour montrer la puissance de l'APL, s'est déroulé dans des conditions inhabituelles. Zhang Youxia, numéro deux des forces armées chinoises après Xi, était le seul officier en uniforme et occupait une position de second plan derrière le Comité permanent du bureau politique. Le défilé n'était pas présidé par un commandant en chef, mais par un général de brigade de l'armée de l'air, un grade inhabituel pour une fonction aussi importante. De plus, aucune unité n'a été présentée sous le nom de son commandant, contrairement aux défilés de 2015 et 2019. Cela indique que de nombreux officiers faisaient déjà l'objet d'une enquête ou que le commandement central craignait de mettre en avant des personnalités susceptibles d'être victimes des prochaines vagues de purges.
La contradiction la plus flagrante concerne les opérations à l'égard de Taïwan, que Xi a maintes fois désignées comme une priorité absolue, fixant 2027, année du centenaire de la fondation de l'APL, comme date butoir à laquelle l'armée doit être prête et capable de mener des opérations militaires contre le pays, si Pékin le jugeait nécessaire. Tous les commandants importants pour d'éventuelles actions dans le détroit ont été démis de leurs fonctions : Lin Xiangyang, commandant du théâtre oriental, a été exclu du Parti ; He Weidong, vice-président de la Commission militaire centrale et ancien commandant du même secteur, a été démis de ses fonctions ; Wang Xiubin, directeur du Centre de commandement des opérations conjointes, a été remplacé. Malgré ce démantèlement, l'activité militaire autour de Taïwan est restée intense et a même augmenté en partie. Les incursions aériennes quotidiennes dans la zone d'identification taïwanaise se sont poursuivies tout au long de l'année 2025, et les survols de drones à longue portée sont passés de 3 en 2024 à 8 en 2025. Cette situation peut être interprétée de deux manières : soit Xi ne prévoit pas d'action imminente, soit les opérations se poursuivent par inertie bureaucratique, tandis que l'incertitude règne au sommet quant au commandement effectif.
L'austérité dans le budget militaire
Pour la première fois dans l'histoire récente de la PLA, le discours sur l'austérité a officiellement fait son entrée dans le discours militaire chinois. Récemment, le général Qiu Yang, directeur adjoint du Bureau général de la Commission militaire centrale, a publié un essai dans un recueil officiel relatif au plan quinquennal 2026-2030 dans lequel il invite l'APL à « adopter un mode de fonctionnement sobre », à réduire les coûts et le gaspillage et à miser sur l'efficacité et l'innovation à faible coût. Cet appel marque un changement de ton par rapport aux années d'expansion illimitée, dicté par la détérioration de la situation économique. Avec un budget officiel de défense de 1 810 milliards de yuans (plus de 250 milliards de dollars, le budget réel étant certainement supérieur) et une croissance annuelle de 7,2 %, l'augmentation des dépenses militaires dépasse celle de l'économie réelle, qui ralentit à 4,5 % selon les chiffres officiels, voire moins. Les tensions commerciales avec Washington et la crise immobilière accentuent les contraintes budgétaires, poussant également l'appareil militaire à contenir ses dépenses. La crise économique s'accompagne de purges qui ont touché les forces de missiles et l'industrie de la défense, où la fraude et la corruption ont compromis des infrastructures stratégiques telles que les silos de missiles balistiques. Pékin réagit une fois de plus en centralisant le contrôle et en renforçant les audits conjoints entre l'armée et les autorités locales.
Le dilemme stratégique qui émerge de cette conjonction entre pressions économiques et crise institutionnelle est profond. D'une part, Xi a besoin d'une PLA puissante et moderne pour soutenir ses ambitions géopolitiques, et en particulier pour maintenir la pression sur Taïwan, affirmer son contrôle sur la mer de Chine méridionale et projeter sa puissance dans la région indo-pacifique. Le discours sur le « grand renouveau de la nation chinoise » que Xi a placé au centre de sa politique dépend en partie de sa capacité à convaincre que la Chine est redevenue une grande puissance militaire après le « siècle d'humiliation » subi de la part des puissances occidentales et du Japon. D'autre part, la combinaison de la corruption endémique qui a miné l'efficacité de certains programmes d'armement et des pressions fiscales résultant du ralentissement économique limite concrètement les options disponibles. La lutte contre la corruption devrait, en théorie, libérer des ressources actuellement gaspillées, ce qui permettrait de rendre les dépenses militaires plus efficaces. Dans la pratique, cependant, la paralysie qu'elle engendre sape précisément l'efficacité opérationnelle que la purge est censée rétablir. Il en résulte un cercle vicieux où la tentative de résoudre le problème aggrave ses conséquences.
Le problème de la succession et les scénarios futurs
La crise dans le domaine militaire met en évidence un problème encore plus fondamental qui concerne la nature même du pouvoir de Xi Jinping et sa pérennité. Si le dirigeant chinois élimine des officiers qu'il a lui-même soigneusement sélectionnés, y compris des membres de sa « clique du Fujian » sur laquelle il avait construit une partie de son règne, qui peut encore bénéficier de sa confiance ? La question dépasse le domaine militaire et touche l'ensemble de l'architecture du pouvoir en Chine. À chaque purge, le cercle des « intimes » se rétrécit, mais ce rétrécissement ne génère pas automatiquement plus de sécurité. Les rescapés savent qu'ils sont sous surveillance constante, ils savent que la loyauté dont ils ont fait preuve hier ne garantit pas leur position aujourd'hui, et que toute erreur, toute relation suspecte, toute interprétation indépendante des directives peut devenir un prétexte à leur destitution. Cette dynamique crée un cercle vicieux dans lequel, à mesure que Xi concentre le pouvoir entre ses mains, il est contraint de dépendre d'un groupe de collaborateurs de plus en plus restreint qui, soumis à des pressions croissantes, finissent par devenir moins fiables, car un climat de peur ne produit pas une loyauté véritable, mais seulement une obéissance opportuniste.
Les postes vacants dans la structure de commandement pourraient rester inoccupés pendant longtemps. Si le système de gestion du personnel est vraiment compromis, comme l'indiquent les purges, les pourvoir rapidement avec des officiers qui n'ont pas encore été évalués reviendrait à répéter les mêmes erreurs. Cela explique pourquoi Dong Jun, ministre de la Défense depuis près de deux ans, n'a pas encore été admis à la Commission militaire centrale, un siège qui revient traditionnellement de droit à ceux qui occupent cette fonction, signe d'une confiance encore suspendue. Si et quand Xi décidera de compléter les nominations, il est probable qu'il choisira des personnalités politiquement dociles plutôt que compétentes ou influentes. Ce critère de sélection, fondé sur la loyauté personnelle plutôt que sur la capacité stratégique, risque d'affaiblir encore davantage la qualité des dirigeants de l'APL et de transformer le haut commandement en un appareil de bureaucrates craintifs.
La question de la succession politique dans son ensemble semble encore plus complexe et non résolue. Xi est âgé de 72 ans et, contrairement à tous les dirigeants chinois depuis Deng Xiaoping, il n'a désigné aucun successeur. La tradition passée des transitions planifiées, aussi imparfaite soit-elle, garantissait une certaine prévisibilité et stabilité dans le transfert du pouvoir. Xi a rompu avec cette tradition. Avec un quatrième mandat probable qui débutera en 2027, voire des perspectives de maintien au pouvoir encore plus longues, son successeur pourrait être un fonctionnaire né dans les années 1970, actuellement dans une administration provinciale ou une agence du gouvernement central, qui ne dispose pas encore d'une visibilité nationale. Mais Xi se méfie profondément des fonctionnaires avec lesquels il n'a pas de relations personnelles solides, et en vieillissant, il a de moins en moins de liens avec la génération qui pourrait lui succéder. Il a travaillé avec des officiers et des fonctionnaires nés dans les années 1950 et 1960, avec lesquels il a partagé des expériences formatrices, mais la génération suivante lui est plus étrangère, et cette distance alimente sa méfiance.
Les hauts rangs du Parti, et de l'APL en particulier, pourraient connaître une période de fluctuation croissante dans les années à venir, Xi testant et écartant les candidats potentiels aux postes de direction. En coulisses, les fonctionnaires et les officiers de son entourage pourraient se livrer à une concurrence plus intense pour gagner en influence et/ou survivre politiquement, générant ce que les observateurs appellent des « luttes de pouvoir de bas niveau ». Ces luttes ne prendraient pas la forme de défis ouverts ou de confrontations idéologiques publiques, comme c'était le cas à l'époque maoïste. Elles se manifesteraient plutôt par des manœuvres bureaucratiques et des tentatives de discréditer des rivaux par le biais de signalements à la Commission d'inspection disciplinaire, ou par la manipulation des informations qui parviennent à Xi. Dans un système où tout dépend de la confiance du dirigeant suprême, et où cette confiance peut être révoquée à tout moment sans explication, l'incitation à faire du tort à des collègues potentiellement concurrents devient très forte. Ce type de concurrence souterraine corrode davantage la cohésion institutionnelle et rend encore plus difficile le fonctionnement coordonné et efficace qu'exige une armée moderne.
Les scénarios possibles pour l'avenir de la PLA s'articulent autour d'un éventail diversifié d'hypothèses, dont aucune n'est sans risque. Le premier scénario, le plus optimiste du point de vue de Pékin, verrait les purges éliminer efficacement la corruption et les réseaux clientélistes et, après une phase de transition douloureuse, émerger une armée plus professionnelle et plus efficace. Dans ce scénario, les sacrifices actuels seraient le prix à payer pour construire une PLA véritablement capable de « combattre et gagner des guerres », selon le slogan constamment répété par Xi. Mais des doutes subsistent quant à la faisabilité d'un tel scénario. Éliminer les individus corrompus ne résout pas les problèmes systémiques. Sans réformes structurelles pour introduire la transparence et des mécanismes de contrôle mutuel entre les institutions, le problème de la corruption réapparaîtra inévitablement. Dans un système où le pouvoir est concentré et opaque, et où les promotions dépendent d'évaluations subjectives de la « fiabilité politique » plutôt que de mesures objectives de compétence, les opportunités et les incitations à des comportements corrompus restent intactes.
Le deuxième scénario, le plus défavorable au régime, est celui d'une paralysie prolongée, dans laquelle la peur et les contrôles étouffants alimenteraient une culture de prudence extrême qui traverserait toute la structure militaire. À tous les niveaux, les officiers éviteraient de prendre des responsabilités, préférant se cacher derrière la bureaucratie plutôt que de prendre des décisions autonomes. Dans ce climat, l'APL perdrait sa capacité d'initiative tactique et d'adaptation rapide, indispensables dans la guerre moderne, tandis que les postes clés resteraient vacants ou seraient confiés à des personnalités médiocres, politiquement fiables mais dépourvues des qualités nécessaires pour exercer un véritable commandement. L'analogie historique la plus pertinente est celle des purges staliniennes de l'Armée rouge entre 1937 et 1938, lorsque trois maréchaux sur cinq, treize commandants d'armée sur quinze et environ 35 000 officiers au total ont été éliminés. Les conséquences en ont été désastreuses. Lors de la guerre d'hiver contre la Finlande en 1939-1940, l'Armée rouge, malgré sa supériorité numérique écrasante, a subi des pertes catastrophiques contre une armée finlandaise beaucoup plus petite, en raison de l'incompétence des nouveaux commandants promus pour leur loyauté politique plutôt que pour leurs capacités militaires.
Le troisième scénario possible concerne l'instabilité qui pourrait émerger au moment de la succession de Xi. Lorsque son pouvoir prendra fin, pour des raisons d'âge, de santé ou de pressions politiques accumulées, l'absence d'un successeur désigné et de mécanismes de transition ordonnée pourrait déclencher des luttes entre factions similaires à celles qui ont suivi la mort de Mao. Dans un contexte militaire déjà perturbé par les purges, avec des réseaux de commandement fragmentés et des loyautés incertaines, une crise de succession pourrait créer des situations dangereuses dans lesquelles différents généraux ou factions militaires pourraient tenter d'influencer l'issue de la lutte politique, rompant ainsi le tabou de la non-ingérence de l'armée dans la politique qui a prévalu, à quelques exceptions près pendant la Révolution culturelle, depuis la fondation de la République populaire.
La contradiction centrale semble insoluble à court terme. Xi a besoin d'une PLA forte pour soutenir les ambitions géopolitiques chinoises, mais le système de contrôle individualisé qu'il a mis en place génère précisément la faiblesse institutionnelle qu'il redoute. Chaque purge démontre son pouvoir absolu mais révèle également la fragilité des fondements sur lesquels ce pouvoir repose. Pour Taïwan, pour les États-Unis et leurs alliés asiatiques tels que le Japon et la Corée du Sud, pour l'Inde qui partage avec la Chine une frontière contestée et une histoire de conflits militaires, la question cruciale n'est pas tant de savoir si l'APL est forte ou faible aujourd'hui, mais à quel point elle sera imprévisible demain.
Une organisation paralysée par la peur peut être inefficace sur le plan opérationnel et incapable de coordonner des opérations complexes qui nécessitent une initiative à plusieurs niveaux. Mais elle peut aussi être dangereuse à bien des égards. Une armée qui n'est pas sûre de sa cohésion interne pourrait tenter de compenser cette insécurité par l'agressivité, trouvant dans la mobilisation contre des ennemis extérieurs un ciment pour la cohésion qui fait défaut en interne. Un dirigeant qui a bâti sa légitimité sur la promesse de restaurer la grandeur nationale et qui voit vaciller les moyens de réaliser cette promesse pourrait être tenté par des aventures militaires risquées afin de démontrer sa détermination et de détourner l'attention des problèmes internes.
Le véritable test n'est pas et ne sera pas les parades militaires, aussi spectaculaires soient-elles, mais une éventuelle crise réelle, dans laquelle des décisions rapides et coordonnées, la confiance entre les niveaux de commandement, l'initiative tactique et la flexibilité stratégique feront la différence entre le succès et l'échec. Ce n'est qu'à ce moment-là qu'il sera possible de vérifier si les purges ont réellement rendu l'APL plus efficace ou si, au contraire, elles ont compromis sa capacité de combat. En espérant, bien sûr, que ce moment n'arrivera jamais.
Andrea Ferrario
Source - Andrea Ferrario, 10 novembre 2025
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Que cache le nouveau plan israélien visant à diviser Gaza en deux ?
Alors que Trump vante la « paix », Israël met en place un nouveau régime caractérisé par des frontières fortifiées, un pouvoir par procuration et un désespoir orchestré, avec pour objectif final l'expulsion.
Tiré de Association France Palestine Solidarité
6 novembre 2025
+972 Magazine par Muhammad Shehada
Photo : L'ampleur des destructions à Kan Younis suite au retrait de l'armée israélienne après la signature de l'accord de trêve, 11 octobre 2025 © Doaa Albaz / Activestills
Depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, l'administration Trump salue le début d'un nouveau chapitre à Gaza. « Après tant d'années de guerre incessante et de danger permanent, aujourd'hui, le ciel est calme, les armes sont silencieuses, les sirènes se sont tues et le soleil se lève sur une Terre Sainte enfin en paix », a déclaré le président lors de son discours à la Knesset au début du mois. Mais les faits sur le terrain révèlent une réalité bien plus sombre et mettent en lumière le nouveau plan d'Israël visant à soumettre définitivement l'enclave.
Avec la « ligne jaune », Israël a divisé la bande de Gaza en deux : Gaza Ouest, qui couvre 42 % de l'enclave, où le Hamas reste au pouvoir et où plus de 2 millions de personnes sont entassées ; et Gaza Est, qui couvre 58 % du territoire, qui a été entièrement dépeuplée de civils et est contrôlée par l'armée israélienne et quatre gangs mandataires.
Dans le plan Trump, cette ligne était censée être un repère temporaire, la première étape du retrait progressif d'Israël de la bande de Gaza, une force internationale de stabilisation prenant le contrôle sur le terrain. Au lieu de cela, les forces israéliennes s'installent, renforçant la division par des travaux de terrassement, des fortifications et des barrières qui suggèrent une évolution vers la permanence.
L'ouest de Gaza commence à ressembler au sud du Liban, que l'armée israélienne continue de bombarder régulièrement depuis la signature d'un cessez-le-feu avec le Hezbollah en novembre dernier. Depuis le début de la trêve à Gaza, les frappes aériennes, les attaques de drones et les tirs de mitrailleuses israéliens continuent de s'abattre quotidiennement sur la population, généralement sous le prétexte non fondé de « déjouer une attaque imminente », de riposter à des agressions présumées contre des soldats israéliens ou de cibler des individus qui s'approchent de la ligne jaune. À ce jour, ces attaques ont tué plus de 200 Palestiniens, dont des dizaines d'enfants.
Israël continue de restreindre l'aide à l'ouest de Gaza, avec une moyenne d'environ 95 camions entrant par jour au cours des 20 premiers jours du cessez-le-feu, ce qui est bien en deçà des 600 camions par jour stipulés dans l'accord entre Israël et le Hamas. La plupart des habitants ont perdu leur maison, mais Israël continue d'empêcher l'entrée de tentes, de caravanes, de logements préfabriqués et d'autres produits de première nécessité, alors que l'hiver approche.
L'est de Gaza, autrefois le grenier de l'enclave, est aujourd'hui un désert désolé. Des collègues et des amis qui vivent à proximité décrivent le bruit constant des explosions et des démolitions : les soldats israéliens et les entrepreneurs privés des colons continuent de raser systématiquement tous les bâtiments restants, à l'exception des petits camps destinés aux gangs vivant sous la protection de l'armée israélienne et comblés d'armes, d'argent, de véhicules et d'autres luxes.
Israël n'a pas l'intention de quitter l'est de Gaza de sitôt. L'armée a renforcé la ligne jaune avec des blocs de béton, engloutissant ainsi de vastes portions de l'ouest de Gaza, et le ministre de la Défense, Israel Katz, s'est ouvertement vanté d'avoir autorisé à tirer sur toute personne s'approchant de la barrière, même si ce n'est que pour tenter de rejoindre son domicile. Des rapports suggèrent également qu'Israël prévoit d'étendre la ligne jaune plus loin dans l'ouest de Gaza, mais l'administration Trump semble retarder cette initiative pour l'instant.
Et lors d'une conférence de presse la semaine dernière, l'envoyé de Trump, Jared Kushner, a annoncé que la reconstruction n'aurait lieu que dans les zones actuellement entièrement contrôlées par l'armée israélienne, tandis que le reste de Gaza restera en ruines et en cendres jusqu'à ce que le Hamas désarme complètement et mette fin à son règne.
Ces divisions de plus en plus marquées entre l'est et l'ouest de Gaza laissent présager ce que le ministre israélien des Affaires stratégiques, Ron Dermer, a appelé « la solution à deux États... au sein même de Gaza ». Israël autoriserait une reconstruction symbolique dans les zones de Rafah contrôlées par ses milices, tandis que le reste de l'est de Gaza deviendrait probablement une zone tampon rasée et un dépotoir pour Israël. Dans ce scénario, l'ouest de Gaza resterait dans un état perpétuel de guerre, de ruines et de privations.
Il ne s'agit pas d'une reconstruction d'après-guerre, mais plutôt d'un désespoir orchestré, imposé par des murs, la menace constante de la violence militaire et des réseaux de collaborateurs. Gaza est en train d'être refaite, non pas pour le bien de sa population, mais pour consolider le contrôle permanent d'Israël et faire avancer son objectif de longue date : chasser les Palestiniens de la bande de Gaza.
Le Hamas réaffirme son contrôle
De son côté, le Hamas tente de rétablir son contrôle dans l'ouest de Gaza afin de renverser l'effondrement social provoqué par Israël au cours de deux années de génocide. Dès l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, le Hamas a lancé une campagne de répression sécuritaire visant à poursuivre les criminels et à désarmer les clans et les milices soutenus par Israël.
La campagne a atteint son apogée avec l'exécution publique de huit collaborateurs présumés, ainsi que de violents affrontements avec le clan Daghmoush — une démonstration de force calculée visant à intimider les groupes rivaux. La stratégie semblait efficace : plusieurs familles ont rapidement remis leurs armes au Hamas sans opposer de résistance.
