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Femmes et dettes dans les mailles du capitalisme et du patriarcat

28 mai 2024, par Christine Pagnoulle, Govindan Venkatasubramanian, Isabelle Guérin, Santosh Kumar — ,
Le livre présente une recherche collective combinant anthropologie, économie politique et histoire. Tiré de CADTM infolettre , le 2024-05-23 07:56 21 mai par Christine (…)

Le livre présente une recherche collective combinant anthropologie, économie politique et histoire.

Tiré de CADTM infolettre , le 2024-05-23 07:56
21 mai par Christine Pagnoulle , Isabelle Guérin , Santosh Kumar , Govindan Venkatasubramanian

Isabelle Guérin, Santosh Kumar & Govindan Venkatasubramanian, The Indebted Woman. Kinship, Sexuality, and Capitalism¸ Stanford University Press (California), 2023, 229 p. dont 13 pages de notes, 23 pages de bibliographie et un index de 11 pages.


Note de lecture de Christine Pagnoulle

Elle s'appuie sur des observations menées conjointement pendant deux décennies dans une communauté du Tamil Nadu où habitent, dans des zones distinctes, des Dalits et des personnes appartenant à des castes reconnues. Cette étude vient compenser le peu d'attention accordée aux femmes dans le capitalisme financier, alors que les femmes et plus spécifiquement les femmes endettées, constituent un rouage essentiel de ses mécanismes. Il ajoute la dimension sexuelle, l'utilisation du corps en garantie de dettes, qui n'est sinon quasi jamais abordée. Deux des huit chapitres y sont consacrés. Ils montrent entre autres que les femmes endettées ne sont pas victimes passives, qu'il y ait ou non une véritable attirance amoureuse, la dette s'immisçant au plus intime de leur vie, elles négocient habilement, tant avec leur mari qu'avec un amant-créancier. En même temps, les rapports sexuels hors mariage sont jugés déviants et transgressifs, et cela de plus en plus compte tenu de la montée des conservatismes. Les femmes sont donc tiraillées dans leur féminité : comment être femme, avoir besoin d'un prêt et préserver sa respectabilité ?

L'endettement est omniprésent dans la vie quotidienne des classes exploitées. Or au sein d'un ménage l'endettement des hommes et des femmes est de nature différente. Les hommes se tournent davantage vers des créanciers qui sont des personnalités connues, leurs employeurs, des amis ou parents alors que les femmes recourent à des prêts sur gage et utilisent le microcrédit, qui est à la fois cher et dégradant. La destination des prêts varie également selon les genres, mais de façon moins marquée. Il s'agit relativement peu de lancer une entreprise, contrairement aux discours des promoteurs de microcrédit, mais plutôt de faire face aux dépenses quotidiennes, aux frais de scolarité et de santé, et – de façon écrasante – au coût des cérémonies (voir tableau page 76).

Certes le néolibéralisme a réussi à instiller chez les pauvres le sentiment qu'ils sont personnellement responsables de leur condition et doivent par conséquent se soumettre à tout ce qui peut leur être imposé. Mais dans le cas de la femme endettée, en tout cas dans la communauté étudiée, la dette (impayable) est avant tout envers la parentèle et la caste. Notons que le statut de la femme a subi une évolution négative, en parallèle avec la détérioration des politiques sociales, et la fin de la mise en cause de la hiérarchie de castes et le renforcement du patriarcat : là où elle représentait un bien désirable, une source de revenus sur le marché du travail et faisait l'objet de dons avant le mariage, elle est désormais perçue comme un poids et c'est la famille de l'épousée qui doit apporter une dot. Voilà qui constitue une dette initiale, tant morale que matérielle, vis-à-vis de leur propre famille. Pourtant, le recours à un endettement financier extérieur peut les aider à briser certaines contraintes familiales et le carcan des castes. Des groupes d'entraide permettent l'accès au capital financier mondialisé et ainsi d'échapper à une relation de dépendance personnelle et dans certains cas d'affirmer sa crédibilité en tant qu'agent économique. Ces groupes d'entraide ont hélas décliné avec l'emprise du microcrédit ; celui-ci permet de limiter les dettes de caste mais déplace plutôt qu'il n'élimine la domination : les femmes sont désormais dépendantes du marché : la domination se déplace et se multiplie.

La gestion des dettes par les femmes représente un travail considérable, indispensable au fonctionnement du capitalisme, et visible. Le travail, ce n'est pas seulement la production de biens et de services avec valeur marchande, c'est aussi le travail de reproduction sociale, dont fait partie la gestion du budget du ménage. Quand les ressources financières manquent, elles doivent jongler avec les créances, emprunter là pour payer ici. La complexité des opérations est illustrée par un schéma qui donne le vertige page 93. Ce travail trop souvent ignoré tant des chercheurs que des proches compense les failles du capital privé (salaires trop bas) et de l'État (manque de protection sociale). Les remboursements absorbent en moyenne 48% des revenus du ménage, dont 30% pour les intérêts. L'objectif visé par la gestion des dettes est d'en réduire le coût, en négociant les taux d'intérêt et les délais de remboursement, mais aussi en créant des circuits propres qui échappent au secteur financier. Par ailleurs le ‘travail de la dette' génère de la plus-value pour le capital, et ceci de deux façons, directement par le paiement d'intérêt et indirectement, en compensant des salaires trop bas, source évidente de plus-value pour les patrons.

En plus de leur savoir-faire et de leur ingéniosité, les femmes doivent pouvoir compter sur la solidarité. Ensemble, elles créent des interstices hors capitalisme et obligations de parenté.

La situation des femmes endettées au Tamil Nadu rappelle la condition des ouvrières de l'époque victorienne, qui assumaient de la même manière la gestion des dettes, à une différence près : la culture capitaliste du 19e siècle valorisait l'épargne alors que la spéculation actuelle multiplie les sollicitations à la dépense à crédit. Elle est similaire à celles des femmes dans bien d'autres parties du monde.
Pour conclure, si les contraintes du mariage et des liens de parenté sont tout autant des formes de violence et d'oppression sur la ‘femme endettée' que l'argent et le marché, il ne faut pas sous-estimer sa capacité à créer des espaces interstitiels de liberté (pour leur corps et pour leur parole) en dehors des règles du patriarcat et du marché.

Certains débiteurs sont davantage que d'autres astreints au remboursement, les femmes le sont au premier chef. Mais cela n'a rien d'inévitable et les campagnes pour l'annulation des dettes se multiplient. Cependant à elle seule une annulation ne suffit pas : il faut remédier aux causes structurelles de l'endettement. Enfin soyons conscient·es que si l'on tient compte de tout le travail gratuit fourni par les femmes, la situation d'endettement est renversée : les femmes sont en fait créancières d'une énorme dette de soins et à ce titre aussi il faut en finir avec la honte et la culpabilité que ressentent trop souvent les femmes endettées.

Isabelle Guérin est directrice de recherche en socio-économie à l'Institut de Recherche et Développement. Elle définit l'objet de ses travaux actuels comme étant « la financiarisation des économies, ce qu'elles produisent en termes de renforcement et reconfiguration des inégalités mais aussi d'émergence de pratiques alternatives et solidaires ».

Santosh Kumar, outre son activité de chercheur, est directeur de la Mithralaya International School of music, dance and arts qu'il a fondée en 2012.

Govindan Venkatasubramanian est un sociologue à l'Institut français de Pondichéry ; ses recherches portent entre autre sur les rapports entre travail, finance et dynamique sociale.

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G7 : Poursuite ou non de la suspension du paiement de la dette ukrainienne

28 mai 2024, par Éric Toussaint — , ,
Dans cet entretien publié par la CADTM, Éric Toussaint raconte les discussions (et désaccords) en cours dans les grandes puissances impérialistes concernant la dette de (…)

Dans cet entretien publié par la CADTM, Éric Toussaint raconte les discussions (et désaccords) en cours dans les grandes puissances impérialistes concernant la dette de l'Ukraine et les sanctions contre la Russie, ainsi que des propositions que les anticapitalistes peuvent défendre.

21 mai 2024 | tiré du site d'Inprecor

Pourquoi le G7 discute-t-il de la dette de l'Ukraine ?

Depuis plus d'un an dans le cadre du G7 (Allemagne, Canada, États-Unis, France, Italie, Japon et Royaume-Uni), les dirigeants des principales puissances alliées contre la Russie suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie, débattent et n'arrivent pas à trouver un point d'accord concernant le financement de la guerre et de la reconstruction de l'Ukraine.

Il faut rappeler que dans le cadre des sanctions prises par les alliés autour de l'OTAN, les actifs de la Fédération de Russie dans les pays occidentaux s'élevant à environ un peu moins de 300 milliards de dollars ont été bloqués. Et la majeure partie de ces actifs se trouve dans une « clearhouse » nommée Euroclear basée à Bruxelles.

Quels sont les créanciers de l'Ukraine ?

L'aide apportée par les États-Unis et par les puissances occidentales européennes se fait, dans le cas des États-Unis, sous forme de dons d'armes ou d'autres aides financières, tandis que les Européens fournissent les armes sous forme de dons, et tout le reste de ladite aide financière est sous forme de prêts que l'Ukraine devra rembourser. La dette de l'Ukraine s'élève à plus de 100 milliards de dollars. Les marchés financiers, c'est-à-dire de grands fonds d'investissement et des banques, parmi les grands fonds d'investissement, par exemple BlackRock et PIMCO, sont détenteurs de titres de la dette ukrainienne. Il y a aussi des fonds vautour qui rôdent et ont acheté des titres de la dette ukrainienne à des prix très bas, avec une décote de 70 à 80%. Du côté des institutions multilatérales, il y a la Banque mondiale et le Fonds monétaire international, qui sont des créanciers de l'Ukraine. La Banque mondiale et le Fonds monétaire international ne font aucun don et le FMI a continué pendant la guerre à exiger le remboursement de ses crédits en prélevant un taux d'intérêt élevé.

Y a-t-il eu une décision des créanciers de suspendre les remboursements demandés à l'Ukraine ?

En juillet 2022, les puissances occidentales se sont mises d'accord pour reporter tous les paiements de la dette pour une période de deux ans. En juillet 2024, si la suspension du paiement de la dette n'est pas prolongée, l'Ukraine doit reprendre les paiements.

Et en conséquence, depuis des mois, des négociations sont en cours sur ce qui va se passer après juillet 2024. L'Union européenne a reporté la date à laquelle les remboursements devront reprendre, un report de plusieurs années. Et donc, ce qui est en question, c'est principalement les remboursements aux créanciers privés, ainsi qu'à des pays qui ne sont pas directement dans l'alliance occidentale, ou qui sont même opposés à cette alliance occidentale, et notamment la Chine qui est aussi une créancière de l'Ukraine, mais aussi la Russie.

Il faut préciser également que les autorités de Kiev ne demandent pas l'annulation de la dette ukrainienne. Ils sont pour poursuivre l'endettement du pays. Le gouvernement néolibéral de Zelensky a emprunté à l'intérieur de l'Ukraine pour financer la guerre, la résistance à l'invasion russe, et a continué à emprunter à l'étranger, notamment auprès du FMI, de l'UE, etc.

En 2022, faut-il rappeler qu'une pétition avait été lancée pour l'annulation de la dette ?

Du côté des mouvements sociaux et de l'opposition de gauche à la guerre, il y a une exigence d'annuler complètement la dette de l'Ukraine pour libérer le peuple ukrainien de ce fardeau et lui permettre de résister et d'avoir droit à une reconstruction du pays conforme à ses intérêts. Une pétition mondiale a circulé dès 2022.

Pourquoi la négociation a-t-elle lieu au sein du G7 et pas du G20 ?

La négociation sur comment financer la guerre et la reconstruction se fait au sein du G7, parce que si cela devait se discuter au sein du G20, cela inclurait les puissances du Sud global, notamment les BRICS, et donc y compris la Russie et la Chine qui sont opposés à la politique occidentale de sanctions. Le Brésil, l'Inde et l'Afrique du sud sont aussi opposées aux sanctions. Par exemple bien que l'Inde soit alliée aux États-Unis, elle a augmenté depuis l'invasion de l'Ukraine ses achats de pétrole auprès de la Fédération de Russie.

