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Afrique - Bonnes feuilles, le bilan critique des juntes au pouvoir au Sahel
Comment Emmanuel Macron, le plus jeune président de la Vème République, a-t-il pu collectionner autant de casseroles depuis sa première élection en 2017 ? Dans Emmanuel au Sahel. Itinéraire d'une défaite, la journaliste Leslie Varenne livre un portrait accablant de ce « président qui ne sait pas qu'il ne sait pas »
Tiré de Mondafrique
23 mai 2024
Par La rédaction de Mondafriqu
Dans ce livre au ton incisif mais toujours nuancé où les juntes sont traitées dans leur singularité et où l'expertise de l'armée française est saluée, cette passionnée de l'Afrique cherche à comprendre comment le Sahel va apprendre désormais à vivre sans la tutelle de la France.
Puisé aux meilleures sources, ce livre décrit sans concession les bilans des juntes militaires au Niger, Mali, Burkina, Tchad et Guinée depuis qu'elles sont parvenues au pouvoir. Une première.
Nous livrons les bonnes feuilles de ce livre utile, voire indispensable, pour tout lecteur aussi curieux de l'Afrique que de l'Ukraine et de Gaza. Les photos, les légendes et les titres sont de la rédaction de Mondafrique. Extraits.
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La défaite politique de la France au Niger illustre la méthode Macron. Décider seul, tenir, quoi qu'il en coûte, contre tous, contre l'histoire, contre vents et marées, contre les évidences. Puis, finir par jeter l'éponge et faire comme si rien ne s'était passé ; comme si les soldats cloîtrés et l'ambassadeur claquemuré n'avaient jamais existé ; comme si les militaires français n'avaient pas été contraints de partir. Le président français se retourne rarement sur ses échecs, le franc CFA, Takuba, le new deal, le Mali, etc. Néanmoins, pour les événements d'août 2023, il a fait une exception pour louer sa perspicacité : « En Afrique, les reconfigurations que j'avais décidées en février 2023 ont vu leur nécessité confirmée par le putsch de cet été au Niger », a-t-il déclaré lors de ses derniers vœux aux armées.
La défaite politique de la France au Niger illustre la méthode Macron
En réalité, les réflexions autour des remodelages, redimensionnements dans les pays où la France est encore présente militairement – au Gabon, au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Tchad et à Djibouti – ce dernier pays est épargné par cette reconfiguration – ont commencé en novembre 2022. Un an et demi plus tard, sœur Anne ne voit toujours rien venir. Ce sont les mêmes questions, le même manque de cap, de vision. Le 6 février 2024, le président français a créé un nouveau poste, celui d'envoyé personnel en Afrique. En agissant ainsi Emmanuel Macron s'inscrit une nouvelle fois dans une démarche solitaire et en première ligne.
Était-ce nécessaire ? Est-ce pertinent ? L'heureux élu se nomme Jean-Marie Bockel, ancien ministre de la Coopération de Nicolas Sarkozy, qui fut remercié à l'époque pour avoir dénoncé la « Françafrique ». Quelles que soient les qualités de cet ancien sénateur, qui a perdu un fils lors de l'opération Barkhane au Mali, que pourra-t-il faire sans boussole ? En outre, cette nomination ignore une fois encore le Quai d'Orsay, et quid du rôle du nouveau conseiller Afrique de l'Élysée, Jérémie Robert, entré en fonction en janvier 2024 ? Ce poste sera resté vacant six mois, il est vrai qu'il n'y avait pas urgence ! Selon la feuille de route élyséenne157, Jean-Marie Bockel dispose de dix-huit mois pour revoir « les formats », « les modalités d'action » en partenariat avec les pays africains concernés, et pour rendre sa copie. Au Sahel, les événements se précipitent en mode turbo comme jamais dans l'histoire de cette région. Au rythme de ces changements, un an et demi, c'est une éternité…
Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, tous les ponts avec Paris ont été coupés. De mesures de rétorsion suivies de mesures de réciprocité, il n'y a plus d'ambassadeur dans aucun de ces trois pays, plus de coopération, et même plus de vol Air France. Dans ces trois États, pour la première fois depuis la colonisation, l'Élysée doit se contenter de regarder la caravane de l'histoire passer.
Capture d'écran du compte X (ex-Twitter) de la présidence du Niger montrant le colonel Goïta, du Mali, signant le charte de « l'Alliance des États du Sahel »
Le coup d'État au Niger a également modifié les rapports de force dans le Sahel. En septembre 2023, les trois juntes de Niamey, Bamako et Ouagadougou ont créé un front politicomilitaire : l'Alliance des États du Sahel (AES), censé symboliser leur solidarité et leur unité dans la lutte contre les djihadistes. Puis, elles ont créé une force conjointe, une sorte de G5 Sahel à trois, sans les financements européens, mais également sans les contraintes et les pesanteurs administratives.
Le Mali a été le premier à sortir du G5, en mai 2022, suivi ensuite par le Burkina Faso et le Niger. Après le départ de Barkhane, les autorités de Bamako ont méthodiquement détricoté tous les outils concoctés par la France depuis 2013. Un an après leur sortie du G5 Sahel, ils ont demandé et obtenu le départ de la Minusma, qui a plié bagage à la fin de l'année 2023. Dans la foulée, la mission de formation de l'Union européenne, EUTM, s'est, elle aussi, retirée. Pour mener leur guerre contre les djihadistes, les Maliens ne comptent plus que sur les 1500 à 2000 mercenaires de Wagner. Bamako a acquis du matériel russe, chinois, turc, des avions et des drones. Ces vecteurs aériens ont été un véritable « game changer », pour employer, une fois n'est pas coutume, un anglicisme à la mode. Pour la première fois depuis le début de la guerre, ils maîtrisent leur ciel.
La junte malienne n'a pas privilégié le dialogue avec le chef djihadiste Iyad Ag Ghali ou les groupes rebelles touareg
Fortes de ces moyens conjugués, les autorités n'ont pas privilégié le dialogue, ni avec les djihadistes ni avec les groupes rebelles touareg et alliés. Elles ont opté pour la seule option militaire. L'armée a réussi à reprendre toutes les bases laissées vacantes par la mission des Nations unies, y compris celles du Nord, disputées à la fois par le JNIM, le groupe de Iyad Ag Ghali, et la Coordination des mouvements de l'Azawad (CMA). En novembre 2023, grâce à Wagner et à sa supériorité aérienne qui ont dissuadé l'ennemi, avec une aide modeste mais réelle des Nigériens et des Burkinabè, elle a repris, sans combattre, le bastion de Kidal, contrôlé par les rebelles touareg depuis 2014. Une victoire en forme de revanche éminemment symbolique.
Le Burkina, maillon faible
Le Burkina Faso n'engrange, lui, aucun succès. Il apparaît comme le maillon faible de cette nouvelle alliance. Nonobstant l'aide que l'AES lui apporte dans la région des « trois frontières », ce pays vit une tragédie. Les attaques du JNIM et de l'État islamique s'enchaînent. Malgré les dénégations des autorités qui minimisent les pertes et les échecs sur le front, le nombre de morts civils et militaires atteint des sommets jamais égalés en sept années de guerre. Ibrahim Traoré a échoué à unir une armée exsangue, démotivée et malmenée. Et la descente aux enfers se poursuit. Le possible effondrement de ce pays impacterait tous les pays côtiers, notamment le Bénin, avec la création d'un corridor non contrôlé de l'Atlantique à la Méditerranée.
Les juntes au pouvoir au Sahel n'ont ni les mêmes origines, ni les mêmes objectifs
Autre pays, autre constat.
Malgré leur front commun, essentialiser ces juntes serait une erreur. Leur histoire, leur armée, leur culture présentent de nombreuses différences. Depuis le coup d'État au Niger, la plupart des médias ont décrit une situation sécuritaire dégradée dans ce pays. Comme toujours, la réalité est plus complexe. Les attaques de l'État islamique dans la zone des « trois frontières » ont effectivement repris après le putsch, pour autant cela n'est pas lié à l'arrêt des opérations militaires françaises. Dès son arrivée au pouvoir en 2021, Mohamed Bazoum a entrepris des négociations avec l'État islamique. Sans qu'aucune précision n'ait été fournie sur les conditions du compromis, le président du Niger s'était néanmoins exprimé sur le sujet, reconnaissant « une main tendue » aux jeunes enrôlés dans ce groupe. Officiellement, il avait admis la libération de sept djihadistes emprisonnés à Niamey ; officieusement, ils seraient beaucoup plus nombreux.
Par conséquent, à partir de l'été 2022, ces djihadistes n'ont plus livré de batailles sur le sol nigérien. En revanche, ils ont redoublé leurs coups contre le Mali. Le putsch a sonné la fin de l'accord et les assauts contre le Niger ont repris de plus belle. Emmanuel Macron n'avait, cette fois, pas imposé de veto à ces négociations, le président nigérien, considéré comme le dernier atout français dans la région, a bénéficié d'une certaine marge de manœuvre. Et ce, d'autant que Washington était favorable à ce dialogue. Ce programme dit des « repentis » était financé par l' Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) 160. Il existait déjà un programme pour les repentis du groupe Boko Haram, il a été étendu aux éléments de l'État islamique dans le Grand Sahara (EIGS)
Malgré la reprise de ces attaques, l'analyse des données 2023 montre une diminution des décès161, la même tendance est constatée au Mali. L'accroissement exponentiel des courbes au Sahel est porté par le seul Burkina Faso, 7 622morts, soit une augmentation de plus de 77 % au cours de cette même année162. En conclusion, pour le Mali et le Niger, les catastrophes prédites sans la participation des forces étrangères ne se sont pas produites. Au Burkina Faso, les forces étrangères n'étaient pas actives sur le terrain des combats. Cependant, la prudence est de mise, car la situation reste très volatile et l'accès aux informations difficile. D'autant qu'au cours du premier trimestre 2024, il y a eu une importante recrudescence d'attaques au Mali, qui se rapprochent dangereusement de Bamako.
De la capacité des juntes à ramener la sécurité dépend leur survie politique
La sécurité, enjeu essentiel
Pour ces trois juntes, le sujet sécuritaire est central. Bien entendu, la vie de leur population, l'économie, le développement, la réalisation de routes, d'infrastructures en dépendent. De leur capacité à ramener la paix et la sécurité dépend également leur survie politique. Ces succès leur permettraient de poursuivre à l'intention de leurs opinions publiques respectives le discours souverainiste qui leur a, il est vrai, fort bien réussi jusqu'alors. Faire mieux sans l'armée française ; faire mentir Emmanuel Macron qui déclarait lors de son discours devant les ambassadeurs en août 2023 : « Si nos militaires n'étaient pas tombés au champ d'honneur en Afrique, si Serval puis Barkhane n'avaient pas été décidées, nous ne parlerions aujourd'hui ni de Mali, ni de Burkina Faso, ni de Niger. »
Outre, qu'il ne sert à rien de disserter sur ce qui aurait pu avoir lieu, ce genre de saillies humiliantes participent à alimenter le discours anticolonialiste. L'Afrique, et le Sahel en particulier, n'a pas l'apanage de cette rhétorique anticoloniale, elle prospère partout dans le monde. Cependant, certaines juntes l'utilisent à l'excès, par opportunisme plus que par idéologie.
Le 30 janvier 2024, la sortie en chœur de la CEDEAO des trois pays qui forment l'AES164 s'inscrit également dans ce registre-là. En accusant l'organisation d'être soumise aux ingérences étrangères, de ne pas les avoir aidés dans la lutte contre le terrorisme, d'avoir soumis leurs peuples à des sanctions dévastatrices, ils ont obtenu l'approbation d'une grande partie des opinions publiques d'Afrique de l'Ouest. Avec le départ de Bamako, de Ouagadougou et de Niamey, l'organisation paye comptant son passé, ses arrangements avec ses propres textes, ses doubles standards perpétuels et sa menace d'intervention militaire.
La CEDEAO n'a pas obtenu la libération de l'ex Président Bazoum
Trois semaines seulement après l'échappée belle du trio, sans avoir obtenu la libération de Mohamed Bazoum retenu depuis sept mois en son palais, la CEDEAO levait ses sanctions sur le Niger. À la fin de son long communiqué justifiant cette mesure de grâce, l'organisation appelait « tous les partenaires à respecter la souveraineté et l'indépendance des États africains et à s'abstenir de toute intervention ou ingérence qui déstabilise les États membres et porte atteinte à l'unité régionale. »À qui peut bien être destiné le message ? Les lignes bougent, cette supplique en forme d'aveu est sans précédent dans l'histoire de cette institution.
Les juntes se nourrissent de ces victoires-là, car pour le reste le compte n'y est pas. Au Niger, il est encore trop tôt pour évaluer une situation encore volatile. La manne du pétrole, 90000 barils/jour, ouverte avec le nouveau pipeline inauguré le 1er mars 2024, ruissellera-t-elle sur la population ? Les autorités remettront-elles le pouvoir aux civils à la fin d'une durée de transition raisonnable ? Par le passé, lors des quatre précédents putschs, cela a toujours été le cas. En revanche, toutes les autres s'accrochent au pouvoir. Les coups d'État de Bamako et Niamey ont été les seuls qui pouvaient être qualifiés de « populaires » puisqu'ils venaient lever un blocage démocratique et donner un espoir de changement aux citoyens.
Le colonel malien Assimi Goitaa fermé la porte à toute transition démocratique
Le Mali sous une chape de plomb
Au Mali, les sauveurs sont-ils devenus les bourreaux ? Une chape de plomb s'est abattue sur le pays. Les élections promises en février 2024 n'ont pas eu lieu et aucune nouvelle date n'est annoncée. La vie politique autrefois si intense et bruyante semble encalminée. Le 10 avril 2024, la junte a ordonné la suspension jusqu'à nouvel ordre des activités des partis et des associations à caractère politique, coupables de « discussions stériles et de subversion. »167 De nombreux opposants vivent en exil. Après neuf années d'atermoiements, de hauts, de bas, le 26 janvier 2024, les autorités maliennes avaient unilatéralement dénoncé l'accord d'Alger. Leur porte-parole a martelé trois fois cette annonce, comme chaque fois qu'une décision importante est prise, signifiant ainsi que celle-ci est irrévocable. Cet accord était de toute façon moribond depuis août 2023, date de la relance des hostilités entre l'armée malienne et la CMA.