Avec cette campagne, le Hamas vise également à faire comprendre, tant au niveau national qu'international, qu'il n'a pas été vaincu malgré ses pertes substantielles pendant la guerre, et qu'il ne peut être écarté des débats sur l'avenir de Gaza. Dans le même temps, le groupe tente de rétablir un semblant d'ordre civil et de se venger des membres de gangs et des criminels qui ont profité du chaos de la guerre pour piller et s'en prendre aux civils. Cela s'inscrit également dans le cadre d'un effort visant à retrouver sa légitimité après avoir perdu une grande partie de son soutien populaire à la suite de la destruction massive de Gaza.
Pendant ce temps, le Premier ministre Benjamin Netanyahu s'efforce désespérément de persuader Trump de permettre à Israël de reprendre le génocide, en exploitant des incidents isolés à Rafah pour justifier une nouvelle action militaire. Dans un cas, deux soldats israéliens auraient été tués après avoir roulé sur des munitions non explosées ; dans un autre, des soldats ont été attaqués par ce qui semblait être une petite cellule du Hamas qui n'était pas au courant du cessez-le-feu et n'avait aucun lien avec la chaîne de commandement du groupe.
Netanyahu a également instrumentalisé la répression sécuritaire du Hamas, la présentant comme une série de meurtres contre des civils, et a accusé le groupe de refuser de restituer les corps des otages ou de désarmer, tout cela dans le but de persuader Washington de donner son feu vert à une nouvelle offensive à Gaza sous prétexte de faire pression sur le Hamas.
Le président américain, encore euphorique après la vague inhabituelle de couverture médiatique positive entourant le cessez-le-feu à Gaza, a jusqu'à présent réussi à contenir Israël, mais on ne sait pas combien de temps cela durera. Le président du Comité des chefs d'état-major est le prochain sur la liste à s'occuper de Netanyahu, après les visites de Trump, du vice-président J.D. Vance et du secrétaire d'État Marco Rubio.
Pour l'instant, le président est déterminé à préserver le cessez-le-feu, même si ce n'est que de manière symbolique, afin d'éviter de donner l'impression d'avoir échoué ou d'avoir été berné par Netanyahu. Mais le Premier ministre israélien parie qu'avec le temps, Trump sera distrait par le prochain événement majeur, se désintéressera de Gaza et lui laissera à nouveau les mains libres.
« La nouvelle Rafah »
Mais s'il ne peut pas revenir à une offensive à grande échelle, le plan de secours d'Israël consiste à persuader la Maison Blanche de limiter la reconstruction à la partie orientale de Gaza contrôlée par Israël, en commençant par Rafah, commodément située le long de la frontière avec l'Égypte, où plus de 150 000 Gazaouis ont déjà fui (la reconstruction dans le nord, dans des zones telles que Beit Lahiya, est notablement absente de ces plans). Selon les médias israéliens, la ville reconstruite – qui comprendrait « des écoles, des cliniques, des bâtiments publics et des infrastructures civiles » – serait entourée d'une vaste zone tampon, constituant en fait une « zone de mort ».
À terme, Israël pourrait autoriser, voire encourager, les Palestiniens à s'installer dans les zones reconstruites de Rafah, qui constitueraient une « zone de sécurité » à Gaza où les civils pourraient fuir le Hamas – une idée que les voix pro-israéliennes dans les médias américains tentent de vendre. Comme le Hamas ne peut être totalement éliminé de Gaza, comme l'a récemment admis Amit Segal, chroniqueur politique israélien et allié de Netanyahu, le seul « avenir » pour les Palestiniens de l'enclave se trouvera dans l'est démilitarisé sous contrôle israélien.
« Une nouvelle Rafah... ce serait la Gaza modérée », a déclaré Segal à Ezra Klein du New York Times. « Et l'autre Gaza serait ce qui se trouve dans les ruines de la ville de Gaza et les camps de réfugiés du centre de Gaza. »
Actuellement, les seuls habitants palestiniens de Rafah sont les membres de la milice de Yasser Abu Shabab, un groupe lié à Daech, armé, financé et protégé par Israël. Il semble très improbable que de nombreux Palestiniens acceptent de vivre sous le joug d'un seigneur de guerre, trafiquant de drogue condamné et collaborateur qui a systématiquement pillé les réserves alimentaires et imposé la famine à Gaza à la demande d'Israël. De plus, toute personne qui traverse la frontière vers la partie est de Gaza contrôlée par Israël risque d'être considérée comme un collaborateur, comme cela est arrivé à Moumen Al-Natour, un éminent militant anti-Hamas qui a fui la récente répression du Hamas pour se réfugier sur le territoire d'Abu Shabab et qui a ensuite été renié par sa famille.
Même si certains Gazaouis désespérés acceptent de déménager à Rafah, Israël ne les laissera pas simplement passer en masse de la partie ouest à la partie est de Gaza, sous prétexte d'empêcher l'infiltration du Hamas parmi la foule. Le plan des « bulles de sécurité » – présenté pour la première fois par le ministre de la Défense de l'époque, Yoav Gallant, en juin 2024 – qui prévoyait la création de 24 camps fermés vers lesquels la population de Gaza serait progressivement transférée, fournit un modèle : L'armée israélienne inspecterait et contrôlerait probablement chaque personne autorisée à passer à l'est de Gaza, ce qui entraînerait inévitablement un processus bureaucratique long et intrusif, basé sur l'intelligence artificielle, qui exposerait les demandeurs au chantage des agences de sécurité israéliennes, qui pourraient exiger leur collaboration en échange de leur entrée.
Israël a clairement indiqué que toute personne qui franchirait cette « zone stérile » à Rafah ne serait pas autorisée à retourner de l'autre côté de Gaza, transformant ainsi Rafah en un « camp de concentration », comme l'a déclaré l'ancien Premier ministre israélien Ehud Olmert. De nombreux Palestiniens éviteraient donc d'entrer dans la partie orientale de Gaza, craignant que si Israël reprend le génocide avec la même intensité, ils pourraient être poussés vers l'Égypte. En effet, alors même qu'elle élabore des plans pour permettre la reconstruction à Rafah, l'armée israélienne continue de démolir et de faire sauter les maisons et les bâtiments qui restent dans cette zone.
En fin de compte, le « nouvelle Rafah » d'Israël servirait de village Potemkine, une façade extérieure destinée à faire croire au monde que la situation est meilleure qu'elle ne l'est en réalité, n'offrant qu'un abri rudimentaire et une sécurité légèrement supérieure aux Palestiniens qui s'y réfugient. Et sans reconstruction complète ni horizon politique, ce plan semble ressembler à ce que le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, avait promis en mai : « Les citoyens de Gaza seront concentrés dans le sud. Ils seront totalement désespérés, comprenant qu'il n'y a aucun espoir et rien à attendre à Gaza, et chercheront à se réinstaller pour commencer une nouvelle vie ailleurs. »
Le désarmement comme piège
Que la reconstruction se poursuive ou non dans l'est de Gaza, Israël continuera de présenter cette zone comme « exempte de terrorisme » et « déradicalisée », tout en continuant de bombarder l'autre partie sous prétexte de désarmer et de renverser le Hamas.
Le groupe islamiste a déjà accepté de remettre Gaza à un comité technocratique administratif et d'autoriser le déploiement dans l'enclave d'une nouvelle force de sécurité palestinienne formée par l'Égypte et la Jordanie, ainsi que d'une mission de protection internationale. Netanyahu a toutefois catégoriquement rejeté l'entrée de 5 500 policiers palestiniens à Gaza, refusé d'autoriser les forces de stabilisation turques ou qataries à entrer dans la bande de Gaza et fait obstruction à la création du comité administratif.
De même, le désarmement est un domaine ambigu qui donne à Israël un prétexte quasi illimité pour empêcher la reconstruction dans l'ouest de Gaza et maintenir son contrôle militaire. Le Hamas a indiqué qu'il accepterait de démanteler ses armes offensives (telles que les roquettes) et a déjà accepté de renoncer au reste de son armement défensif léger (y compris les armes à feu et les missiles antichars) dans le cadre d'un accord de paix, plutôt que comme condition préalable.
Le Hamas est également ouvert à un processus similaire à celui de l'Irlande du Nord, dans le cadre duquel il enfermerait ses armes défensives dans des entrepôts et s'engagerait à cesser complètement les hostilités pendant une ou deux décennies, ou jusqu'à la fin de l'occupation illégale d'Israël. Dans ce cas, les armes légères restantes serviraient en quelque sorte d'assurance qu'Israël ne reniera pas ses promesses de se retirer de Gaza et de mettre fin au génocide.
Les gouvernements britannique et égyptien, ainsi que l'Arabie saoudite et d'autres puissances régionales, font actuellement pression pour que soit adopté le modèle de désarmement de l'Irlande du Nord, signe qu'ils reconnaissent le caractère sensible et complexe de la question du désarmement.
L'insistance d'Israël sur un désarmement complet et immédiat est un piège délibérément irréalisable qui exige la capitulation totale des Palestiniens. Même si les dirigeants du Hamas à Doha étaient contraints d'accepter cette capitulation, bon nombre de leurs propres membres et d'autres groupes militants à Gaza ne manqueraient pas de désobéir. Cela ressemblerait à l'accord de désarmement colombien, où de nombreux militants des FARC ont fait défection et ont créé de nouvelles milices ou rejoint des gangs.
Traduction : AFPS
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Un cessez-le-feu illusoire : les crimes d’Israël continuent
L'AFPS, rejointe par plus de 70 organisations, a lancé un appel pour une grande manifestation nationale à Paris le 29 novembre : une première en France depuis deux ans. La mobilisation collective s'impose plus que jamais.
Tiré du blogue de l'auteur.
L'entrée en vigueur d'un prétendu cessez-le-feu sous l'égide de Donald Trump le 10 octobre 2025 et la libération de tous les Israéliens vivants retenus à Gaza laissent les habitants de l'enclave sous les coups bien réels de nouvelles attaques meurtrières. Quotidiennement, l'armée israélienne — qui occupe toujours près de 60 % de la bande de Gaza — mène des « opérations de sécurisation », commet des assassinats prétendument ciblés, détruit des bâtiments, assassine des innocents, effectue des incursions au-delà de la zone de retrait et multiplie tirs et bombardements au moindre prétexte.
Contrairement à ses engagements, Israël interdit toujours l'accès de la bande de Gaza aux journalistes. Il prépare des visites strictement encadrées, uniquement dans la zone qu'il occupe, destinées à tenter de se dédouaner des crimes commis depuis plus de deux ans.
Israël utilise les difficultés de retrouver les dépouilles des Israéliens sous les décombres pour violer le cessez-le-feu alors que personne ne semble se préoccuper des plus de 10 000 dépouilles de Palestiniens sous les gravats depuis deux ans pour certains d'entre eux.
Depuis ce « cessez-le-feu », plus de 226 Palestiniens ont été tués, dont plus d'une centaine la nuit du 28 octobre, parmi lesquels 46 enfants. Malgré les appels des ONG et de l'ONU, l'aide humanitaire vitale n'entre toujours pas, ou trop peu à Gaza. Des extrémistes israéliens continuent de bloquer et de saccager sans être inquiétés des camions d'aide au poste-frontière de Kerem Shalom.
La stratégie israélienne reste la même : trouver un prétexte, accuser les Palestiniens, en tuer le plus possible, puis cesser les bombardements et proclamer le respect du cessez-le-feu avec le soutien de Donald Trump, lequel menace les Palestiniens d'une intervention directe « au nom de la paix ». C'est une nouvelle forme de « Pax Americana », aux intérêts stratégiques et financiers manifestes.
Derrière les déclarations sur la paix et la nécessité pour les Palestiniens de reconstruire leur avenir - une fois « débarrassés du Hamas » - se cachent à peine des ambitions coloniales de contrôle occidental de l'économie palestinienne en accord avec Israël et certains États arabes : contrôle de l'aide humanitaire, programmes de reconstruction et réaménagement territorial. La parfaite symbiose entre le projet sioniste et les intérêts financiers de requins de la finance comme Tony Blair ou Jared Kushner. Les Palestiniens y seraient réduits à une main-d'œuvre à bon marché.
Le projet des uns, le mépris des autres, face à un peuple qui résiste à l'occupation, à la colonisation et à l'apartheid expliquent que ni Israël ni ses alliés occidentaux n'ont l'intention de faire cesser le génocide à Gaza, ou le nettoyage ethnique en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.
En Cisjordanie, la violence des colons, avec la complicité de l'armée et les encouragements des ministres d'extrême droite Ben Gvir et Smotrich, franchit de nouvelles limites : pogroms, fusillades, destructions de biens, passages à tabac. La récolte des olives 2025 est particulièrement ciblée : des milliers d'arbres saccagés, les récoltes volées, des fermes et villages attaqués. Trente deux militants internationaux, menacés par les colons, ont été arrêtés par l'armée, détenus, puis expulsés.
Ces violences, qui visent à affaiblir l'économie palestinienne et à réaffirmer le projet d'annexion de la Cisjordanie, sont une réponse à la reconnaissance récente de la Palestine par plusieurs États et à la résolution du 18 septembre 2024 de l'Assemblée générale de l'ONU exigeant d'Israël qu'il mette fin à son occupation et à sa colonisation illégales du Territoire Palestinien.
Cette situation dramatique exige que le mouvement de solidarité reste lucide et mobilisé. Sans aucune illusion sur ce prétendu cessez-le-feu, ne baissons pas les bras. Les crimes israéliens se poursuivent à Gaza, en Cisjordanie, à Jérusalem Est et en Israël même : notre mobilisation unitaire reste indispensable. L'AFPS, rejointe par plus de 70 organisations, a lancé un appel pour une grande manifestation nationale à Paris le 29 novembre : une première en France depuis deux ans. La mobilisation collective s'impose plus que jamais.
Bureau National de L'AFPS,
3 novembre 2025
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Un joyau menacé
Considéré comme l’un des plus beaux lacs du monde, entouré de trois volcans majestueux, Atitlán attire chaque année des milliers de visiteur·euses. Poètes et peintres l’ont décrit comme un miroir des dieux. Mais derrière la carte postale se cache une réalité inquiétante : le lac s’asphyxie.
Depuis 2009, les scientifiques alertent sur la prolifération de cyanobactéries, ces algues bleu-vert qui appauvrissent l’oxygène et bouleversent l’écosystème. La cause? Une eutrophisation accélérée : engrais, pesticides, eaux usées et plastiques s’accumulent dans ses eaux. Les poissons meurent par milliers, les crabes disparaissent. Pour les familles, cela se traduit par des assiettes plus vides et une eau plus dangereuse.
« Nous, les communautés autochtones, majoritairement exposées à la pollution, à la toxicité, aux déchets et aux plastiques, sommes celles qui subissons un système d’oppression institutionnelle », dénonce Nancy González, coordonnatrice du collectif.
Plus de 350 000 personnes, en majorité mayas tz’utujil et kaqchikel, vivent sur les rives du lac depuis des siècles. Si les touristes repartent après un week-end, les peuples autochtones restent, confrontés chaque jour à cette contamination.
Héritage et cosmovision
Pour les communautés mayas, l’eau n’est pas une marchandise. Elle est vivante, et son rôle est sacré. Dans le Popol Vuh, livre fondateur du peuple, le Créateur réside dans l’eau, où le germe de la vie s’est formé. Les rivières y sont décrites comme des veines qui nourrissent la terre.
Nancy se souvient de sa grand-mère, centenaire, issue d’une famille de pêcheurs : « Elle me racontait l’abondance du lac, les poissons qui se piégeaient d’eux-mêmes dans des bassins improvisés dans le sable. L’après-midi, il fallait vendre la prise au marché. Ces récits m’ont façonnée. L’eau fait partie de notre généalogie ».
Ici, le lac est parfois appelé abuela, la grand-mère. On lui parle, on l’embrasse avant de se baigner. Protéger Atitlán, c’est prendre soin d’un être vivant, porteur de mémoire et de savoirs.
Les femmes au premier plan
Si les Guardianas se mobilisent, ce n’est pas par militantisme abstrait, mais par instinct de survie. « Les femmes portent une sensibilité particulière », explique Nancy. « Nous le faisons parce que l’eau, c’est la vie. Sans elle, nous ne pouvons pas survivre ».
Le collectif est né au début des années 2000. Dès 2008, il a lancé des campagnes d’éducation pour apprendre à séparer les déchets. En 2016, San Pedro La Laguna devenait, grâce à leur mobilisation, la première municipalité du Guatemala à interdire les sacs plastiques.
Elles ont aussi développé des solutions locales pour traiter les eaux usées : fosses septiques, puits d’absorption, regards de contrôle. Plutôt que d’attendre de grandes infrastructures jamais financées, elles ont choisi de petites technologies adaptées à chaque foyer.
Ces gestes concrets rappellent que la défense du lac se fait autant par la pédagogie que par la résistance. Souvent, ce sont les enfants qui participent aux nettoyages de berges, apprenant dès leur plus jeune âge que protéger l’eau, c’est protéger leur futur.
Résister à l’extractivisme
Mais la bataille des Guardianas ne se limite pas aux déchets. En 2016, un projet de mégacollecteur a failli transformer le lac en marchandise.
Porté par l’ONG Asociación Amigos del Lago Atitlán (AALA), financée par de grandes entreprises comme Cementos Progreso ou Pollo Campero, le projet promettait de « sauver » le lac en exportant ses eaux usées hors du bassin. En réalité, rien ne garantissait que ces eaux ne seraient pas réutilisées à des fins privées.
Pour imposer leur vision, les promoteurs ont utilisé plusieurs stratégies : gaslighting (« vous êtes contre le lac »), dénigrement (« vos arguments ne sont pas scientifiques »), cooptation de leaders communautaires, et même instrumentalisation des symboles mayas dans leurs campagnes de communication. Nancy se souvient :
« Lors d’une conférence de presse, j’ai dénoncé le mépris envers notre savoir. On m’a répondu : « Où sont vos scientifiques? » Le terme « science » vient du latin « scientia », qui signifie connaissance. Dans nos communautés, un agriculteur, un pêcheur ou une sage-femme sont des scientifiques. Les Guardianas del Lago de San Pedro La Laguna, qui ont compris et observé la souffrance de la grand-mère-lac, les rendent conscientes de sa maladie et de ses souffrances; elles les rendent scientifiques. »
Le collectif, soutenu par des autorités locales et d’autres organisations autochtones, a mené une lutte acharnée. Manifestations, recours juridiques, actions médiatiques… Finalement, le projet de mégacollecteur a été abandonné. Une victoire rare, dans un pays où l’extractivisme minier, hydroélectrique ou agro-industriel continue d’avancer au détriment des Peuples autochtones.
Le poids de l’histoire
Cette résistance s’inscrit dans un héritage douloureux. Depuis la conquête espagnole en 1524, les Peuples autochtones ont été dépossédés de leurs terres et forcés au travail dans les mines d’or et d’argent. Après l’indépendance, l’élite criolla a vendu des terres occupées par les communautés pour développer des plantations de café. Au 20ᵉ siècle, des compagnies étrangères comme la United Fruit Company ont pris le relais, imposant un extractivisme colonial qui persiste aujourd’hui sous de nouvelles formes.
Les luttes actuelles, qu’il s’agisse de bloquer un mégacollecteur ou de protéger une rivière contre un barrage hydroélectrique, prolongent cette longue histoire. Elles rappellent que l’écologie au Guatemala est indissociable de la justice sociale et de la reconnaissance des droits autochtones.
Une loi encore en chantier
En 2024, le gouvernement guatémaltèque a lancé l’initiative « Unis pour l’eau » et ouvert un processus de consultations pour créer enfin une loi nationale sur l’eau, réclamée depuis des décennies.
À Sololá, près du lac, Nancy a participé à ces échanges. « Nous ne nions pas la nécessité d’une loi, mais il faut qu’elle reconnaisse la gestion communautaire. Sinon, elle restera lettre morte », explique-t-elle.
