Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Kanaky. Du méfait colonial à la mondialité

4 juin 2024, par Patrick Chamoiseau — , , ,
La Kanaky (maintenant convulsive sous le mépris, la violence et la mort) offre à la vieille République française une occasion de se moderniser. Sa juste revendication exige une (…)

La Kanaky (maintenant convulsive sous le mépris, la violence et la mort) offre à la vieille République française une occasion de se moderniser. Sa juste revendication exige une autre vision du monde. Elle demande aussi un réexamen de ce qui se « crie » tristement « Outre-mer ». Cette estampille ténébreuse camoufle ensemble un système et un syndrome.

28 mai 2024 | tiré du site Entre les lignes entre les mots

Système, parce que, depuis des décennies (déjouant les mannes européennes et les paternalistes plans de développement), tous les indicateurs mortifères attestent d'une évidence : ces situations humaines demeurent largement en dessous du niveau de bien-être humain que l'on pourrait attendre de terres dites « françaises ». Syndrome, parce que dans ces pays-là, les signes pathologiques d'assistanat, de dépendance ou de déresponsabilisation sont les mêmes et sévissent de concert. [1 – Voir « Faire-Pays ». P. Chamoiseau. Editions Le Teneur. 2023]

La mondialité

Les individus les plus accomplis (ceux qui, de par leurs divers engagements, habitent sinon des communautés mais des multitudes de « Nous ») forment aujourd'hui une matière noire du monde bien plus décisive que celle des communautés archaïques ou des vieux États-nations.

Via la Kanaky, ces pays méprisés par la France offrent à la compréhension du monde une réalité encore inaperçue. Celle-ci ne peut se percevoir par l'unique prisme du « colonial », comme le pensent encore les activistes décoloniaux. Le fait (ou mé-fait) colonial n'est qu'une donnée parmi d'autres. Il nous faut sortir de la prégnance occidentale (seule aujourd'hui à raconter le monde), et entreprendre d'inventorier, une à une, toutes les forces visibles et invisibles qui ont œuvré à l'accouchement de notre époque. En attendant, commençons par ouvrir notre focale à la mondialité.

Le poète Édouard Glissant appelait ainsi la résultante d'un tourbillon complexe. On y trouve enchevêtrées, les évolutions impénétrables du Vivant, les emmêlées des peuples, cultures et civilisations, résultant des chocs coloniaux, du broiement des empires, puis du capitalisme protéiforme. Une des résultantes cruciales de ce chaosmos : l'individuation.

Cette force a éjecté des millions d'individus des vieux corsets communautaires pour précipiter leurs combats, leurs rêves, leurs idéaux, vers des accomplissements imprévisibles dans la matière du monde. Les individus les plus accomplis (ceux qui, de par leurs divers engagements, habitent sinon des communautés mais des multitudes de « Nous ») forment aujourd'hui une matière noire du monde bien plus décisive que celle des communautés archaïques ou des vieux États-nations. Dès lors, si la mondialisation économique est un standard barbare, la mondialité est une matrice vivante ; un en-commun infra-planétaire où les « Nous » s'entremêlent et relient par des agentivités créatives tout ce qui se trouvait séparé. C'est de cette matrice encore invisible à nos yeux que va surgir, tôt ou tard, un autre monde, encore imprédictible.

La relation

Cette mondialité peut nous aider à comprendre la Kanaky, et à mesurer combien la Constitution française est maintenant obsolète. Surtout inacceptable. Elle verrouille (sous une fiction absurde de « départements », « régions », « collectivités » ou « territoires » d'Outre-mer) des complexités territoriales, historiques et humaines qui lui sont étrangères.

Ce ne sont pas des choses « ultramarines ». Ce sont des peuples-nations, encore dépourvus de structures étatiques ! Ils ont surgi d'une alchimie que les anthropologues reconnaissent maintenant comme étant une « créolisation ». Ce terme souligne ce qui se produit quand, de manière immédiate, massive et brutale, des peuples, des civilisations, des individus (mais aussi des interactions amplifiées entre les écosystèmes, biotopes et biocénoses) imposent aux existences une entité globale de référence : celle de Gaïa qu'aimait Bruno Latour, de cette Mère-patrie dont parle Edgar Morin, ou de ce chaosmos poétique que Glissant nomme Tout-monde.

Cette notion du tout-relié-à-tout dans des fluidités inter-rétro-actives constitue le principe actif de la créolisation. C'est d'elle qu'ont surgi ces peuples-nations que la Constitution française ne comprend pas.

Cet entremêlement inextricable du Vivant et des Hommes se serait inévitablement produit car notre planète est ronde et parce que le vivant est avant tout une mobilité. Prenons, la traite des Africains, l'esclavage de type américain, le système des plantations et des extractions massives. Ajoutons-y, la colonisation, le capitalisme, la prolifération urbaine et les systémies technoscientifiques, on aura alors à peine esquissé le plus visible d'un processus insondable : celui de la Relation. Cette notion du tout relié à tout dans des fluidités inter-rétro-actives constitue le principe actif de la créolisation. C'est d'elle qu'ont surgi ces peuples-nations que la Constitution française ne comprend pas. Elle les verrouille sous un effarouchement « indivisible » et fonde sa cinquième République sur un aussi fictif que monolithique « peuple français ». Elle réduit ainsi à de simples « populations » les entités humaines formidables que son bond colonial et son histoire relationnelle ont rendu solidaires de sa présence au monde.

Peuples ataviques et peuples composites

Mais le plus important, c'est ceci : dans la Relation, dessous le couvercle « Outre-mer », il y a aujourd'hui deux types de peuples : les peuples ataviques et les peuples composites.

Les peuples ataviques (mélanésiens de Kanaky ; polynésiens ; mahorais ; peuples originels de Guyane…) disposent d'une antériorité multimillénaire sur l'emprise du mé-fait colonial.

Les peuples composites (Martinique, Guadeloupe, Réunion…) sont des surgissements (des créolités) de la créolisation. Complètement nouveaux, ils sont les derniers peuples de l'aventure humaine à être apparus sur cette terre. Ils n'ont pas d'antériorité qui se perd dans la nuit des temps. Ils sont nés dans le vortex relationnel où se retrouvent les communautés fracassées et les individuations. Ils mélangent presque toutes les présences anthropiques planétaires. La conscience qu'ils ont désormais d'eux-mêmes en fait de véritables nations qui attendent d'être reconnues comme telles — ce que ne nul ne sait faire, à commencer par les politiciens français qui distinguent encore à peine les peuples ataviques et rechignent à comprendre leur revendication d'une existence au monde.

C'est surtout la beauté de Jean-Marie Tjibaou d'avoir accepté l'hybridation caldoche alors que cette dernière avait (conserve encore) de son sang sur les mains…

La Martinique, la Guadeloupe ont vécu la « désapparition » [2 – Les peuples Kalinago. Malgré leur effondrement, ils demeurent présents de mille façons dans les imaginaires. de leurs peuples ataviques.] En Kanaky, le peuple atavique des Kanaks a traversé héroïquement les exterminations. Il constitue une part déterminante du peuplement actuel qui, avec les diverses migrations et le choc colonial, est dorénavant une entité post-atavique. Car le mé-fait colonial et ses fluidités migrantes collatérales ont installé des complexités anthropologiques désormais inextricables. Elles obligent les peuples ataviques à composer avec des implantations nées de la colonisation et des mouvements relationnels du vivant. C'est la beauté de Nelson Mandela d'avoir su admettre la présence blanche dans le devenir de l'Afrique du Sud alors qu'il avait le pouvoir de la frapper. C'est la beauté de Mahmoud Darwich et des grands politiques palestiniens confrontés à l'irréversible implantation des Juifs. C'est surtout la beauté de Jean-Marie Tjibaou d'avoir accepté l'hybridation caldoche alors que cette dernière avait (conserve encore) de son sang sur les mains… L'agentivité de ces hommes ne s'est pas laissée enfermer dans un imaginaire communautaire ancien ou dans les frappes et contres-frappes coloniales : elles les ont dépassés pour deviner la mondialité et pour donner une âme fraternelle à la Relation. Ces hommes ont maintenu ainsi — pour tous, au nom de tous — une espérance.

L'éthique d'un nouveau vivre-ensemble

Dès lors, une éthique de la Relation s'impose.

Quand le peuple atavique subsiste dans une sédimentation composite, la bienséance du nouveau vivre-ensemble exige de lui remettre la prééminence sur le devenir de son pays : nul ne saurait démanteler ce qui l'unit à sa terre, laquelle est toujours faite (comme le disait Jean Guiart) du sang noble de ses morts.

Quand le composite est entièrement fondateur d'un nouveau peuple, il faut — non pas ignorer son existence (comme cela se fait actuellement en France pour la Guadeloupe ou pour la Martinique), mais considérer qu'il y a là une entité nouvelle, qui n'est réductible à aucune de ses composantes, qu'elle soit dominée, qu'elle soit dominante, et qui détient une autorité légitime sur le devenir de sa terre.

Le devenir des peuples ataviques est d'être post-atavique, et progressivement composite, dans l'énergie relationnelle du vivant. Celui des peuples d'emblée composites, est d'aller de la manière la plus haute, la plus humaine, la plus poétiquement ouverte et fraternelle, aux fastes de la Relation.

C'est cet imaginaire de la Relation qui nous donnera le goût de la diversité qui est au principe du vivant, d'en percevoir la profonde unité qui n'a rien à voir avec l'Universel occidental, et d'en goûter l'inépuisable diversité dont le trésor est cette insaisissable unité qui ne vit, ne s'accomplit, que dans son évolutive diversité.

Une Kanaky kanak

Cette éthique oblige donc que le corps électoral de Kanaky n'autorise aux votes déterminants que les Kanaks. Que s'y adjoignent ceux qui, venus d'ailleurs, ont été identifiés par les accords de Nouméa (1988,1998). C'est l'autorité à venir, à prépondérance kanake, qui seule pourra décider des évolutions de son système électoral.

Kanaka signifiait : être humain.
Kanak signifie pour nous, pour tous,
l'espérance possible
d'un nouvel humanisme.

Kanaka signifiait : être humain.
Kanak signifie pour nous, pour tous, l'espérance possible d'un nouvel humanisme.

Restituée à son imaginaire kanak, la Kanaky disposera de toutes les chances pour trouver un nouvel espace-temps, échapper à la gravité morbide du trou noir capitaliste, réenchanter notre rapport au vivant, et habiter enfin poétiquement la terre selon le vœu de ce cher Hölderlin.

Quant à la modernisation relationnelle de la Constitution française, elle est très simple : il suffit de proclamer une sixième République ; de la rendre capable d'accueillir en pleine autorité tous les peuples-nations (peuples nouveaux de la Relation) qui le voudraient ; d'inaugurer ainsi le pacte républicain ouvert qu'exige la nouvelle réalité (post-coloniale, post- capitaliste, post-occidentale) qu'annonce notre mondialité.

L'exploitation du nickel, le domaine maritime, la biodiversité, l'activité spatiale ou le souci géostratégique doivent désormais s'inscrire dans le respect des peuples concernés. Nous avons rendez-vous là où les océans se rencontrent, disait mystérieusement Glissant.

Que disparaisse dans cette rencontre l'Outre-mer de la France !

Patrick Chamoiseau, poète, romancier, essayiste, a construit une œuvre protéiforme couronnée de nombreuses distinctions (Prix Carbet de la Caraïbe, Prix Goncourt, Gallimard,1992, Prix marguerite Yourcenar en 2023…) et traduite dans le monde entier.
Son esthétique explore la créolisation et les poétiques relationnelles du monde contemporain.
Il est aujourd'hui une des présences littéraires les plus importantes de la Caraïbe.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Afrique du Sud : L’ANC travaille à former une coalition

4 juin 2024, par R. I. — , ,
'ANC, au pouvoir en Afrique du Sud depuis 30 ans, qui a perdu sa majorité au Parlement cette semaine, a confirmé, hier, son intention d'entamer des discussions avec d'autres (…)

'ANC, au pouvoir en Afrique du Sud depuis 30 ans, qui a perdu sa majorité au Parlement cette semaine, a confirmé, hier, son intention d'entamer des discussions avec d'autres partis politiques pour former un gouvernement de coalition.

Tiré d'El Watan.

« L'ANC s'engage à former un gouvernement qui reflète la volonté du peuple, qui est stable et capable de gouverner efficacement », a déclaré Fikile Mbalula, son secrétaire général, selon des propos recueillis par l'AFP précisant que le parti mènerait des discussions en interne et avec d'autres partis « ces prochains jours ». « Les électeurs ont montré qu'ils attendaient des dirigeants de ce pays qu'ils travaillent ensemble dans l'intérêt de tous », a-t-il ajouté devant la presse, alors que la proclamation officielle des résultats est attendue en fin de journée. Après dépouillement de 99,89% des bulletins de vote déposés dans les urnes, mercredi, le Congrès national africain (ANC) du président Cyril Ramaphosa n'a obtenu que 40,2% des voix, une claque sévère par rapport aux 57,5% qu'il détient dans le Parlement sortant.

Ce résultat marque un tournant historique pour l'Afrique du Sud où l'ANC jouit d'une majorité absolue depuis 1994, lorsque le parti de Nelson Mandela a sorti le pays des griffes de l'apartheid et l'a fait entrer en démocratie. « Les résultats envoient un message clair à l'ANC », a reconnu F. Mbalula. « Nous voulons assurer au peuple sud-africain que nous avons entendu leurs préoccupations, frustrations et mécontentement », dans un pays plombé par un chômage tenace, de fortes inégalités et une criminalité record. L'ANC reste le parti le plus important au Parlement. Et c'est la nouvelle Assemblée qui sera chargée d'élire le prochain président courant juin.

