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Le Programme alimentaire mondial (PAM) alerte la communauté internationale : Six semaines avant la famine à Ghaza
L'armée israélienne a mené, hier, de nouvelles frappes meurtrières sur la bande de Ghaza, alors qu'une attaque s'annonce imminente contre Rafah après l'approbation par le Sénat américain d'une aide militaire de 13 milliards de dollars au profit de l'entité sioniste.
Tiré de Algeria-Watch
25 avril 2024 (mise à jour le 26 avril)
Par M. Abdelkrim, El Watan
Des sources hospitalières palestiniennes ont fait état de raids israéliens, tôt hier, dans les secteurs de Nousseirat (centre) et de Rafah ainsi que de tirs d'artillerie nourris dans le nord du territoire assiégé. Au total, 79 Palestiniens ont été tués en 24 heures, selon le mouvement de résistance du Hamas. Au même moment, Israël remerciait les Etats-Unis pour l'aide militaire qu'ils lui ont octroyée.
Cette aide de 13 milliards de dollars doit notamment permettre de renforcer son bouclier antimissile « Dôme de fer », déployé à ses frontières et mis à l'épreuve lors des dernières frappes iraniennes ayant ciblé plusieurs sites israéliens. Cette aide à Israël « est un gage clair de la force de notre alliance et elle envoie un message fort à tous nos ennemis », a réagi sur X (anciennement Twitter) le chef de la diplomatie israélienne, Israël Katz.
Cette aide pourrait également constituer le feu vert à une opération d'envergure dans la ville de Rafah où se concentre la résistance palestinienne. Le déplacement effectué, hier, au Caire par de hauts responsables sécuritaires israéliens pourrait être le signe d'une telle éventualité. Le chef d'état-major israélien, Herzi Halevy, et le directeur du Shin Bet, Ronen Bar, se sont rendus en Egypte « en préparation d'une éventuelle opération militaire à Rafah », a rapporté Yediot Aharonot. Le quotidien israélien a indiqué que Halevy et Bar ont rencontré le chef du renseignement égyptien, Abbas Kamel, et « ont discuté de l'action future à Rafah ». Et ce au moment où les craintes d'une tragédie provoquée par la famine s'accentuent dans les territoires occupés.
Le Programme alimentaire mondial (PAM) a d'ailleurs appelé hier la communauté internationale à faciliter l'acheminement des aides humanitaires à Ghaza « en toute urgence ». Dans une déclaration à la chaîne Al Jazeera, les responsables du PAM ont indiqué que la situation dans la bande de Ghaza « est complexe, avec des cas de faim menant à la mort ». « L'aide doit être autorisée de toute urgence. Si l'aide n'est pas acheminée en quantité suffisante dans la bande de Ghaza, une famine est à craindre, s'alarme l'organisation onusienne. Nous avons enregistré un nombre croissant d'enfants souffrant de malnutrition à Ghaza. »
La bande de Ghaza pourrait en effet dépasser le seuil de famine dans les six prochaines semaines, a évalué la même source, ajoutant que la famine dans l'ensemble de l'enclave palestinienne se rapprochait de jour en jour, après avoir confirmé mardi que la moitié de la population de Ghaza souffrait de la faim.
Des sources palestiniennes ont révélé que 30 enfants sont morts de faim depuis le début de l'agression israélienne contre le territoire assiégé. « Nous nous rapprochons de jour en jour d'une situation de famine », a déclaré Gian Caro Cirri, directeur du PAM, bureau de Genève. Selon ce dernier, « il existe des preuves raisonnables que les trois seuils de famine, à savoir l'insécurité alimentaire, la malnutrition et la mortalité, seront dépassés dans les six prochaines semaines ».
Cirri s'exprimait lors du lancement d'un rapport du Réseau mondial contre les crises alimentaires, une alliance d'acteurs humanitaires et de développement comprenant notamment des agences des Nations unies, la Banque mondiale (BM) et l'Union européenne (UE). Il a noté que la seule façon d'éviter la famine à Ghaza était d' « assurer des livraisons immédiates et quotidiennes de vivres. Ils (les Palestiniens) vendent leurs biens pour acheter de la nourriture. Ils sont la plupart du temps démunis », a-t-il souligné. Les Nations unies se plaignent depuis longtemps des obstacles à l'acheminement de l'aide et à sa distribution dans toute la bande de Ghaza au cours des six derniers mois.
Un risque de famine « très élevé »
Un rapport soutenu par l'ONU et publié en mars indiquait que la famine était imminente et susceptible de survenir d'ici le mois de mai dans le nord de Ghaza et pourrait se propager à toute l'enclave d'ici juillet. Mardi soir, l'envoyé spécial américain pour les affaires humanitaires au Moyen-Orient, David Satterfield, a prévenu que le risque de famine à Ghaza « est très élevé ». Satterfield a, selon la chaîne américaine El Horra, déclaré que « le risque de famine concerne toute la bande de Ghaza », dévastée par les bombardements sionistes depuis le 7 octobre 2023, soulignant que ce risque « est très élevé » dans le nord de l'enclave assiégée depuis 17 ans. L'émissaire américain a appelé, dans ce contexte, à « accroître le volume de l'aide » destinée à ceux qui en ont besoin.
L'agence onusienne a déclaré, mardi, que 200 jours après l'agression israélienne, « la moitié de la population souffre de la faim ». Le PAM a souligné que son aide n'est « qu'une goutte d'eau dans l'océan des besoins, et qu'un cessez-le-feu est nécessaire » dans l'enclave. Israël restreint l'entrée de l'aide en Territoires occupés, ce qui a conduit à des pénuries de nourriture, de médicaments et de carburant et provoqué une famine qui a coûté la vie à des enfants et à des personnes âgées dans l'enclave habitée par environ 2,3 millions de Palestiniens, dont environ deux millions de personnes déplacées à cause de l'agression. L'occupation mène une agression meurtrière contre Ghaza, qui a fait plus de 111 000 victimes entre martyrs et blessés, dont la plupart sont des femmes et des enfants, selon les données palestiniennes et onusiennes.
Le 20 avril, le PAM a annoncé l'arrivée de seulement 392 camions chargés de nourriture depuis le début du mois, indiquant que ce nombre est « presque le même qu'en mars, mais la moitié de celui de janvier ». Le bilan de l'agression israélienne contre Ghaza s'est encore alourdi hier, s'élevant à 34 262 morts et 77 229 blessés depuis le 7 octobre dernier, selon l'agence palestinienne Wafa. D'après la même source, l'armée d'occupation a commis 6 massacres au cours des dernières 24 heures. Depuis le 7 octobre 2023, l'armée sioniste mène une agression sauvage contre l'enclave palestinienne qui a entraîné des destructions massives d'infrastructures en plus d'une catastrophe humanitaire sans précédent.
Les préparatifs de l'opération militaire sur Rafah s'accélèrent
Le gouvernement israélien dit « avancer » dans les préparatifs de son opération militaire prévue sur Rafah où, selon lui, quatre bataillons du mouvement de résistance palestinien Hamas sont regroupés. « Israël avance vers son opération ciblant le Hamas à Rafah », a déclaré hier en fin de journée un porte-parole du gouvernement, David Mencer, lors d'un point presse. Il a ajouté que « deux brigades de réservistes » avaient été mobilisées pour des « missions défensives et tactiques dans Ghaza ». Le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahu, a déclaré à plusieurs reprises qu'Israël entendait mener un assaut contre Rafah, ville où sont réfugiés des centaines de milliers de Ghazaouis, déplacés par la guerre génocidaire menée depuis plus de 200 jours par l'occupant.
M. Abdelkrim
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489 morts et plus de 8400 arrestations en Cisjordanie depuis le 7 octobre : Entre brutalités militaires et violences des colons
Alors que la machine de guerre israélienne continue à ravager la bande de Ghaza, où elle aura fauché plus de 34 356 innocents et blessé 77 300 autres jusqu'à vendredi, la Cisjordanie a eu elle aussi son lot de brutalités de la part des forces d'occupation sionistes, et qui n'ont fait que s'accentuer depuis le 7 octobre. Selon le Bureau central palestinien des statistiques, 489 morts ont été enregistrés en Cisjordanie dont 123 enfants, et 4800 blessés dont 660 enfants, depuis octobre 2023.
Tiré de Algeria Watch.
Un autre chiffre est révélateur de l'ampleur de la répression dans cette partie des territoires occupés : c'est le nombre d'arrestations qui y ont été opérées. 8455 Palestiniens ont été arrêtés par l'armée sioniste en Cisjordanie depuis le 7 octobre révèlent la Commission pour les Affaires des détenus palestiniens et le Club des prisonniers palestiniens dans un communiqué commun diffusé jeudi.
Selon Al Jazeera, la Cisjordanie a connu également un nombre assez élevé de déplacés avec 3985 habitants délogés de force. 648 actes de destruction ciblant des lieux d'habitations et autres bâtiments ont été en outre recensés dans ces territoires.
Dès le début de la guerre contre Ghaza, la population palestinienne de Cisjordanie est entrée en ébullition. Et cette effervescence s'est traduite par des affrontements presque quotidiens entre les insurgés palestiniens et les forces d'occupation sionistes, surtout que l'occupant n'a eu de cesse de multiplier les incursions brutales dans les localités palestiniennes de Cisjordanie après le 7 octobre. On ne compte pas, en effet, les sièges répétés, les assauts et les mises à sac à Jénine, à Naplouse, à Beit Lahm, à Tulkarem ou encore à Nour Shams. Il y a une semaine, un véritable carnage a été commis dans le camp de Nour Shams justement. « Jeudi 18 avril, l'armée israélienne a coupé l'eau, l'électricité et envahi, en fin de journée, les étroites allées de Nour Shams, à la lisière de la ville de Tulkarem. Le raid a duré plus de 50 heures », rapporte Le Monde. D'après le Croissant-Rouge palestinien, pas moins de 14 personnes ont été tuées au cours de cette opération dans ce camp de réfugiés où vivent quelque 7000 personnes selon l'AFP.
L'enfer au quotidien des Palestiniens d'« Al Dhifa »
Et même quand l'armée israélienne ne commet pas des boucheries aussi spectaculaires, elle fait vivre l'enfer aux Palestiniens de Cisjordanie, entre arrestations, perquisitions, expropriations, répression, tirs aveugle sur des civils sans défense, assauts contre des hôpitaux… Quotidiennement, des violences sont signalées dans ses comptes rendus journaliers par l'agence Wafa, dans pratiquement toutes les villes, les villages, les camps de réfugiés et les petites localités de la Cisjordanie occupée.
Ce vendredi, à Naplouse, « plus de 40 véhicules militaires israéliens sont venus du point de contrôle d'Awarta et ont pris d'assaut la zone orientale de la ville », rapporte l'agence d'information palestinienne qui ajoute : « Les forces d'occupation ont déployé des troupes de fantassins dans plusieurs quartiers de la ville, notamment dans la banlieue et à proximité de la rue Al Quds, et ont également pris d'assaut le quartier de la rue Amman ».
Les forces militaires israéliennes étaient « accompagnées de bandes de colons et ont pris d'assaut le Tombeau de Youssef et attaqué plusieurs bâtiments ». En outre, « des snipers ont pris position sur les toits des immeubles à l'est de la ville ». En Galilée, l'armée israélienne a fait des incursions dans plusieurs localités où elle a procédé à des perquisitions et des arrestations.
A Jénine, dans le village de Djalboun, les troupes israéliennes ont envahi le village, ce qui a entraîné des affrontements avec la population. Les soldats sionistes ont ouvert le feu sur les habitants. Le village de Djalboun fait l'objet d'assauts répétés depuis six jours informe Wafa en précisant que l'armée sioniste s'y est emparée de nombre d'habitations pour les transformer en cantonnements militaires.
Ce même vendredi, toujours en Cisjordanie, l'armée d'occupation a mené également des opérations dans les localités de Qobatiya, près de Jénine, à Djalzoun, près de Ramallah, et à Azoune et Jayouss, près de Qalqilya. A Qobatiya, l'occupant a arrêté de jeunes palestiniens.
Une unité spéciale a investi la localité suivie par des engins militaires. Des snipers se sont déployés sur les toits des bâtiments au milieu de tirs nourris. Au camp de Djalzoun (Ramallah), trois personnes dont une institutrices de 33 ans ont été arrêtées à l'aube. A Beit Lahm, de violents affrontements ont éclaté jeudi. Cela s'est produit exactement au village de Houssan, à l'est de Beit Lahm. D'après Wafa, les affrontements se sont déclenchés dans les zones d'Al Muteena et Chorfa. « Les forces d'occupation ont pris d'assaut Al Muteena et l'ont complètement fermée. Elles ont forcé les commerçants à baisser rideau et empêché les citoyens de circuler ».
Le bataillon Netzah Yehuda dans le viseur des Américains
A ces violences militaires s'ajoute celle des colons qui multiplient les exactions dans toutes les villes de Cisjordanie ainsi que l'expansionnisme colonial de l'Etat hébreux aux dépens des territoires protégés par les Accords d'Oslo. Jeudi, Emmanuel Macron s'est entretenu par téléphone avec le roi Abdallah II de Jordanie et les deux dirigeants « ont fermement condamné les récentes annonces israéliennes en matière de colonisation, qui étaient contraires au droit international », a indiqué la présidence française dans un communiqué.
D'après l'AFP, 1100 hectares ont été déclarés « terres domaniales » par Israël, « soit deux fois plus que sur l'ensemble de 1999, jusque-là année-record ». « Ce statut confère au gouvernement le contrôle de leur utilisation, aboutissant inévitablement à en priver d'accès les Palestiniens de Cisjordanie », souligne l'agence française.