Aujourd’hui, c’est le Conseil des aires protégées qui gère officiellement le bassin d’Atitlán. Mais les décisions sont prises par l’État et les chambres d’entreprises, rarement par les communautés qui vivent au quotidien avec le lac.
« Nous gardons encore l’espoir que les contributions recueillies lors de ces dialogues puissent se refléter dans la loi, à travers une gestion participative et communautaire », ajoute Nancy.
Gardiennes de la vie
Sur les rives d’Atitlán, les Guardianas continuent d’avancer, sac par sac, geste par geste. Leur présence rappelle que l’écologie n’est pas qu’une affaire de chiffres et de lois, mais d’attention quotidienne, de savoirs transmis, de liens spirituels.
« Nos mères et nos grand-mères nous enseignaient qu’avant de se plonger dans l’eau, il fallait la saluer, l’embrasser », raconte Nancy. Ce geste simple contient toute une philosophie : la reconnaissance que l’eau n’est pas un bien à exploiter, mais une alliée à respecter.
Protéger Atitlán, c’est protéger la vie. Face à la contamination, à l’extractivisme et au mépris institutionnel, la persévérance de ces femmes transforme leur territoire. Leur lutte s’inscrit dans un mouvement plus large : celui qui rappelle que sans eau, il n’y a pas d’avenir. Car ici, la grand-mère-lac ne demande qu’à respirer à nouveau.
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La revue Mobilisation et la lutte en milieu de travail : entrevue avec Guillaume Tremblay-Boily
Le tournant des années 1960-1970 est une période tumultueuse au Québec, qui voit naître de nombreux groupes ouvriers et révolutionnaires. Dans ce contexte, la revue Mobilisation (1971-1975) joue un double rôle de réflexion et d’organisation, faisant notamment la promotion de l’implantation en milieu de travail pour y organiser la lutte des classes. Cette expérience, aujourd’hui méconnue, propose une manière originale de rattacher les luttes politiques à l’expérience concrète des travailleuses et des travailleurs. C’est pour la faire connaître que M Éditeur a récemment publié une anthologie des textes de Mobilisation portant sur cette pratique. Ces documents ont été sélectionnés et présentés par Guillaume Tremblay-Boily, auteur d’une thèse de doctorat sur l’implantation marxiste-léniniste au Québec dans les années 1970. Le collectif Archives Révolutionnaires l’a rencontré pour discuter de l’histoire de Mobilisation et de son intérêt dans le contexte des luttes contemporaines.
Entrevue réalisée par Alexis Lafleur-Paiement

Pour commencer, pourrais-tu me parler du contexte socio-politique des années 1960, puis de la Crise d’Octobre 1970 qui a ébranlé toute la gauche au Québec ?
À l’époque, on est dans un contexte de grande ébullition sociale, de grande mobilisation politique, militante, intellectuelle. La Révolution tranquille engendre un ensemble de réformes et de changements politiques. Il y a une montée en force du mouvement ouvrier et du mouvement syndical. À partir du milieu des années 1960, on voit une augmentation massive du nombre de conflits de travail. Il y a des grèves qui sont dures, les gens osent faire des grèves sauvages et débrayer pour de longues périodes. C’est un moment d’avancées pour le mouvement syndical. En parallèle, il y a une génération qui arrive à l’âge adulte et qui demande des transformations encore plus radicales, comme en témoignent les revues Parti Pris ou Révolution québécois.
Il y a aussi un foisonnement d’initiatives populaires, notamment à Montréal. Des comités de citoyens sont formés pour revendiquer toutes sortes de choses, comme la création d’un parc ou d’une école, le financement de coopératives d’habitation, etc. Ça marche assez bien, ils obtiennent souvent des gains, mais certains se demandent s’il ne faudrait pas être plus ambitieux, d’où l’idée de se transformer en Comités d’action politique (CAP). Éventuellement, l’idée émerge d’affronter le maire Jean Drapeau aux élections de 1970, lors des premières élections municipales au suffrage universel. C’est déjà quelque chose, parce qu’avant, les élections municipales étaient réservées aux propriétaires ! Donc, les Comités d’action politique, qui sont appuyés par la Confédération des syndicaux nationaux (CSN), s’unissent pour former le Front d’action politique, le FRAP. Le nouveau parti se présente aux élections, mais ça survient en même temps que la Crise d’Octobre, alors que le Front de libération du Québec (FLQ) a kidnappé deux hommes politiques et que l’armée canadienne occupe le Québec. Disons que le contexte est difficile pour la gauche… Jean Drapeau associe le FRAP au terrorisme du FLQ, ce qui lui nuit passablement. Pourtant, sans même présenter de candidat à la mairie, le FRAP obtient environ 18 % des voix. Mais les militants jugent que leur campagne n’a pas bien mar
Un grand débat éclate au sein du FRAP entre, d’une part, les gens qui croient qu’il faut poursuivre des campagnes de communication grand public, versus une autre tendance qui dit qu’il faut s’implanter dans les quartiers et dans les milieux de travail pour se lier à la classe ouvrière de manière organique. Ce sont des militantes et des militants de cette deuxième tendance qui vont former la revue Mobilisation. Ils sont donc issus des Comités d’action politique, ils ont des liens un peu avec le mouvement syndical pour cette raison, mais ils veulent aussi développer une relation plus directe avec les travailleurs, dans les quartiers et dans les usines.



Comment la revue Mobilisation émerge dans la foulée d’Octobre 1970 et quels sont ses objectifs ?
Les gens, à la fin des années 1960, les militants de gauche en général, ont une certaine sympathie pour le FLQ. Les militants sont très indépendantistes et ils appuient aussi un projet social. Lors de l’élection provinciale de 1970, le Parti québécois, qui affirme avoir un « préjugé favorable envers les travailleurs », obtient 23 % des voix. Par contre, il n’a que 7 députés sur 108 sièges… Cette distorsion amène beaucoup de militants et de militantes à conclure que le Parti québécois n’est pas une voie à suivre. Ils ne croient pas que le PQ peut prendre le pouvoir. Puis la Crise d’Octobre décime le mouvement de gauche, surtout à Montréal. Il y a plus de 500 arrestations et quelque chose comme 3000 perquisitions. Surtout, il n’y a pas de grande réaction populaire contre la répression. En résumé, on a une sympathie radicale, un blocage politique et une incapacité à résister à la répression lorsqu’elle se produit. Ça confirme l’analyse que beaucoup de militants faisaient déjà : que la gauche manque de structures pour s’organiser et pour réaliser un changement.
Plusieurs avaient l’impression d’être spontanéistes, de voguer de manif en manif sans construire quelque chose de solide et donc, d’être perçus par la population comme des activistes. Le sentiment s’installe qu’on manque de sérieux et de discipline. La Crise d’Octobre confirme qu’il faut être plus structuré et se doter d’organisations avec un programme, des membres, une stratégie, des objectifs à atteindre. Pour mettre en œuvre ce changement-là, les militants vont se tourner vers le marxisme qui apparaît comme une réponse au caractère dissipé des mouvements sociaux. En même temps, les gens vont de plus en plus débattre de la formation éventuelle d’un parti révolutionnaire, d’un parti communiste. Les militants vont s’implanter dans la classe ouvrière pour contribuer au développement de leurs organisations.
Les débuts de la revue Mobilisation sont caractéristiques de ce tournant. En fait, la revue a paru dans une première mouture en 1969-1970, comme organe du Front de libération populaire (FLP), une organisation activiste plus ou moins connectée au FLQ. À l’époque, le ton est complètement différent. On est encore dans une période où l’idée, c’est de multiplier les manifs, multiplier les occasions de contestation. Les gens du FLP participent à l’Opération McGill français, ainsi qu’aux émeutes de la Murray Hill, une compagnie anglophone qui détient le monopole du transport entre l’aéroport de Dorval et le centre-ville de Montréal. Lors des émeutes, il y a des gardiens de sécurité qui tirent sur les manifestants. Pierre Beaudet, un des fondateurs de Mobilisation, se retrouve à l’hôpital. Les militants commencent donc à se dire que ça suffit de juste aller de manif en manif, qu’il faut se doter de quelque chose de plus structuré. La Crise d’Octobre confirme ça. Quand la revue Mobilisation va renaître en 1971, elle a une autre idéologie, une autre apparence.
L’autre gros élément, c’est l’acquisition par Pierre Beaudet, André Vincent et d’autres camarades de la Librairie progressiste en 1972. Ils en font une sorte de pôle militant. Au sous-sol, il y a des presses et ils impriment le Petit livre rouge de Mao pour lequel ils ont obtenu les droits. La librairie devient aussi un lieu où tous les profs de cégep qui veulent mettre Marx ou d’autres penseurs communistes dans leur plan de cours viennent pour se fournir. Ça permet d’avoir des revenus, mais aussi de rencontrer des gens, d’avoir des discussions politiques. La Librairie progressiste vend toutes sortes de livres de gauche, avec une approche assez hétérodoxe. C’est dans ce contexte-là que la revue Mobilisation prend son essor. Dans le numéro 1, ils disent que l’objectif, c’est d’avoir une revue par et pour les militants, ils veulent que ce soit une revue de réflexion militante. Concrètement, ça va être un espace pour faire des bilans de pratique et débattre des meilleures approches de lutte.

À ce moment-là, c’est quoi au juste Mobilisation ? Pourquoi l’équipe de la revue met-elle de l’avant la tactique de l’implantation ?
Il y a une petite équipe, peut-être une dizaine de personnes. Chacune des personnes qui s’impliquent dans la revue est aussi associée à une autre organisation. On a Pierre Beaudet et André Vincent qui sont rattachés à la Librairie progressiste et qui impriment la revue. Il y a d’autres personnes qui viennent du CAP Saint-Jacques et du CAP Maisonneuve, qui sont encore actives au début des années 1970. Il y a des gens issus de l’Agence de presse libre du Québec (APLQ). Il y a aussi une collaboration avec les syndicats, surtout la CSN où on trouve plusieurs militants assez radicaux. Mobilisation se voit un peu comme l’organe de cette nébuleuse, alors que son équipe anime aussi des cercles de lectures marxistes et encourage les débats. Il y a des liens fraternels avec les premiers groupes marxistes-léninistes qui émergent, comme la Cellule militante ouvrière (CMO) ou l’Équipe du journal, qui va devenir EN LUTTE ! Les différents groupes de ce milieu partagent deux caractéristiques : l’adhésion au marxisme et la volonté de se lier davantage à la classe ouvrière.
L’idée de l’implantation, c’est donc de dire : comment on va mettre en contact les militants marxistes et la classe ouvrière ? Eh bien, d’abord en encourageant les gens à se trouver des jobs dans des milieux ouvriers. Et il ne faut pas juste avoir en tête les industries lourdes. Au départ, il y a deux secteurs d’interventions principaux pour les militants : les usines et les hôpitaux. L’idée d’aller dans les hôpitaux, c’est entre autres à cause du Front commun de 1972, durant lequel les infirmières et les préposées aux bénéficiaires, notamment, ont été vraiment combatives. Dans certains cas, il y a des militantes du Front commun, des syndiquées de la base qui ont dit : « Ben oui, venez travailler dans notre hôpital. Il y a de l’action, il y a des choses intéressantes qu’on peut faire. Il y a des gens mobilisés, qui sont prêts à se battre. » La jonction se faisait bien entre des travailleuses radicales et des militants marxistes. C’est comme ça que l’implantation a commencé. Et ça marchait simplement : des gens qui arrivent dans les usines ou dans les hôpitaux, qui commencent à travailler, ils apprennent tranquillement à connaître leurs collègues, à voir comment ça se passe dans l’endroit, à voir c’est quoi les rapports de pouvoir, qu’est-ce qu’on peut faire, c’est quoi le niveau de politisation des gens. Puis, au fil de leur acclimatation, ils finissent par se focaliser sur une lutte, un enjeu qui semble porteur.
Une des premières luttes à laquelle le groupe de Mobilisation participe, c’est l’usine de Rémi Carrier. Il n’y a pas d’implantés à proprement dit, mais les militants ont des liens forts avec les grévistes. La lutte, c’est pour syndiquer l’usine : un projet bien simple et bien concret, mais qui permet aussi de jaser de politique et même de révolution. Même chose à Saint-Michel où des militants s’implantent dans une petite usine de boîtes de métal pour essayer de la syndiquer. L’idée de Mobilisation, qui la distingue des autres groupes, c’est de dire qu’on ne peut pas juste arriver comme ça avec un discours socialiste tout fait, puis s’imaginer que les gens vont se rallier au socialisme. Ce qu’il faut, c’est mettre de l’avant des revendications concrètes puis les gagner. Obtenir des gains, c’est une manière de montrer la puissance collective, de montrer qu’on est capable de se battre, qu’on est capable d’être solidaire.
Justement, quelle est la pratique de Mobilisation, peux-tu donner des exemples ?
Souvent, le premier enjeu dans une shop, c’est que les travailleurs sont divisés. Le patronat instaure et profite de ces divisions-là. Donc, faire des luttes sur des choses concrètes, même parfois des choses toutes petites, c’est une manière de montrer qu’on peut être solidaires, qu’on peut travailler en commun. À travers ça, c’est déjà une préfiguration de nos capacités collectives et, pourquoi pas, du socialisme. À travers la lutte commune, on voit que c’est possible de travailler ensemble. L’idée d’une société où les gens travailleraient en commun, plutôt que d’être en compétition constante, apparaît déjà plus réaliste quand on a vécu la solidarité. D’autre part, la lutte est une occasion de politisation. C’est une occasion de jaser et de comprendre. Pourquoi le boss ne veut pas augmenter nos salaires ? Pourquoi le boss nous fait travailler à des cadences folles ? C’est à cause de la dynamique du capitalisme. C’est une occasion d’expliquer le capitalisme, comment ça fonctionne, puis comment on peut faire pour y résister. Les gens de Mobilisation parient sur le contact avec les travailleurs, contrairement aux militants qui restent aux portes de l’usine pour vendre leur journal. Cette méthode, ça ne marche pas tellement. Il n’y a pas énormément de monde qui va spontanément avoir le goût de lire un journal communiste.
Au contraire, si tu commences en parlant des besoins concrets des gens, tu peux tranquillement les amener à s’intéresser au socialisme et au communisme. Je reviens à l’exemple de l’usine de Saint-Michel, c’est intéressant. C’était un milieu non syndiqué, avec une quarantaine de travailleurs qui avaient une dizaine d’origines différentes, qui ne parlaient pas la même langue nécessairement. Il y en a beaucoup qui sont peu scolarisés, voire analphabètes. Dans ce contexte, c’est assez difficile de mettre de l’avant des idées plus abstraites comme le socialisme ou le communisme. Mais les militants s’implantent, tissent des liens avec leurs collègues. Ils réussissent à syndiquer la place et à mener une grève qui amène des améliorations significatives des conditions de travail. Tout ça en deux ans seulement. C’est un début prometteur, mais pour la suite, ça se complique. Il y a énormément de roulement. C’est souvent le cas dans les petites shops. Donc les militants ont l’impression que, finalement, ils n’ont pas réussi à construire une structure permanente, forte, qui peut persister dans le temps puis hausser régulièrement le niveau de politisation.
Ça amène les militants à délaisser les petites usines non syndiquées, pour aller plutôt vers des milieux plus gros qui sont déjà syndiqués. Dans ces milieux-là, ils vont pousser plus loin la combativité. Souvent, ils vont œuvrer à démocratiser le syndicat pour augmenter la participation et les revendications. Une pratique que les militantes et les militants adoptent souvent, c’est de créer un « journal d’usine » pour qu’il y ait une meilleure communication entre les travailleurs. On peut ainsi parler des problèmes de tous, discuter des luttes ou des enjeux actuels, et disséminer un contenu plus politique. Les enjeux de santé et de sécurité sont souvent pris en charge par les militants, car les protections sont très faibles ou même souvent inexistantes.


Nous avons abordé le contexte d’émergence de la revue et la pratique concrète de ses militants. Dans l’anthologie, tu parles aussi d’une « formule Mobilisation » qui lui permet d’élaborer une stratégie particulière. Peux-tu m’en dire plus ?
La « formule Mobilisation » consiste à prioriser la pratique puis à faire des bilans des tentatives concrètes pour en tirer des leçons. Par exemple, dans le cas de Rémi Carrier, les militants étaient en soutien à des travailleurs déjà en grève. Les militants étaient donc à « l’extérieur », ce qui s’est avéré plus ou moins fructueux. Les fois d’après, comme à Saint-Michel, ils se sont implantés pour lutter de l’intérieur. À partir de là, ils ont constaté qu’effectivement, être à l’intérieur, c’est plus efficace qu’être en soutien de l’extérieur. Cela dit, ils ont constaté qu’ils étaient complètement absorbés par la lutte syndicale et que c’était difficile de créer quelque chose de pérenne dans une petite place. La première leçon de la « formule Mobilisation », c’est se dire qu’il faut être à l’intérieur des milieux de travail, et que ceux-ci doivent être assez grands et déjà syndiqués, pour pouvoir radicaliser le syndicat et le rendre plus combatif. Comment on fait ça ? En formant des comités de travailleurs.
Les comités de travailleurs, c’est une manière de regrouper les gens combatifs dans un milieu de travail pour pousser plus loin la lutte dans ce milieu-là. L’idée, c’est que le comité n’est pas explicitement socialiste. Les gens s’y rallient parce qu’ils veulent pousser plus loin la lutte et la réflexion dans leur milieu de travail. Puis, le comité de travailleurs peut être en partenariat avec le syndicat ou critique du syndicat, selon les circonstances et les intérêts de la lutte. L’important, c’est que le comité de travailleurs demeure une instance où on peut jaser de politique, augmenter le niveau de conscience et de combativité, et d’avoir une base concrète à partir de laquelle s’organiser : une instance à soi. Concrètement, si notre syndicat est combatif et déjà mobilisé, le comité de travailleurs devient une sorte de force d’appoint, mais aussi une locomotive pour pousser plus loin, pour inciter le syndicat à être plus audacieux, plus ambitieux dans ses revendications. Si notre syndicat est corrompu, réactionnaire ou juste apathique, à ce moment-là, on peut être très critique du syndicat. Le comité de travailleurs, c’est la base des militants, qui s’adaptent alors au contexte, mais toujours dans le but de hausser le niveau de politisation et l’intensité de la lutte des travailleurs, de la lutte des classes.
Ça implique un travail d’observation, un travail de discussion avec les gens pour savoir ce qu’ils pensent, où ils se situent politiquement, c’est quoi les enjeux qu’ils vivent au quotidien, sur quoi on peut s’appuyer pour les mobiliser. J’ai parlé de Mao tantôt, et les gens de Mobilisation suivent un principe en particulier de Mao qu’on appelle « la ligne de masse ». Selon cette idée, il faut toujours partir de la situation concrète des gens, en s’assurant de ne pas être déconnecté à cause d’un discours trop radical, mais sans être à la remorque des moins combatifs non plus. Donc, peu importe d’où tu pars, ton objectif, c’est d’assumer la situation, puis d’emmener les gens vers l’avant, une étape à la fois. Il faut être un pas en avant des masses, et non pas dix pas en avant, ni un pas en arrière. Cette stratégie est complétée par le principe de partir des idées des masses, de les synthétiser, de les reformuler, puis d’en faire des propositions politiques claires, puis de les retourner aux masses. Le niveau de conscience vient alors de monter et tu peux lutter à un niveau plus élevé. C’est ça le vrai leadership, c’est comme ça que tu restes connecté aux gens, mais que tu es aussi une force pour les amener progressivement plus loin dans le combat.
