Presse-toi à gauche !
Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Argentine - « Le programme de Milei est une offensive contre les femmes et les personnes LGBTQI+ »
Suite à l'élection de Javier Milei, les attaques contre les droits des femmes et les minorités de genre se multiplient dans un pays où le mouvement féministe est particulièrement puissant et présent dans l'administration étatique.
Tiré de la revue Contretemps
30 avril 2024
Par Sabrina Cartabia et Paula Lenguita
Ces attaques sont institutionnelles et structurelles : la disparition du ministère des Droits des femmes en témoigne. Elles prennent aussi la forme d'agressions physiques et sexuelles contre les femmes, les minorités de genre et celles qui militent au sein des associations des droits humains pour la reconnaissance des crimes commis pendant la dictature.
L'une des dernières en date a été commise juste avant la manifestation du 24 mars – date du coup d'État de 1976 commémoré chaque année par une marche – contre une militante de l'association d'enfants de victimes de la dictature H.I.J.O.S, agressée à son domicile par un groupe qui a signé son crime en inscrivant sur le mur le slogan de Milei : VLLC (Viva la libertad carajo, « Vive la liberté putain »).
Peu de temps après l'élection de Milei, en janvier dernier, nous avons recueilli les points de vue de deux intellectuelles féministes, engagées dans le mouvement social et/ou les institutions. Sabrina Cartabia est avocate et conseillère au ministère des Femmes et de la Diversité de la province de Buenos Aires. Paula Lenguita est sociologue, professeure à l'Université de Buenos Aires.
Elles abordent les effets directs et indirects de la politique de Milei sur l'égalité de genre, en lien avec les autres enjeux de son programme : l'approfondissement des inégalités sociales et la destruction des services publics, parmi lesquels l'éducation et l'Université, pour la défense de laquelle une marche a été organisée ce 23 avril 2024.
***
Contretemps (C.) et Mouvements (M.) – Pouvez-vous revenir sur les éléments du programme de Milei qui sont défavorables aux femmes et aux personnes LGBTIQ+ ?
Paula Lenguita (PL) – Le programme d'action politique du parti fondé par Javier Milei, La Libertad Avanza, ne fait aucune référence explicite aux femmes ou aux personnes LGBTIQ+ parce qu'il ne reconnaît pas les discriminations ou les inégalités auxquelles ielles sont confronté·es. Plus encore, il est critique de la promotion de politiques de discrimination positive, parce qu'il considère qu'elles génèrent des discriminations contraires à l'égalité devant la loi.
Cependant, cette pensée politique de Javier Milei connaît aussi des variations. Par exemple, lorsqu'il a été invité à la clôture du festival du parti d'extrême droite espagnol, Vox, en octobre 2022, il s'est positionné dans la lutte contre le « zurderío », un terme péjoratif qu'il utilise souvent pour parler de la gauche politique [« les gauchistes »]. À cette occasion, il a proclamé que cette confrontation suppose que « ce n'est pas le temps des tièdes », et a développé l'argument selon lequel « nous les libéraux sommes supérieurs productivement, nous sommes supérieurs moralement ». Une conception suprématiste qui s'est modérée avec le triomphe électoral, lorsqu'à la clôture de l'élection présidentielle, le 22 octobre 2023, il a parlé en faveur de la « gente de bien » (les gens respectables). Plus récemment, lors de la conférence de Davos, il a rejoué ce scénario du « berger du néolibéralisme », dans une position qui ne se comprend qu'en opposition à un large éventail de positions politiques. Se considérant contre un dénominateur commun qu'il appelle le « collectivisme ».
Dans la cartographie de l'activisme anti-droits (« anti-derechos »)[1], Milei s'oppose explicitement aux politiques de discrimination positive et d'égalité des genres, et il est farouchement opposé aux droits reproductifs. Selon lui, ce sont des instruments qui faussent ce qu'il considère comme l'égalité devant la loi, c'est pourquoi l'une des premières mesures qu'il a souhaité prendre est la suppression du ministère des Femmes, du Genre et de la Diversité, créé en 2019. Cependant, l'abandon de cet engagement de l'État à protéger les droits des femmes et des personnes des minorités de genre [de la « dissidence sexuelle », terme utilisée en Amérique latine pour les personnes LGBTIQ+ ] en matière de violences et de discriminations sera un recul significatif. À plusieurs reprises au cours de la campagne, il a déclaré qu'il s'opposerait à la « politique de l'identité », que l'État n'a pas à financer. Il a également déclaré qu'il supprimerait l'obligation d'éducation sexuelle, car il s'agit d'un domaine où seule la famille pourrait décider, et non l'État. Il a enfin mentionné son intention de soumettre à un référendum l'abrogation de la législation actuelle sur l'interruption volontaire de grossesse, obtenue à la fin de 2020, et ce, même si c'est une initiative anticonstitutionnelle ; car en Argentine, il n'est pas possible de soumettre au vote public l'abrogation de la législation pénale.
Sabrina Cartabia (SB) – Le programme de Milei est défavorable aux femmes et aux personnes LGBTQI+ aux niveaux idéologiques, économiques et institutionnels.
D'un point de vue idéologique, c'est un programme conservateur qui est proposé : ramener la société argentine au début du XIXe siècle. Par exemple, un député de ce groupe a proposé que les hommes puissent avoir le droit de renoncer à leur paternité afin de ne pas être responsables des tâches de soins ou de ne pas payer la pension alimentaire, ce qui nous ramènerait à une situation de discrimination structurelle entre les enfants nés en-dehors ou dans le cadre du mariage. Cette proposition a été faite au moment où le mouvement des femmes a réussi à mettre sur la table du débat public le non-respect du paiement des pensions alimentaires comme un problème qui nécessite une intervention plus efficace de l'État, puisque près de7 pères sur 10 ne remplissent pas leurs obligations, surchargeant ainsi les mères et appauvrissant les enfants lorsque les couples se séparent. Cette offensive idéologique favorise les discours de violence et génère un sentiment d'impunité qui se reflète dans la vie quotidienne des femmes et des personnes LGBTIQ+ , qui ne sont pas considérées comme des personnes ayant des droits, mais comme des citoyen·nes de seconde zone. Dans le même temps, l'offensive idéologique se déploie au niveau institutionnel avec la disparition et l'amputation de domaines d'action publique clés pour le développement de politiques d'égalité entre les femmes et les hommes.
Enfin, sur le plan économique, la déréglementation et la réduction des dépenses proposées par Milei dans le cadre d'un plan d'austérité extrême touchent principalement les classes moyennes et populaires. Les femmes, les enfants, les personnes âgées et les personnes LGBTIQ+ sont particulièrement vulnérables aux conséquences de ces politiques d'austérité sur leur vie quotidienne. Aujourd'hui, ielles se trouvent déjà dans une situation critique, avec des niveaux d'endettement élevés pour garantir leur simple subsistance. L'inflation devrait augmenter fortement, rendant l'accès à la nourriture très difficile, tandis que la dérégulation des loyers laissera de nombreuses personnes à la rue. La récession économique sera particulièrement ressentie par celles et ceux qui ont besoin de l'aide de l'État pour survivre. Milei affirme que la justice sociale est un vol et qu'elle devrait disparaître. Or la responsabilité du soin des autres, qui incombe presque exclusivement aux femmes, les empêche d'atteindre l'autonomie économique car elles sont cantonnées dans des emplois mal rémunérés et leur formation à de meilleurs emplois est entravée.
C. & M. – Depuis son élection, des attaques contre les femmes et les personnes LGBTIQ+ ont déjà eu lieu, comme l'attaque du bus rapportée par Pagina 12. Pouvez-vous revenir sur les différentes formes d'attaques contre les féministes et les minorités de genre que l'on peut observer ?
S. – Nous avons entendu parler d'agressions verbales sur la voie publique, mais aussi d'agressions physiques graves. Par exemple, une enseignante lesbienne a été brutalement attaquéepar un inconnu dans les transports publics et ce qui est peut-être le plus choquant dans cet événement, c'est l'apathie des passagers et du chauffeur de bus, qui n'ont rien fait pour empêcher le passage à tabac. La violence a été érigée en forme légitime d'expression par un personnage, Milei, qui a insulté et abusé des femmes en public chaque fois qu'il en a eu l'occasion. Enfin, des allié·es de ce gouvernement, comme Mauricio Macri, se sont déjà exprimé·es dans les médias pour appelerles groupes qui soutiennent Milei à sortir et à affronter les manifestant·es, qualifiant même d'« orcs » les personnes qui manifestent contre Milei – à l'image des personnages de Tolkien, qui sont des humanoïdes à l'apparence terrible et bestiale.
PL. – Le triomphe de l'extrémiste de droite Javier Milei a d'une manière ou d'une autre encouragé l'expression publique de différentes formes de violence symbolique et physique contre les femmes et la communauté LGBTQI+. Comme vous le dites, il y a eu l'enseignante lesbienne qui a subi une agression physique dans les transports en commun, près de l'Université nationale de Lomas de Zamora, le 23 novembre dernier. Il y a également le récit d'Adriana Carrasco, journaliste lesbienne et militante féministe active depuis les années 1980. Elle a également été victime d'un acte d'intimidation et de violence dans un bar du quartier de Buenos Aires. Ces deux agressions n'ont pas été signalées car le pouvoir judiciaire n'a pas mis en place suffisamment de mesures réparatrices ou préventives pour ces cas. Le cas qui a été signalé est celui d'adolescentes menacées dans une école religieuse, le San Juan Evangelista, situé dans le quartier de La Boca à Buenos Aires. Ces adolescentes ont subi des menaces qui ont été amplifiées sur les réseaux sociaux, telles que « nous allons vous violer, féminazis ».
C & M. – Bien que Milei se soit présenté comme un candidat anti-caste, il mène des négociations avec la coalition de partis de droite PRO (Propuesta republicana, « Proposition républicaine ») de Patricia Büllrich et Mauricio Macri. Quelles en sont les conséquences, en général et plus particulièrement pour l'égalité entre les femmes et les hommes ?
