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Après les ententes, poursuite de la mobilisation des syndicats du secteur public !

30 octobre 2025, par Rédaction

En décembre 2023, l’adoption par les organisations syndicales de l’entente de principe à la table centrale met fin au Front commun intersyndical du secteur public, le plus gros et le plus important depuis celui de 1972. La signature et l’application des nouvelles conventions collectives se sont effectuées durant l’année suivante. D’autre part, les grandes réformes du secteur public votées par le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) il y a plus d’un an commencent à être mises en application dans le domaine de l’éducation et de la santé, notamment. C’est donc le moment de dresser un bilan de la mobilisation historique des travailleuses et travailleurs de l’État. Cette opération s’inscrit dans une pratique militante et vise à évaluer l’efficacité de notre lutte au regard de la progression du mouvement syndical dans le secteur public au cours de son histoire. Ce bilan nécessite d’abord une explicitation historique des réformes qui ont précédé le dernier Front commun. Celle-ci sera suivie par un rappel des grandes attaques de la CAQ contre le secteur public. Finalement, le texte proposera une lecture de la dernière ronde des négociations et des mobilisations en cours vis-à-vis des réformes néolibérales.

40 ans de politiques d’austérité

L’application mur à mur de politiques d’austérité par nos gouvernements successifs remonte à 1982. Cette année marque un tournant dans les relations de travail du secteur public au Québec. Le Parti québécois de René Lévesque, alors au pouvoir, impose par décret des conventions collectives iniques aux 320 000 travailleuses et travailleurs du secteur public. Le droit de grève est suspendu. Les lois 70 et 105 imposent des baisses salariales de 20  % pour les trois premiers mois de 1983, un gel salarial pour la première année de la convention collective et une augmentation salariale inférieure à l’indexation pour les deux autres années, et ce, dans un contexte où l’inflation est très élevée[1]. Des conditions de travail à la baisse sont décrétées, dont un alourdissement de la tâche, avec des pertes d’emploi en corollaire. En février 1983, face aux syndicats réfractaires des enseignantes et enseignants du primaire, du secondaire et des cégeps en grève illégale depuis trois semaines – les autres organisations syndicales ont été en grève quelques jours en janvier – le gouvernement Lévesque suspend la Charte des droits et libertés et fait adopter la loi 111, une loi abusive qui ordonne le retour au travail[2] sous peine de sanctions très sévères (congédiement discrétionnaire, perte d’ancienneté, non-perception de la cotisation syndicale). En 1985, la loi 37 fixe de façon rigide un nouveau cadre de négociation des conventions collectives du secteur public, d’exercice du droit de grève et ajoute de nouvelles dispositions concernant les services essentiels[3]. Depuis lors, le mouvement syndical s’est fait plus discret au moment des négociations dans le secteur public et les gouvernements successifs ont pu adopter leurs politiques d’austérité sans trop d’entraves.

En 1996, le nouveau «  pacte social  » négocié entre le gouvernement de Lucien Bouchard, le patronat et les centrales syndicales vise l’atteinte du déficit zéro pour l’an 2000[4]. Pour ce faire, le gouvernement annonce des coupes budgétaires de 3,2 milliards de dollars pour trois années consécutives[5]. Les services publics voient leur financement réel fondre face à l’inflation galopante et s’en trouvent grandement détériorés.

Lorsque les libéraux prennent le pouvoir en 2003 sous la gouverne de Jean Charest, les fonds publics sont siphonnés vers le privé  : cliniques privées, groupes de médecins de famille et écoles privées subventionnées gagnent alors du terrain. Les travailleuses et travailleurs de l’État, de leur côté, écopent de gels de salaire entre 2003 et 2005. Sous le gouvernement libéral de Philippe Couillard, les services publics se voient imposer davantage de bureaucratie et de centralisation par des politiques issues de la nouvelle gestion publique  ; c’est la création des supercentres intégrés de santé et services sociaux (CISSS)[6] et les commissions scolaires deviennent davantage subordonnées au contrôle du ministère de l’Éducation qui dicte les orientations, les objectifs et les cibles, notamment pour les plans de réussite. Le gouvernement de la Coalition avenir Québec (CAQ) prendra le relais de ces orientations centralisatrices et abolira les élections scolaires en 2020  ; les commissions scolaires francophones sont transformées en centres des services scolaires dirigés par des non-élu·e·s. Il en résulte pour la population québécoise des files d’attente interminables pour recevoir des services, et des services expéditifs deviennent la norme.

Les attaques de la CAQ contre le secteur public

En 2023, la bataille s’annonce donc décisive pour les services publics lorsque la CAQ dépose l’un après l’autre ses projets de réformes. D’abord en éducation, Bernard Drainville fait adopter une centralisation des pouvoirs par le ministre de l’Éducation, ce qui lui permettra de nommer les membres du conseil d’administration des centres de services scolaires et d’annuler leurs décisions. Puis, il limite davantage l’autonomie professionnelle des enseignantes et enseignants en créant l’Institut national d’excellence en éducation qui mise sur les «  données probantes[7]  » pour déterminer le perfectionnement des enseignants, ce qui, à leurs yeux, permettrait sans doute de régler les nombreux problèmes du système d’éducation public… La loi réduit le Conseil supérieur de l’éducation en un Conseil de l’éducation supérieure. Cet organisme consultatif indépendant, vieux de 60 ans, n’aura plus rien à dire sur l’éducation obligatoire. Il était une voix de réflexion critique intolérable pour le ministère de l’Éducation[8].

En santé, le gouvernement met sur pied l’agence Santé Québec qui sera dirigée par une «  top gun  » du privé – selon l’expression du ministre de la Santé – et imposera sa vision à l’ensemble des travailleuses et travailleurs du système public de santé. Les infirmières se font demander plus de flexibilité et de mobilité. Il est aussi prévu de créer des minihôpitaux privés avec des fonds publics pour soi-disant désengorger le réseau public. On évoque aussi la possibilité de permettre aux médecins de pratiquer à la fois dans le régime public et au privé.

Ces réformes jettent de l’huile sur le feu et attisent immédiatement une montée de boucliers de la part des syndicats. Ceux-ci, à travers leur présence médiatique et par des campagnes publiques, réussissent habilement à obtenir la sympathie du public  : 52  % des Québécoises et Québécois appuient les demandes du Front commun contre 28  % pour le gouvernement[9]. L’écran de fumée des réformes de la CAQ dissipé, le parti de François Legault baisse substantiellement dans les sondages  : sa cote de popularité fond de 10  % en l’espace d’un mois[10]. À cela s’ajoutent des dépenses qui sont vues comme du gaspillage d’argent public, notamment des hausses de salaire de 30  % pour les député·e·s et l’octroi de 5,6 millions de dollars pour accueillir à Québec des matchs de hockey des Kings de Los Angeles. Les organisations syndicales CSN, FTQ, CSQ, APTS, FAE et FIQ[11] réussissent à convaincre la population que la CAQ opère une destruction des services publics et met ceux-ci sous sa coupe au moyen d’une centralisation sauvage. De cette façon, le gouvernement caquiste de centre droit s’inscrit dans la continuité des gouvernements de Lucien Bouchard (dont François Legault a été ministre), de Jean Charest et de Philippe Couillard. À la différence cependant que la CAQ avait compris l’importance du secteur public lors de la pandémie de COVID-19. Ainsi, lorsqu’il change son fusil d’épaule au moment des négociations et fustige celles et ceux qu’il appelait nos «  anges gardiens  », il perd de sa crédibilité.

Dans les secteurs privé et parapublic, avant le Front commun, on assiste également à un regain des moyens de pression lors des négociations collectives. Les conflits de travail de plusieurs semaines, voire de plusieurs mois, se multiplient. Qu’il s’agisse des syndiqué·e·s de la Société québécoise du cannabis (SQDC), du cimetière Notre-Dame-des-Neiges ou du port de Québec, le Québec enregistre une hausse importante des heures de grève[12].

Le moment du Front commun

Le Front commun intersyndical de 2023 réunit les syndiqué·e·s de l’APTS, la CSN, la CSQ et la FTQ. Il est composé de plus de 420 000 personnes. À cela s’ajoute la Fédération autonome de l’enseignement qui représente 65 000 enseignantes et enseignants répartis dans 40  % des écoles de la province. Avec la Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) qui représente 80 000 infirmières, on en arrive à un dixième de la population active au Québec qui est en négociation. À l’automne 2023, les syndiqué·e·s se dotent de mandats de grève générale illimitée avec une écrasante majorité (certains votes sont presque unanimes)[13]  !

À la fin du mois de novembre 2023, alors que la grève est déclenchée chez les enseignantes et enseignants de la FAE et que les membres du Front commun commencent des séquences ponctuelles de débrayage, la CAQ contre-attaque avec un discours de panique morale qui aura cependant très peu d’échos dans la population. «  Je demande aux syndicats d’enseignants d’arrêter la grève pour le bien de nos enfants[14]  », déclare le premier ministre Legault. La rhétorique voulant que les grévistes, en cessant de donner un service essentiel, prennent en otage la population (les élèves et les patients) ne fonctionne plus dès lors que ces services essentiels sont malmenés par des dizaines d’années de coupes et d’austérité néolibérale. L’appui des parents à la grève de la FAE se manifeste sur les lignes de piquetage et en ligne. Le groupe Facebook Entraide pour les profs en grève rassemble 6 600 membres. Les étudiantes et étudiants en enseignement de l’UQAM se joignent à la mêlée et partent en grève générale illimitée le 25 novembre. En décembre, selon un sondage léger, 72  % des Québécoises et Québécois appuieraient une grève de la FIQ[15]. Lorsque le Front commun débraye, des manifestations importantes sont organisées à Trois-Rivières, Québec, Sherbrooke, Rimouski.

À Montréal, l’injonction du Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) interdisant aux syndiqué·e·s de piqueter devant les écoles a pour effet de rassembler les enseignantes et enseignants dans des manifestations plus larges. Elles et ils augmenteront la pression, d’abord en occupant les bureaux du Conseil du trésor au centre-ville de Montréal, puis en bloquant momentanément l’accès au port de Montréal avec l’appui des camionneurs.

La bataille de l’opinion publique semble perdue pour le gouvernement de la CAQ. Sortir un décret forçant le retour au travail des grévistes aurait signifié pour lui la perte de toute légitimité. Le gouvernement est forcé de négocier. Il tentera bien de laisser durer la grève générale illimitée des enseignantes et enseignants pour renverser la vapeur en sa faveur, car il sait que ceux-ci n’ont pas de fonds de grève, mais sans succès. Sur les piquets de grève, les enseignantes et enseignants reçoivent du support moral et financier d’autres syndiqué·e·s. Ceux-ci savent bien que l’issue de la grève et la convention collective que le Front commun obtiendra peuvent avoir des répercussions pour les négociations à venir dans leur secteur.

La CSQ sera la première à signer une entente de principe sectorielle, les pressions de la FAE ayant sans doute une influence dans l’avancement de la négociation à leur table. Comme l’écrivait Jean-Marc Piotte à propos des toutes premières rondes de négociations dans le secteur public, la stratégie employée par le gouvernement consiste à laisser trainer les négociations avec les groupes les plus forts «  de sorte que les groupes les plus faibles signent et fixent le pattern[16]  ». Sur ce plan, la CAQ a su exploiter les divisions d’un Front commun éparpillé dans les revendications sectorielles. Les autres centrales suivront après la CSQ, puis une proposition de règlement à la table centrale sera acceptée le 29 décembre.

Une expérience formatrice

Le moment de la grève générale illimitée s’est révélé une excellente école de mobilisation pour les membres de la base à l’Alliance des professeures et professeurs de Montréal (APPM). Lorsque la grève a débuté, les enseignantes et enseignants ont dû apprendre à organiser et à gérer un piquet de grève, ce qui, pour la plupart, était du jamais vu, la dernière grève ayant eu lieu en 2015. Le piquetage a constitué un moment privilégié d’échanges avec les passants et les collègues sur ses conditions de travail et ses souhaits pour l’éducation. Soulignons que les jours de débrayage du Front commun ont permis des discussions des plus souhaitables entre travailleuses et travailleurs de différentes accréditations syndicales au sein d’une même école. Les techniciennes et techniciens en éducation spécialisée, les concierges et le personnel de soutien membres du Front commun ont pu partager un ou des moments de solidarité avec les enseignantes, les enseignants et les orthopédagogues syndiqué·es avec la FAE. Lorsque le CSSDM a déposé son injonction interdisant le piquetage sur le terrain des écoles, les enseignantes et enseignants ont redoublé de créativité pour rester visibles. Par exemple, à Rosemont, le quartier où j’enseignais, les délégué·e·s de différentes écoles primaires, secondaires et professionnelles ont organisé un rassemblement auquel les parents ont été invités.

L’amélioration de la composition de la classe, revendication portée par la FAE, a vite été reprise par les enseignantes et enseignants et les médias. Plus la grève avançait, plus, sur les lignes de piquetage, elles et ils identifiaient l’école à trois vitesses – école privée subventionnée, école publique à projets particuliers et parcours régulier au public – comme la principale cause des disparités au sein du système scolaire. En effet, les élèves qui obtiennent les meilleurs résultats se retrouvent concentrés dans les écoles privées et dans celles avec des projets particuliers. Les classes dites régulières, pour leur part, se retrouvent avec une concentration disproportionnée d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). Cet écrémage, couplé à des coupes dans les services pour les élèves EHDAA, est à la source du problème de la composition de la classe. Résultat  : le Québec a le système d’éducation le plus inégalitaire au pays[17]  ! Ainsi, un enjeu sectoriel d’organisation du travail – la composition de la classe – est devenu pour bien des enseignantes et enseignants un enjeu politique concernant l’organisation de notre système d’éducation. Bien qu’il ne soit pas question d’en finir avec l’école à trois vitesses dans l’entente de principe adoptée, la grève dans le milieu de l’éducation a permis d’unir les enseignantes et enseignants autour d’une revendication qui porte en elle le germe d’une lutte politique. Aguerris par le mois de grève, certains enseignants et enseignantes ont tout de suite repris la lutte par un boycottage du plan de rattrapage scolaire du ministre Drainville, dénonçant un alourdissement d’une tâche déjà trop importante[18]. D’autres, en octobre 2024, ont pris l’initiative d’écrire et de faire circuler une pétition contre la fermeture de 26 classes d’adaptation scolaire, effectuée en catimini par le CSSDM[19].

Le contenu de l’entente sectorielle a divisé les enseignantes et enseignants. La présidente de la FAE, Mélanie Hubert, ira jusqu’à affirmer  : «  Nous n’avons pas eu l’entente que les profs méritent[20]  ». Toutefois, sur le plan salarial, les syndiqué·e·s ont réussi à faire débourser le gouvernement de la CAQ plus qu’il ne l’avait sans doute prévu. En deux mois, l’offre patronale est passée de 10,3  % sur cinq ans à 17,5  % sur la même période. La CSN et la FTQ qualifieront l’entente d’historique, soulignant la protection contre l’inflation pour les trois dernières années de la convention. Soulignons un autre gain important  : l’entente signée avec les enseignants comporte une mesure qui vise à alléger la lourdeur de la composition de la classe, même si le mécanisme d’évaluation des cohortes est loin de constituer une solution parfaite. Il faut rappeler toutefois que le mécanisme pourra être amélioré lors de la prochaine ronde de négociation. C’est un gain minimal, mais il prouve que les travailleuses et travailleurs du secteur public peuvent porter des revendications sur l’organisation même des services publics, et si leur mobilisation est assez efficace, y exercer une influence. Finalement, le Front commun a réussi à se relever de la ronde des décrets de 1982. Cela a pu se réaliser grâce à une mobilisation vigoureuse des membres de la base qui a pris par surprise le gouvernement et les directions syndicales. On a même vu, au sein de la FAE, un premier syndicat, l’APPM, adopter un mandat de grève sans attendre de recommandation des instances supérieures.