Quels sont les désaccords entre les membres du G7 ?

À l'intérieur du G7, il y a des désaccords importants. Le gouvernement des États-Unis dit qu'il est possible de saisir les avoirs de la Fédération de Russie, et ces avoirs se trouvent principalement en Europe et en particulier à Bruxelles. Les États-Unis disent : « Prenons ces avoirs, ces actifs financiers, mettons-les dans un fonds pour financer la guerre et la reconstruction », tandis que les Européens, la majorité des Européens jusqu'ici, de l'Union Européenne, disent : « Non, si on fait ça, on touche à l'immunité des États, et ça ne concernera pas que la Fédération de Russie » mais surtout ce qui compte pour eux, c'est que si on saisit les avoirs de la Fédération de Russie, et notamment ceux qui se trouvent à Bruxelles, le risque c'est que les puissances comme la Chine, les États du Golfe, et d'autres pays qui placent leur argent en Europe, retirent leurs actifs financiers des banques européennes, parce que ce qui arrive à la Fédération de Russie pourrait leur arriver aussi dans le cadre de sanctions qui seraient prises contre eux pour d'autres raisons dans le futur. Et donc les Européens, et notamment Christine Lagarde, présidente de la Banque centrale européenne, mais aussi le gouvernement italien, les Belges, les Français, les Allemands, sont contre qu'on touche, qu'on prenne carrément les actifs de la Fédération de Russie qui se trouve à Bruxelles, pour les conséquences que cela aurait pour l'euro comme monnaie de réserve internationale et pour les grandes banques privées européennes. L'euro perdrait son statut de monnaie de réserve, ou en tout cas son statut de monnaie de réserve internationale risquerait selon eux d'être fortement affaibli vu ce précédent. Une partie importante des dépôts de puissances comme la Chine ou du Moyen-Orient dans les banques privées européennes risqueraient également d'être retirée. Les Britanniques se rangent plutôt du côté de Washington dans cette discussion mais ils sont plus prudents que les dirigeants d'Outre Atlantique.

Vers quel compromis s'oriente le G7 ?

On va certainement vers le fait que le G7 va décider de ne pas exproprier les avoirs russes, et donc de maintenir le gel des avoirs russes, et sur la base de ces actifs russes, ils vont créer un mécanisme pour émettre des titres de la dette au nom de l'Ukraine, on peut le supposer, ou au nom d'un consortium de pays pour prêter cet argent à l'Ukraine.

Et donc, dans ce cas-là, les actifs russes serviraient de garantie aux grands fonds d'investissement et aux grandes banques qui achèteraient des titres de cet emprunt qui ensuite fournirait l'argent qui serait prêté à l'Ukraine, et qui donc augmentera de manière substantielle la dette ukrainienne.
Dans la presse spécialisée, on parle d'un emprunt de 30 milliards de dollars.

Qu'est-ce qu'il faudrait défendre comme position ?

Je dirais qu'en principe, les actifs d'un État agresseur, un État qui a envahi le territoire d'un autre, ou qui activement participe à l'agression militaire d'un autre pays, devraient pouvoir être saisis. Mais la question, c'est qui gère les actifs, et pour quels objectifs ? Et là, dans la situation internationale actuelle, on ne voit absolument pas comment serait réalisable le fait qu'une saisie soit contrôlée par les mouvements sociaux, par les citoyen·nes du pays agressé, de manière à ce que l'utilisation des fonds saisis serve réellement aux intérêts du peuple du pays agressé. La saisie des biens d'un pays agresseur devrait évidemment concerner tous les pays agresseurs et cela veut dire que les États-Unis et ses alliés qui ont réalisé de nombreuses agressions et invasions devraient être soumis à cette règle. Or ce n'est évidemment pas le cas. Les États-Unis ont multiplié depuis près d'un siècle et demi la saisie de biens d'autres États à commencer par les biens des États qu'ils agressaient ou envahissaient comme cela a été le cas à Haïti à partir de 1915, pour ne prendre qu'un exemple parmi d'autres.

Mais il n'y a pas que la saisie des actifs d'un pays agresseur qui devrait être prise en considération comme mesure possible. Un fonds de financement de la reconstruction de l'Ukraine et de la résistance ukrainienne à l'agression pourrait être financé ou devrait être financé par un impôt prélevé sur les grandes entreprises privées qui profitent de la guerre. Les industries d'armement allemandes, françaises, nord-américaines et d'autres pays profitent d'une manière très importante de l'augmentation des budgets militaires, des fournitures d'armes à l'Ukraine (Bien sûr du côté russe l'industrie d'armement fonctionne à plein régime également.).

C'est le cas par exemple de l'entreprise Rheinmetall en Allemagne qui fait des profits extraordinaires, mais ça concerne d'autres très grandes entreprises d'armement. Il faudrait au minimum qu'elles payent un impôt proportionnel à l'augmentation de leurs bénéfices ou égal à l'augmentation de leurs bénéfices et que ce montant soit transféré à un fonds de développement géré avec la participation directe du peuple ukrainien.

Il faudrait également qu'on saisisse les avoirs des oligarques qui profitent de l'agression de l'Ukraine, tant les oligarques russes que des oligarques ukrainiens qui profitent de la situation. Ainsi, des montants substantiels pourraient être récoltés pour financer la résistance du peuple ukrainien et la reconstruction du pays.

A noter que si on prélevait un impôt équivalent aux bénéfices supplémentaires faits par les entreprises d'armement dans le cadre de cette guerre et d'autres guerres en général, ça limiterait la propension de ces entreprises à se réjouir de la poursuite de la guerre et à y contribuer car elles n'en tireraient pas directement un bénéfice.

Les mesures en termes de saisie des biens des oligarques, de saisie, donc confiscation, expropriation de leurs biens, vont directement à l'encontre du caractère sacré de la propriété privée, et donc on n'a pas vu depuis 2022 des saisies importantes car les gouvernements occidentaux ne sont pas du tout enclins à y procéder même s'ils sont opposés à la Fédération de Russie. Il faudrait recenser exactement ce qui a été fait, mais c'était extrêmement limité et ça n'a pas été transféré dans un fonds sous contrôle des populations ukrainiennes. En fait, il n'y a eu aucun impôt spécial par rapport aux entreprises qui profitent de la guerre. J'ai parlé des entreprises productrices d'armes, mais on peut aussi parler des superprofits faits par les sociétés gazières et pétrolières qui ont bénéficié de l'augmentation énorme du prix du gaz liquide et du pétrole suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie.

On peut aussi parler de l'augmentation des bénéfices des entreprises qui commercialisent les céréales au niveau mondial, comme les quatre grandes entreprises multinationales qui contrôlent 80 % du marché mondial des céréales. Ce sont trois entreprises américaines et une entreprise européenne. Un impôt spécial sur les bénéfices de ces entreprises aurait dû être prélevé, devrait être prélevé, y compris de manière rétroactive à la fois pour financer les besoins de toutes les populations et pour venir en aide au peuple ukrainien. Il faut également continuer à revendiquer l'annulation de la dette ukrainienne.

Rien de cela n'est envisagé par les dirigeants du G7 et donc il faut avancer une position clairement alternative et en opposition à la politique du G7 qui vise à prolonger la guerre à la financer largement par de la dette. La position des pays membres du G7 vise à utiliser la situation y compris avec la perspective de prendre le contrôle de richesses naturelles de l'Ukraine, d'obtenir la privatisation d'entreprises publiques ukrainiennes comme l'entreprise de gaz, ainsi que l'entreprise de production et distribution électrique. Ces entreprises sont des entreprises publiques et le Fonds monétaire international, la Banque mondiale, les gouvernements d'Europe, de l'Union européenne, de la Grande-Bretagne, des États-Unis voudraient les voir privatisées.

Et il faut lutter bien sûr aussi contre les grands fonds d'investissement, les grandes banques privées qui tirent profit de la guerre en prêtant de l'argent aux puissances directement investies dans cette guerre et à l'Ukraine et qui en tirent un profit important.

Il faut aussi savoir que plusieurs banques privées européennes, dont l'autrichienne Raiffaisen, les allemandes Deutsche Bank et Commerzbank, les italiennes Unicredit et Intesa Sanpaolo ont poursuivi des activités dans la Fédération de Russie. Et malgré les sanctions, elles ont multiplié par 4 leurs profits dans ce pays depuis le début de l'invasion de l'Ukraine. Elles viennent de payer 800 millions d'euros d'impôts sur bénéfices aux autorités russes sans qu'aucune mesure ne soit prise de la part des autorités européennes. Voir les révélations du Financial Times datant du 28 avril 2024.

L'auteur remercie Sushovan Dhar pour son aide.

Le 21 mai 2024.

Pourquoi publier une revue antispéciste ?

28 mai 2024, par Martin Gibert — , ,
Des militantes francophones contre le spécisme publient pour la première fois une revue papier. À quoi pense le mouvement animaliste ? Quels débats le nourrissent ? Réponse (…)

Des militantes francophones contre le spécisme publient pour la première fois une revue papier. À quoi pense le mouvement animaliste ? Quels débats le nourrissent ? Réponse argumentée et présentation de ce numéro par la corédactrice en chef de L'Amorce.

Tiré d'AOC media

Des militantes francophones contre le spécisme publient pour la première fois une revue papier. À quoi pense le mouvement animaliste ? Quels débats le nourrissent ? Réponse argumentée et présentation de ce numéro par la corédactrice en chef de L'Amorce.

Ce printemps 2024, paraît une nouveauté, L'Amorce, au sous-titre sans équivoque : revue contre le spécisme. Sous une couverture orangée, on y trouve des articles en forme de questions : « Faut-il se fier aux intuitions spécistes ? » ou « Pourquoi la droite tient-elle tant à son verre de lait ? ». On peut aussi y lire une entrevue avec le philosophe Peter Singer, auteur du fameux Animal liberation (1975). Et qui analyse la polémique sur Sandrine Rousseau et les barbecues ? Nulle autre que l'autrice de La Politique sexuelle de la viande, l'écoféministe Carol J. Adams.

Je le sais parce que je suis co-rédactrice en chef de L'Amorce. Cette revue, en ligne depuis 2018, est le fruit d'un collectif de philosophes, sociologues, intellectuelles et militantes qui s'intéressent de près au spécisme. (Nous utilisons le féminin par défaut pour certains groupes mixtes ; c'est étrange au début, mais c'est comme pour le tofu : on s'habitue). Ce qui est nouveau ce printemps, c'est que la revue est pour la première fois publiée en un volume papier aux éditions Éliott. Voilà donc l'occasion de répondre à une question aussi simple que légitime : pourquoi publier une revue antispéciste ?

À bien y penser, je vois au moins quatre raisons.

La première raison, c'est que nous avons raison. Il existe bel et bien une oppression massive, violente et omniprésente, contre les animaux. Qui plus est, cette oppression passe largement inaperçue. Il faut donc en parler. Le spécisme, cette discrimination en fonction de l'espèce, n'est pas seulement un concept abstrait : des dizaines de milliards d'animaux terrestres (sans compter d'innombrables animaux aquatiques) sont élevés et envoyés chaque année à l'abattoir alors que l'on sait pertinemment qu'on pourrait s'en passer.

Dire, un peu crânement, je vous l'accorde, que nous avons raison, c'est dire que le spécisme existe et qu'il y a d'excellentes raisons morales de le combattre. C'est assumer son identité de revue militante. Comment rester indifférents et ne pas vouloir amorcer (et oui) un changement culturel lorsqu'on prend la mesure des violences spécistes ?