S'agissant des exactions commises par les colons israéliens, le président français « a rappelé que des premières mesures avaient été prises contres des colons coupables de violences sur des civils palestiniens, et que la France envisageait d'autres mesures, en concertation avec ses partenaires », assure le communiqué de l'Elysée. Cependant, « les attaques de colons contre les Palestiniens ont commencé avant le 7 octobre et ont augmenté après le 7 octobre », insiste l'intellectuel et homme politique palestinien Moustafa Barghouti dans une déclaration à France Info.
Et de faire remarquer : « 486 Palestiniens ont été tués depuis le 7 octobre en Cisjordanie, dont plus de 22 par des colons israéliens. Les autres ont été tués par l'armée israélienne qui protège et soutient les colons dans ses attaques contre les Palestiniens ».
Les Etats-Unis ont envisagé d'imposer des sanctions à une unité extrémiste de l'armée israélienne, le bataillon ultra-orthodoxe Netzah Yehuda qui multiplie les violations des droits humains à l'encontre des Palestiniens de Cisjordanie. Le secrétaire d'Etat américain, Antony Blinken, a déclaré récemment qu'il révélerait la décision américaine « dans les jours à venir ». Hier, le verdict est tombé : l'administration américaine a revu sa position après consultation des autorités israéliennes. Netzah Yehuda ne sera donc pas sanctionné pour l'instant mais il reste dans le viseur de la communauté internationale.
Une enquête accablante de Human Rights Watch
Un récent rapport de Human Rights Watch accuse ouvertement l'armée israélienne d'avoir protégé et encouragé les attaques de colons contre les Palestiniens en Cisjordanie. « L'armée israélienne a participé à des violentes attaques menées par des colons en Cisjordanie ou n›a pas protégé les Palestiniens contre ces attaques », a déclaré l'ONG dans un communiqué diffusé le 17 avril. « Ces attaques, poursuit Human Rights Watch, ont déplacé des habitants de 20 communautés et ont entièrement déraciné au moins sept communautés depuis le 7 octobre 2023 ».
L'ONG de défense des droits humains dresse un inventaire accablant des crimes commis par les colons israéliens : « Sous couvert des hostilités en cours à Ghaza, des colons israéliens ont agressé et torturé des Palestiniens, commis des violences sexuelles, volé leurs biens et leur bétail, menacé de les tuer s'ils ne partaient pas définitivement et détruit des domiciles et des écoles.
De nombreux Palestiniens – dans certains cas des communautés entières – ont fui leurs foyers et leurs terres ». Ces violations ont été commises « avec le soutien apparent des plus hautes autorités israéliennes », déplore Bill Van Esveld, directeur adjoint de la division Droits des enfants à Human Rights Watch. « Alors que l'attention du monde est tournée vers Ghaza, les abus en Cisjordanie se multiplient, alimentés par des décennies d'impunité et l'indulgence des alliés d'Israël », a-t-il dénoncé.
Plus de 700 attaques menées par les colons israéliens
Human Rights Watch dit avoir « enquêté sur des attaques qui ont forcé le déplacement de tous les habitants de cinq communautés palestiniennes en Cisjordanie en octobre et novembre 2023 : Khirbet Zanuta et Khirbet al-Ratheem au sud d›Hébron, Al-Qanub à l›est d›Hébron, ainsi qu›Ein al-Rashash et Wadi al-Seeq, à l›est de Ramallah ».
« Les éléments de preuve, précise l'organisation internationale, indiquent que des colons armés, avec la participation active d'unités de l'armée, ont à plusieurs reprises bloqué les accès routiers et attaqué des communautés palestiniennes ; les colons ont détenu, agressé et torturé des habitants, les ont chassés de leurs maisons et de leurs terres sous la menace d'armes, ou les ont contraints à fuir en les menaçant de mort, parfois en les empêchant d'emporter leurs biens ».
Human Rights Watch dit par ailleurs avoir « mené des entretiens avec 27 témoins des attaques et a visionné des vidéos filmées par les résidants, montrant le harcèlement commis par des hommes en uniforme militaire israélien qui tenaient des fusils d'assaut M16 ». « Le nombre d'attaques par des colons contre des Palestiniens a augmenté en 2023, atteignant son plus haut niveau depuis que l'ONU a commencé à enregistrer ces données en 2006. Ceci était déjà le cas même avant les attaques menées par le Hamas le 7 octobre, qui ont tué environ 1100 personnes en Israël ».
Et l'ONG de préciser : « L'ONU a enregistré plus de 700 attaques menées par des colons en Cisjordanie entre le 7 octobre 2023 et le 3 avril 2024, dont près de la moitie en présence de soldats en uniforme. Depuis le 7 octobre, les attaques ont entraîné le déplacement de plus de 1200 personnes, dont 600 enfants, qui vivaient dans des communautés rurales d'éleveurs ».
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Palestine : « Le jour d’après » est-il en train de sombrer dans l’oubli ?
« Le jour d'après » a été le mantra du gouvernement et des médias américains depuis le début du carnage à Gaza au cours des six mois qui ont suivi le 7 octobre. Le postulat de départ en est que le « processus de paix » ectoplasmique et la « normalisation » des relations israélo-arabes se mettraient en place sous les auspices des Etats-Unis une fois Israël serait parvenu à la défaire et à « détruire » la domination du Hamas dans la bande de Gaza.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
1er mai 2024
Par David Finkel
Manifestation à New York contre la complicité de Washington dans la guerre d'Israël contre la Palestine. Les syndicats sont souvent présents lors de ces actions. Photo de la manifestation : Dan La Botz
En fait, la question qui se pose aujourd'hui est de savoir s'il y a un « jour d'après » tout court. Une demi-année de massacres de civils n'a pas abouti à la défaite du Hamas ni à la libération des otages israéliens - de ceux qui sont encore en vie - mais à l'anéantissement pur et simple de Gaza, peut-être à un tel point qu'il sera impossible de reconstruire, ce qui est de toute évidence l'objectif du gouvernement israélien.
La volonté du Premier ministre Nétanyahou de faire perdurer la catastrophe à Gaza, et non d'y mettre fin, était évidente bien avant l'attaque israélienne contre la mission diplomatique de l'Iran en Syrie et avant que les attaques de drones et de missiles iraniens du 14 avril, largement annoncées, ne fassent, comme on pouvait s'y attendre, que des dégâts minimes.
Against the Current est publié immédiatement après ces événements, avant que nous sachions si et dans combien de temps Netanyahou choisira de pousser plus loin la confrontation avec l'Iran, de manière à maintenir son gouvernement méprisé à flot et avec l'espoir d'entraîner la lamentable administration américaine de « Joe le génocidaire » dans une guerre de grande envergure.
Même avant les événements du week-end, ainsi que le faisait remarquer l'éminent journaliste israélien Amos Harel :
« Plus de six mois après le massacre du 7 octobre, Israël éprouve des difficultés à remporter une victoire militaire qui contrebalancerait stratégiquement une partie des ravages occasionnés par ce désastre, et est par ailleurs bien loin d'être en mesure de soulager la terrible détresse des familles des 133 otages (dont beaucoup sont morts) ». (Haaretz, 12 avril 2024)
Et maintenant ?
Après l'attaque iranienne, Joe Biden supplie Nétanyahou de « ramasser la mise » sans réagir davantage, soulignant que la riposte des forces multinationales qui ont abattu les drones et les missiles met en évidence la faiblesse relative de l'Iran.
C'est bien évidemment vrai. Il est également vrai que l'Iran a pris soin de prévenir les gouvernements de la région, sans même parler des services de renseignement, 72 heures à l'avance pour ne pas les surprendre et leur laisser le temps de se préparer. La priorité du régime iranien - comme celle de Nétanyahou - est sa propre situation intérieure. Il est en guerre avec sa propre population et la dernière chose dont il a besoin, c'est qu'elle souffre davantage.
Par ailleurs, si l'Iran avait réellement l'intention de provoquer des dommages de nature stratégique, il devrait recourir à des mesures extrêmes, notamment des frappes massives de missiles depuis le Liban et la fermeture du détroit d'Ormuz, ce qui constituerait une menace réelle d'embrasement total. Il est clair que l'Iran et les États-Unis veulent éviter cela. Mais est-ce le cas de Nétanyahou ?
Gilbert Achcar, dans un commentaire de l'action iranienne, affirme qu'« en lançant des centaines d'engins directement sur le territoire israélien, ils sont tombés dans le piège, légitimant ainsi une attaque israélienne directe sur leur propre territoire ... renforçant ainsi l'argument israélien en faveur d'une destruction préventive de leur propre potentiel. »
Achcar conclut : « A mon avis, il s'agit d'une erreur qui pourrait s'avérer aussi monumentale que celle que le Hamas a commise en lançant l'opération du 7 octobre 2023 ».
Parallèlement, les actes de sauvagerie sadique perpétrés par les forces israéliennes à Gaza, bien que peu médiatisés, sont impossibles à cacher entièrement, avec des conséquences bien sûr pour la population de Gaza, mais aussi pour Israël. Amos Harel les évoque ainsi :
« Le contrôle de l'état-major sur ce qui se passe sur le terrain et dans les postes de commandement ne cesse de s'affaiblir, ce qui se traduit par des déviations par rapport aux procédures et aux instructions... À cela s'ajoute l'indifférence croissante des Israéliens pour les vies humaines du côté palestinien. Ce phénomène, dont l'origine réside principalement dans les sentiments de vengeance que le massacre a suscités, est désormais devenu banal dans certaines unités de l'armée ».
Avec le temps, il est pratiquement inévitable que le génocide à Gaza et le nettoyage ethnique brutal en Cisjordanie aient des répercussions directes sur la société israélienne, comme nous l'avons vu aux États-Unis pendant et après la guerre du Viêt Nam, tout comme sur la crise politique potentiellement explosive qui refait surface actuellement. Quant à Nétanyahou lui-même, Harel conclut :
« Tout nous indique qu'il a l'intention de s'accrocher au pouvoir de toutes ses forces. Rien ne permet de penser qu'il se trouvera bientôt cinq courageux membres de la coalition prêts à lever la main pour le renverser. » Cet homme restera en poste et continuera à entraver toute possibilité pour l'État et la société de sortir de la situation calamiteuse dans laquelle nous nous trouvons et qui lui est largement imputable ".
L'attentisme cynique de l'impérialisme qui veut faire croire que l'influence américaine peut remodeler la Palestine et le Moyen-Orient « le jour d'après » le massacre appelle la question de savoir quand « l'après » arrivera, s'il arrive un jour.
David Finkel
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro.
Source : Against the Current No. 230, May/June 2024 :
https://againstthecurrent.org/atc230/the-day-after-fading-to-oblivion/
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Le cœur de sa jeunesse bat à Gaza... et l’Amérique entre en crise !
Jour après jour, ou plutôt heure après heure, le mouvement étudiant de solidarité avec le peuple palestinien et d'opposition au soutien du gouvernement à Israël se propage comme une trainée de poudre dans les universités et les écoles des États-Unis d'Amérique. Et comme il se distingue pour sa radicalité, les médias américains multiplient les flash-back pour comparer le mouvement actuel à l'immense mouvement de la jeunesse contre la guerre du Vietnam dans les années 1960 et 1970 ! D'ailleurs, c'est un article du New York Times qui titre éloquemment... « Le fantôme du mouvement anti-guerre de 1968 est de retour ».
30 avril 2024 | Tiré du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM)
Photo : Alisdare Hickson, Flickr, CC, https://www.flickr.com/photos/alisdare/27771123037
En effet, aujourd'hui comme hier, ce mouvement est confronté à la même féroce répression et aux mêmes calomnies de la part des mêmes milieux politiques et économiques. Les arrestations de manifestants pacifiques se comptent par milliers et les menaces et ultimatums des autorités universitaires et autres de l'establishment politique américain pleuvent. Mais, comme à l'époque, le mouvement ne se laisse pas intimider et persiste : il défie les menaces et les ultimatums et continue de s'étendre une semaine après le début de sa phase actuelle, centrée sur l'université Columbia à New York. Comme le montre la carte empruntée à Al Jazeera, le mouvement d'occupations et autres manifestations pro-palestiniennes s'étendait le 25 avril à toutes les grandes universités « historiques » - Harvard, MIT, Princeton, Yale, Berkeley, Columbia, mais aussi aux universités et collèges de presque tout le pays, au nord comme au sud, à l'est comme à l'ouest !
Au-delà de son caractère massif et radical, une autre caractéristique clé du mouvement actuel est sa maturité politique. Il ne se limite pas à manifester sa solidarité avec les Palestiniens, son opposition à la politique américaine au Moyen-Orient et sa condamnation des politiques génocidaires d'Israël. Il va plus loin, en frappant l'adversaire tout-puissant là où cela lui fait le plus mal : dans son portefeuille et son arsenal. C'est pourquoi sa principale revendication est de mettre fin immédiatement et une fois pour toutes aux relations et transactions économiques de toute espèce des universités américaines avec Israël et avec les entreprises américaines qui soutiennent financièrement et militairement Israël, allant jusqu'à l'armer pour mener sa guerre génocidaire à Gaza !
Mais il ne faut pas croire que ce mouvement est confiné aux universités. Comme le montrent tous les sondages depuis 7-8 ans, c'est l'ensemble de la jeunesse américaine qui est majoritairement (environ 80% !) possédée par les mêmes sentiments de solidarité avec le peuple palestinien et de condamnation de l'apartheid de l'État israélien, qui caractérisent le mouvement étudiant. En d'autres termes, le mouvement étudiant actuel puise sa force dans l'immense réservoir qu'est la jeunesse américaine.
