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Basculement réactionnaire : agir face au recul des droits des femmes
Le 8 mars résonne cette année comme un cri d'alarme et un appel à la résistance face à l'ascension des politiques réactionnaires, populistes et anti-intellectualistes. Cette journée est l'occasion de dénoncer les attaques à grande échelle dont font l'objet les droits des femmes et des minorités sexuelles.
Tiré du site du CETRI
Le monde est-il en train de basculer ? Aux bouleversements écologiques, guerres et injustices sociales, viennent s'ajouter les frasques d'un leader imprévisible qui accroissent la brutalité et le chaos. L'absence de réponses collectives aux enjeux globaux a alimenté un repli sur soi qui s'est manifesté par l'essor d'idéologies nationalistes, de mouvements populistes et de réflexes identitaires. Si la perspective d'un basculement peut effrayer et potentiellement précipiter l'effondrement, elle peut aussi ouvrir la voie à des transformations profondes de nos écosystèmes naturels, socio-économiques et politiques.
Une offensive mondiale anti-genre
À l'aune de ces défis, le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, revêt cette année une résonance particulière. Elle est l'occasion de dénoncer les attaques à grande échelle dont font l'objet les droits des femmes et des minorités sexuelles.
Souvent qualifiées de « retour de bâton », ces attaques relèvent d'une réaction conservatrice à des avancées obtenues en matière d'égalité de genre. Elles visent à « remettre les femmes à leur place », à préserver un statu quo patriarcal et à restreindre les droits des personnes LGBT+. La dangerosité de ces offensives ne se limite toutefois pas à ces conséquences directes. Elle réside aussi dans le recyclage et l'exploitation qui sont faites de la grammaire du genre, ainsi que dans sa portée symbolique, qui a permis de coaliser des acteurs très différents.
Si ces offensives « anti-genre » s'inscrivent ainsi dans la continuité d'un conservatisme de longue date, elles s'en distinguent en termes d'acteurs, de discours et de stratégies. Apparues initialement en Europe et en Amérique latine, au milieu des années 2000, elles se sont intensifiées et propagées depuis à tous les continents.
Originellement portées par des organisations de la société civile et des cercles catholiques, opposés à la montée en puissance du concept du genre promu par les conférences onusiennes, les campagnes anti-genre ont évolué. Elles ont été récupérées par des acteurs, en apparence hétérogènes, mais unis autour de la contestation de « la théorie » ou de l'« idéologie de genre », percevant dans ce concept le fondement intellectuel des lois et des politiques qu'ils rejettent.
Ce phénomène, à l'origine religieux et sociétal, s'est transformé en un véritable projet politique, puis étatique avec le développement de mesures publiques anti-genre et la formation de nouvelles alliances diplomatiques. Des partis, principalement situés à droite ou à l'extrême-droite de l'échiquier, ont fait de la « phobie du genre » un élément clé de leur stratégie. Ils veulent ainsi s'opposer aux droits des femmes et des minorités sexuelles, mais aussi toucher de nouveaux publics et accroître leur influence. Ce processus s'est opéré dans un climat de méfiance croissante envers les institutions démocratiques, alors que les inégalités structurelles ne cessaient de se creuser.
Aux États-Unis sous Trump, en Hongrie sous Orbán ou au Brésil sous Bolsonaro, ces politiques sont devenues un projet d'État à part entière. Elles ont servi à la fois des objectifs idéologiques et le pouvoir des dirigeants. De même, Vladimir Poutine s'est posé en victime menacée en s'affirmant comme « le dernier rempart civilisationnel » face à un « impérialisme occidental » qui défend des valeurs féministes et pro-LGBT+, menaçant l'intégrité de la nation russe. Il a ainsi légitimé sa politique étrangère agressive.
Un appel à la résistance
Alors que les politiques réactionnaires, populistes et anti-intellectualistes d'extrême-droite gagnent du terrain en Europe et dans le monde, ce 8 mars doit retentir comme une alarme et un appel à la résistance : les avancées sociales et les droits des femmes et des minorités sexuelles sont en danger. Les coups portés sont tantôt directs et frontaux, visant l'égalité de genre, les droits sexuels et reproductifs ou l'impunité des violences ; tantôt indirects, lorsque, comme en Belgique, des manœuvres politiques bloquent une proposition de loi améliorant l'accès à l'avortement.
Certains discours conservateurs puisent dans des nationalismes sexuels anciens, de la première moitié du 20e siècle, où racisme et xénophobie se combinaient au sexisme et à l'homophobie. Des dirigeants d'hier, comme d'aujourd'hui, ont alors en commun d'invoquer une masculinité viriliste et un ordre sexuel traditionnel, fondé sur la famille nucléaire hétérosexuelle où les rôles de genre sont strictement définis et inégalitaires.
D'autres figures politiques, masculines et féminines, dans un jeu de trompe-l'œil, feignent de défendre les droits des femmes, tout en détournant ces luttes à leur compte, sans se soucier de leur réalisation. À travers des discours fémonationalistes (ou homonationalistes, comme en Israël), elles cherchent à se présenter en protecteur des femmes (ou des personnes LGBT+), mais poursuivent leurs agendas nationalistes, ultra-libéraux, racistes et anti-immigration. En fin de compte, la défense des droits des femmes n'est rien d'autre qu'un prétexte pour exclure des populations dont la « culture » est perçue comme incompatible avec l'« identité nationale ».
Le sexisme et le racisme sont des leviers, mobilisés par l'extrême-droite et les « contre-mouvements » sociaux, afin de consolider une « politique du ressentiment ». À l'inverse de l'indignation qui émerge face à l'injustice, le ressentiment naît, comme l'explique Éric Fassin, de « l'idée qu'il y en a d'autres qui jouissent à ma place, et donc qui m'empêche de jouir. Autrement dit, c'est une réaction non pas aux inégalités, mais aux progrès de l'égalité ». Dans cette logique, les frustrations et la colère populaire ont été habilement dirigées contre le féminisme ou les défenseur·euses des droits des minorités.
Dans le contexte néolibéral qui est le nôtre, il est illusoire de vouloir séparer les enjeux économiques des enjeux culturels, ceux de la redistribution et de la reconnaissance. Les luttes pour les droits des minorités ne sont pas uniquement culturelles, tout comme les luttes de classe ne sont pas seulement matérielles. Dépasser ces oppositions binaires est une démarche indispensable pour recréer un front des luttes à même de contrer les offensives réactionnaires qui sévissent aujourd'hui, en Europe et dans le monde.
Aurélie Leroy
https://www.cetri.be/Basculement-reactionnaire-agir
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Face à l’internationale d’extrême droite : que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?
L'extrême droite est à l'offensive à l'échelle mondiale et les mouvements – et conquêtes – féministes sont l'une de ses cibles. Que peuvent ces mouvements face à la vague néo-réactionnaire portée par Trump, Milei et consorts ? Quelle stratégie adopter ? Aurore Koechlin propose une série de réponses en commençant par un bilan de ce qu'on a pu appeler la quatrième vague féministe.
Photo et aarticle tirés de NPA 29
Il y a dix ans, en 2015, naissait le mouvement Ni Una Menos en Argentine, suite à une série de féminicides, dont celui de Chiara Páez. Les manifestations massives qui déclaraient « pas une femme de moins », constituaient le premier acte d'une mobilisation féministe internationale, qui allait bientôt embraser l'Amérique latine, puis le monde avec Me Too. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles (VSS) devenait le centre de ce qu'on peut appeler « la quatrième vague du féminisme ».
Dans de nombreux pays d'Amérique latine, comme l'Argentine, le Mexique, ou la Colombie, ces luttes se sont traduites par des victoires, avec l'obtention par la mobilisation de la légalisation de l'avortement. Dix ans après pourtant, le tableau semble plus sombre. En Argentine comme aux États-Unis, l'extrême droite, via Milei et Trump, a pris le pouvoir. Leurs politiques s'attaquent directement aux luttes et aux acquis féministes et LGBTI+ de la décennie précédente. Tant et si bien qu'il semble légitime, en ce 8 mars 2025, de s'interroger : que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?
Différentes réponses politiques à la crise de la reproduction sociale
La montée, puis la prise de pouvoir, par le fascisme dans les années 1920 et 1930 est classiquement interprétée comme une réponse à la force du mouvement ouvrier, et au risque d'une révolution imminente. Plus précisément, la crise politique ouverte par la crise économique de 1929 ne parvenait à être réglée ni par le maintien au pouvoir de la bourgeoisie, ni par la prise de pouvoir du prolétariat. Le fascisme est alors apparu comme une réponse crédible à une bourgeoisie en pleine crise d'hégémonie.
Elle faisait en quelque sorte d'une pierre deux coups : conserver son pouvoir économique via un gouvernement qui défendrait ses intérêts, et écraser toute contestation par la destruction physique du mouvement ouvrier. Cette corrélation entre montée de l'extrême droite et force du mouvement ouvrier est précisément ce qui a poussé ces dernières années une partie de l'extrême gauche à minimiser le danger de l'extrême droite : la bourgeoisie parvenant malgré tout à imposer ses contre-réformes libérales, l'extrême droite n'aurait pas été une réelle alternative aux yeux des classes dominantes. À tort malheureusement, comme l'évolution de la situation l'a montré.
Dans cette perspective, on pourrait alors relire la montée de l'extrême droite à l'échelle internationale dans les années 2010 et 2020 comme une réponse à la force non moins internationale du mouvement féministe et LGBTI+ : c'est par exemple l'analyse que propose Veronica Gago[1]. Le mouvement féministe aurait en quelque sorte pris la place d'un mouvement ouvrier affaibli, notamment en mettant en son centre l'arme de la grève féministe comme réponse aux attaques néolibérales et patriarcales contemporaines. Et de fait, l'extrême droite développe un discours très élaboré sur le genre et les sexualités, et apparaît comme cristallisant une forme de backlash contre la quatrième vague féministe.
Il est symptomatique que Milei arrive au pouvoir dans un des pays où le mouvement féministe a été le plus fort ces dernières années, l'Argentine. Dès son accession au pouvoir, Trump a immédiatement promu un ensemble de décrets anti-trans, transférant les femmes trans emprisonnées dans des prisons pour hommes, déremboursant les transitions pour les mineur·e·s, interdisant aux personnes trans le service militaire et les compétitions sportives, ou encore faisant annuler les passeports des personnes non binaires.
L'actrice Hunter Schafer, connue pour son interprétation dans la série Euphoria, a dénoncé récemment sur les réseaux sociaux que suite à son renouvellement de passeport, on lui a imposé la lettre « M », alors que son genre à l'état civil avait été changé depuis qu'elle était adolescente. Trump a également interdit l'usage par son administration ou par les recherches scientifiques financées par l'État de certains mots, désormais interdits – comme « genre », « femme », « LGBT », « race », ou encore « changement climatique ».
Mais la montée de l'extrême droite n'est pas d'abord une réponse à la force du mouvement féministe : si ces deux phénomènes sont effectivement corrélés, c'est qu'ils sont le produit d'un tiers facteur, la crise du capitalisme et de sa dernière mue néolibérale, crise qui est tant économique et sociale que sanitaire et écologique. Or, dans cette crise multiforme, la question du genre est centrale. En effet, un des aspects que revêt la crise du capitalisme néolibéral n'est autre que la crise de la reproduction sociale, également appelée « crise du care ».
Qu'entend-on par-là ? Le capitalisme est depuis toujours pris dans une contradiction indépassable entre sa recherche effrénée d'accumulation de la sur-valeur, produite par la force de travail, et la nécessité dans laquelle il se trouve de reproduire cette dernière, donc d'assigner une partie de la force de travail non à la production de la sur-valeur mais à la reproduction de la force de travail elle-même (historiquement, cette assignation a surtout été celle des femmes, des populations immigrées et aujourd'hui racisées). Nancy Fraser a bien montré comment à chaque époque du capitalisme, ce dernier est parvenu à résoudre cette contradiction de façon différente, mais toujours imparfaite[2].
Aujourd'hui, à un capitalisme néolibéral correspond une gestion néolibérale de la reproduction sociale. Celle-ci connaît alors un double mouvement. D'un côté, la prise en charge de la reproduction sociale par les services publics est remise en cause (baisse des financements, manque d'effectifs, fermetures, etc.) pour que se développe au contraire sa marchandisation. De l'autre, la reproduction sociale revient de plus en plus à la charge des femmes de façon gratuite et invisibilisée dans le cadre familial. C'est ce que souligne Nancy Fraser :
« Dans un contexte d'inégalités sociales croissantes, cela aboutit à une reproduction sociale à deux vitesses : utilisée comme marchandise pour celleux qui peuvent en payer le prix, restant à charge de celleux qui n'en ont pas les moyens »[3].
Si bien que la prise en charge de la contradiction passe par un dépassement de celle-ci, en faisant en partie au moins du travail reproductif un travail productif de sur-valeur sur le marché. Mais ce dépassement se fait au prix de la reproduction sociale elle-même : un certain nombre de travailleur·se·s ne parviennent plus à assurer leur propre reproduction sociale. C'est pourquoi on peut parler de crise de la reproduction sociale.
Or, ces évolutions ne se font pas sans une réponse du mouvement féministe et LGBTI+. La quatrième vague du féminisme, en soulignant combien la famille est le lieu de production de violences, combien la construction de deux genres uniques et opposés sert en définitive à la renforcer, remet en question cette structure comme unité économique de la société. Elle défend au contraire une autre prise en charge de la reproduction sociale, par sa socialisation, tout au contraire de ce que fait le néolibéralisme. La quatrième vague féministe propose ainsi de sortir de la crise de la reproduction sociale par le développement des services publics, mais aussi leur extension, par exemple par la mise en place de crèches et de cantines collectives dans les entreprises et dans les lieux de vie.
L'extrême droite propose une résolution bien différente à cette crise de la reproduction sociale, et en tout point opposée. De la même façon que dans le champ de la production elle propose un néolibéralisme autoritaire et identitaire, elle propose dans le champ de la reproduction sociale une version encore plus autoritaire et identitaire de ce qui existe déjà. Il va s'agir de poursuivre la destruction des services publics et leur mise sur le marché de façon accélérée, tout en en préservant une fraction de la population, du moins c'est ce qu'elle promet en discours.
Félicien Faury a effectivement montré que le RN défendait une forme de « protectionnisme reproductif » pour les classes moyennes blanches, ce qui pourrait d'ailleurs constituer une des raisons explicatives du vote des femmes pour le RN en France[4]. L'accès à ce qui reste de services publics ne serait ainsi assuré que pour les populations blanches. Mais au-delà, l'extrême droite propose une autre voie d'issue à la crise de la reproduction sociale, et qu'elle assume très largement – le retour des femmes au foyer, dont les trad wives sont la manifestation la plus spectaculaire sur les réseaux sociaux.
C'est pourquoi la production idéologique d'un discours réactionnaire et transphobe n'a pas uniquement pour but d'écraser les avancées de la nouvelle vague féministe, ni d'instrumentaliser ces thématiques dans un but électoral autour de « paniques morales » construites de toute pièce, même si ces deux dimensions sont évidemment importantes. Elle est aussi parfaitement en adéquation avec une vision du monde congruente entre la sphère de la production et la sphère de la reproduction.
La famille doit reprendre toute sa dimension économique, elle doit redevenir le lieu central de la reproduction sociale : pour ce faire, il faut une idéologie qui le justifie et qui réaffirme cette fiction qu'est la famille hétérosexuelle monogame composée d'un « homme » et d'une « femme », avec une division clairement genrée du travail.
Féminisme ou barbarie : une polarisation accrue
Regarder une telle situation en face a de quoi inquiéter. D'un certain côté, les années 2010 où nous connaissions un incroyable élan de mobilisations nationales – avec les mobilisations contre la Loi travail, celles des étudiant·e·s et des cheminot·e·s, ou encore celle des Gilets jaunes – et internationales – qu'on pense à Black Lives Matter ou à Me Too – semblent bien lointaines. Cette situation n'est pas effacée bien sûr, et nous devons nous rappeler qu'en France, la plus grande mobilisation de ces dernières années, celle contre la réforme des retraites, a eu lieu il y a seulement deux ans. Mais il est indéniable que la situation a évolué : il est difficile aujourd'hui de ne pas tenir compte dans l'équation politique du danger que représente cette internationale d'extrême droite qui s'est développée, qui gouverne dans de nombreux pays, et qui en menace d'autres.
Néanmoins, la montée de l'extrême droite ne met pas fin à la quatrième vague féministe. La particularité de la situation est que les deux ont lieu simultanément. En France, le mouvement Me Too continue de se développer dans toutes les sphères de la société : le procès Mazan en est une fois de plus la preuve, et avec l'affaire Bétharram, pose enfin à une échelle de masse la question de l'inceste et de l'oppression spécifique des enfants. Aux États-Unis, suite à la révocation de l'arrêt Roe vs Wade, une véritable mobilisation numérique s'est déployée sur Tik Tok afin de permettre aux femmes souhaitant avorter et ne pouvant plus le faire d'être hébergées dans un autre État, voire un autre pays, comme le Canada[5].
En Argentine, une manifestation massive a eu lieu le 1er février dernier pour répondre aux propos anti-féministes et anti-LGBTI+ de Milei. La situation est donc avant tout caractérisée par une très forte polarisation. Cette polarisation trouve d'ailleurs une expression dans certaines enquêtes scientifiques. Il y a quelques mois, Le Monde titrait « Les jeunes femmes sont de plus en plus progressistes, tandis que les hommes du même âge penchent du côté conservateur »[6] : ce constat effectué par plusieurs études concerne les jeunes générations, et a lieu simultanément à l'échelle internationale, puisqu'il se retrouve tout aussi bien en Europe, aux États-Unis, qu'en Corée du Sud, en Chine ou en Tunisie.
En France, le Haut Conseil à l'Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) ne dit pas autre chose dans son dernier rapport de janvier 2025, intitulé significativement « À l'heure de la polarisation » : surtout chez les jeunes, les femmes sont plus féministes, et les hommes sont plus masculinistes[7].Dans un tel contexte de polarisation croissante, et de force de la quatrième vague féministe à l'échelle internationale, le mouvement féministe doit prendre la mesure de toutes ses responsabilités dans la lutte contre l'extrême droite.
Dans les pays où il est le plus fort, il doit être force d'impulsion pour des réponses unitaires contre l'extrême droite – manifestations, constitution de collectifs unitaires pour organiser la riposte, grèves féministes contre l'extrême droite. Dans les pays où il est plus faible, la question se pose un peu différemment. C'est le cas de la France, dont la particularité est double : d'une part, le mouvement social y est très fort, d'autre part, la quatrième vague ne s'y est pas développée autant que dans d'autres pays, y compris d'Europe (par exemple l'État espagnol, l'Italie, la Belgique ou la Suisse). Cela implique trois choses.
Premièrement, le mouvement féministe ne doit pas tomber dans le piège sectaire d'un repli sur lui-même à une heure où il peut se sentir très minoritaire. Cette tentation est toujours présente, elle peut l'être d'autant plus dans une période où le risque de démoralisation est fort. Parce que le mouvement féministe a le sentiment que son action politique ne parvient pas à influencer la société, il se tourne sur lui-même, sur ses débats internes, sur le niveau de responsabilité dans la situation de chaque collectif, pire, sur le degré de pureté militante de chacun·e de ses membres.
Quel groupe, quel·le individu a dit, a fait telle chose problématique ? Et dans une période au climat dégradé, on ajoute de la peur à la peur. Rien de plus démobilisateur. Nous devons nous le répéter une fois pour toute : nos pratiques et nos discours ne seront jamais « parfaits » tant que nous vivrons dans une société qui demeure inchangée par ailleurs. Cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas les politiser, mais cela veut dire qu'il est absurde de les moraliser.
Ensuite, le mouvement féministe doit réussir à se détacher au moins partiellement des critiques qui le créditent de tous les maux de la terre, et qui ne peuvent tout simplement là encore que mener à l'inaction. Les risques de récupération par l'État, le fait que les fractions les plus dotées du mouvement (en termes de race et de classe) soient celles qui soient le plus mises en avant, son caractère situé, etc., n'est pas le propre du mouvement féministe, il concerne tous les mouvements sociaux : que chacun·e balaye devant sa porte. Pourquoi n'interroge-t-on que le mouvement féministe ? Je vous laisse deviner la réponse.
Cela ne veut bien sûr pas dire qu'il ne faille pas œuvrer à améliorer cet état de fait, c'est une certitude. Mais cela ne doit pas servir de prétexte pour disqualifier l'entièreté du mouvement, comme c'est le cas depuis des années dans certains milieux d'extrême gauche, pourtant souvent bien moins prompts à critiquer les syndicats et les partis. Depuis Me Too, des femmes et des minorités de genre qui n'avaient jamais milité auparavant se sont politisé·e·s sur la question des VSS : plutôt que de leur reprocher de ne pas être suffisamment anti-carcéral·e·s, passons un cap en les convainquant que l'extrême droite, par sa vision du genre, des sexualités et de la famille, est notre ennemi mortel. Nos choix, nos corps, nos familles, nos vies sont en jeu. En tant que femmes, que LGBTI+, nous n'avons rien à prouver.
C'est donc tout le contraire qu'il faut faire. Il faut agir, et il faut le faire dans la démarche la plus large et unitaire possible. D'autant plus que, sous la pression de la situation, des clarifications ont lieu en accéléré. Dans le mouvement social, l'islamophobie, les attaques anti-trans, sont maintenant clairement identifiées à l'extrême droite. Parallèlement, le mirage d'un féminisme néolibéral, qui depuis les années 1980 avait fait tant de promesses, est en train de s'effondrer sous nos yeux, avec le ralliement des secteurs du capitalisme réputés « progressistes » à Trump.
Le plus marquant est sans doute celui du secteur de la Tech, avec l'exemple de Mark Zuckerberg, qui a, du jour au lendemain, mis fin à toute politique de diversité au sein de son entreprise, et tenu un discours crypto-masculiniste. Ce faisant, nous avons la démonstration éclatante que le capitalisme n'a jamais été que tactiquement et en apparence un allié des femmes et des minorités de genre.
Enfin, le mouvement féministe doit sortir de son isolement, et renforcer ses alliances. La première et la plus évidente vu le danger de l'extrême droite est bien sûr avec le mouvement antiraciste. Une autre est également d'une grande importance – celle avec les syndicats, à l'heure actuelle première organisation des travailleur·se·s. Aucune riposte contre l'extrême droite ne pourra se faire sans les syndicats. Et concernant les liens entre mouvement féministe et syndicats, beaucoup reste encore à faire.
Le dernier mouvement contre la réforme des retraites en France l'a mis dramatiquement en lumière lors du 8 mars 2023. Dans une sorte d'alignement des étoiles, non seulement le mouvement féministe l'avait tout particulièrement préparé, mais l'intersyndicale s'en était emparée pour faire du 7 et du 8 des journées de mobilisation, afin d'essayer de porter le départ en grève reconductible. Ce fut effectivement un immense succès féministe : en tout, près de 150 000 personnes ont manifesté le 8 mars dans toute la France. Mais on était très loin des 3 millions et demi de la veille… Et l'histoire a montré qu'il n'y a pas eu de départ en grève reconductible.
Les causes en sont multiples, et ont été analysées depuis, mais au-delà de ça, ce qui a très certainement joué, et que nous devons regarder en face également, c'est un manque de conviction de la part des syndiqué·e·s de la pertinence des revendications féministes, et de la grève pour le 8 mars en particulier. Ce travail reste encore très largement à faire, et c'est à nous de le porter, pour ce 8 mars, en construisant l'échéance avec les équipes syndicales, en s'en emparant pour tisser de nouvelles convergences, mais bien sûr également au-delà.
Pour cela, nous pouvons nous inspirer de la démarche de la Coordination féministe, qui a appelé à la grève féministe pour battre l'extrême droite pour le 25 janvier et le 8 mars[8]. Ce type d'initiatives doivent être prolongées dans les mois qui viennent. Nous devons bien en avoir conscience, la polarisation dans laquelle nous nous trouvons ne peut mener qu'à une chose : féminisme ou barbarie. Mais rien n'est encore écrit. En ce 8 mars 2025, même si la situation a changé, que reste-t-il de la quatrième vague féministe ?
Tout. Et pour cette raison, tout est encore possible.
Aurore Koechlin 7 mars 2025
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Admission de l’Indonésie aux BRICS : nouveau pas vers un « capitalisme multipolaire »
L'admission éclair de l'Indonésie au groupe BRICS a renouvelé les interrogations autour de son expansion. L'attractivité de la coalition repose sur son potentiel économique et l'ambivalence de son horizon géopolitique, mais la cooptation de nouveaux membres dépend de critères « larges » dont l'application fait la part belle aux intérêts des premiers membres. Alors que la réélection de Donald Trump pourrait temporairement casser l'élan « pro-BRICS » de ces dernières années, l'adhésion de l'Indonésie au groupe constitue une nouvelle brique dans l'édification d'un monde capitaliste multipolaire. Par François Polet, docteur en sociologie et chargé d'étude au Centre tricontinental (CETRI).
4 février 2025 | tiré d'europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73858
Longue marche vers un capitalisme multipolaire
Faut-il le rappeler, les BRICS ont été créés en 2009 (par la Russie, la Chine, l'Inde et le Brésil) en vue de réformer un système international dominé par les pays occidentaux et intensifier la coopération économique entre ses membres. Il s'agissait en quelque sorte du pendant non occidental du G7, ce club des pays riches s'employant à coordonner leurs vues sur les grands enjeux économiques et financiers mondiaux. Pour autant, comme le rappellent les auteurs et autrices d'une livraison récente d'Alternatives Sud, en dépit du maniement d'une rhétorique progressiste, les BRICS ne visent pas la transformation du modèle de développement dominant promu par le G7, mais oeuvrent plutôt à l'avènement d'un « capitalisme multipolaire ». [1]
Ce forum intergouvernemental n'a pas été formé en 2009 par hasard. Ses membres ont connu une croissance telle durant les années 2000 (et les années 1990 pour ce qui est de la Chine) que leur influence sur les institutions de la gouvernance mondiale était en décalage de plus en plus flagrant avec leur poids réel dans l'économie mondiale. Une situation de moins en moins supportable pour les pays concernés. Ce, d'autant plus que la récession de 2007-2008 venait de démontrer que l'architecture internationale n'était pas seulement inéquitable, mais aussi incapable de prévenir l'apparition de crises systémiques aux effets dévastateurs pour les pays en développement. Les futurs membres se sont très tôt accordés sur la nécessité « d'une nouvelle monnaie internationale de réserve, susceptible de faire contrepoids au dollar et de stabiliser le système financier global ». [2]
« L'attraction magnétique des BRICS » repose sur la force de son idée centrale – la promesse d'un monde plus équilibré – mais aussi sur son ambivalence
Les BRICS ont poursuivi une double stratégie consistant à accroître leur influence au sein des institutions existantes et à mettre en place des structures alternatives, en particulier la Nouvelle banque de développement et l'Accord de réserve contingente (un fonds de réserve de devises) créés en 2014. Les tensions croissantes entre pays occidentaux, Chine et Russie à partir de la deuxième moitié des années 2010, avec l'annexion de la Crimée, l'affirmation des ambitions de Pékin de Xi Jinping, la guerre commerciale initiée par Donald Trump, l'invasion de l'Ukraine par la Russie et enfin les sanctions occidentales contre la Russie, ont graduellement accru la dimension géopolitique des BRICS – que Pékin et Moscou s'efforcent désormais explicitement de transformer en plateforme anti-occidentale d'une « majorité globale ». Voire en embryon d'un ordre international alternatif.
Treize années séparent le premier élargissement des BRICS, avec l'admission de l'Afrique du Sud en 2010, du deuxième, en août 2023, lors du sommet de Johannesburg, où six pays ont été invités à rejoindre le groupe – Iran, Arabie saoudite, Émirats Arabes Unis, Argentine, Égypte et Éthiopie. Cette même année 2023 a aussi mis en évidence l'attractivité de la coalition parmi les pays du « Sud global » : pas moins d'une quarantaine de pays ont exprimé un intérêt à rejoindre ce forum. Plus de la moitié ont officiellement formulé une demande d'adhésion. Une nouvelle catégorie de pays « partenaires » des BRICS a été créée lors du Sommet suivant, en octobre 2024 à Kazan, à laquelle treize pays aspirants ont été invités. Parmi eux l'Indonésie, cooptée deux mois plus tard, janvier 2025, pour devenir le dixième membre effectif de la coalition [3]. L'intégration du pays le plus peuplé d'Asie du Sud-Est et du monde musulman donne une nouvelle envergure à la coalition, qui représente désormais la moitié de l'humanité et plus de 40% de l'économie mondiale.
Ressorts d'une attraction magnétique
Dans un texte rédigé pour l'Africa Policy Research Initiative, Mihaela Papa revient sur les ressorts de cette expansion récente de la coalition. [4] « L'attraction magnétique des BRICS » repose sur la force de son idée centrale – la promesse de marchés émergents dans un monde plus équilibré – et la multiplicité des interprétations auxquelles cette idée se prête, notamment quant aux objectifs et moyens de la réforme du système international. Une force de gravité renforcée par la proactivité croissante de ses membres, Chine et Russie en tête, dans la perspective de constitution d'un bloc contre-hégémonique.
L'ambiguïté du projet contribue à son attractivité en ce qu'il permet la coexistence de motivations hétérogènes chez les candidats. La participation aux BRICS peut d'abord apparaître comme un moyen de renforcer les liens avec des économies et des institutions financières en pleine expansion : promesse d'investissements étrangers, de partenariats, d'accès à des marchés, à des crédits, à des ressources énergétiques, à des technologies… potentiellement sans passer par le dollar. Cet enjeu pragmatique est la principale motivation de la majorité des nouveaux membres effectifs et « partenaires ». Ensuite, la participation à la coalition peut être motivée par le renforcement de l'autonomie stratégique d'un pays, via la diversification de ses relations diplomatiques et commerciales – réduisant sa perméabilité aux pressions occidentales.
Enfin la participation aux BRICS porte en elle la promesse de contribuer à l'avènement d'un monde multipolaire. Celui-ci est tantôt entendu dans un sens « réformiste » d'une démocratisation de la gouvernance mondiale, offrant davantage d'espace au « Sud global ». Tantôt en un sens « radical » ou « révisionniste » de lutte contre les principes et pratiques associés à l'Occident, que l'on parle d'une géopolitique impérialiste ou d'une conception universelle de la démocratie et des droits humains (plus rarement du libre-échange, ardemment défendu par la coalition face aux velléités protectionnistes des États-Unis…). En d'autres termes, si la majorité des pays envisagent leur participation aux BRICS sous l'angle de la concrétisation du principe de « non-alignement actif » ou de « multi-alignement », incarnés par l'Inde et le Brésil [5], d'autres y voient d'abord l'expression de leur alignement sur le camp anti-occidental – cas de l'Iran, du Venezuela, de Cuba…
Critères partagés, intérêts contingents
Si ces considérations renseignent quant aux motivations, elles en disent peu sur le processus de sélection des nombreux candidats. La décision d'inviter un nouveau membre est théoriquement prise par consensus. Le pays candidat doit avoir démontré son adhésion aux principes des BRICS (dont la réforme de la gouvernance globale ou le rejet des sanctions non validées par l'ONU), avoir une influence régionale, entretenir de bonnes relations avec les membres et contribuer au renforcement du groupe. La formalisation des critères a fait l'objet de tensions entre les membres initiaux, de même que le rythme de l'élargissement du groupe. Si la Chine et la Russie poussent à l'expansion rapide de la coalition, l'Inde et surtout le Brésil craignent la dilution de leur influence et de leur statut. [6] En-deçà des principes, le processus de cooptation paraît surtout guidé par « un mélange de considérations pragmatiques, d'intérêts contingents et de souverainisme sourcilleux » souligne Laurent Delcourt. [7]
L'adhésion de l'Arabie saoudite et des Émirats Arabes Unis se sont imposées du fait du poids financier et de la puissance énergétique qu'ils apporteraient au groupe. La candidature de l'Argentine a été poussée par la diplomatie brésilienne, en vue de renforcer le pôle latino-américain de l'attelage, mais surtout pour éviter qu'il devienne « une source de risques en devenant un club de régimes autoritaires ayant des positions anti-occidentales ». [8] Des enjeux diplomatiques du même ordre ont contribué à ce que le Brésil bloque l'entrée du Venezuela lors du Sommet de Kazan. [9] La candidature du Pakistan est entravée par l'Inde pour des raisons de rivalité régionale. [10] Et la non-sélection de l'Algérie est officiellement motivée par des critères économiques, mais Alger y voit la main des Émirats, avec lesquels ses rapports sont tendus, qui auraient convaincu l'Inde de mettre son veto [11].
Equations politiques internes et coûts géopolitiques
Le retrait de l'Argentine décidé par le président Javier Milei rappelle que les logiques d'adhésion aux BRICS sont aussi tributaires d'équations politiques internes. De même, l'inclusion accélérée de l'Indonésie aux BRICS résulte également d'une alternance politique. Le président Subianto, personnalité autoritaire réputée pro-russe, a sorti son pays de la posture attentiste qui le caractérisait auparavant, dictée par l'espoir de ne pas gâcher sa demande d'adhésion à l'OCDE. Le « non-alignement » invoqué par Jakarta pour justifier ce changement d'optique devrait pencher nettement dans le sens des intérêts de Moscou [12].Un tournant qui explique vraisemblablement l'insistance de Vladimir Poutine à précipiter l'accession de l'Indonésie… ignorant le moratoire sur l'élargissement du groupe annoncé par son propre ministre des Affaires étrangères six semaines plus tôt. [13]
Les tergiversations de l'Arabie Saoudite, invitée à rejoindre le groupe à Johannesburg, mais qui n'avait toujours pas répondu formellement à l'invitation au début de l'année 2025, illustrent les craintes des coûts géopolitiques de la participation à une coalition dominée par des puissances hostiles à l'Occident. Les menaces de Donald Trump, un mois avant sa prise de fonction, d'imposer des droits de douane de 100% aux pays contribuant à la dédollarisation des échanges accentuent ces craintes [14]. Cette diplomatie coercitive pourrait casser temporairement l'élan « pro-BRICS » d'une série de pays fortement dépendants des États-Unis sur les plans sécuritaire et économique. Mais sur le plus long terme, elle a toutes les chances d'aboutir au résultat inverse – et à renforcer l'attractivité du club pour les pays en développement, en quête d'un monde plus respectueux des souverainetés et des intérêts du « Sud global ».
François Polet
LVSL
Notes :
1 CETRI, BRICS+ : une alternative pour le Sud global ?, Syllepse – CETRI, Paris – Louvain-la-Neuve, 2024.
2 Laurent Delcourt, « BRICS+ : une perspective critique », in CETRI, Ibid.
3 L'Argentine a décliné l'invitation début 2024, tandis que l'Arabie saoudite n'a ni accepté, ni rejeté la sienne en janvier 2024.
4 Mihaela Papa, « The magnetic pull of BRICS », Africa Policy Research Insitute – APRI, 3 décembre 2024.
5 Notons que les deux nouveaux membres africains – l'Égypte et l'Éthiopie – sont les premiers bénéficiaires de l'aide états-unienne du continent.
6 Ces critères ont été précisés lors du Sommet de Johannesburg d'août 2023.
7 Dès 2017, les velléités chinoises d'élargir les BRICS ont fait craindre une tentative de mettre la dynamique au service du projet des Nouvelles routes de la soie, grande priorité diplomatique de Xi Jinping. Voir Evandro Menezes de Carvalho, « Les risques liés à l'élargissement des BRICS », Hermès, La Revue, n° 79(3), 2017.
8 Editorial d'un journal économique brésilien (Valôr Econômico) cité par Oliver Stuenkel, « Brazil's BRICS Balancing Act Is Getting Harder », America's Quarterly, 21 octobre 2024.
9 Dans un contexte de dégradation des relations entre les présidents brésilien et vénézuélien liée aux conditions de la réélection de ce dernier en juillet 2024.
10 Mirza Abdul Aleem Baig, « Why Did Pakistan Fail To Secure BRICS Membership At 2024 Summit ? – OpEd », Eurasia review, 27 octobre 2024.
11 El Moudjahid, 28 septembre 2024. L'Algérie a néanmoins intégré la catégorie des pays partenaires et rejoint la Nouvelle banque de développement.
12 Notons que ce même principe de non-alignement motivait la présidence précédente à… ne pas rejoindre les BRICS, craignant que cela soit interprété en Occident comme un rapprochement avec l'axe Pékin-Moscou. Juergen Rueland, « Why Indonesia chose autonomy over BRICS membership », East Asia Forum, 25 octobre 2023.
13 Saahil Menon, « Why Was Indonesia's BRICS Membership Short-Circuited ? », Modern Diplomacy, 14 janvier 2025.
https://lvsl.fr/admission-de-lindonesie-aux-brics-nouveau-pas-vers-un-capitalisme-multipolaire/

7 grands axes pour construire la paix
L'élection de Donald Trump accélère le cours de l'histoire. L'ordre mondial en est chamboulé, avec la guerre pour moteur. Clémentine Autain en appelle au réveil de « l'esprit public » contre la loi du plus fort.
6 mars 2025 | tiré de regards.fr
Il faut du temps pour digérer et ingérer la rupture qui vient de se produire dans l'ordre mondial. Et pourtant, il y a urgence à défendre une perspective stratégique de paix, et donc de justice et de démocratie. C'est pourquoi je mets ici en partage 7 grands axes. Comme pour la politique intérieure, ils reposent sur le réveil de ce que j'appelle l'esprit public, c'est-à-dire la solidarité, la coopération, la démocratie contre la loi du plus fort, la prédation et la marchandisation, l'autoritarisme :
1. Nous devons affirmer notre solidarité avec le peuple ukrainien agressé par la Russie de Vladimir Poutine et méprisé par Donald Trump, qui encourage le massacre des populations civiles ukrainiennes et la russification des territoires occupés. Notre fil à plomb est dans la défense du principe de l'autodétermination des peuples et des frontières reconnues par le droit international. Nous ne pouvons accepter que la loi du plus fort et l'accaparement de ressources l'emporte sur le droit international et la démocratie.
2. Ce soutien au peuple ukrainien doit se traduire dans les actes, loin de tout esprit munichois et sans engrenage guerrier. C'est une ligne de crête mais elle est la seule qui peut enrayer la mécanique conduisant à une troisième guerre mondiale. Autrement dit, il s'agit d'aider concrètement les Ukrainiens qui se battent pour leurs droits, et non d'entrer en guerre directement avec la Russie.
3. Ni Poutine, ni Trump, ce mot d'ordre rassemble. Si les régimes aux États-Unis et en Russie ne sont pas les mêmes, ces deux présidents portent, l'un et l'autre, la haine de la démocratie et l'impérialisme. L'un et l'autre se battent pour accaparer, et de façon brutale, les ressources rares sur une planète dont les limites deviennent tangibles. Combattre Poutine et Trump signifie que nous devons en finir avec l'atlantisme et avec le campisme – non, les ennemis de nos ennemis ne sont pas nos amis. Cela signifie aussi que nous ne nous inscrivons pas dans une logique de camps. À la puissance de la force, nous opposons la force des principes, les règles de droit, la logique de biens communs. Il faut rompre avec la prédation, la loi du profit et le productivisme débridé, pour défendre un changement profond de modèle de développement, soutenable pour l'écosystème et favorisant la paix. Le capitalisme insatiable conduit à la guerre pour l'accès aux ressources.
4. Prendre la mesure des bouleversements monde qui n'est plus celui d'hier, c'est chercher à nouer des alliances sur toute la scène internationale pour faire avancer la justice et la démocratie, et donc la paix, par la diplomatie et le multilatéralisme. Face aux puissances impérialistes brutales, il nous faut construire des convergences sur la base de la défense de principes et d'objectifs précis. Il nous faut plaider pour un nouvel ordre mondial fondé sur le droit, et non la force. Car il n'y a plus d'Occident. Il n'y a pas non plus de Sud Global. C'est pourquoi chercher des alliés à l'intérieur de l'Union européenne et en dehors pour faire contrepoids aux puissances impérialistes est une nécessité. Cela suppose de sortir de la culture des blocs.
5. La guerre en Ukraine et la menace de son extension impliquent que nous soyons capables de nous défendre. Il est désormais clair pour toutes et tous que les États-Unis de Trump ne peuvent aucunement assurer notre sécurité. Et puis, Poutine va-t-il s'arrêter là ? Rien ne l'indique. Il nous revient donc de renforcer notre système de défense car nous devons montrer que personne n'a intérêt à une guerre contre nous. Mais les dépenses militaires ne peuvent se faire en comprimant celles qui servent les besoins essentiels de la population. Elles n'ont pas non plus vocation à se substituer à une stratégie diplomatique, ni à servir les besoins du capitalisme. Leur financement doit passer par une contribution des ultra-riches et des grands groupes et par une coordination européenne – l'UE pourrait d'ailleurs commencer son aide par un effacement partiel de la dette des États par la BCE pour leur permettre d'investir. Comment se fait-il que lorsqu'il s'agit de défendre l'esprit public, l'État social et la transition écologique, il n'y a pas d'argent et quand il s'agit d'armement, la présidente de Commission européenne, Ursula von der Leyen, trouve 150 milliards d'euros tout de suite et annonce garantir 800 milliards d'euros en tout ? Quand on sort des critères de Maastricht, c'est pour investir dans l'armement ! Mais que chacun soit lucide : on ne refait pas nos capacités militaires pour combler le défaut des États-Unis dont on a si longtemps dépendu en quelques semaines, ni en quelques mois. On ne partage pas non plus à 27 la dissuasion nucléaire, surtout quand ces 27 comptent la Hongrie de Orban et l'Italie de Meloni. Et on ne bâtit pas une armée sans socle commun partagé et sans contrôle démocratique digne de ce nom. Raisons de plus pour se doter avant tout d'une stratégie d'alliances sur la scène internationale et d'investir le champ de la diplomatie.
6. Le réarmement ne fait pas une stratégie. Nous ne voulons pas seulement défendre les intérêts de la France mais aussi des principes, une certaine vision géopolitique appuyée sur le droit, la démocratie et la justice qui servent les peuples à travers le monde. C'est pourquoi le droit international est fondamental. Si l'organisation mondiale issue du compromis de 1945 ne correspond plus aux coordonnées de notre temps, il nous faut travailler à un nouvel équilibre, à un nouvel édifice international.
7. Dans ce contexte, la victoire ou non de Marine Le Pen en France est aussi un enjeu de paix mondiale. C'est pourquoi le rassemblement des forces de gauche et écologistes pour offrir une perspective de victoire, pour ouvrir un espoir de progrès face à la montée du RN est une responsabilité empreinte de gravité. Devant le tragique de l'histoire, l'heure est venue de se mettre au travail pour construire l'alternative à la vague brune dans notre pays. Et elle passe par une doctrine géopolitique commune aux forces de gauche et écologistes.
Clémentine Autain
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Le plan des États-Unis pour l’Ukraine, « fruit de 40 ans d’histoire entre Trump et la Russie »
Comment comprendre le rapprochement entre Trump et Poutine au sujet de l'Ukraine ? Quelles conséquences pour l'Europe ? Réponses avec Régis Genté, journaliste basé en Géorgie, auteur d'une enquête sur les relations de Trump avec le pouvoir russe.
Tiré de NPA 29
Basta ! : Comment analysez-vous l'incroyable altercation entre Trump et Zelensky lors de leur rencontre à la Maison blanche, le 28 février ?
Cette séquence dans le bureau ovale est probablement du jamais-vu dans l'histoire diplomatique. Pour autant, elle s'inscrit dans la droite ligne des déclarations outrancières de Trump au sujet de l'Ukraine depuis qu'il est revenu au pouvoir, quand il dit que « Zelensky est un dictateur sans élection », que c'est lui qui a commencé la guerre, etc.
Ce qui est faux, bien entendu. Ce qui est intéressant avec Trump, ce ne sont pas ses mots, mais les intentions qu'il y a derrière. Il apparaît assez clair que cette scène a été pensée à l'avance, tout cela n'est pas arrivé par accident.
« Cette séquence dans le bureau ovale est probablement du jamais-vu dans l'histoire diplomatique »
Vu les conditions posées préalablement à l'accord de paix, sans la moindre contrainte pour Poutine, Trump se doutait que Zelensky ne signerait pas. La manipulation consiste à lui rendre les choses impossibles pour lui faire porter ensuite la responsabilité de l'échec des négociations, et avoir ainsi une pseudo-justification morale pour ne plus armer l'Ukraine – et peut-être même ne plus lui fournir de renseignements, si Musk décide également de ne plus utiliser ses satellites Starlink. Ce qui laisse les mains libres à Trump pour négocier directement avec Poutine et signer une paix favorable à la Russie, puisqu'il semble bien que ce soit son projet depuis le départ.
Ce rapprochement spectaculaire entre Trump et Poutine, qui s'est matérialisé ces derniers jours sur le dossier du cessez-le-feu en Ukraine, ne vous a pas surpris, il était même « prévisible », dites-vous. Pourquoi ?
Parce que c'est le fruit de plus de 40 ans d'histoire entre Trump et la Russie. Trump est dans le radar du KGB dès la fin des années 1970, lorsqu'il se marie avec Ivana, sa première épouse, qui est alors citoyenne tchécoslovaque, un pays satellite de l'URSS. La sécurité d'État tchécoslovaque, la STB, une sorte de filiale du KGB, avait identifié cet homme alors encore méconnu, mais déjà assez riche et remuant.
C'est le moment où le KGB va redéfinir et intensifier ses efforts de recrutement, principalement aux États-Unis, son principal ennemi. Les documents internes de l'époque sont très clairs, sur le sujet : Vladimir Krioutchkov, le patron de la première direction générale du KGB, la plus prestigieuse, en charge de l'espionnage politique extérieur, cible tout particulièrement les scientifiques et les personnalités du monde politique et des affaires comme de potentiels relais intéressants au service de l'URSS. Trump entre parfaitement dans ce spectre-là.
Ce travail d'approche se concrétise en juillet 1987, lors du tout premier voyage de Trump à Moscou, dans l'idée d'y vendre une Trump tower. Tous les éléments laissent à penser que l'opération est directement organisée par le KGB. D'ailleurs, à peine deux mois après son retour, Trump s'offre une campagne de communication, pour près de 100 000 dollars, dans les plus grands journaux américains [le New York Times, le Washington Post et le Boston Globe, ndlr] pour publier une lettre ouverte appelant à ce que les États-Unis « cessent de payer pour défendre des pays qui ont les moyens de se défendre eux-mêmes », en référence directe à l'Otan.
Vous voyez qu'il y a une certaine constance, chez Donald Trump, puisqu'il utilise encore quasiment les mêmes termes aujourd'hui. C'est simple, j'ai cherché, et on ne trouve guère de déclaration sérieuse de sa part où il se serait montré critique à l'égard de la Russie ou de Poutine. Au contraire, il est en permanence très élogieux.