En philosophie morale, presque personne ne soutient sérieusement qu'il est légitime de discriminer les individus en fonction de l'espèce. Comme le montre François Jaquet dans son dernier livre, Le pire des maux : éthique et ontologie du spécisme, le spécisme, tout comme le racisme, viole un principe fondamental d'égal traitement des individus. Nous avons raison, mais nous savons aussi que les gens s'en remettent rarement à la raison dans leurs jugements moraux. Dans ce premier numéro de L'Amorce, le philosophe suisse interroge la psychologie morale des intuitions spécistes, celles-là mêmes qui conduisent à minimiser ou ignorer les intérêts des animaux.

Ces intuitions, constate-t-il, s'expliquent par le tribalisme et la dissonance cognitive. On perçoit moralement les animaux comme des membres d'une autre tribu, et on ajuste nos croyances à nos pratiques – culinaires notamment. Puisque ces facteurs explicatifs sont sans rapports avec la vérité des intuitions spécistes, il s'ensuit qu'elles ne sont pas fiables. Pour penser le spécisme, il faut donc se méfier de nos intuitions – qui correspondent au système 1 du psychologue Daniel Kahneman – et examiner des arguments en mobilisant le système 2, la raison. À la réflexion, n'est-ce pas ce qu'essaye de faire une revue ?

La seconde raison de publier, c'est de rassembler. Car un volume papier, c'est d'abord ça : réunir sous une même couverture des auteurs et des autrices dont on juge la parole pertinente. Et ce faisant, créer du lien, constituer un « nous ». Car ce rassemblement a bien sûr un sens politique. Il signale une présence : nous sommes nombreux, y compris dans le monde universitaire, à penser que nous avons un gros problème avec le spécisme. En ce sens, publier une revue antispéciste, c'est donc participer à un mouvement social et politique, à un projet collectif.

La revue s'ouvre d'ailleurs avec un texte collectif, La Déclaration de Montréal sur l'exploitation animale, lancé le 4 octobre 2023. Signée par plus de 500 philosophes moraux et politiques, elle ne plaide pas pour la viande locale ou bio, mais condamne explicitement toute forme d'exploitation des animaux sentients, c'est-à-dire capables d'éprouver du plaisir, de la douleur ou des émotions. Lorsqu'il m'arrive d'avoir des doutes (déformation professionnelle), je me souviens qu'il existe une expertise philosophique, et que ce n'est pas demain la veille que 500 philosophes moraux et politiques seront prêts à se commettre pour défendre l'exploitation animale.

Mais quand bien même les antispécistes auraient tout faux, cela ne changerait rien à la troisième raison de publier : c'est intéressant. Contrairement à ce qui se passe pour la plupart des gens – ce qui inclut la plupart des journalistes et des intellos – il faut bien comprendre que, pour les animalistes, la question de l'éthique de l'exploitation animale est réglée depuis longtemps. Nous nous intéressons aujourd'hui à d'autres questions, plus pragmatiques, plus politiques.

L'humanisme de la gauche possède un revers embarrassant : le suprémacisme humain.

D'ailleurs, où situer politiquement l'animalisme ? Si les organisations féministes manifestent souvent leur soutien à Black Lives Matter, aux immigré·es ou aux homosexuel·les, « les groupes animalistes restent en dehors de ces solidarités progressistes », constate Will Kymlicka. Cela viendrait d'une croyance profondément enracinée en chacune, à savoir que la valeur de l'humanité réside dans sa différence avec l'animalité.

On le voit bien avec les métaphores et les insultes animalières utilisées pour dévaloriser, en les déshumanisant/animalisant, des groupes vulnérables (femmes, musulman·es, Noir·es), ceux-là même que défend la gauche. Et le philosophe canadien de résumer : « L'argument le plus courant en faveur des droits des animaux repose sur la continuité entre les humains et les animaux ; à l'inverse, l'argument le plus courant pour les droits des groupes déshumanisés repose sur une discontinuité radicale entre les humains et les animaux. » Qui l'eut cru, l'humanisme de la gauche possède un revers embarrassant : le suprémacisme humain.

Un écho très concret de ces préoccupations résonne dans la lettre ouverte qu'adressent des militantes antispécistes – des orphelines de la gauche – aux féministes. Les autrices proposent à leurs alliées une « solidarité passive », le respect d'un principe de non-nuisance. Concrètement, cela implique par exemple « de cesser d'alimenter le spécisme via des slogans suprémacistes humains (« nous ne sommes pas des animaux », ou encore « nous ne sommes pas du bétail », « ni viande ni objet ») » ou que l'option végétalienne soit offerte par défaut dans les rassemblements militants.

De même, au Brésil, explique Sandra Guimarães en entrevue, le mouvement du « véganisme populaire » construit des ponts avec la lutte des paysans sans terre et d'autres mouvements de justice sociale. L'activiste brésilienne du réseau antispéciste UVA (União Vegana de Ativismo) s'empare de thèmes comme la réforme agraire, l'agroécologie, la souveraineté alimentaire ou la décolonisation des pratiques agricoles. Pour elle, toute bonne stratégie doit tenir compte des besoins des gens : « La vie du peuple est tellement difficile que si la lutte n'améliore pas concrètement la vie des classes populaires dans le présent, elle ne fera jamais sens pour nous. »

En Amérique du Nord, les masculinistes se moquent des soy boys, ces hommes véganes soi-disant féminisés par le soja. Mais ce n'est pas tout. Comme le rappelle Élise Desaulniers, l'extrême droite instrumentalise aussi un fait biologique, à savoir que tous les êtres humains ne sont pas égaux devant la digestion du lait, pour valoriser la « race blanche ». En effet, seules les populations (adultes) qui possèdent une mutation génétique capitale, la « persistance de la lactase » peuvent digérer le lait. Pour les personnes d'ascendance européenne et des peuples nomades d'Afrique, c'est un héritage de leur ancêtre ayant domestiqué les vaches. Ajoutez à cela la couleur du lait et voyez comment l'extrême-droite peut en faire un symbole qui conjugue suprémacisme humain et suprémacisme blanc. Avouez que c'est intéressant.

Publier une revue antispéciste, c'est rassembler en créant des juxtapositions inédites : c'est touiller de l'information et lancer des idées. Que se passera-t-il dans la tête des lectrices qui liront un article sur l'intelligence artificielle, un autre sur la souffrance des animaux dans la nature et un troisième sur le Black veganism ? Quelles connexions inédites vont s'enclencher ?

Publier une revue contre le spécisme, c'est chercher une reconnaissance intellectuelle.

Quant à la quatrième raison, c'est qu'il y a de la place pour nous. Hélas. La couverture médiatique est en effet saturée de spécisme : presque tous les vecteurs d'information tiennent pour acquis que l'espèce est un critère de discrimination légitime. Or, pour avoir un marché libre des idées, il est crucial que toutes les positions soient exprimées (et en particulier les bonnes !). Cette dernière raison, même nos détracteurs devraient l'endosser. Brisons les monopoles idéologiques et accueillons, sous vos applaudissements, une nouvelle perspective cohérente et radicale.

La revue mérite en particulier d'exister dans l'espace informationnel francophone. Car L'Amorce n'est pas particulièrement une revue française. Cinq d'entre nous vivent à Montréal ou sont québécoises, l'un vient de Suisse, deux vivent en Angleterre et une demeure même à la campagne, en Ardèche. De fait, nous sommes bien placées pour apprécier la lenteur d'allumage relative des intellos aux enjeux animalistes dans divers pays. Et la France ne nous impressionne pas beaucoup.

Dans les journaux, lorsqu'on s'aventure à parler d'antispécisme, on équilibre aussitôt le papier avec « l'autre côté de la médaille ». Des ouvrages publiés par des journalistes (par exemple du Figaro ou de Philosophie magazine) prétendent invalider l'antispécisme. Ils agitent le spectre de la panique morale et hurlent au loup, ce qui ne contribue pas à élever le débat. Je me souviens en particulier d'un dialogue de sourds lorsque Valéry Giroux fut invitée par Alain Finkielkraut sur France Culture à défendre son Que sais-je ? sur l'antispécisme.

Notre projet consiste à offrir des analyses que l'on n'entend pas à la radio. Ainsi, Valéry Giroux pose dans ce numéro une question qui fâche, impubliable ailleurs : les véganes qui, comme moi, se privent au quotidien des délices tirées de l'exploitation animale, ne le feraient-il pas pour rien ? Quelle est l'efficacité réelle du boycott végane ? Avec sa rigueur habituelle, la philosophe québécoise analyse la plus récente littérature scientifique sur le sujet et conclut qu'il existe de bonnes raisons non seulement déontologiques, mais aussi conséquentialistes de se priver (ouf !). Elle s'inscrit par-là dans le courant très « esprit critique » ou zététique qui se développe depuis quelques années dans le monde animaliste – et dont Florence Dellerie est une autre représentante, en plus d'avoir paré ce premier numéro de ses croquis animaliers.

En définitive, je crois que c'est une certaine reconnaissance intellectuelle que l'on va chercher lorsqu'on décide de publier une revue contre le spécisme. C'est la responsabilité de contribuer au débat et le droit de répliquer lorsqu'on juge que des intellos disent n'importe quoi sur le sujet. Ce qui arrive plus souvent qu'autrement. Thomas Lepeltier, dont la revue papier reprend une tribune contre certaines thèses environnementalistes, a écrit tout un livre sur le sujet, L'imposture intellectuelle des carnivores.

Les intellos sont responsables de ce qu'ils écrivent. Ainsi, lorsque Baptiste Morizot attaque l'antispécisme avec un mauvais argument, nous estimons devoir lui répondre (« Un philosophe confondant »). Lorsque l'anthropologue Charles Stépanoff cire les bottes des chasseurs français, nous pensons qu'une riposte est requise (« Un anthropologue chachant chacher »). Publier une revue contre le spécisme, c'est assumer le contre. C'est tenir son cap dans la bataille des idées et donner le change aux défenseurs du spécisme.

En résumé, je vois au moins quatre raisons, en 2024, de publier une revue francophone contre le spécisme : parce qu'il y des raisons morales de combattre cette discrimination, parce que c'est politiquement rassembleur, parce que c'est intéressant et pour donner à la critique du spécisme la place légitime qui lui revient dans le monde des idées. Gageons que ce sont autant de raisons de lire une revue antispéciste.

NDLR – Après cinq ans d'existence en ligne, le revue L'Amorce a publié un premier numéro papier paru le 17 avril.

Martin Gibert
PHILOSOPHE, CHERCHEUR EN ÉTHIQUE DE L'INTELLIGENCE ARTIFICIELLE AFFILIÉ AU CENTRE DE RECHERCHE EN ÉTHIQUE (CRÉ) ET À L'INSTITUT DE VALORISATION DES DONNÉES (IVADO) À L'UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

L’ascension d’un nouveau paradigme économique : le cybersocialisme

28 mai 2024, par John Olympio — , ,
Si l'histoire est écrite par les vainqueurs, la multiplication des échecs de l'hégémon capitaliste nous invite à revisiter le passé pour explorer des solutions négligées. Telle (…)

Si l'histoire est écrite par les vainqueurs, la multiplication des échecs de l'hégémon capitaliste nous invite à revisiter le passé pour explorer des solutions négligées. Telle est l'approche de Cédric Durand et Razmig Keucheyan dans leur ouvrage « Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique », où les auteurs mobilisent l'histoire et des institutions existantes pour proposer un modèle alternatif concret, bien qu'ambitieux.

23 mai 2024 | Joutnsl des Alternatives
https://alter.quebec/lascension-dun-nouveau-paradigme-economique-le-cybersocialisme/?utm_source=Cyberimpact&utm_medium=email&utm_campaign=Sinformer-et-agir--lactualite-a-ne-pas-manquer-avec-le-Journal-des-Alternatives

Cédric Durand était l'invité d'un séminaire organisé par l'atelier d'Écologie sociale du capitalisme avancé (ESCA) en collaboration avec l'Institut de recherches et d'informations socioéconomiques (IRIS Québec) et le Centre de recherche sur les innovations et les transformations sociales (CRITS) pour défendre la dimension économique de son livre qu'il a écrit en collaboration.
Repenser le rapport avec la nature

Si les adeptes du modèle néolibéral attribuent les failles du marché à une trop grande ingérence de l'État dans l'économie, selon Cédric Durand, nous avons aujourd'hui perdu la maîtrise de notre rapport avec la nature. Mais comment restaurer le métabolisme entre les humains et la planète Terre quand « le capital ne sait pas payer pour des choses qui ne rapportent absolument rien ». Pour les auteurs cela implique d'inverser la dialectique d'efficacité et de protection de l'environnement.

