Revue À bâbord !
Publication indépendante paraissant quatre fois par année, la revue À bâbord ! est éditée au Québec par des militant·e·s, des journalistes indépendant·e·s, des professeur·e·s, des étudiant·e·s, des travailleurs et des travailleuses, des rebelles de toutes sortes et de toutes origines proposant une révolution dans l’organisation de notre société, dans les rapports entre les hommes et les femmes et dans nos liens avec la nature.
À bâbord ! a pour mandat d’informer, de formuler des analyses et des critiques sociales et d’offrir un espace ouvert pour débattre et favoriser le renforcement des mouvements sociaux d’origine populaire. À bâbord ! veut appuyer les efforts de ceux et celles qui traquent la bêtise, dénoncent les injustices et organisent la rébellion.

Alma. Comment le conflit étudiant s’est judiciarisé

La toute première injonction du conflit étudiant a frappé le collège d'Alma. En mémoire de ces événements particuliers, voici un témoignage sommaire accompagné de quelques réflexions.
Premier vote, début des hostilités
Vers la mi-février, on voit les premières assos au Québec voter en faveur de la grève. Après celui de Saint-Félicien, le collège d'Alma est le deuxième établissement de la région à se prononcer. À ce moment, le collège compte 1118 étudiant·es inscrit·es dans plusieurs programmes, comme ceux de technique policière, musique, soins, art, sciences… Le 27 février, Alma a le résultat de son premier vote de grève, tenu sur trois jours : 975 votes (un taux de participation de 87 %), 474 pour (48,6 %), 480 contre (49,2 %) et 21 abstentions (2,2 %). Le vote contre ne gagne que par six voix.
Je me souviens entendre les étudiant·es dans les corridors discuter passionnément avec leurs collègues de l'illégitimité d'un autre vote de grève. Certaines des critiques formulées par le camp du contre serviront d'arguments afin de miner la crédibilité des votes de grève suivants. On disait, par exemple, qu'il n'y avait que des personnes pour la grève qui tenaient les bureaux de vote, que même si le vote s'était tenu sur trois jours, certaines personnes en stage n'avaient pas pu voter, que l'isoloir n'était pas adéquat ou encore que la question ne figurait pas sur les bulletins de vote. La source de ces critiques était la crainte d'entrer en grève.
Deuxième vote, début d'une procédurite aigüe
Le mercredi 7 mars, une assemblée générale spéciale a lieu dans le gymnase du collège. Quatre personnes différentes vont se succéder à la présidence de l'assemblée : deux enseignants, un professionnel et un ancien étudiant du collège. Le premier décide de quitter la salle lorsqu'il constate le climat de tension, le deuxième est tassé parce qu'il manque de connaissances sur les procédures, le troisième doit partir pour aller à un rendez-vous et le dernier parvient à terminer la réunion. Celle-ci dure quatre heures, bien qu'elle ait comme unique point à l'ordre du jour le vote de grève. À la suite d'échanges émotifs et après une proposition d'un vote secret sur un sous-amendement, il est convenu que l'asso tienne un deuxième vote de grève à partir de la fin de l'assemblée jusqu'au vendredi 9 mars à 20 h.
Après cette AG spéciale, le camp du contre fait circuler une pétition qui obtiendra 104 signatures. Elle demande de ne pas ouvrir les boîtes de scrutin et de convoquer une nouvelle AG spéciale. Le camp du contre affirme que l'AG du 7 mars était illégitime puisqu'on n'avait pas fait signer les feuilles de présence pour constater le quorum, comme prévu par les statuts et règlements. L'AÉCA n'a pas fait signer ces feuilles, mais a vérifié le quorum en tenant une liste et en vérifiant les cartes étudiantes.
Le 9 mars, les résultats du deuxième vote de grève sont dévoilés : 876 votes (un taux de participation de 78,4 %), 453 pour (51,7 %), 408 contre (46,5 %) et 15 abstentions (1,7 %). Les résultats tombent en même temps que la mi-session, ce qui va donner le temps aux deux camps de s'organiser. C'est à ce moment qu'un ancien règlement de l'AÉCA refait surface… Ce règlement avait été voté en 2004 par un exécutif plus réfractaire aux grèves. On découvre que ce règlement, bien que discutable, est toujours en vigueur. Il s'agit de l'article 3.1h des statuts et règlements de l'AÉCA, qui stipule qu'en cas de victoire d'un vote de grève, 50 % des gens ayant voté en faveur de la grève doivent être présents sur les lignes de piquetage. De plus, le quorum doit être vérifié deux fois par jour, le matin et l'après-midi. Sans cela, la grève n'est plus valable et les cours doivent reprendre le lendemain matin. Concrètement, cela signifie qu'au moins 227 personnes doivent être présentes le matin et l'après-midi sur les piquets de grève. Après la mi-session, le piquetage a lieu, la participation est forte et le quorum est constaté à 11 h 59 et à 12 h ٠1.
Une assemblée générale a lieu le 20 mars pour abolir le règlement 3.1 h. Pour ce faire, il faut un vote aux 2/3 en faveur de son abolition. Sur les 359 personnes votantes, 236 soutiennent l'abolition, soit 65,7 % du total. Le règlement devra demeurer en vigueur pour toute la durée de la grève.
Troisième vote, début de la fin
Comme il était devenu difficile pour l'asso d'obtenir un local au collège pour tenir ses assemblées, le père d'un étudiant, un agent de pastorale sympathisant à la cause, propose à l'exécutif de mener gratuitement la troisième assemblée de grève à l'église Saint-Pierre. Le 23 mars, l'assemblée se déroule cordialement. La grève est reconduite pour une semaine avec un vote à main levée. Sur 441 votes (un taux de participation de 39,4 %), 327 pour (74,1 %), 65 contre (14,7 %) et 49 abstentions (11,1 %).
Devant ces résultats, une mise en demeure est envoyée par un cabinet d'avocats, énonçant que, considérant le règlement 3.1h et puisque le quorum n'a pas été atteint les 19 et 20 mars, la grève n'est plus valide et les cours doivent reprendre. Le comité légal de la CLASSE donnera en partie raison à la mise en demeure et proposera d'annuler la prochaine AG de reconduction de grève afin d'en tenir une autre, lors de laquelle sera proposée la grève générale illimitée (GGI).
Injonction
L'assemblée pour voter la GGI devait avoir lieu le 30 mars à l'église Saint-Pierre. Mais le matin même, une injonction est prononcée par le juge Jean Lemelin, de la Cour supérieure. L'AG est annulée in extremis. L'injonction provisoire, valide jusqu'au 10 avril, ordonne la levée des lignes de piquetage et oblige le collège d'Alma à tout mettre en œuvre pour la reprise des cours. C'est la première injonction au Québec du conflit étudiant de 2012. Le soir même et pour toute la fin de semaine, le congrès de la CLASSE a lieu à Alma. Du monde de partout dans la province discute et réfléchit de la suite des événements. Dans ce tumulte, un climat d'indignation et de méfiance flotte à l'égard des pouvoirs officiels impliqués.
Le lundi 2 avril, les cours devaient reprendre normalement, mais une centaine d'étudiant·es se mobilisent tôt le matin pour mettre des tables et des chaises dans le couloir afin que les cours ne se donnent pas. La direction annule les cours pour cette journée. Dans les médias locaux, on parle de vandalisme et de saccage. Or, en discutant avec le personnel d'entretien, je confirme qu'aucun bien n'a été endommagé. Le mobilier a seulement été déplacé.
Le 3 avril, il y a des agent·es de Garda à toutes les portes d'entrée. Ils et elles ne laissent pas entrer les étudiant·es qui portent un carré rouge et demandent systématiquement à celles et ceux qui forment un attroupement de trois personnes et plus de se séparer. Même si les cours ont repris, les étudiant·es en faveur de la grève manquent leurs cours, par respect pour le vote de grève qu'ils et elles estiment toujours valide, ou parce que le climat est tendu et n'est pas propice à l'apprentissage. Une marche de protestation a lieu dans les murs du collège et on voit apparaitre le mouvement des carrés blancs, qui souhaite la paix en ces temps troubles.
Dans mes cours, la moitié des étudiant·es ne se présente pas et l'autre moitié ne semble pas enthousiaste à recevoir un cours de philo. Dans deux de mes groupes, les étudiant·es présent·es me demandent si on est obligé d'avoir un cours. Je leur réponds que je donnerai le cours même s'il n'y a qu'une seule personne présente. À tout coup, ils et elles se sont alors levé·es et sont parti·es [1].
Le vendredi 6 avril, une nouvelle AG a lieu à l'église Saint-Pierre pour voter une GGI. Les étudiant·es votent contre à 52,1 %, ce qui met fin à la saga de la grève étudiante de 2012 à Alma.