En réalité, cette jeunesse nord-américaine a commencé à se radicaliser en masse à l'occasion et pendant les première et deuxième campagne électorale du sénateur indépendant Bernie Sanders. Un Sanders qui semble aujourd'hui s'inspirer à son tour du mouvement de la jeunesse et qui semble retrouver sa combativité lorsque, ce juif, dénonce le « raciste réactionnaire » Netanyahou et les calomnies « antisémites » systématiquement répandues par ce génocidaire et bien d'autres, avec ses six thèses tranchantes dont voici un extrait : "Non, Monsieur Netanyahou. Ce n'est pas être antisémite ou pro-Hamas que de rappeler qu'en un peu plus de six mois, votre gouvernement extrémiste a tué 34 000 Palestiniens et en a blessé plus de 77 000 - dont 70 % de femmes et d'enfants. »
Cependant, ces calomnies « antisémites », qui sont monnaie courante dans la bouche des pro-sionistes et autres partisans de droite et d'extrême droite de l'apartheid israélien partout dans le monde, ont récemment commencé à faire un flop aux États-Unis pour la simple raison suivante : Parce qu'au point de départ et à la tête des mobilisations de solidarité avec les Palestiniens et contre leur génocide par l'État d'Israël se trouvaient et se trouvent les organisations de jeunes juifs antisionistes telles que If Not Now et Jewish Voice for Peace. Alors quand les différentes autorités universitaires, secondées par les médias, les politiques et la...police, justifient la répression des manifestations, allant même jusqu'à demander l'intervention de l'armée ( ! ), avec l'« argument » qu'ils veulent protéger les étudiants juifs pacifiques des manifestants « antisémites », les manifestants juifs antisionistes répondent qu'en fait, les premières et principales victimes de la répression brutale, qui veut soi-disant protéger les étudiants juifs, sont justement... les jeunes étudiants juifs, car ils sont toujours en première ligne et participent plus massivement que n'importe quelle autre communauté au mouvement étudiant actuel !... [1]
Mais, comme en 1968, ce mouvement anti-guerre des jeunes ne se limite pas aux États-Unis et tend à s'étendre à d'autres pays et à d'autres continents. Il se développe déjà rapidement en Australie, et commence à trouver des imitateurs dans les universités européennes (France, Catalogne, Grande-Bretagne, Italie...) où pourtant sévit la répression « préventive » qui met en pièces ce qui nous reste de droits démocratiques fondamentaux. Toutefois, ses répercussions les plus significatives sur le plan politique se manifestent déjà... en Palestine. C'est de là, dans la bande de Gaza martyrisée, que vient lemessage de remerciement chargé d'émotion que les jeunes Palestiniens adressent aux étudiants américains mobilisés qui manifestent leur solidarité avec eux…
Ceci étant dit, en même temps que nous assistons à un soulèvement historique et si prometteur de la jeunesse américaine, nous sommes également témoins de la reprise rapide du mouvement syndical états-unien. Et ce n'est pas un hasard si, parmi les pancartes des étudiants mobilisés, on trouve de plus en plus d'analogues des syndicats, et tout d'abord du syndicat des travailleurs de l'automobile, l'UAW.
En effet, après les victoires historiques de ce syndicat (700. 000 membres) sous sa nouvelle direction radicale et classiste en septembre dernier dans le Nord américain, nous avons eu ces jours-ci un nouveau succès au moins aussi historique : pour la première fois, il a rompu la tradition d'interdire - de fait et par la répression - toute syndicalisation des travailleurs dans le Sud américain, puisque 73% des travailleurs de l'usine Volkswagen de Chattanooga, Tennessee, ont défié les menaces et les chantages, et ont voté en faveur de la syndicalisation de leur usine par l'UAW. L'événement suivant, qui s'est produit les jours mêmes où le mouvement anti-guerre des jeunes atteignait son point culminant, est révélateur de cette reprise fulgurante : la réunion annuelle de Labour Notes, qui est le rassemblement classiste et plutôt d'extrême-gauche des responsables syndicaux et qui, traditionnellement, ne réunissait pas plus de quelques centaines de syndicalistes, a accueilli cette année dans une ambiance survoltée 4.700 responsables syndicaux, présidents de syndicats et autres « troublemakers” ( fauteurs de troubles ), comme ils aiment s'appeler eux-mêmes les militants de Labour Notes. Il est à noter qu'en clôturant les travaux, Shawn Fain, le nouveau président radical de l'UAW connu aussi pour sa solidarité active avec le peuple palestinien, a prononcé un discours très combatif, soulignant que « la classe ouvrière est l'arsenal de la démocratie et les travailleurs sont les libérateurs »…
S'il est encore trop tôt pour tirer des conclusions définitives, ce qui est certain en revanche, c'est que le crime contre l'humanité commis à Gaza contre le peuple palestinien par Israël et ses complices, commence - enfin - à se retourner contre eux au cœur même de la superpuissance mondiale. Et qu'en outre, la multiplication des secousses pré-sismiques à la base de la société de cette superpuissance américaine, préfigurent le grand tremblement de terre à venir, quel que soit le résultat des élections de novembre prochain. D'autant plus qu'il sera précédé par le grand rendez-vous du mouvement étudiant - et pas seulement - devant et peut-être à l'intérieur de la Convention Démocrate qui, comme en 1968, se tiendra à la même date et encore à Chicago. A l'époque, il y avait environ 10-12 000 manifestants [2] qui ont fait face à la férocité de 15 000 policiers lourdement armés et déchaînés, hurlant “kill the commies” (tuez les cocos). Aujourd'hui, les étudiants mobilisés prévoient qu'ils seront au moins 30 000 devant et autour de la convention démocrate qui se tiendra du 18 au 22 août. Sans doute, la suite des événements s'annonce passionnante... surtout aux États-Unis d'Amérique !…
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Notes
[1] Voir Jewish Voice for Peace, Statement on Columbia University's discriminatory and repressive treatment of Jewish students (Déclaration sur le traitement discriminatoire et répressif des étudiants juifs par l'université de Columbia) : https://www.jewishvoiceforpeace.org/2024/04/24/seder-campus/
[2] « Pour que les vieux se souviennent et les jeunes apprennent », voici un bref, mais génial, aperçu musical des événements historiques qui ont eu lieu lors de la Convention Démocrate de 1968 à Chicago :https://www.youtube.com/watch?v=Pswvi3QN_tI
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États-Unis - Soutien au mouvement étudiant propalestinien !
Le 17 avril, des étudiants de l'Université de Columbia à New York, soutenus par des enseignant·es sympathisant·es, ont installé un campement pour protester contre la guerre israélienne contre Gaza et contre les liens de Columbia avec les universités israéliennes et les entreprises qui font des affaires avec Israël, y compris des ventes d'armes. Dans les jours qui ont suivi, les manifestations et les campements se sont étendus à d'autres collèges et universités, de la Nouvelle-Angleterre au Michigan, en passant par le Texas et la Californie.
Tiré de Inprecor 720 - mai 2024
27 avril 2024
Par Solidarity
Plus de quatre douzaines de syndicats ont adopté des résolutions de soutien aux étudiants. La réponse de l'administration de Columbia aux manifestations pacifiques des étudiant·es a été d'appeler la police de la ville de New York pour qu'elle évacue le campus et arrête les manifestant·es. Des étudiant·es ont fait l'objet de mesures disciplinaires et ont reçu l'ordre de quitter les logements du campus.
Les manifestation·es ont lieu dans le contexte de l'assaut continu des forces de défense israéliennes sur Gaza – qui a tué au moins 34 000 personnes –, de l'augmentation de la violence des colons et de la complicité des forces de défense israéliennes contre les Palestinien·nes en Cisjordanie, et des préparatifs d'un assaut sur la zone densément peuplée de Rafah. Le gouvernement Biden continue de soutenir Israël, en refusant d'appeler à un cessez-le-feu inconditionnel et en opposant son veto à une résolution de l'ONU sur le cessez-le-feu.
Des responsables de campus, des milliardaires donateurs pro-israéliens et des politiciens réactionnaires, y compris le président républicain de la Chambre des représentants, dont le parti est devenu un refuge pour les racistes d'extrême droite et les antisémites de tous bords, ont cyniquement et hypocritement qualifié les manifestations d'antisémites. Netanyahou a qualifié les manifestant·es de « hordes antisémites ». Alors que la presse grand public se fait régulièrement l'écho du mensonge selon lequel les manifestations sont antisémites, il n'y a aucun élément prouvant que des étudiants juifs auraient été pris pour cible. Au contraire, les campements ont été des espaces accueillants où des étudiant·es palestinien·nes, musulman·es et juifs, y compris des membres de Jewish Voice for Peace, se sont joints à d'autres étudiant·es pour s'opposer au génocide à Gaza.
Le Comité national de Solidarity soutient les manifestant·es étudiant·es et leurs objectifs et demande une amnistie immédiate et la levée de toutes les sanctions à l'encontre des manifestant·es. Nous dénonçons l'accusation cynique des manifestant·es pro-palestinien·nes comme étant antisémites et appelons à la protection des étudiants palestinien·nes et musulman·es.
Soutien au mouvement étudiant propalestinien !
Ne touchez pas aux campements !
Amnistie pour tous les manifestant·es !
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Mobilisations étudiantes contre la prolongation de la guerre d’Israël
Depuis le début de la guerre d'Israël contre le peuple palestinien, avec la destruction croissante des infrastructures et les massacres sans fin de la population de Gaza, des manifestations de révulsion ont eu lieu sur les campus universitaires. Les partisans de la guerre d'Israël ont accusé les manifestations pro-palestiniennes sur les campus d'être antisémites. Au fur et à mesure que les tueries et les destructions s'intensifiaient, de nombreux types de manifestations anti-guerre ont également proliféré dans la société américaine, y compris sur les campus, tout comme les demandes des secteurs pro-israéliens de mettre fin à de telles manifestations dans les institutions universitaires.
24 avril 2024 | tiré de Viento sur | Photo : Getty Images. Les manifestants et les soldats de l'État du Texas sont engagés dans un face-à-face tendu à l'Université du Texas (UT) à Austin, au Texas. Là, des policiers ont menotté et arrêté au moins 31 personnes qui participaient à une manifestation étudiante pro-palestinienne sur le campus.
https://vientosur.info/movilizaciones-estudiantiles-contra-la-prolongacion-de-la-guerra-de-israel/
Récemment, à l'Université de Californie du Sud (USC), une étudiante musulmane américaine d'origine sud-asiatique, Asia Tabassum, a été nommée par l'USC pour prononcer son discours de remise des diplômes pour avoir été la première de sa classe. Presque immédiatement, les forces pro-israéliennes à l'intérieur et à l'extérieur de l'université ont exigé que la nomination soit retirée parce qu'elle était musulmane et pro-palestinienne, et ont dédié toutes sortes de messages de haine à la femme concernée. L'USC a capitulé et a annoncé que l'étudiante ne prononcerait pas le discours lors de la cérémonie de son cours. La direction a évoqué des problèmes de sécurité, mais n'a jusqu'à présent pas précisé quels étaient ces problèmes.
Tabassum a publié une réponse sur le site Web du Conseil des relations américano-islamiques, déclarant, entre autres, que « je ne suis pas surpris par ceux qui essaient de répandre la haine. Je suis surpris que ma propre université – où j'ai vécu pendant quatre ans – m'ait abandonné. Il y a eu immédiatement des protestations de la part des étudiants et des enseignants. Finalement, il a dit à l'USC qu'il n'y aurait pas de discours de remise des diplômes et que toutes les personnes invitées à prendre la parole lors de la cérémonie, y compris celles qui devaient recevoir des diplômes honorifiques, n'y assisteraient pas, de peur évidemment de dire quelque chose en faveur de la Palestine.
Quelques jours plus tard, une action étudiante de soutien à la Palestine sous la forme d'un campement, qui se déroulait sur le campus new-yorkais de l'université de Columbia, a été attaquée par la police, qui a procédé à plus d'une centaine d'arrestations. En plus de s'opposer à la guerre d'Israël à Gaza, les étudiants ont exigé que l'université se désinvestisse de ses investissements dans le vaste programme d'armement américain destiné à Israël. Le nombre d'arrestations sur le campus de Columbia a été le plus élevé depuis la manifestation étudiante contre la guerre du Vietnam en 1968, où environ 700 personnes ont été arrêtées.
Avant la descente de police sur le campus, l'Université Columbia a suspendu trois étudiantes – Isra Hirsi, Maryam Iqbal et Soph Dinu – du Barnard College, un corps professoral historiquement exclusivement féminin, pour avoir participé au campement. Isra Hirsi est la fille du représentant du Congrès de Minneapolis, dans le Minnesota, Ilan Omar, l'une des deux femmes musulmanes du Congrès (l'autre est Rashida Tlaib) et la première femme de couleur élue au Minnesota. Le lendemain, il y a eu d'autres suspensions de manifestants. La suspension implique une interdiction d'assister aux cours, le refus d'une chambre dans les dortoirs et le refus de repas à la cafétéria.
Le président de l'Université Columbia, Minouche Shafik, a appelé la police à mettre fin à la manifestation. Elle l'a fait juste après avoir été interrogée par une commission bipartite du Congrès qui pratique la chasse aux sorcières et harcèle les responsables de l'université et de la faculté pour interdire les manifestations pro-palestiniennes. Même la police a déclaré que le campement était pacifique et qu'il n'y avait pas eu de violence ni de menaces. Les arrestations se sont déroulées sans résistance. Shafik n'a pas réussi à justifier sa décision par des arguments crédibles, et les militants détenus ont été accusés d'avoir « accédé illégalement » à leur propre campus !