Face à cela, le capitalisme vert est une fausse bonne idée, selon M. Durand. D'une part, le principe du « pollueur-payeur » est injuste, car il implique que plus on est riche, plus on a le droit de polluer. Mais en plus, les incitatifs sont souvent mal définis et donc inefficaces. La nature, dans sa complexité, et sa multiplicité dépassent grandement le raisonnement économique traditionnel.

La planification : un outil de regain de contrôle

Face à ces enjeux, les auteurs proposent de raviver l'antagoniste historique du marché : la planification. Mais qu'est-ce que la planification économique ? Elle consiste à nationaliser les moteurs stratégiques de l'économie et à offrir une politique de crédit selon les priorités planifiées, permettant ainsi aux individus de se réapproprier les modes de production.

Cette planification doit être technologique, écologiquement viable et démocratique. Contrairement au XXe siècle, les progrès technologiques en matière d'information permettent aujourd'hui une planification plus précise et efficace. On peut désormais utiliser une panoplie d'outils pour mesurer l'impact écologique et intégrer ces données dans l'évaluation de la viabilité des entreprises.

Une démocratie renforcée par la planification

Dans l'imaginaire collectif, le modèle économique libéral est souvent perçu comme le seul défenseur de la démocratie face aux économies planifiées autoritaires. Cependant, Durand et Keucheyan soutiennent que la démocratie peut légitimer la planification. En effet, il s'agirait de choisir entre plusieurs scénarios possibles, avec une implication directe du peuple dans les décisions à l'échelle nationale et locale.

Cette transition nécessiterait une profonde modification de nos modes de consommation, telle qu'exigée par les crises écologiques et sociales. Bien que la planification soit souvent associée à la dictature des besoins, comme dans le communisme soviétique, cela n'est pas une fatalité. Plusieurs outils peuvent être mis en place pour éviter ces dérives, notamment en éliminant les besoins artificiels imposés par le marketing et de rendre la consommation plus intelligente et consciente des réalités humaines et sociales.

Le renforcement des services publics jouerait également un rôle crucial en allégeant le poids de l'incertitude et de la précarité sur les populations. Grâce à des services publics robustes, les individus seraient libérés de nombreuses contraintes économiques privées. Par exemple, on pourrait se rendre au travail ou se promener dans un parc sans se soucier de la facture d'hôpital en cas d'accident. Ces services publics garantiraient un filet de sécurité, permettant.e de vivre sans la peur constante de l'insécurité.

En somme, les auteurs envisagent un modèle « cyber-socialiste » où la technologie et la planification écologique se combinent pour offrir une alternative viable et inspirante au capitalisme. Bien qu'ils proposent une réponse claire à la question « que faire ? », l'éternelle question du « comment ? » reste en partie insoluble.

Pour en savoir plus, on vous invite à lire « Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique » de Cédric Durand et Razmig Keucheyan, aux éditions La découverte.

Vers un grand mouvement écosocialiste international

28 mai 2024, par Robin Bonneau-Patry — , , ,
La sixième Rencontre écosocialiste internationale et la toute première Rencontre écosocialiste d'Amérique latine et des Caraïbes a eu lieu du 9 au 11 mai dernier à Buenos (…)

La sixième Rencontre écosocialiste internationale et la toute première Rencontre écosocialiste d'Amérique latine et des Caraïbes a eu lieu du 9 au 11 mai dernier à Buenos Aires. Cet événement a réuni environ 300 personnes d'une quinzaine de pays pour discuter des stratégies de résistance contre le capitalisme et pour explorer des alternatives nécessaires et urgentes à ce système. Il a été unanimement reconnu qu'un fort mouvement écosocialiste international est la clé pour répondre aux crises écologiques et sociales actuelles.

Tiré d'Alter Québec.

La rencontre a mis en évidence l'urgence d'agir face aux limites planétaires et à la menace que représente le modèle actuel de production et de consommation. Les participant.es ont souligné l'importance de construire un monde fondé sur la justice climatique, environnementale et sociale. Ces dernier.ères ont discuté des diverses luttes menées par différents groupes dans le monde entier, cherchant à transformer radicalement le système actuel. Les discussions ont mis en avant la résistance contre l'accumulation de capital et les privilèges d'une minorité qui détruit les biens communs.

De plus, l'événement a insisté sur le besoin urgent de dépasser la simple survie en tant qu'espèce. Les participant.es ont exprimé leur engagement à construire une alternative au capitalisme actuel, qu'il soit néolibéral, colonial, extractiviste, raciste ou patriarcal. Dans cette perspective, l'écosocialisme se présente comme la voie privilégiée, éloigné des formes d'exploitation dominantes.

Plaidoyer pour un vaste mouvement international écosocialiste

Le panel de clôture, intitulé « Vers un grand mouvement écosocialiste international », a marqué un moment fort de la rencontre. Modéré par Juan Tortosa (Solidarités Suisse), il a réuni des figures clés telles que Germán Bernasconi (Poder Popular Argentine), Sébastien Brulez (Gauche anticapitaliste de Belgique), Felipe Gutiérrez Ríos (Observatorio Petrolero Sur argentin) et Vanessa Dourado d'ATTAC Argentine.

Le débat s'est ouvert sur l'importance de replacer les luttes écologiques dans une perspective historique et culturelle, en se connectant à la nature de manière profonde. Par exemple, les limitations du progressisme actuel ont été soulignées, avec un accent mis sur l'agroécologie comme solution viable pour nourrir à la fois les familles individuelles et la population dans son ensemble. En effet, cette approche de l'agriculture permet de produire la nourriture de manière durable en harmonie avec les écosystèmes naturels, tout en soutenant les communautés locales et en réduisant la dépendance aux intrants chimiques.

Les discussions ont également reconnu la diversité des visions du socialisme moderne parmi les participant.es, mais ont affirmé un consensus anticapitaliste fort. D'après Vanesa Dourado (ATTAC Argentine), cette diversité de perspectives doit être considérée comme un enrichissement pour le mouvement, tout en mettant également en lumière l'importance des luttes territoriales en tant que bastions essentiels de résistance.

La nécessité d'une réinvention de l'espoir face à la cooptation des agendas capitalistes par des partis supposément de gauche — notamment le PS européen — a été un point crucial du débat. Les participant.es ont insisté sur l'importance d'un mouvement de masse pour un véritable changement systémique, soulignant que ce changement ne peut être atteint que par une mobilisation collective large et inclusive. Cet appel nous encourage à poursuivre le travail que nous faisons au Journal des Alternatives, notamment sur l'importance de l'internationalisme comme fondement essentiel pour la réalisation de changements durables, y compris dans la perspective d'une action politique électorale.

En conclusion, les participant.es ont exprimé leur détermination à renforcer leurs organisations et à poursuivre la lutte contre le capitalisme sur tous les continents. L'idée de continuer à grandir et à se préparer pour les futures batailles a été mise en avant, avec l'engagement de se réunir à nouveau pour lutter où que ce soit, sur n'importe quel continent. Ainsi, la concertation des luttes écosocialistes entend se poursuivre avec la 2e Rencontre écosocialiste d'Amérique Latine et des Caraïbes à l'occasion de la 30 COP, qui se tiendra à Belém, au Brésil, l'année prochaine.

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La 6e Rencontre écosocialiste internationale et la 1re Rencontre écosocialiste d’Amérique latine et des Caraïbes se sont terminées

28 mai 2024, par Maria Elena Saludas — , ,
La ville de Buenos Aires a accueilli pendant 3 jours (9, 10 et 11 mai) environ 250 militant·es venu·es de 30 pays différents. Après plus d'un an de préparation, nous avons (…)

La ville de Buenos Aires a accueilli pendant 3 jours (9, 10 et 11 mai) environ 250 militant·es venu·es de 30 pays différents. Après plus d'un an de préparation, nous avons réussi à nous réunir dans l'Auditorium de l'ATE (Association des Travailleurs de l'État) pour discuter et essayer de penser à des stratégies pour alimenter la résistance dans la bataille contre le système capitaliste.

23 mai 2024 | tiré de site du CADTM
https://www.cadtm.org/La-6e-Rencontre-ecosocialiste-internationale-et-la-1re-Rencontre-ecosocialiste

Comme l'a dit Michael Löwy, cet événement écosocialiste est « historique ». "On perçoit que l'axe de l'écosocialisme mondial se déplace du centre vers la périphérie... car nous sommes confrontés à une crise écologique très grave qui affecte davantage le Sud.

Nous le constatons actuellement au Brésil, dans la région du Rio Grande do Sul, dont la capitale, Porto Alegre, a été inondée, faisant des centaines de mort·es, des disparu·es et des millions de sinistré·es. Cette catastrophe est étroitement liée à la déforestation en Amazonie (entre 2020 et 2021, l'Amazonie brésilienne perdra 8712 km2 de forêt), qui est à l'origine du réchauffement climatique, les sols n'absorbant pas. Ce phénomène est aggravé dans cette région par la substitution de la biodiversité par des méga-cultures de soja et des méga-productions bovines. Tout cela est encouragé par le banc ruraliste du Congrès fédéral, connu sous le nom de « banc de bœufs », qui s'emploie à détruire la « législation environnementale ».

De nombreuses questions ont été abordées au cours de ces journées intenses et enthousiastes. Elles ont commencé par le panel des histoires des Rencontres écosocialistes internationales avec Juan Tortosa de SolidaritéS (Suisse), Alice Gato de Climáximo (Portugal), Iñaki Bárcenas de EH Gune Ecosozialista (Pays basque) et la modératrice Vanesa Dourado d'ATTAC Argentine. Ils ont souligné la nécessité d'« agir globalement », d'avoir « un projet de société différent du capitalisme » et que la transition industrielle en Europe « ne peut se faire au détriment de l'Amérique latine et des Caraïbes ».

Plusieurs ateliers se sont déroulés simultanément : sur l'extractivisme dans le Cerrado brésilien et la restriction des ressources en eau, ou encore sur les débats écomarxistes avec Facundo Nahuel Martín, du CONICET Argentine, Iñaki Barcena de EH Gune Ecosozialista et modérés par Martina Eme Halpin de Poder Popular.

Enfin, au même moment, l'atelier Racismes environnementaux s'est tenu avec les camarades brésiliennes Natália Chaves, co-conseillère de la Banque féministe de São Pablo, du PSOL, et Joziléia Kaingang, Coordination nationale des femmes indigènes, et Gregorio Mejía du Syndicat des travailleur·euses et de la centrale unitaire des travailleur·euses de Colombie. Mejía a dénoncé le fait que « sans eau ni nourriture, à cause de la contamination de l'extractivisme, les gens sont la proie du trafic de drogue ». Cháves a déclaré : « La révolution sera indigène et noire ou ne sera pas ».

Pendant le déjeuner, les participant·es ont échangé les points de vue et les idées qui ont émergé au cours des différents ateliers. L'une d'entre elles est celle d'Evelyn Vallejos, de Catamarca, qui a déclaré « être venue avec l'intention de contribuer à la construction d'un programme commun et d'une stratégie mondiale avec lesquels nous pourrons faire face à la droite internationale ».

Les ateliers ont repris dans l'après-midi, l'un d'entre eux traitant de la réalité de la situation face à la dépossession : Spoliation des territoires et des corps, auquel ont participé Karina Navone de l'ISP (Argentine), Emilio Téllez du Sindicato Nacional del Bosque (Mexique), María Eva Koustsovits de l'ATE Nacional (Argentine), Iñigo Antepara de EH Gune Ekosozialista (Pays Basque), Edid Escobar du Congreso de los Pueblos (Colombie) et la participation virtuelle de Rafaela Pimentel de Territorio Doméstico (Espagne).