Par exemple, si tout le monde est fâché par tel produit toxique qui cause des maux de tête, puis qui engendre des maladies respiratoires dans l’usine. On voit que tout le monde est affecté par ça, puis que ça choque, ça dérange, mais il n’y a personne qui a organisé de lutte là-dessus. Bien, l’approche de Mobilisation, ça va être de s’emparer de cet enjeu-là et de mener une lutte là-dessus. Puisque justement ça part d’un besoin réel, ça mobilise, ça motive les gens. Et pendant la lutte, tu peux mettre en évidence que le patron et les employés n’ont pas les mêmes intérêts, vu que le patron est prêt à empoisonner ses employés pour faire du profit. Tu ouvres la porte à une prise de conscience des ouvriers, et tu ouvres la porte à une lutte plus politique.
Un des exemples qui est abordé dans la revue, dans l’anthologie, c’est la lutte contre la silicose à la Canadian Steel Foundries, qui est une énorme usine dans l’Est de Montréal, une des plus grosses fonderies au Canada. C’est aujourd’hui l’endroit où il y a le projet de Ray-Mont Logistiques, donc encore un lieu de lutte, mais sous une autre forme. Les implantés qui sont sur place ont fait passer des tests pour la silicose à tous les employés. Ils se sont rendu compte qu’au moins le quart des ouvriers et ouvrières de la CSF étaient affectés par la silicose. Ç’a servi de base pour organiser une grève sur cette question-là, une grève sauvage pour le droit à la santé. Le combat a été un succès tactique, ils ont obtenu des gains en santé et sécurité au travail, et aussi un gain politique, avec un niveau de conscience plus élevé et une combativité plus grande.
La « formule Mobilisation » comprend aussi deux éléments indissociables, l’enquête et le bilan. Qu’est-ce qu’on entend par là et pourquoi est-ce important ?
La pratique des enquêtes est au cœur de la pratique de Mobilisation en tant que revue militante. Le travail d’enquête c’est, quand on s’installe dans un milieu, de vraiment prendre le temps de comprendre ce milieu. Sur le plan des relations humaines, il faut voir qui est ami avec qui, et au contraire qui a des tensions avec qui, comment les gens sont divisés ou pas dans leur milieu. Au niveau des relations économiques, l’enquête porte sur plusieurs niveaux. Par exemple, c’est quoi les départements les plus stratégiques ? Quel département va être un goulot d’étranglement si on le bloque ? Puis au niveau des relations économiques, comment l’entreprise en question s’inscrit dans le capitalisme plus largement ? Qu’est-ce qui va se passer si la production s’arrête ? Est-ce qu’ils vont pouvoir délocaliser ou fermer l’usine ? Est-ce qu’ils vont fermer tel département ? Tout ça, c’est important pour savoir comment on peut agir dans un milieu. Il y a toujours ce souci de bien comprendre le milieu, puis de discuter avec les gens pour mieux les connaître, pour créer des liens, mais aussi pour vraiment bien saisir la situation. C’est une enquête qualitative autant que quantitative. L’enquête a lieu surtout avant et pendant l’intervention.
L’autre aspect de leur travail, c’est celui du bilan qui vient après coup, à la fin d’une campagne. La revue Mobilisation publie souvent des dossiers sur leurs interventions, qui comprennent leurs éléments d’enquête, leurs réflexions pendant l’opération, puis un bilan des bons et des mauvais coups. C’est une sorte de synthèse de l’ensemble des phases d’une lutte. Au début, on va décrire le milieu de travail, ensuite on va montrer comment on est intervenu dans ce milieu, puis finalement discuter des résultats obtenus, qu’est-ce qui a marché, qu’est-ce qui n’a pas marché. Le bilan de pratique est vraiment intéressant pour faire la différence entre les erreurs tactiques et les limites plus structurelles de l’action. Les erreurs tactiques, ça peut être d’avoir fait des tracts trop jargonneux, d’avoir distribué des textes trop difficiles à lire, ou ça peut être de ne pas avoir formé dès le départ un comité d’orientation pour mener une grève. C’est une erreur classique, le manque de planification, d’avoir juste vécu la grève au quotidien sans vraiment réfléchir aux étapes suivantes et aux ressources nécessaires.
Les réflexions plus structurelles, ça va être ce que je disais tantôt sur le fait que les petits milieux de travail ont trop de roulement, donc on décide de s’orienter vers des milieux de travail plus grands. Ou le fait qu’on s’est trop collé sur la lutte syndicale, puis qu’on s’est même trop collé sur l’exécutif syndical, donc qu’on a été absorbé par leurs préoccupations et par leur vision politique réformiste. Les lieux d’intervention, le suivisme syndical, ce sont deux enjeux stratégiques pour les révolutionnaires. Au milieu des années 1970, les organisations marxistes-léninistes vont souligner ce problème-là, qu’ils nomment l’économisme, c’est-à-dire de trop se concentrer sur les luttes salariales et de ne plus se projeter dans un horizon révolutionnaire. Ça va contribuer à la dissolution de Mobilisation dont les membres se sont affirmés de plus en plus comme marxistes-léninistes.

À ce sujet, peux-tu me parler du débat sur l’économisme, et des tensions entre les luttes en milieu de travail et la lutte révolutionnaire ? Comment cela affecte les membres de Mobilisation ?
En fait, les gens de Mobilisation sont très réceptifs à la critique de l’économisme qui est faite par l’organisation EN LUTTE ! et son dirigeant Charles Gagnon. Les gens de Mobilisation vont progressivement accepter la critique de l’économisme, à savoir qu’il ne faut pas centrer la lutte sur les enjeux salariaux et économiques. Par contre, ils vont continuer de défendre l’implantation comme moyen de se lier à la classe ouvrière. La difficulté, c’est de trouver l’équilibre entre le fait de s’implanter, de partir des situations concrètes des gens, et de mener réellement la lutte à un niveau plus élevé, la lutte pour le socialisme. Les deux voies contraires sont incarnées par deux organisations de l’époque. D’un côté, EN LUTTE ! se concentre vraiment sur la diffusion idéologique, avec parfois des difficultés à connecter avec la classe ouvrière. D’un autre côté, le Regroupement des comités de travailleurs (RCT) est très implanté dans les milieux de travail, mais il a tendance à se contenter de luttes sectorielles, et même à faire du suivisme syndical. En 1975-1976, une nouvelle organisation va proposer une voie originale qui rattache l’idéologie communiste avec la pratique en milieu de travail. C’est la Ligue communiste marxiste-léniniste du Canada, qui va devenir plus tard le Parti communiste ouvrier (PCO).
La Ligue va mettre de l’avant l’idée qu’on fait des luttes sur des revendications concrètes, mais on a une cellule communiste dans l’usine qui s’assure que le combat se mène toujours dans une direction révolutionnaire. C’est aussi la conclusion que va faire Mobilisation et la majorité de ses membres va rejoindre la Ligue. En pratique, ils continuent avec la même logique d’implantation, mais en insistant plus sur la nécessité de diffuser la pensée marxiste-léniniste, d’avoir toujours la pensée marxiste-léniniste comme cadre d’action. Pour les membres de Mobilisation, il n’y a pas un gros changement organisationnel qui se fait. Ils arrêtent de publier leur revue, font un bilan critique de leur action (surtout les éléments économistes et parfois suivistes), puis ils entrent collectivement dans la Ligue. Leur expérience est la bienvenue et leur nouvelle organisation profite de leurs connaissances. L’implantation va rester un élément majeur de la pratique de la Ligue jusqu’à sa dissolution en 1983.
L’ancrage plus politique se fait, comme je disais, autour de la cellule communiste d’entreprise. On a un noyau d’implantés qui sont communistes et qui gèrent une cellule dans leur entreprise ou leur hôpital. Eux, ils sont membres de la Ligue, ils ont des rencontres politiques à l’extérieur et ils cherchent à ramener leurs idées dans leur milieu de travail. Et autour d’eux, ils constituent un cercle militant, des gens qui ne sont pas nécessairement communistes, mais qui sont prêts à mener des luttes. La cellule communiste planifie et dirige le travail, avec leur cadrage idéologique, mais toujours en se basant sur des enquêtes, en partant des situations concrètes et en étant sensible aux enjeux de tel ou tel milieu. Ils font des bilans et ils essayent de s’améliorer. Roger Rashi, qui dirigeait la Ligue communiste, m’a dit qu’il considérait que son organisation a réussi à faire la synthèse dialectique entre l’approche d’EN LUTTE ! et celle de Mobilisation, entre l’idéologie et la connexion avec la classe ouvrière. Je pense qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans. Mais d’un autre côté, avec la Ligue, il y a aussi une diminution de l’ancrage local. Les militants se mettent à distribuer La Forge au lieu d’un journal d’usine ou d’hôpital, donc le discours n’est pas toujours aussi bien adapté au contexte.
Un dernier élément peut-être sur la fin de Mobilisation, c’est que la Ligue n’est pas si grosse en 1976, quand elle absorbe Mobilisation. Elle a peut-être 200 membres, et tout le monde qui viennent de l’entourage de Mobilisation, c’est rendu 100 ou 150 personnes. Et surtout, le monde de Mobilisation, ce sont des implantés, des militantes et des militants chevronnés, qui ont de l’expérience et du leadership dans leur milieu de travail. Cette influence de Mobilisation sur la Ligue communiste, elle compte beaucoup. L’absorption de Mobilisation explique aussi, en partie, le fait que la Ligue devient la principale organisation marxiste-léniniste à ce moment-là.

J’aborderais finalement l’anthologie que tu viens de publier chez M Éditeur (automne 2025). J’aimerais t’entendre sur sa composition. Comment toi et l’équipe éditoriale avez choisi les textes ? Qu’est-ce qu’ils apportent dans le contexte actuel ?
On a choisi essentiellement les textes qui abordent l’implantation, notamment les bilans qu’ils ont faits de différentes luttes, en laissant de côté les textes plus théoriques ou ceux sur les enjeux internationaux. Des fois, c’était par exemple une republication d’un texte de Lénine ou d’autres penseurs marxistes. Puis, il y avait des textes sur la situation dans différents pays, sur la Chine ou sur l’Angola, ou sur les grèves aux États-Unis. Souvent, c’était des traductions de textes qui avaient été publiés dans d’autres revues comme la Monthly Review ou des textes qui venaient de la France, donc toutes sortes de choses. Ces textes sont intéressants, mais on estimait qu’ils étaient moins informatifs pour nous, souvent trop généraux ou éloignés des enjeux québécois.
On a mis de l’avant les textes concrets qui peuvent être utiles pour des militants aujourd’hui. On voulait quelque chose qui serve les personnes qui se posent des questions sur leur tactique et leur stratégie. Pour moi, le problème qui se posait à l’époque et qui justifiait de s’implanter, il se pose encore aujourd’hui. Ce problème, c’est le fait que les gens de gauche n’ont pas assez de liens concrets avec les ouvrières et les ouvriers. Que la gauche est parfois dans l’entre-soi et qu’elle a de la misère à rejoindre les travailleurs. Construire des liens entre militants et travailleurs, c’est hautement pertinent si on veut gagner, si on veut que nos idées et nos mouvements progressent. Il faut qu’on puisse rejoindre des gens en dehors de nos cercles pour obtenir un socle, pour instaurer un rapport de force contre les grandes industries ou l’État-employeur.
Un problème auquel on fait face aujourd’hui, c’est que les mouvements sociaux, parfois assez forts, demeurent populaires seulement dans certains secteurs de la population. On a de la misère à figurer des luttes qui recevraient l’appui d’une majorité de travailleurs, comme dans les années 1970 lorsque des grévistes affrontaient le gouvernement Bourassa ou United Aircraft. Aujourd’hui, beaucoup de gens se tournent vers la droite et l’extrême droite. Si on veut contrer ça, il faut créer des liens avec les gens, et donc apprendre à les connaître et gagner leur confiance. Ça se fait entre autres dans les milieux de travail et dans la lutte, c’est là que la solidarité et la politisation se produisent. Si on s’organise avec eux et avec elles autour de luttes concrètes qui les concernent et qui améliorent réellement leurs conditions, ces gens-là vont se rallier à des idées de gauche. C’est mon pari et celui de l’éditeur. On espère proposer une voie pour rapprocher la gauche et les travailleurs, et donc, une stratégie pour arrêter l’hémorragie de droite. Pour reprendre l’offensive collectivement contre nos vrais ennemis, le patronat et ses pantins. Si des gens peuvent reprendre la stratégie de l’implantation et porter des pratiques de gauche dans les milieux de travail, on sera mieux outillé collectivement pour lutter contre la droite et pour construire un avenir égalitaire.
Brésil : Massacre à Rio

« Entreprise libérée » : Expérimentations et apprentissages
Fondée en 2004 en Beauce, l'entreprise RG dessin est une entreprise privée de dessin industriel de 12 employé·es qui s'inspire du concept d'entreprise libérée. Une gouvernance qui emprunte des éléments d'autogestion tout en conservant certains traits propres aux entreprises privées. Comment se déploie cette philosophie dans l'entreprise ?
Entrevue avec Vincent Roy, président co-fondateur de l'entreprise privée RG dessin. Propos recueillis par Isabelle Bouchard et Samuel Raymond.
À bâbord ! : En quoi consiste le concept « d'entreprise libérée » ?
Vincent Roy : La première caractéristique d'une entreprise libérée est celle de la transparence généralisée de la gouvernance. Cela veut dire que nous rendons disponibles le plus d'informations et de données possible. Que ce soient ce que l'on facture aux clients, le coût des opérations, les salaires des salarié·es, les impacts des décisions, tout cela est connu.
Chaque trois mois, nous rendons disponibles nos dépenses et nos revenus. Les employé·es peuvent consulter ces données sur notre logiciel de gestion en tout temps. Nous refusons que le pouvoir des chiffres soit concentré dans les mains d'un petit groupe. Certain·es employé·es développent ainsi une connaissance intime de l'entreprise en ce qui concerne les chiffres.
Au-delà de ça, nous pratiquons « la délégation radicale des décisions » dans la mesure où nous avons une confiance absolue que nos salarié·es sont en mesure de prendre des décisions pour le bien commun. Par exemple, les employé·es gèrent mon salaire et les leurs. Nous ajustons les salaires une fois par année en tâchant de les maintenir concurrentiels. Ils et elles sont invité·es à prendre des décisions pour l'entreprise, mais aussi pour le bien de notre communauté : on a donné un montant x pour une salle de spectacle, on a rendu notre terrain plus vert, etc.
La perte la plus importante pour moi, ce n'est pas qu'un·e employé·e vole du temps ou du matériel à l'entreprise, mais plutôt qu'un·e employé·e ait uniquement travaillé sans avoir mis à contribution sa propre créativité. Laisser de l'espace à la créativité, c'est de l'engagement !
Cela va de pair avec l'acceptation de la prise de risque. J'accepte que certaines initiatives ne fonctionnent pas. Sans cela, les gens ne prendront pas de décisions, ne développeront pas leur autonomie et l'entreprise ne se libérera pas. Cela n'est pas simple, car les employé·es ont le réflexe de me demander la permission ou sont dans l'attente de mes conseils. À force de leur répondre : « Toi, qu'en penses-tu ? Que ferais-tu ? », alors ils et elles finissent par s'habituer et par prendre les décisions. Il va de soi que si j'étais informé d'une prise de décision qui pourrait mettre en péril la viabilité à court terme de l'entreprise, j'utiliserais mon droit de veto, mais cela n'est jamais arrivé en vingt ans.
ÀB ! : Comment se prennent les décisions du quotidien chez RG dessin ?
V. R. : Dès que j'ai vendu un projet, il devient la responsabilité d'une personne ou d'une équipe qui décide de la suite, sauf, pour le moment, ce qui concerne la facturation. C'est l'équipe qui détermine si un crédit est donné au ou à la client·e si le rendu n'est pas parfait. Une fois par semaine, nous tenons une rencontre pour faire le point sur les projets en cours.
Pour les projets d'amélioration intra et extra entreprise, nous procédions auparavant par comité. Cela avait ses limites, notamment à cause de la routine qui s'installait. Maintenant, nous procédons par porteur·euses de projets. Dans ce cas, on s'en remet à l'initiative individuelle. Si une personne veut faire quelque chose, elle le fait. Sinon, il faut accepter qu'il n'y ait pas nécessairement quelqu'un·e d'autre pour le faire. Dans cet esprit, nous avons un employé qui est devenu le maître en informatique même si ce n'est pas pour cela que nous l'avions initialement engagé. Les personnes se découvrent des talents cachés ou bien ont l'opportunité de mettre de l'avant des compétences personnelles. Cela améliore l'écosystème de notre milieu de travail.
Une fois par année, nous recevons une personne-ressource externe qui vient animer notre groupe pour que l'on se dote de projets d'amélioration. L'an passé, nous en comptions 57 et nous sommes sur le point de tous les réaliser. Par exemple, nous avons aménagé un patio extérieur et développé notre clientèle en faisant du démarchage aux États-Unis.
ÀB ! : Comment les conflits sont-ils gérés ?
V. R. : Déjà, l'enjeu des horaires est important dans notre milieu. Nous avons choisi de ne pas en avoir. Cela amenuise la possibilité de conflits et les gens s'ajustent en fonction des heures d'arrivée de chacun. Il faut aussi savoir que nous avons beaucoup investi en formation, en communication non violente par exemple, pour faciliter les bonnes relations. En ce sens, nous avons aménagé la cafétéria pour créer une ambiance qui favorise les échanges. Cela dit, il y a parfois des conflits, mais nous ne vivons pas dans un climat conflictuel, bien au contraire.
ÀB ! : Pour terminer, comment vous formez-vous ?
V. R. : Depuis quelques années, je suis encadré par une spécialiste en culture d'entreprise libérée que je consulte régulièrement. À la blague, je dis qu'elle m'a appris à devenir un dictateur. En effet, je dois obliger les gens à décider pour et par eux-mêmes !
En ce sens, il faut se tenir loin de la microgestion et il faut faire confiance à notre monde ! Ce qui est génial, c'est que cette philosophie de gestion se répand en Beauce.

Changer de cadre pour détruire la grande pauvreté
Restreindre notre compréhension de la pauvreté au seul manque de ressources limite notre capacité à y répondre durablement. C'est seulement en rendant visibles les dimensions cachées de la pauvreté avec les personnes qui la vivent et à partir de leur expérience que l'on peut espérer y mettre fin.
« Éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde », tel est le premier des Objectifs de développement durable (ODD) que l'Organisation des Nations Unies s'est donnés d'ici 2030. Malgré des développements technologiques et économiques sans précédent, une grande partie de l'humanité souffre encore des violences de la pauvreté. Malgré l'action d'une multitude d'organisations, la multiplication de programmes locaux, nationaux, internationaux, la pauvreté continue d'être l'un des principaux problèmes sociaux persistants et non résolus de notre espèce.
Des actions limitées par une compréhension limitée
Notre échec collectif à mettre fin à la pauvreté est sans doute lié aux définitions incomplètes ou erronées de la pauvreté et à leurs effets sur les actions mises en œuvre pour y répondre.
Ainsi, la définir comme l'incapacité à obtenir le minimum nécessaire à l'existence physique de base, la pauvreté dite absolue, a mené à l'établissement de seuils, indicateurs ou mesures de pauvreté en dessous desquels une personne est considérée en situation de pauvreté. En fonction de ces indicateurs, différents programmes caritatifs ou mesures d'urgence gouvernementales ont été mis en place pour répondre ici à l'insécurité alimentaire, là au démantèlement de camps de misère, ailleurs à la protection des enfants en les retirant de leurs familles pour les protéger de la pauvreté.
