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Peine de mort en Iran : le régime craint le rôle pionnier des femmes
IRAN / ROJHILAT – La militante kurde d'Iran, Çîmen Ciwanrudî a déclaré que des menaces de mort directes sont proférées contre les femmes en Iran et qu'il est important à cet égard d'annoncer les noms des femmes détenues, de documenter les violations en prison, de mener des campagnes médiatiques et de s'adresser aux institutions internationales.
Les politiques oppressives du régime à l'encontre des femmes en Iran s'aggravent chaque jour. La prison d'Evin, située à Téhéran, est connue pour être l'une des prisons où les femmes qui résistent au régime sont le plus emprisonnées et risquent d'être exécutées. Des organisations internationales de défense des droits humains ont annoncé que la prison d'Evin détenait environ 70 prisonnières politiques, dont certaines risquent d'être exécutées. Des dizaines de femmes y sont détenues sous une forte oppression en raison de leur identité politique et de leur combat. Parmi elles figurent les femmes politiques kurdes Pakhshan Azizi et Warisha Moradi, menacées d'exécution.
Chimen Ciwanrudi, membre du Comité central de l'Association des militants politiques et des personnes en détresse en Iran, a déclaré que le régime tente d'intimider la société en menaçant les femmes de la peine de mort et qu'il a peur du pouvoir croissant des femmes.
Çîmen Ciwanrudî a déclaré que non seulement l'emprisonnement et la torture, mais aussi la menace directe d'exécution sont désormais appliqués, ajoutant : « Cette méthode vise à envoyer un message clair au public. Les femmes sont arrêtées dès qu'elles franchissent les limites fixées par l'État, sont soumises à de lourdes sanctions, et la peine de mort vise à les réduire au silence. Cette menace ne vise pas seulement à punir individuellement ; elle vise également à limiter les libertés des femmes au niveau sociétal, à affaiblir leur rôle de dirigeantes sociales et politiques et à créer un effet démoralisant sur la société dans son ensemble. »
Ciwanrudî, soulignant que les quatre femmes menacées d'exécution sont des militantes kurdes, a souligné que le régime iranien a historiquement combiné deux lignes d'oppression fondamentales. Ciwanrudî a déclaré : « D'une part, il vise à confiner strictement les femmes à des rôles sociaux patriarcaux et à limiter, opprimer et contrôler leur leadership dans la vie sociale, politique et culturelle dans tous les domaines. D'autre part, des politiques discriminatoires, d'exclusion et de marginalisation sont mises en œuvre contre tous les groupes minoritaires, en particulier les Kurdes, restreignant systématiquement leurs droits et leurs libertés. Le ciblage spécifique des militantes kurdes aujourd'hui représente l'intersection de ces deux lignes d'oppression et de répression, révélant clairement qu'une politique systématique d'oppression et d'intimidation est mise en œuvre, fondée à la fois sur leur genre et leur identité ethnique. »
« Le régime recourt désormais à la violence pure et simple. »
Çîmen Ciwanrudî a déclaré que le régime avait tenté par le passé de contrôler les femmes principalement par le biais de restrictions « juridiques », précisant que le port obligatoire du foulard et l'interdiction de certaines professions en étaient des exemples. Cependant, elle a affirmé que le leadership croissant des femmes dans les mouvements sociaux, notamment après le meurtre de Jîna Mahsa Amînî, avait poussé le régime à recourir à des méthodes plus dures. « Le régime recourt désormais à la violence flagrante. La menace d'exécution contre les femmes démontre que les mécanismes doux se sont complètement effondrés et ont été remplacés par des formes de punition politiques et dramatiques », déclaré Çîmen Ciwanrudî.
« Les femmes ne sont pas seulement des participantes mais aussi des pionnières du mouvement ‘Jin, Jiyan, Azadî' »
Çîmen Ciwanrudi a déclaré que les femmes étaient non seulement des participantes, mais aussi des dirigeantes du mouvement « Jin, Jiyan, Azadî », et que des personnalités comme Pakhshan Azizi et Varisheh (Warisha) Moradi étaient des symboles de ce leadership. Çîmen Ciwanrudi a déclaré : « La grave répression dont elles sont victimes n'est pas une simple attaque individuelle ; c'est une tentative de briser le leadership social des femmes et de détruire les symboles de la lutte pour la liberté dans la société. » Soulignant que la menace de peine de mort contre les militantes n'était pas une simple punition personnelle, Çîmen Ciwanrudi a déclaré qu'il s'agissait d'une manœuvre politique calculée visant à intimider la société dans son ensemble. « Ces menaces témoignent également clairement de la crainte du régime envers le pouvoir que les femmes ont acquis dans les sphères sociales et politiques et l'unité qu'elles ont créée au sein de la population », a ajouté Çîmen Ciwanrudi.
« La lutte unie est une nécessité stratégique »
Çîmen Ciwanrudî a déclaré que si la solidarité se développe aujourd'hui davantage symboliquement et par le biais des médias, l'unité organisationnelle totale n'a pas encore été atteinte entre les femmes du Kurdistan et les mouvements de femmes des autres régions d'Iran. Malgré cela, Çîmen Ciwanrudî a souligné que des femmes comme Pexşan, Werîşe, Şerife et Nergîs représentent un féminisme de résistance radical, affirmant : « La foi en la lutte unie des femmes est claire. Développer cette conviction aux niveaux stratégique et organisationnel est la tâche la plus fondamentale pour l'avenir. Par conséquent, la lutte unie est une nécessité stratégique dès maintenant. »
Ciwanrudi a noté que malgré la grave oppression dont sont victimes les femmes en prison, diverses formes de solidarité se sont développées. Il a souligné l'importance de rendre publics les noms des femmes détenues, de documenter les violations en prison, de mener des campagnes médiatiques en ligne et de faire appel aux institutions internationales. Il a également insisté sur la nécessité d'apporter un soutien juridique et psychologique aux familles, de protéger les avocats et de développer des campagnes conjointes avec les mouvements féministes internationaux. (Agence Mezopotamya)
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Rapport du Haut Conseil à l’Égalité : Le viol, un crime massif et impuni
Rapport du Haut Conseil à l'Égalité : le viol, un crime massif et impuni – Osez le Féminisme alerte sur l'urgence d'une réponse politique et judiciaire à la hauteur
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/27/rapport-du-haut-conseil-a-legalite-le-viol-un-crime-massif-et-impuni/?jetpack_skip_subscription_popup
Le Haut Conseil à l'Égalité (HCE) publie aujourd'hui un rapport accablant sur le viol en France. Ses chiffres confirment l'analyse portée de longue date par le mouvement féministe : malgré l'explosion des plaintes depuis #MeToo, la justice française abandonne les victimes et laisse la majorité des violeurs impunis. L'association Osez le Féminisme (OLF) salue ce travail et appelle à l'adoption rapide d'une loi intégrale contre les violences sexuelles et sexistes.
Un crime sexiste, massivement commis par des hommes
Les données du HCE sont sans appel :
* En une seule année, 153 000 personnes majeures ont été victimes de viol et 217 000 d'agression sexuelle
* 93% des victimes majeures de viol sont des femmes, 84% des victimes mineures sont des filles.
* 97% des mis en cause pour viol sont des hommes ou des garçons.
Ces violences, nourries par une culture du viol persistante, traduisent une domination masculine systémique, qui ne cesse d'inverser la culpabilité : 21% des français·es (et 30% des 18-24 ans) pensent que les femmes « peuvent prendre du plaisir à être forcées ».
Un crime largement impuni
En 2023, 19 155 plaintes pour viol ont été enregistrées, soit à peine 12,5% des victimes déclarées.
* Seules 2 465 affaires ont été renvoyées devant une juridiction.
* Au final, 636 condamnations en Cour d'assises ont été prononcées, soit 0,4% des victimes déclarées et seulement 3,3% des plaintes déposées.
« La France tolère que le viol reste un crime sans conséquence. », dénonce Céline Piques, porte-parole d'Osez le Féminisme et rapportrice du rapport du Haut Conseil à l'Egalité sur le viol « L'embolie judiciaire est totale dès qu'il s'agit des violences sexistes. L'impunité est un choix politique. »
La vague #MeToo se heurte à l'inertie judiciaire
Depuis 2016, les plaintes explosent :
* +200% pour viols sur majeur·es (7 169 en 2016, 22 352 en 2024),
* +100% pour agressions sexuelles sur majeur·es (8 401 en 2016, 17 486 en 2024).
Mais les condamnations n'ont progressé que de 30% (de 1 017 à 1 300). Résultat, le taux de condamnation a été divisé par deux en moins de dix ans :
* En 2016, 1 plainte sur 15 aboutissait à une condamnation.
* En 2022, 1 plainte sur 30 seulement aboutissait à une condamnation.
Un système judiciaire sous-dimensionné pour un crime de masse
Même avec ces faibles taux, les viols représentent déjà 62% des crimes condamnés en 2023, bien plus que les homicides (25%) ou le terrorisme (0,7%).
Si toutes les plaintes allaient jusqu'au procès, il faudrait multiplier par dix le nombre de procès criminels en France.
Des condamnations de la France par la CEDH
En avril et septembre 2025, la Cour européenne des droits de l'homme a condamné à quatre reprises la France pour revictimisation judiciaire : interrogatoires fondés sur la culture du viol, refus de caractériser la contrainte, délais excessifs, qualifiant ces pratiques de « traitements inhumains et dégradants », de « discrimination » et de non « respect à la vie privée ».
Osez le Féminisme appelle à un sursaut politique : La condamnation par la CEDH de la France nous y oblige. Le Haut Conseil à l'Egalité le demande instamment et propose 61 recommandations pour changer de paradigme et mettre fin à l'impunité.
Pour Osez le Féminisme, l'impunité actuelle n'est pas une fatalité. Avec plus de 120 associations membres de la Coalition féministe pour une loi intégrale, nous appelons le gouvernement à :
* Adopter rapidement un projet de loi cadre intégrale, s'appuyant sur les 140 mesures déjà proposées, sans attendre que d'autres scandales ou condamnations internationales imposent un changement.
* Allouer dans le budget 2026-2027 les financements nécessaires tels que demandés : au moins les 2,6 milliards pour les violences sexistes et sexuelles, avec une part significative pour les violences sexuelles.
* Impliquer la société civile, les associations, les victimes elles-mêmes dans la construction et le suivi de la loi : ce sont elles qui vivent le parcours, elles connaissent les freins, elles doivent avoir une place dans l'évaluation.
* Renforcer les moyens de la justice : Cours d'assises, formation obligatoire des magistrats et magistrates, spécialisation des parquets.
* Garantir l'accompagnement des victimes : aide juridictionnelle automatique, déploiement de 300 structures pluridisciplinaires type Maisons des femmes, renforcement des UMJ et des centres de psychotraumatologie.
« Les femmes portent plainte. L'État doit répondre. Nous exigeons une loi intégrale contre les violences sexuelles, à la hauteur de l'urgence. » – Céline Piques, porte-parole d'Osez le Féminisme et rapportrice du rapport du Haut Conseil à l'Egalité.
https://osezlefeminisme.fr/rapport-du-haut-conseil-a-legalite-le-viol-un-crime-massif-et-impuni/
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Madagascar : la volonté d’une rupture radicale
Alors que les pressions internationales se multiplient pour exiger le rétablissement de l'ordre constitutionnel, les jeunes de la Gen Z et les salariés esquissent ce que pourrait être le Madagascar de demain.
Un nouveau pouvoir s'est installé à Madagascar en la personne du colonel Michel Randrianirina, dirigeant du CAPSAT (Corps d'Armée des Personnels et des Services Administratifs et Techniques), en charge de la logistique de l'armée. Cette unité, au terme de deux semaines de luttes exemplaires de la jeunesse malgache baptisée Gen Z, s'était rangée du côté des manifestants.
Pression et menace
Cette prise de pouvoir a été aussitôt dénoncée par Andry Rajoelina, désormais ancien président, considérant qu'il s'agit d'un coup d'État. Rappelons que lui-même était arrivé au pouvoir en 2009 dans des conditions similaires, il déclarait alors : « Le pouvoir appartient à la population, c'est la population qui donne le pouvoir et qui reprend le pouvoir. »
Le « respect de l'ordre constitutionnel » est désormais entonné par tous les tenants de l'ordre établi. Macron n'est pas en reste : il met en garde contre les interférences étrangères dans la Grande Île, lui qui a organisé l'exfiltration de Rajoelina pour le soustraire à une éventuelle comparution devant la justice de son pays.
L'Union africaine (UA) tient un discours identique sur le respect de la Constitution. Elle offre à Rajoelina des marges de manœuvre en ouvrant la voie à une pression économique sur les nouvelles autorités du pays. La menace plane d'une suspension de l'aide, estimée à environ 700 millions de dollars par an, tant que l'ordre constitutionnel ne serait pas rétabli. Une UA qui passe pourtant son temps à entériner les mascarades électorales qui se déroulent sur le continent.
Construire l'après
Autre défi de taille : le risque d'une confiscation de la révolution. Lors du rassemblement sur la place du 13‑Mai à Antananarivo, la capitale, organisé pour rendre hommage aux victimes de la répression et fêter la victoire, les officiers de l'armée, les politiciens et les prêtres ont tenté, en vain, de reléguer les jeunes à l'arrière‑plan.
Cependant, la volonté largement partagée d'une rupture radicale avec l'ancien ordre politique reste vivace. Déjà, un « Manifeste citoyen pour une nouvelle gouvernance équilibrée à Madagascar » a vu le jour, et des réunions sont prévues pour discuter « d'un changement de système ».
Cette effervescence s'observe également du côté des travailleurs. A la compagnie aérienne Madagascar Airlines, par exemple, le syndicat a lancé un ultimatum exigeant le départ du directeur général, un ancien cadre d'Air France et de tous les consultants étrangers. En cas de refus, le syndicat appelle à ne plus obéir aux ordres de la direction et à constituer une instance collégiale chargée de la gestion de la compagnie.
Si la situation reste difficile, les jeunes et les travailleurs, conscients des expériences du passé, notamment celle de 2009, s'efforcent de construire collectivement un Madagascar nouveau.
Paul Martial
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Madagascar, la divine surprise d’une fraternisation des militaires avec la « génération Z »
Depuis le début de la crise malgache, les militaires, les gendarmes et les policiers s'étaient rangés aux cotés du président Rajoelina. Les hommes du CAPSAT, chargés notamment des munitions, se sont déclarés les premiers en faveur des manifestants en provoquant un tournant décisif au sein de la majorité des forces sécuritaires qui devrait aboutir à la fin du régime. Le malheureux général nommé tout récemment dans la précipitation au poste de Premier ministre pour souder l'armée autour du pouvoir a pris la fuite en avion privé pour débarquer à l'Ile Maurice après avoir vu se refuser l'accès au terridoire de la Réunion.
Par la rédaction de Mondafrique -
13 octobre 2025
Un article de Michel Galy
Les militaires des services administratifs et techniques (CAPSAT)
MICHAËL RANDRIANIRINA, patron du CAPSAT
Les événements se sont accélérés ce samedi 11 octobre à Madagascar. Après l'insurrection soudaine de la « génération Z » il y a 15 jours et sa répression brutale (24 morts selon les Nations unies), le président Andry Rajoelina s'est rapproché de l'armée en nommant le 6 octobre un proche, le général Zafisambo comme nouveau premier ministre.
Comme dans un remake de prises de pouvoir récurrentes à Madagascar, les militaires du Capsat (corps d'armée des personnels et des services administratifs et techniques, contrôlant notamment les munitions ) se sont insurgés samedi dans une vidéo choc diffusée sur les réseaux sociaux contre la répression, et ont invité les autres armes à se rallier.
On a lors assisté en fin d'après midi à des scènes de liesse et de fraternisation avec les civils, tandis que les blindés du Capsat fonçaient avec la foule vers le centre ville , notamment vers Ambotsatova, devenu l'épicentre de la contestation politique.
Le gouvernement intérimaire et les responsables politiques, dont le Premier ministre qui a fui à l'Ile Maurice, sont aux abonnés absent, et le président Rajoalina aurait quitté la capitale , peut-être en direction de Majunga où des activités aériennes ont été observées, en vue d'une éventuelle exfiltration. Selon une autre version de dimanche , le président Rajoelina serait encore dans un lieu sécurisé de la capitale en espérant reprendre les commandes.
La culture du coup d'État
L' ironie de la situation ,encore floue et instable, est que Rajoelina, ancien DJ et maire de la capitale est arrivé au pouvoir par une insurrection similaire en 2009 , renversant son rival, le président Ravalomnana.
S'appuyant sur un clan et des hommes d'affaires aussi puissants que contestés, tel le milliardaire « Mamy » Ravatomanga, Rajoelina s'est maintenu au pouvoir à coup d'élections truquées et de distribution de prébendes. Malgré l‘acquisition discrète de la nationalité française en 2014 ( ce qui légalement le rendit inéligible), Andry Rajoelina est tenu en piètre estime par la diplomatie française, ce que vient de révéler Mondafrique dns une note confidentielle.
Les images de la vidéo des officiers du Capsat à Antananrivo en rappellent d'autres. Il ne s'agit pas pourtant pas d'un putsch devenu classique comme dans les trois pays du Sahel, mais d'un processus en cours rappelant la victoire récente de la « Génération Z « au Népal en empruntant aussi des formes typiquement malgaches de la contestation et de la chute des régimes successifs.
Révolutions populaires et directoires militaires.
Depuis 1972, Madagascar, un des pays les plus pauvres de la planète, connaît des crises successives , marquées par des pillages et des violences sporadiques, une corruption rampante, et l'exclusion constante des plus déshérités, notamment en Imerina, sur les Hautes terres, les descendants d' « Andevo » (anciens esclaves d'une société encore castée), sujet tabou s'il en est.
Effectivement la révolution populaire de 1972 renversa un pouvoir très inféodé à Paris , si ce n'est ouvertement néo colonial, de Philibert Tsitsiranana, premier président malgache après l'indépendance formelle de 1960.
Sa chute, en 1972 entraîna paradoxalement la prise de pouvoir par un directoire militaire, du général Ramanantsoa au colonel Ratsimandrava dont la très brève présidence( six jours) s'acheva par son assassinat en février 1975.
Du très long règne chaotique du capitaine de frégate – puis amiral Didier Ratsiraka(1975 1993 puis 1997 2002), de la prise de pouvoir de Marc Ravalomanana ( 2002 2009) à celle du jeune putschiste Andry Rajoelina en 2009, on retiendra le véritable tabou pour la culture malgache des assassinats d'opposants, qui provoquèrent irrémédiablement leur chute. Les 24 victimes civils de la récente insurrection, et hier le premier soldat du Capsat tombé pour défendre la population devraient marquer la fin plus ou moins proche du régime Rajoelina.
Partie d'une révolte du petit peuple à propos des coupures de l'eau et de l'électricité, le mouvement s'est radicalisé, comme ailleurs , par l'activité de très jeunes militants de la « Gen Z 261 » sur le serveur Discord- avant de passer dans le réel des manifestations des rues et de l'interposition de l'armée.
Il y a un modèle ancien des mouvements cycliques des « rotaka » (émeutes violentes ) à Madagascar, marquée par des pillages de commerces , notamment de la minorité karane, d'incendies et d'anomie -où les déshérités se revanchent par la violence. Rien de tel dans le « modèle népalais » et asiatique, où l'armée désignerait un civil de consensus pour une brève transition avant des élections libres. Personne ne peut dire encore quel modèle politique va l'emporter.
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Maroc : la jeunesse se soulève
Depuis fin septembre 2025, le Maroc connait une vague de mobilisations sans précédent portée par des jeunes. Ce mouvement, dénommé GenZ 212, s'inscrit dans une tendance mondiale : au Népal, à Madagascar dont le président vient de fuir le pays, en Serbie, avec la Palestine, partout dans le monde des jeunes se lèvent pour dénoncer l'oppression, les inégalités, la corruption, et le manque d'action des États. Le Maroc ne fait plus exception.
Tiré du Journal des alternatives.
Un cri né d'un drame
Au cours des deux derniers mois, plusieurs femmes ont perdu la vie après des césariennes à l'hôpital public Hassan II d'Agadir. Pour beaucoup, ces drames ne sont plus vus comme des cas isolés, mais comme le signe d'un système de santé à bout de souffle.
Depuis des années, la population marocaine dénonce les failles du système de santé et la dégradation des services publics. Les écoles manquent de moyens, les soins sont souvent inaccessibles et les jeunes peinent à trouver un emploi stable. Le taux de chômage chez les 15 à 24 ans dépasse les 35 %, un chiffre qui alimente la frustration et la perte d'espoir.
À cela s'ajoute un sentiment d'injustice. Beaucoup reprochent à l'État de mettre l'accent sur les grands chantiers visibles, comme les routes, les stades et les projets liés à la Coupe du monde 2030, alors que la santé et l'éducation restent délaissées. Ainsi, derrière les images de modernité, la vie quotidienne de millions de jeunes reste difficile.
GenZ 212 : « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades »
GenZ 212 est un collectif jeune, informel, sans tête unique clairement identifiée. Le mouvement s'est répandu très vite grâce aux réseaux sociaux : Discord, TikTok, Instagram.
Les manifestations viennent de partout au Maroc, des grandes villes comme Casablanca et Rabat, mais aussi de villes plus petites, rurales ou éloignées. Elles sont composées de différents milieux : étudiant, du monde du travail, mais aussi des cadres et de jeunes en situation de chômage.
Dans un manifeste publié en ligne, le mouvement GenZ 212 a énoncé plusieurs revendications précises. Les jeunes demandent avant tout un accès égal à une santé publique de qualité, partout au Maroc et sans discrimination. Le manifeste réclame aussi une éducation publique plus performante et véritablement accessible, avec de meilleures conditions pour les élèves comme pour le personnel enseignant.
L'emploi figure également parmi leurs priorités : ils veulent plus d'opportunités, de formations et de soutien, surtout pour celles et ceux qui vivent dans les zones rurales. À cela s'ajoute une exigence de justice sociale et de transparence dans la gestion publique, ainsi qu'une lutte réelle contre la corruption. Enfin, les manifestants et manifestantes appellent au respect des libertés publiques, notamment la liberté d'expression et le droit de manifester pacifiquement. Leur mot d'ordre résume bien l'esprit du mouvement : « Nous voulons des hôpitaux, pas des stades ».
Déroulement des manifestations : mobilisation, tensions et arrestations
Les manifestations ont débuté le 27 septembre dans plusieurs villes du pays, notamment à Rabat, Casablanca, Agadir, Marrakech et Tanger.
À l'origine, le mouvement GENZ 212, s'inscrivait dans une démarche résolument pacifique. Les rassemblements se tenaient en journée, dans les lieux publics, avec des revendications claires et légitimes. Ces jeunes manifestaient avant tout leur désir de changement dans le respect et la non-violence.
Cependant, au fil des soirées, la tension est montée dans certaines villes, et la réponse des autorités s'est durcie. Des interventions policières ont été signalées, accompagnées d'arrestations arbitraires, d'actes de répression et d'un usage disproportionné de la force. Face à ces pressions, quelques débordements ont eu lieu, mais ils restent marginaux et ne sauraient masquer l'esprit initial du mouvement, fondé sur la justice et la détermination citoyenne.
Selon les chiffres officiels, les autorités ont procédé à 409 arrestations, et 286 personnes ont été gravement blessées. Plusieurs jeunes sont aujourd'hui poursuivis en justice : à Salé, certains ont été condamnés à des peines allant de 15 à 20 ans de prison pour des actes qualifiés de vandalismes, à Agadir, un jeune homme a écopé de quatre ans de prison et d'une lourde amende pour « incitation via les réseaux sociaux ».
Entre attentes sociales et réponses politiques limitées
Le gouvernement est resté longtemps silencieux, malgré l'ampleur croissante des manifestations. Lors de son discours d'ouverture du Parlement, le roi Mohammed VI a rappelé l'importance des prochaines élections et le rôle central que devra y jouer la jeunesse. Un message perçu comme une invitation au renouvèlement politique, tandis que beaucoup regrettent l'absence de réponses concrètes du gouvernement aux attentes de réformes sociales et économiques.
GenZ 212 rappelle que beaucoup de jeunes ressentent un sentiment d'abandon. Ils estiment que les politiques publiques n'écoutent pas leurs besoins réels. Ils veulent un État plus proche, qui soit là pour les soins, pour l'école, et pour l'équité. Ce sont des revendications de dignité.
Le mouvement montre combien les nouvelles générations peuvent s'organiser en ligne, avec rapidité, sans structure hiérarchique visible. Leur capacité à se mobiliser de manière autonome traduit une conscience citoyenne en pleine affirmation, une énergie collective dont le pays semblait avoir besoin pour se battre pour ses droits.
Une génération consciente de ses droits
Le mouvement GenZ 212 n'est pas qu'un simple éclat de colère. Il exprime un besoin urgent de justice sociale, de rééquilibrage des priorités nationales, et de soin aux plus vulnérables. Il rappelle que les promesses politiques doivent se concrétiser. Le Maroc traverse une période décisive. Le gouvernement a devant lui une possibilité : répondre aux attentes, et restaurer la confiance. Ou au contraire, laisser la frustration grandir, avec toutes les conséquences que cela pourrait entrainer.
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Gaza. Les États arabes et musulmans face au plan Trump
Si elle permet l'arrêt des massacres, la sortie de guerre proposée par le président étatsunien n'augure rien de bon pour le peuple palestinien à Gaza et en Cisjordanie. Elle ne met pas un terme à la politique aventuriste d'Israël dans la région. Une réalité qui ne pousse pas pour autant les États de la région à revoir leur manière de traiter avec Donald Trump.
Tiré d'Orient XXI.
Commençons par dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas : le plan Trump, du nom du président étatsunien, ne vise pas à instaurer une paix durable dans la région. Il ne vise pas non plus à reconstruire Gaza, ni à servir les intérêts de sa population, ni à créer un État palestinien, ni à accorder aux Palestiniens, détenteurs légitimes de cette terre, les droits d'une citoyenneté pleine au sein d'un seul État binational, démocratique et laïc, répondant aux idéaux des systèmes occidentaux.
À court terme, ce plan vise à atteindre trois objectifs principaux : le premier est la libération des otages en échange d'un certain nombre de prisonniers palestiniens. Le deuxième objectif — qui a échoué entretemps — était pour Donald Trump de décrocher le prix Nobel de la paix. Le troisième, et sans doute le plus important, est de sauver la réputation d'Israël, entachée par deux ans de massacres dans les territoires occupés.
À moyen et long terme, le plan vise quatre objectifs. Le premier est d'établir l'hégémonie de Tel-Aviv sur la région, en rendant notamment obsolètes les frontières traditionnelles et en garantissant à Israël une liberté de mouvement pour frapper qui il veut, quand il veut et où il veut. Il bénéficiera pour ce faire d'une couverture logistique et de l'assistance de tous les pays de la région qui abritent des bases américaines ou qui entretiennent des relations militaires stratégiques avec les États-Unis.
Le deuxième objectif consiste à exploiter davantage les fonds du Golfe pour financer le Conseil de la paix qui serait présidé par Donald Trump (1), la force de stabilisation internationale qui l'accompagnera et préparer le plan de développement économique de Trump pour Gaza, qui sera mis en œuvre par ce même conseil (2). C'est sans doute à ce plan que le ministre des finances israélien, Bezalel Smotrich, faisait référence en septembre 2025, en qualifiant Gaza de « bonanza » de l'immobilier, c'est-à-dire une occasion en or pour un enrichissement facile et rapide. Smotrich avait alors déclaré qu'Israël avait mis en place des plans, en coordination avec les États-Unis, qui se trouvaient sur le bureau de Trump, en attente d'exécution. Une sorte de projet « Riviera + ». Un conseil consultatif économique nommé par Trump, toujours dans le cadre de son plan de paix, permettra de faire de Gaza une ville semblable aux cités miracles du Golfe, avec la participation de magnats venus du monde de l'immobilier et des affaires.
Le troisième objectif est l'élimination de toute forme de résistance dans les territoires occupés, la liquidation de la cause palestinienne et le déplacement forcé de la population qui ne peut pas être enrôlée comme main-d'œuvre dans les projets de construction de Trump et de ses collaborateurs. Le but est d'éradiquer l'idée même de la résistance dans la région et de parvenir à un changement de régime en Iran, à travers des stratégies d'isolement — international et régional — et de désarmement — direct ou en empêchant tout soutien politique et financier.
Quatrième et dernier objectif : normaliser la présence d'Israël dans la région et ses relations avec tous les pays arabes, en particulier l'Arabie saoudite. Il s'agit de fournir à cette dernière une porte de sortie pour revenir sur sa position ingénieuse faisant de la création d'un État palestinien la condition préalable de sa normalisation avec Israël.
Des États conscients des objectifs d'Israël
Plusieurs États arabo-musulmans (3) ont salué ce plan en essayant de mettre en avant, aux yeux de leurs populations, les objectifs réalisés : le cessez-le-feu, l'entrée de l'aide, le refus du déplacement forcé et de l'annexion, le retrait complet des forces israéliennes et la création d'un État palestinien. Cela n'empêche pas qu'ils soient conscients des objectifs cités plus haut. Ils sont toutefois contraints d'accepter le plan Trump, et même de faire pression sur le Hamas, ainsi que sur la résistance et sur l'Autorité palestinienne, afin qu'ils acceptent le plan Trump, au vu des exigences et des menaces, explicites ou voilées, qu'ils subissent eux-mêmes. On peut citer, à titre non exhaustif, le raid israélien contre Doha, le rappel sans cesse des difficultés économiques de l'Égypte, des problèmes que pose le barrage de la Renaissance dont l'Éthiopie vient de finir la construction, et qui risque d'affecter la part de l'Égypte des eaux du Nil, et les plaintes de Tel-Aviv contre Le Caire, auprès des États Unis, pour avoir posté dans le Sinaï un nombre de soldats et d'armements qui dépasse ce qui été prévu par les accords de paix de Camp David. Enfin, les États du Golfe n'oublient pas le discours de Donald Trump lors de son premier mandat (2017 – 2021) où il a évoqué un appel téléphonique avec le roi d'Arabie saoudite, Salman Ben Abdelaziz Al-Saoud, à qui il avait demandé de payer pour la protection américaine (4). Sans quoi…
Pour traiter avec Trump, ces États arabo-musulmans suivent la même approche adoptée par les pays européens : ils le flattent, évitent de le contredire publiquement et ne lésinent pas sur les offrandes. Ils tentent ensuite de faire évoluer sa position, ou du moins de l'interpréter après coup à l'aune de leurs priorités : s'ils ne peuvent les réaliser, ils tentent au moins de sauver la face devant leur opinion publique.
Or, cette approche pose deux problèmes fondamentaux dans le contexte actuel. Lors de sa conférence de presse avec Donald Trump à la Maison Blanche le lundi 29 septembre 2025, Benyamin Nétanyahou avait défini les priorités d'Israël, à savoir : la libération des otages, le désarmement du Hamas et son éradication, le démantèlement de toute capacité militaire à Gaza, la garantie de la liberté de mouvement et du contrôle sécuritaire israélien sur Gaza et le maintien d'une présence militaire permanente autour de Gaza. Celles-ci sont stipulées de manière claire et sans équivoque dans les clauses du plan, auquel Trump affirme son soutien sans réserve. Les priorités des pays arabo-musulmans, si elles sont mentionnées dans le plan, sont en revanche vagues et ambiguës. Elles dépendent de négociations aux contours indéfinis, et sont conditionnées à la réalisation de tâches quasi impossibles à mettre en œuvre, comme la démilitarisation de Gaza. Leur évaluation est laissée à la discrétion du Conseil de la paix présidé par Trump, qui serait secondé par Tony Blair, l'ancien premier ministre britannique impliqué dans un nombre de scandales financiers, et un des acteurs de l'invasion de l'Irak en 2003.
Comment résister aux États-Unis ? Comme l'Europe ou comme la Russie ?