La mobilisation continue

Signalons un autre élément important  : la mobilisation des syndicats pour défendre la mission des services publics se poursuit encore maintenant, même si la négociation est finie. Pensons à la campagne de la FAE pour défendre le réseau de la francisation contre les coupes de la CAQ. Depuis l’annonce de ces coupes, différents syndicats affiliés à la FAE ont organisé des manifestations contre cette mesure d’austérité. En plus d’enlever leur emploi à plusieurs enseignantes et enseignants, ces coupes dans les cours de francisation vont empêcher de nouvelles et nouveaux arrivants de s’intégrer au Québec. La décision est d’autant plus choquante que la CAQ se plaint que le Québec reçoit des immigrantes et immigrants à un rythme trop élevé et qu’il n’est pas capable de leur permettre de s’intégrer adéquatement. La mobilisation de la FAE a forcé le gouvernement à revenir sur sa décision et à annoncer pour janvier 2025 un financement de 10 millions de dollars pour les cours de francisation[21].

Les syndicats de cégep ont aussi organisé des mobilisations pour dénoncer les gels budgétaires imposés de façon arbitraire par le gouvernement de la CAQ. Le plan d’action de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (FNEEQ-CSN) contre les compressions et l’austérité prévoit une mobilisation pour l’année 2025 et envisage une «  escalade de moyens de pression[22]  ». Dans la santé, les mobilisations dénonçant la création de l’agence Santé Québec par le ministre Christian Dubé ont aussi fait grand bruit. Face à des travailleuses et des travailleurs opposés à sa réforme et face à une population dubitative, le ministre Dubé a dû annoncer des mesures pour inciter les médecins à pratiquer dans le réseau public. Même si la CAQ a réussi à faire passer en force ses réformes néolibérales, l’opposition demeure vive et tout indique que la grève n’est pas un moyen de pression «  brûlé  », devant des gouvernements têtus. Dans le sillage du Front commun et de la FAE, les éducatrices des CPE et les travailleurs de la Société de transport de Montréal (STM) sont dans une escalade de moyens de pression dans leurs négociations au moment d’écrire ces lignes.

Et maintenant

Aux prises avec un déficit plus élevé que prévu, le gouvernement Legault coupe de façon arbitraire et improvisée dans les services publics. En prétextant toujours un besoin de «  flexibilité  », la CAQ suscite la colère, avec raison, dans les rangs des syndiqué·e·s et perd de plus en plus de plumes dans les sondages (24  % d’appui[23]). Pendant ce temps, les problèmes auxquels sont confrontés les travailleurs et travailleuses du secteur public – désertion du personnel qualifié, bureaucratie épuisante, surcharge de travail – s’accentuent à un rythme effarant depuis le début des années 2000. Il est de plus en plus clair pour elles et eux que leur lutte n’est pas qu’une question de salaire. Or, si les problèmes politiques nécessitent des solutions politiques, il n’est pas dit que celles-ci doivent provenir des urnes. Comme le soulignait Jean Marc Piotte  :

Dans le secteur public, la grève entraîne des économies pour l’État et des pertes de salaire pour les travailleurs. Ceci ne signifie pas que la grève est un instrument inefficace dans le secteur public  : cela indique seulement que la grève, comme les autres moyens de lutte, ne peut y avoir un sens et une efficacité que si elle est pensée politiquement[24].

Pour les militantes et militants des syndicats du secteur public, il s’agit de s’organiser  : s’informer, investir son syndicat et développer des liens avec des collègues dans d’autres accréditations syndicales. Différentes initiatives de cet ordre ont vu le jour dans la dernière année et méritent d’être soulignées, comme le Caucus de la base enseignante à l’APPM et le Caucus du secteur public d’Alliance ouvrière.

Par Émile Lacombe, Enseignant au secondaire au Centre de services scolaire de Montréal


  1. Martin Petitclerc et Martin Robert, Grève et paix, Montréal, Lux, 2018, p. 99  ; Yvan Perrier, «  De la négociation en rang dispersé à la création des quatre Fronts communs intersyndicaux CSN-FTQ-CEQ  », Bulletin d’histoire politique, vol 30, n° 2, 2022.
  2. Ibid.
  3. Petitclerc et Robert, 2018, p. 122-123.
  4. Ibid., p. 171.
  5. Ibid., p. 172.
  6. À Montréal, ce sont cinq centres intégrés universitaires de santé et services sociaux (CIUSSS) qui sont créés.
  7. Fédération autonome de l’enseignement (FAE), La réforme Drainville. Un écran de fumée, juin 2023.
  8. Marie-Odile Magnan, «  Quid des recherches en éducation ?  », Le Devoir, 10 mai 2023.
  9. Étienne Richer, «  Sondage Léger  : Appui fort au Front commun  », NÉGO 2023, 18 décembre 2023.
  10. Léger, «  Intentions de vote provinciales  : décembre 2024  », Firme Léger, 4 décembre 2024.
  11. Confédération des syndicats nationaux (CSN), Centrale des syndicats du Québec (CSQ), Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Fédération autonome de l’enseignement (FAE), Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ).
  12. Anabelle Caillou, «  Pourquoi les grèves sont-elles en hausse au Québec ?  », Le Devoir, 15 novembre 2024.
  13. Front commun, «  Vote de grève – Oui à 95 %  », Info-négo, 17 octobre 2023.
  14. Marie-Michèle Sioui, Marie-Ève Cousineau, Alex Fontaine, «  La FAE continuera son mouvement de grève, malgré les appels de Legault  », Le Devoir. 1er décembre 2023.
  15. Lia Lévesque, «  La grève de la FIQ appuyée par 72  % des Québécois, selon un sondage Léger  », Le Devoir, 5 décembre 2023.
  16. Jean-Marc Piotte, «  La lutte des travailleurs de l’État  », Les Cahiers du socialisme, n° 4, automne 1979, p. 8.
  17. Conseil supérieur de l’éducation, Remettre le cap sur l’équité. Rapport sur l’état et les besoins de l’éducation 2014-2016, Québec, 2016, p. 54.
  18. C’était le cas à l’école secondaire Père-Marquette
  19. Zacharie Goudreault, «  Enseignants et parents se mobilisent pour sauver les classes d’adaptation à Montréal  », Le Devoir, 1er octobre 2024.
  20. Jeanne Corriveau, «  Les enseignants n’ont pas obtenu l’entente qu’ils méritent, estime la présidente de la FAE  », Le Devoir, 5 février 2024.
  21. Isabelle Porter, «  Le gouvernement Legault promet une rentrée 2025 plus calme en francisation  », Le Devoir. 5 décembre 2024.
  22. Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec – FNEEQ (CSN), Plan d’action de la FNEEQ contre les compressions et l’austérité, conseil fédéral, 29 novembre 2024.
  23. Léger, 4 décembre 2024, op. cit.
  24. Jean-Marc Piotte, La lutte syndicale chez les enseignants, Montréal, Les éditions Parti Pris, 1973, p. 157.

 

Un programme de combat axé sur le climat et articulé aux plus urgentes luttes sociales et la nécessaire lutte contre le fascisme

29 octobre 2025, par Marc Bonhomme — , ,
Un militant impliqué à Solidarité Environnement Sutton en Estrie a pris le temps de commenter ma proposition de programme pour Québec solidaire et m'a demandé d'y répondre. (…)

Un militant impliqué à Solidarité Environnement Sutton en Estrie a pris le temps de commenter ma proposition de programme pour Québec solidaire et m'a demandé d'y répondre.

1. L'hégémonie pétro-gazière du Canada et à son Quebec bashing l'indépendance nationale tenant compte du droit à l'autodétermination autochtone.

On aurait tort de croire que pour aboutir à une société de soin et du lien basée sur la décroissance matérielle la lutte pour l'indépendance nationale y arrive comme un chien dans un jeu de quilles. Contrairement aux nouvelles nations étatsunienne, haïtienne, qui l'a cependant payé très cher, et latino-américaines, tombées dans l'orbite de l'impérialisme britannique puis étatsunien, la nation québécoise a échoué dès le départ à se libérer du conquérant anglais. Par là son sort s'apparente à celui des nations autochtones même si elle participe à leur oppression comme nation « blanche ». D'où la nécessité stratégique de s'associer à ces nations tant pour se déblanchir que pour augmenter son rapport de forces. Idem avec le peupletravailleur canadien souhaitant le même projet de société. Elle ne peut plus désormais pour sa survie compter sur la « revanche des berceaux » sur le dos des femmes à l'encontre de la nation canadienne adossée à une forte immigration.

Une nation périclitant démographiquement, déconsidérée et bafouée au point qu'une partie de sa jeunesse a honte de sa langue nationale considérée comme ringarde est incapable de marquer l'histoire si ce n'est en se folklorisant. Elle est incapable de rompre ses liens de dépendance et de subordination avec la nation canadienne dont la matrice économique est l'axe financier-pétrolier-gazier plus que jamais liée à l'impérialisme étatsunien qui va jusqu'au rejet de son projet de capitalisme vert sauf l'extractivisme minier. Lors de la « révolution tranquille », le projet de société qui l'animait était celui d'une société de bien-être ce qui l'a projeté dans la modernité au-delà de celle canadienne mais sans parvenir à rompre sa soumission nationale. En a découlé, dans un contexte mondial de recul néolibéral, le présent recul national qui ne peut être renversé que par un renouveau de la lutte indépendantiste prenant à bras-le-corps le grand défi du XXIe siècle soit la lutte pour une société du soin et du lien basé sur la décroissance matérielle.

2. La crise du logement le collectif logement social écoénergétique pour tout le monde et pas seulement pour les pauvres.

Dans l'actuelle conjoncture, la crise du logement, au cœur de la crise du coût de la vie, est le grand marqueur de la crise sociale auquel n'échappe aucun pays urbanisé. Tant que le logement restera une marchandise et non un droit il sera soumis la croissance exponentielle de la rente foncière dans des zones urbaines de plus en plus concentrées refoulant dans les banlieues les ménages populaires, ce qui leur inflige une pénible, coûteuse et énergivore gestion de leur mobilité. Tant que le logement sera soumis à l'idéologie du bonheur clin-clan de la « villa campagnarde » il dévorera les espaces naturelles, il enflera inutilement les services publics et il consommera une effarante quantité de matériaux per capita. Il tiendra le ménage populaire prisonnier des fins de mois, aux dépens de la fin du monde, au profit des banques et des développeurs tout en l'engonçant dans l'idéologie de la propriété privée.

3. logements déficients c'est leur rapide mise à niveau écoénergétique par un programme public selon un code du logement tendant à l'énergie zéro.

Que faire avec ces vieux logements centraux et surtout ces banlieues tentaculaires ? Il faut ici penser à une transition écoénergétique accélérant leur densification et à terme leur transformation. Il faut transiter vers un aménagement du territoire débarrassé de l'étalement urbain c'est-à-dire de l'auto solo et de la villa campagnarde. Dans ce contexte, les quartiers et villages contiennent les services de proximité dont les écoles primaires et secondaires. Beaucoup de quartiers centraux des grandes villes contiennent déjà bon nombre de services de proximité malgré la plaie de la circulation automobile parce qu'il n'y a pas de maisons unifamiliales et même peu de maisons en rangée.

Pour les banlieues et villages il faudra une politique de densification (dés)incitative qui se pratique déjà spontanément comme la subdivision pour loger les vieux parents ou la famille d'un enfant, la co-location ou tout simplement la vente à un ménage plus nombreux. Cette transition doit être facilité par du collectif logement social pour les gens âgés à même leur quartier, une aide au déménagement, un soutien aux rénovations écoénergétiques par ailleurs obligatoires et, dans les zones rurales, une politique de retour au village pour les habitations isolées hors ferme. (Par contre, la minimaison dans la cour arrière est cependant peu écologique, peu viable et même discriminatoire, ce qui s'applique aussi aux soi-disant « logements modulaires » pour les sans-abris.) Les banlieues faites pour l'auto solo peuvent être desservies par des minibus, éventuellement sans chauffeurs sur des circuits balisés et entretenus à cet effet, les reliant au circuit principal. Quant aux villages, il y aura un service d'autobus fréquent les reliant à la ville.

4. la mobilité durable Le transport en commun gratuit, partout, fréquent, confortable et électrique, et un complément d'autopartage communautaire

Entre un système de transport adossé au véhicule privé électrique et celui adossé au transport actif et en commun public, il faut choisir. Le premier qui change tout pour que rien ne change nécessite que s'y superpose un dispendieux système souterrain et/ou aérien afin de rendre viable la congestion urbaine dans des villes de plus en plus centralisées. Le deuxième remplace à bon marché et rapidement l'auto solo par le transport actif et en commun quitte à être complété, dans la période transitoire, par un service collectif d'autopartage genre Communauto.

5. transport marchand c'est La souveraineté alimentaire, les trajets courts, la sobriété et la durabilité de la consommation et le transport électrifié par rail.
6. Le gaspillage La garantie de la réparation accessible ou du remplacement, du bannissement de la publicité et de la mode commerciale.
Produire moins, échanger plus.
Le transport des marchandises doit d'abord être drastiquement réduit.
L'alimentation carnée accapare 80% des terres. L'alimentation végétarienne permet de maximiser la souveraineté alimentaire et par là les trajets courts. Idem pour les cultures maraîchères urbaines. L'interdiction de la villa campagnarde et de l'auto solo sape les fondements de la consommation de masse. L'obligation de durabilité et de réparabilité sur fond d'interdiction de la publicité et de la mode commerciales en détruit les moyens. Il faut pouvoir recycler par l'échange ce dont on n'a plus besoin. On imagine des pôles de quartier et de villages d'échanges et de réparations assumant les garanties légales aux frais des entreprises quitte bien sûr à référer ce qui est plus complexe. Le train (et le navire) électrifié transportera ce qui reste, et les petits véhicules électriques se chargeront du « dernier kilomètre ».
7. La ville infernale et dangereuse La ville piétonnière et cyclable, de services de proximité, d'agriculture urbaine et de parcs nature.
Repeuplement des régions. Plus de petites fermes collectives

L'agro-industrie comme le développement des communications et des transports a non seulement vidé la campagne de sa population mais l'a aussi urbanisée. Une société du soin, de la terre comme des gens, et du lien, autant avec la terre qu'avec les gens, intègre la campagne dans la ville. Elle le fait en transformant ces déserts biologiques que sont les pelouses en jardins communautaires tout comme les toits qui peuvent l'être. Elle le fait en transformant les friches, une fois dépolluées, en parcs nature y compris en forêts urbaines. Elle le fait aussi en initiant la jeunesse aux soins de la nature et à l'agriculture maraîchère jusqu'à à mobiliser les urbains pour faire des corvées agricoles ce que facilitent les trajets courts. Pour accomplir ces tâches, il faudra lever l'obstacle de la propriété privée foncière qui bloque tout. (Voir le point 10 pour le repeuplement des campagnes.)