PL. – Bien que Javier Milei ait fondé sa campagne sur l'opposition à l'establishment politique et à la dollarisation, nous savions déjà avant même son entrée en fonction qu'il était en train de négocier avec ce même establishment politique pour former un gouvernement et obtenir les conditions nécessaires pour gouverner à court terme. Plus précisément, les négociations avec le parti de droite que vous mentionnez ont abouti à la présence de deux fonctionnaires-clés du gouvernement précédent de Mauricio Macri dans les mêmes ministères : Patricia Büllrich est responsable du ministère de la Sécurité et Luis Caputo occupe le poste de ministre de l'Économie. De plus, une grande partie de ces négociations se font avec d'ancien·nes fonctionnaires du gouvernement de l'ancien président libéral Carlos Menem dans les années 1990.
Sa trahison immédiate envers ses propres électeur·rices est un coût pour sa propre survie politique. Car même s'il a remporté le soutien d'une majorité lors des élections, il a besoin du soutien politique d'un système de partis qui est en crise. Cette trahison électorale est également nécessaire pour trouver un équilibre dans sa gestion, sur la base de nouveaux partenariats et de contre-pouvoirs afin de mettre en œuvre des réformes draconiennes qui nécessitent l'adhésion d'une grande partie de la « caste politique ». Comme l'ont souligné les féministes elles-mêmes lors des récentes manifestations du 28 septembre et du 25 novembre dans le pays, on peut souligner que c'est aussi une référence à la caste patriarcale. Il suffit de se baser sur ses propos, lorsqu'il a déclaré lors de la foire du livre de l'année dernière qu'il « n'a pas honte d'être un homme, d'avoir un pénis », « ni d'être blond aux yeux bleus ».
SB. – Le PRO était une alliance électorale conservatrice qui a de multiples liens avec le parti de Milei. En fait, Milei est devenu président avec le soutien explicite de personnalités du PRO telles que Macri et Büllrich. Les femmes argentines ont déjà vécu le gouvernement PRO, dont les politiques et décisions publiques étaient très similaires à celles de Milei, au point que Luis Caputo, qui était le ministre des Finances de Macri et qui est aujourd'hui le ministre de l'Économie de Milei, est revenu au pouvoir. Ce gouvernement était opposé à la légalisation de l'avortement et Patricia Büllrich était la ministre de la Sécurité qui a ordonné une répression excessive le 8 Mars 2017 qui a conduit à la criminalisation de femmes qui manifestaient simplement dans l'espace public. Elle est actuellement ministre de la Sécurité de Milei, et elle a pris ses fonctions avec un protocole anti-manifestation qui menace tou·tes celles et ceux qui veulent manifester, mais surtout les femmes parce qu'il leur est interdit d'être présentes avec leurs enfants. En même temps, on peut dire que, dans sa politique, le PRO s'est montré cohérent au sujet de la disparition des domaines porteurs d'égalité de genre.
C. & M. – Quelles sont les régressions que vous redoutez en matière de droit à l'avortement légal ? Quels sont les impacts sur les femmes des autres pays voisins d'Amérique latine ?
SB. – Tout d'abord, nous nous attendons à ce que le financement des services de santé sexuelle et reproductive soit supprimé, puis ils avanceront certainement une proposition législative visant à abroger la loi actuelle. Au-delà, l'effet symbolique de cette attaque frontale contre le droit à l'avortement pourrait permettre aux groupes anti-droits d'agir avec une extrême cruauté dans un contexte de permissivité institutionnelle de la violation des droits.
PL. – En ce qui concerne le droit à l'avortement légal, les politiques du gouvernement de Milei chercheront à faire reculer les avancées récentes. Tout dépendra de la force du mouvement féministe pour arrêter cette progression. Selon les déclarations du président élu pendant la campagne, l'atteinte aux droits sexuels et reproductifs des femmes inclut la loi sur l'Interruption Volontaire de Grossesse adoptée fin 2020. Tout d'abord, il dit qu'il mettra en place une procédure pour abroger la loi, ce qui est anticonstitutionnel comme je l'ai mentionné. Cependant, il cherchera également d'autres moyens de réduire l'application de la loi, par le désinvestissement des services publics qui la mettent en œuvre, et il renforcera probablement au niveau national les initiatives existantes dans certaines provinces, qui mettent en avant la clause de conscience afin de restreindre l'accès aux soins médicaux pour les interruptions de grossesse. Dans le prolongement de cette réduction de l'engagement de l'État, il y a également la politique d'éducation sexuelle et reproductive, qui impose des restrictions poussant les femmes vers des pratiques illégales, avec des conséquences pour leur vie et leur santé. En fin de compte, les féministes devront mener plusieurs batailles pour faire face aux obstacles dans les procédures légales en vigueur, y compris la fourniture de services médicaux sécurisés et l'accessibilité des services actuels aux personnes sans ressources.
En Argentine, l'articulation du mouvement anti-droits avec l'émergence de ce régime privé déclenche des affrontements ouverts avec le mouvement féministe. Mais les Argentines ne sont pas seules, nous comptons sur la force et la présence dans les rues des féministes latino-américaines et du monde en général. Parce que nous savons que cet internationalisme renforce la lutte nationale et consolide notre opposition ouverte contre ces restrictions des droits reproductifs qui mettent en danger la santé et la vie des femmes. Et enfin, cela entraînera une aggravation notable des inégalités sociales et économiques qui touchent les femmes à faible revenu, qui ne peuvent pas se permettre d'accéder à des services médicaux sûrs.
C. & M. – Le système d'éducation publique en Argentine est un symbole en Amérique latine, où les autres pays ont un système public moins développé et une éducation reposant davantage sur le secteur privé. En matière d'éducation, les féministes se mobilisent en faveur d'une Éducation sexuelle intégrale. Quelles sont les craintes liées à la volonté de Milei de privatiser l'éducation ?
SB. – L'ensemble du système public argentin est menacé. Cela inclut l'éducation et la santé. D'abord, parce que la proposition consiste à défaire tous les services publics et à passer à un schéma de privatisation totale. Avec une inflation galopante, le budget prévu en pesos pour 2024 est le même que celui de 2023, où l'inflation a atteint 140 % par an et devrait être de 30 % par mois en 2024. Cela pose un problème en termes d'accès aux services, mais aussi du point de vue de l'emploi, puisque la majorité des personnes travaillant dans les secteurs de la santé et de l'éducation sont des femmes. Dans le même temps, il a été annoncé que les salaires seraient gelés dans tous les emplois publics, avec une inflation qui pourrait atteindre l'hyperinflation, et d'autre part, des systèmes de retraite volontaire seront mis en place et une présence à 100 % est exigée, alors qu'après la pandémie, ces régimes avaient été assouplis, permettant une meilleure conciliation des tâches de travail et de soins dans la logique de la coresponsabilité de l'État pour les responsabilités familiales de celles et ceux qui travaillent. Tous les services publics sont menacés. La pauvreté augmentera de façon dramatique, laissant les classes moyennes actuelles dans une situation de précarité que nous ne pouvons même pas imaginer.
PL. – Comme je l'ai mentionné précédemment, la nomination au ministère de l'Éducation de Carlos Torrendell, en raison de son parcours politique et de ses orientations restrictives, est une autre indication du cap que le président élu essaiera de mettre en œuvre contre l'éducation sexuelle dans le pays. En effet, la privatisation de l'éducation, dans n'importe quel contexte, limite l'accès équitable à une formation de qualité et au respect des droits sexuels et reproductifs. Dans le pays, grâce à la législation en la matière, tous les niveaux d'éducation s'engagent à offrir une approche pédagogique sur ces droits pour les filles, les garçons et les adolescent·es sur l'ensemble du territoire. Cette approche est basée sur des informations précises, objectives et scientifiques avec des contenus fournis par une santé et une éducation publiques, gratuitement assurées par l'État. La privatisation de cette politique pourrait affecter le contenu et la qualité de l'éducation dispensée, car elle serait soumise à des intérêts économiques et à des critères restrictifs différents de l'équité recherchée. Pour être plus précise, la politique restrictive du gouvernement de Milei menace une tradition inclusive consacrée dans l'histoire éducative de notre pays, en introduisant des mécanismes d'exclusion et de différenciation basés sur des différenciations économiques, géographiques et d'accès aux normes académiques, en particulier pour les personnes à faible revenu ou les communautés marginalisées. Une situation qui les empêchera d'accéder à des informations cruciales pour leur santé sexuelle et reproductive. Les orientations restrictives du gouvernement auront un impact sur l'approche publique et démocratique de l'éducation argentine aujourd'hui, ainsi que sur des régressions indéniables en matière de santé sexuelle et de droits reproductifs des élèves.
*
Propos recueillis par Viviane Albenga (membre du comité de rédaction de Mouvements) et Fanny Gallot (co-directrice de publication de Contretemps).
Illustration : © Wikimedia Commons / Romi Pecorari
Note
[1] Le terme de « mouvement anti-droits » renvoie aux franges conservatrices, religieuses ou réactionnaires hostiles au spectre des droits revendiqués par les mouvements féministes et LGBTQI+.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

France - Éditorial : contre l’escalade répressive, pour la solidarité avec la Palestine, faisons front maintenant !
En politique comme dans l'histoire, il existe des moments d'accélération et de bascule. Pour le meilleur mais aussi pour le pire. Nous vivons l'un de ces moments, lourd d'inquiétudes et de menaces pour nos droits et libertés.
Tiré de la revue Contretemps
24 avril 2024
Par Contretemps
Les deux mandats d'Emmanuel Macron sont marqués par des niveaux inédits d'autoritarisme et de répression. D'une très longue liste, on se contentera de mentionner les séquences des Gilets Jaunes, de la mobilisation à Sainte-Soline ou de la révolte des quartiers de l'été dernier. Ce déchaînement de violence d'Etat est l'accompagnement nécessaire d'une politique antisociale d'une grande brutalité et le signe de l'isolement croissant du pouvoir.