Le second problème, plus important, mais aussi plus simple à comprendre, est que cette approche de flatterie et ces tentatives de séduction et d'interprétation se sont révélées vaines du côté européen, tant sur le dossier ukrainien qu'en matière de guerres commerciales et de droits de douane.
En réalité, la seule approche qui a porté ses fruits avec Trump jusqu'à présent est celle adoptée par la Russie : poursuivre ses propres objectifs sans accorder le moindre poids aux paroles et aux positions du président étatsunien, puis savourer les revirements successifs de ce dernier, qui lui ont valu le surnom de TACO de la part de ses opposants pour « Trump Always Chickens Out » (« Trump se dégonfle toujours »). Il en est de même côté chinois où la réciprocité est de mise face aux menaces économiques et commerciales, tout en signifiant être prête pour une confrontation militaire si nécessaire.
Ironiquement, Trump lui-même a recommandé d'adopter cette approche pour faire face aux actes d'intimidation. Il l'a préconisé lors de la fameuse entrevue avec le roi Abdallah II de Jordanie à la Maison Blanche en février 2025, où il l'a enjoint à accueillir les Palestiniens déplacés de Cisjordanie, après lui avoir rappelé les bienfaits des États-Unis envers son pays. Durant cette rencontre, Trump avait déclaré que, devant les tentatives d'intimidation du Hamas, il fallait poser des limites, car toute concession serait contreproductive.
Tout ceci ne devrait-il pas inciter les États arabes et musulmans à repenser leur méthode consistant à faire pression sur la résistance palestinienne pour qu'elle accepte le plan de Trump ? L'ouverture des « portes de l'enfer », comme ne cessait de menacer Trump, n'aurait-elle pas pu constituer pour les Palestiniens une occasion historique d'exploiter le soutien international croissant et sortir, par ces mêmes portes, de l'enfer dans lequel Israël les a plongés avec le soutien des États-Unis, depuis le 7 octobre 2023 ?
Maintenant que le Hamas a accepté la mise en œuvre de la première phase du plan — libération des otages en échange d'un cessez-le-feu, entrée de l'aide, libération d'un nombre important de prisonniers palestiniens et un retrait limité des forces israéliennes —, un sommet mondial s'est tenu à Charm El-Cheikh, à l'initiative de l'Égypte — auquel ni le prince héritier saoudien, ni le président des Émirats arabes unis n'ont participé —, pour obtenir une reconnaissance internationale de son rôle dans la région. Trump, qui n'a pas osé inviter les dirigeants arabes à signer son plan lors de sa présentation à Washington le 29 septembre, a saisi l'occasion de ce sommet pour promouvoir à la hâte et légitimer internationalement son plan machiavélique et ambigu d'un nouveau Proche-Orient. Il n'a pas hésité non plus à lancer des invitations au sommet égyptien, une démarche inhabituelle qui fait fi du protocole. Il ne serait pas surprenant qu'une démarche soit ensuite entreprise auprès des Nations unies pour faire adopter le plan de Trump, à l'image de la déclaration de New York de la France et de l'Arabie saoudite.
L'impossible paix sans les Palestiniens
Rappelons que cette déclaration a servi de base pour introduire l'idée du désarmement du Hamas et de la réforme de l'Autorité palestinienne comme conditions pour toute action internationale future (5), tout en omettant de demander des comptes à Israël pour les crimes qu'il commet.
Le problème de ces déclarations, tout comme celui des accords d'Abraham (6), est qu'elles ne s'attaquent jamais aux problèmes de fond. Elles prennent l'avis de tout le monde sans prendre en compte celui des principaux concernés, les Palestiniens, ni même les inviter à participer. Elles tentent ensuite de manœuvrer habilement pour réaliser des desseins complexes, élaborés à des milliers de kilomètres de là où les choses se passent, afin d'instrumentaliser la communauté internationale ou régionale pour atteindre des objectifs très éloignés d'une solution juste au conflit, respectant l'équilibre des intérêts des parties et prenant en compte la réalité du terrain. Et l'on s'étonne ensuite que le conflit ne se résolve pas. De l'art de reprendre toujours le même modus operandi en s'attendant miraculeusement à un résultat différent.
Notes
1- Ce Conseil de la paix rappelle l'idée du Conseil de tutelle qui avait accompagné la création de l'Organisation des Nations unies (ONU) et dont le rôle était de surveiller l'administration des territoires sous mandat, afin de les faire progresser vers l'autonomie ou l'indépendance. Ironique quand on pense aux conséquences du mandat britannique sur la Palestine.
2- C'est la seule explication à l'élaboration de nouveaux plans à but lucratif qui ignorent le plan de reconstruction supervisé par l'Égypte en coordination avec l'ONU et diverses organisations concernées, et qui a été adopté lors du sommet extraordinaire de la Ligue arabe autour de la Palestine en mars 2025, et salué par l'ONU, l'Union européenne et même les États-Unis.
3- Il s'agit des représentants de huit États arabes et musulmans : l'Arabie Saoudite, l'Égypte, les Émirats Arabes Unis, l'Indonésie, la Jordanie, le Qatar, la Turquie et le Pakistan avaient rencontré Trump durant l'Assemblée générale de l'ONU pour discuter son plan.
4- « Trump : Saudis need to pay if they want US troops to stay in Syria », Al Jazeera, 4 avril 2018.
5- Michael D. Shear, Steven Erlanger and Roger Cohen, « Behind Europe's Anguished Words for Gaza, a Flurry of Hard Diplomacy », The New York Times, 10 août 2025.
6- Vivian Nereim, « Why Trump's Abraham Accords Have Not Meant Mideast Peace », The New York Times, 13 juillet 2025.
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Contre le fascisme tardif : être ce qu’ils craignent. Entretien avec Alberto Toscano
Ces quinze dernières années, l'extrême droite 2.0 est devenue presque partout un phénomène de masse, un moteur électoral, tant parmi ceux qui votent pour elle que parmi ceux qui la craignent, mais aussi un sujet éditorial attrayant. Des dizaines d'essais ont traité, avec plus ou moins de succès, de la montée d'une série de tendances qui semblaient avoir disparu à l'époque de la prétendue « mondialisation heureuse » et qui sont revenues en force après l'effondrement de Lehman Brothers et le réveil de l'austérité militarisée.
Tiré du site de la revue Contretemps.
Dans cet entretien, le philosophe Alberto Toscano revient sur l'histoire du fascisme et défend l'usage actuel de cette catégorie, en particulier dans un monde bouleversé par le génocide en cours à Gaza. Son ouvrage Fascisme tardif : Généalogies de l'extrême-droite contemporaine (éditions de la Tempête, 2025) figure parmi les plus suggestifs de la production consacrée à la nouvelle jeunesse — ou seconde réincarnation — du fascisme, notamment parce qu'il refuse de limiter le sens du mot « fascisme » aux seules expériences italienne et allemande des années 1930-1940 et déplace l'enquête vers les expressions fascistes du monde libéral antérieures à ces expériences — plus précisément vers le crime des incursions coloniales.
Toscano relie en outre l'histoire du fascisme au présent, et plus précisément au génocide en cours à Gaza, soutenu et financé par des dirigeants qui n'ont pas été, et ne seront pas, fascistes, mais qui n'en partagent pas moins des désirs et des horizons communs avec les leaders d'extrême droite.
***
Pablo Elorduy – Que représente Israël aujourd'hui pour l'idée du fascisme tardif ?
Alberto Toscano – On peut commencer par rappeler brièvement le débat sur le fascisme en Israël même, débat assez ancien qui, comme beaucoup de questions abordées dans le livre, démarre dans les années 1970. La toute petite gauche antisioniste en Israël s'est alors mise à discuter — surtout après l'ascension de Menachem Begin, de la possibilité de qualifier Israël de forme sui generis de fascisme. C'est intéressant et symptomatique, parce que le cas israélien montre très bien comment la catégorie de fascisme peut servir non seulement à nommer et analyser, mais aussi à occulter certains phénomènes. Ainsi, au sein d'un sionisme libéral — si le terme a encore un sens, sans doute moins aujourd'hui qu'hier —, l'idée d'une fascisation d'Israël a aussi servi à justifier ou légitimer le sionisme dans sa forme classique. On véhiculait l'idée que le fascisme pouvait n'être qu'une dérive, un moment de crise.
Pablo Elorduy – D'où vient cette idée d'assimilation entre sionisme classique et fascisme ?
Alberto Toscano – L'un des courants les plus intéressants de cette dissidence antisioniste de gauche — microscopique mais très productif intellectuellement — fut un groupe trotskiste des années 1970. Il critiquait vigoureusement le fait que certains communistes israéliens qualifient la période Begin de fasciste, car cela normalisait, selon eux, ce qui avait précédé. On observe également cette tendance quand de nombreux centristes, progressistes et libéraux, présentent le fascisme non comme un produit potentiel ou dialectique du statu quo, mais comme une violation, une exception. Ce discours perdure. Dans Haaretz, on lit quantité d'articles, publiés à divers moments critiques de la politique israélienne, parlant de fascisme. Le dernier épisode, très révélateur, fut la crise autour de la Cour suprême, avant le 7 octobre 2023.
Pablo Elorduy – Dans quel sens ?
Alberto Toscano – Dans des entretiens avec des intellectuels sionistes libéraux et progressistes, on entendait : « si la réforme autoritaire de la Cour suprême voulue par le gouvernement Netanyahou est adoptée, nous entrerons dans une logique de fascisation où, par exemple, la police viendra chez les gens les sortir de leur lit ; l'armée aura licence de faire ce qu'elle veut… ». Sans s'en rendre compte, ils décrivaient exactement ce que vivent les Palestiniens dans les territoires occupés — et nombre de Palestiniens qui sont officiellement citoyens d'Israël depuis 1948. Aujourd'hui, le discours sur le fascisme offre aussi cette possibilité d'auto-exonération d'un libéralisme, d'un centrisme, qui considère comme des exceptions des phénomènes qu'il a produits — ou dont il est complice.
Pablo Elorduy – Nous voyons aujourd'hui l'extrême droite internationale tomber dans les bras d'Israël.
Alberto Toscano – La question est bien de savoir comment et pourquoi l'extrême droite internationale, cette internationale fasciste–tardif en train de se recomposer partout, s'identifie autant à Israël au moment où celui-ci déploie sa violence coloniale la plus extrême : génocidaire, exterminatrice. On peut l'interpréter de multiples façons selon les contextes, mais ce qu'on observe ici, c'est la façon dont l'histoire profonde et la préhistoire du fascisme — sa relation constitutive avec le colonialisme et le capitalisme racial — font qu'Israël apparaît, aux yeux d'une droite raciste, occidentalisée, suprémaciste, comme l'affirmation, presque utopique, de ses idées : la possibilité d'être libre de dominer l'autre — l'autre racialisé, l'indigène — en toute impunité, au sein d'une société néolibérale, capitaliste et technologiquement avancée.
Pablo Elorduy – Il y a une identification absolue.
Alberto Toscano – C'est comme si l'inconscient colonial de la droite pouvait désormais s'exprimer librement. Bien sûr, la situation diffère en Inde ou en Amérique latine, mais, dans le cas européen, c'est « parfait » : cette identification à un État ethnocratique qui mène une guerre d'extermination permet en même temps à l'Europe de s'immuniser — ou de se blanchir — de l'accusation d'antisémitisme et de racisme, et d'être identifiée à l'Holocauste. C'est pourquoi j'ai trouvé grotesque, mais symptomatique, la tenue, fin mars 2025, à Jérusalem d'une rencontre « pour la défense du monde juif » avec des fascistes au passé et au présent antisémites.
Pablo Elorduy – La référence fondamentale est les États-Unis, où il n'y a pratiquement aucune différence dans le traitement réservé à Israël entre l'establishment du Parti Démocrate, les Républicains et Trump. Comment fonctionne cette adhésion dans ce cas ?
Alberto Toscano – Dans la version spécifiquement étatsunienne, tout l'imaginaire du sionisme chrétien nationaliste extrême joue aussi : une identification ouverte, quasi irréfléchie, au colonialisme racial. C'est une logique différente, peut-être plus significative et plus nocive. On peut y rattacher la déclaration du chancelier allemand selon laquelle les Israéliens font « notre sale boulot ». Elle part de l'idée que tout acte de guerre ou de violence israélien relève par définition de la légitime défense. Israël serait le fer de lance de l'Occident, et la violence qu'il déchaîne serait toujours une contre-violence. D'où, symptôme parlant, ce message du ministère allemand des Affaires étrangères condamnant l'« agression iranienne » avant même le tir de missiles iraniens, mais après le bombardement de Téhéran par Israël.
Pablo Elorduy – Vous avez déjà rappelé que des pratiques fascistes, intolérables à l'intérieur des sociétés européennes, étaient tolérées et applaudies lorsqu'elles visaient des nations colonisées. Avons-nous oublié cet héritage ?
Alberto Toscano – Dans sa forme classique, c'est l'analyse qui se trouve dans le Discours sur le colonialisme, d'Aimé Césaire, et c'est la logique de ce qu'on appelle désormais assez couramment le « boomerang » colonial. On peut comprendre le fascisme comme le moment où ces méthodes et violences coloniales — et les idéologies raciales qui vont avec — franchissent la frontière sacrée de l'Europe. Mais elles n'ont jamais été exceptionnelles pour leurs victimes coloniales ou indigènes. C'était tout l'argument de la pensée noire radicale anticolonialiste dès les années 1920-1930. Le milieu des années 1930 est une conjoncture cruciale : l'invasion italienne de l'Éthiopie en 1935 et, bien sûr, la guerre d'Espagne en 1936.
Pablo Elorduy – Que se passe-t-il alors ?
Alberto Toscano – Le Komintern et l'Union soviétique changent de stratégie : on passe de l'idée « classe contre classe », de l'antagonisme total contre le fascisme et contre la social-démocratie, à une logique de Front Populaire. Et dans cette logique, en 1935 — ainsi que dans les débats sur la Société des Nations —, s'installe l'idée qu'il faut distinguer entre un impérialisme raciste/fasciste et un impérialisme « démocratique », qui fonctionnerait comme un moindre mal.
Face à cela, toute une série d'intellectuels radicaux, communistes, marxistes venus du monde colonial, mais en diaspora à Paris et à Londres, élaborent une autre tendance de la pensée critique du fascisme, qui met sur la table la relation fondamentale entre fascisme et colonialisme. Ils disent : ce que vous tenez pour abomination ou exception, c'est notre expérience du colonialisme — y compris du colonialisme français, britannique, « démocratique » et libéral. On pense aux textes de George Padmore (1903-1959), d'Aimé Césaire (1913-2008), de C. L. R. James (1901-1989) et d'autres.
C'est à ce moment et pour cette raison que ces dissidents quittent le Komintern et la Troisième Internationale, puis développent diverses dissidences marxistes et socialistes. Dans le cas de l'invasion de l'Éthiopie, ils tentent de construire un discours de solidarité internationale autour de l'idée de sanctions ouvrières, de boycott ouvrier. C'est intéressant, car c'est la même tradition qui sera explicitement invoquée contre l'apartheid et contre la dictature au Chili. Elle se diffuse surtout parmi les travailleurs des ports, les marins.
Pablo Elorduy – Un héritage dont la gauche continentale se souvient peu.
Alberto Toscano – Il importe non seulement de voir comment se développe, au sein d'une pensée anticapitaliste et anticoloniale, une perspective politique très différente, mais aussi de se rappeler qu'elle résulte d'une série de débats stratégiques et pratiques. Ces autres théories du fascisme émergent au moment même où l'antifascisme « officiel » — libéral, ou, pour les années 1930, celui de la Troisième Internationale — traite le colonialisme occidental libéral comme un moindre mal. C'est un rappel très important aujourd'hui.
Pablo Elorduy – Le débat se joue aussi aux États-Unis, sur fond de ségrégation raciale, avant le mouvement des droits civiques.
Alberto Toscano – Oui, avec d'autres inflexions, dont cette idée — l'une des citations qui ouvrent mon livre — formulée par le poète Langston Hughes (1901-1967) : ce que les Européens découvrent comme nouveau avec le fascisme est très familier à celles et ceux qui ont connu l'esclavage, mais aussi tout le régime d'apartheid de Jim Crow qui a régi une large part des États-Unis.
Pablo Elorduy – À gauche, on a toujours revendiqué des utopies. Or l'expérience montre que l'utopie traverse les idéologies et, très souvent, est par définition exclusive. L'Utopie de Thomas More (1478-1535) l'était déjà ; aujourd'hui, on voit qu'Israël, à sa manière, propose sa propre utopie, avec l'aide de Trump et de ses vidéos pleines d'apparat et de casinos. La gauche doit-elle problématiser sa revendication de l'utopie ?
Alberto Toscano – Les mouvements radicaux européens ont entretenu des relations très complexes — et assez problématiques — avec le colonialisme, y compris dans les utopies concrètes qu'ils ont proposées.
Il y a quelques années, je travaillais sur les écrits du géographe anarchiste Élisée Reclus (1830-1905). À certains moments, nombre de révolutionnaires exilés au XIXe siècle — anarchistes, mais aussi communistes —, surtout après les défaites de 1848 et de la Commune de Paris, ont tenté de construire des îles, des enclaves utopiques, mais dans des situations de colonialisme de peuplement. Et il y a un débat, chez les anarchistes français, sur la possibilité de « coloniser », non pas au sens de dominer, mais au sens de trouver des terres libres, inoccupées.
La question de la décolonisation de l'utopie est complexe. Si l'on regarde la science-fiction, notamment étatsunienne, avec tous ses fantômes historiques, on voit à quel point l'idée du colonialisme de peuplement est sédimentée dans ses récits.
Pablo Elorduy – L'utopie de droite se développe sans ces problématiques.
Alberto Toscano – Je pense qu'il existe une ambivalence, et aussi de fortes contradictions, au sein des droites, y compris la droite radicale ou extrême contemporaine, quant à ce qu'est l'utopie. L'une des raisons pour lesquelles j'ai commencé à parler de « fascisme tardif », c'est qu'en 2016-2017, en pensant à des phénomènes comme Trump ou l'extrême droite européenne, il me semblait que la charge utopique y était assez faible.
Pablo Elorduy – Quelle est la différence avec le fascisme classique à cet égard ?
Alberto Toscano – Dans les analyses des années 1930 de figures hétérodoxes du marxisme et de la théorie critique comme Ernst Bloch (1885-1977) et Georges Bataille (1897-1962) —, on soulignait que l'élément utopique du fascisme était sous-estimé. On reconnaissait que c'était bien une perversion, mais aussi une utopie, et qu'à ce titre elle avait la capacité de canaliser certaines forces, certains désirs, certains fantasmes débordants de la société. Ils critiquaient l'erreur d'un marxisme trop rationaliste qui ne saurait s'y opposer — voire, chez Bataille, l'absence de tentative pour en capter aussi les énergies.
Pablo Elorduy – Pourtant, vous dites que le désir utopique de l'extrême droite actuelle est faible. Pourquoi ?
Alberto Toscano – Beaucoup de figures de l'extrême droite se tournent vers des fascismes plus ésotériques, mais la plupart de ces mouvements sont très conservateurs dans leurs formes, leurs modes de vie et leurs imaginaires. Toute l'idée — mimésis inversée du communisme et des utopies de gauche des années 1920-1930 — d'un « homme nouveau » ou d'un avenir radicalement différent, d'une révolution nationale avec son esthétique et sa culture, n'est pas centrale pour les droites actuelles.
Pablo Elorduy – Pourquoi ?
Alberto Toscano – D'une certaine manière, ces extrêmes droites ont le succès électoral et culturel qu'elles ont parce qu'elles n'exigent pas grand-chose de leurs followers — et j'emploie sciemment ce mot lié aux réseaux sociaux. On ne te demande pas de changer de vie, à peine d'imaginer faire des sacrifices.
Un épisode curieux, au moment des droits de douane : après un discours de Trump, des gens furent choqués parce qu'il avait dit — de façon étrange et misogyne — que les petites Américaines devaient se contenter de trois poupées et non de trente. Même cette modeste réduction de consommation fut perçue comme une rupture d'un contrat symbolique. C'est symptomatique de ce conservatisme subjectif, existentiel.
S'il y a des éléments utopiques, ils sont plus banals : petites utopies de domination domestique, de domination sur les migrant.es ; pas l'idée d'une rupture ou d'une transformation de la vie quotidienne.
Pablo Elorduy – Là encore, Israël représente une utopie totalisante, avec l'idée du « Grand Israël » portée par l'extrême droite sioniste.
Alberto Toscano – C'est peut-être la raison pour laquelle certaines extrêmes droites s'identifient fortement à Israël et en sont attirées : parce qu'il semble y avoir, dans son extrême violence et sa capacité à briser toute une série de cadres géopolitiques, à piétiner le droit international, une idée utopique de nouveaux espaces jadis inimaginables, de nouvelles implantations. Tout cela ne fait pas partie de l'imaginaire concret de la droite européenne tardive ou post-fasciste, qui n'a plus vraiment d'imaginaires expansionnistes, pas même au plan territorial.
C'est la différence — je ne sais pas si cela fonctionne bien en espagnol [la langue dans laquelle a été menée cet entretien] — entre la « frontière » (frontier) et la « frontière » (border). La frontière peut s'étendre à l'infini — jusqu'à Mars chez Elon Musk —, mais la border, la frontière politique…[1]
Pablo Elorduy – La frontière politique.
Alberto Toscano – Oui. C'est quelque chose qui doit rester fixe et sert à tenir l'Autre dehors, non à conquérir. Un imaginaire conservateur, traversé de tensions. Même faible, un élément utopique demeure nécessaire — d'où sa projection ailleurs.
Pablo Elorduy – Aux États-Unis, Trump garde les évangélistes à ses côtés grâce à la promesse d'un nouvel âge d'or, qui résonne avec la pensée religieuse radicale.
Alberto Toscano – En effet, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a décrit Trump comme une figure presque messianique.
Pablo Elorduy – Cette vision transcendante, qui flirte avec l'Apocalypse ou l'Antéchrist, n'est pas présente dans les extrêmes droites européennes comme Fratelli d'Italia, Alternative pour l'Allemagne, le Rassemblement National ou Vox. Pourquoi ?
Alberto Toscano – Je pense qu'il y a beaucoup de calcul réaliste dans les extrêmes droites contemporaines. Un discours, une raison cynique, affirme : « il n'y a pas d'horizon de croissance ». Même si cela est parfois nié violemment, la question de l'urgence climatique et de la finitude du monde fait partie de l'imaginaire qui donne sa force à la droite. L'idée, c'est que les choses vont empirer ; que l'avenir n'offre pas un horizon très positif ; et que, par conséquent, le rôle de la politique est une redistribution antagoniste, exclusive, dominatrice, de ressources qui se raréfient.
Cela fait partie du contrat symbolique et psychique établi avec des formations comme Fratelli d'Italia. Il y a des éléments de jouissance symbolique, psychologique, mais une part de leur force vient de ce cynisme : « Nous savons toutes et tous qu'il faut rester dans le monde thatchérien du “There Is No Alternative”, que le capitalisme est ce qu'il est ; mais nous allons limiter la capacité des Autres, internes ou mondiaux, à s'approprier les ressources, et nous vous promettons aussi un élément de jouissance : un permis psychologique pour briser toutes les règles du politiquement correct, du “wokisme” ; nous vous autoriserons vos discours identitaires raciaux, nationaux, de genre ; nous vous permettrons d'insulter et d'humilier. »
Pour une grande partie de la droite contemporaine, ce cynisme — ce fatalisme de base — est presque explicite. Pour reprendre W. E. B. Du Bois (1868-1963), il y a beaucoup de salaire psychologique, mais bien peu de salaire matériel — et c'est presque explicite dans le contrat qui se signe.
Pablo Elorduy – Il n'y a pas d'alternative — et il y en a encore moins pour l'Autre étranger.
Alberto Toscano – Un phénomène significatif de cette droitisation et de cette nationalisation de la politique fut le Brexit, en Angleterre, où j'ai vécu. Des sondages curieux montraient alors une différence notable entre celles et ceux qui voulaient rester dans l'UE et celles et ceux qui votaient pour le Brexit : la majorité des pro-Brexit pensaient que cela ne changerait rien. 70 % disaient : « Bien sûr que rien ne va changer — les politiciens sont corrompus, vendus —, mais je vais affirmer mon identité. » Alors que, de l'autre côté, la majorité des partisans du maintien pensaient qu'il y aurait des conséquences matérielles. J'y ai vu un signe de ce cynisme ou de ce fatalisme expliquant la montée de la droite.
Aux États-Unis, c'est une autre histoire en raison de la question évangélique : certains sondages indiquent que 40 % des habitant.es pensent que l'Antéchrist va arriver — les charges utopiques sont différentes. Mais, sur le Vieux Continent, le caractère de redistribution plutôt symbolique et de politiques identitaires sans véritable horizon de changement est très fort.
Pablo Elorduy – Une autre « famille » de l'extrême droite étatsunienne est aujourd'hui celle des multimillionnaires de la Silicon Valley. Pourquoi des gens comme Elon Musk, et d'autres comme Peter Thiel (1967), ont-ils embrassé ces idéologies et les ont-ils théorisées ?
Alberto Toscano – L'histoire de la Silicon Valley est depuis longtemps profondément marquée à droite — Malcolm Harris (1988) la retrace très bien dans Palo Alto : A History of California, Capitalism, and the World.
C'est une longue histoire de pensée eugéniste, d'imaginaires de domination ou de suprématie intellectuelle à forte connotation raciale, etc. Et cette histoire commence avant les ordinateurs, dans les années 1920-1930 à Stanford. Ajoutez des niveaux d'inégalités stratosphériques et la formation d'une conscience de classe exorbitante — multimillionnaire. Cela me rappelle une belle phrase du théoricien communiste italien Mario Tronti (1931-2023) :
- « Notre histoire est celle d'un capitalisme qui cherche à s'affranchir de la classe ouvrière ; aujourd'hui, nous assistons à une tentative de s'affranchir de la Terre elle-même — jusqu'à Mars. »
Mais cette projection dans les étoiles nous amène aussi à affronter une réalité beaucoup plus concrète.
Pablo Elorduy – Quoi ?
Alberto Toscano – Ce groupe de capitalistes de la Big Tech — Peter Thiel (1967) et Marc Andreessen (1971) mis à part — avait un certain modus vivendi avec le centrisme, avec le néolibéralisme progressiste du Parti Démocrate, qui semblait être l'idéologie organique de la Silicon Valley. Cela a changé surtout à la fin des années 2010, et au moment de la révolte qui a suivi le meurtre de George Floyd par la police. Des mouvements éthico-politiques significatifs ont alors émergé en interne : songeons à No Tech for Apartheid, No Tech for ICE
Toutes celles et ceux qui avaient pris au sérieux le branding libéral et progressiste de ces entreprises en sont venus à exiger que Google, Amazon, etc., ne fonctionnent pas — comme c'est en réalité le cas — comme des piliers de l'infrastructure répressive de l'État, en particulier de l'appareil militaro-industriel et, ce qui est aujourd'hui très significatif, de la répression des migrants et de la militarisation des frontières. Idéologiquement et matériellement, c'est là le fonds de commerce d'Amazon, de Google, de Musk : leur véritable intérêt matériel réside dans les contrats liés aux infrastructures militaires et répressives de l'État, et non dans les applications ludiques destinées au grand public.
Pablo Elorduy – La technologie de la répression.
Alberto Toscano – Il y a aussi une psychologie politique du fondateur (founder), qui se perçoit comme une figure méta- ou para-politique : le génie, l'inventeur, le capitaliste plus ou moins souverain, qui ne tolère pas que ses employé·es — très bien payé·es, mais avec peu de droits — organisent des formes éthico-politiques, syndicales, en interne. C'est intéressant, car ces gens pourraient accepter toutes les exigences de leurs salarié·es et conserver des sommes d'argent avec lesquelles personne ne saurait quoi faire — mais la question de leur pouvoir matériel et symbolique ressurgit là.
Pablo Elorduy – Il y a des contradictions entre ce secteur des millionnaires et le mouvement MAGA.
Alberto Toscano – S'est nouée une alliance curieuse, non sans conflits — Steve Bannon (1953), par exemple, a dénoncé la Silicon Valley comme un État d'apartheid —, mais une convergence s'est produite : une amalgamation autour d'un ennemi commun — le « wokisme », les universités, les élites intellectuelles —, imaginés à la fois comme ceux qui brident la capacité du fondateur à déployer toute son inventivité transformative, et comme ceux qui dominent l'ouvrier blanc nationaliste — plutôt fantasmé. Une étrange alliance de solidarité négative s'est ainsi constituée entre diverses figures de l'extrême droite.
Pablo Elorduy – Peter Thiel, le fondateur de Palantir, est l'un des pôles majeurs de l'extrême droite étatsunienne. Que représente-t-il aujourd'hui ?
Alberto Toscano – Palantir incarne le moment de pleine « autoconscience » de l'idée selon laquelle la Silicon Valley doit se transformer ouvertement en projet civilisationnel et nationaliste, en raison de la « menace » chinoise et d'autres facteurs. On peut lire ce texte soporifique, mais délirant et très étrange, d'Alex Karp (1967), patron de Palantir et ami de Thiel, The Technological Republic (2025). Le discours est le suivant : il faut éliminer ce virus du libéralisme — cette faiblesse —, injecter davantage d'énergie virile dans le monde de la Silicon Valley.
C'est un refrain repris par Mark Zuckerberg. Karp ajoute qu'à l'ère de l'IA, des drones et des algorithmes, il faut recréer la même synthèse entre identité technologique et domination géopolitique qu'aux heures fortes de la guerre froide et du Projet Manhattan. Voilà leur utopie — devenue hyper-étatiste : presque plus néolibérale, mais autre chose, un capitalisme d'État hyper-technologique.
Pablo Elorduy – Avec des accents monarchiques.
Alberto Toscano – Oui, avec des accents monarchiques — à la Curtis Yarvin (1973) — qui promeuvent l'idée du PDG comme figure de souveraineté, d'anti-démocratie.
Pablo Elorduy – Des personnages comme Yarvin posent la question : faut-il vraiment prendre au sérieux ce bric-à-brac théorique autrement que comme justification de pratiques de domination ? Est-ce du folklore ou un programme cohérent ?
Alberto Toscano – Difficile à discerner. Parfois, ces références semblent ornementales. Bannon, Thiel, et d'autres, lisent Julius Evola (1898-1974) ou Oswald Spengler (1880-1936) — mais quelle importance réelle ? C'est une pathologie professionnelle : philosophes et historien·nes des idées s'orientent naturellement vers cela.
En même temps, il est significatif que cette galaxie de la droite extrême organisée autour de Trump soit, curieusement, beaucoup plus europhile que le Parti Républicain d'hier. Certes, il y a une forte composante évangélique, nationaliste, chrétienne, mais il existe aussi ce groupe tourné vers des éléments de la Nouvelle Droite ; toute cette mouvance qui lit Le Camp des Saints de Jean Raspail (1925-2020), un peu d'Alain de Benoist (1943), etc., et une organisation assez significative comme le National Conservatism[2], qui constitue un autre lien avec Israël et le sionisme.
Pablo Elorduy – Dans quelle mesure la culture de la nouvelle extrême droite est-elle importante pour comprendre l'extension politique du phénomène cette dernière décennie ?
Alberto Toscano – Il y a un désir d'intellectualité à droite qui m'est familier, ayant vu l'extrême droite italienne depuis les années 1970 — jusqu'à CasaPound[3]— pleine de revues, colloques, groupes de lecture ; des murs ornés de Gottfried Benn (1886-1956), Ernst Jünger (1895-1998), Giovanni Gentile (1875-1944), Gabriele D'Annunzio (1863-1938), etc. Difficile d'apercevoir quelque chose d'organique dans toute cette galaxie. On risque de trop se focaliser sur les lectures de Bannon.