Beaucoup d'autres événements et anecdotes mériteraient d'être racontés en détail, comme les multiples manifs, les actions spontanées, les piquetages, les grèves de la faim, les arrestations, les convocations au bureau de la direction ainsi que les manières de s'organiser des étudiant·es des deux camps…
Aujourd'hui, le règlement 3.1h n'existe plus. Ce qu'il reste de 2012 ? Un vague souvenir et un précédent judiciaire. Ce que j'en retiens ? C'est que le « cours normal des choses » ne se gagne pas à coup d'injonctions ou de procédurite, et que réprimer des gens qui sont convaincus de faire quelque chose de juste a comme conséquence de les radicaliser et de miner leur confiance envers les diverses autorités morales et légales.
[1] Cette situation parait contradictoire et ironique venant d'étudiant·es ayant majoritairement voté contre la grève. Il est important de comprendre que ce geste ne se fait pas par solidarité envers les étudiant·es absent·es. Une des raisons que je peux donner pour expliquer ce phénomène est que parmi ces étudiant·es, la plupart étaient inscrit·es dans des programmes techniques. Ils et elles ont voté contre la grève pour ne pas retarder leurs stages, leur diplomation et leur entrée sur le milieu de travail. Les cours de formation générale tels que le cours de philosophie sont mixtes, c'est pourquoi la moitié de la classe manquait. Devant une classe à moitié vide, les étudiant·es présent·es se sont questionné·es sur la pertinence d'assister à leur cours.
Steeve Simard est enseignant en philosophie au collège d'Alma.
Illustration : Élisabeth Doyon

Une grève féministe ? Entrevue avec Camille Robert

Propos recueillis par Alexis Ross et Miriam Hatabi.
À bâbord ! : La grève de 2012 a-t-elle été l'occasion d'une politisation féministe ?
Camille Robert : La grève a permis une politisation large des étudiantes et étudiants, mais pas suffisamment sur les enjeux féministes. Du moins, pas au départ. Cette politisation féministe s'est plutôt faite durant la grève et après. Il y a d'abord eu une conscientisation progressive à travers différentes expériences de sexisme au quotidien, notamment par rapport aux dynamiques de pouvoir et de genre et à la marginalisation des enjeux féministes dans les instances de l'ASSÉ et des fédérations étudiantes. Ensuite, dans les mois suivant la grève, il y avait un retour critique à faire sur le déroulement des mobilisations et sur les relations entre militants et militantes. Je me souviens de l'onde de choc, en 2012 et 2013, quand il y a eu des vagues de dénonciations d'agressions sexuelles ayant eu lieu pendant et après la grève. Pour moi, ces événements ont mis de l'avant toute l'importance de s'organiser entre féministes, notamment en non-mixité. Il y a donc eu une effervescence féministe pendant et après 2012 qui a beaucoup profité du mouvement de politisation engendré par la grève, tout en dénonçant certains aspects du mouvement.
ÀB ! : Quelle a été la place des revendications et des pratiques féministes dans le mouvement de 2012 ?
C. R. : Je ne peux pas dire que les revendications féministes aient eu une place centrale… Il s'agissait surtout de souligner que la hausse des frais de scolarité allait affecter les femmes en particulier, puisqu'elles gagnent généralement des salaires moins élevés que les hommes et qu'elles sont plus présentes dans les programmes d'études traditionnellement féminins, qui débouchent sur des emplois moins bien rémunérés. Avec la Coalition Main rouge, on mettait aussi de l'avant que les femmes seraient davantage touchées par les mesures d'austérité annoncées à l'époque (hausse des tarifs d'hydroélectricité, ticket modérateur en santé, etc.). Durant la grève, on dénonçait aussi le sexisme dans la répression, par exemple de la part de la police qui traitait les militantes de manière très paternaliste, en passant des commentaires et en les tabassant.
Au sein des associations étudiantes, il y avait certaines pratiques féministes, comme l'alternance des tours de parole dans les instances, et une certaine volonté de parité dans les comités exécutifs, mais c'était assez superficiel. Au sein des comités, les femmes occupaient souvent des postes moins intéressants et réalisaient des tâches répétitives, tandis que les hommes occupaient des rôles stratégiques. C'était surtout des gars qui réfléchissaient au déroulement de la grève : les femmes étaient exclues de ces réflexions stratégiques qui se passaient souvent autour d'une bière, entre les congrès, par affinités amicales…
Pour beaucoup de féministes, il y a eu une grande déception du fait que, dans ce mouvement se disant progressiste et sensible aux valeurs féministes, il y avait encore des pratiques sexistes. D'ailleurs, juste avant la grève, les membres du comité femmes de l'ASSÉ ont démissionné en bloc en dénonçant notamment leur manque d'autonomie au sein de l'organisation. Plusieurs d'entre elles ont ensuite rejoint le comité femmes GGI, qui fonctionnait à travers une structure plus horizontale et sans lien avec les associations étudiantes nationales.
Avec le recul, je réalise que le féminisme, dans les associations étudiantes, c'était un peu un féminisme de façade. Et l'analyse concernant les personnes trans et non binaires, elle, était complètement absente des perspectives politiques, tout comme les questions liées au racisme ou au colonialisme, et la reconnaissance du fait que les femmes ne constituent pas un groupe homogène.
ÀB ! : Dirais-tu qu'il y a un renouveau féministe, au Québec, qu'on peut dater de 2012 ?
C. R. : Je pense que c'est venu dans les années qui ont suivi. Le mouvement de 2012 a été un moment de prise de conscience. Après, il y a eu de nombreuses initiatives, pas juste au Québec, avec l'apparition de blogues et l'accroissement de l'utilisation des médias sociaux. Ça a coïncidé avec la quatrième vague féministe qui s'est notamment développée à travers des plateformes comme Facebook et Twitter, où des féministes étaient très actives. Comme féministes, ça devenait plus facile de s'organiser, de créer des nouveaux liens et d'avoir accès à de nouvelles idées et de nouvelles théories. Et beaucoup de femmes plus jeunes qui n'ont pas nécessairement participé à 2012, qui étaient peut-être au secondaire, se sont politisées en voyant ce qui se passait à la télé et en ayant ensuite accès à des discours et des espaces féministes sur les médias sociaux.
ÀB ! : C'est donc dire que la grève a politisé des personnes, des femmes qui ont ensuite participé à cette quatrième vague féministe ?
C. R. : C'est mon impression. On ne peut pas dire que 2012 a été une grève féministe. Le livre Les femmes changent la lutte [1], par exemple, montre bien que c'était un moment de frustration, de constat d'oppression. Mais cette effervescence politique a aussi servi de levier pour développer une conscience féministe et pour réseauter pour le militantisme féministe.
C'est que la grève a aussi été un moment de partage générationnel entre militants et militantes. Avec la Coalition Main rouge, on était en contact avec des gens du milieu communautaire et du mouvement syndical. C'était des militant·es qui étaient parfois passé·es par le mouvement étudiant, mais on se retrouvait pour lutter contre les mesures d'austérité, pour faire des alliances, pour partager des stratégies et des revendications. Ce partage-là s'est aussi fait entre des féministes de différentes générations, avec des anciennes du mouvement étudiant qui étaient là en 2005 ou en 1996 et qui pouvaient partager leur expérience avec les plus jeunes de 2012.
ÀB ! : Est-ce que ce regain du féminisme après 2012 a eu un effet sur le mouvement étudiant dans les années suivantes ?
C. R. : À court terme, la politisation et la prise de conscience féministe a eu un impact sur différents collectifs qui sont apparus, comme lors des mouvements de dénonciations des agressions sexuelles qui ont commencé dans les cercles militants en 2012 et 2013. Ces mouvements ont ensuite touché la société plus largement et on a connu plusieurs autres vagues de dénonciation dans les années qui ont suivi. Peu à peu, des valeurs féministes qui étaient très militantes et marginalisées dans les médias sont devenues plus mainstream : ça se voit dans la façon dont les journalistes traitent aujourd'hui les questions d'agressions sexuelles.
Pour ce qui est du mouvement étudiant lui-même, on a connu un certain essoufflement après 2012. L'ASSÉ a commencé à décliner et son comité femmes a connu des conflits sur les enjeux liés à l'inclusion des femmes trans, notamment. Puis, il y a eu la grève du printemps 2015, où on a fait les mêmes constats qu'en 2012 concernant la marginalisation des femmes.