Il y a également le précédent des suspicions de tentatives d'ingérence russe dans la présidentielle états-unienne de 2016, exposée par plusieurs enquêtes (ingérence qui visait notamment à discréditer l'opposante de Trump, Hillary Clinton)…
Le titre de mon livre, Notre homme à Washington, est directement tiré d'un e-mail découvert par le procureur spécial Robert Mueller, lors de son enquête sur ces soupçons de collusion. L'auteur de cette formule, Felix Sater, connaît bien Trump et est directement issu de la « mafia rouge », ces familles de mafieux qui ont émigré d'Union soviétique aux États-Unis dans les années 1970. En Russie, ces gens-là ne sont jamais bien loin de l'appareil d'État. Felix Sater est particulièrement bien connecté aux hautes sphères des services de sécurité russe.
La preuve quand il écrit en 2015 qu'il va tenter de convaincre Poutine qu'on pourrait « installer notre homme à la Maison blanche », en parlant de Trump. La formule est très révélatrice : on voit bien que ce n'est pas l'initiative de Vladimir Poutine. Il n'y a pas eu de grand plan décidé par le Kremlin à Moscou pour placer Trump à la tête des États-Unis. C'est arrivé de façon plus fortuite, grâce à tous ces gens en lien avec le pouvoir russe et qui cultivent des relations avec Trump – et qui agissent au moins autant dans leur propre intérêt que dans celui de l'État russe.
« On ne trouve guère de déclaration sérieuse de Trump où il se serait montré critique à l'égard de la Russie ou de Poutine. Au contraire, il est en permanence très élogieux »
Le rapport Mueller, demandé par le département de justice américain, apporte des preuves très fortes sur cette influence, et sur la complaisance – pour ne pas dire plus – de Trump et de ses équipes à l'égard de tous ces gens parfaitement intégrés au système politique russe.
Vous parliez d'une campagne de « recrutement » du KGB : quelle est la nature exacte des relations que Trump entretient avec la Russie ? En est-il un « agent » comme on le laisse parfois entendre ?
Non, ce n'est pas un agent, au sens où ce n'est pas quelqu'un qui est rémunéré pour rendre des services et qui se sait missionné pour ça. C'est plus subtil. Il faut plutôt le voir comme une sorte de compagnonnage, quelqu'un qu'on va accompagner dans sa carrière parce qu'on a repéré qu'il pouvait être sur la même longueur d'ondes, partager une même vision du monde, et surtout qu'il pouvait être utile pour du renseignement ou de l'influence.
Dans le jargon soviétique, on appelle ça un « contact confidentiel », une notion qui apparaît dans les mêmes documents stratégiques du KGB, au moment d'établir les campagnes de recrutement dans les années 1980. Le contact confidentiel y est défini comme une personne « susceptible de fournir de l'information de valeur, mais aussi d'influencer activement la politique intérieure et extérieure ».
À ce moment-là, les velléités politiques de Donald Trump sont déjà claires. Il ne va pas devenir pour autant une marionnette, mais plutôt une sorte de relation intéressante qu'on entretient, qu'on flatte, qu'on aide. Trump a ainsi été « cultivé » par différents réseaux, pendant près de 40 ans, avec plus ou moins d'intensité. La banque d'État russe, la VTB, est parfois venue au soutien de la Trump Organization [le conglomérat de la famille Trump, ndlr], via la Deutsche Bank.
À chaque fois qu'il approchait de la faillite, on a vu des oligarques et des mafieux injecter de l'argent dans ses projets immobiliers ou blanchir de l'argent dans ses casinos. En Russie, ce genre de personnes agit toujours en symbiose avec l'État, il y a une connexion intrinsèque entre le monde du crime, la pègre, et le monde des services de sécurité. Trump est lié à cet « État profond » russe, cet État dans l'État : un mélange de pouvoir politique, de pouvoir financier, de pouvoir mafieux et de pouvoir sécuritaire.
Et quel était son intérêt à lui, Donald Trump ?
Cela a été une façon de se donner une surface internationale et de nourrir ainsi ses ambitions, aussi bien dans le business qu'en politique. Se retrouver à Moscou en 1987, c'est une manière de montrer qu'il ne se contente pas de développer de l'immobilier à New York, mais qu'il peut aller partout. Ce qui attire Trump à l'époque, c'est l'ascension, il veut être reconnu dans le grand monde de la jet-set politico-médiatique.
« À chaque fois qu'il approchait de la faillite, on a vu des oligarques et des mafieux injecter de l'argent dans les projets immobiliers de Trump »
À l'époque, l'un des conseillers, le fameux avocat Roy Cohn, lui souffle l'idée de se proposer comme négociateur en chef auprès de Reagan sur le désarmement nucléaire entre la Russie et les États-Unis – une autre façon de jouer dans la cour des grands à Washington. Tout en reprenant les éléments de langage de Moscou sur le sujet…
« Trump dans la main des Russes », écrivez-vous en sous-titre de votre livre. Mais la relation est-elle à ce point aussi asymétrique, aujourd'hui ?
Force est de constater que, jusqu'à présent, les prises de position de Trump sont généralement favorables au Kremlin. Il faut se souvenir de l'épisode de leur rencontre à Helsinki en 2018 : interrogé sur les soupçons d'ingérence russe pendant la campagne de 2016, Trump répond qu'il fait plus confiance à Poutine qu'à la CIA ! Et on découvre un Trump, à l'attitude d'ordinaire si tonitruante et volontariste, qui ressemble d'un coup à un petit garçon à côté de Poutine.
En fait, Trump admire profondément Poutine, comme le décrit bien son ancienne conseillère sur la Russie, Fiona Hill, dans un livre (There is nothing for you here, 2021, non-traduit). Elle raconte comment elle a observé le président américain se mettre à, selon ses termes, « suivre le ‘‘mode d'emploi'' autoritaire de Poutine ». C'est une image, mais ça en dit long sur l'influence qui s'exerce.
Trump est fasciné par la façon dont Poutine dirige son pays et par la mise en scène de son pouvoir. Il est un modèle, qui coche toutes les cases dont Trump rêve – puissance, richesse, célébrité – et avec qui il partage un même ADN sociopolitique : le culte de la puissance, des hommes forts, de la grandeur de l'État, une vraie aversion pour la démocratie libérale et le mépris des peuples qui va avec, la dénonciation des élites et la soumission de la vérité à la politique.
Comment interprétez-vous le choix de Donald Trump d'accélérer sur le dossier ukrainien ces tout derniers jours ?
Plusieurs hypothèses circulent à ce sujet. Certains lui prêtent une grande ambition géopolitique qui consisterait à casser l'alliance entre la Russie et la Chine pour mieux isoler cette dernière – qui serait sa véritable obsession sur le plan international. Quand on connaît un peu son fonctionnement et sa façon de prendre des décisions, tels qu'ils sont très bien décrits dans la biographie que lui a consacréela journaliste Maggie Habermanpar exemple, on peut douter qu'il soit animé d'une telle vision stratégique. Trump, c'est quelqu'un qui donne parfois raison au dernier qui a parlé, tout simplement…
Difficile aussi, à mon sens, de le justifier par un choix purement économique : les échanges entre la Russie et les États-Unis, pour l'heure, restent dérisoires au regard du commerce international, sans compter que ces deux pays sont en concurrence sur leurs exportations de gaz et de pétrole.
Un autre argument consiste à y voir un coup médiatique, avec l'envie d'apparaître pour un héros ou un faiseur de paix – quitte peut-être même à revendiquer le prix Nobel ensuite, qui sait. Pourquoi pas, c'est sûr que Trump est très attaché à montrer qu'il est efficace dans son action politique – c'était la même idée lorsqu'il disait qu'il allait régler le conflit à Gaza en 24 heures.
Je pense qu'il y a surtout un enjeu plus politique : en remettant en cause la démocratie américaine comme il le fait depuis son retour à la Maison blanche, et en s'attaquant directement à l'article 2 de la Constitution [qui définit les pouvoirs de l'exécutif, dont le président, ndlr] pour tenter de concentrer tous les pouvoirs, Trump sait bien qu'il va être attaqué. Chez lui par le camp démocrate et par l'establishment qui reste puissant, mais plus largement aussi par le camp des démocraties libérales.
Il a donc besoin de trouver de nouveaux alliés, à même de le légitimer dans son mouvement politique. Proposer un deal favorable à la Russie sur la question ukrainienne, c'est évidemment une bonne manière de plaire à Poutine et d'entretenir un lien fort avec lui.
Du côté de Poutine, est-ce une aubaine pour poursuivre sa stratégie d'expansion à l'égard de l'Europe ?
De la même façon, je crois que pour comprendre la politique étrangère de Poutine, il faut comprendre sa situation sur le plan intérieur. Poutine a besoin de légitimer son pouvoir et de justifier son autoritarisme absolu – le truquage des élections, l'emprisonnement des opposants, etc.
Dans les dictatures, on est toujours très attentif à l'opinion, et Poutine fait énormément de sondages pour prendre le pouls de la population. Il doit constamment s'assurer qu'il reste légitime, par-delà la peur, la violation des droits de l'Homme, l'État policier, etc.
De ce point de vue, l'Europe reste une voisine gênante, elle exhibe son modèle de liberté juste sous le nez des Russes et fait fantasmer les élites intellectuelles qui rêvent de démocratie – en témoignent toutes les révolutions colorées dans les anciens pays soviétiques. De ce fait, l'Europe menace directement les fondements de son régime, c'est pour ça que Moscou veille autant à préserver sa sphère d'influence sur l'ancien espace soviétique.
C'est par exemple tout l'enjeu de l'instrumentalisation des questions LGBT en Russie, mais également en Hongrie, en Géorgie et ailleurs : c'est devenu un outil géopolitique qui sert d'abord à diaboliser l'Occident.
Et Poutine connaît bien Trump. À travers ses récentes velléités expansionnistes sur le Canada ou le Groenland, Poutine l'observe réhabiliter à sa façon la vieille doctrine Monroe. Il lui propose un partage : tu as ton aire d'hégémonie sur le territoire américain, moi je veux la mienne sur l'Europe de l'Est !
Croyez-vous à l'hypothèse de l'extension de la guerre à l'intérieur même des frontières de l'Union européenne ou de l'Otan ?
Difficile à dire. Pour l'heure, je n'en suis pas convaincu, mais on ne peut pas tout à fait exclure l'hypothèse, concernant la Pologne notamment. Il y a une sorte de pensée profonde en Russie qui considère que la Pologne n'est pas légitime, qu'elle fait fondamentalement partie de la Russie, un peu comme la Crimée.
Le moteur, ce n'est pas tant de contrôler l'Europe que de l'affaiblir. C'est ce qu'a théorisé la doctrine Karaganov, qui fixe la ligne de la politique étrangère russe. L'enjeu pour Poutine, c'est tout ce qui pourrait alimenter la crise larvée du multilatéralisme, en obligeant l'Otan et les États-Unis à réagir – ou mieux, justement, à ne pas réagir. Ce qui tuerait de facto le fameux article 5 de l'Alliance [qui oblige chacun des membres à intervenir en cas d'agression contre un autre État membre, ndlr].
Qu'en est-il de la Géorgie, où vous habitez depuis plus de vingt ans ? L'année 2024 y a été émaillée d'importantes mobilisations contre l'ingérence russe.
Il ne faut jamais oublier que la guerre en Ukraine a commencé ici, en Géorgie, en 2008, avec le conflit autour de l'Ossétie du Sud. C'est le même mouvement et les mêmes motivations, la même guerre pour sécuriser un espace face à des territoires qui affirment de plus en plus leur désir d'Europe et d'Occident. On pourrait presque parler de guerre géorgo-ukrainienne, tant ce qui se passe actuellement en Ukraine en est le prolongement direct.
En Géorgie, l'homme qui règne aujourd'hui sur le pouvoir depuis plus de dix ans, Bidzina Ivanichvili, est un oligarque qui a construit toute sa fortune en Russie. C'est plus qu'un « contact confidentiel » en l'occurrence, car il émane du cœur du pouvoir à Moscou. De par son histoire, il ne peut pas échapper au contrôle du Kremlin.
C'est le principe même des élites et milliardaires russes, qui rêvent souvent de s'émanciper en rachetant des clubs de football, par exemple, mais qui ne peuvent le faire qu'à la condition de rester sous le contrôle de Moscou, au risque sinon d'avoir de gros problèmes.
Ce sont des fortunes qui sont là pour servir le régime, et c'est exactement ce que fait Ivanichvili en Géorgie, en instaurant progressivement les bases d'un régime autoritaire à la russe pour sortir le pays de l'orbite pro-européenne, contre la volonté de la population.
C'était tout l'enjeu de la loi sur les « agents étrangers », directement inspiréed'une loi russe, qui a été adoptée l'an dernier. C'est une façon d'installer un modèle dictatorial tout en éradiquant l'influence occidentale – car les ONG ou les médias indépendants ne peuvent pas vivre sans l'argent étranger. Et ainsi de faire avorter habilement le processus d'adhésion à l'Union européenne, qui ne peut que dire « non », dans ces conditions-là.
En octobre, les élections législatives géorgiennes ont été vivement contestées, après des soupçons de truquage, ce qui a engendré un long mouvement de protestation, avec des manifestations quotidiennes, pendant plus de deux mois. Où en est-on ?
Le mouvement s'est un peu essoufflé, même s'il reste vif. Il y a de la fatigue, d'autant que la répression ne faiblit pas, elle. Aujourd'hui, on risque des amendes de 1700 euros en tant que manifestant. Il y a eu beaucoup de passages à tabac, d'arrestations arbitraires, parfois même des enlèvements en pleine rue. À certains égards, cela rappelle ce qui s'est passé en Biélorussie, même si le degré de violence reste moindre.
« L'Europe reste une voisine gênante, elle exhibe son modèle de liberté juste sous le nez des Russes et fait fantasmer les élites intellectuelles qui rêvent de démocratie »
On voit s'installer un régime de la peur, qui consiste à tuer ce mouvement de protestation. Lequel est par ailleurs très horizontal, sans leader, un peu comme le mouvement de la place Tahrir, en Égypte, en 2011. C'est probablement ce qui a contribué à mettre des dizaines de milliers de gens dans la rue chaque soir – ce qui est considérable dans un pays de trois millions d'habitants.
Face à l'usure du temps, cette horizontalité n'aide pas à engager de nouvelles stratégies dans le bras de fer avec le pouvoir. Ce qui s'y joue est pourtant fondamental : la Géorgie illustre non seulement le sort de l'Europe, mais plus encore, du modèle occidental, avec ses valeurs libérales et démocratiques, qui est aujourd'hui directement menacé par ces régimes populistes et dictatoriaux.
3 mars 2025 Barnabé Binctin
Journaliste indépendant basé à Tbilissi, en Géorgie, et spécialiste de l'ancien espace soviétique. Il est correspondant pour RFI, France 24 et Le Figaro. Il a publié une biographie de Volodymyr Zelensky, Poutine et le Caucase, et l'an dernier une enquête minutieuse sur les relations que Trump entretient historiquement avec le pouvoir russe : Notre homme à Washington. Trump dans la main des Russes.
©DR
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Entre Trump et Poutine, l’Europe au carrefour de l’Histoire
Le pacte Trump-Poutine vise au partage de l'Europe et à l'imposition de régimes autoritaires-austéritaires-réactionnaires et guerriers dans leur zone d'influence respective.
Tiré de Gauche anticapitaliste
7 mars 2025
Par Daniel Tanuro
A court terme, ce plan implique à l'est l'écrasement du peuple ukrainien et, à l'ouest, le soutien aux partis d'extrême-droite trumpistes, nationalistes et souverainistes. Trump et Poutine misent tous deux sur l'atomisation de la société et la désintégration européenne.
Au-delà, les deux despotes gardent leurs propres agendas : séparer la Russie de la Chine pour l'un, rétablir la Russie dans les frontières de l'empire tsariste pour l'autre. Comme avec le pacte Hitler-Staline de partage de la Pologne, des retournements sont probables, en fonction des rapports de forces, avec de nouvelles menaces guerrières à la clé.
Quoiqu'il en soit, des maintenant, le pacte entre Trump et Poutine met en crise profonde le projet bourgeois conçu dans l'après-guerre : la construction d'une Union Européenne ultralibérale, alliée privilégiée de l'impérialisme US et pilier européen de l'OTAN. Or c'est par ce biais que la bourgeoisie européenne cherchait a s'imposer comme un protagoniste majeur de la lutte de concurrence pour l'hégémonie capitaliste mondiale.
Maintenant que son projet est menacé de faillite, la classe dominante européenne élabore en catastrophe une réponse encore plus entièrement alignée sur les intérêts du grand capital. Le pacte Moscou-Washington sert d'accélérateur : remilitarisation à bride abattue, plus d'austérité, plus de cadeaux aux patrons, remise en cause des très insuffisantes mesures écologiques, durcissement des honteuses politiques de refoulement des migrant·es… Sans oublier les courbettes face à Trump, dans l'espoir de partager le gâteau ukrainien de la « reconstruction ».
Quand il s'agit de donner au peuple ukrainien les moyens nécessaires à sa défense légitime, les gouvernements européens rechignent. Quand il s'agit de produire des armes pour « l'Europe puissance », rien ne les arrête. Le dogme de l'équilibre budgétaire, soudain, ne s'applique plus… sauf pour « justifier » l'austérité, la répression des libertés et la destruction écologique qui, elles, continuent de plus belle.
La « défense de l »Ukraine » sert de prétexte. En réalité, voilà trois ans que les dirigeants de l'UE freinent le soutien à Kyiv. D'une part, malgré tout, le peuple ukrainien résiste héroïquement. D'autre part, la Russie est épuisée par ses énormes pertes en hommes et en matériel. Si l'Ukraine tombe, la Moldavie et la Géorgie seront dans le collimateur. Mais, au-delà, Poutine mise sur la décomposition politique bien plus que sur la conquête militaire pour accroitre son influence. L'idée que ses armées s'apprêteraient à déferler sur l'Ouest du continent relève de la manipulation.
Dans les conditions actuelles, la mise à disposition par l'UE de ses moyens militaires existants, l'annulation de la dette ukrainienne, le transfert à Kyiv des 200 milliards de fonds russes gelés, une ponction spéciale sur les grandes fortunes, le soutien de la société civile et une vaste mobilisation internationaliste de masse pour la démocratie et la paix (par la dissolution de tous les blocs militaires et le respect des frontières) créeraient la possibilité de déstabiliser le néofascisme poutinien. Du coup, un autre avenir s'ouvrirait pour le continent et pour le monde.
En tout cas, il n'y a rien à attendre d'une Union européenne non démocratique, qui soutient la guerre génocidaire de Netanyahu contre le peuple palestinien, provoque chaque année la mort en mer de milliers de migrant·es, impose des échanges inégaux aux pays de la périphérie, et se définit elle-même comme « une économie de marché ouverte où la concurrence est libre ». La « politique de défense » de cette UE ne peut être qu'une politique de défense des intérêts capitalistes, sur le dos des travailleurs·euses, des jeunes, des femmes , des peuples opprimés et de la planète.
S'ils refusent d'être ballotés dans la lutte des USA et de la Chine pour l'hégémonie mondiale, avec la Russie pour pivot, s'ils veulent être des agents de leur propre histoire commune, les peuples du vieux continent n'ont d'autre choix que d'unir leurs mouvements sociaux et leurs syndicats dans la lutte pour une autre Europe, démocratique, sociale, ouverte, généreuse, écosocialiste.
. Une Europe qui met le grand capital au pas en socialisant la finance, l'énergie, l'industrie de l'armement et les autres secteurs clés ;
. Une Europe qui hausse les salaires, développe la sécurité sociale, renforce les services publics, combat les inégalités, élimine la pauvreté ;
. Une Europe qui prend l'argent là où il est pour financer une transition écologique digne de ce nom, sans combustibles fossiles, sans nucléaire, sans technologies d'apprentis sorciers et sans agrobusiness ;
. Une Europe qui annule les dettes des pays du Sud, renonce au pillage néocolonial et partage les découvertes indispensables à la décarbonation de l'économie ;
. Une Europe dont les classes populaires auront à cœur d'assurer elles-mêmes la défense en cas de besoin, où la conscription remplace les armées de métier.
Le chemin vers la fondation de cette Europe est politique : il passe par la lutte contre le repli national et la mobilisation pour l'élection d'une assemblée constituante européenne.
Il y a urgence. L'Europe et le monde sont au carrefour de l'Histoire. Les droits démocratiques et sociaux sont nés au 19e et au 20e siècle en Europe du combat du monde du travail contre l'exploitation capitaliste. Leur avenir est en jeu sur une planète en feu que les despotes rêvent de soumettre au diktat sans limite du Capital,.
Daniel Tanuro
Photo : Licence Creative Commons
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Trump II : L’incarnation d’un Idéal-type (au sens wébérien du terme) de la quintessence abjecte et grotesque. Première partie (1 de 3)
Photo : Cette illustration de Donald Trump a été réalisée par Asier Sanz. Il s'agit d'un assemblage-collage qui joue sur la paréidolie, c'est-à-dire cette tendance instinctive qui existe chez l'humain et qui consiste à voir ou à reconnaître des formes familières dans des paysages, des nuages ou des images vagues. https://asiersanz.com. Consulté le 8 mars 2025.
« C'était un temps déraisonnable (…) ». Louis Aragon.
Depuis que Trump II est de retour au Bureau ovale de la Maison-Blanche, tout se passe comme si, pour lui, le temps n'a pas la possibilité d'attendre. Il est pressé et il agit dans l'urgence du moment immédiat. Il multiplie les décrets. Comme l'écrivait jadis Vladimir Illitch Oulianov Lénine : en politique « [i]l y a des décennies où rien ne se passe ; et il y a des semaines où des décennies se produisent ». Trump II nous déroute. Il nous déstabilise. Il nous bouscule.
Il ne fait pas dans la dentelle. Il a des gestes brusques. Ses paroles sont brutales et menaçantes. Il a l'insulte généreuse à l'endroit de ses concurrentes et concurrents politiques. Il trompe délibérément autrui en feignant l'honnêteté. Dans l'affaire Stormy Daniels, il a été reconnu coupable de 34 chefs d'accusation. Dans la foulée de ce procès, qu'il a perdu, il s'est montré immédiatement après quérulent et habité par un esprit revanchard. Il veut semer en nous la crainte, l'inquiétude, la peur et le chaos. Il ne tient pas compte des limites inhérentes à l'exercice de ses fonctions. Il est un partisan acharné. Dans ses interventions, il donne l'impression qu'il est quasiment toujours en mode électoral. Il est ultranationaliste. Il se dit un inconditionnel de la loi et de l'ordre. Par contre, il a le pardon présidentiel facile pour ceux qui ont posé (ou poseront éventuellement) des gestes — même illégaux — en appui à sa cause. La vantardise ne l'étouffe pas. Il se croit omniscient et omnipotent. Il s'imagine tout permis. Il porte et cultive sur son chemin la violence verbale et encourage la résistance même violente et physique. On peut s'imaginer le voir dire, dans une même phrase, une chose et son contraire. Avec lui, c'est un peu le monde à l'envers. Exit la routine. Il a prouvé à certaines reprises qu'il est un personnage du type girouette. Quand il parle, il faut en prendre et en laisser. Devant un tel homme politique qui semble, à première vue, déraisonnable, irrationnel, clownesque, grotesque, hors-norme, se pose un certain nombre de questions dont en premier lieu celle-ci : quelle(s) étiquette(s) lui accoler ? Autrement dit, comment le saisir et le définir en un mot juste ou à l'aide d'un essaim de qualificatifs pertinents ?
Une première tentative de saisie par ordre alphabétique
Allons-y dans l'ordre alphabétique : arbitraire, autocrate, autoritaire, brimeur, corrompu, despote, dictateur, directif, dominateur, expansionniste, fabulateur, hégémonique, hypocrite, impérial, impérialiste, impérieux, incompétent, instable, jupitérien, machiavélique, manipulateur, mégalomane, menteur, mystificateur, mythomane, obscurantiste, oligarque, omnipotent, omnipuissant, ploutocrate, potentat, président empereur, président impérial, président ubuesque, satrape, souverain absolu, terreur, timocratique, tourmenteur, tyrannique, unilatéraliste, versatile, vexateur et quoi encore !
Or, toute médaille possède deux côtés. Malgré la facilité manichéenne, la tâche exige plus de rigueur, afin de reconnaître aussi certaines qualités au personnage. À ce titre, convenons ceci : actif, aime gagner, ambitieux, assurance (en démontre une), attaquant, calculateur, combatif, communicateur (ou égotisme), compétiteur, défenseur, entreprenant, estime de soi, fonceur, gestionnaire, père de famille, résilient, rêveur, riche, sens de la sécurité, téméraire, tenace, tient ses promesses, travailleur, visionnaire, pour en rester là. Il s'agit certes de qualités utiles pour réussir en affaires. Par contre, gérer un pays diffère du même acte à l'intérieur d'une entreprise. Car l'enrichissement n'est pas le seul but recherché : il faut savoir soutenir tous les membres de l'État et viser un environnement social et environnemental avantageux — pourtant n'est-ce pas aussi ce que toute entreprise aspire ? La critique envers l'homme derrière la présidence repose non seulement sur ses traits personnels souvent opposés à l'idéal du chef d'État espéré, mais sur sa vision même de ce qu'il doit représenter. À ce titre, on s'éloigne des valeurs de Marc Aurèle, qui décrivait l'homme de bien comme suit : être bon et simple, magnanime, prudent, résigné, réservé et véridique.
Une deuxième tentative d'ordre un peu plus descriptive
Trump II s'autocongratule abondamment et ne cesse de s'autogratifier d'une manière indécente. Il annonce, à l'avance, qu'il jugera comme étant « illégitime », tout contrôle de ses décisions officielles par les juges de la Cour suprême américaine. Maintenant qu'il est investi du pouvoir, il nous annonce, sans ambages, qu'il entend l'exercer sans contrôle. Il prétend qu'il n'y a aucune limite à son pouvoir de décider dans le cadre de ses fonctions officielles. C'est donc dire qu'il s'imagine, en tant que président des USA, détenir la souveraineté absolue. À la tête de la nation réputée être la plus puissante sur la Terre, il se croit le plus grand maître du monde qui commande le respect et l'admiration de la part de toutes et de tous. Il joue à la loi du plus fort. Sa devise semble être : homo homini lupus est (l'homme est un loup pour l'homme), comme l'a bien dit Plaute. Il n'y a, pour lui, que les USA pour aspirer à la domination et à la suprématie mondiale. Nulle ou nul n'est ou n'a été plus grand ou grandiose que lui jusqu'à maintenant et même, nous précise-t-il, dans l'avenir. Il rebaptise des lieux et des espaces géographiques. Il n'accepte pas d'être désobéi par les étudiantes et les étudiants qui oseront ou osent contester ou remettre en question ses décisions. Il brime l'accès à l'information aux journalistes qui refusent d'adhérer à sa novlangue. Les termes comme « équité », « femme », « trauma », « inégalité » lui posent problème. De plus, signe qu'il n'hésite pas à abuser de son autorité, il soumet les professionnelLEs de l'information et les scientifiques à l'emploi du gouvernement soit à toute une nouvelle série de difficultés inutiles, soit à l'autocensure. Il est à la recherche d'honneurs et réserve, pour les plus riches, les postes qu'il a à pourvoir autour de lui. Il est à ses propres yeux l'incarnation de l'éminentissime. Il souffle le chaud et le froid. Quand il s'adresse aux membres du Congrès, aux juges de la Cour suprême des USA et au petit groupe sélect de l'état-major de l'armée américaine, il faut porter une attention très particulière à ce qu'il dit et à ce qu'il ne dit pas. Il évoque un avenir radieux et débordant de richesses pour son pays, mais il passe sous silence l'appauvrissement qu'il répand et qu'il parsème sur son chemin par ses politiques économiques douteuses et improvisées qui font l'objet d'une dénonciation en règle par les courtiers de Wall Street. Il est, par conséquent, très sélectif dans sa description de l'impact de ses politiques sur une grande partie de sa population. Il gomme la réalité et il la décrit comme correspondant à l'atteinte de sommets indépassables. Il change fréquemment d'opinion, tout en étant capable de nier avoir soutenu la chose opposée. Hors de sa pensée et de ses décrets, point de vérité. Il ne cesse de répéter des faussetés. Les Fake news, qu'il proclame et qu'il répète ad nauseam, sont vérités à ses yeux. Il veut vassaliser et instrumentaliser tout ce qu'il considère comme inférieur à lui. Il s'attaque à ses alliés d'hier et également avec certains de ses plus importants pays voisins qui commercent avec les USA. Il considère que son pays est économiquement exploité et maltraité par ceux avec qui il fait affaire. Il n'a pas, selon lui, à tenir compte du point de vue des autres ni de celui des instances internationales. Il fait fi des traités signés par lui et ses prédécesseurs ainsi que du cadre juridique et constitutionnel qu'il a pourtant juré s'engager à respecter. Il a des ambitions d'annexion et de conquête territoriale. Il annonce qu'il veut étendre les frontières de son pays au-delà des limites actuelles et que pour ce faire, il n'hésitera pas à recourir à la force. Sa politique extérieure vise à la fois une domination et un contrôle d'autres territoires comme le Canada, le canal de Panama et le Groenland. Au sujet de ce dernier pays, il a même précisé : « One way or Another I'm gonna get you…. » Il ne croît pas dans la science. Au pire, il veut la réduire au silence ; au mieux, il veut la censurer. Il s'oppose à la diffusion de données sur l'environnement, la discrimination, etc.. Est-il nécessaire d'ajouter qu'il veut gouverner avec une autorité arbitraire, absolue et surtout sans partage. Il traite ses secrétaires d'État comme de simples conseillers qui doivent s'en remettre à lui avant de décider quoi que ce soit d'important ou de majeur pour la nation américaine. Il n'aime pas être contredit et il impose à l'autre sa vision des choses, même si cela va à l'encontre des faits. Tout au long de sa campagne électorale, il a caché des choses importantes aux électrices et aux électeurs de son pays. L'État fédéral semble être sa chose à lui, sa business qui lui appartient. Il a même décidé d'en faire ce qu'il voulait. Il a confié à Elon Musk le mandat de réduire à néant certains départements et certaines agences gouvernementales. Il est au poste de commande et il n'admet ni résistance et surtout ni réplique de la part de ses collaboratrices et collaborateurs, de ses adversaires et de ses ennemiEs. Il coupe les subsides aux gouverneurs des États fédérés qui ne partagent pas ses vues ou qui ne font pas assez sa promotion. Il n'hésite pas à diminuer, à ridiculiser et à maltraiter celles et ceux qui peuvent s'opposer à lui. Il a un caractère dominateur. De plus, il ne donne pas l'impression d'être en mesure de contrôler certains de ses comportements excessifs. Il a manifestement la folie des grandeurs. Il occupe tristement une fonction pour laquelle il n'existe aucune qualification à la base et il n'a pas démontré qu'il détenait une expertise quelconque en vue de mettre de l'avant des politiques qui vont favoriser l'amélioration des conditions de vie et d'existence du plus grand nombre de citoyennes américaines et de citoyens américains. Il s'est entouré de personnes qui ne semblent pas avoir les compétences requises et adéquates pour juger ou décider de ce qui correspond réellement à l'intérêt général. Il est en ce sens à la fois à la tête d'un gouvernement corrompu et entouré de personnes incompétentes. Il agit sur les autres par des moyens détournés en vue de les amener à ce qu'il souhaite. Le bilan qu'il dresse de ses actions est trompeur et démesurément exagéré. Il raconte n'importe quoi en présentant le tout comme étant conforme aux données factuelles réelles et, nous finissons par nous imaginer qu'il croit, dur comme fer, à ses fabulations, à ses récits imaginaires qu'il invente et qu'il improvise. Il donne accès au pouvoir exécutif et, par conséquent, au Bien commun (lire ici la Caisse commune), à une poignée de richissimes Happy few qui proviennent de la Silicon Valley. Il se conduit en homme puissant qui mène grand train. L'image qu'il projette de lui-même est celle d'une espèce de « Prince du bâton ». Il cherche à se faire craindre par toutes et tous. Il a transformé le Parti républicain en une association MAGA. Voilà, en résumé, quelques-unes des choses qui nous sont passées par la tête lors de son allocution devant le Congrès, mardi le 4 mars 2025. « Rien ne peut arrêter le rêve américain », s'est-il exclamé pour son premier grand discours depuis son assermentation, et ce après avoir lancé, en quelques semaines, une charge sans précédent contre les institutions américaines et l'ordre mondial. De fait, depuis janvier dernier, le président Trump II a signé des décrets qui ont eu pour effet d'annuler des politiques en faveur du climat. Il a mis fin au programme de diversité, d'équité et d'inclusion. Il a fait sortir les USA de l'Organisation Mondiale de la Santé. Au-delà de s'en prendre à ses fonctionnaires, il s'en prend également aux scientifiques et à la recherche, car ses politiques s'accompagnent de la suppression de très nombreuses données et de très nombreux travaux. C'est une véritable purge qui est en cours présentement aux USA et une vague d'obscurantisme s'abat sur la science. Depuis janvier dernier, Trump II mène incontestablement une fronde envers certaines disciplines scientifiques et la coopération internationale. Il ne croit pas dans les inégalités sociales (notamment vis-à-vis des questions de genre et de diversité) ni dans l'existence d'enjeux environnementaux en lien avec les changements climatiques. Le tout en conformité avec des recommandations inscrites dans le « Project 2025 » élaborées par la Heritage Fondation. C'est ce groupe qui inspire également le saccage de la fonction publique entrepris par le nouveau département de l'Efficacité gouvernementale (DOGE) piloté par le milliardaire Elon Musk. Que s'est-il donc passé, au cours des dernières décennies, pour en arriver à ce résultat décevant et déconcertant, bref à ce renversement de perspective ?
À suivre…
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Guylain Bernier
Yvan Perrier
7 et 8 mars 2025
20h30

RDC : À Goma, un mois sous le joug du M23
Depuis le 28 janvier, la principale ville du Nord-Kivu est administrée par le groupe armé soutenu par le Rwanda. Dans ses rues, où des exactions sont constatées chaque jour, l'insécurité et la peur se sont installées. Si les habitants semblent résignés, la résistance s'organise en silence.
Tiré d'Afrique XXI.
Depuis le 28 janvier, trois ans après que le M23 a repris les armes, Goma, la ville principale de l'est de la République démocratique du Congo (RD Congo), est entièrement contrôlée par le groupe rebelle soutenu par les forces spéciales du Rwanda. Trois jours durant, les Forces armées de la RD Congo (FARDC), épaulées par les Wazalendos (1), ont tenté de contenir les combattants du M23 et l'armée rwandaise. Au terme d'intenses combats, cette bataille de Goma a causé la mort de plus de 3 000 personnes d'après l'ONU (2).
Le 21 février, le Conseil de sécurité de l'ONU a voté une résolution (3) qui « condamne fermement l'offensive menée par le M23 […] avec le soutien de la Force de défense rwandaise ». Le texte exige « la cessation des hostilités, invite toutes les parties à conclure un cessez-le-feu et appelle au retrait immédiat du M23 et de ses alliés rwandais […] sans conditions préalables ».
Sans effet pour l'instant sur le terrain. Un cycle de terreur et de mort s'est installé dans la ville : les intimidations, les menaces, les viols et les exécutions rythment les journées. Des Gomatriciens témoignent auprès d'Afrique XXI. Tous les prénoms ont été changés pour préserver leur anonymat et leur sécurité.
« Nous avons adopté des réflexes de survie »
Les images de la population de la plus grande ville du Nord-Kivu accueillant les soldats du M23 en héros ont interpellé les Congolais. Le 27 janvier, alors que les premières colonnes du M23 entraient dans Goma par le nord, les habitants du quartier Majengo formaient des haies d'honneur en les acclamant et en chantant à leur gloire. Ces manifestations semblaient valider la cause des « libérateurs ». « Ceux qui sont en dehors de Goma n'ont pas compris ces images qui ont circulé sur les réseaux sociaux », admet Yannick, un habitant de Goma.
- Ce qu'il faut comprendre c'est que, dès le départ, les gens ont adopté un réflexe de survie. Le quartier Majengo, par lequel le M23 est entré dans la ville, est principalement peuplé de Nandes, un peuple très hostile aux visées identitaires du M23, notamment par rapport aux Tutsis [communauté à laquelle appartiennent en majorité les membres du M23, NDLR]. S'ils les ont accueillis comme ça, c'était pour faire “ami-ami”, pour se les mettre dans la poche et éviter d'apparaître comme une population hostile. D'ailleurs, si j'avais été avec eux à ce moment-là, moi aussi je serais sorti célébrer les envahisseurs, oui je l'aurais fait ! Goma a déjà été occupée par le M23 dans le passé (4), nous savons comment ils opèrent, nous connaissons leurs procédés, nous savons la terreur qu'ils imposent.
Les premiers jours du M23, soutenu par des milliers d'éléments des Forces de défense du Rwanda (Rwanda Defence Force, RDF), ont plongé Goma dans l'inconnu le plus total, alors que la ville était privée d'eau, d'électricité, de réseau mobile et d'accès à Internet par le gouvernement. Pris au piège, des dizaines de soldats des FARDC ont été exécutés par le M23 et les RDF alors qu'ils se rendaient, selon des sources militaires et civiles locales concordantes. Sur les réseaux sociaux, les images de leurs corps baignant dans des mares de sang ont choqué les internautes. De nombreux autres témoignages, vidéos à l'appui, ont fait état d'enlèvements et d'enrôlements forcés de jeunes Gomatraciens par le M23, avec exécution systématique des récalcitrants.
Ces récits ont contrasté avec les scènes du 6 février, date du premier grand meeting organisé au stade de l'Unité par le M23 et leurs alliés de l'Alliance Fleuve Congo (AFC, la vitrine politique du groupe armé, dirigée depuis le 15 décembre 2023 par l'ancien président de la Commission électorale nationale indépendante Corneille Nangaa). Face à une foule en liesse réclamant la prise de Kinshasa par les rebelles, les différents leaders politiques du mouvement se sont succédé à la tribune pour solliciter la confiance de la population.
« Des FARDC ont pillé et commis des viols »
« Tout ça était en grande partie artificiel », reconnaît Rashidi, un habitant de la ville. « La réalité, c'est que la veille du meeting, des militants du M23 circulaient dans tous les quartiers de la ville à moto, avec des haut-parleurs, et ils nous disaient d'envoyer au moins une personne par famille pour assister au meeting, sous peine d'être fouettés, battus ou torturés. Les gens ont eu peur, donc ils se sont pointés au stade. » Rashidi poursuit :
- Je pense qu'une infime minorité de la population adhère réellement au discours du M23, parfois par proximité ethnique avec eux, car nous avons des Tutsis à Goma et certains sont sensibles à la cause du M23 et du Rwanda (5). Mais il y en a d'autres qui vont adhérer au M23 par dépit, parce qu'ils ne veulent plus avoir affaire à Kinshasa : en fuyant la ville, dans les dernières heures des combats, des éléments des FARDC ont pillé nos magasins, certains ont commis des viols. J'ai un voisin dont l'épouse a été violée par eux, puis ils l'ont violé, lui, sous les yeux de sa famille. Dans le même temps, depuis des années, Goma fournit énormément de garçons à l'armée congolaise. Voir comment nos soldats ont été abandonnés par leur hiérarchie (6) dans la ville, comment ils ont été massacrés, ou comment certains ont été recrutés par l'ennemi, ça fait mal au cœur et nous tenons Kinshasa pour responsable de cela. Des gens ont donc choisi de soutenir le M23 parce qu'ils étaient déçus de l'indiscipline et des crimes des FARDC, mais aussi parce qu'ils se sont sentis humiliés de voir les soldats les plus braves livrés à eux-mêmes.
Dans le discours des leaders du M23, comme le porte-parole et major Willy Ngoma, le mouvement « ne commet pas de pillages, ni de tracasseries », contrairement aux FARDC et aux FDLR (7), qui « mangent la chair humaine à Goma (8) » [sic]. Mais cette volonté de s'ériger en libérateurs du peuple congolais, disciplinés et respectueux du droit international, s'est vite heurtée à la brutalité du groupe armé.
« Le M23 s'en prend à ceux qui résistent »
Le 11 février, le chef coutumier Prosper Kimanuka Musekura, chef du village Kiziba 2, dans le Nyiragongo, a été tué à son domicile avec toute sa famille par des hommes armés. La circulation des armes dans Goma et la présence d'anciens détenus évadés de la prison de Munzenze lors de la chute de la ville ont rendu la région plus dangereuse. Mais, si les auteurs de l'assassinat du chef coutumier n'ont pas été clairement identifiés, l'homme était connu pour avoir refusé de collaborer avec le M23 et de reconnaître son autorité.
Autre voix discordante éliminée, le chanteur engagé Idengo Delcat, qui a été tué le 13 février au nord de la ville. Emprisonné pour ses chansons hostiles au président Tshisekedi, l'artiste faisait partie des évadés de la prison de Munzenze. Il a été abattu par balles quelques heures seulement après la mise en ligne d'une nouvelle chanson ciblant explicitement le M23. « C'est un assassinat pour l'exemple, c'est le propre de la terreur », estime Yannick :
- Ce qu'ils sont en train d'installer fonctionne, car personne aujourd'hui ne peut se permettre de critiquer le M23 ouvertement dans la ville. Voir l'un de nos artistes phares se faire tuer comme ça, mais aussi un chef coutumier, ça glace le sang. Pour le chef Kimanuka, certains disent que ce sont des bandits armés qui l'ont tué. Mais qu'importe les auteurs de ce crime, ça participe au climat de terreur. En fait, le M23 s'en prend à nous, à ceux qui résistent, à ceux qui refusent de s'enrôler, à ceux qui n'adhèrent pas à leur combat. Mais la ville de Goma est aussi devenue le “far west” avec toutes les armes abandonnées par l'armée et les Wazalendos, et les anciens détenus qui se sont évadés de Munzenze. Le M23 a exécuté beaucoup de jeunes hommes en prétendant ensuite qu'il s'agissait d'évadés et de bandits et que c'était pour nous protéger. Tout ça participe au climat de terreur qui règne depuis un mois.
Le samedi 22 février, dans le quartier Katoyi, douze jeunes hommes ont été tués par balles (9). Ce massacre a fait basculer toute une population dans l'incompréhension et la colère, plongeant des dizaines de familles dans le deuil. Personne n'a la moindre certitude sur l'identité des auteurs de cette tuerie, mais beaucoup accusent le M23 au motif que ces jeunes, non armés et n'appartenant à aucune milice, auraient refusé de rejoindre leurs rangs. « C'était des civils, ils n'avaient fait de mal à personne, il n'y avait aucune raison de les tuer », déplore un habitant ayant requis l'anonymat : « Le M23 et les Rwandais sont en train d'installer quelque chose de très mauvais à Goma. Si ça continue comme ça, la population va finir par se soulever, ce qui risque de provoquer beaucoup de morts. »
« La situation des déplacés reste dramatique »
Aux côtés du M23, les soldats des Forces rwandaises sont bien visibles. Reconnaissables à leur français approximatif [les Rwandais sont anglophones, NDLR] ou à leur maîtrise limitée du swahili pour certains, ils ont popularisé le kinyarwanda (la langue nationale rwandaise) à Goma, une langue bien connue dans la région et dont une variante, le kinyabwisha, est parlée dans plusieurs endroits du Nord-Kivu, notamment dans le territoire de Rutshuru ou dans celui du Masisi. Si leurs équipements sophistiqués et leur discipline ont permis la prise de Goma en moins d'une semaine, les Rwandais constituent également une force dissuasive dans la ville et sa périphérie, notamment par leur rôle joué dans les déplacements forcés de population.
Ainsi, le 11 février expirait un ultimatum de 72 heures, lancé par le M23 aux populations déplacées et installées autour de Goma, pour qu'elles rentrent chez elles. Depuis trois ans, le chef-lieu du Nord-Kivu était perçu par les habitants des zones occupées par le M23 comme l'endroit le plus sûr dans la province. Toute la périphérie de Goma était jalonnée de tentes et d'abris de fortune où vivaient des milliers de déplacés. D'après l'ONU, pas moins de 110 000 d'entre eux ont repris la route pour chercher refuge ailleurs dans la province. « Certains vont rentrer chez eux, mais dans quel état vont-ils trouver leurs villages, alors que des maisons ont été bombardées par le M23 depuis le début de la guerre ? », s'interroge un acteur associatif local.
- Les rebelles ont rétabli l'électricité, qui avait été coupée par le gouvernement, ils disent s'occuper de la question des déplacés... Ils veulent montrer qu'ils règlent les problèmes mais cela se fait sous la pression et sans rien arranger. Beaucoup de gens qui ont quitté les sites de déplacés sont toujours des sinistrés, des sans-domicile, ou bien ils sont hébergés par des amis, des voisins... Leur situation reste dramatique.
En prenant le contrôle de Goma, les combattants du M23 et les soldats rwandais ont pris leurs quartiers au camp militaire de Katindo, du nom d'un quartier de la ville et où sont logées les familles des FARDC. Sans nouvelles de leurs maris, dont beaucoup ont été tués au front ou enrôlés par le M23, des femmes et leurs enfants errent dans Goma, investissent des écoles inoccupées avant d'en être chassés par les nouveaux maîtres de la ville.
« Chacun de nous connaît une famille en deuil »
« Le M23 veut à tout prix imposer l'ordre dans la ville, tous les discours que leurs leaders tiennent tournent autour de ce point-là », décrypte Isaac, un proche de la Lucha, un mouvement citoyen congolais qui lutte pour la justice sociale. L'organisation est particulièrement visée : elle a annoncé l'assassinat par le M23 le 12 février d'un de ses membres, Pierre Byamungu Katema (10).
Le problème, c'est que ce ne sont pas des gens habitués à administrer des espaces de manière pacifique, et encore moins des villes comme Goma, Minova ou Bukavu [la principale ville du Sud-Kivu tombée aux mains du M23 le 16 février, NDLR]. On voit qu'il y a tous les jours des cas de justice populaire, des lynchages, il n'y a plus de police digne de ce nom et le maintien de l'ordre n'existe plus. Le M23 a nommé son gouverneur du Nord-Kivu et un maire de Goma pour essayer de se légitimer auprès de nous, mais nous manquons de tout. Les banques sont fermées depuis un mois par Kinshasa, certains quartiers manquent encore d'électricité et on enterre des morts tous les jours. Chacun de nous connaît une famille qui a perdu une ou plusieurs personnes depuis ces dernières semaines. Le M23 a proclamé qu'ils étaient venus nous libérer, soi-disant, du régime de Félix Tshisekedi, mais en réalité, Goma est devenue une prison à ciel ouvert et c'est en train de devenir notre cimetière. Mais nous avons choisi de résister.
En déroute face au M23 et aux troupes rwandaises, les FARDC ont perdu, depuis 2022, des portions considérables des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Alors que la RD Congo a obtenu l'adoption à l'unanimité de la résolution du Conseil de sécurité, le président Tshisekedi a assuré que ces territoires seraient récupérés par la voie diplomatique, ou par la voie militaire.