L'ANC doit ainsi forger des alliances, soit pour former un gouvernement de coalition avec un ou plusieurs partis, soit pour persuader d'autres partis de soutenir la réélection de C. Ramaphosa qui constituerait un gouvernement minoritaire de l'ANC, qui devra chercher au coup par coup des alliés pour faire passer son budget et ses projets de loi. Bénéficiant d'une forte popularité, ce dernier a fait savoir qu'il prononcerait un discours lors de la cérémonie de proclamation des résultats, alors que certains partis ont fait état d'irrégularités dans le décompte des voix. L'uMkhonto weSizwe (MK) de l'ex-président Jacob Zuma, 82 ans, qui a demandé samedi soir un report de cette proclamation, dans un bref discours aux sous-entendus menaçants. « Si cela arrive, vous allez nous provoquer », a-t-il déclaré. « Les résultats ne sont pas corrects (...). Ne créez pas de problèmes là où il n'y en a pas », a-t-il prévenu, se plaignant de problèmes « graves » sans autre précision. Son incarcération en juillet 2021 pour outrage a provoqué des émeutes qui ont fait plus de 350 morts. Le MK devient le troisième groupe à l'Assemblée, avec 14,59% des suffrages, un score sidérant pour un parti fondé il y a seulement quelques mois pour servir de véhicule à J. Zuma. Pendant la campagne, ce parti très implanté dans la région zouloue a martelé qu'il allait remporter les deux tiers des voix.

Le président de la commission électorale, Mosotho Moepya, a affirmé que « tout ce qui se présente à nous » serait examiné, faisant état de 24 cas de recomptage. L'ANC peut composer une coalition sur sa droite, avec le premier parti d'opposition l'Alliance démocratique (DA, centre libéral), ou sur sa gauche radicale, avec le MK de Zuma ou l'EFF de Julius Malema, deux ex-figures de l'ANC ayant fait sécession. « Un gouvernement minoritaire serait totalement inédit en Afrique du Sud mais c'est une option parmi d'autres », a confirmé Helen Zille de la DA. Le MK a fait savoir qu'il ne discuterait pas avec l'ANC tant que Cyril Ramaphosa resterait à sa tête. Mais F. Mbalula a balayé cette exigence : « C'est une zone où nous n'irons pas. Aucun parti ne nous dictera de tels termes », a-t-il indiqué.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Soudan : une année de guerre insensée et de violence extrême contre la population

4 juin 2024, par Sudfa — , ,
La guerre au Soudan a éclaté le 15 avril de l'année dernière et continue jusqu'à aujourd'hui de ravager le pays. A l'occasion de ce triste « anniversaire », nous revenons sur (…)

La guerre au Soudan a éclaté le 15 avril de l'année dernière et continue jusqu'à aujourd'hui de ravager le pays. A l'occasion de ce triste « anniversaire », nous revenons sur l'année écoulée. Malgré les chocs et les horreurs auxquels la population est confrontée au quotidien, les Soudanais·es continuent de se mobiliser pour réclamer la fin des combats et le retour à une transition démocratique.

Tiré de la revue Contretemps
22 mai 2024

Par Sudfa

Retour en avril 2023 : une situation fragile

Suite au coup d'État du général Al-Burhan mené en octobre 2021 contre la composante civile du régime de transition, qui devait permettre l'instauration d'une démocratie réclamée par les Soudanais-e-s durant la révolution, la population soudanaise n'a pas cessé de manifester son refus du coup d'État, à travers des manifestations, grèves et occupations. En avril 2023, sous pression et de plus en plus isolé, le général Al-Burhan (chef de l'armée soudanaise) avait réouvert les discussions autour d'une transition civile.

L'objectif était de trouver un accord pour sortir de l'impasse. Mais ces discussions – qui portaient notamment sur la réforme de l'institution militaire et le calendrier de cette réforme – ont ravivé les tensions entre Al-Burhan et son allié Mohamed Hamadan Dagalo (appelé « Hemedti), à la tête de la milice des « Forces de Soutien Rapide » (RSF). Les révolutionnaires civils demandent la dissolution de toutes les milices et la constitution d'une seule armée unifiée, qui se tienne à l'écart du pouvoir politique. Mais les RSF, devenues aussi puissantes que l'armée elle-même – n'avaient pas d'intérêt à être dissoutes et regroupées dans l'armée.

La tension s'est brutalement accentuée entre Al-Burhan et Hemedti. En parallèle d'une visite stratégique aux Émirats Arabes Unis, qui le soutiennent, Hemedti commençait à déployer ses soldats à divers endroits stratégiques, notamment à Marawi, où se trouve l'aéroport militaire de l'armée soudanaise.

Le 15 avril, le jour où tout a basculé

Ce jour aurait dû être une célébration de l'Aïd. Mais ce matin-là, les habitant-e-s de Khartoum ont été réveillé-e-s par des tirs et des explosions. La guerre venait d'éclater entre l'armée soudanaise et les RSF. Qui a tiré la première balle ? On ne le sait toujours pas. Pour la première fois dans l'histoire du Soudan, la guerre a éclaté dans la capitale, à proximité du palais présidentiel. La sidération était totale. Pensant que les affrontements dureraient à peine quelques heures, nombreux sont ceux à avoir quitté leurs maisons en imaginant y revenir le soir même. Mais ils ne sont jamais revenus.

La sidération s'est poursuivie dans les jours suivants. L'attention de la communauté internationale (États-Unis, pays européens et pays du Golfe) a principalement porté sur l'évacuation de leurs ressortissants. Le départ des étranger-e-s issu·e·s de ces pays a été vécu par la population soudanaise comme un abandon de la communauté internationale. Les Soudanais-e-s et les étranger-e-s d'autres nationalités qui n'avaient pas été évacué-e-s (notamment africaines) sont resté-e-s livré-e-s à eux-mêmes, au milieu des combats.

Entre massacres à répétitions et tentatives de négociations : synthèse d'une année de guerre

Pendant plus de trois semaines, la capitale et plusieurs villes du Darfour (Nyala, Al Fasher) et du Kordofan (Al Obeid) ont été soumises à des combats ininterrompus entre les bombardements de l'armée et les tirs des RSF. Les habitant-e-s ont rapidement témoigné sur les réseaux sociaux de cambriolages, de vols, et de viols de la part des soldats des RSF, mais aussi des militaires. Les Soudanais·e·s ont continué à quitter massivement leurs maisons, pour aller depuis la capitale vers la province (Wad Madani, Gezira, Port Soudan) mais aussi vers l'Égypte et l'Éthiopie, le Tchad et le Sud du Soudan.

En mai 2023, des négociations ont eu lieu à Djeddah avec la médiation des États-Unis et de l'Arabie Saoudite. L'objectif était de rassembler les deux généraux autour de la table. Mais l'initiative était vouée à l'échec : les RSF débutaient – au même moment – un massacre (qualifié de génocide) à Al-Geneina, ville frontière avec le Tchad, située au Ouest Darfour [1].

Le massacre d'Al-Geneina prolonge ainsi l'histoire des génocides au Darfour qui ont eu lieu au début des années 2000, avec le soutien de l'armée et du gouvernement d'Omar El-Béshir. Musab, militant soudanais en exil, pointe ainsi du doigt la double responsabilité des RSF et de l'armée dans ces massacres :

« Les militaires sont complices de tout ça, même durant le génocide au Darfour en 2003, ils étaient témoins du massacre. Les milices permettent à l'armée soudanaise de rejeter sur elles sa responsabilité. Les militaires sont censés être le premier groupe qui évite d'entrer dans une guerre, mais au Soudan c'est le contraire. »

En décembre 2023, la ville de Wad Madani est tombée aux mains des RSF, après que l'armée ait une nouvelle fois abandonné la population locale. Les destructions, bombardements, vols, pillages, se sont poursuivis dans tout le pays, s'étendant progressivement du Darfour et de la capitale vers le centre et l'Est.

Avancée des différentes forces armée en février 2024. Source : Sudan War Monitor

En janvier 2024, le collectif « Taqqadum » – composé de plusieurs partis politiques – a signé un accord avec les RSF à Addis-Abeba, dans lequel les RSF s'engagent à garantir une transition civile et démocratique s'ils gagnent la guerre. Cet accord – qui a notamment été signé par Abdallah Hamdock (l'ancien premier ministre de la période de transition) – a été largement contesté et décrié par les Soudanais-e-s, qui considèrent qu'aucune compromission n'est possible avec les RSF.

Si cet accord survenu à un moment où les RSF prenaient l'avantage sur l'armée, il s'inscrit également dans une « normalisation diplomatique » des relations avec les RSF. De janvier à mars 2024, Hemedti a ainsi effectué une série de visites officielles dans les pays voisins, où il a été reçu comme un allié diplomatique. Mais plus récemment, l'armée soudanaise a remporté – grâce à des drones iraniens – plusieurs combats majeurs sur les RSF. A ce jour, l'issue de la guerre reste donc toujours très incertaine.

Une guerre difficile à comprendre

Les raisons profondes de cette guerre sont obscures et font l'objet de débats au sein des Soudanais·e·s, comme le constate Khansa, militante soudanaise en exil :

« Il n'y a pas une seule analyse profonde sur la situation actuelle au Soudan, et c'est ça qui nous rend confus. Il y a des gens qui soutiennent la guerre, qui veulent que les militaires écrasent les RSF quoi qu'il arrive, mais il y a aussi des gens qui considèrent les RSF comme un allié politique, ou encore d'autres qui ont des intérêts directs dans la guerre. Et il y a des gens qui disent : « Non à la guerre ! », qui pensent que c'est la pire chose qui peut arriver. Avec tous ces discours, on n'arrive pas à trouver une bonne orientation, ni de bons outils de travail pour être plus efficaces. Parce qu'il y a un manque d'analyse et on n'a pas de boussole. »

Certains estiment que c'est une guerre de pouvoir entre deux hommes, pour leurs simples intérêts personnels. Pour Khaled – militant soudanais en exil – la guerre peut être analysée d'un point de vue féministe, comme une « compétition de virilité entre deux généraux qui prennent en otage la population soudanaise ». D'autres estiment qu'il s'agit d'une « guerre entre différents groupes sociaux et culturels de la société », avec une dimension raciale qui conduit à des génocides. D'autres considèrent qu'il s'agit d'une guerre « impérialiste », car chacun des deux groupes qui s'affrontent est soutenu par différentes puissances étrangères qui convoient le Soudan pour ses ressources naturelles et pour sa localisation stratégique. Khansa considère ainsi que : « la guerre est une étape très violente qui se traduit par le fait qu'il y a des organisations armées qui essayent de monopoliser les richesses et le pouvoir du pays par les armes, par n'importe quel moyen. »

Mais pour beaucoup, il s'agit avant tout d'une guerre « contre-révolutionnaire ». En mettant le pays à feu et à sang, elle a fait s'effondrer les espoirs de la révolution civile et démocratique. Et a poussé sur les routes de l'exil de nombreux·ses militant·e·s engagé·e·s dans la révolution. En déstabilisant complètement le pays, cette guerre permet aux cadres de l'ancien régime de rester en place sans être jugés pour les crimes qu'ils ont commis durant des décennies (durant la dictature militaire puis du coup d'État).

Se mobiliser et résister

Malgré l'immense douleur et la colère, les Soudanais-e-s n'ont pas dit leur dernier mot et la flamme de la résistance est toujours présente. La mobilisation demeure active dans le pays (voir notre précédent article). Du côté de la société civile, les initiatives se sont multipliées pour réclamer la fin de la guerre. En novembre 2023, les comités de résistance (organisations autogérées par quartier de la société civile, et fer de lance du mouvement de contestation depuis 2018) ont publié une déclaration avec des pistes concrètes de propositions pour mettre fin à la guerre [2], réformer les forces armées soudanaises, mettre en place un gouvernement civil et obtenir justice pour toutes les victimes de guerre. De nombreuses initiatives locales mettent en œuvre une solidarité dans les différents quartiers, malgré une situation humanitaire catastrophique.

La résistance se poursuite également dans la diaspora soudanaise à travers le monde, même si la guerre affecte aussi fortement les Soudanais-e-s à l'étranger (voir notre précédent article). Rashida – militante soudanaise en exil – note une différence entre la période post-révolutionnaire et la situation aujourd'hui :

« Les gens sortaient en masse après le coup d'État, parce qu'il y avait de l'espoir. Mais maintenant, nous ne sommes pas nombreux aux manifestations. C'est la guerre, et il n'y a plus d'espoir, nous sommes perdus. Les manifestations sont tristes, car il n'y a personne qui n'a pas été touché directement par cette guerre. »

Pour autant elle continue à se mobiliser, en considérant que « c'est le minimum que je peux faire » pour soutenir son pays depuis la France, et « qu'il ne faut rien lâcher ».

A Paris, des militants ont manifesté place de la République contre la guerre, et d'autres ont fait entendre leur voix en perturbant la « Conférence sur la crise humanitaire au Soudan » organisée par les puissances internationales, accusée par de nombreux militants soudanais de poursuivre la normalisation des relations internationales avec les RSF et d'aller à l'encontre de la volonté de la population soudanaise. Des manifestations ont eu lieu hier dans différentes villes du monde, à Paris, Londres, Boston, New York, Oslo, Washington, Phoenix, Cardiff, dans le cadre de la « Global March for Sudan » qui vise à demander la fin immédiate de la guerre.

*

Illustration : Combats à Nyala au Darfour. Source : réseaux sociaux

Sudfa est un blog participatif franco-soudanais, créé par un groupe d'ami-e-s et militant-e-s français-e- et soudanais-e-. Il se donne pour objectif de partager ou traduire des articles écrits par des personnes soudanaises, ou co-écrits par des personnes soudanaises et françaises, sur l'actualité et l'histoire politiques, sociales et culturelles du Soudan et la communauté soudanaise en France. Il publie le bloghttps://blogs.mediapart.fr/sudfa, d'où est tiré cet article.

Notes

[1] Aujourd'hui, des journalistes soudanais·e·s et organismes d'investigation tentent de comprendre ce qui s'est passé à Al-Geneina au cours de ces derniers mois, et d'estimer le nombre de morts : certaines études évoquent entre 10 et 15 000 mort·e·s rien que dans cette ville, ce qui est autant que le nombre total de mort·e·s dans tout le pays évoqué par l'ONU.