Mais, en réalité, une production beaucoup plus ennuyeuse, une intellectualité plus concrète, façonne fortement les politiques trumpistes : tout le travail gris, quasi anonyme, de certains think tanks. Lisez le Project 2025 : surtout au plan juridique et légal — là s'exprime une profonde intellectualité technique, très particulière aux États-Unis, mais avec ses imaginaires politiques — chrétiens, nationalistes, identitaires, homophobes et misogynes. C'est l'épine dorsale qui agrège ces autres éléments.
On peut penser à l'idéologie européenne du « grand remplacement » des années 1990 ; mais, aux États-Unis, cela s'imbrique avec 150 ans de pratique et de pensée anti-immigration — déjà présentes dans les lois contre les travailleurs chinois au XIXᵉ siècle [4] — et qui structurent l'appareil légal et constitutionnel. Sur cette base se synthétisent d'autres éléments, non négligeables, mais opérants parce qu'existe cette infrastructure idéologico-juridique plus profonde.
Pablo Elorduy – Comment l'extrême droite étatsunienne influence-t-elle les partis post-fascistes européens ?
Alberto Toscano – L'influence stylistique est claire — logique dans un continent sub-impérial où l'hégémonie culturelle et géopolitique étatsunienne est forte. L'idée d'avoir des « frères » idéologiques à la Maison-Blanche a été clé pour ouvrir un champ des possibles. La figure de Bannon a compté par sa tentative de nouer des réseaux intellectuels et de mimésis réciproque. Il ne s'agit pas que des guerres culturelles : certaines tactiques et stratégies institutionnelles étatsuniennes ont été importées, tout comme l'idée d'un nouvel illibéralisme institutionnel — Viktor Orbán en est un exemple.
Un nouveau cycle, un autre horizon semblent possibles. Des éléments de contre-révolution juridiques étatsuniens ont été repris sur les questions de genre, de sexualité et de reproduction ; en Italie, même les débats sur le port d'armes. Il y a mimésis, mais dans des traditions juridiques et des formes institutionnelles très différentes. On le voit dans les relations entre Javier Milei et Musk, Meloni et Orbán, Orbán et Ron DeSantis : un monde de possibilités politiques s'est ouvert.
On pourrait dire qu'au plan formel, ce n'est pas si différent des gauches radicales européennes allant observer l'Équateur, le Venezuela ou le Brésil — non pour opérer techniquement, mais comme climat d'époque. Il est significatif de voir comment s'articulent, dans ces droites extrêmes, l'identitarisme et le provincialisme avec l'idée d'appartenir à un mouvement assez global.
Pablo Elorduy – Le post-fascisme puise sa force dans une revendication de la « liberté » qui n'était pas présente de la même façon dans le fascisme classique.
Alberto Toscano – Je ne suis pas d'accord. Dans la préhistoire coloniale du fascisme, il y a une promesse utopique au sens d'être libres de dominer, libres de jouir de sa domination, dans certains espaces. On la retrouve dans des enclaves ou des moments des fascismes historiques d'entre-deux-guerres. C'est l'un des thèmes du livre de l'historien français Johann Chapoutot, (1978) Libres d'obéir : jusque dans l'idéologie managériale et subjective des SS, on trouve l'idée que tu as un objectif, mais que la façon de l'atteindre est ton espace de liberté, d'autonomie.
Un obstacle à la pensée critique du fascisme classique — et surtout du fascisme tardif —, c'est tout ce sens commun hérité de la guerre froide qui fait du fascisme un « totalitarisme » entendu comme système bureaucratique d'obéissance totale et quasi mécanique. Cette image d'un État-Moloch est éloignée de la réalité, des désirs et des formes de subjectivité de l'extrême droite contemporaine. D'où ces relations complexes entre autoritarismes extrêmes et idéologies économiques libertariennes : des figures comme Javier Milei sont symptomatiques.
Je pense aux travaux de l'historien Quinn Slobodian sur les « bâtards de Hayek », et aux tendances raciales et coloniales au cœur de l'histoire du néolibéralisme. Si l'on définit le fascisme par une statolâtrie exorbitante, on s'interdit de penser ses rapports avec l'anarcho-capitalisme. Or, dès les textes et discours de Mussolini autour de la marche sur Rome, on trouve une curieuse identification à l'État minimal libéral : le fascisme comme méthode de violence pour briser l'échine du mouvement ouvrier, l'autonomie paysanne et ouvrière, les organisations de solidarité — afin de rendre possible « moins d'État ».
La généalogie du fascisme entretient des relations compliquées avec l'idée de liberté économique : liberté d'entreprendre, liberté de propriété — donc liberté d'exploiter, de dominer, etc.
Pablo Elorduy – Vous citez cette formule : « Qui n'est pas prêt à parler du capitalisme devrait aussi se taire sur le fascisme ». La question est de savoir si la graine de ce qui se passe aujourd'hui n'était pas là avant 2008, avant Lehman Brothers et l'austérité.
Alberto Toscano – Pour Karl Polanyi (1896-1964), cela existe déjà avec David Ricardo (1772-1823). J'ai trouvé très curieuse l'idée du virus, un virus qui était peut-être en suspens, dormant, mais qui était déjà là. Pourquoi ?
On peut aussi penser qu'il existe un virus fasciste parce que la modernité politico-économique est hautement contradictoire, parce que l'universalisation des droits politiques et l'universalisation de la citoyenneté ont une relation conflictuelle avec le capitalisme. Non seulement celui-ci doit reproduire diverses formations hiérarchiques et parasiter les formations hiérarchiques qui sont son héritage pré-capitaliste, mais il crée aussi continuellement des populations excédentaires, jetables.
Je lisais la belle édition d'Akal de Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, de Karl Marx[5], et dans ce livre, on trouve l'idée que le césarisme bonapartiste qui se manifeste au milieu du XIXe siècle est comme le symptôme de cette contradiction et de cette quasi-impossibilité constitutive.
Pablo Elorduy – Comment cela ?
Alberto Toscano – C'est aussi la thèse du théoricien japonais Kojin Karatani (1941) : le fascisme est une variante de la forme transcendante et contradictoire de la politique sous le capitalisme. L'autoritarisme bonapartiste devient la solution capitaliste au problème de la nécessité d'une politique de masse dans une société fondée sur une exploitation hiérarchique qui génère des populations excédentaires. En ce sens — non pas « le fascisme aux bottes noires » —, comme solution violente nécessitant une politique de masse et des imaginaires, des utopies d'égalité antagoniste (colons contre indigènes, hétérosexuels contre « anormaux », etc.), cette solution est invariante mais se répète sous des formes très différentes.
Pablo Elorduy – Que retenir alors de l'étude du fascisme classique pour affronter la situation actuelle ?
Alberto Toscano – Quand j'ai commencé le livre, un débat faisait rage aux États-Unis sur les analogies et différences avec le fascisme. J'ai trouvé très utile de penser à partir de textes de gens ayant connu directement le fascisme : Hannah Arendt, Primo Levi, Césaire — et d'autres —, toujours lucides sur le fait que la potentialité et la répétition du fascisme demeurent, sans qu'il revienne sous les mêmes formes. Marcuse, par exemple, dit qu'il peut y avoir du fascisme aux États-Unis, mais que ses manifestations ne seront pas reconnaissables comme telles.
Théoriquement, nous sommes donc obligé·es de penser ce que recouvrent exactement ce processus et cette potentialité. Rien de mystérieux pourtant si l'on admet que le fascisme lui-même, que la politologie fige historiquement, n'a jamais été homogène : ses moments sont radicalement différents.
Pablo Elorduy – Le livre propose une petite espérance : devenir ce que l'extrême droite croit que la gauche est – anti-blanche, queer, métisse.
Alberto Toscano – Ma modeste proposition, c'est la version antifasciste de l'idée de Nietzsche : « Deviens ce que tu es ». Être ce qu'ils pensent que tu es. Réaliser l'ennemi imaginaire qu'ils projettent.
Pablo Elorduy – Se « réveiller » vraiment — être woke en pleine conscience.
Alberto Toscano – Mais c'est un idéal régulateur assez utopique. Le moment est extrême, symboliquement, et matériellement marqué par des excès de violence militaire. Ce qui me frappe, en Europe comme en Amérique du Nord, c'est le vide béant au cœur des idéologies de l' « extrême centre ». Tout ce qui prétend reproduire une normalité occidentale tourne à la caricature creuse. Le mantra — répété comme par des zombies — « Israël a le droit de se défendre » est glaçant.
Non pas matériellement – car, comme le souligne Ilan Pappé (1954), le sionisme traverse une crise terminale, susceptible de durer et de se traduire par des phases particulièrement violentes -, mais symboliquement : le suprémacisme occidental, dans sa version libérale et libérale-progressiste, s'effondre. Et c'est dans cet effondrement que les fascismes trouvent leur humus, leur terrain de croissance.
Combien de temps cela peut-il durer sans contrepoids, sans réactions ? Empiriquement, on observe une désaffiliation massive : le soutien à la guerre contre l'Iran ou à ce qui se passe à Gaza est très faible dans l'opinion publique. Même en Allemagne — où le soutien inconditionnel à Israël frôle le délire —, les critiques au sein de la population ne diffèrent pas tellement de celles qu'on entend en Espagne ou en Italie. Je ne sais donc pas combien de temps cette façade, ce vide politique, peut encore se maintenir tel quel.
Pablo Elorduy – Le programme, ce serait provoquer la fin du suprémacisme occidental ?
Alberto Toscano – Oui, ce serait un bon programme. Comme l'« euthanasie de la rente »[6], l'euthanasie du suprémacisme occidental.
*
Alberto Toscano est enseignant à la School of Communication de l'Université Simon Fraser (Canada) et codirige le Centre for Philosophy and Critical Theory à Goldsmiths, Université de Londres. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages récents : Late Fascism : Race, Capitalism and the Politics of Crisis (Verso, 2023), traduction française : Fascisme tardif. Généalogie des extrêmes droites contemporaines, Éditions La Tempête, 2025 ; Terms of Disorder : Keywords for an Interregnum (Seagull, 2023) ; et Fanaticism : On the Uses of an Idea (Verso, 2010 ; 2ᵉ éd. augmentée, 2017), disponible en français sous le titre Le Fanatisme. Modes d'emploi (La Fabrique, 2011). Toscano a également traduit en anglais des textes d'Antonio Negri, d'Alain Badiou, de Franco Fortini et de Furio Jesi. Il vit à Vancouver.
Pablo Elorduy est né à Madrid en 1978 ; il est diplômé en histoire de l'art et exerce le journalisme depuis 2008. Il a débuté au journal Diagonal (2008–2017), avant de co-fonder en 2017 le quotidien militant en ligne El Salto, où il coordonne la rubrique politique. Il est l'auteur d'El Estado feroz (Verso, 2023), une enquête sur les mécanismes répressifs de l'État espagnol après la crise financière, parmi lesquels le lawfare (instrumentalisation du droit à des fins politiques) et le deep state (réseaux opaques de pouvoir au sein de l'appareil d'État).
Il intervient régulièrement dans des débats radiophoniques comme Hora 25 (Cadena Ser), Carne Cruda ou sur Canal Red.
Cet entretien a été initialement publié dans le journal El Salto et traduit de l'espagnol (castillan) pour Contretemps par Christian Dubucq.
Notes
[1] En anglais, frontier désigne la « frontière » au sens d'un espace mobile, ouvert à l'expansion (par ex. la conquête de l'Ouest, ou l'exploration spatiale). Border renvoie à la limite politico-juridique fixe entre États. Le français ou le castillan ne disposent pas de cette distinction lexicale, ce qui explique la précision d'Alberto Toscano.
[2] Le National Conservatism (ou « conservatisme national ») est un courant idéologique forgé à la fin des années 2010 autour de Yoram Hazony (1964) et de la National Conservatism Conference. Derrière son discours de défense de la « nation » contre le « globalisme », il promeut une vision ethno-nationaliste, patriarcale et autoritaire, qui sert de ciment aux nouvelles droites radicales aux États-Unis comme en Europe. Israël joue ici un rôle stratégique : présenté comme modèle d'« État-nation fort » fondé sur l'identité juive et l'exclusion des Palestiniens, il devient à la fois une source d'inspiration et un point de ralliement idéologique pour cette mouvance.
[3] CasaPound Italia est un mouvement néofasciste fondé à Rome en 2003, qui se revendique du « fascisme du troisième millénaire ». Inspiré par Ezra Pound, poète et propagandiste fasciste, CasaPound a combiné occupations de bâtiments, concerts, librairies, bars et revues pour diffuser et normaliser une culture néofasciste dans l'Italie contemporaine. S'il reste marginal électoralement, son activisme militant et culturel a joué un rôle central dans la banalisation des discours racistes, sexistes et nationalistes au sein de la droite italienne.
[4] La « loi d'exclusion des Chinois »), (Chinese Exclusion Act), adoptée aux États-Unis en 1882, fut la première loi fédérale à interdire l'immigration d'une nationalité entière, sur une base explicitement racialisée. Elle criminalisait l'arrivée de nouveaux travailleurs chinois, refusait la naturalisation à celles et ceux déjà présents, et légitimait une vague de violences racistes enracinées depuis des décennies. Renouvelée par le Geary Act (1892) puis rendue permanente en 1902, elle n'est formellement abrogée qu'en 1943 (Magnuson Act) — non par souci de justice, mais dans le contexte de l'alliance militaire avec la Chine contre le Japon ; l'abrogation ne concédait alors qu'un quota dérisoire (105 entrées annuelles) et la naturalisation, tandis que d'autres barrières demeuraient. Cette loi inaugure un régime d'immigration et de citoyenneté racialisé, ensuite étendu à d'autres populations asiatiques et non européennes, et constitue un jalon majeur du racisme institutionnel aux États-Unis. Voir l'article « Loi d'exclusion des Chinois », Wikipédia.
[5] Karl Marx, El 18 Brumario de Luis Bonaparte, Madrid, Ediciones Akal, coll. « Básica de Bolsillo », 2003 (nombreuses rééd.).
[6] L'expression « euthanasie de la rente » renvoie à John Maynard Keynes (Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936), qui anticipait la disparition des revenus de rente dans le développement du capitalisme.
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Javier Milei, produit des mutations du capitalisme
Qui sort véritablement gagnant de l'arrivée au pouvoir de Javier Milei ? Ou plutôt, quels groupes sociaux sont en mesure d'orienter la politique menée par le président argentin ? La montée du miléisme est moins la conséquence d'une soudaine adhésion des masses aux idées libertariennes que d'une reconfiguration des rapports de forces entre différentes fractions de la bourgeoisie argentine d'une part, et du manque d'alternative politique pour les masses laborieuses lors de son élection.
16 octobre 2025 | tiré d'AOC media
https://aoc.media/analyse/2025/10/15/javier-milei-produit-des-mutations-du-capitalisme
Les Development studies, aujourd'hui dominés par les projets de la coopération internationale et « d'aide au développement », ont toutefois connu une solide période structuraliste, qui demeure très éclairante jusqu'à nos jours pour analyser les dynamiques économiques et politiques de nombreux « pays du Sud ».
Le la est donné par la publication du théorème Prebisch-Singer en 1949, sous forme de note à la CEPAL. Se basant sur une étude quantitative, agrégeant des données issues des comptes nationaux de nombreux pays latino-américains, les auteurs avancent une découverte majeure, qui tord le cou aux tenants du libéralisme. Ils montrent qu'avec l'enrichissement mondial, les prix internationaux des biens primaires – que les pays du Sud exportent – augmentent moins vite que ceux des biens industriels, dans lesquels se spécialisent les pays du Nord, car « mieux dotés en capital ».
Dès lors, la spécialisation productive apparaît comme un piège pour les trajectoires de développement les pays du Sud. La théorie de la dépendance est ainsi née, et devient la pierre angulaire à l'école du Structuralisme latinoaméricain. Si Cardoso, coauteur de Faletto devient président du Brésil en 1995 et applique une politique néolibérale, d'autres courants de cette école se rapprochent du marxisme et ressemblent furieusement à la théorie de l'impérialisme de Lénine et de Rosa Luxembourg, où les « pays du sud » sont en réalité les « pays dominés par l'impérialisme ». Nous pensons ici à Ruy Mauro Marini par exemple, opposé au réformisme de Raul Prebisch.
La théorie de la dépendance, et plus largement le structuralisme latinoaméricain éclairent particulièrement bien l'histoire économique argentine.
En effet, lorsque l'Argentine se constitue en tant qu'État indépendant au XIXe siècle, sa place dans la division internationale du travail lui est déjà attitrée. Sa forte dotation en terres arables en fait un exportateur de biens primaires de choix. Par ailleurs, le génocide du peuple paraguayen, plus connu sous « la guerre de la Triple Alliance » rappelle ce qu'il en coûte de s'industrialiser et de concurrencer les manufactures britanniques.
Au début du XXe siècle, l'Argentine est peu peuplée et dispose d'une rente d'exportation faramineuse. Cela fait dire à Milei, qui reprend maladroitement les estimations d'Angus Maddison, que l'Argentine était le pays à plus haut PIB par habitant, et que le péronisme – et plus généralement l'intervention de l'État – serait venu tout gâcher. Hormis le fait que le calcul du PIB n'existe pas avant 1950, que le classement d'Angus Maddison est estimatif et nécessairement biaisé, qu'il ne prend en compte que vingt pays, que l'Argentine ne se classe pas première mais huitième sur cette liste, Milei semble oublier la variable la plus explicative de l'évolution de la position de l'Argentine sur le classement des pays en termes de PIB par habitant : sa croissance démographique. En effet, entre 1885 et 1947, la population passe de quatre millions d'habitants à près de seize millions, une croissance démographique qu'une croissance économique par tête basée presque exclusivement sur une rente d'exportation peine à égaler, encore moins à surpasser durablement.
Sur la même période, les pays européens connaissent une croissance démographique bien plus faible. N'ayant pas à compenser une population qui se quadruple en quarante ans, un taux de croissance plus faible de leur PIB suffit – 1% sur longue période selon Thomas Piketty – pour que leur PIB par habitant croisse plus vite que celui de l'Argentine, dont le classement diminue mécaniquement. On imagine mal un pays agro-exportateur et périphérique avoir un taux de croissance du PIB par habitant supérieur à celui des pays industrialisés sur une longue période.
Mais pourquoi l'Argentine ne diversifiait pas sa production ? Pourquoi l'économie du pays était tirée exclusivement par son secteur agro-exportateur ?
La réponse est donnée par l'un des effets pervers de la dépendance à l'exportation de biens primaires. En effet, lorsque l'Argentine exporte quelque chose, elle reçoit des devises comme moyen de payement. Lorsqu'elle importe quelque chose, elle adresse un payement en devises au reste du monde. Dans ce contexte, s'industrialiser signifie cesser d'importer certains biens industriels, ce qui en revient à réduire le flux de devises adressé au reste du monde. En retour, le reste du monde réduit le flux de devises adressé à l'Argentine, ce qui signifie très concrètement que cette dernière voit ses exportations diminuer. Étant donné que ses exportations sont constituées quasi exclusivement de la production du secteur agro-exportateur, nous comprenons la farouche opposition de ce dernier à toute tentative d'industrialisation.
Cependant, la crise de 1929, puis la Deuxième guerre mondiale viennent modifier cet équilibre. Cette fois-ci, la logique s'inverse. La demande adressée à la production argentine s'effondre dans tous les cas, ce qui contraint le pays à entamer une phase d'industrialisation par substitution d'importations (ISI) afin de maintenir sa stabilité macroéconomique. Le secteur agraire se divise sur la question, notamment lors de la signature du pacte Roca-Runciman en 1933. Ce traité concède à l'Argentine une niche pour ses exportations agraires au sein du marché britannique, que les grands propriétaires terriens s'empressent de remplir. Une fois leur production assurée, ils deviennent favorables à un développement de l'industrie légère sur leur territoire, contrairement aux petits et moyens producteurs qui soutiennent farouchement le libre-échange.
Seulement, cette fenêtre ne se refermera jamais plus.
En effet, les transformations socio-politiques provoqués par la mutation des bases productives argentine ne permettent pas de retour en arrière. En s'industrialisant, l'Argentine voit se développer une classe ouvrière, issue des villes mais aussi de l'exode rural. Cette classe ouvrière s'organise, se syndique, se structure et reçoit l'influence des mouvements ouvriers européens au point qu'au début des années 1940, quatre grandes tendances existent en son sein : le communisme, l'anarchisme, le socialisme, et le syndicalisme révolutionnaire.
Cette dernière tendance, avec le soutien d'une partie des socialistes, investit la construction du Partido Laborista en 1945, dont les statuts ressemblent fortement à ceux du Labour Party britannique. Toutefois, sa version argentine investit un front électoral en 1945 qui soutient la candidature d'un certain Juan Domingo Perón.
Les politiques protectionnistes et industrialisantes que met en place ce dernier durant ses deux premiers mandats – le deuxième est interrompu par un sanglant coup d'État militaire en 1955 – favorisent deux groupes socio-économiques a priori antagonistes. De larges fractions de la classe ouvrière, d'une part, qui obtiennent la mise en place de revendications de longue date relatives à la sécurité sociale, aux congés payés, à la hausse des salaires. Dans une logique keynésienne somme toute très classique, le développement du marché intérieur favorise aussi différentes sous-fractions de la bourgeoisie industrielle, déjà choyée par la politique commerciale du péronisme, qui passe par la nationalisation du commerce extérieur et la redistribution des excédents vers l'industrie.
Le soutien au péronisme du patronat industriel n'est pas homogène selon les sous-fractions qui le composent et varie également selon le taux de profit sectoriel. En effet, selon Basualdo (2005), lorsque celui-ci passe en dessous d'un certain niveau, le capital industriel étranger, ainsi que certaines fractions nationales dépendantes de celui-ci se mettent à œuvrer activement pour un changement de régime, que le secteur agro-exportateur appelle également de ses vœux.
Toutefois, un retour au modèle agro-exportateur pur en revient à exclure la classe ouvrière du processus de production, ainsi que certaines fractions de la bourgeoisie. Nombreuse, politiquement organisée et hautement syndiquée, capable de voter pour des gouvernements industrialisateurs, la classe ouvrière argentine représente le rempart contre le retour à la république bananière.
Depuis lors, l'Argentine se trouve en situation de « match nul hégémonique », où aucun modèle – agro exportateur ou industriel – ne parvient durablement à s'imposer, et par conséquent aucune fraction des classes dominantes ne peut entièrement dominer les autres.
L'élection de Javier Milei, conséquence de la financiarisation du capitalisme argentin ?
L'arrivée au pouvoir de Javier Milei représente une sérieuse tentative de remise en question du match-nul hégémonique. En effet, l'équilibre entre fractions de classes crée un espace pour que s'y faufile la fraction montante : la bourgeoisie financière, dont le développement est concomitant à celui du secteur financier.
Cependant, Milei a souvent été présenté comme un outsider de la politique, image qu'il a largement contribué à construire. Habitué des plateaux télé, l'économiste libertarien compense le manque de reconnaissance de ses pairs par une popularité médiatique basée sur les prises de position prétendument disruptives. L'État serait l'ennemi à abattre. L'entité qui a privé de liberté les Argentins durant la pandémie est aussi celle qui leur « vole leurs richesses » à travers les impôts. Au nom d'une liberté radicale, il appelle à privatiser les trottoirs, à déréguler la vente d'organes, à détruire l'État, à brûler la Banque Centrale et à dollariser l'économie. Mais surtout, il s'agit de « combattre la caste », qui serait globalement composée de la classe politique, de l'ensemble des fonctionnaires et bien sûr, des syndicalistes.
Ce discours fait rapidement mouche chez une catégorie de la population jusqu'alors peu identifiée par la science politique argentine : les insuffisamment pauvres pour accéder aux aides sociales, et insuffisamment insérés socialement pour jouir des conquêtes du mouvement ouvrier liées au salariat formel (Ruggeri, 2023). Souvent jeunes, peu diplômés, auto-entrepreneurs à faible revenus vivant chez leurs parents, percevant les intellectuels de gauche comme donneurs de leçons, les allocataires comme des assistés, ces électeurs adhèrent rapidement à un discours qui leur procure l'occasion de prendre une certaine revanche sociale.
Les statistiques électorales du second tour vont en ce sens, qui oppose le candidat du péronisme Sergio Massa à Javier Milei. Ce dernier obtient 63,5% des voix des auto-entrepreneurs (contre 30% pour Massa), presque neuf militaires sur dix et sept policiers sur dix votent pour le candidat libertarien. Il obtient aussi le soutien du secteur financier, avec 52% du personnel de la finance qui vote pour lui (contre 39% pour Massa) ou encore des inactifs, qui le plébiscitent à hauteur de 51,9% des voix (contre 41,8% pour Massa).
S'arrêter ici pourrait valider l'idée selon laquelle la sociologie électorale d'un candidat dévoilerait sa vraie nature. Ce campisme électoral ne permet pas de voir que le simple fait que de très nombreux ouvriers votent pour un parti ne suffit pas à faire de celui-ci un parti ouvrier. Preuve s'il en est, Milei est majoritaire chez les ouvriers (52,3%), alors que le candidat péroniste ne fait que 41,6%. Affirmer que le parti La Libertad Avanza serait un parti ouvrier serait au mieux une incroyable pirouette intellectuelle et au pire un acte fabuleux de mauvaise foi.
Autre chiffre surprenant : le vote par affiliation partisane. Alors que l'on pourrait s'attendre à ce que les adhérents au Partido Justicialista (le parti péroniste) votent comme un seul homme pour le candidat péroniste, un tiers de cette catégorie préfère donner sa voix à Javier Milei. De quoi remettre en question les – déjà peu opérants – clivages partisans.
Mais aussi, Milei obtient de très bons scores chez les salariés du secteur public (45,3%) ou encore chez les scientifiques et autres « professions intellectuelles supérieures » (56,8%).
La première leçon à tirer de ces résultats est que Sergio Massa, le ministre de l'économie d'Alberto Fernandez (péroniste de centre-droit), n'a pas représenté une alternative pour les travailleurs. Sa stratégie de « décornerisation », basée sur le présupposé qu'il ne faut pas « effrayer l'électorat », que son virage à droite permettrait de d'empiéter sur les plate-bandes de Javier Milei tout en ayant comme garantie que tout ce qui se trouve à sa gauche votera pour lui paraissait infaillible sur un plan logique, mais s'est avérée être une catastrophe électorale. A croire que le seul clivage gauche-droite ne recouvrirait pas toute la réalité politique d'un pays.
Un plan de stabilité macroéconomique très profitable pour le secteur financier
Dans la mesure où le vote Milei est somme toute très transversal, sa sociologie ne permet pas vraiment de caractériser politiquement le personnage.
Alors, de quoi Javier Milei est-il le nom ? Est-il l'outsider anti-caste qu'il disait être ? Cette question pouvait être répondue dès le second tour, lorsque son parti réalise un accord électoral avec le PRO, le parti de la droite traditionnelle argentine. Autrement dit, avant d'entrer en fonction, Milei s'apprête déjà à gouverner avec « la caste » qu'il dénonçait la veille.
Les accointances de Javier Milei avec Elon Musk ou avec des agents dominants du champ de la finance et de l'e-commerce en Argentine ne sont pas simplement idéologiques. Derrière les mises en scène spectaculaires, comme lorsque le Président argentin offre une tronçonneuse dorée à Elon Musk, se cache la relation entre le secteur financier étranger et domestique – en montée – et son poulain libertarien.
Car si la sociologie électorale de l'intéressé ne permet pas d'en déduire totalement la teneur politique, sa politique économique est bien plus éclairante à ce sujet. Sous couvert de recherche de stabilité macro et de combat contre l'inflation, se cache en réalité un transfert de ressources considérable vers le secteur financier. L'exemple le plus concret est celui du carry trade, qui donne lieu à ce que les Argentins surnomment « la bicyclette financière ».
Le mécanisme est simple. Afin de stopper – officiellement – la dépréciation du peso, les autorités monétaires argentines cherchent à rendre la monnaie nationale attirante. Pour cela, certaines administrations publiques – dont la Banque Centrale – émettent des titres libellés en pesos, très rémunérateurs, et à durée de vie relativement courte. Avec ce système, si l'on démarre, par exemple, avec 100 dollars US, il est possible de les échanger contre des pesos à un taux X. Puis, en plaçant ces mêmes pesos dans les titres tout juste mentionnés, l'investisseur empoche une juteuse rentabilité, toujours en pesos, qui surpasse amplement l'inflation domestique et la dépréciation. L'investisseur n'a plus qu'à racheter des dollars, s'il veut sortir du jeu, au même taux X et empocher une rentabilité dollars US cette fois-ci. Lors de certaines périodes ce système a permis, avec une mise de départ de 100 dollars US, d'en retirer 125 un an plus tard.
Il est évident qu'un investissement financier dans un pays périphérique comportant une rentabilité en dollars de 25% est clairement insoutenable. En effet, d'où sortent les 25 dollars US supplémentaires de notre exemple ? Très concrètement, de la dette extérieure et de la surexploitation des travailleurs argentins.
Mais alors, que se passe-t-il lorsqu'un pays du Sud fait défaut sur sa dette extérieure ? Les créanciers effacent amicalement les comptes ? Le FMI regarde ailleurs ? Non, bien entendu. La domination impérialiste qu'il subit s'abat de toutes ses forces en faisant main basse sur ses ressources. En clair : derrière les accolades avec Elon Musk se cache le pillage du lithium pour les batteries Tesla.
La montée en puissance du secteur financier se voit reflétée dans la production législative. Illustrant l'idée selon laquelle l'État agit comme garant des intérêts des dominants, le gouvernement fait voter un ensemble de lois sous le nom de « Régime d'incitation pour les grands investissements » (RIGI), très favorables à l'extractivisme sans contrôle et au secteur financier, notamment à travers les nombreuses exonérations et incitations destinées à « attirer des capitaux ».
Les perdants du modèle : les travailleurs, le secteur industriel et agro exportateur
La progressive consolidation d'un nouveau bloc dominant, ou bien la montée en puissance de la fraction financière de la bourgeoisie argentine, se traduit par une tentative de mise au pas des autres fractions. Autrement dit, le « modèle Milei » peut se voir comme une tentative de vampirisation du secteur financier envers non seulement les travailleurs mais aussi le secteur agro-exportateur et l'industrie.
Cela se comprend tout d'abord avec la politique monétaire et commerciale argentine. L'ouverture aux importations défavorise logiquement le secteur industriel, au profit des importateurs. Mais aussi, les taux d'intérêt élevés, nécessaires au carry trade, sont une mise à mort de l'industrie nationale, tout comme le peso fort, qui favorise les importations.
Le peso fort est aussi défavorable au secteur agro-exportateur, qui perd en compétitivité, notamment vis-à-vis du géant brésilien.
La vampirisation emprunte aussi la voie de la politique fiscale. Sérieusement mis à contribution sur l'autel de la dette, le secteur industriel mais aussi le secteur agro exportateur sont bien plus imposés que ce que la campagne anti-état et anti-impôts du feu libertarien laissait le supposer. À titre d'exemple, la production métallurgique à la sortie de l'usine est imposée à hauteur de 32% en moyenne, sans compter la TVA, soit deux fois plus qu'au Mexique ou au Brésil. Avec la TVA, ce taux grimpe à 44%.
La dérégulation du commerce extérieur, le peso fort et cette politique fiscale expliquent en bonne partie qu'entre novembre 2023 et août 2024, 38 532 emplois aient été perdus dans le secteur industriel et 879 entreprises dans l'industrie manufacturière aient mis la clé sous la porte.
Les exportations de soja, quant à elles, ont été taxées depuis le début du mandat de Milei – excepté un bref interlude – à hauteur de 33%. La force de frappe de la fraction terrienne de la bourgeoisie argentine a récemment permis de faire passer ce taux à 26%, témoignant de l'existence d'un rapport de forces encore en négociation.
Les principaux sacrifiés demeurent néanmoins les travailleurs et les retraités qui, contrairement à leurs homologues français, sont très touchés par la pauvreté. Le minimum retraite s'élève actuellement à 290 dollars, dans un pays où un jean de marque coûte environ 150 dollars. Le pouvoir d'achat recule, les retraites ne sont pas revalorisées au rythme de l'inflation, et les coupes budgétaires en matière de santé et d'éducation sont drastiques.