Notes
1- Le terme « Wazalendo » signifie « les patriotes » ou « les défenseurs de la patrie » en swahili. Il s'agit de milices de volontaires combattant aux côtés de l'armée congolaise. La plupart des Wazalendos formaient jusque-là des groupes armés locaux et étaient considérés comme hors-la-loi par l'armée congolaise.
2- Le rapport est disponible ici.
3- Disponible ici.
4- Du 20 au 29 novembre 2012, lors de la première rébellion du M23, le groupe armé avait occupé la ville de Goma.
5- Prétendant lutter pour la défense de la minorité tutsie du Congo, le M23 est perçu par Kinshasa comme le bras armé des velléités d'expansion territoriale du Rwanda, dont le gouvernement est considéré comme « tutsi », bien que Kigali ait supprimé ces qualificatifs ethnicistes depuis la fin du génocide des Tutsis du Rwanda, en 1994.
6- Lors de l'arrivée du M23 et des Forces rwandaises à Goma, de nombreux officiers ont poussé leurs troupes à se rendre auprès des Casques bleus présents dans la ville. Plusieurs soldats des FARDC ont expliqué que leurs officiers avaient été les premiers à se rendre et à quitter la ville. Ainsi, les militaires congolais qui ont défendu Goma l'ont, en grande partie, fait sans commandement.
7- Les Forces démocratiques pour la libération du Rwanda est un groupe armé composé de Hutus rwandais, présents dans l'est du Congo depuis la fin du génocide des Tutsis du Rwanda. Le Rwanda accuse Kinshasa de collaborer avec ceux qui sont présentés comme d'anciens génocidaires – et leurs descendants – qui mèneraient un nettoyage ethnique contre les Tutsis du Congo.
8- Ces propos ont été tenus par deux porte-paroles du M23, Willy Ngoma à des mercenaires roumains dans cette vidéo, et Lawrence Kanyuka, dans cette autre vidéo.
9- « Découverte des corps d'une dizaine de jeunes dans une maison inachevée à Goma », Radio Okapi, 23 février 2025, à lire ici.
10- Le communiqué de la Lucha est disponible ici.
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Mayotte, laboratoire des violences de l’Etat néolibéral
Réflexions au retour d'un déplacement à Mayotte avec la Commission des affaires économiques, deux mois après la dévastation de l'île par le cyclone Chido. Mayotte pourrait être un laboratoire, non pas de la violence de l'Etat telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, mais d'un développement autonome et économe, alternative au néo-colonialisme ou au libre-échangisme mondialisé.
L'autrice est députée LFI-NUPES de Seine-Saint-Denis.
Imaginez un endroit de France où le SMIC est à 1330€ bruts au lieu de 1780€, le RSA à 330€ au lieu de 607€. Où la retraite est en moyenne de 267€ par mois. Où les allocations logement, familiales, rentrée scolaire... sont bien inférieures, alors que le coût de la vie est bien plus élevé que dans l'hexagone. Où les conventions collectives n'existent pas ou presque.
Imaginez qu'à cet endroit de France, il n'y ait de l'eau qu'un jour sur deux. A cet endroit, la plupart des maisons sont faites de tôle, les enfants vont à l'école seulement la moitié de la journée faute de place, les déchets jonchent les rues et seule une décharge à ciel ouvert existe pour au moins 320.000 habitants.
Cet endroit, c'est Mayotte. J'en reviens. En délégation transpartisane de la commission des affaires économiques que je préside, avec mes collègues vice-présidents - Charles Fournier, Pascal Lecamp, Jean-Pierre Vigier -, nous y avons rencontré des représentants de l'Etat, des collectivités locales, des organisations patronales, syndicales, agricoles, environnementales, de solidarité...
Le cyclone Chido qui a frappé l'île en décembre dernier n'est qu'une crise parmi d'autres. Mayotte est en crise permanente. Fallait-il que l'île soit française, déliée du reste de l'archipel des Comores ?
Peu importe, c'est désormais un département français, suite à un référendum. Qui arrange bien la France, puisque Mayotte lui permet une présence « incontournable » dans le Canal de Mozambique, une base militaire et 74.000 km2 de zone économique exclusive, ainsi que l'indique le ministère des Armées.
La France doit à présent l'assumer. Un principe devrait prévaloir : l'égalité des droits sur tout le territoire national. Mais Mayotte est truffée de dérogations qui font de l'île un enfer de misère sociale, un laboratoire de régressions sociales.
Impossible de partir de Mayotte sans reconnaître le problème de l'insécurité. Tout le monde dit la subir et la craindre. Il règne une forme de couvre-feu informel : à partir de 20h, tout le monde reste chez soi autant que possible. Avec un taux de pauvreté de 77%, des jeunes en général sans travail, des mineurs isolés livrés à eux-mêmes, des inégalités sociales béantes, les vols et violences se répandent. Mais la réponse la plus simple consiste à mettre en cause uniquement les migrants. Ce qui fait prospérer le Rassemblement national sur l'île.
A Mayotte, la question migratoire ne peut pas être évitée car l'Etat français a tout fait pour imposer une situation intenable. Près d'un habitant sur deux est de nationalité étrangère (selon l'INSEE, en 2017) et qu'on le veuille ou non, l'endiguement des arrivées est illusoire : les Comores sont à 50 km de mer ! Le développement de relations diplomatiques avec les Comores est donc inévitable.
Par contre, les migrants sont bel et bien bloqués à Mayotte : les titres de séjour sont territorialisés, avec l'impossibilité de se rendre dans un autre département français. Encore une rupture de droits avec l'Hexagone, qui refuse toute solidarité nationale dans l'accueil des migrants. Les droits du sol, de l'asile et du regroupement familial sont eux aussi restreints à Mayotte. Main d'œuvre corvéable à merci pour l'économie illégale, les migrants en situation irrégulière n'ont droit ni à l'aide médicale d'Etat, ni à l'aide au retour, ni à l'allocation pour demandeurs d'asile. A Mayotte doivent être garantis les principes de l'égalité républicaine, qui permettrait justement aux Mahorais de sortir des crises perpétuelles : l'égalité des droits dans la Nation (des minimas sociaux jusqu'au titre de séjour nationalisé leur permettant de se rendre dans l'hexagone, faisant jouer ainsi la solidarité nationale.
Ce n'est qu'ainsi que les TPE-PME, artisans et entreprises de l'Economie sociale et solidaire mahoraises pourront se développer et reconstruire, au-delà des monopoles de Vinci et Bouygues. Avec des conditions de vie, des écoles publiques et une formation professionnelle équivalentes au reste de la France, elles pourront bénéficier de travailleurs qualifiés. Avec un accès au crédit bancaire et aux assurances égal à ceux de l'hexagone, une Banque publique d'investissement mahoraise, elles pourront investir. Peut-être faudra-t-il des exonérations fiscales provisoires et conditionnées le temps de ce développement. Mais pas une zone franche globale, ou un désert de normes environnementales, laboratoires d'une France dont pourraient rêver des coupeurs à la tronçonneuse façon Javier Milei. Avec des effets induits redoutables. Ainsi face à la proposition faite par le Premier ministre Bayrou d'une zone franche de 5 ans, l'ancienne présidente du Medef mahorais redoute "un appel d'air" au détriment des acteurs locaux.
Les jardins mahorais, les coopératives agricoles qui s'organisent progressivement, les petits élevages couplés aux productions végétales... assurent déjà une partie de l'autonomie alimentaire de l'île. Mayotte peut être un territoire pilote de l'agroécologie comme de l'économie de la mer, à commencer par la pêche qui pour l'instant n'arrive à fournir que la moitié de la consommation en poissons faute de moyens. Elle peut devenir un territoire pilote de l'autonomie énergétique, fondée sur la force des courants marins ou le photovoltaïque. Un département pilote d'une économie en harmonie avec sa nature et sa forêt. Car Mayotte peut être un laboratoire, non pas de la violence de l'Etat telle qu'elle s'exerce aujourd'hui, mais d'un développement autonome et économe, dans le cadre d'une coopération régionale repensée, alternative au néo-colonialisme ou au libre-échangisme mondialisé. A condition enfin que l'Etat français y mette des moyens à la hauteur des besoins, au lieu de multiplier les négations de droits.
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Un 8 mars sous le feu de la guerre : hommage à la résistance des femmes soudanaises
Dans ce texte écrit à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes, la militante soudanaise Alaa Busati célèbre les luttes des femmes dans le monde entier, et rend un hommage particulier aux femmes soudanaises. Elle met en lumière les multiples façons dont les femmes résistent à la violence et aux destructions de la guerre, ainsi qu'au régime militaire.
Tiré du blogue de l'auteur.
Longue vie aux luttes des femmes dans le monde entier !
Longue vie aux femmes du Congo, de Gaza, d'Ukraine, aux femmes et aux survivant·es de la guerre au Liban et en Syrie qui mènent une nouvelle bataille pour construire la démocratie. Il est difficile de célébrer cette journée sans penser à la situation critique que subissent des femmes du monde entier à cause de toutes ces guerres, des conflits écologiques, des crises économiques et de la situation fragile des droits civils dans certains pays. Nous avons besoin d'une plus grande solidarité féministe internationale, et de célébrer aussi ces femmes qui luttent dans le monde entier.
En ce jour du 8 mars, je voudrais rendre hommage aux femmes soudanaises en particulier : aux centaines de femmes révolutionnaires qui travaillent dans les Takiya (cantines solidaires) et les "salles d'intervention d'urgence" dans les zones de guerre, aux féministes qui sont actives dans les collectifs locaux de la société civile, et aux membres des comités de résistance, qui depuis le début de la guerre font la plus grande partie du travail humanitaire dans les camps de réfugié·es et de personnes déplacées.
es mort·es, des déplacé·es et des réfugié·es qui ont survécu à ces deux dernières années de conflit sanglant. Au cours de ces deux ans, la guerre au Soudan est devenue la pire crise de déplacé·es au monde et la plus grande catastrophe humanitaire, avec plus de 30 millions de personnes ayant besoin d'une aide humanitaire urgente, soit près de 60 % du nombre total de civil·es au Soudan. Plus de 19 000 civil·es ont été tué·es au cours du mois dernier, et plus de 200 personnes ont été tuées en une semaine. Les femmes constituent la majorité des personnes tuées et visées par les crimes de guerre. Elles sont régulièrement arrêtées lorsqu'elles se déplacent entre les lignes de front, où elles sont soumises à des enlèvements, des disparitions forcées et même des condamnations à mort pour espionnage, ainsi qu'à des violences sexuelles, à des viols et à des mariages forcés.
En raison du manque de financements, les Nations unies ont été contraintes de réduire considérablement l'aide alimentaire délivrée au Soudan, ce qui a exacerbé l'insécurité alimentaire. Cette situation a mis en lumière le manque cruel de fonds internationaux dédiés à la crise au Soudan, et l'incapacité des organisations internationales à travailler au Soudan, parce qu'il n'y a pas de garanties de protection pour leur personnel et pas d'itinéraires sûrs pour les civil·es, ni la fourniture de nourriture et de médicaments.
Dans ce contexte, les femmes soudanaises ont pris l'initiative d'organiser les "salles d'intervention d'urgence", des collectifs autogérés qui se sont créés dans toutes les villes du Soudan afin de fournir de la nourriture, de soigner les blessé·es et d'offrir un abri. Elles s'organisent presque sans moyens matériels ni soutien extérieur, mais avec une patience infinie et une grande capacité travail collectif.
La flamme de la révolution brûle toujours au Soudan. Elle prend une forme différente en adaptant les moyens de lutte à l'ampleur du conflit actuel. Au cours des cinq dernières années, les femmes soudanaises ont organisé différentes formes de résistance, locale et fédérale, syndicale et politique. Aujourd'hui, elles résistent à la violence de la guerre de manière innovante, en s'inspirant du chemin long et sinueux de la révolution. Cette résistance a commencé par les manifestations et le sit-in d'Al-Qyada devant le quartier général de l'armée avant le renversement du régime [en 2019]. Puis s'en est suivie une phase d'engagement et de construction du mouvement pendant de la période de transition après la chute du régime. La résistance s'est ravivée à nouveau face au coup d'État militaire [d'octobre 2021] et se poursuit aujourd'hui dans le contexte de la guerre qui dure depuis deux ans.
Je voudrais mentionner des exemples de luttes féministes locales au cours des deux dernières années, à travers trois portraits de femmes soudanaises qui sont en première ligne pour apporter de l'aide humanitaire dans les villes les plus assiégée et bombardées du Soudan.
Le premier portrait est celui d'une jeune femme soudanaise nommée Saadia Abkar. Pendant la révolution, elle faisait partie des comités de résistance dans la ville d'Al-Daein, dans l'État du Darfour oriental, dans l'ouest du Soudan. Avec ses camarades, ils et elles se sont battu·es en 2019 contre le régime politique d'El-Béshir et ont travaillé tout au long de la période de transition pour restaurer les droits civils et les libertés, et pour reconstruire les villes et fournir des services dans cette région qui avait souffert de la guerre génocidaire au Darfour depuis 2003. Lorsque la nouvelle guerre a éclaté en avril 2023, les déplacé·es ont afflué en grand nombre vers la ville d'Al-Daein. Au cours des trois premiers mois de la guerre, les habitant·es de la ville et des camps de déplacé·es ont souffert des bombardements aériens et des tirs d'artillerie, ainsi que de la famine et de la destruction du système de santé.
Alors que les organisations humanitaires internationales étaient incapables de fournir de l'aide au Soudan, les membres des comités de résistance de la ville ont mis en place des "salles d'intervention d'urgence" dans différents quartiers pour répondre aux besoins des personnes déplacées en matière de nourriture, de médicaments et d'éducation des enfants pendant la guerre. Saadia était l'une des actrice les plus importantes de la "salle d'intervention d'urgence" du camp de Neem. Avec ses camarades, elle cuisinait des repas et les distribuait aux familles déplacées, fournissait des médicaments et soignait des dizaines de blessé·es par jour, et équipait les écoles afin de continuer à éduquer les enfants. Saadia Abaker est décédée le mois dernier - paix à son âme - à la suite de tirs d'artillerie alors qu'elle apportait de l'aide dans le camp. En ce jour, son sacrifice inspire toutes les féministes soudanaises et les comités de résistance, pour sa capacité d'initiative, de dévouement et de résistance, jusque dans le feu de la guerre.
Le deuxième portrait est celui de la camarade Doaa Tariq, qui se bat depuis près de deux ans pour fournir de la nourriture et des soins aux citoyen·es piégé·es dans la capitale Khartoum, dans une zone contrôlée par les Forces de Soutien Rapide, classée comme zone d'opérations de guerre. Plus de 1200 familles vivent dans ce quartier. Depuis le début de la guerre, Doaa et un groupe de jeunes révolutionnaires ont créé la "salle d'intervention d'urgence" de Khartoum-Est afin de fournir des soins et des repas chauds aux citoyen·es piégé·es dans les combats et exposé·es aux bombardements quotidiens, en créant une petite cuisine et d'une unité mobile de soin pour les blessé·es. Elle continue à travailler dans ces conditions très dangereuses pendant le mois de Ramadan pour fournir des repas chauds à la population.
Le troisième portrait est le modèle collectif majestueux des femmes de la ville d'El Fasher qui ont pris les armes pour se défendre, et défendre leur ville, contre l'agression des Forces de Soutien Rapide. Depuis le début de la guerre, la ville d'El Fasher est restée la seule ville à résister au siège de la milice, malgré les bombardements quotidiens pendant deux ans. A cause du siège, l'approvisionnement en médicaments, en denrées alimentaires, en eau, en électricité et en services de communication a été interrompu. Des combats horribles ont lieu autour et à l'intérieur de la ville, causant la mort de milliers de jeunes. Les mouvements de lutte armée locaux se sont alliés avec l'armée soudanaise (formant une alliance nommée "Moushtaraka") pour empêcher la chute de la ville aux mains des Forces de Soutien Rapide. Comme aucune organisation internationale ne parvient à ouvrir de voies sûres pour acheminer de l'aide humanitaire ou évacuer les citoyen·nes, les femmes répartissent leur travail entre l'enterrement des mort·es et le soin des blessé·es.
Au cours des six derniers mois, les femmes de la ville, mères de famille, simples travailleuses, médecins et employées, ont pris sur elles le devoir de prendre les armes aux côtés des forces conjointes des "Moushtaraka" pour combattre et défendre leurs terres, leurs familles et leurs enfants. Dans cette région qui est l'un des fronts de bataille les plus dangereux de la guerre du Soudan, elles ont choisi de participer activement à déterminer leur destin, refusant de se contenter d'être des victimes passives de la guerre.
Ces trois exemples sont des modèles et une inspiration pour le monde entier. Il existe encore de nombreuses femmes, combattantes inconnues, qui luttent pour le peuple soudanais, à la fois dans les zones de guerre et à l'extérieur du Soudan, inlassablement et sans craindre le danger. Elles luttent pour défendre les principes de la révolution : "Liberté, paix et justice", et les valeurs de l'humanité.
Autrice : Alaa Busati
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Roland Marchal. « On se dirige vers une partition du Soudan »
Entretien · Après deux années d'affrontement, les combats entre les Forces armées soudanaises, dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les paramilitaires des Forces de soutien rapide du général Mohammed Hamdan Daglo semblent évoluer en faveur de l'armée régulière. Spécialiste des guerres civiles en Afrique, le sociologue Roland Marchal fait le point sur la situation et sur les conséquences de ce conflit au Tchad.
Tiré d'Afrique XXI.
Peu couverte par la presse occidentale, la guerre civile qui fait rage au Soudan depuis le 15 avril 2023 a ravagé l'un des plus grands pays du continent (malgré la sécession du Soudan du Sud, en 2011), enterré un furtif espoir de gouvernance démocratique et déchaîné les violences intercommunautaires.
Les affrontements entre les Forces armées soudanaises (FAS), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, au pouvoir depuis 2021, et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) du général Mohammed Hamdan Daglo, dit Hemetti, ont plongé le pays dans la plus grave crise humanitaire au monde. Les près de 50 millions de Soudanais·es ont été affecté·es par l'insécurité, la faim et la violence : 8,8 millions d'entre eux ont été déplacés dans le pays, auxquels s'ajoutent 2,5 millions d'exilé·es, selon l'ONU.
Derrière les deux anciens lieutenants d'Omar al-Bachir, renversé en 2019 après trente années de pouvoir, plusieurs puissances étrangères sont intervenues plus ou moins discrètement. Mais, depuis la fin de l'année 2024, les FSR du général Hemetti semblent marquer le pas. Afrique XXI s'est entretenu avec Roland Marchal, sociologue spécialiste des guerres civiles en Afrique.
« Les milices d'Al-Burhan sont déterminées »
Nathalie Prévost : En 2023, vous pronostiquiez une victoire des Forces armées soudanaises, en raison, notamment, de leur supériorité aérienne. L'histoire semble vous donner raison. Que s'est-il passé ?
Roland Marchal : Dès le début, les FSR du général Hemetti sont apparues comme une structure militaire relativement efficace, mais avec deux faiblesses fondamentales. La première, c'est qu'elles sont dépourvues d'une composante civile : l'issue ne pouvait donc être qu'une médiation et un accord par le haut ou une victoire militaire sur le terrain. Le deuxième problème structurel est que l'organisation interne et la chaîne de commandement des FSR étaient basées sur la présence d'officiers de l'armée soudanaise qui, historiquement, ont créé ce bataillon. Or ces officiers ont, pour une bonne partie, quitté l'organisation dès le début [l'armée soudanaise avait, de la même façon, créé en 2003 les Janjawid, dont sont issus une grande partie des hommes du général Hemetti, NDLR].
Les dysfonctionnements observés ont été aggravés par un autre fait, qui tient aux conditions de la guerre : les FSR étaient à l'offensive, et, dans ce type de force, les chefs, au niveau intermédiaire et quelquefois même à des niveaux supérieurs, sont obligés de se battre avec leurs troupes. Or on le sait, les forces qui attaquent subissent généralement plus de pertes que celles qui se défendent. En face, l'armée soudanaise a utilisé des snipers pour essayer de se débarrasser des commandants. Et elle a réussi, pas massivement mais suffisamment, ce qui a considérablement affaibli les FSR. Entre le 15 avril 2023 et la fin 2024, elles ont perdu pied dans toute une série de régions situées à l'est de Khartoum, dans l'État d'Al-Djazirah et dans l'État de Sinnar notamment.
En face, l'armée soudanaise s'est également transformée. Elle a su susciter des mobilisations internes et elle a aussi reçu une aide militaire massive qui lui manquait au début, lorsqu'elle n'avait que le soutien de l'Égypte, qui avait très rapidement levé le pied en raison du contrôle des islamistes sur une partie des officiers réguliers, alors que Le Caire ne voulait pas, comme beaucoup d'autres pays de la région, un retour des islamistes au pouvoir.
Les islamistes, qui se trouvaient aux côtés du général Al-Burhan, ont reformé des milices qui avaient existé à différents moments de l'histoire du régime d'Omar al-Bachir sous différentes appellations. Et l'armée elle-même a su, dans certaines régions, mobiliser des milices communautaires, tout en bénéficiant de l'aide de l'Érythrée, qui a ses propres pions dans l'est du Soudan, pour former et équiper d'autres groupes.
Et depuis la fin de novembre ou le début de décembre 2024, une offensive partie de l'est du Soudan a permis de reprendre les principales villes de cette région qui étaient sous le contrôle des FSR. L'armée bombarde avec des avions, avec de l'artillerie, tandis qu'une infanterie essentiellement composée de milices se bat au sol. Celles-ci sont déterminées, détestent les forces de Hemetti et les communautés qu'elles représentent. Les principaux acquis des FSR depuis le 15 avril 2023 ont été repris par les troupes d'Al-Burhan. Dans les jours qui viennent, il est probable que Khartoum retombe sous leur contrôle.
Nathalie Prévost : Les FSR ont-elles encore des réserves ?
Roland Marchal : Beaucoup de combattants sont mobilisés pour contrôler le Darfour. Ceux qui se trouvent dans l'État d'Al-Djazirah ou dans l'État de Sinnar, à l'est de Khartoum, ou dans la capitale même, vont sans doute se replier. Mais il est certain que, lorsque les FSR vont se retrouver après El-Obeid, dans l'ouest du pays, elles se réorganiseront.
D'une certaine façon, l'armée a libéré les Soudanais des « Darfouriens » [auxquels sont assimilés les FSR, Hemetti étant lui-même originaire de cette région, NDLR] et il faut en mesurer les conséquences sociales et politiques. Les Darfouriens, qu'ils soient arabes ou non, n'ont jamais été populaires dans une grande partie du pays. C'est ce qui explique pourquoi les milices loyalistes se livrent à des agissements absolument condamnables et aussi pourquoi la population soutient globalement l'armée. Mais, au Darfour, la situation sera différente, plus ambiguë et ambivalente. Des régions importantes ne voudront pas entendre parler du retour des « djellabas » [le surnom donné aux gouvernants nordistes, NDLR].
Il faut être très prudent. Non seulement parce qu'on peut imaginer que de grandes batailles pourraient être livrées dans les semaines et les mois qui viennent, notamment à El-Fasher. Mais aussi parce que les milices qui ont contribué de façon essentielle à la victoire des forces armées soudanaises à Khartoum et dans l'Est ont des objectifs politiques ou des allégeances politiques qui ne se réduisent pas au général Al-Burhan. Et, évidemment, dans les jours et les semaines qui viennent, ces gens vont réclamer une contrepartie politique pour le rôle qu'ils ont joué. Ces milices pourraient exprimer des revendications relativement éloignées du projet de l'armée, qui souhaite continuer à diriger la transition du pays de façon assez verticale et autoritaire.
« Les Émiratis évoluent vers une approche plus politique »
Nathalie Prévost : Est-ce que les forces en présence et les alliances ont changé depuis le début du conflit ?
Roland Marchal : Il y a beaucoup de choses qui ont changé. On sait depuis la fin de l'été 2024 que la Russie a concédé des investissements militaires importants. Peut-être aussi l'Iran à un certain moment. Khartoum a obtenu des financements qui lui ont permis d'acheter des armes turques, et notamment des drones, bien meilleurs que les appareils chinois. La dimension régionale et internationale de la guerre a donc changé.
Le 12 février, la Russie et le Soudan ont annoncé un accord pour l'implantation d'une base militaire russe à Port-Soudan. Il s'agit d'une reconnaissance du soutien fourni par Moscou durant les derniers mois. Cette nouvelle intervient également aujourd'hui parce que les militaires soudanais sont très conscients que l'administration Joe Biden aurait trouvé cela inacceptable, alors qu'avec Donald Trump et ses ambiguïtés extraordinaires, il y aura davantage de marge de négociation.
Nathalie Prévost : Et en face, du côté des FSR, les alliances ont-elles évolué depuis les sanctions (1) décidées par les États-Unis contre Hemetti ?
Roland Marchal : Les sanctions américaines contre Hemetti et certaines sociétés basées aux Émirats arabes unis ont initialement concerné des commandants, certes importants dans l'organisation interne, mais qui n'affectaient pas fondamentalement le financement de la guerre, l'achat d'armement et la livraison des armes. Avec l'élection de Donald Trump, un proche des Émiratis, les choses pourraient évoluer.
Les Émirats arabes unis, qui constatent la défaite ou l'affaiblissement de leur allié soudanais, ont évolué vers une approche beaucoup plus politique. Ils ont fait la proposition d'un cessez-le-feu pendant la période du ramadan, qui a commencé le 1er mars. Et on peut penser qu'ils vont jouer des coudes à Washington et à Bruxelles pour obtenir la mobilisation d'un certain nombre de pays européens et des États-Unis en faveur de la reprise des négociations.
Nathalie Prévost : À vous écouter, beaucoup de civils se sont engagés dans le conflit de part et d'autre. Va-t-on vers une fragmentation accrue ?
Roland Marchal : L'histoire n'est pas écrite mais, sauf changement régional majeur – par exemple si des sanctions contre les Émiratis coupaient tout l'approvisionnement militaire des FSR –, on se dirige plutôt vers une partition de fait du Soudan, qui n'est souhaitée, pourtant, par aucun des grands acteurs du conflit. Les FSR et les milices alliées contrôleraient un Ouest constitué du Darfour et de certaines parties du Kordofan occidental et du Kordofan du Sud, tandis que le reste du pays repasserait sous la houlette des forces armées.
Dans les deux camps demeure une inconnue sur la chaîne de commandement et sur le comportement des milices chargées d'assurer une forme de gouvernance sur le terrain, puisqu'il n'y a plus d'appareil d'État. Dans la partie contrôlée par l'armée, un certain nombre de miliciens vont peut-être considérer qu'ils peuvent reprendre une vie civile puisque la menace s'est éloignée. D'autres vont vouloir jouer la carte politique.
« Le Tchad a dû accueillir plus de 600 000 réfugiés »
Nathalie Prévost : Pouvez-vous nous expliquer les conséquences du conflit pour le Tchad ?
Roland Marchal : Le Tchad, volens nolens, a dû accueillir plus de 600 000 réfugiés. C'est d'autant plus considérable que l'immense majorité de ces réfugiés réside dans une zone du pays qui est dépourvue d'infrastructures, où l'accès à l'eau et à la santé est inexistant. L'hospitalité tchadienne a été, certes, un peu forcée, mais les autorités ont tout de même joué le jeu. Et cela a permis une mobilisation humanitaire internationale. On ne peut pas dire que la situation soit complètement satisfaisante, mais le maximum est fait dans les circonstances actuelles.
Évidemment, il y a des bémols à cette description. Tout d'abord, les réfugiés ne sont pas homogènes. Il y a des groupes qui viennent du Darfour occidental, essentiellement des Masalit, dans la zone d'Adré, qui ont été les premiers à s'enfuir et à être victimes de massacres, de viols et de destructions. Ils sont dans des camps de réfugiés qui datent d'il y a vingt ans, puisque la communauté internationale n'a pas su régler ce conflit.
Plus au nord, vous avez d'autres groupes qui sont arrivés, plutôt des Zaghawas soudanais, du nord du Darfour. Si leur dénuement est le même, ces groupes ont des parents au Tchad. Une solidarité s'est donc mise en place, ce qui permet d'envisager, sur le court terme, une situation moins cataclysmique. Cette situation aura sans doute des effets politiques à terme.
On aurait pu espérer que, pour des raisons de politique intérieure autant que pour des raisons d'investissement humanitaire, le Tchad mobilise la communauté internationale pour construire des infrastructures durables dans cette zone, l'une des plus sous-développées du pays, peuplée de communautés diverses (Zaghawas, Arabes et d'autres groupes de Ouaddaïens) sensibles pour les équilibres politiques. Ça n'a pas été fait. On peut le regretter.
Nathalie Prévost : Faut-il craindre des tensions entre toutes ces communautés ?
Roland Marchal : Faute de bonnes routes, il est difficile de sécuriser ces zones, et cela risque d'avoir des conséquences : les réfugiés cherchent des responsables à la situation qu'ils vivent et ils peuvent en trouver du côté tchadien, comme les Arabes, qui vivent dans l'Est, ou certaines communautés ouaddaïennes, qui ont parfois été parties prenantes aux cotés des FSR. Des tensions se développent donc à l'intérieur du Tchad, qui ne sont pas le fruit de tensions politiques tchadiennes mais celui d'une exportation du conflit soudanais. Cela exige beaucoup de doigté dans la surveillance et la prévention d'une escalade possible.
Nathalie Prévost : Ce conflit a aussi conduit à la circulation d'armes et de combattants...
Roland Marchal : Le flux de combattants dans les deux sens, entre le Tchad et le Soudan, est en effet un autre problème. Certains mouvements armés darfouriens, engagés dans la guerre civile dans les années 2000 avant de signer, en octobre 2020, un accord avec le nouveau gouvernement civil d'Abdallah Hamdok (2) à Djouba, se sont retrouvés en très grande majorité du côté de l'armée soudanaise depuis le 15 avril 2023. Aujourd'hui, ils combattent essentiellement dans le nord du Darfour. Des Tchadiens, souvent des militaires mais pas seulement, les ont rejoints pour combattre les FSR.
Mais d'un autre côté aussi, vous avez des combattants des deux camps qui, parce qu'ils sont blessés, parce qu'ils ne sont pas satisfaits ou qu'ils ont besoin de repos, retournent au Tchad avec armes et bagages. Et ce retour au Tchad est beaucoup plus marqué chez les combattants des FSR, puisque pas mal de Tchadiens sont partis vendre leur force de travail à Hemetti. Aujourd'hui, voyant le vent tourner, ils reviennent jouir de leurs salaires ou des pillages faits de l'autre côté de la frontière.
Malgré la volonté du président tchadien, Mahamat Idriss Déby, [ou Mahamat Kaka, NDLR], leur désarmement à la frontière reste assez limité. Outre la difficulté d'une telle opération, il y a des camaraderies, des solidarités, au moins dans le nord du pays, entre les Zaghawas qui fuient le Soudan et les Zaghawas qui sont des membres éminents de l'armée tchadienne. De ce fait, on peut imaginer une détérioration de la sécurité dans l'est du Tchad. Est-ce que cette insécurité peut se transformer en opposition politique ou politico-militaire ? C'est un scénario possible. Certains l'évoquent comme une certitude. Je suis plus prudent.
« Khartoum est très virulente contre N'Djamena »
Nathalie Prévost : Qu'en est-il de la neutralité du Tchad dans le conflit soudanais, entre Mahamat Kaka, qui s'est rangé, apparemment, du côté des FSR, et, de l'autre côté, les vieilles amitiés d'officiers tchadiens avec l'armée soudanaise ?
Roland Marchal : On est un peu dans la situation paradoxale de 2003-2005. À cette époque-là, Idriss Déby, qui s'est toujours très bien entendu avec Omar al-Bachir, a tenté de rester neutre dans le conflit du Darfour, où des groupes zaghawas commençaient à tenir le haut du pavé. Or, parallèlement, des membres zaghawas de sa propre famille, notamment Timan et Daoussa Déby, organisaient des collectes et le départ de soldats vers le Darfour. D'ailleurs, on pense que l'attaque de l'aéroport d'El Fasher, contrôlé par l'armée soudanaise et qui a été un des tournants du début de la guerre civile en 2003, a été le fait d'un contingent de rebelles soudanais qui étaient d'anciens soldats tchadiens. C'est seulement en 2005 qu'Idriss Déby, contraint et forcé d'une certaine façon, a été obligé d'acter le fait qu'il était du côté des rebelles, parce qu'il ne pouvait pas résister à la pression de sa famille et aussi parce qu'il devait faire face à l'opposition contre lui de Zaghawas tchadiens passés en dissidence armée.
On a l'impression que son fils Mahamat Kaka essaie, avec assez peu de succès, de maintenir la fiction d'une neutralité. Cette neutralité, elle est mise en doute par tout le monde. On accuse Mahamat Kaka et ses proches d'avoir organisé l'entraînement d'éléments qui seraient allés combattre aux côtés des FSR. On l'accuse également d'autoriser l'approvisionnement des FSR au-delà des aspects purement militaires. Et, récemment, après le départ de l'armée française, on a accusé le régime d'avoir organisé l'utilisation de drones à usage de renseignement ou à usage plus militaire au profit des FSR.
Les enquêtes internationales sont extrêmement claires sur le fait qu'à un certain moment, beaucoup de choses sont passées par Amdjarass [le fief de la famille Déby, NDLR], un haut lieu du pouvoir tchadien près de la frontière soudanaise : Amdjarass accueille un hôpital émirati qui soigne les blessés de la guerre, surtout des membres des FSR, mais aussi un assez grand quartier où logent des Émiratis qui ne sont visiblement pas du personnel humanitaire.
Cela dit, depuis deux ou trois semaines, l'aide militaire aux FSR transite plutôt par le sud de la Libye et non plus par l'est du Tchad.
Nathalie Prévost : Pensez-vous que cette neutralité impossible pourrait être sanctionnée par l'armée soudanaise à un moment ?
Roland Marchal : L'armée soudanaise est effectivement dans une posture extrêmement virulente contre N'Djamena. L'Union africaine a été interpellée pour prendre partie. Et puis on évoque aussi, de plus en plus, le fait que l'armée soudanaise, pourrait, à terme, comme dans les années 2000, soutenir des oppositions armées. Ce sont des scénarios crédibles. Il faut être prudent mais je pense que, dans les six mois ou dans l'année qui vient, le Tchad va tanguer, ce qui ne conduira pas forcément à un changement de régime.
Nathalie Prévost : Est-ce que le départ de l'armée française dans ce contexte pourrait fragiliser davantage Mahamat Kaka ?
Roland Marchal : Beaucoup d'observateurs tchadiens pensent que ce départ ne survient ni au bon moment, ni de la bonne manière. Si Al-Burhan décidait de bombarder N'Djamena – mais je ne crois pas que ce soit son projet ! –, le gouvernement tchadien n'aurait pas des moyens aériens suffisants pour y faire face. Les Français, de ce point de vue, servaient à quelque chose, et ce ne sont pas les avions turcs que l'armée tchadienne possède qui pourront y suppléer. Ce départ le fragilise donc.
Maintenant, sur le moyen et long terme, c'est une décision historique. Souveraine et historique. Beaucoup de Tchadiens, je crois, ne s'intéressent pas à ça parce que les difficultés de la vie quotidienne sont immenses. L'absence d'électricité, le coût de la vie... La politique en tant que telle, c'est un domaine un peu réservé. Ensuite, ils sont nombreux à penser que si les Français ont toujours soutenu à bout de bras le régime en place et la famille Déby, cela a empêché cette dernière d'avoir recours à des méthodes radicales contre les oppositions et les rébellions. On peut certainement nuancer cette conviction, mais elle n'est pas dépourvue de réalité. Quoi qu'il en soit, la décision a été prise, les Français sont partis, et le Tchad se pense plus souverain.
Notes
1- Le 7 janvier, le gouvernement états-unien a formellement accusé les Forces de soutien rapide (FSR) d'avoir commis un « génocide » au Soudan et a imposé des sanctions contre Hemetti. Sept entreprises liées aux FSR et accusées de participer à leur financement et à l'achat d'équipements militaires sont également sous sanctions.
2- Premier ministre du gouvernement de transition du 21 août 2019 au 25 octobre 2021 et du 21 novembre 2021 au 2 janvier 2022.
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Port-au-Prince : une ville cannibale
La machine infernale de la violence criminelle de la coalition terroriste VIV ANSANM est mise en branle à Port-au-Prince quelques jours avant la fin du mandat de Leslie Voltaire et l'installation de Fritz Alphonse Jean dans le cadre de la présidence tournante du Conseil Présidentiel de Transition (CPT)
Par Bleck Dieuseul Desroses
. De Kenscoff à Carrefour-Feuilles en passant par Delmas et Tabarre, sans oublier une bonne partie de l'Artibonite, le sol est inondé de sang des victimes innocentes. Plus de 300 morts en moins de trois semaines. La douleur est poignante. Les cris sont profonds. Les larmes forment une rivière débordante. L'angoisse est envahissante. Et le désespoir couvre la capitale. La perle des Antilles devient en l'espace d'un cillement une mer rouge dans un cercle de feu.
Au début du mois de février, un bébé de deux mois-arraché des bras de sa mère fuyant en catastrophe l'arrivée des terroristes à Kenscoff -a été balancé dans le feu. Il est brûlé vif. Rongée par la douleur et la tristesse, sa mère sombrait dans la folie avant de partir le rejoindre dans l'éternité ténébreuse. À Delmas 30, un père circulant en pleine rue sur brouette avec le cadavre de son garçon tué par les terroristes de VIV ANSANM pour aller vers une destination qu'il a lui-même ignorée.
Le 11 février dernier, un étudiant assistant à un cours est tué en pleine salle de classe au Centre d'études diplomatiques et internationales (CEDI) d'une balle perdue à la tête.
Il ne s'agit pas d'un film d'horreur encore moins d'un cauchemar. C'est bien la triste réalité de la capitale de la première République noire transformée en une ville cannibale. Les habitants de Port-au-Prince sont assiégés par les bandes criminelles. Les cris désespérés de la population laissent indifférents les arnaqueurs du pouvoir qui se battent pour des miettes du festin politique en dépit de l'évidence de ce génocide.
Entre-temps, une catastrophe humanitaire s'impose. Des marchés publics sont incendiés. Des hôpitaux sont fermés. Les pharmacies manquent de médicaments. Les robinets sont à sec dans certaines zones. L'obscurité s‘abat sur la ville. Depuis une semaine, les Port-au-Princiens sont sur le qui-vive. Pourtant, la population reste passive. Les bras croisés, elle accepte son sort amer faisant preuve d'une résilience déroutante. Certains chercheurs s'interrogent sur les causes de cette passivité cadavérique. Pourquoi, malgré l'effondrement de la situation sécuritaire en Haïti, les Haïtiens au lieu de se soulever contre les autorités se réfugient-ils dans la résilience ? C'est à cette question que j'entends, à travers cet article, apporter quelques éléments de réponse.
Il y a, à mon avis, un ensemble d'obstacles qui étourdissent l'Haïtien et le plongent dans ce sommeil léthargique face à cette situation tragique.
La religion
Selon une étude réalisée par Lewis A Clorméus en 2003 sur l'appartenance religieuse, seulement 10,22 % des Haïtiens se déclarent sans religions. Il est alors évident qu'Haïti est un pays où la religion joue un rôle fondamental dans la vie des gens. Dépourvu de tout, l'Haïtien se tourne vers la providence pour la résolution de ses problèmes quotidiens. Il reste coincé dans l'état théologique dû à la pauvreté, le sous-développement et son bas niveau dans l'échelle de la civilisation humaine sollicitant l'intervention divine pour la guérison des maladies que les progrès de la médecine ont éradiquées depuis plus de deux siècles. Dans ce pays, des journées de prière sont consacrées à la résolution des problèmes comme le paiement du loyer, la recherche d'un emploi, la quête d'un visa etc. L'intervention divine est parfois sollicitée pour résoudre un petit problème pécuniaire de 500 gourdes.
En ce sens, l'on peut dire que l'Haïtien est foncièrement religieux. Son dieu doit résoudre tous ses problèmes. Chaque dimanche, le chrétien arrive à l'église avec son lot de problèmes pour son dieu miséricordieux qui semble sourd aux supplications de ce peuple maudit comme la race de Caen.
Cette mentalité religieuse a des incidences sur la politique. Au lieu de s'engager dans la bataille pour la transformation de la société, l'Haïtien se met à prier. Chaque jour dans les églises catholiques et protestantes, il prie pour le pays. Il croit fermement que la prière peut résoudre le problème de l'insécurité. L'ex-président du CPT, Leslie voltaire, fieffé démagogue comme son maitre -se référant à la décision d'Elie Lescot en 1942 remettant le pays à Notre Dame du Perpétuel Secours- a été au Vatican fin janvier solliciter l'appui du Saint-Siège dans le combat contre les gangs.
La relation entre religion et résignation en Haïti est complexe et profondément enracinée dans l'histoire et la culture du pays. Les croyances religieuses, notamment le catholicisme et le vaudou, ont joué un rôle majeur dans la formation de l'identité nationale et dans la perception des défis socio-économiques.
Le catholicisme et le protestantisme, religions prédominantes en Haïti, stimulent cette attitude de résignation face aux difficultés. Cette perspective est liée à l'idée que les épreuves terrestres sont une préparation à une récompense divine après la mort. Cette vision influence la manière dont les individus abordent les défis quotidiens comme le drame sécuritaire aujourd'hui en Haïti.
La destruction des foyers de résistance
• Les quartiers populaires
Depuis le début du siècle dernier, il y a des quartiers à Port-au-Prince qui sont réputés pour leur prise de position contre les régimes rétrogrades et autoritaires. C'est le cas de la Saline, Fort national, Bel Air et Cité Soleil, entre autres. Ces quartiers pauvres qui étaient toujours prêts à répondre aux appels à la contestation de l'ordre établi se transforment depuis près de cinq ans en terrain fertile de développement de la criminalité.
Les leaders conscients capables d'adresser sérieusement les revendications sociales et politiques sont assassinés ou contraints de partir en exil au cours des périodes tumultueuses 1991-1994 et 2004-2006. Aujourd'hui, les ceinturons de misère sont dépourvus de leaders capables de produire des réflexions sur la condition des masses.
Les écervelés qui émergent comme meneurs de troupes sont armés par l'oligarchie mafieuse et les secteurs rétrogrades de l'international pour anéantir la formation sociale haïtienne. Sans orientation idéologique, les masses des quartiers défavorisés de la capitale ne sont plus capables de participer dans la mobilisation pour le changement de l'ordre socio-politique existant. Elles sont prises dans le piège des organisations terroristes.
• L'Université
De par son rôle dans la production culturelle et la formation des cadres, l'université jouit d'un grand prestige. Elle est souvent à l'avant-garde des constatations socio- politiques à travers le monde. Du Cri de Cordoba en Argentine (1918) en passant par le Mouvement de mai 1968 en France, la jeunesse universitaire reste le fer de lance des luttes contestataires.
En Haïti, la première implication de l'université dans la bataille politique date de 1929 contre l'Occupation américaine et le régime obscurantiste de Borno. Sous Duvalier, elle est muselée par le régime. Les étudiants qui ne veulent pas jouer le jeu de la corruption sont assassinés ou contraints de prendre la route rocailleuse de l'exil.
De 1986 à 2004, l'université a pris une part active dans les luttes politiques en Haïti. Elle joue un rôle crucial dans la mobilisation sociale à plusieurs niveaux, tant comme institution éducative que moteur de changement sociétal. Son rôle dans les évènements de 2004 ayant occasionné la chute de Jean Bertrand Aristide a été déterminant. Elle s'est associée aux secteurs rétrogrades de la bourgeoisie haïtienne et aux ambassades occidentales hostiles aux festivités du Bicentenaire de l'indépendance. Discréditée et affaiblie par la crise globale du système social, elle a perdu dès lors son pouvoir de convocation.
L'absence de leadership des politiciens
Sans un leader charismatique ou une figure emblématique, les luttes politiques peuvent se fragmenter en plusieurs factions ou groupes qui poursuivent des objectifs similaires mais manquent d'unité. Cela conduit à des divisions internes, rendant plus difficile la mise en œuvre d'une stratégie cohérente et l'atteinte des objectifs.
Dans ce contexte de crise sécuritaire, Haïti souffre de l'absence de leaders valables et d'organisation crédibles capables de définir les orientations de la mobilisation populaire.
La corruption accélérée du système politique a éclaboussé l'ensemble de la classe politique. Ceux et celles qui se présentaient comme de vrais combattants contre le système sont démasqués par la crise globale. Depuis trois ans, ils se sont associés aux fossoyeurs de la nation pour piller les maigres ressources de l'État. Dans l'opposition, ils ne voulaient qu'un élargissement des attablés au festin politique. Aucun parti politique, aucune organisation de la société civile, aucun acteur politique n'a le pouvoir de la convocation populaire. Même les plus naïfs sont déçus. Ils restent alors passifs face à ce drame sécuritaire qui menace la survie de l'État haïtien.
L'absence de l'esprit de solidarité et de fraternité
La solidarité en Haïti est un feu de paille. Elle se manifeste généralement lors des grands évènements malheureux comme les catastrophes naturelles. L'élan de solidarité qui se dégage après le tremblement de terre du 12 janvier 2010 disparait immédiatement sous le poids des intérêts mesquins et individualistes.
De par son éducation, l'Haïtien ne peut penser ou agir collectivement. Aux problèmes collectifs, il propose des solutions individuelles. Au problème d'électricité, il se procure d'autres sources d'énergie alternatives. Au problème de la performance du système éducatif, il envoie ses enfants à l'étranger ou les placent dans les écoles américaines ou françaises. Au problème de la détérioration des infrastructures routières, ils s'achètent des véhicules adaptés. Au problème de la défaillance du système sanitaire, il se dote d'une carte d'assurance internationale et s'envole à moins de bobo vers Cuba, République dominicaine ou Amérique du Nord pour se faire soigner.
L'Haïtien aisé ne se soucie jamais du sort des plus faibles. Aucun lien fraternel entre eux. Enfermés dans leur confort de petits bourgeois ou de bourgeois réactionnaires dans les hauteurs de Delmas ou de Pétion-Ville, le problème de l'insécurité à Martissant, Cité Soleil, Bel-Air, La Saline, Carrefour était le cadet de leurs soucis. Ils n'ont compris le poids de ce drame que lorsque les quartiers huppés de l'aire métropolitaine sont devenus également la cible des bandes criminelles.
La solidarité et la fraternité sont des construits. Il s'agit d'un travail quotidien qui s'inscrit dans un projet national élaboré et mis en œuvre par la puissance publique pour construire ou pérenniser les fondements de l'État-Nation. L'école, en tant que couloir de transmission des valeurs républicaines devrait jouer un rôle crucial dans l'implémentation et le succès de ce projet. Au lieu d'inculquer aux jeunes des valeurs démocratiques et libérales, l'école haïtienne prépare des seigneurs féodaux, des princes auto-dominés pour reprendre un concept du sociologue Jean Anil Louis-Juste.