[2] La déclaration des comités de résistance sera traduite prochainement sur Sudfa.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Tunisie. Kaïs Saïed instrumentalise la crise migratoire pour mettre au pas la société civile

4 juin 2024, par Rihab Boukhayatia — , ,
Le président tunisien accuse les organismes d'aide aux migrants de faciliter leur implantation dans le pays et de “porter atteinte à l'État”. Un nouveau prétexte pour tenter de (…)

Le président tunisien accuse les organismes d'aide aux migrants de faciliter leur implantation dans le pays et de “porter atteinte à l'État”. Un nouveau prétexte pour tenter de faire taire les voix critiques, s'alarme “Nawaat”, un média tunisien lui-même menacé, après l'arrestation de plusieurs responsables associatifs.

Tiré de Courrier international. Légende de la photo : Dessin de Z paru dans Débats Tunisie, Tunisie. Article paru à l'origine dans nawaat.org

Des militants et des employés d'organisations de la société civile arrêtés, des organismes onusiens vilipendés, des médias, dont Nawaat, ciblés. Encore une fois, la crise migratoire sert de prétexte pour encourager la chasse aux voix critiques envers [le président tunisien,] Kaïs Saïed.

Dans le sillage de cette guerre contre la migration irrégulière, des figures de la société civile ont été arrêtées. Parmi elles, la fondatrice de l'association Mnemty et militante antiraciste Saadia Mosbah [ainsi que d'autres responsables d'associations travaillant auprès des migrants subsahariens]. Les chefs d'accusation contre eux sont graves : blanchiment d'argent ou encore “association de malfaiteurs dans le but d'aider des personnes à accéder au territoire tunisien”, selon le parquet

Le chef de l'État avait convoqué une réunion du Conseil de sécurité nationale, le 6 mai, consacrée notamment à la question de la migration irrégulière et au financement étranger des associations.

Le chef de l'État parle de “mercenaires”, de “traîtres” qui “portent atteinte à l'État au nom de la liberté d'expression”. Le président de la République évoque un complot visant l'implantation des migrants subsahariens en Tunisie. Il s'agit, selon lui, d'“individus qui ont reçu de l'argent en 2018 pour installer les migrants irréguliers en Tunisie”.

Des ONG accusées d'inertie

Dans ce cadre, Saïed a entamé sa diatribe contre la société civile, notamment contre ceux qui viennent en aide aux migrants. Il les accuse ainsi de manigancer pour fragiliser l'État. Son argumentaire se base sur la publication d'un appel d'offres dans un quotidien venant d'une association d'accueil de migrants. Et sur ce qu'il appelle “les fonds venant de l'étranger en millions de dinars”.

Son discours intervient dans un contexte de crise migratoire. Depuis plusieurs jours, les habitants d'El-Amra et de Jbeniana, deux petites villes très proches, au nord de Sfax, ont exprimé leur ras-le-bol face à la présence de migrants subsahariens. Plusieurs de ces derniers ont été installés dans les oliveraies de la région.

Ce n'est pas la première fois que le chef de l'État se sert de la question migratoire pour s'attaquer à ses opposants et à la société civile en particulier. Au mois d'août 2023, la crise migratoire à Sfax a été une occasion de mener son offensive contre eux. À l'époque, il a critiqué violemment le positionnement des ONG internationales et locales dans cette crise, et ce, sans jamais les nommer. Il s'est contenté de les accuser d'inertie dans la prise en charge des migrants. “Elles prétendent protéger les migrants mais leur prétendue protection se limite [à] la publication de communiqués mensongers”, avait-il déclaré.

La nouveauté avec cette crise, c'est qu'il a désigné clairement deux de ces ONG, en l'occurrence l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Ces derniers ne font que publier des communiqués, lance Saïed. Et d'insister sur la nécessité pour les associations de traiter avec un seul interlocuteur, à savoir l'État tunisien. Paradoxalement, tout en leur reprochant “leur inertie”, il pointe du doigt leur aide aux migrants.

Deux organisations liées à l'ONU

Pointés du doigt par le chef de l'État, l'OIM et le HCR ne travaillent pas dans l'opacité. Contacté par Nawaat dans le cadre d'un reportage sur le campement des réfugiés soudanais dans le quartier du Lac 1 (gouvernorat de Tunis), le HCR nous a fourni les détails concernant son action auprès des réfugiés.

Débordé par l'afflux massif de migrants, notamment des Soudanais fuyant la guerre, l'organisme onusien avance qu'il s'“efforce” de veiller à ce que les réfugiés et les demandeurs d'asile bénéficient d'une protection conforme au droit international, englobant l'accès aux procédures d'asile et aux services de base. En l'occurrence l'aide juridique, un soutien psychosocial, des abris, l'accompagnement vers l'autonomisation, etc.

Ces aides élémentaires ne permettent pas, comme le disent les migrants eux-mêmes et d'autres associations tunisiennes, de vivre confortablement en Tunisie mais [seulement] de survivre. D'ailleurs, le HCR est couramment la cible de critiques de la part des réfugiés et des demandeurs d'asile.

Accusée de faciliter l'implantation des migrants, l'OIM dispose d'un programme d'aide au retour volontaire en faveur des migrants se trouvant en Tunisie.

Rattachés à l'ONU, l'OIM comme le HCR bénéficient de sources de financement connues et reconnues. Les autorités tunisiennes ont une visibilité sur les entrées d'argent de ces organisations comme de toute association bénéficiant d'un financement étranger. Ces ONG affirment, par ailleurs, collaborer étroitement avec les autorités tunisiennes dans la gestion de la crise migratoire.

Rétrécir le champ civique et politique

La société civile est dans le collimateur de Kaïs Saïed depuis des années. Ses appréhensions quant [au] rôle [de ces organismes] et son obsession en rapport avec leur financement étranger se sont manifestées depuis [l'époque où] il était candidat à la présidentielle en 2019. Pourtant, le financement étranger ne concerne pas uniquement la société civile mais tous les domaines, y compris les institutions de l'État.

[Après avoir été] associée au financement du terrorisme, la société civile est désormais accusée d'activités criminelles visant la composition démographique du pays. Les prétextes changent, mais le but reste le même : rétrécir l'espace civique en instaurant un climat hostile vis-à-vis d'une frange de la société civile critique envers le pouvoir en place.

En effet, depuis des mois, la menace d'un amendement du décret-loi 88 [la Tunisie dispose de l'un des cadres juridiques les plus progressistes du monde arabe en matière de liberté d'association, mais une proposition de loi risque de remettre en question les acquis de l'actuel décret-loi 88-2011 relatif aux associations] plane sur la société civile. Des projets de loi dans ce sens sont en gestation. Leur caractère liberticide limitera considérablement l'espace civique.

Mais les restrictions de l'espace civique ont d'ores et déjà commencé. Selon nos sources, certaines ONG ont vu leurs partenariats avec des acteurs publics suspendus ou gelés. De nombreux abus ont été enregistrés également contre des individus travaillant dans des organisations de la société civile, notamment au niveau du renouvellement de leur carte d'identité.

En mars dernier, la Banque centrale de Tunisie a émis une circulaire contenant de nouvelles règles relatives aux transferts financiers provenant de l'étranger au profit des associations. Ces règles apportent de nouvelles restrictions ciblant les associations.

“Une offensive méthodique et systématique”

“Avec l'arrestation de personnalités de la société civile, le danger est monté d'un cran. On est passé de simples menaces à des intimidations financières, et aujourd'hui à des arrestations policières”, s'inquiète Amine Ghali, directeur des programmes au centre Al-Kawakibi pour la transition démocratique (Kadem), dans un entretien avec Nawaat.

Même son de cloche du côté de Bassem Trifi, président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme (LTDH). “Il s'agit d'une offensive méthodique et systématique contre la société civile, et qui ne date pas d'aujourd'hui. Elle a juste pris une autre tournure, bien plus dangereuse, avec cette vague d'arrestations”, dénonce Trifi dans un entretien avec Nawaat.

D'après lui, la société civile “sert de bouc émissaire” lors de cette crise. Au lieu de clarifier la politique de la Tunisie dans la gestion frontalière des flux migratoires, du contenu de ses accords avec l'Union européenne ou avec les pays subsahariens, Saïed ne rate pas une occasion de s'attaquer à la société civile. Il entretient ainsi des “amalgames” entre le problème de la migration et le rôle de la société civile, dénonce le représentant de la LTDH.

Ces amalgames alimentent également la haine et le racisme d'une frange de la population envers les migrants, sur le terrain mais aussi sur les réseaux sociaux. Le chef de l'État les livre encore une fois à la vindicte populaire et à la répression policière. Plusieurs centaines d'hommes, de femmes et d'enfants ont été expulsés vers les frontières du pays.

La vague de racisme s'abat aussi sur les Tunisiens à la peau noire. La présidente de Mnemty, Saadia Mosbah, est ainsi touchée. Des compatriotes à la peau noire sont accusés de comploter contre l'État en soutenant le projet colonisateur des migrants subsahariens.

Les médias dans le viseur

Outre les associations et les militants, les sbires du régime à l'image de Riadh Jrad, chroniqueur à l'émission télé Rendez-vous 9, sur la chaîne de télévision privée Attessia, s'en prennent aux médias en les traitant de “traîtres” et de “mercenaires”. Selon lui, ces derniers essaient d'abattre le président de la République, et par ricochet l'État tunisien. Et Nawaat figure en bonne place parmi les médias cités par Jrad, supporteur inconditionnel du régime de Saïed.

Le chroniqueur accuse Nawaat d'avoir “des financements suspects”. Or les sources de financement de notre média sont clairement indiquées sur notre site en toute transparence et sont connues des autorités tunisiennes. Les contenus publiés sur notre site témoignent de notre attachement aux droits et libertés, à la dignité des personnes, notamment les plus vulnérables dont les migrants, et à la souveraineté de la Tunisie.

“Cette offensive visant Nawaat et d'autres médias s'inscrit dans le cadre de la répression de la liberté d'expression”, explique Zied Dabbar, président du Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT), interviewé par Nawaat. En effet, des dizaines de journalistes ont fait l'objet de poursuites judiciaires depuis le coup de force de Kaïs Saïed, le 25 juillet 2021.

“Le rôle des journalistes n'est pas de relayer la version officielle de l'État, qu'elle soit politique, judiciaire ou sécuritaire, mais de chercher l'information de façon objective et déontologique”, insiste-t-il. Et de rejeter “les propos diffamatoires” visant Nawaat et les autres médias. “Nous encourageons les journalistes à continuer leur travail dans la recherche de la vérité”, plaide-t-il.

Un appel qui risque de ne pas être entendu par une partie des journalistes et des militants de la société civile. “Les gens sont fatigués. Un climat de peur et d'autocensure s'est instauré”, se désole Bassem Trifi.

Rihab Boukhayatia

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Appel à la vérité et la justice en Kanaky/Nouvelle-Calédonie

« Nous appelons les journalistes et critiques politiques qui œuvrent pour une information impartiale et véridique, à apporter une couverture médiatique plus globale et plus (…)

« Nous appelons les journalistes et critiques politiques qui œuvrent pour une information impartiale et véridique, à apporter une couverture médiatique plus globale et plus juste sur ce qui se passe actuellement dans l'archipel. » Une cinquantaine d'universitaires, artistes et citoyen·es de Kanaky/Nouvelle-Calédonie et de France interpellent les responsables politiques et les médias. Et alertent sur les nombreuses contrevérités en circulation dans les débats en cours.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Nous, citoyen·nes de Kanaky/Nouvelle-Calédonie et de France, engagé·es pour la justice envers le peuple kanak et les peuples colonisés, appelons le plus grand nombre à prendre conscience de la crise politique, sociale et économique qui se déroule actuellement en Kanaky/Nouvelle-Calédonie.

Malgré les dix jours de mobilisations pacifiques (les « Dix jours pour Kanaky » ) organisés par le mouvement indépendantiste sous le leadership de la Cellule de Coordination des Actions de Terrain (CCAT) et l'adoption, le 13 mai, par la majorité du Congrès de la Nouvelle-Calédonie, de la résolution demandant le retrait du projet de loi sur la modification du corps électoral provincial, le passage en force du Parlement français le 14 et 15 mai dernier a attisé les tensions dans la capitale de l'archipel.

Le corps électoral gelé est un acquis fondamental pour le peuple kanak minorisé dans son propre pays. Obtenu au prix de vies kanak et françaises, il est formalisé dans l'Accord de Nouméa signé en 1998.

À l'heure où nous écrivons ces lignes, le passage en force de l'État français a causé 7 morts officiellement, des centaines de blessés, l'instauration de l'état d'urgence, l'interdiction de TikTok et le déploiement des forces de l'ordre (gendarmes, GIGN, CRS et forces armées de Nouvelle-Calédonie) de façon démesurée.

Certains représentant·es et commentateur·ices politiques profitent de l'ignorance générale quant à la nature de ces mobilisations et s'empressent de ressortir le discours qualifiant les Kanak de « voyous » et « terroristes », souvent utilisés dans les années 80 pour décrédibiliser le mouvement indépendantiste et justifier le recours à la force de l'État français.

Nous appelons les journalistes et critiques politiques qui œuvrent pour une information impartiale et véridique, à apporter une couverture médiatique plus globale et plus juste sur ce qui se passe actuellement dans l'archipel.

Cela implique de faire remonter d'égale manière les violences envers le peuple autochtone kanak et/ou militant·es indépendantistes plus largement qui sont initiées et perpétrées par des milices européennes armées et par les forces de l'ordre, dans un contexte où la population kanak semble être perçue comme « ennemi intérieur ».

Nous appelons les représentant·es politiques qui siègent à l'Assemblée Nationale et au Sénat de montrer une plus grande vigilance quant à la désinformation et aux propos biaisés qui circulent au cours de leurs débats sur les aspirations et les actions du peuple kanak colonisé et des populations qui veulent construire le pays avec lui, ainsi que sur le projet politique indépendantiste.

Nous appelons enfin tous les représentant·es politiques de Kanaky/Nouvelle-Calédonie qui n'ont pas su accepter la main tendue par le peuple autochtone kanak mais qui ont, au contraire, au cours de ces dernières années, et jours, refusé de négocier autrement que selon leurs propres termes, durci leurs positions politiques et, plus récemment, appelé à la mobilisation de milices armées et mortifères, à prendre leur pleine et entière responsabilité.