Pourtant, un nouveau cap a été franchi depuis le 7 octobre avec la volonté acharnée de criminalisation des expressions de soutien au peuple palestinien. Interdiction totale des manifestations pendant plusieurs semaines, annulation de plusieurs réunions et conférences, expulsion d'une responsable politique palestinienne, poursuites à l'encontre des organisations et des militant.es politiques et du mouvement social, amalgame systématique de la dénonciation des crimes perpétrés par Israël avec l'antisémitisme, pressions et menaces de sanctions dans les universités et les institutions de recherche, un climat liberticide s'est installé dans le pays, avec l'active complicité des médias et d'une large partie du spectre politique.
L'un de ses premiers effets a été le blanchiment de l'extrême droite, désormais considérée comme faisant pleinement partie du prétendu « arc républicain », au moment où en était exclue la première formation politique de la gauche. La défense zélée d'Israël a ainsi permis aux héritiers d'un parti fondé par des anciens Waffen-SS, des miliciens collaborationnistes et des tortionnaires des guerres coloniales de participer à des manifestations censées dénoncer l'antisémitisme.
Dès lors, c'est à juste titre que le Rassemblement National se targue d'avoir remporté une « victoire idéologique » avec le vote à l'Assemblée d'une « loi immigration » qui ouvre la voie à l'instauration de la « préférence nationale », son thème de prédilection. On savait depuis longtemps que le calcul politique du macronisme reposait sur son face-à-face électoral avec l'extrême droite. A présent, on comprend que sa politique vise explicitement à l'installer comme la solution d'alternance légitime face à sa majorité chancelante.
Un instant, on a pu croire que le fond avait été atteint dans la chasse aux sorcières à l'encontre des voix dissonantes. Que le soutien officiel, certes tardif et timoré, à un cessez-le-feu à Gaza, à l'acheminement de l'aide humanitaire, et même à une « solution à deux Etats » marquaient un changement de cap. Que la reconnaissance par la Cour de Justice Internationale de la « plausibilité » du génocide commis à Gaza aurait un impact au sommet de l'Etat. Il a fallu déchanter. A la fin janvier déjà, le ministère de la justice, comptait 626 procédures au motif d' « apologie du terrorisme » en lien avec la guerre à Gaza, et des poursuites engagées à l'encontre de 80 personnes.
Ces dernières semaines ont été marquées par une nouvelle escalade répressive, qui vise des acteur.ices de la gauche sociale et politique, des militant.e.s associatifs, des journalistes et des personnalités intellectuelles. Jean-Paul Delescaut, secrétaire de l'Union départementale CGT du Nord condamné à un an de prison avec sursis pour un tract syndical ; Mohamed Makni, élu municipal socialiste à Echirolles condamné à 4 mois de prison avec sursis pour avoir relayé des messages sur les réseaux sociaux ; Rima Hassan, militante franco-palestinienne candidate sur la liste LFI aux européennes et Mathilde Panot, présidente du groupe LFI à l'Assemblée, convoquées par la Police Judiciaire dans le cadre d'enquêtes pour « apologie d'actes de terrorisme », tout comme Anasse Kazib, syndicaliste SUD-Rail et porte-parole de Révolution Permanente, des militant.es de la section Solidaires Etudiant.es de l'EHESS, la journaliste Sihame Assbague et des dizaines d'autres ; une conférence de Jean-Luc Mélenchon et Rima Hassan à Lille annulée à deux reprises, ce ne sont là que quelques exemples de l'emballement répressif en cours.
Il devient urgent de réagir. La dénonciation des actes liberticides, l'expression de solidarité avec celles et ceux qui sont visés sont indispensables. Mais cela ne saurait suffire. Des actions concrètes, unitaires et de grande ampleur sont nécessaires pour mettre en échec cette politique de l'intimidation et de la peur. Les organisations de la gauche politique et syndicale, le mouvement social, les réseaux internationalistes, les espaces de résistance intellectuelle portent à cet égard une responsabilité particulière.
Comme l'ont déjà proposé des personnalités de la gauche sociale et politique, nous jugeons impératif de construire dès maintenant le front le plus large pour défendre les libertés démocratiques et le droit d'exprimer la solidarité avec le peuple palestinien. Contretemps prendra toute sa place dans cette démarche de rassemblement, indispensable pour arrêter la course au désastre et redonner espoir au camp de l'émancipation.
La rédaction de Contretemps-web
*
Illustration : Photographie de Martin Noda / Hans Lucas / Photothèque rouge.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Macron - Le capitalisme porte la guerre et l’autoritarisme comme la nuée porte l’orage…
Depuis des mois, nous avançons aveuglés par l'éclat des bombes dans les fenêtres des médias et des réseaux sociaux. Nous les voyons tomber sur Gaza ou en Ukraine. Nous continuons, étonnés, étourdis même, par le son des canons qui résonnent au loin.
4 avril 2024 | tiré d'Europe solidaire sans frontières | Crédit Photo. Photothèque Rouge/Milo
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article70617
À mesure que la guerre étend son ombre, nos gouvernants s'y préparent et entendent bien nous y jeter à corps perdus. Et derrière eux, les Bolloré, les Dassaut, les Peugeot et autres marchands de canons se pourlèchent les babines en calculant leurs prochains profits.
Capitalisme, colonialisme, autoritarisme et guerre
Le capitalisme mondialisé sous la domination des États-Unis et de ses alliés est entré dans une crise multidimensionnelle aux contradictions inextricables. Les crises environnementales (sécheresses, inondations, pandémies), les crises financières et économiques (subprimes, dettes…) et la crise d'hégémonie du système capitaliste se conjuguent et se renforcent. Ce système économique à bout de souffle renforce l'exploitation, les inégalités, et pour se maintenir attise la haine, le racisme et l'extrême droite… et la guerre. On en veut pour preuve la montée des budgets militaires partout dans le monde, en même temps que l'autoritarisme des États et la poussée des idées d'extrême droite.
Cette situation donne des ailes à tous les colonialismes à commencer par le projet colonial israélien qui consiste à nettoyer ethniquement les PalestinienNEs pour s'emparer des gisements massifs de gaz sur les rives de Gaza, des terres et de l'eau en Cisjordanie. En Ukraine, la Russie compte bien mettre la main sur les ressources naturelles, les immenses terres arables et les centrales nucléaires. Aux États-Unis, la guerre, pour conserver l'hégémonie sur la globalisation et rester le centre impérial, concentre les flux financiers et économiques. Et en France, le retour d'un impérialisme guerrier enchante les « capitaines d'industrie » et les financiers. Il s'agit pour l'État français de reprendre pied en Afrique et au Moyen-Orient, pour retrouver les marchés et les positions perdues ces vingt dernières années.
Économie de guerre et mise au pas
Avant la guerre, « l'économie de guerre » et « le réarmement »… réclamés par les laquais du capital, les économistes de cour, les intellectuels de préfecture. Ce ne sont pas leurs enfants qui vivront la misère et crèveront sous les balles. Alors, Macron ouvre en grande pompe des usines de poudre et de canons, tandis que le champagne coule à flots dans les salons dorés de la République. Il entend consacrer 413,3 milliards d'euros aux armées de 2024 à 2030. Et pour tout cela, il faut mettre le peuple au pas. Il faut lui apprendre la discipline et le sacrifice. Ainsi, Attal a décidé de cadenasser la jeunesse 10 heures par jour tous les jours en transformant les collèges en casernes, en développant l'uniforme, après le SNU.
Museler la contestation
De leur côté, Darmanin et Dupont-Moretti pourchassent toute parole contestataire, écologique ou sociale. La répression est particulièrement zélée envers l'expression de la solidarité pour le peuple palestinien sous génocide. Fin janvier, le ministère de la Justice comptait 626 procédures pour « apologie du terrorisme » en lien avec la guerre à Gaza. Le secrétaire de l'Union départementale CGT du Nord vient d'être condamné à un an de prison avec sursis pour un tract ; Rima Hassan, candidate sur la liste LFI aux européennes, est convoquée par la police judiciaire pour « apologie d'actes de terrorisme », ainsi que des militantes la section Solidaires ÉtudiantEs de l'EHESS, de SUD-Rail, la journaliste Sihame Assbague, notre propre directeur de publication et des dizaines d'autres… et désormais la députée Mathilde Panot.
Enfin, parce qu'il faudra bien payer pour les canons et le champagne, Le Maire annonce, à grand renfort de coupes dans les budgets de l'éducation, de la santé et de la protection sociale, l'austérité totale.
Tout cela jusqu'à quand ? Accepterons-nous de marcher au pas et d'envoyer nos enfants à l'abattoir ? Ou tournerons-nous nos fusils contre nos propres généraux ? Il est plus que temps de relever la tête et de refuser la censure et la répression. De refuser l'autoritarisme du gouvernement Macron et la guerre qui vient.
Guerre à la guerre ! Solidarité et liberté pour tous les peuples ! Liberté pour la Palestine ! Liberté pour l'Ukraine ! Plus que jamais anticapitalistes et internationalistes ! C'est ce que nous redirons le 1er Mai.
Thomas Rid
P.-S.
• Hebdo L'Anticapitaliste - 705 (25/04/2024). Publié le Mercredi 24 avril 2024 à 16h30 :
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/le-capitalisme-porte-la-guerre-et-lautoritarisme-comme-la-nuee-porte-lorage
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Grèce : Quelles suites après la grève réussie contre la misère ?
Mercredi 17 avril a eu lieu en Grèce une des grèves les plus suivies des dernières années : 100 % dans les transports, 70 % dans la construction, gros chiffres dans les entreprises et la livraison à deux-roues. Mais quasiment rien dans les supermarchés, pourtant au cœur des accusations d'exploitants de la misère. Il faut dire que ces derniers temps, la répression syndicale, qui touche aussi le secteur public, est plus forte que jamais, avec menaces sur les renouvellements de contrats.