L'extrémisme des acteurs
Les luttes politiques en Haïti se caractérisent par le radicalisme des acteurs de part et d'autre. Au lieu de trouver des compromis pour éviter le pire, ils se battent jusqu'à l'épuisement total. Des semaines entières de manifestation contre Jean Bertrand Aristide entre 2003 et 2004 sans aucun moment de répit. La bataille pour renverser Jovenel Moïse, entre 2018 jusqu'à ce qu'ils l'assassinent en 2021 s'est soldée par de longues périodes dites de locking (novembre 2018, février 2019, juin 2019, de septembre à novembre 2019) au cours desquels les jalons des gangs modernes ont été posés. De nos jours, il devient alors difficile de mobiliser les masses populaires qui sont psychologiquement fatiguées des actions politiques radicales pour des résultats désastreux.
Dans l'histoire politique du pays, c'est pour la première fois que la scène politique est occupée par autant de vauriens sans scrupules. Incapables de produire des réflexions utiles, dresser le bilan des avancées et des erreurs passées pour recadrer les stratégies afin d'atteindre les objectifs fixés, ils se lancent dans un radicalisme stérile aux conséquences néfastes pour la mobilisation sociale.
L'infantilisation et l'attentisme des élites
Les élites nationales restent totalement dépendantes vis-à-vis de l'étranger. Incapables de produire des réflexions scientifiques pour combattre le mal haïtien, elles attendent les solutions aux problèmes nationaux des grandes capitales du monde comme Washington, Paris, Ottawa. Elles sont en panne d'alternative pour relever le défi de la misère des masses et de l'insécurité qui engloutit le pays. Dans La vocation de l'élite, le docteur Jean Price-Mars écrit :
« L'une des choses qui m'ont le plus vivement impressionné, au retour de ma mission en France, il y a deux ans, c'est le désarroi dans lequel j'ai trouvé l'élite de ce pays depuis l'intervention américaine dans les affaires d'Haïti ». La campagne que j'ai entreprise, écrivait-il, n'a d'autre but que de demander à cette élite de se ressaisir et de ne compter que sur elle-même si elle veut garder son rôle de représentation et de commandement ».
Il y a encore un demi-siècle, le sociologue haïtien, Hubert de Ronceray, a tiré la sonnette d'alarme en disant : « Les chances de survie de tout peuple sont dans la qualité de ses élites […] Si leur qualité se noie, sombre dans la médiocrité, il y a de fortes chances que dans moins d'un demi-siècle, on ne reconnaitra plus Haïti […] ». À l'instar de Price Mars, il a souligné le rôle des élites dans la préservation et le progrès d'une formation sociale.
Selon une étude réalisée par le Conseil Citoyen pour la Sécurité publique et la Justice pénale, Port-au-Prince devient la ville la plus dangereuse du monde. Le sang coule partout dans cette capitale assiégée par les groupes terroristes soutenus par la mafia haïtienne et des organisations criminelles internationales. Prise dans l'étau de l'insécurité, la population est psychologiquement désarmée. Elle s'accommode et se bat pour la survie. Elle fait preuve d'une résilience déroutante portant des observateurs haïtiens et étrangers à s'interroger sur son attentisme spectaculaire. Dans le cadre de cet article, j'ai proposé des éléments de réponse qui peuvent être complétés par d'autres chercheurs.
En dépit de tout, je crois que la population reste mobilisable mais par un nouveau discours porté par des acteurs crédibles. Pour cela, il doit y avoir une nouvelle offre politique sur le marché conçue par des hommes et des femmes moralement éprouvés qui se sont inspirés de l'intelligence louverturienne, du patriotisme dessalinien et du sens de l'organisation de Christophe.
La clé de tout changement positif durable réside dans la mobilisation pacifique, la solidarité et la persévérance dans la lutte pour les droits et la justice. Les révoltes violentes n'apportent souvent que des conséquences néfastes pour le pays, y compris des pertes humaines et des destructions matérielles. Il est crucial de privilégier des solutions pacifiques, respectueuses des droits humains et de la démocratie pour construire un avenir meilleur pour Haïti.
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Négociations Zelensky-Trump, l’axe russo-américain se consolide
L'échange tendu entre les nouveaux maîtres de Washington et le président ukrainien a fait le tour du monde. Les commentaires médiatiques, a minima en France, se sont concentrés sur l'aspect moral de la conversation, « l'humiliation » subie par Zelensky, face à l'injonction qui lui est faite de remercier servilement les deux hommes et les États-Unis.
6 mars 2025 | tiré de l'Hebdo l'Anticapitaliste - 744
https://lanticapitaliste.org/actualite/politique/negociations-zelensky-trump-laxe-russo-americain-se-consolide
Si la dignité et le courage dont a fait preuve Zelensky sont remarquables, les enjeux politiques de la conversation étaient tout autres. Les dernières sorties de Trump, épousant le discours du Kremlin sur la guerre, et le vote à l'ONU contre l'Ukraine, conjointement à la Russie, à Israël et au clan de pays dictatoriaux qui les soutiennent, avaient déjà acté le retournement d'alliance en cours. Alors, pourquoi cette mise en scène ? Parce que Trump avait besoin de légitimer l'arrêt des livraisons d'armes et du soutien militaire, ce qu'il vient de faire le 4 mars.
Besoin d'armes
Car Zelensky n'était pas venu chercher du respect, mais bien ce soutien militaire indispensable à la survie d'une Ukraine libre et indépendante : « C'est crucial. […] Sinon, Poutine ne s'arrêtera jamais. Et nous irons de plus en plus loin. Il ne s'agit pas de moi. Il déteste les Ukrainiens. Il pense que nous ne sommes pas une nation. »
Les objectifs et la nature profonde du régime néofasciste russe, le peuple ukrainien les a parfaitement compris. Il en paie le prix fort : des centaines de milliers de morts, des territoires et des villes complètement rasés, des millions de réfugiéEs, de dizaines de milliers d'enfants pris à leurs familles et déportés pour être « russifiés ». Et c'est bien cette vérité-là que beaucoup peinent à prononcer, des médias français jusqu'à cette gauche qui continue d'évacuer le sujet d'un revers de main, en expliquant doctement « qu'ils ont diabolisé Poutine ».
La nouvelle donne impérialiste
La réaction européenne, au pied du mur, semble chancelante. Derrière les déclarations de soutien ferme, des orientations contradictoires se dessinent. La Pologne et l'Angleterre semblent s'accrocher désespérément au grand frère étatsunien ; la France ou l'Allemagne cherchent à s'adapter à la nouvelle donne à condition d'en sortir en position de force au sein de l'UE ; la Hongrie et l'Italie veulent jouer aux médiateurs d'extrême droite pour l'Europe avec leurs homologues russe et étatsunien. Les pays baltes, scandinaves et d'Europe de l'Est sont les seuls véritables soutiens sans faille de l'Ukraine, étant eux-mêmes exposés à plus ou moins court terme à l'impérialisme russe.
Nous sommes à un point de bascule, avec le retour au premier plan de la question militaire et des forces fascisantes. Au lendemain de son entretien avec Zelensky, Trump commençait d'ailleurs à s'attaquer à Taïwan, en contribuant à l'isoler face à l'impérialisme chinois.
Sursaut nécessaire de la gauche et du monde syndical
Dans ce contexte, le maintien d'une alternative progressiste et révolutionnaire implique de suivre quelques boussoles, que nous indiquent notamment les camarades ukrainienNEs : la défense de la paix ne peut se faire par le désarmement des agresséEs, qui est au contraire la voie la plus rapide vers une extension généralisée de la guerre ; la gauche se doit d'intervenir sur les enjeux liés aux armes — de la socialisation de la production au placement sous contrôle démocratique des décisions militaires. Dans l'immédiat, l'appel du RESU au sursaut de la gauche et du monde syndical et associatif est un point d'appui fondamental [1]. Il est vital que la gauche et touTEs les progressistes écoutent les peuples qui subissent la violence des impérialismes néofascistes et de l'indifférence — voire du mépris — campiste.
Gin et Elias Vola
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[1] https://www.facebook.com… 610067201922061&set=a.102966242632162

Ukraine : appel à des changements qui empêcheront la défaite de l’Ukraine
Les politiques prédatrices du président américain nouvellement élu rendent impossible une paix durable pour les Ukrainiens. Le refus de l'Ukraine de signer un accord minier élaboré en fonction des intérêts des capitaux américains a démontré la volonté de l'État ukrainien d'éviter la dépendance coloniale.
5 mars 2025 | tiré d'entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/05/ukraine-appel-a-des-changements-qui-empecheront-la-defaite-de-lukraine/#more-91393
Les politiques prédatrices du président américain nouvellement élu rendent impossible une paix durable pour les Ukrainiens. Le refus de l'Ukraine de signer un accord minier élaboré en fonction des intérêts des capitaux américains a démontré la volonté de l'État ukrainien d'éviter la dépendance coloniale.
En même temps, nous sommes en guerre non seulement contre l'agresseur russe et l'expansionnisme américain, mais aussi contre des obstacles internes : l'injustice économique, la corruption et l'influence oligarchique. La guerre exige une cohésion sociale maximale et l'utilisation de toutes les ressources pour gagner.
Mais alors que des millions de citoyens donnent leur dernier pour l'armée, de grosses sommes d'argent continuent de se multiplier entre les mains des oligarques.
Nous offrons notre voie !
- Que faut-il faire ?
- Audit du sous-sol et des terres afin d'identifier leurs propriétaires et le bénéfice public de leur utilisation ;
- Mise en place d'un contrôle étatique sur les entreprises des secteurs stratégiques de l'économie et mise en place d'une production de masse pour les besoins de la ligne de front ;
- Révision des résultats de la privatisation prédatrice ;
- Dénoncer tout accord de double imposition avec Chypre, les îles Vierges et d'autres juridictions offshore ;
- Introduction de l'impôt progressif et de la taxe de luxe ;
- Mise en place d'un contrôle des travailleurs dans les entreprises en tant qu'outil d'audit interne efficace et forme de société auto-organisée ;
- Abandon de la pratique antérieure de sous-financement de l'éducation et de la science ;
- Monopole d'État sur les exportations ;
- Rétablir les relations avec l'Europe en ce qui concerne le sort des actifs russes ;
- Augmenter le prestige social du personnel militaire.
La véritable indépendance passe par la souveraineté économique !
Le gouvernement et le peuple ukrainien doivent maintenant décider s'ils veulent défendre le pays ou les oligarques.
Il y a les millions des oligarques – pour le bien-être et la défense !
***
Les politiques prédatrices du président américain nouvellement élu empêchent les Ukrainiens de parvenir à une paix durable. Le refus de l'Ukraine de signer un accord minier rédigé en fonction des intérêts du capital américain a démontré la volonté de l'État ukrainien d'éviter la dépendance coloniale. Cela ouvre la possibilité de trouver un modèle de relations plus égalitaires entre l'Ukraine et les États d'Europe, d'Asie et du reste du monde, sous le signe de la résistance à l'oppression impérialiste. Si les approches actuelles sont maintenues, à court terme, l'Ukraine risque également de voir l'assistance militaire des États-Unis s'arrêter ou se réduire de manière significative.
Cette assistance n'a jamais été opportune ou suffisante. Cependant, sa réduction complète aura des conséquences.
Si l'État ukrainien a l'intention de faire la guerre jusqu'à ce que les territoires soient désoccupés ou que l'agresseur soit vaincu de manière décisive, il doit choisir les méthodes appropriées. À notre avis, la défense de l'Ukraine pourrait être renforcée par une transition vers une politique de « socialisme de guerre », qui consisterait à mobiliser suffisamment de capitaux au service de l'État par la confiscation et l'abandon de la régulation de l'économie par le marché. Une telle politique, combinée à l'introduction d'une redistribution des richesses, réduirait le fardeau de la guerre pour les couches les plus pauvres du peuple ukrainien.
La communauté européenne a déjà répondu aux déclarations de Trump en augmentant les budgets de défense et l'aide militaire à l'Ukraine. Il convient de noter que depuis l'invasion massive, le gouvernement a fait beaucoup pour renforcer ses propres capacités de défense, relocaliser la production occidentale, relancer les programmes de missiles et de drones. Toutefois, l'Ukraine dispose encore d'un important potentiel de mobilisation des ressources nationales.
Depuis des années, le Sotsialniy Rukh insiste sur la nécessité de ces mesures, mais aujourd'hui, la capacité de l'Ukraine à se défendre en dépend de manière cruciale. L'obstacle à une mobilisation efficace des ressources est constitué par les politiques néolibérales qui privilégient la propriété privée par-dessus tout, encourageant la liberté de faire des profits et de se les approprier.
Tant que les villes ukrainiennes sont occupées et que l'agresseur russe dispose d'un potentiel offensif, tous les secteurs de l'économie doivent fonctionner de manière coordonnée et avec une efficacité maximale pour la défense. La grande majorité des ressources financières doit être con-centrée entre les mains de l'État et investie dans le secteur de la défense, tandis que les capitaux privés doivent être soumis à une taxation progressive pour alimenter le budget de l'État. Le renforcement de la défense est inextricablement lié à des investissements à grande échelle dans la sphère sociale : création d'emplois (en particulier dans les secteurs d'infrastructures critiques), amélioration des services de soins notamment pour permettre aux femmes d'accéder au marché du travail, et amélioration de l'accès aux services sociaux (soins de santé, logements temporaires, réhabilitation). Il est nécessaire d'augmenter le niveau des garanties sociales pour le personnel militaire, en particulier pour ceux qui défendent l'Ukraine depuis 2022.
La spécificité de la situation de l'Ukraine est que le démantèlement du capitalisme oligarchique est devenu plus que jamais possible dans le contexte d'une guerre à grande échelle et qu'il a une profonde justification sociale. Tout d'abord, une grande partie des services socialement importants qui déterminent la résilience de l'Ukraine appartiennent déjà à l'État (chemins de fer, poste, soins de santé, éducation, banques). Deuxièmement, de nombreuses entreprises (principalement celles associées aux oligarques russes) ont été nationalisées et la part du PIB redistribuée par le biais du budget a augmenté. Troisièmement, les oligarques ukrainiens ont perdu une partie de leur richesse et de leur influence, cédant de plus en plus à celle de l'État.
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1. L'audit du sous-sol et des terres afin d'identifier leurs propriétaires et le bénéfice public de leur utilisation. La transparence dans le contrôle des richesses de la nation est nécessaire non pas pour en faire un commerce hâtif, mais pour comprendre la base sur laquelle la croissance du bien-être général est possible. Cela motivera les gens à se battre davantage pour leur patrie et ses perspectives so-ciales.
2. L'établissement d'un contrôle de l'État sur les entreprises dans les secteurs stratégiques de l'économie et la mise en place d'une production de masse pour les besoins de la ligne de front. L'industrie doit travailler dans l'intérêt de la défense, et et non se soumettre l'évolution des conditions du marché. Le retour des structures cruciales et des infrastructures critiques dans le giron de l'État. L'accès aux biens de base ne doit pas devenir une auge pour les oligarques et un moyen de siphonner les bénéfices de l'État dans les poches des monopoleurs.
Le maintien de DTEK [entreprise ukrainienne du secteur énergétique] dans les mains de Rinat Akhmetov ou des compagnies régionales de distribution d'électricité dans celles de Vadym Novynskyi est une générosité injustifiée de l'État en faveur des oligarques !
3. Examiner les résultats de la privatisation prédatrice. Les entreprises achetées pour une bouchée de pain devraient être restituées à l'État ou la différence avec le prix réel du marché devrait être compensée. En premier lieu, les entreprises des secteurs de l'exploitation minière, de la construction de machines et de l'industrie chimique, qui sont essentielles pour la défense, devraient être placées sous le contrôle de l'État. Cesser de grappiller de l'argent grâce à des dons – faire payer les oligarques !
4. Dénoncer tout accord visant à éviter la double imposition avec Chypre, les îles Vierges et d'autres juridictions offshore. La valeur ajoutée créée grâce au sous-sol, aux infrastructures et à la main-d'œuvre ukrainienne devrait être taxée ici et uniquement ici.
5. Introduction d'un impôt progressif et d'une taxe de luxe. La défense repose sur l'héroïsme et le sacrifice des paysans, des travailleurs et des petits entrepreneurs ukrainiens. Pour préserver le pays, les plus riches devraient sacrifier leur richesse proportionnellement à l'influence qu'ils avaient avant la guerre – le taux d'imposition le plus élevé devrait atteindre 90 % des revenus. Sans activisme fiscal, l'Ukraine tombera dans un profond gouffre d'endettement (en 2025, la dette extérieure pourrait approcher 100% du PIB).
6. Mise en place d'un contrôle des travailleurs dans les entreprises en tant qu'outil d'audit interne efficace et forme de société auto-organisée. Depuis les premiers jours de la guerre jusqu'à aujourd'hui, le pays est en proie à des scandales de corruption impliquant l'utilisation abusive de fonds. Le contrôle permanent des syndicats et des conseils du travail est la garantie d'une plus grande transparence des actes de gestion et de la prévention de la corruption. Il est possible de corrompre des individus, mais il est impossible de corrompre toute une équipe. L'octroi de pouvoirs de contrôle effectif aux syndicats servira d'incitation au développement d'un véritable mouvement syndical.
7. Abandonner la pratique antérieure consistant à sous-financer l'éducation et la science. La haute sophistication technologique de la guerre moderne rend la figure de l'ingénieur et du travailleur qualifié tout aussi importante que celle du soldat. Malgré l'inertie éducative de l'époque précédente, la culture technique massive de la population ukrainienne a permis de concevoir, de fabriquer et de maîtriser une multitude de moyens techniques modernes qui nous procurent des avantages sur le champ de bataille. Nous ne pouvons plus compter sur l'inertie des époques précédentes. Des investissements importants dans l'éducation et la science étaient hier nécessaires.
Sans le développement de la sphère sociale, l'Ukraine sera confrontée à une émigration massive et à une crise démographique qui ne permettra pas de reconstituer les pertes humaines.
8. Monopole d'État sur les exportations. En 2024, les exportations de produits agricoles ont atteint le chiffre record de 24,5 milliards de dollars, bien que les bénéfices continuent d'aller dans des poches privées.
9. Rétablir les discussions avec l'Europe sur le sort des actifs russes. Une fois l'Ukraine débarrassée des vestiges de l'influence oligarchique, elle sera libérée de la corruption, ce qui permettra de discuter du transfert des avoirs russes gelés pour les besoins de l'Ukraine.
Actuellement, environ 200 des 300 milliards de dollars américains d'origine russe se trouvent dans des pays européens.
10. Accroître le prestige social de l'armée. En renflouant le budget de l'État, il sera possible de verser une rémunération décente aux soldats blessés qui souhaitent reprendre du service. Il est nécessaire de rétablir la pratique consistant à préserver le salaire moyen des travailleurs mobilisés, ce qui permettra aux forces armées de disposer des ressources humaines nécessaires.
***
La mise en œuvre de ces mesures est impossible si se maintient un fossé avec les dirigeants du pays, les grandes entreprises et leurs agents d'influence. Si au moins certaines de ces mesures sont mises en œuvre, la confiance de la population dans le gouvernement s'en trouvera renforcée. Le renforcement des liens au sein de la société est la véritable garantie de la sécurité de l'Ukraine. Et vice versa, les autres pays ne nous aideront pas si nous ne montrons pas notre volonté de faire passer les intérêts de la défense avant ceux du marché. Et à l'occasion de la 34e année de son indépendance, l'Ukraine devra apprendre à vivre sans les capitalistes oligarchiques.
Tant que l'Ukraine dispose d'importantes ressources financières, industrielles et humaines, ce serait une grave erreur de ne pas s'engager sur la voie de leur socialisation.
Le gouvernement ukrainien a maintenant une chance unique de déclarer en pratique ce qu'il est prêt à sacrifier : le pays ou les oligarques. Si nous mettons fin au gâchis néolibéral qui creuse le fossé entre les riches et les pauvres, nous unirons le peuple et deviendrons une force unificatrice de classe mondiale ! Si nous reconstruisons l'économie sur une base sociale, nous résisterons à la lutte et jetterons des bases solides pour la reconstruction !
Les millions des oligarques – pour le bien-être et la !
Pour une Ukraine sans oligarques ni occupants !
Pour protéger le pays, pas les oligarques. Un appel pour des changements qui empêcheront la défaite de l'Ukraine
Sotsialniy Rukh – 3 mars 2025
Publication du comité français du RESU
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Avec l’Ukraine, contre le militarisme
Dans cet entretien percutant, Catarina Martins, figure de proue de la gauche portugaise et députée européenne, propose une analyse lucide qui transcende les clivages simplistes sur la guerre en Ukraine. Elle démontre comment la résistance légitime du peuple ukrainien s'inscrit dans une lutte plus large contre l'exploitation néolibérale et les intérêts des multinationales qui cherchent à profiter de la reconstruction.
Martins articule une vision de gauche cohérente qui reconnaît à la fois le droit des Ukrainiens à se défendre et la nécessité d'aller au-delà d'une réponse purement militaire. Elle expose comment les créanciers internationaux et les oligarques, tant russes qu'occidentaux, instrumentalisent la crise pour leurs propres intérêts, au détriment des travailleurs ukrainiens.
À travers son expérience au Portugal, où son parti a combattu l'austérité et défendu les services publics, elle montre qu'une autre voie est possible : celle d'une solidarité internationale basée sur la justice sociale, le logement public et la défense des droits des travailleurs. Une lecture essentielle pour comprendre comment construire une paix durable fondée sur la justice sociale.
5 mars 2025 | tiré du site inprecor.org Catarina Martins
https://inprecor.fr/node/4599
Catarina Martins était la coordinatrice nationale du Bloc de Gauche, un parti politique socialiste démocratique au Portugal, de 2012 à 2023. Elle a été élue députée européenne lors des élections européennes de 2024 et siège au sein du groupe de la Gauche au Parlement européen — GUE/NGL. Catarina a une formation en linguistique et une carrière dans le théâtre.
Le Bloc de Gauche est l'un des initiateurs de la nouvelle coalition progressiste de gauche dans l'UE, l'Alliance européenne de la Gauche pour le Peuple et la Planète. Le parti exprime sa solidarité avec le peuple ukrainien face à l'invasion russe. En novembre 2024, Catarina Martins, accompagnée de deux autres députés européens et d'autres délégués des partis de gauche européens, s'est rendue en Ukraine. Nous nous sommes entretenus avec elle pour parler de la position de la Gauche sur l'Ukraine et de l'expérience politique portugaise, ainsi que des leçons urgentes pour notre pays dans le contexte de la crise économique.
Denys : Votre visite en Ukraine a été courte, mais très intense. Vous avez rencontré de nombreux représentants de différents mouvements de diverses sphères. Qu'est-ce qui vous a frappé lors de cette visite à Kiev ?
Catarina : J'ai beaucoup lu sur la guerre et sur la situation, donc j'avais déjà certaines informations. Mais c'est très différent quand on écoute les gens qui la vivent, car nous ne sommes pas uniquement gouvernés par la raison : il y a une partie émotionnelle. Je savais qu'il y avait beaucoup de détermination, mais c'est impressionnant quand on l'entend de personnes si différentes. J'ai rencontré des ONG qui travaillent avec le gouvernement, et j'ai rencontré des gens très critiques envers le gouvernement, et ceux qui travaillent avec le gouvernement tout en étant également critiques envers lui. Toutes ces personnes très différentes étaient déterminées à repousser Poutine. Cette détermination était vraiment impressionnante. Une autre chose qui m'est apparue était à quel point Poutine avait sous-estimé l'Ukraine.
Je savais que vous étiez déterminés, je savais que l'Ukraine était, bien sûr, une nation et que le fait qu'il y ait des Ukrainiens russophones ne signifiait pas qu'ils voulaient appartenir à la Russie. Par exemple, j'ai rencontré des gens qui défendaient que le russe était leur langue et ils m'ont dit : « Je suis un Ukrainien russophone ». L'Ukraine est une société plurilingue comme tant d'autres. Ce sont des choses que je savais avant, mais c'était différent quand j'ai entendu les gens le dire.
D'un côté, bien sûr, c'est impressionnant de voir comment l'Ukraine reste organisée tout au long de la guerre. Mais quand vous parlez à ceux qui travaillent avec les personnes déplacées, dans les soins de santé, dans le soutien en première ligne, vous voyez qu'il n'y a pratiquement pas d'État là-bas. C'est un exemple lucide des dangers du néolibéralisme, c'est clair. Prenez par exemple la situation du logement : il n'y a aucune perspective d'un programme public de logement pourtant nécessaire.
Ou un autre exemple des soins de santé : nous avons visité une association qui fait des soins palliatifs. Neuf femmes faisant un travail incroyable avec l'idée que s'il n'y avait pas elles, il n'y aurait personne. Et puis quand nous avons parlé aux infirmières, il était clair que ce n'était pas une exagération de l'ONG. C'était vraiment comme ça. Ou le processus d'évacuation en première ligne — il est principalement effectué par des ONG. Bien sûr, je comprends que les ressources de l'État sont fortement consommées par la guerre. Mais il est également évident que ces problèmes existaient même avant la guerre. L'Ukraine manque d'un État avec une structure aidant les citoyens pour les choses essentielles. C'est quelque chose que j'ai appris.
Vous représentez le Bloc de Gauche au Portugal tandis que vos collègues députés européens dans la délégation, Li Andersson et Jonas Sjöstedt, sont issus des partis de gauche nordiques. Non seulement vos forces politiques ont été assez claires à gauche dans leur soutien au peuple ukrainien dans cette guerre, mais aussi en général, tant dans les pays nordiques qu'au Portugal, si je ne me trompe pas, les sondages d'opinion montrent un niveau élevé de soutien et de solidarité envers le peuple ukrainien. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce qui se cache derrière ?
Je pense qu'il y a diverses raisons à cela. Les pays nordiques, parce qu'ils sont près de la frontière russe, et ils ont peur de la guerre. Au Portugal, je crois que c'est parce que nous avons une importante communauté ukrainienne, donc nous nous sentons très proches. Nous avons tous des gens qui sont venus d'Ukraine dans les années 90 ou maintenant. C'est la deuxième plus grande communauté au Portugal actuellement, après les Brésiliens.
Ce qui est en fait négligé par beaucoup de ceux qui affirment leur soutien à l'Ukraine, et ce qui est mis en évidence par les gens de gauche, tant en Ukraine qu'à l'extérieur de l'Ukraine, ce sont les défis sociaux et économiques auxquels le peuple ukrainien est confronté en temps de guerre. Et je pense que nous avons aussi cette expérience commune avec le cercle vicieux de la dette et le problème de la dette extérieure. Le Portugal a connu cette histoire avec la Troïka1, avec l'étouffement par les créanciers, faisant face à la pression des institutions financières internationales. La question de la dette peut-elle aider à construire une solidarité plus large entre les pays, entre les peuples qui ont été soumis à ce fardeau de la dette et au diktat de ces institutions, que ce soit l'Ukraine, le Portugal, la Grèce ou les pays d'Afrique, d'Amérique latine, d'Asie ? Que pouvons-nous faire pour construire cette solidarité ?
Je pense que la question de la dette publique et de son annulation est celle dont nous devons discuter et autour de laquelle nous devons construire la solidarité. Pour le Portugal, ce n'est pas un énorme problème maintenant comme ça l'a été, mais cela a des coûts importants. Et pour un pays qui subit la destruction de la guerre, c'est catastrophique de supporter également le coût de la dette publique. Il y a un point concernant le néolibéralisme que les gens devraient intérioriser : les créanciers prétendent aider l'Ukraine, mais en réalité ils ne le font pas. Ils font des affaires avec le malheur de l'Ukraine. Et ces accords sont payés par les contribuables et les travailleurs ukrainiens. C'est parce qu'au lieu d'un soutien explicite, une aide prétendue est utilisée une fois puis transformée en dette que l'Ukraine sera obligée de rembourser. Nous devrions faire l'inverse : contrairement à la dette que vous êtes obligé de rembourser plus tard, un soutien à grande échelle devrait être réel. L'Ukraine doit être soutenue parce que c'est important et l'annulation d'une partie de la dette en est une composante — pas l'accumulation de dettes.
Et l'autre chose est la privatisation de secteurs énormes de la reconstruction de l'Ukraine, et les intérêts multinationaux qui y sont liés. Ce n'est pas parce qu'ils [les multinationales] sont généreux, c'est parce qu'ils veulent contrôler l'Ukraine en tant qu'État avec d'immenses possibilités économiques. Votre pays est très important en raison de sa situation géographique, c'est-à-dire de vos richesses naturelles, de votre agriculture. Il y a beaucoup de raisons pour lesquelles vous êtes une très bonne affaire. L'enjeu est que vous devriez avoir un bon accord pour le peuple ukrainien, pas pour quelques entreprises multinationales. Pas pour ceux qui viennent en proclamant leurs intentions d'aider à reconstruire et qui restent ensuite pour opérer là-bas, en payant de bas salaires, en faisant ce qu'ils veulent et en drainant l'argent hors d'Ukraine.
Et évidemment, vous voyez dans ces forums internationaux qui sont consacrés à la reconstruction de l'Ukraine que tout tourne autour des investisseurs. Donc, qu'il s'agisse du capital oligarchique ukrainien ou des multinationales, tout tourne autour des affaires. On ne parle presque pas du travail, de ceux qui en Ukraine souffrent réellement et paient le coût de la guerre.
C'est pourquoi je pense que la gauche devrait également aider à l'idée de renforcer et de maintenir les biens publics de l'Ukraine. Une chose dont nous avons discuté est la nécessité de travailler ensemble sur un projet de financement du logement public en Ukraine. Si cela n'est pas fait, un constructeur européen ou américain viendra en Ukraine pour reconstruire des maisons et s'enrichir.
Ou un promoteur ukrainien, qui est probablement aussi un oligarque très corrompu.
En effet, les villes pourraient être propriétaires des maisons, pourquoi pas ? Vous avez cinq millions et demi de personnes déplacées internes. C'est vraiment impressionnant pour un pays de 40 millions d'habitants. Certains réfugiés sont à l'étranger maintenant, néanmoins il y en a environ 5 millions encore dans le pays. Et certains de ceux qui sont hors du pays pourraient vouloir revenir. Ce serait bon pour la reconstruction de l'Ukraine si certains d'entre eux revenaient. Ils ont besoin d'un endroit où vivre, donc l'Ukraine a besoin d'un programme de logement public. Vous n'avez pas besoin de remplir les poches d'une poignée de constructeurs.
En parlant du néolibéralisme et de toutes ces politiques d'austérité, le Portugal a payé l'un des pires prix en Europe après la crise de 2008. Mais au moins quand votre parti et les communistes surveillaient le gouvernement socialiste d'António Costa après les élections de 2015, c'était le gouvernement le moins néolibéral de l'UE à cette époque2.
C'était aussi le gouvernement le plus populaire que le Portugal ait eu en ce siècle. Nous avons construit des logements publics, augmenté les salaires et les retraites. Nous avons introduit le droit aux livres dans les écoles, car au Portugal les familles devaient payer les livres scolaires, donc après ce droit, elles ne le faisaient plus. En résumé, nous avons agi conformément à des politiques sociales universelles.
C'était important. Mais ensuite nous avons eu des élections, et en raison de la sympathie des gens pour le gouvernement, les socialistes ont reçu plus de votes. Ainsi, lorsque les socialistes sont devenus moins dépendants des autres forces de gauche — le Parti communiste portugais et le Bloc de Gauche — qu'ils ne l'avaient été auparavant, ils ont commencé à faire ce que tous les socialistes font autour du monde : ils ont introduit des politiques néolibérales. C'était un problème. Nous aurions dû faire beaucoup plus, mais je crois que ces quatre années ont prouvé que si vous faites quelque chose de différent, l'économie ira mieux. L'austérité n'est pas une réponse.
L'austérité ne fait qu'aggraver les problèmes.
Oui. Au Portugal, il y avait une discussion selon laquelle le salaire minimum ne devait pas être augmenté, car cela tuerait l'économie. Au contraire, nous avons augmenté le salaire minimum chaque année. Et, vous voyez, parce que nous avons prouvé que cette politique n'avait pas tué l'économie, depuis lors le salaire minimum a été augmenté chaque année au Portugal. Je ne dis pas que tout va bien : il est encore bas. Mais l'argument selon lequel nous ne pouvions pas augmenter le salaire minimum parce que l'économie ne pouvait pas le supporter : c'est un argument que personne ne pouvait plus utiliser. Nous l'avons changé, nous avons prouvé que l'austérité ne fonctionnait pas. Les salaires ont fonctionné pour l'économie.
Mais maintenant vous avez un gouvernement de droite au Portugal après les élections de 2024 qui ont également montré la montée en flèche du parti d'extrême droite Chega. Quels sont les principaux défis selon vous pour le Bloc de Gauche et pour la gauche en général au Portugal en ce moment ? Comment pouvons-nous combattre ces forces de droite ?
Nous avons un problème parce que nous avons soutenu le gouvernement du Parti socialiste qui à un certain moment a décidé de ne plus coopérer avec les forces à sa gauche. Et il n'y a pas eu un jour où tout le monde a reconnu que cela se produisait. Donc les gens associaient encore ce que le Parti socialiste a fait après 2019 [quand il ne dépendait plus du soutien parlementaire du Bloc de Gauche et a dilué ses politiques sociales] avec la gauche. Avec le COVID et l'inflation post-2019, le gouvernement socialiste a décidé de maintenir les taux de déficit bas comme priorité principale. Ils n'ont fait aucun investissement dans les services publics, donc ces derniers se sont beaucoup affaiblis à cause de l'inflation. Puis le COVID, et toujours pas d'investissement. C'était une décision terrible. En même temps, le travail n'était pas non plus aussi protégé par la loi qu'il aurait dû l'être. Donc, les entreprises n'ont pas augmenté les salaires comme elles auraient dû le faire face à l'inflation. Au final, les gens ont associé ce manque d'investissement dans les services publics, et la façon dont leurs salaires n'ont pas suivi l'inflation avec les politiques de gauche. Mais ce n'était pas les forces de gauche. C'était un parti socialiste faisant la même chose que ce que les partis de droite avaient fait à travers l'Europe. Par conséquent, les gens ont cessé de soutenir ce qu'ils percevaient comme des politiques de gauche et ont commencé à faire confiance à la droite, espérant qu'elle pourrait apporter des changements.
Et donc nous avons maintenant un gouvernement de droite qui gagne du terrain. Nous avons une droite montante, mais cela a probablement à voir avec ces déceptions et ces espoirs, ainsi qu'avec le moment international. Je crois que ces espoirs se révéleront malheureusement faux. Tout cela est difficile, car les forces de droite sont bien financées. De plus, il y a une communication entre elles sur la scène internationale qui va de Bolsonaro à Poutine et Trump. Et bien sûr, le Portugal a des liens solides avec le Brésil. Tout cela rend la situation difficile et compliquée. Au Portugal, comme dans d'autres pays, les partis de droite gagnent des voix en s'appuyant sur des mensonges et sur des politiques destructrices.
Je crois que la gauche doit avoir de bonnes idées solides pour la classe ouvrière. Précisément pour la classe ouvrière telle qu'elle est. Parce que la classe ouvrière n'est pas uniquement composée d'hommes blancs hétérosexuels, mais plutôt de toute la diversité. Les femmes, les travailleurs non-blancs et immigrants sont plus exploités que tous les autres. Sachant cela, la gauche doit avoir des idées mobilisatrices efficaces qui, je crois, seront centrées sur l'inflation et les salaires. Aussi le logement, parce que ce n'est pas seulement l'Ukraine qui a un problème de logement. Je ne compare pas. Bien sûr, votre situation est différente, mais la tendance pénètre l'Europe : les gens ne peuvent pas se permettre une maison avec les salaires qu'ils gagnent.
Le Portugal était l'un des rares pays d'Europe qui n'avait pas de parti d'extrême droite ouvertement présent au parlement. Il semble qu'après la Révolution des Œillets qui a renversé la dictature de droite dure, ces idées ont été complètement discréditées, même parmi ceux de droite qui ont commencé à se nommer sociaux-démocrates comme le PSD. Alors que s'est-il passé, comment ces idées sont-elles devenues plus tolérables et l'extrême droite a-t-elle gagné une telle popularité ?
C'est un mélange de deux facteurs. Bien sûr, il y a des jeunes qui sont très éloignés des débats antifascistes, et ils sont très influencés par les réseaux sociaux. Particulièrement les jeunes garçons qui subissent l'influence du contenu propageant une masculinité toxique. C'est terrible. Mais ce qui est plus important, c'est que nous avons toujours eu ces figures de droite au Portugal, elles n'avaient simplement pas de parti. Et puis, le parti est apparu, donc ce public a gagné une force politique pour laquelle voter. Ils ont toujours été là, les racistes et les misogynes, se cachant dans certains partis conservateurs et partis traditionnels de droite. Parmi eux, même ceux qui ont la nostalgie de la dictature, de l'idée de l'Empire colonial portugais. Cela a toujours existé, bien qu'il n'y ait pas eu de parti pour les représenter. Maintenant, la scène internationale a fourni les moyens pour une construction de parti.
Il y a des gens qui font des comparaisons entre le Portugal de Salazar et la Russie moderne. Vous avez donc eu un dictateur de droite vieillissant, déconnecté de la réalité, essayant de mener des guerres coloniales pour préserver l'empire. Que pensent les gens au Portugal en général de la nature du régime russe ? Parce qu'il semble qu'au moins dans ce Parti communiste portugais suranné, beaucoup de gens pensent encore que la Russie est une sorte d'héritière de l'Union soviétique et que c'est encore une force antifasciste réelle.
Je ne pense pas qu'ils voient la vraie image. Je suis très critique sur la façon dont le Parti communiste traite ces choses. Ce qu'ils croient, c'est le monde divisé. Vous avez l'impérialisme nord-américain qui est très fort, qui a des moyens économiques et militaires qu'aucune autre force n'a sur notre planète, et c'est vrai. Et donc ce qu'ils croient, c'est que les forces qui sont contre l'impérialisme nord-américain peuvent donner une sorte d'équilibre. Je pense que c'est faux, parce que la Russie aujourd'hui est un capitalisme agressif et néolibéral avec des objectifs impérialistes, tout comme la Chine. Au Portugal, je pense qu'il est bon de rappeler que les grands alliés de Poutine sont toujours de droite.
La droite a créé le système des visas dorés que les oligarques utilisent pour obtenir la citoyenneté dans les pays de l'UE. C'étaient les ministres de droite qui sont allés en Russie dans le but de vendre ces visas dorés à l'oligarchie. Donc n'oubliez jamais que les vrais liens avec Poutine sont maintenus par la droite et, bien sûr, l'extrême droite. Par exemple, André Ventura de l'extrême droite Chega a une grande amie Marine Le Pen qui en une seule année a reçu un prêt de 9 millions d'euros de Poutine pour faire une campagne. Ou Salvini portant un t-shirt avec le visage de Poutine. N'oublions pas qui sont leurs amis.
Mais je suppose aussi que l'histoire traumatique suivante joue son rôle : que la dictature portugaise était un membre fondateur de l'OTAN et que les États-Unis soutenaient en fait les guerres coloniales que le Portugal menait.
C'est la raison pour laquelle il est très dangereux que quelqu'un croie que l'OTAN a quelque chose à voir avec la démocratie. Ce n'est pas le cas. Par exemple, l'OTAN a des pays qui suppriment la démocratie, comme la Turquie. Ceux qui freinent l'autodétermination des peuples : pensez aux Kurdes. L'OTAN a bombardé des pays contre le droit international sans aucune justification, les États-Unis en tant que force dirigeante ont menti sur les armes de destruction massive en Irak. Oui, le Portugal était membre fondateur de l'OTAN quand nous étions sous la dictature et néanmoins nous avions des guerres coloniales. Donc ce n'est pas une question de démocratie mais d'influence nord-américaine dans le monde. Je pense que tout le monde doit comprendre que l'OTAN est votre ami tant que vos intérêts s'alignent sur ceux des États-Unis. Sinon, l'OTAN pourrait attaquer.
Je pense qu'il faut être prudent quand les gens croient que l'OTAN est une bonne force démocratique qui défend la démocratie. Même les pays qui ont la démocratie utilisent l'armée principalement pour des raisons économiques et géostratégiques. Ils ne l'utilisent pas à des fins de démocratie. Si c'était le cas, l'OTAN serait en Israël pour sauver les Palestiniens. Est-elle là-bas ?
Et je pense que l'histoire des Kurdes syriens au Rojava était très révélatrice de la façon dont les États-Unis les ont abandonnés après qu'ils ont effectivement sauvé la région de l'EI.
C'était un bon exemple parce que les Kurdes étaient alliés de l'OTAN et quand cette dernière n'avait plus besoin d'eux, ils les ont simplement laissés tomber. En effet, les Kurdes syriens sont dans une position extrêmement mauvaise actuellement, étant attaqués de tous côtés. Personne ne les défend3.
Quand nous revenons à cette situation générale, vous représentez ces courants dans la gauche internationale qui reconnaissent effectivement les dangers de chaque impérialisme. Récemment, le Bloc de Gauche a été l'un des initiateurs de la nouvelle Alliance européenne de la Gauche pour le Peuple et la Planète. Parlez-moi de cette initiative et si vous voulez étendre l'union des forces à travers l'Europe ou peut-être au-delà de l'Europe, y compris le Mouvement Social/Sotsialnyi Rukh en Ukraine. Que pensez-vous des perspectives de cette nouvelle alliance ?
Nous ne sommes qu'au début et nous devons discuter et élargir. Cela ne fait que commencer. Je vous ai dit que la gauche a besoin d'un projet pour les travailleurs dans leur diversité, et c'est aussi quelque chose que nous avons en commun dans la nouvelle alliance. Parce que nous reconnaissons que la lutte anticapitaliste et antinéolibérale est en même temps féministe et antiraciste aussi. Alors que nous n'avons pas non plus de double standard concernant l'état de droit international et les droits humains.
Tout cela est très important dans le cas des questions environnementales et climatiques. L'un des énormes problèmes pour la sécurité des populations à travers le monde est que les gens continuent à ne rien faire concernant le climat. Et actuellement au Portugal — mais aussi en Espagne — tant de gens sont morts à cause du climat.
Le processus de formation de la nouvelle union de gauche n'a pas commencé non plus à cause de l'Ukraine ou de la Palestine. Nous travaillions ensemble sur toutes ces questions avant. Mais sans doute les nouvelles escalades sont l'une des questions importantes. Pas de double standard ! Je crois que nous pouvons avoir la gauche partageant des projets communs, parce qu'aujourd'hui, chaque gouvernement et chaque pays doit faire mieux.
Notre lutte est à la fois internationale et européenne. Ainsi, nous devons articuler nos luttes et nos forces pour avoir des projets mobilisateurs qui peuvent vaincre l'extrême droite et apporter l'espoir. Parce que la démocratie est une question d'espoir, c'est l'idée que vous pouvez construire quelque chose ensemble. L'extrême droite et les néolibéraux vivent de la peur : soit vous acceptez tout, soit ça deviendra pire. Donc, nous avons besoin d'un espace pour la gauche active dans la société, ayant des projets et des campagnes communes qui apporteraient l'espoir. C'est exactement ce que nous voulons faire.
Nous avons sept membres de parti pour l'instant, et donc nous commençons avec ça. Je pense que nous devrions avoir des membres observateurs qui pourraient être extérieurs à l'Union européenne. Par observateurs, je veux dire qu'ils n'ont pas à être des partis mais peuvent être aussi des mouvements. Je crois qu'un dialogue avec la gauche en Ukraine, qui est très important, est également nécessaire. Je pense que peut-être nous pouvons commencer à travailler avec le Mouvement Social en Ukraine. Voyons comment cela se passe. Cela vient juste de commencer mais je pense que ce serait très important.
Merci beaucoup. Peut-être avez-vous quelques remarques de conclusion. Souhaitez-vous adresser quelque chose aux Ukrainiens ?
Nous n'avons pas parlé des armes. Pour moi, c'est normal de savoir que la gauche a différentes positions sur les armes. Mais je crois que tout le monde reconnaît que l'Ukraine a le droit de résister à l'agression et de se défendre.
Et c'est important. On ne peut pas résister sans armes. Je pense qu'une autre discussion est de savoir si nous nous concentrons uniquement sur les armes ou si nous utilisons aussi les moyens financiers et diplomatiques pour arrêter la guerre. Prenez par exemple le problème de la flotte fantôme qui exporte toujours du carburant. Le manque de pression financière et d'efforts diplomatiques est problématique car au final il y a des généraux qui ne parlent que d'armes pour l'Ukraine et ne parlent de rien d'autre. Pourtant ce ne sont pas eux qui meurent.
Je crois qu'il est important de soutenir l'Ukraine, mais aussi de s'opposer à l'idée qu'on ne devrait avoir aucun projet contribuant à la fin de la guerre excepté concernant les armes. Parce qu'au final l'Ukraine sera totalement détruite, et quelqu'un aura gagné beaucoup d'argent en vendant des armes. Je suis sûre qu'il est vraiment important d'arrêter la guerre et cela présuppose également des sanctions et d'autres politiques. Cela doit être.
Et finalement, c'est aussi une question de donner du pouvoir à l'Ukraine en interne. Rendre l'économie ukrainienne équitable.
Oui, bien sûr. Les Ukrainiens prennent les décisions de ce qu'ils veulent faire de leurs vies. Les Ukrainiens doivent décider ce qu'ils veulent faire. Et je crois que les Ukrainiens devraient avoir leur mot à dire sur ce qu'ils veulent pour leur avenir.
Interview par Denys Pilash, traduction Adam Novak pour ESSF.
Notes
1. La Troïka est un terme utilisé pour désigner le groupe de décision unique créé par trois entités, la Commission européenne (CE), la Banque centrale européenne (BCE) et le Fonds monétaire international (FMI).
2. Le Parti socialiste de Costa a réussi à obtenir une vaste majorité au parlement par lui-même en 2022 et n'avait donc plus besoin du soutien externe des forces de gauche plus radicales (Le Bloc de Gauche et le Parti communiste portugais). Le PS s'était retiré de l'accord avec eux, n'avait pas pu gérer la crise du logement et s'était enlisé dans plusieurs scandales ministériels. Après les élections législatives anticipées de 2024, le gouvernement a été formé par le centre-droit, appelé là-bas Parti social-démocrate.
3. L'interview avait été menée au moment où le régime d'Assad était renversé, et où la faction militante de premier plan Hay'at Tahrir al-Sham avait déclaré sa tolérance envers le dialogue avec toutes les communautés, y compris la kurde. Néanmoins, l'Armée nationale syrienne pro-turque soutenue par les autorités d'Erdoğan a lancé à plusieurs reprises des attaques contre les Forces démocratiques syriennes pro-kurdes.