8. L'étalement et à la congestion urbains envahissant la campagne c'est l'interdiction de l'auto solo privé et de la maison « campagnarde ». Avant d'interdire l'auto solo il faut établir un système de transport en gratuis, fréquent et efficace. Voir plus bas.

Il va de soi que pour le peuple-travailleur, ou le « 90% », aucune mesure pénalisante ne peut lui être imposé sans qu'une solution plus écologique, non plus dispendieuse et non moins commode soit disponible. Cela vaut tant pour le transport que pour l'habitat. En ce moment, pour la majorité des banlieusards et des gens en région, l'auto solo et la « villa campagnarde » sont incontournables. La pénalisation et éventuellement l'interdiction de ces deux cancers, à la fois écologiques et mamelles de l'endettement des ménages, supposent la disponibilité du transport en commun mur à mur et du collectif logement social et écoénergétique.

9. La crise de l'embonpoint l'alimentation surtout végétarienne cultivée biologiquement et disponible en produits frais et peu transformés.
Services dont écoles à distance de marche

L'embonpoint est la conséquence d'une stratégie de l'industrie alimentaire misant sur la transformation du lent repas convivial en une rapide bouffe individualiste compatible avec la compétitivité s'accroissant sous le néolibéralisme et la stressante généralisation de la précarité. Comme compensation, l'industrie produit une alimentation carnée, sucrée, grasse et salée tout en étant ultra-transformée pour en faire une marchandise qui puisse circuler longtemps. Une urbanité sans villa campagnarde et sans auto solo, en rapprochant les gens et en diminuant la production matérielle, crée les conditions de la convivialité et de la lenteur en autant que le but de la production ne soit plus la maximisation du profit mais le soin et le lien pour maximiser le temps libre créatif.

10. Les croissantes pandémies dues au zoonoses la préservation des forêts et zones humides d'où en finir avec l'expansive agriculture carnée. Diminuer de financer les grosses fermes industrielles. Augmenter le financement de petites fermes bio et collectives

L'agriculture comme la foresterie écologiques sont plus intensifs en travail que l'agriculture et la foresterie industrielles parce qu'elles prennent en compte la productivité des sols à maintenir si ce n'est à améliorer sans compter les impacts environnementaux des engrais, surtout artificiels, de l'usage de l'eau et de la déforestation. Il devrait s'ensuivre un repeuplement relatif des zones rurales surtout si la politique agricole inclut une politique de conditionnement alimentaire (et non pas d'ultra-transformation) sur place.

Quant à la propriété et gestion des fermes, l'échec des fermes-usines des exéconomies collectives (URSS, Chine, Cuba) a démontré qu'il faut maintenir une forte liaison organique entre l'agriculteur-trice et sa ferme. Il y a nécessité d'une planification indicative, mélange d'incitatifs et de pénalités, laquelle de facto existe déjà tellement l'État capitaliste est interventionniste en agriculture. La formation comme l'interventionnisme étatique seront axés cependant sur l'agro-écologie végétarienne. Comme forme de propriété on pense à la ferme familiale et à celle coopérative mais dont la distribution foncière sera encadrée pour éviter spéculation et perte du foncier agricole (voir le point suivant).

L'ouvrier-ère agricole, nécessaire lors des périodes de travail intensif peut être associé-e comme coopérant à la ferme si ces heures annuels de travail très intenses à certaines période de l'année équivalent à celles normalement réparties également sur l'année. Cette solution suppose une politique de revenus du travail assurant un revenu et des conditions de travail viables et des droits du travail identiques pour toustes les travailleur-euse-s à la ferme et alignés sur ceux urbains, y compris l'accès à la syndicalisation, et débouchant automatiquement sur la citoyenneté. Il faut aussi miser sur la participation de la jeunesse urbaine pour certains travaux.

11. Les monocultures de l'agro-industrie épuisant les sols l'agriculture biologique sans additifs d'origine fossile et liée à l'urbain par des trajets courts.
Voir les 6 changements structurant demandés par l'Union paysanne. Socialiser l'alimentation

En toute démocratie, on ne peut pas être d'accord avec le monopole syndical de l'UPA quoique la recherche de l'unité du monde agricole, très minoritaire dans notre société urbanisée, est fort compréhensible pour avoir un bon rapport de forces quoiqu'il faille distinguer les intérêts des grandes fermes mi-capitalistes des petites fermes. L'Union paysanne est rébarbative au modèle agricole québécois (quotas, plans conjoints) qu'elle rend responsable de la disparition des fermes et de la crise de la relève. Le problème de fond est plutôt l'endettement des fermes, au profit des banques, pour faire face à la cherté du fond de terre et à celle des quotas dues à leurs quantités fixes ce qui génère une rente que s'accapare la banque par les intérêts dont le paiement est garanti par l'État.

Pour résoudre les problèmes soulevés, on n'échappe pas à la nécessité d'un organisme démocratique agriculteurs-trices / consommateurs-trices / gouvernements ventilé régionalement qui soit propriétaire-locateur de l'ensemble des terres agricoles. Cet organisme cèderait à bon compte les terres, en tenant compte de l'héritage pour ne pas nuire au lien organique séculaire de la famille ou celui collectif avec la terre, en retour d'un contrat social précisant les droits et devoirs du locataire à long terme dans le cadre des politiques agrobiologiques nationales qui n'auraient rien de banales.

12. La mauvaise santé et le stress le plein emploi, le contrôle ouvrier des cadences, la baisse du temps de travail, le revenu et services minimum garantis. L'État capitaliste, ni un gouvernement social démocrate ne peuvent pas réaliser ces 5 objectifs. Travailler à augmenter les entreprises collectives à but non lucratif fait diminuer les profits et surtout confie les gestion à plus de travailleurs.
13. L'inflation la totalité de la société du soin et du lien, le contrôle des loyers et des prix des aliments de base, et la gratuité de l'électricité de base. Pas réalisable en système capitaliste. Le but des entreprises et des gouvernements c'est l'augmentation du PIB
14. L'austérité des services publics leur ample bonification quantitative et qualitative et la resocialisation des pans privatisés.

Ici se pose l'éternel débat entre lutte pour les réformes et le réformisme ce que résout théoriquement le concept trotskyste de « revendications transitoires » dont l'application exige toutefois sens stratégique et souplesse tactique. Rejeter la lutte pour les réformes afin de lutter contre le capitalisme est gauchiste ce qui isole ce type de militantisme le condamnant à une existence groupusculaire. Limiter son horizon aux réformes sans perspective anticapitaliste est opportuniste à savoir c'est s'adapter par facilité à l'idéologie dominante. Il en résulte soit à s'illusionner en cas de victoire, habituellement partielle ou toujours temporaire, soit à se décourager et à démissionner en cas, fréquent dans la conjoncture actuelle, de défaite.

Toute l'histoire des luttes du Front commun est une souque à la corde entre le mouvement syndical et le gouvernement du Québec afin de déterminer les paramètres de la politique salariale publique laquelle influence celle générale tout comme l'encadrement de la politique sociale par l'entremise des conditions de travail. La dernière ronde, loin d'être victorieuse, a quand même empêché la CAQ d'infliger d'importants reculs que prépare la loi 89. Il y a au Québec un certain contrôle des loyers même s'il est biaisé en faveur des propriétaires. Le parachèvement de la nationalisation de l'électricité dans les années 1960 a valu aux ménages une « subvention interne » de leurs tarifs aux dépens des entreprises que même la CAQ n'a pas osé remettre en question : « Les entreprises paient en moyenne un tarif de 3,9 % supérieur au tarif résidentiel, mais les demandes d'augmentation de 3,3 % pour les entreprises et de 3,3 % pour les industries sont prévues pour 2025 et 2026, tandis que l'augmentation sera de 3 % pour les ménages en 2025 et 2026. » (IA de Google).

Les entreprises autogérées dans un cadre capitaliste sont, à cet égard, une arme à deux tranchants. Elles peuvent certainement être un moyen de sauver ou créer son emploi ou encore de s'accorder des conditions de travail plus correctes. Mais elles doivent s'insérer compétitivement dans le marché ce qui bien souvent exige de s'auto-exploiter d'autant plus qu'elles ne sont pas généralement soutenues par la Finance (nécessaire simplement pour le crédit de roulement), les organisations spécialisées ou les gouvernements. Obtenir ce soutien, allant de soi pour les entreprises capitalistes, devient une lutte politique.

15. Les hydrocarbures et à l'énergivore croissance la sobriété inhérente à la société du soin et lien et l'électrification de l'énergie et des moteurs. Plus de sobriété, moins d'autos électriques, plus de transports en commun électriques. Réduire les camions et augmenter le transports de marchandises par le train électrique.

Celleux qui identifient bonheur et PIB concluront que la sobriété d'une société du soin et du lien n'est qu'une malheureuse société spartiate. Pourtant cette société minimise le temps contraint de l'aliénant travail de masse pour maximiser le temps libre artistique et scientifique et celui consacré aux affaires de la cité. Loin de restreindre habitat et mobilité, cette société de décroissance matérielle en réduira le fardeau tout en répondant aux besoins raisonnables d'espace, de confort et de déplacement obligés et ludiques. Pour ce faire, il ne faut pas équivaloir bonheur à un aliénant cumul consommateur singé sur l'accumulation capitaliste quoique structurellement encouragé comme illusoire sécurité individualiste à la place de la solidarité du soin et du lien. Plus encore, cette défocalisation vis-à-vis la matérialité libère l'horizon du soin des gens et de la terre-mère, et le temps à lui consacrer, ce qui signifie une forte croissance des services publics (santé, éducation, garderies, personnes âgées).

16. La fausse pénurie d'électricité la suffisante actuelle production hydraulique et éolienne plus du solaire intégré aux bâtiments écoénergétiques. Resocialisation des secteurs privatisés d'Hydro-Québec.

Les énergies renouvelables dans le contexte du capitalisme vert sont habituellement une occasion de privatisation qu'Hydro-Québec n'a pas raté. Il ne s'agit pas d'en évincer MRC et gouvernements autochtones mais bien les « partenaires » privés dont l'expertise peut être nationalisée ce qui élimine la rente qui leur a été cédée sous forme de prix garantis exorbitants.

À souligner et à resouligner que le passage aux énergies renouvelables dans un contexte de croissance inhérent au capitalisme est un cul-de-sac. D'une part, ces énergies ne remplaceront pas celle fossiles mais s'y additionneront comme au XXe siècle le pétrole et le gaz l'ont fait par rapport au charbon. D'autre part, ces renouvelables énergies diffuses et aléatoires ont besoin par kWh d'une énorme quantité de matériel pour les capter, transformer et transporter. Il leur en faut plus que celles fossiles qui fourniront la majorité de l'immense quantité d'énergie à leur extraction, transformation et recyclage. Ajoutons-y le pourvoiement de très grands espaces pour un déploiement qui n'en finira plus.

17. Le financement d'une société écologique son implicite bon marché, la socialisation de la Finance et l'imposition des profits et du capital. Est-ce ces deux solutions sont faisables en système capitaliste ?

En plus de la réponse général en 12-13-14, j'ajouterais que la nationalisation au moins partielle du capital bancaire a déjà été le lot de gouvernements de gauche sous contrainte de crise comme au Mexique et en France au début des années 1980. Lors de la crise de 2008, les gouvernements étatsunien et britannique ont partiellement et temporairement nationalisé certaines banques. Au Canada, « [l]e taux de l'impôt général des sociétés a atteint un sommet de 47 % au cours de la décennie 1950. Il a ensuite diminué progressivement pour arriver à 21 % en 2007. Depuis 2012, le taux d'imposition des sociétés est de 15 % » (Radio-Canada, La Vérif, 4/04/25). C'est une question de rapport de forces et de conscience sociale.

18. la résistance du « marché » l'expropriation des secteurs stratégiques tels la Finance, l'énergie, les communications, le transport, la santé.

La nationalisation des hauteurs stratégiques de l'économie, généralement sous contrôle oligarchique, doit être comprise comme une mesure défensive afin d'enlever à l'ennemi capitaliste ses principaux moyens économiques non seulement de domination, pour laquelle le contrôle de l'État est essentiel, mais aussi pour orienter l'épargne nationale et les flux matériels. Ceci dit, Hydro-Québec n'a rien de socialiste ; son orientation est déterminée par le gouvernement qui est au service de Québec Inc., une composante de Canada Inc.. Les multiples entreprises étatiques chinoises, dont l'ensemble de la Finance, ne font nullement de la Chine une société socialiste ; elle est sous l'emprise d'un capitalisme bureaucratique, qui limite pour le meilleur et pour le pire la loi de la concurrence, et qui est particulièrement répressif, ce que Trump s'empresse d'imiter, et de plus en plus impérialiste.

Il ne suffira donc pas de la nationalisation du grand capital pour que la société prenne un tournant anticapitaliste soin et lien. Il faudra aussi socialiser. On a vu plus haut ce que ça pourrait signifier pour la gestion des terres agricoles. On peut imaginer une solution semblable pour Hydro-Québec, et pour d'autres secteurs. Mais la clef de la démocratie d'une société du soin et du lien, ou plus abstraitement écosocialiste, réside dans l'organique démocratie des comités en partant de la base (lieux de travail et d'étude, quartiers et villages) jusqu'au niveau mondial en passant par le national. Ces comités ne naissent pas par décrets mais se construisent et se pérennisent dans la lutte sociale surtout quand elle atteint un certain niveau de développement et de politisation.

19. Les divisifs sexisme et racisme l'écoféminisme donnant la priorité aux activités du soin et du lien et aux travaux essentiels des personnes racisées.

Le vieux socialisme échoué du XXe siècle s'appuyait sur les cols bleus mâles des usines organisées très verticalement, ce que tendaient à imiter l'organisation syndicale. En découlait une tendance à réduire la révolution socialiste à une affaire de nationalisation sous gouverne de l'unique parti révolutionnaire. Aiguisé par une situation objective désespérée, le bolchevisme lui-même a cédé à la tentation. Il a fallu la crise existentielle de ce socialisme dont ne survivent que de macabres caricatures (Corée du Nord, Nicaragua, Venezuela), des échecs bureaucratiques (Cuba) ou masqués en succès capitalistes (Chine, Vietnam) ou échecs capitalistes (Russie, Europe de l'Est) pour qu'apparaisse dans la brume de la conjoncture les signes d'un renouveau.

Depuis décembre 2010 en Tunisie, les soulèvements populaires de grande ampleur et soutenus se succèdent les uns après les autres, du « printemps arabe » à ceux de la génération Z (Sri Lanka, Bangladesh, Népal, Madagascar, Pérou, Maroc) dans lesquels se distinguent les femmes et auxquels participent les LGBTQ+. Faute d'être canalisés par une gauche encore gangrenée par le « socialisme du XXe siècle » devenu un rétrograde « campisme », ces soulèvements n'aboutissent qu'à des changements superficiels, souvent régressifs et parfois catastrophiques (Soudan). Il n'en reste pas moins que ces soulèvements annoncent une recomposition écosocialiste reflétant le riche pluralisme social et politique des peuplestravailleurs et s'inspirant des préoccupations, besoins et modes d'organisation féministes devenant écoféministes.