25 avril 2024 | tiré de Hebdo L'Anticapitaliste - 705 | Crédit Photo : Banderole des étudiantEs toujours mobiliséEs contre les facs privées - NPA
https://lanticapitaliste.org/actualite/international/grece-quelles-suites-apres-la-greve-reussie-contre-la-misere
Si la participation a été si forte, c'est que la Grèce est quasiment en tête de la vie chère en Europe. Les chiffres donnés par GSEE, la Confédération unique du secteur privé à l'origine de cette grève, sont édifiants : en trois ans, l'huile, produit de base en Grèce, a augmenté de 87 %, les laitages de 34 %, le prix de l'électricité de 39 %. Face à la pauvreté, le Centre KEPE propose l'institution de repas gratuits dans les écoles pour tous les enfants. Les expulsions de propriétaires endettéEs se multiplient, malgré la fréquente opposition solidaire du voisinage. Pour 6 foyers sur 10, le revenu mensuel suffit pour seulement 19 jours, et les « aides » diverses, malgré leur mise en scène, relèvent du bluff, et même du scandale : le ministre de la Santé instaure dans le public un « service spécial » d'opérations... payantes. Et pendant que le gouvernement se réjouit de l'attrait touristique du pays, les revenus engendrés (20 milliards sur les 11 premiers mois de 2023) ne sont en rien employés à lutter contre ce terrible appauvrissement.
Divisions syndicales
Absente des récentes mobilisations, alors que la Fédération du secteur public ADEDY s'y associait, GSEE a fini par appeler à la mobilisation — mais pas ADEDY ! — pour réclamer des salaires dignes et le rétablissement des conventions collectives. Si la grève a été réussie — et notamment dans certaines branches du Public — les manifs l'ont moins été ! L'une des raisons, la division : d'un côté, PAME, le courant syndical du KKE (PC grec) avec un discours autant anti-GSEE qu'anti-droite, de l'autre les syndicats de base et une partie de la gauche radicale, et enfin GSEE avec des accents radicaux strictement pour des effets de tribune, et avec elle une partie de la gauche radicale et réformiste.
ToutEs ensemble !
Comme le dit Prin, le journal du groupe NAR, pour les manifs à Salonique, « les rassemblements ont connu leur plus faible participation depuis de nombreuses années, et cela prouve la crise de l'actuel mouvement syndical et l'absence d'un projet militant et d'un cadre qui donnent envie de lutter aux travailleurEs ». Ce constat vaut en fait pour tout le pays, même si on vérifie une nouvelle fois que l'appel des bureaucrates de GSEE a permis une grève réussie. Pour sortir de ce cadre infernal et ouvrir des perspectives, la mobilisation universitaire contre les facs privées est exemplaire : grâce aux massives AG étudiantes et aux manifs « ToutEs ensemble », elle a su surmonter les divisions pour durer et, même si elle n'a pas encore gagné, elle a montré la voie.
A. Sartzekis, Athènes, le 20 avril 2024
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Portugal - Révolution des Œillets : Les masses en mouvement contre le colonialisme et le fascisme
Qui pouvait imaginer au printemps 1974 qu'une dictature née d'un coup d'État militaire en 1926 tomberait en seulement quelques heures, quasiment sans morts ni coups de feu (1) ? Le 25 avril 1974, le régime fondé par Salazar s'effondre pourtant, ouvrant une brèche dans laquelle va s'engouffrer le peuple portugais au cours des 19 mois suivants. Retour sur la révolution des Œillets, par Ugo Palheta.
Tiré de Gauche anticapitaliste
26 avril 2024
Par Ugo Palheta
Il est vrai que les luttes populaires n'ont jamais cessé au Portugal et que des putschs militaires ont déjà été tentés, mais on perçoit alors généralement le peuple portugais comme apathique – y compris au sein de la gauche internationale.
On estime en outre que les bases du régime salazariste sont solides : les forces de répression s'avèrent féroces et paraissent omniprésentes, à travers notamment un vaste réseau d'indicateurs ; de leur côté, les appareils idéologiques (Église, école, presse) se tiennent fermement du côté de la dictature et diffusent une idéologie particulièrement réactionnaire.
Les officiers sont l'étincelle
Pourtant l'histoire est capricieuse : le 25 avril 1974, la dictature s'effondre comme un château de cartes, grâce à l'action audacieuse menée par de jeunes officiers intermédiaires, réunis dans le cadre d'une organisation clandestine — le Mouvement des Forces armées (MFA). Alors inconnus de la population, ces capitaines et commandants s'étaient d'abord organisés autour de revendications relatives à des questions d'avancement et de statut. Mais à mesure qu'ils discutent ensemble de l'effroyable guerre coloniale menée par le Portugal depuis 1961, qui a conduit à la mort d'au moins 100 000 civilEs africainEs, ils comprennent que cette guerre ne peut être gagnée militairement, que la seule issue est politique, qu'elle doit conduire à l'indépendance des colonies, et que le régime y fera obstacle jusqu'à son dernier souffle. D'où la décision que prend le MFA d'organiser un soulèvement militaire.
Le coût du maintien de l'empire colonial
C'est donc aux colonies portugaises que naît la révolution. Ce sont bien les luttes héroïques menées par les mouvements de libération angolais, guinéens, cap-verdiens et mozambicains qui vont intensifier toutes les contradictions du fascisme portugais, celles-ci se condensant finalement au sein du pilier du régime : l'armée. Sans révolution anticoloniale, pas de révolution antifasciste. En contraignant la dictature à consacrer aux dépenses militaires jusqu'à près de la moitié du budget de l'État, les mouvements anticoloniaux sapent la capacité du régime à satisfaire minimalement les besoins de sa population.
Le Portugal est alors de loin le pays le plus pauvre d'Europe et présente les pires indicateurs en matière de santé, d'instruction, etc. Cela sans compter l'envoi au front de centaines de milliers de jeunes Portugais, la mort de milliers d'entre eux, les dizaines de milliers revenant mutilés, et l'exil forcé — vers la France notamment — de dizaines de milliers de jeunes hommes refusant de faire leur service militaire et de participer à cette sale guerre.
Industrialisation et nouvelle classe ouvrière
En outre, l'ouverture du pays aux capitaux étrangers impérialistes durant les années 1960 a pour conséquence une industrialisation rapide qui bouleverse les équilibres fragiles de la société portugaise, accentue l'exode rural et engendre une nouvelle classe ouvrière, sans l'expérience des défaites antérieures et qui jouera un rôle crucial dans les mois suivant la chute du régime. La guerre coloniale sans fin suscite également une contestation de plus en plus ouvertement politique au sein des universités, favorisant l'émergence d'une gauche révolutionnaire dynamique qui aura son importance au cours du processus révolutionnaire. Car le 25 avril qui, pour certains, devait être une simple transition dans l'ordre vers une démocratie bourgeoise, n'est qu'un début ; le combat va continuer.
Révolution démocratique, dynamique anticapitaliste
Les révolutions n'éclatent jamais pour les raisons et sous les formes qu'avaient imaginées les révolutionnaires. Les raisons de se révolter ne manquent pas, mais personne ne peut prédire quelle étincelle mettra le feu à la plaine.
Dans le cas portugais, c'est ainsi un putsch militaire qui, en faisant tomber la dictature et en fracturant l'État entre différents centres de pouvoir, va amener le peuple à prendre confiance en ses propres forces, à s'organiser et à lutter pour conquérir les libertés démocratiques et transformer les structures économiques et sociales.
Le plus grand mouvement de grève
Dès le 25 avril 1974, alors que le MFA multiplie les communiqués pour inviter la population à rester chez elle, spectatrice du changement de régime, des dizaines de milliers de personnes à travers le pays prennent la rue, acclament et encouragent les militaires insurgés, assiègent les principales institutions de la dictature, ou font pression pour la libération des prisonniers politiques. Dans les deux mois qui suivent, alors que le nouveau pouvoir — alliance entre le MFA, un vieux général opposant de la dernière heure (Spínola) et les principaux partis (dont le Parti communiste portugais, PCP) — tente d'opérer des changements institutionnels et de rationaliser le capitalisme portugais, le pays connaît le plus vaste mouvement gréviste de son histoire tandis que, déjà, des milliers de mal-logéEs s'organisent pour occuper des logements vides.
Auto-organisation
La chute si brutale du régime salazariste engage ainsi le Portugal dans un processus révolutionnaire qui demeure à ce jour le dernier soulèvement populaire à dynamique anticapitaliste en Europe. Dans la mesure où les organisations syndicales et politiques ont initialement une très faible implantation, les classes populaires construisent leurs propres outils démocratiques de lutte : dans les entreprises (commissions de travailleurEs), dans les quartiers (commissions d'habitantEs), dans les campagnes du Sud (ligues paysannes) et, tardivement, parmi les soldats. Cette auto-organisation populaire à vaste échelle radicalise les revendications et les aspirations, dans le sens d'une remise en cause de plus en plus franche de la propriété capitaliste et de la logique du profit.
Et bientôt se multiplient les appels à construire une autre forme de pouvoir : un pouvoir populaire, capable de concurrencer, briser et remplacer l'État capitaliste.
La bourgeoisie reprend la main en novembre 1975
Malheureusement, la stratégie étapiste du PCP (2), la fragmentation de la gauche révolutionnaire et les sectarismes croisés empêchent l'unification de ces formes d'auto-organisation populaire. De son côté, la bourgeoisie portugaise et internationale ne reste nullement l'arme au pied. En suscitant des violences contre-révolutionnaires contre la gauche dans le nord du pays, en soutenant un prétendu « socialisme démocratique » via notamment le Parti socialiste et la droite du MFA, elle parvient progressivement à reprendre le contrôle à l'automne 1975, jusqu'au coup d'État institutionnel du 25 novembre 1975 qui lui permet d'écarter les militaires les plus à gauche, de réunifier les structures de pouvoir et de renforcer les capacités répressives du nouvel État « démocratique ».
Des droits conquis
Les mobilisations populaires ne cessent pas du jour au lendemain mais l'occasion a été manquée. La révolution laisse néanmoins des traces importantes dans la société portugaise, avec la conquête de larges droits démocratiques et d'institutions (l'État social) que la bourgeoisie portugaise a, depuis lors, constamment cherché à démanteler. Et alors que l'extrême droite renaît actuellement au Portugal sur le plan électoral, la mémoire de cette révolution démocratique et sociale demeure un point d'appui pour celles et ceux qui n'ont pas renoncé à rompre avec le capitalisme et à bâtir un autre monde.