Par après, en 2019, il y a eu la grève pour la rémunération des stages, structurée autour des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE). Les CUTE menaient une grève fondamentalement féministe, qui intégrait les idées féministes dans ses revendications et dans ses pratiques de grève. À partir des apprentissages et des déceptions des mouvements précédents, les CUTE ont montré comment c'est possible de faire les choses autrement. C'était une grève qui portait directement sur la dévalorisation du travail des femmes, le travail de reproduction sociale. On dit que le travail des femmes est dévalorisé au foyer, il l'est aussi dans les milieux d'études traditionnellement féminins : dévalorisé lors des stages non payés et encore une fois lorsque ces étudiantes obtiennent un emploi à titre de travailleuse sociale ou d'infirmière, par exemple. Plutôt que d'essayer d'intégrer une dimension féministe à une cause d'abord pensée sans trop tenir compte des femmes, la grève des CUTE est partie des enjeux féministes et les a politisés. Ce faisant, elle a permis de mobiliser des d'étudiant·es de certains programmes d'études traditionnellement opposés à la grève, des programmes souvent plus féminins où il y a des stages à faire et où les étudiant·es craignent donc particulièrement d'être pénalisé·es par une grève.
Les CUTE ont aussi renouvelé les manières de faire au sein du mouvement étudiant. Auparavant, le mouvement était beaucoup calqué sur les structures syndicales, quoique le printemps 2015 était déjà venu un peu brasser ça. Avec les CUTE, le fonctionnement était décentralisé et il n'y avait pas de porte-parole fixe, contrairement à l'ASSÉ, la CLASSE et les fédérations étudiantes. Il y avait une rotation dans les portes-parole et dans les tâches à effectuer pour éviter qu'il se crée des spécialisations, selon l'idée que les militant·es pouvaient apprendre à faire différentes choses et qu'on pouvait donner la chance à tout le monde de se former. Les militantes des CUTE ont porté une réflexion essentielle et complexe, mais aussi très accessible, ce qui a mené les revendications féministes encore plus loin qu'en 2012.
[1] Mylène Bigaouette et Marie-Eve Surprenant (dir.), 2013, Éditions Remue-ménage.
Camille Robert est doctorante en histoire à l'UQAM et militante de la CLASSE en 2012.
Illustration : Elisabeth Doyon. Les nuages de mots sont produits par des analyses de fréquence de mots, effectuées sur un corpus de 6 276 articles concernant la grève de 2012 et parus dans des journaux à grand tirage. Le corpus est segmenté par mois, de février à septembre. Dans ces nuages, la taille du mot correspond à sa fréquence d'apparition.

Syndicalisme et information : donner la parole, la faire circuler

Après deux ans de vie syndicale virtuelle, confinée dans des petites cases sur l'écran, ceci dans un contexte de transformations médiatiques majeures, la question se pose pour tout syndicat : comment communiquer avec les membres ?
Le texte de Karine L'Ecuyer montre bien l'importance que peuvent avoir les journaux syndicaux pour créer des liens entre syndiqué·es et favoriser la vie démocratique interne, mais il montre aussi le travail parfois considérable qu'exige la fabrication de ces bulletins, rapports et revues. D'innombrables publications syndicales ont accompagné l'histoire de nos luttes, des plus modestes aux plus professionnelles : La Vie syndicale, Au Coton !, Le Métallo, La Voix forestière, Pour vaincre, En mouvement, Le Castor, tant et tant de titres oubliés, mal conservés, qui misaient sur La Force des mots et cherchaient à dire : Ça te concerne !
Mais ces journaux sont-ils lus par d'autres que les plus militant·es (et les patrons) ? Sont-ils trop « intellectualisés », éloignés de ce fait des conditions concrètes de travail et des vies quotidiennes ? Trop soucieux de justifier les « lignes syndicales », craintifs des questions litigieuses et menacés par une certaine langue de bois ?
Quand je replonge dans les pages du Travail, « le magazine du monde ordinaire publié par la CSN », au mitan des années 1970, je suis impressionné par la diversité de voix qui s'y font entendre : des éducatrices, professeur·es et travailleuses sociales dans un article sur « le sort que nous faisons aux enfants » ; trois témoignages sur la crise du pétrole ; des syndicalistes, ouvrier·ères, avocat, chef de police, étudiant·es de cégep et autres figures de Joliette dans un reportage sur les conséquences dans cette petite ville de deux grèves locales ; des nouvelles sur les clubs alimentaires, une coopérative immobilière et les comités populaires d'Abitibi-Témiscamingue ; des nouvelles brèves sur une vingtaine de grèves en cours (autre époque !) ; le courrier d'une douzaine de lecteurs·trices aux positions bien contradictoires et parfois bien directes (« Y'é grand temps que l'gars ben ordinaire soit représenté, que ce qu'il a à dire soit publié pour que l'administration sache qu'on est conscients qu'on se fait fourrer », déclare « un fonctionnaire de Montréal ») ; ceci en sus d'une longue entrevue avec « une femme de mineur de Thetford », qui n'a pas la langue dans sa poche.
Je ne souhaite pas ici idéaliser une formule, mais souligner le fait que l'on n'entend plus guère ces bribes de discours personnel, ces informations concrètes sur la vie des syndiqué·es, sinon exceptionnellement sur les réseaux sociaux.
Peut-être est-il temps, d'ailleurs, d'avoir une présence syndicale significative, échappant au contrôle trop serré des « relations publiques », sur ces réseaux. C'est une évidence flagrante, aux yeux d'Éric Gingras : « il nous faut imaginer être maîtres de la diffusion : direct Facebook, diffusion vidéo simultanée sur plateforme Web, couverture en images sur les réseaux sociaux, story sur Instagram, série de tweets en direct, etc [1] ». Cessons de nous accrocher aux communiqués et conférences de presse d'antan, nous dit-il, s'interrogeant même sur la pertinence du recours rituel aux manifestations.
Sans avoir le même enthousiasme que ce dernier pour le syndicalisme numérique, force est de reconnaître que les syndicats doivent s'interroger sur les façons d'informer les membres, de les faire participer aux débats, de faire connaître à l'interne et à l'externe la réalité concrète du travail et le rôle des syndicats dans les luttes pour la justice sociale et environnementale. Réfléchir, donc, aux façons de combiner jasette de pause-café, assemblées en présence et assemblées virtuelles, imprimés, vidéos et réseaux sociaux, ceci dans une consciente diversité des tactiques et sans volonté de tout contrôler d'en haut et à l'avance.
[1] ll nous faut imaginer être maîtres de la diffusion : direct Facebook, diffusion vidéo simultanée sur plateforme Web, couverture en images sur les réseaux sociaux, story sur Instagram, série de tweets en direct, etc.
Illustration : Marielle-Jennifer Couture

C’était don beau

Comme toutes les commémorations, celle qui est en cours ces jours-ci risque fort de servir une certaine forme d'oubli : de tout ce qu'il y a eu d'exigeant, de conflictuel dans la grève d'il y a dix ans – et qui demeure actuel.
« Ah ! 2012 ! C'était don beau, la jeunesse engagée, les manifestations, la victoire ! » Des banalités du genre sont vouées à résonner un peu partout à l'occasion du dixième anniversaire de la grève. C'est qu'il peut être tentant, quand on se ressouvient de la grève de 2012, d'en faire un événement essentiellement positif, festif, une mobilisation triomphale parce qu'ayant engendré un beau et grand mouvement et – comble de la gloire ! – obtenu l'annulation de la hausse de 1 625 $ des frais de scolarité prévue par le gouvernement Charest. Eh ! Après tout, la protestation étudiante a même donné naissance au vaste mouvement populaire des casseroles, forcé la tenue d'élections et mené à la chute d'un gouvernement corrompu ! Or, dans ces quelques mots, dans cette célébration de la « jeunesse engagée manifestant jusqu'à la victoire », se trouve condensé tout ce qui menace de vider de son sens la mémoire de 2012.
La jeunesse
Loin de donner lieu à d'idylliques scènes où se serait spontanément exprimé l'esprit de solidarité d'une jeunesse unie dans la défense de ses intérêts, la grève de 2012 telle que je l'ai vécue a d'abord été une expérience d'adversité et de division.