Bien que le processus d'autodétermination du territoire exigeait la neutralité de l'État français, le président Emmanuel Macron avait clairement annoncé son parti pris en déclarant en mai 2018, lors d'une visite dans l'archipel à la veille du 1er référendum, que « la France serait moins belle sans la Nouvelle-Calédonie ».

Emmanuel Macron avait présenté lors de cette même visite sa stratégie d'axe Indo-Pacifique qui nécessite la pérennisation de l'occupation et de la colonisation française dans la région. La non-neutralité de l'État dans ce processus s'est à nouveau manifestée lors de la nomination de Mme Sonia Backès, cheffe de file des Loyalistes, comme secrétaire d'État chargée de la Citoyenneté sous le Gouvernement d'Elisabeth Borne de juillet 2022 à octobre 2023, puis plus récemment celle de M. Nicolas Metzdorf, député anti-indépendantiste, comme rapporteur du projet de réforme constitutionnelle du corps électoral provincial.

Le gouvernement français a failli dans sa responsabilité face à la Kanaky/Nouvelle-Calédonie et, au lieu de continuer le processus de décolonisation sur lequel il s'était engagé depuis deux décennies, s'est borné à son agenda politique jusqu'au-boutiste en faisant passer le troisième référendum d'autodétermination par la force en 2021 et en faisant voter le dégel du corps électoral à Paris en 2024, en l'absence totale de représentant·es politiques kanak et/ou indépendantistes, par des politiques qui, pour la plupart, ignorent l'histoire et le contexte historique et politique du pays, ainsi que l'impact de leurs décisions pour la population de Kanaky/Nouvelle-Calédonie.

Plutôt que le chemin du dialogue et de l'humilité, ce gouvernement a choisi celui de la force en y mobilisant 2700 effectifs de la gendarmerie, des CRS, et du GIGN, en plus des forces armées de la Nouvelle-Calédonie. La mémoire est encore fraîche dans l'opinion publique française des violences des forces de l'ordre envers les gilets jaunes, envers le personnel soignant lors de la grève des hôpitaux, envers les pompiers lors des manifestations ou encore envers les habitants de banlieues françaises.

Nous invitons les lecteur·ices à prendre la mesure de l'ampleur que cette violence peut prendre dans un contexte colonial, à la couverture médiatique restreinte, et situé à 17 000 km de la France.

Nous appelons la population ainsi que les représentant·es politiques, médias et journalistes français·es à se conscientiser et à se mobiliser pour une plus grande justice envers le peuple kanak et les populations engagées à ses côtés en Kanaky/Nouvelle-Calédonie.

Si le contexte de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie a souvent été brandi comme « exception » dans l'histoire de la France, en ce qu'il représente une opportunité de première décolonisation « réussie », les actes de l'État français piétinent cette opportunité aux dépens du peuple kanak et des autres communautés du pays désirant vivre ensemble paisiblement et de manière égale.

L'histoire contemporaine nous enseigne que la légalité des actions d'un gouvernement n'est pas forcément juste ni humaine. Trop d'horreurs ont été perpétrées par le passé par le colonialisme européen qui bafoue les droits humains fondamentaux des peuples du Pacifique et des Suds pour ses intérêts économiques et politiques.

En ces heures sombres, il s'agit donc de s'éduquer et de se mettre du bon côté de l'histoire en portant des valeurs de justice et d'humanité, car ce n'est pas la Nouvelle-Calédonie qui rend la France plus belle, mais la capacité du peuple français à s'engager sur la voie de la décolonisation et à véritablement incarner les valeurs promues par la France.

Les signataires

Anaïs DUONG-PEDICA, chercheuse et enseignante d'université

Angélique STASTNY, docteure en science politique et maître de conférence en études anglophones

Teva AVAE, artiste musicien

Aurélie BOULA, hydrogéologue

Louise CHAUCHAT, avocate

Mathias CHAUCHAT, professeur des universités, agrégé de droit publique, Université de Nouvelle-Calédonie

Stéphanie COULON, auto-entrepreneuse Marcus GAD, artiste musicien

Jean-Michel GUIART, essayiste

Karyl KONDREDI, enseignant

Iabe Patrick LAPACAS, inspecteur des finances publiques, acteur, membre du Mouvement des Jeunes Kanak en France (M.J.K.F)

Matthieu LE BARBIER, journaliste reporter d'images

Pierre Chanel Uduane LEPEU, militant associatif des associations JUPIRA, Cap 2026, Ceméa Pwârâ Wâro, centre Céméa Hubéé

Luen LOPUE, militant anticolonial

Diana MACHORO, gérante de société

Roselyne MAKALU, auto-entrepreneuse

Chrystèle MARIE, doctorante en anthropologie sociale, Lesc-CNRS, Université de Paris- Nanterre, calédonienne

Hamid MOKADDEM, écrivain, citoyen de Nouvelle-Calédonie Mouvement des Jeunes Kanak en France (M.J.K.F)

Doriane NONMOIRA, demandeuse d'emploi

Noëlla POEMATE, professeur de français

Cécile TAUHIRO, Adjoint technique de recherche et de formation dans l'enseignement et gérante de société

Pascal TJIBAOU, militant indépendantiste FLNKS et CCAT

Ariel TUTUGORO, président de la Confédération Nationale des Travailleurs du Pacifique

Claudia WABEALO, éducatrice

Coralie WAKAJAWA, fonctionnaire communale

Hmana WAWALAHA, juriste en droit public

Billy WETEWEA, pasteur de l'église évangélique de Kanaky/Nouvelle-Calédonie

Walter WHAAP, chauffeur engins miniers

Tristan XALITE, jeune kanak de Lifou

Jean-Pierre XOWIE, militant du FLNKS

Sadia AGSOUS BIENSTEIN, Université Libre de Bruxelles

Etienne BALIBAR, professeur honoraire, Université Paris Nanterre

Yazid BEN HOUNET, anthropologue, chargé de recherche (HDR) au CNRS, Laboratoire d'Anthropologie Sociale (Collège de France – CNRS – EHESS)

Saïd BOUAMAMA, sociologue indépendant

Vincent BRENGARTH, avocat

Lucia DIRENBERGER, sociologue, CNRS

Annie ERNAUX, écrivaine

Giulia FABBIANO, maîtresse de conférence en anthropologie, Aix-Marseille Université

Nacira GUÉNIF, sociologue et anthropologue, professeure des universités, Paris 8, LEGS (CNRS), citoyenne algéro-française

Abdellali HAJJAT, professeure de sociologie, Université Libre de Bruxelles

Sari HANAFI, professeur, Department of Sociology, Anthropology & Media Studies, Directeur du Islamic Studies program et du Center for Arab and Middle Eastern Studies, American University of Beirut, ancien président de la International Sociological Association (2018- 2023)

Léopold LAMBERT, rédacteur en chef du magazine The Funambulist

Claire MARYNOWER, maîtresse de conférences en histoire, Sciences Po Grenoble-UGA

Sylvie MONCHATRE, Centre Max Weber, Université Lumière Lyon 2

Paul B. PRECIADO, philosophe

Ulysse RABATÉ, Université Paris 8

Guillaume SIBERTIN-BLANC, professeur de philosophie, Université Paris 8

Sylvie TISSOT, sociologue, Université Paris 8, CRESPPA (CNRS)

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Nouvelle-Calédonie : après avoir tout cassé, Macron demande aux autres de réparer

4 juin 2024, par Ellen Salvi — , ,
Au terme d'une visite éclair dans l'archipel, le président de la République n'a rien annoncé de concret, si ce n'est qu'il donnait « quelques semaines » aux indépendantistes (…)

Au terme d'une visite éclair dans l'archipel, le président de la République n'a rien annoncé de concret, si ce n'est qu'il donnait « quelques semaines » aux indépendantistes pour ramener le calme et reprendre le dialogue. Fuyant ses propres responsabilités, il a surtout démontré son entêtement à nier la racine coloniale du problème.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Emmanuel Macron aura donc passé 18 heures en Nouvelle-Calédonie pour finir par annoncer qu'il pourrait éventuellement défaire ce qu'il a fait et que beaucoup lui conseillaient de ne pas faire. Le tout sans jamais reconnaître sa part de responsabilité dans la crise politique que traverse l'archipel depuis bientôt deux semaines. Elle est pourtant immense, comme s'accordent à le dire la plupart des personnes qui ont eu à traiter ce dossier au cours des trois dernières décennies. Et qui en ont mesuré la complexité, tout autant que la fragilité.

Dans la nuit de jeudi à vendredi, juste avant de redécoller pour la métropole, le président de la République a donné une conférence de presse dans laquelle il a dressé ses « objectifs » à court terme : le retour au calme et la reprise du dialogue entre les loyalistes et les indépendantistes. « Nous allons reprendre pas à pas chaque quartier, chaque rond-point, chaque barrage », a-t-il indiqué, évoquant les 3 000 forces de sécurité intérieure et les 130 membres du GIGN et du Raid déployés dans l'archipel pour faire face à « des émeutiers [aux] techniques quasi insurrectionnelles ».

Il s'agit là de sa « priorité », a-t-il ensuite insisté dans un entretien accordé à plusieurs médias locaux. « C'est pas le Far West, la République doit reprendre l'autorité sur tous les points. [...] En France, c'est pas chacun qui se défend, il y a un ordre républicain, ce sont les forces de sécurité qui l'assurent », a martelé le chef de l'État, en désignant explicitement les militants des quartiers populaires de Nouméa, mais sans jamais évoquer clairement les milices qui se sont constituées du côté des loyalistes. Et dont le haut-commissaire de la République, Louis Le Franc, avait soutenu l'existence.

Face à la presse, et après avoir abordé la question de la reconstruction, Emmanuel Macron s'est attardé sur celle du « chemin politique », reconnaissant que ce sujet était « derrière une grande partie des violences ». « Nous ne partons pas d'une page blanche », a-t-il affirmé, en se référant au préambule de l'accord de Nouméa signé en 1998. « La reconnaissance du peuple kanak, cette histoire commune, les ombres et les lumières... », a égrené le président de la République, sans jamais employer le mot « colonisation », pourtant au cœur de ce texte fondateur et des révoltes actuelles.

Le chef de l'État est resté volontairement flou sur la suite des évènements, se contentant d'expliquer qu'il ferait « un point d'étape d'ici un mois au maximum ». Mais en omettant sciemment de nommer les choses et de poser ainsi les véritables bases du problème, il a finalement donné un aperçu assez clair de ses intentions. Et exprimé entre les lignes sa volonté de poursuivre la méthode initiée fin 2021, au moment où il avait imposé le troisième référendum dans l'espoir de conclure le processus de décolonisation en l'absence du peuple colonisé.

Une méthode grossière

Interrogé sur ses échanges avec la délégation d'indépendantistes, Emmanuel Macron a d'ailleurs indiqué qu'il « ne reviendrai[t] pas sur le troisième référendum ». « C'est un point de désaccord, mais il est assumé », a-t-il dit, balayant une nouvelle fois les raisons pour lesquelles le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) avait à l'époque appelé à la non-participation. Les Kanak, premières victimes de la pandémie, étaient alors dans le temps des coutumes du deuil, qui sont intrinsèquement liées à leur identité, elle-même au cœur du contrat social calédonien.

Non content de nier le fondement même de l'accord de Nouméa, le président de la République s'est aussi employé à parler à la place des indépendantistes, avant même que ces derniers ne se soient exprimés. « Je crois qu'ils sont conscients de leurs responsabilités », a-t-il affirmé, à la façon d'un maître d'école faisant état de ses remontrances auprès de garnements. Une façon de procéder pour le moins grossière lorsqu'on connaît l'importance de la parole pour le peuple kanak. « Maintenant, je veux leur faire confiance », a ajouté le chef de l'État sur le ton de la magnanimité, comme s'il n'avait pas lui-même rompu ce contrat.

Un contrat qui reposait depuis près de quarante ans sur une exigence : l'impartialité de l'État. Plus qu'une exigence même, un principe cardinal qu'Emmanuel Macron n'a cessé de bafouer depuis 2018 et sa première visite officielle dans l'archipel. D'abord en répétant que « la France serait moins grande et moins belle sans la Nouvelle-Calédonie ». Puis en prenant fait et cause pour le camp loyaliste, jusqu'à nommer l'une de ses figures de proue au gouvernement – Sonia Backès, présidente de l'assemblée de la province Sud depuis 2019, devenue secrétaire d'État chargée de la citoyenneté entre 2022 et 2023. Enfin en tentant de mettre la pression sur les indépendantistes en imposant le dégel du corps électoral.

Emmanuel Macron considère avoir fait « le maximum d'efforts possibles » pour un retour au calme.

Les signaux d'alarme clignotaient pourtant dans tous les sens. Il y a quelques jours encore, même Édouard Philippe, dernier premier ministre à s'être occupé de ce dossier à Matignon, a publiquement affirmé que « nous [étions] sortis du cadre politique » dans lequel vivait la Nouvelle-Calédonie depuis les accords de Matignon en 1988. Ce cadre reposait « sur une forme d'impartialité de l'État, sur l'idée que toutes les évolutions devr[aient] être le produit d'un compromis, c'[était] ça la promesse », a précisé le maire du Havre (Seine-Maritime).

Ces différents coups de boutoir ont fini par faire exploser l'archipel. À présent qu'il a tout bien cassé, le chef de l'État exige des indépendantistes qu'ils réparent, selon une variante de la formule désormais consacrée de Gabriel Attal. Lui « considère avoir fait le maximum d'efforts possibles pour un retour au calme ». C'est du moins ce qu'il a expliqué lors de sa conférence de presse, lorsqu'une journaliste l'a interrogé sur la présence d'un représentant de la cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) dans la délégation des indépendantistes qu'il a rencontrée.