Leur triste sort contraste particulièrement avec le traitement réservé à l'un des amis du Président, Marcos Galperin. Ce Jeff Bezos argentin est le CEO de Mercado Libre, le concurrent d'Amazon en Amérique latine, entreprise qui reçoit cent millions de dollars de subsides de l'Etat par an.
Dans le même temps, les manifestations de retraités sont régulièrement réprimées, tandis que la gendarmerie déloge des piquets de grève, et la police de Buenos Aires criminalise les vendeurs de rue, ou les collecteurs de déchets informels.
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La montée de personnages comme Javier Milei est davantage la conséquence des mutations récentes du capitalisme et des rapports de force entre les fractions dominantes que le fruit d'une soudaine adhésion des masses à des idées réactionnaires. Elle est aussi rendue possible par le manque d'alternative politique pour les travailleurs, ainsi que par les rouages du scrutin majoritaire à deux tours. En effet, Milei n'arrive qu'en deuxième position au premier tour, avec 30% des voix et force est de constater que Sergio Massa, le « ministre de l'inflation » n'a pas séduit les masses.
On pourra rétorquer que le phénomène Milei n'est pas nouveau, et que l'Argentine a connu des gouvernements ouvertement fascistes – comme la dictature de Videla et Galtieri – et/ou néolibéraux, comme le gouvernement de Mauricio Macri (2015-2019).
Cependant, ce qui semble constituer une nouveauté est la capacité de la fraction financière à diriger durablement le cycle d'accumulation présent. La baisse récente des impôts sur le soja prouve néanmoins qu'elle doit faire certaines concessions à d'autres fractions, capables, dans une certaine mesure, de différer leurs exportations et par là même, de compromettre la stabilité du taux de change.
Dès lors, si les mutations du capitalisme laissent prévoir l'apparition de nouveaux Javier Milei, l'avenir de celui-ci dépend essentiellement de la résolution des conflits entre fractions dominantes mais aussi – et surtout – de la résistance que pourra lui opposer le prolétariat organisé. Par conséquent miser sur l'organisation des travailleurs devient plus que jamais nécessaire.
Sylvain Pablo Rotelli
Sociologue, Maître de conférences en Sociologie à l'Université Toulouse Capitole
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Venezuela : accélération autoritaire et répression de la gauche critique. Entretien avec Edgardo Lander
Depuis les élections de 2024 au Venezuela, le gouvernement de Nicolás Maduro a intensifié son virage autoritaire déjà ancien. Plus de 2 000 personnes ont été arrêtées dans les jours qui ont suivi le scrutin, et la persécution ciblée s'est étendue aux journalistes, aux syndicalistes, aux universitaires et aux défenseurs et défenseuses des droits humains.
15 octobre 2025 | tiré de contretemps.eu
La militante des droits humains Marta Lía Grajales a disparu pendant deux jours après avoir dénoncé le passage à tabac brutal de mères qui réclamaient la libération de leurs enfants emprisonné·es. María Alejandra Díaz, avocate chaviste et ancienne membre de l'Assemblée constituante, a été radiée du barreau et harcelée après avoir appelé à la transparence dans le dépouillement des votes. Ces cas illustrent une stratégie plus large d'intimidation et de criminalisation.
La répression s'abat avant tout sur la gauche critique. Ces derniers mois, les médias officiels ont accusé Edgardo Lander, Emiliano Terán Mantovani, Alexandra Martínez, Francisco Javier Velasco et Santiago Arconada d'avoir formé un prétendu « réseau d'ingérence étrangère » déguisé en travail universitaire et environnemental. Des institutions telles que la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université centrale du Venezuela, le CENDES, l'Observatoire d'écologie politique et la Fondation Rosa Luxemburg ont également été diffamées dans le cadre de cette prétendue conspiration.
En effet, en contexte d'avancée impérialiste sur la Caraïbe, d'exécutions extrajudiciaires de vénézuéliens par les EEUU avec l'excuse de la lutte contre la drogue, la notion d'anti-impérialisme est instrumentalisée par le gouvernement Maduro pour taire la dissidence et réprimer la population. Dynamique qui doit aussi être mise en perspective avec l'octroi à Maria Corina Machado, figure de l'extrême droite vénézuélienne, du prix Nobel de la Paix. Elle dédie son prix à Donald Trump lui-même, et remercie son soutien pour ce qu'elle appelle la lutte pour la démocratie au Venezuela. Une curieuse conception de la démocratie si l'on prend en compte ses alliances non seulement avec l'administration états-unienne, mais aussi avec les extrêmes droites de l'Amérique latine dont Milei et Bolsonaro, et européennes dont le parti Vox en Espagne ou encore le parti d'extrême droite européen « Patriots for Europe ».
Edgardo Lander — sociologue, professeur retraité de l'Université centrale du Venezuela et figure de proue des débats latino-américains sur la démocratie, l'extractivisme et l'avenir de la gauche — fait lui-même partie des personnes visées. Son travail critique sur l'arc minier de l'Orénoque et son insistance sur la pensée indépendante l'ont placé dans le collimateur du gouvernement[1]. On pourra également relire deux entretiens avec Edgardo Lander que nous avions publié antérieurement : en janvier 2009où il se demandait alors où en était le « processus bolivarien », et en 2018 où il proposait (avec Miriam Lang) un bilan de l'expérience des gouvernements progressistes en Amérique latine de la fin des années 1990 aux années 2010.
***
Anderson Bean – Depuis les élections controversées de 2024, la répression contre les voix critiques s'est intensifiée, avec plus de 2 000 personnes arrêtées et une multiplication des cas de persécution ciblée. Comment décririez-vous le climat général de répression au Venezuela depuis les élections ?
Edgardo Lander – Ces élections ont été, à bien des égards, un tournant dans le processus bolivarien au Venezuela. Ces dernières années, des limites qu'on croyait infranchissables ont été, à maintes reprises, allègrement franchies.
Jusqu'aux élections présidentielles vénézuéliennes de l'année dernière, le système était, dans l'ensemble, fiable. Certes, il y avait eu quelques cas isolés de fraude évidente, comme lors des élections des gouverneurs à Bolívar et Barinas, mais ceux-ci n'avaient pas eu d'incidence sur les résultats au niveau national. Le système de vote électronique automatisé du Venezuela, avec ses multiples garanties, rendait très difficile toute fraude à grande échelle.
Le processus était simple : vous votiez, la machine affichait votre choix sur un écran, puis imprimait un reçu papier. Vous vérifiez qu'il correspondait à votre vote et le déposiez dans une urne. À la fin de la journée, les machines produisaient un rapport et, en présence de témoins, les urnes étaient ouvertes et comparées aux résultats des machines. Les procès-verbaux étaient signés par les témoins pour certifier que les décomptes électroniques et papier correspondaient. C'est pourquoi, jusqu'à ce moment-là, les élections vénézuéliennes étaient, je le répète, fondamentalement fiables.
Mais cette fois-ci, lorsque le gouvernement a commencé à recevoir les résultats, il s'est rendu compte qu'il n'allait pas seulement perdre, mais perdre lourdement. Il pensait peut-être pouvoir se permettre une défaite serrée, puis manipuler les résultats dans quelques États pour s'en sortir avec une victoire. Mais l'écart était tellement important que cela s'est avéré impossible. Ils ont donc balayé les règles du jeu.
Ils ont prétendu que le système avait été piraté depuis la Macédoine du Nord. Puis le président du Conseil National Électoral est apparu, littéralement une serviette à la main [2], et a lu des chiffres sans rapport avec le vote réel. Peu de temps après, Maduro a été déclaré vainqueur.
Il s'agissait là d'une ligne rouge très importante, car elle marquait le passage d'un gouvernement qui, certes, manipulait les ressources publiques, menaçait les fonctionnaires, réprimait et intimidait l'opposition, empêchait les partis d'opposition de mener leurs activités, etc., mais où, le jour même des élections, les votes des citoyens étaient au moins fidèlement enregistrés par les machines. Pour la première fois, ils ont décidé, sans vergogne, d'enfreindre les règles du jeu et de supprimer la notion même d'élections du jeu politique ou démocratique. C'était un pas vers un régime qui se révélait ouvertement autoritaire, au mépris de la Constitution et des normes électorales.
Naturellement, cela a déclenché des manifestations massives, auxquelles le gouvernement a répondu par des arrestations massives. Bon nombre de ces arrestations étaient tout à fait arbitraires : des jeunes qui se trouvaient devant leur maison ou qui venaient d'aller acheter du pain ont été accusés de terrorisme et emmenés. Le gouvernement a en substance admis qu'il ne pouvait obtenir le soutien de la majorité et que, s'il voulait rester au pouvoir, il devait recourir à la répression et instiller la peur dans la population.
C'est pourquoi, après le jour du scrutin, il y a eu deux jours de manifestations importantes. Au moins 25 000 personnes sont descendues dans la rue et près de 2 000 ont été arrêtées dans le cadre d'une répression brutale. Cela leur a permis de semer la terreur et de renvoyer les gens chez eux.
Depuis lors, cette logique de répression systématique s'est poursuivie à tous les niveaux. Elle s'est traduite par l'arrestation de journalistes, d'économistes pour avoir publié des chiffres qui déplaisaient au gouvernement, de syndicalistes et d‘universitaires. Après la vague d'arrestations massive qui a suivi les élections, la répression est devenue plus sélective, tout en glissant vers une intolérance quasi totale à l'égard de la dissidence
Le gouvernement a fermé davantage de médias et invoqué une série de lois[3] ces derniers mois – la « loi anti-haine », la « loi anti-terrorisme » et d'autres – visant à criminaliser tout acte d'opposition, aussi pacifique soit-il, car tout acte de ce type est immédiatement qualifié de terrorisme.
Aujourd'hui, nous sommes confrontés à un gouvernement qui tente de nier toute possibilité d'expression de la dissidence, tout espace où elle pourrait exister. Cela explique les attaques contre les universités, les journalistes et la campagne systématique contre les ONG. Comme le gouvernement insiste pour présenter tout comme une bataille entre un « gouvernement révolutionnaire » et « l'agression impérialiste », les ONG sont qualifiées d'instruments financés par l'étranger, dirigés par la CIA, dont le but est de saper le gouvernement. Plus récemment, cela a consisté à cibler la Fondation Rosa-Luxemburg[4] et à qualifier les dénonciations de l'arc minier de l'Orénoque (AMO)[5] d'« attaques contre l'État ».
Une étape très récente et significative dans la dérive autoritaire a été franchie avec l'assaut contre la veillée des mères de prisonnier·es politiques. Ces mères, dont les enfants sont emprisonné·es, avaient fait le tour des bureaux du pouvoir judiciaire jusqu'à ce qu'on leur dise que seul le président de la Cour suprême pouvait statuer sur leur cas. Elles se sont rendues au tribunal, ont demandé une audience, se sont vu refuser, puis ont décidé d'organiser une veillée sur la place devant le bâtiment. Elles ont monté une tente, rejointes par des militant·es des droits humains, et avaient même emmené des petits enfants avec elles. Vers 22 heures, la garde permanente devant le tribunal a été retirée, les lumières de la zone ont été éteintes, puis quelque 80 membres de colectivos[6] pro-gouvernementaux, dont certains masqués, sont arrivés. Ils ont battu les mères, leur ont volé leurs téléphones portables et leurs cartes d'identité, et les ont chassées de la place au milieu de la nuit. Beaucoup de mères venaient de province et se sont retrouvées bloquées dans la ville, sans moyen de communication.
C'était vraiment scandaleux, une nouvelle escalade de la logique autoritaire. Et lorsque les mères ont essayé de porter plainte auprès du bureau du procureur général et du médiateur, on leur a répondu qu'on ne pouvait rien faire, car il s'agissait d'une « action privée » des colectivos, et non de la police — une affirmation absurde.
Cette offensive contre les intellectuels, contre l'Université Centrale du Venezuela – qui est devenue un espace important de réflexion et de dissidence – s'inscrit dans une stratégie plus large : tout lieu où peuvent s'exprimer des voix différentes de celles du gouvernement doit être traité comme un ennemi, comme un agent de l'impérialisme, et être persécuté. Telles sont les nouvelles règles du jeu.
Anderson Bean – Au cours de l'année écoulée, nous avons vu des cas où même des personnes issues du milieu chaviste ont été réprimées – par exemple, Marta Lía Grajales, qui a été forcée à monter dans une camionnette banalisée et détenue après avoir dénoncé le passage à tabac violent de mères qui manifestaient pour la libération de leurs enfants, un épisode que vous venez de décrire, et María Alejandra Díaz, avocate et ancienne membre de l'Assemblée constituante, qui a été radiée du barreau après avoir exigé de la transparence lors des élections de 2024. Que révèlent ces cas sur la volonté du gouvernement Maduro de s'en prendre à ses anciens alliés et à sa propre base ? Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur leur situation et sur leur importance ?
Edgardo Lander – Marta Grajales (1980) a en fait disparu pendant environ deux jours et demi. Son mari et des organisations de défense des droits humains ont fait le tour des centres de détention habituels où les personnes sont emmenées dans ces circonstances, et dans chacun d'entre eux, on leur a répondu qu'elle n'était pas là. La réaction a été si forte – mobilisation de l'opinion publique latino-américaine, du monde universitaire, des réseaux d'organisations sociales et même d'une partie de la base chaviste – que le gouvernement, apparemment (je ne peux pas l'affirmer avec certitude, mais cela semble probable), a été surpris par la force de la réaction et a décidé de libérer Marta immédiatement.
Cela ne signifie pas pour autant qu'elle est libre : elle fait toujours l'objet d'accusations extrêmement graves qui pourraient lui valoir jusqu'à dix ans de prison si son affaire est jugée et qu'elle est condamnée. Mais ce qui est déjà clair, c'est qu'il ne s'agit pas ici de réprimer l'opposition de droite. Marta n'est pas une femme de droite, c'est une compañera, une militante chaviste de longue date. Le fait est qu'il n'importe plus désormais d'avoir une carte du parti, un passé militant ou des années d'identification au gouvernement. Être chaviste n'est plus une protection.
C'est pourquoi je souligne l'une des caractéristiques clés de la situation politique actuelle, résumée dans un hashtag qui a accompagné de nombreuses déclarations du gouvernement ces derniers jours : « Douter, c'est trahir ». Ils le répètent sans cesse. Et c'est un signe de faiblesse, d'insécurité, car il y a des gens au sein des forces armées, de la police et même de la base chaviste qui ne sont pas d'accord avec ce qui se passe. Dans ce contexte, non seulement il est interdit de dénoncer les abus, mais il est même interdit de douter. Quiconque a des doutes doit les garder pour lui, car exprimer ses doutes est considéré comme une trahison.
Il s'agit d'un nouveau modèle autoritaire dans lequel non seulement les organisations autonomes sont interdites, mais même les syndicats ont été déclarés obsolètes – Maduro a annoncé qu'il créerait une nouvelle structure pour les remplacer. Il a également déclaré la création de milices sur les lieux de travail : 450 000 personnes armées sur les lieux de travail à travers le pays, soi-disant pour résister à l'impérialisme lorsque les Marines arriveront. Tout cela ferme tout espace démocratique possible, toute possibilité d'expression libre. L'objectif est de générer la peur – la peur de sortir dans la rue, la peur de s'exprimer, la peur parmi les journalistes qui s'autocensurent – afin qu'au final, nous nous retrouvions avec un régime fermé sans aucune option.
Les relations de Maduro avec la gauche à travers le continent se sont considérablement détériorées. Les seuls gouvernements avec lesquels il s'aligne encore sont ceux de Cuba, du Nicaragua et, dans une certaine mesure, de la Bolivie, du moins jusqu'aux récentes élections. Au-delà de cela, le Venezuela est très isolé. Bien sûr, il existe encore un secteur de la gauche qui s'accroche à l'idée que « l'ennemi est toujours l'impérialisme – quiconque s'oppose à l'impérialisme est mon allié, quiconque ne s'y oppose pas est mon ennemi ». Ainsi, même dans ce contexte de dénonciations graves, le Forum de São Paulo[7]– qui regroupe de nombreux partis de gauche « officiels » d'Amérique latine (pas tous, mais un nombre important) – a publié une déclaration qui ne fait aucune mention des droits humains, des persécutions ou des détentions. Il n'évoque que les menaces que représentent les États-Unis pour la souveraineté vénézuélienne, abordant ainsi un tout autre sujet.
C'est extrêmement grave. J'insiste toujours sur le fait que la pire chose que l'on puisse faire à la gauche, à toute option anticapitaliste ou progressiste dans le monde d'aujourd'hui, c'est d'appeler ce qui existe au Venezuela « socialisme » ou « gouvernement de gauche ». Car cela provoque un tel rejet que les gens disent, à juste titre : « Si c'est ça la gauche, si c'est ça le socialisme, alors je voterai pour la droite. » C'est pourquoi je considère la position du Forum de São Paulo comme perverse : elle perpétue le mythe selon lequel les gouvernements de Cuba, du Nicaragua et du Venezuela sont des gouvernements révolutionnaires, progressistes et démocratiques. Et pourtant, n'importe qui peut lire les journaux pour voir la réalité.
Dans le cas du Venezuela, c'est encore plus évident en raison du nombre considérable de migrant.es qui ont quitté le pays. Leurs récits de première main sur ce qu'ils et elles ont enduré ne peuvent être réduits au silence ou niés : il y a tout simplement trop de voix qui disent la même chose. Demandez-leur pourquoi ils ont dû partir, et les réponses s'accumulent : à cause de ceci, de cela et de cela. Les témoignages sont accablants.
Anderson Bean – Dans ce contexte, vous et d'autres universitaires éminents avez été accusés dans les médias officiels de faire partie d'un prétendu « réseau d'ingérence politique déguisé en travail universitaire et environnemental ». Pourriez-vous commencer par expliquer en quoi consistent réellement ces accusations et d'où elles proviennent ? À partir de là, comment interprétez-vous la signification plus large de ces attaques pour la liberté académique et le débat critique au Venezuela ? Pourquoi pensez-vous que ces attaques ont lieu maintenant, et que révèlent-elles sur les priorités et les craintes du gouvernement à l'heure actuelle ?
Edgardo Lander – Je pense que ces accusations ne sont qu'une autre expression de ce que j'ai décrit : un gouvernement qui cherche à empêcher toute forme de désaccord avec ses politiques. Il ne s'agit pas seulement de réprimer les travailleur·ses qui se mobilisent pour obtenir des salaires décents, ou les mères qui exigent la libération de leurs enfants emprisonné·es. Il s'agit aussi de faire comprendre que la communauté intellectuelle elle-même, simplement en menant des recherches sur les politiques de l'État, commet une infraction.
Prenons le cas des recherches sur ce qui se passe dans l'arc minier de l'Orénoque. Il s'agit simplement d'enquêter, de se demander ce qui arrive aux populations autochtones. Des études montrent, par exemple, que les enfants autochtones ont des taux élevés de mercure dans le sang. C'est cela, la recherche : documenter ce qui se passe réellement. Mais pour le gouvernement, il s'agit d'une atteinte à son autorité, à son droit de définir les politiques qu'il juge appropriées.
Ainsi, lorsqu'ils me citent personnellement, ce n'est pas parce que j'aurais accompli quelque chose d'extraordinaire — au-delà du fait d'exprimer des opinions, de participer à des débats ou de diffuser des idées à travers l'Amérique latine. Le gouvernement considère tout cela comme un danger, une menace, et cherche à le faire taire. Il tente d'amener les intellectuel·les, même celles et ceux qui ne formulent que des critiques modérées, à s'autocensurer ou à éviter de mener des recherches susceptibles de mettre en lumière des réalités embarrassantes pour le pouvoir.
Il s'agit d'un véritable resserrement de l'étau, d'un siège qui, peu à peu, se referme jusqu'à étouffer tout espace de respiration.
Anderson Bean – Outre des personnes comme vous, des institutions bien connues telles que la Faculté des sciences économiques et sociales de l'UCV, le CENDES[8] et l'Observatoire d'Écologie Politique[9] ont également été attaquées. Parmi elles, le cas de la Fondation Rosa Luxemburg se distingue, notamment en raison de ses liens publics avec le parti allemand Die Linke. Pour ceux qui ne la connaissent pas, pourriez-vous expliquer ce qu'est cette fondation, quel type de travail elle a mené au Venezuela et pourquoi elle pourrait aujourd'hui être la cible d'attaques ?
Edgardo Lander – Tout d'abord, pour ceux qui ne connaissent pas bien les fondations politiques allemandes, il convient d'expliquer leur fonctionnement. Dans le système politique allemand, les partis qui dépassent un certain seuil de représentation parlementaire reçoivent un financement public pour une fondation politique liée à ce parti. Les sociaux-démocrates ont une fondation – la Fondation Ebert, le Parti chrétien-démocrate en a une – la Fondation Adenauer – et le parti de gauche, Die Linke, a la Fondation Rosa Luxemburg.
Ces fondations travaillent principalement en dehors de l'Allemagne et se concentrent sur le débat culturel et politique. Elles ne sont en aucun cas des activistes politiques intervenant directement dans les affaires d'autres pays. Dans le cas de la Fondation Rosa Luxemburg, elle dispose de bureaux dans toute l'Amérique latine : au Mexique (couvrant le Mexique, l'Amérique centrale et les Caraïbes), au Brésil, en Argentine (pour le Cône Sud) et à Quito, qui couvre le Venezuela, la Colombie, l'Équateur et la Bolivie.
Pendant les années de gouvernements progressistes, la Fondation Rosa Luxemburg – et en particulier son bureau andin à Quito – a travaillé sur une question qui est au cœur des débats de la gauche et des mouvements sociaux en Amérique latine depuis le début du siècle : l'extractivisme. La question de savoir ce que signifie continuer à repousser la frontière minière vers de nouveaux territoires, et la dévastation que cela cause aux terres autochtones à travers le continent.
D'une part, les gouvernements progressistes ont encouragé, célébré et activé des processus d'organisation populaire, des secteurs populaires urbains aux peuples autochtones, en passant par les éleveurs et les paysans. Mais les politiques extractivistes ont également signifié que lorsque les peuples autochtones ont résisté à l'occupation de leurs territoires, l'État a répondu par la répression.
La question de l'extractivisme et du modèle de développement plus large poursuivi par les gouvernements progressistes est donc liée à la crise civilisationnelle à laquelle nous sommes confrontés. Elle touche aux limites de la planète, aux droits des peuples autochtones, aux menaces environnementales. Il s'agit là de questions intrinsèquement politiques, qui ne sont pas neutres ni purement académiques. Elles affectent directement la vie des gens.
C'est pourquoi, au Venezuela aujourd'hui, même la recherche ou la critique publique de la politique extractiviste – comme la remise en cause de la stratégie du gouvernement dans l'arc minier de l'Orénoque – est considérée comme une attaque directe contre l'État. Tout récemment, la Fondation Rosa Luxemburg a été désignée comme l'ennemi principal, précisément parce qu'elle a soutenu des débats, des études et des mouvements qui remettent en question les coûts sociaux et environnementaux de l'exploitation minière et de l'extractivisme. Ce qui est en réalité un travail de recherche universitaire et de soutien aux mouvements sociaux est présenté par le gouvernement comme une subversion politique.
Prenons l'exemple de l'eau. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui, où que ce soit dans le monde, un mouvement de défense de l'eau qui ne soit pas politique. Car si les gens défendent l'eau, c'est parce que quelqu'un fait quelque chose pour la contaminer ou l'épuiser. Cela en fait nécessairement un sujet de débat, et le débat implique toujours des positions politiques.
Le fait n'est donc pas que la Fondation Rosa Luxemburg soit apolitique. Les questions sur lesquelles elle travaille – l'extractivisme, les droits des autochtones, les menaces environnementales – ont inévitablement une dimension politique. Mais il ne s'agit en aucun cas d'une fondation qui soutient ou finance des politiques visant à saper le gouvernement vénézuélien.
Si des groupes enquêtent sur l'arc minier de l'Orénoque et que leurs rapports montrent les effets extrêmement négatifs de l'exploitation minière illégale dans cette région, le gouvernement considère cela comme une attaque contre lui-même. Et à partir de là, la seule alternative qui reste est le silence : personne ne dit rien sur quoi que ce soit.
L'affirmation selon laquelle la Fondation Rosa Luxemburg est financée par le gouvernement allemand et fait donc partie d'un projet impérialiste américain visant à affaiblir le Venezuela est, outre le fait qu'elle relève de la paranoïa, une simple tentative de tout mettre dans le même sac et d'attaquer les ONG dans leur ensemble.
Bien sûr, il existe de nombreuses petites organisations diverses qui travaillent sur des questions telles que les élections, l'environnement, les droits humains, les droits des femmes, etc. Dans toute l'Amérique latine, beaucoup de ces groupes reçoivent des financements extérieurs, parfois des églises, parfois de l'Union européenne, parfois d'autres sources. Et le gouvernement tente de présenter tout cela comme faisant partie d'une grande stratégie impérialiste visant à financer ces organisations afin de renverser le gouvernement.
Cela n'a pas vraiment de sens d'un point de vue concret, mais d'un point de vue politique, cela a tout son sens pour convaincre la base qui soutient le gouvernement que le Venezuela est attaqué et que toute personne qui semble neutre – ou même sympathisante du chavisme – mais qui critique ensuite les politiques gouvernementales sur des questions que l'État considère comme vitales, rejoint immédiatement le camp ennemi. Et l'ennemi doit être combattu.
Cela place bien sûr la Fondation Rosa Luxemburg dans une situation très difficile. Il lui devient extrêmement difficile de mener à bien son travail. Et les communautés avec lesquelles elle travaille – petits agriculteurs, paysans et autres – finissent par perdre le soutien dont elles bénéficiaient jusqu'à présent.
Quoi qu'il en soit, il est important d'être clair : il s'agit d'une petite fondation. Elle ne dispose pas de millions et de millions de dollars. Ses projets sont modestes.
Anderson Bean – Pourquoi pensez-vous que ces attaques ont lieu maintenant, et que révèlent-elles sur les priorités et les craintes du gouvernement à l'heure actuelle ?
Edgardo Lander – Je pense que ce qui se passe actuellement est lié à ce que j'ai déjà mentionné : le gouvernement se sent de plus en plus isolé. Il se sent de plus en plus isolé sur la scène internationale et de plus en plus discrédité au sein de la gauche mondiale, même s'il existe des tensions et des contradictions dans ce domaine. Et bien sûr, il constate également un mécontentement au sein de sa propre base.
Tout d'abord, cela s'explique par le fait que les conditions de vie des citoyens ordinaires ne s'améliorent pas. Aujourd'hui, le salaire minimum au Venezuela est inférieur à un dollar étatsunien par mois. Il est partiellement compensé par diverses primes, distribuées arbitrairement à qui bon leur semble, quand bon leur semble, et utilisées comme un outil de contrôle politique sur la population.
Nous avons affaire à un gouvernement qui a depuis longtemps abandonné tout projet politique. Tout le discours sur l'approfondissement de la démocratie, sur le socialisme, a tout simplement disparu de l'horizon. Le seul objectif du gouvernement est désormais de se maintenir au pouvoir.
Pour se préserver, il comptait auparavant sur un certain niveau de soutien populaire. Mais comme ce soutien n'a cessé de diminuer, la répression est devenue sa seule option. C'est pourquoi son discours s'appuie désormais fortement sur des appels au patriotisme, au nationalisme, à l'anti-impérialisme et aux menaces extérieures. Dans ce discours, tout est mis dans le même sac. Les ONG sont également incluses, car le gouvernement a besoin de présenter tout cela non pas comme des menaces pour lui-même, mais comme des menaces pour le Venezuela.
Anderson Bean – Enfin, bon nombre de ceux qui sont attaqués, y compris vous-même, collaborent depuis longtemps avec des mouvements et des camarades à l'étranger. Quelles formes de solidarité internationale sont les plus utiles à ce stade ?
Edgardo Lander – Tout d'abord, en parlant non seulement de la situation actuelle, mais aussi dans un sens plus durable, je voudrais revenir sur un point que j'ai soulevé précédemment. Pour les secteurs de la gauche vénézuélienne qui ont vécu et souffert de ce qui s'est passé dans ce pays au cours de ces dernières années, il est très douloureux de voir des intellectuel·les, des organisations et des journalistes de gauche continuer à décrire le Venezuela comme un gouvernement de gauche, un gouvernement socialiste ou un gouvernement révolutionnaire. C'est déchirant, profondément douloureux, car cela revient à ignorer toutes les preuves de ce qui se passe réellement dans le pays, à fermer les yeux sur la réalité — tout cela au nom de la lutte contre l'impérialisme.
Mais lutter contre l'impérialisme doit nécessairement signifier offrir un mode de vie meilleur que celui qu'offre l'impérialisme, et non pire. C'est pourquoi je pense que le travail que vous faites et l'initiative de votre livre sont si précieux : ils créent un espace pour une discussion sérieuse, réfléchie et raisonnée sur ce qui se passe réellement, plutôt que de tomber dans un débat simpliste et manichéen entre « les bons et les méchants » ou « les anti-impérialistes contre les pro-impérialistes ».
Il s'agit d'une question de solidarité — non pas de solidarité avec un gouvernement, mais de solidarité avec les peuples. Et cela est important non seulement pour le Venezuela, mais aussi au niveau international. Le mot « socialisme » devient de plus en plus populaire dans certaines parties du monde ; en fait, il attire de plus en plus de personnes. Mais lorsque le « socialisme » est assimilé au Venezuela, cela nuit à son attrait. C'est pourquoi il est absolument essentiel de distinguer l'expérience vénézuélienne du rêve d'un autre monde possible.
À l'heure actuelle, la réaction internationale à la détention de Marta Lía Grajales, puis aux accusations portées contre l'Université centrale du Venezuela, le CENDES et la Fondation Rosa Luxemburg, a sans doute surpris le gouvernement, en raison de l'ampleur du rejet qu'elle a suscité. Et l'une des caractéristiques déterminantes de la gauche a toujours été la notion d'internationalisme.
Si nous voulons réfléchir à la crise civilisationnelle, aux alternatives au développement et à la résistance à l'extractivisme, nous ne pouvons le faire dans les limites d'une seule nation. Il faut aborder ces questions à travers des réseaux qui traversent les frontières. Par exemple, lors de la lutte contre la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA/ALCA) il y a vingt ans, il y eut un niveau remarquable de coordination à l'échelle du continent : syndicats, étudiant·es, travailleur·euses du secteur public, paysan·nes, organisations autochtones, mouvements féministes — de toute l'Amérique latine, y compris du Canada et des États-Unis. Ces coordinations ont créé des réseaux, des savoirs, des contacts personnels et des moyens de partager l'information.
Ces réseaux et ces savoirs sont toujours vivants en Amérique latine. Ils n'ont plus la vigueur qu'ils avaient durant la lutte contre la ZLEA, mais ils perdurent. C'est pourquoi, très souvent, lorsqu'un événement se produit dans un pays de la région, il y a une réaction à l'échelle du continent, car les canaux permettant de communiquer ce qui se passe et d'appeler à réagir sont toujours là.
*
Anderson M. Bean est sociologue, Teaching Assistant Professor à la North Carolina A&T State University (Greensboro). Spécialiste du Venezuela et de la démocratie participative, il est l'auteur deCommunes and the Venezuelan State : The Struggle for Participatory Democracy in a Time of Crisis (Lexington Books, 2022/2023) et l'éditeur du volume Venezuela in Crisis. Socialist Perspectives (Haymarket Books, 2025). Il a notamment publié « Venezuela, Human Rights and Participatory Democracy, » Critical Sociology 42, no. 7–8 (2016).