Les étudiants de Columbia ont réagi à l'attaque en prenant des mesures tous les jours depuis. L'Université, cependant, empêche tous les « étrangers » d'accéder au campus, qui est normalement ouvert aux visiteurs. L'un de ces étrangers a sauté par-dessus une clôture pour participer à la manifestation de ce jour-là : Cornell West, un militant noir bien connu et professeur à l'Union Theological Seminary, affilié à l'Université Columbia. West est également un candidat indépendant à la présidence lors de l'élection de novembre. Il a déclaré à Democracy Now qu'il avait fait l'éloge du mouvement étudiant pour avoir « combattu la domination et l'occupation et l'avoir fait avec une formidable détermination ».
Amy Goodman a rapporté sur Democracy Now le 23 avril : « Alors que l'agression d'Israël contre Gaza marque son 200e jour, les rassemblements et les campements de solidarité avec la Palestine prolifèrent sur les campus universitaires à travers les États-Unis, inspirés par le campement de solidarité avec Gaza de l'Université Columbia. Ici à New York, la police a pris d'assaut un campement d'étudiants à l'Université de New York lundi soir. Plus de 150 personnes ont été arrêtées, dont des étudiants et des membres du corps professoral. Lundi, la police a arrêté 60 manifestants à l'université de Yale, dont 47 étudiants qui avaient organisé un sit-in pour exiger que l'université se désinvestisse des usines d'armement. Il y a d'autres camps sur d'autres campus de nombreuses universités, notamment Michigan-Ann Arbor, l'Université de Californie à Berkeley, l'Université du Maryland, le Massachusetts Institute of Technology et l'Emerson College de Boston.
L'un des thèmes qui a été utilisé pour appeler à l'interdiction des manifestations pro-palestiniennes est qu'elles ont pour but d'effrayer et de menacer les étudiants juifs sur les campus. La Maison-Blanche s'est jointe à ce chœur. Le New York Times rapporte : « Le président Biden a condamné l'antisémitisme sur les campus universitaires dans une déclaration publiée dimanche, trois jours après que plus de 100 personnes protestant contre la guerre de Gaza ont été arrêtées sur le campus de l'Université Columbia. La déclaration de Biden, qui fait partie d'un long message de salutation à la Pâque juive publié depuis la Maison Blanche, ne mentionne pas directement le nom de Columbia, mais indique qu'il y a eu « du harcèlement et des appels à la violence contre les Juifs » ces derniers jours. Cet antisémitisme flagrant est répréhensible et dangereux et n'a absolument pas sa place sur les campus universitaires ou ailleurs dans notre pays », peut-on lire dans le communiqué.
Ce même dimanche matin, la Maison Blanche a publié une déclaration distincte pour répondre directement aux manifestations anti-israéliennes à Columbia, qui se poursuivent cette semaine avec des sit-in étudiants sur le terrain de l'université. « Alors que tous les Américains ont le droit de manifester pacifiquement, les appels à la violence et à l'intimidation physique contre les étudiants juifs et la communauté juive sont manifestement antisémites, inadmissibles et dangereux », a déclaré Andrew Bates, secrétaire adjoint à la communication de la Maison Blanche. La manifestation à l'Université Columbia a eu lieu la même semaine qu'il y avait beaucoup d'autres manifestations à travers le pays pour dénoncer la guerre d'Israël à Gaza. Des manifestations ont bloqué les principales autoroutes de New York et de San Francisco et l'accès aux aéroports de Chicago et de Seattle.
Les Israélites pro-guerre peuvent se sentir de plus en plus minoritaires sur la plupart des campus, mais les accusations de violence antisémite par les manifestants anti-guerre sont infondées et aucun exemple concret n'a été publié. Ce qui est omis dans ce compte-rendu, c'est qu'il y a un secteur important d'étudiants juifs qui participent à des actions pro-palestiniennes et jouent souvent un rôle de premier plan, par exemple à Columbia, où Jewish Voice for Peace est impliqué dans la direction du mouvement depuis novembre et a été l'une des organisations alors officiellement interdites par l'université. bien que JVP ait continué à fonctionner.
Le lundi 22 avril a commencé la fête de la Pâque, qui célèbre la libération du peuple juif d'Égypte et qui en est venue à signifier la libération de tous les peuples opprimés. De nombreux campements ont été fréquentés par des célébrations de la Pâque. Le New York Times, un journal résolument pro-Israël, a dû l'admettre : « La première nuit de Pessah, le son des Quatre Questions a résonné dans les foyers et les rassemblements juifs du monde entier, même dans des endroits improbables et douteux : le centre des manifestations pro-palestiniennes à Columbia et dans d'autres universités où se déroulaient des manifestations. Alors que la nuit tombait sur le campement de Columbia lundi, une centaine d'étudiants et d'enseignants se sont rassemblés en cercle autour d'un auvent bleu où étaient empilées des boîtes de pain sans levain et de nourriture qu'ils avaient préparées dans une cuisine casher. Il y avait des étudiants qui portaient des keffiehs, le foulard traditionnel palestinien, et aussi des kippa juives. Des Haggadah faites à la main – des livres de prières juives de la Pâque – ont été distribuées et des prières ont été récitées en hébreu, maintenant l'ordre traditionnel.
Voilà pour l'antisémitisme des étudiants pro-palestiniens.
Une dernière remarque. Il y a eu des commentateurs qui ont vu des similitudes entre ces campements et ceux qui ont eu lieu dans les années 1960. Sommes-nous confrontés à une nouvelle vague de radicalisation étudiante ?
24/04/2024
Barry Sheppard
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« La Cour suprême est le produit de la domination de la minorité » : l’auteur Ari Berman à propos du système antidémocratique des États-Unis
Alors que la Cour suprême entend les plaidoiries dans des affaires allant de l'interdiction des avortements d'urgence dans l'Idaho à la question de savoir si l'ancien président Donald Trump est à l'abri des poursuites, notre prochain invité soutient que la Cour suprême est le produit de la règle de la minorité. Dans son nouveau livre, le journaliste et auteur Ari Berman explique comment, pour la première fois dans l'histoire des États-Unis, cinq des six juges conservateurs de la Cour suprême ont été nommés par des présidents républicains qui ont perdu le vote populaire, et confirmés par des sénateurs élus par une minorité d'Américains. Ari Berman dit que la composition de la Cour est le produit de deux institutions biaisées : la façon dont nous élisons nos présidents par le biais du collège électoral et la façon dont nous nommons les sénateurs américains – qui sont toutes deux défectueuses parce qu'elles violent toutes deux une personne, un vote.
26 avril 2024 | tiré de democracy.now !
https://www.democracynow.org/2024/4/26/ari_berman
AMY GOODMAN : C'est Democracy Now !, democracynow.org. Je m'appelle Amy Goodman.
Ari Berman nous rejoint aujourd'hui dans notre studio de New York. Son nouveau livre s'intitule Minority Rule : The Right-Wing Attack on the Will of the People – and the Fight to Resist It. Il est le correspondant du magazine Mother Jones sur les droits de vote et l'auteur de Give Us The Ballot : The Modern Struggle for Voting Rights in America. Bienvenue à nouveau à Democracy Now ! C'est un plaisir de t'avoir parmi nous, Ari.
ARI BERMAN : C'est un plaisir de vous voir, Amy. Merci.
AMY GOODMAN : Félicitations pour la sortie du livre.
ARI BERMAN : Merci.
AMY GOODMAN : Pourquoi ne pas commencer par ce qui s'est passé cette semaine, les plaidoiries sur la question de savoir si Trump jouit de l'immunité en tant que président des États-Unis ?
ARI BERMAN : Eh bien, c'était un nouveau creux, même pour cette Cour suprême, parce que cela a montré à quel point ils sont prêts à permettre l'autoritarisme de Donald Trump et à truquer le processus politique pour les républicains. Tout d'abord, vous devez prendre du recul et réaliser comment ils ont pris cette affaire, n'est-ce pas ? Ils ont attendu si longtemps pour s'occuper de l'affaire qu'ils ont rendu pratiquement impossible la tenue d'un procès pour Trump incitant à l'insurrection avant les élections. Donc, en soi, c'était une énorme victoire pour Donald Trump. Et puis, quand vous êtes arrivé aux plaidoiries elles-mêmes, je veux dire, c'était stupéfiant, certaines des choses qu'ils disaient. Ils ont fondamentalement ignoré toute l'histoire de l'insurrection. Et ils semblaient plus préoccupés par le fait qu'un président soit poursuivi pour quelque chose que par un président qui incite à l'insurrection. Ainsi, Samuel Alito dit que cela pourrait être déstabilisant pour la démocratie si un président est poursuivi. Ce qui déstabilisait la démocratie, Amy, c'était l'effort pour renverser l'élection et l'insurrection au Capitole. Cela a donc montré que la Cour suprême est une institution profondément antidémocratique, et qu'elle fera presque tout ce qui est en son pouvoir pour s'assurer que les républicains puissent gagner les élections et que l'autoritarisme de Donald Trump soit autorisé à aller de l'avant.
AMY GOODMAN : Et parlons davantage de l'immunité présidentielle, de ce qu'elle signifie.
ARI BERMAN : Ce que cela signifie, c'est qu'un président peut faire n'importe quoi, fondamentalement, dans l'exercice de ses fonctions et qu'il ne peut pas en être tenu responsable. Je veux dire, ils ont dit très clairement que le président pouvait ordonner l'assassinat de quelqu'un, et à moins qu'il ne soit destitué par le Sénat, il pouvait s'en tirer à bon compte. Alors, rappelez-vous quand Trump a dit : « Je pourrais tuer quelqu'un sur la Cinquième Avenue et m'en tirer à bon compte » ? Essentiellement, c'est ce qu'ils ont plaidé devant la Cour suprême.
Je veux dire, c'était tellement incroyable de voir comment la Cour suprême minimisait l'acte le plus autoritaire de l'histoire américaine moderne et disait essentiellement qu'il ne devrait y avoir aucune conséquence juridique pour cela, et que non seulement il n'y aura pas de conséquences juridiques, mais que les électeurs n'auront même pas l'occasion d'entendre les preuves contre Donald Trump qui ont été amassées par le procureur spécial Jack Smith avant l'élection. Nous sommes confrontés à une situation où, à moins que les électeurs eux-mêmes ne décident de ne pas élire Donald Trump, il n'y aura pas de responsabilité par le biais du processus juridique pour incitation à l'insurrection au Capitole. C'est tout simplement stupéfiant.
AMY GOODMAN : Je me demande si vous pouvez alors nous parler de la Cour suprême actuelle, de la façon dont elle est composée et de la façon dont elle illustre votre thèse principale dans votre nouveau livre, Minority Rule.
ARI BERMAN : Ainsi, la thèse principale de mon nouveau livre est qu'une minorité blanche conservatrice de plus en plus réduite a truqué le processus politique en faveur d'une faction extrême du Parti républicain, essentiellement pour empêcher une majorité beaucoup plus large et plus diversifiée de prendre le pouvoir. Et la Cour suprême en est une parfaite illustration, parce qu'elle est le produit de deux institutions antidémocratiques. C'est le produit des présidents, des présidents républicains, qui ont perdu le vote populaire, et c'est le produit des sénateurs conservateurs, qui ne représentent pas une minorité d'Américains, qui nomment les juges conservateurs. Donc, nous avons un — la façon dont nous élisons les présidents viole une personne, un vote. La façon dont nous élisons les sénateurs va à l'encontre d'une personne, d'un vote. Cela a conduit à une Cour suprême truquée.
Ensuite, la Cour suprême truquée elle-même a encore truqué le processus politique au profit des républicains en vidant de sa substance la loi sur le droit de vote, en autorisant l'argent noir par le biais de Citizens United, et en rendant des décisions qui sont en contradiction avec la majorité des Américains, en annulant Roe v. Wade, en annulant le contrôle des armes à feu, en annulant les protections environnementales. Ainsi, un produit de la domination minoritaire a ensuite approfondi la domination de la minorité aux États-Unis. Et fondamentalement, les républicains ont utilisé les tribunaux, et en particulier la Cour suprême, pour faire toutes ces choses impopulaires, parce qu'ils savent qu'ils ne peuvent pas gagner autrement.
AMY GOODMAN : Parlez de l'histoire, par exemple, de la Convention constitutionnelle, de la raison pour laquelle les États qui sont de plus en plus dépeuplés sont représentés par deux sénateurs, de la même manière que les États qui comptent des millions de personnes de plus ont toujours les mêmes deux sénateurs.
ARI BERMAN : Ce que je voulais faire dans le livre, c'était retracer la crise de la démocratie à laquelle nous sommes confrontés aujourd'hui jusqu'à la période fondatrice et dire essentiellement que les Pères fondateurs ont créé des institutions démocratiques qui n'étaient pas vraiment démocratiques. Et cela a jeté les bases de la crise actuelle que nous avons aujourd'hui, parce qu'en donnant à chaque sénateur le même nombre de représentants – de sorte que chaque État a deux sénateurs, quelle que soit la représentation – cela signifie que vous avez une situation où les États plus blancs, plus petits et plus ruraux obtiennent beaucoup plus de représentation que les États plus diversifiés, plus urbains, plus urbains. plus progressistes. Et cela s'est considérablement aggravé au fil du temps, Amy. Ainsi, en 1790, après la ratification de la Constitution, le plus grand État du pays, la Virginie, comptait 12 fois la population du plus petit État du pays, le Delaware. Aujourd'hui, la Californie, le plus grand État, compte 67 fois plus d'habitants que le plus petit État, le Wyoming. Cela signifie essentiellement que le Sénat assure la règle de la minorité en permettant, essentiellement, à une minorité d'Américains conservateurs d'élire une majorité au Sénat lorsque les républicains sont aux commandes.