Une présence d'autant plus remarquée que le militant en question, Christian Tein, fait partie des nombreux membres de la CCAT actuellement assignés à résidence. « Les responsables politiques indépendantistes m'ont demandé de l'associer, a justifié Emmanuel Macron face aux médias locaux. J'ai accédé à cette demande par souci d'efficacité. C'est un geste de ma part de confiance et même de responsabilité. J'espère qu'ils seront à la hauteur de cette confiance et qu'ils tiendront leur parole [...]. S'ils ne sont pas au rendez-vous aux résultats, j'aurai eu tort. »

Une mission et toujours autant de questions

Également questionné sur la façon dont son gouvernement, et en particulier son ministre de l'intérieur et des outre-mer, avait tenté de rendre cette organisation politique infréquentable, le président de la République a balayé le sujet. « Les ministres font attention à ce qu'ils disent », a-t-il affirmé, oubliant un peu vite que Gérald Darmanin, posté juste derrière, avait parlé de « groupe mafieux » et qualifié Christian Tein de « voyou », tandis que l'ex-secrétaire d'État Sonia Backès employait le mot « terroristes ».

En signe d'« apaisement » – les guillemets sont de rigueur –, Emmanuel Macron s'est « engagé » à ce que la révision constitutionnelle visant à dégeler le corps électoral « ne passe pas en force dans le contexte actuel » et que « nous nous donnions quelques semaines afin de permettre la reprise du dialogue en vue d'un accord global ». Une solution qui a sa « préférence » depuis toujours, a-t-il assuré, comme s'il n'était en rien responsable de la façon dont l'exécutif a conduit toute cette affaire, au mépris de la prudence et des alertes.

Comme toujours en pareilles circonstances, le président de la République s'est exprimé de telle façon que chacun·e puisse interpréter les sous-textes à sa manière. Ce qui n'a pas manqué, notamment dans le camp loyaliste, où le député Renaissance Nicolas Metzdorf, rapporteur du projet de loi constitutionnelle à l'Assemblée nationale, s'est réjoui du maintien du « calendrier initial », tandis que l'élu Calédonie ensemble (parti non indépendantiste), Philippe Gomès, a jugé que le chef de l'État avait dit « diplomatiquement que cette réforme “unilatérale et partielle” [était] abandonnée ».

Pour réengager le travail, le chef de l'État a choisi une mission de discussion administrative et confié à trois hauts fonctionnaires, spécialistes de la Nouvelle-Calédonie ou des sujets constitutionnels, le soin de poursuivre les échanges avec les forces politiques. Cet accord global, a-t-il précisé en conférence de presse, devra comporter la question du dégel du corps électoral, mais aussi l'organisation du pouvoir, la citoyenneté, le « nouveau contrat social » censé régler les inégalités qui se sont accrues dans l'archipel, et son avenir économique.

Il concernera également « la question du vote d'autodétermination », a conclu le président de la République, sans trop s'attarder sur ce point. Il est pourtant crucial, car il dément toutes celles et ceux qui, au sein du gouvernement et de la majorité, font mine de penser que le processus de décolonisation s'est achevé avec le troisième référendum et que la Nouvelle-Calédonie restera éternellement française. C'est renier, là encore, l'engagement que la France avait pris en signant l'accord de Nouméa : conduire l'archipel « sur la voie de la pleine souveraineté ».

Ellen Salvi

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La campagne présidentielle au Mexique

4 juin 2024, par Carlos Alberto Ríos Gordillo — , ,
« Et la nuit, tous les chats sont gris ». Sancho Panza, dans El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de La Mancha de Miguel de Cervantes Saavedra 28 mai 2024 | tiré du site (…)

« Et la nuit, tous les chats sont gris ». Sancho Panza, dans El Ingenioso Hidalgo Don Quijote de La Mancha de Miguel de Cervantes Saavedra

28 mai 2024 | tiré du site alencontre.org
http://alencontre.org/laune/la-campagne-presidentielle-au-mexique.html
Carlos Alberto Ríos Gordillo

1.- Le triomphe de la gauche [avec Andrés Manuel López Obrador-AMLO, à la tête d'Ensemble nous ferons l'histoire, avec 53,19% des voix] à l'élection présidentielle mexicaine de 2018 – incroyable, tonitruant et écrasant – a peut-être été plus surprenant pour les initiés que pour les observateurs extérieurs. La coalition politique défaite [Ricardo Anaya Cortés du PAN, à la tête de Pour le Mexique en avant, avec 22,28% des suffrages et José Antonio Meade Kuribreña, ancien secrétaire des Finances sous Peña Nieto, à la tête de Tous pour le Mexique avec 16,41% des votes] a non seulement subi une débâcle électorale, mais a également été confrontée à une menace d'extinction : des milliers de ses militants allaient quitter les rangs des partis politiques où ils avaient été actifs pendant une courte période. De plus, la menace de la perte de l'enregistrement électoral des partis s'est accompagnée d'une réduction dramatique du nombre de leurs représentants dans la Chambre des députés et dans le Sénat. Alors que le centre de gravité de la politique des partis s'était déplacé vers la gauche, l'opposition s'éteignait en temps réel.

2.- Trois ans plus tard, suite aux effets de la pandémie de Covid-19, le gouvernement fédéral était pris entre le constat d'inefficacité de la politique « d'aplatissement de la courbe » (comme on disait à l'époque) des décès, et les travaux d'architecture sociale et économique : l'aéroport international Felipe Angeles (AIFA), la raffinerie « Dos Bocas » [Pemex a construit cette gigantesque raffinerie dans l'Etat de Tabasco, Etat dont est originaire AMLO], le « Train Maya » [réseau de chemin de fer qui traverse la péninsule du Yucatán et suscite des dégâts environnementaux ainsi que des effets négatifs sur les populations premières]. Projets dont la pérennité relevait d'un pronostic réservé. Or, lors des élections de mi-mandat de 2021, le gouvernement fédéral continue de remporter des victoires dans les Etats de l'intérieur du pays, bien qu'il perde sa majorité à la Chambre des députés. Il doit maintenant négocier ses réformes en cours : l'Institut national électoral (INE-composé de 12'000 membres et contrôlant les cartes d'électeur qui servent de cartes d'identité au Mexique, structure qu'AMLO veut défaire) et le Pouvoir judiciaire fédéral (PJF), et remettre le commandement de la Garde nationale [GN-renforcée par AMLO et surtout placée sous la direction de l'armée qui a acquis un pouvoir économique dans les infrastructures et de même dans le contrôle des « oeuvres de bienfaisance »] au Secrétariat à la défense nationale (SEDENA). Pour le parti au pouvoir Morena, il était temps de négocier avec une opposition qu'il avait minimisée pendant trois ans. Mais l'opposition fait de même en refusant toute réforme, en contestant toute proposition, en votant contre toute initiative. L'humiliation du vaincu a renforcé le désir de revanche et le vote contre Morena l'a enhardi : l'opposition a exercé son pouvoir pour verrouiller toutes les initiatives, tout en préparant son retour à la présidence en 2024.

La campagne électorale s'intensifie. La plupart des médias sont des ennemis du gouvernement. S'y ajoute l'activisme des conseillers électoraux de l'INE et de la présidente de la PJF [Norma Lucía Piña Hernández], ainsi qu'une série d'organisations « citoyennes », comme « Mexicains contre la corruption ». Ils ont collaboré de manière de plus en plus organisée contre le gouvernement, dont le chef AMLO, le président du Mexique, dans sa conférence matinale [las mañaneras] – véritable pouvoir politique et médiatique – tout en exerçant son « droit de réponse », leur a offert des arguments pour leur lutte politique, en particulier dans les médias et les réseaux dits sociaux.

3.- Si le président Lopez Obrador n'a pas reconnu les luttes féministes ou les luttes pour la défense des territoires et de l'autonomie – s'éloignant de plus en plus de la gauche sociale et des mouvements anticapitalistes : les dits « radicaux de gauche », qu'il assimile aux « conservateurs » – il a également créé le grand bélier contre son gouvernement. Par un étrange paradoxe, le gouvernement issu d'une victoire démocratique a créé, avec ses tentatives de réforme de l'INE, du PJF et de l'Institut national d'accès à l'information (INAI), la plateforme de lutte de ses opposants politiques acharnés : « la défense de la démocratie menacée par l'autoritarisme dictatorial ».

La parole et la figure de López Obrador ont été si efficaces et si dynamiques que c'est de lui qu'est venu l'élixir magique qui a ranimé une opposition politique moribonde. La défense de la démocratie, si chère à la gauche dans ce pays, a été expropriée par la droite et utilement utilisée pour établir un lien avec un large secteur de la population mexicaine, généralement conservateur et craignant le « communisme », censé être animé par le progressisme de López Obrador et de ses « alliés » latino-américains : Cuba et le Venezuela, en premier lieu. Sans pouvoir de rassemblement massif, toutes les marches organisées dans la capitale du pays par des groupes de « citoyens » ont eu du mal à remplir quelques avenues du centre-ville de Mexico et l'esplanade du Monument à la révolution. Néanmoins, une fois que le message selon lequel la « démocratie était menacée » par une « dictature » en marche a été habilement inséminé par les médias, les intellectuels de droite et une foule de commentateurs, d'animateurs et d'influenceurs, le paysage politique s'est métamorphosé. Dès lors, « les marches roses pour la démocratie » (Marcha Rosa por la Democracia) ont pris de l'ampleur et le zocalo (place de la Constitution) de Mexico a été investi. La défense de la démocratie a été scandée par des milliers de voix, non seulement désabusées par le gouvernement (parmi ceux qui en 2018 ont voté pour lui et ceux qui ne l'ont jamais soutenu), mais très souvent enragées contre lui : « El INE no se toca/El INE no se toca » (l'INE ne se touche pas/El INE ne se touche pas) – [la place l'INE dans le contrôle des cartes d'électeur impliquait par sa dissolution une ouverture pour des opérations électorales d'AMLO].

4.- La ruse de la droite s'est transformée en mobilisation politique (avec des citoyens réellement lassés ou directement lésés par le gouvernement), en s'appropriant une technologie de protestation sociale très chère à la gauche mexicaine : des marches dans l'espace public, cette fois-ci, colorées en rose. Mais la « marée rose » cache les vraies couleurs qui l'animent : la pigmentocratie des partis politiques d'opposition, dont l'alliance actuelle obéit au « Pacte pour le Mexique », créé au début du mandat de six ans du gouvernement PRI-Parti révolutionnaire institutionnel d'Enrique Peña Nieto (2012-2018). Craignant d'être rejetés, ces partis [qui forment une étrange coalition électorale en 2024] n'ont pas pu se montrer sous leurs propres couleurs : bleu (Partido Acción Nacional, PAN), rouge (Partido Revolucionario Institucional, PRI), jaune (Partido de la Revolución Democrática, PRD), le faisant à travers la couleur de la « société civile ».

Sur la base de la violence endémique dans le pays et de la confusion politique déclenchée par les médias (où rien n'est ce qu'il paraît être), le moment était venu de montrer qu'ils en avaient assez de la « dictature de López » et de désavouer les grands travaux d'infrastructure, considérés comme « gaspillage », « opacité », « inefficacité » et « corruption » – à l'exception des programmes sociaux, élevés au rang de droits constitutionnels par l'actuel gouvernement. Ce faisant, après avoir distillé peurs et mensonges, la droite a pénétré la psyché d'un large secteur de la population prêt à descendre dans la rue et, comme cela s'est avéré, sur les places publiques des principales villes du pays.

Débordant, l'optimisme de la foule a injecté des illusions dans un droit parasitaire qui s'est nourri de son hôte. Après un parcours erratique des anciens partis, il existait enfin une base sociale capable de soutenir une candidature qui, d'une part, correspondait au profil de ces foules et, d'autre part, pouvait rivaliser avec le parti au pouvoir et sa figure de proue dans la compétition à venir : la gouverneure de Mexico [de décembre 2018 à juin 2023], Claudia Sheinbaum [voir l'article publié sur ce site le 27 mai]. Les attaques à outrance – bien qu'en retard – et une candidate [de l'opposition] capable de rivaliser sur le plan de l'égalité des sexes sont concrétisées dans le programme de travail du groupe rival du président, de son parti, de Claudia Sheinbaum et de la coalition « Continuons à écrire l'histoire » (Parti vert, Parti travailliste, Morena). La campagne consistait à aller contre, ou à s'opposer à, sans concéder ni reconnaître, sans accepter ni valoriser. Tout nier, sans rien proposer de nouveau, est devenu le dogme des partis évincés du pouvoir, habilement dissimulé sous le masque de la société civile, et le fil conducteur de la campagne présidentielle.

5.- L'opposition, celle du « Pacto por México », a annoncé son processus interne. Plus de trente candidats se sont inscrites, mais seuls deux avaient de réelles chances : Beatriz Paredes (PRI – diplomate, première gouverneure femme de Tlaxcala) et Xóchitl Gálvez (liée au PAN, qui se présente comme candidate citoyenne – d'origine otomi, ethnie indigène, sénatrice de 2018 à 2023). Dès le départ, cette dernière semblaient la plus avantagée. En effet, l'opposition, aussi peu scrupuleuse que besogneuse, a mordu à l'hameçon de son alter ego : López Obrador, qui, habile à créer ou ressusciter des ennemis, pensait que la candidate présidentielle serait Xóchitl Gálvez, qui avait en principe des aspirations politiques plus modestes : gouverner la ville de Mexico. Mais comme elle était considérée comme l'ennemie à battre lors des élections de 2024, les prévisions de sa victoire se sont rapidement accrues. En manque de leaders féminins capables de se connecter à la population et de susciter un mouvement de masse, l'opposition a soudain découvert en Xóchitl Gálvez l'aimant capable d'attirer un secteur découragé, en colère et mobilisé contre le président, qu'elle qualifiait de « narco-président ».

Gonflée par les médias dès le début (elle a été assimilée à la « vierge de Guadalupe » – « patronne du Mexique », depuis 1895), Xóchitl Gálvez a remporté le processus interne pour être la candidate présidentielle des partis qui composent la coalition « Fuerza y Corazón por México », sans qu'il y ait eu une élection. La défense de la démocratie avait commencé sans cette dernière ! L'important était l'investiture accordée par les plus hautes sphères des partis politiques, qui avaient misé sur une candidate qui se présentait comme un cocktail idéologique : d'origine indigène, dit avoir appartenu à un courant trotskiste dans sa jeunesse, critique radicale du PRI, femme d'affaires prospère, gouverneure modèle dans une circonscription de Mexico, vendeuse de gelées dans son enfance et femme mûre qui a toujours du cran, et ainsi de suite. Sourire crispé, formes arrondies et petite taille, généralement vêtue de huipiles indigènes [vêtement mexicain brodé], la candidate « citoyenne » de la pigmentocratie [rouge, bleu, jaune] a parcouru le pays avec un discours neuf, spirituel, jovial et simple, ce qui n'empêche pas qu'il soit futile, éhonté, raciste, sexiste et classiste.