Mais les victoires obtenues par les forces militaires contre ces groupes armés, la reprise des bases de la Minusma et de Kidal se sont accompagnées d'exactions terribles commises par l'armée malienne et les mercenaires de Wagner toujours à l'œuvre au Mali. Ces derniers ont mené une campagne de terreur contre les civils, principalement contre les communautés touareg, arabes et peules. Ils sont arrivés parfois seuls à moto, tuant sans discrimination, volant le bétail, pillant absolument tout ce qu'ils trouvaient, jusqu'au charbon de bois.
La liste est longue : « exécutions sommaires, massacres de masse, disparitions forcées, détentions arbitraires, actes de torture, destructions de sources d'eau, spoliation des biens, etc. » Cette description corrobore les témoignages de nombreux contacts de la région. En mars 2022 avait également eu lieu le massacre de Moura où, selon la Minusma, 500 personnes ont été tuées par l'armée malienne et les supplétifs de Wagner169. Traumatisées, apeurées, des milliers de personnes ont fui vers l'Algérie et la Mauritanie, un pays qui a, de manière exemplaire, accueilli 100 000 nouveaux réfugiés qui s'ajoutent à ceux présents dans ce pays depuis 2012. L'Azawad déjà sous-peuplé s'est vidé d'une grande partie de ses habitants.
Pour les faire revenir, retrouver la confiance et recoudre les déchirures, il faudra du temps. Les autorités de Bamako ont décidé de remplacer l'accord d'Alger par un dialogue intermalien qui, pour une fois, n'est pas inclusif puisque la CMA n'y est pas conviée. Pourtant, relancer des négociations politiques avec les groupes armés de la CMA permettrait d'envisager un retour de la paix dans le nord du Mali. Ce sera long, difficile, la suite est imprévisible, mais la société malienne est ainsi faite que même les pires ennemis peuvent se réconcilier. Rien n'est impossible.
À ces graves conséquences humanitaires, à ces difficultés sécuritaires et politiques s'ajoutent d'importants problèmes économiques. Avec la fin de Barkhane, de la Minusma, des missions de l'Union européenne, toute l'économie de guerre s'est effondrée. Certes, ce type d'économie est connu pour être un déstabilisateur des sociétés. La présence massive d'agents des Nations unies, de consultants, d'experts grassement rémunérés participe à une inflation du coût de la vie. Ils enrichissent d'abord l'élite, les grands commerçants et les riches propriétaires à qui appartiennent les villas luxueuses dans lesquelles sont logés les fonctionnaires internationaux. Cependant, les autorités n'ont pas anticipé sa fin et des milliers de travailleurs et de sous-traitants se sont retrouvés sans emploi (…)
Ibrahim Traoré, le dernier de la classe
Le Burkina, un bilan désastreux
Au Burkina Faso, Ibrahim Traoré avait promis un retour à la démocratie avec des élections présidentielles en juillet 2024. Puis, il s'est ravisé. En septembre 2023, il a déclaré170 : « Ce n'est pas une priorité, je vous le dis clairement, c'est la sécurité qui est la priorité ». Les Burkinabè doivent donc attendre une amélioration sécuritaire… Pendant ce temps, les déplacés internes représentent plus de 10 % des 22 millions d'habitants. À cela, il faut ajouter les réfugiés dans les pays voisins, au Mali, en Côte d'Ivoire, au Ghana. Ils seraient 100000 selon les Nations unies171, chiffres fortement, sous-évalués, car de nombreuses familles ne s'inscrivent pas auprès des organisations humanitaires. Un tableau dramatique qui compte en plus trois millions de personnes touchées par l'insécurité alimentaire.
Pendant ce temps, le budget de la présidence a augmenté de 60 %. Le Capitaine s'est offert une compagnie aérienne, Kangala Air Express172, détenue par un prête-nom.
Le népotisme atteint des sommets, oncle, frère, cousin sont installés sous les lambris du pouvoir. La révolution de 2014 n'est plus qu'un lointain souvenir, la peur a envahi le débat public. Des experts des Nations unies173 se sont inquiétés de l'existence de fosses communes et des disparitions forcées commises par les forces de défense et de sécurité et les Volontaires pour la défense de la patrie. Les critiques du régime, les courageux, les téméraires, les militaires récalcitrants sont enlevés par des hommes encagoulés. Ils s'évanouissent subitement dans la nature puis, quelques jours plus tard, les plus chanceux réapparaissent sur des photographies, en treillis, kalachnikov en main. Ils ont été envoyés au front.
Ablassé Ouédraogo, homme politique de 70 ans, pas le plus vindicatif, a vécu la mésaventure, comme Arouna Louré, anesthésiste de son état, ou encore Daouda Diallo, pharmacien. Cet homme frêle, également professeur à l'université, a été projeté dans la guerre sans y être préparé. Devant les horreurs vécues par son pays, il a créé une association documentant les atrocités, les disparitions, les massacres et le voilà dans la savane une arme à la main… Tous punis par le Sankariste 4.0, au nom des « masses » et de la patrie ! En s'adressant à Ibrahim Traoré et pour moquer sa fatuité, un internaute a un jour écrit : « Ce n'est pas en buvant du Kérosène que tu vas voler comme un avion ! » En attendant des jours meilleurs, Ouagadougou bruisse de rumeurs sur des tentatives de coups d'État. Le Capitaine ne dort que d'un œil et surveille ses arrières. Ce n'est vraisemblablement qu'une question de temps…
L'ancien caporal de la Légion, Mamadi Doumbouya, porte désormais très haut le titre de général
À Conakry, en revanche, la France est toujours présente. Le colonel Mamadi Doumbouya, qui porte désormais très haut le titre de général, n'a pas envie de laisser le pouvoir. C'était prévisible. Il a envoyé des émissaires à Paris et dans les capitales anglo-saxonnes pour négocier une prolongation de la transition d'un an, jusqu'à décembre 2025. Les lignes bougent, il fut un temps pas si lointain où la parole de l'Élysée aurait suffi. Son ministre de la Défense a été reçu au Château, en décembre 2023. Selon la lettre « Africa Intelligence », sa demande « n'a pas suscité de levée de bouclier ». Il aurait néanmoins vivement conseillé au représentant de la Guinée d'entamer des pourparlers avec la CEDEAO ; de donner des gages visibles de retour à l'ordre constitutionnel ; de lever les restrictions pesant sur la presse et sur l'opposition.
Un message pas vraiment bien compris puisque trois semaines plus tard, Sékou Jamal Pendessa était mis aux arrêts. Ce journaliste, syndicaliste, avait appelé à manifester contre les restrictions qui ciblent la presse guinéenne. Il a fini par être libéré fin février, après deux jours d'une grève massive qui a totalement bloqué le pays. Dans le même élan, Internet et les réseaux sociaux, coupés depuis trois mois, ont été rétablis.
Si la France continue d'afficher une grande bienveillance envers l'ancien caporal de la Légion devenu général, en revanche, les États-Unis s'impatientent. Ils dénoncent le non-respect des libertés fondamentales. Le sous-secrétaire d'État adjoint pour l'Afrique de l'Ouest175, Michael Heath, s'inquiète également du non-respect du calendrier électoral. Leur agacement se comprend aisément, l'Amérique défend les valeurs occidentales et « l'ordre international fondé sur des règles ». Il se pourrait aussi que leur exaspération soit due à la lenteur de la redistribution des cartes des concessions minières : Russes et Chinois sont toujours là, confortablement installés. Ainsi va la malédiction des ressources naturelles. Combien de temps se poursuivra cette tragi-comédie ? Les Guinéens sont à bout ; l'économie tourne au ralenti ; un mouvement a été créé, le FRAC, Front pour le retour d'Alpha Condé… Les jeux sont ouverts.
Sale temps pour le Tchad
Au Tchad, en revanche, dernier pays du Sahel où la France déploie encore un millier de soldats, les portes se sont hermétiquement refermées. Les temps qui viennent s'annoncent sombres et difficiles, tant pour la présence militaire française que pour le pays. En janvier 2024, le président de la transition, Mahamat Idriss Déby, avait nommé l'opposant Succès Masra, Premier ministre. Certains voulaient y voir un signe d'ouverture, d'autres ont perçu ce rapprochement, entre deux adversaires, comme une simple compromission. Puis dans la perspective de consolider son pouvoir et suivre les traces de son père, le chef de l'État a annoncé qu'il serait candidat à la prochaine élection présidentielle du 6 mai 2024. Quelques jours plus tard, Succès Masra postulait lui aussi à la fonction suprême. Le Tchad se retrouve donc dans une situation inédite avec un Président de la Transition et son Premier ministre s'affrontant lors d'un scrutin dont l'issue ne laisse aucune place au doute : une confiscation annoncée du pouvoir. C'est peu de dire que cette succession dynastique passe mal dans la population tchadienne, mais également au sein de la famille Déby. Le fils n'a pas su conserver le fragile équilibre entre tous les clans que son paternel avait trouvé. La guerre intestine a repris.
Le 28 février, Yaya Dillo, cousin de Mahamat Déby et président du Parti socialiste sans frontière, a été tué par l'armée lors d'un assaut contre le siège de son mouvement. Le gouvernement assure avoir agi en riposte. Ses soutiens démentent et dénoncent une exécution. La photo de son cadavre qui circule sur les messageries privées tend à leur donner raison : il a reçu une balle dans la tête. Saleh Idriss Déby, frère de Déby père, appartenant également au Parti socialiste sans frontière a, lui, été mis aux arrêts. Dans la foulée, le siège de ce parti a été démoli au bulldozer.
Mahamat Déby reste le meilleur allié de la France au Sahel
« L'admiration de la France » pour Déby !
Deux jours plus tard, en visite à Washington, Succès Masra, exprimait « son soutien total et inconditionnel au chef de l'État. »176, tout en qualifiant « les événements de moments malheureux et douloureux ». À ses côtés, tout sourire, Victoria Nuland apportait son soutien « à une transition démocratique inclusive au Tchad. »177. Inclusive, sans les morts bien entendu ! La sous-secrétaire d'État n'a pas dit un mot de l'assassinat de Yaya Dillo. Succès Masra a poursuivi son voyage en France où il a été reçu discrètement à l'Élysée et officiellement à Matignon. Si rien n'a filtré de ses discussions avec Emmanuel Macron, le menu de sa conversation avec Gabriel Attal a été publié : projets économiques, soutien à la jeunesse, travaux sur le changement climatique178. Publiquement, le Premier ministre n'a pas trouvé judicieux d'évoquer les « moments malheureux et douloureux ». Aucune condamnation, un silence d'autant plus assourdissant qu'au même moment s'enchaînaient les déclarations sur la mort de l'opposant russe, Alexeï Navalny. Mais l'histoire ne s'arrête pas là…
Deux jours plus tard, Jean-Marie Bockel, l'envoyé personnel d'Emmanuel Macron, atterrit à Ndjamena. Un voyage prévu de longue date. N'était-il pas au courant de la mort de Yaya Dillo, de l'arrestation de Saleh Idriss Déby, de la destruction du siège de leur parti ? Toujours est-il que lors de sa rencontre avec Mahamat Déby, il a tenu à lui faire part de « l'admiration de la France »179 pour le processus de transition. En de telles circonstances, le mot « admiration » n'était-il pas un peu fort ? Sûrement, au vu du tollé provoqué. Il a également profité de cette visite pour annoncer que l'armée française resterait. Comme une impression de déjà- vu… « L'histoire se répète toujours deux fois, la première fois comme une tragédie, la deuxième fois comme une farce », écrivait Karl Marx. La quatrième fois se passe comment ?
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Des milliers de morts au nom de la sécurité
Les frappes menées depuis les avions ou les drones des États africains ont un coût humain dramatique pour les populations. Au nom de la sécurité et de la lutte contre les groupes armés dans une Afrique perçue comme « anormale » depuis la colonisation, des milliers de civils ont péri sous leurs bombes.
Tiré d'Afrique XXI.
Suite de l'article Un mimétisme lourd de conséquences.
Les actions aériennes de plusieurs États africains ont un coût humain dramatique pour les populations. Cela est notamment attesté par l'action des forces aériennes kényanes qui agissent à la fois de manière indépendante et au sein de Mission de l'Union africaine en Somalie (Amisom), dans des opérations contre le groupe Al-Chabab depuis 2011. Selon un rapport de l'ONU de 2017, les opérations des forces aériennes kényanes menées dans ce contexte auraient causé la mort de 36 civils et en auraient blessé 6 entre le 1er janvier 2016 et le 14 octobre 2017. En plus, du bétail aurait été tué lors de ces opérations. Elles auraient aussi provoqué la destruction d'habitations et le déplacement d'une partie de la population (1). Le 3 juin 2021, une attaque aérienne menée par un avion kényan aurait aussi provoqué la mort d'une femme et de son enfant et blessé quatre personnes en Somalie. En juin 2023, une autre attaque d'un appareil kényan en Somalie aurait causé la mort de deux civils et en aurait blessé trois autres.
En 2017, ce sont les forces camerounaises qui ont été accusées de larguer des gaz lacrymogènes et de faire feu à partir d'hélicoptères sur des protestataires dans les zones anglophones (2). Cette attaque aurait provoqué la mort de plusieurs personnes.
En Éthiopie également, des civils ont été blessés et tués lors d'attaques aériennes visant des groupes rebelles. Ainsi, en 2022, des attaques de drones des forces éthiopiennes dans la région Oromia auraient causé la mort de quelque 100 personnes. Des attaques des drones des forces éthiopiennes en août, octobre, novembre et décembre 2023, dans les régions Oromia et Amhara, ont également provoqué la mort de dizaines de civils – nombre de ces attaques sont apparemment réalisées avec des drones TB-2 achetés à la Turquie (3).
Des corps noircis, carbonisés
En 2022, les forces togolaises ont aussi reconnu avoir tué sept civils et en avoir blessé deux de plus par erreur au mois de juillet de la même année lors d'une attaque aérienne. Les victimes, prises pour des djihadistes, avaient toutes entre 14 et 18 ans. Au cours de l'année 2023, lors de trois attaques de drones, les forces du Burkina Faso ont touché deux marchés et un enterrement (deux des attaques ont eu lieu au Burkina Faso et une au Mali). Les militaires burkinabè, qui visaient des membres de groupes armés islamistes, ont tué au moins 60 civils et en ont blessé des dizaines lors de ces attaques. Selon un des témoins de l'une de ces attaques : « Les corps étaient noircis et carbonisés. […] Nous avons eu du mal à les identifier car les corps étaient déchiquetés. » (4) En novembre 2023, des attaques de drones de l'armée malienne ont quant à elles tué au moins 12 civils. Le 17 mars 2024, deux autres attaques ont provoqué la mort de 13 civils, dont 7 enfants.