AMY GOODMAN : Vous citez John Adams dans Minority Rule, qui dit : « Si une majorité contrôlait toutes les branches du gouvernement, les dettes seraient abolies en premier, les impôts seraient imposés aux riches et pas du tout aux autres, et enfin, une vision carrément égale de tout serait exigée et votée. »
ARI BERMAN : C'est vous dire que les fondateurs n'étaient pas principalement intéressés par l'égalité, ni même, vraiment, par la démocratie. Ils étaient préoccupés par la protection du pouvoir des gens comme eux, c'est-à-dire les riches propriétaires terriens blancs. Et ils ont créé tout...
AMY GOODMAN : Propriétaires terriens de sexe masculin.
ARI BERMAN : Exactement, de riches propriétaires terriens blancs de sexe masculin. Ainsi, une majorité d'Américains ont été exclus du document démocratique le plus important du pays. Les femmes, les Afro-Américains, les Amérindiens et même les Blancs pauvres ont été exclus de ces institutions démocratiques. Et donc, c'est une contradiction fondamentale que le document démocratique le plus important du pays, la Constitution, ait été destiné, à bien des égards, à rendre le pays moins démocratique.
AMY GOODMAN : Parlez de, oh, des pays [sic] comme le Delaware et la Convention constitutionnelle, et ce qu'ils ont menacé, des pays minuscules, par rapport à la Virginie, un État beaucoup plus grand – un État beaucoup plus grand.
ARI BERMAN : Oui, des États, des États plus grands, oui, exactement. C'était fascinant pour moi quand je suis retourné en arrière et que j'ai fait des recherches sur l'histoire, parce que nous avons toutes ces choses qu'on appelle des compromis, n'est-ce pas ? L'idée que chaque État devrait avoir le même nombre de sénateurs est appelée le « Grand Compromis ». Mais c'est en fait la grande concession, parce que beaucoup d'architectes de la Constitution, des gens comme James Madison, détestaient l'idée que chaque État ait le même nombre de sénateurs. Ils voulaient que le Sénat soit fondé sur la représentation proportionnelle. Ils voulaient que ce soit un corps d'élite, mais ils voulaient qu'il représente le plus grand nombre d'Américains. Et fondamentalement, les petits États ont dit : « Si vous ne nous donnez pas le même niveau de représentation, nous quitterons l'Union et trouverons un allié étranger. Nous pourrions rejoindre l'Angleterre ou la France. Ils ont donc pointé un pistolet sur la tempe des délégués et ont dit : « Donnez-nous ce pouvoir, ou nous ne ratifierons pas la Constitution. » La même chose s'est produite avec les États esclavagistes, Amy, par le biais de la clause des trois cinquièmes, de sorte que les États du Sud auraient beaucoup plus de pouvoir à la Chambre des représentants et au Collège électoral.
Donc, ce que nous voyons à travers la Constitution, c'est que ces petits groupes minoritaires – pas les groupes minoritaires comme nous les concevons en termes d'électeurs de couleur, mais les petits États, les États esclavagistes – ils avaient fondamentalement un énorme avantage dans la Constitution. Et ces caractéristiques antidémocratiques, même si nous nous sommes démocratisés depuis, se sont prononcées d'une manière telle qu'elles menacent le gouvernement représentatif aujourd'hui.
AMY GOODMAN : Permettez-moi de me tourner vers Paul Weyrich, qui est décrit comme le « père fondateur du mouvement conservateur », s'exprimant lors d'un rassemblement sur les droits religieux à Dallas en 1980, il y a 40 ans.
PAUL WEYRICH : Maintenant, beaucoup de nos chrétiens ont ce que j'appelle le syndrome du goo-goo – un bon gouvernement. Ils veulent que tout le monde vote. Je ne veux pas que tout le monde vote. Les élections ne sont pas gagnées par une majorité de personnes. Ils ne l'ont jamais été depuis le début de notre pays, et ils ne le sont pas maintenant. En fait, notre influence dans les élections, très franchement, augmente à mesure que la population électorale diminue.
AMY GOODMAN : La signification de ce que Paul Weyrich dit ?
ARI BERMAN : Je veux dire, une citation incroyable qui dit tout haut la partie silencieuse et qui expose vraiment la stratégie du mouvement conservateur, qui est que lorsque moins de gens participent à la démocratie, cela profite à la minorité blanche conservatrice qui se rétrécit. Et ce que je soutiens dans le livre, c'est qu'il y a ces institutions historiques anti-démocratiques, mais il y a aussi toutes ces nouvelles tactiques anti-démocratiques qui s'y superposent, donc des choses comme la suppression des électeurs, la subversion électorale, le gerrymandering, la censure de l'histoire – tout cela est utilisé pour maintenir le pouvoir blanc alors que le pays change démographiquement. Et c'est ce qui rend ces tactiques antidémocratiques si dangereuses.
AMY GOODMAN : Parlez-nous du collège électoral.
ARI BERMAN : Eh bien, c'est une institution fondamentalement antidémocratique. J'ai récemment essayé d'expliquer le collège électoral à ma fille de 9 ans, et elle m'a regardé comme si j'étais folle. L'idée que quelqu'un puisse obtenir plus de votes mais perdre l'élection est tout simplement folle pour elle, n'est-ce pas ? Ou à n'importe qui, quand vous l'expliquez. Et le collège électoral est aussi une institution fondamentalement antidémocratique. Les fondateurs ne faisaient pas confiance au public pour élire directement le président, alors ils ont créé ce mécanisme incroyablement antidémocratique qui donnerait aux hommes blancs de l'élite le pouvoir de choisir le président.
Et c'était fondamentalement défectueux dès le départ, parce que le collège électoral était une base de la façon dont nous élisons nos représentants, ce qui signifie que les petits États avaient plus de pouvoir à cause du Sénat américain, et les États esclavagistes avaient plus de pouvoir à cause de la clause des trois cinquièmes. Ainsi, le poids combiné des États esclavagistes et des petits États signifiait que pour le début de notre pays, Amy, 10 des 12 présidents américains étaient des propriétaires d'esclaves. Dix-huit des 31 premiers juges de la Cour suprême étaient des propriétaires d'esclaves. Et la majorité des présidents de la Chambre avant la guerre civile étaient des propriétaires d'esclaves. Donc, c'est incroyable. Fondamentalement, le racisme est inscrit dans la Constitution. Je veux que les gens comprennent que, parce que nous vénérons la Constitution comme s'il s'agissait d'un document divin, et que nous devons avoir une discussion plus réaliste sur la fondation de notre pays, le racisme est intégré dans nos institutions. C'est toujours un problème aujourd'hui. Et nos institutions sont si désuètes, si antidémocratiques, que nous avons besoin d'une réforme fondamentale pour les changer, pour les démocratiser.
AMY GOODMAN : Quelle est la place des trois cinquièmes dans tout cela ?
ARI BERMAN : Eh bien, ce que les trois cinquièmes signifiaient, c'est que les Afro-Américains étaient définis comme les trois cinquièmes d'une personne. Ce que cela signifie, c'est que même s'ils étaient réduits en esclavage et privés de leurs droits dans le Sud, les États du Sud étaient plus représentés en raison de leur population asservie, ce qui est incroyable. Et ça, c'était autre chose. Lorsqu'ils ont essayé de s'en débarrasser, les États esclavagistes ont essentiellement dit : « Nous ne ratifierons pas la Constitution à moins que vous ne nous donniez ce pouvoir. » Ce que cela signifiait, c'est que les États du Sud avaient un tiers de plus de représentation à la Chambre des représentants en raison de la clause des trois cinquièmes qu'ils n'en auraient eu autrement. Cela a ensuite déformé la présidence, car cela signifiait que la Chambre des représentants avait le pouvoir, avec le Sénat, de déterminer le nombre de votes électoraux. Donc, comme je l'ai dit, ce que cela signifie, c'est que les États esclavagistes avaient un pouvoir disproportionné à la fois à la Chambre des représentants et au Collège électoral jusqu'à la guerre civile.
AMY GOODMAN : Cela me fait penser aux prisonniers dans de nombreux États de ce pays. Par exemple, à New York, tant de personnes de couleur sont venues du nord de l'État, et du nord de l'État, elles comptent comme la population, ce qui augmente la population pour qu'elles aient plus de représentation. Mais ils ne peuvent pas voter.
ARI BERMAN : Exactement. Et le redécoupage des prisons et ce genre de choses n'est qu'un exemple des caractéristiques antidémocratiques qui subsistent aujourd'hui. Et donc, ce que je veux que les gens comprennent, c'est que nous devons réformer ces institutions non démocratiques. Nous ne pouvons pas nous contenter de nous battre pour les droits et les libertés que nous avons aujourd'hui. Nous avons besoin d'une réforme plus vaste pour démocratiser complètement ce pays d'une manière que nous n'avons jamais faite.
AMY GOODMAN : Et c'est la dernière partie de votre titre, Et le combat pour y résister. Pouvez-vous nous parler du National Popular Vote Interstate Compact ? Je veux dire, le Maine vient de se joindre à nous. On en est à quoi ? Il y en a 207 maintenant, ce qui représente 207 votes, qui passe à 270, et tout change.
ARI BERMAN : Exactement.
AMY GOODMAN : Expliquez ce que c'est.
ARI BERMAN : L'idée est que si les États qui totaliseraient jusqu'à 270 votes du collège électoral, ce dont vous avez besoin pour gagner la présidence, s'engageaient à nommer leurs électeurs au vote populaire, cela abolirait alors le collège électoral. Maintenant, je suis sûr que la Cour suprême conservatrice voudrait se prononcer là-dessus, mais c'est un mécanisme pour faire un tour de passe-passe autour de la modification de la Constitution, parce que la Constitution est si difficile à modifier.
Et ce dont je parle dans le livre, c'est, comme vous le dites, de la riposte et de ce long va-et-vient entre les forces démocratiques et antidémocratiques tout au long de l'histoire américaine. Et nous sommes à un autre point de basculement majeur aujourd'hui, où il y a des forces qui tentent de restreindre la démocratie américaine, et il y a des forces qui essaient d'étendre la démocratie américaine. Et c'est vraiment le choix auquel le pays est confronté en ce moment, c'est : dans quelle direction allons-nous aller ?
AMY GOODMAN : Quelle est la place de Trump et du Projet 2025 dans tout cela ?
ARI BERMAN : Eh bien, le Projet 2025 est essentiellement le projet du second mandat de Trump. Et ce qu'il fait, c'est qu'il essaie de consacrer l'autoritarisme de Trump et de l'intégrer à l'ensemble du tissu du gouvernement fédéral. Et c'est pourquoi je veux que les gens comprennent que Trump a un plan pour 2024 qui est beaucoup plus radical et beaucoup plus dangereux que celui dans lequel il s'est engagé en 2016, parce que l'ensemble du mouvement conservateur a maintenant approuvé l'autoritarisme de Donald Trump. Nous devrions donc écouter ce qu'il a à dire. Il a un plan pour rendre le règne de la minorité impossible à renverser. Les gens tiennent la démocratie pour acquise. Et je veux qu'ils comprennent que si Donald Trump revient au pouvoir et met en œuvre son programme autoritaire, il pourrait être très difficile, voire impossible, d'inverser la tendance.
AMY GOODMAN : Trump a fait des affirmations infondées selon lesquelles les démocrates aident les immigrants sans papiers à s'inscrire pour voter illégalement à l'élection présidentielle. C'est Trump qui s'exprime plus tôt cette année.
DONALD TRUMP : Je crois maintenant que c'est la raison pour laquelle ils permettent à ces gens d'entrer, des gens qui ne parlent pas notre langue. Ils les inscrivent pour voter. Et je crois que c'est la raison pour laquelle des millions de personnes affluent dans notre pays. Et cela pourrait très bien affecter les prochaines élections, et je crois que c'est la raison pour laquelle ils le font.
AMY GOODMAN : Votre réponse, Ari Berman ?
ARI BERMAN : Eh bien, c'est un mensonge total. Je veux dire, c'est un autre mensonge total de la part du président. Tout d'abord, les migrants ne traversent pas illégalement la frontière pour voter pour les démocrates. Deuxièmement, il est illégal pour eux de le faire. Et il y a des freins et contrepoids intégrés dans notre système électoral pour empêcher les gens de voter illégalement.
Mais ce qu'il essaie de faire, c'est qu'il essaie d'utiliser ces tactiques alarmistes pour préserver le pouvoir blanc, et il diabolise l'immigration pour essayer de rendre le pays plus blanc. Et il essaie également de rendre le vote plus difficile en diabolisant les immigrants au profit des républicains. Et ce que je soutiens, c'est qu'une grande partie de la poussée républicaine en faveur d'un régime minoritaire aujourd'hui concerne la peur d'un avenir majorité-minorité, dans lequel les Blancs ne seront plus la majorité du pays d'ici 2045. Et je pense que c'est ce qui motive Trump et le mouvement conservateur à construire une forteresse pour arrêter ce qu'ils considèrent comme le siège à venir.
AMY GOODMAN : Qu'est-ce qui vous a le plus choqué au cours de vos années de recherche pour ce livre, Minority Rule ?
ARI BERMAN : À quel point la crise de la démocratie est bien plus grande que Donald Trump. Je pense que beaucoup de gens pensent que Trump est une menace sans précédent, et à bien des égards, il l'est. C'est un accélérateur d'un système politique non démocratique, mais il est aussi le produit d'un système politique non démocratique. Et c'est pourquoi je parle des aspects antidémocratiques de la Constitution. C'est pourquoi je parle de la réaction violente à la démocratie multiraciale pendant la Reconstruction, parce qu'il y a des précédents pour Donald Trump. Il n'est pas sorti de nulle part. C'est un dirigeant autoritaire qui bénéficie d'un système politique profondément antidémocratique. Et c'est pourquoi nous devons changer le système politique lui-même, si nous voulons empêcher d'autres Trump à l'avenir.