Simultanément, l'atelier Libre-échange et environnement : une tension insurmontable dans le capitalisme ? s'est tenu avec Luciana Ghiotto du Transnational Institute et d'ATTAC Argentine, Pablo Solón de l'Assemblée mondiale pour l'Amazonie (Bolivie), Julio Gambina de CPI/ATTAC Argentine et Francisca Fernández Droguett du Movimiento por el Agua y los Territorios MAT et de l'Escuela Popular Campesina de Curaco de Vélez (Chili).

Ce même après-midi, a eu lieu l'atelier sur le changement climatique et le militarisme, animé par Juan Tortosa de SolidaritéS (Suisse), avec la participation d'Elsa Bruzzone du CEMIDA (Argentine), de Tárzia Madeiros du Setorial Ecossocialista do PSOL (Brésil) et, virtuellement, de Nick Buxton du Transnational Institute.

Les ateliers se sont poursuivis par une série de débats sur le climat, la science et l'écosocialisme, avec la participation de José Seoane de l'IEALC (UBA) d'Argentine et de João Camargo de Climáximo (Portugal), tandis qu'Alexandre Araújo Costa de l'Universidade Estadual do Ceará du Venezuela et Liliana Buitrago de l'Observatoire d'écologie politique du Venezuela y ont participé virtuellement.

Parallèlement, un atelier sur la dette et la financiarisation de la nature a été organisé, animé par María Elena Saludas du CADTM/ATTAC Argentine, avec la participation de : Fernanda Gadea d'ATTAC Espagne, Éric Toussaint, porte-parole du CADTM International et Beverly Keene, membre de Dialogue 2000 et coordinatrice de Jubilé Amériques du Sud.

L'atelier sur le droit et la transition écosociale a suscité un grand intérêt, avec la participation des députés PSOL Brésil Renato Roseno de Ceará et Flavio Serafini de Rio de Janeiro, ainsi que Claudio Katz, économiste de la gauche argentine (EDI) et Joziléia Kaingang de l'Articulation nationale des femmes indigènes (Brésil). M. Katz a affirmé que « les scénarios de catastrophe environnementale n'ont pas de solution avec le capitalisme ». Il a été démontré qu'il est impossible d'humaniser le capitalisme. En ce sens, Roseno a expliqué que « la logique du capital a toujours été irrationnelle, le socialisme est la seule possibilité de survie » et que, par conséquent, « nous devons recréer les formes politiques ». « L'un des piliers de la droite est la propagande des valeurs conservatrices sous l'idée d'un passé meilleur », a-t-il ajouté, précisant que « notre défaite a été idéologique ». La jeunesse marginalisée de la périphérie a été éduquée avec des valeurs réactionnaires. La contre-culture a été cooptée par la droite. M. Serafini a ajouté une autre réflexion sur le scénario : « Nous ne pouvons pas céder à l'idée que Twitter est la liberté, qu'il a un propriétaire derrière lui, qu'il est de droite et qu'il intervient dans l'avenir politique des pays ».

L'après-midi, un atelier sur les luttes territoriales et la criminalisation a été présenté, modéré par Germán Bernasconi de Poder Popular et avec la participation de : Mariana Katz de l'équipe des peuples indigènes du SERPAJ (Argentine), Enzo Brizuela de l'Assemblée Algarrobo (Andalgalá, Argentine), Silvina Álvarez de Mar Libre de Petroleras Red de Comunidades Costeras (Mar del Plata, Argentine), Evelyn Vallejos de l'Unión de Trabajadores de la Economía Popular (UTEP) (Catamarca, Argentine), Matías Crespo de Marabunta (Chubut, Argentine), Mauricio Cornaglia de la Marcha de los Barbijos de Rosario (Argentine) et de l'Asamblea Popular por el Agua (Mendoza, Argentine).

La journée s'est terminée par une invitation à regarder l'excellent documentaire El Paraná : La Disputa por el Río au cinéma Gaumont. Ce film d'Alejo di Rissio et Franco González, qui se sont aventurés le long du bassin du Paraná pour explorer la réalité profonde des riverains, parle des projets d'exportation mondiaux et de la mesure dans laquelle ils affectent les pêcheurs, les insulaires et les communautés locales. Il met l'accent sur la perte absolue de souveraineté.

Le dernier jour de cette réunion cruciale s'est déroulé le samedi 11 avec la transmission en direct du débat écosocialiste avec la participation de : Suelma Ribeiro de la Rede Brasileira de Eccosocialistas (Brésil), Jawad Moustakbal d'ATTAC CADTM Maroc et la présence virtuelle de Michael Lowy de la IVe Internationale. La conférence était animée par Arlindo Rodrigues du Rede Brasileira de Eccosocialistas (Brésil). M. Lowy a déclaré que « le changement climatique est la pointe la plus dramatique de la crise environnementale, une menace sans précédent dans l'histoire de l'humanité ». Il a ajouté : « Nous sommes les passagers d'un train suicidaire appelé civilisation industrielle capitaliste moderne et la tâche urgente est de l'arrêter. C'est la révolution que nous devons faire ».

Puis ce fut le tour de l'atelier COP 30 : Premier entretien de la réunion d'Amérique latine et des Caraïbes, animé par Júlia Câmara de Subverta PSOL (Brésil) et dont les intervenants étaient : Pablo Solón de l'Assemblée mondiale pour l'Amazonie (Bolivie), Alice Gato de Climáximo (Portugal), Arlindo Rodrigues de Rede Brasileira de Eccosocialistas (Brésil) et Eduardo Giesen de Grupo Iniciativa Ecosocialista (Chili). Solon a déclaré : « Nous avons un consensus, personne ne croit aux COP. Par conséquent, nous devons proposer un accord différent de l'accord de Paris et aller de l'avant ». « Nous devons conclure un accord qui soit le fruit d'un débat avec les communautés et les mouvements », a proposé M. Rodrigues. Dans ce sens, Lexe a indiqué que « faire un contre-sommet, c'est profiter du fait que l'attention est là et que, depuis les socialismes, nous devons nous mettre au premier plan ». « Un contre-accord est fondamental, mais il doit être soutenu par une rupture écosocialiste. La COP doit être empêchée et brisée », a prévenu M. Gato.

Après le déjeuner, l'atelier Souveraineté alimentaire : l'agroécologie en tant que pratique politique a débuté, animé par Fernando González Cantero du CONICET (Argentine), avec la participation de Perla Britez de CONAMURI-Vía Campesina (Paraguay), de la Fédération rurale et de Damian Verzeñassi de l'Institut de la santé socio-environnementale. Après l'atelier, Mme Britez a déclaré : « Dans la Via Campesina, nous disons qu'il faut mondialiser la lutte et l'espoir, car la résistance est territoriale, mais le capitalisme est mondial ». Yanina Settembrino a ajouté qu'en Argentine, « 60% de ce que les familles consomment aujourd'hui est produit par l'agriculture familiale ».

Parallèlement, l'atelier Énergie et capitalisme s'est déroulé, sous la direction de Carla Isarrualde, de l'organisation 19 de Diciembre (Argentine). Les participants étaient Melisa Argento du Colectivo de Acción por la Justicia Ecosocial (CAJE) et de l'Asociación Argentina de Abogadxs Ambientalistas (Argentine), Nicolás Nuñez d'Ambiente en Lucha et membre de la Coordinadora BFS (Argentine). Nuñez a averti que « loin d'être d'accord avec l'hypothèse de l'effondrement, la crise environnementale ne détruira pas le capitalisme. Une crise environnementale ne détruira pas le capitalisme, mais celui-ci s'effondrera grâce à la pratique politique d'une lutte organisée ». Bertalot a expliqué : « D'une certaine manière, l'histoire du capitalisme est l'histoire de la consommation d'énergie fossile ». « Les énergies renouvelables au sein du capitalisme se font aussi sous la règle de l'extractivisme de l'accumulation par dépossession », a-t-il poursuivi, ajoutant qu'en plus de l'aliénation des travailleur·euses de ce qu'ils produisent, « on pourrait aussi parler d'une aliénation du flux d'énergie de la production grâce à la mécanisation ».

Deux ateliers simultanés ont suivi. L'un d'eux était Ecoféminismes, animé par Paula Delfino de Marabunta (Argentine) et auquel ont participé : Juana Antieco qui est Kimelfe (éducatrice traditionnelle de la communauté Mapuche Tehuelche Newentuaiñ Inchin de Costa Lepa), Francisca Fernández Droguett du Movimiento por el Agua y los Territorios MAT et de l'Escuela Popular Campesina de Curaco de Vélez (Chili), Natália Chaves, co-conseillère de la Banca Feminista de São Pablo du PSOL (Brésil), et Jessi Gentile de la Coordinadora de la Red Ecosocialista MST et membre de la Coordinadora BFS (Argentine). Juana Antieco a déclaré : « Il est fondamental de passer de la résistance à la construction politique ». Droguett a déclaré : "L'écoféminisme est pour et par les gens, pas seulement les femmes. Nous partons de nos propres expériences d'oppression, mais nous nous battons pour les gens.

Analía Zárate de l'Observatorio Petrolero Sur - FOL (Argentine), Ariel Moreno, travailleur de Secco PTS (Argentine) et Luján Rodriguez de Marabunta (Argentine) ont participé à l'atelier sur les perspectives de classe pour la transition énergétique. Il était animé par Martín Álvarez de l'Observatorio Petrolero Sur (Argentine). M. Zárate a lancé un avertissement : « Nous devons réfléchir à la transition énergétique en fonction des intérêts qui seront en jeu et de la manière dont nous allons nous positionner. Jusqu'à présent, il ne semble pas y avoir d'autre voie que l'extractivisme ». En ce sens, M. Moreno a déclaré : « Nous nous battons pour que la transition aille de pair avec la nationalisation des entreprises énergétiques, afin qu'elles soient sous le contrôle des travailleur·euses ».

Après de longs et puissants débats, le dernier panel, intitulé « Vers un grand mouvement écosocialiste international », a pris place. Il était modéré par Juan Tortosa de SolidaritéS (Suisse) et réunissait Vanessa Dourado d'ATTAC Argentine, Germán Bernasconi de Poder Popular Argentine, Felipe Gutiérrez Ríos de Marabunta et de l'Observatorio Petrolero Sur d'Argentine, et Sébastien Brulez de Gauche Anticapitaliste de Belgique, ce dernier représentant ceux qui accueilleront la prochaine Rencontre écosocialiste internationale qui se tiendra en 2026.

Dans le panel de clôture, Gutiérrez Ríos a expliqué que « le capitalisme a généré un concept d'environnement qui n'a pas d'histoire. Et c'est le cas. Le Pehuén (arbre sacré de la mythologie mapuche) d'aujourd'hui n'est pas le même qu'il y a 500 ans. Nous faisons partie de cette nature ». « Cela n'a pas de sens d'être dans le wagon de queue du progressisme actuel parce que nous savons, et cela a été démontré, qu'il ne sert pas à résoudre le problème entre le capitalisme et la nature », a-t-il averti. « Penser la préfiguration comme un espace de pouvoir. L'agroécologie, non pas comme un moyen de nourrir ma famille, mais comme un moyen de nourrir l'ensemble de la population », a-t-il prédit. Ce fut ensuite au tour de Vanesa Dourado d'ATTAC Argentine, qui a déclaré à propos de cette réunion : « Il est clair que nous avons des différences sur la façon dont le socialisme devrait être aujourd'hui. Mais nous sommes d'accord sur le fait que nous sommes en rupture, que nous sommes anticapitalistes. Il y a eu un accord sur le fait que les mouvements de lutte, les mouvements territoriaux, sont les lieux de lutte. C'est là que nous pourrons gagner », a-t-il déclaré. M. Brulez a mis en garde contre le fait que « le PS européen a réalisé l'agenda capitaliste avec l'aile droite », de sorte qu'« il est nécessaire de réinventer l'espoir ». C'est le monde écosocialiste. « Le changement systémique ne se produit qu'avec un mouvement de masse, c'est comme ça », a-t-il conclu.