Sous l'impulsion des luttes des mouvements populaires, la limitation aux seules conditions physiques d'existence de cette conception de la pauvreté a été complétée par les dimensions sociales, économiques et juridiques de pauvreté relative à une société. Des formes de pauvreté qui ne seraient pas le fruit d'une punition divine, du hasard ou de la fatalité, mais bien d'une organisation sociale et économique accordant en excès aux un·es ce qu'elle refuse en nécessaire aux autres. Ainsi, la pauvreté devient une situation multidimensionnelle et le résultat direct de violations de droits humains. C'est ainsi que différentes institutions nationales [1] ou internationales [2] ont adopté des cadres de définition de la pauvreté inspirés de ceux du prêtre et activiste Joseph Wresinski, où elle est décrite comme étant :
« l'absence d'une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et familles d'assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux. L'insécurité qui en résulte peut être plus ou moins grave et définitive. Elle conduit le plus souvent à la grande pauvreté quand elle affecte plusieurs domaines de l'existence, qu'elle tend à se prolonger dans le temps et devient persistante, qu'elle compromet gravement les chances de reconquérir ses droits et de réassumer ses responsabilités par soi-même dans un avenir prévisible. »
Cette approche par les droits humains et la reconnaissance de la nature multidimensionnelle de la pauvreté permet de mettre en garde contre des « solutions » magiques qui peuvent se retourner contre les personnes concernées. En effet, de nombreux projets continuent d'être pensés sans les personnes en situation de pauvreté, comme des programmes contre l'insécurité alimentaire, des plans d'aménagement urbain, de santé mentale, d'alphabétisation. En les excluant des discussions et en ignorant leur expertise, les décisions sont prises sans intégrer plusieurs dimensions de la pauvreté, notamment émotionnelles, symboliques ou relationnelles. Des dimensions pourtant essentielles dans le succès ou l'échec de ces initiatives et que seules des personnes qui vivent la pauvreté peuvent identifier.Penser la pauvreté avec les personnes qui la viventLe Mouvement international ATD Quart Monde mène avec d'autres acteurs ce combat pour que la manière d'interroger, de comprendre, de décider et d'agir sur la pauvreté soit pensée avec les personnes qui la vivent. Au début des années 2000, des militant·es d'ATD Quart Monde ayant une expérience de pauvreté, des éducateurs et éducatrices populaires ainsi que des chercheur·es et universitaires ont mis en place une démarche de « Croisement des savoirs » ayant pour objectif d'identifier les connaissances dont nos sociétés ont besoin pour mettre un terme définitif à la misère. Cette première expérience a entraîné la multiplication de démarches similaires pour mieux comprendre la pauvreté, la définir et agir pour l'endiguer.
Entre 2017 et 2019, ATD Quart Monde, en partenariat avec une équipe de recherche de l'Université d'Oxford et soutenue par la Banque Mondiale, a lancé une démarche au niveau international qui visait à identifier les dimensions cachées de la pauvreté [3]. Des personnes vivant la pauvreté ont été impliquées à chaque étape de la recherche, depuis la conception du projet, la collecte et l'analyse des données jusqu'à la rédaction du rapport final.
Rendre visibles les dimensions cachées de la pauvreté
Ce travail de recherche a ajouté aux éléments traditionnellement associés à la pauvreté – manque de travail décent, revenu insuffisant et précaire, privations matérielles et sociales – les dimensions sociales et institutionnelles souvent invisibilisées, mais constantes dans l'expérience de la pauvreté. Cette recherche a par exemple révélé les dimensions liées à l'incapacité des institutions, par leurs actions ou leur inaction, à répondre de manière appropriée et respectueuse aux besoins et à la situation des personnes concernées, ce qui les conduit à les ignorer, à les humilier et à leur nuire. Elle a aussi identifié la dimension des contributions non reconnues : les connaissances et les compétences des personnes vivant dans la pauvreté sont rarement vues, reconnues ou valorisées et même ces personnes sont souvent présumées, à tort, incompétentes.
Les co-chercheur·es ayant un vécu de pauvreté ont joué un rôle essentiel dans l'identification de trois dimensions centrales dans l'expérience de la pauvreté : la dépossession du pouvoir d'agir, soit le manque de contrôle sur sa vie et la dépendance vis-à-vis des autres, la souffrance dans le corps, l'esprit et le cœur, le sentiment d'impuissance à y faire quoi que ce soit, et finalement le combat continu pour survivre aux nombreuses formes de souffrances causées par la pauvreté.
Ce travail a aussi permis de contribuer à l'identification d'éléments qui amplifient la violence de la pauvreté vécue par les personnes, comme ceux liés aux croyances culturelles, aux identités et oppressions multiples, ou encore aux éléments liés à la durée de la pauvreté et aux inégalités régionales.
Tenir compte de tous les aspects
C'est en prenant en compte l'ensemble de ces dimensions de la pauvreté qu'il est possible d'expliquer l'échec de programmes visant à y mettre fin. Ainsi, on peut comprendre comment les programmes d'employabilité contribuent, sans le savoir, à des effets de maltraitance institutionnelle ou encore comment ceux d'aide alimentaire participent, sans le vouloir, à la dépossession du pouvoir d'agir des personnes.
Ce travail nous permet de comprendre que c'est par la prise en compte de toutes les dimensions de la pauvreté que l'on pourra dépasser les mesures d'urgence ou les solutions temporaires et espérer définitivement y mettre fin. Surtout, ce travail nous rappelle la nécessité de construire des cadres avec les personnes qui la combattent au quotidien pour se libérer, libérer leurs familles et, finalement, libérer définitivement nos sociétés des violences de la pauvreté.
[1] Rapport Grande pauvreté et précarité économique et sociale adopté par le Conseil économique et social français en 1987.
[2] Par exemple dans les travaux de la Commission et du Conseil des Droits de l'Homme sur les droits de l'homme et l'extrême pauvreté de l'ONU.
[3] ATD Quart Monde, « Les dimensions cachées de la pauvreté ». En ligne : www.atd-quartmonde.fr/wp-content/uploads/2019/05/DimensionsCacheesDeLaPauvrete_fr.pdf
Léo Berenger Benteux est allié et Daniel Marineau est volontaire du Mouvement international ATD Quart Monde.
Illustration : Anne Archet

Petite chronologie de l’autogestion au Québec
1945
L'imprimerie coopérative Harpell – Sainte-Anne-de-Bellevue
Considérée par plusieurs comme l'ancêtre du mouvement autogestionnaire au Québec, c'est en 1945 que l'imprimerie devient une coopérative de travail pendant près de 50 ans. À son plus fort, elle réunit près de 300 membres travailleurs·euses.
1947
Le village de Guyenne ou « la petite Russie » – Abitibi
En 1946 est mis en place une formule de colonisation du territoire qui mènera à la création d'un village où les décisions se prennent collectivement par les hommes, « les Pionniers de Guyenne ». En 1969, les femmes, après plusieurs années de luttes, sont admises aux assemblées politiques.
1968
La Clinique communautaire Pointe-Saint-Charles – Montréal
Des étudiant·es en médecine et en sociologie du quartier se mobilisent pour créer une clinique médicale populaire avec une approche basée sur les déterminants sociaux de la
1975
Le Centre de santé des femmes de Montréal – Montréal
Le CSF vise une prise en charge par les femmes de leur santé physique et mentale. Un organisme central dans les luttes pour la légalisation de l'avortement et un des premiers lieux au Québec où il est pratiqué.
1970 à 1980
Le projet du JAL – Témiscouata
Le projet du JAL nait au cours du mouvement des Opérations Dignité et réunit quatre villages : St-Juste-du-Lac, Auclair, Lejeune et Lots-Renversés. Portés par les principes d'action « animation-formation-développement », ces villages inventeront un modèle original de développement territorial, communautaire et autogéré.
1974 à 1982
L'usine Tricofil – Saint-Jérôme
Dans les années qui précèdent l'ouverture de Tricofil, l'usine Regent Mills Knitting (1916-1974) était déjà animée par l'un des syndicats les plus combatifs de l'époque. En 1972, l'occupation de l'usine par des centaines de travailleur·euses marque un point tournant dans ce qui deviendra Tricofil. Cette expérience autogestionnaire est considérée par certains comme la plus grande expérience autogestionnaire au Québec.
1975 à 2006
Éditions coopératives Albert Saint-Martin – Montréal
Maison d'édition autogérée offrant des ouvrages critiques sur la société québécoise. Elles portent le nom de l'un des pionniers du socialisme au Québec.
1985
L'usine de pneu Uniroyal/Servaas - ville d'Anjou
De 1972 à 1985, les luttes des travailleurs de l'usines ont graduellement pavé la voie vers l'autogestion. Suite à la fermeture de l'usine en 1985, les travailleurs ont formé une coopérative de travail (Société coopérative ouvrière de production de caoutchouc, SCOPCAT).
2018
Le Bâtiment 7 – Montréal
De 2003 à 2016, des groupes citoyens se mobilisent pour s'approprier un bâtiment appartenant anciennement au CN. Ce projet se concrétise en 2018 et se veut un espace communautaire autogéré par les différentes organisations qui l'occupent. La structure est ouverte à la communauté à travers plusieurs instances démocratiques.
2003 à 2020
Le café Coop Touski – Montréal
Cette institution phare du quartier Centre-Sud de Montréal a tissé les jalons d'une grande histoire de bouffe, de micro-culture, de grands rêves, mais surtout d'autogestion. On comptera plus d'une centaine de personnes salariées.

La trahison des jésuites

Une mort annoncée
Le 9 janvier 2025, un communiqué officiel, signé par le président par intérim du conseil d’administration (CA) du Centre justice et foi (CJF) et vice-provincial des jésuites, annonçait la fermeture définitive du CJF, créé en 1983, et de la revue Relations, fondée en 1941. Cette annonce était l’aboutissement tragique de la mise à pied brutale et insensée de toute l’équipe, le 21 mars 2024, décidée par le CA avec l’aval des autorités jésuites. Cette mise à pied avait été annoncée aux concerné·e·s trois jours plus tôt sans autre préavis : toutes et tous, salarié·e·s, chercheuses et chercheurs associés, devaient quitter leur bureau à cette date, et l’accès à leur courriel leur devenait interdit. Durant ces trois jours, le personnel, abasourdi, s’est évertué à convaincre les responsables du CA de revenir sur leur décision qui risquait d’être fatale pour l’avenir du Centre et de la revue, leur offrant même de travailler encore un mois, avec un salaire réduit de moitié, afin de permettre au moins de boucler convenablement les activités en cours et d’achever le dernier numéro de Relations sur le point de paraitre. Une acceptation aurait changé toute la dynamique. Mais rien n’y fit. Plus encore, ils ont même eu l’odieux d’écrire dans leur communiqué que cette mise à pied s’était passée « sans heurt pour les employés ». Ce fut plutôt un véritable traumatisme dont certaines et certains ont eu du mal à émerger.
Précisons que ce ne sont pas des jésuites pris individuellement dont je parle, car plusieurs nous ont manifesté leur profonde solidarité. Je pense en particulier à Jean-Marc Biron, ex-supérieur des jésuites de la « province jésuite du Canada français » maintenant dissoute, et à d’autres que je ne peux nommer pour ne pas les exposer à des représailles de la part de leurs confrères en autorité. Je parle des Jésuites du Canada compris comme institution.
La méthode employée, digne du capitalisme sauvage, a été une véritable trahison des valeurs et principes les plus profonds sur lesquels était fondée la mission du Centre et de la revue. Les jésuites se portaient pourtant jusque-là garants de cette mission. En agissant de la sorte, ce sont ces deux institutions, dans ce qu’elles ont de plus précieux et fondamental, qui étaient atteintes. Le lien de confiance unissant ces institutions aux jésuites était trahi et rompu. J’ai essayé de traduire cette blessure dans un poème, lu le dimanche 2 mars 2025, lors d’une rencontre réunissant un grand nombre de collaborateurs et collaboratrices du Centre et de la revue pour souligner l’exceptionnel travail accompli par l’équipe aujourd’hui dispersée. En voici le début :
Il est des temps grisâtres qui écrasent le souffle comme un pied dans la gorge,
des temps d’humiliation où des êtres que l’on pensait amis ou compagnons de route
soudain apparaissent comme des maîtres qui aiment à faire sentir le poids de leur pouvoir.
Leurs mains, qui hier serraient les nôtres avec affection et reconnaissance,
en signe d’amitiés indéfectibles, pensait-on,
se saisissent d’une cravache et nous fouettent le visage,
attendant que nous pliions l’échine.
Nos yeux grands ouverts regardent, hagards, la dureté des leurs,
sans comprendre ;
un monde s’écroule – était-il tout ce temps factice ?
tant leurs visages sont devenus difformes, leurs langues fourchues
et leurs paroles odieuses.
C’était comme si le sol était retiré violemment sous nos pieds
nous laissant suspendus dans le vide,
tombant, tombant sans rien à quoi se raccrocher,
– seul un cri sourd, peut-être, gonflant des ailes inespérées, ralentissant la chute,
un cri à l’intérieur duquel gît comme un corps sur le bord du chemin
une évidence déchirante :
nous étions tout ce temps d’hier, sous le couvert d’hommages, des condamnés en sursis
et promis au mépris.
Le simple fait que la revue Relations, l’une des plus anciennes du Québec, au rayonnement considérable, avec un nombre d’abonné·e·s parmi les plus élevés de la Société de développement des périodiques culturels québécois (SODEP), soutenue par un système complexe de collaborations et d’artisans, ait été considérée comme un simple bulletin qu’on peut interrompre à sa guise, avait tout l’air d’un rejet camouflé ou d’un sabotage. Car le CA et les autorités jésuites n’ont jamais voulu prendre en considération les avis, pourtant unanimes, des proches collaboratrices, collaborateurs et artisans de la revue selon lesquels une telle interruption pouvait compromettre gravement son avenir. Il semble bien que cet avenir comme celui du Centre ne pesait pas lourd dans la décision du CA et des autorités jésuites. À la lettre publique des directions et rédactions précédentes de Relations ainsi que des membres actuels et anciens du comité de rédaction parue dans Le Devoir[1], et à la Déclaration d’appui au CJF et à la revue, signée par plus de 1300 personnes[2] – des milieux religieux, universitaire, artistique, communautaire, médiatique, littéraire, syndical et autres –, les jésuites ont opposé un silence total.
L’envers de l’odieux
De toute évidence, quelque chose d’autre se dissimulait derrière la raison avancée pour expliquer la fermeture, soit la crise financière, au sujet de laquelle les membres non jésuites du CA furent en grande partie instrumentalisés. Leurs démissions successives après le diktat du 22 mars en font foi. Le chat est sorti du sac, au printemps 2024, lors d’une rencontre avec des membres des communautés religieuses donatrices des œuvres jésuites, ébranlés par l’arrêt des activités, qui désiraient en connaitre les raisons. Gilles Mongeau, vice-provincial jésuite et président par intérim du CA, et Isabelle Lemelin, directrice du CJF depuis à peine un an, animaient la rencontre. Gilles Mongeau avança cette raison : l’équipe n’était pas en phase avec les priorités de la province jésuite ! Cela était pourtant faux. Tous les bilans annuels, le dernier ayant été publié trois mois avant les événements, soulignaient l’apport précieux du Centre à ces grandes orientations, tout en louant sa contribution au rayonnement de la province. Cet argument fallacieux révélait cependant ce que cachait la méthode bulldozer adoptée : ce n’était pas des raisons financières – un fonds de réserve considérable et un appui financier étant facilement accessibles –, mais bien une volonté d’en finir avec le Centre et la revue tels qu’ils étaient. Il faut savoir qu’ils étaient rattachés depuis 2018 à une nouvelle province jésuite, pancanadienne, unissant les provinces jésuites francophone et anglophone du Canada, dans laquelle les jésuites francophones étaient maintenant très minoritaires. Or, cette province recomposée ne se reconnaissait pas dans les deux institutions québécoises qu’étaient le Centre justice et foi et Relations, trop séculières et trop à gauche au goût des nouvelles autorités. Il apparait maintenant évident que les autorités ont voulu les mettre à leur main et à leur image, tournant ainsi le dos à une longue lignée de jésuites québécois pour qui la justice est une dimension inhérente de la foi : non pas mettre la foi en premier, comme condition de la justice, mais plutôt servir la justice, comme expression de la foi, en solidarité avec tous ceux et celles qui la servent sans partager cette foi. La voix d’un grand nombre d’entre eux a été portée dans la revue et le Centre. Je pense, entre autres, à Jean-d’Auteuil Richard et Jacques Cousineau, fondateurs de la revue, à Julien Harvey, fondateur du CJF, à Karl Lévêque et à Guy Paiement. S’alliant aux voix croyantes, non croyantes, ou autrement croyantes, selon le mot de Michel de Certeau, émanant de tout lieu – populaire, syndical, universitaire, culturel, artistique, citoyen – de la société civile québécoise, elles partageaient un même souci du bien commun, une même attention à tous ceux et celles qui sont exclus, marginalisés et invisibilisés par la société. C’était là la singularité exceptionnelle de ces deux institutions québécoises qu’étaient Relations et le Centre justice et foi, si nécessaires tant à la société qu’à l’Église québécoises. Cela ne veut pas dire que toutes les autorités jésuites précédentes, francophones, partageaient nécessairement leurs points de vue ou leurs orientations. Mais toutes y reconnaissaient un legs précieux, à préserver à tout prix, en témoignage de la contribution des jésuites au débat public autour des grands enjeux de société. Elles étaient aussi conscientes que le CJF et Relations représentaient un lieu pertinent, de plus en plus rare au Québec, où s’exprimaient une foi et une Église engagées dans le combat pour la justice sociale et solidaires des laissé·es -pour-compte.
La nouvelle province jésuite n’avait aucune attache envers cet héritage, aucun désir de préserver le CJF et la revue, indifférente à leur enracinement dans la société québécoise. Cléricale, elle les voulait plutôt au service de la foi – de « la découverte de la foi », comme le communiqué de fermeture du CJF l’énonce, montrant par là une totale mécompréhension à son égard – et en parfaite syntonie avec la hiérarchie ecclésiastique. Libérale et institutionnelle plutôt que laïque, critique et de gauche, elle les voyait comme une patate chaude dont elle ne savait quoi faire. Les autorités jésuites ont donc choisi, à leur plus grande honte, d’y mettre un terme, et de manière sournoise, se désolidarisant ainsi du legs de leurs confrères francophones et de l’ancrage d’une Église au service du monde. On peut également penser que le provincial jésuite, Erik Oland, dont le mandat se terminait en juillet 2024, a trouvé cette occasion propice pour faire le sale boulot.
Un autre facteur a peut-être précipité le processus de démantèlement : la prise de position du CJF, publiée en novembre 2023, en faveur de la population gazaouie, dans le conflit opposant le gouvernement israélien au Hamas, après le massacre perpétré par celui-ci en Israël le 7 octobre 2023. Le Centre a été l’un des tout premiers organismes québécois à dénoncer la visée génocidaire derrière les attaques qui avaient lieu à Gaza. Or, cette déclaration a suscité un malaise au sein de l’administration jésuite, qui n’avait émis qu’une position frileuse à cet égard, à mille lieues, par exemple, des positions courageuses des Jésuites d’Afrique du Sud, qui ont manifesté sans réserve leur solidarité avec la population gazaouie.
Interlude
Suite du texte-poème lu le 2 mars 2025 :
La tentation est grande de maudire, de mépriser à notre tour comme si ce que ces hommes nous ont montré d’eux-mêmes n’était pas de même nature que ce contre quoi nous donnions notre voix, livrions bataille, engagions notre vie, en misant sur la dignité, la bonté, la justice. La figure humaine, hideuse et vile, attachée à des miettes de privilèges et de pouvoir, avec ses airs de bonhomie et de générosité, était tout proche de nous, à notre insu. Elle nous a été dévoilée. Elle prête, certes, à vomir, en plus de nous priver d’un lieu où précisément nous osions dire le méprisable qui nous voisine, de sorte qu’en signalant les œuvres dans notre monde, nous ouvrions, au nom d’une image humaine et divine qui nous porte, des espaces et des chemins d’humanité. Gardons notre regard fixé sur eux. Non, sur le méprisable. Car notre combat est toujours aussi contre nous-mêmes. Ce qui nous est donné à voir, c’est cette part obscure, tapie en tout être, capable de s’avilir pour des faveurs infimes.
Il est des temps grisâtres, oui, mais aussi de mémoire qui redonnent le souffle vital et soutiennent les pas vers demain. Mémoires des œuvres, des paroles, des écrits dressés contre la fatalité et la laideur du monde ; œuvres, paroles, écrits qui sont la trace indélébile de la dignité humaine, et semences d’avenir.