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Comment financer la défense européenne (et comment ne pas le faire)
Les États-Unis abandonnant l'Ukraine, pays qui constitue désormais la dernière ligne de défense de la sécurité européenne, l'UE n'a d'autre choix que d'agir de manière déterminée. Assurer sa propre protection n'est plus une question de débat, c'est une nécessité incontestable. La vraie question est maintenant de savoir si l'UE, et en particulier la gauche, a un programme concret pour faire face à cette crise. Si elle se contente de continuer à déplorer la militarisation sans proposer de solutions aux menaces très réelles auxquelles nous sommes tous confrontés en matière de sécurité, elle désertera complètement la politique, abandonnant la société au profit de sa propre pureté idéologique et de son autosatisfaction.
26 février 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73898
L'approche la plus dangereuse et la plus négative consisterait à réduire les dépenses sociales pour financer l'augmentation des dépenses militaires. C'est la voie que les néolibéraux proposent déjà : réduire les budgets de la santé, de l'éducation, des retraites et de la protection sociale pour réaffecter les fonds à la défense. Cependant, il est évident que l'affaiblissement de la protection sociale aggraverait les inégalités, alimenterait les tensions sociales et, en fin de compte, déstabiliserait les démocraties. À l'heure où le populisme d'extrême droite gagne du terrain, imposer l'austérité renforcerait rapidement les forces antidémocratiques. Étant donné le soutien manifeste de la Russie et des États-Unis à ces forces, une telle mesure est exactement ce qu'espèrent Trump et Poutine.
Une autre solution consisterait à augmenter les impôts des ultra-riches et des multinationales. Ceux qui ont le plus profité de la démocratie devraient contribuer le plus à sa défense. La mise en place d'impôts progressifs sur la fortune, d'impôts sur l'énergie et d'une réglementation plus stricte de l'impôt sur les sociétés pourrait générer des recettes sans nuire aux citoyens ordinaires. Cependant, une telle stratégie nécessite une coordination pour empêcher la fuite des capitaux, car les milliardaires et les grandes entreprises tenteraient sans aucun doute de se délocaliser dans des régions où la fiscalité est plus faible. La récente annonce par Trump de visas dorés réservés aux ultra-riches indique qu'il se prépare déjà à un tel scénario, en faisant des États-Unis un refuge pour les fraudeurs fiscaux. La Suisse, quant à elle, n'est pas dans l'UE pour cette raison même : elle cherche à rester un paradis fiscal. Ce n'est pas nouveau. Au cours du siècle dernier, lorsque certains pays ont augmenté leurs impôts pour financer leurs efforts de guerre, la Suisse a accueilli des milliardaires à bras ouverts et, par conséquent, est devenue indécemment riche. Elle pourrait à nouveau utiliser la même tactique opportuniste.
Une autre option consiste à confisquer les 300 milliards d'euros d'actifs gelés de la banque centrale russe et à les utiliser pour financer la défense de l'Ukraine et renforcer la sécurité européenne. Cela permettrait de faire porter à la Russie la responsabilité financière de ses crimes de guerre tout en évitant de faire peser des charges supplémentaires sur les citoyens européens. Cependant, les autorités européennes craignent qu'une telle mesure ne crée un précédent qui pourrait rendre leurs systèmes financiers moins fiables aux yeux de ceux qui envahissent des États souverains et commettent des crimes de guerre. En effet, la justice est une notion dangereuse dans un système fondé sur la protection des intérêts des riches et des puissants. Si nous devions tenir compte de normes morales dans la conduite politique et économique, nous risquerions de mettre en péril les fondements mêmes du capitalisme. C'est en effet un scénario impensable pour ceux qui profitent de ses injustices.
Si les partis de gauche veulent rester crédibles, ils doivent adopter une position claire sur les questions de défense. Ignorer la sécurité militaire ne ferait que permettre aux forces de droite de dominer le débat, en présentant la gauche comme naïve ou faible, et en l'occurrence, ils n'auraient pas tort.
La gauche doit rejeter le faux choix entre justice sociale et sécurité nationale. La sécurité ne doit pas avoir pour prix la réduction des retraites ou des dépenses de santé, mais doit être assurée par une contribution équitable des milliardaires et des multinationales. La gauche doit se battre pour la justice fiscale, en supprimant les possibilités de fraude fiscale dont bénéficient les entreprises et en prenant des mesures contre les paradis fiscaux, y compris la Suisse.
Aucun pays européen ne peut se défendre seul. Au lieu que chaque nation augmente massivement son propre budget militaire, l'UE devrait renforcer ses mécanismes de sécurité collective. La sécurité énergétique doit être considérée comme faisant partie de la stratégie militaire : en réduisant la dépendance aux combustibles fossiles russes, nous pouvons empêcher un futur chantage économique de la part de ce pays. Par-dessus tout, la gauche doit faire pression de toute urgence pour la confiscation des actifs de l'État russe. Retarder cette décision par crainte de la réaction des élites financières ne fait qu'encourager les agresseurs.
Hanna Perekhoda
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P.-S.
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Traduit pour ESSF par pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
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28 février : Une mobilisation impressionnante qui aura des conséquences politiques
La force montrée dans les rues par les ouvriers, les masses populaires et la jeunesse, avec l'énorme participation aux manifestations organisées dans toutes les grandes villes, ainsi que dans beaucoup de petites villes du pays, était vraiment impressionnante. Cependant, la force dans les rues n'était que la partie émergée de l'iceberg.
4 mars 2025 | tiré de Viento sur
https://vientosur.info/28-de-febrero-una-movilizacion-impresionante-que-tendra-consecuencias-politicas
Le 28 février, il y a eu une grève majeure qui a déplacé l'action dans tous les lieux de travail. Le confinement a été imposé partout : des grandes usines aux services d'emploi de masse, en passant par les supermarchés et les petits magasins des quartiers, et même dans les boîtes de nuit et les académies privées. Cette fois-ci, les mécanismes patronaux et tous les défenseurs de la stabilité n'ont pas osé s'opposer de manière décisive à une dynamique qu'ils pensaient de toute façon s'imposer de manière explosive.
Le gouvernement a tenté de trouver un antidote par la répression, mais la police anti-émeute, les gaz lacrymogènes, les grenades assourdissantes et les canons à eau, au lieu de semer la peur, ont multiplié l'indignation.
En ce sens, le 28 février devient une étape importante comparable à d'autres moments de mobilisation qui, dans le passé, ont changé le cours des événements politiques, tels que la grande grève et les gigantesques manifestations qui ont fait échouer la réforme du système de retraite de Yannitsis, mettant fin au gouvernement social-libéral des modernisateurs de Simitis. Ou comme les grandes grèves et manifestations de l'époque de la lutte anti-mémorandum, qui ont ouvert la voie à la chute du gouvernement Samaras-Venizelos.
De toute évidence, la comparaison n'a pas pour but d'évaluer ou de mesurer les événements, mais de montrer l'analogie : la résistance sociale d'en bas, lorsqu'elle dépasse un certain seuil de grandeur, devient un facteur politique très influent.
Au cœur de cette grande mobilisation populaire et ouvrière se trouvent, évidemment, les événements de Tempi. La prise de conscience que la privatisation du chemin de fer a non seulement conduit à l'effondrement du système ferroviaire, mais aussi à un mépris criminel pour la sécurité des passagers. La prise de conscience que ceux qui nous pointent du doigt en exigeant l'obéissance à la loi et à l'ordre sont de vulgaires hypocrites qui, en même temps, couvrent les activités les plus illégales et dangereuses des conglomérats capitalistes et qui, après deux ans, continuent de prétendre qu'« il n'est pas facile » d'élucider un crime qui a coûté la vie à 57 personnes.
Mais Tempi résume une expérience sociale plus large. La politique de privatisation affecte les écoles, les hôpitaux, les ports, les aéroports, etc., de manière tout aussi dramatique. L'inflation érode gravement les revenus des citoyens et des travailleurs, tandis que la rentabilité des capitalistes continue de battre des records et que les recettes fiscales de l'État dépassent, année après année, les attentes budgétaires. L'autoritarisme et la corruption sont devenus des caractéristiques essentielles de l'appareil gouvernemental dans tous ses points de contact avec les besoins des travailleurs et du peuple.
L'explosion sociale à l'occasion du deuxième anniversaire de la tragédie de Tempi marque un nouveau point de départ pour la résistance de masse dans le but de changer, face à ce que l'on pourrait appeler le modèle de 2011, c'est-à-dire la nouvelle vague de réformes néolibérales contre les travailleurs et la société.
Le point clé pour la poursuite du 28 février est la demande d'inverser la privatisation des chemins de fer. La demande de renationalisation de l'Organisation des chemins de fer grecs (OSE) 1, sans compensation pour FdSI (Ferrovie dello Stato Italiane), et le transfert du système ferroviaire à un régime de contrôle public, démocratique et ouvrier. Cette démarche a une dimension politique immédiate. Après le crime, le gouvernement Mitsotakis a fait tout son possible pour exonérer FdSI de toute responsabilité. Syriza, le parti qui a signé la privatisation d'OSE, a marmonné quelque chose à propos de la « renégociation » du contrat avec l'entreprise italienne. El Paso a proposé la dénonciation du contrat avec FdSI, mais avec un nouvel appel d'offres de vente, insistant sur la privatisation.
Tout cela est pratique pour de nombreuses raisons : les élites grecques, qui ont approuvé un programme de dépenses militaires colossal, n'ont alloué que 0,75 % des fonds disponibles pour le développement au système ferroviaire, tandis que la Bulgarie en a alloué 12,5 % et la Roumanie 17,5 %. Maintenant, on ne sait pas si Mitsotakis sera en mesure de sauver l'accord avec les Italiens ou s'il sera obligé de le rompre pour sauver la privatisation.
Cependant, toutes ces options et leurs variantes intermédiaires doivent être balayées par la demande de la classe ouvrière et du peuple pour une solution conforme aux besoins sociaux. Et cette solution ne peut être autre que la renationalisation sous contrôle démocratique, social et ouvrier.
Mitsotakis sort affaibli de cette confrontation. La remise en cause de son hégémonie, entamée après les élections européennes de 2023 (« 41 % n'existe plus... »), s'est accélérée qualitativement. Sa domination au sein de la droite est remise en question par la montée de courants plus radicaux à sa droite qui, bien que ridicules et indignes de confiance, restent dangereux. Son leadership au sein de son propre parti également, avec des oppositions au sein de la Nouvelle Démocratie oscillant entre un possible retour au social-libéralisme ou une dérive vers de nouvelles directions inspirées par Trump. Même sa crédibilité au sein de la classe dirigeante commence à être remise en question : le sentiment qu'elle se dégonfle et qu'elle ne sera pas en mesure de fournir aux prochaines élections un centre autonome de stabilité gouvernementale alimente la recherche d'alternatives.
Par-dessus tout, Mitsotakis est maintenant reconnu par de larges couches des travailleurs et du peuple comme un ennemi dangereux et détestable. L'expression de ce sentiment, avec des slogans multiples et divers le 28 février dans tous les coins du pays, est un grand avertissement que sa fin a commencé.
Nous n'en sommes pas encore là et cela ne se produira pas au Parlement. Les motions de censure et les demandes de commissions d'enquête n'auraient de sens que comme formes secondaires et complémentaires d'une campagne politique d'opposition visant à renverser le gouvernement. Mais ni Poasok ni Syriza ne peuvent le faire. Parce qu'en réalité, Famelos (leader de Syriza) et Androulakis (leader du Pasok) sont coincés dans les mêmes limites que Mitsotakis : l'accord-cadre de l'accord de 2018 entre l'élite grecque, l'UE, la BCE et le FMI, l'accord qui a été faussement présenté comme une « sortie des mémorandums ».
Mitsotakis tombera à cause de sa confrontation avec l'opposition sociale d'en bas. Le torrent qui a émergé le 28 février se poursuivra. En exigeant la fin de la politique de Mitsotakis à des moments critiques de son programme économique et social, ils écrivent les termes de sa propre chute et de celle de son gouvernement. La tâche cruciale de la gauche dans la période à venir sera de lier ce processus de crise politique et d'instabilité à des conquêtes claires pour notre peuple, avec des revendications qui répondent aux grands besoins des travailleurs et du peuple.
Une foule sans précédent a brisé le récit de Mitsotakis !
Certaines personnes croyaient que la mobilisation de masse d'en bas était terminée pour de bon. Que leur trône gouvernemental était inébranlable et qu'ils pouvaient parler sans conséquences. Malheureusement pour eux, mais heureusement pour nous, ils se sont complètement trompés le 28 février.
Aujourd'hui, officiellement, cette date est gravée dans la mémoire collective non pas comme un jour de deuil silencieux, mais comme un jour de justification et de lutte. Ce qui s'est passé le dernier jour de février est sans précédent dans l'histoire récente de la Grèce : plus d'un million de personnes sont descendues dans les rues du pays, tandis que des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dans des villes à l'étranger. Il est clair que le gouvernement Mitsotakis a perdu toute légitimité.
Partout et pour tout le monde
Les chiffres des concentrations étaient impressionnants. Rien qu'en Grèce, il y a eu plus de 260 appels dans les villes et villages. Alors que les manifestations de masse à Athènes, Thessalonique, Patras, Volos et Héraklion ont mis le gouvernement en échec, les manifestations dans ces régions ont également provoqué un tremblement de terre politique. D'Evros à la Crète, dans chaque ville et village, des banderoles ont été hissées pour exiger justice et punition pour les responsables. Des syndicats, des associations étudiantes, des communautés scolaires et des organisations locales ont envahi les rues partout au pays. Le commerce s'est arrêté, les magasins ont fermé avec des panneaux sur leurs portes les informant qu'ils n'ouvriraient pas en solidarité avec les familles des victimes de Tempe. Des petits enfants avec leurs parents aux personnes âgées avec des cannes, les rues et les places étaient bondées, transformant la demande de justice en une clameur populaire dans tous les sens du terme.
Des images similaires arrivaient simultanément de l'étranger. Il y a eu des mobilisations presque partout sur la planète, de Tokyo à New York et d'Akureyri en Islande à Buenos Aires. Plus de 120 rassemblements ont eu lieu dans des villes en dehors de la Grèce, avec une participation de masse sans précédent. Dans toute l'Europe, des étudiants, des travailleurs et des enfants de migrants grecs ont manifesté sur les places centrales et devant les ambassades grecques, exposant le pays à la communauté internationale, tout comme le craignaient Adonis Georgiadis, Afroditi Latinopoulou et Aris Portosalta. Des médias mondiaux tels que CNN, BBC, Reuters et The Guardian ont mis en lumière les manifestations en Grèce contre le crime survenu à Tempi il y a deux ans. Pendant ce temps, les hauts responsables d'extrême droite du gouvernement, qui pendant des jours ont provoqué la population, attaqué les proches des victimes et défendu des politiques basées sur la cupidité et le sang, sont restés cachés sans oser s'exprimer.
Énergie et vitalité
Ceux d'entre nous qui ont participé aux manifestations n'oublieront pas facilement ce jour-là, qui a marqué un tournant dans une période d'apathie politique et de mobilisation sociale réduite. Une fois de plus, les gens ont envahi les rues avec une unanimité sans précédent. À Athènes, la police a tenté de minimiser la foule, l'estimant à 170 000 personnes, alors que la manifestation s'étendait de Syngrou à l'avenue Alexandras et du Hilton à Monastiraki. Il n'est pas exagéré de dire qu'à Athènes, environ un million de personnes se sont rassemblées tout au long de la journée. Il a fallu environ une heure pour parcourir la distance entre la statue de Kolokotronis et la rue Mitropoleos, ce qui reflète la densité de la foule et sa détermination à être présente à Syntagma au moment le plus important. Mais il y avait tellement de monde que nous ne pouvions pas tenir sur la place. Malgré l'interdiction par les autorités d'utiliser des drones pour capturer l'ampleur de la manifestation, certains pilotes ont réussi à enregistrer des images choquantes. Même dans les prises de vue panoramiques, la foule était impossible à capturer dans son intégralité.
Des centaines de banderoles de syndicats, d'associations étudiantes et d'organisations politiques remplissaient l'espace. Des enfants brandissant des pancartes réclamant justice, des parents demandant des comptes au gouvernement et des citoyens exigeant la démission de Mitsotakis ont créé une atmosphère de dynamisme différente de celle des manifestations de janvier. Il ne s'agit plus seulement de solidarité avec les familles des victimes ; Maintenant, c'était une lutte active contre le gouvernement du crime et de l'impunité. Malgré les tentatives de dépolitisation de la mobilisation, cela n'a pas été possible. Des dizaines de drapeaux palestiniens, de bannières féministes, de slogans antifascistes et de messages sur le massacre de Pylos accompagnaient les principales revendications. Ce n'est pas une coïncidence si, en plus des proches des victimes, Magda Fyssa et la mère de Kyriaki Griva étaient également présentes. Un réseau de solidarité, d'expression collective et de lutte s'est déroulé devant le parlement.
Masse et détermination
Il n'est pas exagéré de dire que le commerce a été paralysé ce jour-là et que la société a repris vie. Des grandes boîtes de nuit sur la côte aux petits magasins de migrants à Acharnae, tout a fermé. Dans le même temps, des chauffeurs de taxi bénévoles transportaient gratuitement les manifestants vers le centre, car les gares débordaient et plusieurs convois étaient nécessaires pour que les gens montent à bord. Même les employeurs et les multinationales les plus intransigeants ont été contraints de faire des gestes symboliques de solidarité, tandis que le nombre de travailleurs qui ont rejoint la grève a battu des records historiques. Il est devenu clair que la propagande de Georgiadis et de Vorizis sur de prétendues émeutes et une déstabilisation imminente du pays n'a pas réussi à instiller la peur ; Au contraire, la population afflua sans hésiter. S'il y a bien une chose qui est claire ce jour-là, c'est que la peur a changé de camp.
Et quand la carotte ne fonctionne pas, le fouet arrive. Après les discours, la police a de nouveau déchaîné sa brutalité pour disperser et discréditer le message du jour. Des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes ont été lancés dans la foule, faisant plus d'une centaine d'arrestations et de détentions sans discrimination. Des journalistes ont été attaqués tandis que les pratiques paramilitaires des unités anti-émeute rappelaient l'époque où le système craignait la colère populaire. Cependant, malgré la violence, la foule résista et retourna à Syntagma, qui était devenue un champ de bataille. Le point culminant de la répression a été l'utilisation de canons à eau contre des manifestants pacifiques devant le mémorial du Soldat inconnu, une action si disproportionnée que même le présentateur Nikos Evangelatos s'est demandé en direct pourquoi cela se produisait. Les gens ont réagi de la meilleure façon possible : ils sont restés sur la place jusqu'à 23h20, heure exacte de la collision des trains à Tempé. Ainsi s'est terminée une journée qui a changé à jamais le paysage politique du pays.
La nécessité de continuer
Il est crucial que le 28 février ne reste pas une simple catharsis d'un jour, mais qu'il se transforme en une lutte consciente et organisée. Le gouvernement Mitsotakis est acculé et paie le prix de ses crimes, de son incompétence et de ses politiques néolibérales impitoyables. L'image artificielle d'une Grèce prospère avec 41 % de soutien, soi-disant exempte des pathologies gauchistes du passé, s'est effondrée comme un château de cartes. Mitsotakis est piégé dans ses propres contradictions.
Il est vital que les processus sociaux d'en bas génèrent un contenu politique, impliquent ceux qui cherchent à s'exprimer et revitalisent la scène politique avec une orientation de gauche radicale. L'expression « Je n'ai pas d'oxygène », que l'on entendait à l'intérieur des wagons de l'horreur, résonne maintenant dans tous les foyers du pays. La société réclame désespérément un répit de liberté et d'espoir dans un contexte de répression et de politiques néolibérales étouffantes. Il est du devoir de la gauche radicale d'écouter, de parler et de se connecter avec ceux qui sont descendus dans la rue le 28 février. Il est de notre responsabilité de reprendre le fil de la lutte, de la vérité et de la justice.
Nikolas Kolitas (Membre de la rédaction de Rproject, DEA)
Notes
1. l'entreprise publique qui gérait auparavant le réseau ferroviaire du pays. En 2017, dans le cadre des privatisations exigées par les créanciers internationaux, la filiale de transport de passagers et de marchandises d'OSE, TrainOSE, a été vendue à Ferrovie dello Stato Italiane (FdSI). Cependant, OSE est toujours responsable de l'infrastructure ferroviaire (voies, gares, signalisation, etc.), tandis que TrainOSE (maintenant appelé Hellenic Train) exploite les trains.
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« Avec ces attaques de Trump sur tous les fronts, les gens, les militantEs sont désorientéEs »
Entretien. À l'approche du 8 mars, l'Anticapitaliste a interviewé Kay, militante dans le Milwaukee et membre du Comité national de Solidarity.
6 mars 2024 | tiré de l'Hebdo L'Anticapitaliste - 744
Trump vient de commencer son deuxième mandat. Quelles sont les conséquences pour les droits des femmes et des personnes LGBTI ?
Trump n'a pas de convictions sur l'avortement. D'une part, il veut montrer aux forces anti-avortement qu'il est de leur côté, mais de l'autre il ne veut pas se mettre à dos celles et ceux qui sont pour le droit à l'avortement. Et il y en a beaucoup chez les Républicains, notamment chez les femmes. Néanmoins, les forces anti-avortement, qui visent une interdiction nationale, sentent qu'elles ont le vent en poupe avec son élection.
À l'été 2023, la Cour suprême a renversé la décision de Roe vs. Wade, de 1973. Aujourd'hui, la base de Trump, très anti-avortement, attend qu'il aille plus loin. Il dit être fier d'avoir nommé les trois juges qui ont permis de renverser l'arrêt Roe vs. Wade.
Concernant les LGBTI c'est très différent. Il était frappant pendant la campagne de voir les Républicains dépenser des centaines de millions de dollars dans les publicités pour attaquer les trans. Un terrain préparé depuis des années avec le passage de lois anti-trans dans des États comme le Texas ou la Floride. En Floride, on dit « Don't say gay » : il ne faut pas prononcer le mot gay dans les écoles primaires. Pour les enfants, on ne peut pas parler de sexualité, d'orientation sexuelle. Et surtout pas d'identité sexuelle. Pendant la campagne, Trump a déclaré qu'il n'y a que deux sexes.
Il s'est passé une chose terrible à Stonewall, à New York, qui a été en 1969 le centre du soulèvement gay et lesbien (comme on disait à l'époque). Ce mouvement a été mené par deux femmes trans, de couleur — une Portoricaine et une femme noire. Il y avait un monument fédéral où était gravé LGBTQ dans une pierre, comme dans un cimetière. La semaine dernière, ils ont enlevé le T et le Q. Il y a maintenant LGB, comme si le T (les trans) n'existait pas.
Est-ce que, dans la population, les gens se sont sentis autorisés à être agressifs ?
Absolument, parce qu'une fois que ça vient d'en haut, ça ouvre les possibilités. Il y a aussi un changement dans les grandes sociétés qui étaient beaucoup plus « progressistes » sur les questions LGBTI, comprenant qu'il faut être ouvert à la diversité.
En 2021, en Caroline du Nord, un État réactionnaire du Sud, la Chambre des députéEs avait introduit un projet de loi pour bannir les trans des toilettes correspondant à leurs identités. Le projet avait été retiré car l'association sportive, la NCAA, qui organise 500 000 athlètes universitaires, avait menacé d'arrêter les championnats dans l'État si le projet passait. Des associations disaient la même chose. Mais il y a eu un tournant. Le lendemain du jour où Trump a dit que les trans ne peuvent pas faire de sport, la NCAA a exclu les athlètes trans.
Parmi les 500 000 athlètes universitaires, il y a entre 10 et 40 athlètes trans. C'est un nombre très faible, entre 1 % et 2 % de la population et pas d'organisations trans fortes. On commence avec eux et elles et puis on passe aux autres. Ainsi en 2023, Clarence Thomas, l'un des juges réactionnaires, a invité le procureur à revenir sur le mariage gay acquis depuis des années. C'est le début d'attaques plus générales.
Est-ce qu'il y a des mobilisations en réaction à ces attaques ?
Le lendemain de l'intronisation de Trump en 2017, il y a eu d'énormes mobilisations : un million de gens à l'appel des organisations de femmes à Washington, et plus encore partout aux États-Unis. C'était un peu flou sur les mots d'ordre parce que c'était une défense générale de l'avortement mais ça montre le potentiel de mobilisation.
Le problème, c'est le recul de tous les mouvements. Après les grandes mobilisations dans les années 1970, le mouvement des droits civiques, celui des femmes s'est détourné vers les campagnes électorales avec l'idée de passer des lois au niveau de chaque État et au niveau fédéral.
Le meilleur exemple, c'est le projet d'amendement à la Constitution, le ERA (amendement des droits égaux). C'est très difficile parce qu'il faut qu'il passe dans 75 % des États et par une majorité des deux tiers à la Chambre de députéEs et au Sénat. Ils ont fait une grosse campagne. Mais ce n'était pas une campagne dans les rues. C'était des lobbies, des courriers, des rencontres avec des députéEs. Ce mouvement très institutionnel a détourné le mouvement de la rue et démobilisé.
Maintenant, il y a une ou deux générations qui ne savent pas vraiment lutter de cette façon. Ça reviendra mais on a perdu la culture des luttes de masse. De même pour le mouvement des droits civiques. Le mouvement des NoirEs dans les années 1950-1970, c'était extraordinaire avec des acquis supers. La plupart sont en train d'être perdus, comme le droit de vote : au niveau des États, des mesures vont rendre l'accès aux urnes plus difficile pour les étudiantEs, les gens marginalisés, qui n'ont pas le permis de conduire ou bien pas une carte d'identité d'un certain type.
Sur l'avortement, au-delà de la question du droit, en France, demeure le problème de l'accès réel à l'avortement. Qu'en est-il aux USA ?
L'extrême droite anti-avortement avait comme stratégie de bloquer l'accès des cliniques. Actuellement, la Cour suprême est en train de débattre d'une loi qui garantirait une zone de sécurité devant les cliniques. On va voir ce qui se passe avec ça…
Une autre question est celle des pilules abortives à base de mifepristone (connues sous le nom de RU-486). Il y a une bataille pour savoir si on a le droit de l'envoyer dans un État où il est interdit. Dernièrement, le procureur général du Texas, un vrai réactionnaire, a demandé l'extradition d'un médecin d'un État où l'avortement est toujours légal, qui avait envoyé à une femme ces pilules de mifepristone. Cette répression est faite pour intimider. À peu près 50 % des avortements sont faits avec ce genre de pilule, donc ceux qui veulent empêcher les avortements doivent viser ces pilules car beaucoup d'avortements ne se passent plus dans les cliniques.
Comment préparez-vous le 8 mars ?
Avec ces attaques sur tous les fronts, les gens, les militantEs sont désorientéEs. Où mettons-nous les forces ? La vision des gens et les luttes sont très éparpillées, le mouvement populaire très déstabilisé. En 2017, il y avait un million de personnes à Washington, la plus grande manifestation que j'ai jamais vue. Et puis plus rien. Il y aura une réponse mais je pense qu'on est tous un peu confus. Et j'avoue, il y a de la peur. Peur de manifester mais surtout une peur plus globale. La répression n'est pas très forte pour l'instant car il n'y a pas beaucoup de mobilisations. Rappelons que pendant le premier mandat, Trump voulait que l'armée intervienne pendant les manifestations de Black Lives Matter. Le général Marc Miley en refusant a mis Trump en colère, et il a été limogé. Lui et sa famille reçoivent des menaces des amis de Trump qui le qualifie de « traître ». Il peut y avoir de la répression. Il y a eu des mobilisations en solidarité avec la Palestine dans les universités qui ont subi une répression féroce. Les procès se multiplient contre les militantEs, étudiantEs et les soutiens. Il y a une identification de l'antisionisme à de l'antisémitisme : attaquer l'État d'Israël ou montrer de la solidarité avec la population de Palestine ou même appeler au cessez-le-feu peut être qualifié d'antisémitisme. Au total, les mobilisations sont difficiles.
Mais les grandes mobilisations de Black Lives Matter, des luttes syndicales de grande envergure comme dans l'automobile et l'enseignement, et les campements et manifestations pro-Palestine de ces dernières années serviront d'inspiration et de point de référence pour les mobilisations et luttes à venir.
Propos recueillis par Elsa Collonges
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Etats-Unis : « Trump apprécie ce que fait Poutine », déclare Bernie Sanders dans une interview exclusive
Alors que l'Ukraine entre dans la quatrième année de l'invasion à grande échelle de la Russie, l'évolution de la dynamique politique aux États-Unis menace d'influencer le cours de la guerre. Le président américain Donald Trump a plusieurs fois déformé les origines de la guerre, exclu l'Ukraine des négociations initiales et préconisé ce que beaucoup considèrent comme un accord abusif qui obligerait l'Ukraine à céder des ressources nationales en « remboursement » de l'aide américaine.
La rhétorique de Trump soulève des questions urgentes sur l'engagement à long terme de l'Amérique à aider l'Ukraine.
Dans une interview accordée au Kyiv Independent, le sénateur américain Bernie Sanders partage ses inquiétudes concernant l'alignement croissant de Trump sur la Russie et d'autres régimes autoritaires, ce qu'une éventuelle alliance américano-russe signifierait pour le peuple américain, le rôle des milliardaires comme Elon Musk dans l'élaboration du discours politique national et international, et pourquoi défendre l'Ukraine est crucial pour l'avenir de la démocratie mondiale.
Cette interview a été modifiée pour des raisons de longueur et de clarté.
5 mars 2025 \ tiré de entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/03/05/etats-unis-trump-apprecie-ce-que-fait-poutine-declare-bernie-sanders-dans-une-interview-exclusive-articles-de-peter-hudis-et-de-brad-mehldau/
The Kyiv Independent : Récemment, un certain nombre de républicains ont hésité à dire franchement que la Russie a envahi l'Ukraine. En même temps, Donald Trump n'a pas seulement qualifié le président Volodymyr Zelensky de dictateur – il a parlé en termes de plus en plus favorables du président russe Vladimir Poutine. Que se passe-t-il avec l'état actuel du Parti républicain ?
Bernie Sanders : Ce qui est extraordinairement préoccupant pour la majorité du peuple américain, c'est que nous avons maintenant un président qui a de très fortes tendances autoritaires et qui, à bien des égards, fait évoluer les États-Unis, la démocratie la plus ancienne au monde, vers une société de style autoritaire.
À bien des égards, Trump apprécie ce que fait Poutine. Poutine n'autorise pas la liberté de la presse. Poutine tue ses opposants. Poutine n'autorise pas la dissidence – et c'est une sorte de modèle que Trump apprécie.
Pour la première fois de l'histoire moderne, nous avons un président qui s'aligne sur des gouvernements autoritaires partout dans le monde, non seulement la Russie mais aussi l'Iran, la Biélorussie, plutôt que sur les gouvernements démocratiques en Europe et en Ukraine. C'est un moment très préoccupant.
Dans le cadre de ce mouvement vers l'autoritarisme, vous avez des gens comme Elon Musk, l'homme le plus riche du monde, qui dit aux républicains que si vous ne faites pas ce que le président américain veut que vous fassiez, nous allons dépenser des sommes illimitées pour vous battre (lors de votre prochaine élection) – alors vous feriez mieux de vous mettre au pas.
Évidemment, tout le monde en Amérique sait que la Russie a commencé cette guerre. Mais vous avez des républicains qui ont trop peur de s'exprimer contre Trump. C'est une triste situation.
The Kyiv Independent : Imaginons le pire scénario où les intérêts étrangers américains s'alignent sur ceux de la Russie. Comment cela affecterait-il la vie des Américains moyens ?
Bernie Sanders : Eh bien, pour commencer, cela saperait ce que les États-Unis ont représenté pendant 250 ans. L'Amérique est la démocratie la plus ancienne au monde. Pendant tant d'années, elle n'a pas été parfaite. Dieu sait que la démocratie américaine n'est pas parfaite et que notre politique étrangère au fil des ans a eu de nombreux, nombreux défauts. Mais la vérité est que les pays en développement regardent vers les États-Unis, vers notre constitution, vers notre Déclaration d'Indépendance, vers notre appréciation de la liberté humaine et de la démocratie et disent que cela a du sens.
Et maintenant, pour nous, passer à des alliances avec des brutes autoritaires et des meurtriers comme Poutine ou le gouvernement saoudien ou d'autres oligarchies est extrêmement préoccupant pour la grande majorité du peuple américain.
The Kyiv Independent : Pensez-vous que l'histoire considérera favorablement la dernière décennie d'aide militaire et humanitaire à l'Ukraine ?
Bernie Sanders : Je pense que l'histoire montrera qu'un pays a été envahi par une grande nation autoritaire avec une armée puissante qui pensait pouvoir conquérir un autre pays en quelques jours. Mais ce pays, l'Ukraine, a riposté avec un courage extraordinaire et en a terriblement souffert. Ses alliés européens, des nations démocratiques, ont tenu tête à Poutine et sont venus à leur aide.
« Défendre l'Ukraine, c'est défendre la démocratie
et la justice partout dans le monde. »
Et jusqu'à présent, les États-Unis et le peuple américain ont également soutenu l'Ukraine. À une époque où la démocratie dans le monde entier est menacée, lorsque nous voyons un pouvoir accru pour les oligarques et les autoritaires, je pense que défendre l'Ukraine, c'est défendre la démocratie et la justice partout dans le monde.
The Kyiv Independent : Nous voyons des personnalités comme Musk travailler aux côtés de Trump tout en diffusant régulièrement de la désinformation russe en ligne. Que peuvent faire les États-Unis pour mieux combattre la propagande russe ?
Bernie Sanders : C'est une question à laquelle nous réfléchissons et sur laquelle nous travaillons chaque jour. Et je vais vous donner un autre exemple. Ce n'est pas seulement Musk et son pouvoir en tant que propriétaire de Twitter, qui est extraordinaire. Il a une portée extraordinaire. Et soit dit en passant, ne pensez pas que c'est juste l'Ukraine qu'il vise.
En termes de politiques nationales, nous avons adopté ici une législation importante. Musk a menti sur cette législation et a incité les républicains à la rejeter il y a quelques mois. Mais ce n'est pas seulement Musk.
Le deuxième homme le plus riche du pays, Jeff Bezos, a décidé de transformer le Washington Post, l'un de nos principaux journaux, d'un journal que je qualifierais de centriste modéré en une page éditoriale de droite.
Il l'a rendu public hier. C'est donc un moment difficile pour mon pays, pour les personnes qui croient en la démocratie et qui ne croient pas en l'oligarchie. Et nous faisons de notre mieux, non seulement en ce qui concerne l'Ukraine, mais dans de nombreux, nombreux autres domaines, pour affronter Musk et son énorme pouvoir, ainsi que Trump.
Mais je tiens à dire – en tant que quelqu'un qui a parcouru le pays – je veux que le peuple ukrainien sache que la majorité du peuple américain ne croit pas Trump. Trump est un menteur pathologique, et la plupart des Américains le savent. La plupart des Américains savent que la Russie a commencé la guerre, pas l'Ukraine.
La plupart des Américains savent que Poutine est le dictateur, pas Zelensky. La plupart des Américains savent que dans des conditions terribles, l'Ukraine a vaillamment riposté et est admirée et respectée par des personnes du monde entier. Je veux que vous le sachiez tous.
The Kyiv Independent : Que peut faire l'Américain moyen dans ces semaines et ces mois d'incertitude à venir pour montrer son soutien à l'Ukraine ?
Bernie Sanders : Je pense que nous devons nous lever et dénoncer Trump pour le menteur qu'il est. L'idée qu'il proposerait, au milieu d'une terrible guerre où vous avez perdu des dizaines et des dizaines de milliers de personnes – (parmi elles) des hommes, des femmes et des enfants – des extractions de minéraux rares de l'Ukraine alors qu'elle lutte tant est tout à fait scandaleuse.
Ce que nous faisons (ici aux États-Unis), c'est parcourir tout le pays. Nous voyons un grand nombre de personnes qui se manifestent et qui disent que le trumpisme, l'autoritarisme et l'oligarchie ne sont pas ce que représentent les États-Unis. Nous avons des raisons d'être fiers d'être la démocratie la plus ancienne au monde, et nous avons l'intention de le rester.
Interview par Kate Tsurkan
Kate Tsurkan est journaliste au Kyiv Independent et écrit principalement sur des sujets liés à la culture en Ukraine, au Belarus et en Russie. Sa lettre d'information Explaining Ukraine with Kate Tsurkan, qui se concentre spécifiquement sur la culture ukrainienne, est publiée chaque semaine par le Kyiv Independent. L'éditeur américain Deep Vellum a publié sa co-traduction du Journal d'un gréviste de la faim de l'auteur ukrainien Oleh Sentsov en 2024. Certains de ses autres écrits et traductions ont été publiés dans The New Yorker, Vanity Fair, Harpers, The Washington Post, The New York Times, The Los Angeles Review of Books et ailleurs. Elle est cofondatrice d'Apofenie Magazine.
Note de l'autrice :
Ce fut un grand honneur pour moi de parler au sénateur américain Bernie Sanders, un politicien que j'ai admiré toute ma vie d'adulte. Entendre des personnes comme lui dire la vérité sur la menace de l'autoritarisme mondial et l'importance de continuer à soutenir l'Ukraine dans sa lutte contre la guerre d'anéantissement total de la Russie est plus important que jamais. Si vous avez apprécié la lecture de cette interview, veuillez envisager de soutenir The Kyiv Independent.
https://kyivindependent.com/us-senator-bernie-sanders-trump-likes-what-putin-does/
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article73830
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Quand la science est attaquée, la démocratie vacille
Depuis son arrivée au pouvoir, l'administration Trump II poursuit une croisade anti-scientifique sans précédent et multiplie les coupes budgétaires, interdictions et répressions. Une menace qui pèse lourdement sur la recherche américaine et fait écho aux restrictions des libertés académiques à l'échelle internationale : en réaction, la communauté scientifique s'organise ce 7 mars au sein du mouvement « Stand Up for Science », visant à défendre le rôle essentiel de la recherche.
7 mars 2025 \ tiré d'AOC media
https://aoc.media/opinion/2025/03/06/quand-la-science-est-attaquee-la-democratie-vacille/
Depuis son arrivée au pouvoir, l'administration Trump II poursuit une croisade anti-scientifique sans précédent et multiplie les coupes budgétaires, interdictions et répressions. Une menace qui pèse lourdement sur la recherche américaine et fait écho aux restrictions des libertés académiques à l'échelle internationale : en réaction, la communauté scientifique s'organise ce 7 mars au sein du mouvement « Stand Up for Science », visant à défendre le rôle essentiel de la recherche.
Depuis la réélection du président Trump, les institutions scientifiques et académiques sont la cible d'attaques sans précédent, menaçant les fondements mêmes de la liberté et de la démocratie.
L'administration Trump a licencié des milliers de chercheurs au sein des agences de recherche telles que les National Institutes of Health (NIH), la National Science Foundation (NSF) et la NASA. Des financements fédéraux essentiels à la recherche ont été gelés, notamment 1,5 milliard de dollars destinés à la recherche médicale. Les programmes scientifiques menés par les agences fédérales sont paralysés. Une liste de concepts interdits, pourtant indispensables à la prévention des risques, a été publiée, tels que « femme », « handicap », « personnes âgées », « genre », « biais », « discrimination », « inclusion », « victime ». Cette censure digne de la Chine maoïste vise à effacer des pans entiers de la connaissance et à inciter à l'autocensure parmi les chercheurs. Des milliers de pages web contenant des données scientifiques cruciales ont été supprimées des sites des agences fédérales, notamment celles traitant du changement climatique et des questions de genre.
Ce sont maintenant les universités qui sont la cible d'actions d'intimidation et de discours violents, mêlant condamnations morales, chantages financiers, menaces de répression policière. Dans un message posté le 4 mars sur le réseau Truth Social, le président Trump déclarait qu'en cas de manifestations sur les campus universitaires, « les agitateurs seront emprisonnés ou renvoyés définitivement dans leur pays d'origine. Les étudiants américains seront expulsés définitivement ou, selon le délit, arrêtés ». Il menaçait de couper les financements fédéraux aux établissements autorisant ces « protestations illégales ». Dans la foulée, la secrétaire à l'Éducation, Linda McMahon, a engagé un bras de fer avec les universités d'élite, lançant une revue complète des fonds fédéraux qui leur sont alloués. L'administration Trump a explicitement ciblé l'Université Columbia, menaçant de suspendre 51 millions de dollars de contrats fédéraux.
Cette offensive n'est pas surprenante. Elle est préparée de longue date. Les universités d'élite, considérées comme les temples de la pensée « woke » et des bastions de la reproduction des élites libérales, constituent depuis longtemps la bête noire de la base nationale-conservatrice. JD Vance est l'un des idéologues virulents alimentant la guerre culturelle contre les universités. Dès 2021, lors de la National Conservatism Conference, il appelait à une offensive radicale contre le milieu universitaire, accusé de propager tromperies et mensonges. Il exhortait à « attaquer honnêtement et agressivement les universités de ce pays », avant de conclure, citant Nixon : « les professeurs sont l'ennemi ».
Ainsi, la colère du camp trumpiste accompagne une vague sans précédent d'attaques contre les universités, alimentée par les nombreux séides de l'extrême-droite américaine, comme Charles Kirk, Steve Bannon, Laura Loomer ou Ron DeSantis. Leur objectif assumé est la destruction des institutions qui ont accompagné et nourri intellectuellement le mouvement de libéralisation culturelle de la société américaine depuis les années 60, contre les valeurs traditionnelles de la société américaine, blanche, patriarcale et religieuse.
Conséquence de ces attaques brutales, la peur a envahi les esprits sur les campus universitaires. Si la gauche démocrate semble tétanisée, la société tente néanmoins de répliquer. Le mouvement « Stand Up for Science 2025 », lancé par un petit groupe de doctorants, appelle les citoyens américains à manifester leur soutien à la science contre les mensonges et mystifications véhiculées par le nouveau président.
La science est un enjeu existentiel des sociétés démocratiques. Elle permet aux citoyens de débattre sur la base de faits et de prendre des décisions éclairées. Elle libère des opinions préconçues, des mythes et des théories bidons véhiculées par les apôtres du complot. Mais admettons-le : elle fait aussi l'objet d'une défiance croissante dans une partie de la population, sensible à la rhétorique populiste du « bon sens », terreau fertile pour propager l'anti-intellectualisme, diffuser des idées extrêmes et attiser les peurs.
Défendre la science n'est pas l'affaire des seuls chercheurs. Cela concerne les institutions culturelles, les médias, les plateformes numériques, les responsables politiques et même les acteurs économiques. Tous ont un rôle à jouer pour défendre l'esprit critique et renforcer la confiance dans les connaissances validées. Le combat pour la science est une question politique. Il doit être mené dans l'espace public. Il engage tous les citoyens.
Face à l'autoritarisme qui s'abat sur les États-Unis, les pays européens ont une occasion unique de constituer un espace de défense des sciences. Nos universités doivent demeurer des lieux dédiés à la production du savoir et protégés des pressions politiques croissantes. Elles ont désormais l'opportunité de renforcer leur attractivité pour les chercheurs du monde entier.
Cela suppose d'être conscient des risques qui pèsent sur nos institutions académiques et de recherche, et d'agir en conséquence :
Protéger la liberté académique : Les universités doivent se mobiliser pour défendre leur autonomie, essentielle pour le maintien de l'esprit critique et le progrès des connaissances.
Renforcer les moyens des universités : Il est crucial d'accroître les financements pour développer une science de qualité et attirer les plus grands chercheurs, à l'opposé des politiques de réduction des budgets observées ces dernières années.
Accueillir les scientifiques menacés : L'Europe doit lancer un programme d'accueil des scientifiques souhaitant quitter les États-Unis en raison des pressions politiques, renforçant ainsi son rôle de refuge pour la liberté académique.
Combattre le populisme anti-scientifique : Il est urgent de lutter contre les discours des partis extrémistes qui cherchent à instaurer un anti-élitisme d'atmosphère, s'inspirant du modèle MAGA pour dénigrer les sciences, attaquer les universités, pour mieux promouvoir une vision autoritaire de notre société.
La science est aujourd'hui en danger. Elle doit être protégée et défendue. Elle est la condition d'une société libre, prospère et démocratique.
Olivier Nay
Politiste, Professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
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Guantánamo : entre isolement et fouilles humiliantes, des immigrés dans le “trou noir”
De premiers témoignages révèlent les conditions dégradantes de détention dans la base militaire des États-Unis à Cuba, où le gouvernement Trump envoie des immigrés qu'il présente comme “criminels”. La justice a été saisie pour bloquer ces transferts “arbitraires”.
6 mars 2025 | tiré de Courrier international | Photo : Les premiers immigrés emmenés vers Guantánamo depuis les États-Unis, le 4 février 2025.. DHS/REUTERS
https://www.courrierinternational.com/article/etats-unis-guantanamo-entre-isolement-et-fouilles-humiliantes-des-immigres-dans-le-trou-noir_228424
“Rouler à vélo du mauvais côté de la chaussée. Traverser à pied le Rio Grande. Voler à l'étalage [au supermarché] Target. Voilà quelques-uns des antécédents des 178 immigrés vénézuéliens détenus en février à Guantanamo Bay, la base de la marine américaine à Cuba, tristement célèbre pour avoir servi à emprisonner des suspects de terrorisme en lien avec le 11 septembre 2001. D'autres semblent n'avoir aucun casier judiciaire”, écrit The Miami Herald.
Lire aussi :États-Unis. “Un cauchemar logistique” : Trump veut envoyer jusqu'à 30 000 sans-papiers à Guantánamo
Le gouvernement Trump prétend envoyer à Guantánamo “le pire du pire” des immigrés, des “criminels” souvent membres de gangs. “Cette caractérisation est de toute évidence fausse. Elle est aussi hors sujet sur le plan légal”, dénonce l'Union américaine des libertés civiles.
Dans sa plainte déposée le 1er mars, citée par The New York Times, la grande association de défense des droits et libertés individuelles demande à la justice de bloquer des transferts “capricieux et arbitraires”.
“C'est reparti”
Après les Vénézuéliens, renvoyés depuis dans leur pays d'origine, “le gouvernement s'est mis à transporter là-bas par vols successifs, à partir du 23 février, de nouveaux migrants, venus de divers autres pays : Honduras, Colombie, Salvador, Guatemala et Équateur”, selon un document consulté par le New York Times. Certains sont détenus “dans un genre de dortoir” ; d'autres, réputés “à haut risque”, logent “dans une prison de l'époque de la ‘guerre contre le terrorisme' appelée ‘Camp 6'”.
Lire aussi :États-Unis. Guantánamo ou le “goulag américain” : Trump traite les migrants comme des terroristes
“Depuis son ouverture par George W. Bush, en 2002”, la prison militaire extraterritoriale “est synonyme de torture, d'isolement, de détention à durée indéfinie et du mépris de garanties constitutionnelles élémentaires”, rappelle un éditorial du Washington Post. “Et désormais, c'est reparti.”