J'écris « grève », mais en vérité, dans le cégep de Québec où j'étudiais en 2012, nous n'avons jamais été en grève. Nous étions d'ailleurs loin d'être les seul·es dans une telle situation : il y a là toute une dimension de 2012 qu'on ferait bien ne pas escamoter trop rapidement. Au fil des distributions de tracts, des débats et des assemblées générales, mes camarades et moi-même nous sommes confronté·es au mieux à l'indifférence, au pire à l'opposition obstinée de nos semblables. J'ai souvenir des appels inquiets à « ne pas retarder l'entrée sur le marché du travail » lancés par des étudiant·es soucieux·ses de rejoindre au plus vite le salariat et ses promesses. J'ai souvenir de ceux qui arboraient fièrement un carré vert au revers de leur veston, et de leurs injonctions à « nous forcer pour nous payer une éducation et investir dans notre avenir ». Et j'ai souvenir, tout particulièrement, des contingents d'étudiant·es en techniques policières qui se présentaient en uniforme aux assemblées générales de mon cégep pour voter en masse – en suivant fidèlement les signaux d'un ou deux de leurs leaders – contre tout ce qui pouvait ressembler à du militantisme étudiant. Le texte de Steeve Simard (p. 28-29) évoque clairement les déchirements qui se jouaient jusque dans les établissements d'enseignement et qui ont culminé dans une série d'injonctions, une judiciarisation à outrance de ce qui était bel et bien un conflit étudiant [1].
Ce conflit intestin ne se jouait pas qu'entre une faction mobilisée et une autre démobilisée, loin de là. Nous affrontions les blasé·es et les satisfait·es, mais aussi les jeunes idéologues néolibéraux en formation – comme quoi le camp du il-faut-payer-pour-vivre n'avait aucune peine à se renouveler à même les générations montantes. Nous nous butions, plus encore, à cette étrange contre-mobilisation réactionnaire mêlant tenant·es d'une libarté obtuse et escouades de défenseurs de l'ordre en rangs serrés. Il est d'ailleurs dur, a posteriori, de ne pas percevoir là un avant-goût de cette droite agressive qui a pris depuis une inquiétante expansion, au point de prétendre au statut d'alternative à la droite libérale conventionnelle, en perte de crédibilité.
Si un tel antagonisme a pu émerger à même la « classe étudiante », c'est parce qu'on n'avait pas affaire à un mouvement simplement « étudiant » ou « de la jeunesse » : la grève était un mouvement éminemment politique, structuré non simplement par des intérêts corporatistes ou générationnels, mais par des valeurs et des revendications clairement ancrées à gauche, idéologiquement situées et ne pouvant donc pas, par définition, faire consensus. Pour moi, pour plusieurs d'entre nous, la grève aura été, au fond, une découverte à la dure de cette fameuse « polarisation » entre une gauche qui reprend des forces et une droite qui défend férocement ses positions.
Engagée
La mobilisation de 2012 avait donc un contenu politique clair, fort. Elle n'était pas simplement le fait de militant·es enthousiastes, heureux·ses de « s'exprimer » et de « se faire entendre », de « prendre enfin part au débat public » et de « goûter aux joies de l'engagement politique ». Soyons clairs : dans la mesure où six mois de débrayage et des semaines de manifestations nocturnes remettent lourdement en question le cours normal des choses et les formes habituelles de la participation politique, cette longue grève a certainement été l'occasion d'une solidarité, d'une autonomie et d'une vitalité hors de l'ordinaire qui comptent parmi ses enseignements les plus précieux (comme le montrent bien Clémence Harvey et Miriam Hatabi, en p. 26-27).
Cela dit, le mouvement avait aussi des objectifs, des ambitions ne se bornant pas à la mobilisation pour la mobilisation. On ne saurait conserver le souvenir de la grève comme pure forme sans porter attention au contenu qui a été le sien – à ses revendications, ses désirs, ses idéaux. La grève, faut-il le rappeler, visait d'abord à obtenir une éducation publique accessible et pas trop inféodée aux exigences du marché. Plus largement, elle est rapidement devenue l'occasion de faire valoir une vision du monde où la justice, l'égalité, la liberté s'affranchiraient un tant soit peu des diktats imposés par la Sainte-Alliance du capital et de l'État. En témoignent par exemple les perturbations du Salon Plan Nord en avril et du Grand Prix en juin, de même que la manifestation organisée le 22 juillet par la CLASSE, dont le mot d'ordre était « contre le néolibéralisme ». Ont aussi pris corps, au fil des mois, toutes sortes de préoccupations voisines, notamment féministes (voir l'entrevue à ce sujet avec Camille Robert, p. 29-32). De bien des manières, pour une multitude de grévistes, 2012 a été le déclencheur d'une – osons le mot – radicalisation politique, la défense soutenue et acharnée du b.a.-ba de la social-démocratie ouvrant finalement la porte à une rencontre avec les imaginaires socialiste, autonome, anarcha-féministe, etc.
L'une des meilleures manières d'effacer toute cette dimension de la grève consiste sans doute à mettre l'accent sur le mouvement des casseroles contre la loi spéciale – ou encore sur ces carrés blancs « contre la violence » et « pour une sortie de crise » – et à en faire un point culminant de la mobilisation, lors duquel le mouvement étudiant serait enfin parvenu à réunir autour de lui un large soutien citoyen. Or, il me semble pour le moins douteux de chercher à faire tenir là-dedans l'esprit de 2012, en dépeignant des tintamarres familiaux aux accents parfois ni-de-gauche-ni-de-droite, demandant finalement surtout le respect des bonnes vieilles conventions de la démocratie libérale et le retour de la « paix sociale » et réclamant au passage la démission d'un vilain gouvernement corrompu. Nous ne nous battions pas simplement pour avoir le droit de nous battre, et certainement pas pour demander poliment d'être dominé·es et exploité·es dans les règles de l'art par les entrepreneurs austéritaires qui se relaient pour nous gouverner.
Nous nous battions dans l'espoir que l'existence dans laquelle nous étions jeté·es soit autre chose que le long repaiement d'une dette. Et à cet égard, l'endettement étudiant n'était au fond qu'une forme particulièrement flagrante de cette dette qui nous est imposée chaque jour dans un monde où le droit de vivre est conditionnel au fait de se tuer au travail. Nous nous battions, aussi, pour arracher un tant soit peu de pouvoir à ceux qui le monopolisent, parce que nous refusions que l'essentiel de ce qui concerne notre vie commune soit décidé d'en haut par quelques tristes personnages qui nous méprisent.
Effacer cela, taire cette contestation radicale, c'est non seulement se condamner à ne rien comprendre des événements de 2012, c'est aussi étouffer leur charge toujours actuelle, puisque les aspirations qui s'y sont fait jour demeurent pour l'essentiel à concrétiser.
Les manifestations
Bien qu'il y ait eu dans la grève une ardeur et une conviction remarquables, il ne faudrait pas faire l'erreur de se la raconter comme un joyeux carnaval. Loin d'être un facile retournement de l'ordre établi, la grève a fait face à un pouvoir bien décidé à la mater et à rétablir ledit ordre, à grand renfort de brutalité. Nul besoin de s'étendre sur les violences que nous réservaient les policiers : intimidation, gazages, tabassages, blessures graves, arrestations de masse – ces images sont bien connues (et bien évoquées par Nicolas Vigneau, en pages 24-25). Nul besoin, non plus, de nier – comme si c'était honteux – que la réponse étudiante à ces attaques n'était pas toujours docile ni pacifique. Il faut peut-être rappeler, cela dit, que certaines des interventions policières les plus sévères ont eu lieu après le changement de garde à la tête de l'État, en marge du Sommet sur l'enseignement supérieur organisé en 2013 par le Parti québécois.
On se souvient aussi généralement assez bien que 2012 a vu s'établir une féroce remise en cause du droit même des étudiant·es à faire grève. La clientèle étudiante, disait-on, n'était qu'en mesure de « boycotter » individuellement ses cours. De même, la triste mémoire de la loi spéciale est encore bien vivante : on n'est pas prêt·es d'oublier, je l'ai dit, que le gouvernement s'est cru permis non seulement d'interdire le débrayage étudiant, mais aussi de restreindre sévèrement le droit de contester son pouvoir en manifestant dans l'espace public. Ici encore, il n'est pas inutile de rappeler qu'en 2013, le gouvernement Marois a longtemps jonglé avec l'idée « d'accorder » formellement le droit de grève aux associations étudiantes – c'est-à-dire, très certainement, d'encadrer et de limiter strictement les conditions dans lesquelles le mouvement aurait pu recourir à ce moyen de pression.
Rapidement, le conflit étudiant est devenu un affrontement acharné entre un État méprisant et autoritaire, désireux d'avoir raison de la résistance, et un mouvement social forcé de défendre son droit même à l'existence. D'un gouvernement à l'autre, la répression de la mobilisation a été au cœur de l'expérience de la grève. Cela dit, plusieurs d'entre nous n'avons pas tant eu l'impression de faire face aux regrettables « excès » d'un mauvais gouvernement que de découvrir le vrai visage de l'État, celui qu'il peine à cacher quand on le pousse dans ses derniers retranchements. Plus généralement, nous avons aussi pu constater que, contrairement à ce qu'on avait voulu nous faire croire, l'État n'était pas nécessairement un bienfaisant rempart contre l'expansion du marché : nous avons clairement vu que le premier pouvait très bien se faire le bras armé de la seconde. Pour bien des grévistes, la mobilisation de 2012 a d'abord été l'occasion de découvrir les mensonges de la démocratie libérale et les fins de non-recevoir qui y sont le plus souvent opposées aux espoirs venus d'en bas.