Son ignorance n'a d'égale que sa propension au mensonge et à la calomnie. Son langage, à la mesure de son monde, a été l'objet d'une attention constante. Ces derniers jours, faisant étalage de sa « prodigieuse mémoire » d'enfant, elle avouait avoir appris « les continents des capitales du monde » ! Le prodige de la mémoire serait dépassé par un exploit : « En plus, j'ai appris la capitale du monde », dit-elle fièrement. C'est peut-être pour cela que, lors d'un simulacre d'élection dans les universités mexicaines, elle n'a pas obtenu la première place souhaitée, mais la troisième, derrière Jorge Álvarez Máynez, du parti Movimiento Ciudadano (MC), avec lequel les dirigeants des autres partis avaient, dans un premier temps, demandé de s'allier. Par la suite, ils y ont renoncé en faveur de Xóchitl Gálvez. Désireux de valoriser son parti, Jorge Álvarez Máynez poursuit sa stratégie de positionnement au centre, nécessaire pour obtenir des majorités aux législatives.

6.- Orchestrée pour désorienter l'opinion publique, la campagne électorale et sa candidate est marquée du sceau d'un véritable charabia. Le désordre régnant s'est retourné contre ses orchestrateurs et menace les listes de sénateurs plurinominaux (les leaders des trois partis politiques en premier lieu), le nombre de gouvernorats, le nombre de députés et l'enregistrement des partis. Cela accroît le désespoir de Xóchitl Gálvez et la virulence de la campagne. Et ce, à tel point que la confusion a fini par engluer ses créateurs, ainsi que la candidate à la triste mémoire.

Quant à elle, sa prétendue origine indigène et son militantisme de gauche se sont révélés être une imposture politique, tout comme son caractère a révélé ses traits ordinaires et vulgaires. Ni son bain de gauche, ni ses origines populaires n'ont suffi à la rapprocher de la population et à impulser un mouvement de masse à elle seule. En coulisses, elle sème la zizanie et crée des conflits. Quant à la campagne, sa logique est simple : déformer, tromper, confondre, mentir, nier. Ce visage de la droite apparaît ici dans toute sa clarté.

Incapable d'utiliser la répression pour soumettre et submerger, la droite a eu recours à la confusion politique. La force de la base sociale de Morena explique la stratégie de la droite : ressembler à la gauche, cacher les programmes de lutte de la gauche et ses conquêtes sociales, et mettre en œuvre une confusion dont elle peut tirer des dividendes. Ainsi, lors de la dernière marche de la « marée rose » (19 mai), « citoyenne » seulement en tant qu'hypothèse, la nature partisane qui s'est toujours cachée derrière la « société civile » est apparue au grand jour. Elle y a été contrainte par la perspective proche de l'élection du 2 juin : la couleur rose n'apparaît pas sur les bulletins de vote, mais les partis politiques qui se cachaient sous elle, eux, apparaissent (PRI, PAN, PRD). Et ils ont été « invités », avec tous leurs candidats « citoyens », au rassemblement de la « société civile » sur le Zócalo de Mexico, que Gálvez a magistralement utilisé pour clôturer sa campagne. Seule la proximité de l'élection a contraint à supprimer le camouflage politique.

7.- Un tour de passe-passe politique s'est déroulé sur le zócalo : l'alchimie entre les partis politiques qui ont besoin d'une base sociale pour les citoyens et la « société civile » qui prétend être fatiguée des partis. Beau travail de métamorphose, le discours de Xóchitl Gálvez est l'emblème de l'appropriation et de l'expropriation du discours de la gauche et de ses programmes de lutte ; un symbole de la défense non plus de la démocratie (de l'INE), mais désormais de la République (au Mexique). « Avant le parti, nous avons la Patrie. Avant le parti, nous avons la République. Avant le parti, nous avons la démocratie et avant le parti, nous avons le Mexique. Le Mexique d'abord. » Ainsi a commencé l'oratrice en disant qu'elle avait été invitée par les « citoyens », dont la présence justifiait l'alliance nécessaire entre les vieux partis et la « société civile ». Si la fin justifie les moyens, la visibilité légitime ce carnaval politique et le délire de la foule : « Une lutte pour l'âme du Mexique ». Cette « large coalition » était nécessaire pour « défendre trois valeurs : la vie, la vérité et la liberté », par opposition à « la mort, le mensonge et la peur », l'héritage de ce gouvernement !

Paragraphe après paragraphe, le discours a tout englouti sur son passage : les causes et même les sujets sociaux de la gauche (les mères à la recherche des disparus, par exemple), qui sont à la fois non résolus dans l'action du gouvernement de López Obrador, et les étendards de la lutte de la gauche sociale, cachés par la droite. En montrant sa capacité à se métamorphoser en son contraire, le discours était aussi faux dans sa forme que vrai dans son contenu : la démocratie et la justice ont été deux grandes valeurs de la gauche au Mexique, mais le paradoxe est que la droite s'est opposée autant à l'une qu'à l'autre. « Des temps de santé, d'amour et d'espoir », a prédit Xóchitl Gálvez à une foule qui scandait des slogans, tout en brandissant les drapeaux des trois partis, les roses, celles de la candidate et même le drapeau mexicain. C'est dans l'espoir que s'enracine la force de la foule, qui défend la démocratie et l'âme du Mexique, face à la « dictature de López » et à son « héritière » : la « narco-candidate » Claudia Sheinbaum !

8.- Malgré cela, la coalition « Continuons à faire l'histoire » [et la candidate Claudia Sheinbaum] gagnera l'élection présidentielle et, avec elle, continuera à recycler des politiciens peu présentables qui ont adhéré à Morena avant même l'exode de la défaite électorale de 2018, et qui gouvernent aujourd'hui dans une bonne partie des Etats du pays. Cette gauche qui ressemble tant à la droite gagnera à nouveau. Ce qui est curieux, c'est que, dans une sorte de solidarité entre les contraires, les extrêmes se touchent : la droite, parce qu'elle se prétend de gauche, et la gauche, parce qu'elle se prétend différente de la droite.

Dans la confusion ambiante, tous les chats sont gris. (Article publié par Sin Permiso le 22 mai 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Carlos Alberto Ríos Gordillo est professeur du département de sociologie de la Universidad Autónoma Metropolitana, Unidad Azcapotzalco.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Dans un Mexique qui suffoque, des élections sans écologie

4 juin 2024, par Julien Delacourt — , ,
Les enjeux environnementaux passent au second plan dans l'élection présidentielle du Mexique, le 2 juin. Le pays fait pourtant face à de fortes sécheresses et à une hausse des (…)

Les enjeux environnementaux passent au second plan dans l'élection présidentielle du Mexique, le 2 juin. Le pays fait pourtant face à de fortes sécheresses et à une hausse des projets destructeurs.

Tiré de Reporterre. Légende de la phot : Sous la chaleur de Mexico, des affiches de Claudia Sheinbaum, candidate de la majorité au pouvoir, appellent à voter à l'élection présidentielle du 2 juin 2024. AFP/Yuri Cortez.

Les derniers sondages le confirment : le Mexique élira sa première « presidenta » (« présidente ») le dimanche 2 juin. « En tant que femme, ça va au-delà de toutes nos attentes », s'émeut Elisa, 26 ans, durant la clôture de campagne de l'ultrafavorite Claudia Sheinbaum. Dans son dernier discours, l'ancienne maire de la capitale (2018-2023) a énuméré les principaux points de son programme. Si les questions d'égalité de genre arrivent dans les premiers, les enjeux environnementaux ne sont évoqués qu'en quinzième position.

Face à elle, Xóchitl Gálvez, la candidate de la coalition de droite, joue souvent du bilan environnemental du président sortant, Andrés Manuel López Obrador (dit « AMLO »), très critiqué. « Xóchitl Gálvez se concentre sur la question climatique et sur une transition vers les énergies propres, analyse Leticia Merino, professeure à l'Université nationale autonome du Mexique et coordinatrice de l'Agenda socio-environnemental 2024. Mais comme d'autres, elle a tendance à réduire les enjeux environnementaux à la seule question climatique. »

Claudia Sheinbaum représente l'alliance de gauche, mais elle est surtout vue comme la dauphine du très populaire président López Obrador. Physicienne de formation et ancienne membre du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), c'est pourtant elle qui semble avoir le plus d'expérience sur les questions environnementales.

L'eau, première préoccupation

Avec des températures en constante hausse (jusqu'à 52 °C), une vague de chaleur ayant déjà fait quarante-huit morts et une sécheresse qui touche 70 % du territoire, le Mexique suffoque. À l'image du Cutzamala, le système de barrages alimentant Mexico en eau, qui fonctionne à moins de 30 % de ses capacités, les ressources en eau s'amenuisent. La perspective de stress hydrique est l'une des principales sources d'inquiétudes des Mexicains et Mexicaines.

Claudia Sheinbaum propose de changer la loi sur la gestion de l'eau, qui assure à l'État fédéral un contrôle total sur la ressource en dépit d'une gérance locale qui favoriserait les inégalités de distribution. Une proposition insuffisante, selon Leticia Merino, puisqu'il est impossible de savoir dans quel sens ces changements seraient opérés.

« Les programmes de Xóchitl Gálvez et Jorge Máynez [candidat du Mouvement citoyen, parti aux intentions de vote très faibles] sont assez pauvres, ils ne parlent presque pas d'environnement, explique la spécialiste. Et pourtant Claudia Sheinbaum n'en dit pas beaucoup plus, il n'y a rien sur la biodiversité ni sur les océans. » La perte de biodiversité et notamment des mangroves augmente pourtant la vulnérabilité face aux événements climatiques, comme avec Otis, ouragan de force 5/5, qui a littéralement détruit Acapulco en octobre 2023.

Mégaprojets

Le bilan de l'administration actuelle joue un rôle considérable dans la campagne. Et le mandat d'AMLO est notamment marqué par de grands projets, dont l'utilité divise : « Leur grande mesure a été de réduire les budgets alloués à la santé, à l'éducation, à l'écologie pour les transférer aux mégaprojets du président, déplore Leticia Merino. Alors que ceux-là violent souvent leurs propres lois sur l'environnement. »

Parmi les projets qui créent la controverse, le Train Maya et ses 1 500 kilomètres de voies ferrées reliant le sud-est mexicain, ayant engendré une importante déforestation et contamination de l'eau, ou le « corridor interocéanique », système de connexion entre les océans Atlantique et Pacifique pour concurrencer le canal de Panama.

Au Mexique, encore près de la moitié de l'électricité produite provient des énergies fossiles et notamment du charbon. Pour amorcer la transition énergétique, Claudia Sheinbaum prévoit de suivre une politique extractiviste et d'exploiter d'importantes réserves de lithium.

Au-delà de l'élection présidentielle, les législatives, locales (9 des 32 États changeront de gouvernement) et municipales rebattront aussi certaines cartes en matière de politiques environnementales.

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Lorsque le Nicaragua a poursuivi l’Allemagne en justice, certains médias ont mis le Nicaragua au banc des accusés*

Lorsque le Nicaragua a accusé l'Allemagne d'avoir aidé et encouragé le génocide israélien à Gaza devant la Cour internationale de Justice (CIJ) le mois dernier, les lecteurs (…)

Lorsque le Nicaragua a accusé l'Allemagne d'avoir aidé et encouragé le génocide israélien à Gaza devant la Cour internationale de Justice (CIJ) le mois dernier, les lecteurs des grands médias auraient pu sérieusement se demander si l'affaire du Nicaragua avait une quelconque légitimité.

Par John Perry, Fairness and Accuracy in Reporting (FAIR-USA), New York, 30 mai 2024

John Perry a écrit pour The Nation, London Review of Books, Guardian, Council on Hemispheric Affairs, CounterPunch, Grayzone et d'autres médias. Il est basé à Masaya, au Nicaragua.

https://fair.org/home/when-nicaragua-took-germany-to-court-media-put-nicaragua-in-the-dock/ <https://fair.org/home/when-nicaragu...>

Traduction : Google+

L'affaire visait l'Allemagne comme étant le deuxième plus grand fournisseur d'armes d'Israël, parce que les États-Unis, le plus grand fournisseur d'Israël, n'acceptent pas la compétence de la Cour sur cette question. L'objectif ( comme l'a expliqué l'avocat du Nicaragua ) était de créer un précédent d'application plus large : les pays devraient assumer la responsabilité des conséquences de leurs ventes d'armes pour éviter qu'elles ne soient utilisées en violation du droit international.

De nombreux médias institutionnels ont adopté un point de vue plus clivant. Le Financial Times (08/04/24) a déclaré à ses lecteurs : « Le gouvernement autoritaire du Nicaragua a accusé l'Allemagne de « faciliter le génocide » à Gaza à l'ouverture d'une affaire politiquement chargée. Le deuxième paragraphe d'un article du New York Times (8/4/24) citait des « experts » qui y voyaient « une démarche cynique d'un gouvernement totalitaire visant à renforcer son image et à détourner l'attention de son propre bilan de répression qui ne cesse de s'aggraver ». Le Guardian (09/04/24) a nuancé son commentaire en faisant remarquer que « le Nicaragua n'est guère un exemple en matière de respect des droits de l'homme ».

Les doubles standards sont ici évidents. Si le gouvernement américain devait faire ce qu'il n'a pas fait jusqu'à présent, et condamner la violence génocidaire d'Israël, les grands médias occidentaux ne rappelleraient pas à leurs lecteurs les crimes contre l'humanité américains, tels que les tortures d'Abou Ghraib, les extraordinaires « renditions » ou les centaines d'emprisonnements sans procès à Guantanamo. Il est difficile d'imaginer que Washington soit accusé d'« hypocrisie » ( Guardian, 9/04/24 ) pour avoir dénoncé les crimes d'Israël. Toute condamnation d'Israël par les États-Unis ou l'un de leurs alliés occidentaux serait prise au pied de la lettre – en contraste flagrant avec le traitement médiatique d'une telle action par un pays ennemi officiel comme le Nicaragua.