Nous nous sommes quittés en rappelant les paroles de Felipe Gutiérrez Ríos :

« Maintenant, nous allons retourner dans nos territoires et nous allons nous réunir à nouveau, revenons avec des triomphes la prochaine fois. Faisons grandir nos organisations, que les capitalistes se méfient car nous allons nous réunir à nouveau et nous allons continuer à lutter où que nous soyons, sur n'importe quel continent ».

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L’historien Ilan Pappé sous interrogatoire à un aéroport américain et son opinion sur « l’effondrement du projet sioniste »

28 mai 2024, par Amy Goodman, Ilan Pappé — , , ,
Amy Goodman : (…) nous (recevons) le renommé professeur d'histoire et directeur du Centre européen d'études sur la Palestine à l'Université Exeter. Il nous parle depuis Doha au (…)

Amy Goodman : (…) nous (recevons) le renommé professeur d'histoire et directeur du Centre européen d'études sur la Palestine à l'Université Exeter. Il nous parle depuis Doha au Qatar. (…)

Democracy Now, 21 mai 2024
Traduction, Alexandra Cyr

Professeur Pappé, je veux que vous nous parliez de votre récent voyage aux États-Unis. Lorsque vous êtes arrivé à l'aéroport de Détroit vous avez été questionné pendant des heures par des agents fédéraux à propos de Gaza, du Hamas et d'autres sujets. Ils ne vous ont permis de rentrer dans le pays qu'après qu'ils aient copié les contenus de votre téléphone. Pouvez-vous nous expliquer ce qui s'est passé ?

Ilan Pappé : Oui, je vais le faire. Mais si vous le permettez, je voudrais seulement dire qu'il y a plus important que la seule question de savoir si Israël est soumise ou non aux déclarations de la Cour pénale internationale. Je pense qu'il s'agit d'un moment de vérité pour les tribunaux internationaux comme celui-ci et la Cour internationale de justice. Nous sommes face à des gouvernements qui n'obtempéreront probablement pas, n'appliqueront pas les jugements parce qu'Israël a encore des alliés très solides. Je pense que le reste du monde, spécialement le Sud global, va vérifier si les termes « universels » et « international » veulent vraiment dire quelque chose. Je pense aussi que la Palestine n'est qu'un cas parmi beaucoup d'autres où nous devons vraiment nous battre pour redéfinir ce qui est universel, ce que sont les valeurs universelles et ce qu'est la justice internationale. Voilà ce qui donne à ce moment une valeur historique si importante.

Alors je reviens à ce qui m'est arrivé et qui n'est pas si important en soi mais qui, je pense, fait partie d'une situation plus étendue. Je suis arrivé à Détroit après huit heures de vol depuis Londres. Des agents fédéraux m'ont immédiatement amené dans une pièce à côté. Leurs questions portaient sur deux éléments : d'abord, mes vues sur le Hamas et sur ce qui se passe à Gaza. Par exemple est-ce que je qualifie cela de « génocide » ? Ils voulaient connaitre ma réaction au slogan : « La Palestine du fleuve à la mer ». Ils ont refusé de me dire pourquoi ils m'avaient intercepté et pourquoi je devais répondre à ces questions. L'autre versant de leurs préoccupations portait sur la communauté musulmane américaine, sur les Arabes américains.es et la communauté palestinienne aux États-Unis. Après cela ils m'ont pris mon téléphone pendant un bon moment. Ils m'ont fait attendre encore pendant qu'ils téléphonaient et m'ont ensuite permis de rentrer dans ce pays.

A.G. : Puis-je vous demander, Professeur Pappé, ce que vous leur avez répondu à la question de savoir ce que vous pensez de « La Palestine du fleuve à la mer » ? Et si vous pensez qu'un génocide est commis à Gaza ?

I.P. : D'accord ! À la question de savoir si je définie le Hamas comme une organisation terroriste, j'ai refusé de répondre. Je leur ai plutôt suggéré de se rendre à mes conférences au Michigan parce que j'y discute de cela. Pour ce qui est de la question du génocide, j'ai répondu laconiquement oui. Je qualifie les actions d'Israël à Gaza de génocide. Mais, encore une fois, je leur ai suggéré, s'ils voulaient entendre des analyses plus détaillées à ce sujet, de lire mes articles ou de venir à mes conférences au Michigan.

Et à la question de ma réponse au slogan, « La Palestine du fleuve à la mer » j'ai répondu que partout où il y a un fleuve et une mer, les peuples qui vivent entre les deux ils devraient être libres. Et ce fut un moment un peu comique et ironique. L'un d'entre eux m'a sorti ses connaissances en géographie et m'a demandé : « Alors, qu'en est-il de l'Arabie saoudite » ? J'ai donc corrigé ma phrase et dit : « OK, partout où il y a des pays entre deux sources d'eau, le peuple doit être libre ». Cela a semblé les satisfaire en ce moment particulier.

Je dois dire qu'ils ont été très polis. Je ne veux pas décrire cela comme une épreuve. Ils ont été polis. Mais ce qui me dérange particulièrement c'est : avaient-ils le droit de me questionner ? Quel était le sous-texte de toute cette affaire ? J'ai ma propre compréhension même si je n'ai pas tous les faits devant moi.

Juan Gonzalez (D.N.) : Professeur, vous vous êtes adressé à d'énormes foules de jeunes gens partout dans le monde, dont aux protestataires, aux étudiants.es qui s'opposent à l'aide américaine à la guerre à Gaza. Un de vos livres, The Ethnic Cleansing of Palestine, a beaucoup été lu au cours des derniers mois. Pouvez-vous nous en parler ? La Nakba, ou le nettoyage ethnique de la Palestine n'a pas commencé en 1948, on en voit le processus même durant la période du mandat britannique, où la révolte arabe de 1936 contre les règles britanniques a été réprimée.

I.P. : Oui, oui, c'est un fait. Le terme Nakba est un peu trompeur. En Arabe il signifie « catastrophe ». Mais, en réalité, ce que les Palestiniens.nes ont subi n'était pas une catastrophe nouvelle mais bien un nettoyage ethnique clairement motivé par une idéologie transparente. Cette politique faisait partie intégrante du programme sioniste pour la Palestine depuis les tous débuts de ce mouvement au début du 19ième siècle. Évidemment, au point de départ, les moyens de procéder à ce nettoyage ethnique n'existaient pas. Mais, déjà au milieu des années 1920, alors que la communauté sioniste était très limitée en Palestine, grâce à des achats de terres où se trouvaient plusieurs villages palestiniens, elle a pu convaincre le pouvoir mandataire britannique d'évincer les populations de 13 villages. C'était entre 1925 et 1926. Et, tranquillement, ce processus d'achat de terres et d'évictions de personnes qui vivaient là depuis des centaines d'années, a permis au mouvement sioniste de posséder au moins 6% de la terre palestinienne, ce qui n'était pas assez. Le gros du nettoyage ethnique s'est donc passé en 1948.

Et, nous le savons, ça ne s'est pas arrêté en 1948. Israël a continué d'expulser de leurs villages de 1948 à 1967 qui représentaient une minorité dans le pays, les habitants.es présumés.es citoyens.nes israéliens.nes. Israël a expulsé 300,000 Palestiniens.nes lors de la guerre des six jours en juin 1967. Depuis ce moment jusqu'à maintenant, environ 600,000 résidents.es de Palestine ont été déracinés.es par Israël. Donc, nous avons maintenant la mesure de ce nettoyage ethnique qui dépasse celui de 1948. Il n'y a aucun moment dans l'histoire de la Palestine, depuis l'arrivée des sionistes, où les habitants.es de cette terre n'ont pas été menacés.es de perdre leur maison, leurs champs, leurs entreprises et leur terre natale.

A.G. : Finalement, Ilan Pappé, comme vous l'avez dit, plus de Palestiniens.nes ont été tués.es durant les derniers mois, qu'en aucun moment au cours des 76 dernières années. Plus ont été forcés.es de se déplacer qu'ils ne l'ont été lors de la Nakba au moment de la fondation d'Israël. Où trouvez-vous l'espoir ? Vous êtes un historien israélien estimé partout dans le monde. En moins d'une minute….

I.P. : Ce qui me donne de l'espoir, c'est que le projet sioniste en Israël et en Palestine tel que nous le voyons aujourd'hui, n'en a plus pour longtemps. Je pense que nous sommes dans un processus important qui va mener à son effondrement. J'espère que le mouvement national palestinien et tous ceux et celles qui s'impliquent en Israël et en Palestine vont être capables de remplacer l'État d'apartheid, ce régime oppressif, par une vie démocratique pour les populations qui vivent entre le fleuve et la mer, pour tous les Palestiniens.nes qui ont été expulsés.es depuis 1948 jusqu'à maintenant. Je pense qu'un processus historique commence. Malheureusement, ça va prendre du temps et les deux prochaines années seront en équilibre instable et dangereuses. Mais à long terme, je suis convaincu qu'il y aura une vie différente pour les Juifs et les Arabes entre le fleuve et la mer dans une Palestine démocratique et libre.

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Kanaky : le gouvernement français tente de minoriser les indépendantistes kanak·es

Après l'avancement unilatéral du dernier référendum pour l'indépendance de 2021, largement boycotté par les Kanak·es, le projet de loi élargissant le corps électoral de la (…)

Après l'avancement unilatéral du dernier référendum pour l'indépendance de 2021, largement boycotté par les Kanak·es, le projet de loi élargissant le corps électoral de la Kanaky attise les tensions, nie une fois de plus le droit à l'autodétermination des autochtones et met à nu la brutalité coloniale de l'Etat français.

23 mai 2024 | tiré du site de la Gauche écosocialiste
https://gauche-ecosocialiste.org/processus-de-decolonisation-en-kanaky-le-gouvernement-francais-tente-de-minoriser-les-independantistes-kanaks/

Ce lundi 13 mai 2024, l'Assemblée nationale votait le projet de loi constitutionnelle “portant modification du corps électoral pour les élections au congrès et aux assemblées de province de la Nouvelle-Calédonie”1 présentée par le gouvernement français. Ce projet de loi élargit le corps électoral de la Nouvelle-Calédonie à quelques 25 000 citoyen·nes supplémentaires né·es ou résidant depuis plus de 10 ans sur le territoire pour les prochaines élections locales.

Il existe actuellement trois corps électoraux différents2 :

  • La liste électorale générale
    (concerne tous les citoyen·nes français·es majeur·es, pour les élections municipales, les présidentielles, les législatives, les européennes et les référendums nationaux)
  • La liste électorale spéciale pour les provinciales
    (concerne les citoyen·nes français·es majeur·es, justifiant de 10 ans de domiciliation sur le territoire depuis 1998 (accords de Nouméa) ou 10 ans de domiciliation sur le territoire depuis 2021 si un parent est inscrit·e sur la liste électorale générale, pour voter aux élections provinciales et à celles du Congrès)
  • La liste électorale spéciale consultation
    (concerne les citoyen·nes français·es majeur·es, ayant eu le droit de vote lors de la consultation de 1998, né-es en Kanaky, ayant le statut civil coutumier Kanak et justifiant de 20 ans de domicile continue depuis 2014, pour voter aux consultations concernant l'avenir de la Kanaky)

La Kanaky, un territoire singulier

Pour comprendre l'impact de ce projet, il est nécessaire de revenir brièvement sur l'histoire de ces territoires. Ce que l'Etat français appelle la Nouvelle-Calédonie est un ensemble d'îles et d'archipels de l'ouest de l'océan Pacifique. Territoire colonisé depuis 1853, il s'agit d'abord d'une colonie pénitentiaire où sont déporté·es les condamné·es à des peines de travaux forcés, puis les communard·es et les indépendantistes algérien·nes. Devenue colonie de peuplement, la Nouvelle-Calédonie est un territoire inscrit sur la liste des territoires non autonomes3 à décoloniser établie par les Nations Unies depuis 1986, à l'instar de la Polynésie française.