La victoire
La grève de 2012, ç'aura aussi été une expérience de déceptions, de trahisons, de défaites. C'est, ultimement, l'histoire d'un dénouement électoral, souvent présenté comme une occasion démocratique suprême couronnant de succès la contestation étudiante, mais ayant surtout eu pour effet d'étouffer la mobilisation, de neutraliser la radicalité de la grève et de jeter la première poignée de terre sur ses revendications.
Rappelons-nous cette opposition péquiste qui, quelques semaines après avoir exhibé le carré rouge jusqu'à l'Assemblée nationale, troquait une hausse abrupte des frais de scolarité pour une indexation plus douce, mais infinie. Cela, alors que le parti comptait dans ses rangs l'une des trois figures étudiantes les plus en vue, décidément « en mode solution ». Bien sûr, pour ajouter l'insulte à l'injure, on tentait de nous faire croire que c'était là la réalisation de nos vœux les plus chers : « l'indexation, c'est le gel » ! Une telle affirmation était assez évidemment grotesque, mais elle avait le mérite de passer sous silence le fait que nous étions des milliers à demander non le gel, mais la gratuité – et plus encore.
On ne saurait, il me semble, célébrer « la plus grande mobilisation étudiante de l'histoire du Québec » sans souligner à grands traits qu'après près de sept mois de débrayage, elle s'est finie en queue de poisson, qu'elle s'est soldée, en fin de compte, par un échec. Il y a quelque chose de sordide à entendre ces ex-« leaders » satisfait·es et soucieux·ses de défendre leur bilan nous expliquer que, vu le contexte d'adversité, « nous aurions difficilement pu espérer mieux comme dénouement [2] ». On peut certes se livrer à une guerre de chiffres pour essayer de déterminer précisément si l'indexation instaurée à la suite du Sommet sur l'enseignement supérieur – combinée à des améliorations aux prêts et bourses, mais à des réductions au crédit d'impôt pour frais de scolarité, etc., etc. – aura constitué ou non un gain, aussi maigre soit-il, pour la condition étudiante. Il reste que sur le coup, la décision du gouvernement Marois avait été jugée insultante par les trois grandes associations étudiantes nationales : dans la mesure où les attentes portées par une mobilisation ne sont pas satisfaites, on peut difficilement parler de victoire, me semble-t-il – sauf à considérer que la défense des acquis et le damage control sont les finalités des luttes sociales. Mais surtout, le bilan est encore plus évidemment désolant si l'on tient compte des revendications plus larges, des espoirs plus grands qui sont nés chez les étudiant·es au fil des mois de mobilisation, concernant non seulement l'éducation et ses finalités, mais aussi le modèle social dans son ensemble. On ne saurait affirmer qu'ils ont été exaucés par la hausse à rabais du gouvernement Marois – ni, c'est le moins qu'on puisse dire, par la Charte des valeurs péquiste, l'austérité libérale ou la guerre caquiste contre les wokes qui ont marqué les années suivantes.
Il ne faut pas sous-estimer, enfin, le risque de voir la mémoire de 2012 confinée dans la case étroite de la politique partisane, voire limitée à la seule personne d'un porte-parole devenu porte-parole. Déjà, après le déclenchement des élections à l'été 2012, la volonté de certain·es au sein de la CLASSE de mettre fin au débrayage et de rediriger leurs efforts vers la campagne de Québec solidaire n'est pas tout à fait étrangère à la déroute de la grève et donc, ultimement, à la faillite de ses revendications. Certes, l'investissement de la scène parlementaire peut, dans une certaine mesure, être une manière de faire perdurer quelque chose de la force progressiste de 2012. Mais il ne faudrait tout de même pas voir là l'apothéose, le couronnement d'un mouvement de contestation, quand il s'agit plutôt, me semble-t-il, d'un mal nécessaire, d'un compromis stratégique visant – peut-être – à concrétiser quelques-unes des aspirations les plus « raisonnables » venues de la rue. Sa dimension partisane et parlementaire ne peut, en tout cas, représenter qu'une fraction de l'héritage de 2012 – comme le veut l'excellent mot d'ordre de la diversité des tactiques [3]. Plus pernicieuse encore est cette tendance qu'ont les anciens « visages » de la grève, après avoir rencontré un certain succès, à présenter leur brillant parcours comme l'incarnation même des suites du mouvement. Ce faisant, ils ne manquent pas d'insister que leur assagissement, leur modération, est tout à l'honneur de ce qui, après tout, demeurait peut-être un peu trop naïf, un peu trop turbulent. « Dans la vie, je pense qu'on peut changer tout en restant cohérent avec ses valeurs », nous explique-t-on, ajoutant avec fierté que si on a « évolué », c'est parce qu'on a « pris de l'expérience, de la maturité, aussi [4] ». Voilà un bien triste sort à faire subir à la mémoire de 2012 que cette prétention à faire vivre un héritage qu'on s'efforce en fait de modérer, de refouler.
Toutes ces expériences de conflictualité, de marginalisation, de violence, de désirs à peine nés et aussitôt bafoués ne sont pas restées sans conséquence. Dans les années qui ont suivi 2012, j'ai vu autour de moi beaucoup de colère, de détresse. Nous étions nombreux·ses à vivre difficilement avec le sentiment, nouvellement acquis ou exacerbé à outrance, que le monde dans lequel il nous fallait vivre nous était sérieusement hostile. Nous étions nombreux·ses à ne pas savoir que faire des aspirations auxquelles la grève avait laissé toute la place, mais qui semblaient devoir rester sans lendemain alors que nous retournions en classe et reprenions le rythme monotone de la vie quotidienne. Par la suite, nous avons, avec plus ou moins d'aise et de succès selon les cas, réappris à vivre dans ce monde. Mais, en vérité, nous savons que le problème demeure entier. « Travaille, consomme, pis ferme ta gueule. »
[1] La mobilisation étudiante a suscité tout autant d'animosité au sein de la population générale. En passant sur la Grande Allée, à Québec, nous recevions crachats, injures, projectiles de la part des gens aux terrasses. Le mouvement des casseroles, souvent dépeint comme l'expression d'un ras-le-bol populaire consensuel, avait ses opposant·es, et des plus décidé·es. À plus d'une reprise, alors que mon frère de 15 ans et ma sœur de 13 ans étaient sorti·es faire du bruit dans notre rue, il et elle ont fait face aux menaces et aux invectives des voisins. L'un d'eux – celui qui arborait fièrement un immense ruban « Appuyons nos troupes » sur sa façade – est sorti sur sa galerie marteau à la main pour leur expliquer que s'il et elle continuaient de taper sur leurs casseroles, il se ferait, lui, un devoir de leur taper dessus.
[2] Gabriel Nadeau-Dubois, Tenir tête, Lux, 2013, ch. 11.
[3] Loin de moi l'idée de sous-entendre que le prolongement de 2012 aurait été tout entier accaparé par l'appareil partisan de Québec solidaire. Bien au contraire, je sais pertinemment que les militant·es d'il y a dix ans sont aujourd'hui impliqué·es dans une multitude d'initiatives de toutes envergures et de divers degrés de radicalité. J'espère simplement que la compréhension que nous avons des suites de 2012 puisse rendre justice à cela. Chose certaine, on peut douter qu'un parti misant en fin de compte assez peu sur la mobilisation populaire soit l'incarnation idéale de ce qui a bel et bien été une expérience d'auto-organisation militante, d'éducation politique et de participation directe d'une ampleur difficile à saisir pour celles et ceux qui n'y ont pas pris part directement.
[4] Déclaration de Gabriel Nadeau-Dubois sur sa page Facebook, le 13 février 2022.
Illustration : Elisabeth Doyon

Eric Zemmour, nouvelle roue de secours du macronisme

Le candidat Zemmour offre à l'hégémonie néolibérale un repoussoir plus menaçant que Le Pen, devenue trop mainstream. Les grands groupes médiatiques se font fort de mousser sa candidature, permettant ainsi au macronisme de se présenter une nouvelle fois comme le « sauveur » de la démocratie.
Zemmour flatte l'égoïsme des individus ainsi que cette France rancie qui regrette encore Pétain.
Comme Sarkozy, il est fils d'immigrant. Comme lui, il se méfie de l'immigration. Tous deux ne semblent pas se rendre compte que si, du temps de leurs parents, on avait appliqué les règles sévères qu'ils appellent, ils ne seraient pas sur le territoire français.