Rien ne dit que le syndicalisme ne saura pas se renouveler par une profonde démocratisation antibureaucratique et rien ne dit non plus que les nouveaux mouvements sociaux sauront dépasser l'horizontaliste incité par les réseaux sociaux mais peu propice à dépasser la spontanéité et facilitant à la longue une implicite direction non-redevable.

20. L'impérialisme génocidaire le soutien aux peuples en lutte pour leur libération par tous les moyens nécessaires y compris par les armes s'il le faut.

C'est une vérité de La Palice que de constater le globalisme inhérent à la crise climatique. On le constate tout autant en ce qui concerne l'économie et le mode de vie sous influence de l'American Way of Life auquel aspire l'émergente « classe moyenne » mondiale. Le mode de vie traditionnel c'est l'affaire des pauvres… une bonne moitié de la population mondiale qui n'émet que 10% des GES mondiaux (Oxfam) tandis que la classe riche (10%) en émet 50% et la « classe moyenne » (40%) le 40% restant. Cette « classe moyenne », majoritaire dans les pays du vieil impérialisme et happant une grande partie du prolétariat organisé, est prise en sandwich entre les riches s'en remettant à la gouvernance oligarchique (le 1% si ce n'est le 0,1%) et la masse des pauvres de plus en plus visible dans laquelle elle ne veut pas sombrer.

Apeurée par le néolibéralisation de plus en plus autoritaire du monde répandant la misère, cette « classe moyenne » se crispe sur ses acquis et mue en un bloc conservateur faute d'une gauche crédible en mesure de renouveler sa vision du monde. Elle devient l'otage de forces politiques brouillant la responsabilité du puissant 1% oligarchique difficile à renverser. Ces forces de droite se radicalisant de plus en plus jusqu'au néofascisme leur offrent en pâture des boucs émissaires faciles à réprimer dont l'immigration racisée est le paratonnerre. Cette crispation conservatrice s'étend au maintien du mode de vie cristallisé dans la famille traditionnelle donc aux dépens des femmes, du moins de celles voulant se libérer de ce modèle, et de la plupart des LGBTQ+ qui ne s'y reconnaisse pas. Ainsi s'explique la relative paralysie politique des pays du vieil impérialisme vis-à-vis la myriade de soulèvements des pays du Sud depuis 2010 principalement impulsés par une jeunesse instruite et sans travail.

21. Les migrations une frontière ouverte avec une politique d'accueil intégrante au sein d'une société de plein emploi écologique et socialement utile.

La polycrise mondiale, dont l'axe d'empirement est l'envenimement exponentiel de la crise climatique, se décline tant en guerres devenant génocidaires comme en misère devenant majoritaire. Comme cette polycrise frappe davantage les pays du Sud déjà affaiblis par l'impérialisme soutenant des régimes militaro-répressifs à sa solde, elle démultiplie les migrations surtout vers d'autres régions du même pays et vers d'autres pays du Sud. C'est toutefois la minorité voulant émigrer au Nord, la plus jeune et entreprenante, qui chamboule la politique des pays du vieil impérialisme. Elle est pourtant un précieux apport de renouvèlement tant démographique que socio-économique. Au lieu d'un racisme austéritaire, il n'y faut qu'une politique d'accueil et d'intégration ce qui exige à l'interne une politique de plein emploi écologique adossée à une société du soin et du lien à décroissance matérielle.

Une telle politique internationaliste unifie le peuple-travailleur tant de facto que consciemment alors que le racisme ne le fait que de facto tout en le divisant socialement et politiquement. L'impossible blocage des frontières, qui n'est pas plus dans l'intérêt des écosocialistes que du patronat, ne fait que créer une masse de prolétaires sans droits corvéable à merci. Cette masse exclue mène inexorablement à l'abaissement des conditions de travail de toute la classe. Si par contre elle est incluse par une politique internationaliste, elle unit l'ensemble de la classe dans un combat commun contre le patronat et leurs gouvernements.

Cette unité combative crée les conditions d'une politique extérieure antiimpérialiste soutenant tant les luttes de libération nationale, y compris en armes s'il le faut, qu'une politique de développement socio-économique compensatoire de l'historique pillage écologique et de la surexploitation du peuple-travailleur en commençant par l'effacement de la dette extérieure publique et privée des pays du Sud.

En réaction à ce commenté programme de combat, les réalo-réalistes objecteront qu'on a autre chose à faire que de rêver en couleurs. Pourtant le besoin d'une alternative n'a jamais été aussi pressant. Chamboulé par le trumpisme auquel, sous le masque du nationalisme canadien, s'adapte le gouvernement Libéral fédéral, la CAQ, avec le PQ qui se prépare à prendre le relais, s'enlisent dans un trumpisme soft pervertissant à droite-toute un nationalisme qui a historiquement été progressiste depuis la Révolution tranquille. Qu'on y songe, la cause indépendantiste risque d'y périr corps et âme que ce soit à la suite de l'effondrement du bluff péquiste ou de sa troisième et dernière prise référendaire, ou pire encore, d'une improbable victoire d'un Québec indépendant réduit à une satrapie à la remorque du trumpisme.

Urgentes, certes, sont les luttes socio-économiques pour le logement et contre la vie chère tout comme l'impérieuse nécessité des luttes démocratiques contre le néofascisme anti-immigrant et anti-autochtone et ses guerres génocidaires. Ce n'est pas une excuse, ce que souhaitent patronat et gouvernements, pour balayer à l'arrière-scène l'impérieuse lutte écologique dont celle climatique, contradiction centrale du XXIe siècle. Elles doivent au contraire concrètement s'y articuler comme le propose ce programme de combat « Pour une société du soin et du lien en décroissance matérielle ». Ce programme en devient la lumière au bout du tunnel qui galvanise ces dures luttes défensives contre une droite qui perd toute retenue humaniste sous prétexte d'ultra-nationalisme, antichambre du fascisme, comme alternative suicidaire au néolibéralisme « austoritaire ».

La proposition de programme Solidaire à adopter au congrès du début novembre tente de noyer le poisson de la centralité de la crise climatique devenue la crise de la civilisation et même celle existentielle de l'humanité. Il s'affiche par son style technocratique et sa longueur comme programme de gouvernement, bien lointain, et non de combat. D'importants amendements concernant la décroissance et la socialisation viendront peut-être atténuer l'affaire mais sans changer la donne. D'autant plus que ces amendements sont ambigus. La décroissance y est présentée comme générale et non seulement matérielle mais sans lien avec une critique de la consommation de masse dont les piliers sont la « villa campagnarde » et l'auto solo. Le rapport avec la transformation de l'agriculture est absent. Aucune connexion n'est faite avec l'écoféministe société du soin et du lien. La différence entre socialisation et nationalisation reste floue surtout eu égard à la proposition principale.

Marc Bonhomme, 25 octobre 2025
www.marcbonhomme.com ; bonmarc@videotron.ca

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Les débats en cours au congrès de Québec solidaire sur l’actualisation du programme

29 octobre 2025, par Bernard Rioux — , ,
Le congrès de Québec solidaire, qui se tiendra à Québec les 7, 8 et 9 novembre prochains, vise essentiellement à réactualiser le programme du parti. Cette réactualisation se (…)

Le congrès de Québec solidaire, qui se tiendra à Québec les 7, 8 et 9 novembre prochains, vise essentiellement à réactualiser le programme du parti. Cette réactualisation se fait très rapidement. Alors que Québec solidaire avait mis dix ans à produire, dans une série de congrès, le programme actuel, les associations locales, les Comités d'actions politiques et les différentes instances du parti ont reçu le Cahier de propositions le 8 septembre. C'est à partir de ce cahier que les membres ont été invité·es à élaborer des amendements ou de nouvelles propositions. Ces dernières ont été traitées par un Comité de synthèse, qui a ensuite retourné le document aux membres le 23 octobre 2025. Les différentes délégations disposaient d'à peine plus de deux semaines pour prendre position. Ce n'était pas un mince travail, car le Cahier de synthèse compte 66 pages et les huit blocs suivants seront soumis à la discussion au congrès : 1. Économie et transition socioécologique ; 2. Habitation, énergie, ressources naturelles et travail ; 3. Santé et services sociaux ; 4. Fiscalité, famille, éducation et justice ; 5.Culture et démocratie ; 6. Indépendance et altermondialisme ; 7. Féminisme, identités sexuelles et genre, peuples autochtones ; 8. Immigration, inclusion et langue française. Les débats sont nombreux. Le travail à abattre est colossal. Le temps disponible pour une réflexion approfondie sur les différents enjeux sera sans doute insuffisant. Nous tentons ici d'identifier rapidement les principaux enjeux et leur importance, sans pouvoir, bien sûr, aborder toutes les propositions soumises au débat.

Bloc 1 — Économie et transition socioécologique

Le premier bloc articule une vision où la crise climatique et la transition socioécologique constituent la base d'un nouveau modèle économique. La thèse centrale du texte initial Programme actualisé) est que les dérèglements climatiques sont à la racine des crises multiples et qu'ils exigent un redéploiement des priorités économiques autour d'une « économie verte et solidaire ».

La proposition 1.3 (Option B) du CAP écologiste, du CAP Indépendance du Québec et de l'Association de Viau vise à radicaliser cette orientation en reliant explicitement l'effondrement de la biodiversité et la crise écologique à la logique capitaliste. Cet amendement incarne la ligne de rupture, car il identifie clairement la logique capitaliste comme cause de la destruction du vivant.

L'opposition entre les versions « coordination nationale » et « CAP écologiste » ne porte pas sur les constats écologiques, mais sur le niveau de confrontation avec le capitalisme. Alors que la version officielle reste centrée sur la protection et la préservation, la proposition 1.8, Option B, introduit la critique de la surproduction, du gaspillage et des industries destructrices (armes, obsolescence programmée, luxe). Ces propositions visent à inscrire explicitement le programme dans une logique de décroissance planifiée et de sobriété collective.

Sur le plan institutionnel, la tension principale réside entre une approche axée sur le développement de l'économie sociale et une approche de socialisation démocratique des grands secteurs économiques.

Plusieurs associations (1.13 – CAP écologiste, CAP Indépendance et NDG) réclament la remise en question de la propriété privée des grands moyens de production et la socialisation des monopoles stratégiques — notamment les banques, l'énergie et les grandes entreprises minières et forestières — sous contrôle populaire décentralisé. Cet amendement définit une ligne de rupture anticapitaliste, en opposition aux amendements plus modérés qui limitent la transformation à un élargissement du modèle coopératif ou collectif.

Le débat sur les critères à appliquer en cas de nationalisation illustre cette tension : d'un côté, une vision centrée sur des critères économiques (caractère stratégique des entreprises, capital nécessaire de l'État, échec du privé) ; de l'autre, une vision politique fondée sur la souveraineté populaire, l'emploi et la transition écologique (1.16). Les propositions les plus radicales plaident pour la nationalisation sans compensation, notamment dans les secteurs minier et énergétique, accompagnée d'un contrôle démocratique des travailleurs, des travailleuses et des citoyen·nes.

Les amendements sur l'entrepreneuriat (1.2.2) prolongent ce clivage : la version initiale tend à valoriser les PME comme moteur du développement local, tandis que les CAP écologiste et intersyndical dénoncent l'intégration du capital québécois aux logiques extractives et fossiles. Leurs propositions appellent à différencier les orientations économiques selon les secteurs (PME, grandes entreprises, capital extractif) et à nationaliser/socialiser le secteur industriel des grandes entreprises pour le mobiliser au service de la transition énergétique.

Enfin, les propositions sur la gouvernance territoriale (création de Conseils régionaux de transition) visent à décentraliser la planification écologique et à démocratiser les choix d'investissement. Elles introduisent une dimension nouvelle de planification démocratique régionale.

Bloc 2 — Habitation, énergie, ressources naturelles et travail

Le deuxième bloc relie les questions du territoire, de l'énergie et de l'habitation à celle de la souveraineté populaire sur les ressources. La thèse de fond est celle d'un habiter écologique et collectif du territoire, conciliant logement, biodiversité et aménagement démocratique. Les amendements introduisent des précisions importantes : protection de 30 % du territoire, création d'un service public de la biodiversité, reconnaissance juridique d'entités naturelles comme le fleuve Saint-Laurent. Ces propositions traduisent un déplacement vers une approche écocentrée du droit, où le vivant devient sujet de droit et non simple ressource.

Sur l'habitation, les divergences sont plus modestes : le débat se limite à des reformulations autour de la lutte contre la spéculation immobilière, de la régulation du marché locatif et de la part du revenu consacrée au logement (30 % ou 25 %). L'esprit général demeure celui du logement comme droit social, avec un accent sur les modèles communautaires, coopératifs et intergénérationnels.

C'est dans le domaine énergétique et des ressources naturelles que les clivages sont les plus nets. Les propositions du CAP écologiste et de Jean-Lesage appellent à la nationalisation complète du secteur énergétique, à la création de micro réseaux municipaux publics, au refus de toute relance nucléaire et à la socialisation des entreprises œuvrant dans les énergies fossiles. Elles insistent sur la planification industrielle et la réduction radicale de la consommation d'énergie. La version officielle, plus prudente, parle plutôt de revaloriser les énergies renouvelables et de renforcer la résilience du réseau, sans remettre en cause la structure de propriété.

Le même débat traverse la section sur les mines et forêts : plusieurs amendements demandent le passage sous contrôle démocratique, l'expropriation sans compensation des multinationales et la gestion publique des forêts par les travailleur·euses, les communautés locales et les Premières Nations. Ces propositions visent une véritable socialisation des ressources, alors que le texte de base reste dans une optique de régulation publique.

Les amendements introduisent aussi la reconnaissance des droits des Premières Nations et la cogestion territoriale comme conditions de la transition.

Enfin, sur le travail, les amendements au chapitre Humaniser le travail soutiennent une réduction immédiate du temps de travail à 35 heures, puis à 32 heures, avec maintien du salaire, égalité des droits pour le temps partiel et extension des congés parentaux. La transition socioécologique s'y lie à la reconquête du temps de vie, dans une perspective féministe et antiproductiviste.

Bloc 3 — Santé et services sociaux

Le troisième bloc renoue avec la tradition de la santé publique universelle et de la prévention sociale. Le texte de base affirme que la santé passe par la lutte contre la pauvreté et le renforcement des services de proximité, notamment les CLSC. Les amendements de Notre-Dame-de-Grâce introduisent une orientation plus interventionniste : interdiction graduelle de la publicité sur les produits nocifs (alcool, tabac, jeu, véhicules polluants), traduisant une volonté de réencadrer culturellement la consommation dans une optique de santé publique.

Les amendements les plus nombreux de ce bloc concernent la reconnaissance des médecines traditionnelles. Plusieurs options s'affrontent :
• certaines (Options A, E, F) veulent reconnaître les savoirs millénaires, notamment autochtones, dans une logique de sécurisation culturelle ;
• d'autres (Options B, G) insistent sur la validation scientifique et la réglementation de ces pratiques ;
• une dernière (Option D) exige l'approbation des autorités compétentes avant intégration au système public.