Article initialement publié sur le site de l'Anticapitaliste, le 24 avril 2024.
Crédit Photo : JVarlin-Wikirouge.
Print Friendly, PDF & Email
Notes
1. Quatre personnes sont tuées le 25 avril lors de l'assaut populaire du siège de la police politique honnie.
2. Le PCP théorisait depuis les années 1960 la nécessité d'une étape démocratique durable devant précéder nécessairement la révolution socialiste. Or, dès le mois de mai 1974, les travailleurEs mobiliséEs combinent des revendications démocratiques et sociales dans le cadre de grèves dures, que condamne le PCP au nom de la nécessité d'une relance de l'économie portugaise et de ne pas effrayer la petite et moyenne bourgeoisie.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

1er mai : les syndicats doivent organiser la solidarité avec le peuple palestinien
À l'occasion du 1er mai, journée internationaliste par excellence, nous relayons l'appel urgent lancé aux syndicats états-uniens par la Fédération générale palestinienne des syndicats. Il est impératif que les travailleurs et leurs organisations, partout dans le monde, affirment par l'action leur solidarité avec le peuple palestinien soumis actuellement, à Gaza, à une guerre de nature génocidaire et, en Cisjordanie, à une intensification de la politique de nettoyage ethnique.
Tiré de la revue Contretemps
30 avril 2024
Par La Fédération générale palestinienne des syndicats
Frères et sœurs des syndicats et autres organisations syndicales aux États-Unis d'Amérique : au milieu de la douleur et du sang, dans les camps de déplacés, au milieu des décombres et des ruines de nos maisons, ateliers, usines, magasins et institutions détruits par l'occupation « israélienne », en utilisant des armes de fabrication américaine, au nom de la Fédération générale palestinienne des syndicats (PGFTU), nous vous appelons à la solidarité.
Au lieu de célébrer avec vous le 1er mai, Journée internationale des travailleurs, nous sommes occupés à envelopper des dizaines de personnes qui sont tuées 24 heures sur 24 au milieu d'une guerre génocidaire contre notre peuple – dans tous les sens du terme. Cela a conduit à la destruction de tout dans la bande de Gaza (hôpitaux, centres de santé, écoles, universités, rues, purification de l'eau, égouts et autres infrastructures, usines, magasins, centres culturels, mosquées, églises et même des enfants à naître). Aucun d'entre eux n'a été épargné par les bombes, les missiles et les obus de l'occupation (y compris les armes interdites au niveau international, comme le phosphore blanc).
Nous vivons un massacre massif et une dislocation forcée – un nettoyage ethnique – commis contre nous. Cette guerre dévastatrice et ses catastrophes nous ont imposé, à la Fédération générale palestinienne des syndicats à Gaza, de grandes responsabilités : récupérer les corps brisés et même les morceaux de notre peuple, soigner les blessés et essayer de soulager leurs douleurs (sans anesthésiques, antibiotiques ou autres médicaments), traiter les le traumatisme psychologique (surtout des enfants), tout en essayant de transmettre au monde la vérité sur ces souffrances et la catastrophe humanitaire et environnementale. Depuis le début de l'agression, nous, à la PGFTU, nous considérons comme faisant partie intégrante de notre peuple – non séparé de sa réalité. Nous avons souffert et perdu des milliers de membres, de bureaux syndicaux, d'installations et d'autres institutions.
Malgré nos efforts pour apporter une aide à notre peuple avec le soutien limité que nous avons reçu et pour faire entendre haut et fort la voix de notre peuple dans les forums internationaux, nous avons été confrontés à un silence et à une négligence choquants de la part du mouvement syndical international. Cependant, nous reconnaissons qu'il existe des exemples exceptionnels de syndicats, clairement démontrés lors de manifestations dénonçant la guerre de génocide sioniste menée dans la bande de Gaza. Chers camarades des syndicats américains, plusieurs actions ont été révélées au cours de l'agression, qui doivent être observées et dénoncées de près, notamment :
– Premièrement, les syndicats américains doivent dénoncer l'ampleur des crimes de guerre et du génocide commis contre notre peuple, ainsi que la position biaisée et la complicité des États-Unis dans l'autorisation de l'agression. Il faut y faire face et continuer de protester pour exercer des pressions contre l'exportation d'armes fabriquées aux États-Unis vers l'occupation. La pression doit être accrue sur l'administration américaine pour qu'elle abandonne ces actions hostiles contre le peuple palestinien.
– Deuxièmement, il y a la décision israélienne de suspendre ou de résilier les contrats de milliers de travailleurs de la bande de Gaza par les institutions locales, arabes et internationales dans le cadre de la guerre d'extermination, privant les employés de leurs droits et de leur indemnisation. Il aurait été préférable que ces institutions renforcent la sécurité économique des travailleurs en mettant en œuvre des mesures de soutien plutôt que de les licencier. Cette question doit être au cœur de vos préoccupations et de votre combat.
– Troisièmement : le mouvement syndical international, y compris la Fédération internationale des syndicats, s'est replié sur des positions verbales sans prendre de mesures sur le terrain ni faire pression sur les décideurs pour qu'ils mettent fin à cette guerre d'extermination, limitant les activités syndicales à des conférences et des déclarations et sans approfondir la nécessité de garantir l'aide humanitaire, ou d'influencer l'opinion publique internationale pour révéler la vérité sur les crimes sionistes et les pratiques des pays alliés qui continuent de soutenir Israël. Parmi ces mesures figure la lutte pour interdire les syndicats d'occupation au niveau international, car ils sont partenaires dans la guerre de génocide. Nous appelons notamment les syndicats américains à boycotter ces syndicats pour protester contre leur complicité dans cette guerre génocidaire.
– Quatrièmement, les syndicats peuvent jouer un rôle influent aux États-Unis pour venir en aide à des centaines de milliers de familles de travailleurs dont les maisons et les lieux de travail ont été détruits, les obligeant à s'abriter sous des tentes, sans travail ni revenu.
Vous pouvez contribuer à des projets financiers et à des fonds de secours pour les travailleurs et à la sécurité sociale temporaire en coordination avec la Confédération syndicale internationale pour soulager les souffrances de milliers de nos citoyens. Chers camarades… Nous faisons appel à vous pour être notre voix et notre défenseur à l'intérieur et à l'extérieur de l'Amérique. Ce que vivent nos peuples et ce à quoi les travailleurs et les syndicats en particulier sont exposés est la catastrophe la plus horrible connue par l'humanité au cours des dernières décennies.
Nous vous demandons de transmettre notre message et de donner une voix aux souffrances des travailleurs affamés et de leurs familles – pas seulement au peuple américain, pas seulement à vos syndicats, mais au monde entier. Nous sommes un peuple qui endure les bombardements, la faim, la maladie et toutes les formes de souffrance, mais nous sommes déterminés à vivre, à tenir bon et à reconstruire après cette destruction avec notre sang et de nombreux sacrifices. Merci pour vos efforts et bonne année à l'occasion de la Journée internationale des travailleurs. Nous porterons certainement l'étendard de la victoire malgré les massacres et les destructions.
De la part de vos camarades de la Fédération générale palestinienne des syndicats de Gaza.
*
Traduction par Contretemps.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Histoire : le fascisme à l’israélienne
Ce qui est le plus étonnant dans la guerre contre Gaza, c'est… l'étonnement de nombreux observateurs – journalistes, mais aussi chercheurs – devant l'escalade génocidaire d'Israël. Cette apparente surprise, lorsqu'elle est sincère, découle notamment d'une sous-estimation du changement qualitatif représenté par la coalition mise en place dans les derniers jours de l'année 2022.
Tiré de Yaani.
La prolongation du conflit obéit bien sûr aux mêmes motifs que la formation du gouvernement : pour Benyamin Netanyahou, il s'agit inséparablement à la fois de préserver son poste de Premier ministre et de bloquer la procédure judiciaire entamée contre lui.
Mais cet objectif personnel ne saurait dissimuler la toile de fond politique commune au chef du Likoud et à ses alliés, anciens comme nouveaux. Qualifiée par l'ex-Premier ministre Ehoud Barak, qui n'a rien d'un gauchiste, de « gouvernement aux valeurs fascistes » la coalition investie fin décembre 2022 par la Knesset est formée autour d'un Likoud radicalisé (trente-deux députés), allié à deux partis ultra-orthodoxes (dix-huit députés). Et elle comprend aussi, pour la première fois, deux partis suprémacistes, racistes et homophobes (quatorze députés). Benyamin Netanyahou a offert aux dirigeants de ces derniers des ministères essentiels : à Itamar Ben Gvir la Sécurité nationale, à Bezalel Smotrich les Finances mais aussi la tutelle de la Cisjordanie.
Héritiers de Kahane et du Gush Emunim
L'un de ces deux irresponsables qui ne dissimulent même pas leur racisme, Itamar Ben Gvir, s'affiche comme l'héritier du rabbin fasciste Meïr Kahane. Fondateur de la Ligue de défense juive, condamné à cinq ans de prison pour « terrorisme » aux États-Unis, Kahane a fait son aliya en 1971, multipliant les violences anti-Arabes au service de son objectif : un Grand Israël vidé de tous ses Palestiniens.
En 1984, il fut élu à la Knesset, créant un choc tel que pas un autre député n'assistait à ses discours. Ses collègues décidèrent même d'interdire l'incitation au racisme dans le Code pénal et la Loi fondamentale régissant la Knesset. Si bien que Kahane fut exclu du scrutin de 1988. Le 5 novembre 1990, il mourait assassiné à New York.