Nous sommes dispersés aujourd’hui. Mais témoins malgré tout d’un bonheur commun que nul ne peut ravir, celui d’avoir été une équipe fière et debout dans la tourmente.
Entreprise de démolition
Le rôle qu’a joué la nouvelle directrice du Centre dans l’entreprise de démolition n’est pas clair. Comment comprendre qu’elle n’ait jamais cherché à impliquer l’équipe du CJF dans la recherche de solutions conjointes en vue de sortir de l’impasse, alors que cette équipe possédait toute l’expérience, l’expertise et la capacité organisationnelle pour relever ce défi ? Si elle s’en est bien gardée, était-ce pour se débarrasser précisément de cette expertise encombrante, et pour entreprendre une refonte radicale en accord avec les autorités jésuites ? C’est d’ailleurs à elle qu’on a confié d’esquisser, durant la période de mise à pied, ce qui pourrait « renaitre » éventuellement des cendres du CJF et de Relations. Car c’est bien à des cendres qu’on allait aboutir. En effet, le président du CA, le jésuite Peter Bisson, qui avait orchestré la mise à pied, envoyait, peu de temps après, une lettre à celles et ceux dont l’abonnement à Relations arrivait à échéance, les incitant à ne pas se réabonner ! La nouvelle refonte, disait-il ingénument, mais scandaleusement, pourrait ne pas leur plaire ! En réalité, ce qui était en vue, ce n’était pas tant une refonte qu’une totale rupture. De fait, en novembre dernier, les quelques membres restants du CA ont invité les ex-employé·e·s – qui avaient signé quelques jours auparavant une entente de compensation financière pour fin d’emploi assortie d’une sévère clause de confidentialité les réduisant au silence –, les chercheuses et chercheurs associés du CJF ainsi que de proches collaboratrices et collaborateurs pour leur présenter le plan de relance concocté en vase clos. Or, du Centre avait été expurgée sa raison d’être : l’analyse sociale. Dorénavant, il n’allait s’intéresser qu’à la spiritualité qui nourrit l’engagement. La revue, quant à elle, devenait une sorte de bulletin du nouveau centre, sans comité de rédaction ni équipe éditoriale, publié uniquement en version numérique. Deux versions papier annuelles s’y ajouteraient, réduites à quelques pages, dans lesquelles seraient dupliqués des extraits choisis. À l’issue de ce simulacre de projet de « relance », il ne nous restait qu’à leur demander expressément de ne pas apposer les noms de Centre justice et foi et de Relations à ces nouvelles entités à la mission dénaturée. Ce projet mort au feuilleton, la seule option pour eux était de fermer le Centre et Relations.
Cet inconcevable gâchis appauvrit et fragilise la société québécoise en la privant d’espaces essentiels d’analyse et de réflexion qui permettaient un regard unique en son genre sur les grands enjeux de la société, sous des points de vue diversifiés et complémentaires – sociologiques, philosophiques, anthropologiques, théologiques, artistiques, littéraires, poétiques, militants. L’absence de tels lieux de réflexion se fait d’ailleurs amèrement sentir alors qu’un vent fasciste, au remugle nauséeux, souffle des États-Unis et d’Europe, et que l’Église est tentée par un repli identitaire et le confort douillet d’une spiritualité désincarnée.
De ce gâchis, les autorités actuelles en portent aussi l’odieux. Même si elles cherchent à prendre leurs distances en se contentant de ramasser les pots cassés et en continuant à répéter la ligne de communication officielle de laquelle elles n’ont jamais dérogé. La faute est jetée sur des problèmes financiers et organisationnels, alors qu’ils ne furent en aucun cas déterminants. Cette abjection subsistera aussi longtemps que les autorités ne reconnaitront pas le mal qui a été fait non seulement à l’équipe, mais aussi à tous ceux et celles qui trouvaient dans la revue et au Centre justice et foi un lieu où puiser force, souffle, dynamisme, nourriture et espérance dans leur combat pour la justice et la défense du bien commun. Les autorités jésuites ne peuvent balayer sous le tapis de l’histoire un tel mépris, une telle honte. Il leur faudra un jour en assumer courageusement et humblement la responsabilité en reconnaissant leurs torts, comme pour « l’affaire silicose », dossier de Relations publié en 1948, qui avait mis à jour cette grave maladie industrielle, causant la mort d’une quarantaine de travailleurs de la mine de silice à Saint-Rémi-d’Amherst dans les Laurentides[3]. Incriminé, l’un des propriétaires de la mine, grand donateur de l’Église catholique, menaça de retirer ses dons prévus. Il a obtenu que les autorités jésuites de l’époque remercient le directeur-fondateur de la revue, et que le nouveau nommé publie une rétractation, ce qui plongea la revue dans une dizaine d’années de conservatisme social et qui dénatura sa mission.
La voix du Centre justice et foi et de Relations est éteinte, après avoir été muselée. Elle l’a été par des jésuites sourds à l’histoire tragique du monde et aux combats menés aux côtés des dépossédé·e·s et des exclu·e·s, plus soucieux de leurs milieux douillets et « spirituels », à l’image d’un Dieu désincarné, trônant au-dessus de la mêlée.
Le silence des cendres est gros de voix urgentes en attente de naitre[4].
Par Jean-Claude Ravet. L’auteur a été rédacteur en chef de Relations (2005-2019) et chercheur associé du Centre justice et foi (2020-2024). Il a fait paraitre aux éditions Nota Bene de Montréal Le désert et l’oasis. Essais de résistance en 2016 et La nuit et l’aube. Résistances spirituelles à la destruction du monde en 2024.
- Gilles Bibeau et Jean-Claude Ravet, « Réparer les pots cassés et sauver “Relations” », Le Devoir, 30 mars 2024. ↑
- Comité de soutien aux employé-es mis à pied du Centre justice et foi, « Près de 1300 signataires de la Déclaration d’appui au personnel mis à pied de la revue Relations et du Centre justice et foi », Presse-toi à gauche !, 21 mai 2024.↑
- Suzanne Clavette, « L’Affaire silicose, un dossier explosif », Relations, n° 747, mars 2011.↑
- Sur le site <https://soutenonslesemployesducjf.org/lettre-ouverte-des-employ-es-mis-es-a-pied-du-cjf/>, on trouve les lettres d’appui, les articles et les déclarations publiques émises en solidarité avec le CJF et Relations. ↑
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La cascade dorée : défendre l’eau face à l’extractivisme en Colombie
Il est tôt le matin quand Rafael vient me chercher à l’hôtel du village, mais les routes sont déjà bondées de motos chargées de mineur·euses en route pour le travail. Il ne faut que quelques minutes pour passer de l’entrée de Providencia aux grilles de Gramalote, le site de ce qui pourrait devenir la plus grande mine d’or à ciel ouvert de Colombie. Nous franchissons un premier poste de contrôle – Rafael lève rapidement le pouce vers le garde – puis nous accélérons à travers un champ envahi par les herbes jusqu’à une autre barrière. De là, un chemin de terre tracé par les motos nous emmène plus profondément dans les collines, jusqu’à la fin du sentier. Puis, nous poursuivons à pied.
Nous longeons des panneaux jaunes de mise en garde et les entrées effondrées de mines artisanales, leurs tunnels bouchés, leur matériel brûlé par la police – vestiges d’une campagne contre « l’extraction illégale » qui détruit des lieux où hommes et femmes travaillaient pour faire vivre leurs familles. Au sommet de la colline, apparaît enfin ce pour quoi nous sommes venu·es : la cascade. Le paysage est grandiose – forêt dense et verte, pics rocheux déchiquetés, torrents d’eau s’écrasant dans la rivière en contrebas. Pourtant, les signes de la compagnie sont partout. Juste au-delà du fleuve s’ouvre l’entrée principale de la propriété de Gramalote; sur la droite, une caserne militaire domine. La plage au pied des chutes est vide. « C’était à nous, notre richesse », murmure Rafael.
Providencia – l’un des plus grands établissements de San Roque, dans le département d’Antioquia – a toujours dépendu des rivières qui traversent ses montagnes. Depuis des générations, les familles y survivaient grâce à la petite exploitation minière et à l’agriculture, leur quotidien étroitement lié à la terre et à l’eau. Au début des années 2000, les habitant·es ont appris que ce même paysage avait été officiellement vendu à l’extraction industrielle, aujourd’hui mené par la société canadienne B2Gold.
Depuis plus d’une décennie, les habitant·es se battent pour défendre leur eau, leurs moyens de subsistance et leur sentiment d’appartenance, menacés d’effacement. La cascade cristallise le cœur de ce conflit. Ce qui suit n’est pas seulement l’histoire d’une mine projetée, mais un récit vivant où l’eau se fait à la fois héritage et creuset de violence – un témoignage qui résonne à travers l’histoire extractive de l’Amérique latine.
L’arrivée de Gramalote
L’histoire de Gramalote à San Roque remonte au milieu des années 1990, lorsque des entreprises minières étrangères reçurent pour la première fois des titres sur ces terres. Mais ce n’est qu’en 2004 que les habitant·es commencent à comprendre l’ampleur du projet. Certain·es l’accueillirent d’abord avec un optimisme prudent.
Avec le temps, cet espoir initial se désagrège. Les dirigeant·es d’ASOMICROPRO, l’association locale des mineur·euses qui participe activement aux négociations avec l’entreprise, commencent à douter de ses intentions. Les discussions sont structurées pour briser la cohésion : les habitant·es sont subtilement encouragé·es à se démarquer de leurs voisin·es afin d’obtenir une compensation ou une place dans un projet. Les promesses de développement sont annoncées, puis retirées. L’attente prudente se durcit en méfiance, puis en résistance.
En 2013, les tensions éclatent : l’ASOMICROPRO organise son premier blocage de la route à l’entrée de la mine. Le cycle se répète pendant des années : promesses de compensation ou de projets productifs, vite abandonnées, tandis que les représentant·es de l’entreprise partent de manière cyclique, forçant les négociations à repartir à zéro. En 2017, la tension bouillonnante explose à nouveau. Pendant 33 jours, l’ASOMICROPRO et ses voisin·es organisent une grève aux portes du projet. Ils et elles ne sont pas accueilli·es par le dialogue, mais par la force : police antiémeute et soldats sont envoyés pour briser le blocus. Dans les semaines qui suivent, plusieurs leaders sont convoqué·es par la brigade locale, tandis que les responsables de l’entreprise stigmatisent les personnes opposantes, les désignant comme pollueur·euses et fauteurs de troubles. Pendant ce temps, Gramalote se prépare à creuser une fosse à ciel ouvert d’une ampleur qui, sans aucun doute, transformerait le paysage à tout jamais.
Appartenance et survie
Quand je suis venue pour la première fois en 2023, le récit que j’ai entendu n’était plus celui du progrès, mais celui de la perte. John Yepes, avocat spécialisé en droits humains et conseiller de l’ASOMICROPRO dans ses recours judiciaires contre Gramalote, m’explique : « Les enfants naissaient dans la montagne avec le chant des oiseaux ; ils pouvaient se baigner dans la rivière et grimper aux arbres. Malgré la précarité économique, la vie se caractérisait par un doux quotidien en harmonie avec la nature. Aujourd’hui, l’équilibre naturel de la forêt est bouleversé par le projet minier. »
L’ampleur et la réalisation du projet provoquent un exode quasi inévitable, tant sur le plan émotionnel que physique. Pour ouvrir la fosse et ses zones de déversement, des quartiers entiers devraient être rasés, sans garantie que les familles puissent continuer leur mode de vie ailleurs. Pour les habitant·es, la lutte ne concerne pas seulement la terre, mais l’arraigo – ce sentiment profond d’appartenance, forgé par des générations de travail, d’agriculture et de mine dans un même lieu. J’ai rencontré Santiago lors d’une visite d’une mine menacée. À l’ombre, après une journée à sortir des pierres de la terre, il m’a confié : « Ce pour quoi nous nous battons, c’est notre patrimoine ancestral. Nous extrayons de l’or depuis l’arrivée des Espagnols. Cela fait partie de notre héritage. »
Violence et extraction
Le conflit autour de Gramalote ne peut être compris sans la violence qui a marqué San Roque bien avant l’arrivée de B2Gold. Entre 1990 et 2006, plus de 8 900 habitant·es furent déplacé·es par la violence paramilitaire. Pendant ces années, les groupes paramilitaires commirent des massacres, assassinèrent des leaders communautaires et consolidèrent leur contrôle sur les terres de la région. L’un des ranchs au centre du projet Gramalote servit même de quartier général paramilitaire – une propriété qui avait appartenu au père de l’ancien président Álvaro Uribe. Pour beaucoup à Providencia, la continuité saute aux yeux : la même violence qui a vidé et réduit au silence le territoire a ouvert la voie à l’extraction.
De retour à sa mine, Santiago m’explique comment cette histoire pèse encore. « C’est difficile de faire entendre sa voix », dit-il, « parce que l’entreprise est puissante et contrôle tout – même les forces publiques. » Un jour, il est arrivé sur son site de travail et a découvert une pancarte portant son nom, le désignant comme terroriste. « Ça fait peur », ajouta-t-il doucement. En le regardant – ses joues encore rondes d’adolescent – il était difficile de concilier le garçon devant moi avec l’étiquette qu’on lui collait.
La cascade
La cascade est le décor de ces histoires de violence, de développement et de perte. Pendant des décennies, elle a été le cœur battant de Providencia. De vieilles photos montrent des couples, des familles, des groupes d’amis souriant à l’objectif depuis ses eaux. Même durant les pires années du conflit armé, les voisin·es s’y retrouvaient le week-end, apportant sodas et casse-croûtes, souriant pour la caméra. Aujourd’hui, tout cela a disparu. Le site est fermé par des panneaux de propriété privée, gardé par un bataillon militaire installé au même endroit où se tenaient autrefois les paramilitaires.
Sa fermeture a été une double perte : elle a privé Providencia de l’une de ses deux principales sources d’eau et, dans le même temps, effacé un espace public où les habitant·es se rassemblaient pour nager, cuisiner, célébrer. Sa disparition rappelle combien l’extraction ne transforme pas seulement les paysages physiques, mais aussi le tissu social qui relie les communautés.
Conclusion
À ce jour, Gramalote est sur le point d’avancer. Dans une étude de faisabilité publiée cette année, B2Gold a insisté sur le fait que le projet bénéficie du « plein soutien de la communauté », répétant sa promesse d’une mine modèle en matière d’extraction responsable en Amérique latine. En réalité, le soutien est fracturé, érodé par les promesses rompues et la peur. Certains habitant·es, épuisé·es par les cycles de négociation et de répression, ont cessé de résister. D’autres continuent le combat, au risque de la criminalisation ou pire.
Avant de quitter la cascade ce jour-là, Rafael pointe la pierre sous nos pieds. Même sans œil de mineuse, je vois l’or scintiller dans la roche. « Voilà pourquoi ils veulent la mine ici », dit-il. « Tu imagines tout ça, une fosse à ciel ouvert? » Sa voix s’éteint. Après un long silence, il caresse doucement la roche. « Moi, je la préfère ainsi. »
Traduction par Andréa Enriquez-Lopez
Notes
Certains noms ont été changés.
Références
Comisión para el Esclaremiento de la Verdad, la Convivencia y la no Repetición (2020). San Roque: De La Doctrina Contrainsurgente al Extractivismo. Medellín: ASOVISNA y CJL.
McBride, B. (2025). « Study Bumps Value by 21% at B2Gold’s Gramalote Project in Colombia. » Mining.com.
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Hommage pour ne pas oublier les défenseurs de l’eau au Mexique
En cette année 2025, c’est avec colère et douleur que nous avons fait nos adieux à deux défenseurs des rivières au Mexique. Il s’agit d’une part de Marco Antonio Suategui, leader historique de la lutte contre le projet de barrage de La Parota, sur la côte de l’État de Guerrero, assassiné en avril dernier alors qu’il travaillait. Nous avons également perdu Gilberto Ruiz (Chivis), ancien maire de Jalcomulco (État de Veracruz) et leader pour la défense de la rivière Antigua contre un projet hydroélectrique. Chivis, comme nous l’appelions affectueusement, a disparu à la mi-août et a été retrouvé sans vie deux jours plus tard. Dans les deux cas, aucun coupable n’a été identifié et, jusqu’à présent, ces meurtres restent impunis.
Ces morts nous attristent profondément, non seulement parce que ces compagnons engagés nous étaient chers, mais aussi parce que leur assassinat s’ajoute à ceux d’autres leaders autochtones, entre autres ceux des communautés de l’ejido Paso de Reina, dans l’État d’Oaxaca. À cette liste de victimes, nous ne pouvons manquer d’ajouter Noé Vazquez, artiste et leader communautaire, qui a été assassiné en 2013 dans l’État de Veracruz, quelques heures avant la tenue d’une rencontre nationale du Mouvement mexicain des personnes affectées par les barrages et pour la défense des rivières.
Défendre l’eau est une activité à haut risque au Mexique. Les cas mentionnés ci-dessus nous montrent que l’organisation et la protection communautaires ne suffisent pas à protéger la vie des personnes qui défendent l’eau, pas plus que ne le font les fragiles institutions de l’État en présence de groupes criminels.
Il est plus difficile de considérer l’eau comme un bien commun dans un contexte où les ressources naturelles sont soumises à la privatisation, au profit, à l’accaparement et à la dépossession. La présence de groupes criminels violents a converti certaines régions rurales en zones dangereuses en raison du contrôle qu’ils exercent sur ces territoires. Avec la corruption et les alliances qui existent entre des acteurs puissants, tels que les entrepreneurs, les hommes d’affaires, les tueurs à gages et les autorités corrompues, une véritable opération de spoliation des ressources naturelles a cours dans la terreur et la précipitation.
Ce texte vise à perpétuer la mémoire de personnes qui ont perdu la vie. Les fils qui tissent leurs histoires sont liés aux luttes pour la terre et contre les barrages au Mexique.
Les luttes pour la défense des rivières au Mexique
La tradition des luttes pour la défense de la terre au Mexique est reconnue mondialement. Le slogan « Terre et Liberté », qu’on associe à Emiliano Zapata depuis plus de 100 ans, inspire encore de nos jours des mouvements paysans et autochtones. La défense des biens communs (l’eau, la terre, les forêts, l’air et les territoires) s’inscrit dans les luttes écoterritoriales, dont les peuples autochtones et la paysannerie ont été les porte-drapeaux à l’échelle internationale. Toutefois, au Mexique, l’histoire des luttes pour la défense des rivières a ses particularités. À l’échelle nationale, les grands barrages construits à partir des années 1970 jusqu’à la fin du dernier millénaire ont causé le déplacement de plus de 200 000 personnes, les principales victimes étant les peuples autochtones.
Les conséquences de ces déplacements forcés, du réaménagement des communautés, de l’attribution de terres inhospitalières et de l’absence de réparation des dommages ainsi causés de la part des gouvernements ont enclenché des mobilisations paysannes, dont, parmi les premières, celles des peuples Chatinos et Zoques, situés dans le bassin du fleuve Papaloapan, un des plus importants du Mexique. Dans cette région, 37 ejidos ont été affectés par la construction du barrage Cerro de Oro, localisé dans l’État d’Oaxaca, laquelle a été décrétée dans les années 1970. Les conséquences de cette initiative furent non seulement de nature écologique, mais également sociale, en raison du déplacement de 26 000 personnes autochtones qu’elle a occasionné. La réponse des personnes affectées fut la mobilisation et la défense de leur territoire.