“Une fois de plus, à Cuba, les prisonniers se retrouvent dans ce que des juristes qualifient de ‘trou noir légal'.”
Au Venezuela,trois migrants passés par Guantánamo ont décrit au journal“comment certains d'entre eux ont été gardés menottés dans des cages sans fenêtre, privés de lumière naturelle et autorisés à sortir seulement une heure par semaine. Ils ont été soumis, déshabillés, à des fouilles invasives humiliantes, sans qu'on leur permette d'accéder à un avocat ni d'appeler leurs proches, résume l'éditorial. Isolés, certains criaient de longues heures durant ; d'autres menaçaient, voire tentaient, de se suicider.”
Lire aussi : Société. Les migrants des États-Unis tentent de gagner le Canada, malgré une sécurité renforcée
“Nous avons tous pensé à nous tuer”, confie José Daniel Simancas, resté dix jours, qui a lui-même voulu se trancher les veines. Il n'avait, selon le Washington Post, aucun antécédent, pas plus que les deux autres témoins du journal.
Une odyssée pour rien
Le Miami Herald a également recueilli de premiers témoignages au Venezuela. Dont celui de Yoiner Jose Purroy Roldan. Quittant un pays en plein marasme, il a entrepris en 2023 le périlleux voyage à travers la jungle du Darién et jusqu'au Rio Grande, pour se retrouver finalement détenu au Texas. Le 7 février dernier, on l'a réveillé et mis dans un avion pour Miami, puis Guantánamo.
Lire aussi :Témoignages. Bloqués au Panama : le calvaire des migrants vénézuéliens sur le chemin du retour
“Purroy Roldan est l'un des hommes que le gouvernement fédéral a publiquement désignés, sans preuve, comme membre du gang [vénézuélien] Tren de Aragua. Lui et sa famille contestent avec véhémence l'accusation”, relate le journal de Floride.
“Des familles de détenus se sont demandé si leurs proches n'ont pas été ciblés pour leurs tatouages ou simplement parce qu'ils sont vénézuéliens.”
En effet, “beaucoup de ces hommes avaient des tatouages qui ne sont pas liés à des gangs, selon leurs familles”, bien que les autorités américaines les associent de longue date au Tren de Aragua.
À Guantánamo, raconte le même Vénézuélien, les repas “ne remplissaient même pas la moitié de l'estomac”. Les lumières, selon lui, étaient allumées en continu, et la surveillance des caméras et des soldats était permanente. “Ces conditions ont conduit les détenus à entamer une grève de la faim”, ajoute le Miami Herald, qui l'a interrogé.
Lire aussi :Réfugiés. Le désespoir de demandeurs d'asile expulsés par Trump et enfermés dans un hôtel au Panama
Revenu à Caracas, Yoiner Jose Purroy Roldan dit apprécier d'être parmi les siens et retrouver de la sérénité. “Nous avons immigré pour offrir une vie meilleure à nos familles”, confie-t-il au journal. “Mais la vérité, c'est qu'ils nous ont pris beaucoup de choses, nous traitant comme des criminels.”
Gabriel Hassan
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Soutenir les forces occupantes : voilà la logique de la politique étrangère de D. Trump
En expédiant des armes à Israël en même temps qu'il met les ventes d'armes à l'Ukraine sur pause, le Président Trump soutient les nations qui « occupent des nations plus faibles ».
Jonah Valdez, The Intercept, 4 mars 2025
Traduction, Alexandra Cyr
À la suite de la rencontre houleuse entre le Président Trump et le Vice-président Vance avec le Président ukrainien V. Zelensky dans le bureau ovale vendredi dernier, la Maison blanche a décrété lundi soir, qu'elle cessait les envois d'armes à l'Ukraine.
Un porte-parole officiel a déclaré que le Président Trump « se concentre sur la paix », qu'il a besoin pour cela que ses alliés « soient également en phase avec cet objectif ». Selon plusieurs rapports, et se référant à l'Ukraine encore, il a ajouté : « Nous faisons une pause pour réviser notre aide et pour nous assurer que cela contribue à une solution ».
Le Président américain avait servi un ultimatum au Président Zelensky à la fin de la rencontre dans le bureau ovale : « acceptez un cessez-le-feu avec la Russie « ou nous nous retirons ».
Cette pause dans la livraison d'armes à l'Ukraine était un virage attendu de l'administration Trump. Même avant qu'il soit sélectionné comme colistier de D. Trump, J.D. Vance plaidait pour que les pays européens soient responsables pour leur propre sécurité et pour la fin de l'aide militaire à l'Ukraine : l'Europe doit se tenir sur ses deux jambes (et) ne pas continuer à se fier sur les États-Unis pour la soutenir » En même temps, D. Trump s'est ouvertement rapproché du Président russe, Vladimir Poutine proclamant qu'il était intéressé à la paix malgré le fait que son pays soit l'agresseur dans cette guerre qui se continue et qui a tué plus de 12,000 civils.es ukrainiens.nes.
L'administration Trump a pivoté dans sa politique envers l'Ukraine et la Russie rendant ainsi ses alliés moins confiants quant à son soutien pour leur sécurité, elle ne s'est pas appliquée à tous. Voyez Israël, un allié qui continue de bénéficier inébranlablement de l'éternel soutien américain.
Quelques heures après la rencontre avec le Président Zelensky, le Département d'État a avisé le Congrès que l'administration avait approuvé un nouveau contrat de vente d'armes à Israël pour la somme d'environ 3 mille milliards de dollars. Cette vente a été conclue alors que le Premier ministre israélien, B. Netanyahu a violé les termes du traité de cessez-le-feu à Gaza en bloquant l'entrée de l'aide humanitaire dans la bande. Cette décision prétendait forcer le Hamas à accepter une nouvelle entente que l'envoyé spécial américain, Steve Witkoff, défendait et qui contenait des crédits en faveur de développeurs immobiliers américains et du gouvernement des États-Unis. Ce gel de l'entrée de l'aide alimentaire et d'autres biens vitaux à Gaza a soulevé les critiques des Nations Unies, des pays arabes et des groupes humanitaires. Ils ont condamné cet agissement du Premier ministre israélien et l'ont traité de punition collective imposée au peuple palestinien et de violation de la loi internationale.
À propos de cette nouvelle vente d'armes, le Secrétaire d'État américain a déclaré : « L'administration Trump va utiliser tous les outils disponibles pour tenir les engagements américains de longue date envers la sécurité d'Israël ce qui inclut les moyens de contrer les menaces à cette sécurité ».
Cette vente passe outre à l'approbation du Congrès, auquel sont soumises les ventes d'armes à l'étranger. Pour le faire, le Président Trump s'est servi d'une exception d'urgence qui autorise la Maison blanche à se passer de la révision des élus.es. Et ça n'est rien de nouveau. L'administration Biden en a fait autant à de multiples reprises pour vendre des armes à Israël depuis le 7 octobre 2023 pour une valeur de 200 millions en tanks, obus, bombes et autres équipements militaires.
Au cours de la première année de cette guerre, l'administration Biden a expédié des armes à Israël pour une valeur de 17,9 mille milliard de dollars selon l'Institut Watson pour les affaires internationales et publiques de l'université Brown. Depuis que D. Trump a pris la Présidence, la Maison blanche a approuvé environ 12 mille milliard de dollars d'armement à Israël selon le Département d'État.
Matt Duss, vice-président exécutif du Centre pour les politiques internationales, (un groupe de réflexion progressiste) estime « qu'il y a malheureusement une grande continuité entre les deux administrations. J'aurais voulu que les Démocrates se soient exprimés antérieurement, je voudrais qu'ils le fassent maintenant. Il s'agit d'une catastrophe humanitaire absolue qui aura des conséquences horribles maintenant et dans le futur pour la sécurité américaine ».
Le contrat actuel de l'administration Trump transférera 2,04 milliards de dollars à Israël en munitions dont 4,000 ogives Predator, 35,000 MK-84 et bombes BLU-117 appelées bombes de 2,000 livres. Israël les utilise de manière routinière dans les parties urbaines densément peuplées de Gaza. Un nombre incalculable de civils.es ont été tués.es par ces bombes et des hôpitaux et d'autres infrastructures ont été endommagés. Durant sa première semaine de mandat, le Président Trump a mis fin à un embargo installé par l'administration Biden en mai dernier sur ces bombes. L'actuel contrat de vente ajoute 600 millions de dollars en munition et des bulldozers Caterpillar pour une valeur de 300 millions de dollars. L'armée israélienne les utilise pour détruire les routes durant ses opérations
Le professeur de sociologie, de la Mount Royal University et analyste politique à Al-Shabaka, Muhannad Ayyash, estime pour sa part que les motivations du Président Trump sont claires : ce sont des intérêts économiques : « Il n'aide pas, il investit. L'argent entre en Israël avec le titre « d'aide » mais revient subito presto dans les poches des firmes américaines qui développent et fabriquent des armes et s'enrichissent grassement avec ce processus. Le Président Trump ne voit pas d'avantages économiques en Ukraine ».
La majorité de l'aide américaine à Israël a la forme de de subventions qu'il peut dépenser en achetant de nouvelles armes directement des compagnies américaines ce qui aide à soutenir cette industrie. Ce que l'Ukraine a reçu, est au contraire tiré des réserves d'armes existantes au Département de la défense. Tout au long de ces cinq années de guerre, elle a reçu pour une valeur de 4,65 mille milliards de dollars d'armement neuf selon le Département d'État. L'aide à Israël a dépassé ce montant de plus de deux mille milliards de dollars durant la seule première année de la guerre génocidaire à Gaza.
Dans une entrevue en face à face avec Sean Hannity sur Fox News, le Vice-président J.D. Vance a clarifié à quel point les intérêts financiers motivent les décisions de politiques d'affaires étrangères de ce gouvernement. Commentant le désir de l'Ukraine de prévenir une autre invasion russe, il déclare : « la meilleure garantie de sécurité est de donner aux États-Unis la main haute sur son économie dans le futur ». Les deux pays ont pensé antérieurement à un accord sur les minéraux cruciaux qui permettrait aux Américains de les exploiter pour effacer ainsi le coût de l'aide versée. Il n'est plus certain que cette proposition soit encore d'actualité après la suspension de l'aide américaine.
Ms Duss et Ayyash s'inquiètent des implications américaines de la politique étrangère de soutien militaire sans faille à Israël, spécialement quand le Premier ministre Netanyahu menace les chances d'un cessez-le-feu permanent et que l'armée israélienne augmente ses offensives sur la Cisjordanie. Au lieu de passer à la deuxième phase du cessez-le-feu qui comporte le retrait des troupes israéliennes de la bande de Gaza et un engagement de mettre fin à la guerre, B. Netanyahu a mis le Hamas devant une entente alternative qui aurait étendu la première phase de l'accord pour 40 jours de plus. Le Hamas a rejeté ce plan. L'Égypte et le Qatar, négociateurs du plan original, ont décrié cette proposition de dernière minute. En réponse, le Premier ministre israélien a blâmé le Hamas pour non-respect de l'entente et a bloqué l'aide humanitaire à l'entrée de Gaza.
Durant la première phase du cessez-le-feu des milliers de Palestiniens.nes dépacés.es ont pu regagner leur lieux d'habitation au nord de Gaza pour entreprendre le nettoyage de des gravats et la recherche des corps qui y sont enfouis. Avec son sursis, B. Netanyahu continue à rassurer sont cabinet d'extrême droite que la guerre contre le Hamas se continue. D. Trump avance faussement que les États-Unis s'empareraient de Gaza, en expulseraient les Palestiniens.nes durant la reconstruction. Cette semaine, les pays arabes se sont rencontré et offert un contre plan de reconstruction sans expulsion des habitants.es et qui mènerait à une solution de deux pays, la Palestine et Israël.
M. Ayyash estime que le Premier Netanyahu et Israël « n'ont jamais été sérieux au sujet de ce cessez-le-feu et voilà que maintenant nous pouvons voir qu'ils n'ont jamais tenté de négocier la deuxième phase. Leur but est encore qu'un nombre aussi grand que possible de Palestiniens.nes sortent de Gaza pour en coloniser le maximum possible et mettre fin à la résistance palestinienne. En fin de compte ils veulent comme ils le disent, qu'Israël ait la souveraineté exclusivement juive, du fleuve (le Jourdain) à la mer (la Méditerrannée), avec un minimum de population palestinienne sur le territoire ».
Commentant la situation ukrainienne, M. Duss estime : « qu'un tel échec de cessez-le-feu est précisément ce qui donne au Président Zelensky un moment de réflexion face à l'entente de paix négociée entre les États-Unis et la Russie. Si, de fait, l'administration Trump appuie le Premier ministre Netanyahu dans sa décision de stopper le cessez-le-feu, c'est qu'il est aussi d'accord avec le Hamas. Cela ne donne aucune raison aux Ukrainiens.nes d'être confiants.es que les États-Unis pourraient soutenir vraiment quelque cessez-le–feu que ce soit intervenu avec V. Poutine. Le minimum en lequel les Ukrainiens.nes doivent avoir confiance c'est que les États-Unis sont d'accord pour obliger la Russie à s'en tenir aux termes du cessez-le-feu intervenu ; mais en ce moment, la position du Président Trump avec le Premier ministre israélien n'en est pas garante ».
Malgré que l'administration Biden est clairement échoué à faire respecter ses lignes rouges face aux violations des droits humains par Israël, elle s'est quand même opposée à l'invasion russe (en Ukraine) et a critiqué ses crimes de guerre allégués. Les avocats.es et experts.es des droits humains parlent d'un double standard, d'une contradiction. Mais ce tournant positif envers la Russie rend la politique étrangère américaine plus claire idéologiquement : maintenant, les États-Unis soutiennent les pays aux ambitions impérialistes qui font face à des accusations d'atrocités, de crimes de guerre.
M. Duss ajoute : « L'administration Trump semble maintenant se tenir aux côtés des puissants qui occupent des peuples plus faibles. Je préférerais que les États-Unis mettent fin à ce double standard en promouvant le respect des lois internationales par tous, amis ou ennemis. D. Trump fait le choix de résoudre les tensions autrement ».
Nos deux interlocuteurs, M. Duss et Aayash demandent aux élus.es américains.es et à la communauté internationale d'intervenir pour que soit restaurées les lois internationales mises en place après la deuxième guerre mondiale qui ont été défiées et érodées durant ces deux dernières guerres.
M. Duss exprime aussi son inquiétude quant aux Américains.es qui pourraient payer le prix de ces décisions en politique étrangère : « Pas besoin de regarder bien loin en arrière dans l'histoire pour trouver des exemples en ce sens ; vous n'avez qu'à penser au 11 septembre ».
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« Une déclaration de guerre contre le peuple américain » – Ralph Nader commente le discours de Trump au Congrès
Le président Donald Trump a prononcé mardi soir le plus long discours présidentiel à une session conjointe du Congrès de l'histoire moderne, exposant sa vision pour les quatre prochaines années tout en défendant les nombreuses mesures qu'il a prises par décret afin de démanteler de grands pans du gouvernement fédéral.
Pendant une heure et quarante minutes, Trump n'a cessé de mentir et d'exagérer ses réalisations et les échecs de ses adversaires, déployant un langage raciste et déshumanisant pour décrire les immigrés, les personnes LGBTQ et ses détracteurs. Trump a fait l'éloge du milliardaire Elon Musk et de ses efforts pour supprimer des agences gouvernementales entières. Le discours était « une déclaration de guerre contre le peuple américain, y compris les électeurs de Trump, tandis que la part belle était faite aux super-riches et aux entreprises géantes », a déclaré Ralph Nader, défenseur de longue date des consommateurs, critique de la grande entreprise et ex-candidat à l'élection présidentielle.
Transcription
Ceci est une traduction de la version la plus immédiate de la transcription, qui pourrait ne pas être finale.
AMY GOODMAN (journaliste) : Nous commençons l'émission d'aujourd'hui avec Ralph Nader, défenseur de longue date des consommateurs, critique de la grande entreprise et ex-candidat à la présidence. Ralph Nader est le fondateur du journal Capitol Hill Citizen. Le dernier article qu'il a publié dans le numéro du journal Capitol Hill Citizen qui vient de sortir s'intitule « Parti démocrate : S'excuser auprès de l'Amérique pour avoir ramené Trump au pouvoir ». Il est également l'auteur du livre à paraître Let's Start the Revolution : Tools for Displacing the Corporate State and Building a Country That Works for the People (« Commençons la révolution : des outils pour remettre à leur place les entreprises qui s'immiscent dans l'État et construire un pays qui fonctionne pour le peuple » – notre traduction).
Medicaid, la sécurité sociale, Medicare, toute une série de programmes... Ralph Nader, comment réagissez-vous globalement à ce discours du président Trump au Congrès, bel et bien le plus long de l'histoire moderne.
RALPH NADER : Eh bien, c'était aussi une déclaration de guerre contre le peuple américain, y compris les électeurs de Trump, visant à favoriser les super-riches et les entreprises géantes. Ce que Trump a fait hier soir, ça a été de battre tous les records en matière de mensonges, de fantasmes délirants, de promesses non tenues en devenir – une répétition de son premier mandat –, de vantardises quant à des progrès non existants. En définitive, il a lancé une guerre commerciale. Il a lancé une course aux armements avec la Chine et la Russie. Il a perpétué et même aggravé le soutien génocidaire contre les Palestiniens. Il ne les a pas mentionnés une seule fois, les Palestiniens. Et il a surenchéri par rapport aux politiques génocidaires de Biden en exigeant leur évacuation de Gaza.
Mais dans l'ensemble, Amy, les dictionnaires n'ont pratiquement pas de mots pour décrire ce que nous voyons ici. Ce que font Trump, Musk, Vance et les Républicains sans colonne vertébrale, c'est installer une dictature intérieure impériale et militariste qui finira par devenir un État policier. On peut voir que les personnes qu'il nomme sont des béni-oui-oui déterminés à supprimer les libertés civiles et les droits civiques. On peut le voir rompre le statu quo, après plus de 120 ans, en annonçant vouloir conquérir le canal de Panama. Il a dit en substance que, d'une manière ou d'une autre, il allait s'emparer du Groenland. Il ne veut pas simplement exercer un contrôle impérial sur des pays étrangers ou renverser leur gouvernement ; il est aussi question de s'emparer de leurs terres. En ce qui concerne le Groenland, c'est une province du Danemark, un pays membre de l'OTAN. À toutes fins pratiques, Trump est prêt à conquérir une partie du Danemark en violation de l'article 5 de l'OTAN, tout en affichant un soutien sans faille à un dictateur communiste pur et dur, Vladimir Poutine, qui a commencé sa carrière au sein la version russe de la CIA sous l'Union soviétique et qui a maintenant plus de 20 ans de dictature communiste sous la ceinture. Ce dernier étant secondé, bien sûr, par un certain nombre d'oligarques formant une sorte de kleptocratie. Et les Républicains avalent ça tout rond au Congrès. Il s'agit d'un renversement complet de tout ce que les républicains ont défendu face aux dictateurs communistes. C'est un revirement complet par rapport à ce que les Républicains ont professé jusqu'ici, eux qui ont été arc-boutés contre les dictateurs communistes.
On est en somme en présence d'un soi-disant programme d'efficacité gouvernementale qui met en pièces les programmes prévus pour les citoyens. L'attaque contre la sécurité sociale est du jamais vu et prétendre qu'il y a des millions de personnes âgées de 110, 120 ans qui reçoivent des chèques de sécurité sociale est totalement mensonger. C'est une attaque sans précédent. Pendant son premier mandat, Trump n'a pas touché à la sécurité sociale, mais aujourd'hui, il s'y attaque. Ce qu'ils vont faire, donc, c'est réduire Medicaid et d'autres filets de sécurité sociale pour financer une nouvelle réduction d'impôts pour les super-riches et la grande entreprise, et c'est sans compter l'absence d'impôt sur les pourboires et sur les prestations de sécurité sociale, ce qui, bien sûr, fera augmenter davantage le déficit et démentira ses prétentions selon lesquelles il veut un budget équilibré.
Nous avons donc affaire à un menteur pathologique dérangé et instable, qui s'en tire à bon compte. Et la question qui se pose est la suivante : comment peut-il s'en tirer, année après année ? Cela vient de ce que le parti démocrate s'est dans les faits effondré. Ces gens ne savent pas comment faire face à un criminel récidiviste, à une personne qui a embauché des travailleurs sans papiers et les a exploités, face à une personne qui abhorre les immigrés, y compris des immigrés légaux qui effectuent des tâches absolument essentielles dans les domaines des soins à domicile, de la transformation de la volaille, de la viande… la moitié des ouvriers du bâtiment au Texas sont des travailleurs sans papiers. Le tyran qu'il est ne s'en prend pas à l'industrie du bâtiment au Texas, il cible plutôt une catégorie d'individus.
J'ai trouvé que la chose la plus honteuse, Amy, hier, était la façon qu'il a de marcher sur la tête des malheureux qui souffrent et se soutiennent les uns les autres. Autant de colifichets dont il se sert pour couvrir son comportement contradictoire. Ainsi, il a fait l'éloge de la police hier, mais il a gracié plus de 600 personnes qui ont attaqué violemment la police le 6 janvier et qui ont été condamnées et emprisonnées en conséquence, et il les a laissées sortir de prison. À mon avis, le plus…
JUAN GONZÁLEZ (journaliste) : Ralph ? Ralph, je…
RALPH NADER : … la chose la plus déchirante, c'est cet enfant de 13 ans, qui voulait devenir policier à l'âge adulte, que son père a soulevé deux fois… Il était tellement déconcerté par ce qui se passait. L'instrumentalisation de ces personnes par Trump est totalement répréhensible et devrait être publiquement condamnée.
Maintenant, plus fondamentalement, les véritables inefficacités du gouvernement, ils les ignorent, parce que ce sont des kleptocrates. Ils passent sous silence les agissements criminels du monde des affaires contre Medicaid, Medicare – des dizaines de milliards de dollars chaque année pigés dans les caisses de Medicare, issus du vol de contrats gouvernementaux, tels que les contrats de défense. Il ignore les centaines de milliards de dollars d'aides sociales aux entreprises, y compris celles accordées à Elon Musk – subventions, dons, cadeaux, renflouements, et j'en passe. Et il fait peu de cas du budget militaire pléthorique, alors qu'il soutient les Républicains dans leur volonté d'augmenter le budget militaire au-delà de ce que les généraux ont demandé. C'est la révélation...
JUAN GONZÁLEZ : Ralph ? Ralph, si je… Ralph, si je peux vous interrompre ? J'ai juste besoin de…
RALPH NADER : … à laquelle les démocrates doivent donner suite.
JUAN GONZÁLEZ : Ralph, je voulais vous poser une question sur Medicaid et Medicare spécifiquement. Vous avez mentionné les coupes dans ces programmes de protection sociale. Qu'en est-il de Medicaid, en particulier de la crise des soins de longue durée dans ce pays ? Que voyez-vous arriver dans cette administration Trump, en particulier avec la majorité républicaine au Congrès ?
RALPH NADER : Eh bien, ils vont sabrer… ils vont prendre des mesures pour élaguer Medicaid, qui verse des prestations à 71 millions de personnes, y compris des millions d'électeurs de Trump, qui devraient reconsidérer leur vote au fil des jours, parce qu'ils sont exploités dans les États rouges, les États bleus, partout, aussi. Oui, ils sont à la veille de grever Medicaid de dizaines de milliards de dollars par an pour défrayer la réduction d'impôts. C'est l'étape numéro un. Et maintenant, ils s'attaquent à la sécurité sociale. Qui sait quelle sera la prochaine étape, ce qui arrivera à Medicare ? Ils laissent les Américains complètement sans défense en sabrant dans les lois sur l'inspection de la viande et de la volaille, sur l'inspection des aliments et sur la sécurité automobile. Ils exposent les gens à la violence climatique en mettant la hache dans la FEMA, l'agence fédérale de gestion des situations d'urgence. Ils suppriment les gardes forestiers qui s'occupent des incendies de forêt. Ils réduisent les protections contre les pandémies et les épidémies en écharpant, en ravageant et en supprimant la liberté d'expression dans les milieux scientifiques, comme le CDC, le centre de contrôle des maladies et les NIH, instituts nationaux de la santé. Ils laissent le peuple américain sans défense.
Et où sont les démocrates face à tout ceci ? Regardez comment a réagi la sénatrice Slotkin. Ce n'était que redite typique d'une réfutation faible et anémique des démocrates. Elle n'a pas pu se résoudre, pas plus que les démocrates en 2024, qui ont pavé la voie à la victoire de Trump… ils ne peuvent pas se résoudre, Juan, à parler spécifiquement et authentiquement de l'augmentation du salaire minimum, de l'expansion des soins de santé, de la répression des escrocs du monde des entreprises qui saignent les travailleurs américains et les pauvres déjà sous pression. Ils n'arrivent pas à parler de l'augmentation des budgets de la sécurité sociale gelés depuis 50 ans, que 200 démocrates étaient d'accord pour augmenter, mais Nancy Pelosi les a empêchés, lorsqu'elle était présidente de la Chambre, de présenter le projet de loi de John Larson à la Chambre des représentants. C'est pour ça que ce sont des perdants. Regardez son discours. Il était tellement vague et général. Ils l'ont choisie parce qu'elle faisait partie de l'appareil d'État à la sécurité nationale. C'est une ancienne de la CIA. Ils l'ont choisie parce qu'ils voulaient promouvoir la version perdante du parti démocrate, au lieu de choisir Elizabeth Warren ou Bernie Sanders, la personnalité politique la plus populaire des États-Unis aujourd'hui. C'est le choix qu'ils ont fait. Ainsi, tant que les démocrates auront une position de monopole dans l'opposition et écraseront les efforts des tiers pour les pousser vers des sphères plus progressistes, la déclaration de guerre des républicains, des ploutocrates, de Wall Street et de la machine de guerre contre le peuple américain sera suivie d'effet. Nous nous dirigeons vers la crise la plus grave de l'histoire américaine. C'est du jamais vu.
AMY GOODMAN : Ralph Nader, nous allons devoir en rester là, mais, bien sûr, nous allons continuer à couvrir ces questions. Je voulais aussi vous souhaiter, Ralph, un joyeux 91e anniversaire. Ralph Nader…
RALPH NADER : Je souhaite que les gens se procurent le Capitol Hill Citizen, qui leur explique ce qu'ils peuvent vraiment faire pour retrouver la démocratie et la justice. Donc, pour cinq dollars – ou plus, si vous souhaitez faire un don plus conséquent –, vous pouvez aller sur le site de Capitol Hill Citizen et vous faire envoyer immédiatement une version imprimée par courrier accéléré – à moins que vous n'en vouliez plusieurs exemplaires pour votre cercle, pour résister et protester et l'emporter sur cette dictature de Trump.
AMY GOODMAN : C'était Ralph Nader, défenseur de longue date des consommateurs, critique de la grande entreprise, quatre fois candidat à l'élection présidentielle et fondateur du journal Capitol Hill Citizen.
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« Personne n’en a jamais entendu parler » : quand Donald Trump tacle le Lesotho devant le Congrès
Le petit royaume entouré par l'Afrique du Sud s'inquiète de l'arrêt de l'aide américaine, les programmes de lutte contre le VIH risquant de s'effondrer, selon une trentaine de groupes issus de la société civile.
5 mars 2025 | tiré de El Watan
https://elwatan-dz.com/personne-nen-a-jamais-entendu-parler-quand-donald-trump-tacle-le-lesotho-devant-le-congres
Lors de son discours devant le Congrès américain, Donald Trump a justifié les coupes budgétaires massives dans l'aide internationale des États-Unis, critiquant des financements qu'il considère comme du gaspillage. Il a notamment cité un programme de huit millions de dollars destiné à promouvoir les droits des personnes LGBT+ au Lesotho, affirmant que personne n'avait entendu parler de ce petit royaume enclavé en Afrique du Sud.
À Maseru, la capitale du Lesotho, des représentants d'une trentaine d'organisations de la société civile ont exprimé leurs inquiétudes face à l'arrêt de cette aide, soulignant que les programmes de lutte contre le VIH pourraient en pâtir gravement.
Dans le cadre de son plan de réduction des dépenses, Donald Trump a imposé des coupes drastiques dans l'aide humanitaire et au développement, cherchant à aligner ces programmes sur sa politique étrangère. L'Agence américaine pour le développement (USAID) a été presque entièrement démantelée.
Le président a également dénoncé d'autres financements qu'il juge inutiles, comme quarante millions de dollars alloués à des bourses d'études sur la diversité, l'équité et l'inclusion en Birmanie, ainsi qu'un programme du même montant destiné à l'inclusion sociale et économique des migrants sédentaires. Il a aussi critiqué soixante millions de dollars destinés aux peuples indigènes et à l'autonomisation des Afro-Colombiens en Amérique centrale, affirmant ne pas comprendre l'utilité de ces initiatives.
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Des usines à robot à la censure : la guerre de désinformation d’Israël contre les Palestiniens
Le gouvernement israélien et ses affiliés ont élaboré une stratégie à plusieurs niveaux pour déshumaniser les Palestiniens et, en fin de compte, légitimer son horrible violence.
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Le gouvernement israélien et ses affiliés ont élaboré une stratégie à plusieurs niveaux pour déshumaniser les Palestiniens. Image : Palestine Chronicle.
Dès le début de sa guerre génocidaire contre Gaza, Israël a reconnu que l'espace numérique était un champ de bataille crucial, ayant compris depuis longtemps le pouvoir des récits en ligne. Parallèlement à ses efforts de destruction et de nettoyage ethnique sur le terrain, il a mené une guerre numérique implacable visant à réduire au silence le narratif palestinien.
Employant une série de stratégies pour dominer le discours numérique, Israël a investi de vastes ressources pour étouffer les voix palestiniennes en ligne. Cependant, malgré ses capacités étendues, le contrôle du récit numérique s'est avéré beaucoup plus difficile que prévu, tandis que les efforts visant à effacer les réalités palestiniennes en ligne reflètent ses actions sur le terrain.
La tactique clef de la guerre digitale menée par Israël a consisté à déployer des campagnes de désinformation pour discréditer les Palestiniens, éroder l'empathie à leur égard, délégitimer leurs revendications et justifier ses attaques génocidaires.
Campagne de désinformation massive
Au lendemain du 7 octobre 2023, Israël a lancé une vaste opération d'influence et une campagne de désinformation pour justifier ses attaques à grande échelle contre les civils et les infrastructures palestiniennes dans la bande de Gaza assiégée. Simultanément, ces efforts visaient à délégitimer les revendications des Palestiniens sur leurs terres et leurs droits tout en les déshumanisant.
Le ministère israélien des affaires de la diaspora a financé une campagne secrète visant à influencer les législateurs américains, en particulier les démocrates, en les ciblant avec des récits pro-israéliens. Cet effort comprenait l'utilisation de contenus générés par l'Intelligence Artificielle (IA) sur les sites web et les plateformes de médias sociaux.
Le gouvernement israélien a également été relié à des campagnes de diffusion de l'islamophobie et de sentiments antimusulmans dans le cadre de sa stratégie plus large de désinformation. Le ministère des affaires de la diaspora a alloué environ 2 millions de dollars à cette opération de désinformation, qui visait à déshumaniser les Palestiniens et à diffuser de fausses allégations.
OpenAI a identifié et interrompu des campagnes de désinformation impliquant des groupes israéliens qui utilisaient l'IA pour générer du contenu, y compris des commentaires courts et des articles longs en plusieurs langues. Israël a déployé des outils d'IA et des usines à robots pour amplifier la désinformation, dans le but d'influencer l'opinion publique et de déshumaniser davantage les Palestiniens.
L'un de ces efforts a impliqué la société israélienne STOIC qui, avec un financement du ministère des Affaires de la diaspora, a utilisé l'IA pour produire des articles et des commentaires sur des plateformes telles qu'Instagram, Facebook et X (anciennement Twitter). Ces récits générés par l'IA ont été stratégiquement ciblés sur des publics au Canada, aux États-Unis et en Israël. Pour amplifier la portée de ces récits, le ministère des Affaires de la diaspora a financé une opération secrète, en s'appuyant sur le contenu généré par l'IA de STOIC pour façonner le discours public et influencer les législateurs américains, à l'aide d'outils tels que le ChatGPT d'OpenAI.
Simultanément, le ministère israélien des affaires étrangères a lancé une campagne de manipulation émotionnelle sur YouTube visant à déshumaniser les Palestiniens.
La campagne a été analysée dans un rapport produit par 7amleh - The Arab Center for the Advancement of Social Media (Centre arabe pour l'avancement des médias sociaux). Le rapport conclut qu'une grande partie du contenu promu était chargé émotionnellement au point de violer les normes communautaires de YouTube.
La campagne comportait une vague d'annonces graphiques conçues pour provoquer de fortes réactions émotionnelles chez les spectateurs. En l'espace de trois semaines seulement après le 7 octobre, le ministère a créé 200 publicités ciblant des pays européens tels que l'Allemagne, la France, la Suisse, la Belgique, le Royaume-Uni et les États-Unis, et touchant des millions de spectateurs. Ces publicités s'inscrivaient dans une stratégie plus large visant à façonner les perceptions mondiales et à déshumaniser davantage les Palestiniens.
Une publicité particulièrement controversée, présentée dans le rapport, sur fond d'arc-en-ciel et de licornes, s'inspirait d'un conte pour enfants. Google a souligné que l'annonce avait été étiquetée de manière appropriée afin de s'assurer qu'elle n'apparaisse pas à côté de contenus destinés aux enfants.
Le texte de l'annonce est le suivant : "Nous savons que votre enfant ne peut pas lire ceci. Nous avons un message important pour vous en tant que parents. Quarante nourrissons ont été assassinés en Israël par des terroristes du Hamas (ISIS). Tout comme vous feriez tout pour votre enfant, nous ferons tout pour protéger les nôtres. Maintenant, prenez votre bébé dans vos bras et soyez de notre côté". Les termes employés - "soyez de notre côté" - incitent explicitement à soutenir l'action militaire israélienne, mais Google ne les a pas classés comme une incitation à la violence ou une violation des droits de humains.
Influenceurs et plateformes de médias sociaux
Dans le même temps, des influenceurs sur les plateformes de médias sociaux ont été contactés par courriel et invités à diffuser la propagande israélienne en échange d'une compensation financière. Un influenceur de TikTok a partagé un courriel lui offrant 5 000 dollars pour publier du contenu pro-israélien, ainsi que des séances de "lavage de cerveau" pour mieux comprendre la situation. Bien que le nombre exact d'influenceurs contactés ou ayant accepté l'offre ne soit pas clair, il est raisonnable de supposer que beaucoup l'ont fait.
Dans le même temps, Israël et les groupes pro-israéliens ont fait pression sur les plateformes de médias sociaux pour qu'elles suppriment les contenus pro-palestiniens, réduisant au silence les journalistes, les militants et les influenceurs en les menaçant ou en sapant leur carrière.
Meta, par exemple, a pris plusieurs mesures pour censurer les contenus pro-palestiniens, en plus de ses pratiques existantes qui ciblent déjà de manière disproportionnée les voix palestiniennes. L'une de ces mesures a consisté à abaisser le seuil de confiance pour le contenu palestinien de 80 % à 25 %, ce qui signifie que le contenu a désormais plus de chances d'être supprimé s'il est signalé comme pouvant violer les normes de la communauté. Selon un autre rapport produit par 7amleh, ce changement a entraîné une augmentation significative des suppressions de contenu.
Par ailleurs, de nombreux groupes pro-israéliens ont activement menacé des militants et des journalistes pro-palestiniens, tentant de nuire à leur carrière, de salir leur réputation et de discréditer leur travail afin d'occulter ce qui se passe sur le terrain. Un exemple notable est celui de HonestReporting, qui a envoyé plus de 50 000 lettres à des médias à travers le Canada depuis octobre 2023, en ciblant des journalistes.
Animaux humains
La diffusion d'informations erronées sur la guerre génocidaire israélienne a fait appel à plusieurs formes courantes de désinformation : photos et vidéos manipulées, fausses affirmations, fausses nouvelles, réutilisation de vieux contenus, contenus fabriqués, récits chargés d'émotion, faux comptes et robots, contenus altérés, contenus hors contexte, engagement d'influenceurs et de célébrités.
Il a utilisé des tactiques notoires, notamment en présentant l'attaque du 7 octobre contre Israël comme un événement isolé et non comme la conséquence de décennies de colonisation et de répression, ce qui l'a privé de tout contexte historique.
Israël a tenté de faire croire que les Palestiniens avaient attaqué Israël sans raison, les décrivant comme des "animaux humains" voués par nature à la violence. Ce discours, propagé par des politiciens, des entités et des affiliés israéliens, prétend à tort que les Palestiniens ont agi par désir d'éliminer les Juifs, plutôt qu'en réaction à une injustice historique et à un siège s'étendant sur de nombreuses années.
Parallèlement, si Israël s'est efforcé d'amplifier l'impact de l'attaque, en mettant en avant les destructions et les victimes, il avait besoin de justifications plus solides pour obtenir un consensus mondial sur ses actions dans la bande de Gaza.
Pour ce faire, Israël a inventé des affirmations exagérées sur l'ampleur des violences commises contre les Israéliens lors de l'attaque du 7 octobre, notamment de faux rapports faisant état de "40 bébés décapités", de "bébés dans des fours" et de "viols systématiques" de femmes israéliennes. Ces affirmations sont restées largement incontrôlées et ont été reprises par les médias traditionnels du monde entier, avant que de nombreux organes de presse ne se rétractent par la suite. Le président des États-Unis, Joe Biden, s'est notamment rallié à ces affirmations avant de revenir sur sa position.
D'autres faussetés ont été fabriquées et diffusées pendant les opérations israéliennes pour justifier et légitimer les attaques contre les civils et les établissements de santé. L'une de ces affirmations était qu'un centre d'opérations du Hamas était situé sous l'hôpital Al-Shifa, ou que le Hamas avait pris le contrôle de l'hôpital. Ces affirmations visaient à fournir un prétexte aux attaques de grande envergure menées par Israël contre des établissements de soins de santé dans la bande de Gaza.
Alors que ces fausses affirmations étaient destinées à préparer le public et l'opinion mondiale à accepter le nettoyage ethnique et la destruction de communautés entières, un autre volet de cette campagne de désinformation a fonctionné en parallèle, tentant de blanchir les actions d'Israël en alléguant que les Palestiniens simulaient leur mort et en jetant le discrédit sur les victimes.
Campagne "Pallywood"
La campagne "Pallywood" est un exemple frappant d'utilisation de contenus tirés de scènes dans des contextes ou des périodes différents, affirmant à tort que les scènes de mort ont été mises en scène.
Cette campagne ne s'est pas limitée aux utilisateurs ordinaires ; un exemple notable est celui du porte-parole en langue arabe du bureau du Premier ministre israélien, qui a partagé une scène du Liban en prétendant à tort qu'il s'agissait d'une scène de Gaza. Une autre vidéo laissait entendre que les Palestiniens simulaient leurs blessures à Gaza, alors que les images provenaient en fait d'un rapport de 2017 sur une maquilleuse travaillant sur des films palestiniens et avec des organisations caritatives. De nombreux autres exemples ont été diffusés par des utilisateurs israéliens ou pro-israéliens afin de diminuer l'empathie mondiale pour les Palestiniens.
La campagne de désinformation israélienne est profondément liée au génocide sur le terrain. Sans cette vaste opération d'influence, Israël n'aurait pas eu la marge de manœuvre nécessaire pour mener à bien la destruction de Gaza et de ses communautés.
Le gouvernement israélien et ses affiliés ont élaboré une stratégie à plusieurs niveaux pour déshumaniser les Palestiniens, délégitimer leurs droits et leurs revendications, les discréditer, saper la solidarité, semer la confusion parmi les militants et les médias et, en fin de compte, légitimer son horrible violence.
Ahmad Qadi est écrivain et défenseur des droits numériques en Palestine. Il est responsable de la documentation à 7amleh - The Arab Center for the Advancement of Social Media (Centre arabe pour l'avancement des médias sociaux). Son travail se concentre sur la censure numérique, les préjudices en ligne et la responsabilité des plateformes. Il a contribué à cet article pour le Palestine Chronicle.
Traduction : AFPS
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Turquie : L’appel d’Abdullah Öcalan pour la paix et la solidarité démocratique
Le contexte semble clair : une politique génocidaire promue par Netanyahu sur Gaza ainsi que son offensive sur les États voisins, qui menace de modifier le système frontalier qui a émergé après la partition de l'Empire ottoman par la France et le Royaume-Uni pendant la Première Guerre mondiale.
Tiré de Viento Sur.
28 févr. 2025
À ce fait se superpose ce qu'on a appelé la question kurde, pour désigner les revendications insatisfaites du peuple kurde de voir son existence en tant qu'entité politique reconnue. La répartition de ce territoire, qualifié de colonial par le mouvement kurde, agite périodiquement les eaux de la région, générant des phases d'instabilité qui apparaissent à chacune des crises politiques qui affectent la région, se transmettant d'un État à l'autre des quatre qui divisent le territoire kurde.
La guerre du Golfe qui a suivi l'invasion du Koweït par les troupes de Saddam Hussein a produit l'événement inattendu que fut la création d'une aire protégée dans le nord de l'Irak qui est restée jusqu'à aujourd'hui, le gouvernement régional du Kurdistan irakien (GRK). Le processus de guerre civile en Syrie a donné lieu à un autre événement inattendu, l'émergence d'une Administration autonome du nord-est de la Syrie (AANES) derrière laquelle se trouve le mouvement kurde du Rojava (Kurdistan occidental qui revendique le nationalisme kurde).
L'élément suivant de l'équation est marqué par la Turquie, une puissance régionale, intégrée à l'OTAN, un allié traditionnel des États-Unis, qui possède la deuxième plus grande armée des États qui composent l'alliance atlantique. Ce n'est pas une coïncidence. Depuis plus de six décennies, l'armée turque se prépare à défendre l'intégrité territoriale d'un État né après les vestiges de la Première Guerre mondiale et qui contient la majeure partie du territoire kurde (Bakur, au nord), tant en taille qu'en population.
Pendant tout ce temps, la Turquie a utilisé toutes les stratégies possibles pour nier l'existence du peuple kurde à l'intérieur de ses frontières ; il a eu recours à des justifications assimilationnistes (Turcs des montagnes), à des politiques de contre-insurrection inspirées par le réseau Gladio pendant la guerre froide, à l'application de ce que les manuels militaires turcs appellent la guerre spéciale contre le nationalisme kurde et particulièrement contre l'insurrection lancée par le PKK sur son territoire. Tout cela n'a pas empêché l'avancée nationaliste et la consolidation d'une base sociale sérieuse qui s'est exprimée électoralement, sans interruption, depuis les années quatre-vingt du siècle dernier avec d'importants triomphes au milieu de l'adversité et de la répression.
Fondé en 1978, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) a mené une insurrection populaire qui couvait auparavant et a donné une continuité historique à une résistance kurde ancestrale contre la centralisation et l'assimilation de l'État ottoman ou turc. Il a réussi à survivre aux conséquences du coup d'État de 1980 en Turquie qui a laissé une suite à la gauche turque et kurde qui se poursuit encore aujourd'hui. Son leadership s'est réfugié en Syrie et elle mène une révolte armée depuis 1984 qui a réussi à résister à l'assaut de l'une des armées les plus préparées de l'OTAN, impliquée dans des conflits armés depuis la guerre de Corée.
Pendant tout ce temps, le PKK s'est comporté comme une organisation capable de survivre dans des environnements politiquement hostiles tant au Moyen-Orient qu'en Europe où il est hors-la-loi, accusé d'être une organisation terroriste qui opère au sein de la diaspora kurde installée dans différents États de l'Union européenne. Décrit comme dogmatique et violent par d'autres organisations kurdes au moment de sa fondation, le PKK a su éviter l'essentialisme en passant par des moments de changements idéologiques internes qui lui ont permis de s'éloigner d'un léninisme rigide pour aller vers une interprétation plus libertaire et innovante de l'action politique. Ce changement, qui a commencé après la chute de l'URSS, s'est consolidé avec l'arrestation et l'enlèvement de A. Öcalan et son entrée en prison en 1999.
La défense préparée à son procès a permis de mettre en œuvre ce que le mouvement appelle le nouveau paradigme, ou confédéralisme démocratique, loin des visions d'avant-garde, faisant du PKK le fabricant de nouvelles utopies selon certains politologues.
La conjoncture
Il y a un peu plus d'un an, une campagne internationale a été lancée appelant à la libération d'A. Öcalan et à la recherche d'une solution politique pour le peuple kurde. À l'époque, Öcalan avait été soumis à plus de trois ans d'isolement strict par les autorités turques qui n'autorisaient aucun contact entre lui et les membres de sa famille ou les avocats, ce qui l'empêchait de jouer un rôle politique dans la recherche de solutions au conflit.
Depuis lors, d'intenses efforts internationaux ont ouvert des espaces médiatiques et politiques pour rompre avec cette situation qui violait les droits humains les plus élémentaires du prisonnier. À cela s'ajoutent deux autres facteurs importants à prendre en compte : le triomphe électoral du Parti DEM et la fin brutale de la guerre en Syrie.
En ce qui concerne les résultats des élections, le cours des dernières années en Turquie a été marqué par la montée du HDP (Parti démocratique des peuples) dirigé par Salahatin Demirtas et la vice-présidente Figen Yuksekdag. Cette montée, coïncidant avec le développement de la guerre civile en Syrie, l'avancée de l'EI et la bataille de Kobané, a fini par amener la direction devant les tribunaux turcs et aujourd'hui ils purgent de lourdes peines de prison (plus de vingt ans). Face à un hors-la-loi imminent, le mouvement a opté pour la création du Parti DEM (Parti de l'égalité et de la démocratie) qui, malgré tout, a obtenu le plus grand succès électoral du mouvement kurde. Une fois de plus, la qualité de la démocratie turque est remise en question en reprenant la pratique consistant à suspendre les institutions démocratiquement élues et à les remplacer par des gestionnaires sympathiques au parti d'Erdogan.
À cela s'ajoute la fin inattendue de la guerre civile en Syrie qui a ouvert un nouveau scénario politique plein de questions. La disparition par extermination des secteurs politiques liés à l'occidentalisation et aux options libérales en Syrie a ouvert l'espace à la montée de différentes propositions islamistes, salafistes et djihadistes, qui sont toutes fondamentalistes religieuses. Face à un mouvement kurde qui promeut les propositions laïques et la démocratie participative, la Turquie a soutenu les différentes factions religieuses. De multiples plaintes accusent la Turquie de collusion avec des groupes tels que l'EI ou l'État islamique ou ceux liés à Al-Qaïda. Cependant, cela n'a pas empêché la consolidation d'une région auto-administrée à la frontière, le Rojava, où des initiatives liées au confédéralisme démocratique ont été lancées. Le triomphe sur l'EI a étendu la zone kurde à des territoires plus vastes dans le nord-est, générant un modèle alternatif qui confronte directement les aspirations hégémoniques de la Turquie sur ce territoire.