*L'Allemagne « à son meilleur »*

Titre du journal El Pais : « La pire version du Nicaragua contre la meilleure version de l'Allemagne » Pour El País (11/04/24), faciliter le massacre de masse à Gaza est « l'Allemagne… à son meilleur », car elle est « motivée » par son « sens des responsabilités issu d'une histoire tragique ».

Parmi les médias de l'establishment, le journal espagnol El País (11/04/24) était peut-être le plus vitriolique dans sa description du Nicaragua. Son article sur le procès était intitulé « La pire version du Nicaragua contre la meilleure version de l'Allemagne ».

« La troisième affaire judiciaire internationale sur la guerre à Gaza oppose un régime accusé de crimes contre l'humanité à une démocratie forte et légitime », explique l'article. « C'est peut-être une noble cause, mais son défenseur ne pourrait pas être pire. »

L'article, qui ne reprenait aucune des preuves présentées par les deux parties, commentait assez curieusement que l'Allemagne était « à son meilleur » pour défendre sa cause, que sa « défense contre les accusations du Nicaragua est solide et que sa légitimité en tant qu'État démocratique est inattaquable ». Un commentaire vraisemblablement destiné à opposer sa légitimité à celle de « la dictature nicaraguayenne ».

En plus de son article cité ci-dessus, le New York Times (08/04/24) a publié un rapport plus centré sur l'affaire elle-même. Cependant, ce sont CNN (09/04/24) et Al Jazeera (08/04/24) qui se sont démarqués en couvrant l'affaire sur ses propres mérites plutôt que de se laisser distraire par une animosité envers le Nicaragua.

La présentation négative dans la plupart des médias a été répétée lorsque, plus tard en avril, ils ont titré que la demande du Nicaragua avait été « rejetée » par la CIJ (par exemple, AP, 30/04/24 ; NPR, 30/04/24), avec le New York Times (30/04/24) n'oubliant pas encore une fois d'insérer un commentaire désobligeant sur le caractère « hypocrite » de l'action du Nicaragua. Ces rapports de suivi ont largement négligé l'impact de cette affaire sur la capacité de l'Allemagne à armer davantage Israël lors de son attaque continue contre Gaza.

Le New York Times (02/03/23) a publié un titre assimilant les sandinistes nicaraguayens au parti nazi allemand, en affirmant que « la militarisation du système judiciaire contre les opposants politiques, comme cela se fait au Nicaragua, est exactement ce qu'a fait le régime nazi ».

Les grands médias ont proféré leurs critiques du Nicaragua grâce à un rapport publié fin février par le Conseil des droits de l'homme de l'ONU. Un « groupe d'experts des droits de l'homme sur le Nicaragua » (le « GHREN ») avait produit son deuxième rapport sur le pays. Son premier, l'année précédente, avait accusé le gouvernement du Nicaragua de crimes contre l'humanité, ce qui a donné lieu à ce titre délirant du New York Times (02/03/23) : « Les « nazis » du Nicaragua : des enquêteurs stupéfaits citent l'Allemagne d'Hitler. »

Le leader du GHREN, l'avocat allemand Jan-Michael Simon, avait en effet comparé l'actuel gouvernement sandiniste aux nazis. La journaliste du Times Frances Robles a cité Simon :

« La militarisation du système judiciaire contre les opposants politiques, comme cela se fait au Nicaragua, est exactement ce qu'a fait le régime nazi », a déclaré Jan-Michael Simon, qui dirigeait l'équipe d'experts en justice pénale nommés par l'ONU, dans une interview.

« Des gens massivement déchus de leur nationalité et expulsés du pays : c'est exactement ce que les nazis ont fait aussi », a-t-il ajouté.

C'est toute une accusation, étant donné que les nazis ont créé plus de 44 000 camps d'incarcération de différents types et tué quelque 17 millions de personnes. Robles a donné peu de chiffres sur les crimes dont le Nicaragua est accusé, mais a mentionné 40 exécutions extrajudiciaires en 2018 attribuées à des membres de l'État et ses alliés, et a noté que le gouvernement Ortega avait en 2023 « retiré la citoyenneté à 300 Nicaraguayens qu'un juge a qualifiés de « traîtres à leur pays natal ».

Robles a également cité Juan Sebastián Chamorro, membre d'une famille de l'oligarchie nicaraguayenne qui compte parmi les plus farouches opposants au gouvernement sandiniste ; Chamorro a affirmé qu'il y avait des preuves de « plus de 350 personnes assassinées ». Même si c'était vrai, cela semble être très éloigné de « exactement ce que les nazis ont fait ».

Comme la plupart des journalistes occidentaux, Robles – qui a également écrit un récent article de la CIJ pour le Times – n'a prêté aucune attention aux critiques du travail du GHREN formulées par des spécialistes des droits de l'homme, qui ont affirmé que le GHREN n'avait pas examiné toutes les preuves mises à sa disposition et interviewé uniquement des sources d'opposition. Par exemple, l'ancien expert indépendant de l'ONU, Alfred de Zayas, a fustigé leur premier rapport dans son livre « The Human Rights Industry », le qualifiant de « pamphlet politique » destiné à déstabiliser le gouvernement du Nicaragua.

Même si l'on prend le récit du GHREN au pied de la lettre, le génocide de Gaza est au moins 100 fois pire en termes de nombre de morts, sans compter d'autres éléments horribles, tels que la famine délibérée, les bombardements aveugles, la destruction d'hôpitaux et bien plus encore par l'armée israéliennes. On ne sait pas pourquoi les accusations contre le Nicaragua devraient délégitimer les accusations contre l'Allemagne.

Histoire de La Haye.Le New York Times a titré le 28 juin 1986 : « La cour mondiale soutient le Nicaragua après que les États-Unis rejettent le rôle des juges »

En 1986, le New York Times (28/06/86) rapportait que la CIJ avait déclaré les États-Unis coupables de « formation, armement, équipement, financement et approvisionnement des groupes de Contras » et d'« attaques directes contre les installations pétrolières et les ports du Nicaragua ».

De nombreux médias ont mentionné le long historique de soutien du Nicaragua à la Palestine – ce qui met à mal l'accusation de cynisme qui sous-tend cette affaire – mais rares sont ceux qui ont souligné l'histoire des succès de ce pays d'Amérique latine à La Haye. Comme l'a souligné Carlos Argüello, l'ambassadeur du Nicaragua aux Pays-Bas qui a dirigé la CIJ, le Nicaragua a plus d'expérience à la Haye que la plupart des pays, y compris l'Allemagne. Cela a commencé avec son procès pionnier contre les États-Unis en 1984, lorsqu'ils ont obtenu une compensation de 17 milliards de livres sterling (qui n'a jamais été payée) pour les dommages causés au Nicaragua par la guerre des Contras financée par les États-Unis et le minage de ses ports.

Une exception notable à cette falsification historique est venue de Robles au Times (4/8/24), qui a fait référence au cas de 1984. Mais il ne s'agissait clairement pas de rappeler aux lecteurs les crimes américains, ni de démontrer que le Nicaragua est un acteur à prendre au sérieux dans le domaine du droit international. Les deux universitaires qu'elle a cités ont tous deux servi à décrire le cas actuel comme simplement « cynique ».

Le premier, Mateo Jarquín, cité par Robles, aurait déclaré que le gouvernement sandiniste avait « une longue expérience… d'utilisation d'organismes mondiaux comme la CIJ pour se tailler une place au niveau international – pour renforcer sa légitimité et résister à l'isolement diplomatique ». Robles n'a pas divulgué le surnom de Jarquín : Chamorro. Comme sa source dans l'article précédent, il fait partie d'une famille qui compte plusieurs opposants au gouvernement.

Robles a également cité Manuel Orozco, un ancien Nicaraguayen travaillant au Dialogue interaméricain basé à Washington, dont les principaux bailleurs de fonds sont l'Agence américaine pour le développement international et l'Institut républicain international, connus pour leur rôle dans la promotion des changements de régime, notamment au Nicaragua. Orozco a déclaré à Robles que « le Nicaragua n'a pas l'autorité morale et politique pour parler ou défendre les droits de l'homme, et encore moins sur les questions de génocide ».

*« Ils se sont effectivement rangés du côté de l'Allemagne »*

Associated Press : « Le plus haut tribunal de l'ONU rejette la demande du Nicaragua demandant à l'Allemagne de suspendre son aide à Israël. »

L'Associated Press (30/04/24) n'a pas saisi l'importance de la décision de la CIJ selon laquelle, « à l'heure actuelle, les circonstances ne sont pas telles qu'elles nécessitent » une ordonnance interdisant à l'Allemagne d'expédier des armes à Israël – à savoir, que l'Allemagne a soutenu qu'elle avait déjà interrompu ses expéditions de telles armes (Verfassungblog, 5/2/24).

Le 30 avril, la CIJ a refusé d'accorder au Nicaragua les mesures provisoires demandées contre l'Allemagne, exigeant notamment l'arrêt des livraisons d'armes à Israël. En tête d'affiche de ce résultat, l'Associated Press (30/04/24) a déclaré que le tribunal « se rangeait effectivement du côté de l'Allemagne ». Le média a cependant poursuivi en expliquant que le tribunal avait « refusé de rejeter complètement l'affaire, comme l'Allemagne l'avait demandé », et qu'il entendrait les arguments des deux parties, avec une résolution qui n'arriverait probablement pas avant des années.

C'était mieux que le rapport de NPR (30/04/24), qui mentionnait seulement que le tribunal poursuivait l'affaire dans son dernier paragraphe.

Mais l'avocat et professeur allemand Stefan Talmon (Verfassungblog, 02/05/24) a précisé que la décision du tribunal « limite sérieusement la capacité de l'Allemagne de transférer des armes à Israël ».

« L'ordonnance du tribunal a été largement interprétée comme une victoire pour l'Allemagne », a commenté Talmon. "Un examen plus approfondi de l'ordonnance montre cependant le contraire." Il a conclu que même si la CIJ n'interdisait pas de manière générale la fourniture d'armes à Israël, elle lui imposait des restrictions significatives en soulignant l'obligation de l'Allemagne « d'éviter le risque que de telles armes puissent être utilisées pour violer les Conventions sur les génocide et de Genève ».

Et Talmon a souligné que le tribunal semblait avoir pris sa décision selon laquelle un ordre d'arrêt des expéditions d'armes de guerre n'était pas nécessaire, sur la base de l'affirmation de l'Allemagne selon laquelle elle avait déjà cessé de le faire.

« En soulignant expressément qu'« à l'heure actuelle », les circonstances n'exigeaient pas l'indication de mesures conservatoires, la Cour a clairement indiqué qu'elle pourrait indiquer de telles mesures à l'avenir », a écrit Talmon.

Les médias de l'establishment, apparemment distraits par « l'hypocrisie » du Nicaragua qui défie un pays dont la « légitimité en tant qu'État démocratique est inattaquable », n'ont pour la plupart pas remarqué que ses efforts juridiques ont donc été au moins partiellement couronnés de succès : ils ont forcé l'Allemagne à renoncer à ses efforts inlassables de soutien au génocide israélien à Gaza et a alerté les politiciens allemands sur le fait qu'ils risquent d'être tenus pour responsables en vertu du droit international s'ils transfèrent d'autres armes de guerre.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Dans une Europe à la croisée des chemins, la légitimité d’une voix anticapitaliste

4 juin 2024, par Gauche anticapitaliste — ,
La campagne électorale des Européennes porte la marque d'un contexte anxiogène et du désenchantement pour de larges couches de la population. Dans cette tribune plus de 125 (…)

La campagne électorale des Européennes porte la marque d'un contexte anxiogène et du désenchantement pour de larges couches de la population. Dans cette tribune plus de 125 personnalités belges, françaises et internationales dont Ken Loach, Aurore Koechlin, Miguel Urban, Andreas Malm, Olivier Besancenot ou encore Roseline Vachetta appellent à rassembler toutes les forces de la rupture sociale et écologique après les élections et à préparer le rapport de forces, en défense d'un programme de transformation sociale et écologique à la hauteur des enjeux.

Tiré de Gauche anticapitaliste
24m mai 2024

Par Gauche anticapitaliste

Cette campagne électorale porte la marque d'un contexte anxiogène et du désenchantement pour de larges couches de la population. Le « monde d'après » une pandémie meurtrière est marqué par un dérèglement climatique accéléré, des inégalités sans précédent, la Méditerranée transformée en cimetière, les invasions de l'Ukraine et de Gaza…

Ajoutons la montée du militarisme, de la répression policière et de l'extrême droite en Europe et ailleurs : les Orban, Meloni, Van Grieken, Le Pen ou Poutine, qui s'attaquent aux droits des femmes et personnes LGBTI+ à disposer de leur corps sans subir de violences, alors que le définancement des services publics fait porter aux femmes la surcharge de travail du soin.

En Belgique, la décision de regrouper les différentes élections régionales, fédérales et européennes ne peut effacer l'enjeu de ces dernières. Comment répondre à ces crises capitalistes sans passer aussi par l'échelle européenne et internationale ? La vaccination anti-Covid, les sanctions à prendre vis-à-vis des régimes russe ou israélien, la crise agricole, etc., ont montré l'importance du niveau européen.

Ces crises ont remis à l'ordre du jour la possibilité de prendre des mesures fortes : fermetures et réquisitions d'entreprises, sanctions internationales, contrôle des prix, taxation exceptionnelle…Pour autant qu'il y ait la volonté politique et le rapport de forces.

Les traités au fondement de l'UE consacrent sa construction par et pour les grandes entreprises privées du continent, dominée par des pouvoirs échappant au contrôle démocratique : Conseil, Commission et Banque centrale européenne. Elle est gangrenée par les lobbies patronaux et ceux de régimes despotiques, de la Russie au Qatar. La social-démocratie et les Verts refusent de la remettre en cause. Ces courants ont mené, en loyauté vis-à-vis du patronat, des décennies de privatisations, de libéralisations, et de casse des droits sociaux des travailleur.se.s, qui accentuent le désastre écologique.