AMY GOODMAN : Quels sont les mouvements de résistance les plus prometteurs que vous voyez ?
ARI BERMAN : Je pense que les mouvements de résistance les plus prometteurs à l'heure actuelle se trouvent au niveau de l'État, dans des endroits comme le Michigan, où les gens utilisent la démocratie directe pour étendre leurs droits et lutter contre un système politique truqué, où ils font des choses comme mettre fin au découpage électoral partisan, étendre le droit de vote, consacrer l'accès à l'avortement. Il est très facile d'être consterné par ce qui se passe au niveau fédéral et d'avoir l'impression qu'il est impossible de changer les choses. Mais vous regardez le Michigan, vous regardez le Wisconsin. Beaucoup de choses vraiment intéressantes se passent au niveau de l'État, où la poussée pour la domination de la minorité a conduit à une poussée tout aussi féroce pour la règle de la majorité. Et les forces qui tentent de truquer la démocratie américaine ont conduit à un mouvement pro-démocratie plus large pour la protéger.
AMY GOODMAN : Ari Berman, je tiens à vous remercier infiniment d'être avec nous. Je sais que vous serez à la bibliothèque publique de Brooklyn pour parler avec Chris Hayes lundi soir et faire le tour du pays avec votre livre. Le journaliste et auteur Ari Berman, son nouveau livre, Minority Rule : The Right-Wing Attack on the Will of the People – and the Fight to Resist It, correspondant pour le droit de vote pour le magazine Mother Jones. Je m'appelle Amy Goodman. Merci beaucoup de vous joindre à nous.
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Le choc des cultures
La décision d'Émilise Lessard-Therrien de quitter ses fonctions de porte-parole de Québec solidaire constitue un constat d'échec pour notre parti. Nous n'avons pas su donner la place qui lui revenait à une militante de grand talent dont le dévouement pour la cause est d'une profondeur certaine. On ne peut que souhaiter ardemment son retour en force dans un proche avenir.
Tiré de Le blogueur solitaire
https://leblogueursolidaire.blogspot.com/2024/05/le-choc-des-cultures.html?m=1
mai 04, 2024
Il y a deux manières faciles de réagir à ce départ. La première consisterait à simplement s'attrister, en focalisant notre attention sur l'expérience personnelle d'Émilise. C'est une réaction saine et essentielle, mais qui ne suffit pas. Au pire, ce serait une manière de blâmer Émilise pour ce qu'elle a vécu. L'autre, qui peut vivre avec la première, serait de faire porter tout le blâme à Gabriel Nadeau-Dubois et son entourage immédiat. Le porte-parole masculin et chef parlementaire a sans doute sa part de responsabilité dans cette situation (ce qu'il a lui-même admis), mais une telle logique ne permet pas non plus de développer une réflexion suffisante pour comprendre ce qui se passe et agir efficacement.
Ces deux approches centrées sur le personnel et les personnalités permettent d'éviter de se questionner sur les causes profondes d'un problème qui dure depuis au moins l'élection générale de 2018, comme en a témoigné Catherine Dorion dans son essai Les Têtes brûlées. Elle nous a expliqué en long et en large comment la culture de l'Assemblée nationale et celle des médias ont constitué autant de murs bloquant les possibilités d'action politique créative et subversive. Surtout, elle a illustré comment ces cultures - autoritaire et commerciale - ont une influence majeure sur la culture de l'aile parlementaire d'abord, puis indirectement sur le reste du parti.
La volonté exprimée par la bouche de Gabriel Nadeau-Dubois à l'effet de changer Québec solidaire pour en faire « un parti de gouvernement » donne l'impression d'une capitulation sur toute la ligne face aux institutions. Il semble inviter notre parti qui a toujours voulu « faire de la politique autrement » à devenir résolument un parti comme les autres. On ne peut que comprendre l'urgence de remplacer le gouvernement conservateur actuel par un gouvernement de gauche, même avec un programme modeste. Les membres du caucus, qui observent au quotidien l'arrogance et la bêtise des ministres, doivent ressentir cette urgence constamment.
Mais l'adéquation entre la respectabilité et le succès électoral est trompeuse et conduirait le parti à une nouvelle forme de marginalisation. Prenons en exemple la campagne électorale de 2022. Elle était plus importante par ses moyens financiers, moins audacieuse dans ses propositions, plus étroitement liée aux médias avec l‘autobus de la tournée. Mais au bout du compte, nous avons obtenu un député de plus et moins de votes. Comment penser qu'aller plus loin dans cette direction nous rapprocherait du pouvoir en 2026 ?
Une collision planifiée
La décision de créer un parti politique de gauche comme Québec solidaire repose dès le début sur la volonté de causer un choc entre la culture patriarcale, hiérarchique et même monarchique de nos institutions politiques - ainsi que la culture capitaliste des entreprises médiatiques - avec la culture militante, égalitaire, féministe et autogestionnaire des mouvements sociaux progressistes. Ces contre-cultures ne sont pas sans défauts, et les organisations qui les structurent ne sont pas toujours capables de mettre leurs principes en pratique, mais elles ont toutes en commun la volonté de contester les pouvoirs en place et l'espoir d'une société plus humaine. C'est cet espoir que la candidate Émilise avait cherché à incarner dans sa campagne pour devenir porte-parole et qui a été brisé par quatre mois de pratique politique.
Québec solidaire a toujours vécu dans cette zone de turbulence où la culture autoritaire et la culture de libération se rencontrent et se confrontent. Le simple fait de participer aux élections et aux travaux de l'Assemblée nationale nous met résolument un pied dans la culture dominante qui en est une de domination. Nous avons dû faire des compromis avec cette culture dès le début, par exemple en désignant une « personne candidate au poste de première ministre », condition de notre participation au « débat des chefs ». Mais en même temps, nous avons insisté sur le fait que le parti avait deux porte-paroles ayant la même importance. Nous avons fait de la politique autrement parce que c'est une meilleure manière de militer, mais aussi parce que ça envoie le message que nous avons l'intention de gouverner autrement.
L'élection d'Amir Khadir en 2008 a testé notre capacité à mettre en pratique ce principe d'égalité entre les deux porte-parole. Nous avons déployé divers moyens pour rééquilibrer la situation en faveur de Françoise David, ce qui était un défi, malgré sa notoriété bien établie et la générosité de son partenaire. Dans cette période, Amir a démontré qu'on pouvait très bien siéger à l'Assemblée nationale et rester d'abord un militant. Il a eu le courage de faire l'empêcheur de tourner en rond, le trouble-faite, de se faire une voix au service de la contestation et même de la désobéissance, notamment durant la grande grève étudiante de 2012.
Le choc de 2018
Bien entendu, tant qu'un parti politique demeure relativement marginal, le poids de son aile parlementaire reste limité et le défi d'intégrer le travail parlementaire dans une vision plus large est relativement facile. La période 2008-2018, très occupée avec la rédaction du programme, a été relativement stable quant aux rapports entre les différentes composantes du parti : aile parlementaire, coordination nationale, permanence, associations locales, etc. Tout ça a changé avec l'élection de dix solidaires en octobre 2018. Tout d'un coup, les ressources de l'aile parlementaire ont été multipliées, celles de la permanence du parti ont augmenté aussi, dans un moindre proportion. Tandis que le nombre de membres (à carte ou actifs) du parti demeurait assez stable.
Dans ce nouvel équilibre, l'aile parlementaire a commencé à en mener très large et à s'autonomiser par rapport au reste du parti, sans malveillance, simplement par la force des choses. Une division pratique s'est développée entre les personnes qui font de la politique à temps plus que plein et les autres. En réponse aux dangers posés par cette nouvelle situation, le parti dans son ensemble a essentiellement pratiqué la méthode du déni, évitant soigneusement de mener les débats de fond qui s'imposaient. La démission de notre nouvelle porte-parole est le résultat ultime de cette politique de l'autruche.
Une stratégie de transformation
La question de fond qui sous-tend tout le reste, selon moi, est celle de la stratégie au sens large, c'est à dire que comment nous pensons pouvoir réaliser notre projet, de comment on peut « gagner » collectivement et changer le Québec. L'approche suivie par la direction du parti, informellement et sans processus décisionnel formel jusqu'à maintenant, a toutes les apparences de ce qu'on pourrait qualifier d'électoralisme ou de parlementarisme. Tout est structuré autour du trio « parlement, élections, média ». On choisit de dire et de faire ce qui passe bien dans les médias, ce qui pourrait nous permettre de gagner des votes ou ce qui augmente notre influence à l'Assemblée nationale. Tout le reste est vu comme autant de distractions, de sujets secondaires ou « pas gagnants » pour nous.
On peut difficilement reprocher aux personnes dont c'est le travail à temps plein de préparer des interventions parlementaires, des points de presse ou des campagnes électorales de centrer leur travail sur ces enjeux. On a un problème lorsque la vie du parti est centrée sur ces questions. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas par ces chemins-là que nous pouvons vraiment changer les choses. Certains députés, notamment Andrès Fontecilla, l'admettent volontiers. Les cimetières de l'histoire sont remplis de partis de gauche qui ont gagné des élections pour ensuite décevoir amèrement leur base militante et leur électorat, ouvrant la porte à une revanche de la droite et à une grande défaite sociale. On pense au gouvernement de Bob Rae en Ontario qui a été immédiatement suivi par celui de Mike Harris, ou plus récemment à l'échec de Siriza en Grèce.
Québec solidaire, s'il prend son propre programme au sérieux, doit centrer son action sur les luttes sociales et l'action autonome de la population. Les élections sont au mieux un instrument pour retirer les obstacles institutionnels qui empêchent la société de progresser. Jamais ils ne peuvent se substituer à la mobilisation populaire, la seule force capable de constituer un contrepoids face aux pressions des marchés financiers et du patronat. Bref, tout le monde à QS veut que le parti forme un gouvernement au plus vite. Le débat porte sur les conditions nécessaires à une réelle victoire, qui tiennent en grande partie au rapport que le parti - et son éventuel gouvernement - entretient avec la société.
Mais à qui confier la responsabilité de maintenir le cap, si l'équipe parlementaire « fait du parlement », l'équipe médiatique des médias, etc.? Le comité de coordination national, avec un douzaine de militantes et de militants bénévoles, ne fait pas le poids et ne peut pas compenser pour la masse gravitationnelle autour de l'aile parlementaire. Il faut élargir la direction collégiale du parti en revoyant le fonctionnement (mais pas les responsabilités déjà bien formulées) du conseil national. Celui-ci devrait être constamment en fonction, comme le CCN ou les comités de coordination locaux, plutôt qu'un mini-congrès 48 heures aux six mois. Il devrait pouvoir se réunir plus facilement et plus souvent et inclure des personnes qui représentent le leadership des associations locales et celui des réseaux militants. La présence des réseaux militants et leur développement sont essentiels pour enraciner le parti dans les mouvements sociaux.
Un retour en force des pratiques organisationnelles inspirées du féminisme est aussi indispensable. Les changements de structure ne suffisent pas à remporter une bataille de culture. L'horizontalité, la collégialité et l'inclusion doivent être des préoccupations constantes à tous les niveaux de la structure du parti, des associations locales jusqu'au caucus. Avoir des femmes dans des positions de pouvoir est tout aussi insuffisant, comme l'expérience de Catherine Dorion et d'Émilise Lessard-Therrien en témoigne.
Ceci dit, les statuts ne sont pas qu'une technicalité. Le refus originel de Québec solidaire de se donner une ou un « chef » n'est pas un caprice ou un incongruité. C'est l'expression la plus visible de notre vision égalitaire et radicalement démocratique de l'action politique, en cohérence avec la direction collégiale du comité de coordination, la parité et le fonctionnement participatif. Tout ce qui remet en cause ces principes, tant dans la pratique quotidienne que dans la structure des statuts, doit être rejeté sans appel, plus que jamais. Les bonnes idées d'il y a vingt ans sont des nécessités vitales pour la suite. Si ce que GND entend par « moderniser les structures du parti » signifie une rupture avec ces principes et une capitulation devant la culture politique dominante, nous allons vivre une vraie confrontation lors du congrès de révision des statuts cet automne.
La volonté exprimée par le comité de coordination national de réécrire le programme n'est pas non plus une simple question de style. On conviendra que le programme est lourd et complexe. Ce n'est pas étonnant quand on considère qu'il a été adopté à la suite de six congrès tenus entre 2009 et 2016 et l'implication de centaines de personnes dans sa rédaction. L'idée de produire une nouvelle version du programme, plus accessible et concise, n'est pas mauvaise en soi. Mais si l'idée est de rendre le programme plus « pragmatique », en réponse aux critiques des médias et des adversaires, cette réécriture deviendrait l'occasion d'un virage vers le centre, en plus d'un geste de mépris pour le travail énorme accompli par les militantes et les militants.
Les débats du prochain conseil national (sur la Déclaration de Saguenay et la révision du programme) et du congrès de l'automne (sur les statuts) seront des moments importants pour l'avenir de Québec solidaire. Nous aurons à décider si nous voulons que notre parti devienne une sorte de NPD souverainiste, modérément à gauche et cherchant à plaire plutôt qu'à convaincre ou si nous continuons notre bataille pour des changements profonds et des ruptures avec les institutions économiques et politiques qui nous mènent vers le précipice. Nous devrions être animés par un sentiment d'urgence, pas pour une mythique « prise du pouvoir », mais pour la réalisation de changements réels qui ne peuvent être décrétés d'en haut par un gouvernement, aussi bien intentionné qu'il soit.
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Pourquoi cet appel de François Legault au démantèlement du campement à l’Université McGill ?