Ces divergences traduisent un clivage entre une approche pluraliste et décoloniale de la santé et une approche rationaliste et scientifique stricte. L'option B (Rouyn-Noranda) cherche un équilibre en intégrant ces pratiques sous évaluation publique — une forme d'ouverture contrôlée, innovante, sans rupture. Cette ligne propose un pluralisme responsable, tandis que celle de l'option la plus prudente (G) maintiendrait une santé publique plus conservatrice.

Bloc 4 — Fiscalité, familles, éducation et justice

Le texte original du Programme actualisé réaffirme la vision d'un État solidaire, fort et revitalisé, garant de la justice sociale et du financement adéquat des services publics. Le texte insiste sur la reconnaissance de l'action communautaire autonome, dont il entend respecter l'autonomie tout en assurant un financement stable à la mission des organismes. Plusieurs amendements soulignent le refus explicite de toute austérité, affirmant que l'investissement social n'est pas un luxe, mais une nécessité pour assurer la cohésion et la dignité collectives.

La section sur la fiscalité met l'accent sur une redistribution plus équitable des richesses et sur la lutte contre la pauvreté. En santé, le programme défend une approche globale centrée sur la prévention, l'accessibilité, la décentralisation, l'interdisciplinarité et l'universalité des soins, incluant un accès universel aux médicaments et une approche féministe et inclusive.

La réforme du filet social vise à assurer des services sociaux de qualité et accessibles, à revaloriser la protection de la jeunesse et à renforcer la sécurité résidentielle. La politique familiale proposée se veut inclusive, articulée autour de l'égalité dès la petite enfance, de la reconnaissance de la diversité des formes familiales et du droit de vieillir dans la dignité.

En matière d'éducation, QS réaffirme que l'égalité passe par un accès universel au savoir. La gratuité scolaire complète, de la petite enfance à l'université, fait l'objet d'un débat majeur : certaines propositions étendent la gratuité à tous les ordres d'enseignement, incluant la formation professionnelle et la francisation, tandis que d'autres insistent sur une priorisation progressive selon les capacités de l'État. Les discussions autour de la fin de l'école à trois vitesses témoignent d'une volonté commune d'unifier le réseau scolaire, mais des divergences subsistent sur le statut des écoles privées et sur les mesures concrètes pour garantir la réussite de toustes les élèves, notamment ceux et celles en difficulté (HDAA). Les amendements oscillent entre des formulations plus inclusives et d'autres plus normatives, sans opposition idéologique nette.

La section sur la justice est globalement consensuelle. Les modifications proposées portent surtout sur le rôle de la police : plusieurs contributions insistent pour que la force policière soit comprise comme un instrument de protection et non de répression, tout en reconnaissant les problématiques spécifiques vécues par les minorités racisées et nationales.

Bloc 5 — Culture et démocratie

Le programme réaffirme la vision d'une culture en commun, appuyée sur un réseau public de bibliothèques, de maisons de la culture et d'institutions locales ouvertes à la communauté. L'ajout d'une dimension de réutilisation du patrimoine bâti à des fins sociales et communautaires (logement social, hébergement d'organismes) reflète une conception de la culture ancrée dans le tissu vivant des collectivités plutôt que limitée à la conservation patrimoniale. Ces ajouts font consensus.

Sur le plan démocratique, Québec solidaire défend une réforme du mode de scrutin et de la carte électorale visant à renforcer l'équité et la représentation territoriale, tout en préservant l'indépendance des institutions électorales. Deux propositions concurrentes sur le droit de vote des personnes immigrantes cristallisent un clivage :

• la première (5.13, option A) l'accorde aux personnes ayant obtenu la résidence permanente depuis au moins deux ans ;
• la seconde (5.15, option B) l'étend aux personnes ayant déposé une demande de résidence permanente. Cette dernière est perçue comme plus inclusive.

Les sections sur la décentralisation et la laïcité reprennent les orientations du programme actuel. Un ajout important de Hull (5.18) condamne explicitement le détournement réactionnaire de la laïcité utilisé pour stigmatiser les minorités, notamment les femmes musulmanes, recentrant la laïcité sur ses fondements d'égalité et d'émancipation. Cet ajout se démarque de la rhétorique de la CAQ et du PQ en réaffirmant la laïcité inclusive et antiraciste de QS.

Bloc 6 — Indépendance et altermondialisme

Le chapitre sur l'indépendance articule une conception populaire, féministe et inclusive du projet de pays. Le texte du Programme actualisé propose d'associer l'ensemble des composantes sociales du Québec à la démarche constituante et de garantir les droits des personnes pendant la période de transition, incluant la protection des travailleuses et travailleurs fédéraux, des programmes sociaux et des statuts des personnes immigrantes.

Le débat majeur porte sur la composition et le mode de désignation de l'Assemblée constituante. Les propositions varient entre un tirage au sort, une élection au suffrage universel et des amendements qui proposent de ne pas se prononcer actuellement sur le sujet. La synthèse privilégie l'élection démocratique avec parité de genre et représentation proportionnelle de la diversité sociale, afin d'éviter la dépolitisation de l'exercice.

Les différentes options stratégiques pour la construction d'une majorité indépendantiste (A à F) ne reflètent pas de clivage de fond, mais des nuances d'expression. Elles convergent vers une vision de l'indépendance comme projet de société de rupture, anticapitaliste, anticolonial, écologique et démocratique, arrimé aux luttes sociales et aux mouvements populaires. L'enjeu principal demeure la manière de transformer la mobilisation sociale en force politique réelle. Présenter six options en discussion alors que celles-ci partagent la même orientation, comme cela se reflète dans les argumentaires, est difficilement compréhensible.

La dimension altermondialiste du Programme actualisé vise à inscrire un Québec indépendant dans un ordre mondial fondé sur la paix, la solidarité et la souveraineté des peuples. Les amendements principaux (CAP altermondialiste) renforcent cette orientation : l'option B maintient la ligne historique de QS, opposée à la participation à l'OTAN ou au NORAD et favorable à une refonte démocratique de l'ONU. Ce choix explicite marque une fidélité au pacifisme internationaliste du parti et rejette les formulations jugées trop vagues.

Bloc 7 — Féminisme, identités et peuples autochtones

Le Programme actualisé réaffirme la construction d'un Québec féministe et inclusif, intégrant la pluralité des genres. Les reformulations visent à actualiser le langage sans modifier la direction politique. L'amendement 7.4 (Jean-Lesage) introduit une rupture majeure : la reconnaissance de l'écoféminisme. En articulant patriarcat, capitalisme et destruction de la nature, cette proposition relie les luttes des femmes à la critique systémique de l'économie politique. Elle déplace le féminisme de l'égalité formelle vers une analyse de la reproduction sociale, du travail gratuit et de la domination violente — une vision révolutionnaire du care comme fondement du commun. Cette articulation entre féminisme, écologie et économie du soin renforce la cohérence du programme solidaire autour du prendre soin comme principe organisateur d'une société égalitaire.

Bloc 8 — Immigration, inclusion et langue française

Le bloc sur l'immigration met de l'avant une conception plurielle et inclusive du Québec, opposée à toute forme de racisme, de transphobie et de capacitisme. La proposition 8.6 (Comité de coordination national) est une proposition de rupture : elle critique les politiques migratoires dictées par le marché et redéfinit l'immigration dans une logique solidaire et planifiée, refusant la notion instrumentale de « capacité d'accueil ».

À l'inverse, la 8.8 (Hull) demeure purement quantitative et n'opère pas la rupture nécessaire avec la notion de capacité d'accueil.

Les propositions 8.11 à 8.13 convergent vers une intégration inclusive, mais c'est la 8.12 (CAP écologiste) qui maintient la dimension communautaire et territoriale. Enfin, la 8.15 (Jean-Lesage, CAP écologiste) défend la régularisation massive des sans-papiers, position de rupture démocratique fondamentale.

Les amendements précisent que la langue française est à la fois instrument démocratique et socle du projet collectif, et que l'État doit garantir à chacun·e les moyens de l'apprendre. En matière d'intégration, les propositions convergent vers un modèle régionalement différencié, mais centré sur le financement adéquat des organismes communautaires.

Une proposition importante, 8.15 (Jean-Lesage, CAP écologiste), défend la régularisation massive des sans-papiers et l'égalité de droits entre toutes les personnes résidant au Québec, consacrant ainsi la vision universaliste de QS d'une citoyenneté fondée sur la résidence et la participation plutôt que sur le statut administratif.

En somme

L'analyse des blocs 1 à 3 fait apparaître deux orientations divergentes :

1. Une orientation écosociale, qui privilégie la régulation publique, l'économie sociale et la transition progressive ;

2. Une orientation éco-socialiste de rupture, portée par plusieurs CAP (écologiste, indépendance, Jean-Lesage, Viau, etc.), qui prône la socialisation des secteurs stratégiques, la planification démocratique décentralisée et la confrontation explicite avec le capitalisme extractif.

Au niveau de son orientation économique et écologiste, le congrès de 2025 devra trancher entre une transition verte ou sa définition comme un parti de transformation anticapitaliste, démocratique et populaire de l'économie et de l'État québécois.

Les blocs 4 à 8 du Programme actualisé témoignent d'un resserrement du projet solidaire autour de trois axes :
1. Un État social fort, garant de la redistribution, de la justice et des services publics accessibles ;

2. Une démocratie inclusive et décentralisée, reconnaissant la pluralité nationale, culturelle et territoriale du Québec ;

3. Une indépendance populaire et altermondialiste, inséparable des luttes féministes, écologiques, antiracistes et autochtones.

Les divergences entre amendements dans les blocs 4 à 8 ne traduisent pas des ruptures idéologiques profondes, mais des choix significatifs entre des formulations techniques et d'autres plus militantes, entre la volonté de clarté stratégique et la prudence institutionnelle.

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Stanley Ryerson et la méthode d’un historien marxiste

28 octobre 2025, par Rédaction

Stanley Bréhaut Ryerson (1911-1998) demeure l’une des plus célèbres figures associées au Parti communiste du Canada (PCC). Alors que Tim Buck représente le dirigeant inébranlable et que Norman Bethune incarne l’internationalisme prolétarien – jusqu’au sacrifice ultime – la figure de Ryerson évoque l’intellectuel organique, théoricien et pédagogue du parti[1]. Pourtant, rien ne le destine à devenir une figure de proue du mouvement communiste. Ryerson nait dans une famille bourgeoise  ; son arrière-grand-père Egerton Ryerson a été un des architectes du système scolaire canadien au XIXe siècle alors que son père Edward Ryerson a été secrétaire de la Faculté de médecine et membre du sénat de l’Université de Toronto. Le jeune Stanley fréquente les meilleures écoles de la province et se destine à une carrière prometteuse, possiblement dans le domaine des lettres. C’est lors de ses années d’études à Paris (1931-1934[2]) qu’il découvre la pensée marxiste et qu’il adhère au communisme. À son retour au Canada, il s’implique dans les organisations de jeunesse du PCC, avant d’y occuper des fonctions de plus en plus importantes. Dès 1935, il est élu membre du comité central et nommé responsable du programme d’éducation. Dans les années suivantes, il coordonne diverses publications du parti, dont sa revue théorique National Affairs Monthly, et devient le représentant du PCC à la rédaction de la revue du Kominform[3], Pour une paix durable, pour une démocratie populaire. Dans les années 1960, il recentre ses efforts sur la recherche historique. Il quitte le PCC en 1971, tout en poursuivant une carrière à l’Université du Québec à Montréal (1970-1991).

En parallèle de son rôle de dirigeant et de ses tâches éditoriales, Ryerson élabore une théorie concernant la recherche historique et l’enseignement dans une perspective révolutionnaire. Il publie des livres importants sur l’histoire canadienne et le marxisme, rédige des articles sur l’approche matérialiste en histoire, met en place l’École nationale du parti et, plus largement, développe une méthode pédagogique novatrice. Celle-ci mobilise l’histoire dans un dessein heuristique, afin de développer la conscience de classe du prolétariat et de contribuer au processus révolutionnaire. Le développement de cette méthode se fait en plusieurs temps, d’abord par l’appropriation de l’épistémologie marxiste et par ses premières recherches, notamment sur les Patriotes de 1837-1838. Ryerson se demande alors consciemment quel rôle l’histoire peut jouer pour comprendre notre situation et pour produire des effets politiques. Au tournant des années 1930-1940, il met en place, avec l’aide de Margaret Fairley, un cursus d’histoire marxiste destiné aux militants et militantes du parti. Enfin, les deux camarades imaginent le projet d’une «  histoire du peuple  » du Canada, qui sera en partie réalisée par Ryerson dans ses livres The Founding of Canada (1960) et Unequal Union (1968). C’est de cet ambitieux programme que le présent article souhaite rendre compte, avec l’espoir d’en ranimer l’esprit, sinon la lettre.

Matérialisme et recherche historique

Comme on le sait, le marxisme se fonde sur un certain nombre de principes analytiques (matérialisme historique, critique de l’économie politique) et de conceptions politiques (lutte des classes, révolution prolétarienne) en mesure d’expliquer le régime capitaliste d’exploitation et d’indiquer une voie de dépassement, nommément par la collectivisation des moyens de production, puis le communisme. Dans cette théorie, l’étude de l’histoire occupe une place centrale pour comprendre le monde tel qu’il s’impose à nous et pour fournir les outils de sa critique. Plus précisément, la conception matérialiste de l’histoire, ou le matérialisme historique, met en valeur l’importance des rapports de production dans la structuration d’une société lors d’une époque donnée. Elle indique la place déterminante de l’économie, sans pour autant nier le rôle des acteurs humains, mais en réfutant la transcendance des idées. Cette approche montre comment l’action politique, pour s’avérer concluante, doit transformer les rapports économiques qui existent entre les humains.

L’ensemble de ces rapports [de production] forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s’élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale. […] Le changement dans les fondations économiques s’accompagne d’un bouleversement plus ou moins rapide dans tout cet énorme édifice. Quand on considère ces bouleversements, il faut toujours distinguer deux ordres de choses. Il y a le bouleversement matériel des conditions de production économique. On doit le constater dans l’esprit de rigueur des sciences naturelles. Mais il y a aussi les formes juridiques, politiques, religieuses, artistiques, philosophiques, bref les formes idéologiques, dans lesquelles les hommes prennent conscience de ce conflit et le poussent jusqu’au bout[4].

C’est cette méthode que Stanley Ryerson découvre à Paris durant l’année scolaire 1931-1932 et qui conditionne son programme de recherche, puis d’éducation[5]. En plus des ouvrages de Marx, Ryerson accède à la riche littérature publiée par le Bureau d’éditions et les Éditions sociales, deux organes officiels du Parti communiste français (PCF). Ces éditeurs, qui impriment une soixantaine de titres annuellement au début des années 1930, bâtissent leur catalogue autour de la théorie marxiste et de l’histoire[6]. Ryerson connait durant son séjour parisien l’un des ouvrages les plus importants pour la formation militante d’alors, La théorie du matérialisme historique (Nicolas Boukharine, 1921), traduit et publié en français par les Éditions sociales en 1927. Ce livre systématise la théorie marxiste concernant l’approche scientifique, la dialectique, les études historiques et la lutte des classes. Lors d’un deuxième séjour universitaire à Paris (année scolaire 1933-1934), Ryerson participe à l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires (AEAR) où il rencontre notamment Paul Vaillant-Couturier et divers auteurs, dont Henri Barbusse. Ce dernier codirige aussi les activités de l’Université ouvrière de Paris (1932-1939) qu’il fait découvrir à Ryerson. Cette institution offre une véritable éducation aux ouvriers en vue d’en faire des cadres compétents du parti, incluant un programme nettement plus poussé que l’habituelle agitation-propagande. L’exercice est un succès puisqu’on dénombre plus de 2 100 inscrits et inscrites pour l’année 1933-1934[7].