Face à eux, des blocs réactionnaires et d'extrême droite se nourrissent des impacts antisociaux du capitalisme vert et prétendent fournir une alternative qui aggrave le racisme et le déni climatique.

Ces dernières années, l'Union européenne a conclu des « Pactes », nocifs pour ce qu'ils prétendent soigner. Le « Green Deal » ne permet pas de répondre au danger existentiel du réchauffement climatique et de l'effondrement de la biodiversité, parce qu'il s'inscrit dans la continuité capitaliste, productiviste et néolibérale des politiques de l'UE depuis quarante ans. Il consacre ainsi le gaz et le nucléaire comme « énergies de transition ». Le « Pacte migratoire » accentue la politique meurtrière de l'UE à ses frontières : il renforce l'agence Frontex connue pour ses violations des droits humains et le financement de pays tiers pour qu'ils chassent et emprisonnent les réfugié.e.s par tous les moyens possibles, jusqu'à les refouler dans le désert, comme en Tunisie.

Enfin, le « Pacte budgétaire » consacre le retour de l'austérité et des paquets de « réformes » néolibérales ralentis par la pandémie et la crise sociale liée aux prix de l'énergie. Pour la Belgique et ses régions, l'après-élections annonce des coupes budgétaires d'ampleur : Franck Vandenbroucke (Vooruit) évoque le « Plan global » d'austérité de 1993, les libéraux et la N-VA proposent d'aller tailler dans les services publics, la Sécurité sociale et la santé pour près de 30 milliards dans la législature à venir.

La gauche de gauche souffre encore à l'échelle européenne d'une absence d'un projet de société alternatif et d'une stratégie d'affrontement assumé avec le capital et ses institutions, le pire exemple étant l'évolution de Syriza en Grèce. En Belgique, le PTB incarne une des rares forces de gauche ascendantes en termes électoraux mais il n'embrasse pas la diversité des courants de la gauche radicale et ne peut constituer à lui seul une réponse suffisante aux questions stratégiques majeures à l'ordre du jour.

Nous connaissons la Gauche anticapitaliste et l'engagement de ses militant.e.s dans de multiples combats : aux côtés des Delhaizien.ne.s et des travailleur.se.s de la santé, dans les initiatives antifascistes et en défense des sans-papiers, dans les actions de désobéissance civile de Code Rouge contre TotalEnergies et Ali Baba, dans les luttes féministes, LGBTI+ et la solidarité avec les Palestinien.ne.s et les Ukrainien.ne.s ; pour un syndicalisme de combat et démocratique et une alternative politique large, plurielle et unitaire.

La Gauche anticapitaliste fait partie des courants marxistes révolutionnaires ouverts et vivants et met en avant un programme de transformation radicale vers un écosocialisme démocratique. Elle défend la nécessité d'abolir Frontex et de refonder une Europe solidaire, de socialiser le secteur financier et l'énergie, de répudier les dettes publiques, d'une décroissance juste et planifiée, et défend un front uni des mouvements sociaux, syndicaux et de gauche contre les blocs de droite et d'extrême droite.

Sans nécessairement partager la totalité de son programme, les signataires de cet appel soulignent la légitimité de la liste qu'elle présente aux élections européennes : la liste Anticapitalistes, sur laquelle figure Philippe Poutou, porte-parole du NPA et ancien candidat aux présidentielles en France.

Enfin, nous appelons à rassembler toutes les forces de la rupture sociale et écologique après les élections et à préparer le rapport de forces, en défense d'un programme de transformation sociale et écologique à la hauteur des enjeux. Un monde nouveau est nécessaire, et même urgent ; nous sommes de celles et ceux qui pensent qu'il est possible.

Premiers signataires :

Ken Loach, réalisateur
Aurore Koechlin, autrice féministe
Miguel Urban, député de l'Etat espagnol au Parlement européen
Andreas Malm, auteur et professeur associé en écologie humaine, Université de Lund en Suède)
Olivier Besancenot, ancien candidat à la présidentielle française
Roseline Vachetta, ancienne députée européenne
Christine Poupin, porte-parole du NPA-L'Anticapitaliste, militante écosocialiste
Omar Slaouti, militant antiraciste et conseiller municipal Argenteuil
Ugo Palheta, sociologue, maître de conférences à l'université de Lille
Daria Saburova, chercheuse et membre du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine
Hanna Perekhoda, chercheuse en histoire
Ilya Budraitskis, politiste, journaliste et militant socialiste russe,
Paul Murphy, député (TD) People Before Profit en Irlande

En Belgique :

Joëlle Sambi, militante et artiste
Rosetta Scibilia, syndicaliste et ancienne déléguée chez Delhaize
Arnaud Levêque, Centrale Générale FGTB
Bintou Touré, porte-parole du Comité des femmes sans-papiers Belgique
Irène Zeilinger, féministe
Céline Caudron, militante féministe
Eleonore Merza Bronstein, militante féministe et juive décoloniale
Eitan Bronstein, De-Colonizer
Bruno Beauraind, chercheur au GRESEA
Jalil Bourhidane, permanent CNE
Mathieu Verhaegen, Président CGSP-ACOD ALR-LRB Bru
Youri Vertongen, docteur en sciences politiques, UCLouvain
Jacinthe Mazzochetti, professeure à l'UCLouvain et autrice
Binta Liebmann Diallo, infirmière sociale
Oli Vermeulen, membre de Fabriek Paysanne
Eric Toussaint, docteur en sciences politiques, membre du CADTM international
Sébastien Kennes, militant Luttes paysannes/Occupons le terrain
Esmeralda Wirtz, militante pour la justice climatique

La liste complète des signataires :

Abufom Pablo,Coordinateur politique du Movimiento Solidaridad (Chili)
Aissat Kamel, universitaire et militants écologiste (Algérie)
Antoine Sébastien, Docteur en Sciences Politiques et Sociales (UCLouvain), Marie Skłodowska-Curie Global Postdoctoral Fellow
Arets France, enseignante retraitée, militante syndicale CGSP active dans le soutien aux sans-papiers
Beauraind Bruno, Chercheur au GRESEA
Berquin Manu, médecin
Besancenot Olivier, ancien candidat du NPA à l'élection présidentielle française
Bigorne Alexia, Doctorante en santé publique et militante féministe et LGBTI+
Bilous Taras, co-éditeur de la revue Commons, membre du Mouvement Social (Ukraine)
Bouchez Freddy, militant de la Marche des Migrant.es région du Centre
Boulard Coralie, Doctorante à la KULeuven
Bourhidane Jalil, permanent CNE
Bouvy Jérôme, Philosophe hospitalier au Grand Hôpital de Charleroi
Brice Léonard, Chercheur en informatique, ULB
Bronstein Eitan, De-Colonizer
Bucci Mario, militant antifasciste
Budraitskis Ilya, Politiste, journaliste et militant socialiste russe
Calderón Alí, Poète, professeur à la Benemérita Universidad Autónoma de Puebla (Mexique)
Cardinal Valérie, Groupe montois de soutien aux sans-papiers
Carvalho Nadja, co-responsable des relations internationales du PSOL (Brésil)
Caudron Céline, militante féministe
Chaumont Laura, travailleuse dans un service de prévention des violences faites aux femmes
Chritiaens Hans, permanent syndical SETCa-FGTB
Coelho Allan, Philosophe et professeur à l'université de San Francisco
Como Eliana, militante féministe et syndicaliste CGIL, Confédération générale italienne du travail
Daher Joseph, Chercheur à l'université de Lausanne et militant internationaliste
De Mond Nadia, militante féministe et internationaliste belgo-italienne
De Wit Bruno, Délégué BBTK-SETCa Social Profit à Malines
Devriese Cédric, animateur en éducation permanente
Di Campo Thérèse, photojournaliste et militante des droits humains
Di Martinelli Muriel, Secrétaire fédérale CGSP-ACOD ALR-LRB BRU
Djermoune Nadir, enseignant chercheur, architecte urbaniste (Algérie)
Duggan Penelope, membre du Bureau de la Quatrième Internationale
Elophe Cyril, auteur de bande dessinée et représentant de la fédération ABDIL
Fekete de Vari François, chercheur et assistant à l'ULB/UCLouvain.
Fichefet Charlotte, Chercheuse et militante solidaire de l'Ukraine
Filoni Chiara, Militante féministe
Fonsny Pauline, militante solidaire de la lutte des sans papiers
Fossion Jamie Lee, ULB, coordinatrice en maison médicale
García Hernández Franck, sociologue, historien cubain et membre de Comunistas (Cuba)
Grun Laurence, réalisatrice
Guérard Martin, JOC
Gueye (dit Ziza Youssouf) Abdelazize, chanteur et danseur
Haberkorn Amir, Syndicaliste, militant anti-capitaliste
Hirach Faiza, militante syndicale
Houart Claire, psychologue clinicienne, psychothérapeute
Houart François, comédien
El Manouzi Ismail, directeur du journal « Al mounadil-a » (Maroc)
Izzo Alba, Comédienne et animatrice
Jiang Wanjing, Doctorante à la KULeuven
Karaoglan Ufuk, militant antiraciste
Kassar Hassène, universitaire, Tunis
Kennes Sébastien, militant Luttes Paysannes / Occupons le Terrain
Koechlin Aurore, Autrice féministe
Kyselov Oleksandr, Assistant de recherche à l'université d'Uppsala, membre du Mouvement Social (Ukraine)
Larrache Antoine, éditeur de la revue Inprecor
Laublin Régis, Militant syndical
Leidinger Romane, enseignante et militante syndicale
Leterme Cédric, Docteur en sciences politiques et sociales, chercheur-militant
Levèque Arnaud, Centrale Générale FGTB
Liasheva Aliona, co-éditrice de la revue Commons, membre du Mouvement Social (Ukraine)
Liebmann Diallo Binta, Infirmière sociale
Loach Ken, réalisateur
Lowy Michael, sociologue écosocialiste
Lucia Bayer Mats, Chercheur à l'université de Delft
Maes Renaud, Professeur à l'Umons et l'UCLouvain
Malafatti Fernanda, Docteure en éducation et enseignante à Sao Paulo
Malm Andreas, Auteur et professeur associé en écologie humaine, Université de Lund (Suède)
Mann Kay, Membre de Solidarity (USA)
Manuel Meneses Ramirez José, Docteur en philosophie et professeur au Colegio de Morelos (Mexique)
Martinez Andrade Luis, Docteur en sociologie de l'EHESS, chercheur à l'UCLouvain
Mathieu Freddy, ancien Secrétaire Régional de la FGTB Mons-Borinage
Mazzochetti Jacinthe, Professeure à l'UCLouvain et autrice
Medvedev Kirill, Musicien, poète et activiste de gauche russe
Merza Bronstein Eleonore, Militante féministe et juive décoloniale
Moonens Alessandra, médecin et avorteuse
Mora Youri, doctorant en psychologie sociale (ULB)
Mosquera Martin, éditeur principal de Jacobin Amérique latine
Moustakbal Jawad, Membre du secrétariat d'ATTAC/CADTM Maroc
Murphy Paul, Député (TD) de People Before Profit (Irlande)
Ndiaye Modou, Porte parole de la Voix des Sans Papiers Belgique
Palheta Ugo, sociologue, maître de conférences à l'université de Lille
Paquet Fanny, militante féministe
Parzenczewski Ester, chroniqueuse littéraire à « Points critiques »
Pasetti Quentin, Enseignant dans l'enseignement supérieur
Peltier Benjamin, militant des droits humains
Perekhoda Hanna, Chercheuse en histoire
Pilash Denys, co-éditeur de la revue Commons, membre du Mouvement Social (Ukraine)
Piron Daniel, ex-Secrétaire régional interprofessionnel de la FGTB Charleroi
Pommier Nicolas, ingénieur du son
Poupin Christine, porte-parole du NPA-L'Anticapitaliste, militante écosocialiste
Puissant Hamel, Délégué SETCA non-marchand
Renoir Milady, voisine solidaire de la lutte des sans papiers
Rivera Rodrigo, Senior Communications Officer at European Transport Workers' Federation
Rodriguez Bonfanti Dominique, militante progressiste
Saburova Daria, Chercheuse, membre du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine
Sambi Joelle, militante et artiste
Schievers Sean, travailleur social
Scibilla Rosetta, syndicaliste et ancienne déléguée chez Delhaize
Sepulchre Douglas, Assistant et doctorant à l'ULB
Skyba Oleksandr, Syndicat indépendant des cheminots et membre du Mouvement Social (Ukraine)
Slaouti Omar, militant antiraciste et conseiller municipal Argenteuil
Tidva Artem, militant syndical et membre du Mouvement Social (Ukraine)
Tlili Jalel, Sociologue, Tunis
Tondeur Julien, Historien
Tondeur Bruno, réalisateur/animateur
Touré Bintou, Porte parole du Comité des Femmes Sans Papiers Belgique
Toussaint Eric, docteur en sciences politiques, membre du CADTM international
Trémouilhe Julie, Auteure
Urban Miguel, député de l'Etat espagnol au Parlement Européen
Uyttebroek Julien, Travailleur syndical
Vachetta Roseline, ancienne députée européenne
Van Hasselt Thierry, artiste
Vander Elst Martin, Anthropologue et activiste
Vanneste Pierre, photographe et réalisateur
Veltmans Peter, Délégué syndical ACOD-CGSP Finances
Verhaegen Mathieu, Président CGSP-ACOD ALR-LRB BRU
Vermaut Tatiana, Enseignante
Vermeulen Oli, membre de Fabriek Paysanne
Vertongen Youri, Docteur en sciences politiques, UCLouvain
Warocquiez Dominique, activiste internationaliste
Weyts Thomas, SAP-Antikapitalisten, actif dans le réseau européen de solidarité avec l'Ukraine
Wirtz Esmeralda, Militante pour la justice climatique
Zabotin Lucas, Doctorant en anthropologie, université de Cambridge
Zeilinger Irène, féministe

Photo : Ken Loach (licence Creative Commons)

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Membres