En juillet 2017, un avion des forces aériennes du Niger a tué par erreur 14 civils dans le village d'Abadam alors qu'il visait des djihadistes. Il est à noter qu'une frappe par un avion non identifié (possiblement nigérian) avait largué trois bombes sur ce village en janvier 2015 lors d'une opération visant des éléments du groupe Boko Haram. Cette attaque avait causé la mort de 37 personnes et en avait blessé une vingtaine. Les victimes participaient à une cérémonie funéraire. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 2024, les forces aériennes du Niger ont aussi mené une attaque dans la région de Tilabéri. Lors de cette action, qui visait des « terroristes » et aurait été menée avec des drones, des dizaines de civils ont été tués.
Des frappes aériennes font aussi des ravages parmi les civils dans le conflit qui oppose les forces armées nationales aux Forces de soutien rapide au Soudan. Entre avril et septembre 2023, 244 civils ont été tués, et 123 blessés lors de 26 incidents concernant des actions aériennes menées par les deux camps. Rien qu'en septembre 2023, des attaques d'artillerie et de drones à Khartoum ont aussi provoqué la mort d'au moins 40 civils.
Une Afrique vue comme « anormale »
Les armées africaines, en adhérant à l'idéologie de la puissance aérienne, participent à la construction d'une représentation du monde au sein de laquelle l'Afrique est « anormale » et mérite, pour cette raison, un traitement coercitif de ses problèmes sociaux et politiques – un processus également à l'œuvre au Proche-Orient et au Moyen-Orient. Une telle représentation est par ailleurs utilisée par des sécurocrates afin de justifier le fait que ce continent aurait besoin de forces armées plus puissantes et de davantage d'aéronefs. Les notions d'ordre et de désordre sont intimement connectées ici ; le désordre appelle l'usage de moyens aériens qui provoque du désordre.
Les populations de plusieurs États africains vivent dans les fantasmes de la « puissance aérienne » développés en Europe et aux États-Unis (5). Ces fantasmes, qui ont pris forme dans le contexte colonial, promeuvent la pacification par la violence et transforment en fétiches les moyens aériens. Ces derniers se voient conférer une efficacité qu'ils n'ont pas, leur utilité pour régler les problèmes sociaux et politiques des sociétés africaines étant des plus limitées, comme en atteste la situation nigériane.
L'État nigérian est confronté à des problèmes d'insécurité depuis de nombreuses années. Le recours aux forces armées pour y mettre un terme n'a pas eu l'effet escompté. Ces forces, qui sont régulièrement accusées de commettre des exactions, se sont finalement retrouvées dans une situation délicate dans plusieurs régions. Au cours de l'année 2019, l'État islamique en Afrique de l'Ouest (Islamic State West Africa Province, Iswap) prend d'assaut plusieurs postes militaires. En réaction, les militaires décident de se regrouper dans une vingtaine de « supercamps » installés dans les régions de Borno et Yoba. Peu d'informations circulent à propos de ces camps. On sait néanmoins qu'ils seraient installés autour des villes de l'État de Borno et seraient gardés par 300 à 1 200 soldats. Le regroupement est de fait une retraite pour les militaires. Les forces armées décident alors de mener davantage de raids afin de soutenir les camps.
La normalisation du recours aux moyens aériens a cependant des effets dramatiques pour les populations locales. Cela découle tout d'abord du fait que l'emploi des aéronefs pour chasser des « bandits » participe aussi à la militarisation des tensions. Loin de solutionner les problèmes d'insécurité, cet emploi renforce en fait le cycle de la violence. Les forces aériennes nigérianes sont aussi responsables de nombreux « accidents ». Ceux-ci auraient causé la mort de 426 civils entre 2017 et 2023. 9 % des tués par l'action des forces aériennes sont des civils.
Un coût catastrophique pour les populations
Régulièrement, les autorités promettent de mettre sur pied des commissions d'enquête après les attaques lors desquelles des civils ont perdu la vie. Ces promesses ne débouchent cependant sur rien de concret. Les familles des victimes sont dissuadées de s'adresser à la justice. Assez rarement, elles perçoivent une (faible) compensation financière. Depuis 2023, les appareils des forces aériennes nigérianes sont par ailleurs employés pour lutter contre les voleurs de pétrole. Dans ce cadre, ces aéronefs utilisent leurs puissantes armes contre ces bandits et contre leurs installations. Ces actions, comme le note Human Rights Watch, posent la question d'un usage excessif de la force à l'encontre non pas de combattants mais de criminels.
La situation nigériane met en exergue le coût catastrophique pour les populations des rêves sécuritaires issus du présent colonial. Pour reprendre les propos de Norman Ajari, ces rêves font émerger « une condition noire et une histoire noire essentiellement modernes, définies par une surexposition structurelle à la violence sociale et politique, et par une constante invention contrainte de stratégies de survie » (6). Les victimes civiles des attaques doivent être appréhendées comme le prix que les décideurs politiques et militaires ont accepté de faire payer aux populations pour le maintien de leur image d'acteurs capables d'assurer la sécurité selon des modalités coloniales.
L'Afrique n'est cependant pas qu'un réceptacle de techniques développées dans le passé ou éprouvées en Afghanistan, en Irak et au Pakistan dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme ». Elle est aussi devenue un laboratoire pour les guerres du futur. Cela se vérifie en particulier en Libye. Dans cet État, les belligérants ont réalisé plus de 1 000 attaques de drones depuis le début de la guerre civile. Pour cette raison, Ghassan Salamé, le représentant spécial de l'ONU, a dit de ce conflit qu'il était « la plus grande guerre de drones au monde » (7). Cette situation a bien entendu eu un coût pour les populations civiles. Selon un rapport publié en mai 2020, les attaques aériennes menées par l'ensemble des belligérants entre 2012 et 2020 auraient causé, selon les sources, entre 871 à 1 384 morts au sein de la population. Nonobstant, le conflit en Libye est transformé par les sécurocrates en un argument stratégique servant à justifier l'acquisition de davantage de drones par les forces armées modernes. Les événements libyens sont mis en récit par ces experts d'une manière qui ne nuit pas à la mythologie de la puissance aérienne, et qui lui permet de survivre malgré les dégâts humains découlant de son usage. Dans ce contexte, on peut dire que les populations libyennes ont participé, à leur détriment, à une vaste expérimentation.
La longue liste des « accidents » des forces aériennes nigériannes
Mai 2009. Une action conjointe de l'armée, de la marine et des forces aériennes dans le Delta aurait fait des centaines de morts, dont de nombreux civils.
17 janvier 2017. Les forces aériennes nigérianes bombardent un camp de personnes déplacées dans l'État de Borno. Selon Médecins sans frontières, 50 civils décèdent et 120 sont tués pendant cette attaque. D'après le journaliste Nick Turse, les forces états-uniennes auraient assisté les militaires nigérians, peut-être en leur fournissant des renseignements (8).
4 décembre 2017. 35 personnes auraient été tuées lors d'une attaque aérienne sur cinq villages dans l'État d'Adamawa. Lors de cette attaque, les forces aériennes nigérianes ont utilisé un hélicoptère Airbus EC-135, et un Alpha Jet d'origine française qui a tiré des roquettes SNEB de 68 mm, également fabriquées en France. Les tirs auraient notamment atteint des personnes qui s'enfuyaient. 3 000 habitations auraient aussi été détruites lors de cette opération.
9 avril 2019. 11 civils décèdent et 20 autres sont blessés lors de six attaques aériennes menées dans l'État de Zamfara.
8 juillet 2019. Un raid aérien mené dans l'État de Borno cause, d'après la presse, 13 morts parmi les populations.
13 avril 2020. 17 personnes, dont des enfants, meurent après un bombardement dans l'État de Borno.
8 avril 2021. Un hélicoptère Leonardo AW109 des forces aériennes nigérianes aurait tiré de manière indiscriminée sur des habitations, des fermes et une école. Un rapport officiel indique que 6 civils ont été tués lors de cette attaque. D'autres sources évoquent 70 morts. L'hélicoptère impliqué dans le carnage a probablement tiré des roquettes de 70 mm fabriquées par les Forges de Zeebrugge, une filiale belge de Thales. Ses pilotes ont probablement été formés au Royaume-Uni.
16 septembre 2021. 9 personnes, dont 3 enfants, sont tuées par une attaque des forces aériennes nigérianes sur un village au Niger.
18 février 2022. Un appareil des forces aériennes nigérianes cause la mort de 7 enfants au Niger alors qu'il pourchassait des « bandits ».
20 avril 2022. Une attaque aérienne nigériane aurait provoqué la mort de 6 filles âgées de 6 à 9 ans, et détruit des maisons dans le village de Kurebe, dans le Niger State.
7 juillet 2022. Une attaque aérienne cause 1 mort dans un village de l'État de Katsina.
29 décembre 2022. 71 personnes meurent des suites d'une attaque aérienne dans l'État de Zamfara.
Janvier 2023. 37 personnes décèdent lors d'un bombardement qui a eu lieu dans l'État de Nasarawa.
24 janvier 2024. Les forces aériennes nigérianes bombardent par erreur la communauté de Galadima Kogo, au Niger. Cette action cause de nombreux morts parmi la population. L'attaque aurait par ailleurs provoqué le déplacement d'environ 8 000 personnes.
Cet article est le 4e d'une série de 5.
L'Afrique, un nouveau champ de bataille dans le ciel
JOHN RINGQUIST · 20 MAI
Les drones, une histoire coloniale
CHRISTOPHE WASINSKI · 21 MAI
Les effets de la « dronisation » de la guerre au Sahel
RÉMI CARAYOL · 24 MAI
Un mimétisme lourd de conséquences
CHRISTOPHE WASINSKI · 22 MAI
Notes
1- « UNSOM/OHCHR, Protection of Civilians. Building the Foundation for Peace, Security, and Human Right in Somalia », décembre 2017. Les forces kényanes ont contesté ces affirmations. Certaines de leurs opérations aériennes sont menées conjointement avec les États-Unis en Somalie.
2- Edward McAllister, « Cameroon army helicopters shot separatist protesters : witnesses », Reuters, 6 octobre 2017.
3- Addis Standard, « Drone strikes inflicting immeasurable civilian casualties in Oromia, Amhara regions. Army must employ maximum restraint », 12 janvier 2024 ; Fred Harter, « “Horrific” civilian toll as Ethiopia turns to combat drones to quell local insurgencies », The New Humanitarian, 5 mars 2024.
4- « Burkina Faso : les frappes de drones contre des civils constituent des crimes contre de guerre apparents », Human Rights Watch, 25 janvier 2024.
5- Joseph Tonda, Afrodystopie. La vie dans le rêve d'Autrui, Karthala, 2021.
6- Norman Ajari, La Dignité ou la mort. Éthique et politique de la race, La Découverte, 2019.
7- Africa Defense Forum, « The Dizzying Possibilities of Drones in Africa », Defence Web, 20 octobre 2023.
8- [Nick Turse, « U.S. Played Secret Role in Nigeria Attack That Killed More Than 160 Civilians », The Intercept, 28 juillet 2022
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La Norvège, l’Espagne et l’Irlande reconnaissent conjointement l’état de palestine : Un grand pas pour la cause palestinienne
La Norvège, l'Irlande et l'Espagne ont annoncé hier, dans une démarche coordonnée, leur reconnaissance officielle de l'Etat de Palestine. Cette reconnaissance entrera en vigueur le 28 mai. L'Autorité Palestinienne, l'OLP et le mouvement Hamas ont salué avec ferveur cette décision en faveur du peuple palestinien et son droit à l'autodétermination, tandis qu'Israël a rappelé ses ambassadeurs à Oslo, Dublin et Madrid.
Tiré de El Watan-dz
23 mai 2024
Par Mustapha Benfodil
Photo : D. R.
Au milieu de l'épouvantable apocalypse qui s'acharne sur Ghaza, depuis près de huit mois maintenant, sous l'abominable déluge de feu israélien, une espérance dans la nuit sanglante palestinienne : trois pays européens ont déclaré hier leur reconnaissance officielle de l'Etat de Palestine. Il s'agit de la Norvège, de l'Espagne et de l'Irlande. Les trois pays qui sont parmi les plus engagés en faveur du peuple palestinien et son droit à l'autodétermination, et qui depuis longtemps militent pour une solution à deux Etats, ont annoncé que cette reconnaissance entrera en vigueur le 28 mai.
Chacun des pays concernés a fait cette annonce de son côté,mais il s'agit à l'évidence d'une démarche concertée. Le Premier ministre norvégien, Jonas Gahr Store, a organisé hier une conférence de presse à Oslo spécialement pour cette annonce. Il était accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Espen Barth Eide. « Le gouvernement norvégien a décidé que la Norvège reconnaîtra la Palestine en tant qu'Etat.
Au milieu d'une guerre qui fait des dizaines de milliers de morts et de blessés, nous devons maintenir en vie la seule alternative qui offre une solution politique aussi bien aux Israéliens qu'aux Palestiniens : deux Etats, vivant côte à côte, dans la paix et la sécurité, a déclaré le Premier ministre norvégien, selon un document rendu public par son service de presse.
Et de préciser : « La reconnaissance officielle de la Palestine par la Norvège en tant qu'Etat entrera en vigueur le mardi 28 mai 2024. Un certain nombre d'autres pays européens partageant les mêmes idées reconnaîtront également officiellement la Palestine à la même date. Ces pays feront leurs propres annonces. Au total, 143 pays ont déjà reconnu l'Etat palestinien. »
« Pas de paix sans une solution à deux États »
« Le peuple palestinien a un droit fondamental à l'autodétermination. Israéliens et Palestiniens ont le droit de vivre en paix dans leurs Etats respectifs. Il n'y aura pas de paix au Moyen-Orient sans une solution à deux Etats. Il ne peut y avoir de solution à deux Etats sans un Etat palestinien. En d'autres termes, un Etat palestinien est une condition préalable à la réalisation de la paix au Moyen-Orient », a insisté le Premier ministre norvégien.