Depuis le début de l'offensive israélienne sur Gaza, Erdogan réclame justice pour le peuple palestinien, dénonçant les bombardements de civils ou la destruction de toutes les infrastructures éducatives ou sanitaires. Avec le bruit des événements à Gaza, il a réussi à imposer une guerre silencieuse contre le Rojava en bombardant toutes les infrastructures, en empêchant tout processus de reconstruction, en assassinant des militants, des journalistes et d'autres personnes engagées dans le processus et en harcelant durablement avec des drones les unités civiles d'autodéfense. Ces dernières semaines, les menaces se sont concentrées sur le barrage de Rishrin, une infrastructure qui fournit de l'eau et de l'électricité à une grande partie de la Syrie, défendue par des boucliers humains attaqués depuis les airs.
Le défi
La déclaration d'Öcalan était attendue depuis plusieurs semaines avec une anxiété croissante de la part d'un mouvement kurde pour lequel le culte de la personnalité continue de jouer un rôle important dans la cohésion du mouvement. La lecture du document, organisée à Ankara, et comptant sur de grands rassemblements de masse dans les espaces publics d'Amed/Diyarbakir et de Van, avec un itinéraire prévu en Irak, est un défi pour l'avenir du mouvement.
En ce qui concerne le contenu de sa déclaration, Öcalan insère le conflit kurde dans l'ensemble de la grande violence du XXe siècle qui a eu ses répercussions sur le sol kurde. Il affirme que la fondation et le rôle assignés au PKK auraient atteint ses objectifs historiques et que face à une nouvelle ère, de nouveaux instruments politiques seraient nécessaires pour lui permettre de participer à l'espace démocratique. Les références à la fraternité entre Turcs et Kurdes font partie d'un passé brisé par l'arrivée de la modernité capitaliste. L'idée de l'État-nation est obsolète et les possibilités d'organisations démocratiques doivent être laissées ouvertes, séparées de chaque composante. Tout cela l'amène à assumer la responsabilité historique d'appeler le PKK à convoquer son Congrès et à entamer son processus de dissolution et de désarmement. Dans un dernier addenda au document, il est souligné que cette demande nécessite en pratique l'existence d'une politique démocratique et d'une nouvelle légalité.
Avec cette déclaration, le mouvement kurde atteint les objectifs qu'il s'était fixés il y a plus d'un an lorsqu'il a lancé la campagne mondiale pour la liberté d'Öcalan. Fin de son isolement et participation à la recherche d'une solution politique. Cependant, la réalité dit que le succès est une réalité lointaine. Une fois les demandes essentielles satisfaites, il est maintenant temps de les gérer et de les digérer. La déclaration publique soulève de nombreux doutes, offre trop de risques et peut ouvrir des fissures dans l'ensemble du mouvement.
Le rôle hégémonique du PKK s'est incarné dans une direction collégiale, pankurde et supranationale, l'Union des communautés du Kurdistan (KCK) où sont regroupées toutes les entités favorables à la proposition confédérale. Cependant, la gestion de réalités politiquement différenciées peut être mise à l'épreuve avec le processus de négociation qui se profile à l'horizon. Présent dans les quatre régions du Kurdistan, son poids est concentré à Bakur (Turquie) et au Rojava (Syrie), il est moindre à Rohilat (Iran) et a de sérieuses difficultés à Basur (Irak). À Basur, il doit faire face à un mouvement aux racines historiques profondes liées au fief urbain de Suleimaniye (où il a déjà résisté à la domination britannique), et au niveau tribal et religieux, il doit faire face au clan Barzani qui a fonctionné en tant que direction historique du mouvement kurde en Irak. Le facteur irakien a toujours été une source de conflits intra-kurdes : les alliances des Barzani avec les États-Unis pendant la guerre froide ou avec la Turquie aujourd'hui pour assurer la survie du GRK.
Le bloc confédéraliste doit gérer la réalité du mouvement en Turquie, où un processus de négociation et de démocratisation devrait conduire à son intégration dans les institutions turques et à sa normalisation. En même temps, elle doit donner une réponse immédiate aux besoins qui découlent de la Syrie où son existence même est quotidiennement en jeu. Pour l'AANES, une demande de désarmement apparaît comme une menace sérieuse pour ses chances de survie politique, harcelée en permanence par les milices islamistes promues par la Turquie ou, directement, par l'armée turque elle-même. L'apparition de fissures entre les deux partis semble inévitable. En fait, il y a déjà eu des déclarations de dirigeants du Rojava remettant en question la nécessité de lier les actions de l'AANES à l'image omniprésente du dirigeant kurde emprisonné. Lors de la session du Tribunal populaire permanent (TPP) qui s'est tenue à Bruxelles à la mi-février, aucune image d'Öcalan n'a été vue. Un fait qui ne peut passer inaperçu à la lumière de l'importance accordée à son rôle principal.
Tout cela nous amène à la mise à jour d'un vieux débat au sein du mouvement kurde sur l'existence d'un seul processus de libération nationale ou de plusieurs selon les réalités existantes. Une ou plusieurs orientations politiques. Les réponses sont complexes et risquées. Il y a une première contradiction entre un mouvement traditionnel, tribal, centré dans le nord de l'Irak, mais avec une influence et des ramifications dans le reste du Kurdistan, du Liban et même de l'Europe. Le facteur irakien, que nous pourrions qualifier de traditionaliste, est une réalité difficile à ignorer. Elle a déjà créé de nombreux conflits et affrontements intra-kurdes qui ont fait des centaines de victimes et généré de profondes divisions. Le fait qu'historiquement le Parti communiste irakien (PCI) ait toujours débattu du rôle du mouvement kurde donne une idée de son importante implantation sociale.
Cependant, le PKK revendique une tradition de gauche qui trouve son origine dans l'expérience politique de la génération de 1968 en Turquie. La recherche de solutions au problème kurde a également donné lieu à des propositions contradictoires, à des débats houleux et à des affrontements tragiques. Certaines alternatives ont soulevé la nécessité de construire un État kurde qui finirait par se fédérer avec l'État turc. Cette proposition, d'orientation pro-soviétique, a conduit à la formation d'une alliance entre la Force de libération kurde (PSKT) et le Parti communiste officiel turc (TKP).
D'autres ont placé la barre plus haute devant les défis. Ainsi, Rizgari, qui fonctionnait comme un cercle politique, pour l'élaboration de propositions idéologiques, s'est prononcé en faveur d'un processus politique unique, avec une direction et un parti unifiés. Un défi compliqué qui a été frustré par la répression après le coup d'État militaire de 1980. Pour sa part, le PKK est né avec l'idée de se battre pour un Kurdistan unifié et indépendant avec une idéologie, des méthodes et une stratégie opposées au mouvement irakien, bien qu'il ait fini par accepter l'idée que chaque partie du Kurdistan aura son propre processus pour se fédérer plus tard.
Ces débats sont maintenant mis à jour parce que le maintien d'une évolution parallèle et non contradictoire entre le mouvement au Rojava/Syrie et à Bakur/Turquie semble être une proposition compliquée.
La Turquie va-t-elle changer ?
L'élément le plus frappant en ce moment est peut-être l'attitude de la Turquie, basée sur le fait que les premiers mouvements ont lieu entre un Öcalan emprisonné et sévèrement restreint et un parti d'opposition turc, le MHP, traditionnellement ultranationaliste qui a été accusé d'avoir formé les milices fascistes des Loups gris. Son dirigeant actuel, Devlet Bahceli, s'éloigne depuis des années des positions violentes des décennies passées, mais de là à ce qu'il favorise les contacts avec un Öcalan pour qui ils ont demandé l'application de la peine de mort il y a vingt-cinq ans, il y a un long chemin à parcourir.
La réaction d'Öcalan a été de demander au MHP de porter le débat sur un accord politique au Parlement turc et que ce soit là qu'on recherche une solution pour permettre à la proposition turque de s'adapter. Certains soulignent la mise en œuvre d'une manœuvre de grande envergure qui chercherait à bloquer une éventuelle réélection d'Erdogan au parlement, ce qui, pour la rendre possible, nécessiterait une réforme constitutionnelle. Lors des dernières élections présidentielles (2023), le mouvement kurde a conclu des accords tactiques avec les kémalistes du CHP, également opposés à la reconnaissance kurde, mais il n'était pas facile d'imaginer une éventuelle convergence avec le leader qui passe pour le modernisateur du parti fasciste traditionnel.
La vérité est que tous ces mouvements ont lieu avec l'approbation d'Erdogan parce que rien ne bouge dans le pays sans son accord préalable. Il n'y a pas beaucoup de données indiquant une certaine faiblesse, aussi circonstancielle soit-elle, de la Turquie. Au contraire, avec la fin de la guerre en Syrie, les prétentions hégémoniques sur le pays voisin augmentent. De même, rien ne peut se décider en Syrie sans Erdogan, qui a d'autres cartes dans sa manche sous la forme de factions islamistes dont il peut s'attendre à un degré plus ou moins élevé de loyauté politique, du moins dans un premier temps jusqu'à ce que le processus de reconstruction d'un pays dévasté reprenne.
Il sera très difficile de parler d'une négociation en cours tant que les niveaux actuels de répression seront maintenus. Plus de dix mille personnes sont toujours emprisonnées, certaines dans des conditions d'isolement très difficiles, pour des crimes liés aux opinions politiques. De la même manière, le maintien de la politique de dissolution des institutions démocratiques pour les remplacer par des gestionnaires nommés par le pouvoir apparaît comme une moquerie du système démocratique dans son ensemble.
Il sera également impossible de parler de processus de paix tant que le harcèlement et les assassinats ciblés contre des journalistes ou des dirigeants locaux au Rojava se poursuivront, ainsi que leur guerre contre les femmes impliquées dans la participation politique et sociale. Il ne sera pas facile d'essayer de convaincre la population kurde de Turquie de la bonne volonté de normaliser la situation en Turquie tout en fomentant la destruction avec des drones et le bombardement des Kurdes vivant en Syrie.
Isoler l'AANES et empêcher sa participation à la conception de la nouvelle Syrie, dans laquelle la Turquie peut avoir de l'influence et même opposer son veto à des propositions qui ne la satisfont pas, est un autre élément qui rend Erdogan incapable de mener ce processus de négociation naissant à moins qu'il ne s'agisse d'une manœuvre programmée pour tester la cohésion du mouvement dans le but de le diviser en ce moment où le Moyen-Orient semble destiné à offrir de nouveaux chocs politiques.
Tino Brugos
Appel à la paix et à la société démocratique
Le PKK est né au 20e siècle, dans la période la plus violente de l'histoire de l'humanité, au milieu des deux guerres mondiales, dans l'ombre de l'expérience du socialisme réel et de la guerre froide dans le monde. Le déni absolu de la réalité kurde, les restrictions aux droits et libertés fondamentaux – en particulier la liberté d'expression – ont joué un rôle important dans son émergence et son développement.
Le PKK a été soumis aux dures réalités du siècle et au système du socialisme réel en termes de théorie, de programme, de stratégie et de tactique adoptés. Dans les années 1990, l'effondrement du socialisme réel dû à des dynamiques internes, la dissolution du déni de l'identité kurde dans le pays et l'amélioration de la liberté d'expression ont conduit à l'affaiblissement de la signification fondatrice du PKK et à une répétition excessive. Par conséquent, il a suivi son cours comme ses homologues et a rendu sa dissolution nécessaire.
Tout au long d'une histoire de plus de 1000 ans, les relations turques et kurdes ont été définies en termes de coopération et d'alliance mutuelles, et les Turcs et les Kurdes ont considéré qu'il était essentiel de rester dans cette alliance volontaire afin de maintenir leur existence et de survivre face aux puissances hégémoniques.
Les 200 dernières années de la modernité capitaliste ont été marquées principalement par l'objectif de rompre cette alliance. Les forces impliquées, conformément à leurs intérêts de classe, ont joué un rôle clé dans l'atteinte de cet objectif. Avec les interprétations monistes de la République, ce processus s'est accéléré. Aujourd'hui, la tâche principale est de restructurer la relation historique, devenue extrêmement fragile, sans exclure la prise en compte des croyances dans un esprit de fraternité. La nécessité d'une société démocratique est inévitable. Le PKK, le plus long et le plus vaste mouvement insurgé et armé de l'histoire de la République, a trouvé une base sociale et un soutien, et a été principalement inspiré par le fait que les canaux de la politique démocratique étaient fermés.
Le résultat inévitable des déviations nationalistes extrêmes – comme un État-nation séparé, une fédération, une autonomie administrative ou des solutions culturalistes – ne correspond pas à la sociologie historique de la société.
Le respect des identités, la libre expression de soi, l'auto-organisation démocratique de chaque segment de la société sur la base de ses propres structures socio-économiques et politiques, ne sont possibles que par l'existence d'une société et d'un champ politique démocratiques.
Le deuxième siècle de la République ne peut réaliser et assurer une continuité permanente et fraternelle que s'il est couronné par la démocratie. Il n'y a pas d'alternative à la démocratie dans la recherche et la réalisation d'un système politique. Le consensus démocratique est la voie fondamentale.
Le langage du temps de paix et de la société démocratique doit se développer en fonction de cette réalité.
L'appel lancé par M. Devlet Bahceli, ainsi que la volonté exprimée par le président et les réponses positives des autres partis politiques à l'appel déjà connu, ont créé une atmosphère dans laquelle j'appelle au dépôt des armes, et j'assume la responsabilité historique de cet appel.
Comme dans le cas de toute communauté et de tout parti modernes dont l'existence n'a pas été abolie par la force, il faut convoquer son congrès afin de s'intégrer volontairement à l'État et à la société et prendre une décision ; tous les groupes doivent déposer les armes et le PKK doit être dissous.
Je transmets mes salutations à tous ceux qui croient en la coexistence et qui attendent avec impatience mon appel.
Abdullah Öcalan, le 25 février 2025
Note supplémentaire de M. Öcalan transmise par l'intermédiaire de la délégation d'İmralı :
« Il ne fait aucun doute que le dépôt des armes et la dissolution du PKK exigent dans la pratique la reconnaissance d'une politique démocratique et d'un cadre juridique. »

La révolution au Moyen-Orient et « l’axe de résistance »
Joseph Daher examine l'impérialisme régional et multipolaire, les limites de la résistance iranienne et la voie internationale vers la libération palestinienne.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
2 mars 2025
Par Joseph Daher
L'accord de cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, qui avait mené une guerre génocidaire contre les Palestiniens à Gaza pendant plus d'un an, soulève des questions stratégiques pour la lutte de libération palestinienne et ceux qui la soutiennent. Jusqu'à présent, la stratégie dominante a été de cultiver une alliance avec ce qu'on appelle « l'Axe de Résistance » de l'Iran pour soutenir des attaques militaires contre Israël, mais ce réseau a subi des revers dévastateurs face à la puissance combinée d'Israël et des États-Unis.
Les assassinats répétés de dirigeants iraniens par Israël et les attaques directes contre l'Iran lui-même ont exposé les faiblesses et les défis auxquels l'Iran est confronté dans la région. La guerre brutale de Tel-Aviv contre le Liban a considérablement endommagé le Hezbollah, joyau de la couronne de l'Axe iranien, et puni collectivement le peuple libanais, en particulier la base du Hezbollah dans la population chiite du pays. La chute de l'autre allié régional proche de l'Iran, Bachar al-Assad, a davantage affaibli l'Axe. Seuls les Houthis au Yémen ont survécu à l'assaut relativement intacts.
Bien sûr, Israël n'a pas atteint ses principaux objectifs à Gaza, à savoir détruire le Hamas et procéder au nettoyage ethnique de la population, et il a été discrédité et délégitimé mondialement comme un État génocidaire, colonial et d'apartheid. Néanmoins, la stratégie de résistance militaire à Israël basée sur le soutien de l'Axe a montré ses limites, voire son incapacité à obtenir la libération. Alors, qu'avons-nous appris sur l'Axe ? Quel est son avenir ? Que pensent les masses de la région de l'Axe ? Quelle est l'alternative à la stratégie militaire contre Israël ? Comment la gauche internationale devrait-elle se positionner dans ces débats stratégiques ?
Origines et développement du soi-disant « Axe de Résistance » iranien
Dans les années 2000, le régime iranien a étendu son influence au Moyen-Orient, principalement par l'intermédiaire du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (CGRI). Il a profité de la défaite subie par les États-Unis et leurs alliés dans leur soi-disant guerre contre le terrorisme au Moyen-Orient et en Asie centrale. L'ambition de George Bush de changement de régime régional a été bloquée par la résistance à l'occupation américaine de l'Irak et de l'Afghanistan. L'Iran s'est assuré des alliés avec les divers partis et milices fondamentalistes islamiques chiites d'Irak et leurs représentants dans les institutions étatiques, devenant la puissance régionale la plus influente dans le pays.
L'Iran a également accru son influence au Liban, principalement par son alliance avec le Hezbollah, qui a gagné en popularité après sa résistance contre la guerre israélienne au Liban en 2006. Depuis le milieu des années 1980, Téhéran a soutenu le Hezbollah, lui fournissant financement et armes. Dans les années 2010, le régime iranien a également renforcé ses relations avec d'autres organisations de la région, notamment le mouvement Houthi au Yémen, surtout après la guerre de l'Arabie saoudite contre ce pays en 2015. Depuis lors, l'Iran a fourni un soutien militaire aux Houthis. En outre, Téhéran a conclu une alliance étroite avec le Hamas dans les territoires palestiniens occupés.
L'alliance régionale de l'Iran a atteint son apogée à la fin des années 2010 avec le Hezbollah dominant la scène politique au Liban, les milices irakiennes affirmant leur pouvoir, les propres forces de l'Iran combinées à celles du Hezbollah soutenant la contre-révolution d'Assad en Syrie, et les Houthis obtenant une trêve avec l'Arabie saoudite. Le CGRI a été le principal agent de consolidation de l'Axe. Il est dans une certaine mesure un État dans l'État en Iran, combinant force militaire, influence politique et contrôle sur un secteur majeur de l'économie nationale. Il a mené des interventions armées en Irak, en Syrie et au Liban.
Poursuivre le pouvoir régional, non la libération
L'Iran a tenté d'établir un équilibre régional des forces contre Israël et les États-Unis tout en poursuivant ses propres objectifs militaires et économiques dans la région. Le régime considère tout défi à son influence en Irak, au Liban, au Yémen et dans la bande de Gaza, qu'il vienne d'en bas par des forces populaires ou d'Israël, d'autres puissances régionales et des États-Unis, comme une menace pour ses intérêts. Sa politique est entièrement motivée par ses intérêts étatiques et capitalistes, et non par un quelconque projet libérateur.
L'Iran et ses alliés de l'Axe s'opposent non seulement aux autres puissances antagonistes, mais aussi aux luttes populaires pour la démocratie et l'égalité.
Le régime iranien refuse à ses travailleurs les droits fondamentaux de s'organiser, de négocier collectivement et de faire grève. Il réprime toute manifestation, arrêtant et emprisonnant les dissidents, dont des dizaines de milliers croupissent comme prisonniers politiques dans les prisons du pays. Le régime impose l'oppression nationale aux Kurdes ainsi qu'aux peuples du Sistan et du Baloutchistan, provoquant régulièrement des résistances, plus récemment en 2019. Il soumet également les femmes à une oppression systématique, créant des conditions si intolérables qu'elles ont déclenché le mouvement de masse « Femme, Vie, Liberté » en 2022.
Téhéran s'oppose également aux manifestations populaires contre ses alliés de l'Axe. Il a condamné les manifestations de masse au Liban et en Irak en 2019, affirmant que les États-Unis et leurs alliés étaient derrière elles pour répandre « l'insécurité et les troubles ». En Syrie, l'Iran a fourni ses forces, des combattants d'Afghanistan et du Pakistan, et les militants du Hezbollah comme troupes terrestres tandis que la Russie mobilisait ses forces aériennes pour soutenir la contre-révolution brutale d'Assad contre le soulèvement démocratique de 2011.
Les alliés de l'Iran dans l'Axe ont également réprimé les mouvements populaires. Au Liban, le Hezbollah a collaboré avec le reste des partis au pouvoir du pays, malgré leurs désaccords, pour s'opposer aux mouvements sociaux qui ont défié leur ordre sectaire et néolibéral. Par exemple, ils se sont unis contre l'Intifada libanaise d'octobre 2019. Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a prétendu que le soulèvement était financé par des puissances étrangères et a envoyé des membres du parti attaquer les manifestants.
En Irak, des milices et des partis alliés à l'Iran, comme les Unités de Mobilisation Populaire, ont réprimé les luttes populaires. Ils ont lancé une violente campagne d'assassinat et de répression des manifestants civils, des organisateurs et des journalistes, tuant plusieurs centaines et blessant plusieurs milliers de personnes. Le Hezbollah et les milices irakiennes ont justifié leur répression des manifestations en 2019 en affirmant qu'elles étaient les instruments d'autres puissances étrangères. En réalité, il s'agissait d'expressions de peuples lésés luttant pour des revendications légitimes de réforme de leurs pays, et non de l'exécution d'un quelconque agenda caché d'un autre État. C'est pourquoi les militants ont scandé des slogans comme « Ni l'Arabie saoudite, ni l'Iran » et « Ni les États-Unis, ni l'Iran ».
À vrai dire, l'Iran n'est pas un opposant constant ou cohérent à l'impérialisme américain. Par exemple, l'Iran a collaboré avec l'impérialisme américain lors de ses invasions et occupations de l'Afghanistan et de l'Irak. L'Iran n'est pas non plus un allié fiable de la libération palestinienne. Par exemple, lorsque le Hamas a refusé de soutenir le régime d'Assad et sa répression brutale du soulèvement syrien en 2011, l'Iran a coupé son aide financière au mouvement palestinien.
Cela a changé après qu'Ismaël Haniya a remplacé Khaled Meshaal comme chef du Hamas en 2017, restaurant des relations plus étroites entre le mouvement palestinien, le Hezbollah et l'Iran. Mais les divisions entre l'Iran et les Palestiniens demeurent, notamment sur la question de la Syrie. De larges sections de Palestiniens dans les territoires occupés et ailleurs ont célébré la chute de l'allié de l'Iran, Assad, qui était largement considéré comme un tyran meurtrier et un ennemi des Palestiniens et de leur cause.
De plus, l'alliance du Hamas avec l'Iran a été critiquée par des segments de Palestiniens à Gaza, même par ceux proches de la base du Hamas. Par exemple, un groupe de Palestiniens a déchiré un panneau d'affichage à Gaza City en décembre 2020 avec un portrait géant du défunt général Qassem Soleimani, qui avait commandé la Force Qods de l'Iran, quelques jours avant le premier anniversaire de sa mort. La frappe aérienne de Washington qui a tué Soleimani à Bagdad en 2020 a été condamnée par le Hamas, et Haniyeh s'est même rendu à Téhéran pour assister à ses funérailles.
Ces groupes de Palestiniens ont dénoncé Soleimani comme un criminel. Plusieurs autres signes et bannières avec le portrait de Soleimani ont également été vandalisés. Dans une seule vidéo, un individu a qualifié le leader iranien de « tueur de Syriens et d'Irakiens ».
Tout cela démontre que l'Iran et ses alliés ont joué un rôle contre-révolutionnaire dans divers pays de la région, s'opposant aux manifestations populaires pour la démocratie, la justice sociale et l'égalité. Ils n'ont jamais été un Axe de Résistance, mais une alliance engagée dans l'auto-préservation de ses membres et l'affirmation du pouvoir régional.
« L'Axe de la Retenue »
Cette réalité a été confirmée par la réponse de l'Iran à l'attaque du Hamas du 7 octobre et à la guerre génocidaire d'Israël à Gaza. Bien que le régime iranien ait affirmé son soutien au Hamas et aux Palestiniens, il a constamment cherché à éviter toute guerre généralisée avec Israël et les États-Unis par souci de sa survie au pouvoir. Pour cette raison, l'Iran a modéré ses réponses aux frappes répétées d'Israël contre des cibles iraniennes et du Hezbollah en Syrie et à ses assassinats de hauts responsables iraniens, y compris en Iran même.
Téhéran a initialement tenté de faire pression sur les États-Unis en ordonnant à des milices pro-iraniennes en Irak et en Syrie d'attaquer des bases américaines en Syrie, en Irak et, dans une moindre mesure, en Jordanie. Cependant, après les frappes aériennes américaines en février 2024, l'Iran a réduit ces attaques au minimum. Seuls les Houthis au Yémen ont continué à cibler des navires commerciaux dans la mer Rouge et à lancer quelques missiles contre Israël.
L'Iran a mené des opérations militaires directement contre Israël pour la première fois depuis l'établissement de la République islamique d'Iran en 1979, mais toujours de manière calculée pour éviter toute confrontation généralisée. Chaque échange entre les deux puissances le prouve. En avril 2024, l'Iran a lancé l'opération True Promise en réponse à la frappe de missiles israélienne sur l'ambassade iranienne à Damas le 1er avril, qui a tué seize personnes, dont sept membres du CGRI et le commandant de la Force Qods au Levant, Mohammad Reza Zahedi.
Avant que l'Iran ne riposte, il a donné à ses alliés et voisins un préavis de 72 heures pour qu'ils aient le temps de protéger leur espace aérien. Compte tenu de cet avertissement, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis ont aidé à neutraliser l'attaque en partageant des informations avec Israël et les États-Unis. Les gouvernements saoudien et irakien ont également autorisé les avions ravitailleurs de l'armée de l'air américaine à rester dans leur espace aérien pour soutenir les patrouilles américaines et alliées pendant l'opération.
Ce n'est qu'après tout cela que l'Iran a lancé trois cents drones et missiles sur Israël, mais cette attaque était largement symbolique et calculée pour éviter de causer des dommages réels. Les drones ont mis des heures à atteindre leur destination et ont été facilement identifiés et abattus. L'Iran n'a notamment pas appelé ses alliés comme le Hezbollah à se joindre à son attaque. Après l'opération, le Conseil suprême de sécurité nationale de l'Iran a déclaré qu'aucune autre action militaire n'était prévue et qu'il considérait « l'affaire close ».
En d'autres termes, l'Iran a effectué la frappe principalement pour sauver la face et dissuader Israël de poursuivre son attaque contre le consulat iranien à Damas. Ce faisant, le régime iranien a clairement indiqué qu'il voulait éviter une guerre régionale avec Israël et surtout toute confrontation directe avec les États-Unis. L'Iran a agi principalement pour se protéger et protéger son réseau d'alliés dans la région.
Téhéran a ensuite lancé une seconde attaque de près de 200 missiles sur Israël le 1er octobre pour « venger » les assassinats de Hassan Nasrallah au Liban et du chef du Hamas Ismaïl Haniyeh à Téhéran. Bien que ce fût certainement une escalade de la part de l'Iran, elle était entièrement conçue pour éviter la perte de sa crédibilité auprès de ses alliés et partisans libanais du Hezbollah. Là encore, l'attaque était limitée et réalisée de manière à minimiser la confrontation avec Israël et les États-Unis.
Elle était si peu convaincante comme moyen de dissuasion que le 26 octobre, Israël a lancé trois nouvelles vagues de frappes contre les systèmes de défense aérienne de l'Iran, autour des sites énergétiques et des installations de fabrication de missiles. Tel-Aviv avait également voulu bombarder des sites nucléaires et pétroliers iraniens mais a été retenu par les États-Unis. Plusieurs pays arabes, avec lesquels Israël entretient des relations directes ou indirectes, ont également refusé de laisser les bombardiers et missiles israéliens survoler leur territoire. Néanmoins, les attaques ont révélé la vulnérabilité de l'Iran.
Ses alliés régionaux ont été similairement exposés, tant dans leur faiblesse que dans leur retenue en réponse à la guerre génocidaire d'Israël. Bien que le Hezbollah ait lancé des frappes dans le nord d'Israël, celles-ci étaient également limitées et largement symboliques. Et Israël a appelé son bluff. Il a répondu par une brutale attaque terroriste d'État en faisant exploser des bipeurs piégés transportés par les cadres du Hezbollah, tuant un nombre incalculable de civils dans le processus. Il a également lancé une guerre brutale dans le sud du Liban, décimant le Hezbollah en tant que force militaire et punissant collectivement ses partisans dans la population chiite. En conséquence, le Hezbollah a été considérablement affaibli.
En plus de cela, l'Iran a perdu son autre allié clé, le régime d'Assad en Syrie, lorsque des forces ont renversé son régime presque sans combat. Assad n'a jamais été un allié de la lutte de libération palestinienne. Son régime avait maintenu la paix à ses frontières avec Israël et, dans sa guerre contre-révolutionnaire en Syrie, il a attaqué des Palestiniens dans le camp de réfugiés de Yarmouk et ailleurs. C'est pourquoi de larges sections des Palestiniens ont célébré la chute du régime syrien.
Avec la chute d'Assad, cependant, l'Iran a perdu sa base syrienne pour la coordination logistique, la production d'armes et les expéditions d'armes dans toute la région, en particulier vers le Hezbollah. Tout cela a considérablement affaibli Téhéran, tant à l'intérieur qu'à l'échelle régionale. C'est pourquoi l'Iran a intérêt à déstabiliser la Syrie après la chute du régime en fomentant des tensions sectaires à travers ses réseaux restants dans le pays. Il ne veut pas d'une Syrie stable, surtout une avec laquelle ses rivaux régionaux peuvent conclure une alliance.
Le seul des alliés de l'Iran qui reste relativement intact est les Houthis au Yémen. Avant le cessez-le-feu, Israël a bombardé à plusieurs reprises les forces Houthis dans une tentative de les affaiblir ainsi que l'Axe de l'Iran. En décembre 2024, Tel-Aviv a intensifié sa campagne de frappes sur les ports de Hodeida, al-Salif et Ras Isa contrôlés par les Houthis afin de saper leur base économique, qui provient des taxes portuaires, des droits de douane et des expéditions de pétrole, de réduire leurs capacités militaires et de bloquer les expéditions d'armes iraniennes.
Israël voulait également interrompre les attaques des Houthis contre les navires marchands en soutien au Hamas et aux Palestiniens. Celles-ci avaient perturbé la navigation dans le passage de Bab el-Mandeb entre la mer Rouge et le golfe d'Aden, un passage par lequel jusqu'à 15 pour cent du commerce maritime mondial passe.
En conséquence directe, l'Égypte a perdu des revenus considérables lorsque le transport maritime international a été détourné du canal de Suez vers d'autres routes. Le port méridional israélien d'Eilat a également été paralysé. En réponse à cette menace pour le capitalisme mondial, les États-Unis, la Grande-Bretagne et Israël ont lancé des frappes de missiles et des campagnes de bombardement contre des cibles houthies.
Bien que l'Iran ait promis de riposter contre Israël, il a finalement peu fait, voulant à nouveau éviter toute guerre directe avec Israël et les États-Unis. Tout cela démontre que le principal objectif géopolitique de l'Iran n'est pas de libérer les Palestiniens, mais de les utiliser comme levier, en particulier dans ses relations avec les États-Unis.
De même, la passivité de l'Iran en réponse à la guerre d'Israël contre le Liban et à son assassinat des principaux dirigeants politiques et militaires du Hezbollah a davantage démontré que sa première priorité est de protéger ses propres intérêts géopolitiques et la survie de son régime. Cela inclut l'établissement d'un modus vivendi avec les États-Unis eux-mêmes. En effet, l'objectif principal du président Massoud Pezeshkian et du Guide suprême Ali Khamenei est de conclure une sorte d'accord avec Washington, de lui faire lever les sanctions paralysantes sur son économie et de normaliser les relations avec les États-Unis.
L'Iran, la Russie et la poursuite de la multipolarité
Dans le même temps, la position affaiblie de l'Iran l'a poussé plus profondément dans les bras de la Russie dans une tentative de sauvegarder son régime. Il a récemment signé un « Accord de Partenariat Stratégique Global » de 20 ans avec Moscou, promettant une coopération sur le commerce, les projets militaires, la science, l'éducation, la culture et plus encore. L'accord comprend une clause promettant qu'aucun des deux pays ne permettrait que son territoire soit utilisé pour une action qui menacerait la sécurité de l'autre, ni ne fournirait d'aide à une partie attaquant l'un ou l'autre pays.
L'accord implique une coopération contre l'Ukraine, des efforts pour échapper aux sanctions occidentales et une collaboration sur le Corridor de Transport Nord-Sud, l'initiative de Moscou pour faciliter le commerce entre la Russie et l'Asie. Même avant cet accord, l'Iran vendait déjà des drones à la Russie pour attaquer l'Ukraine tandis que la Russie vendait à l'Iran des avions de chasse SU-35 avancés.
La chute d'Assad et le retour de Trump à la présidence américaine ont certainement accéléré la finalisation de l'accord de partenariat. Mais c'était surtout le résultat des défis croissants auxquels les deux pays ont été confrontés ces dernières années. Comme noté, Téhéran a subi un revers énorme au Moyen-Orient, tandis que l'échec de Moscou à remporter une victoire définitive dans sa guerre impérialiste contre l'Ukraine a miné sa position géopolitique. Et les deux États subissent les conséquences de sanctions occidentales sans précédent.
Chaque pays est désespéré de trouver une issue à sa situation difficile. Leur accord fait partie de cet effort. Il promet « de contribuer à un processus objectif de formation d'un nouvel ordre mondial multipolaire juste et durable ». Ce langage de « multipolarité » est une pierre angulaire de la stratégie géopolitique russe, chinoise et iranienne. Il est utilisé pour justifier leur propre économie capitaliste, leurs politiques impérialistes ou sous-impérialistes, et leurs programmes sociaux réactionnaires.
Malheureusement, certaines figures et mouvements de gauche ont adopté leur rhétorique, promouvant une vision d'un système multipolaire en opposition à ce qu'ils considèrent comme un monde unipolaire dominé par les États-Unis. En réalité, l'émergence de plus grandes puissances et de puissances régionales et d'un monde multipolaire d'États capitalistes n'est pas une alternative à l'unipolarité, mais une nouvelle et franchement plus dangereuse étape de l'impérialisme mondial. Alors que la domination sans rivale de Washington était horrible, le conflit inter-impérial croissant entre les États-Unis, la Chine, la Russie et des puissances régionales comme l'Iran risque une guerre mondiale. Rappelons-nous que le dernier ordre mondial multipolaire a déclenché la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale alors que des États impérialistes rivaux se battaient pour l'hégémonie sur le capitalisme mondial.
En outre, les grandes puissances comme la Chine et la Russie qui préconisent la multipolarité n'offrent aucune alternative pour le Sud global ni pour la classe ouvrière et les peuples opprimés à travers le monde. Ce sont des États capitalistes dont les politiques économiques renforcent les anciens modèles de sous-développement ; ils désindustrialisent les pays en développement, les piègent dans l'extraction et l'exportation de matières premières vers la Chine, puis dans la consommation de produits finis importés principalement de Chine. Si les classes dirigeantes de ces pays en développement peuvent bénéficier de cet arrangement, la classe ouvrière et les opprimés souffrent du chômage, de la précarité et de la dévastation environnementale.
Plus généralement, la Chine, la Russie et le reste de la soi-disant alliance des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et autres) ne remettent en aucun cas en question l'hégémonie du Nord global sur des institutions comme le FMI et la Banque mondiale, ni leur cadre néolibéral. En fait, les États des BRICS cherchent en réalité ce qu'ils considèrent comme leur place légitime à la table capitaliste mondiale.
L'expansion des BRICS prouve qu'ils ne sont pas une alternative. En janvier 2024, ses nouveaux membres invités à rejoindre comprennent l'Argentine, l'Égypte, l'Éthiopie, l'Iran, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Personne dans son bon sens ne peut prétendre, par exemple, que l'État argentin, dirigé par l'adepte dérangé d'Ayn Rand et de Donald Trump, Javier Milei, offre une solution au Sud global, à ses travailleurs et aux opprimés. En réalité, les États des BRICS ne remettent pas en question le système capitaliste mondial mais se disputent leur part du gâteau à l'intérieur de celui-ci.
Par conséquent, c'est une erreur désastreuse pour toute section de la gauche de se ranger du côté d'un camp d'États impérialistes et capitalistes contre un autre. Cela ne fait rien pour faire avancer l'anti-impérialisme et encore moins les luttes des travailleurs et des opprimés dans n'importe quel État. Notre orientation politique ne devrait pas être guidée par un choix à somme nulle entre unipolarité et multipolarité. Dans chaque situation, nous devons nous ranger du côté des exploités et des opprimés et de leur lutte pour la libération, et non de leurs exploiteurs et oppresseurs.
Notre solidarité ne doit pas être avec l'un ou l'autre camp d'États capitalistes, mais avec les travailleurs et les opprimés.
Ceux de la gauche qui imitent l'appel de la Russie, de la Chine et de l'Iran à un ordre multipolaire s'alignent avec des États capitalistes, leurs classes dirigeantes et des régimes autoritaires, trahissant la solidarité avec les luttes des classes populaires en leur sein. Se ranger du côté de ces luttes n'implique pas et ne devrait pas impliquer un soutien à l'impérialisme américain et à ses alliés. Notre solidarité ne doit pas être avec l'un ou l'autre camp d'États capitalistes, mais avec les travailleurs et les opprimés. Bien sûr, chaque camp d'États essaiera de tourner ces luttes à son avantage. Mais ce danger ne peut pas devenir un alibi pour refuser la solidarité avec les luttes légitimes pour l'émancipation.
Si l'internationalisme — la marque distinctive de la gauche — doit signifier quelque chose aujourd'hui, il doit impliquer le soutien des classes populaires dans tous les pays comme un devoir absolu, quel que soit le camp dans lequel elles se trouvent. De telles luttes sont le seul moyen de défier et de remplacer les politiques répressives et autoritaires. C'est vrai aux États-Unis comme en Chine ou dans tout autre pays.
Nous devons nous opposer à toute calomnie cynique des régimes qui qualifient les protestations légitimes de résultat d'une ingérence étrangère ou de défi à leur souveraineté. C'est la politique du nationalisme de droite, pas de l'internationalisme socialiste.
Contre l'impérialisme et le sous-impérialisme, pour l'émancipation par le bas
Une telle approche est essentielle, en particulier avec la reconfiguration du pouvoir régional au Moyen-Orient et le retour de Trump au pouvoir aux États-Unis. L'Iran et son Axe ont subi un revers dramatique. Les États-Unis, Israël et leurs alliés sont désormais enhardis. La position de l'Iran dans les futures négociations avec Trump est affaiblie, et son économie continue de se détériorer sous les sanctions et sa propre crise capitaliste.
Face à ce problème, Téhéran reconsidérera probablement sa stratégie régionale. Il pourrait conclure que sa meilleure option pourrait être d'acquérir des armes nucléaires pour renforcer sa capacité de dissuasion et améliorer sa position dans les futures négociations avec les États-Unis.
La gauche, en particulier aux États-Unis et en Europe, doit s'opposer à toute nouvelle belligérance d'Israël et des États-Unis contre l'Iran ou toute autre puissance régionale. Nous devons également nous opposer à leur guerre économique contre l'Iran par le biais de sanctions, qui affectent de manière disproportionnée les classes ouvrières du pays. Personne à gauche ne devrait soutenir l'État américain et ses alliés occidentaux ; ils restent le plus grand opposant au changement social progressiste dans le monde.
Cependant, nous ne devrions pas tomber dans la politique de « l'ennemi de mon ennemi est mon ami » et soutenir le principal rival impérial de Washington, la Chine, ni des ennemis moindres comme la Russie. Ce ne sont pas moins des États impérialistes prédateurs et avides, comme l'atteste le bilan de Pékin au Xinjiang et à Hong Kong, tout comme celui de Moscou, tout aussi brutal, en Syrie et en Ukraine. Personne à gauche ne devrait non plus soutenir le régime autoritaire, néolibéral et patriarcal iranien et ses politiques réactionnaires et répressives contre son propre peuple et ceux d'autres pays comme la Syrie.
La République islamique d'Iran est un ennemi des classes ouvrières en Iran et dans la région et ne se bat pas pour l'émancipation de leur peuple. Il en va de même pour les alliés de l'Iran comme le Hezbollah dans la région, qui ont tous joué un rôle contre-révolutionnaire dans leurs pays respectifs.
Et, comme le prouve leur bilan pendant la guerre génocidaire d'Israël à Gaza, ni l'Iran ni aucune autre force du soi-disant « Axe de Résistance » n'ont véritablement rallié pour lutter pour la libération de la Palestine. L'Iran en particulier n'a utilisé la cause palestinienne qu'opportunément comme levier pour atteindre ses objectifs plus larges dans la région.
Dans la situation actuelle, il est probable qu'à court terme, l'impérialisme américain bénéficiera de l'affaiblissement de l'Iran et de son réseau régional. En même temps, la crise du capitalisme dans la région reste non résolue, les inégalités continuent de croître, et avec elles, les griefs parmi les travailleurs et les opprimés s'accumulent jour après jour. Tout cela continuera à produire des luttes explosives comme cela a été le cas au cours de la dernière décennie et demie. Donc, alors que nous nous opposons aux impérialismes américain et autres et aux puissances régionales, notre solidarité doit être avec les luttes populaires qui élargissent l'espace démocratique pour que les classes populaires s'auto-organisent et constituent un contre-pouvoir à leurs propres classes dirigeantes et à leurs sponsors impériaux.
Quelle voie pour la libération palestinienne ?
Seule une telle stratégie a une chance de transformer l'ordre existant de la région de manière progressive et démocratique. C'est aussi la pierre angulaire d'une stratégie alternative pour la libération palestinienne face à celle, échouée, qui reposait sur l'Axe iranien.
Comme l'a prouvé la dernière année, Israël dépend non seulement des États-Unis, son sponsor impérial, pour défendre sa domination coloniale, mais aussi de tous les États environnants. Ceux-ci ont tous soit normalisé leurs relations avec Israël, conclu des accords de facto de reconnaissance mutuelle, ou offert au mieux une opposition intéressée, incohérente et peu fiable.
De plus, les rivaux de Washington, la Chine et la Russie, se sont révélés peu fiables. Ils investissent en Israël, n'offrent que des critiques symboliques et sont d'accord avec la solution à deux États proposée mais jamais mise en œuvre par l'impérialisme américain, une fausse solution qui, si elle était un jour adoptée, ratifierait au mieux la conquête et l'apartheid israéliens. Par conséquent, les Palestiniens ne peuvent compter sur aucun des États régionaux ni sur aucune puissance impérialiste comme alliés fiables dans leur lutte de libération.
Mais les Palestiniens seuls ne peuvent pas gagner la libération. Israël est une puissance économique et militaire majeure bien supérieure aux Palestiniens. Et, contrairement à l'Afrique du Sud de l'apartheid, qui dépendait et exploitait les travailleurs noirs, Israël ne s'appuie pas sur la main-d'œuvre palestinienne. Elle ne joue pas un rôle clé dans son processus d'accumulation de capital.
En fait, l'objectif historique d'Israël en tant que projet colonial de peuplement a été de remplacer la main-d'œuvre palestinienne par une main-d'œuvre juive. Par conséquent, les travailleurs palestiniens seuls n'ont pas le pouvoir de renverser le régime d'apartheid comme l'ont fait les travailleurs noirs sud-africains.
Alors, qui sont les alliés naturels et fiables des Palestiniens dans la lutte pour la libération ? Les classes populaires de la région. Étant donné leur propre histoire de domination coloniale, l'écrasante majorité s'identifie à la lutte des Palestiniens. De plus, le nettoyage ethnique de la Palestine par Israël a poussé son peuple dans tous les États environnants en tant que réfugiés, cimentant les liens entre les peuples de la région. Enfin, les masses au Moyen-Orient et en Afrique du Nord s'opposent soit à la collaboration de leurs propres gouvernements avec Israël, soit à leur fausse résistance.
Ainsi, les classes populaires de la région sont collectivement opprimées par le système étatique, leurs intérêts à défier ce système sont liés, et elles possèdent un pouvoir énorme pour paralyser leurs économies y compris l'industrie pétrolière – un pouvoir qui peut miner l'économie mondiale entière. Ces faits favorisent la solidarité régionale par le bas basée sur un pouvoir énorme capable de gagner la libération collective contre le système étatique régional. C'est plus qu'un simple potentiel.
Lorsque les Palestiniens résistent, leur combat a déclenché des luttes régionales, et ces luttes ont nourri celle dans la Palestine occupée.
Au cours du siècle dernier, la relation dialectique entre la libération palestinienne et la lutte populaire régionale a été démontrée à plusieurs reprises. Lorsque les Palestiniens résistent, leur combat a déclenché des luttes régionales, et ces luttes ont nourri celle dans la Palestine occupée. Le pouvoir et le potentiel de cette stratégie régionale ont été démontrés à plusieurs occasions. Dans les années 1960 et 1970, le mouvement palestinien a déclenché une montée de la lutte des classes dans toute la région. En 2000, la Seconde Intifada a inauguré une nouvelle ère de résistance, inspirant une vague d'organisation qui a finalement explosé en 2011 avec des révolutions de la Tunisie à l'Égypte en passant par la Syrie.
De même, inspirés par ces soulèvements révolutionnaires quelques mois plus tard, des dizaines de milliers de réfugiés ont organisé des manifestations en mai 2011 aux points les plus proches des frontières de la Palestine au Liban, en Syrie, en Jordanie, en Cisjordanie et dans la bande de Gaza pour commémorer la Nakba et exiger le droit au retour. Des centaines de réfugiés palestiniens résidant en Syrie ont pu pénétrer les barrières du plateau du Golan et entrer en Palestine, agitant des drapeaux palestiniens et les clés de leurs maisons palestiniennes. Comme on pouvait s'y attendre, les forces israéliennes ont réprimé violemment ces manifestations, tuant dix personnes près de la frontière syrienne, dix autres dans le sud du Liban et une à Gaza.
À l'été 2019, les Palestiniens du Liban ont organisé des manifestations massives pendant des semaines dans les camps de réfugiés contre la décision du ministère du Travail de les traiter comme des étrangers, un acte qu'ils considéraient comme une forme de discrimination et de racisme à leur encontre. Leur résistance a contribué à inspirer le soulèvement libanais plus large d'octobre 2019.
Cette histoire démontre le potentiel d'une stratégie révolutionnaire régionale. La révolte unie a le pouvoir de transformer l'ensemble du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord, en renversant les régimes, en expulsant les puissances impérialistes et en mettant fin au soutien de ces forces à l'État d'Israël, l'affaiblissant dans le processus. Le ministre d'extrême droite Avigdor Lieberman a reconnu le danger que les soulèvements populaires régionaux représentaient pour Israël en 2011 lorsqu'il a déclaré que la révolution égyptienne qui a renversé Hosni Moubarak et ouvert la porte à une période d'ouverture démocratique dans le pays était une plus grande menace pour Israël que l'Iran.