Le 2 mai dernier, le premier ministre du Québec appelle le SPVM à démanteler le campement étudiant érigé sur le campus de l'université McGill parce qu'il est illégal. Comment expliquer ce qui semble une bourde de plus de François Legault ? Pourquoi cette ingérence du politique dans le domaine du respect des lois et règlements.
Cette intervention dans le suivi de celles de la Ministre Biron concernant l'ouverture nécessaire d'un Bureau du Québec à Tel-Aviv alors qu'Israël subit l'opprobre internationale depuis que sévit le génocide israélien à Gaza, ne peut s'expliquer que par leur compromission aux dictats du superministre Pierre Fitzgibbon.
À la tête du ministère de l'Économie, de l'Innovation et de l'Énergie, « il est aussi celui qui a vanté le projet de Bureau du Québec à Tel-Aviv, en affirmant qu'il en détenait la paternité. « Moi, j'ai eu l'idée en 2022. On va le faire, c'est sûr. C'est une très bonne idée. » De plus il a ajouté « « Israël, c'est un très beau modèle d'innovation. C'est un des champions du monde ».
Notre superministre québécois subordonne les droits humains aux besoins en innovations dont Israël est le champion. L'usage de l'interlligence articifielle dans la guerre menée à Gaza et les milliers de civils tués par ces innovations militaires, nous font craindre le pire de la part de celui représente les intérêts de la science et de la recherche sur de nombreuses tribunes tant au Québec, qu'à l'international.
Le projet de loi 44 qu'il parraine qui fera passer le dossier de la recherche scientifique sous son contrôle, a de quoi inquiéter. Jusqu'où ce superministre compte-t-il aller ? Que restera-t-il des espaces indépendants si nécessaire à la recherche scientifique ?
L'innovation n'autorise pas les passe-droits au bénéfice des détenteurs de capitaux et à la grande entreprise.
Ghislaine Raymond
5 mai 20224
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Le PL 51 : quand la modernité des chantiers rime avec diversité et instrumentalité
L'industrie de la construction constitue un secteur d'emploi majeur au Québec ; elle génère directement plus d'un emploi sur vingt[1]. L'industrie de la construction est par ailleurs au cœur des efforts de relance économique depuis le début de la pandémie de la COVID-19.
Plusieurs initiatives ont ainsi été déployées dans les dernières années afin d'encourager la croissance du secteur et de sa productivité, notamment pour attirer de nouveaux et nouvelles travailleur·euse·s dans l'industrie. À cet égard, les groupes historiquement exclus, dont les femmes, ont fait l'objet d'une attention constante et soutenue, grâce à la mise en œuvre de différents programmes et assouplissements dédiés à faciliter et accélérer leur entrée dans l'industrie. En 2023, Action travail des femmes (ATF) publiait les résultats d'une vaste étude qui documentait ces initiatives et critiquait l'approche utilitaire adoptée envers les femmes. De plus, elle ne tient pas suffisamment compte du problème historique de leur maintien dans l'industrie[2].
27 avril 2024 | tiré de L'esprit libre
Le projet de loi no 51, Loi modernisant l'industrie de la construction (PL 51) s'inscrit dans la continuité de ces initiatives. Plusieurs des modifications législatives et réglementaires proposées visent en effet à répondre à la « pénurie de main-d'œuvre », cette fois en facilitant l'accès des « personnes représentatives de la diversité de la société québécoise », soit : « les [A]utochtones, les personnes immigrantes, les minorités visibles ou ethniques ainsi que les personnes handicapées ». Cette attention en apparence vertueuse envers les groupes historiquement exclus de l'industrie de la construction ne doit pas nous confondre. Les intentions du ministre du Travail et son souci pour la productivité des entreprises de l'industrie de la construction sont clairement explicités dans l'analyse des répercussions du règlement effectué par le Ministère :
Les mesures implantées ayant contribué à attirer les femmes dans l'industrie de la construction devraient favoriser l'attractivité de cette industrie auprès des personnes représentatives de la diversité de la société québécoise. L'inclusion de ces nouveaux groupes permettrait d'élargir le bassin potentiel de travailleurs et de répondre à la demande de main-d'œuvre de l'industrie de la construction. Les propositions n'entraîneraient pas de coûts supplémentaires pour les entreprises.[3]
Combinées aux mesures implantées en vertu de l'entente Québec-Ottawa conclue en 2021 qui exemptent les employeurs d'obtenir une évaluation de l'impact sur le marché du travail (EIMT) pour la majorité des métiers de la construction (et donc de faire la démonstration de l'échec de leurs efforts de recrutement au niveau local), les modifications réglementaires prévues par le PL 51 ont cependant tout pour dérouler le tapis rouge du recrutement des travailleur·euse·s temporaires, et surtout, leur exploitation éhontée — au nom de la diversité — sur les chantiers du Québec.
Cette orientation, qui assimile les bénéfices de la diversité à leur rentabilité, est hautement problématique. En effet, elle subordonne les droits fondamentaux en matière d'égalité en emploi des personnes concernées à des impératifs économiques conjoncturels, et, par conséquent, conditionne l'atteinte de l'égalité réelle à des considérations commerciales qui risquent à terme de contribuer au fractionnement des luttes sociales. Les femmes et les autres groupes ciblés par le PL 51 méritent mieux qu'une politique qui les assigne au rang d'armée de réserve.
Après les femmes, les « personnes représentatives de la diversité »…
Jusqu'au dépôt du PL 51, les femmes constituaient le seul groupe à l'égard duquel la Commission de la construction du Québec (CCQ) avait jusqu'alors prévu des normes réglementaires différentes en vertu de l'article 123.1 de la Loi sur les relations du travail, la formation professionnelle et la gestion de la main-d'œuvre dans l'industrie de la construction (chapitre R-20). Ces dispositions[4] font l'objet d'une attention soutenue par ATF depuis plusieurs années en raison de leurs effets inégaux et parfois même contre-productifs sur l'accès à l'égalité en emploi des femmes dans la construction. Pourtant, c'est précisément leur extension systématique aux « personnes représentatives de la diversité de la société québécoise » que le PL 51 propose.
Pour rappel, les femmes constituent, à l'heure actuelle en 2024, moins de 3,8 % de l'ensemble de la main-d'œuvre sur les chantiers de construction[5]. Tel que le reconnaît la Commission de la construction du Québec (CCQ), la très lente progression de leur taux de représentativité est directement liée aux problématiques de discrimination et de harcèlement qui font qu'elles sont surreprésentées parmi les travailleur·euse·s qui quittent l'industrie dans les cinq premières années : en 2017, 52 % des femmes qui avaient intégré l'industrie depuis 1997 l'avaient quitté après 5 ans, contre 32 % des hommes[6].
La majorité des mesures mises en place depuis l'adoption en 1996 du premier Programme d'accès à l'égalité pour les femmes (PAEF) continue cependant d'insister sur l'accès des femmes à l'industrie, sans tenir compte ni de la qualité des emplois, ni des conditions d'exercice qu'elles sont à même d'obtenir une fois qu'elles y sont, ni pour les problèmes de maintien qu'elles y rencontrent.
Pensons, par exemple[7], au supposé avantage qui permet aux femmes d'intégrer l'industrie de la construction et d'y exercer le métier de leur choix sans avoir complété un diplôme d'études professionnelles (DEP) sitôt que la disponibilité de main-d'œuvre pour ledit métier dans une région donnée est de 30 % ou moins. Les hommes non diplômés, de leur côté, doivent pour leur part attendre les « ouvertures de bassins » qui surviennent lorsque ce taux est de 5 % ou moins. Une telle mesure a pour effet de détourner la majorité des femmes qui désirent intégrer l'industrie de la poursuite d'une formation professionnelle, alors que le DEP est un facteur de rétention avéré autant chez les hommes que les femmes. LL'augmentation du ratio apprenti/compagnon qui est accordée aux employeurs qui embauchent des travailleuses apprenties a des effets similaires. Mis en place afin de permettre aux employeurs d'augmenter le nombre d'apprenti·e·s sur leurs chantiers, cet assouplissement législatif renvoie une fois de plus les femmes au statut de main-d'œuvre d'appoint, en plus de nuire à la qualité de la supervision et du transfert de compétences. Par la même occasion, cela rend plus difficile la montée en grade et à l'accès au statut de compagnon·gne (et à leur avantage salarial). Enfin, on ne saurait passer sous silence le Carnet référence construction, une plateforme électronique mise en place avec l'intention, certes louable, de promouvoir l'embauche des femmes auprès des employeurs en recherche de main-d'œuvre. Parce qu'il se limite à hypervisibiliser les candidatures des travailleuses sur les listes de références de main-d'œuvre, le Carnet n'offre non seulement aucune garantie aux candidates qu'elles seront embauchées pour des emplois intéressants, mais il contribue de surcroît à entretenir le préjugé selon lequel les femmes bénéficient d'une place privilégiée au sein de l'industrie et à renforcer le sentiment d'hostilité à leur égard.
Ces quelques exemples démontrent que la mise en place d'interventions centrées sur l'accès ne peut, à elle seule, neutraliser les biais systémiques qui font que les travailleuses de la construction peinent à progresser sur le plan professionnel et à se maintenir dans le milieu. Bon nombre de ces mesures ont en outre des effets préjudiciables sur l'intégration des femmes dans les équipes de travail, puisqu'elles alimentent le mythe selon lequel ces dernières bénéficieraient de passe-droits dans l'industrie, et, incidemment, qu'elles n'y mériteraient pas leur place au même titre que leurs confrères masculins. Loin d'avoir fait leurs preuves en matière d'égalité en emploi, ces mesures contribuent donc plutôt au maintien des travailleuses dans la précarité et à leur circulation perpétuelle.
La proposition du PL 51 d'élargir systématiquement la portée de ces mesures originellement pensées pour favoriser la présence des femmes aux « personnes représentatives de la diversité » — en mode one size fits for all et sans diagnostic préalable — soulève donc d'importants enjeux. Tel que l'a dénoncé ATF dans son mémoire soumis à la Commission de l'économie et du travail, cette approche rompt non seulement avec les principes censés guider la mise en place de réelles mesures d'accès à l'égalité (évaluer le système d'emploi relativement à chaque groupe ciblé, identifier les obstacles propres à chacun d'entre eux, déterminer des cibles réalistes et souhaitables, etc.), mais surtout, témoigne du rôle cosmétique qu'accorde le ministre du Travail à la « diversité ». Non seulement à aucun endroit, ni dans le mémoire qu'il a soumis au Conseil des ministres ni dans l'analyse d'impact réglementaire produite par son ministère, les mots « égalité » ou « discrimination » n'apparaissent, mais la motion pour faire entendre l'analyse d'ATF en consultations particulières de l'étude du projet de loi s'est vue fermement refusée par les commissaires de son parti[8].
En misant uniquement sur l'intérêt des employeurs à recruter les personnes qu'il assimile à la diversité québécoise pour répondre à la pénurie de main-d'œuvre, le PL 51 n'offre ainsi aucune garantie pérenne sur leur accès à l'égalité en emploi et leur capacité à affronter les effets des fluctuations économiques de l'industrie. Les mesures « diversitaires » du PL 51 sont en ce sens univoques de l'intention du ministre de pourvoir à l'exploitation d'une main-d'œuvre jetable. Elles visent sciemment à répondre à des besoins ponctuels créés par une surchauffe de l'industrie à laquelle le gouvernement a lui-même contribué — comme l'illustre le développement récent de la filière des batteries[9].
En dérive, l'immigration au secours de la diversité
La vision instrumentale du gouvernement à l'égard de la diversité est rendue d'autant plus évidente qu'il prend soin de spécifier la définition qu'il entend des « personnes immigrantes » faisant partie des « personnes représentatives de la diversité de la société québécoise » : un résident permanent ou ressortissant étranger. Cette définition est, d'une part, restrictive, puisqu'elle exclut les personnes immigrées qui vivent sur le territoire et qui ont été naturalisées, et, d'autre part, extrêmement inclusive puisqu'elle considère comme personne immigrante toute personne relevant d'un autre État qui résiderait sur le territoire canadien. Elle inclut donc les personnes dotées d'un statut d'immigration non permanent, dont celles qui auraient été recrutées par les entreprises via le Programme de travailleurs étrangers temporaires (PTET).
Voilà plusieurs années que le ministre du Travail lorgne ce bassin de main-d'œuvre prospectif. Pensons à ses déclarations dans le cadre du lancement de l'Opération main-d'œuvre en 2021[10]). Il n'est donc pas surprenant de voir que le PL 51 prévoit des mesures afin d'aménager la législation conformément aux désirs des entreprises. En faisant implicitement des travailleur·euse·s temporaires des « personnes immigrantes » et, incidemment, des « représentants de la diversité » en vertu de la Loi, le PL 51 abat donc les dernières contraintes législatives qui restreignaient le recours au PTET.
En vertu des modifications réglementaires mentionnées précédemment, ces travailleur·euse·s recruté·e·s à l'international pourront désormais intégrer l'industrie de la construction sitôt que la disponibilité de main-d'œuvre enregistrée par la CCQ sera de 30 % ou moins pour le métier visé, peu importe les qualifications détenues ou leur reconnaissance formelle. Ielles seront aussi plus aisément « déplaçables » à l'échelle de la province, grâce aux dispositions du PL 51 qui prévoient l'octroi de critères de mobilité régionale préférentiels pour les femmes et les personnes représentatives de la diversité — avec tous les risques de ressac que cela suppose.