Juan Zamora : 40 ans de lutte pour les personnes affectées par le barrage Cerro de Oro
Juan Zamora fut un leader historique et un ferme opposant à ce projet. Il a été à la tête du mouvement pour les personnes affectées par le barrage pendant 40 ans. Dans les années 1980, il a mobilisé 10 000 Chinantecos et Zoques de la vallée d’Uxpanapa afin d’exiger que leurs demandes soient entendues. Sous son leadership, le Conseil Autochtone d’Uxpanapa (CIUX) a été créé en 1994. En plus de déposer des plaintes et d’effectuer des dénonciations, ce dernier a organisé des mobilisations et des rencontres avec des fonctionnaires. Le mouvement a été réprimé et Juan incarcéré. Même s’il retrouva sa liberté peu de temps après, son combat est devenu un symbole pour les personnes affectées par des barrages. Son cas fut mentionné dans un rapport mondial sur les barrages, tout comme dans d’autres rapports au Mexique et en Amérique latine, comme exemple de violations des droits des populations.
Don Juan, comme nous l’appelions, était pauvre et malade quand son décès est survenu à Xalapa (État de Veracruz) en 2017. Il s’était battu pendant 40 ans dans l’espoir que justice soit faite, mais cela ne s’est jamais concrétisé pour son peuple. Néanmoins, il a laissé en héritage de nombreux apprentissages en égard à la défense des rivières et ils restent gravés dans la mémoire de nombreux peuples qui n’ont plus permis la construction d’autres barrages sur leur territoire.
Marco Antonio Suastegui à la défense du fleuve Papagayo contre le barrage La Parota
En 2003, dans la communauté d’Aguacaliente située sur les rives du fleuve Papagayo, dans la municipalité d’Acapulco (État de Guerrero), lors d’une assemblée convoquée par le Conseil des communautés et ejidos de La Parota (CECOP), naissait le Mouvement mexicain des personnes affectées par les barrages et de la défense des rivières (MAPDER). Constitué de 15 organisations nationales, son cri de ralliement est « L’eau est à nous, les barrages la détournent! ».
Marco Antonio Suategui, leader communautaire et organisateur de cet événement, était un jeune afrodescendant qui se démarquait par son charisme et son courage. En tant que leader de ce mouvement, il a été victime de répression et de harcèlement et a vécu la perte de son patrimoine familial, l’emprisonnement dans un pénitencier à sécurité maximale et la disparition de son frère. Son combat s’est déroulé dans un des États mexicains où le crime organisé a pris de l’expansion et de la force en recourant à des mercenaires financés par les gouvernements en place, qu’ils soient de droite ou de gauche.
Marco a résisté pendant des années; il a dénoncé la cooptation et la corruption sans jamais renoncer à ses valeurs. Il a été assassiné durant la saison des vacances pascales, en plein jour, dans le port d’Acapulco. Le lendemain de son décès, Abel Barrera, directeur du Centre des droits humains de la montagne Tlachinollan, a écrit ce qui suit :
« Dans le Guerrero, ceux qui se battent pour les causes sociales sont forcés de vivre dans l’ombre pour rester en vie. S’ils se placent à la tête des luttes, on les criminalise, emprisonne, menace, fait disparaître et assassine. C’est un destin cruel, ayant une fin tragique, simplement pour avoir élevé la voix, défendu le territoire et lutté pour la justice. Marco Antonio, bien qu’il ait eu l’occasion de travailler en ville ou d’occuper une fonction publique, est toujours resté aux côtés des hommes et des femmes qui défendent la justice au nom des plus pauvres des campagnes. Il a eu le courage d’affronter les gouverneurs en dénonçant leurs abus visant à diviser les communautés et à imposer La Parota par la force. »
Marco, ainsi que tous ceux et celles qui ont défendu la rivière Papagayo, a laissé un important héritage : aucun autre barrage n’a été construit sur le fleuve.
Les défenseurs du Río Verde, sur la côte d’Oaxaca, contre le projet hydroélectrique Paso de la Reina
Fidel Heras Cruz, Noé Robles Cruz, Raymundo Robles Riaño, Gerardo Mendoza Reyes et Jaime Jiménez Ruiz, défenseurs du Río Verde et membres du Conseil des peuples unis pour la défense du Río Verde (COPUDEVER), ont tous été assassinés en moins de deux ans, entre 2021 et 2022, dans la municipalité de Jamiltepec, dans les communautés de Paso de la Reina. Dans un contexte de violence croissante à l’échelle nationale et en plein confinement lors de la pandémie, la criminalisation s’est intensifiée pour les leaders sociaux. L’organisation Educa AC souligne que sur la côte d’Oaxaca, le COPUDEVER a été une épine dans le pied du gouvernement fédéral et de la Commission fédérale de l’électricité, qui avaient pour objectif de construire un barrage hydroélectrique sur la rive du Río Verde. Le COPUDEVER a également été une organisation gênante pour les chefs (caciques) locaux, habitués à imposer leurs conditions et à s’approprier les ressources naturelles des communautés autochtones.
Jusqu’à présent, le projet a été mis sur pause grâce aux mobilisations régionales et à des alliances nationales et internationales.
La mémoire pour ne pas oublier
Face à tant d’impunité et d’injustice, la mémoire est un outil puissant qui habite le cœur des luttes. Nommer ceux qui ont offert leur vie, c’est continuer le combat et se sentir accompagné par leur présence. Nos morts sont nombreux; pas seulement ceux qui ont été assassinés, mais également ceux qui sont morts durant la lutte. C’est pour eux que nous désirons faire connaître leur nom et les luttes qu’ils ont menées pour les rivières.
- Noé Vasquez Ortiz. Il a été assassiné en 2013 à Amatlán de los Reyes, Veracruz, avant une assemblée nationale. Il luttait contre le projet hydroélectrique Naranjal. Ce projet a été mis sur pause, mais est réapparu récemment dans le Plan national pour l’eau.
- Hector Colio Galindo. Il vivait à Tlayacapan, État de Veracruz. Il est mort en 2021 de complications liées à la Covid. Communiste vétéran, membre de l’alliance Bobos-Nautla à la défense du bassin de la rivière Nautla contre divers projets hydroélectriques. Il était un acteur très important pour la défense des rivières dans l’État de Veracruz. En plus d’être sympathique, cet ingénieur et avocat de profession possédait de bonnes connaissances techniques et était un bon communicateur et politicien.
- Gilberto Ruiz. Originaire de Jalcomulco, État de Veracruz, il était surnommé affectueusement Chivis. C’était un médecin, un politicien, un musicien et un leader communautaire. Ses années les plus importantes en tant que militant s’étendent de 2013 à 2015, lors de sa participation à la défense de la rivière Antigua contre le projet Xalapa, mené par la société brésilienne Odebrecht. Le 14 août, il sortit de chez lui et on ne le revit plus. On le retrouva mort après une recherche active.
Pour eux, pour les morts silencieuses qui refusent de tomber dans l’oubli, pour les rivières et les peuples libres, nous offrons cet humble mémorial.
Traduction par Lisa-Caroline Guérin-Marambio
Notes
Comisión Mundial de Represas (2000). Represas y Desarrollo: Un Nuevo Marco para la Toma de Decisiones.
Bibliographie
Barrera Hernández, A. (2025). « El asesinato de Marco Antonio Suástegui », Centro de Derechos Humanos de La Montaña Tlachinollan.
Educa Oaxaca (2022). « Memorial Oaxaca. Historias de vida de defensores del Río Verde ».
Hildago, R. (2023). « Los pueblos y defensores de los ríos, la tierra y la vida. A 10 años del asesinato de Noé », Desinformémonos.
Instituto Mexicano para el Desarrollo Comunitario (IMDEC) (2017). « Muere Líder Indígena Chinanteco Juan Zamora González integrante del MAPDER ».
Rojas Kauffmann, K. (2017) « Las Olvidadas de la presa Cerro de Oro », ElMuroMX.
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Grève à la STM : les professeur·es de l’UQAM solidaires. Qu’en est-il des centrales syndicales et des partis d’opposition ?
Les médias grand public ne cessent de s'acharner contre les grévistes de la Société de transport de Montréal (STM) et de marteler, tous les jours, que la grève affecte durement les « personnes vulnérables », notamment celles qui ont des rendez-vous médicaux, qu'elle menace l'économie québécoise, etc.
Ils reprennent ainsi sans aucune nuance ou presque, méthodiquement, mot pour mot, la propagande du Gouvernement Legault qui réussit ainsi tranquillement à supprimer le droit de grève dans l'un des derniers secteurs (avec celui de l'éducation, qui sera probablement la prochaine cible) où la grève légale peut effectivement encore "déranger" l'ordre établi.
Il est logiquement plus rare que ces mêmes médias mentionnent les revendications des grévistes qui luttent pour la survie du service public vital des transports en commun. Il est encore plus rare qu'ils questionnent la responsabilité de la direction de la STM et ses pratiques antisyndicales – elle refuse de négocier depuis plus d'un an en attendant tranquillement une loi spéciale ou son équivalent. Il est enfin exceptionnel qu'ils relaient les prises de positions en faveur des grévistes.
Alors pour information, le Conseil syndical du Syndicat des professeur·es de l'UQAM (SPUQ) a adopté, à l'unanimité, une résolution dans laquelle il :
« Affirme sa solidarité avec le Syndicat du transport de Montréal dans ses revendications (...) Rappelle que l'amélioration des conditions de travail des personnes employées de la STM et le développement responsable du réseau des transports publics bénéficie à l'ensemble de la population montréalaise ».
On pourrait espérer que les centrales syndicales (CSN, FTQ, CSQ, FAE etc.) se réveillent et fassent de même ; qu'elles se regroupent enfin et rédigent, à leur tour, un communiqué de presse intersyndical de solidarité avec les grévistes, pour la sauvegarde du service public des transports collectifs et en défense du droit fondamental de grève. Ce serait même là un minimum, de la part d'une bureaucratie syndicale qui ne cesse de nous demander de passer « À l'offensive » et de « Faire front » tout en restant bien silencieuse pendant toute la campagne électorale des municipales de 2025. Ce serait enfin un bon moyen de préparer le rassemblement intersyndical du 29 novembre 2025 et, surtout, ses suites.
On peut également rêver que les partis d'opposition, au premier rang desquels ceux qui se disent de gauche, prennent position et appellent à la mobilisation.
Et au cas où ils craignent de perdre des membres ou des voix, on leur rappelle que Zohran Mamdani, avec le soutien des syndicats et de la gauche (qui ne sont pas restés silencieux quant à eux), vient de remporter la mairie de New York en revendiquant la gratuité des bus et l'amélioration des conditions de travail des employ·ées…
Martin Gallié
Délégué du SPUQ au Conseil Central du Montréal Métropolitain (CCMM-CSN)
Lien vers la Résolution du SPUQ : https://spuq.org/wp-content/uploads/bsk-pdf-manager/documents/x_documents/2025/09/comex_reso_votee_cs1_greveSTM_20250919.pdf
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Éditorial
Au creux du lit des rivières coulent les luttes et les expériences des peuples et mouvements qui ont joué un rôle essentiel pour la protection de l’eau face à la crise climatique et à l’extractivisme qui menace la vie. Ce numéro de Caminando est dédié aux actions collectives de défense de l’eau qui sont menées autant au Sud qu’au Nord du continent. Grâce à cette publication, Caminando entend honorer et commémorer la mémoire de celles et ceux qui se sont engagé·es en première ligne pour défendre l’eau.
Notre navigation débute par une cartographie d’études de cas de gestion de l’eau et de protection des écosystèmes hydriques, qui rend compte des formes d’organisation politique et institutionnelle rencontrées dans différents contextes socioculturels pour faire valoir le droit des peuples à l’accès à l’eau et à l’assainissement, et pour refuser sa marchandisation.
En suivant l’affluent que forment ces études de cas, la lecture nous débarque ensuite à un port de Colombie, où sont présentés deux exemples des ravages multidimensionnels qu’a laissés derrière lui l’extractivisme canadien. Au nord-est du département d’Antioquia, le travail de terrain d’une chercheuse dépeint le paysage d’un patrimoine naturel menacé par la violence et la progression des entreprises minières canadiennes. Le deuxième exemple est constitué de témoignages qui rendent compte des impacts qu’ont laissés les entreprises pétrolières canadiennes dans les communautés du département de Casanare, situé dans la partie centre-orientale de la Colombie.
Le port suivant nous amène aux fils de l’eau qui connectent l’Argentine rurale aux peuples palestiniens, comme l’écrit la journaliste Ana Chayle. Son article est une lecture actualisée des opérations des entreprises de distribution d’eau à capitaux israéliens en Amérique latine. En lien avec les services municipaux d’accès à l’eau, on y trouve également un texte qui nous parle des communautés bleues, des communautés québécoises engagées pour une gestion de l’eau durable à l’échelle municipale. L’article met aussi en relief les parallèles avec des expériences similaires en Amérique latine.
Depuis les eaux turbulentes du Mexique, deux activistes mexicaines membres du mouvement de défense des rivières nous racontent ensuite leur vécu des luttes historiques depuis 2005, et rendent ainsi hommage à ceux et celles qui ont perdu la vie en défendant l’eau des rivières mexicaines.
En suivant les ruisseaux féminins, nous naviguons maintenant jusqu’au lac Atitlán, où un groupe de femmes gardiennes du lac tient tête au pouvoir local qui cherche à s’emparer du territoire. Bien loin de là, sur les terres de Mendoza en Argentine, l’activiste Silvia Iñigues livre le témoignage de sa lutte contre une entreprise minière.
Dans les eaux andines, le regard à la fois brut et poétique du photoreportage de Juan Manuel Lobatón met à jour la façon dont les peuples du Salar d’Uyuni, en Bolivie, vivent la fragilité de leur existence sur leur territoire face à la crise climatique. Les impacts subis par les populations autochtones déplacées pour la construction de grands ouvrages hydroélectriques sont aussi présentés à travers une analyse littéraire et philosophique.
À l’heure où cette revue sortira, la IVe rencontre mondiale des personnes affectées par les barrages aura déjà été célébrée à Belém, au Brésil. Nous avons donc ajouté un article qui retrace les déclarations et le cheminement du Mouvement des personnes affectées par les barrages en Amérique latine (MAR).
Remerciements
Nous remercions les collaborations poétiques de Mavi Villada, Sarah Lavoie et Maxime Morin, qui nous invitent à nous plonger dans les eaux des émotions et de l’espoir. Nous remercions tous·tes les auteur·rices pour leur temps et leur dévouement tout au long du processus, ainsi que toutes les personnes qui ont offert leur temps et leur collaboration : traducteur·rices, lecteur·rices pour leur révision des textes, illustrateur·rices pour avoir embelli la revue, et bien sûr le comité éditorial, comité responsable de ce travail exigeant.
Nous remercions tout particulièrement celles et ceux qui appuient le financement et la diffusion de la revue, ainsi que l’artiste Liliana Perez pour sa magnifique page de couverture. Nous remercions également le gouvernement du Québec, à travers le Programme Québec sans frontières, pour son soutien à la mission du CDHAL.
Nous invitons nos chères lectrices et nos chers lecteurs à profiter du moment présent en plongeant dans les eaux des pages de Caminando.
Traduction par Virginie Destuynder
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L’antiféminisme comme conservatisme

Dans une époque où l’on voit la résurgence du mâle alpha et la montée en popularité des « épouses traditionnelles » (trad wives), il est important de se questionner sur la signification politique et sociale de la montée de l’antiféminisme pour mieux le combattre.
Il importe, d’entrée de jeu, de préciser le sens de certains termes qui sont partie prenante de la nébuleuse antiféministe. Le premier terme est misogynie, qui désigne la haine ou le mépris des femmes. Elle se retrouve dans les comportements individuels mais elle s’appuie sur un substrat social et elle a pour effet de cantonner les femmes à des positions subalternes dans la société. Elle peut parfois devenir systémique, comme en Afghanistan où l’on essaie d’effacer toute visibilité des femmes. Le sexisme est le deuxième terme. Il est un système social, à l’instar du capitalisme ou du racisme, et repose sur un triple processus de catégorisation-altérisation (distinction entre hommes et femmes), d’essentialisation (attribution de caractéristiques spécifiques que l’on rattache souvent à des traits physiques) et de hiérarchisation (supériorité du masculin sur le féminin). Il y a aussi une variante du sexisme qui est l’hétérosexisme qui soutient qu’il n’y a que deux sexes, que ceux-ci sont complémentaires dans le processus de procréation et que, par conséquent, l’hétérosexualité est la seule forme de sexualité acceptable. Enfin, il y a le masculinisme qui avance que, désormais, les femmes constituent le groupe sexué dominant, lequel exerce une forme de matriarcat qui placerait les hommes en posture subalterne.
L’antiféminisme s’appuie évidemment sur le sexisme comme système social et sur la misogynie comme dévalorisation des personnes de sexe féminin, mais il s’en distingue en ce qu’il constitue une opposition spécifique au féminisme comme mouvement social qui veut transformer les rapports sociaux de sexe, et aux féministes qui portent ce mouvement. Le masculinisme peut être considéré comme une forme radicale d’antiféminisme. Cette nébuleuse a des contours flous mais ses manifestations sont tangibles.
Dans le Québec contemporain, le coup de semonce de l’antiféminisme a certainement été l’attentat de l’École polytechnique, le 6 décembre 1989, où un jeune homme sépare les étudiants des étudiantes dans une salle de cours, tue 14 femmes et en blesse plusieurs, sous prétexte qu’elles seraient des féministes puisqu’elles étudiaient dans un domaine traditionnellement défini comme masculin.
Sur le coup, on a essayé de minimiser la dimension antiféministe de l’attentat. On a parlé de « tueur fou » pour décrire l’assassin. On a demandé aux féministes d’avoir la pudeur de se taire et de ne pas dénoncer cet acte comme antiféministe. Les commentateurs s’en sont donné à cœur joie dans la description des « exagérations » du féminisme qui pouvaient expliquer de tels gestes. Pourtant, le tueur avait été on ne peut plus clair dans la lettre décrivant ses motivations.
Durant les années qui ont suivi, on s’en est pris aux moyens, les armes à feu, plutôt que de dénoncer l’antiféminisme – je suis tout à fait en faveur des revendications de PolySeSouvient[1] en ce qui concerne l’interdiction de la plupart des armes. Il a fallu attendre 30 ans pour que la plaque commémorative de la Ville de Montréal sur la Place du 6-décembre-1989 parle d’attentat antiféministe.
Il est possible d’analyser l’antiféminisme comme une réaction, un backlash : ainsi, à chaque avancée du féminisme, il y aurait un ressac antiféministe. Cependant, comme le souligne Faludi[2], c’est, à maints égards, un backlash préventif : il s’agit d’empêcher coûte que coûte les femmes de parvenir à la liberté et à l’égalité, c.-à-d. de mettre fin au sexisme comme système d’oppression et d’exploitation sociale. Je préfère pour ma part le situer dans la foulée du conservatisme.
Quelques traits du conservatisme comme idéologie politique
Le conservatisme est l’une des trois grandes idéologies politiques qui ont façonné la modernité occidentale, avec le libéralisme et le socialisme. Comme les deux autres idéologies, il s’est transformé au fil du temps et comporte plusieurs courants, mais il est possible d’en repérer certains traits.
Il y a d’abord la valorisation de l’autorité, ce qui réfère à une conception hiérarchique de l’organisation sociale. Dans tous les domaines de l’existence, il y a des élites et celles-ci doivent jouer un rôle prééminent dans la société. Dieu est au-dessus des humains, le père de famille au-dessus des autres membres de la famille, le patron au-dessus des ouvriers, les notables au-dessus des citoyennes et citoyens. L’autorité constitue un facteur qui garantit l’ordre social entendu comme le respect des hiérarchies naturelles, et les divers domaines de la société ne doivent pas interférer les uns sur les autres.
Deuxièmement, puisqu’il y a de l’autorité, la liberté n’est pas infinie. Elle ne peut se développer qu’encadrée par les institutions. La liberté individuelle, contrairement à ce qu’énonce la pensée libérale, est limitée par les convenances morales et non pas par la liberté des autres. D’ailleurs, la liberté revêt plus une dimension collective (autonomie des régions, des ordres professionnels, des entreprises) qu’individuelle et les courants conservateurs ont tendance à en parler au pluriel.