Cette stratégie révolutionnaire régionale doit être complétée dans les métropoles capitalistes par la solidarité de la classe ouvrière contre leurs dirigeants impérialistes. Ce n'est pas un acte de charité mais dans l'intérêt de ces classes, dont les dollars d'impôts sont détournés des programmes sociaux et économiques désespérément nécessaires vers le soutien à Israël et dont les vies sont régulièrement gaspillées dans des guerres impériales et des interventions pour soutenir Israël et l'ordre étatique existant de la région.
Mais une telle solidarité ne se produira pas automatiquement ; la gauche doit la cultiver politiquement et agiter pour elle dans la pratique. La tâche la plus importante de la gauche est de gagner les syndicats, les groupes progressistes et les mouvements à soutenir la campagne pour le Boycott, le Désinvestissement et les Sanctions contre Israël pour mettre fin au soutien impérialiste politique, économique et militaire à Tel-Aviv. Une telle lutte anti-impérialiste et solidarité peut affaiblir les puissances impérialistes, Israël et tous les autres régimes despotiques de la région, ouvrant l'espace pour une résistance populaire massive par le bas.
Cette stratégie révolutionnaire régionale et internationale est l'alternative à la dépendance vis-à-vis du soi-disant Axe de Résistance de l'Iran. Cela a échoué. Maintenant, nous devons construire un véritable axe de résistance par le bas : les classes populaires en Palestine et dans la région soutenues par la solidarité anti-impérialiste dans tous les États de grandes puissances, enracinée dans les luttes populaires des travailleurs contre leurs classes dirigeantes. C'est seulement par une telle stratégie que nous pouvons construire le contre-pouvoir pour libérer la Palestine, la région et notre monde des griffes de l'impérialisme et du système capitaliste mondial qui le sous-tend.
Joseph Daher
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P.-S.
Tempest
https://tempestmag.org/2025/03/so-called-axis-of-resistance
Traduit pour ESSF par Adam Novak
Pas de licence spécifique (droits par défaut)
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Les dessous de la percée chinoise au Proche-Orient
Jamais, depuis la Seconde guerre mondiale, les relations entre la Chine et les pays arabes n'ont été aussi développées, et pas seulement dans le domaine économique. Pékin en profite, sans pour autant arriver à remplacer Washington. Les plans fracassants de Donald Trump peuvent-ils changer la donne ?
Tiré de orientxxi
4 mars 2025
Par Martine Bulard
Nusa Dua, le 15 novembre 2022. Le président chinois Xi Jinping (centre) s'entretient avec le président des Émirats arabes unis Mohamed Ben Zayed (gauche) lors de l'ouverture du sommet du G20 à Nusa Dua, sur l'île indonésienne de Bali.
BAY ISMOYO / POOL / AFP
Sans coup d'éclat — à l'exception de l'accord entre l'Arabie saoudite et l'Iran en mars 2023 qu'elle a parrainé —, la Chine est devenue le premier partenaire commercial des pays arabes du Proche-Orient et l'un des tout premiers investisseurs de la région (à la première ou la deuxième place, en fonction des années), détrônant les États-Unis. Selon la société arabe de garantie des investissements et des crédits à l'exportation (Dhaman), elle y détient désormais un tiers des investissements directs étrangers (IDE). Dix-sept ans plus tôt, sa présence était estimée à… 1 %.
Ce parcours fulgurant tient à une convergence inédite des stratégies de tous les acteurs concernés. Du côté chinois, aux intérêts mercantiles classiques — assurer ses approvisionnements énergétiques et conquérir des marchés — s'ajoute l'ambition de devenir une puissance mondiale, apte à rassembler les pays du Sud autour de ses propres normes et de ses valeurs. Cela passe par le déploiement de la Nouvelle route de la soie (Belt and Road Initiative, BRI) dont l'histoire prestigieuse et ses interactions avec le monde arabo-musulman sont habilement remises au goût du jour. Pour John Fulton, l'un des grands spécialistes des relations sino-arabes, « la Chine reste avant tout un acteur économique, avec un engagement politique et diplomatique croissant, et encore peu de rôles en matière de sécurité (1) ». Mais elle travaille ce troisième volet, à bas bruit.
Synergie Riyad, Abou Dhabi et Pékin
Du côté des pays du Golfe, mais aussi de l'Égypte, la volonté de sortir du tête-à-tête avec les États-Unis, de se développer au moindre coût et de ne plus être cantonnés dans leur fonction de fournisseurs d'énergie constitue un puissant aiguillon pour renforcer les liens avec Pékin. C'est ainsi que la « Vision 2030 », grandiose projet de transformation de l'Arabie saoudite imaginé par le prince héritier Mohammed Ben Salmane (fréquemment désigné par ses initiales MBS) rencontre la pieuvre BRI concoctée par le président Xi Jinping. Même constat pour le plus discret plan « Vision 2031 », porté par le président des Émirats arabes unis (EAU), Mohammed Ben Sayed (dit MBZ). Comme l'écrit la chercheuse invitée au Conseil européen pour les Relations internationales (ECFR) Camille Lons :
L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont devenus des puissances moyennes de premier plan, motivées par leur ambition de jouer un rôle dans un ordre mondial en mutation et dans la concurrence géopolitique croissante entre la Chine et les États-Unis (2).
Du côté américain justement, le temps où les relations avec les pays du Golfe étaient entièrement structurées par l'or noir est révolu. Le pétrole « drilled in America » (« foré aux États-Unis »), pour reprendre l'expression du président Donald Trump, a pris le relais, et les États-Unis en sont désormais les premiers producteurs sur la planète (19,4 millions de barils par jour en 2023 contre 11,4 pour l'Arabie Saoudite). D'ailleurs, dès la fin de son second mandat, l'ancien président américain Barack Obama pouvait parler de « pivoter vers l'Asie » — non sans inquiéter, au passage, les gouvernants de la région ne se sentant plus vraiment protégés. Toutefois, Washington ne se déleste pas de la carte moyen-orientale et maintient ses bases militaires et/ou ses troupes aux EAU, au Qatar, à Bahreïn, en Arabie Saoudite, en Jordanie…
Joe Biden accueilli chichement
La Chine, elle, occupe exactement la position inverse. Son appétit de pétrole structure ses relations internationales, sans qu'elle soit en mesure de mobiliser un appareil sécuritaire à l'américaine, malgré sa base à Djibouti. Elle va donc asseoir sa présence en se servant des liens économiques pour avancer ses pions stratégiques.
Si les rapports commerciaux ne datent pas d'aujourd'hui, le « pivot chinois » vers le Golfe s'est vraiment concrétisé au cours de la dernière décennie. En 2016, Pékin publie son premier livre blanc sur « la politique arabe de la Chine », pointant cinq domaines de coopération : énergie, technologie, aérospatial, finance et culture. Six ans plus tard, en décembre 2022, Xi Jinping est accueilli à Riyad avec une mise en scène grandiose. Son avion est « escorté par quatre avions de chasse dans le ciel saoudien, puis une fois posé sur le tarmac, survolé par six autres jets, laissant dans leur sillage une traînée rouge et jaune, les couleurs du drapeau chinois » (Le Monde, 9 décembre 2022) !
Trois sommets sont alors organisés : en bilatéral avec MBS et ses conseillers ; au niveau régional avec le [Conseil de coopération du Golfe (CCG]) qui comprend les six monarchies ; enfin un sommet sino-arabe plus large englobant l'Égypte, la Tunisie, la Palestine… Des contrats d'une valeur de 50 milliards de dollars (47 milliards d'euros) auraient été signés, mais il est difficile de faire la part des engagements fermes et des promesses vagues. Reste que, quelques mois plus tôt, le 7 juillet 2022, le président américain Joe Biden, lui, était reçu chichement par MBS. Un contraste saisissant.
Entre 2016 et 2022, les échanges commerciaux chinois avec les membres du CCG ont plus que doublé. Avec en première ligne, l'Arabie saoudite (125 milliards de dollars – 119 milliards d'euros), suivie des EAU (95,2 milliards de dollars — 90,7 milliards d'euros), d'Oman (40,4 milliards de dollars — 38,5 milliards d'euros), du Koweït (31,5 milliards de dollars — 30 milliards d'euros), du Qatar (24,5 milliards de dollars — 23,3 milliards d'euros), selon les données tirées de l'administration des douanes et du ministère du commerce chinois ainsi que de l'Observatoire des routes de la soie.
Sans surprise, les produits énergétiques et pétrochimiques occupent le haut du panier et représentent toujours entre les trois quarts et les deux cinquièmes des exportations des membres du CCG vers la Chine. Les co-entreprises (sino-saoudiennes, sino-émiratis…) prolifèrent et des investissements croisés se développent : la compagnie saoudienne Aramco alliée à Sinopec dans le Fujian (Chine) ou co-propriétaire de l'un des géants de la pétrochimie Rongsheng, ou l'Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc) avec China National Petroleum Company (CNPC)….
Cap sur les ports et l'Intelligence artificielle
Les entreprises chinoises participent également à la construction de ports souvent assortis de vastes ensembles industriels, voire immobiliers. Comme, en Arabie saoudite, la zone économique de Jazan (sur la mer Rouge) aux avantages financiers et fiscaux considérables, ainsi que les ports de Yanbu et de Jeddah (mer Rouge) destinés à servir de plaques tournantes commerciales. On pourrait tout aussi bien citer le terminal du port de Khalifa aux Émirats arabes unis ou encore la vaste zone économique du canal de Suez où des sociétés chinoises (publiques et privées) se sont engagées à investir plus de 8 milliards de dollars (7,6 milliards d'euros) ces prochaines années.
Ces plateformes portuaires et industrielles présentent un intérêt économique pour tous, en facilitant la connexion entre les pays asiatiques, africains et européens. Mais elles offrent également un intérêt sécuritaire essentiel à la Chine, car le détroit de Bab El-Mandeb et le canal de Suez peuvent se transformer en verrous hermétiques pour qui les maîtrise. C'est la hantise de Pékin, en cas d'affrontement avec son concurrent américain, car les deux tiers de ses marchandises transitent par mer.
La coopération économique va au-delà de ces secteurs traditionnels. Elle répond aussi aux choix stratégiques des dirigeants du Golfe d'utiliser les ressources du pétrole pour sortir de leur dépendance au pétrole et moderniser leur pays. Les « énergies vertes » et les projets liés à l'hydrogène ont fait leur apparition, avec l'appui et le savoir-faire de la Chine, numéro un dans ce domaine. Ses entreprises participent aux deux plus grands projets d'énergie solaire au monde : les parcs solaires Mohamed Ben Rachid Al-Maktoum à Dubaï et Noor à Abou Dhabi. Un exemple entre autres.
La percée chinoise la plus spectaculaire s'est faite dans les télécommunications, l'e-commerce, et l'intelligence artificielle (IA). Huawei a déployé son réseau 5G dans toutes les monarchies du Golfe dès 2019, en partenariat avec les entreprises locales. Le groupe, si rejeté par les pays occidentaux, singulièrement par Washington qui l'a interdit, « a joué un rôle pivot (…) pour la transformation numérique de la région (3) », que ce soit dans le domaine des « villes intelligentes » (4), des centres de données, de la biogénétique, de la reconnaissance faciale ou de… la surveillance des populations. En septembre dernier, les Émirats déployaient le premier réseau d'IA dans les pays arabes. Fin janvier 2025, l'Arabie Saoudite accueillait un centre de stockage de données cloud pour la région mis en place par le groupe chinois Tencent.
Enseignement du mandarin dans les écoles
De plus, Camille Lons assure :
Des professeurs d'origine chinoise ou sino-américaine dirigent certaines des meilleures institutions et entreprises de recherche sur l'IA (…) telles que l'Université des sciences et technologies du roi Abdallah en Arabie saoudite, et l'Université Mohammed Ben Zayed d'intelligence artificielle (MBZAI) aux Émirats arabes unis.
L'objectif est d'entraîner les modèles numériques à la langue arabe et de construire des économies innovantes, dans un secteur jusqu'alors dominé par les groupes américains fermés (Microsoft, OpenAI, Google, etc.) ; les sociétés chinoises cherchent à s'adapter. Pas étonnant que les Émirats (en 2019) et l'Arabie saoudite (en 2023) aient introduit l'enseignement du mandarin dans les écoles et les collèges.
Pour la Chine, la conquête de marchés constitue toujours un ressort puissant, mais on aurait tort de n'y voir que l'aspect économique. Pékin cherche surtout à partager, voire à imposer, ses normes technologiques, nœuds à la fois technique et idéologique de la compétition avec les États-Unis. En effet, tout le monde sait que l'IA et ses multiples applications ne sont pas neutres. La concurrence entre la Chine et les États-Unis ne vient pas, comme du temps de la guerre froide, d'une opposition entre systèmes antagoniques. Tous deux carburent au capitalisme (juste un peu plus étatique dans un cas que dans l'autre). Le match se joue entre des conceptions différentes d'un monde multipolaire où la Chine entend gagner en influence stratégique, notamment dans le Sud global.
Vers des pétro-yuans ?
Autre symbole fort, le début de l'utilisation des devises locales dans les échanges commerciaux. Les sommes demeurent modestes, mais sonnent comme le début d'une déconnexion possible de la monnaie unique de transaction, le dollar américain. L'embargo contre la Russie, débranchée du système financier international (Swift), n'a pas manqué d'inquiéter les gouvernants et les affairistes, biberonnés aux pétrodollars. Que les États-Unis le décident et leurs placements sont bloqués. Les fonds souverains richement dotés
(5) ont commencé à diversifier leurs placements vers l'immobilier et les startups technologiques en Chine.
Dans la foulée et pour la première fois, le gouvernement chinois a émis des obligations d'État (la dette souveraine) sur le marché financier de Riyad. Alors qu'il ambitionnait de récolter 2 milliards de dollars (1,9 milliard d'euros), les ordres d'achat ont atteint… 40 milliards (38 milliards d'euros) — preuve de la confiance des magnats et riches familles dans l'économie chinoise, même ralentie. Et surtout, Pékin a montré qu'il pouvait devenir un acteur important du recyclage de ces fameux pétrodollars, jusqu'à présent entre les mains de Washington. De quoi secouer le système financier international si la logique était poussée jusqu'au bout. Il ne s'agit pour l'heure que de donner un signe.
Si la Chine tisse habilement sa toile, les États-Unis demeurent un acteur majeur sinon déterminant dans le domaine militaire, stratégique, diplomatique et économique. Ainsi Trump (1er mandat) puis Biden ont fait pression sur MBZ pour qu'il réduise la voilure des investissements chinois dans le port de Khalifa, à quelques encablures des forces américaines de la base aérienne d'Al-Dhafra. Pour montrer qu'ils ne plaisantaient pas, Abou Dhabi a été privé des avions F-35 et des drones MQ-9 qu'il voulait acheter. De même, la société émiratie d'intelligence artificielle G42 qui avait noué des accords avec BytDance, la maison mère chinoise de TikTok, a dû s'en séparer pour pouvoir travailler avec Microsoft (6).
« S'il faut choisir son camp… »
Peu probable, cependant, que cela suffise à stopper l'évolution en cours. D'une part, les dirigeants arabes naviguent au mieux de leurs intérêts dans cette concurrence acharnée : « Nous n'avons aucun intérêt à choisir un camp entre les grandes puissances », assurait il y a peu le conseiller diplomatique du président Mohammed Ben Zayed. Ils peuvent même exercer un doux chantage pour tirer le meilleur des deux compétiteurs.
D'autre part, la Chine évite toute injonction à choisir son camp tout en labourant la région avec constance (diplomatiquement parlant). Elle « cultive de manière proactive des liens avec les sunnites et les chiites, les républiques et les monarchies, l'Iran et les pays arabes, en se conformant aux attentes et aux préférences des élites dirigeantes », montrent les trois chercheurs chinois Sun Degang, Yang Yingqi et Liu Si (7). Elle articule les relations bilatérales et l'intégration dans des organisations multilatérales.
Ainsi, l'Arabie saoudite, les EAU, l'Égypte (ainsi que l'Iran) ont été élevés au rang de « partenaires stratégiques globaux », le niveau le plus haut dans la hiérarchie diplomatique de la Chine. Ils ont été intégrés au groupe des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud et depuis 2023, l'Éthiopie, l'Égypte, l'Iran, les EAU et l'Arabie saoudite), même si Riyad reste sur sa réserve, se contentant d'envoyer au dernier sommet à Kazan, les 22 et 23 octobre 2024, son seul ministre des affaires étrangères. Ils sont aussi invités comme « partenaires de discussion » à l'Organisation de coopération de Shanghai, qui met l'accent sur la sécurité et la lutte contre le terrorisme. Enfin, ils sont partie prenante des initiatives internationales lancées par Xi Jinping, pour la sécurité mondiale, pour le développement (8).
De plus, Pékin clame que la Chine « n'a pas l'intention de dépasser ou de remplacer qui que ce soit dans la région » (Xinhua, 24 janvier 2025). Pas plus qu'elle ne se veut chef de file d'un clan, à la manière de feu l'Union soviétique. Le pouvoir chinois soutient les Palestiniens, réclame une solution à deux États et a même réussi à rassembler toutes les factions en juillet dernier à Pékin (Hamas et Fatah compris). Mais il a continué à commercer comme si de rien n'était ou presque avec Israël — ce qui n'est pas pour gêner Abou Dhabi ou même Riyad.
Au total, la politique chinoise remporte un certain succès auprès d'une partie des élites arabes. Son « modèle de ”la paix par le développement”, très différent du modèle occidental qui met l'accent sur le déficit de démocratie ou d'hégémonie », assurent Sun Degang, Yang Yingqi et Liu Si, serait « la clé de la résolution des conflits dans le Golfe ». On n'en voit guère le signe, mis à part le rapprochement (fragile) entre l'Iran et l'Arabie saoudite.
En revanche, l'image de la Chine, qui a sérieusement pâli en Occident, s'est mise à briller un peu plus. Comme l'expliquent les chercheurs de l'université Deakin, Shahram Akbarzadeh et Arif Saba, son « plan ambitieux de projection de soft power tire parti de son poids économique et promeut les valeurs associées à un État fort et à la stabilité sociale », très prisées par les régimes autoritaires du Golfe. Son « système politique est également considéré comme attrayant » (9).
Il faut toujours se méfier des sondages, mais les deux chercheurs montrent que, si 65 % des répondants de l'Arabie saoudite et 63 % des Émirats estiment qu'il faut rester neutre dans l'affrontement sino-américain, 29 % des sondés saoudiens et 26 % émiratis pencheraient pour la Chine s'il fallait choisir son camp, contre respectivement 6 % et 11 % pour les États-Unis. Sacré retournement de l'histoire… qui n'est pas la fin de l'histoire. Pour l'heure, Washington garde de puissantes armes de conviction (pétrole, armée, dollars…) et un grand pouvoir de négociations. La brutalité de Donald Trump peut néanmoins fragiliser la position américaine.
Notes
1. Jonathan Fulton, « China's strategic objectives in the Middle East », Atlantic Council, 19 avril 2024.
2. Camille Lons, « East meets Middle : China's blossoming relationship with Saudi Arabia and the UAE », Policy Brief, European Council on Foreign relations, 20 mai 2024.
3. Diane Choyleva, « Pétrodollar to digital yuan », Asia society policy institute (ASPI) et Enodo Economica, janvier 2025.
4. La « ville intelligente », ou smart city, est un concept de développement urbain qui repose sur l'utilisation des nouvelles technologies afin d'améliorer la qualité des services et de réduire leurs coûts.
5. Fonds public d'investissement d'Arabie saoudite (Public Investment Fund, PIF) : 925 milliards de dollars d'actifs (881 milliards d'euros) ; Autorité d'investissement d'Abou Dhabi (Abu Dhabi Investment Authority, Adia) : 1 100 milliards (1 048 milliards d'euros) ; Autorité d'investissement du Koweït (Kuwait Investment Authority, KIA) : 970 milliards (924 milliards d'euros) ; Autorité d'investissement du Qatar (Qatar Investment Authority, QIA) : 520 milliards (495 milliards d'euros)
6. Andrew G. Clemmensen, Rebecca Redlich, Grant Rumley, « G42 and the China-UAE-US Triangle », The Washington Institute for Near East Policy, 3 avril 2024.
7. Sun Degang Yang Yingqi et Liu Si, « China's Hedging Strategy in the Gulf : A Case of ‘Even-handedness' Diplomacy” », Asian Journal of Middle Eastern and Islamic Studies, Vol.18, n°3, octobre 2024.
8. Cf. Martine Bulard, « Le rejet de l'Amérique fait le succès du Sud » in Bertrand Badie et Dominique Vidal, L'Heure du Sud ou l'invention d'un nouvel ordre mondial, Les Liens qui Libèrent, 2024.
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Martine Bulard
Ex-rédactrice en chef du Monde diplomatique, autrice notamment de Chine-Inde, La course du dragon et de l'éléphant, (Fayard, 2008), L'Occident malade de l'Occident (avec Jack Dion, Fayard, 2009).
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Gaza : le Hamas veut faire la preuve de l’échec de Nétanyahou
Alors que la première phase du cessez-le-feu s'achève et que les négociations pour la deuxième piétinent, le mouvement islamiste fait preuve chaque jour de son implantation sur tout le territoire de l'enclave. Et veut démontrer l'échec du premier ministre israélien, qui promettait de l'éradiquer.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Mercredi 26 février, tard dans la nuit, un nouvel échange a eu lieu : quatre dépouilles d'otages israéliens morts dans la bande de Gaza ont été remises à Israël, via le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), et 602 prisonniers palestiniens ont quitté la prison d'Ofer pour retrouver leurs proches.
Ces 602 détenus auraient dû être libérés samedi 22 février, car le mouvement islamiste avait bien procédé, ce jour-là, à la libération de six Israéliens retenus dans la bande de Gaza. L'échange était prévu dans les modalités de la première phase du cessez-le-feu défini par l'accord signé le 15 janvier entre le mouvement islamiste et l'État hébreu sous l'égide des médiateurs qataris et égyptiens. C'était le septième de la sorte.
Mais Benyamin Nétanyahou a décidé de surseoir à l'élargissement des captifs palestiniens, au désespoir des familles qui les attendaient avec impatience.
Dans un communiqué, le premier ministre israélien a justifié sa décision, qui a risqué de faire capoter le cessez-le-feu et a gonflé la colère des familles des otages encore en captivité : « Au vu des violations répétées du Hamas, notamment les cérémonies qui humilient nos otages et l'exploitation cynique de nos otages à des fins de propagande, il a été décidé de reporter la libération des terroristes prévue hier jusqu'à ce que la libération des prochains otages soit assurée, et sans les cérémonies humiliantes. »
Un épisode, notamment, a fait bondir les autorités israéliennes le 22 février : sur l'estrade où ils sont contraints de monter avant d'être remis au CICR, un des captifs israéliens, Omar Shem Tov, souriant, embrasse le front d'un des militants armés et encagoulés du Hamas qui se tient à ses côtés, puis d'un deuxième – après qu'un des cameramen du Hamas lui a parlé.
De l'art de la communication
Le jeune Israélien, qui vient de passer cinq cent cinq jours retenu dans l'enclave palestinienne, affirmera le lendemain qu'il a été contraint par ses geôliers de faire ce geste. De nombreux commentateurs dans les médias arabes, eux, y voient la preuve de la « bienveillance » avec laquelle le Hamas traite les otages et de la « gratitude » que ces derniers lui vouent pour les avoir protégés pendant la guerre. Le quotidien israélien Haaretz énumère plusieurs de ces réactions, soulignant que, pour les commentateurs, le Hamas a, le 22 février, gagné la guerre de la communication et détruit le narratif israélien.
Également odieuse aux yeux des autorités israéliennes, la vidéo de deux otages, crâne rasé, vêtus de pulls marron, contraints d'assister, depuis une voiture près de la scène, à la libération de leurs compagnons de captivité. Eux ne sont pas sur la liste des libérables du jour. Bouleversés, ils supplient le premier ministre de respecter les modalités du cessez-le-feu pour voir leur tour arriver.
- C'est une démonstration de force et un épisode d'une guerre psychologique. Les libérations se déroulent dans toute la bande de Gaza, du nord au sud, en présence d'hommes armés nombreux, censés avoir été éliminés.
- - Leila Seurat, chercheuse
La séquence du 22 février, septième échange depuis l'entrée en vigueur du cessez-le-feu le 19 janvier, concentre à elle seule les éléments de communication du Hamas depuis la pause dans la guerre.
« Ici comme à chaque fois, c'est une démonstration de force et un épisode d'une guerre psychologique. Les libérations se déroulent dans toute la bande de Gaza, du nord au sud, en présence d'hommes armés nombreux, censés avoir été éliminés,décrypte Leila Seurat, chercheuse au Centre arabe de recherche et d'études politiques de Paris. Celles du 22 février ont eu lieu en deux endroits. Dans le camp de Nousseirat, dans le centre de la bande de Gaza, là où un commando a tué trois cents civils palestiniens pour essayer de récupérer des otages [en juin 2024, un commando israélien a tué 274 personnes dans une opération pour libérer quatre otages – ndlr], et à Rafah, dans le sud, où les Israéliens sont restés neuf mois et ont prétendument tué tous les chefs de katiba. »
En moins d'un mois, c'est devenu un rite. Sur une estrade, une table derrière laquelle un membre du Hamas et une déléguée du CICR signent des documents l'un après l'autre. Les otages y grimpent ensuite, « certificat » à la main, entourés d'hommes en armes, encagoulés, vêtus d'uniformes noirs ou kaki, les fronts ceints de bandeaux aux couleurs de leur faction.
Les captifs s'adressent au public, quelques mots en hébreu traduits presque simultanément en arabe, puis descendent et s'engouffrent dans les véhicules du CICR. Le tout est photographié, filmé, diffusé en direct, sur les canaux du Hamas et des autres factions palestiniennes, et sur des chaînes de télévision arabes.
Hors du déroulé, le décor est important. « À chaque fois, tout est pensé en termes de communication et de symbolique. Rien n'est laissé au hasard, reprend Leila Seurat. Ainsi les grosses voitures noires, lors des premières libérations, sont des véhicules israéliens rapportés dans Gaza le 7 octobre 2023. » Certains des fusils d'assaut arborés par les militants armés sont des Tavor, qui équipent l'armée israélienne.
À une occasion au moins, on voit des enfants vêtus de sweat-shirts arborant le triangle rouge à l'envers avec lequel, sur les vidéos, les combattants palestiniens désignent leurs cibles. Les images fourmillent de détails de ce type, glorifiant la valeur militaire et nationaliste du mouvement islamiste.
Les ruines apparaissent toujours dans le cadre. Les slogans, qui célèbrent les « combattants de la liberté » sont rédigés en arabe, hébreu et anglais. Une immense bâche est tendue derrière la scène, représentant une vue de Jérusalem, avec le dôme du Rocher et la mosquée Al-Aqsa au premier plan.
Le 15 février, la libération a lieu à Khan Younès, à proximité de la maison de Yahya Sinouar, chef du Hamas tué en octobre 2024. Sur une grande bannière flanquant l'estrade, un homme de dos est assis dans un fauteuil au milieu de gravats. Tout le monde reconnaît forcément la scène filmée par un drone israélien quelques instants avant sa mort et largement diffusée, où Sinouar, gravement blessé, essaie de chasser l'engin. Sur la banderole, il regarde en direction du dôme du Rocher qui apparaît à travers le mur détruit.
Montrer sa force, être présent partout
« La communication est à destination de deux publics, l'opinion palestinienne et l'opinion israélienne, en particulier les familles des otages. Le Hamas ne vise pas du tout le public occidental, ni aux États-Unis, ni en France, ni en Europe. Ils ne se préoccupent pas des réactions là-bas qui, à leurs yeux, ne pèsent pas, analyse Nicolas Dot-Pouillard, chercheur associé à l'Institut français du Proche-Orient. Le Hamas veut dire au public palestinien : “On est en position de force, on est capables de libérer de la façon dont nous l'entendons, et pas comme Israël le souhaite.” »
À l'opinion israélienne, qui se réunit sur la « place des otages » à Tel-Aviv pour suivre les libérations en direct, le Hamas envoie deux types de messages.
Des membres du Hamas derrière la foule présente lors de la remise des corps de quatre otages israéliens à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 20 février 2025. © Photo Omar Al-Qattaa / AFP
« Le Jihad islamique a diffusé une vidéo montrant un otage [Alexander Tourbanov, libéré le 15 février, vidéo visible ici – ndlr] en train de pêcher sur une plage, il s'agissait de dire : “Regardez, ils sont en bonne forme physique et mentale”, reprend Nicolas Dot-Pouillard. Mais il y a aussi la vidéo des deux otages observant depuis une voiture la libération de leurs compagnons. Là, c'est vraiment pour que les familles fassent pression, à un moment où le Hamas pense que Nétanyahou veut bloquer la suite de l'accord. »
Dans les mises en scène, le mouvement islamique déploie aussi des messages politiques internes. « Il veut montrer qu'il réussit l'unité palestinienne. À chaque libération, il invite par exemple des factions du Jihad islamique, de la branche armée du Fatah, du FPLP [Front populaire de libération de la Palestine – ndlr], des comités de résistance populaire, etc. », remarque encore Nicolas Dot-Pouillard.
« Ce qui se joue à chaque fois dans ces libérations, c'est de montrer qu'il y a une forme d'union nationale avec les autres branches armées présentes sur le terrain, qui avaient d'ailleurs elles-mêmes des otages », renchérit Leila Seurat.
L'unité nationale, autrement dit aussi la réconciliation entre le mouvement islamiste et le Fatah de Mahmoud Abbas, donc l'Autorité palestinienne, serpent de mer de la politique palestinienne depuis des décennies, constitue une demande forte dans l'opinion palestinienne.
- Dans le nord de Gaza, ce sont eux qui ont les bulldozers, qui sont en train de déblayer ce qu'ils peuvent, de refaire les routes, de remettre en état des pompes à eau, ou bien les puits dans des quartiers.
- - Rami Abou Jamous, journaliste palestinien à Gaza
Celle-ci est prise à témoin : tout le monde devra encore compter avec le Hamas. Car loin d'être réduit à néant, contrairement au but de guerre affiché par les dirigeants de l'État hébreu, Benyamin Nétanyahou en tête, il est toujours bien là. Affaibli, sans doute, mais capable de peser militairement et politiquement.
« Avant le cessez-le-feu, il y avait un discours, en partie chez les Israéliens et les Américains, dans les médias occidentaux aussi, prétendant que le Hamas était si affaibli, après l'élimination de sa direction politique et militaire (Mohammed Deïf, Yahya Sinouar et d'autres) qu'il ne fonctionnait plus que par petites cellules séparées. Ses cellules ne communiquent plus entre elles, disait-on, décrypte Nicolas Dot-Pouillard. Ce discours avait un peu changé dans les semaines précédant le cessez-le-feu, car les actions militaires restaient efficaces et meurtrières pour les soldats israéliens. »
Et puis il a été rendu caduc par ce que l'on a vu dès le cessez-le-feu annoncé. Les brigades Ezzedine al-Qassam, branche armée du Hamas, ont défilé dans toute la bande de Gaza. La police s'est redéployée dans certains lieux, après avoir été systématiquement ciblée pendant les quinze mois de guerre. Le mouvement islamiste a réussi à organiser en quelques jours la libération d'otages en coordination avec le CICR, ce qui prouve que des interlocuteurs de haut niveau existent.
« Une autre preuve de l'existence d'une direction politique relativement centralisée dans la bande de Gaza se voit dans les négociations : elles ont lieu à l'extérieur, mais le oui ou le non final à un accord est donné par la branche intérieure, par la bande de Gaza »,souligne encore Nicolas Dot-Pouillard.
Services publics
Sur le terrain, les services sociaux du Hamas sont sortis de la discrétion que les frappes ciblées israéliennes leur imposaient. « On ne voyait pas les Ezzedine al-Qassam, mais on voyait les gens de l'administration. Seulement ils ne faisaient pas grand-chose, parce qu'ils étaient ciblés, même ceux qui s'occupaient du contrôle des prix, par exemple, raconte à Mediapart, depuis Deir al-Balah où il a été déplacé, le journaliste palestinien Rami Abou Jamous, auteur du « Journal de bord de Gaza » sur le site Orient XXI. Aujourd'hui, c'est complètement différent. Dans le nord de Gaza, ce sont eux qui ont les bulldozers, qui sont en train de déblayer ce qu'ils peuvent, de refaire les routes, de remettre en état des pompes à eau, ou bien les puits dans des quartiers. »
Bien que détesté par une bonne partie de la population, qui le rend responsable de l'anéantissement de la bande de Gaza, le Hamas reprend un travail de service public.
« Ils sont en train de préparer les camps de fortune,reprend Rami Abou Jamous. Ils nettoient des terrains, montent des tentes. Une fois cela fait, ils commencent à installer les toilettes, les douches et l'infrastructure de camp de fortune. Et puis ils nomment un responsable pour chaque camp, qui connaît les besoins des habitants et gère la distribution de l'aide, si elle arrive. Ils essaient aussi de fournir du fuel, pour les générateurs et les pompes à eau, car l'eau est le problème majeur dans le nord de la bande de Gaza. »
La délivrance des certificats de naissance ou de décès a repris, et la police rend visite à ceux qui ont été dénoncés pour avoir volé pendant la guerre.
C'est une reprise en pointillé, le cessez-le-feu est plus que fragile et rien ne garantit même que la deuxième phase, qui prévoit l'arrêt officiel des hostilités et le retrait complet de l'armée israélienne, ne commence, comme prévu, le 1er mars.
Quant à l'après, le plus grand flou règne, entre les plans délirants de Donald Trump, le mantra de Benyamin Nétanyahou – « ni Hamas, ni Abbas » – qui affirme le refus du gouvernement israélien de la gestion de la bande de Gaza par le Hamas et par l'Autorité palestinienne, et le plan égyptien qui doit être présenté dans les jours qui viennent.
Pour l'instant, le Hamas s'en tient à l'accord signé avec le Fatah, colonne vertébrale de l'Autorité palestinienne, et d'autres factions palestiniennes à Pékin en juillet 2024.
« Le Hamas et le Fatah sont d'accord pour un gouvernement de technocrates sans représentation officielle du Hamas, il y aura forcément des soutiens du Hamas qui y siégeront puisque les membres de ce gouvernement devront être approuvés par les factions, explique Leila Seurat. Il va donc jouer un rôle dans l'après-Gaza, c'est-à-dire dans la reconstruction. Et il veut rester comme une force armée et une force politique, sans forcément vouloir jouer ce rôle d'administrer des services publics et de s'occuper de la gestion quotidienne, que ce soit la santé ou l'éducation. »
Le Hamas avait promis qu'il n'organiserait aucune cérémonie publique pour la remise des dépouilles des Israéliens morts en captivité mercredi soir. De fait, il a respecté sa parole. Il est trop tôt pour savoir s'il a cédé à la pression de son opinion publique, ulcérée de voir la libération des prisonniers palestiniens reportée, ou s'il a décidé de changer sa communication.
Dans ce dernier cas, le mouvement trouvera certainement un autre mode de communication pour faire étalage de sa puissance. Le Proche-Orient est terre de symboles, et ses habitants ont l'art de les utiliser.
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Palestine / Israël : Alors que la trêve vacille, les États arabes présentent leur plan pour Gaza
Alors qu'Israël et les États-Unis s'accordent pour refuser la phase 2 du cessez-le-feu et exigent une prolongation de la première, les États arabes se réunissent mardi pour présenter un front uni et un plan pour Gaza, alternatif à celui de Donald Trump.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
4 mars 2025
Par Gwenaëlle Lenoir
Depuis dimanche 2 mars, deuxième jour de ramadan, les camions ne rentrent plus dans la bande de Gaza. Sous les quelques lampes traditionnelles et guirlandes tendues ici ou là au milieu des ruines, autour des longues tablescommunes où il est coutume de rompre le jeûne ensemble, les Gazaoui·es s'inquiètent.
À peine le mois sacré commencé, les prix ont explosé, les spéculateurs anticipant la crise. Les armes israéliennes ont recommencé à tonner, un peu partout, du nord au sud de l'enclave, ont rapporté dimanche les correspondants de la chaîne Al Jazeera, sur place. Un drone a tiré sur un groupe de personnes du côté de Beit Hanoun dans le nord de l'enclave, deux frères ont été tués. Dans des raids israéliens séparés, une femme a succombé à Khan Younès et un homme à Rafah, dans le sud. Comme si le cauchemar allait recommencer.
La tension était déjà forte, elle a encore franchi un cran. Cela n'a pas surpris grand monde : tous les signaux indiquaient que le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et ses alliés ne voulaient pas aller au-delà de la première phase du cessez-le-feu, entré en vigueur le 19 janvier, qui a pris fin samedi 1er mars. Celle-ci s'est déroulée cahin-caha, avec de multiples accrocs et heurts, mais, finalement, les modalités ont été respectées : arrêt des hostilités, retrait partiel de l'armée israélienne de la bande de Gaza, retour de la population palestinienne dans le nord, échange d'otages israéliens et de dépouilles de captifs contre des centaines de prisonniers palestiniens.
C'était en fait la plus simple. Comme toujours dans les négociations israélo-palestiniennes, les discussions sur les points les plus délicats avaient été reportées à la fin, au risque, déjà éprouvé, de voir tout l'édifice s'écrouler ou le processus d'enliser.
La deuxième phase du cessez-le-feu entre, si l'on peut dire, dans le dur : elle prévoit les derniers échanges, captifs israéliens, vivants et morts, contre détenus palestiniens, mais surtout le retrait complet de l'armée israélienne de la bande de Gaza et l'arrêt définitif des hostilités, avant la troisième phase qui, elle, devrait être consacrée à la reconstruction.
Depuis plusieurs jours, les autorités politiques israéliennes affirment que les soldats ne se retireront pasdu corridor de Philadelphie, cette bande de terre qui marque la frontière entre le territoire palestinien et l'Égypte. Elles veulent, assurent-elles, empêcher le Hamas de se réarmer en faisant de la contrebande avec l'Égypte. Le Caire, évidemment, goûte peu cette nouvelle entorse aux accords qu'il a signés avec l'État hébreu en 2005.
« Les analystes étaient assez sceptiques sur le déroulé des négociations pour la phase 2. Le rapport de force étant en faveur d'Israël, il n'est pas complètement surprenant que les Israéliens veuillent prolonger cette phase 1, constate Sarah Daoud, chercheuse associée au Centre de recherches internationales (Ceri) de Science Po et au Centre d'études et de documentation économiques, juridiques et sociales (Cedej) du Caire. Mais le Hamas a clairement refusé de prolonger la phase 1 et demande que les négociations autour de la phase 2 soient entamées. Car elle prévoit le retrait total des troupes israéliennes de Gaza. Et le Hamas, au moins pour ce mois du ramadan, veut garantir une augmentation de la quantité d'aide humanitaire. »
Israël veut changer les modalités du cessez-le-feu
Benyamin Nétanyahou a finalement, samedi 1er mars, jour de la fin de la phase 1, présenté un nouveau plan. Lequel, a-t-il affirmé, a été suggéré par l'envoyé spécial du président états-unien Donald Trump, Steve Witkoff. Et qui démontre une fois de plus l'alignement des positions de l'administration Trump et du gouvernement Nétanyahou, en particulier de son aile la plus droitière.
Le projet propose une extension de la phase 1 du cessez-le-feu pendant toute la durée du ramadan, puis celle de la Pâque juive, soit jusqu'au 20 avril environ. Il prévoit la libération des captifs israéliens restants, vivants et morts, soit une soixantaine de personnes : la moitié dès le début de cette nouvelle étape, l'autre à la fin. Mais rien sur le retrait israélien, ni sur une quelconque déclaration d'arrêt définitif de la guerre.
Sans surprise, le Hamas a refusé. Le mouvement islamiste n'a en effet plus qu'un seul levier de pression, et ce sont les otages. Hors de question donc, pour lui, de les libérer sans garantie.
La suspension de l'entrée des aliments et autres biens dans la bande de Gaza, à la fois moyen de pression et représailles décidées par Benyamin Nétanyahou, ravitses alliés d'extrême droite, dont son ministre Bezalel Smotrich, et provoque la colère de l'opinion israélienne qui craint pour le sort des captifs restants et se voit renforcée dans sa conviction que le premier ministre israélien est prêt à sacrifier les otages.
Elle est également vivement critiquée par la communauté internationale humanitaire, du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à l'ONU.
L'Égypte, médiateur avec le Qatar entre Israël et le Hamas, a réagipar l'intermédiaire de son ministre des affaires étrangères, Badr Abdelaty : « Il n'y a pas d'alternative à un engagement total dans toutes les phases de l'accord, qui comprend trois étapes, et la mise en œuvre de la deuxième étape doit commencer », a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse.
Le sommet du Caire consiste à rendre un peu plus substantielle la proposition alternative des pays arabes.
Sarah Daoud, chercheuse associée au Ceri Sciences Po
Cette nouvelle crispation est intervenue trois jours avant un sommet d'urgence de la Ligue arabe prévu mardi 4 mars au Caire. Une nouvelle fois, les États arabes veulent présenter un front uni dans leur refus du plan Trump d'expulsion de la population de la bande de Gaza pour transformer le territoire en une sorte de Riviera.
Il s'agit aussi, et peut-être surtout, de signifier que la communauté des pays arabes, dans son ensemble, a autre chose à proposer. « Le sommet a été organisé à l'origine en réaction aux déclarations de Trump et de son plan immobilier, de sa Riviera pour Gaza. Mais en fait, il consiste à rendre un peu plus substantielle la proposition alternative des pays arabes, face à ce plan-là et face plus globalement à la question de la reconstruction de la bande de Gaza », décrypte Sarah Daoud.
Le sommet de mardi a été préparé par une réunion à Riyad le 21 février, en plus petit comité puisque y assistaient les dirigeants d'Égypte et de Jordanie, les pays les plus menacés par le plan de Trump, et les États du Conseil de coopération du Golfe, Arabie saoudite, Qatar, Koweït, Bahreïn, Oman et Émirats arabes unis.
Ce dernier avait alors rejoint les rangs, après une sortie de son ambassadeur aux États-Unis qui avait suscité la colère des dirigeants de la région. Il avait déclaré ne pas voir d'« alternative » au plan Trump d'expulsion des Palestinien·nes… avant d'être presque immédiatement corrigé par l'émir de son pays.
Front uni des pays arabes
Les rangs, depuis, se sont resserrés. « Le plan qui sera officiellement présenté lors de ce sommet va être qualifié non pas de plan égyptien, même si l'Égypte en est l'initiatrice, mais comme arabe. Il s'agit de renforcer la position arabe et celles de l'Égypte et de la Jordanie, les deux pays les plus menacés par la proposition de Trump. Et ça, c'est très important, analyse Dima Alsajdeya, chercheuse associée à la chaire « Histoire du monde arabe » au Collège de France. Nous n'avons pas vu une position commune aussi forte depuis le plan arabe de 2002. »
Ce dernier, dit aussi « plan Abdallah », du nom du roi d'Arabie saoudite de l'époque, élaboré en pleine deuxième Intifada, proposait une normalisation des relations de tous les pays arabes avec Israël en échange d'un État palestinien. Il avait reçu une fin de non-recevoir de la part d'Israël et de ses alliés, mais les pays de la région persistent à le mettre sur la table.
Le Caire se trouve doublement, voire triplement en première ligne : médiateur dans la guerre contre Gaza depuis le début, il est aussi sous pression pour accueillir la population gazaouie sur son sol. Ce qu'il refuse absolument pour des raisons politiques, stratégiques et démographiques. Mais sa dépendance à l'égard des États-Unis, qui maintiennent son économie et son armée sous perfusion, en fait une proie facile pour les chantages dont le 47e président états-unien est coutumier.
Aussi a-t-il élaboré un plan pour l'après-guerre à Gaza détaillé, en gardant son contenu secret pour le faire endosser par la Ligue arabe, soit l'ensemble des pays arabes, lors d'une réunion solennelle.
Bien sûr, dans un grand classique diplomatique, secret ne veut pas dire silence, et les auteurs dudit plan en ont fait fuiter les grandes lignes. « L'objectif principal est de projeter une reconstruction qui garde les Palestiniens à l'intérieur de la bande de Gaza, contrairement à ce qu'a proposé Trump, reprend Dima Alsajdeya. Et comme aucun des pays arabes n'a envie d'aller à la confrontation directe avec Trump, ils vont le contrer délicatement avec des propositions très concrètes. »
La reconstruction telle qu'elle est prévue par le plan égyptien comportera trois phases et s'étalera sur cinq ans. Dans un premier temps de six mois, durant lequel celle-ci sera consacrée aux travaux de déblaiement les plus importants, la population palestinienne sera regroupée dans trois « zones sûres », sur le territoire palestinien, équipées de préfabriqués et de mobile homes.
Depuis 2007, Gaza est détruite, puis reconstruite, puis détruite à nouveau. Ce n'est pas envisageable cette fois-ci, car on parle de dizaines de milliards de dollars.
Dima Alsajdeya, chercheuse associée à la chaire « Histoire du monde arabe » du Collège de France
L'essentiel des travaux sera assuré par des entreprises égyptiennes, et financé par les pays du Golfe, qui assureront également l'achat et l'acheminement de l'aide humanitaire massive.
Le plan égyptien contient aussi un volet politique, peut-être le plus important, assurément le plus délicat, car la question de la gouvernance de Gaza après la guerre n'a pas trouvé un début de réponse.
« Le volet politique est fondamental car personne ne va payer une reconstruction sans avoir l'assurance que Gaza ne soit pas détruite à nouveau, analyse Dima Alsajdeya. Depuis 2007 [prise de contrôle de la bande de Gaza par le Hamas – ndlr], Gaza est détruite, puis reconstruite, puis détruite à nouveau. Ce n'est pas envisageable cette fois-ci, car on parle de dizaines de milliards de dollars. Beaucoup de bruits ont couru, ainsi un dirigeant du Hamas a affirmé que le mouvement envisageait d'accepter l'exigence égyptienne de désarmer, avant d'être démenti par un autre responsable. En tout cas, il est sûr que les pays du Golfe, la Jordanie et l'Égypte s'accordent sur la nécessité d'exclure le Hamas. »
Ce point ne sera évidemment pas tranché mardi, alors que l'urgence, pour les pays arabes, est de montrer un front uni face au plan de Donald Trump et, plus fondamental encore, de voir l'aide entrer à nouveau dans l'enclave palestinienne.
Le ministre égyptien des affaires étrangères, en bon diplomate, se veut optimiste : « Après le sommet du Caire, nous aurons un plan pour Gaza, et nous parlerons à toutes les parties concernées afin d'obtenir leur soutien pour les efforts de reconstruction dans la bande de Gaza », a-t-il déclaré aux journalistes dimanche 2 mars.
L'enjeu pour les États arabes sera aussi de ne pas laisser leurs propositions – et leur détermination affichée – se noyer dans le tourbillon des coups d'éclat de Washington et de Tel-Aviv.
Gwenaëlle Lenoir
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