Zemmour estime qu'un prénom comme Hapsatou est une insulte à la France, parce que non français. Il propose qu'on suive le calendrier pour les noms de saints. Pourtant, saint Éric, dont le prénom est d'origine scandinave, ne doit sa présence dans le calendrier qu'à sa conversion. Il existe par ailleurs un saint Habib, qui n'est pas d'origine française, mais syrienne, et son nom est arabe.
Dans son livre Le suicide français, le présidentiable regrette le temps où « quand le jeune chauffeur de bus glisse une main concupiscente sur un charmant fessier féminin, la jeune femme ne porte pas plainte pour harcèlement sexuel ».
Ainsi, comment un homme qui est ouvertement raciste, xénophobe, misogyne et homophobe peut-il se hisser à ce point sur toutes les tribunes ?
L'appui de l'hégémonie culturelle
Pour expliquer ce phénomène, il faut préciser qu'Éric Zemmour est adoubé par l'hégémonie culturelle, et qu'il est lié au groupe Vincent Bolloré (grand propriétaire de journaux et de chaînes télé). Ce groupe favorise un ordo-libéralisme [1] autoritaire et se fait fort de présenter un héraut dérangeant pour le discours dit « démocratique » et rassurant pour les partisans de la vieille France.
C'est d'autant plus facile que les chaînes de sa propriété, comme CNews (où sévit désormais Mathieu Bock-Côté), utilisent un stratagème permettant de détourner les règles du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). Ces règles exigent que « le reste du temps total d'intervention [celui qui n'est pas réservé au gouvernement] [soit] réparti selon le principe d'équité entre les partis et mouvements politiques qui expriment les grandes orientations de la vie politique nationale ». Or, les chaînes du groupe Bolloré diffusent toutes les apparitions de la gauche (Nouveau Parti anticapitaliste et France insoumise) pendant la nuit, comme certaines stations de radio québécoise se débarrassent de leur quota de chansons francophones pendant la nuit afin de réserver le jour aux hits états-uniens.
Une confusion politique qui favorise l'extrême droite
Même si les chances qu'Éric Zemmour soit élu comme président de la République française sont relativement faibles, rien n'est impossible, comme l'a montré l'élection de Donald Trump aux États-Unis. D'ailleurs, le système de l'élection à deux tours ainsi que la grande confusion qui règne dans l'électorat français au sujet de ce que sont la gauche et la droite favorisent nettement la droite et l'extrême droite. Le Parti socialiste, qui est un parti de droite néolibérale depuis au moins Hollande, et le mouvement La République en Marche, qui se prétend de centre, mais pratique la politique la plus droitière de toute la Cinquième République, se réclament souvent de la gauche. On imagine donc qu'une personne vaguement au courant des réalités politiques et qui s'affirme de droite finira par considérer l'extrême droite comme présentable.
Macron a été élu en 2017 sous la fausse menace de l'élection de Marine Le Pen. Or, à force de dédiaboliser Marine Le Pen, les médias ont rendu acceptable son programme. On ne la trouve plus assez dangereuse pour constituer le repoussoir dont la droite néolibérale avait besoin. Elle est quasiment devenue une libérale. D'ailleurs à part son rejet de l'Europe, qu'est-ce qui la distingue de Macron ? Le Pen est en effet contre l'impôt sur les fortunes, pour la surveillance des chômeur·euses et contre l'immigration, exactement comme le président qui tient de beaux discours, mais éventre les tentes des migrants à Calais.
Inversement, à part ce rejet de l'Europe, Le Pen ne ressemble en rien à Jean-Luc Mélenchon, à qui on n'a pourtant de cesse, dans les médias bon teint, de l'associer. D'ailleurs, ce ne sont pas du tout pour les mêmes raisons que les adversaires s'opposent tou·tes deux à l'Europe. Chez Le Pen, c'est à cause de sa préférence nationale (ainsi que par crainte du « grand remplacement », thème si cher à Éric Zemmour) ; chez Mélenchon, c'est parce que l'Europe économique restreint les mesures sociales.
L'épouvantail du macronisme
Le calcul de l'oligarchie – et encore là il ne faut voir aucun complot, mais plutôt un réflexe conditionné – est le suivant : il faut créer un danger plus grand, une figure plus effrayante. La nouvelle roue de secours du macronisme est ainsi un personnage rocambolesque aux déclarations incendiaires, déjà poursuivi et condamné pour propos racistes, qui se pose en champion de la liberté d'expression, se plaignant comme tous les extrême droitistes de ne « plus pouvoir rien dire » tout en répétant haut et fort toutes ces choses qu'ils prétendent « ne pas pouvoir dire », devant toutes les foules, sur tous les plateaux de télé, dans toutes les radios et dans tous les journaux – exactement comme notre Mathieu Bock-Côté national, qui braille dans tous les haut-parleurs de l'empire Québecor qu'il est censuré, tout en étant désormais un chroniqueur chouchou de l'extrême droite française.
Si la réélection du champion du néolibéralisme est assurée, les grands groupes médiatiques laisseront tomber Zemmour comme une vieille chaussette sale. Cependant, si un véritable candidat de gauche est susceptible de se rendre au second tour, la machine pompera au maximum pour l'extrême droitard – quitte à faire élire un énergumène qui représentera un véritable pactole pour l'industrie de la sécurité.
En prétextant de la menace du désordre fasciste – qui est en fait un ordre absolu permettant le ronron de la machine productrice –, on s'assure que les électrices et électeurs rentrent dans le rang. On espère ainsi faire le second tour dans le premier, exactement comme en 2017.
[1] NDLR : Apparu après la Première Guerre mondiale, l'ordo-libéralisme est l'une des formes du néolibéralisme. Il promeut la « liberté économique » et il encourage les initiatives individuelles et les mécanismes du marché. L'ordo-libéralisme insiste aussi sur le rôle central de l'État, qui doit garantir le cadre normatif et juridique nécessaire à l'existence de la « libre concurrence ».
Francis Lagacé est billettiste et partisan des droits sociaux.
Illustration : Ramon Vitesse
L’extrême droite bien vivante en Italie
Si l'extrême droite inquiète en France, elle semble tout aussi menaçante en Italie. Quand on fait la somme des appuis aux partis de cette tendance, on se retrouve avec 40 % des intentions de vote, un chiffre par ailleurs plutôt stable depuis les dernières élections.
L'extrême droite en Italie a principalement été incarnée ces dernières années par La Lega, parti dirigé par Matteo Salvini. Se déclarant antisystème, critique de la corruption et de l'Union européenne, le parti s'est surtout fait connaître pour sa volonté de se séparer du Sud de l'Italie, considéré comme un obstacle à la prospérité du Nord. Sa position clairement anti-immigration est cependant devenue la marque principale de La Lega.
Ce parti se fait présentement dépasser sur sa droite par un autre encore plus conservateur : Fratelli d'Italia, dirigé par Georgia Meloni, une charismatique cheffe, ex-ministre dans le gouvernement de Berlusconi, et qui défend les idées les plus réactionnaires. Ce parti est par ailleurs l'héritier du néofasciste Movimento sociale italiano, créé aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale.
Avec Georgia Meloni au pouvoir, les reculs sur le plan social et économique seraient significatifs. Les droits de femmes et des personnes LGBTQ+ ainsi que les politiques d'immigration subiraient de durs contrecoups, alors que seraient promues les valeurs les plus traditionnelles concernant la famille et le travail. Fratelli d'Italia défend par ailleurs l'économie de marché et l'austérité budgétaire.
Geogia Meloni obtient quelques avantages sur son rival Salvini. Comme son parti ne s'est jamais compromis à gouverner, contrairement à la Lega, elle profite de l'engouement des Italien·nes pour les partis « antisystème ». Elle prétend aussi pouvoir représenter l'ensemble des Italien·nes, et non pas seulement les privilégié·es du Nord. Très présente dans les médias, elle a l'art d'éviter les questions de fond et se montre à la fois mordante et rassurante.
L'ironie de la politique italienne fait que La Lega et Fratelli d'Italia se trouvent dans une coalition dite de centre droit avec Forza d'Italia, le parti de Silvio Berlusconi. Les idées d'extrême droite se trouvent ainsi normalisées, ramenées dans une zone plus respectable, tout en ne perdant rien de leur radicalité. Un phénomène qui n'est pas sans surprendre ni inquiéter.
Certain·es observateur·trices se rassurent cependant en constatant que la présence de deux partis d'extrême droite, presque à égalité dans les sondages, aura comme conséquence de diviser le vote et de les affaiblir. Les bonnes performances du Partito Democratico (centre gauche), légèrement en tête dans les intentions de vote, rendent une victoire de ces partis moins probable.