Toutefois les deux mouvements qui s'en réclamaient – Kach et Kahane Hai – poursuivirent leurs actions violentes. Le 25 février 1994, 29 musulmans en prière dans la mosquée d'Abraham à Hébron seront massacrés par un colon kahaniste, l'Américain Baruch Goldstein – dont le portrait trônera longtemps dans le salon de Ben Gvir. Un mois plus tard, les deux mouvements sont interdits comme « organisations terroristes ». Ils n'en inspireront pas moins Yigal Amir, l'assassin d'Itzhak Rabin, le 4 novembre 1995. Peu avant, Ben Gvir apparut à la télévision en brandissant la plaque minéralogique de la voiture du Premier ministre, et annonça : « Nous avons eu sa voiture, et nous l'aurons lui aussi ».
Bref, la référence au fascisme n'a rien d'excessif s'agissant de Ben Gvir. Condamné à maintes reprises par la justice israélienne, il affichait un extrémisme tel que même l'armée ne l'a pas laissé effectuer son service militaire tant elle le jugeait « dangereux ». Au printemps 2021, évoquant son rôle dans les violences à Jérusalem et au sein des villes dites mixtes, le chef de la police de Jérusalem Kobi Shabtaï déclara à Netanyahou : « La personne qui est responsable de cette Intifada est Itamar Ben Gvir ». Jusqu'aux dernières semaines, avant les élections du 1er novembre 2022, il prônait l'annexion de toute la Palestine et le « transfert » de tous ses habitants arabes. Il se prononçait même pour la déportation des Israéliens « déloyaux » qui « travaillent contre l'État » – parmi lesquels il cite le député arabe Ayman Odeh, mais aussi le député juif Ofer Cassif…
Dans les dernières semaines de la dernière campagne électorale, Ben Gvir a certes tenté d'arrondir son image, mais en ne trompant que les naïfs. Même le général Dan Haloutz, ancien chef d'état-major de Tsahal, estime qu'« il n'a pas changé et ne changera pas » et que ses idées pourraient entraîner une « guerre civile ». Quant au président de l'État d'Israël, Isaac Herzog, il assure : « Cet individu inquiète le monde entier ». « Modération » ? Tout en brandissant son révolver en plein Sheikh Jarrah, il a conseillé à ses partisans criant « Mort aux Arabes » de se contenter de « Mort aux terroristes ». Un de ses colistiers, Almog Cohen, avait d'ailleurs vendu la mèche : il s'agit de créer un « cheval de Troie » pour permette au parti kahaniste Otzma Yehudit (Force juive) d'entrer à la Knesset sans être disqualifié par la Cour suprême… Son bilan depuis dix-sept mois ? Une surenchère permanente dans la guerre contre Gaza, une série de visites provocatrices sur l'Esplanade des mosquées, en compagnie de nombreux colons et, depuis le 7 octobre, la distribution de 100 000 ports d'armes dans un pays où les réservistes et presque tous les colons sont déjà armés…
Quant à Besalel Smotrich, héritier du mouvement de colons Gush Emunim, il exige, lui, l'interdiction des partis arabes, « le plus grand danger aujourd'hui pour [notre] sécurité ». Si son programme principal est l'annexion de la Cisjordanie, sa perspective est essentiellement messianiste : selon lui, l'État d'Israël doit être étendu à l'intégralité de la terre promise par Dieu à Abraham et « dirigé conformément à la Torah et à la Loi juive » – à l'exclusion du judaïsme réformé, qu'il considère comme une « fausse religion ». Son racisme décomplexé va jusqu'à la séparation entre femmes juives et arabes dans les maternités : « Il est naturel, a-t-il expliqué, que ma femme ne veuille pas être allongée à côté de quelqu'un qui a donné naissance à un bébé qui pourrait vouloir assassiner son bébé dans vingt ans ». Cette hystérie anti-arabe se double d'une homophobie obsessionnelle : après l'assassinat en juillet 2015 d'un participant à la Gay Pride de Jérusalem, il n'hésita pas à qualifier celle-ci d'« abomination » et de « parade bestiale »…
C'est pourquoi, j'ai souligné, dès les premiers pas du nouveau gouvernement, les graves dangers qu''il représentait :
1) Pour les Palestiniens, car il entend accélérer la colonisation en vue de l'annexion de la Cisjordanie, voire de Gaza, deux territoires dont les ministres ultra-nationalistes rêvent d'expulser les Palestiniens. Certains se sont même prononcés pour le démantèlement immédiat de l'Autorité palestinienne. Quant à Jérusalem, les provocations de Ben Gvir sur l'Esplanade témoignent de sa volonté de renier le statu quo de 1967. S'il fallait, avant le 7 octobre, un symbole de cette agressivité, l'interdiction du drapeau palestinien le fournirait.
2) Pour les Israéliens, car la coalition veut en finir avec le dernier garde-fou de la démocratie israélienne – la Cour suprême – en donnant « légalement » le dernier mot à la Knesset. C'est ce que des centaines de milliers de citoyens juifs ont dénoncé dans les rues de Tel-Aviv et de Jérusalem tout au long de l'année comme un « coup d'État ». Les suprémacistes planifient d'autres atteintes aux libertés : ils prônent notamment l'interdiction des partis arabes et même le retrait de la citoyenneté aux Israéliens « déloyaux » – et de citer deux députés communistes, l'Arabe Ayman Odeh et le Juif Ofer Cassif. Ce dernier a même failli être expulsé de la Knesset pour avoir appuyé la décision de la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye exigeant qu'Israël s'oppose à toute décision génocidaire.
3) Pour les uns et les autres, car suprémacistes et haredim entendent renforcer le caractère théocratique du régime. Ils tournent ainsi le dos à l'aspiration de la majorité des Israéliens à une forme de laïcité : renforcement du monopole orthodoxe contre réformés et conservateurs, application stricte du shabbat, refus du mariage et du divorce civils, rejet de l'imposition d'un cursus commun aux écoles publiques et religieuses, maintien de l'exemption du service militaire pour les étudiants des yeshivot, etc. Les suprémacistes entendent même rendre la loi du retour plus restrictive, quitte à réduire l'aliya…
4) Enfin, pour la région et le monde, car, au risque d'une troisième Intifada s'ajoute la menace d'une opération militaire contre l'Iran, pour l'empêcher de fabriquer sa bombe. Netanyahou harcèle l'Iran, « oubliant » que, si les mollahs ont pu enrichir leur uranium, c'est parce que Donald Trump avait, sous sa pression, déchiré l'accord sur le nucléaire iranien…
Les Netanyahou, tel père tel fils
L'histoire ne pardonnera sans doute jamais à Benyamin Netanyahou d'avoir rouvert en 2021 les portes de la Knesset aux kahanistes. Rien là, toutefois, d'une alliance contre nature : le chef du Likoud a lui-même grandi dans le sérail sioniste révisionniste. Comment oublier que, dans années 1930, David Ben Gourion appelait Jabotinsky, père du mouvement… « Vladimir Hitler » ? En fait, c'est surtout Mussolini qui soutenait le Betar : il avait mis à sa disposition à Bari un émetteur radio couvrant tout le Moyen-Orient ainsi qu'à Civitavecchia des locaux pour son école de cadres. Le Duce expliqua en 1935 à David Prato, futur grand rabbin de Rome : « Pour que le sionisme réussisse, il vous faut un État juif, avec un drapeau juif et une langue juive. La personne qui comprend vraiment cela, c'est votre fasciste, Jabotinsky ». Benzion Netanyahou, le père de Benyamin, fut non seulement un militant révisionniste, mais un birion (voyou), surnom choisi par les membres de la fraction d'extrême droite du mouvement. Quant à Yaïr, le fils de Benyamin, une provocation suffit à le situer politiquement : il a accepté que sa photographie figure sur une affiche de l'Alternative für Deutschland (AFD) vantant « une Europe libre, démocratique et chrétienne » – son alliance avec les néofascistes compte donc plus pour lui que sa judéité !
Jusqu'où ira cette fascisation d'Israël ? Ben Gvir et Smotrich ne sont pas des extrémistes isolés, ni même marginaux. Sauf crise majeure débouchant sur une nouvelle forme d'union nationale, Netanyahou n'aura pas de majorité sans eux. La gauche juive comme arabe est au plus bas, incapable de proposer une alternative à un électorat populaire hystérisé par la rhétorique raciste. Le risque est grand que l'opposition vote avec ses pieds : des centaines de milliers de citoyens juifs israéliens vivent désormais ailleurs qu'en Israël, et nombre d'autres se sont procuré le passeport d'un État européen. Pour eux comme pour feu Zeev Sternhell, « en Israël pousse un racisme proche du nazisme à ses débuts ».
Une fois encore, la logique du « bonnet blanc et blanc bonnet » rend l'évolution politique israélienne inintelligible. Que tous les partis sionistes, de « gauche » comme de « droite » aient en commun le même projet colonial, est évident. Qu'en particulier en 1947-1949, le Mapam et le Palmakh aient joué un rôle capital dans la conquête des villes et villages arabes et l'expulsion de leurs habitants est un fait historique établi. Et depuis, aucun gouvernement israélien, sauf celui de Rabin, de 1993 à son assassinat, n'a commencé à rompre avec cet engrenage. Mais tout cela ne justifie pas d'attribuer la même dangerosité à un Ben Gvir ou à un Smotrich et aux dirigeants de la « gauche » sioniste. C'est ce que les dirigeants et les militants de la gauche radicale arabo-juive ont compris, appelant depuis près d'une décennie à la constitution d'un front uni contre l'extrême droite et critiquant les abstentionnistes.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La résistance palestinienne n’est pas un monolithe
Alors que les Palestinien·nes s'interrogent sur le génocide qui leur est infligé et sur leurs perspectives de libération nationale, c'est leur rendre un mauvais service que d'aplatir leur diversité politique et les débats complexes en cours.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
28 avril 2024
Par Bashir Abu-Manneh
Depuis le 7 octobre, toute évaluation critique de l'opération militaire du Hamas - sa méthode, sa rationalité, ses cibles ou son rôle dans la fin de l'occupation israélienne - a été difficile à exprimer au sein de la gauche. Il en est ainsi non seulement parce qu'une puissance occupante est en fin de compte responsable du statu quo destructeur, mais aussi parce que critiquer les tactiques d'un groupe agissant au nom des opprimés est perçu comme une atteinte à leur cause légitime.