Habitant ces territoires depuis environ trois mille ans, les Kanak·es sont le peuple premier de la Kanaky. En 2019, on compte près de 271 407 habitants, dont 41,21 % de Kanak·es, 24,13 % d'Européen·nes et 11,33 % de métis. Les statistiques ethniques étant très encadrées dans le droit français, les populations de Kanaky sont une exception à la règle du fait de son histoire singulière.

Avec près de 171 ans de colonisation, cet archipel est marqué par des inégalités socio-économiques4 racialisées importantes. Majoritaires jusque dans les années 1970, les Kanak·es perdent la majorité numérique qualifiée sur leur propre terre du fait de l'arrivée de nouvelles populations lors du boom du nickel. 20 à 30 % des réserves mondiales de nickel5 se trouveraient en Kanaky, une richesse stratégique pour son usage (acier inoxydable, batteries…). Pourtant, le taux d'activité des Kanak·es est inférieur de 20 points à celui des Européen·nes en 2014 tandis que le taux de non-diplômé-es est 4 fois plus important chez les Kanak·es que chez les Européen·nes. Seulement 4,1 % des Kanak·es sont diplômé·es de l'enseignement supérieur, contre près de 40 % des Européen·nes en 2014.

La lutte pour l'autodétermination du peuple kanak

Dans leur lettre ouverte au peuple de France6, le peuple kanak revient sur l'histoire des luttes d'indépendance et ses nombreuses révoltes (1878, 1917, 1984/1988 pour ne citer que celles-ci). A Nainville-les-Roches, en juillet 1983, deux principes importants sont posés : la reconnaissance par l'Etat français du “droit inné et actif à l'indépendance” pour le peuple kanak et l'acceptation par le peuple kanak d'associer les différentes communautés au processus de décolonisation de la Kanaky. Ces deux principes sont intrinsèquement liés, le deuxième ne saurait être mis en œuvre en l'absence du premier.

En 1998, avec les accords de Nouméa7 l'Etat français reconnaît pour la première fois les violences coloniales et prévoit un transfert progressif de compétence vers la Kanaky, un plan de réduction des inégalités ainsi que 3 référendums pour déterminer l'indépendance de la Kanaky. Afin de préciser les éléments concernant les listes électorales présents dans ces accords, en 2006 est adopté le gel du corps électoral en Kanaky8, réservant le droit de vote aux élections provinciales et territoriales aux personnes installées sur le territoire depuis 10 ans à la date du 8 novembre 1998.

La continuité coloniale française à l'oeuvre

Aujourd'hui, le projet de loi constitutionnel devrait élargir de 14 % l'électorat local. Les groupes indépendantistes acceptent d'ajouter aux listes provinciales les personnes nées après 1998, mais refusent l'élargissement aux nouveaux arrivants de Kanaky. L'Etat propose ainsi une condition de résidence de 10 ans, sans pour autant fournir une étude d'impact de cette réforme sur les prochaines échéances électorales.

Ce projet de loi reste dans la continuité de la brutalité juridique de l'Etat. Prévus par les accords de Nouméa, trois référendums pour l'indépendance ont eu lieu : 2018 (56,7 % de non), en 2020 (53,3 % de non) puis le scrutin prévu initialement en 2022 a été avancé par E. Macron contre l'avis des populations locales en 2021, présentant une abstention record de 56,13%. Largement boycotté par les Kanak·es, ce référendum ne peut être considéré comme légitime, et le projet de loi du gouvernement n'est qu'une énième provocation Il n'est ainsi pas seulement question de l'élargissement du corps électoral, mais bien la remise en cause par le gouvernement du processus de décolonisation et la construction locale d'une communauté de destin en Kanaky.

​​Depuis lundi 13 mai, de nombreuses révoltes et barrages ont éclaté sur l'archipel à l'appel du peuple kanak. Une situation jugée insurrectionnelle par le gouvernement, qui a décidé de réprimer violemment une insurrection qu'ils ont eux-mêmes provoquée. L'état d'urgence a été décrété mercredi 15 mai, s'accompagnant de restriction des libertés et d'un ban de TikTok. Trois Kanaks ont été assassinés par balle lors des affrontements, a priori tués par des Européen·nes. Ce bilan sanglant aurait pu être évité si le gouvernement avait choisi de respecter le processus de décolonisation, au lieu de provoquer le peuple kanak.

Nora K-M.

Notes

1 Congrès et assemblées de province de la Nouvelle-Calédonie (PJLC)

2 Les 3 listes électorales – Élections Nouvelle-Calédonie (elections-nc.fr)

3 Nouvelle-Calédonie | Les Nations Unies et la décolonisation

4 En Nouvelle-Calédonie, des inégalités entre Kanak et non-Kanak toujours criantes

5 Nouvelle-Calédonie : le nickel au cœur de la crise – Libération (liberation.fr)

6 Lettre ouverte du peuple Kanak au peuple de France

7 Préambule accords de Nouméa 5 mai 1998

8 Les députés adoptent le gel du corps électoral

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Gabriel Nadeau Dubois a-t-il remporté son pari ?

28 mai 2024, par Pierre Mouterde — , ,
Gabriel Nadeau Dubois, a-t-il remporté son pari ? Si on s'en tient "au spin médiatique", c'est-à-dire aux grandes lignes de presse qui ont suivi le Conseil national de Québec (…)

Gabriel Nadeau Dubois, a-t-il remporté son pari ? Si on s'en tient "au spin médiatique", c'est-à-dire aux grandes lignes de presse qui ont suivi le Conseil national de Québec solidaire des 24, 25 et 26 mai 2024 à Jonquière, la réponse est assurément affirmative. De quoi conclure sans ambages que malgré la démission fracassante de la co-porte-parole, Emilise Lessard Therrien, malgré les critiques de fond qui, depuis lors, ont fusé de tous côtés, le co-porte-parole masculin de QS serait arrivé à faire accepter la déclaration du Saguenay tout comme une actualisation du programme du parti, ouvrant ainsi, bien pragmatiquement, la voie à "une alternative crédible de gouvernement".

27 mai 2024

Tel est le narratif qui s'est imposé dans les médias et qu'a si bien résumé le journaliste "mordu de politique", Sébastien Bovet de Radio Canada ! Mais est-ce si sûr, et n'y-a-t-il pas là bien des raccourcis trompeurs, plus encore une manière de présenter les choses tendant à faire oublier les enjeux politiques de fond qui pourtant, en arrière plan, crèvent les yeux ?

Le fond du problème

C'est la première chose qu'il faut souligner et que justement le discours médiatique dominant pousse à occulter : depuis les résultats de la dernière élection de 2022 (où QS a obtenu 12 députés mais sans augmenter ses pourcentages électoraux de soutien et en rompant brusquement avec la parité hommes/femmes), se sont élevées bien des critiques à l'intérieur du parti sur son mode de fonctionnement insuffisamment transparent ou démocratique ou féministe, sur la place trop grande prise par la députation, sur le rôle omnipotent de son porte-parole masculin et de "son groupe de com". Le tout, renvoyant à une question de fond touchant à ce qui pouvait être considéré comme l'âme du parti : Qs est né comme "un parti des urnes et de la rue", aspirant bien sûr à être un parti des urnes (donc de gouvernement), mais sans jamais pour autant mettre de côté les aspirations au changement social de la rue, portées par les divers mouvements sociaux, féministe, indépendantistes, autochtone, altermondialiste, écologiste, sociaux, communautaires dont il cherchait à se faire l'écho au plan politique.

Etre tout à la fois un parti des urnes et de la rue, c'est là sans doute 2 préoccupations qui ne sont pas toujours faciles à conjuguer, mais c'est néanmoins, la condition sine qua non, la seule manière de pouvoir être capable un jour de gouverner "autrement", c'est-à-dire d'arriver au gouvernement, en ayant tout à la fois les appuis populaires et les rapports de force sociaux nécessaires pour mettre concrètement en route les transformations structurelles qu'on retrouve dans notre programme et qui sont exigées par les grands défis écologiques et sociaux qui se dressent devant nous.

Ce que la déclaration du Saguenay remet en cause

Or c'est justement ce que le recentrage initié par Gabriel Nadeau-Dubois est en train de saborder : cette unité entre l'un et l'autre. Et la déclaration du Saguenay montre comment ? En collant au plus près —non pas d'abord des revendication des mouvements sociaux les plus actifs et déterminés— mais des institutions et diverses associations de la société civile des régions qui ont actuellement pignon sur rue et qui électoralement pourraient éventuellement se rapprocher de QS, en votant pour lui. D'où toutes ces propositions ambigües que la direction a essayé de faire voter au conseil de Saguenay et qui ont d'abord pour but de gagner au plus vite des électeurs pour 2026. Mais dans l'impatience et sans grand principe, en oubliant autant l'histoire de Qs que celle des luttes sociales au Québec : ainsi en fut-il –à titre exemplaire— de la proposition de l'UPA où l'on nous demandait (sic !) de reconnaître le monopole syndical de l'UPA et de renoncer à réformer le syndicalisme agricole, en abandonnant l'idée même de pluralisme.

Ainsi en fut-il aussi de cette volonté affichée de « moderniser « en profondeur et en quelques mois le programme de QS, en faisant fi de tous les patients efforts qui en près de 15 ans avaient permis de le bâtir peu à peu.

Arrondir les angles

Il y a une chose que l'on peut dire cependant : sans rien casser et sans créer de divisions irréversibles, il a été possible depuis le plancher de la conférence et avec les efforts de bien des militants-es des circonscriptions de freiner et d'amoindrir le recentrage proposé par Gabriel Nadeau Dubois, d'en arrondir les angles, d'en supprimer les dimensions les plus dangereuses et symboliques. Ainsi on a pu faire retirer l'appui au monopole syndical de l'UPA. On a pu aussi faire rejeter la proposition principale de « modernisation » du programme, entendue comme une refonte totale en faveur plutôt de sa « réactualisation » entendue comme une mise à jour ciblée. On a pu enfin faire accepter un calendrier plus étalé donnant plus de temps pour mener les débats les plus délicats.

Ce sont des gains non négligeables. Mais eu égard au virage annoncé et surtout aux mécontentements et aux insatisfactions qui n'ont cessé de s'exprimer de multiples façons lors de ce conseil, elles sont loin d'être suffisantes et une garantie pour l'avenir. Il est vrai qu'il a été aussi voté un plan d'action (des plus vertueux !) pour améliorer nos pratiques démocratiques internes. Mais comme ce plan en reste à des mesures de type organisationnel ou éthique, sans toucher à la question politique de fond (celle de l'existence d'une concentration du pouvoir mise au service d'une stratégie de gouvernement dont on n'a pas pris le temps de mesurer démocratiquement et à travers un débat de fond toutes les incidences), il a peu de chance de résoudre ce qu'il cherche à solutionner.

Un vaste courant oppositionnel et démocratique

On comprendra, dans un tel contexte, qu'il reste bien des défis devant nous. Et d'abord celui de donner voix et force à toutes les oppositions qui s'expriment au sein du parti, mais de manière si fragmentée et dispersée qu'elles restent sans grande efficacité aux moments décisifs, comme on a pu le constater parfois lors des votes à Jonquière.

En fait il s'agirait de stimuler et de donner vie à un vaste courant oppositionnel, rassembleur et démocratique, mobilisé (comme le sont ces jeunes du réseau militant jeunesse de Québec solidaire tout juste reconnu officiellement) et susceptible de trouver cette voie de passage dont on ressent comme jamais la nécessité.

Oui c'est cela, redonner une voie –et une voie unie et forte— à tous ceux et celles qui ne se retrouvent plus dans l'orientation actuelle du parti et qui souhaiteraient qu'il soit certes un parti qui veuille gouverner, mais d'abord et avant tout un parti qui veuille gouverner autrement.