De retour au Canada, Ryerson possède une solide formation théorique concernant le marxisme et la conviction que l’histoire peut et doit jouer un rôle central dans un programme pédagogique à vocation révolutionnaire. Il désire mettre ses connaissances au service des femmes et des hommes militants et travailleurs, suivant un modèle inspiré de l’Université ouvrière, ce qu’il peut réaliser en tant que nouveau directeur de l’éducation au sein du PCC et comme participant à l’Université ouvrière de Montréal, de tendance communiste libertaire[8]. Le projet de Ryerson comprend deux volets complémentaires  : étudier l’histoire du Canada et s’en servir comme outil politique. C’est ce qu’il indique dans l’avant-propos de son premier ouvrage, intitulé 1837, The Birth of Canadian Democracy  : «  Ce travail doit servir de point de départ à une entreprise qui n’a que trop tardé  : l’analyse, du point de vue du marxisme, de l’histoire de notre pays. […] Puissent ces pages servir à renforcer la conviction et la compréhension des Canadiens, dépositaires d’un héritage très précieux de lutte et de liberté  ; un héritage qui ne sera pleinement réalisé que sous le socialisme, lorsque l’exploitation, le besoin et l’insécurité auront été bannis du sein de notre peuple[9]  ». Ce projet se poursuit et se précise dans les années suivantes, avec l’aide de Margaret Fairley, tant par des publications que par l’entremise des écoles du PCC destinées aux cadres ou au grand public.

Exposer «  la véritable histoire de notre pays  »

Dans l’objectif de rédiger une histoire émancipatrice du Canada, Stanley Ryerson propose un certain nombre de principes méthodologiques. Il décide de recourir aux témoignages des travailleuses et des travailleurs eux-mêmes (principalement par l’entremise des journaux ouvriers), de centrer son histoire sur les classes laborieuses, d’adopter une approche résolument matérialiste et, enfin, de souligner la dialectique entre les facteurs économiques et politiques. Bien qu’il inscrive son travail dans une perspective atlantique, il repère aussi des thèmes prépondérants pour l’histoire canadienne, dont la transition inachevée du féodalisme au capitalisme, la construction de la confédération par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent et les oppressions nationales. Ces éléments impliquent de faire une histoire qui intègre la lutte des classes aux questions coloniales-nationales. Le projet se cristallise en décembre 1946, lors d’une conférence organisée par la National Affairs Monthly. Ryerson y présente une synthèse de l’historiographie canadienne et souligne la différence entre les perspectives bourgeoise et marxiste, la première évacuant la lutte des classes assumée par la seconde. Surtout, on décide de procéder à des recherches collectives et personnelles sur plusieurs sujets, ce qui mène à nombre de publications dans les années suivantes. Ryerson doit s’occuper de l’histoire sociale et politique, alors que Margaret Fairley, qui vient de publier une anthologie de textes progressistes intitulée Spirit of Canadian Democracy[10], poursuit son travail sur la littérature. D’autres militants et militantes prennent des engagements afin de réaliser le programme de recherche du parti, dont Tim Buck qui publie une étude sur les structures du pays (Canada, The Communist Viewpoint, 1948[11]) et Rebecca Buhay qui codirige les écoles du parti[12].

C’est pourtant Ryerson qui réalise la plus impressionnante recherche découlant de la rencontre de 1946, en rédigeant une «  histoire du peuple  » au Canada. Fort de diverses études préliminaires pour des livres ou des cours, il consacre une grande partie de son énergie dans les années 1950 à rédiger le premier volume de son histoire qui parait en 1960 sous le titre The Founding of Canada. Beginnings to 1815[13]. Dans la mesure où plusieurs contretemps, notamment dus à son militantisme, l’ont empêché de recourir massivement aux sources primaires, Ryerson se base principalement sur des témoignages publiés et produit un essai d’interprétation, dans une perspective à la fois matérialiste et engagée. Cette approche ne l’empêche pas de réaliser une œuvre remarquable, à la jonction de la philosophie de l’histoire et d’un recadrage inédit quant aux sujets historiques. Il est le premier à consacrer une large part de son travail exclusivement aux peuples autochtones[14]. Plus largement, ce sont les masses populaires qui intéressent Ryerson, et non les élites françaises ou britanniques. Les questions nationales sont elles-mêmes traitées à l’aune de l’oppression ou de l’exploitation qu’elles impliquent. Le colonialisme est pensé en fonction de la dépossession, puis de la relégation qu’il entraine pour les peuples autochtones, alors que la Conquête de 1763 est considérée en regard de la reconfiguration des structures d’exploitation qui affecte notamment les populations francophones. Dans tous les cas, les évolutions économiques n’excluent jamais l’agentivité politique, surtout celle des classes laborieuses.

Le deuxième volume de l’histoire du Canada de Ryerson, intitulé Unequal Union, parait en anglais en 1968, puis en français (sous le titre de Capitalisme et confédération) en 1972[15]. Dans cet ouvrage, Ryerson aborde directement la transition du féodalisme au capitalisme, les luttes démocratiques des Patriotes (1837-1838), la naissance de la classe ouvrière, la construction du Canada contre la volonté populaire et, enfin, les résistances ouvrières et autochtones face à la nouvelle confédération. Ce maitre-ouvrage est l’occasion pour Ryerson de mobiliser les sources qu’il accumule depuis plus de trente ans et d’offrir une histoire intégrée du XIXe siècle, qui démontre comment l’État canadien s’est constitué contre les désirs démocratiques des populations, et ce, au profit de la bourgeoisie anglophone de la vallée du Saint-Laurent. C’est également l’occasion pour Ryerson de signaler la filiation entre les luttes démocratiques passées et le projet révolutionnaire qu’il défend. Par l’entremise des journaux et des écrits des acteurs (Patriotes, ouvriers, militantes et militants syndicaux et socialistes, etc.), l’auteur construit un récit vivant, aussi informé que plaisant à lire. Les courts chapitres permettent une lecture facile, créant un outil d’érudition autant que de pédagogie populaire. Plusieurs des sections peuvent être étudiées indépendamment, afin de servir pour des cours destinés au grand public. Dans l’ensemble, Unequal Union remplit tous les critères qui importent pour Ryerson  : l’approche matérialiste, la centralité du peuple, la lutte des classes, l’accessibilité du récit et, enfin, sa portée pédagogique et politique[16].

Dans les deux volumes parus de son «  histoire du peuple  »[17], Ryerson adopte la méthode du matérialisme historique, dont il présente sa vision en postface de l’ouvrage de 1960  : «  Contrairement à ce que veut une erreur très répandue, le marxisme n’est pas un déterminisme économique. Le marxisme maintient que ce sont les êtres humains qui font leur histoire, avec leur travail, leurs luttes et leurs rêves, que tout cela est compréhensible et a un sens quand on le replace dans son véritable cadre  : la domination progressive de l’être humain sur les forces de la nature, et la succession des systèmes sociaux qui ont marqué, l’un après l’autre, les étapes de cette progression[18]  ». Cette posture le place en porte-à-faux avec l’interprétation nationaliste (École de Montréal) comme avec l’interprétation économiste (Harold Innis, École de Québec) de l’histoire canadienne. La première tendance préconise une lecture basée sur l’affrontement entre les «  races  » française et anglaise en Amérique. Elle est répandue dans le monde anglophone depuis le rapport de Lord Durham (1839), tout en fondant les analyses de l’École historique de Montréal, dont les principaux représentants sont l’abbé Lionel Groulx et Michel Brunet. La deuxième tendance, quant à elle, réduit l’histoire à ses aspects économiques. Pour Harold Innis, la succession des ressources exploitées (poisson, fourrure, bois, blé, etc.) est l’élément déterminant pour comprendre les évolutions du Canada, alors que pour les tenants de l’École historique de Québec (Marcel Trudel, Fernand Ouellet), le niveau d’avancement du Canada à une période donnée est déterminé principalement par le degré de pénétration du libéralisme économique et du capital marchand. Bien que Ryerson s’intéresse à la fois aux facteurs nationaux et économiques, il conteste tout réductionnisme, en insistant sur la dialectique entre l’économie et la politique, ainsi que sur l’agentivité des classes populaires dans la mécanique du progrès social[19].

En plus des réflexions propres à l’histoire canadienne dans l’œuvre de Ryerson, il est important de rappeler que sa méthode et ses découvertes s’inscrivent dans un cadre plus large. Pour l’historien, le matérialisme historique est une approche scientifique à portée universelle, qui s’appuie sur les données de l’histoire mondiale dans laquelle se déploient les réalités nationales. L’histoire proposée par Ryerson innove donc par ses allers-retours entre les réalités métropolitaines et coloniales (comme dans Les origines du Canada) ou par son inscription des rébellions des Patriotes dans le contexte des révolutions atlantiques (vers 1775-1840). Pareillement, son étude de la naissance du prolétariat au Canada et de l’exacerbation de la lutte des classes au courant du XIXe siècle s’inscrit dans le contexte mondial d’affirmation du capitalisme, bientôt confronté au mouvement socialiste. Le passage du général au particulier découle d’une approche dialectique proprement marxiste, tout en assumant une forme d’irréductibilité d’un terme à l’autre, comme dans le rapport entre l’économie et la politique. La conséquence la plus importante de ce cadrage sur les recherches de Ryerson est probablement le fait de refuser une explication monocausale du développement du capitalisme, qu’elle soit endogène ou exogène. Enfin, comme nous l’avons vu, l’épistémologie globale de Ryerson lie le passé et le présent ou, plus précisément, effectue un retour vers le passé pour mieux décoder et transformer le présent. Cette relation ne réduit pas pour autant l’histoire aux nécessités contemporaines, mais reconnait sans fard qu’elle est écrite par les humains du présent pour servir leur dessein, nommément celui du socialisme pour Ryerson[20].

Bien qu’elle demeure exceptionnelle dans l’historiographie canadienne, l’approche de Ryerson fait écho à l’historicisme de plusieurs penseurs anglo-saxons marxistes de sa génération, au premier rang desquels se trouvent Christopher Hill, Eric Hobsbawm et Edward P. Thompson. Le parcours intellectuel et militant de ce dernier rappelle, sur bien des plans, celui de Ryerson. En effet, Thompson réalise initialement son travail d’historien au sein du Parti communiste de Grande-Bretagne (PCGB), où il cofonde le Communist Party Historians’ Group (Groupe des historiens du Parti communiste) en 1946[21]. Celui-ci comprend d’ailleurs l’historien Maurice Dobb, dont Ryerson s’inspire ouvertement. Leur objectif est de mettre en valeur une tradition populaire radicale pour inspirer les pratiques politiques contemporaines, et ce, par une réécriture de l’histoire britannique dans une perspective matérialiste, centrée sur les classes populaires, et donc en rupture avec les récits politiques classiques dédiés aux prétendus «  grands hommes  ». La contribution la plus riche à ce programme est offerte par Thompson dans son ouvrage The Making of the English Working Class publié en 1963[22]. L’historien y présente un récit détaillé de l’émergence du prolétariat sur fond de transition vers le capitalisme, avec une attention particulière pour la contradiction qui s’amplifie entre les ouvriers et les bourgeois. Il met aussi de l’avant les luttes sociales afin d’en montrer les potentialités inachevées. «  La parenté de [l’œuvre de Ryerson] avec celle de Christopher Hill et celle d’E.P. Thompson, notamment, est manifeste à la fois par l’importance accordée à la dimension empirique, par le soin apporté à la connaissance de l’historiographie courante, comme aussi par la volonté de fonder théoriquement l’analyse sur les concepts fondamentaux du matérialisme historique, soit l’interaction entre forces productives et rapports de production, et le caractère fondateur des luttes de classes[23].  »

Enfin, pour revenir à Ryerson, il est à noter que l’interprétation novatrice qu’il propose a certainement eu des retombées majeures sur l’historiographie canadienne postérieure, notamment en ce qui concerne l’importance accordée au républicanisme des Patriotes, à la construction foncièrement antidémocratique de la fédération canadienne ou au rôle des luttes populaires dans l’obtention de mesures progressistes tout au long du XIXe siècle. Pourtant, cette influence est rarement évoquée par les universitaires qui ne trouvent peut-être pas de bon ton de reconnaitre leur dette envers un historien marxiste et révolutionnaire. Cette mésestime universitaire demeure néanmoins secondaire en regard des objectifs fixés par Ryerson. Comme il l’énonce dès 1947  : «  Notre étude théorique portera ses fruits dans la mesure où elle fusionnera avec les tâches pratiques de la lutte. […] Nous traitons de la véritable histoire de notre pays pour armer et pour inspirer le camp du peuple dans la bataille contre le fascisme en Amérique, et pour aider à faire avancer la lutte pour un Canada socialiste[24]  ». Pour le dirigeant marxiste, c’est l’éducation qui permet cette jonction entre la théorie et la pratique.

Une pédagogie révolutionnaire

En plus de son travail d’historien, Ryerson est fort préoccupé par l’éducation et la politique. Ses premiers articles, publiés au printemps 1933, s’intitulent «  Education and the proletarian path[25]  » et «  The canadian student movement[26]  ». Ryerson y aborde les inégalités profondes qui gangrènent le système d’éducation canadien, lequel sert aussi de relais à l’idéologie bourgeoise. En sens contraire, le militant appelle de ses vœux le développement d’une école dédiée aux intérêts du prolétariat. Avec sa nomination comme directeur du programme d’éducation du PCC en 1935, puis comme responsable national de la formation au sein du Parti ouvrier progressiste (organisation paravent du PCC) en 1943, Ryerson peut mettre en place des programmes de formation et une pédagogie qui répondent à ses desseins révolutionnaires. Pour ce qui est de l’éducation auprès des masses, il s’inspire des universités ouvrières de Paris et de Montréal où il a donné des conférences[27]. Pour ce qui est des cours plus avancés, destinés aux militants et militantes communistes ou syndicaux, il élabore un cursus influencé par les formations soviétiques et françaises, tout en prenant soin de l’adapter au contexte canadien. Le document de base qui sert à l’ensemble des programmes éducatifs est un petit livre publié en 1946 par Ryerson, intitulé A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism[28]. Comme son titre l’indique, l’ouvrage présente les fondements de l’approche marxiste, à savoir la contradiction entre le capital et le travail, le stade monopoliste de l’économie, l’impasse du réformisme, la nécessité d’une révolution prolétarienne et un aperçu du socialisme. Il est intéressant de noter que l’ouvrage applique la méthode du matérialisme historique tout au long des sujets traités, avant de le définir seulement à l’antépénultième chapitre. L’objectif est de montrer comment cette méthode permet de traiter avec justesse des problèmes réels avant de l’exposer de manière théorique.