Il n'en reste pas moins que la menace pour la démocratie est bien réelle. Le soutien significatif d'une bonne partie de la population à des partis aussi clairement à droite — en Italie et ailleurs en Europe —, causé en partie par les désillusions et la colère provoquées par de longues années de politiques néolibérales, est un défi considérable pour la gauche. La route sera longue avant de ramener une grande partie de ces électeurs·trices vers une vision plus solidaire et moins individualiste des rapports sociaux.

Revoir l’agriculture. Entrevue avec Carole Poliquin, cinéaste

La documentariste Carole Poliquin, connue pour ses films percutants sur l'économie, nous revient avec le documentaire Humus, l'histoire d'une famille qui se lance dans l'expérience risquée et salutaire de l'agriculture régénératrice. Une aventure qu'elle nous raconte par d'émouvants témoignages et de superbes images. Propos recueillis par Claude Vaillancourt.
À bâbord ! : Tu as choisi comme protagoniste de ton film une famille particulièrement sympathique. Comment a eu lieu cette rencontre ? Quelle a été la suite ?
Carole Poliquin : François et Mélina étaient les fermiers de famille de ma complice à la recherche Sylvie Lapointe. Quand on a commencé à discuter du film ensemble et que je lui parlais des « sols vivants », elle m'a tout de suite dit qu'il fallait absolument que je les rencontre, qu'eux aussi étaient plongés dans les mêmes lectures. Ça a été un coup de cœur.
Nous avons eu pendant des mois de longs échanges enthousiastes : « As-tu lu tel livre ? Connais-tu tel chercheur ? Savais-tu que les champignons fabriquent des colles qui structurent le sol ? On a découvert ça il y a 25 ans seulement ! Ils ont évolué en symbiose avec les plantes pendant 450 millions d'années et les aident encore à trouver des nutriments loin de leurs racines. Ce sont toutes ces relations qu'on détruit quand on laboure ». On s'extasiait ensemble sur l'intelligence collective des bactéries du sol qui « savent » si elles sont assez nombreuses pour accomplir telle ou telle fonction. « On pense qu'on sait tout, mais on ne sait pas grand-chose du vivant ».
L'épuisement des sols est un facteur constant dans le déclin et l'effondrement des civilisations. Nous nous approchons dangereusement de ce seuil aujourd'hui. En l'absence de nouveaux continents à peupler, François et Mélina semblaient avoir une bonne idée de comment interagir avec les sols de notre petite planète. Ils l'appliquaient déjà dans leurs champs.
ÀB ! : Par rapport à tes films antérieurs, dans lesquels tu couvrais ton sujet en multipliant les entrevues, tu te concentres uniquement sur cette famille dans sa vie quotidienne et en tant que spectateurs, nous suivons le fil de ces rencontres. Comment justifies-tu ce virage dans ton approche ?
C. P. : Ça s'est imposé après ma rencontre avec François et Mélina en 2017. L'idée du film remonte à 2012. J'avais écrit un projet sur la notion de richesse, celle que nous prétendons créer alors que nous dilapidons le capital des générations futures... Ça tournait autour de notre rapport extractiviste au monde. Comme d'habitude, je ratissais large. Mais quand j'ai commencé à lire sur l'appauvrissement des sols dans le monde, j'étais tellement sidérée que j'ai décidé de me concentrer là-dessus.
J'avais déjà une idée des différentes histoires à tourner pour illustrer cette trajectoire suicidaire de notre civilisation. J'y voyais aussi une espèce de métaphore d'un appauvrissement de la pensée, d'une érosion de notre capacité à imaginer un autre rapport au monde.
C'est là qu'au fil de mes recherches, je suis tombée sur l'agriculture régénératrice qui, justement, propose et met en œuvre un autre rapport au monde. J'ai trouvé ça tellement riche, tellement porteur de sens, que je suis passée du désir de dénoncer une situation à celui de partager mon émerveillement. Dans ce nouveau registre, l'expérience humaine gagnait en importance. Suivre une seule histoire sur une longue période m'a permis, je crois, de donner accès à la profondeur d'une pensée qui se déploie dans le temps, en lien avec un territoire et une pratique. Ça m'a permis aussi de m'adresser au cœur.
ÀB ! : Ton personnage principal, l'agriculteur François D'Aoust, dit : « si on s'occupait de la nature comme on devrait le faire, ça ne serait pas rentable ». Nous sommes confronté·es à ses grandes difficultés. Comment ne pas ressentir un sentiment d'échec en voyant sa tentative de rapprocher ses pratiques de la nature ?
C. P. : François répète souvent : « Je ne peux pas compétitionner avec un système de destruction massive ». Ses propos sur la rentabilité sont d'abord une invitation à repenser nos critères de rentabilité, à réintégrer dans les comptes ce qui a été « externalisé » : la nature et sa destruction.
N'oublions pas non plus que les producteur·trices des circuits conventionnels en arrachent eux aussi. Ils et elles voient leurs sols s'appauvrir et leurs rendements diminuer. Le prix des engrais chimiques augmente avec celui de l'énergie, sans parler du phosphore, dont les réserves minières sont quasiment épuisées. Les producteur·trices sont endetté·es et pris·es dans un système qui les force à faire des choix dont ils et elles ne se réjouissent pas toujours. Le taux de suicide est élevé dans la profession.
Ce qui est patent aujourd'hui, c'est donc l'échec d'un système qui extrait sans jamais nourrir, qui prélève des « ressources » sans tenir compte de la capacité des écosystèmes à les régénérer – quand elles sont renouvelables. Or, les écosystèmes ont leurs besoins aussi. Et si le marché est incapable de les assurer, sortons-les du marché !
ÀB ! : Ton film est ponctué d'images superbes de la faune et de la flore. Quel rôle jouent-elles exactement ? Pourquoi toutes ces images ?
C. P. : Dès le départ, j'ai voulu faire de la nature un personnage à part entière. On y consacrait systématiquement une à deux heures par jour. On a aussi fait une journée de tournage sur table. Le directeur photo, Geoffroy Beauchemin, a fait un travail magnifique. J'ai eu accès aussi à des images au microscope. On y voit un nématode qui semble danser et même des bactéries symbiotiques circulant dans un poil de racine !
L'idée était de mettre en parallèle les vivants humains et non humains dans leur quête respective de nourriture. Qu'on soit arbre, poisson, bactérie, abeille, ver de terre, castor ou humain, nous partageons tou·tes cette nécessité de trouver quotidiennement des sources d'énergie qui nous permettent de rester en vie.
Accessoirement, il arrive que le travail que certains êtres vivants accomplissent pour rester en vie soit d'une certaine utilité pour nous, humains. Certains appellent ça des services écosystémiques, j'appelle ça de l'interdépendance.
ÀB ! : Dans Humus, on en apprend beaucoup sur des pratiques en agricultures qui sont très différentes de celles auxquelles nous sommes habitué·es. Qu'est-ce que tu as à nous transmettre de plus important à ce sujet ?
C. P. : Fondamentalement, ça a à voir avec notre rapport au monde. Homo sapiens, à un moment très récent de son histoire, s'est extrait lui-même de la nature, la réduisant à l'état de ressource à exploiter pour répondre à ses propres besoins. L'abondance de ressources fabriquées par la terre depuis des milliards d'années lui a donné un sentiment de toute-puissance qui l'a rendu aveugle à la complexité du monde et aux interdépendances. Il nous faudra beaucoup d'humilité pour réinscrire l'humain dans la nature. D'où le titre du film d'ailleurs : Humus – de la même racine qu'humain et humilité.
Où amorcer ce changement de paradigme ? Dans les champs ! En changeant la façon dont nous produisons notre nourriture, nous pourrions réapprendre ensemble à penser écosystème, cohabitation, interdépendance, partage. Toutes notions qui trouvent aussi un écho dans la vie en société.
Nous avons hérité d'une économie qui s'est structurée au 20e siècle autour des énergies fossiles non renouvelables. À nous de structurer l'économie du 21e siècle autour du vivant. « Pour que la vie se poursuive », rappelle Mélina à la toute fin du film.
Extraits du film Humus. Visuels : Les productions ISCA inc

Un Afro-Américain à Paris

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, une diaspora d'artistes afro-américain·es commence à s'installer à Paris pour fuir le racisme et « prendre une bouffée d'air », comme le dira James Baldwin. Mais ils ne se doutaient pas qu'ils découvriraient en France un autre visage du racisme, tout aussi monstrueux.
À Paris, la communauté afro-américaine se sent protégée, pour un temps du moins, de la violence quotidienne. Outre Baldwin, on y croise au fil du temps Joséphine Baker, Sidney Bechet, Kenny Clarke, Richard Wright, ou Chester Himes ainsi que William Gardner Smith, auteur du roman Le visage de pierre [1].