Le PTET est cependant un programme tristement célèbre en raison de ses effets délétères sur les conditions de vie et de travail qu'il impose aux travailleur·euse·s qui viennent travailler au Canada avec un permis de travail fermé, comme c'est le cas aussi dans le secteur agricole. Tel que le dénoncent des organisations locales de défense des droits comme le Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTTI) depuis de nombreuses années, le fait que le permis de travail soit lié à un employeur unique renforce la vulnérabilité des travailleur·euse·s à différentes formes d'exploitation et de violations des droits que les organisations comme la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) peinent à endiguer véritablement[11]. C'est pour cette raison que, en octobre 2023, le Rapporteur spécial sur les formes contemporaines d'esclavage de l'Organisation des Nations unies (ONU) intimait au gouvernement fédéral de mettre en place un meilleur accès à la résidence permanente[12].
Dans le domaine de la construction plus particulièrement, une étude réalisée par Marie-Jeanne Blain et Lucio Castracani, en partenariat avec la CCQ et la Table de concertation des organismes au service des personnes réfugiées et immigrantes (TCRI), démontrait pour sa part l'existence de liens ténus entre la croissance de l'immigration temporaire et l'apparition de « zones grises de l'industrie » où sont refoulé·e·s les travailleur·euse·s sans permis de travail pour effectuer des tâches illégales et dangereuses[13]. Dans les autres provinces canadiennes, plusieurs cas d'abus graves impliquant des personnes migrantes détenant un statut d'immigration précaire ont ainsi été répertoriés[14], ce qui a permis de justifier la mise en place d'un programme de régularisation pour les travailleur·euse·s de la construction « sans-papiers » dans la région du Grand Toronto par le gouvernement fédéral en 2019[15].
Ces observations n'empêchent pas les associations patronales du Québec de déplorer la « sous-utilisation » du PTET par rapport au reste du Canada, et de revendiquer des assouplissements afin de faciliter la venue de travailleur·euse·s migrant·e·s pour résoudre leurs problèmes de dotation de personnel[16]. La crainte de voir ces travailleur·euse·s devenir du cheap labor avait d'ailleurs été balayée du revers de la main par le ministre du Travail Jean Boulet en octobre 2023, quelques jours seulement après la déclaration du Rapporteur spécial de l'ONU[17].
À l'heure actuelle, les travailleur·euse·s temporaires forment une très faible minorité sur les chantiers du Québec — 0,5 % selon la CCQ — notamment parce qu'ils et elles sont sous-représenté·e·s dans le secteur par rapport aux autres secteurs d'activité[18]. Les modifications réglementaires prévues par le PL 51 ont cependant tout pour dérouler le tapis rouge du recrutement des travailleur·euse·s temporaires, et surtout, leur exploitation éhontée — au nom de la diversité — sur les chantiers du Québec. À cela s'ajoute les mesures implantées en vertu de l'entente Québec-Ottawa conclue en 2021, qui exemptent les employeurs d'obtenir une évaluation de l'impact sur le marché du travail (EIMT) pour la majorité des métiers de la construction et, par conséquent, de faire la démonstration de l'échec de leurs efforts de recrutement au niveau local.
Conclusion : des pistes de solution concrètes
« Dernier bastion de la masculinité »[19] ou encore « forteresse de béton armé »[20], les métiers et les occupations de l'industrie de la construction forment l'un des secteurs d'emploi les plus homogènes au Québec.
Le PL 51 manque cependant une occasion unique de progresser vers l'égalité de fait dans le secteur de la construction, une opportunité qui, compte tenu du rythme des réformes législatives, pourrait mettre encore plusieurs années à se matérialiser. Selon l'article 126.0.1 de la Loi sur les relations du travail, la formation professionnelle et la gestion de la main-d'œuvre dans l'industrie de la construction (chapitre R-20), la CCQ est tenue de consulter la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) pour l'élaboration de ses mesures visant à favoriser l'accès, le maintien et l'augmentation du nombre des femmes dans l'industrie de la construction. Tel que l'observe ATF depuis plusieurs années, la CCQ adopte cependant une vision étroite de cette obligation, ce qui explique que bon nombre des mesures n'ont pas livré les effets escomptés en matière de représentativité des femmes. Une réforme de l'industrie de la construction axée sur la promotion de l'égalité et de la participation de tous·tes à la mise en œuvre des chantiers de demain devrait donc renforcer les mécanismes de reddition de comptes de la CCQ à l'égard de la CDPDJ. Elle devrait aussi pouvoir assurer la conformité des mesures qui sont mises en place pour les femmes et les groupes nouvellement ciblés aux cadres législatifs en matière d'accès à l'égalité en emploi et de droits de la personne.
L'assujettissement de l'industrie de la construction au Programme d'obligation contractuelle (POC), revendiqué depuis le début des années 1980 par ATF, est par ailleurs la manière qui permettrait au gouvernement d'agir de la façon la plus structurante sur l'accès à l'égalité en emploi dans l'industrie[21]. L'introduction d'obligations contractuelles, dans une formule spécifique à l'industrie de la construction prenant en compte la petite taille de bon nombre d'entreprises et les chaînes de sous-traitance qui les lie, obligerait en effet les employeurs et leurs sous-traitants à adopter des pratiques de recrutement et d'embauches justes à l'égard des groupes sous-représentés, sous peine de sanctions en cas de non-conformité. Il s'agit d'un levier d'action effectif qui donnerait au gouvernement le pouvoir d'agir de façon systémique sur le secteur, tout en favorisant l'accès des individus historiquement concernés par la discrimination aux emplois les plus stables et rémunérateurs de l'industrie. En accord avec les principes de la Charte des droits et libertés de la personne, de telles obligations pourraient donc favoriser une vraie représentativité de la société québécoise sur les grands chantiers qui sont financés par l'État, et donc par l'ensemble des Québécois·e·s. Une véritable diversité sur les chantiers ne serait-elle pas le réel signe de l'entrée de l'industrie dans la modernité ?
Le manque de main-d'œuvre et la crise du logement ne devraient en outre pas nous détourner des considérations humanitaires qui sont censées être au cœur d'une politique d'immigration solidaire, inclusive et vectrice de richesses collectives. L'octroi de permis de travail ouverts, la régularisation du statut des personnes migrantes sans-papiers, l'accès facilité à la résidence permanente et la simplification des mécanismes de reconnaissance des qualifications et compétences acquises à l'étranger devraient ainsi apparaître en tête de liste de toute initiative visant à favoriser la présence des travailleur·euse·s issu·e·s de l'immigration sur les chantiers du Québec. Les projets d'infrastructures qui marqueront la prochaine décennie bénéficieront à l'ensemble des personnes qui résident sur le territoire ; aucune raison ne justifie que les personnes qui les construisent ne soient pas également reconnues et protégées.
Laurence Hamel-Roy et Katia Actif
CRÉDIT PHOTO : Flickr/Peter Burka
[1] Plan d'action pour le secteur de la construction, Québec : Gouvernement du Québec, Mars 2021.
[2] Laurence Hamel-Roy, Élise Dumont-Lagacé et Sophie Pagarnadi, Maintien et stabilisation des travailleuses de la construction au Québec : une industrie à la croisée des chemins, Montréal : Action travail des femmes (ATF), 2023.
[3] Ministère du travail, Analyse d'impact réglementaire : projet de loi modernisant l'industrie de la construction, Québec : Gouvernement du Québec, Janvier 2023, p. 25.
[4] Particulièrement, celles contenues dans le Règlement sur la délivrance des certifications de compétence (r.5) et dans le Règlement sur le Service de référence de main-d'œuvre de l'industrie de la construction (r.14.1).
[5] CCQ, « Les femmes plus nombreuses dans l'industrie de la construction », 8 mars 2024, https://www.ccq.org/fr-CA/Nouvelles/2024/journee-des-femmes(link is external)
[6] CCQ, Les femmes dans l'industrie de la construction - portrait statistique 2022, 2023.
[7] Pour plus d'informations sur ces mesures, voir Laurence Hamel-Roy, Élise Dumont-Lagacé et Sophie Pagarnadi, Op. cit.
[8] Étude détaillée du projet de loi n° 51, Loi modernisant l'industrie de la construction, 28 mars 2024. Voir le Journal des débats de la Commission de l'économie et du travail, Vol. 27, n° 49.
[9] Louis Cloutier, « Filière batterie : la Mauricie manquera de travailleurs de la construction », TVA Nouvelles, 9 décembre 2022, https://www.tvanouvelles.ca/2022/12/09/filiere-batterie-la-mauricie-manquera-de-travailleurs-de-la-construction(link is external)
[10] Conférence de presse concernant l'Opération main-d'œuvre du premier ministre François Legault, du ministre du Travail, de l'Emploi et de la Solidarité sociale et ministre de l'Immigration, de la Francisation et de l'Intégration Jean Boulet et de la ministre de l'Enseignement supérieur Danielle McCanne, 20 novembre 2021.
[11] Voir par exemple Oona Barret, « Des travailleurs migrants dénoncent du travail forcé dans une usine », Pivot, 1er août 2023, https://pivot.quebec/2023/08/01/des-travailleurs-migrants-denoncent-du-travail-force-dans-une-usine-quebecoise/(link is external)
[12] « Canada : Ancrer la lutte contre les formes contemporaines d'esclavage dans les droits de l'homme, demande un expert ONU », Communiqué de presse du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme (HCDH), 6 septembre 2023, https://www.ohchr.org/fr/press-releases/2023/09/canada-anchor-fight-against-contemporary-forms-slavery-human-rights-un(link is external)
[13] Marie-Jeanne Blain et Lucio Castracani, Les obstacles et facteurs de succès à l'intégration et au maintien en emploi des personnes immigrantes dans l'industrie de la construction, Montréal : Centre de recherche et de partage des savoirs InterActions, Équipe de recherche ÉRASME et Savoirs Partagés, Octobre 2023.
[14] Michelle Buckley, Adam Zendel, Jeff Biggar, Lia Frederiksen et Jill Wells, Migrant Work & Employment in the Construction Sector, Genève : Bureau international du travail (BIT), 2016.
[15] Ministre de l'Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Politique d'intérêt public temporaire subséquente pour continuer à faciliter l'accès à la résidence permanente pour les travailleurs de la construction sans statut dans la région du Grand Toronto (RGT) – Prorogation, Ottawa : Gouvernement du Canada, 18 décembre 2023, https://www.canada.ca/fr/immigration-refugies-citoyennete/organisation/mandat/politiques-directives-operationnelles-ententes-accords/politiques-interet-public/residence-permanente-travailleurs-construction-sans-statut-rgt-prorogation.html(link is external).
[16] Voir par exemple Jean-Philippe Cliche, « Programme de travailleurs étrangers temporaires en construction », ACQ Construire, 14 septembre 2022, https://www.acqconstruire.com/actualites/2699-programme-de-travailleurs-etrangers-temporaires-en-construction#:~:text=Un%20programme%20sp%C3%A9cifique%20pour%20l,est%20normalement%20de%20deux%20ans(link is external) et Jean-Sébastien Plourde, « Des talents internationaux pour nous aider à bâtir ! », ACQ Construire, 18 décembre 2023, https://www.acqconstruire.com/relations-du-travail/2963-des-talents-internationaux-pour-vous-aider-a-batir(link is external)
[17] Francis Halin, « Le ministre Boulet veut plus de travailleurs étrangers en construction », Le Journal de Montréal, 23 octobre 2023, https://www.journaldemontreal.com/2023/10/28/le-ministre-boulet-veut-plus-de-travailleurs-etrangers-en-construction(link is external)
[18] CCQ, Analyse provinciale des données sur les personnes immigrantes et résidents non permanents, recensement 2021 de Statistique Canada, Mars 2024.
[19] Geneviève Dugré, Travailleuses de la construction, Montréal : Éditions du remue-ménage, 2006.
[20] Marie-Thérèse Chicha et Éric Charest, Le Québec et les programmes d'accès à l'égalité : un rendez-vous manqué ?, Montréal : Centre d'études ethniques des universités montréalaises (CETUM), Avril 2013.
[21] L'application du POC à l'industrie de la construction fait consensus au sein des cinq organisations syndicales de l'industrie depuis de nombreuses année. Au lendemain du dépôt du PL 51, cet appui avait d'ailleurs été réitéré dans une lettre ouverte demandant au gouvernement Québecois d'intervenir en ce sens. Laurence Hamel-Roy, Katia Atif et Élise Dumont-Lagacé, « Des mesures de diversité qui tombent à plat et rien de plus pour les femmes avec le PL51 », Le Devoir, 14 février 2024, https://www.ledevoir.com/opinion/idees/807865/idees-mesures-diversite-tombent-plat-rien-plus-femmes-pl51(link is external)
Laurence Hamel-Roy est candidate au doctorat au Centre for Interdisciplinary Studies on Society and Culture (CISSC) de l'Université Concordia, où elle mène un projet qui retrace l'histoire des transformations législatives de l'industrie de la construction et leurs répercussions sur les trajectoires professionnelles et militantes des travailleur·euse·s de l'industrie.
Katia Atif est directrice d'Action travail des femmes (ATF), un organisme de défense des droits des femmes, qui soutient depuis près de 50 ans les démarches des femmes de tous âges et origines pour l'accès à des emplois décents et bien rémunérés, particulièrement dans les domaines dits non traditionnels. Cet article est inspiré de l'avis Le projet de loi no 51 : des solutions mal avisées qui confondent les problématiques conjoncturelles et les inégalités systémiques rencontrées par les femmes. Ce dernier a été déposé au nom d'ATF dans le cadre des consultations relatives au projet de loi 51, Loi modernisant l'industrie de la construction. Elles dénoncent les dispositions de ce projet de loi comme témoignant du rapport instrumental du gouvernement à l'égard des groupes sous-représentés dans l'industrie : les femmes, les personnes autochtones, les personnes immigrantes, de minorité visible ou ethnique et les personnes en situation de handicap. À terme, il risque de nuire à l'atteinte de l'égalité en emploi sur les chantiers.
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