Cette situation est aggravée par le fait que de nombreuses et nombreux intellectuel.les de gauche ont exprimé un soutien inconditionnel à l'attaque du Hamas, voire l'ont célébré. Unrecent post sur le blog Verso Books place un mouvement religieux socialement régressif comme le Hamas dans la tradition émancipatrice universelle de la gauche, déclarant que « les parapentistes qui ont volé vers Israël le 7 octobre continuent l'association révolutionnaire de la libération et de l'envol. »
Andreas Malm a suggéré que l'opération du déluge d'Al-Aqsa avait obtenu de meilleurs résultats que la première Intifada parce que les Palestinien.nes avaient réussi à remplacer les pierres par des armes militaires - ignorant que l'Intifada était le plus grand mouvement de masse anticolonial auto-organisé de l'histoire palestinienne et qu'elle avait contraint Israël à faire des concessions politiques sans précédent. En effet, affirmer que le Hamas a réussi à obtenir davantage revient à ignorer totalement que son attaque militaire a déclenché un énorme génocide contre le peuple palestinien.
Comme Rashid Khalidi l'a argué, « En regardant les six derniers mois - le massacre cruel de civils à une échelle sans précédent, les millions de personnes sans abri, la famine de masse et les maladies induites par Israël - il est clair que cela marque un nouvel abîme dans lequel la lutte pour la Palestine s'est enfoncée. » Tom Segev concours : « Pour les Palestinien.nes, la guerre de Gaza est le pire événement qu'ils aient connu en 75 ans. Jamais autant de personnes n'ont été tuées et déracinées depuis la nakba, la catastrophe qui les a frappés pendant la guerre d'indépendance d'Israël en 1948, lorsque des centaines de milliers de Palestinien.nes ont été contraints d'abandonner leurs maisons et de devenir des réfugiés. »
En plus des voix individuelles, la guerre de Gaza est aussi une occasion pour les Palestiniens de s'exprimer.
En plus de voix individuelles, des célébrations non critiques du Hamas ont également été observées dans certaines parties des mobilisations de solidarité, par ailleurs inspirantes, de ces derniers jours. « Nous disons justice, vous dites comment ? Brûlez Tel Aviv jusqu'au sol », entend-oncanterdans une vidéo.
De tels slogans, aussi rares soient-ils, sapent la cause palestinienne. Soutenir la Palestine, c'est mettre fin à une occupation illégale et demander des comptes à Israël pour ses violations du droit international. Il ne s'agit pas de soutenir le meurtre de civils israéliens ou la destruction de villes israéliennes. Faire respecter le droit international, c'est le faire respecter pour tout le monde.
Ce type de rhétorique réduit toute une série de positions politiques en Palestine à ce que dit et fait un groupe militant. Elle suppose également que le Hamas parle et agit en permanence au nom de l'ensemble du peuple palestinien, simplement parce qu'il a remporté une élection (avec 45 % des voix) dans les territoires palestiniens occupés en 2006 (principalement dans le cadre d'un vote de protestation contre la corruption de l'Autorité palestinienne et sa réduction à Oslo).
La victoire électorale du Hamas n'est donc pas un chèque en blanc pour l'éternité. C'est d'autant plus vrai qu'en gouvernant Gaza, le Hamas a oublié la démocratie, a eu recours à l'autoritarisme et à la corruption, et a réprimé l'organisation politique et la dissidence. Pour de nombreux Palestinien.nes de Gaza, il est coûteux de dire ouvertement ce que l'on pense ou d'exprimer ses opinions politiques. Mais leur silence n'est pas un soutien au Hamas.
Deux articles parus récemment dans la presse grand public montrent à quel point il est important d'écouter les voix des Palestinien.nes de Gaza qui subissent les conditions extrêmes de génocide, de famine et d'inanition instaurées par l'armée d'occupation israélienne.
Le Financial Timesrécemment a publié un rapport sur l'opinion publique à Gaza, qui donne à réfléchir. Si les Palestinien.nes de Gaza reprochent clairement à Israël d'avoir provoqué une catastrophe humaine à Gaza, la colère et le ressentiment sont de plus en plus vifs à l'égard du Hamas, qui n'a pas su anticiper l'ampleur des représailles israéliennes aux attaques du 7 octobre et protéger les Palestinien.nes pendant la guerre.
L'une des personnes interrogées, Nassim, déclare ouvertement que le Hamas « aurait dû prévoir la réponse d'Israël et penser à ce qui arriverait aux 2,3 millions de Gazaouis qui n'ont nulle part où aller en toute sécurité » et « aurait dû se limiter aux cibles militaires ».
Une autre personne interrogée, Samia, est encore plus accablante. « Le rôle de la résistance est de nous protéger, nous les civils, et non de nous sacrifier », dit-elle. "Je ne veux pas mourir et je ne voulais pas que mes enfants soient témoins de ce qu'ils ont vu et qu'ils vivent dans une tente, souffrant de la faim, du froid et de la pauvreté.
Ces critiques correspondent à ce que de nombreux Palestinien.nes de Gaza ont publié sur les médias sociaux au cours des derniers mois. Elle a également été représentée dans les reportages critiques de la journaliste vétéran anti-occupation Amira Hass.
Dans un article paru récemment dans Haaretz, Amira Hass fait état du mécontentement et des critiques de la population à l'égard des opérations du Hamas et de ce qui est considéré comme le mode de résistance armée extrêmement coûteux du Hamas face à une armée israélienne largement supérieure. Les Palestinien.nes de Gaza se plaignent ouvertement de leur manque de sécurité et de protection contre les représailles attendues d'Israël, ainsi que de l'absence de « planification politique stratégique claire » de la part du Hamas.
Ce qui dérange le plus l'une des personnes interrogées, Basel, c'est que sa critique du Hamas et de son approche de la résistance est assimilée à de la trahison. Comme l'explique Hass, « il est furieux que les Palestinien.nes hors de Gaza et leurs partisans attendent des habitants de Gaza qu'ils se taisent et ne critiquent pas le Hamas, parce que la critique aide ostensiblement l'ennemi. Il rejette l'hypothèse selon laquelle douter des décisions et des actions de ce groupe armé - et le faire publiquement - est un acte de trahison ».
Ces voix critiques sont cohérentes avec les sondages d'opinion les plus récents menés dans les territoires occupés. Bien que les sondages en temps de guerre soient soumis à des défis et à des fluctuations extrêmes, en particulier à Gaza où la peur politique et le silence sont des facteurs importants à prendre en compte pour évaluer l'exactitude des réponses, certaines tendances constantes peuvent être identifiées.
Les sondages montrent que la cote d'approbation du Hamas à Gaza a effectivement baissé de 11 points au cours des derniers mois, pour atteindre un tiers de la population. Le soutien à la lutte armée a également baissé de manière générale. À la question « Selon vous, quel est le meilleur moyen d'atteindre les objectifs palestiniens en mettant fin à l'occupation et en construisant un État indépendant ? », le soutien à la lutte armée a diminué tant en Cisjordanie qu'à Gaza, passant de 63 % en décembre à 46 % en mars. Dans la seule bande de Gaza, il est passé de 56 % à 39 %. Le Hamas lui-même vient de réaffirmer sa volonté de déposer les armeset d'accepter un cessez-le-feu à long terme avec Israël en échange d'un État le long des frontières de 1967.
À Gaza aussi, le soutien à la solution des deux États a augmenté de façon spectaculaire : il est passé de 35 % en décembre à 62 % en mars. Cela reste vrai même si la majorité des Palestinien.nes de Cisjordanie et de Gaza reconnaissent également les obstacles pratiques à une telle solution, à savoir l'expansion du projet de colonisation israélien. Cela indique néanmoins que les Palestinien.nes de Gaza espèrent que l'attention internationale et la pression politique extérieure exercée sur Israël pourraient donner des résultats.
Le soutien à la solution d'un seul État parmi les Palestinien.nes occupés est tombé à 24 % pendant la guerre contre Gaza. La plupart des Palestinien.nes occupés veulent se séparer d'Israël et vivre dans leur propre État, et ils veulent se débarrasser des colonies illégales en Cisjordanie. Le projet colonial contrevient aux droits des Palestinien.nes en vertu du droit international, en particulier le droit à l'autodétermination.
En outre, les Israéliens ont déshumanisé la société palestinienne à l'extrême au cours de cette guerre. Suivant les conseils de leur élite agressive et de leurs médias bellicistes (saturés d'anciens militaires et d'experts en sécurité), les Israélien.nes ont massivement soutenu la décimation de Gaza. Ce qui préoccupe le plus les Israélien.nes, ce sont les otages, pas la guerre. La vie des otages israélien.nes est importante, alors que les Palestinien.nes sont, selon les termes du ministre israélien de la défense, des « animaux humains ».
Motivé par la vengeance et le châtiment, Israël est une société narcissique qui se complaît dans sa propre blessure et qui utilise cette blessure comme excuse pour ses crimes monumentaux contre le peuple palestinien. Les Palestinien.nes trouvent Israël cruel, insensible et horrible, et leur première pensée est « protégez-moi d'Israël ». Est-ce là la société israélienne avec laquelle les Palestinien.nes devraient être censés vivre dans la dignité et avec des droits égaux ?
Quel que soit l'avenir, les Palestinien.nes doivent être en mesure de surmonter leur situation catastrophique collectivement, démocratiquement et sans crainte. Insister sur ce point, c'est renforcer leur droit à l'autodétermination.
Bashir Abu-Manneh
P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Rousset avec l'aide de DeepLpro.
Source : Jacobin
[https://jacobin.com/2024/04/gaza-left-hamas-occupation-war-solidarity->https://jacobin.com/2024/04/gaza-left-hamas-occupation-war-solidarity]
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)0611]
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Palestine : vers une seconde déflagration
De nombreux éléments montrent qu'un élargissement des attaques israéliennes devrait avoir lieu dans les prochaines semaines. Pendant ce temps, en Allemagne, aux États-Unis et en France, la répression de la solidarité tente de l'empêcher de construire une alternative.