Quelques-unes de ces figures apparaissent dans le récit fait par Simeon Brown, narrateur central et alter ego de l'auteur. L'histoire se déroule au cours de l'année 1961, alors que fait rage la guerre d'indépendance en Algérie. Simeon vit alors dans un petit hôtel et gagne sa vie en écrivant des articles qu'il juge sans intérêt.
Il fait connaissance avec des compatriotes exilé·es comme lui et peu à peu, d'un café à un autre, s'intègre à la communauté. Chacun·e a trouvé dans la Ville lumière un lieu d'existence ou de création, à l'abri de l'ostracisme et de la haine. Dans ce Paris effervescent des années 1960, on fraternise aussi sans peine avec des groupes d'ami·es français·es, est-européen·nes, scandinaves ou brésilien·nes. Simeon noue une relation amoureuse avec Maria, Juive polonaise rescapée des camps de la mort. Il rencontre aussi Ahmed, un Algérien avec qui il tisse un lien d'amitié.
Un soir, une dispute éclate entre Simeon et un Algérien, et ils seront tous deux emmenés par la police. Simeon constate alors qu'on le traite différemment de l'autre l'homme. Par exemple, les policiers ne retiennent pas le récit de Simeon dans lequel il avoue ses torts. Cet événement lui vaudra plus tard d'être traité d'homme blanc par un Algérien témoin de l'incident.
Touché par les injustices dont il est témoin, il commencera à fréquenter assidument cette communauté, et cela marquera le début d'une prise de conscience du mépris que subissent les Algérien·nes à Paris.
Le récit d'un massacre
Le roman culmine par le récit des événements réels survenus le soir du 17 octobre 1961, lors d'une manifestation pacifique tenue par la communauté algérienne contre le couvre-feu qui lui avait été imposé. Rappelons que l'homme aux commandes, chargé de mater les manifestant·es, était le tristement célèbre collaborationniste Maurice Papon (jamais nommé dans le roman), alors préfet de police à Paris.
Gardner Smith se fait alors à la fois témoin et protagoniste des événements. Il décrit tout ce qu'il voit, y compris des « femmes enceintes matraquées au ventre, des nouveau-nés arrachés à leur mère et projetés au sol à toute volée ».
Brutaliser, tuer, jeter dans la Seine vivant·es et mort·es confondu·es : tel est, ce soir-là, le programme colonial. Simeon, qu'on a pris pour un Algérien, est frappé et emmené inconscient dans un fourgon jusqu'à un stade où se trouvent des centaines de personnes en attente d'une place en prison ou dans l'un des « camps de regroupement » créés par l'armée, en France ou en Algérie.
Cette tragédie lui fait comprendre que l'injustice ne connaît pas de frontière et qu'elle est davantage une question de conscience que d'identité.
L'ouvrage fut publié aux États-Unis dès 1961, mais ne trouva pas preneur chez les éditeurs français. Il aura fallu 60 ans, au moment où a lieu l'ouverture des archives de la guerre franco-algérienne, pour qu'une traduction et une publication en soient faites en France.
L'obsession du visage
Le déploiement de cette violence illustre plusieurs aspects du problème du racisme, d'abord présenté au moyen de la métaphore du visage. Ce « visage de pierre », évoqué d'entrée de jeu, n'est que l'une des métamorphoses du racisme. Il en représente l'image inaugurale, fixe et sans vie, minérale et froide. Ce visage, appartenant à Chris, un homme blanc qui a éborgné Simeon quand il était enfant, ou à Mike, un policier tortionnaire qui s'en était pris à lui avec cruauté dans sa jeunesse, le narrateur tente au début du récit de le symboliser dans une peinture : tête massive et inhumaine, comme taillée dans la pierre.
En tant que peintre amateur, Simeon observe les gens qu'il croise. Il débusque les drames de ces visages fermés ou sévères, rayonnants ou dépourvus d'émotions. Chacun est un univers et les personnages sont presque toujours décrits en commençant par leur visage. Et si le faciès est trop souvent l'expression de la violence raciste, il en est aussi la proie. C'est surtout au visage, près de l'arcade de son œil perdu, que Simeon sera frappé au cours de la manifestation.
L'importance accordée aux physionomies permet au narrateur de synthétiser toutes les violences : « il pensa : le visage du flic français, […] le visage du nazi tortionnaire à Buchenwald et Dachau, le visage de la foule hystérique à Little Rock [2] et, oui, les visages noirs des assassins de Lumumba – ils ne formaient qu'un seul et même visage. Où que soit ce visage, il était son ennemi ».
Le visage interchangeable du racisme n'est pas uniquement, pour Gardner Smith, le visage des Blancs. Il est l'expression de la domination par la violence. C'est pourquoi, dans le récit, il devient un important levier narratif.
Le racisme comme un prisme
Pour mieux donner au racisme une signification large et englobante, l'auteur en propose une définition multiple et hétéromorphe.
On peut supposer d'abord une référence à Franz Fanon. Simeon, en effet, se fait traiter d'homme blanc par un Algérien. Or, dix ans plus tôt, Fanon soutenait que les personnes noires ne devraient plus se trouver face au dilemme de devoir « se blanchir ou disparaître ». Le racisme prend alors pour Simeon une double dimension : celle qui l'a amené, lui, à porter un masque d'homme blanc, mais aussi celle que subissent les Algérien·nes.
Ensuite, deux théories s'affrontent concernant le sort réservé aux Algérien·nes. Pour Simeon, leur condition en France est semblable à celle des Afro-Américain·es Ils et elles subissent une discrimination socio-économique et une exclusion les forçant à vivre en ghetto. Toutefois, son ami Babe, à qui la personnalité et le physique surdimensionnés confèrent une autorité morale dans la communauté, défend un autre point de vue : il soutient qu'il faut considérer qu'Algériens et Français sont en guerre et s'agressent donc mutuellement. Il va même plus loin : « Oublie ça, mec. Les Algériens sont des Blancs. Ils réagissent comme des Blancs quand ils sont avec des noirs, ne t'y trompe wpas. »
La théorie de Babe est que ce racisme n'en est pas vraiment un, puisque la lutte pour un territoire national constitue le cœur du conflit. Pour Simeon, cependant, les Algérien·nes sont victimes de discrimination et vivent dans des conditions déplorables. Ces conditions ne sauraient être expliquées uniquement par le conflit géopolitique, car il s'agit avant tout d'assujettissement colonial.
À partir de là, la définition du racisme sera diffractée pour mettre de l'avant sa dimension multiforme. On discutera, par exemple, de l'expérience concentrationnaire de Maria, abusée par un officier allemand, et du sort réservé aux Juifs pendant la Seconde Guerre. En revanche, les Algérien·nes manifesteront leur mépris envers les Juif·ves en raison de la colonisation israélienne en Palestine et Simeon constatera qu'ils peuvent aussi faire preuve de racisme : « [Ben Youssef] lâcha la bombe : “ C'est sûr, dit-il, c'est sans doute un sale Juif qui vous l'a vendu. ” […] Simeon était sous le choc. Ces mots, dans la bouche d'un Algérien. ».
Même une personne appartenant à un groupe racisé, en somme, est susceptible de devenir, selon le contexte, raciste envers une personne d'un autre groupe racisé. Le racisme peut, en tout temps, changer de camp puisqu'il résulte de situations complexes de pouvoir et de domination. Le point de vue de Simeon, contrairement à celui de son ami Babe, lui permet d'approfondir sa compréhension et sa compassion envers ses ami·es algérien·nes. Il découvre que la domination nourrit le racisme, qu'elle le précède, et non l'inverse.
Cette discussion permet à l'auteur de poser la question fondamentale de l'ouvrage : peut-on vivre libre dans un pays où la violence coloniale s'exerce avec tant d'ostentation contre un peuple ? Sa vie en France, dans un pays où il peut se croire débarrassé des préjugés pesant contre les Noir·es et libre de ses actes, sans entraves et sans risques, est piégée dans les détours d'une Histoire dont il devient partie prenante malgré lui.
[1] Christian Bourgois éditeur, 2021 (1963), traduction de Brice Mathieussent, 281 p.
[2] L'auteur fait ici un amalgame sans doute volontaire entre deux événements. D'abord, l'affaire des « Neuf de Little Rock » où l'inscription de neuf étudiants afro-américains à Little Rock Central High avait permis de mettre fin à la ségrégation dans les écoles publiques. Ensuite, il évoque la jeune Ruby Bridges, première élève afro-américaine à intégrer une école pour les Blancs en 1960, et qui avait été accueillie, à son premier jour de classe, par la « foule hystérique » que décrit Gardner Smith.