Pierre Mouterde
Sociologue, essayiste
présent lors de ce Conseil national comme un des délégués de Taschereau

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La Caisse de dépôt a doublé ses investissements dans l’apartheid israélien en 2023

Le « bas de laine » des Québécois·es finance des compagnies d'armement et de surveillance complices de la répression et des crimes de guerres en cours dans les territoires (…)

Le « bas de laine » des Québécois·es finance des compagnies d'armement et de surveillance complices de la répression et des crimes de guerres en cours dans les territoires occupés palestiniens.

13 mai 2024 | tiré de pivot.québec | Premier plan : Édifice Jacques-Parizeau, siège de la CDPQ. Photo : Jean Gagnon (CC BY-SA 3.0). Montage : Pivot

Au courant de l'année 2023, la Caisse de dépôt et placement du Québec a doublé ses avoirs dans des entreprises ciblées par la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) menée pour mettre de la pression sur l'État d'Israël, et ce, malgré le lourd bilan de l'offensive guerrière en cours.

Selon les données du plus récent rapport annuel de la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ), le fonds d'investissement qui gère la caisse de retraite de l'État québécois, a plus que doublé ses avoirs totaux dans onze entreprises liées à l'apartheid israélien. Ces sommes sont passées de 559,9 millions $ au 31 décembre 2022 à 1204 millions $ au 31 décembre 2023.

Ces chiffres concordent avec une analyse effectuée par le groupe Labour for Palestine, qui a noté plus spécifiquement que les avoirs de la CDPQ en titres émis par des entreprises sur le marché américain et impliquées dans l'apartheid israélien étaient passés de 444 millions $ US à 836 millions $ US entre le 30 septembre et le 30 décembre 2023.

L'actuelle campagne militaire d'Israël contre Gaza a été déclenchée suite à l'attaque du Hamas du 7 octobre 2023. Cette attaque a fait au moins 1160 morts. La réponse punitive israélienne a fait près de 35 000 morts, selon les autorités sanitaires locales, la majorité des civil·es. La population fait face à la famine, selon l'ONU, et 84 % des infrastructures médicales ont été détruites ou endommagées, selon un rapport de la Banque mondiale. Le 26 janvier dernier, la Cour internationale de justice a jugé qu'il y avait un « risque plausible de génocide » à Gaza.

La CDPQ a augmenté sa participation financière dans les compagnies suivantes : Hewlett-Packard, Intel, Leidos, General Electric, Caterpillar et Palantir. Elle possède également des investissements dans General Dynamics, Honeywell, Lockheed Martin, Boeing et Northrop Grumman.

Toutes ces entreprises contribuent aux efforts de guerre de l'armée israélienne, au contrôle quotidien des populations palestiniennes soumises à l'apartheid dans les territoires occupés, ou encore bénéficient de ce régime d'apartheid. C'est pourquoi elles sont ciblées par la campagne Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS), une campagne internationale ciblant Israël et ses partenaires, appelant notamment à leur retirer tout soutien financier.

En réponse aux questions de Pivot concernant cette augmentation de l'investissement dans des compagnies ciblées par la campagne BDS, un représentant de la Caisse a répondu : « Nous suivons de près l'évolution du conflit et sommes évidemment préoccupés par son impact sur les populations dans la région.

Qui sont ces entreprises ciblées par la campagne BDS ?

Hewlett-Packard (HP) : Cette entreprise informatique est impliquée dans l'infrastructure technologique qui permet le système de contrôle de la population palestinienne. Elle fournissait les serveurs hébergeant les bases de données du système Aviv, contenant des données sur la population palestinienne dans le territoire occupé de Jérusalem-Est, mais ce programme touche à sa fin. L'entreprise fournit toujours des services de maintenance informatique pour les prisons et des serveurs pour les forces policières.

Intel : En décembre 2023, l'entreprise informatique et électronique a annoncé des plans pour la construction d'une usine de processeurs en Israël, un investissement historique évalué à 25 milliards $.

Leidos : Cette entreprise d'armement fournit des technologies de surveillance utilisées dans les points de contrôle dans les territoires palestiniens occupés. Elle fournit aussi les prototypes pour un mur de défense au laser.

General Electric (GE) : L'entreprise fournit des turbines et des services de maintenance pour des éoliennes dans les territoires occupés du Golan syrien. GE fournit des moteurs utilisés par plusieurs avions et hélicoptères de l'armée israélienne.

Caterpillar (CAT) : Les bulldozers de Caterpillar ont été utilisés pour démolir les maisons des Palestinien·nes dans les territoires occupés et pour la construction de colonies illégales. L'entreprise fournit des bulldozers blindés à l'armée israélienne.

Palantir
: Cette entreprise logicielle, fondée par le milliardaire conservateur et libertarien Peter Thiel, offre des services de renseignement et de surveillance à l'armée israélienne. Elle offre également un service de « police prédictive », utilisant l'intelligence artificielle. En janvier 2024, Palantir a conclu un partenariat stratégique avec les forces armées israéliennes pour offrir du soutien lors de « missions de guerre ».

General Dynamics : Cette compagnie d'armement fournit Israël en munitions et en armements.

Honeywell : Cette entreprise aérospatiale fournit des moteurs pour l'aviation militaire israélienne. Ses usines fabriquent des composantes pour le l'avion F-35 de Lockheed Martin.

Lockheed Martin : Première compagnie d'armement mondiale, ses avions militaires F-16 et F-35 sont utilisés contre la population de Gaza. L'entreprise fabrique les missiles utilisés par les hélicoptères Apache de Boeing, employés durant le génocide plausible en cours.

Boeing : Cette entreprise aéronautique fabrique de l'armement vendu aux forces armées israéliennes. Des filiales canadiennes de Boeing fabriquent des composantes pour les hélicoptères Apache de la compagnie ainsi que les avions F-15 de Lockheed Martin.

Northrop Grumman : Cette compagnie d'armement fournit des systèmes de missiles pour les hélicoptères Apache et des systèmes de guidage au laser pour les avions de chasse.

Le courriel explique que les investissements de la CDPQ « dans la région » équivalent à moins de 0,1 % de ses actifs. Les compagnies ciblées ne sont pourtant pas des entreprises localisées au Moyen-Orient, mais plutôt des entreprises faisant affaire avec Israël et profitant du conflit en cours.

« La CDPQ est parmi les investisseurs les plus respectés au monde sur les critères ESG [environnementaux, sociaux et de gouvernance], qu'on applique de manière rigoureuse », ajoute la Caisse.

La campagne BDS

Omar Barghouti, co-fondateur du mouvement BDS et récipiendaire du prix Gandhi pour la paix en 2017, explique que ce mouvement non violent et antiraciste né en 2005 « est dirigé par la plus grande coalition dans la société civile palestinienne ». Ce mouvement s'est inspiré de la lutte victorieuse contre l'apartheid sud-africain.

« Bien avant le génocide, BDS a joué un rôle dans le désinvestissement de fonds d'investissement d'État géants en Norvège, au Luxembourg, aux Pays-Bas, en Nouvelle-Zélande et ailleurs [pour qu'ils retirent leur argent] des compagnies et banques complices », rapporte M. Barghouti.

« L'impact du mouvement a grandi considérablement avec l'assaut d'Israël contre les 2,3 millions de Palestinien·nes dans le territoire occupé et assiégé de Gaza, ce que la Cour internationale de justice a qualifié de génocide plausible ».

Omar Barghouti rappelle qu'en février 2024, des expert·es en droits humains de l'ONU appelaient à un arrêt « immédiat » de l'exportation d'armes vers Israël, en raison du risque qu'elles soient utilisées pour commettre des violations sévères du droit international. Selon ces expert·es, les mesures à prendre par les États envers Israël pourraient inclure des « sanctions sur les échanges commerciaux, la finance, les voyages, la technologie et la coopération ».

Pour le porte-parole de la campagne BDS, le fait que l'État israélien dédie un ministère, le ministère des Affaires stratégiques, pour combattre la campagne de BDS est un gage de son efficacité. « Israël et ses groupes de lobbys aux États-Unis ont dépensé des centaines de millions $ au cours des dernières années », ajoute-t-il.

La CDPQ a déjà joué un rôle dans le désinvestissement

Nous avons demandé à M. Barghouti, comment il voyait l'augmentation des investissements de la CDPQ dans les entreprises ciblées par BDS. « Les Palestinien·nes ne mendient pas la charité au monde. Nous appelons à la solidarité, mais avant tout, nous appelons à mettre fin à la complicité. Au minimum, ne faites pas de tort », a-t-il répondu.

« Les syndicats et organisations progressistes au Québec ont déjà joué un rôle clé pour mettre fin à la complicité honteuse du Québec et du Canada dans l'apartheid colonial israélien. »

« L'année dernière, ce sont les pressions exercées sur la Caisse qui ont finalement contraint Allied Universal, la société mère du mammouth de la sécurité G4S, à complètement cesser ses activités en Israël », dit Omar Barghouti.

En effet, la campagne BDS avait lancé une campagne contre l'entreprise G4S en 2012. L'entreprise G4S est une multinationale de la sécurité acquise par Allied Universal en 2021. G4S possédait en partie une école de police israélienne et offrait également des services pour les prisons israéliennes et les postes de contrôle dans les territoires occupés.

La CDPQ avait investi dans Allied Universal dès 2019. En mai 2023, le député solidaire Haroun Bouazzi demandait à la CDPQ comment elle pouvait justifier un tel investissement, alors que des révélations de torture contre des prisonniers politiques, incluant des mineurs, étaient documentées en Israël.
Le patron de la Caisse avait répondu qu'il était d'accord et que son institution mettait de la pression sur l'entreprise, dont elle détenait alors 28 %.

La pression sur Allied Universal avait poussé l'entreprise G4S à cesser ses activités en Israël en juin 2023, citant des dommages réputationnels et des pertes de contrats en raison de la campagne BDS.
« Nous appelons les personnes de conscience au Québec, la société civile et les syndicats, à le faire de nouveau, à pousser la CDPQ à cesser ces investissements honteux dans des compagnies d'armement qui permettent le génocide en cours », dit Omar Barghouti.

« Le retour sur ces investissements est imprégné du sang palestinien, des villes, universités et hôpitaux rasés par les bombardements, des dizaines de milliers de Palestinien·nes massacré·es par les forces génocidaires israéliennes. »

Un projet de loi pour des investissements éthiques

Le député solidaire de Maurice-Richard, Haroun Bouazzi, a questionné le patron de la Caisse de dépôt à nouveau cette année, lors de l'étude des crédits budgétaires. « On a attiré l'attention de la Caisse sur des investissements qui sont tout à fait contraires à l'éthique », dit-il en entrevue.

Il rappelle qu'il a récemment déposé le projet de loi 299, qui propose que « la question du respect des droits de la personne et la question du respect des limites de la capacité de la planète, la lutte contre la crise climatique, soient intrinsèquement inscrites dans [la] mission [de la CDPQ] ».
Pour le député solidaire, « la Caisse doit revoir ces investissements dans un contexte où la Cour internationale parle de génocide plausible ».

Haroun Bouazzi ajoute qu'il y a quelques semaines, tous les partis ont « salué le courage de [l'ex-premier ministre canadien Brian] Mulroney dans la question du boycott de l'Afrique du Sud pour lutter contre l'apartheid ». Il se désole que cet hommage ne soit pas accompagné d'une véritable volonté politique et que le gouvernement décide de « fermer les yeux sur des investissements financiers qui ne font que contribuer à la politique de colonisation, aux crimes de guerre et aux crimes contre l'humanité, voire au crime de génocide ».

« On a montré qu'on est capable d'être meilleur que ce qu'on fait en ce moment », affirme le député Bouazzi. Mais il craint qu'on « va se retrouver à redire “ plus jamais ” devant un crime dont on a été témoin au jour le jour ».
Auteur·e

SAM HARPER

Sam Harper est journaliste d'enquête pour Pivot, depuis le Bas-Saint-Laurent. Il est passionné par la cybersécurité et les renseignements de sources ouvertes. Il s'intéresse également aux inégalités sociales et à l'extrême droite. Il est titulaire d'un doctorat en médecine et d'un DEC en techniques de l'informatique. Mastodon : mstdn.social/@acetum

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