Edgardo Lander (né en 1942 à Caracas) est un sociologue vénézuélien, professeur retraité de l'Université centrale du Venezuela (UCV). Titulaire d'un doctorat en sociologie de l'Université de Harvard (1977), il est l'auteur de travaux majeurs sur la démocratie, la mondialisation néolibérale, l'extractivisme et la pensée décoloniale. Membre du comité international du Forum social mondial (Caracas, 2006), il est également associé au Transnational Institute (TNI) et au Grupo Permanente de Trabajo sobre Alternativas al Desarrollo. Parmi ses publications : Neoliberalismo, sociedad civil y democracia : ensayos sobre América Latina y Venezuela (Nueva Sociedad, 1995), et l'ouvrage collectif qu'il a dirigé, La colonialidad del saber : eurocentrismo y ciencias sociales. Perspectivas latinoamericanas (CLACSO, 2000). Ses recherches récentes portent sur les contradictions du processus bolivarien et sur les impacts sociaux et écologiques de l'Arc minier de l'Orénoque.
Cet entretien a été conduit en espagnol par Anderson Bean. Une première traduction anglaise a été publiée sur le site de Tempest (11 septembre 2025).
Traduit de l'anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.
Photo : Yoletty Bracho.
Notes
[1] L'interview a eu lieu avant l'attaque navale illégale menée le 2 septembre 2025 par les États-Unis contre un bateau battant pavillon vénézuélien dans la mer des Caraïbes, qui a causé la mort des 11 personnes à bord (NDLR).
[2] Lors de l'annonce officielle des résultats, le président du Conseil national électoral, Elvis Amoroso, est apparu à la télévision une serviette à la main, visiblement interrompu en pleine digestion. L'image, devenue virale, a illustré à sa manière le caractère improvisé — sinon indigeste — de la proclamation des résultats.
[3] La Loi contre la haine, pour la coexistence pacifique et la tolérance (Ley contra el odio, 2017) punit jusqu'à vingt ans de prison tout message jugé « incitant à la haine », permettant la censure de médias et la répression d'opposant·es. La Loi organique contre le crime organisé et le financement du terrorisme (Ley Orgánica contra la Delincuencia Organizada y Financiamiento al Terrorismo, 2012, révisée) est fréquemment utilisée pour poursuivre des syndicalistes, des chercheur·ses et des ONG accusé·es de « terrorisme » ou « d'ingérence étrangère ». Ces textes constituent aujourd'hui les principaux instruments juridiques de la dérive autoritaire du gouvernement vénézuélien.
[4] Fondation Rosa-Luxemburg (Rosa-Luxemburg-Stiftung, RLS) — Fondation politique allemande proche de Die Linke. Son bureau régional andin (Quito, ouvert en 2010) coordonne des projets en Équateur, Colombie, Bolivie et Venezuela, autour de l'éducation populaire, des droits sociaux et de la critique de l'extractivisme (par ex. le groupe « Alternatives au développement »). Au Venezuela, la coordination a notamment impliqué la sociologue Alexandra Martínez (1982), activiste engagée dans des processus de renforcement du pouvoir populaire. La RLS et plusieurs universitaires critiques (dont E. Lander, E. Terán Mantovani, A. Martínez) ont été accusés par les médias officiels de former un prétendu « réseau d'ingérence étrangère » ; ces accusations ont été dénoncées comme infondées par la Faculté des sciences économiques et sociales de l'Université centrale du Venezuela (UCV), tandis que la RLS a rejeté toute « ingérence » et réaffirmé son rôle de soutien à la réflexion critique et aux mouvements sociaux.
[5] Arc minier de l'Orénoque (AMO) — Zone spéciale de 111 843 km², située dans les États de Bolívar et Amazonas, désignée en février 2016 par Nicolás Maduro comme « zone de développement stratégique national » pour l'exploitation d'or, diamant, coltan et autres minerais. Le projet, qui couvre près de 12 % du territoire vénézuélien, est dénoncé par des chercheurs, ONG et organisations autochtones pour ses effets : déforestation, pollution au mercure, violences liées à l'extraction illégale et violations des droits des peuples originaires. Le gouvernement qualifie fréquemment ces critiques d'« attaques contre l'État ».
[6] Colectivos — Groupes organisés de base, nés dans les quartiers populaires vénézuéliens dans les années 2000, initialement liés à l'auto-organisation communautaire et au soutien au processus bolivarien. Beaucoup ont évolué en groupes armés pro-gouvernementaux, jouant un rôle de contrôle social et participant à des actions de répression, souvent en coordination informelle avec les forces de sécurité de l'État.
[7] Le Forum de São Paulo (Foro de São Paulo) est une instance régionale de concertation fondée en 1990 à l'initiative du Parti des travailleurs (PT) brésilien et de Fidel Castro, dans le but de coordonner les forces de gauche latino-américaines après la chute du bloc soviétique. Il rassemble aujourd'hui environ 120 partis et mouvements politiques issus de 27 pays d'Amérique latine et des Caraïbes, couvrant un large spectre allant des partis sociaux-démocrates aux formations se réclamant du socialisme révolutionnaire. Le Forum continue de se réunir régulièrement : sa XXVIIe rencontre s'est tenue à Tegucigalpa (Honduras) en juin 2024, et un Groupe de travail permanent s'est encore réuni à Caracas en janvier 2025. Voir : Foro de São Paulo, “Documento Base del XXVII Encuentro del Foro de São Paulo”, Fondation Perseu Abramo, 2024, en ligne : fpabramo.org.br.
[8] CENDES — Centro de Estudios del Desarrollo (Centre d'études du développement) de l'Université centrale du Venezuela (UCV), fondé en 1961 avec le soutien de la CEPAL, comme institut interdisciplinaire dédié à la recherche, à la formation et à la planification en matière de développement économique et social. Il a contribué à moderniser la réflexion sur le développement en Amérique latine, en intégrant l'économie, la sociologie, la santé publique et l'aménagement du territoire. Le centre édite les Cuadernos del CENDES, l'une des principales revues de sciences sociales au Venezuela. Depuis les années 2000, il s'est particulièrement illustré par ses travaux critiques sur l'extractivisme, l'Arc minier de l'Orénoque (AMO) et les contradictions du modèle rentier vénézuélien.
[9] Observatorio de Ecología Política de Venezuela (OEP) — Collectif créé en 2016, rassemblant chercheurs et militants pour documenter les conflits socio-environnementaux liés à l'extractivisme pétrolier et minier, à la déforestation et aux violations des droits des peuples autochtones. L'OEP publie rapports, cartes et dossiers (notamment via l'Environmental Justice Atlas) et s'est distingué par ses critiques de l'Arc minier de l'Orénoque, ce qui lui a valu d'être récemment accusé par les médias officiels d'« ingérence » aux côtés du CENDES et de la Fondation Rosa Luxemburg.
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Des milliers de personnes descendent dans les rues du Pérou après la chute d’un nouveau gouvernement
La chute de Dina Boluarte de la présidence péruvienne a été provoquée par le fujimorisme et ses alliés réactionnaires au parlement. Le Congrès a décidé de destituer la présidente quelques mois avant l'élection présidentielle, prévues pour le 12 avril 2026. Le controversé président du Congrès, José Jerí, a pris la présidence.
« 20 » octobre 2025 | tiré d'inprecor.org
https://inprecor.fr/des-milliers-de-personnes-descendent-dans-les-rues-du-perou-apres-la-chute-dun-nouveau-gouvernement
Le premier objectif de cette manœuvre était pour ces secteurs de se décharger de la grande crise générée par leur propre coalition ultra-conservatrice, en rejetant toute la responsabilité sur Boluarte. Le deuxième objectif était de désamorcer le processus de mobilisation initié par les jeunes, ainsi que les grèves des transports, dans un contexte de mécontentement énorme d'une population souffrant d'insécurité (5 000 personnes ont déjà été assassinées par des tueurs à gages).
Mais la coalition réactionnaire qui a porté Boluarte au pouvoir puis l'a renversée n'a pas réussi à démanteler le processus. L'appel à une journée nationale de lutte le 15 octobre a pris de l'ampleur. Le gouvernement intérimaire de José Jerí Oré a tenté une vieille recette, en appelant au dialogue, cherchant à désamorcer la mobilisation sociale qui s'annonçait déjà comme l'une des plus importantes depuis décembre 2022.
Le plan de Jerí consistait à proposer une table de dialogue, convoquée pour le 14 octobre, en coordination avec le maire de Pataz.
Ce dernier a décidé de baisser les drapeaux de la lutte, de faire confiance à Jerí et de ne pas participer à la journée d'action du 15, au grand dam des milliers de manifestant·es qui avaient parcouru plus de mille kilomètres. Dans le même temps, le nouveau président a organisé une série de réunions avec des gouverneurs, des maires, des recteurs d'université et des artistes, ainsi qu'avec un groupe qui prétendait représenter la Fédération des étudiants du Pérou (FEP).
Tout était conçu pour donner l'image d'un État prêt à écouter. Mais en réalité, il s'agissait d'une opération de désamorçage politique, consistant à ouvrir de petites soupapes pour que la vapeur sociale ne fasse pas exploser la chaudière.
Tout en parlant de dialogue, José Jerí a nommé un cabinet encore plus réactionnaire, avec un passé putschiste. Il a placé Ernesto Álvarez Miranda, un ultra-conservateur qui était magistrat à la Cour constitutionnelle et doyen de la faculté de droit de l'USMP, à la tête du Conseil des ministres. Jerí a clairement indiqué que ce serait un gouvernement dont la politique d'État serait la répression. Il avait déjà qualifié sur les réseaux sociaux les jeunes mobilisé·es de « gang qui veut prendre d'assaut la démocratie » et d'« héritiers du MRTA ». Il ne s'agissait pas d'une excentricité, mais plutôt d'une préparation idéologique à la répression : criminaliser la protestation pour justifier l'usage de la force.
Les événements du 15 octobre
La mobilisation, initialement menée par des groupes de jeunes de la génération Z, s'est transformée en un mouvement national impliquant des étudiant·es plus âgé·es, des enseignant·es, des artistes, des streamers, des syndicats et des communautés locales, ainsi que des organisations de la gauche péruvienne. Les principales revendications des manifestants visaient Jerí lui-même et le Congrès. Ils ont appelé à la démission du nouveau président, qui fait partie de la mafia putschiste au sein du parlement et qui fait l'objet d'une accusation de tentative de viol. Beaucoup ont réclamé la dissolution du Congrès actuel.
Des manifestations ont eu lieu dans les 24 régions administratives. À Arequipa, les marches ont coïncidé avec la visite du roi d'Espagne au Congrès international de la langue espagnole, créant une scène symbolique : des jeunes confrontés à la fois au régime putschiste et à l'ancien ordre colonial. À Lima, la journée s'est terminée avec des dizaines de blessés et souillée par le sang d'Eduardo Ruiz Sáenz (« Trvko »), un rappeur de 32 ans. Ruiz a été abattu sur la Plaza Francia, loin de l'épicentre des événements de la journée. Le meurtre d'Eduardo a encore attisé la colère populaire. Outre la mort du jeune homme, un autre meurtre a été commis et des centaines de personnes ont été blessées par des balles en caoutchouc. La demande de punition des meurtriers est un important cri de ralliement.
Des témoins ont déclaré que c'était un policier en civil du groupe Terna qui avait tiré les coups de feu. Le gouvernement a réagi avec cynisme : Jeri a parlé d'« un petit groupe d'infiltrés », tentant d'effacer la mort du jeune homme et de transformer la tragédie en bruit. Le sang d'Eduardo Ruiz n'était pas le résultat d'un « excès de zèle policier ». Il confirmait la nature répressive du régime putschiste de Jeri et de son Congrès.
Des élections au milieu de la lutte ?
Il est très improbable que les élections générales de 2026 se déroulent sans incident. Ce dont les travailleur·ses, les étudiant·es et le peuple péruvien en général avaient désespérément besoin est en train de devenir réalité : une alliance sociale a commencé à se former entre les lycéen·nes et les étudiant·es, qui défilent aux côtés des enseignant·es, des associations artistiques, des collectifs de quartier et des mouvements indigènes, tous avec pour objectif d'abroger toutes les lois adoptées par le Congrès mafieux et de traduire en justice et de punir les responsables des meurtres commis par la police. Le 15 octobre est donc une date historique, un jour où les jeunes, les travailleur·ses et les peuples du Pérou ont brisé la passivité imposée par la peur et la fragmentation.
Mais chaque étincelle a besoin d'être organisée pour devenir un incendie. Le moment est très délicat et complexe. Nous sommes à six mois des élections générales, auxquelles participeront 43 partis, dont 99 % sont de droite ou de centre-droit. La coalition encore au pouvoir souhaite que seuls les candidat·es de droite accèdent au second tour. À gauche, on trouve l'alliance Venceremos, qui regroupe Nuevo Perú por el Buen Vivir et Voces del Pueblo, auxquels se sont joints Unidad Popular, Tierra Verde et Patria Roja, ainsi que certains syndicats tels que la CUT et des mouvements sociaux. Il est essentiel de lutter également sur ce terrain.
Si la présentation d'une alternative de gauche unifiée dans le processus électoral est une nécessité, la tâche la plus difficile consiste à aider les jeunes, les travailleur·ses et les mouvements populaires à passer de l'indignation à la construction d'un espace large, unifié et démocratique pour coordonner la lutte contre le régime. Un espace qui ne soit pas accaparé par les bureaucraties ou les sectaires, qui discute démocratiquement des mesures à prendre, des prochaines actions et d'un plan national de lutte pour une nouvelle Assemblée constituante nationale.
Le 18 octobre 2025, publié par International Viewpoint
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Equateur : Chasse aux sorcières contre les dirigeant·es et militant·es des mouvements sociaux
L'Équateur est à la croisée des chemins. Tout en intensifiant la répression contre les manifestations [avec au moins trois morts ces dernières semaines], Noboa a lancé une chasse aux sorcières contre les dirigeant·es et militant·es des mouvements sociaux.
20 octobre 2025 | Correspondencia de Prensa
D'une part, une nouvelle phase de lutte sociale a commencé. Depuis le 23 septembre, la CONAIE (Confédération des nationalités indigènes de l'Équateur) organise des manifestations, qui ont jusqu'à présent été les plus intenses dans les provinces d'Imbabura, Pichincha, Cotopaxi et Chimborazo, en réponse à l'augmentation des prix du diesel. Mais quelques jours plus tôt, le 16 septembre, une manifestation de masse rassemblant 100 000 personnes a défilé dans la ville de Cuenca pour défendre le bien commun qu'est l'eau, dont les sources sont menacées par les licences environnementales accordées par le gouvernement à des entreprises transnationales.
Quelques semaines auparavant, à l'initiative du FUT (Front unitaire des travailleurs), une vingtaine d'organisations avaient formé le Front pour la défense de la santé, de l'éducation publique, du travail décent, de la sécurité sociale, des droits humains et de la nature. Le FUT et ce nouveau Front ont organisé plusieurs actions, manifestations et sit-in pour protester contre les lois antidémocratiques sur l'intégrité, la sécurité et le renseignement (qui instaurent une sorte d'état d'urgence permanent et étendent les possibilités d'espionnage contre les organisations et les dirigeants sociaux), contre un projet de réforme de la loi sur la sécurité sociale qui ouvrira la porte aux banques privées pour contrôler certaines parties de la BIESS (la banque de l'Institut équatorien de sécurité sociale), contre les milliers de licenciements dans le secteur public (on estime que le gouvernement licenciera 70 000 travailleur·ses) et contre la crise que l'inaction du gouvernement a provoquée dans le domaine de la santé publique.
Mais, d'autre part, la réponse du gouvernement a été la persécution, l'espionnage et la répression. Cela n'est pas surprenant car, depuis janvier 2024, Noboa s'est employé à mettre en place et à perfectionner un régime autoritaire qui subordonne et menace les autres fonctions de l'État afin de les mettre au service du président et de son groupe : s'il s'est retourné contre son vice-président au début de son premier mandat, il a préféré ces derniers mois s'en prendre à la Cour constitutionnelle. Bien que la Cour ait cédé au référendum de Noboa et à sa proposition d'Assemblée constituante, avec laquelle il espère démanteler tous les droits restants, elle n'a pas accepté toutes les dispositions des lois antidémocratiques de Noboa. Le président se venge en accusant la Cour d'être responsable de la violence du trafic de drogue.
Le président a pu faire avancer la conception de son régime autoritaire en se cachant derrière la « guerre interne » qu'il a déclarée contre le « terrorisme » et en utilisant comme prétexte la peur de la population face à la violence liée à la drogue. Cependant, il est désormais clair que cette guerre était en réalité préparée contre les protestations sociales.
Au lieu d'écouter la voix du peuple, Noboa renforce le caractère antidémocratique de son régime. Dès l'annonce des manifestations des autochtones, le président a menacé de « les dénoncer pour terrorisme » et de les envoyer « en prison pour 30 ans ». Lors des premières manifestations, Noboa a déclaré qu'« il ne s'agissait pas de manifestations, mais d'actes de terrorisme », qu'il s'agissait de « la même vieille mafia » et que les manifestations étaient financées par des cartels miniers et de la drogue illégaux.
Les manifestations ont été sévèrement réprimées, et l'armée a même fait des descentes dans des maisons des communautés autochtones pour arrêter des jeunes. D'autres personnes ont été arrêtées sans avoir participé aux manifestations. Parmi les personnes détenues figurent 12 jeunes autochtones d'Otavalo qui ont été transférés arbitrairement vers des prisons à Esmeraldas et Portoviejo, où un nouveau massacre a eu lieu quelques heures plus tôt, faisant une trentaine de morts. En les transférant vers ces prisons, le gouvernement met en danger la vie de ces jeunes militant·es.
Il a immédiatement ordonné le gel des comptes bancaires des dirigeant·es de la CONAIE et du Conseil de l'eau de Cuenca. Dans le même temps, il a lancé des poursuites par l'intermédiaire du ministère public. Ces derniers jours, le parquet chargé de la criminalité organisée, transnationale et internationale a « demandé des informations » à Edwin Bedoya, président du FUT (Front unitaire des travailleurs) et du CEDOCUT (Confédération équatorienne des organisations classistes pour l'unité des travailleurs), Andrés Quishpe, président de l'UNE (Union nationale des éducateurs), Gary Esparza, président de la FENOCIN (Confédération nationale des organisations paysannes, indigènes et noires), et Nery Padilla, président de la FEUE (Fédération des étudiants universitaires de l'Équateur).
Parallèlement, le ministère public a ouvert une enquête « pour enrichissement personnel injustifié » contre 58 militants et dirigeants de la CONAIE, du Front national anti-mines et de plusieurs autres organisations sociales et ONG environnementales liées aux mouvements sociaux.
Marlon Vargas, président de la CONAIE, Leonidas Iza, ancien président de la CONAIE, et Guillermo Churuchumbi, coordinateur de Pachakutik, ont également été inculpés par le ministère public de la ville de Riobamba pour avoir organisé la grève. Dans le même temps, les médias communautaires, tels que la chaîne de télévision du Mouvement indigène et paysan de Cotopaxi (MICC), sont censurés.
Les mobilisations de ces dernières semaines marquent un nouveau tournant dans la lutte sociale en Équateur, car elles montrent qu'une opposition populaire se forme contre le gouvernement antidémocratique et néolibéral de Daniel Noboa. C'est déjà un fait, quelle que soit l'ampleur et la profondeur des manifestations actuelles. Dans le même temps, les luttes cherchent des moyens de se rassembler et de créer des espaces d'unité plus larges.
Les deux sont considérés comme une menace par le gouvernement et les oligarchies au pouvoir, qui réagissent donc avec tant de violence et de mauvaise foi. Face à cela, la solidarité avec les organisations, leurs dirigeant·es et les luttes qu'ils mènent est urgente.
Le 28 septembre 2025
Publié à l'origine dans Correspondencia de Prensa.
Vous trouverez ci-joint le document Chers camarades afin que les organisations sociales, syndicales ou politiques puissent l'adapter à leur manière (les parties formelles, pas le contenu) et l'envoyer au président du CEDOCUT (Edwin Bedoya) presidenciaced… ou même l'adapter pour l'envoyer aux consulats ou ambassades équatoriens.
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Instaurer la Journée du mouvement féministe ukrainien
Au nom des femmes ukrainiennes, nous vous proposons de soutenir l'initiative visant à instaurer le 8 décembre comme Journée du mouvement féministe ukrainien. Le 8 décembre est une date historique dans l'histoire du mouvement féministe ukrainien.
Ce jour-là, en 1884, à Stanislavov (aujourd'hui Ivano-Frankivsk), à l'initiative de la fondatrice du mouvement féministe Natalia Kobrinska, la « Société des femmes ruthènes » a été créée. Il s'agissait de la première institution féminine officiellement créée, dotée de ses propres statuts, objectifs et domaines d'activité, qui a marqué le début de l'ère du mouvement féministe ukrainien et a réuni les femmes ukrainiennes de l'époque autour de valeurs communes : l'accès à l'éducation, le travail intellectuel, l'entraide, l'égalité sociale et le droit de vote.
C'est à l'initiative de la « Société des femmes ruthènes » qu'a été publié en 1887 le premier almanach .féminin au monde, « Perchyj vinok » (La première couronne), qui est devenu un exemple sans précédent d'organisation des femmes de l'Ukraine, alors divisée par l'empire. L'appel de l'almanach – « Au nom de notre unité nationale » – a instauré une tradition de coopération active entre les femmes des deux côtés de la frontière, a stimulé les processus de construction nationale et a établi une tradition d'écriture féminine et de sororité littéraire. L'importance immuable de cette date réside également dans le fait qu'elle est devenue un repère historique pour les luttes des femmes des générations suivantes, qui, à différentes époques, ont commémoré cette date en organisant des congrès, des éditions, diverses manifestations commémoratives, démontrant ainsi le lien historique étroit avec l'expérience de leures prédécesseures et développant, sur la base de leurs réalisations, la nouvelle pensée du féminisme ukrainien. Au fil des siècles, les femmes ukrainiennes ont été des participantes actives des mouvements de libération et continuent aujourd'hui à lutter consciemment pour le droit de vivre sur leur terre et de préserver leur culture et leurs traditions. Le 140e anniversaire du mouvement féministe ukrainien, célébré l'année dernière, a montré que les femmes souhaitaient vivement que cette date soit officiellement commémorée.
En témoigne l'ampleur du retentissement des événements organisés à l'occasion du 140e anniversaire, qui ont rassemblé les femmes ukrainiennes non seulement dans différentes régions d'Ukraine, mais aussi dans les communautés ukrainiennes à travers le monde. Compte tenu de ces arguments, et à l'occasion du 140e anniversaire du mouvement des femmes ukrainiennes, nous demandons que le 8 décembre soit déclaré Journée du mouvement des femmes ukrainiennes.
Date de début de la collecte des signatures : 16 septembre 2025
Autrice : Tetyana Mykolaivna Chernetskaya.
* Natalia Kobrinska (1851 1920) a animé de 1893 à 1896, sa maison d'édition La cause des femmes.
Publié dans Lettre du RESU du 7 octobre
Télécharger la lettre du RESU : Lettre du RESU 7:10:2025
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Contrat et ordre du jour : nouvelle architecture de projet militaire
Qu'est-ce qui change dans le projet militaire à partir du 1er octobre ? Comment l'État mobilise-t-il les citoyens pour la guerre contre l'Ukraine ? Comment fonctionne le nouveau modèle de contrôle des conscrits ? Le journaliste Daniil Gorodetsky répond à ces questions.
10 octobre 2025 | tiré d'Inprecor.fr
Le 22 juillet, un projet de loi a été soumis à la Douma d'État, qui modifie considérablement l'ordre habituel de la conscription militaire. Si auparavant la convocation était remise deux fois par an – au printemps et en automne – maintenant les bureaux d'enregistrement et d'enrôlement militaires garderont les consrits inscrits toute l'année : du 1er janvier au 31 décembre. L'envoi aux troupes est toujours prévu pour le printemps et l'automne, mais l'ensemble du processus préparatoire – commissions, inspections et émission de convocations – deviendra continu.
Le document a été rédigé par Andreï Kartapolov, président de la Commission de la Défense de la Douma d'État, et son premier adjoint, Andreï Krasov. Selon eux, l'initiative est purement « technique » : elle vise à alléger la charge de travail des bureaux de recrutement militaire, à éliminer les procédures d'urgence traditionnelles et à rendre les examens médicaux plus approfondis.
Mais il y a aussi une motivation différente dans les déclarations publiques. Le vice-président du Comité, Alexey Zhuravlev, a déclaré directement : « il n'y aura pas de fenêtres pour la détente ». C'est-à-dire que les pauses habituelles, lorsqu'il était possible de gagner du temps, disparaissent. Maintenant, l'ordre du jour peut venir à tout moment de l'année, et pour ceux qui espéraient s'asseoir entre les appels, la marge de manœuvre est réduite au minimum.
Le 24 septembre, la Douma d'État a adopté le projet de loi en première lecture. En l'absence d'objections sérieuses de la part des députés, il pourrait être définitivement approuvé dans les prochaines semaines, et la conscription annuelle débuterait le 1er janvier 2026.
« Officiellement, la conscription ne réduit pas le nombre de reports, mais elle permet aux conscriptions de se dérouler toute l'année. Cela élimine les habituelles « fenêtres » entre les campagnes, où l'on pouvait gagner du temps ou profiter des frais de procédure », a déclaré Valeria Vetoshkina, avocate du Mouvement des objecteurs de conscience, à After.Media. « Désormais, une convocation peut arriver à tout moment, ce qui réduit la marge de manœuvre. De plus, à compter de cette année, la décision du comité de conscription est valable 12 mois dans tout le pays ; elle ne peut plus être annulée par un déplacement ou une modification de l'inscription. »
Les avocats soulignent que plus une personne reste longtemps sous le contrôle du bureau d'enrôlement militaire, plus elle a de chances de se voir proposer un contrat avant même d'être affectée à son unité. Officiellement, ce sera volontaire, mais en pratique, il est souvent difficile de refuser, d'autant plus que les derniers moyens légaux de différer son service militaire disparaissent. Les inquiétudes sont d'autant plus vives que la disparition des « fenêtres de temps » traditionnelles prive nombre de ces derniers moyens légaux de différer son service ou d'obtenir un sursis légal. Désormais, on peut se retrouver au bureau d'enrôlement militaire n'importe quel mois, sans répit ni possibilité de « se reposer » entre deux conscriptions.
Tout cela se produit dans un contexte de rapports croissants faisant état de pressions croissantes sur les nouvelles recrues et les conscrits pour qu'ils signent un contrat. Pour certains, c'est une occasion de gagner de l'argent, pour d'autres, un piège difficile à échapper, surtout à l'approche du front.
Le cas de Nikita Berketov, 18 ans, incorporé en juillet, est révélateur. Selon sa sœur, il a subi des pressions systématiques pendant deux mois au sein de l'unité militaire n° 16871 : le commandement a tenté de monter ses camarades contre lui et a eu recours à des punitions collectives.
Le point culminant est survenu le 1er septembre, lorsque Nikita a été contraint de signer un contrat sur place, à l'infirmerie. Le soldat a été pris de panique et privé de son téléphone, empêchant sa famille d'intervenir. La famille de Berketov a porté plainte auprès du parquet et de la commission d'enquête, exigeant que le contrat soit invalidé.
Les soldats sous contrat sont-ils en rupture de stock ?
La politique militaire russe continue de s'appuyer sur un système de recrutement contractuel pour les opérations de combat en Ukraine. Cependant, ces dernières années, on observe une tendance constante au ralentissement des taux de recrutement. Selon les données officielles, au quatrième trimestre 2024, le nombre quotidien moyen de contrats signés était d'environ 1 700, soit une baisse de 30 % par rapport à la même période en 2023.
Malgré l'augmentation constante des paiements en espèces et l'élargissement des prestations sociales, on observe une baisse constante du nombre de citoyens disposés à signer un contrat de service militaire. Ce phénomène s'explique par une combinaison de facteurs socioéconomiques et politico-psychologiques.
- Il y a d'abord l'effet de saturation : l'État a réussi à mobiliser les groupes les plus fidèles et socialement vulnérables de la population (les habitants des régions défavorisées, les personnes à faibles revenus, les migrants de nationalité russe), mais cette réserve de personnel s'épuise progressivement.
- Deuxièmement, une meilleure connaissance des risques. Alors que les combats en Ukraine s'éternisent et que les rapports faisant état de nombreuses victimes se multiplient, les soldats contractuels potentiels sont plus réalistes dans leur évaluation de la probabilité de participer aux combats et des risques associés.
- Troisièmement, l'efficacité des incitations matérielles diminue. Les paiements financiers, initialement perçus comme importants, perdent progressivement de leur attrait dans un contexte d'inflation, de hausse des prix et de baisse du pouvoir d'achat. De plus, les risques sociaux (perte de santé, décès) commencent à l'emporter sur les avantages économiques.
- Quatrièmement, le facteur psychologique et culturel. La lassitude du public face à la guerre, l'anxiété accrue et la désillusion face aux perspectives de conflit créent un environnement négatif qui complique le recrutement.
Ainsi, l'augmentation des paiements remplit une fonction compensatoire, mais ne résout pas les problèmes structurels du recrutement. La baisse de la volonté de la population de servir sous contrat démontre les limites des ressources mobilisables dans un conflit militaire prolongé.
Face à la perte d'efficacité des mécanismes traditionnels de recrutement, l'État est contraint d'élargir la gamme des outils administratifs et organisationnels visant à attirer de nouveaux soldats contractuels et à maintenir les conscrits sous contrôle militaire. L'augmentation des salaires et des avantages sociaux a cessé d'être une incitation suffisante, ce qui a conduit à une évolution vers des pratiques réglementaires plus strictes.
Dans ce contexte, le projet de loi sur le passage à une conscription annuelle doit être considéré comme faisant partie d'un ensemble de mesures visant à renforcer le contrôle du contingent de mobilisation. Le caractère continu de la campagne de conscription minimise les possibilités de report et d'évasion, crée des conditions de pression administrative constante sur les conscrits et étend la durée de leur participation au service obligatoire et au recrutement contractuel.
De telles initiatives représentent donc non seulement une amélioration technique des procédures de conscription, mais aussi un outil de gestion des ressources de mobilisation face à la baisse de la motivation volontaire pour le service. Leur émergence reflète une évolution des méthodes de recrutement essentiellement incitatives vers des stratégies limitant les alternatives et renforçant les éléments coercitifs.
Expérience 2022 : Le prix est trop élevé
Une analyse de la politique actuelle de recrutement des forces armées montre que la stratégie de resserrement progressif des pratiques de conscription et d'élargissement du système de contrat reste préférable pour les autorités russes par rapport à une répétition de la mobilisation à grande échelle de 2022. Cela est dû aux coûts politiques et socio-économiques élevés que le régime encourrait si un tel scénario était mis en œuvre.
La mobilisation de l'automne 2022, qui a vu l'appel d'environ 300 000 militaires, a eu des conséquences importantes. Selon diverses estimations, le pays a dû faire face à un exode de près d'un million de citoyens valides de Russie, ce qui a aggravé la pénurie de main-d'œuvre et mis sous pression des secteurs clés de l'économie. De plus, la mobilisation a alimenté des tensions sociales accrues, exprimées à la fois par des protestations et par une anxiété et une défiance accrues envers les institutions gouvernementales.
Pris ensemble, ces facteurs ont conduit à considérer la mobilisation générale comme un outil comportant des risques politiques critiques et des menaces pour la stabilité économique. Par conséquent, les dirigeants continuent de privilégier des formes « hybrides » de soutien à la mobilisation, allant de l'incitation au service contractuel au renforcement législatif des contrôles sur les conscrits. La mobilisation de masse, comme l'a démontré l'expérience de 2022, est considérée comme un dernier recours, auquel les autorités ne sont prêtes à recourir qu'en cas de menace immédiate de défaite militaire.