Ryerson met aussi en place, avec l’aide de Rebecca Buhay, l’École nationale de formation (ÉNF), dont la principale activité consiste en un programme d’études de trois mois, à temps plein, offert chaque été aux cadres du PCC. Comme le rappelle un participant  : «  Les diverses écoles du parti, en particulier l’École nationale de formation, offraient la possibilité de surmonter le manque de considération pour la théorie, ou peut-être la crainte qu’on en avait fréquemment, dans un parti où les membres, souvent peu instruits, étaient plutôt orientés vers l’action[29]  ». Les cours sont pourtant exigeants, comprenant une étude des textes fondamentaux de Marx et d’Engels, y compris l’ensemble du Capital (Livre 1), huit textes de Lénine et deux de Staline, l’histoire du Parti communiste de l’Union soviétique, des ouvrages de Tim Buck et de Stanley Ryerson, ainsi que des dossiers publiés par la National Affairs Monthly. Ces lectures servent de prémisses à de longues discussions collectives sur les textes afin d’en saisir pleinement le contenu et l’utilité pour l’action politique. «  Il y avait aussi des ateliers portant sur différents sujets comme parler en public, réaliser une émission radio de cinq minutes, les slogans, la rédaction de tracts, les étapes d’organisation d’une campagne[30].  » L’ensemble vise à consolider la connaissance des participants et des participantes quant au marxisme-léninisme, à la situation mondiale et canadienne, aux nécessités politiques dans le contexte d’après-guerre et au socialisme, afin de stimuler l’action militante. Finalement, la formation comprend une réflexion critique sur l’activité des personnes présentes dans l’objectif qu’elles s’améliorent, la fameuse pratique de la critique et de l’autocritique.

Le rôle de l’historien professeur rappelle encore l’approche d’Edward Thompson qu’un commentateur décrit ainsi  : «  Comme enseignant, il ne cesse d’ailleurs de proclamer que son but est de former des révolutionnaires. […] L’enseignement acquiert pour lui une dimension politique puisqu’il s’agit d’apprendre aux travailleurs à ne pas avoir honte de leur origine tout en leur offrant les moyens de se réapproprier leur passé. Mais Thompson ne veut pas seulement former des militants conscients et instruits, il entend également apprendre d’eux et approfondir sa connaissance intime du monde ouvrier[31]  ». On trouve chez Ryerson une même connexion entre la recherche historique et le travail pédagogique auprès des prolétaires, qui débouche sur une communauté d’intérêts mutuellement bénéfiques. En effet, le théoricien comme les ouvriers conscients et les militants aguerris convergent dans une même direction  : la volonté de faire valoir les intérêts des classes laborieuses aux dépens de ceux des bourgeois. Pourtant, l’unité de pensée et d’action de l’ensemble de la classe ouvrière n’est pas gagnée d’avance, ni même nécessaire, ce qui prouve l’importance du travail de réflexion, de rédaction, de diffusion et d’éducation. Le marxisme de Ryerson fait le pari que les conditions objectives – nommément la contradiction entre le capital et le travail – offrent un terreau fertile pour de telles pratiques sociales et politiques. C’est cette mentalité qui structure le travail éducatif de Ryerson et qu’il tente de transmettre dans le document Notes on How to Study for Students Group Leaders (1946). Il y préconise l’étude personnelle et collective, ainsi que la mise à l’épreuve des apprentissages à l’aune des enjeux concrets que rencontrent les participantes et les participants.

Ryerson poursuit son travail de réflexion et d’éducation au Centre d’études marxistes à Toronto qu’il dirige de 1960 à 1969, ainsi que comme directeur de la revue Marxist Quarterly (1962-1966). Parallèlement à ses études historiques, il cherche à repenser le cadre d’action socialiste en regard des reconfigurations socioéconomiques des années 1960. C’est dans ce contexte qu’il publie le second volume de son histoire du Canada intitulé Unequal Union (1968), ainsi que plusieurs textes sur la démocratie dans le mouvement socialiste et l’avenir politique du Québec. Ces prises de position précipitent la rupture entre Ryerson et la direction du PCC, amenant l’historien à démissionner du comité central en 1969, puis à quitter le parti en 1971. Cela dit, Ryerson demeure attaché à la méthode qu’il a développée et appliquée tout au long de sa vie, comprenant la recherche et l’éducation dans un objectif de transformation sociale. C’est pourquoi il choisit de se joindre au corps professoral de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 1970 et d’y faire carrière jusqu’à sa retraite en 1991. En effet, cette université a pour vocation de démocratiser l’accès aux études supérieures et d’encourager l’esprit critique des jeunes générations. Ryerson contribue à cette mission en proposant des cours sur le marxisme et l’histoire canadienne. Dans le même sens, il participe à plusieurs projets collectifs ayant une portée politique, dont le plus connu est l’ouvrage Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). 150 ans de luttes, copublié par deux centrales syndicales, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) et la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ), devenue la Centrale des syndicats du Québec (CSQ). À l’orée du troisième front commun intersyndical du secteur public, l’objectif de cette publication est clair  : «  Il faut absolument que le mouvement ouvrier québécois retrouve la mémoire collective de ses actions et luttes passées, cette mémoire qui permet de mieux continuer le combat, aujourd’hui, en tirant les leçons des combats d’hier[32]  ».

* * *

De nos jours, face à l’exacerbation des dangers causés par le capitalisme – la crise écologique, la vie chère, le retour du fascisme – il est temps de renouer avec la méthode mise de l’avant par Ryerson et ses camarades dans les années 1930 et 1940. En ce sens, l’élaboration d’un programme de recherche incluant des études historiques, économiques et politiques, établi officiellement et dont un certain nombre de personnes auraient pour tâche la réalisation, semble une base prometteuse. De même, il est temps de réfléchir à la création d’institutions de formation rigoureuses destinées à augmenter la conscience de classe des travailleurs et des travailleuses, et à contribuer à la lutte pour l’égalité. À la manière du PCF ou du PCC, la constitution d’écoles pour les militants et les militantes, ainsi que d’universités populaires, permettrait de consolider nos pratiques et d’élargir notre mouvement. Un tel projet, visant à refonder notre approche théorique et à lancer un ambitieux réseau d’éducation politique, doit être l’œuvre d’une large coalition des forces progressistes. Il est dorénavant nécessaire si nous voulons être en mesure de comprendre, d’attaquer et de dépasser le système d’exploitation capitaliste. «  En luttant pour ce changement fondamental, les communistes expriment les aspirations d’un grand nombre de Canadiens qui rêvent d’une société nouvelle, libérée de l’exploitation et fondée sur les principes de la justice sociale[33].  »

Par Alexis Lafleur-Paiement, doctorant en philosophie politique et chargé de cours à l’Université de Montréal, membre du collectif Archives Révolutionnaires


  1. Sur la vie et l’œuvre de Ryerson, on consultera Robert Comeau et Robert Tremblay (dir.), Stanley Bréhaut Ryerson, un intellectuel de combat, Hull, Vents d’Ouest, 1996, ainsi que Gregory Kealey, «  Stanley Bréhaut Ryerson  : intellectuel révolutionnaire canadien  » et «  Stanley Bréhaut Ryerson  : historien marxiste  », dans Robert Comeau et Bernard Dionne (dir.), Le droit de se taire. Histoire des communistes au Québec, Montréal, VLB Éditeur, 1989, p. 198-241 et 242-272.
  2. Plus précisément, Ryerson séjourne à Paris une première fois pour l’année scolaire 1931-1932, puis une seconde fois pour l’année scolaire 1933-1934.
  3. Le Kominform, le Bureau d’information des partis communistes, 1947-1956, centralise les activités des partis alliés de l’URSS après la Deuxième Guerre mondiale.
  4. Karl Marx, «  Avant-propos à la Critique de l’économie politique  » (1859) dans Œuvres. Économie, tome 1, Paris, Gallimard, 1965, p. 272-273.
  5. Aux influences françaises, il faut ajouter celle de Bill Sparks qui anime un groupe d’études au sein du PCC, auquel participe Ryerson en 1932-1933. Voir Andrée Lévesque, «  Les années de formation du militant  », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 26.
  6. Le Bureau d’éditions publie principalement les brochures et les rapports du PCF, alors que les Éditions sociales traduisent et diffusent la documentation du mouvement communiste international. Voir Marie-Cécile Bouju, «  Les maisons d’édition du PCF, 1920-1956  », dans Nouvelles Fondations, no 7-8, 2007, p. 260-265.
  7. Simon Godard, «  Faire l’économie de la révolution  », dans Danièle Fraboulet et Philippe Verheyde (dir.), Pour une histoire sociale et politique de l’économie, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2020, p. 409-421. Les statistiques de fréquentation de l’Université ouvrière de Paris figurent dans le tableau 1.
  8. L’étude la plus complète à ce sujet est celle de Mathieu Houle-Courcelles, Ni Rome, ni Moscou  : l’itinéraire des militants communistes libertaires de langue française à Montréal, thèse de doctorat, Université Laval, 2020, p. 155-244. Ryerson a participé à cette initiative en présentant des conférences.
  9. Stanley Ryerson, 1837, The Birth of Canadian Democracy, Toronto, Francis White Publishers, 1937, p. 10-11 (notre traduction).
  10. Margaret Fairley, Spirit of Canadian Democracy, Toronto, Progress Books, 1946.
  11. Tim Buck, Canada, The Communist Viewpoint, Toronto, Progress Books, 1948.
  12. Sur cette conférence et ses implications, voir Stephen Endicott, «  Les années torontoises, 1943-1969  », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 49.
  13. Stanley Ryerson, The Founding of Canada. Beginnings to 1815, Toronto, Progress Books, 1960. L’ouvrage est traduit sous le titre Les origines du Canada, Montréal, VLB Éditeur, 1997.
  14. Les six premiers chapitres du livre traitent des sociétés autochtones avant l’arrivée des Européens au Canada.
  15. Stanley Ryerson, Unequal Union. Confederation and the Roots of Conflict in the Canadas, 1815-1873, Toronto, Progress Books, 1968. La version revue et augmentée publiée en français en 1972 a récemment été rééditée sous le titre Capitalisme et confédération, Montréal, M Éditeur, 2024.
  16. Pour une réflexion plus poussée sur le contenu de l’ouvrage, nous nous permettons de renvoyer à notre préface (coécrite avec Nathan Brullemans) dans Ryerson, Capitalisme et confédération, 2024, op. cit., p. 7-29.
  17. Le troisième et dernier volume prévu, qui devait couvrir grosso modo la période de 1873 à 1970, n’a jamais été rédigé. Nous n’avons pas trouvé d’explication à ce sujet, mais la rupture entre Ryerson et le PCC en 1971 y est sûrement pour beaucoup.
  18. Ryerson, Les origines du Canada, 1997, op. cit., p. 373.
  19. Ryerson revient à plusieurs reprises sur les critiques qu’il oppose aux interprétations nationalistes et économistes étroites, notamment dans Capitalisme et confédération, 2024, op. cit., p. 41-43 et 481-500.
  20. Pour une réflexion sur les dynamiques à l’œuvre dans la pensée historique de Ryerson, voir Jean-Paul Bernard, «  Stanley B. Ryerson, historien  », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 93-102.
  21. Thompson est un des principaux animateurs du groupe de 1946 à 1956, avant de quitter le PCGB afin de protester contre l’invasion de la Hongrie par l’URSS.
  22. Edward Thomspon, The Making of the English Working Class, Londres, Victor Gollancz, 1963. Le livre a été traduit sous le titre La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 1988.
  23. Jean-Marie Fecteau, «  Classes, démocratie, nation. La transition au capitalisme chez Stanley B. Ryerson  », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 237.
  24. Stanley Ryerson, «  Marxism and the writing of canadian history  », dans National Affairs Monthly, vol. 4, no 2, février 1947, p. 51 (notre traduction).
  25. Stanley Ryerson, «  Education and the proletarian path  » (deux parties), dans Masses, vol. 1, no 8, mars-avril 1933 et no 9, mai-juin 1933.
  26. Stanley Ryerson, «  The canadian student movement  » (deux parties), dans The Young Worker, 17 avril 1933 et 13 mai 1933.
  27. L’Université ouvrière de Montréal (1925-1935) diffuse de la littérature révolutionnaire tout en présentant régulièrement des conférences et des causeries. Ses activités se poursuivent sous d’autres noms en 1936-1937, avant sa disparition définitive. Par contre, elle n’offre pas un véritable cursus d’études comme son pendant parisien ou les écoles du PCC.
  28. Stanley Ryerson, A World to Win. An Introduction to the Science of Socialism, Toronto, Progress Books, 1950 [1946]. L’édition de 1950 est une version révisée et augmentée de celle de 1946.
  29. Stephen Endicott, «  Les années torontoises, 1943-1969  », dans Comeau et Tremblay, 1996, op. cit., p. 50.
  30. Ibid., p. 52.
  31. François Jarrige, «  Edward P. Thompson, l’historien radical  », préface dans Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise, Paris, Seuil, 2012 [1988], p. IX-X.
  32. Collectif, Histoire du mouvement ouvrier au Québec (1825-1976). 150 ans de luttes, Montréal, CSN et CEQ, 1979, p. 8.
  33. Pour un Canada socialiste. Le programme du Parti communiste du Canada, Toronto, Progress Books, 1960, p. 31. Ryerson a été un des principaux rédacteurs de ce programme en tant que membre du comité central du parti.

 

ÉROS CRÉATIF de Stéphane Crête En librairie le 11 novembre

28 octobre 2025, par Stéphane Crête — , ,
L'auteur se met à nu sur sa quête spirituelle et sexuelle, en lien avec la création. Éros créatif retrace le parcours d'un homme en quête de sens dans sa vie sexuelle. À (…)

L'auteur se met à nu sur sa quête spirituelle et sexuelle, en lien avec la création.

Éros créatif retrace le parcours d'un homme en quête de sens dans sa vie sexuelle. À travers quinze tentatives d'écriture — essais, récits, contes ou fictions —, Stéphane Crête explore les multiples visages de l'éros et sa rencontre possible avec le mystère, la créativité, la spiritualité et la liberté intérieure.

Chaque texte est suivi d'une réflexion sur le processus d'écriture, les résistances rencontrées et les tabous soulevés. Ce livre témoigne ainsi d'un double cheminement : celui d'une parole qui cherche à émerger, et celui d'une sexualité qui se veut plus consciente, créative et libre des conditionnements.

Nourri par la pensée queer, le tantrisme, la psychologie archétypale et le mythe du héros, Éros créatif propose une voie originale pour réinventer notre rapport à l'intimité et au désir.

Un ouvrage à la fois sensible, drôle et lucide, destiné à toutes celles et ceux qui souhaitent remettre du sens, de la beauté et de la liberté dans leur vie sexuelle.


L'auteur

Artiste bien connu du grand public pour ses rôles à la télé et au cinéma, Stéphane Crête est également auteur, enseignant et ritualiste. En plus d'avoir publié plusieurs textes de théâtre, sa bibliographie compte également le recueil Bien faire et se tenir en joie (Somme toute, 2023) et l'essai Marquer le temps, entre profane et sacré, la recherche de nouveaux rituels (Le Jour, 2021). Éros créatif est son 8e ouvrage. Il habite en campagne, dans la région de Lanaudière.