Jonas Gahr Store n'a pas manqué de rappeler les fameux Accords d'Oslo de 1993 qui, bien qu'inachevés et fortement critiqués, avaient tout de même permis de donner corps à un embryon d'Etat palestinien après la proclamation de celui-ci à Alger en 1988. « La reconnaissance par la Norvège d'un Etat palestinien a lieu un peu plus de 30 ans après la signature du premier accord d'Oslo en 1993 », observe le PM norvégien.
Il relève dans la foulée que « depuis lors, les Palestiniens ont franchi des étapes importantes vers une solution à deux Etats. En 2011, la Banque mondiale a conclu que la Palestine satisfaisait aux critères clés requis pour fonctionner en tant qu'Etat. Des institutions nationales ont été créées pour fournir à la population des services essentiels. Néanmoins, la guerre à Ghaza et l'expansion continue des colonies illégales en Cisjordanie ont rendu la situation en Palestine plus difficile qu'elle ne l'a été depuis des décennies ».
M. Store fait remarquer, par ailleurs, que « depuis les Accords d'Oslo (...), la Norvège et de nombreux autres pays ont suivi une stratégie selon laquelle la reconnaissance suivrait un accord de paix. Cela n'a pas abouti ». « En l'absence d'un processus de paix et d'une solution politique au conflit, les évolutions sont allées dans la mauvaise direction. Ni les Palestiniens ni les Israéliens ne peuvent vivre en sécurité.
C'est pourquoi nous devons penser différemment et agir en conséquence. Nous ne pouvons plus attendre que le conflit soit résolu avant de reconnaître l'Etat de Palestine », plaide Jonas Gahr Store.
« Un moment historique »
Simultanément, ce même mercredi, à Dublin, le Premier ministre irlandais, Simon Harris, accompagné de son ministre des Affaires étrangères, Micheal Martin, et du ministre de l'Environnement, Eamon Ryan, a annoncé la reconnaissance par l'Irlande de l'Etat de Palestine en précisant lui aussi que ce processus rentrera en vigueur le 28 mai comme à Oslo et Madrid. « L'Irlande reconnaît aujourd'hui la Palestine comme une nation parmi les nations avec tous les droits et les responsabilités que cela implique », a déclaré le Premier ministre irlandais, selon un communiqué officiel de son cabinet.
Et de souligner : « Nous avions espéré reconnaître la Palestine dans le cadre d'un accord de paix à deux Etats, mais nous reconnaissons plus tôt la Palestine pour maintenir vivant l'espoir d'une solution à deux Etats. Le rêve de l'Irlande est que les enfants israéliens et palestiniens du 28 mai 2024 grandissent pour devenir des voisins en paix. » Pour Simon Harris, « la seule façon d'arrêter la guerre et la mort est d'exploiter les qualités des deux nations ».
Et de conclure : « Nous sommes honorés de reconnaître la Palestine en même temps que nos amis espagnols et norvégiens. Nous espérons que d'autres feront de même. » Micheal Martin dira que cette décision « est un moment historique pour l'Irlande ». « Nous sommes profondément convaincus, poursuit le chef de la diplomatie irlandaise, qu'il ne peut y avoir de paix au Moyen-Orient tant que les peuples israélien et palestinien ne jouiront pas des mêmes droits à l'autodétermination, à la création d'un Etat, à la paix, à la sécurité et à la dignité. La reconnaissance de la Palestine n'est pas la fin d'un processus ; c'est le début. Nous sommes convaincus que la solution à deux Etats reste la seule option viable pour garantir une paix juste et durable et un avenir meilleur. »
Le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a annoncé à son tour hier la reconnaissance de l'Etat de Palestine par son pays devant les députés espagnols. « Mardi prochain, le 28 mai, l'Espagne adoptera en Conseil des ministres la reconnaissance de l'Etat palestinien », a-t-il déclaré avant une séance plénière du Congrès espagnol. « Cette reconnaissance n'est contre personne.
Ce n'est pas contre le peuple d'Israël (…) et encore moins contre les Juifs », a-t-il précisé. Selon l'agence de presse espagnole EFE, Pedro Sanchez a « communiqué la décision du gouvernement au roi Felipe VI, au secrétaire général de l'ONU António Guterres et aux présidents du Conseil européen et de la Commission européenne, Charles Michel et Ursula von der Leyen ».
Le 22 mars dernier, en marge d'un sommet européen, l'Espagne, l'Irlande, Malte et la Slovénie, avaient fait savoir, rappelle-t-on, que ces pays reconnaîtraient prochainement l'Etat de Palestine.
Le gouvernement slovène a adopté un décret le 9 mai actant la reconnaissance de l'Etat palestinien. Ce texte sera soumis d'ici au 13 juin à l'approbation du Parlement. Huit Etats membres de l'UE reconnaissaient jusqu'à présent l'Etat palestinien, à savoir la Suède, la Pologne, la Hongrie, la Slovaquie, la Bulgarie, la Roumanie, la République tchèque et Chypre. Ils seront bientôt 12, voire davantage à accueillir une représentation diplomatique palestinienne sur leur territoire.
« C'est le résultat de la courageuse résistance palestinienne »
Réagissant à cette annonce, la présidence de l'Autorité palestinienne a salué avec ferveur le soutien affiché par Oslo, Dublin et Madrid et en a profité pour appeler les autres pays à rallier ce formidable élan de solidarité. Hussein Al Sheikh, secrétaire général de l'OLP, s'en est félicité en postant ce message plein d'enthousiasme sur la plateforme X : « Des moments historiques au cours desquels le monde libre triomphe pour la vérité et la justice après de longues décennies de lutte nationale palestinienne, de souffrance, de douleur, d'occupation, de racisme, de meurtre, d'oppression, d'abus et de destruction auxquels le peuple palestinien a été soumis.
Nous remercions les pays du monde qui ont reconnu et reconnaîtront l'Etat indépendant de Palestine. Nous affirmons que c'est la voie vers la stabilité, la sécurité et la paix dans la région. » Le mouvement Hamas a également accueilli la nouvelle avec allégresse : « Nous considérons cela comme une étape importante vers l'affirmation de notre droit à la terre et à l'établissement d'un Etat palestinien avec Jérusalem pour capitale », a déclaré le parti d'Ismaïl Haniyeh dans un communiqué. Bassem Naïm, un cadre du mouvement, estime dans une déclaration à l'AFP que cette vague de reconnaissances « est le résultat de la courageuse résistance palestinienne ».
« Nous pensons qu'il s'agit d'un tournant dans la position internationale sur la question palestinienne » a-t-il ajouté. Plusieurs pays et institutions internationales ont salué cet élan de solidarité dont plusieurs capitales arabes. L'Egypte, le Qatar, l'Arabie Saoudite ou encore la Jordanie y voient « une étape essentielle vers la solution à deux Etats ». Le Conseil de Coopération du Golfe, l'Organisation de la coopération islamique ont, elles aussi, salué cette décision avec ardeur.
Le secrétaire général de la Ligue arabe, Ahmed Aboul Gheit, a appelé les autres pays qui hésitent encore à reconnaître l'Etat palestinien à « suivre l'exemple de ces trois pays dans leur démarche courageuse ».
Pour sa part, la France, qui a toujours plaidé pour une solution à deux Etats, a considéré que le moment n'était pas le bon pour franchir le pas. « Ce n'est pas un tabou pour la France », a précisé Stéphane Séjourné dans une déclaration à l'AFP. Le chef de la diplomatie française estime toutefois que les conditions ne sont pas réunies « à ce jour pour que cette décision ait un impact réel » sur le processus visant la solution à deux Etats.
« Cette décision doit être utile, c'est-à-dire permettre une avancée décisive sur le plan politique », a-t-il argumenté, avant de souligner : « Dans cette perspective, elle doit intervenir au bon moment pour qu'il y ait un avant et un après. » « Il ne s'agit pas seulement d'une question symbolique ou d'un enjeu de positionnement politique, mais d'un outil diplomatique au service de la solution à deux Etats vivant côte à côte, en paix et en sécurité. » Israël a évidemment très mal vécu ce geste fort envers les Palestiniens et a rappelé « pour consultations » ses ambassadeurs en Irlande, en Norvège et en Espagne. Par ailleurs, Tel-Aviv a convoqué les ambassadeurs de ces trois pays en Israël pour une « conversation de réprobation » de leur position.
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Mort du président iranien Raïssi : les images de deuil ne disent rien de la détestation des Iraniens pour un pouvoir bourreau
La mère de l'anthropologue Chowra Makaremi est morte dans les purges de 1988 auxquelles le président mort le 18 mai avait participé. Elle souligne la violence du traitement médiatique qui a privilégié la foule en pleurs aux messages de joie sur les réseaux sociaux qui étaient une façon de dire : « On est encore là, on n'oublie pas et on ne pardonne pas ».
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Il y a trente-six ans, un hélicoptère promenait quatre membres des ministères de la Justice et des Renseignements iraniens, de prison en prison, à travers le pays : leur mission était d'interroger les opposants détenus qui défilaient devant eux en longues queues, puis de les ordonner en deux rangs.
Celles et ceux de gauche partaient vers la mort, celles et ceux de droite retournaient dans leurs cellules où ils seraient fouettés à l'heure de chaque prière, jusqu'à ce qu'ils acceptent de prier ou meurent à leur tour sous les coups.
Les files de gauche étaient les plus grosses, témoignent les survivants. Mais nul d'entre elles et eux ne savaient à l'époque ce que signifiaient ces tris et ce qui les attendait. Les questions étaient insolites : « Priez-vous ? », « Vos parents priaient-ils ? », « Que pensez-vous de la république islamique ? ».
Les prisonniers, détenus pour la plupart depuis le début des années 80, purgeaient la fin de leur peine : on leur avait parlé du passage devant une « commission d'amnistie ».
Le groupe était, en réalité, chargé d'appliquer le décret du Guide suprême, Khomeiny, qui ordonnait la mort de tous les prisonniers restés « fidèles à leurs positions ».
On ne sait pas combien moururent, quand et comment en ces mois d'été 1988, au moins plusieurs milliers. Ma mère en faisait partie.
Dans cette « commission de la mort », comme on l'appelle depuis, siégeait Ebrahim Raissi, président de la république islamique mort le 18 mai dernier à bord d'un hélicoptère.
Leur disparition ne modifie rien, ne menace rien, n'ouvre rien
Dans les dernières décennies, les récits de ces événements se sont progressivement fait entendre, redessinant une autre généalogie de l'Iran postrévolutionnaire.
Le meurtre et les tortures de masse dont Raïssi, comme beaucoup d'autres aujourd'hui au pouvoir, fut un exécutant zélé, ne sont pas seulement « restés impunis » : ils ont été une rampe de lancement de la carrière des médiocres, leur vaisseau de colonisation de l'Etat.
La violence, la cruauté et le féminicide ne sont pas des déviances déplorables – fougues de jeunesse de la république islamique – mais un processus de construction de l'appareil d'Etat.
Ce fait historique, simple et pourtant si long à émerger sous les discours réformateurs, et si prompt à disparaître à nouveau sous les discours experts, est mis à nu depuis le soulèvement « Femme, vie, liberté » de 2022 : comme une créature qui porte ses tripes au-dehors, comme le monument de Beaubourg à Paris porte ses tuyaux sur son flanc.
Les figures criminelles de haute volée, catapultées au sommet de l'Etat sur la volonté du Guide suprême, comme feu Raïssi mais aussi Mohseni Ejei, actuel chef du système judiciaire et membre du comité en charge de l'intérim présidentiel, ont occupé l'espace politique (peut-on encore l'appeler ainsi ?) en réprimant par le meurtre les résistances têtues de la société iranienne, comme on enfile les perles d'un collier : assassinat à la chaîne des intellectuels dans les années 2000, tortures et suppression des manifestants du « mouvement vert » de 2009, meurtres des manifestants de novembre 2019, meurtres et viols des manifestants du soulèvement « Femme, vie, liberté ».
Ces politiciens sont ceux qui demeurent quand tous les autres ont évacué la scène purges après purges : de plus en plus vieux, de plus en plus exclusifs, de plus en plus paranoïaques.
Mais il ne faudrait pas croire que ces éléments puissent constituer des facteurs de fragilité du pouvoir iranien.
C'est l'analyse principale qui entoure aujourd'hui la mort soudaine du président iranien et de son ministre des Affaires étrangères. Leur disparition ne modifie rien, ne menace rien, n'ouvre rien. Cela ne saurait déstabiliser le pouvoir iranien. « Oui chef, tout est normal » pour reprendre une chanson du rappeur opposant Toomaj Salehi, condamné à mort en avril dernier.
Le crash de leur hélicoptère n'est qu'un accident dû au mauvais temps, et, au pire, au régime des sanctions américain qui empêche l'Iran de renouveler sa flotte.
Des feux d'artifice ont été tirés à Saqqez
Pourtant, cette mort fut une expérience différente pour les Iraniens.
Samedi 18 mai au soir, les médias annonçaient que l'hélicoptère du Président s'était écrasé dans les montages, dans une forêt dense, peu accessible aux humains, peuplée de bêtes sauvages, précisaient-ils. L'image a quelque chose d'halluciné, et de fort ironique.
S'ensuit une nuit d'hilarité et d'ahurissement sur les réseaux sociaux, qui mobilise les muscles du sourcil, levé, et ceux du ventre, secoué de rire.
C'est dans cette réalité que nous vivons pourtant : un monde où les bureaucrates de la mort s'écrasent dans des forêts brumeuses. Un monde où l'on ne sait pas s'ils sont morts d'accident ou de manigance, entre loups qui se mangent les uns les autres. Un monde où leur rôle comme président de la république était si prévisible et inconséquent que leur mort soudaine n'est même pas vraiment grave : c'est ce que répètent tous les experts du monde entier.
On peut simplement s'en esclaffer. Les Iraniens, dans leur vaste majorité, sont allés plus loin que le gloussement cependant : ils ont manifesté de la joie. Des feux d'artifice ont été tirés à Saqqez, la ville de Jina Mahsa Amini dont la mort avait mis le feu aux poudres du soulèvement « Femme, vie, liberté ».
Dans le contexte de répression féroce qui prévaut depuis, cela demande un certain cran. La vague de vidéos et de messages de joie qui a saturé les réseaux sociaux était aussi une façon de dire : « On est encore là, on n'oublie pas et on ne pardonne pas ».