En troisième lieu, on retrouve la critique de l’individualisme libéral, lequel est susceptible de « dissoudre la longue chaîne des relations sociales, laissant chacun à son statut de maillon individuel » pour paraphraser Tocqueville. Les individus sont toujours insérés dans le social : ils naissent dans une famille, dans un lieu précis, à une époque précise, dans un milieu social. Tous ces liens contribuent à la construction des individus. Ceux-ci et celles-ci ne peuvent être pensés en faisant abstraction de ces liens sociaux constitutifs.
Quatrièmement, il y a la tradition et celle-ci est invoquée de trois façons. D’abord, c’est pour souligner les dangers qu’il y a à faire des changements brusques : ceux-ci sont dérangeants et stressants, et leurs conséquences sont multiples et imprévisibles. L’expérience moderne des révolutions sur le modèle « du passé faisons table rase » s’est révélée désastreuse, celles-ci débouchant sur la terreur et le goulag. On invoque aussi la tradition en raison d’un certain scepticisme quant aux possibilités de l’humanité de changer le monde en mieux, d’où une insistance sur la prudence et sur les limites de la raison humaine. Finalement, la tradition nous ancre dans une histoire particulière : l’humanité n’existe guère dans son abstraction mais uniquement dans ses singularités nationales faites d’une continuité historique.
Un cinquième trait du conservatisme renvoie à la valorisation du rôle pacificateur, sur le plan social, de la religion, dans une espèce de trilogie « religion, autorité, tradition ». La religion fixe des bornes à l’ambition humaine en instaurant une autorité (Dieu) qui lui est extérieure et à laquelle il importe de se soumettre. La religion insère également l’individu dans une communauté liée par la foi, ce qui limite l’individualisme excessif et permet de corriger les comportements déviants.
Finalement, on retrouve la propriété et sa double fonction d’ancrage et de moralisation. Elle nous inscrit quelque part sur la terre, nous incite à la prudence et assure notre indépendance économique. Elle constitue, comme dans le libéralisme, une manifestation de notre sens moral. La propriété est également à la base du nationalisme ou de la défense du territoire ou d’un particularisme national.
Au XXe siècle, ce conservatisme a souvent traduit le nationalisme dans un sens chauvin, impérialiste et raciste. En France et en Allemagne, le conservatisme de l’entre-deux-guerres sera également marqué par un fort antisémitisme. Pour les conservateurs, les Juifs incarneraient l’ensemble des traits négatifs de la société moderne : individualisme, déracinement, argent. Toutefois, à l’époque de la guerre froide, ce sont moins les Juifs que les communistes qui en viennent à représenter la quintessence des malheurs de la modernité. Cela est très présent aux États-Unis, mais aussi dans les pays d’Europe occidentale.
Le conservatisme qui se développe dans les années 1980 – les années Reagan et Thatcher – aussi appelé néoconservatisme, opère une synthèse entre trois courants conservateurs : le conservatisme classique, le néoconservatisme et la droite religieuse[3]. Le conservatisme traditionnel, au cours des années 1950 et 1960, investit le Parti républicain étatsunien en opposition au New Deal et aux lois antidiscriminatoires adoptées dans la foulée du mouvement des droits civiques. Ce courant est très actif sur le plan des valeurs morales : en faveur de la peine de mort, de la prière dans les écoles, contre la permissivité sexuelle. Ces conservateurs sont également mus par un anti-intellectualisme populiste et une valorisation du « gros bon sens ».
Quant à lui, le néoconservatisme est identifié à une radicalisation idéologique du conservatisme. Plutôt que de se lamenter sur le bon vieux temps, il est nécessaire d’adopter une attitude proactive et de faire la promotion de ses idées, soit le travail, la famille, la patrie. Sans rejeter totalement les acquis du New Deal, les néoconservateurs s’inquiètent des programmes d’aide sociale qui inciteraient à la paresse ainsi que de l’avènement de la société des loisirs et de ce que cela implique comme renonciation à l’effort. Ils sont également méfiants des mouvements étudiants des années 1960 et de leurs liens avec la contreculture (sex, drugs and rock’n’roll). Ils critiquent la domination des intellectuel·le·s de gauche dans les universités de même que des nouvelles disciplines comme les études féministes (women’s studies) ou les théories critiques de la race (critical race theories).
La troisième composante, la droite religieuse, arrive mal à faire la jonction avec le conservatisme traditionnel, mais elle le fait plus facilement avec le néoconservatisme. Ces conservateurs se rejoignent dans la croisade contre les effets moralement corrupteurs de l’aide sociale (welfare), dans la défense de la famille traditionnelle – mise à mal par l’émancipation des femmes et les mouvances LGBTQ+ – et des communautés comme lieu de contrôle social.
Si ce néoconservatisme est surtout associé aux pays anglo-saxons, il n’en reste pas moins qu’une variante s’est développée au Québec depuis les années 1990 autour de ce que l’on pourrait qualifier de nationalisme identitaire. La composante religieuse en est moins importante, mais il importe d’assurer la continuité historique du groupe canadien-français, non pas en voulant faire pays mais en préservant la nation vis-à-vis d’éléments qui en minent la cohésion.
L’antiféminisme conservateur
L’antiféminisme conservateur peut s’analyser à partir de trois cadres complémentaires : le cadre conservateur traditionnel, celui de l’incertitude identitaire des hommes hétérosexuels qui perdraient leurs privilèges, et finalement celui d’une politique du ressentiment.
L’argument conservateur traditionnel peut se résumer de la façon suivante. Il y avait certes nécessité de changer certains aspects de la situation des femmes, mais les mouvements féministes sont allés trop loin. Ils ont inversé l’ancien ordre sexué pour placer désormais les hommes en position dominée, ce qui a créé un mouvement non nécessaire puisque l’évolution naturelle de la société québécoise nous aurait conduits à une plus grande égalité entre les femmes et les hommes. Cela a aussi rendu difficile d’avoir des rapports harmonieux entre les sexes en fomentant une « guerre des sexes »[4]. À partir du milieu des années 1990, un tel discours a pris les apparences du postféminisme. Les discriminations que dénonçaient les féministes dans les années 1970 et 1980 auraient disparu et les mesures d’action positive en faveur des femmes sont devenues de la discrimination à l’encontre des hommes. Dans cette optique, le mouvement féministe n’a plus lieu d’être et fait figure de « dinosaure » politique, n’ayant pas pris la mesure des changements sociaux déjà effectifs. On retrouve ce postféminisme aujourd’hui dans le discours de « l’égalité entre les femmes et les hommes comme valeur fondamentale de la société québécoise », ce qui dispense de travailler à la réaliser.
Le discours sur l’incertitude identitaire, qui n’est pas sans présenter certaines analogies avec celui d’un Henri Bourassa dénonçant la virilisation des femmes comme effet pervers du féminisme, insiste sur la crise de la masculinité comme conséquence inévitable du féminisme[5]. Cette perspective revêt également une forte composante lesbophobe et transphobe. Ce discours sur la crise de la masculinité est largement utilisé par les mouvements masculinistes – dont le seul référent de la masculinité reste le mâle alpha – qui invoquent le décrochage scolaire des garçons, la prévalence du suicide chez les jeunes hommes ou le refus des tribunaux d’accorder la garde des enfants au père en cas de divorce comme autant d’illustrations de cette crise de la masculinité.
Enfin, le prisme du ressentiment[6], également très présent dans le mouvement masculiniste, fait du féminisme le principal responsable des problèmes que vivent certains hommes, en remettant en cause les hiérarchies sexuelles antérieures. Les hommes seraient ainsi devenus les victimes d’une organisation sociale où leur nature – agressive – est constamment brimée, que ce soit à l’école qui valorise les comportements féminins, dans les couples où la violence sexuelle est susceptible de sanctions pénales ou d’opprobre social, ou encore dans les relations sexuelles qui devraient désormais être consensuelles.
La défense de la famille traditionnelle
L’argument le plus prégnant de l’antiféminisme conservateur est la défense de la famille traditionnelle, où l’homme est le pourvoyeur, la femme reste à la maison pour s’occuper des enfants qu’elle élève dans le respect des différences de sexe. Cette défense de la famille traditionnelle se fait sentir autant dans le discours de l’Église catholique ou dans celui des évangélistes – et de l’ensemble des religions monothéistes dans les conférences de l’ONU sur la population – que dans le discours d’opposition politique au féminisme que l’on retrouve dans certains groupes de femmes de droite.
La défense de la famille hétérosexuelle traditionnelle s’accompagne d’une critique du féminisme qui serait à la source d’une « guerre des sexes » assortie d’une humiliation des hommes. Cette critique rend le féminisme responsable de toute une série de maux sociaux : la pauvreté des femmes, les épuisements professionnels, la malbouffe et la délinquance juvénile pour n’en nommer que quelques-uns.
La défense de la famille traditionnelle revêt également d’importantes dimensions homophobes et transphobes. Comme le Vatican, elle s’oppose à l’éducation sexuelle dans les écoles (puisqu’on y placerait sur un pied d’égalité l’hétérosexualité, l’homosexualité et la bisexualité) qui pourrait faire l’apologie de la pédophilie et de la bestialité.
Le discours de l’Église catholique
Il importe de se pencher sur le discours anti-genre développé par l’Église catholique[7]. Depuis le pontificat de Jean-Paul II, durant lequel le futur pape Benoît XVI jouait le rôle de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, c.-à-d. de gardien en chef de l’orthodoxie, l’Église catholique s’est largement préoccupée de la question des femmes et a souvent fait front lors des conférences internationales sur les femmes ou sur la population avec les courants les plus intégristes à l’intérieur des autres religions monothéistes pour s’opposer à certains droits des femmes, principalement la liberté dans le domaine de la procréation. Cette position s’est nuancée mais elle n’a pas disparu depuis l’accession de François à la papauté : si on ne condamne plus nécessairement les individu·e·s, on condamne toujours les comportements.
D’abord, l’Église affirme l’égalité en dignité des femmes. C’est une reprise de ses positions traditionnelles de l’épître de Paul – pas le plus grand féministe qui soit – affirmant que pour l’Église, « il n’y a ni juif, ni gentil, ni homme libre, ni esclave, ni homme, ni femme », mais que tous sont égaux au regard de Dieu, ce qui, à l’époque, n’a pas empêché l’Église de pratiquer l’antisémitisme, de s’accommoder de l’esclavage, d’endosser la structure familiale patriarcale et, aujourd’hui, d’interdire la prêtrise aux femmes et de leur réserver un rôle subalterne dans l’Église. Bref, cette égale dignité est loin des droits égaux.
Ensuite l’Église érige les femmes dans une posture d’altérité. Le sujet humain est masculin, les femmes n’étant que l’autre de l’homme. Prenant appui sur la notion de « valence différentielle des sexes » élaborée par Françoise Héritier pour documenter et dénoncer les inégalités sexuées, l’Église catholique insiste sur le fait que la femme est l’auxiliaire du vrai sujet, l’homme. En même temps, l’Église insiste sur la complémentarité, non seulement dans la procréation, mais sur le plan ontologique, des deux sexes.
Enfin, l’Église catholique insiste sur le fait que le féminisme tend à détourner les femmes de leur véritable rôle social qui est celui d’être mères et épouses. Il exalte le « génie féminin » dans la mesure où il ne se mesure pas au masculin et n’aspire pas à une indifférenciation sexuelle qui serait le produit de « l’égoïsme, de l’individualisme et de l’hédonisme ».
Ce discours intellectuel de l’Église catholique contre ce qu’elle appelle la « théorie du genre » a des implications réelles : opposition à l’avortement et à la contraception mécanique ou chimique ; opposition au mariage entre personnes de même sexe, opposition à l’homosexualité et aux droits des personnes homosexuelles ou trans. Il trouve des équivalents et des relais dans d’autres religions, mais aussi dans des mouvements féminins conservateurs[8].
Fondements de l’antiféminisme conservateur
Si l’on cherche les fondements de telles positions, il me semble qu’il faut regarder dans deux directions. La première est celle de l’attachement des antiféministes à la famille patriarcale. La deuxième est l’inscription de cette structure sociale dans un ordre naturel transcendant la volonté humaine, ce qui nous ramène aux traits du conservatisme.
Dans ce domaine, les antiféministes contemporains puisent à l’argumentaire classique de la famille comme organisation naturelle sur laquelle devrait se fonder l’ensemble de l’organisation sociale. En fait, le discours insiste sur trois grands piliers : la famille comme rempart contre l’étatisme, son rôle dans la cohésion sociale et son statut d’institution de base de la société.
La famille comme rempart contre l’étatisme est une vieille formule rhétorique conservatrice qui nous est désormais servie à la sauce néolibérale. L’argument se déploie en deux temps : le premier est que l’on doit cultiver l’indépendance économique des individus, quelles que soient leurs conditions d’existence : ils n’ont pas à dépendre de quelque aide publique ou autre mécanisme redistributif pour subvenir à leurs besoins. Le deuxième est d’ordre aristotélicien : la famille est nécessaire à un individu qui n’est pas entièrement autonome et dont l’existence dépend des autres.
À cet égard, les antiféministes conservateurs s’en prennent à la fois aux résultats de l’action féministe et aux programmes sociaux de soutien aux personnes. Pour eux, le féminisme a largement contribué à autonomiser les femmes et à mettre en place une série de programmes publics qui viennent suppléer partiellement au travail gratuit fourni par les femmes au sein de la famille, au nom de l’Amour. Ce que nous féministes analysons comme des avancées des femmes – comme la facilitation des procédures de séparation et de divorce, les pensions alimentaires pour les jeunes enfants, les garderies, le système de santé public, des systèmes publics pour s’occuper des personnes âgées, la reconnaissance de la contribution des femmes collaboratrices dans l’entreprise familiale, l’équité salariale ou des mesures de conciliation travail-famille – est perçu par les antiféministes comme des mesures visant à rendre obsolète l’institution familiale et à sortir les femmes, et plus particulièrement les mères de jeunes enfants, de leur dépendance par rapport à un pourvoyeur.
C’est là que l’argument aristotélicien entre en ligne de compte. Dans le Livre I des Politiques[9], Aristote soutient qu’il y a deux formes de socialité naturelle, la famille pour la procréation et l’entretien du vivant et la tribu pour les échanges économiques, et une forme créée (artificielle), la polis. Mais ces trois formes de socialité sont basées sur la prémisse de l’incomplétude de chaque être humain, ce qui fonde en retour sa thèse sur la sociabilité naturelle des êtres humains. Le développement de l’État providence, notamment les développements qui sont le produit des revendications féministes, sont donc vus comme constituant l’introduction d’une solidarité artificielle, volontariste et non naturelle dans ce qui devrait rester dans le domaine de la nature. L’individualisme libéral dont serait porteur le féminisme serait donc antifamilial et contre nature.
Pour les antiféministes, il importe donc de considérer la famille à la fois comme un domaine relevant de la nature et comme un rempart contre la mainmise étatique qui aurait une dimension à la fois intrusive et contre nature parce que relevant du volontarisme. En voulant refaire de l’institution familiale patriarcale la base de la solidarité sociale, ce qui est en congruence autant avec la pensée néolibérale de démantèlement des institutions de protection sociale qu’avec le conservatisme moral des fondamentalistes religieux qui veulent protéger leur progéniture de tout ce qui pourrait semer le doute par rapport aux croyances véhiculées dans la cellule familiale, ces antiféministes développent une nostalgie du « bon vieux temps » où les femmes étaient à la maison pour s’occuper des jeunes enfants, des malades ou des personnes âgées et pour cuisiner ces bons petits plats qui nous protègent de ces fléaux modernes que sont la malbouffe et son corollaire l’obésité, tout en passant sous silence l’inégalité dans laquelle une telle institution place inévitablement les femmes dans une société capitaliste qui requiert un accès à l’argent comme médiateur social généralisé.
Cette cellule familiale est évidemment hétérosexuelle et « naturelle », la procréation ne pouvant relever que de la copulation entre un homme et une femme. Ainsi, on voit se reproduire un discours bien connu. Un enfant est le produit de l’union d’un père et d’une mère ; seule cette union est susceptible de produire un enfant. Il faut donc favoriser le mariage hétérosexuel et la prolongation du temps consacré par les femmes aux soins aux personnes. C’est d’ailleurs le discours qu’on a entendu en France dans les manifestations contre le « mariage pour tous ».
Cette famille est aussi marquée par une forte hiérarchisation entre les sexes et entre les générations. C’est dans la famille que l’on fait le premier apprentissage du principe d’autorité et des inégalités sociales, et ces inégalités trouvent ensuite leur équivalent dans toutes les autres sphères de la vie sociale. En fait, il y a établissement d’un lien logique entre autorité paternelle, autorité des élites sociales et autorité divine. Il y a donc un rapport causal qui s’instaure entre divorce des femmes, perte de l’autorité sur les enfants et délinquance juvénile.
Plus encore, la famille hétérosexuelle est vue comme la condition de la reproduction de la nation. On retrouve ce lien entre famille et nation, dans un certain discours conservateur québécois, se présentant souvent avec des nostalgies de la devise pétainiste « travail, famille, patrie » qui semble si chère à un Lucien Bouchard et à ses amis lucides[10] et à la mise en scène du premier ministre François Legault en « papa a raison[11] » qui agit pour votre bien pendant la pandémie. On le retrouve également dans le discours nationaliste d’un Mathieu Bock-Côté.
Il ne faut pas s’étonner, dans les circonstances, que les principales cibles des antiféministes soient les unions entre personnes de même sexe, les trans ou l’homoparentalité, réunis dans la lutte contre le wokisme. C’est aussi ce qui pointe derrière le comité de « sages » mis en place par le gouvernement Legault en décembre 2023 pour étudier la question trans. Car en dénaturalisant la famille, les féministes et les personnes LGTBQ+ en dévoilent la dimension de construction sociale.
À entendre les antiféministes, c’est la possibilité même de relations amoureuses harmonieuses entre hommes et femmes qui serait menacée. En outre, l’école, en se faisant le relais des valeurs féminines de la famille matrifocale, contribue à émasculer les jeunes garçons. Plus encore, l’autorité paternelle est minée. Bref, contrairement à ce que soutiennent les féministes, c’est l’anatomie qui dicte l’organisation sociale, alors que nous avons démontré depuis belle lurette que c’est la procréation qui complémentarise les sexes et fabrique le sexe et le genre.
Par Diane Lamoureux, professeure émérite de science politique de l’Université Laval
- PolySeSouvient est un collectif d’étudiantes, d’étudiants et de diplômé·e·s de Polytechnique et de familles de victimes qui réclament une série de mesures de contrôle des armes. ↑
- Susan Faludi, Backlash. The Undeclared War Against American Women, New York, Crown Publishers, 1991. Version française, Backlash. La guerre froide contre les femmes, Paris, Éd. des femmes, 1993. ↑
- Voir Irving Kristol, Neo-conservatism, Lanham (Maryland), Rowman & Littlefield, 1999. ↑
- C’est, entre autres, la thèse défendue par la chroniqueuse Denise Bombardier dans La déroute des sexes, Paris, Seuil, 1993. ↑
- Voir Francis Dupuis-Déri, La crise de la masculinité, Montréal, Remue-ménage, 2018. ↑
- Voir Wendy Brown, States of Injury. Power and Freedom in Late Modernity, Princeton (NJ), Princeton University Press, 1995. ↑
- Voir Sara Garbagnoli et Massimo Prearo, La croisade « anti-genre ». Du Vatican aux manifs pour tous, Paris, Textuel, 2017. ↑
- Voir Andrea Dworkin, Right-Wing Women, New Yok, Perigee Books, 1983. Traduction française : Les femmes de droite, Montréal, Remue-ménage, 2012. ↑
- Aristote, La politique, Livre I, entre 335 et 323 av. J.-C.. ↑
- NDLR. En 2005, l’ex-premier ministre Lucien Bouchard et d’autres personnalités ont signé un manifeste Pour un Québec lucide. Selon ce document, le Québec vivait au-dessus de ses moyens et il appelait à l’austérité. ↑
- NDLR. Papa a raison a été une série télévisuelle très suivie des années 1960. ↑
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