Extrait - Éros créatif

« Une dernière chose. Bien que l'essentiel de ce livre pointe vers la lumière, il m'est impensable de ne prétendre qu'à la pureté. Dans mon parcours sexuel, le trivial a côtoyé le mystérieux, le vulgaire a cohabité avec le sublime. C'est cette danse qui caractérise le mieux mon chemin et je souhaite en rendre compte ici. Je serai sans doute trop obscène pour les uns, pas assez sulfureux pour les autres. Qu'importe. Puisque l'un de mes grands chantiers consiste à transcender les dualités, je choisis dès lors d'embrasser la grossièreté comme la grâce. » Stéphane Crête

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S’organiser autrement : le pari de la coopération

28 octobre 2025, par Mégane Arseneau
Mégane Arseneau, correspondante en stage Face à la montée des inégalités, à la concentration du pouvoir économique et à la fragilisation du monde du travail, le Centre (…)

Mégane Arseneau, correspondante en stage Face à la montée des inégalités, à la concentration du pouvoir économique et à la fragilisation du monde du travail, le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) continue de croire en la force du collectif. Depuis près d’un demi-siècle, (…)

Rallumer le phare : la FQPPU invite la population à signer massivement la pétition déposée à l’Assemblée nationale pour protéger la mission universitaire

28 octobre 2025, par Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU) — ,
EN BREF : - - - Une pétition pour restaurer et protéger la mission universitaire. La FQPPU lance un appel à la population pour signer massivement la pétition déposée à (…)

EN BREF : - - -
Une pétition pour restaurer et protéger la mission universitaire. La FQPPU lance un
appel à la population pour signer massivement la pétition déposée à l'Assemblée
nationale, un geste démocratique fort pour défendre le financement public, la liberté
académique, l'autonomie institutionnelle et la collégialité des universités québécoises.

Une réponse à une crise mondiale des universités. Dans un contexte international où
la liberté d'enseignement et la recherche subissent des ingérences politiques et
économiques croissantes — comme le révèlent l'Academic Freedom Index et le dernier
rapport de Scholars at Risk —, la FQPPU alerte sur la nécessité de restaurer l'université
comme lieu de pensée libre et de débat éclairé.

Un engagement collectif et durable. Portée par cinq piliers — financement public, liberté
académique, collégialité, autonomie institutionnelle et lutte contre la marchandisation du
savoir —, la campagne Rallumer le phare amorce un mouvement universitaire et citoyen
de longue haleine pour maintenir vivante la mission d'intérêt public de l'université au
Québec.

Montréal, le 27 octobre 2025 — Face à la régression mondiale de la liberté académique, la
Fédération québécoise des professeures et professeurs d'université (FQPPU) lance une pétition déposée à l'Assemblée nationale pour protéger l'université québécoise.

Dans un contexte mondial où la mission d'intérêt public de l'université se trouve menacée par
des logiques politiques, idéologiques et économiques, la FQPPU invite ainsi la population à
rallumer le phare et à se mobiliser pour défendre son financement, la liberté académique de ses communautés, l'autonomie de ses établissements et la collégialité de sa gouvernance.
Partout dans le monde, la capacité des universités à remplir leur mission est en danger. Le plus récent Academic Freedom Index constate une baisse significative de la liberté académique dans 34 pays au cours de la dernière décennie, y compris dans des démocraties établies qu'on croyait à l'abri de telles menaces, en raison de la montée des forces anti-pluralistes et de la politisation des savoirs.

Le rapport Free to Think 2025de Scholars at Risk dresse le même constat. La liberté d'enseignement, la diffusion des idées et l'autonomie institutionnelle sont fragilisées par des ingérences politiques, des pressions économiques et des attaques contre les chercheuses et chercheurs. Selon l'organisme, nous vivons actuellement « une crise mondiale de la liberté académique ».

Au Québec comme ailleurs, ces tendances menacent le rôle de l'université en tant que lieu de
pensée libre et de débat éclairé. Bien qu'ici la Loi sur la liberté académique dans le milieu
universitaire
reconnaisse désormais ce droit, son exercice demeure fragile à plusieurs égards.

Des ingérences politiques au sein d'institutions d'enseignement supérieur ont assombri les
dernières années. De plus, le gel et les compressions budgétaires imposés aux universités,
combinés à la chute historique de 46 % en moyenne des demandes d'admission d'étudiantes et d'étudiants internationaux après que le gouvernement leur ait fermé la porte, plongent l'ensemble de nos établissements dans une situation extrêmement précaire.

La pétition déposée à l'Assemblée nationale se veut un geste démocratique fort pour inverser
cette dérive et réaffirmer la valeur de l'université comme bien commun. Les dérapages ayant
présentement lieu au sud de nos frontières le montrent de façon exemplaire : c'est l'avenir des générations à venir, de notre démocratie et de notre capacité collective à penser librement qui est en jeu.

Rallumer ensemble le pharede l'université Chaque signature compte. Chaque nom ajouté à cette pétition envoie un message clair et sans équivoque aux politiques sur l'importance de la mission universitaire pour éclairer notre présent et contribuer à trouver des solutions pour l'avenir, dans un contexte marqué par des crises sociales et environnementales sans précédent.

« L'université n'est ni un instrument à la disposition des partis politiques ni une entreprise qui sert des intérêts privés », rappelle Madeleine Pastinelli, présidente de la FQPPU « C'est un lieu de pensée libre et de débat, un phare collectif qui éclaire nos sociétés et nous permet d'imaginer d'autres possibles. Signer cette pétition, c'est exiger que ce phare continue de briller. »

Pour Fasal Kanouté, vice-présidente de la FQPPU, « ce geste simple est un acte de solidarité
envers celles et ceux qui enseignent, cherchent et transmettent le savoir dans un contexte de
plus en plus difficile. C'est aussi une façon d'affirmer notre volonté de bâtir une université
accessible à toutes et à tous, une université inclusive et tournée vers le bien commun. »

La campagne Rallumer le phare s'articule autour de cinq piliers essentiels à la mission
universitaire : un financement public adéquat et durable, la protection intégrale de la liberté
académique, une gouvernance collégiale authentique, une autonomie institutionnelle réelle et un front commun contre la marchandisation du savoir.

Cette pétition n'en constitue que la première étape. Elle ouvre un vaste chantier collectif —
universitaire et citoyen — pour restaurer et protéger durablement la mission d'intérêt public de nos universités. Car rallumer le phare, c'est aussi s'engager à le maintenir allumé, ensemble, pour les générations à venir.

Depuis 1991, la FQPPU est l'instance de concertation et de représentation du corps
professoral universitaire québécois.

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Oser prendre un cours plus à gauche !

28 octobre 2025, par Pierre Mouterde — , ,
À l'heure où se profilent chez nos voisins du sud d'inquiétantes menaces autoritaires ; à l'heure où le gouvernement Legault aux abois impose l'austérité et un tournant de la (…)

À l'heure où se profilent chez nos voisins du sud d'inquiétantes menaces autoritaires ; à l'heure où le gouvernement Legault aux abois impose l'austérité et un tournant de la loi et l'ordre aggravé de replis identitaires, il est temps que puissent se faire mieux entendre au Québec les voix et aspirations du monde ordinaire et des classes populaires. Et cela, autant dans les mille et une interventions de la société civile que dans le monde de la politique institutionnelle !

Il est donc temps que Québec solidaire puisse retrouver l'élan critique qui le caractérisait à ses origines, lui qui, né en 2006, se voulait être un parti autant des urnes et de la rue, en se faisant sans concession l'écho et le soutien des luttes sociales, féministes, écologistes et altermondialistes du moment. Et ce n'était pas rien que puisse exister au Québec une telle force collective, un tel parti de gauche capable de rivaliser avec l'ADQ (l'ancêtre de la CAQ) tout en proposant une alternative solidaire aux politiques néolibérales proposées par Jean Charest. Un indéniable pas en avant !

C'est en résumé le point de vue du Parti de la rue, un regroupement très actif de membres et de militants/tes qui persistent et signent : demeurer actif et militer au sein de QS en alimentant l'idée que ce parti prenne à l'avenir un cours plus à gauche et plus en phase avec les défis qui se dressent devant lui, notamment à l'heure où la crise climatique atteint des niveaux records.

Les faux pas de QS

Il est vrai qu'à partir de 2017/2018, sans doute par empressement et par manque d'expérience, Québec solidaire a commencé à perdre la boussole qui était la sienne. Incapable d'instaurer en son sein des débats politiques sains et approfondis, peinant en même temps à gérer de manière harmonieuse les rapports entre l'aile parlementaire et la base militante, sa direction s'est peu à peu empêtrée dans des conflits interpersonnels, tout en s'orientant —tangente communicationnelle oblige— vers un recentrage électoraliste, espérant du même coup faire du parti, un parti de gouvernement à relativement court terme.

En fait, c'était aller trop vite en besogne et ne pas saisir l'importance des multiples défis de transformation sociale qui pèsent sur la société québécoise, tant en termes de transition écologique que de luttes aux inégalités sociales grandissantes ou encore de conquêtes de souveraineté et de résistances à l'autoritarisme grandissant. Surtout c'était oublier que ces transformations si nécessaires ne pourront voir le jour que si de larges secteurs de la population se remettent en mouvement, que si les mouvements sociaux du Québec, parviennent à se remobiliser ensemble autour d'un grand projet politique capable de rassembler tous ces enjeux socio-politiques de fond.

Un virage en profondeur

Les défis sont donc considérables, et d'abord au sein même de QS. Ils exigent que le parti loin des formules toutes faites s'interroge de manière transparente sur ses bons coups et moins bon coups passés. Ils exigent aussi que le parti effectue un virage en profondeur autour de la mobilisation sociale et de la lutte contre le désordre établi actuel, lui permettant d'être, dans cette conjoncture si difficile et inquiétante, ce parti des urnes et de la rue qui redonne au peuple du Québec le goût de l'audace et de la lutte collective, et pourquoi pas dans la conjoncture actuelle, d'une indépendance plurielle, inclusive et authentiquement populaire.

Il est vrai que Québec solidaire se trouve à la veille d'un nouveau congrès qui, début novembre statuera sur un nouveau programme et lui donnera l'occasion de faire connaître quel sera son nouveau porte parole masculin. Mais c'est le constat qu'il faut faire : rien de ce qui se discute actuellement touchant à l'actualisation du programme de QS, rien non plus de ce qui se débat entre les candidats en lice, ne donne l'impression qu'un tel virage se prépare. Comme si, en dépit de tout, l'électoralisme communicationnel continuait à coller à la peau du parti. Et qu'on ne voulait pas prendre la mesure des défis posés par la conjoncture ainsi que des changements de fond à effectuer.

Comme pour la marche mondiale des femmes

Certes, c'est là un problème qui n'est pas propre au Québec, mais à la gauche en général et quel que soit le pays où elle se trouve. Il reste que devant la montée si préoccupante de la droite et de la droite-extrême, c'est tout à la fois à travers un positionnement beaucoup plus radical et ferme en termes de grandes orientations stratégiques, et une grande souplesse dans les formes de luttes à encourager et à relancer que la gauche pourra aider au regroupement et à la remise en mouvement des forces sociales progressistes. Un peu comme l'ont fait les organisatrices de la marche mondiale des femmes le 15 octobre dernier, qui sans rien céder sur leurs revendications propres n'en ont pas moins tenu un discours tout à la fois radical et rassembleur. Avec le réconfort et l'allégresse que l'on sait !

Aussi, contrairement à ce laissent sous-entendre bien des chroniqueurs emportés par le vent de droite, [1] c'est justement en osant prendre un cours plus à gauche, que QS pourra retrouver son élan du passé, regagner bon nombre des militants/es perdus, et partant remonter dans le sondages ainsi que mieux se positionner pour les élections provinciales à venir. Pierre Mouterde

Sociologue, essayiste


[1] Voir notamment la dernière chronique de Michel David passablement inquiétante, qui, à l'unisson du discours médiatique dominant, démolit grossièrement les traditionnelles mesures de gauche, mais sans même prendre la peine d'argumenter autrement que de se référer aux dires de la feu et très conservatrice.... Denise Bombardier. Voir https://www.ledevoir.com/opinion/libre-opinion/927264/hommage-amie-manon?utm_source=infolettre-2025-10- 23&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne

Des citoyens invitent les élus, les candidats et les médias à une marche exploratoire sur le tracé du pipeline d’hydrogène d’Enbridge à Gatineau

28 octobre 2025, par Association des résidents et résidentes de Buckingham (ARB) — ,
Le 24 octobre 2025, l'Association des résidents et résidentes de Buckingham (ARB) a tenu une marche exploratoire sur une partie du tracé proposé pour le projet de la conduite (…)

Le 24 octobre 2025, l'Association des résidents et résidentes de Buckingham (ARB) a tenu une marche exploratoire sur une partie du tracé proposé pour le projet de la conduite d'hydrogène mené par Enbridge Gaz Québec.

Gatineau, le 27 octobre 2025

L'événement visait à sensibiliser les candidats municipaux, des intervenants en environnement et les médias aux risques associés à ce projet. Le tracé traverse des zones résidentielles denses, des lieux patrimoniaux, des rues avec le passage d'environ 7000 camions lourds par année, des zones susceptibles aux glissements de terrain, des écoles, un poste de police et des résidences pour personnes âgées dans les secteurs de Buckingham et Masson Angers.

« En voyant ce tracé de leurs propres yeux, les candidats et intervenants ont pu observer
l'ampleur du risque et mieux comprendre pourquoi une conduite d'hydrogène n'a pas sa place
dans un quartier résidentiel. Manifestement, le terrain parle de lui-même et ce projet nécessite une étude complète du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE). » explique Véronique Santos, administratrice de l'ARB.

Le parcours de la marche comprenait plusieurs arrêts avec témoignages et explications des
membres de l'ARB. Les organisateurs souhaitent également démontrer comment le tracé retenu pour l'hydrogénoduc met en lumière les limites de la gouvernance des grands projets
énergétiques au Québec, où la tentative de décarbonation s'effectue souvent au détriment d'une évaluation environnementale indépendante et rigoureuse. L'hydrogène est un gaz léger, volatile, inodore, avec une flamme invisible à l'œil nu et une plage d'explosivité plus large que celle du méthane.

L'ARB rappelle que les citoyens attendent toujours la réponse du ministre de l'Environnement,
Bernard Drainville, suite à la demande officielle de la Ville de Gatineau visant à soumettre le
projet d'Enbridge à un BAPE. Malgré les invitations transmises, ni le député de Papineau,
Mathieu Lacombe, ni le ministre de l'Environnement, Bernard Drainville, n'étaient présents à la marche. À cela, aucun des candidats de l'Équipe Mario Aubé ne s'est présenté à la marche.

« Les citoyens demeurent dans l'attente d'un geste clair de la part du gouvernement et de la ville de Gatineau afin que la sécurité publique et la transparence prévalent dans l'évaluation de ce projet. » affirme Nicole Carrière-Robitaille, présidente de l'ARB.

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