Nouveau modèle de contrôle
Ainsi, le passage à une conscription annuelle ne doit pas être considéré comme une innovation isolée, mais comme un élément d'une transformation institutionnelle plus large du système de recrutement militaire. Sa principale caractéristique est sa synchronisation avec l'introduction d'un registre électronique complet des conscriptions, qui, pris ensemble, renforce considérablement le contrôle de l'État sur les ressources de mobilisation.
Le registre électronique est déjà opérationnel : depuis 2023, les convocations sont publiées sur les comptes personnels du site web de Gosuslugi et sont automatiquement considérées comme délivrées, même si le citoyen ne les a pas ouvertes. Le système prévoit également une série de mesures restrictives pour les réfractaires au service militaire, notamment l'interdiction de voyager à l'étranger, d'enregistrer des biens immobiliers, d'obtenir un permis de conduire et d'obtenir un prêt. Ce mécanisme a été expérimenté dans plusieurs régions et, depuis 2024, il est progressivement déployé à l'échelle nationale, devenant un outil standard pour les bureaux d'enregistrement et d'enrôlement militaires. La numérisation élimine ainsi le principal inconvénient de la pratique antérieure : la possibilité de contester le fait d'avoir servi ou de se soustraire à une convocation.
La continuité du processus de conscription élimine les délais de report, et la numérisation du mécanisme de notification minimise les possibilités de résistance individuelle aux pratiques administratives. Il en résulte l'émergence d'un nouveau modèle d'interaction entre l'État et le citoyen, dans lequel les obligations de mobilisation deviennent un facteur permanent de la réalité sociale, rendant toute tentative de les contourner extrêmement difficile.
Sur le plan politique et juridique, cela marque une transition d'un recrutement essentiellement incitatif et temporaire vers un contrôle systématique, assisté par la technologie, des conscrits et des soldats contractuels potentiels. Prises ensemble, ces mesures témoignent de la volonté des autorités d'institutionnaliser les ressources de mobilisation tout en évitant la répétition de campagnes de mobilisation à grande échelle, politiquement dangereuses et coûteuses.
Publié le 1er octobre 2025 par Postle, traduit par Samzdat2.
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Résister à la machine de guerre de Vladimir Poutine
En Russie et dans l'Ukraine occupée, des milliers de civils ont été emprisonnés ou ont été victimes de disparitions forcées pour s'être exprimés contre l'invasion. Ces chiffres témoignent d'une répression sans précédent depuis les années 1950.
14 Octobre 2025 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Simon Pirani
https://europe-solidaire.org/spip.php?article76616
Le 16 mai 2022, l'artiste ukrainien Bohdan Ziza a déversé de la peinture bleue et jaune — les couleurs du drapeau de son pays — sur un bâtiment de l'administration municipale de sa ville natale, Ievpatoria, en Crimée.
Ziza a publié une vidéo de cette action en ligne, avec un appel aux « adeptes de la culture du graffiti, à tous les vandales de Crimée, de Russie et de Biélorussie » pour protester contre « la guerre la plus horrible » déclenchée par « [Vladimir] Poutine et la machine d'État ». Il a rapidement été arrêté et inculpé pour « acte terroriste » et « incitation au terrorisme ».
En juin 2023, Ziza a utilisé sa déclaration finale devant le tribunal militaire russe qui l'a condamné à quinze ans de prison pour dénoncer à nouveau la guerre : « Mon action était un cri du cœur, de ma conscience, à ceux qui avaient peur — comme j'avais peur — mais qui ne voulaient pas non plus de cette guerre ».
Ziza est l'un des dix manifestants pacifistes dont les discours sont publiés ce mois-ci, en traduction anglaise, dans Voices Against Putin's War : protesters' defiant speeches in Russian courts [1]. Le recueil comprend également deux déclarations faites hors tribunal, des entretiens et lettres connexes, un résumé de dix-sept autres discours pacifistes devant les tribunaux, ainsi qu'une enquête sur le mouvement de protestation contre la guerre et la répression qu'il subit.
En Russie, les dissidents utilisent depuis les rebelles populistes [2] des années 1870 leur déclaration finale devant le tribunal pour appeler à la résistance au pouvoir. Cette tradition a prospéré dans les mouvements ouvriers qui ont précédé la révolution de 1917, a été brisée par les procès staliniens des années 1930 avec leurs confessions stéréotypées, et est née de nouveau après le « dégel » des années 1950, avec des dissidents tels que les écrivains Andreï Siniavski et Iouri Daniel.
En 2022, l'invasion totale de l'Ukraine par la Russie a été suivie d'une répression brutale de la société civile dans les territoires occupés, Crimée comprise, ainsi que d'une répression de la dissidence intérieure. La protestation a été chassée des rues. Des actions directes non violentes individuelles comme celle de Ziza, ou le fait d'écrire ou de parler contre la guerre, ont été punis de longues peines de prison, comme celles que purgent actuellement la plupart des protagonistes de Voices Against Putin's War.
Ruslan Siddiqi, l'anarchiste russo-italien, est allé plus loin : il purge une peine de vingt-neuf ans de prison pour avoir fait dérailler un train transportant des munitions vers des unités de l'armée russe en Ukraine. Devant le tribunal, il s'est déclaré prisonnier de guerre, plutôt que prisonnier politique : « Mes cibles étaient l'équipement militaire russe et les chaînes logistiques utilisées pour transporter le matériel militaire et le carburant. Je voulais entraver les opérations militaires contre l'Ukraine ».
Agir selon sa conscience, dans un monde dystopique de militarisme et de gros mensonges, était une considération centrale pour de nombreux protagonistes.
Alexeï Rojkov, qui a incendié un centre de recrutement militaire dans la région de Sverdlovsk [3], s'est enfui au Kirghizistan sous caution avant d'être kidnappé par les forces spéciales russes et ramené pour être jugé. Il a déclaré au tribunal qui l'a condamné à seize ans : « Bien que je n'aie jamais été un politicien ou un homme d'État, je ne pouvais pas rester indifférent lorsque la guerre a commencé. J'ai une conscience, et j'ai préféré m'y accrocher ».
Les protagonistes du livre s'opposent à la guerre à partir d'un large éventail de points de vue politiques. D'un côté, il y a des pacifistes comme Sacha Skotchilenko, l'artiste condamnée à sept ans de prison pour avoir remplacé des étiquettes dans un supermarché par des messages pacifistes manuscrits (et libérée plus tard lors d'un échange de prisonniers entre la Russie et des pays occidentaux), qui a déclaré au tribunal : « Les guerres ne se terminent pas grâce aux guerriers — elles se terminent grâce aux pacifistes ».
D'autre part, il y a des militants politiques qui ont parlé du droit de l'Ukraine à résister militairement à la Russie. Aleksandr Skobov, soixante-sept ans, le plus âgé des protagonistes, emprisonné pour la première fois pour son activité dans l'aile socialiste du mouvement dissident soviétique en 1978, a refusé de se lever lorsque le juge est entré dans le tribunal. Il a souhaité la mort à « l'assassin, tyran et scélérat Poutine ». Il a déclaré qu'il ne cesserait jamais d'appeler les Russes honnêtes à rejoindre les forces armées ukrainiennes et de réclamer des frappes aériennes sur les installations militaires russes.
Tout aussi résolue dans son soutien à l'Ukraine était la plus jeune protagoniste, Daria Kozyreva, dix-neuf ans, condamnée à deux ans et huit mois de prison pour avoir déposé des fleurs et un poème devant la statue de Taras Chevtchenko [4], le poète national d'Ukraine, à Saint-Pétersbourg.
Devant le tribunal, Ziza a dénoncé non seulement l'invasion de 2022 mais aussi l'assaut frénétique contre les organisations tatares de Crimée qui l'a précédée en Crimée, que la Russie a annexée en 2014. « Ceux qui recherchent si passionnément des “nazis” en Ukraine n'ont pas ouvert les yeux sur le nazisme en Russie, avec son éphémère “monde russe” », avec lequel les forces armées ont « tenté d'extirper l'identité ukrainienne ». (Le mois dernier, Ziza, à sa propre demande, s'est vu révoquer la citoyenneté russe qui lui avait été imposée ainsi qu'à tous les résidents de Crimée. Il se trouve aujourd'hui dans la prison centrale de Vladimir [5], où les « politiques » sont incarcérés depuis le XIXe siècle.)
Voices Against Putin's War résulte du travail d'un petit groupe de traducteurs bénévoles soutenant les organisations pacifistes russes, dont j'ai fait partie, et est soutenu par le Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine [6]. En plus des discours publiés, nous avons résumé dix-sept autres discours provenant du merveilleux site Internet Poslednee Slovo [7].
Les procès mis en lumière dans le livre fournissent également un aperçu du virage de la Russie en temps de guerre vers une forme de fascisme. Contre ceux qui entreprennent des actions directes non violentes, les accusations en vertu des lois antiterroristes ont été standardisées en 2022, avec des peines de prison allant de dix à vingt ans. La torture des détenus est systématique.
Les longues peines sont conçues pour terroriser les gens et les réduire au silence : Andreï Trofimov a reçu dix ans pour des publications sur les réseaux sociaux justifiant les actions militaires ukrainiennes contre la Russie. Pour son discours de deux minutes devant le tribunal militaire, qui s'est terminé par « Gloire à l'Ukraine ! Poutine est un connard », il a été accusé d'« approbation du terrorisme » et de « diffamation de l'armée » : trois années supplémentaires ont été ajoutées à sa peine.
La monstruosité de la répression intérieure russe ne peut être correctement comprise que dans le contexte du bain de sang qu'elle a infligé à l'Ukraine, et en particulier aux territoires occupés. Des centaines de milliers de soldats russes et ukrainiens ont été tués et blessés au combat, et des millions de civils ukrainiens ont été déracinés de leurs foyers par les bombardements. À cela s'ajoute, dans les zones occupées, l'imposition forcée de la citoyenneté russe, les déportations massives y compris d'enfants (la base d'une affaire contre Poutine à la Cour pénale internationale), le nihilisme judiciaire et un effondrement économique.
L'instrument principal de discipline sociale dans les zones occupées est les disparitions forcées, y compris l'emprisonnement. En septembre 2024, le registre ukrainien des personnes « disparues dans des circonstances particulières » comptait quelque 48 324 noms, dont 4 700 ont été confirmés par le gouvernement ukrainien comme étant en captivité, bien que le nombre réel puisse être bien plus élevé.
L'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe [8] a estimé que 16 000 personnes du registre étaient des civils adultes. Le Groupe de protection des droits humains de Kharkiv [9] a identifié 5 000 victimes de disparitions forcées lors de la préparation de matériel pour la Cour pénale internationale, et l'ombudsman ukrainien travaille sur 1 700 de ces cas. (Tous ces chiffres concernent des civils détenus ou disparus, distincts des prisonniers de guerre ukrainiens, dont il y en a environ 8 000 à 10 000.)
En bref, la Russie a fait de nombreux milliers de prisonniers civils dans les territoires occupés, dont le sort reste souvent inconnu. Beaucoup sont des prisonniers politiques : 585 journalistes, responsables communautaires et militants des territoires nouvellement occupés identifiés par des organisations de défense des droits humains, 265 recensés par le Groupe des droits humains de Crimée et d'autres. En outre, il y a les milliers de prisonniers civils emprisonnés par les soi-disant « Républiques populaires » de Donetsk et de Louhansk [10] entre 2014 et 2022, y compris pour des délits politiques, qui ont été transférés dans des prisons en Russie.
Parallèlement à cette orgie de violence, la machine de répression intérieure de la Russie s'est emballée. Une série de nouvelles lois de censure — par exemple, pénalisant la « diffusion d'informations sciemment fausses sur l'armée russe » (ce qui inclut le fait d'appeler la guerre une guerre) — se sont ajoutées aux lois préexistantes sur les « agents étrangers », les « organisations indésirables » et l'« extrémisme » de la dernière décennie. Les rafles policières délirantes de personnes dont les commentaires critiques sont récoltés sur les réseaux sociaux se sont intensifiées.
La principale organisation de défense des droits humains Political Prisoners Support : Memorial [11], désormais basée à l'étranger, recense plus de 3 000 détenus politiques aujourd'hui, contre seulement cinquante en 2015 et 420 en 2021. Après le « dégel » post-stalinien, les historiens estiment que le nombre de détenus politiques en Union soviétique est tombé à 5 000-10 000 dans les années 1970 (dans l'union de quinze républiques, avec une population presque deux fois supérieure à celle de la Russie seule). La tendance reflétée dans ces chiffres justifie le terme que nous avons utilisé dans Voices Against Putin's War : un « goulag du XXIe siècle ».
Au milieu d'une marée internationale d'autoritarisme de droite et de militarisme croissants, culminant avec le génocide à Gaza, les discours du livre sont significatifs bien au-delà de la Russie. Dans sa préface, John McDonnell [12], ancien député travailliste de gauche en Grande-Bretagne, les qualifie d'« inspiration pour tous ceux à travers le monde qui voient une injustice et qui refusent de se conformer passivement », des objecteurs de conscience israéliens aux militants de Palestine Action [13] en Grande-Bretagne, en passant par les femmes manifestant pour la vie et la liberté en Iran. C'est là que réside l'espoir en ces temps sombres.
Simon Pirani a dirigé l'édition de Voices Against Putin's War. Il est professeur honoraire à l'université de Durham et auteur de livres sur la Russie et l'Ukraine, ainsi que sur les systèmes énergétiques. Il tient un blog sur People and Nature.
P.S.
https://jacobin.com/2025/10/putin-ukraine-dissent-political-prisoners
Traduit pour ESSF par Adam Novak
Notes
[1] Voix contre la guerre de Poutine : discours de défi de manifestants devant les tribunaux russes, recueil publié par Resistance Books
[2] Mouvement révolutionnaire russe des années 1860-1880 qui prônait le retour au peuple et l'organisation de la société autour des communes rurales traditionnelles
[3] Également appelée région d'Ekaterinbourg, située dans l'Oural
[4] Poète, écrivain et artiste ukrainien (1814-1861), figure emblématique de la littérature ukrainienne et symbole de l'identité nationale ukrainienne
[5] Prison située à environ 180 km à l'est de Moscou, construite au XVIIIe siècle, qui a hébergé de nombreux prisonniers politiques sous le régime tsariste et soviétique
[6] European Network for Solidarity With Ukraine, coalition d'organisations de la société civile européenne créée après l'invasion russe de 2022
[7] « Le dernier mot » en russe, site qui archive les déclarations finales de prisonniers politiques devant les tribunaux
[8] OSCE, organisation régionale de sécurité regroupant 57 États d'Europe, d'Asie centrale et d'Amérique du Nord
[9] Organisation ukrainienne de défense des droits humains créée en 1992
[10] Entités séparatistes pro-russes autoproclamées dans l'est de l'Ukraine en 2014, reconnues par la Russie en 2022 juste avant l'invasion à grande échelle
[11] Organisation de défense des droits humains fondée en 1989 pour documenter les répressions soviétiques, dissoute en Russie en 2021-2022 mais poursuivant ses activités depuis l'étranger
[12] Député travailliste britannique de gauche (2015-2024), ancien ministre du cabinet fantôme sous Jeremy Corbyn
[13] Réseau militant britannique menant des actions directes contre les entreprises complices de l'occupation israélienne

Crise politique (France) : Suspension de la réforme des retraites : un tour de passe-passe qui ne doit pas démobiliser
Après le cirque politique de la semaine dernière et la nomination de ce gouvernement de macronistes pur sucre et de repris de justice, Sébastien Lecornu a donc prononcé sa déclaration de politique générale.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
15 octobre 2025
Par NPA / NPA l'Anticapitaliste
Cette déclaration de politique générale comporte une provocation : l'annonce d'inscrire l'accord de Bougival sur la Kanaky dans la Constitution avant la fin de l'année. Cet accord est un scandale imposé par l'État colonial contre le peuple Kanak, qui remet en cause le processus de décolonisation dans lequel la France s'est pourtant engagée en signant les accords de Nouméa et Matignon. En faisant ce choix, Lecornu soigne la droite et l'extrême droite, il flatte les courants réactionnaires attachés à la France coloniale et impérialiste, mal en point et chassée de ses zones d'influence et d'ingérence traditionnelles. Cette décision provoquera une colère légitime des Kanak, que le NPA-l'Anticapitaliste soutiendra.
Mais le principal effet de manche de cette déclaration de politique générale est la proposition de suspendre la « réforme » des retraites. Cette suspension n'est ni un report ni une abrogation. Il n'y aura certes ni relèvement de l'âge jusqu'en janvier 2028, ni augmentation des trimestres – qui restent bloqués à 170, soit 42,5 annuités. Mais, dès janvier 2028, la mesure phare des 64 ans sera relancée et la réforme Touraine (43 annuités) se poursuivra. En 2023, les travailleurEs se sont très largement mobiliséEs – par la grève et par leur présence par millions dans la rue – pour l'abrogation de cette réforme injuste, pas pour sa suspension. Lecornu s'est acheté du temps en faisant une concession au PS, qui ne votera pas la censure. En faisant ce choix, le PS laisse le gouvernement proposer un budget d'austérité qui va aggraver la régression sociale menée par Macron depuis 2017.
Car ce que le gouvernement feint de lâcher sur la réforme des retraites, il le prend sur la sécurité sociale et sur le dos des travailleurEs. Les principales mesures antisociales du budget de Bayrou sont ici reprises :
• année blanche pour les agentEs publics, pour les pensions et les prestations sociales ;
• suppressions de postes dans les services publics ;
• gel du barème de l'impôt qui va faire basculer 400 000 foyers fiscaux dans l'impôt ;
• doublement des franchises médicales…
• 7,1 milliards de coupes budgétaires sont prévues dans la santé, et le gouvernement entend poursuivre ses attaques contre le montant et la durée des indemnités journalières.
Bref, poursuivre la feuille de route macroniste : faire payer les travailleurEs pour continuer de gaver le patronat et les milliardaires.
Ce qui l'a contraint à cette suspension, c'est la situation politique ouverte par les mobilisations depuis la rentrée. Les journées « Bloquons tout » du 10 septembre puis de grèves intersyndicales des 18 septembre et 2 octobre ont imprimé un climat social et un rapport de force qui ont fait chuter Bayrou et donc permis cette suspension. Mais il est urgent de reprendre le chemin des luttes, de la rue, de la grève pour gagner sur nos revendications, et en premier lieu l'abrogation totale de la réforme des retraites.
C'est dans cette perspective que le NPA-l'Anticapitaliste continuera d'interpeller publiquement les autres forces politiques de gauche en portant deux éléments essentiels : la nécessité de faire barrage à l'extrême droite et la construction d'un front social et politique portant un programme basé sur les revendications de notre classe, portées par l'intersyndicale et le programme du NFP de juin 2024.
Il y a urgence, et les forces de la gauche sociale et politique doivent se réunir rapidement pour construire la seule réponse que Macron pourra entendre : le rapport de force, classe contre classe.
Montreuil, le 15 octobre 2025
NPA-l'Anticapitaliste
P.-S.
• NPA. Publié le Mercredi 15 octobre 2025 à 11h58 :
https://npa-lanticapitaliste.org/communique/suspension-de-la-reforme-des-retraites-un-tour-de-passe-passe-qui-ne-doit-pas
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Le gouvernement Lecornu et la contre-réforme des retraites : une suspension en trompe-l’œil
Au cœur du deal noué entre le Premier Ministre et le Parti socialiste, la suspension de la réforme des retraites est présentée comme une grande victoire par Olivier Faure afin de justifier la non-censure du gouvernement.
Ce triomphalisme semble pourtant complètement décalé par rapport aux annonces de Sébastien Lecornu. L'annonce du Premier Ministre laisse prévoir un décalage du calendrier de la réforme de 2023, d'environ 3 mois pour les générations 1964 à 1968. La cible des 64 ans et 172 annuités continuerait d'être poursuivie au même rythme, simplement décalé d'une année de naissance.
L'économiste Michaël Zemmour décrypte à chaud les annonces du Premier Ministre.
15 octobre 2025 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/suspension-reforme-retraites-lecornu-mensonge/
Le Premier Ministre a annoncé lors de son discours de politique générale du 14 octobre 2025 : « C'est pourquoi, je proposerai au Parlement dès cet automne que nous suspendions la réforme de 2023 sur les retraites jusqu'à l'élection présidentielle. Aucun relèvement de l'âge n'interviendra à partir de maintenant jusqu'à janvier 2028, comme l'avait précisément demandé la CFDT. En complément, la durée d'assurance sera elle aussi suspendue et restera à 170 trimestres jusqu'à janvier 2028. »
Sous un jeu d'hypothèse raisonnables, et sous réserve de voir comment l'amendement gouvernemental sera rédigé voici ce qu'on peut comprendre :
– Il s'agit d'un décalage du calendrier de la réforme qui fait en sorte que le prochain « pas » d'âge et de durée qui devait être franchi en 2026 soit franchi au cours de l'année 2028.
– Il maintient par la suite l'avancée de la réforme menant l'âge à 64 ans et la durée de cotisation à 172 trimestres à un rythme accéléré (nous faisons l'hypothèse qu'il le maintien au même rythme mais cela pourrait être plus rapide).
– Les générations 1964 à 1968 (3,5 millions de personnes) gagneraient 3 mois d'âge et les générations 1964 à 1965 3 mois de durée. Les suivantes seront intégralement touchées par la réforme de 2023, en l'absence de toute nouvelle loi.
– Il ne s'agit pas d'un gel de la réforme (« suspension ») au sens où la réforme n'est pas arrêtée au point qu'elle a atteint en 2025 : l'âge cible de 64 ans reste inscrit dans la loi et serait atteint en 2033 au lieu de 2032. La durée cible de 172 trimestres serait atteinte en 2029 au lieu de 2028.
– Un scénario alternatif au gel (« suspension ») serait différent budgétairement et pour les personnes concernées à partir de 2028. La différence est qu'en l'absence de toute intervention, il bloque l'avancée de la réforme après 2027 (en vert sur le graphique).
– En effet la loi ne peut pas « ne rien dire » pour les générations 1966 et suivante. Ce qu'elle dit est important car c'est ce qui arrivera par défaut en l'absence de nouvelle loi.
Détail des calculs
Actuellement l'âge de départ est de 62 ans et 9 mois et la durée de cotisation de 170 trimestres.
Pas d'augmentation avant janvier 2028, veut dire a priori, que toutes les générations qui partiront entre aujourd'hui et 2027 partiront à 62 ans et 9 mois et 170 trimestres.
Les personnes qui auront 62 ans et 9 mois en décembre 2027, les dernières qui seront concernées par cette mesure, sont nées en mars 1965. On peut en déduire que les personnes nées en avril 1965 partiront à 63 ans et 171 trimestres. Puis la réforme poursuivra son cours ordinaire (on peut même imaginer que ça aille plus vite).
Au total, les générations 1964, 1965, 1966, 1967 et 1968 (3,5 millions de personnes) gagnent probablement un trimestre d'âge et un trimestre de durée (et même peut être 6 mois pour les personnes nées en début d'année 65). Les autres générations ne gagnent rien et voient l'âge de 64 ans et l'accélération de la réforme Touraine toujours inscrits dans la loi.
*
Cette analyse a été faite en peu de temps et publiée sur le blog d'Alternatives Économiques. Toutes les remarques et amendements sont les bienvenus.
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Belgique. Epreuve de force après le succès de la manifestation contre l’austérité
Ce mardi 14 octobre une marée humaine a une nouvelle fois envahi les rues de Bruxelles. Aucun avion au départ ni à l'arrivée des aéroports, écoles fermées, entreprises à l'arrêt, transports publics paralysés ; il n'y avait plus que les trains dont le trafic avait augmenté pour acheminer les manifestant·e·s vers Bruxelles. La mobilisation à l'appel du front commun syndical (FGTB socialiste, CSC chrétienne et CGSLB libérale) et de nombre d'associations (OXFAM, Greenpeace, Réseau de lutte contre la pauvreté, ONG de développement…) a donc été très largement entendue. Les manifestant·e·s, bien plus de 100 000, étaient cette fois encore plus nombreux que lors des mobilisations précédentes.
Tiré de A l'Encontre
18 octobre 2025
Par Mateo Alaluf
Bruxelles, 14 octobre 2025. (Capture d'écran)
Le déni du gouvernement
Les mobilisations, grèves et manifestations ont été nombreuses depuis la formation, il y a 9 mois, du gouvernement présidé par le nationaliste flamand Bart de Wever et composé de deux grandes formations de droite, la Nouvelle alliance flamande (NVA) et les libéraux conservateurs francophones du Mouvement réformateur (MR), ainsi que de trois formations du centre, les démocrates chrétiens flamands du CD&V, les francophones des Engagés et ex-socialistes flamands, reconvertis en centristes sous l'appellation de Vooruit (en avant) [1]. Son programme n'annonçait-il pas le pire pour les chômeurs et chômeuses, les pensionné·e·s, les demandeurs d'asile et les services publics ? On mesure à présent les effets des mesures sur le chômage, des restrictions sur l'éducation, la culture et la santé, du blocage des salaires et de la diminution des pensions de retraite. Les réductions de cotisations sociales sur les hauts salaires illustraient, presque à l'excès, que « ce sont toujours les mêmes poches que l'on sollicite ». Sans parler de l'acceptation enthousiaste de l'injonction de Donald Trump par le gouvernement de doubler les dépenses militaires.
C'était aussi ce 14 octobre, jour de rentrée parlementaire à la Chambre, que le Premier ministre devait présenter la déclaration de politique générale. Par contraste avec la foule qui manifestait dans les rues, les bancs du gouvernement étaient pourtant vides. La majorité n'avait pu trouver d'accord sur le budget et avait reporté sa déclaration. Les députés de l'opposition soulignaient le manque de respect pour le Parlement. Ceux de la majorité avaient-ils, malgré tout, entendu le signal donné au même moment sous leurs fenêtres par les manifestants ? Axel Ronse, chef de groupe de la NVA, principal parti de la majorité, l'avait bien entendu, « un signal – déclara-t-il sous les applaudissements du groupe MR (deuxième parti de la majorité) – des cinq millions de personnes qui ont travaillé mardi ». Selon les dires de Georges-Louis Bouchez, président du MR, les manifestants ne pèsent pas lourd face aux électeurs de son parti. Encore mieux : prétextant de quelques incidents mineurs et des dommages causés à la façade du bâtiment de l'Office des étrangers, Théo Francken, ministre de la Défense NVA, de retour d'une visite aux Etats-Unis, a plaidé pour équiper les policiers d'armes non létales et faire usage à l'avenir de balles en caoutchouc contre les manifestants [2].
Comme partout en Europe, l'Etat social a été grignoté en Belgique depuis près d'un demi-siècle, par les politiques néo-libérales. Mais la capacité de mobilisation des organisations syndicales est demeurée forte et l'érosion du Parti socialiste est restée limitée et a été compensée par la montée importante du Parti du travail PTB (gauche radicale). La gauche avait donc été en mesure de limiter la dégradation de la sécurité sociale, des services publics et des salaires grâce notamment au maintien d'un système d'indexation automatique des salaires et des allocations sociales.
Au lendemain de sa victoire électorale et de la constitution d'un gouvernement à son image, la droite croit à présent le moment venu pour achever son œuvre. Les deux partis de droite, NVA (nationalistes flamands) et MR (libéraux conservateurs francophones) qui dominent la coalition, sont décidés à faire épouser au pays l'air du temps. Ils avaient déjà engagé le combat culturel contre le « wokisme », la lutte contre « l'assistanat », contre les mesures climatiques « excessives » et pour libérer les entreprises des « charges sociales » et du « conservatisme des syndicats ». Ils n'ont dès lors aucune intention de maintenir encore le système des négociations collectives, qui avait jusqu'ici régi la vie sociale, mais sont résolus à mettre hors-jeu le mouvement syndical, principal obstacle à leur politique.
Question sociale et tournant autoritaire
La coalition gouvernementale dispose d'une majorité à même de porter son projet politique. Face à la résolution du gouvernement d'imposer sa politique d'austérité les organisations syndicales sont au pied du mur. Elles ne pourront plus se contenter de mobilisations dont l'enjeu est de créer un rapport de force alors qu'elles sont privées de perspective réelle de négociation. Dès lors, le but du mouvement devient de plus en plus la chute du gouvernement.
Malgré sa détermination, la difficulté d'élaborer un budget laisse transparaître les failles de la coalition gouvernementale. Les deux partis de droite conservatrice, dopés au « trumpisme », parviendront-ils à entraîner jusqu'au bout leurs partenaires centristes dans cette guerre de classes ? Ainsi un député Vooruit (ex-socialistes flamands) confiait au journal Le Soir (15/10) que la mobilisation ne lui ferait pas quitter le gouvernement mais permettrait « de refuser les mesures les plus dingues ». Si bien qu'à la suite des manifestants, Jean-François Tamellini, président de la FGTB Wallonne, affirmait que l'enjeu du mouvement est bien la chute du gouvernement.
Mais le déni de la contestation dont fait l'objet le gouvernement donne la mesure de la fracture profonde de la société. En réalité la question sociale se double d'un tournant sécuritaire qui menace l'Etat de droit et d'un engagement atlantiste qui privilégie les dépenses militaires. Le rapport de l'Institut fédéral des droits humains (IFDH) institué par le Parlement fait état de la non-exécution de procédures de justice par l'Etat (essentiellement en matière d'accueil), de « procédures bâillons, restrictions des libertés fondamentales », sans parler de l'avant-projet de loi liberticide visant l'interdiction d'organisations jugées radicales. L'IFDH rappelle également la lettre ouverte, cosignée par le Premier ministre Bart de Wever et huit autres chefs d'Etat européens, mettant en cause la jurisprudence de la Cour européenne des Droits de l'Homme (CEDH) en matière de migration. Par ailleurs 34 milliards d'investissements supplémentaires seront consacrés aux dépenses d'armement dans le cadre de l'OTAN, dont l'achat d'avions F35 supplémentaires.
Le mouvement social qui traverse la Belgique depuis la formation du gouvernement est incontestablement de grande envergure. Comme le dit Thierry Bodson, président de la FGTB, « le combat contre le gouvernement Arizona[3] n'est pas celui d'une journée, d'une année mais d'une génération entière qui refuse qu'on détruise en six mois ce que nos parents et grands-parents ont mis du temps à bâtir » [4].
Ce combat est mené aussi par une génération qui est engagée dans une lutte contre l'austérité, l'autoritarisme et, comme les générations précédentes pour l'Algérie et le Vietnam, celle-ci l'est pour la Palestine et le droit international. Sera-t-elle à même de gagner en Belgique contre un gouvernement porteur de la révolution conservatrice menée par l'extrême droite qui, depuis les Etats-Unis, commence pays après pays à étouffer l'Europe ?
Mateo Alaluf, professeur émérite de sociologie de l'Université libre de Bruxelles, auteur de l'ouvrage Le socialisme malade de la social-démocratie, éditions Syllepse et Page deux, mars 2021. Un des animateurs de l'Institut Marcel Liebman.
[1] En Belgique, tous les partis politiques se sont scindés suivant leur appartenance linguistique. Seul le Parti du Travail de Belgique PTB (gauche radicale) est demeuré unitaire.
[2] En fait, quelques incidents mineurs lors de la manifestation ont donné lieu à des violences policières largement étayées par la presse, des images et témoignages. Même le Comité P, la police des polices, fait état de l'usage de plus en plus agressif du gaz lacrymogène.
[3] Arizona est le nom donné à la coalition gouvernementale fédérale dominée par les nationalistes flamands NVA (couleur jaune) et les libéraux francophones MR (bleu), comprenant également les socialistes flamands (rouge) et les chrétiens démocrates flamands et francophones (orange). Ces couleurs correspondent à celles du drapeau de l'Etat de l'Arizona. Après le succès de la droite aux dernières élections législatives, la coalition Arizona a succédé au gouvernement Vivaldi de centre gauche.
[4] La Libre Belgique, 15/10/2025.