Une petite fenêtre de tir à investir pour profaner et rendre visible sa détestation du pouvoir. Une autre façon de donner corps à la résistance à travers nos émotions : l'empathie pour les victimes d'exécutions, là où le pouvoir se nourrit de l'indifférence et de l'atomisation ; la jubilation pour une mort officielle qui commande le deuil.
Ces images cependant n'ont pas fait le tour du monde. Là où les images du soulèvement « Femme, vie, liberté » nous parvenaient par les réseaux sociaux, cette fois, ce sont celles produites par les médias iraniens qui ont été relayées en boucle par les chaînes d'informations occidentales : un spectacle de deuil public et de chancelleries.
Les Iraniens ont cessé de consentir aux fictions d'ordre et de puissance
D'un côté, les événements dans leur imprévisibilité et leur opacité – dans les jeux d'ombres du cortège de symboles, de coïncidences, de signes et de rumeurs qu'ils charrient.
D'un autre côté, les analyses, les commentaires, les pronostics et les explications médiatiques qui ordonnent cette réalité en une information consommable mondialement.
Entre les deux, un décalage brutal qui participe à la violence du monde – laquelle est indicible dans les mots et les raisonnements des experts.
Or, cette opacité, cette brutalité existent : elles ne cessent de faire irruption et de déchirer nos vies ; elles tissent aussi nos choix et la trame de nos actions. Les badigeonner de pronostics informés comporte peu d'intérêt.
Pourquoi rassembler des experts pour débattre à propos de qui sera le prochain président, élu le 28 juin 2024, tout en rappelant que cette élection n'en sera pas une (tout comme celle du défunt président n'en fut pas une) ?
Pourquoi tant d'efforts pour mettre en ordre ce qui, de toute évidence, n'en finit pas de dérailler ? Nous voulons rendre le monde lisible et objectivable dans tout son sérieux, et nous normalisons sa violence, nous amplifions le silence.
Les Iraniennes et les Iraniens, dans une majorité inouïe, ont cessé de consentir aux fictions d'ordre et de puissance que se donne ce pouvoir. Quel intérêt avons-nous, ici, à retricoter dans nos analyses et nos commentaires, cette légitimité longtemps perdue ?
Ne doutez pas que les images de foules en pleurs sont produites à destination de l'étranger qui y croit encore.
Celle qui émeut les Iraniennes et les Iraniens est indélébile et puissante. Elle n'existe pas ailleurs que dans nos têtes, mais elle est tout aussi réelle, sinon plus, que celle des foules en pleurs : c'est celle du corps des bourreaux devenus gouvernants, écrasé dans leurs hélicoptères (les mêmes qu'en 1988), perdus dans le brouillard, à la merci des fauves qui rôdent quand la nuit tombe.
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Le malaise de la gauche face à la République populaire de Chine
À gauche, la République populaire de Chine (RPC) déroute toujours autant. Dans les pays émergents elle est parfois érigée en modèle, ou perçue comme une alliée, en raison de son rôle central dans la dynamique de désoccidentalisation qui s'amorce. En Europe, elle est souvent considérée avec une défiance qui rejoint parfois celle des dirigeants américains. Pour échapper à ces deux impasses, il faut appréhender la géopolitique chinoise à l'aune de transformations économiques en cours depuis la mort de Mao Zedong. Par Martine Bulard [1].
21 mai 2024 | tiré de la lettre Le Vent Se Lève (LVSL) | Illustration : LHB pour LVSL
https://lvsl.fr/le-malaise-de-la-gauche-face-a-la-republique-populaire-de-chine/
Aux yeux d'une fraction – très minoritaire – du camp progressiste, la RPC apparaît, sinon comme un phare, du moins un pôle de contestation de l'hégémonie américaine. Pour la grande majorité, c'est une toute autre vision qui prédomine, alimentée par des clichés médiatiques : nouvel empire du mal, « péril jaune », omniprésence de la main de Pékin, etc. Mais que veut exactement la Chine ? Comprendre les ressorts de sa politique étrangère implique de considérer ses ambitions à la lueur de son histoire.
L'irrésistible ascension de la Chine
Du XVIè siècle au début du XIXè, on comptait la Chine et l'Inde au nombre des puissances dominantes. Les expéditions militaires occidentales devaient changer la donne, au prix d'un dépeçage de ces pays – lequel a pris la forme d'une occupation en Inde, et d'enclaves territoriales étrangères en Chine. Si des causes internes ont également conduit au déclin subséquent de celle-ci, ce sont les facteurs exogènes que la population chinoise garde aujourd'hui à l'esprit. Ainsi, l'idée qu'aujourd'hui leur pays ne fait que reprendre sa place dans le monde demeure prégnante. Tout comme celle d'associer intimement prospérité économique et intégrité territoriale. Ces éléments permettent de comprendre pourquoi le gouvernement de la RPC est aujourd'hui soutenu par la majorité des Chinois, malgré la répression et les difficultés quotidiennes.
Peut-on s'appuyer sur la Chine, sinon pour construire un bloc alternatif aux États-Unis, du moins s'en servir comme point d'appui face à la puissance américaine ? Pour répondre, il faut revenir sur la manière dont la Chine s'est insérée dans l'ordre international actuel. Et rappeler quelques faits élémentaires : à la mort de Mao Zedong, la Chine ne possède pratiquement pas d'industrie, de capitaux et de technologie. Tout juste une main d'oeuvre qui sait lire et écrire, avec un taux d'alphabétisation qui avoisine les 60 à 75 %. Il s'agit d'un acquis remarquable si l'on garde à l'esprit qu'en Inde, à l'époque, seuls 40 à 42 % de la population maîtrise la lecture et l'écriture.
On dit parfois que Pékin menace de vendre ses dollars, mais il ne peut le faire du jour au lendemain : la valeur du billet vert diminuerait alors considérablement et paupériserait… ses détenteurs
Au sortir de la période maoïste, la Chine cherche un mode de développement, et lorgne du côté de Singapour ou du Japon – deux modèles capitalistes avec un degré variable d'autoritarisme. Elle se tourne vers l'Occident pour obtenir des investissements, mais avec une condition essentielle : elle exige des capitaux productifs, et non de simples capitaux financiers. Les Chinois deviennent ainsi rapidement en mesure d'exiger des transferts de technologie, comme ce fut par exemple le cas pour les investissements nucléaires français.
Heureuse coïncidence : cette ouverture de la Chine rencontre la vague de dérèglementation et de délocalisations qui frappe alors le « premier monde ». Pour le patronat occidental, il s'agit d'accroître ses profits par l'exploitation d'une main-d'oeuvre à bas coût et de pressurer les salaires européens et américains, contre une importation de biens chinois à prix modiques. Au fil du temps, la Chine se développe. Elle devient l'« atelier du monde », inondant la planète de produits finis. Mais elle n'en reste pas là et fabrique des biens de plus en plus sophistiqués, à « haute valeur ajoutée », comme les nomment les économistes. Au point de mettre en danger les multinationales occidentales, qui lui avaient fait la courte-échelle.
Avec cette stratégie, les dirigeants chinois ont gagné leur pari de développer leur pays, fût-ce à marche forcée, au prix d'une exploitation de la main d'oeuvre et d'un sabotage de l'environnement. Toutefois 800 millions de personnes sont sorties de la grande pauvreté, et plus personne n'y meurt aujourd'hui de faim.
Nouvelle lueur à l'Est ou « péril jaune » ?
La Chine a choisi le capitalisme – un capitalisme d'État, certes, mais un capitalisme tout de même, avec ses inégalités et ses crises cycliques. Elle n'a accouché d'aucun « modèle » alternatif. Et si elle peut faire figure d'exemple pour de nombreux pays en voie de développement pour la vitesse à laquelle elle s'est industrialisée, elle demeure fortement dépendante du reste du monde. Les États-Unis et l'Europe ne peuvent vivre sans marchandises chinoises, de même que les Chinois ont besoin des technologies occidentales.
Le degré d'interdépendance financière sino-américaine est tout aussi parlant. La Chine demeure le deuxième acheteur de la dette américaine, derrière le Japon. En janvier 2024, on comptait dans les caisses chinoises près de 800 milliards de dollars. On dit parfois que Pékin menace de les vendre mais il ne peut le faire du jour au lendemain : la valeur du billet vert baisserait alors considérablement et paupériserait… ses détenteurs. Ainsi, les Chinois financent les Américains, lesquels achètent des produits chinois, qui permettent en retour aux Chinois d'acheter de la dette américaine. Cette chaîne perverse, la RPC n'a pas réussi à la rompre, même si l'affrontement sino-américain actuel risque d'accélérer le découplage.
La Chine s'est ainsi insérée dans le système international sans barguigner, et ne souhaite nullement le remettre en cause : elle veut y avoir toute sa place, ce qui n'est pas la même chose. Retournement de situation : ce sont les États-Unis qui ne veulent plus de cet ordre international. Les Américains multiplient les mesures protectionnistes, ainsi que les subventions pour encourager les capitaux délocalisés à revenir sur leur territoire. De manière tout à fait extraordinaire, alors que pendant des années les États-Unis ont dénoncé le montant des subventions chinoises – supposément en contradiction avec les règles de la libre concurrence -, aujourd'hui ce sont eux qui, avec l'Inflation Reduction Act (IRA) financent la relocalisation de leur économie !Ils veulent y consacrer 369 milliards de dollars !
La Chine ne souhaite pas être le chef de file d'un camp. Elle n'est à la tête d'aucune alliance militaire. Elle demeure traumatisée par l'expérience soviétique, estimant que l'URSS a payé le prix de son positionnement « campiste »
Sur le plan des mesures protectionnistes, on a vu les Big Tech américaines s'allier à Donald Trump pour interdire ou taxer les produits de haute technologique venus de Chine. En plus, Washington brandit la dimension extraterritoriale du droit américain qui est une arme létale : il suffit, par exemple, qu'un produit français ait utilisé un seul composant chinois, dans une série de secteurs de haute technologie, pour que l'entreprise coupable tombe sous le coup des sanctions. Ou à l'inverse que cette société utilise un élément américain ou même un morceau de logiciel pour qu'elle ne puisse plus exporter son produit en Chine sous peine d'amende. Et l'on sait à quel point elles peuvent être sévères : BNP-Paribas a été condamnée à payer 9 milliards d'euros au Trésor américain en 2013 pour avoir commercé en dollars avec des pays sous embargo américain (et non de l'ONU), sans protestation notable des élites françaises…
Les États-Unis veulent garder leur avance technologique et bloquer les produits novateurs sur lesquels la Chine possède un avantage comparatif. Ils ont donc organisé un blocus total des semi-conducteurs de la dernière génération auquel participent Taïwan, le Japon et les Pays-Bas. Du jour au lendemain, les entreprises chinoises doivent se rabattre sur des semi-conducteurs moins performants. Dès 2019, le numéro un chinois des smartphones et de la 5G, Huawei, a vu son marché occidental s'effondrer, faute de puces performantes. Il s'est depuis requinqué au moins en Chine et dans le reste du monde, mais le coup fut rude. Si d'une façon plus générale, l'industrie chinoise est touchée par cet embargo, l'État a lancé un vaste plan de recherche-développement dans le domaine des semi-conducteurs et dans celui de l'intelligence artificielle, pour tenter de combler son retard et acquérir son indépendance. Gagnera-t-il son pari ? Trop tôt pour le dire.
Porte-avions à Formose et explosion des budgets militaires
Autre noeud des affrontements américano-chinois : Taïwan. Les États-Unis, sur cette question, agitent le chiffon rouge – ce qui ne veut pas dire que, dans ses rapports avec l'île, Pékin est blanc comme neige. Dans le Détroit de Formose, assez étroit, les médias parlent souvent des incursions d'avions et de navires chinois — réelles — mais rarement des avions militaires et porte-avions américains, et même un porte-avion français, qui y circulent régulièrement. Imagine-t-on la réaction américaine si un porte-avion chinois bordait les côtes américaines, entre la Floride et Cuba ? Ou si les Chinois installaient un système de surveillance à proximité à cet endroit, comme les Américains l'ont fait à Formose ? Ils ont même établi un contingent de forces spéciales sur la petite île taïwanaise de Kinmen (ou Quemoy) qui se situe à 4,5 kilomètres de la Chine continentale.
On ne peut que regretter l'alignement européen sur ces manoeuvres américaines. Reconnaissons au président Emmanuel Macron la justesse de sa position diplomatique lorsqu'il a rappelé la doctrine officielle de la France (qui est aussi celle de l'ONU) : il n'existe qu'une seule Chine – il est même allé plus loin, rappelant que Taiwan n'était pas une affaire française ni américaine.
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Des provocations américaines de cette nature constituent un jeu dangereux, dans une région qui compte trois puissances nucléaires : Inde, Pakistan, Chine – et presque une quatrième, la Corée du Nord. Cet accroissement des tensions conduit à une escalade sans fin des budgets militaires. Rappelons que le Japon – à la Constitution « pacifiste » depuis 1945 – est en passe de multiplier son budget de défense par deux, essentiellement pour alimenter l'industrie américaine de défense. Il est de bon ton de s'extasier devant la croissance outre-Atlantique… en oubliant de rappeler le rôle qu'y tient l'armement, lui-même alimenté par les commandes des alliés des États-Unis.
Cette dynamique d'accroissement des tensions conduit à un rapprochement entre Russie et Chine. Ces deux pays ne sont pourtant pas des alliés naturels : gardons simplement à l'esprit les conflits sino-soviétiques qui ont failli dégénérer en guerre en 1969. C'est l'agressivité américaine actuelle qui les conduit au rapprochement.
La Chine et les BRICS, au-delà des fantasmes
La Chine souhaite-t-elle construire un bloc anti-occidental ? Les BRICS sont l'objet de tous les fantasmes. La dernière réunion de ce groupe a généré des commentaires médiatiques particulièrement fournis – et hostiles. On peut le comprendre : que ce groupe informel parvienne à se structurer, et à intégrer cinq nouveaux membres – Arabie Saoudite, Iran, Émirats arabes unis, Éthiopie et Égypte – mérite que l'on s'y arrête [NDLR : l'Argentine devait rallier les BRICS, mais cet agenda est devenu lettre morte depuis l'élection de Javier Milei].
Ce nouveau bloc possède de 45 à 55% des réserves pétrolières du monde, et près de la moitié des réserves de métaux rares. Ces matières premières s'échangent en dollars mais les BRICS souhaitent dé-dollariser le monde ou en tout cas commencer à s'en émanciper.
Il faut dire que la politique de sanctions tous azimuts des États-Unis conduit plutôt à fragiliser l'empire du billet vert. Que les États-Unis aient gelé les fonds souverains de Russie et expulsé ce pays du système SWIFT – une première mondiale – ont fait paniquer de nombreuses grandes fortunes. Personne ne se sent à l'abri – et certainement pas les pays qui carburent aux pétro-dollars, comme l'Arabie Saoudite. On comprend donc l'intérêt, pour les BRICS, de la Nouvelle banque de développement impulsés par Pékin, qui permet de commercer en monnaies nationales. Pour la Russie, la possibilité d'échanger sans dollar est fondamentale.
Certes, on est encore loin d'une dédollarisation, telle que la réclamait le Brésil lors du sommet des BRICS d'août 2023. Mais ces dynamiques ne devraient pas être balayées d'un revers de la main. Rappelons simplement que les BRICS, s'ils se coalisent, ont un droit de veto au FMI. Pour l'heure, cette condition n'a bien sûr rien d'évident : elle nécessiterait qu'Inde, Chine et Arabie Saoudite s'entendent pour défier les États-Unis… Les BRICS ont-ils le pouvoir d'édifier un nouvel ordre ? Non. Les BRICS ont-ils un vrai pouvoir de bousculer certaines règles ? Oui. Ce qui les unit, c'est simplement la volonté de se faire une place au soleil dans un système international conçu au temps où ils n'étaient que des nains économiques et politiques.
La Chine ne souhaite pas être le chef de file d'un camp. Elle n'est à la tête d'aucune alliance militaire – et c'est assez rare pour être souligné. Elle ne possède qu'une seule base à l'étranger, à Djibouti. Elle demeure traumatisée par l'expérience soviétique, estimant que l'URSS a payé le prix de son positionnement « campiste » et de sa militarisation. Elle cite souvent l'Organisation de Shanghai, qui réunit la Russie, la Chine, les pays d'Asie centrale, l'Inde et le Pakistan, etc, comme le modèle de sa conception du monde. Ces pays qui ne sont pas des alliés et sont parfois en conflits plus ou moins larvés, se parlent pourtant régulièrement dans ce forum et peuvent même faire avancer des dossiers communs. De plus, Pékin s'inscrit dans un temps long. C'est ainsi qu'il faut entendre la vision « multi-civilisationnelle » évoquée par Xi Jinping – ce qui ne manque pas de sel, lorsqu'on considère ce qu'il fait de la diversité culturelle au sein de son propre pays…
La Chine ne cherche pas à remplacer les États-Unis, comme puissance dominante. Elle veut offrir un modèle alternatif suivant de nouvelles normes de relations internationales, et retrouver la place qui était la sienne avant l'ère coloniale – si possible au centre du monde…
Note :
[1] Martine Bulard est journaliste, spécialiste de la région asiatique. Cet article est issu de son intervention à la conférence « Occident : fin de l'hégémonie » co-organisée par LVSL et l'Institut la Boétie. Martine Bulard y est intervenue aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, Christophe Ventura et Didier Billion – ces deux derniers étant auteurs du livre Désoccidentalisation paru chez Agone (2023).
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Même s’il évite la guerre civile, la crise finale d’Israël s’annonce cataclysmique !
En juillet 2021, commentant les avertissements prophétiques formulés par Albert Einstein dès 1948 sur l'avenir désastreux d'Israël, nous terminions notre texte par le constat et, en même temps, la prédiction suivants : « Malheureusement, tout montre qu'Einstein a eu de nouveau raison. Avec les Britanniques étant depuis longtemps un lointain souvenir, ce sont effectivement les épigones des « organisations terroristes » de 1948 qui inéluctablement conduisent Israël -qu'ils gouvernent- vers la « catastrophe finale » ! Un Israël qui peut se montrer maintenant plus puissant et arrogant que jamais, mais qui, en même temps, est en train de traverser sa plus grande crise existentielle de son histoire, pourrissant et se désintégrant à son intérieur. Le compte à rebours a déjà commencé et l'heure de la vérité approche... » [1]
Tiré du site du CADTM.
Peut-être plus vite que nous ne l'avions prévu, tout indique en ce printemps 2024, que l'heure de la grande vérité de l'État juif n'est pas seulement proche, mais qu'elle est déjà arrivée, qu'elle est là et qu'elle se déroule sous nos yeux ! Et les pronostics ne sont pas du tout optimistes. En Israël même, les premières voix commencent à se faire entendre, exprimant des doutes sur la viabilité de l'État d'Israël. Comme, par exemple, celles des auteurs du texte au titre éloquent « A ce rythme, Israël n'atteindra pas son centième anniversaire », qui a été reproduit et discuté ces derniers jours comme aucun autre en Israël et hors d'Israël. L'une des raisons de ce choc est que ses deux auteurs, Eugene Kandel et Ron Tzu, sont tous deux des membres éminents de l'establishment gouvernemental israélien, le premier ayant dirigé pendant des années le Conseil économique national de Netanyahou ! La deuxième raison, la plus importante, est que le document estime que, à moins d'un changement de cap radical de la part d'un personnel politique radicalement différent, la crise existentielle que les Israéliens commencent à vivre conduira à la fin d'Israël, ce qui signifiera nécessairement la fin aussi du « rêve sioniste »...
Ce n'est pas un hasard si, au moment même où l'on parle tant de la « solution à deux États » et où l'État palestinien commence à être reconnu même par des pays membres de l'Union européenne, des voix s'élèvent en Israël même pour parler d'une... « solution à trois États » ! En effet, à côté de l'État palestinien de demain, elles considèrent qu'il existe déjà - de facto - non pas un, mais deux États juifs ! C'est exactement ce que dit l'ancien diplomate Alon Pinkas lorsqu'il fait les constats suivants dans un article très récent dans Haaretz : « Il y a désormais, ici, deux États – Israël et la Judée –, avec des visions opposées de ce que doit être une nation. Il y a un « éléphant dans la pièce » et ce n'est pas l'occupation, bien que celle-ci en soit la cause principale. Cet “éléphant dans la pièce” est constitué par le fait qu'Israël est progressivement mais inéluctablement divisé entre l'État d'Israël – high-tech, laïc, ouvert vers l'extérieur, imparfait mais libéral – et le royaume de Judée, une théocratie suprémaciste juive ultranationaliste antidémocratique et isolationniste. »I.
Bien sûr, Pinkas, qui appartient au premier, à cet Israël moderne et « ouvert sur l'extérieur », a tendance à l'idéaliser et évite de tirer ses conclusions jusqu'au bout. Mais d'autres le font, notamment le vétéran de la gauche israélienne antisioniste Michel Warschawski, qui répond comme suit à la question de savoir s'il entrevoit la possibilité d'une guerre civile en Israël : « J'ai souvent été interrogé sur les risques d'une guerre civile : j'ai toujours dit que ce n'était pas possible.Aujourd'hui, j'en suis beaucoup moins sûr. Et ce n'est pas lié à Gaza. Il n'y a pas simplement deux Israël sociologiques. Nous sommes en présence de deux projets de société irréconciliables. Avec à la tête du pays le gouvernement le plus faible que nous ayons jamais eu, et Netanyahou incapable de contrôler des ministres qui pour certains sont des fous furieux ».
Nous pensons que Warshawski a raison à la fois lorsqu'il n'exclut plus la possibilité d'une guerre civile en Israël et lorsqu'il affirme que cela n'a rien à voir avec Gaza et le génocide en cours des Palestiniens. Certes, le fait est que le spectre du génocide et de la guerre plane sur Israël et sa société. Mais c'est aussi un fait que la grande, voire l'écrasante majorité des citoyens israéliens, des hommes politiques et de leurs partis se montrent, aujourd'hui encore, indifférents à l'incroyable souffrance que leur propre État inflige aux Palestiniens, alors même qu'ils manifestent contre Netanyahou et se heurtent parfois violemment à sa police. À l'exception de quelques petits groupes de citoyens qui perpétuent les vieilles traditions juives humanistes et internationalistes, en déclarant leur solidarité et leur soutien au peuple palestinien, la société israélienne ne veut ni entendre ni voir l'horrible tragédie qui se déroule à quelques kilomètres de ses villes et de ses kibboutz, faisant preuve de la plus monstrueuse insensibilité face au génocide en cours commis par sa propre armée et son propre État ! Et c'est pour cela qu'il se rallie - de facto - même à ce Netanyahou par ailleurs si détesté, lorsque, par exemple, la Cour Pénale Internationale ose lancer un mandat d'arrêt contre lui, tout comme il se rallie à l'État israélien lorsque certains pays européens osent reconnaître l'État palestinien...
Shlomo Sand, dans son dernier et magnifique livre « Deux peuples, pour un État ? », attribue cette monstrueuse insensibilité et ce tout aussi monstrueux « patriotisme », entre autres, au « lavage de cerveau » auquel les citoyens d'Israël sont systématiquement et méthodiquement soumis tout au long de leur vie afin de croire fermement que c'est... la volonté de Dieu que tous les territoires occupés, de Hébron, Jéricho et Bethléem à Jérusalem, soient israéliens ! C'est donc cette relation étroite entre messianisme nationaliste et messianisme religieux -qui non seulement a existé dès l'origine dans le projet sioniste, mais constitue le pilier idéologique central de l'État israélien, surtout depuis que la référence initiale à un certain « socialisme des kibboutz » mythique a été « jetée dans les poubelles de l'histoire »-, qui nous a fait constater il y a trois mois, que « cette actuelle ferveur exterminatrice de la société israélienne ne serait pas possible si elle n'était pas le produit et l'aboutissement de la logique interne du projet constitutif de l'État hébreu, du projet sioniste ! ». [2]
C'est donc pour toutes ces raisons que nous assistons aujourd'hui à des développements qui auraient été totalement inimaginables à la naissance d'Israël. Comme, par exemple, l'alliance du gouvernement israélien avec des antisémites notoires d'extrême droite ou même avec des leaders néo-fascistes de cette Internationale Brune en gestation, tels que l'Italienne Meloni, la Française Le Pen, l'Argentin Milei, le Hongrois Orban, le Portugais Ventura et plusieurs autres d'Europe et d'Amérique du Nord et du Sud, qui se sont réunis il y a quelques jours à Madrid sous l'égide du Vox des nostalgiques du franquisme. C'est à ce rassemblement madrilène de ce ramassis fasciste, qui s'est transformé en une manifestation de soutien à Netanyahou, que le ministre israélien de la diaspora, Amichai Chikli a envoyé un message de remerciement et d'encouragement confirmant ce que nous savions depuis longtemps : que Netanyahou et l'extrême droite israélienne sont devenus le symbole et le drapeau des racistes, de l'extrême droite et des néo-fascistes du monde entier, dont la plupart continuent d'ailleurs à être des ...antisémites décomplexés !
La boucle du projet sioniste et en même temps de l'État juif d'Israël est donc en train d'être bouclé, dans une atmosphère non seulement de crise généralisée, mais aussi de décadence morale généralisée. Et ce n'est pas un hasard si son élément fondateur fondamentale, le racisme à l'égard des Palestiniens, coule aujourd'hui dans ses veines comme un poison au point de permettre aux ministres Gvir et Smotrich et à leurs amis colons et autres de parler de la nécessité d'expulser (violemment) de la terre de leur mythique Grand Israël (Eretz Israël) non seulement les Palestiniens mais même les citoyens israéliens juifs qui ne partagent pas leurs opinions et leurs choix barbares et inhumains !
Nous concluons donc comme nous avons commencé : il est désormais manifeste que le prix que paie l'Israël sioniste pour l'exhibition de son arrogance et de sa toute-puissance mesurée par les hécatombes de morts civils palestiniens à Gaza, est sa propre décadence morale et sa propre décomposition sociale et politique. Avec ou sans guerre civile, la crise finale d'Israël s'annonce cataclysmique.
Notes
[1] Voir notre article « Quand Einstein appelait « fascistes » ceux qui gouvernent aujourd'hui Israël » : https://www.pressegauche.org/Quand-Einstein-appelait-fascistes-ceux-qui-gouvernent-Israel-depuis-44-ans
[2] Voir notre article « Essayant de comprendre la dérive génocidaire de la société israélienne » : 22320
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La résistance palestinienne brouille les cartes du gouvernement israélien : Netanyahu face aux doutes de l’appareil militaire
Plus de sept mois après le déclenchement de la guerre et le début de l'offensive terrestre à Ghaza, la résistance palestinienne arrive à asséner des coups surprenants à l'armée israélienne. Mercredi dernier, une embuscade conjointe entre les éléments des brigades Al Qassam, affiliées au Hamas, et les brigades Al Qods de la faction du Djihad islamique, a fait entre 10 et 20 morts, selon des sources, parmi les troupes engagées dans des opérations dans le camp de réfugiés de Jabaliya, au nord de Rafah.
Tiré de Algeria-Watch
18 mai 2024
Par Mourad Slimani
Les porte-paroles de l'armée israélienne ont, dans un premier temps, avancé la thèse des « tirs amis » ayant résulté d'un manque de coordination à une phase de l'offensive, avant de reconnaître que les pertes ont été subies lors d'opérations conduites par les éléments du Hamas.
D'autres opérations, sur les bilans desquels les informations sont restées contradictoires, ont eu lieu depuis deux jours dans le périmètre, démontrant une fois de plus que malgré la puissance de feu criminelle et sans précédent lâchée sans discontinuation contre l'enclave palestinienne depuis plus de 220 jours, des foyers de résistance restent actifs, enlisant l'armée israélienne dans un conflit qui n'est pas prêt de connaître une issue.
La témérité de la résistance palestinienne se manifeste par des coups d'éclats non seulement dans ce nouveau front que constitue la région de Rafah, mais aussi dans certains points du nord de l'enclave de Ghaza théoriquement passés au peigne fin, les mois derniers et les semaines dernières, après avoir été complètement dévastés.
On ne sait pas si ce sont ces événements qui ont vaincu les dernières réticences du ministre israélien de la Défense à faire part publiquement des difficultés auxquelles fait face son armée sur le terrain, après sept mois de mobilisation extrême et, surtout, de l'incapacité du gouvernement à tracer un plan politique et un objectif clair à un déploiement militaire de plus en plus coûteux et de plus en plus incertain.
Ce faisant, Yoav Gallant, un des trois hommes qui composent le Cabinet de guerre, entre en confrontation directe avec Benyamin Netanyahu et sa garde rapprochée d'extrême droite, et donne un aperçu des failles qui se sont creusées au fil des déconvenues diplomatique et stratégique dans l'Exécutif aux commandes à Tel-Aviv.
« Efforts sisyphiens » à Ghaza
Le ministre de la Guerre a ainsi exprimé, dans une déclaration télévisée, son opposition au plan de contrôle militaire de Ghaza après la fin de la guerre, tel que préconisé par le Premier ministre, renouvelant sa préférence pour une autorité combinée associant des représentants de tribus arabes locales « non hostiles » et une coalition internationale dont il reste à définir les contributeurs.
Très peu élaborée, la proposition de Gallant semble plus viser une porte de sortie à l'armée du bourbier ghazaoui, d'autant que, argue-t-il, une présence sur la durée des forces israéliennes sur le territoire est synonyme de pertes supplémentaires dans les rangs et un coût social et économique que l'Etat hébreu aura du mal à assumer.
Sans le reconnaître ouvertement, il laisse entendre donc que l'objectif d'anéantir le Hamas et ses capacités militaires va rester hors de portée et qu'il faudra donc éviter de surexposer l'armée sur le terme par une occupation prolongée, ou définitive, de Ghaza. Quelques jours auparavant, un son de cloche aussi sceptique et polémique a été développé par le chef d'état major, lui-même gagné par le doute quant à l'efficacité de l'effort de guerre engagé à Ghaza sans perspectives politiques clairement déclarées sur le fameux « jour d'après » par le gouvernement.
Il aurait ainsi lâché, lors d'une entrevue avec le Premier ministre, que le gouvernement avait compromis l'armée dans des « efforts sisyphiens » et qu'il était temps de changer de fusil d'épaule. Les faits font suite à d'autres marques de défiance de l'appareil sécuritaire et militaire contestant ces dernières semaines la navigation à vue du gouvernement s'agissant de la durée prévisionnelle de la guerre, ainsi que sur ses objectifs tactique et stratégique.
Le roc de la résistance palestinienne
La réponse à cette montée au créneau est venue rapide et sans précautions de forme. Près d'une heure après les déclarations de Gallant, Benyamin Netanyahu rétorque qu'elles sont simplement « dénuées de substance » et qu'elles ne méritent donc pas d'être considérées au-delà de ce commentaire.
Le Premier ministre ajoute cependant qu'il n'est pas question d'envisager une alternative de gouvernance à Ghaza tant que le Hamas garde la moindre possibilité d'entreprendre des actions et que ladite alternative ne portera surtout pas le cachet du Fatah ni de l'Autorité palestinienne qui siège à Ramallah.
C'est la première fois depuis le début du conflit qu'une passe d'armes pareille oppose le sommet du gouvernement au département de la guerre ; le désaccord, en débordant l'obligation de confidentialité institutionnelle, atteste d'une tension qui accentue l'isolement de Netanyahu, certes, sans effets réels sur ses choix politiques pour le moment.
Encore une fois, il n'a dû compter que sur le soutien des forcenés de la coalition d'extrême droite. Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité intérieure et dirigeant du parti suprémaciste Force juive, dénonce les « visions défaitistes » du ministre de la Défense et appelle Netanyahu à le limoger sans tarder. Bezalel Smotrich, dirigeant du Parti sioniste religieux, ramassis de colons racistes et boulimiques, enjoint, lui, Yoav Gallant à démissionner immédiatement s'il ne partage pas les options du gouvernement.
Le ministre de la Défense, détenteur pourtant d'un palmarès fourni en actes et déclarations criminels contre les Palestiniens, dont l'appel à traiter les Ghazaouis « comme des animaux », au tout début de l'offensive, passe dans le contexte pour un tiède qui ne fait pas l'affaire, juste parce qu'il émet l'idée de ne pas occuper Ghaza. C'est dire la qualité du climat actuellement dans les rouages de décisions au sein de l'Etat hébreu et l'impasse dans laquelle le pousse l'héroïque résilience palestinienne.
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Que se cache-t-il derrière l’accusation d’antisémitisme lancée contre Karim Khan ?
Si toute cette colère sioniste et pro-israélienne contre la position du procureur de la CPI, Karim Khan, indique quelque chose, c'est bien son importance, qu'il n'est pas exagéré de qualifier d'historique. (Traduit de l'arabe.)
Gilbert Achcar
Professeur, SOAS, Université de Londres
Ce blog est personnel, la rédaction n'est pas à l'origine de ses contenus.
L'affaire était si évidente qu'il ne valait pas la peine de parier dessus. Il était tout à fait évident et absolument certain que la demande du procureur de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Ahmed Khan, d'émettre des mandats d'arrêt internationaux contre le premier ministre et le ministre de la « défense » israéliens conduirait l'establishment sioniste à lancer l'accusation d'antisémitisme à son encontre et à celle de la cour. Comme les chiens du savant russe Ivan Pavlov, qui ont confirmé sa célèbre étude du réflexe conditionné, Netanyahu et Gallant, ainsi que l'ensemble de l'élite du pouvoir sioniste, y compris Gantz, le chef du bloc d'opposition qui coopère actuellement avec le Likoud, le parti des deux inculpés et Lapid, le leader du principal bloc d'opposition qui refuse de les rejoindre, ont tous immédiatement et violemment condamné la position du procureur tout en la qualifiant d'« antisémite ».
C'est en effet à la quasi-unanimité que la classe politique sioniste – 106 des 120 membres de la Knesset, le parlement israélien (outre les dix membres des listes « arabes », les quatre députés du parti travailliste sont restés à l'écart du consensus sioniste en raison de leur forte hostilité à l'égard de Netanyahu) – a approuvé une déclaration condamnant le procureur et qualifiant son inculpation du gouvernement sioniste et des dirigeants du Hamas pour crimes contre l'humanité de « comparaison scandaleuse » qui constitue « un crime historique indélébile et une expression claire d'antisémitisme ». Netanyahu a vu dans sa condamnation par Karim Ahmad Khan une occasion de renforcer sa popularité en déclin en se présentant comme un symbole de l'État sioniste. Il a déclaré que « le mandat absurde et fallacieux du procureur de La Haye est dirigé non seulement contre le premier ministre et le ministre de la défense israéliens, mais contre l'État d'Israël tout entier ». Il a ensuite ajouté, s'adressant directement au procureur : « Avec quel culot osez-vous comparer les monstres du Hamas aux soldats de Tsahal, l'armée la plus morale du monde ? » La position de Netanyahu a été rejointe par Gantz, son partenaire au sein du cabinet de guerre israélien, qui a affirmé que l'armée israélienne « se bat avec l'un des codes moraux les plus stricts de l'histoire ».
Il est, bien sûr, d'un aplomb sans précédent de la part de quiconque de décrire les forces génocidaires sionistes comme « l'armée la plus morale du monde », mais cette impudence est devenue monnaie courante. Répéter cela en qualifiant d'impudente une critique des actions de l'armée sioniste, que la Cour internationale de justice a considérées comme relevant de la catégorie du génocide, porte le toupet à un paroxysme propre à Netanyahu et très difficile à égaler. Comme à son habitude, le premier ministre israélien a eu recours à ce que l'on appelle en anglais des insinuations par « sifflet à chien » en pointant indirectement la descendance de Karim Ahmed Khan d'une famille d'origine pakistanaise appartenant à la communauté musulmane Ahmadiyya. L'insinuation est apparue dans la déclaration de Netanyahu selon laquelle le « nouvel antisémitisme » – une expression souvent utilisée pour décrire l'hostilité envers l'État d'Israël lorsqu'elle est exprimée par des musulmans – « s'est déplacé des campus occidentaux vers la cour de La Haye » !
Si le Hamas avait ajouté à sa condamnation parallèle du procureur pour l'avoir mis sur le banc des accusés aux côtés du gouvernement sioniste, l'affirmation que la position de ce dernier reflétait la haine de l'islam (ou islamophobie), le monde entier se serait moqué du mouvement. Mais le Hamas ne revendique pas et ne peut pas revendiquer le monopole de la représentation des musulmans comme l'État sioniste revendique le monopole de la représentation des Juifs, avec l'approbation de la plupart des dirigeants occidentaux. Ainsi, bien que l'administration américaine se soit abstenue de qualifier la position de Karim Khan d'« antisémite », Biden n'a pas tardé à la qualifier de scandaleuse et à renouveler son engagement à « toujours se tenir aux côtés d'Israël contre les menaces à sa sécurité ». De son côté, son secrétaire d'État, Blinken, a réitéré la description de l'opération Déluge d'al-Aqsa menée par le Hamas comme « le pire massacre de Juifs depuis l'Holocauste » – une description devenue un mantra dont le but est de dépeindre l'hostilité des Palestiniens envers les Israéliens comme une hostilité envers les Juifs inspirée par « l'antisémitisme » plutôt qu'une hostilité envers une persécution sioniste féroce qui insiste pour se décrire comme juive (pour plus sur ce sujet, voir mon article « Gaza : le 7 octobre en perspective historique »).
Si toute cette colère sioniste et pro-israélienne contre la position de Karim Khan indique quelque chose, c'est bien son importance, qu'il n'est pas exagéré de qualifier d'historique. En effet, la CPI, depuis sa création jusqu'à présent, n'a traité que de plaintes contre des personnes originaires des pays du Sud mondial, du continent africain en particulier, en plus des dirigeants russes récemment inculpés en raison de l'invasion de l'Ukraine par leur armée. Il était devenu habituel de considérer cette cour, créée en 2002 au plus fort de l'hégémonie occidentale, comme l'un des outils politiques de l'Occident, au point que les familles de 34 Israéliens morts ou enlevés lors de l'opération Déluge d'al-Aqsa ont déposé une plainte contre le Hamas auprès d'elle, quelques jours après l'événement. Il est en effet très significatif que les seuls actes d'accusation émis par la CPI au sujet de l'Irak concernent l'organisation de l'État islamique et non l'armée et le gouvernement américains.
C'est donc la première fois que le tribunal inculpe deux dirigeants d'un pays considéré comme faisant partie du camp occidental, ce qui explique le ressentiment exprimé à l'égard de la position du procureur par le gouvernement américain et le gouvernement britannique, son fidèle partenaire (notamment dans l'occupation de l'Irak), ainsi que quelques autres gouvernements occidentaux. C'est pourquoi la position du procureur est très inquiétante aux yeux du gouvernement sioniste et de ses alliés les plus fidèles. Elle s'ajoute au procès intenté par l'Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de Justice pour tourner la page de l'hégémonie occidentale sur les instances judiciaires internationales, en général, et confirmer la condamnation mondiale croissante du comportement criminel de l'État sioniste à la lumière de la guerre génocidaire qu'il mène à Gaza, en particulier.
Traduction de ma tribune hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe,Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est paru le 21 mai en ligne et dans le numéro imprimé du 22 mai. Vous pouvez librement le reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.
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Israël : côté obscur de l’armée la plus morale du monde entier
À Gaza, le nombre de morts atteint 36 000 et de blessés 80 000... Depuis deux semaines, environ 900 000 Gazaouis, soumis à d'incessants bombardements et attaques israéliens, quittent Rafah et se dirigent ailleurs à Gaza, cette fois où presque tout a été démoli et où trouver eau, nourriture, et abris s'avère quasi impossible...
Ovide Bastien
Alors que la famine devient chaque jour plus évidente, Israël non seulement restreint l'aide humanitaire qui entre à Gaza, mais ferme carrément celle qui entre de l'Égypte par Rafah et permet à des colons juifs, pour une deuxième fois en quelques jours, d'attaquer et saccager impunément des camions qui transportent de l'aide humanitaire en provenance de la Jordanie...
Le 20 mai le procureur général de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, annonce qu'il fait la demande de mandats d'arrêt à l'encontre du premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou et de son ministre de la Défense Yoav Gallant pour des crimes de guerre – faim utilisée comme arme de guerre, notamment en privant les Gazaouis d'aide humanitaire, et ciblage intentionnel de civils, extermination – ainsi que de trois dirigeants du Hamas pour les atrocités commises le 7 octobre dernier – extermination, viols, prise d'otages.
Le même jour, le président Joe Biden, principal fournisseur d'armes à Israël, affirme aux étudiants qui, lors d'une cérémonie de graduation, l'accusent de complicité dans un génocide :
« Je sais que la situation vous brise le cœur, mais elle brise le mien aussi. » Et, commentant la décision de Karim Khan, il affirme, « Il n'y a pas un iota d'équivalence entre Israël et le Hamas. La décision de la CPI est choquante. Nous appuierons toujours Israël d'une main de fer. Il n'y a pas de génocide à Gaza ! »
Le 23 mai, l'Espagne, l'Irlande et la Norvège annoncent que leur pays va se joindre aux 145 autres pays qui ont déjà reconnu la Palestine comme État. Le lendemain, la Cour internationale de justice, à la suite d'une nouvelle demande provenant de l'Afrique du Sud, ordonne à Israël de mettre immédiatement fin à son offensive militaire à Rafah, à son blocage de l'aide humanitaire à Rafah, et de permettre aux agences de l'ONU d'entrer à Gaza afin de pouvoir y réaliser des enquêtes.
Peu étonnamment, Benjamin Nétanyahou réagit avec colère. Des exemples éhontés d'antisémitisme, affirme-t-il. Des pays et des juges antisémites, qui se comportent comme ceux qui ont facilité l'Holocauste ! Nous avons l'armée la plus morale dans le monde entier ! Rien ni personne ne nous empêchera de nous défendre !
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De toute évidence, Israël se trouve de plus en plus isolée sur la scène internationale. Plus ces gestes concrets la noircissent, plus elle s'affirme pure et innocente et se présente comme LA victime du monde entier, que seul le géant étatsunien protège.
Dans ce qui suit, j'aimerais illustrer à lectrices et lecteurs un côté obscur d'Israël que m'a permis de découvrir la lecture d'un livre qui apparaissait à peine quelques semaines avant l'attaque violente d'Israël par le Hamas le 7 octobre dernier, The Palestine Laboratory : How Israel Exports the Technology of Occupation around the World.
Rédigé par le journaliste juif australien Antony Loewenstein, ce livre montre comment Israël, dont la population dépasse à peine celle du Québec, est devenue, grâce à son appareil de sécurité et de technologies et tactiques sophistiquées développés pour maintenir le contrôle sur la population palestinienne, le dixième plus grand exportateur d'armes au monde ainsi qu'un leader dans l'exportation d'outils de surveillance, de répression et de contrôle. Drones, caméras de surveillance, logiciels comme Pegasus qui espionnent les cellulaires, reconnaissance faciale, systèmes de sécurité aux frontières, armes de contrôle des foules, etc., tous ces outils, affirme Loewenstein, ont été perfectionnés dans le creuset du conflit palestinien et sont désormais commercialisés et vendus aux gouvernements et aux forces de sécurité du monde entier. Que ces gouvernements bafouent systématiquement les droits de la personne, cela importe peu à Israël.
« Il existe aujourd'hui en Israël plus de trois cents multinationales et six mille start-ups qui emploient des centaines de milliers de personnes, » rappelle Loewenstein. « Les ventes sont en plein essor, les exportations de matériel de défense atteignant en 2021 un niveau record de 11,3 milliards de dollars, soit une augmentation de 55 % en deux ans. Les entreprises israéliennes de cybersécurité sont également en plein essor, avec 8,8 milliards de dollars US obtenus dans le cadre de cent transactions en 2021. La même année, les entreprises israéliennes de cybersécurité ont reçu 40 % du financement mondial dans ce secteur. »
Les exemples que donne Loewenstein sont nombreux et fort troublants. En voici quelques-uns.
Afrique du Sud
L'Afrique du Sud représente sans doute le cas le plus spectaculaire. Si Israël a été le plus grand et fidèle allié du régime d'apartheid dans ce pays, ce n'est pas seulement, rappelle Loewenstein, parce que ce dernier achetait beaucoup de ses armes. C'est aussi et surtout, insiste-t-il, en raison de la très forte communauté de pensée qui existait entre les deux. Ici, les Afrikaners se percevaient comme les civilisés, et ne voyaient chez les Noirs que barbarie, méchanceté, et terrorisme. Là, les Israéliens se perçoivent comme les civilisés, et ne voient chez les Palestiniens que barbarie, méchanceté, et terrorisme.
Il est assez révélateur que Nelson Mandela, dans son discours du 4 décembre 1997, affirmait : « Notre liberté ne saura être complète sans celle du peuple palestinien ».
Il est assez révélateur, aussi, que ce soit l'Afrique du Sud qui prenait l'initiative, décembre dernier, d'accuser Israël, auprès de la Cour internationale de justice, de génocide à Gaza.
Chili
J'étais au Chili au moment où la junte militaire renversait le gouvernement de Salvador Allende en septembre 1973. J'ai pu voir de mes yeux, au jour le jour pendant un an, la répression impitoyable – censure, torture, exécution sommaire, camps de concentration - qui s'abattait sur le peuple chilien. La dictature a duré 17 ans, a fait plus de 3 000 victimes, et a torturé plus de 40 000 Chiliens et Chiliennes. De centaines de milliers, afin de fuir la terreur, se sont réfugiés à l'étranger.
Ce n'est qu'aujourd'hui, grâce à Loewenstein, que j'apprends qu'Israël vendait des armes à la dictature. En 1976, le Congrès étatsunien décrétait un embargo sur les armes à destination du Chili. Loewenstein cite un télégramme, provenant de l'ambassade étatsunienne à Santiago le 24 avril 1980, où on reconnait qu'Israël, malgré l'embargo de son grand allié, non seulement continue à vendre des armes à la dictature, mais est même un de ses principaux fournisseurs !
L'Inde
Une communauté de pensée existe, selon Loewenstein, entre l'ethno nationalisme d'Israël et celui du régime de Narendra Modi en Inde, où les Musulmans sont perçus comme des citoyens inférieurs. À la suite d'un accord conclu en 2014 entre Israël et l'Inde, ces deux pays se sont engagés à collaborer en matière de sécurité publique et intérieure. Par la suite, plusieurs officiers, forces spéciales, pilotes et commandos indiens se sont rendus en Israël pour y suivre une formation. Entre 2015 et 2020, le principal marché d'exportation d'armes d'Israël est l'Inde, avec 43 % des ventes totales. Les drones israéliens Heron survolent le Cachemire, tout comme ils survolent les territoires occupés de la Palestine, affirme Loewenstein. Plusieurs militants israéliens des droits de l'homme, notamment Eitay Mack, ont adressé une pétition à la Cour suprême d'Israël en 2020, exigeant qu'Israël cesse de former des policiers indiens qui « aveuglent, assassinent, violent, torturent et font disparaitre des civils dans le Cachemire ».
Guatemala
Dans les années 1970s et 1980s, Israël a collaboré avec les États-Unis pour fournir un appui militaire, diplomatique et idéologique au régime génocidaire du Guatemala, affirme Loewenstein. Dans un pays où la majorité de la population est indigène, le gouvernement, poursuivant l'objectif intitulé ‘pacification des campagnes', a construit des ‘villages modèles' où les populations indigènes furent forcées de vivre. Celles-ci ont lutté contre cette répression, et environ 200 000 personnes, presque tous indigènes, ont été tuées entre 1960 et 1996.
L'un des moyens les plus efficaces utilisés par Israël pour aider le régime guatémaltèque a été l'installation d'un centre d'écoute informatique par la société privée israélienne Tadiran Israel Electronics Industries, poursuit Loewenstein. Devenu opérationnel à la fin de 1979, ce centre contenait les noms d'au moins 80 % de la population et pouvait détecter les changements dans l'utilisation de l'électricité ou de l'eau dans les maisons privées, ce qui permettait de repérer les activités antigouvernementales – par exemple, si une presse d'imprimerie était utilisée. Les médias israéliens rapportaient, précise Loewenstein, que l'objectif de ce centre était de « suivre les mouvements de la guérilla indigène dans la capitale ».
On sait que Ríos Montt, qui a géré le Guatemala de 1982 à 1983, a été condamné en 2013 à 80 ans de prison pour génocide et crimes contre l'humanité. Or, lorsqu'il a pris le pouvoir par un coup d'État le 23 mars 1982, les médias israéliens ont rapporté que des conseillers militaires israéliens avaient participé à ce coup. Et Montt a lui-même déclaré à un journaliste d'ABC, souligne Loewenstein, que si le coup d'État avait été un succès éclatant, c'est « parce que beaucoup de nos soldats avaient été formés par les Israéliens ».
La collaboration d'Israël avec Montt ne se limitait pas, cependant, à n'offrir que conseils et formation à ses militaires, poursuit Loewenstein. Le 6 décembre 1982, Montt commettait, dans le petit village indigène de Dos Erres, un des massacres les plus horribles et notoires de son règne. Environ trois cents personnes furent massacrées avec une brutalité choquante – crânes fracassés à coups de masse et corps jetés dans un puits.
« Toutes les preuves balistiques retrouvées correspondaient à des fragments de balles provenant d'armes à feu et de cosses de fusils Galil, fabriqués en Israël, » déclarait en 1999, la Commission vérité des Nations unies, après s'être rendue sur place pour exhumer les cadavres.
Colombie
Israël et les États-Unis ont formé et armé des escadrons de la mort en Colombie jusque dans les années 2000, affirme Loewenstein. « Les tristement célèbres fusils Galil de fabrication israélienne, autrefois utilisés dans le génocide guatémaltèque, se sont retrouvés chez des barons de la drogue colombiens à la fin des années 1980. Fabriquées par Israel Military Industries, rachetées par Elbit Systems en 2018, ces armes faisaient partie d'une présence israélienne beaucoup plus importante en Colombie, » poursuit-il. L'ancien trafiquant de drogue Carlos Castaño, qui dirigeait une force paramilitaire d'extrême droite, explique dans son autobiographie rédigée par un écrivain fantôme : « J'ai appris une quantité infinie de choses en Israël [dans les années 1980], et c'est à ce pays que je dois une partie de mon identité, de mes réalisations humaines et militaires. J'ai copié le concept des forces paramilitaires sur les Israéliens ».
L'ex-président colombien, Juan Manuel Santos a fait l'éloge de la société israélienne qui avait formé ses militaires, poursuit Loewenstein. Dans une émission de télévision israélienne, il déclarait : « On nous a même accusé d'être les Israélites de l'Amérique latine, ce qui me rend personnellement très fier. » L'émission mentionnait le raid colombien de 2008 en Équateur et l'assassinat du commandant en second des FARC, Paul Reyes.
Il est peu étonnant que le président progressiste de la Colombie, Gustavo Petro, soit un des critiques les plus virulents des actions génocidaires d'Israël à Gaza depuis le 7 octobre dernier. Le 1 mai 2024, il annonçait que son pays coupait tout lien diplomatique avec Israël.
La frontière entre les États-Unis et le Mexique
Les entreprises israéliennes de sécurité et de surveillance jouent un rôle important dans la protection de la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Leur activité en Palestine s'avère, à cet égard, un outil précieux de promotion et commercialisation, affirme Loewenstein. La sécurisation de la frontière de 3 000 kilomètres bénéficie d'un grand soutien de la Maison Blanche, peu importe que celle-ci soit contrôlée par un Démocrate ou un Républicain. Et pour militariser cette frontière, on se sert fondamentalement de la technologie israélienne. L'objectif est de combiner la technologie de surveillance, l'infrastructure frontalière, les unités tactiques et le système de tours intégrées pour empêcher et dissuader les migrants d'entrer dans le pays et de traverser le désert mortel.
C'est l'objectif déclaré. Cependant, une telle militarisation de la frontière ne peut qu'aboutir à des morts, et en grand nombre, affirme Loewenstein. En constitue une preuve éloquente le fait que, depuis les années 1990, on ait retrouvé sept mille cadavres à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
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Les Palestiniens dénoncent un “massacre” à Rafah
L'Autorité palestinienne a accusé Israël d'avoir perpétré “un massacre” dimanche, en frappant un centre pour personnes déplacées à Rafah. L'attaque, qui a fait au moins 35 morts selon les autorités de Gaza, a été confirmée par l'armée israélienne, qui assure avoir visé “un quartier général du Hamas”.
Tiré de Courrier international. Légende de la photo : Un incendie fait rage dans un centre pour personnes déplacées à Rafah, dans la Bande de Gaza, après une frappe israélienne, le 26 mai 2024. Photo Reuters TV / Reuters.
La présidence palestinienne a accusé Israël d'avoir ciblé “délibérément” un centre pour personnes déplacées, géré par l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) au nord-ouest de Rafah, rapporte Middle East Eye.
“Cet atroce massacre perpétré par les forces d'occupation israéliennes est un défi à toutes les résolutions internationales”, a tonné l'Autorité palestinienne, trois jours après une décision de la Cour internationale de justice (CIJ) ordonnant à Israël de suspendre immédiatement ses opérations militaires à Rafah.
Sami Abu Zuhri, un haut responsable du Hamas, a lui aussi “qualifié l'attaque de Rafah de massacre, tenant les États-Unis pour responsables, compte tenu de leur aide militaire et financière à Israël”, ajoute Middle East Eye. Selon les autorités de Gaza, aux mains du Hamas, l'attaque aurait fait au moins 35 morts, dont une majorité de femmes et d'enfants.
“Des vidéos partagées sur les réseaux sociaux montrent un énorme incendie sur le site, alors que les ambulanciers et les pompiers semblent avoir du mal à gérer la situation”, écrit CNN. “La zone ciblée comprenait un grand conteneur utilisé comme abri par des dizaines de familles, entouré de centaines de tentes”, ajoute la chaîne américaine.
Deux hauts responsables du Hamas tués
Selon Al-Jazeera, des dizaines de milliers de Palestiniens ont décidé d'installer leurs tentes dans cette zonne de Rafah, car le fait d'être “à côté d'un espace logistique de l'UNRWA” leur paraissait “plus sûr”. La chaîne qatarie précise que le feu s'est propagé à tout le secteur car “de nombreuses tentes sont en plastique et en tissu”.
“L'armée israélienne a confirmé l'attaque” mais a indiqué “avoir visé un quartier général du Hamas, où se tenait une réunion de haut niveau” du groupe armé, rapporte La Stampa. La décision de la CIJ publiée vendredi “semble donc avoir été inutile”, déplore le titre italien.
Le porte-parole de Tsahal a précisé que “deux hauts responsables du Hamas” avaient été tués lors de l'opération : “Yassin Rabia, responsable des opérations du Hamas en Cisjordanie, et Khaled Nagar, autre responsable du Hamas en Cisjordanie”, relève Ha'Aretz.
L'armée israélienne a également soutenu que les frappes avaient été menées “contre des cibles légitimes au regard du droit international, grâce à l'utilisation de munitions précises et sur la base de renseignements précis indiquant l'utilisation de la zone par le Hamas”. Elle a aussi concédé “avoir connaissance d'informations” selon lesquelles “un certain nombre d'individus non impliqués [avaient] été touchés” dans l'attaque et que “l'incident [était] en cours d'examen”.
“Isolement grandissant d'Israël”
Le New York Times souligne que les frappes israéliennes ont eu lieu “quelques heures après que le Hamas eut tiré plusieurs roquettes vers le centre d'Israël, déclenchant les sirènes d'alerte à Tel-Aviv pour la première fois depuis des mois”.
“Le Hamas se sent renforcé par l'isolement grandissant d'Israël et la pression internationale croissante pour que cesse l'offensive” sur Gaza, “malgré l'absence d'accord sur les otages”, analyse El Mundo. Un avis partagé par la BBC, pour qui “ce barrage de roquettes met en évidence la menace que le Hamas représente toujours pour la population d'Israël, même si aucun blessé n'a été signalé”.
La radiotélévision britannique remarque en outre que les événements de dimanche ont lieu “avant de nouvelles négociations de cessez-le-feu entre Israël et le Hamas, qui devraient reprendre la semaine prochaine”, sous l'égide des États-Unis, de l'Égypte et du Qatar.
Mais peu avant une réunion du cabinet de guerre dimanche soir à Tel-Aviv, le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a assuré qu'il “[s'opposait] fermement” à la fin de la guerre dans les conditions actuelles.
Courrier international
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