Tiré de Inprecor 720 - mai 2024
1er mai 2024
Par Antoine Larrache
En Allemagne, l'interdiction d'un congrès et l'annulation de la participation de Nancy Fraser à une université sont la partie émergée d'une immense pression politique contre la solidarité avec la Palestine, accusée d'antisémitisme. En France, le cortège de militant·es convoqués par la police pour des accusations d'apologie du terrorisme se prolonge, et la répression dans les universités se développe, à l'image de ce qui se passe aux États-Unis. Là-bas, à Los Angeles, New York, Austin, Boston, Chicago ou Atlanta, les mobilisations prennent de l'ampleur : des tentes sont installées, des manifestations et des prises de parole ont lieu. La répression est très forte, avec notamment une centaine d'arrestations mercredi 24 avril à Boston et la tentative continue de créer un amalgame entre
antisionisme et antisémitisme.
Réprimer pour mieux saigner
Une telle répression, contre des mouvements relativement restreints, ne peut signifier qu'une chose : la volonté de faire taire toute solidarité visible avec le peuple palestinien. Alors que, coïncidence ou pas, de nombreux indices semblent prouver l'imminence d'une attaque israélienne à Rafah. En effet, il semble que Netanyahou ait négocié un compromis avec les États-Unis qui consisterait à ne pas lancer de grande attaque contre le Liban ou l'Iran dans l'immédiat, en échange d'un feu vert pour attaquer Rafah. Rafah, une petite ville de 150 000 habitant·es dans laquelle se sont réfugiées 1,5 million de personnes fuyant la guerre et la destruction de leurs habitations, et luttant quotidiennement contre les engins de mort d'Israël, contre les maladies et la famine. Car Israël, non content de massacrer et de détruire, empêche toujours l'aide humanitaire de parvenir dans la bande de Gaza, poursuivant ainsi son œuvre génocidaire.
Massacrer à Gaza et à Rafah est un point d'orgue du projet sioniste mené par l'extrême droite au pouvoir en Israël : il s'agit de supprimer toute présence palestinienne dans cette région, en attendant de s'attaquer plus directement à la Cisjordanie, voire plus. Les attaques de colons et de l'armée d'occupation d'Israël contre les Palestinien·nes n'ont cessé d'augmenter depuis le 7 octobre. De plus, depuis le début de l'année, près de 1 100 hectares ont été déclaré terres domaniales, un statut qui donne leur contrôle au gouvernement israélien, soit déjà deux fois plus qu'en 1999, jusque-là année record. Les logiques guerrières et génocidaires ont leurs propres dynamiques : négocier de nouveaux financements militaires auprès des États-Unis, acheter des armes à ces derniers ou à la France, réprimer les populations, attaquer une région, tout cela pousse à en faire toujours plus et il n'est pas exclu qu'après avoir attaqué Rafah, Israël attaque aussi le Hezbollah au Liban, l'Iran, dans une fuite en avant qui correspond également à l'état du monde. En effet, de l'Ukraine aux Philippines, de la Palestine à Taïwan, le monde est de plus en plus militarisé (les budgets militaires ont augmenté de 6,8 % en 2023 atteignant 2 400 milliards de dollars), les zones d'influence sont de plus en plus disputées dans ce monde en crise profonde, le nationalisme et les extrêmes droites se renforcent.
Agir, vite et fort
Il y a donc urgence à ce que les solidarités internationales s'expriment de façon militante. Dans les universités du monde entier, dans les entreprises, aux élections européennes, tous les lieux d'intervention seront utilisés pour faire face au massacre en cours.
Il y a urgence à ce que notre mobilisation trouve un second souffle pour reconstruire des mobilisations de masse, capables de faire peur à nos dirigeants. Boycotter les produits et les entreprises qui collaborent, manifester, construire des collectifs de base, organiser des réunions de formation et de mobilisation sont nos tâches élémentaires. À cela s'ajoutent des discussions stratégiques sur la construction du mouvement : nous avons besoin de combiner, d'une part, une compréhension fine des enjeux de la situation, du rôle de l'impérialisme, de la nature du sionisme, de la nécessité d'une révolution régionale pour rejeter Israël, mais aussi les gouvernements arabes qui sont complices de la colonisation et des massacres et n'hésitent pas à réprimer leurs propres populations, avec, d'autre part, un mouvement large, très unitaire, pour arrêter les massacres et la répression, capable donc de compromis avec des forces avec lesquelles nous pouvons avoir de grands désaccords.
Construire une grande contre-offensive internationale, mobiliser les quartiers populaires, reconstruire une conscience de classe, internationaliste, faire face au racisme et au fascisme, contre les impérialistes, endiguer le développement du militarisme, tels sont les enjeux de la situation.
Le 27 avril 2024
Antoine Larrache est rédacteur d'Inprecor et membre de la direction de la IVe Internationale et du NPA.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Le gouvernement Nétanyahou ordonne la fermeture d’Al Jazeera en Israël
Affirmant qu'elle menace sa sécurité, l'exécutif israélien a décidé de fermer la chaîne qatarie “Al Jazeera” dans le pays. Décrit comme un “organe de propagande du Hamas” par Nétanyahou, le diffuseur était l'un des derniers médias internationaux encore présents à Gaza. Sa fermeture fait couler beaucoup d'encre, et intervient alors que le Qatar tient un rôle clé dans les négociations pour une trêve à Gaza.
Tiré de Courrier international. Photo : Les bureaux de la chaine de télévision qatarie Al Jazeera à Ramallah, en Cisjordanie occupée, le 5 mai 2024. Photo Zain Jaafar / AFP
Ce dimanche 5 mai, “le gouvernement israélien a voté à l'unanimité la fermeture de la chaîne de télévision qatarie Al Jazeera en Israël, en raison de sa couverture de la guerre à Gaza”, relaie le quotidien israélien Ha'aretz. L'exécutif a donné le feu vert à Shlomo Karhi, ministre de la Communication, pour interrompre la diffusion du média en Israël – en anglais comme en arabe –, pour “fermer ses locaux” dans le pays, mais aussi pour “confisquer le matériel utilisé par son personnel, à l'exception des téléphones et des ordinateurs”, et “limiter l'accès à son site internet sur le territoire israélien”. Selon le Shin Bet, service de sécurité intérieure israélien, la couverture par la chaîne de la guerre à Gaza “nuit à la sécurité de l'État”, rapporte Ha'aretz.
Début avril, le Parlement israélien avait voté une loi permettant d'interdire la diffusion en Israël de médias étrangers portant atteinte à la sécurité de l'État – un texte qui visait la chaîne qatarie. Ce dimanche, Shlomo Karhi s'est félicité de cette décision sur X, affirmant : “après une trop longue attente et de trop nombreux obstacles juridiques, nous avons enfin pu mettre un terme à la machine d'incitation [à la haine] bien huilée de la chaîne, qui nuit à la sécurité du pays.”
Le média dénonce une décision “dangereuse”
Le directeur du bureau d'Al Jazeera en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés, Walid Al-Omari, a dénoncé une décision “dangereuse et politique” qui “intervient après une campagne […] des ministres d'extrême droite” du gouvernement israélien. Il a précisé que le service juridique de la chaîne “préparait une réponse à cette fermeture”.
L'animosité d'Israël à l'égard de la chaîne qatarie ne date pas d'hier : le gouvernement israélien avait déjà tenté à plusieurs reprises de faire interdire le diffuseur ces dernières années.
Début avril, le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a décrit le média comme “un organe de propagande du Hamas” qui aurait “participé activement” à l'attaque terroriste menée le 7 octobre par l'organisation dans le sud d'Israël. Des accusations niées par la chaîne, qui accuse quant à elle le gouvernement israélien de cibler systématiquement ses employés dans la bande de Gaza. Au moins deux journalistes d'Al Jazeera y ont été tués depuis le début de la guerre le 7 octobre, et son chef de bureau à Gaza a été blessé.
Al Jazeera était “l'un des rares médias internationaux à rester à Gaza depuis le début de la guerre, diffusant des scènes sanglantes d'attaques aériennes et d'hôpitaux surchargés, et accusant Israël de massacres”, rappelle la principale intéressée sur son site internet. Cette décision, commente la chaîne, vient “aggraver la querelle de longue date” avec le gouvernement israélien et “menace d'envenimer les tensions avec le Qatar, qui finance le diffuseur, au moment où Doha joue un rôle clé dans les efforts de médiation en faveur d'une trêve à Gaza”.
Un moment choisi à dessein
Ce timing, justement, interroge jusque dans les rangs du gouvernement israélien : “les ministres issus du Parti de l'unité nationale [centriste], dirigé par Benn Gantz, étaient absents lors du vote”, indique Ha'aretz, et bien qu'ils aient affirmé soutenir la fermeture de la chaîne, ils jugent le timing “malheureux” et estiment que la décision “pourrait saboter les négociations sur la libération des otages avec le Hamas”.
Une source diplomatique a confié à Ha'Aretz que “la décision d'accélérer sur ce sujet au moment où des négociations sur une trêve ont lieu à Doha n'est pas une coïncidence” :
- “Il est clair que cela vise à mettre le Qatar sous pression. La loi et l'interruption des activités d'Al Jazeera en Israël sont un autre outil qu'Israël peut utiliser pour accroître la pression sur le Qatar, afin que celui-ci utilise son influence sur le Hamas pour obtenir de l'organisation qu'elle modère ses positions.”
Depuis Ramallah, en Cisjordanie, le reporter d'Al Jazeera Zein Basravi, a réagi à cette annonce en affirmant que la guerre entre Israël et la Palestine était “l'une des principales raisons pour lesquelles notre chaîne existe”. Et le journaliste d'ajouter :
- “Le fait que nous journalistes, nos activités, soient menacées de cette manière… Cela nous fait craindre, assurément, d'être les prochains à subir le même sort en Cisjordanie occupée”.
Mélanie Chenouard
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :