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Suède : Le nouveau gouvernement s’en prend aux pauvres
À compter du 1er octobre, la nouvelle loi sur l'assurance chômage entrera en vigueur, ce qui détériorera considérablement les choses pour toutes les personnes qui recevront une notification de prestations à partir de cette date. Cependant, les personnes déjà au chômage continueront de percevoir des prestations selon l'ancien système pendant les 300 premiers jours, ce qui reste maigre mais ne constitue pas une détérioration.
14 octobre 2025 | Internationalen
C'est lors d'une conférence de presse en février dernier que le gouvernement a annoncé les changements qui deviennent aujourd'hui réalité. Nous pouvons constater une amélioration dans la nouvelle loi, dans la mesure où le plafond est légèrement relevé pour le montant que vous pouvez gagner tout en continuant à percevoir 80 % de vos indemnités – jusqu'à un revenu mensuel de 34 000 couronnes pendant les 100 premiers jours –, mais sinon, tout va dans le sens contraire.
Aujourd'hui, on touche 80 % pendant les 200 premiers jours de chômage, mais désormais, ce taux sera ramené à 70 % après 100 jours. Actuellement, le taux est de 70 % entre le 200e et le 300e jour, mais la coalition Tidö le ramène à 65 %.
Cependant, ce sont les chômeurs de longue durée qui perçoivent actuellement une aide à l'activité qui sont les plus touchés par ces mesures, une catégorie dans laquelle on entre après 300 jours sans emploi et dont le niveau d'indemnisation est de 65 %. Les partis de gauche souhaitent maintenir la limite à ce niveau, mais la réduire de cinq points de pourcentage tous les 100 jours, pour atteindre un seuil final de 365 couronnes après impôts pour chaque jour ouvrable normal. Les personnes qui bénéficient déjà d'une aide à l'activité seront également touchées par cette détérioration après 100 jours d'indemnisation à compter du 1er octobre.
Aujourd'hui, certains chômeurs ne perçoivent qu'un peu plus de 9 000 couronnes suédoises nettes par mois d'aide, mais avec 365 couronnes suédoises par jour, cela signifierait une détérioration significative, avec moins de 8 000 couronnes suédoises par mois à leur disposition. Mais comment peut-on vivre avec cela, avec un loyer de peut-être 5 000 à 6 000 couronnes ? La vérité est que davantage de chômeurs sont contraints de demander une aide sociale, que les coûts sont répercutés sur les municipalités et qu'un fardeau encore plus lourd pèse sur les services sociaux déjà en sous-effectif et surchargés. De plus, les personnes qui vivent déjà dans des conditions extrêmement précaires sont encore plus mises sous pression, avec tout ce que cela implique en termes de souffrance personnelle et de risque de troubles psychologiques. Mais lors de la conférence de presse de l'année dernière, le ministre du Travail de l'époque, Johan Persson (L), a déclaré avec aplomb : « Nous renforçons désormais notre politique en faveur de l'emploi. L'assurance chômage doit être un tremplin vers de nouvelles perspectives, et non un hamac dans lequel on risque de rester coincé pendant longtemps ».
L'attaque des partis conservateurs contre les chômeurs de longue durée est purement inhumaine et n'est rien d'autre qu'une chasse aux pauvres en Suède, avec l'idée sous-jacente que certaines personnes n'ont tout simplement pas le droit de donner un peu de lustre à leur existence. Nous devons toutefois garder à l'esprit que cela ne devrait pas nécessairement se passer ainsi, et que cela n'a d'ailleurs pas toujours été le cas en Suède : jusqu'au 1er juillet 1993, le niveau d'indemnisation des chômeurs était de 90 % pendant 300 jours, et même pendant 450 jours pour les personnes âgées de plus de 50 ans ! Ce n'est pas non plus cette indemnisation généreuse qui a fait grimper le chômage. Au contraire, pendant plusieurs décennies, il n'atteignait même pas un tiers de son niveau actuel.
Il est également essentiel de comprendre que cette politique de droite repose sur un véritable objectif de classe. En effet, la seule possibilité pour la classe ouvrière de s'imposer face aux détenteurs du capital est de refuser, collectivement et individuellement, de travailler dans n'importe quelles conditions. Pour ce faire, deux choses sont nécessaires : une caisse de grève et une caisse de chômage. La caisse de grève est le fondement de l'organisation syndicale et ce qui donne au collectif la possibilité de faire grève pour faire valoir ses revendications.
. L'assurance chômage fixe un seuil minimum pour le salaire et les conditions de travail de chaque individu, une dernière bouée de sauvetage qui permet de refuser des emplois aux salaires et conditions de travail abusifs. La prétendue « ligne de force » de la droite n'a jamais visé à réduire le chômage, mais à utiliser celui-ci pour détériorer la situation de tous les travailleurs. Une partie importante de cette stratégie consiste à détériorer les conditions d'octroi des allocations chômage.
Pour réduire réellement le chômage, la politique du gouvernement Tidö – qui repose principalement sur la détérioration des conditions pour les demandeurs d'emploi et la baisse des impôts – est totalement contre-productive. Nous aurions aujourd'hui besoin de beaucoup plus de mains pour remettre en état et développer le système de protection sociale. Pensez également à toutes les ressources qui devraient être consacrées à la mise en place d'une véritable transition climatique verte. De plus, il est grand temps de procéder enfin à une réduction significative du temps de travail. Un changement radical de politique ouvrirait la voie à une réduction drastique du chômage !
Publié par Internationalen le 3 octobre 2025, traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
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Je soutiens Mamdani, le candidat démocrate à la mairie de New York — point final !
Je soutiens Zohran Mamdani, le candidat démocrate à la mairie, et je le fais sans réserve et de tout cœur. Et c'est ce que j'aurais souhaité que Solidarity décide et déclare. Au lieu de cela, Solidarity a adopté une position qui suggère qu'il ne souhaite pas vraiment soutenir Mamdani, qu'il considère qu'il risque d'échouer, voire de trahir ses principes. La déclaration de Solidarity est tellement pleine de réserves, d'avertissements et de présages de catastrophe qu'il est difficile d'imaginer qu'elle encourage les gens à voter pour lui, et encore moins à faire campagne pour lui.
Voici quelques-unes des réserves et mises en garde de Solidarity :
– Mamdani a clairement choisi de se présenter au sein du Parti démocrate, et non de suivre une voie indépendante. Nous ne sommes pas d'accord avec cette perspective ; en fait, nous la considérons comme une contradiction avec les exigences de la campagne....
– Mamdani s'est toujours engagé à se présenter comme candidat au sein du Parti démocrate et il est fort probable qu'il construise sa coalition gouvernementale avec des éléments de l'appareil du parti qui insisteront sans aucun doute pour supprimer la dimension radicale de son programme.
– ... il est beaucoup plus probable que les pressions du pouvoir et les exigences de l'establishment démocrate érodent la force de Mamdani et de son mouvement.
Eh bien, bon sang, si c'est le cas, pourquoi se donner tant de mal ? Pourquoi voter pour ce type qui ne fera que se laisser dominer par l'appareil du parti et succomber aux exigences de l'establishment démocrate ?
La réponse de Solidarity est que, même si elle ne le soutient pas vraiment, elle soutient son mouvement. Le mouvement populaire enthousiaste qui le soutient n'est organisé que dans le cadre de sa campagne électorale. Solidarity veut soutenir le mouvement, mais le mouvement veut élire son candidat.
Solidarity déclare également qu'il est d'accord avec une grande partie de son programme – ses appels à réduire les loyers, à rendre les bus gratuits et à fournir des services de garde d'enfants aux familles qui travaillent – et avec sa politique pro-palestinienne. Bien sûr, elle prévient que « si des éléments importants du programme de Mamdani sont conformes aux principes socialistes, la campagne ne remet toutefois pas en cause le cadre de l'économie capitaliste ». Alors, ce n'est peut-être pas si génial que ça... ?
Solidarity aurait vraiment souhaité que Mamdani ne se présente pas comme démocrate, mais plutôt comme socialiste démocratique indépendant. Cependant, les membres de Solidarity savent qu'il aurait été pratiquement impossible pour Mamdani de lancer une campagne indépendante. Ses camarades du Democratic Socialists of America (DSA), qui constituent le noyau de son organisation de campagne, ne l'auraient pas soutenu. Les syndicats ne l'auraient pas soutenu. Les médias l'auraient ignoré et exclu. La collecte de fonds pour un candidat inconnu aurait été extrêmement difficile.
Je parle de cette question d'après mon expérience personnelle. En 2010, je me suis présenté non pas comme candidat démocrate, mais comme candidat du Parti socialiste au Sénat américain pour l'Ohio, avec le soutien de quelques autres organisations socialistes. J'ai obtenu 25 368 voix, soit 0,7 % du total, tandis que le candidat républicain Rob Portman en a obtenu 2 125 810 et le candidat démocrate Lee Fisher 1 448 092. Mon score représentait une part plus importante des voix que celle obtenue par les autres candidats socialistes dans l'Ohio au cours des dernières décennies.
La majorité de Solidarity a adopté la déclaration sur la campagne de Mamdani – qualifiée de « soutien critique » lors des discussions de notre groupe – car elle permet aux membres de Solidarity de dire : « Regardez, nous avons les mains propres. Nous n'avons jamais soutenu le Parti démocrate capitaliste et impérialiste. Et même si nous avons apprécié son mouvement et même une grande partie de son programme, nous n'avons jamais dit que nous soutenions Mamdani. » Très bien, tant mieux pour vous, cela figure dans votre dossier permanent.
Mais posez-vous la question suivante : serions-nous, nous les socialistes, dans une meilleure position si Mamdani s'était présenté en tant qu'indépendant, avait recueilli 1 ou 2 % des voix, mais que nous pouvions dire que nous avions mené un combat juste et pur ? Ou s'il devenait réellement maire de la plus grande ville des États-Unis et pouvait mettre en œuvre quelques programmes qui amélioreraient la vie des gens, renforçant ainsi la réputation du socialisme en général ?
Le Parti démocrate est un parti capitaliste et je m'oppose, par principe, à voter pour les démocrates comme un moindre mal. Comme mes camarades, j'aimerais voir émerger un parti politique indépendant, issu de la classe ouvrière et engagé en faveur du socialisme démocratique. Je pense qu'un tel parti est en fait susceptible de voir le jour grâce aux luttes menées pour des positions progressistes et de gauche au sein du Parti démocrate.
À l'heure actuelle, Mamdani n'est pas seulement un moindre mal, mais un candidat qui représente un bien positif et qui construit les forces susceptibles de remettre en cause le système. Nous devons nous organiser et voter pour lui.
Dan La Botz
Mon dernier livre.
Radioactive Radicals Un roman sur le travail et la gauche
Rendez-vous sur danlabotzwritings.com, puis sur « Books » (Livres).
Publié le 18 octobre 2025 par Solidarity : https://solidarity-us.org/i-support-mamdani-the-democratic-party-candidate-for-nyc-mayor-period/
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L’impérialisme de Trump en échec
Trump tente de réaffirmer la domination mondiale des États-Unis, ce qui met en péril le peu de stabilité qui subsiste dans les relations internationales et accroît le risque de nouvelles guerres.
Hebdo L'Anticapitaliste - 771 (16/10/2025)
Par Dan La Botz
traduction d'Henri Wilno
Les États-Unis ont toujours fait la guerre et étendu leur territoire. Ils ont fait la guerre aux peuples amérindiens, au Mexique (dont ils ont pris la moitié du territoire), puis à l'Espagne, s'emparant de Cuba, de Porto Rico et des Philippines. Les États-Unis sont devenus une grande puissance au début de la Première Guerre mondiale et la puissance mondiale dominante à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans l'après-guerre, ils ont mené des coups d'État en Iran, au Guatemala et au Chili, et ont fait la guerre au Vietnam.
Mais au 21e siècle, les États-Unis sont confrontés à la concurrence économique de la Chine partout dans le monde et à la concurrence militaire de la Russie en Europe. Trump tente aujourd'hui de redonner aux États-Unis leur puissance d'antan, de « rendre sa grandeur à l'impérialisme américain ». Mais jusqu'à présent, il a échoué.
Échec face à la Chine et à la Russie
Trump s'efforce d'étouffer l'économie chinoise et de manœuvrer la Russie pour l'amener à conclure une sorte de partenariat. Trump a frappé la Chine avec des droits de douane astronomiques de 50 % et a restreint les transferts de technologie, tandis que la Chine a réagi en imposant des restrictions sur les terres rares. Mais Trump n'a pas réussi à forcer la Chine à se soumettre.
Les États-Unis et l'OTAN n'ont pris aucune mesure importante lorsque la Russie a pris la Crimée à l'Ukraine en 2014 et n'ont pas réagi dans un premier temps à l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie en février 2022. Trump n'a pas réussi à mettre fin à la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine et a tenté à plusieurs reprises de flatter, de séduire et de bluffer le président russe Vladimir Poutine, sans succès. Aujourd'hui, les drones russes survolent non seulement l'Ukraine et la Moldavie, mais aussi l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, le Danemark, la Norvège, la Roumanie, la Pologne et l'Allemagne et Poutine menace d'utiliser des armes nucléaires.
Échec au Moyen-Orient
Dans l'espoir de rétablir la domination américaine au Moyen-Orient, Trump a négocié les accords d'Abraham, initialement signés par Israël, les Émirats arabes unis, le Bahreïn et le Maroc en 2020. Mais ce plan a été mis à mal par l'attaque du 7 octobre et par la guerre génocidaire menée depuis deux ans par Israël contre Gaza. Après avoir fourni au moins 21,7 milliards de dollars à Israël pour la guerre, Trump est aujourd'hui salué pour avoir mis fin au conflit. Mais cette guerre, qui pourrait ne pas prendre fin, a saboté le plan de Trump pour la réorganisation de la région.
Bellicisme en Amérique latine
En Amérique latine, Trump a pris certaines de ses mesures les plus énergiques pour prendre le contrôle. Il a récemment ordonné la destruction de quatre bateaux dans les Caraïbes, affirmant sans preuve qu'il s'agissait d'un « conflit armé » avec des « organisations narco-terroristes », tuant 11 personnes en violation du droit international. Cela semble être une préparation au renversement de Maduro au Venezuela, sur la tête duquel il a mis une prime de 50 millions de dollars. L'attribution du prix Nobel de la paix à Maria Corina Machado, une politicienne d'extrême droite qui a encouragé Trump à envahir le pays, pourrait faciliter un coup d'État soutenu par les États-Unis. Le Mexique, que Trump a menacé de bombarder pour détruire les cartels de la drogue, observe la situation avec méfiance. Trump, intervenant dans la politique intérieure du Brésil, a imposé des droits de douane de 40 % à ce pays parce que ses tribunaux ont condamné l'ancien président d'extrême droite Bolsonaro. Et en Argentine, pour soutenir un autre président d'extrême droite, Javier Milei, Trump organise un plan de sauvetage de 20 milliards de dollars.
Trump tente de refaire des États-Unis le leader mondial, mais jusqu'à présent, il échoue.
Dan La Botz, militant de DSA (Democratic Socialists of America), traduction Henri Wilno
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Zohran Mamdani : « Notre heure est venue »
Hier soir (13 octobre), lors d'un rassemblement électoral, Zohran Mamdani s'est adressé à ses partisan·es : « Pendant trop longtemps, nous avons essayé de ne pas perdre. Il est maintenant temps de gagner. »
https://jacobin.com/2025/10/mamdani-mayor-nyc-campaign-speech
14 octobre 2025
Hier soir, lors d'un rassemblement à l'United Palace, le candidat socialiste démocrate à la mairie de New York, Zohran Mamdani, s'est adressé à ses partisan·es. Nous reproduisons ici l'intégralité de son discours.
Merci aux élu·es, aux dirigeant·es syndicaux et aux leaders de mouvements sociaux qui sont parmi nous ce soir. Et merci à la procureure générale de New York, Tish James. Pendant des années, vous vous êtes battue pour les New-Yorkais·es, et maintenant, c'est à notre tour de nous battre pour vous.
Il y a quelque chose de spécial dans cette salle ce soir. C'est le pouvoir. C'est le pouvoir de centaines de milliers de New-Yorkais·es uni·es, prêt·es à inaugurer une nouvelle ère. C'est le pouvoir d'un mouvement qui a remporté la bataille pour l'âme du Parti démocrate. Qui a relégué la vision d'Andrew Cuomo, faite d'austérité et de mesquinerie, à la place qui lui revient : sur une ligne électorale dont personne n'a jamais entendu parler.
C'est un pouvoir plus grand que celui de n'importe quelle personne travaillant seule pour un New York où la dignité est accordée à tous.
Et c'est le pouvoir d'une campagne qui, pour la deuxième fois en cinq mois, est au bord de la victoire. Dans trois semaines à compter de demain, nous gagnerons à nouveau.
Cela n'est possible que grâce à vous. Cette campagne a mobilisé le plus grand nombre de bénévoles de toute l'histoire de la ville de New York. Il y a 3 200 personnes dans cette salle ce soir. Et à vos côtés, il y en a plus de 80 000 autres à travers notre ville — à Brownsville, à Parkchester, à Flushing et ici même à Washington Heights, des New-Yorkais·es qui ont frappé aux portes, passé des appels téléphoniques et inscrit des électeur·ices jour après jour, semaine après semaine, mois après mois. Vous avez travaillé si dur pour une raison simple : réinventer fondamentalement ce qui est possible à New York.
Aujourd'hui, certain·es s'opposent à cette vision. Des milliardaires comme Bill Ackman et Ronald Lauder ont investi des millions de dollars dans cette course électorale, car ils affirment que nous représentons une menace existentielle.
Et je suis ici pour admettre une chose. Ils ont raison.
Nous représentons une menace existentielle pour les milliardaires qui pensent que leur argent peut acheter notre démocratie.
Nous représentons une menace existentielle pour un statu quo défaillant qui étouffe la voix des travailleurs et des travailleuses au profit des entreprises.
Et nous sommes une menace existentielle pour un New York où une dure journée de travail ne suffit pas pour gagner une bonne nuit de sommeil.
Et nous sommes absolument une menace existentielle pour les politiciens discrédités comme Andrew Cuomo, qui sapent la confiance du public, harcèlent les femmes et ne cachent pas leur désespoir de collaborer avec Donald Trump et ses donateurs.
Nous sommes une menace existentielle pour les milliardaires qui pensent que leur argent peut acheter notre démocratie.
Soyons clairs. Ce n'est pas le moment de capituler. Nous traversons une période d'obscurité politique. Donald Trump et ses agents de l'ICE enlèvent nos voisin·es immigré·es de notre ville en plein jour, sous nos yeux. Son administration autoritaire mène une campagne de représailles sans merci contre toustes celleux qui osent s'opposer à elle, contre les tribunaux qui osent lui demander des comptes et contre nos voisin·es transgenres et homosexuel·les qui osent simplement être elleux-mêmes.
Et encore et encore, Trump a rompu la promesse qu'il avait faite au peuple américain de se battre pour la classe ouvrière en s'attaquant à la crise du coût de la vie. Au cours des neuf derniers mois, nous avons assisté au plus grand transfert de richesse des pauvres vers les riches de l'histoire.
Trump est comme Andrew Cuomo : redevable aux milliardaires et aux oligarques. Et comme Cuomo, il s'est plié à leur volonté.
Les ravages qu'il a laissés dans son sillage sont stupéfiants. Des dizaines de millions d'Américains, dont des millions ici même à New York, vont perdre leur Medicaid, leur Medicare, leurs prestations SNAP. À cause de la corruption de Trump, des enfants vont se coucher le ventre vide. Des malades vont mourir. Quelle que soit la manière dont on mesure les choses, nos vies se sont détériorées.
Je repense au pasteur avec qui je me suis assise il y a quelques semaines à East Flatbush. Il m'a raconté comment, en septembre, une jeune femme de sa congrégation l'avait abordé après la messe. Elle lui avait dit qu'elle faisait l'objet d'une mesure d'expulsion. Il la connaissait bien et savait qu'elle travaillait avec des jeunes handicapé·es dans cette ville. Elle lui avait dit qu'elle n'avait pas les moyens de payer un·e avocat·e et qu'elle n'avait personne d'autre vers qui se tourner. Elle lui a demandé s'il pouvait l'accompagner au 26 Federal Plaza. Il a accepté.
Dans la salle d'audience, le juge lui a dit de se préparer à partir avec les vêtements qu'elle portait. Il lui a demandé si elle avait fait ses adieux à sa famille. Elle s'est mise à pleurer.
Puis, comme par miracle, le juge a changé d'avis. Il a décidé de faire passer son ordonnance de statut de protection temporaire avant l'ordonnance d'expulsion. Pendant un instant, le danger a semblé écarté.
Mais le pasteur savait que l'ICE attendait dehors. Ils se moquaient bien de l'ordonnance du tribunal, car ils se moquaient bien de l'état de droit.
Il s'est tourné vers quelques observateur·ices présent·es dans la salle et leur a demandé de sortir les premier·es. Il a demandé à un autre homme de retenir l'ascenseur. Il a pris la jeune femme sous les bras, a ouvert les portes, l'a fait passer rapidement devant les agents de l'ICE pour l'emmener dans l'ascenseur, puis dans une voiture qui attendait, avant de repartir à toute vitesse vers Brooklyn.
Pendant tout ce temps, ses pieds n'avaient même pas touché le sol. Il m'a dit que cela lui avait fait penser au chemin de fer clandestin. Et pourtant, il savait qu'elle était loin d'être en sécurité.
Nous vivons à une époque dont nous avons entendu parler dans les livres. Je sais que beaucoup d'entre nous, lorsque nous repensons à des moments de l'histoire qui ressemblent à ceux que nous vivons aujourd'hui, où la tyrannie régnait et où l'État imposait la violence avec une joie sinistre, nous nous demandons ce que nous aurions fait. Nous n'avons pas besoin de nous poser la question. Ce moment est arrivé.
Et je suis fier de voir cette foule, ces New-Yorkais·es qui, malgré le désespoir, ont continué à croire en un monde meilleur. À chaque pâté de maisons parcouru, à chaque signature obtenue, vous avez refusé de normaliser une politique de cruauté, de cupidité et d'exploitation. Vous avez affirmé votre pouvoir.
Nous voyons ce pouvoir lorsque les infirmier·es, les enseignant·es et les chauffeurs et chauffeuses de bus, ces hommes et ces femmes travailleuses et travailleurs syndiqués, terminent leur service et se rendent directement à une réunion électorale.
Nous le voyons lorsque ces mêmes New-Yorkais·es qui se rendent à pied au travail consacrent leurs week-ends à se battre pour des bus rapides et gratuits pour des inconnu·es qu'ils et elles ne rencontreront jamais.
Et nous le voyons lorsque des grands-parents dont les enfants sont depuis longtemps adultes se battent pour la mise en place d'un système universel de garde d'enfants afin qu'une jeune famille qu'ils n'ont jamais rencontrée, vivant à l'autre bout de la ville, puisse se permettre de rester ici.
Avec autant de ténèbres, il faut du courage pour éclairer une nouvelle voie. Comme l'a dit un jour Thomas Sankara, « Le changement fondamental ne vient que du courage de tourner le dos aux anciennes formules, du courage d'inventer l'avenir. » Ensemble, c'est exactement ce que nous avons fait.
Pendant trop longtemps, on nous a demandé de nous contenter d'abstractions et de lettres au ton ferme ; de nous satisfaire d'une politique bâtie sur des fondations fragiles, fondée uniquement sur ce à quoi nous nous opposons, sans jamais déclarer ce que nous soutenons réellement ; d'accepter des dirigeant·es prêt·es à nous vendre au plus offrant.
Ce n'est pas ce qu'est ce mouvement, et il ne le sera jamais. Nous savons ce que nous défendons, et nous ne reculerons pas. Un mouvement par le peuple et pour le peuple ne répond qu'au peuple.
À vingt-deux jours de la clôture des urnes, exprimons haut et fort ce que nous croyons afin que le monde entier le sache. Nous croyons que dans la ville la plus riche du pays le plus riche de l'histoire du monde, les travailleurs et travailleuses méritent une vie digne.
Nous croyons que les bus devraient être rapides et [la foule crie : « gratuits ! »]
Nous croyons que le logement est beaucoup trop cher. Nous allons construire des centaines de milliers de logements abordables, nous attaquer aux mauvais propriétaires et geler les [la foule crie : « loyers ! »]
Et nous croyons que les frais de garde ne devraient pas coûter autant qu'une année de scolarité au City College. C'est pourquoi nous allons mettre en place un système universel [la foule crie : « de garde d'enfants ! »].
Ce ne sont pas seulement des slogans. Ce sont des engagements. Nous ne les prononçons pas simplement pour inspirer, mais parce que c'est ce que nous allons réaliser. Nous croyons en des écoles qui reçoivent les investissements dont elles ont besoin, en des infrastructures résistantes aux effets croissants de la crise climatique et en un budget qui finance entièrement nos parcs et nos bibliothèques.
Nous croyons en une sécurité publique qui garantit réellement la sécurité et la justice. Nous pouvons faire de cette ville un endroit où personne n'a peur de marcher dans la rue ou de prendre le métro. Une ville où nos policier·es se concentrent sur les crimes graves et où ce sont les professionnel·les de la santé mentale qui s'occupent des crises de santé mentale.
Pendant trop longtemps, nous avons essayé de ne pas perdre. Il est maintenant temps de gagner.
À New York, nous croyons qu'il faut défendre celles et ceux que nous aimons. Au cours des neuf derniers mois, nous avons vu l'homme le plus puissant du monde dépenser une énergie considérable pour s'en prendre à ceux et celles qui ont le moins. Que vous soyez un·e immigrant·e, un·e membre de la communauté transgenre, l'une des nombreuses femmes noires que Donald Trump a licenciées d'un emploi fédéral, une mère célibataire qui attend toujours que le prix des produits alimentaires baisse, ou toute autre personne acculée au pied du mur, votre combat est aussi le nôtre.
Ne vous y trompez pas, notre mouvement sait exactement pour qui et pour quoi nous nous battons. Nous n'avons pas peur de nos propres idées. Pendant trop longtemps, nous avons essayé de ne pas perdre. Il est maintenant temps de gagner.
Je sais que depuis notre victoire du 24 juin, certain·es se sont demandé si ce à quoi nous aspirons est possible. Que les jeunes dont on parle comme étant l'avenir pourraient aussi être le présent. Que la gauche qui a critiqué pourrait aussi être la gauche qui tient ses promesses.
À cela, mes ami·es, j'ai une réponse très simple : oui.
Et à celles et ceux qui doutent, qui n'arrivent pas à y croire, qui partagent notre vision mais ont peur de se permettre d'espérer, je vous demande : quand la dignité a-t-elle jamais été donnée ?
Les mêmes questions qui nous ont été posées ont été posées aux syndicats, au mouvement des droits civiques, à tous ceux et à toutes celles qui ont eu le courage d'exiger un avenir sans pouvoir encore le voir : ne pouvait-on pas attendre ? Ne voyait-on pas qu'on en demandait trop ?
Ils et elles savaient que nous ne pouvons pas déterminer l'ampleur de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Nous ne pouvons que décider de la manière dont nous y répondons. Nous savons que chaque grande victoire doit être remportée, car elle ne sera jamais donnée.
Lorsque les syndicats ont obtenu le week-end, afin que les travailleurs et travailleuses aient le temps de se reposer, c'était un pouvoir conquis, pas accordé. Lorsque celles et ceux qui nous ont précédés ont manifesté pour le droit de vote et les droits civiques, ils et elles ont triomphé parce qu'iels ont osé rêver, pas parce qu'iels en ont reçu la permission d'un establishment politique satisfait du statu quo.
Lorsque des millions de personnes âgées ont été sorties de la pauvreté grâce à la sécurité sociale, c'est parce que les Américain·es en avaient assez d'une situation qui ne leur convenait pas et en voulaient une nouvelle. Et le New York que nous aimons a été construit par celles et ceux
qui refusent de se contenter de moins. De grands leaders comme Fiorella La Guardia nous ont appris que l'ambition est quelque chose à embrasser, et non à traiter comme un crime. Lorsque nous nous libérons du carcan des petites attentes, notre ville construit des parcs et des hôpitaux, et nous montrons au monde que l'ambition et la compassion sont en fait étroitement liées.
En cette période sombre, New York peut être une source de lumière. Et nous pouvons prouver une fois pour toutes que la politique que nous menons ne doit pas nécessairement être fondée sur la peur ou la médiocrité. Le pouvoir et les principes ne doivent pas nécessairement être en conflit à la mairie. Car nous utiliserons notre pouvoir pour transformer les principes en possibilités.
Dans douze jours, les New-Yorkais·es commenceront à voter. Nous élirons notre prochain maire. Mais plus que cela, nous ferons un choix très simple.
Un choix entre la démocratie et l'oligarchie. Un choix entre une ville abordable ou plus de la même chose. Un choix entre un maire qui travaille pour celles et ceux qui ont du mal à payer leurs courses ou celles et ceux qui ont du mal à acheter une élection. Un choix entre l'espoir d'un avenir meilleur et un passé brisé.
Pendant des années, pour reprendre les mots du Dr Martin Luther King, on nous a demandé d'attendre une saison plus propice. On nous a dit que le changement n'était pas encore tout à fait possible, que ce n'était pas encore notre tour, qu'il viendrait bientôt.
On nous a dit d'attendre alors que nos ami·es et nos voisin·es ont déménagé. On nous a dit d'attendre alors que notre ville est devenue de plus en plus inabordable. On nous a dit d'attendre alors qu'une vie agréable est devenue hors de portée.
Mes ami·es, nous ne pouvons pas nous permettre le luxe d'attendre. Car trop souvent, attendre revient à faire confiance à ceux qui nous ont menés à cette situation.
Nous pouvons exiger un gouvernement qui améliore nos conditions de vie. Nous pouvons dire aux milliardaires que cette ville ne leur appartient pas. Nous pouvons dire à Donald Trump qu'il ne peut pas acheter cette élection. Et nous pouvons dire à Andrew Cuomo que New York n'est pas à vendre.
Ainsi, le soir du 4 novembre, lorsque le monde apprendra que nous avons encore gagné, il connaîtra notre réponse à la question : nous choisissons l'avenir. Car à tous ceux et toutes celles qui disent que notre heure viendra, mes ami·es, notre heure est venue.
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Amira Hass. Pourquoi la Cisjordanie ne s’est pas soulevée
Amira Hass est une journaliste israélienne du quotidien de gauche Haaretz, installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Elle explique pourquoi aucune intifada n'a éclaté dans ce territoire occupé, et largement occulté, après le 7 octobre 2023. À l'inverse de ce qu'avaient imaginé les chefs du Hamas à Gaza. Entretien.
Tiré d'Orient XXI.
. — Vous êtes basée à Ramallah, en Cisjordanie. Pourquoi, d'après vous, n'y a-t-il pas eu d'intifada en Cisjordanie après le 7 octobre, même s'il y a eu de violents affrontements armés dans le Nord ?
Amira Hass. — C'est une question cruciale, peut-être LA question à se poser, pas seulement parce que Yahya Sinouar et Mohammed Deïf (1) imaginaient une révolte palestinienne majeure et une guerre régionale contre Israël après le lancement de leur grande attaque militaire. Cette question est valide, car la réalité créée par Israël à Gaza et en Cisjordanie avant le 7 octobre était insupportable.
Tout d'abord, je ne qualifierais pas d'intifada la présence de quelques dizaines de jeunes hommes armés dans les camps de réfugiés du Nord, prêts à être tués sur le champ.
Si l'on se réfère à la première intifada (1987-1993), elle désignait un soulèvement populaire, avec la participation de tous les milieux et, par conséquent, un mouvement dont la lutte armée n'était pas le moteur principal, voire pas du tout. Un mouvement qui supposait un état d'esprit de solidarité interne, de la coordination et un objectif clair. La résistance armée, elle, est toujours l'apanage d'un petit nombre et constitue un phénomène essentiellement masculin, du moins dans le contexte palestinien. L'objectif de ces groupes n'a d'ailleurs jamais été très clair.
Si l'on n'a pas vu davantage de groupes de jeunes hommes armés tirer ici ou là sur un poste militaire, un véhicule blindé ou un colon, cela tient d'abord à l'état des forces des deux organisations qui ont financé et encouragé l'armement des jeunes : le Hamas et le Djhad islamique. Ils étaient actifs dans le Nord, mais moins dans le reste de la Cisjordanie.
Ensuite, malgré la gloire tissée autour de ces groupes et les sentiments de compassion envers chaque martyr, j'ai tendance à croire que la plupart des habitants de Cisjordanie doutaient de l'efficacité de leurs actions.
- « Les enclaves palestiniennes conçues par Oslo et Israël ont fragmenté la vie quotidienne »
P.A. — Pourquoi ?
A.H. — Il y a un tabou dans la société palestinienne : critiquer les opérations armées et les martyrs. Donc le ressentiment et la colère vis-à-vis des groupes armés dans les villes et les camps de réfugiés — dont Israël a détruit bâtiments et infrastructures et déplacé environ 40 000 habitants — ne sont ni évoqués ni rapportés publiquement.
Mais je suppose que ces critiques circulent sous le manteau et sont connues. Dans le camp de réfugiés de Balata, à Naplouse, les services de sécurité de l'Autorité palestinienne, en relation avec des membres du Fatah (ce sont parfois les mêmes personnes), ont réussi à convaincre les hommes armés de quitter le camp — s'ils venaient de l'extérieur — ou de remettre leurs armes. La population a accepté la logique d'une telle position.
P.A. — Pourquoi n'a-t-on pas vu de soulèvement populaire et non violent comme alternative à la lutte armée ?
A.H. — La réalité des accords d'Oslo a déconnecté l'occupé de l'occupant en plaçant une entité tampon entre les deux : l'Autorité palestinienne (AP). Pour lancer un projet de désobéissance civile de masse, il faut d'abord appeler à la rupture des liens bureaucratiques et sécuritaires entre l'entité tampon et l'occupant. Autrement dit, exiger de l'Autorité palestinienne qu'elle agisse différemment. D'innombrables demandes et plusieurs résolutions du conseil central de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) réclamant la fin de la coopération sécuritaire avec Israël, n'ont jamais été entendues ou mises en œuvre par Abou Mazen [Mahmoud Abbas] et sa cour.
La dimension bureaucratique de la coopération palestinienne avec Israël est encore plus difficile à contester ou à stopper, car elle touche aux besoins fondamentaux des citoyens : obtenir une pièce d'identité, enregistrer les naissances, partir à l'étranger, ouvrir une entreprise et un compte bancaire, importer et exporter, etc. Une telle rupture exige une planification minutieuse, une décision commune et la volonté de l'ensemble de la population de se préparer en amont à d'énormes sacrifices au quotidien. Il y a quelques années, Qadura Farès, cadre du Fatah et ancien prisonnier — apprécié et vénéré par la base, mais souvent en disgrâce auprès des dirigeants — avait conçu un ambitieux plan de désobéissance civile de masse, mais il n'a manifestement jamais réussi à convaincre de sa faisabilité.
Durant les 30 années d'existence des zones A et B, les Palestiniens ont joui d'un certain « répit » face à l'occupant : certes dans des zones restreintes et pour des périodes limitées. J'appelle cela la « logique des bantoustans ». Elle a habitué les gens à un confort limité et à une normalité limitée, qu'ils n'étaient pas disposés à abandonner.
Enfin, les enclaves palestiniennes conçues par Oslo et Israël, toujours plus dispersées, toujours plus réduites, ont fragmenté la vie quotidienne sous une domination étrangère hostile : chaque ville ou village vit différemment cette expérience et trouve, ou pas, ses propres moyens de collaborer ou de résister. Ce fut très visible lors du mouvement de résistance contre le mur de séparation, au début des années 2000 : organisées par chaque village en son nom, les manifestations n'étaient pas exclusivement palestiniennes. On pouvait compter avec la présence et le soutien de militants internationaux et israéliens. Il est difficile d'imaginer aujourd'hui l'élaboration d'une stratégie unifiée à l'échelle de toute la Cisjordanie. La solidarité interne est affaiblie.
- « La brutalité de la répression israélienne contre toute tentative de résistance est effrayante »
P.A. — Il semble qu'une partie de la population palestinienne se soit sentie trahie ou abandonnée par ses dirigeants ?
A.H. — Les « dirigeants » palestiniens n'ont évidemment aucun intérêt pour une nouvelle stratégie. Ils sont devenus une nomenklatura, qui identifie la « cause nationale » à sa propre stabilité et à son bien-être. Les cercles élargis autour du noyau de cette nomenklatura — c'est-à-dire les fonctionnaires et les milieux d'affaires — dépendent de lui et ne peuvent se permettre, ou n'osent pas, s'en détacher.
Il existe par exemple une institution officielle, la Commission de résistance à la colonisation et au mur. Elle est principalement composée de militants du Fatah rémunérés par l'Autorité. Elle collecte des informations, dispose d'avocats qui représentent les citoyens dans les affaires de spoliation des terres [par Israël], et organise des manifestations de solidarité et de protection avec les communautés menacées par les colons et la bureaucratie de l'occupation.
S'il n'y a aucune raison de douter de la sincérité des individus impliqués — exposés aux tirs des soldats, à la violence des colons et aux arrestations —, ils n'ont pas reçu l'adhésion des masses. Au contraire, leur identification au Fatah et à l'Autorité ne leur attire aucune sympathie de l'opinion publique. Ils sont inconnus, à l'inverse de ces jeunes qui ont été tués par l'armée israélienne et dont les portraits géants — munis d'armes impressionnantes — sont placardés partout.
De fait, la brutalité de la répression israélienne contre toute tentative de résistance est effrayante. Indépendamment de toute forme de résistance ou d'opposition, cette brutalité est plus intense et généralisée qu'auparavant. Surtout sous cette coalition d'extrême droite et depuis le 7 octobre. Pour résister de manière proactive, le collectif palestinien a besoin de croire en son efficacité, d'avoir des dirigeants dignes de confiance, à l'écoute du peuple et capables de le guider avec un objectif commun clair.
Tout cela manque. Les sondages peuvent bien faire dire aux Palestiniens qu'ils sont favorables à la lutte armée et que c'est la seule façon de parvenir à une solution, mais en pratique leurs choix personnels démontrent le contraire. Je vois des parents s'efforçant d'éloigner leurs enfants des affrontements près des postes militaires, ou de les envoyer étudier à l'étranger, même s'ils soutiennent idéologiquement la lutte armée.
P.A. — De nouvelles formes ou de nouveaux espaces de résistance émergent-ils en Cisjordanie depuis le 7 octobre ?
A.H. — Avant de voir émerger de nouvelles formes de résistance, un bouleversement majeur dans la politique interne palestinienne est nécessaire. Sous forme de renaissance d'une OLP désormais obsolète ? D'une OLP entièrement neuve ? De changement impulsé par la diaspora ? D'initiative palestinienne inclusive [englobant les Palestiniens dits de « 1948 »] ? Chacune de ces options a ses avocats ou est associée à certaines initiatives intellectuelles, ce qui a minima nous indique combien la population aspire à un changement politique. Mais il va sans dire que c'est aux Palestiniens de décider.
En tout cas, à l'heure où le génocide perpétré par l'État israélien à Gaza se poursuit, la sensation d'incompétence et de paralysie politiques est plus forte que jamais, à l'opposé de l'ambiance victorieuse des premiers jours après le 7 octobre et des slogans que l'on entendait dans la diaspora palestinienne et en Cisjordanie.
- « Les colons mènent une guerre sur plusieurs fronts contre les Palestiniens »
P.A. — Quel est l'impact de l'accélération de la colonisation et de la violence des colons depuis le 10 octobre ? Comment percevez-vous les (nouvelles ?) stratégies israéliennes de colonisation ?
A.H. — Vivre sous l'occupation et la colonisation éternelles est une forme de résistance permanente. Parce qu'il s'agit d'un mode de vie organique ni organisé ni planifié. On parle de soumoud. (2). Comme l'objectif d'Israël a toujours été d'accumuler « le plus de terres avec le moins de Palestiniens possible », la détermination des communautés d'éleveurs et d'agriculteurs à rester sur leurs terres et la capacité à assurer une certaine normalité dans les zones A et B, ont été phénoménales.
Mais le gouvernement actuel et ses milices semi-officielles de gangs de colons ont réussi à briser le soumoud dans de larges régions de Cisjordanie, à expulser une soixantaine de communautés et empêcher des dizaines de villages d'accéder à leurs terres cultivées ou aux pâturages.
Les méthodes ne sont pas vraiment nouvelles, mais les « jeunes des collines » (3) et la construction parfaitement organisée et planifiée d'avant-postes par des bergers violents sont venus assister la bureaucratie de l'occupation : cette dernière a toujours cherché à « nettoyer » la plus grande partie de la Cisjordanie de toute présence palestinienne, mais elle le faisait « trop lentement ». Le processus s'est désormais accéléré.
Par ailleurs, les colons et leurs instances non gouvernementales, dirigés et inspirés par le Gauleiter de Cisjordanie, Betzalel Smotrich, mènent une guerre sur plusieurs fronts contre les Palestiniens qui parvient à briser la « logique du Bantoustan ». Personne n'est en sécurité nulle part.
- « Les prisons sont le lieu où les sadismes d'État et individuel convergent »
P.A. — Pouvez-vous détailler cette guerre multifrontale ?
A.H. — Les recettes de l'Autorité palestinienne sont ouvertement pillées. Smotrich, le ministre des Finances, interdit tout simplement le transfert des revenus — sous forme de taxes douanières sur les importations palestiniennes transitant par les ports israéliens — au trésor public de l'Autorité palestinienne.
Les sources d'eau sont systématiquement détournées par l'État et les colons. Depuis octobre 2023, l'armée bloque villes et villages au moyen de grilles de fer flambant neuves, entravant la liberté de circulation encore plus qu'avant. Répondant à une revendication constante des colons : circuler « en sécurité » sur les routes de Cisjordanie.
En outre, on assiste à une vague sans précédent de vols et de « confiscations » d'argent liquide et d'or chez les habitants, perpétrés par des soldats dépêchés par leurs commandants lors d'incursions à toute heure du jour et de la nuit. Ce, alors même que la population a déjà dépensé le plus gros de ses économies, car, contre l'avis même des militaires, le gouvernement empêche des dizaines de milliers de Palestiniens de retourner travailler en Israël. Pour la troisième année consécutive, l'armée interdit à des milliers d'agriculteurs de récolter leurs olives — une source importante de revenus et une manifestation collective, à la fois nationale et émotionnelle, de continuité et d'appartenance à la terre.
Sans oublier les arrestations massives et les détentions, dont les conditions sont devenues épouvantables : famine, humiliation, surpopulation carcérale propice aux maladies de peau, privation des livres et du matériel d'écriture, interdiction des visites familiales… Les prisons sont le lieu où les sadismes d'État et individuel convergent et se manifestent le plus ouvertement.
Partout, les Palestiniens sont désormais exposés aux caprices des soldats et des colons, ainsi qu'à la cruauté calculée des responsables et des institutions en charge. Rien d'étonnant à ce que la population craigne qu'une fois qu'Israël en aura « fini » avec Gaza, il lance des expulsions massives, voire une politique de génocide, en Cisjordanie.
- « En l'absence de “sang neuf”, l'Autorité palestinienne se caractérise par une sclérose d'idées et d'actions »
P.A. — Comment percevez-vous le rôle de l'AP, à la fois force de collaboration et de répression contre son peuple et néanmoins obstacle aux tentatives d'annexion d'Israël ?
Amira Hass — Il est important de distinguer l'AP en tant que prestataire de services à la population, en tant que direction nationale, et en tant qu'entité politique visant à accéder au statut d'État. De nombreux individus et acteurs de l'Autorité sont d'honnêtes soutiens de famille résolus à servir leur communauté. Le détournement des revenus de l'AP par Israël a réduit leurs salaires de moitié, voire des deux tiers, depuis plusieurs années déjà. Ce qui a évidemment des répercussions personnelles et professionnelles et affecte leur volonté de bien faire leur travail.
Il est d'ailleurs remarquable que le secteur public continue de fonctionner et de fournir des services, aussi modestes et insatisfaisants soient-ils. Quant aux institutions elles-mêmes, leur fonctionnement varie d'un endroit à l'autre, il peut être minimal, notamment en raison des contraintes budgétaires, tandis qu'ailleurs certains secteurs sont minés par la politique interne — comme le système judiciaire.
Les accords d'Oslo ont dégagé Israël de toute responsabilité envers le peuple qu'il continue d'occuper, et l'Autorité doit remédier au mal que cause Israël : qu'il s'agisse d'aider les personnes déplacées, les familles démunies, les blessés ou simplement ceux qui souffrent d'hypertension artérielle en raison d'une réalité insupportable et du stress permanent. Jusqu'à aujourd'hui, l'AP paie les frais des patients gazaouis venus se faire soigner en Cisjordanie avant le 7 octobre. Elle paie leur hébergement et leurs soins. Elle paie aussi l'eau potable qu'Israël a dû fournir [sous la pression internationale] à Gaza. De petites quantités qui constituent désormais la seule eau potable disponible sur place.
À cet égard, on ne peut pas dire que l'Autorité travaille contre son propre peuple. En revanche, c'est le cas lorsqu'on examine son rôle de direction politique nationale. En l'absence d'élections ou de « sang neuf », elle se caractérise par une sclérose d'idées et d'actions. En tant que nomenklatura, elle est incapable de s'affranchir de ses intérêts personnels et, par conséquent, de prendre la moindre initiative de changement ou de désobéissance civile vis-à-vis des Israéliens. Dans certains cas, sa promptitude à suivre les diktats israéliens relève d'une véritable collaboration, je parle ici de collaboration bureaucratique.
P.A. — Et la collaboration sécuritaire ?
A.H. — J'ignore si, et dans quelle mesure, l'Autorité parvient, souhaite ou peut déjouer des attaques armées contre des Israéliens. En revanche, elle devrait avoir le droit, à mon avis, de s'opposer aux actions qui facilitent les campagnes de destruction et les expulsions massives par Israël. Mais elle préfère utiliser ses services de sécurité pour intimider et étouffer les critiques internes et le libre débat. Étant donné qu'il s'agit d'une nomenklatura — avec ses phénomènes évidents de népotisme, les salaires élevés et les avantages qui vont avec, son hostilité au recours à la lutte armée — par ailleurs sensée — est jugée comme un signe de corruption, sinon de trahison, par la population.
- « Une reconnaissance dénuée de sanctions contre Israël n'est qu'un vœu pieux »
P.A. — Malgré la dernière vague de reconnaissances de l'État de Palestine, que reste-t-il de la « solution à deux États » ?
A.H. — Nous faisons une erreur en continuant à parler de « solution ». Dans les processus historiques, la question est de savoir ce que l'on fait afin de garantir que la prochaine phase sera meilleure pour le peuple. Les retardataires qui reconnaissent aujourd'hui un État palestinien semblent ignorer la réalité de l'annexion de facto par Israël de la majeure partie de la Cisjordanie et la menace des expulsions massives.
Mais je voudrais être positive : faisons pression sur ces pays et leurs dirigeants pour qu'ils imposent des sanctions à Israël pour que ce dernier commence par démolir les quelque 300 avant-postes déjà érigés, comme une première étape avant le démantèlement progressif des colonies.
Il faut réaffirmer l'axiome selon lequel toutes les colonies sont illégales. Il faut rejeter l'affirmation selon laquelle elles sont « irréversibles », car cela signifie que nous acceptons et soutenons la dépossession quotidienne et permanente des Palestiniens.
Une fois que le processus de négociation aura repris, l'État de Palestine pourrait accepter que des Israéliens juifs restent à l'intérieur de ses frontières. Mais à condition que les anciennes colonies soient ouvertes à tous et pas seulement aux Israéliens juifs ; que les propriétaires fonciers — y compris les communautés locales dont les terres sont publiques et non privées — soient indemnisés pour les terres volées ; que les colons violents soient expulsés ; et que l'État d'Israël garantisse que ceux qui restent ne formeront pas une cinquième colonne. Une reconnaissance dénuée de sanctions immédiates et audacieuses contre Israël n'est qu'un vœu pieux.
P.A. — Pour terminer sur une note plus personnelle, comment se passe le travail d'une journaliste israélienne en Cisjordanie depuis le 7 octobre ?
A.H. — La situation est plus frustrante que jamais : il y a trop d'événements majeurs et dangereux, trop d'incidents, d'attaques et de résolutions gouvernementales [israéliennes] qu'il faut couvrir sérieusement et minutieusement. Et les lecteurs [israéliens], plus que jamais, refusent de connaître et de comprendre le contexte général.
Notes
1- NDLR. Yahya Sinouar, chef du Hamas dans la bande de Gaza, puis leader du mouvement islamiste après l'assassinat d'Ismaïl Haniyeh en août 2024. Considéré comme le cerveau des attaques du 7 octobre 2023. Tué le 16 octobre 2024 par l'armée israélienne à Rafah. Mohammed Deïf, chef militaire du Hamas. Tué le 13 juillet 2024 par l'armée israélienne à Al Mawasi, près de Khan Younès.
2- Difficilement traduisible, le terme soumoud exprime le fait de « tenir bon ».
3- Les « jeunes des collines » sont un mouvement de jeunes colons ultra radicaux.

Les manifestations au Népal ont des racines profondes
Dans certaines conditions, une étincelle peut déclencher un incendie de prairie. Les manifestations contre l'interdiction des réseaux sociaux au Népal se sont transformées en un véritable soulèvement après que la police a tué 19 manifestant·es. Les maisons de personnalités politiques de premier plan ont été attaquées, le parlement incendié et le gouvernement est en ruines. Mais quelle sera la suite ?
Tiré de Inprecor 737 - Octobre 2025
7 octobre 2025
Par Alex De Jong
Bureau des impôts incendié à Chitwan, 9 septembre 2025. © हिमाल सुवेदी / CC BY-SA 4.0.
Dans un article publié dans Himal Southasian (1), Roman Gautam a souligné l'influence d'autres soulèvements : « lorsque les Sri-Lankais se sont soulevés en 2022 pour chasser le régime Rajapaksa », les Népalais·es « ont pris note ». Puis vint le Bangladesh et sa révolution de juillet dernier, et Sheikh Hasina et tout le système politique qui l'entoure ont été visibles. Dans les images des manifestations au Népal, on peut voir le drapeau avec un crâne et des os qui est devenu le symbole des manifestations indonésiennes (2).
Le déclencheur a été l'interdiction des réseaux sociaux, dont dépendent de nombreuses personnes qui gèrent de petites entreprises. Les réseaux sociaux tels que WhatsApp et Messenger sont également un moyen de communication avec les millions de travailleur·ses migrant·es népalais·es à l'étranger. Environ 7,5 % de la population népalaise vit à l'étranger et les transferts de fonds représentent plus d'un quart du PIB du pays, soit plus que l'aide publique au développement et les investissements directs étrangers combinés. Cette migration à grande échelle est motivée par les mauvaises perspectives d'avenir dans un pays où près d'un jeune sur quatre est au chômage. Les vidéos virales montrant les enfants de politiciens menant une vie luxueuse ont ajouté de l'huile sur le feu.
Dans ces conditions, la protestation contre l'interdiction des réseaux sociaux s'est rapidement transformée en un mouvement contre les politiciens corrompus et incontrôlables, tenus pour responsables du manque de perspectives pour la population. Puis, le 8 septembre, la police a ouvert le feu sur une manifestation, tuant 19 personnes (3). Parmi les morts se trouvaient des enfants encore en uniforme scolaire. Ce type de violence a été perpétré par un gouvernement dirigé par quelqu'un qui se dit communiste, K.P. Sharma Oli, du Parti communiste népalais (marxiste-léniniste unifié) ou CPN-UML (4). La colère s'est transformée en indignation. Le lendemain, Oli a démissionné et l'interdiction des réseaux sociaux a été levée, mais c'était trop peu et trop tard.
Le discrédit jeté sur la coalition dirigée par Oli, composée du CPN-UML et du Congrès népalais (NC), ne se limite pas à ces deux partis. De manière révélatrice, mardi, la maison de l'opposant politique et ancien Premier ministre Prachanda a également été attaquée5. Comme Oli, Prachanda est un communiste autoproclamé ; il est le président du Parti communiste népalais (Centre maoïste). Le CPN-UML, le Congrès népalais6 et le Centre maoïste sont les trois principaux partis politiques du pays. Depuis 2008, le Népal a connu 13 gouvernements, ces trois partis se succédant au pouvoir.
Déclin et effondrement d'une révolution
Ce n'est pas la première fois dans l'histoire récente que le Népal connaît un soulèvement populaire. En 1990, des manifestations populaires ont mis fin à la monarchie au Népal et le pays est devenu une monarchie constitutionnelle multipartite. Le CPN-UML, qui a commencé comme un front de gauche participant à ce mouvement, s'est ensuite imposé comme l'un des principaux partis politiques du pays.
Malgré son nom, l'idéologie de ce parti n'a pas grand-chose de communiste. Au début des années 90, son secrétaire général, Madan Bhandari, a formulé l'approche du parti, la « théorie de la démocratie multipartite populaire ». Il s'agissait essentiellement d'une continuation de la théorie stalinienne de la révolution par étapes précédemment défendue par le parti. Elle maintenait l'ancienne conception selon laquelle, avant que toute forme de socialisme ne soit possible, il fallait passer par une phase d'accumulation du capital en alliance avec les « capitalistes nationaux ». La formulation de Bhandari ajoutait que cette phase « nouvelle démocratique » serait réalisée par des moyens électoraux, via le parlement, et dans le respect du pluralisme politique. Dans ce qui est devenu les documents fondateurs du CPN-UML, Bhandari, décédé en 1994, soulignait que la nouvelle démocratie « ne diffère pas dans sa structure socio-économique et son système de production ». Il s'agirait d'un « système de production fondamentalement capitaliste », qui serait réalisé par « les travailleur·ses et les gens ordinaires ».
Une grande partie de la politique népalaise des années 90 a été caractérisée par la concurrence entre le CPN-UML, le NC, un parti se disant social-démocrate, et le parti nationaliste hindou et monarchiste Rastriya Prajatantra. La plupart des critiques que les partis s'adressaient les uns aux autres portaient sur des accusations de corruption et de népotisme, plutôt que sur l'orientation politique. Une différence résidait dans l'orientation internationale : le NC était historiquement considéré comme pro-indien, tandis que le CPN-UML « admire les grandes réalisations de la construction du socialisme à la chinoise » par le Parti communiste chinois. Malgré ces différences, ces trois partis ont formé à différents moments des coalitions (gouvernementales) entre 1990 et 2005, lorsque le roi a pris en main le pouvoir exécutif.
Une partie de la tragédie du Népal réside dans le fait que le mouvement maoïste de Prachanda est né comme un mouvement révolutionnaire qui promettait de mettre fin à la stagnation sociale et économique et de briser la domination des partis établis. En 1996, les maoïstes ont présenté au gouvernement, alors dirigé par le NC, une liste de 40 revendications comprenant la redistribution des terres, un système d'allocations chômage, des soins de santé et l'éducation, ainsi que la fin de la discrimination fondée sur les castes (7) et l'autonomie des régions marginalisées. Leurs revendications n'ayant pas été satisfaites, ils ont lancé une lutte armée contre l'État népalais. La « guerre populaire » maoïste a pris de l'ampleur au tournant du siècle, lorsque les maoïstes contrôlaient une grande partie des campagnes. Alors que l'insurrection prenait de l'ampleur, le roi népalais Gyanendra, qui était également commandant de l'armée, a concentré le pouvoir entre ses mains.
Mais ce faisant, il s'est attiré l'hostilité de la plupart des partis politiques, y compris le Congrès népalais et le CPN-UML. En avril 2006, un mouvement de masse a éclaté dans les villes népalaises. Baptisé Jana Andolan II ou Mouvement populaire II, en référence au mouvement de 1990, ce mouvement de protestation a conduit à la destitution du roi et au rétablissement du régime parlementaire. Entre-temps, les maoïstes étaient parvenus à un accord avec les partis d'opposition et s'étaient engagés à mettre fin à la lutte armée par la voie de la négociation. Leur objectif était désormais « la compétition multipartite dans un cadre constitutionnel défini », comme l'a déclaré Prachanda. Le 21 novembre 2006, les maoïstes ont annoncé la fin de leur insurrection et la dissolution des organes politiques qu'ils dirigeaient dans les campagnes. Les maoïstes ont ensuite rejoint le gouvernement intérimaire.
Pendant la guerre populaire, les maoïstes ont souligné que leur objectif immédiat était de « construire un nouveau type de relations capitalistes nationales, orientées vers le socialisme ». Lors d'un entretien en 2001 avec un journaliste du Washington Times, Baburam Bhattarai (8), leur principal idéologue à l'époque, l'a supplié de « bien vouloir noter que nous ne faisons pas pression pour une “république communiste”, mais pour une république démocratique bourgeoise ». Cette stratégie était similaire à celle du CPN-UML, mais différait sur la manière d'atteindre la phase préparatoire du « capitalisme national », soit par des élections, soit par la lutte armée.
En 2001, Bhattarai a également déclaré qu'il n'y avait « absolument aucune possibilité » que les maoïstes se transforment en « parti parlementaire » et qu'ils « trahissent ainsi les aspirations révolutionnaires des masses ». Mais c'est exactement ce qui s'est produit après 2006. Aussi brillants qu'ils aient été sur le champ de bataille, les maoïstes ont d'abord été surpassés sur la scène institutionnelle par les partis établis, puis rapidement assimilés.
Le caractère progressiste du projet de Constitution a été progressivement réduit. Il n'a pas fallu longtemps pour que la direction maoïste s'effondre et commence à s'accuser mutuellement de corruption. Même l'argent destiné aux anciens combattants qui devaient être intégrés dans l'armée nationale a disparu. Le changement de mode de vie d'une personne comme Prachanda était en effet flagrant. Certains groupes radicaux ont quitté le parti, mais ceux-ci n'offraient guère plus qu'une répétition des anciens dogmes et la promesse de quelque chose que peu de gens souhaitent : un retour à la guerre populaire à un moment donné dans le futur.
Musical chairs
Une fois adoptée, la nouvelle Constitution contenait effectivement certains changements progressistes, tels que la transformation du pays en une république laïque. Mais d'autres dispositions démocratiques, telles que l'octroi de plus de pouvoir politique aux régions marginalisées dans un système fédéral, n'ont pas été mises en œuvre, ou seulement partiellement. Pour de nombreux·ses Népalais·es, peu de choses ont changé dans la vie quotidienne.
Depuis 2008, les maoïstes ont eu quatre fois le poste de Premier ministre du Népal : Bhattarai une fois, Prachanda trois fois, la dernière fois étant de 2022 à 2024. À différentes époques, les maoïstes ont formé des coalitions avec chacun des principaux partis du gouvernement récemment tombé. En 2018, le CPN-UML et les maoïstes, partis qui s'étaient encore récemment livrés une lutte acharnée, ont même connu une fusion de courte durée. L'échec de cette fusion, comme d'autres scissions du CPN-UML et des maoïstes en 2021, a été largement causé par des désaccords sur les positions à adopter. Un cynique pourrait dire que près de 20 000 personnes sont mortes pendant la guerre populaire pour que les maoïstes puissent se joindre au jeu politique des chaises musicales.
Alors que de nombreux problèmes fondamentaux du pays restent sans solution, il n'est pas surprenant que les forces de droite reviennent sur le devant de la scène. Au début de cette année, le Népal a connu d'importantes manifestations monarchistes. Le rétablissement de la monarchie est une position minoritaire, mais les monarchistes sont galvanisés par l'échec évident du CPN-UML, du NC et du Centre maoïste. La « résurgence des activités pro-monarchiques », comme l'a dit un journaliste népalais (9), « reflète davantage la tentative de la vieille garde de tirer profit de la frustration généralisée du public plutôt qu'un soutien à une institution discréditée ». Selon certaines rumeurs, les forces monarchistes de droite auraient également attisé les récentes violences. De même, l'Inde et les forces nationalistes hindoues, qui souhaiteraient que le Népal redevienne un État hindou et que sa politique étrangère se détourne de la Chine au profit de l'Inde, sont montrées du doigt. Il est tout à fait possible que ces forces tentent de tirer profit de la situation actuelle. Il est évident que ce type de manœuvres a été rendu possible en premier lieu par la colère et la déception généralisées.
La colère légitime suscitée par la corruption peut être un pas vers une radicalité sociale. Mais il existe également un risque que cette énergie soit récupérée par des forces plus conservatrices, comme le montre le sort réservé à d'autres manifestations anti-corruption. En particulier parmi les classes moyennes urbaines et les militants des ONG, les notions néolibérales de « bonne gouvernance » situent la cause de la pauvreté et du sous-développement non pas dans l'impérialisme et l'exploitation capitaliste, mais dans l'incapacité à « faire respecter l'État de droit ». Le sentiment que « tous sont corrompus » peut alimenter le désir d'un homme fort, d'un outsider qui « ferait le ménage ».
Les mouvements de protestation peuvent renverser un gouvernement, mais prendre le pouvoir pour changer réellement le cours de la société est une autre affaire. Les agences de lutte contre la corruption ne suffisent pas lorsque les enjeux sont des questions telles que la réforme agraire, l'autodétermination des minorités, les droits des travailleur·ses et la lutte contre la domination du capital.
Les cas du Sri Lanka, où la révolte populaire a abouti à la mise en place d'un gouvernement qui poursuit essentiellement les politiques néolibérales, et du Bangladesh, où, après le soulèvement de juillet 2024, c'est la droite qui est en passe de se développer, sont des exemples qui donnent à réfléchir. Mais ce serait une grave erreur d'en tirer la leçon que la gauche devrait s'abstenir de telles protestations, ou pire encore, soutenir des gouvernements dont la corruption et l'incompétence flagrantes leur ont fait perdre le soutien populaire. C'est lorsque les masses entrent en action que l'histoire s'écrit. Les socialistes doivent prendre part à ces luttes afin de pouvoir proposer une meilleure voie.
Le 11 septembre 2025
Publié par Tempest, traduit pour ESSF par Adam Novak.
1. Himal Southasian est un magazine mensuel influent publié au Népal qui couvre les affaires politiques et culturelles de l'Asie du Sud. « Le règlement de comptes horrifique du Népal avec sa classe politique défaillante », 12 septembre 2025, Inprecor. La famille Rajapaksa a dominé la politique sri-lankaise pendant des décennies. Gotabaya Rajapaksa a été contraint de démissionner de la présidence en juillet 2022 suite à des protestations de masse contre la crise économique. Sheikh Hasina était Première ministre du Bangladesh depuis 2009. Elle a été contrainte de fuir le pays en août 2024 suite à des protestations dirigées par des étudiant·es.
2. Ce drapeau noir orné d'un crâne et d'os croisés est devenu un symbole des protestations étudiantes indonésiennes contre les politiques du gouvernement.
4. Le PCN (UML) est l'un des principaux partis politiques du Népal, se revendiquant du marxisme-léninisme mais ayant adopté des politiques largement capitalistes.
5. Pushpa Kamal Dahal « Prachanda » était le leader du mouvement maoïste armé qui a mené une « guerre populaire » de 1996 à 2006, avant de devenir Premier ministre à plusieurs reprises.
6. Le Congrès népalais (NC) est un parti politique fondé en 1947, historiquement social-démocrate et pro-indien.
7. Le système des castes au Népal divise traditionnellement la société en groupes hiérarchiques héréditaires, les castes inférieures étant historiquement discriminées.
8. Baburam Bhattarai était le principal idéologue du mouvement maoïste et plus tard Premier ministre du Népal de 2011 à 2013.
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Les protestations au Népal sont le résultat d’une révolution avortée
Lorsque le Népal est devenu une république en 2008, cela a suscité l'espoir d'une transformation fondamentale de la société népalaise. L'incapacité des partis de gauche népalais à répondre à ces attentes a créé un climat de mécontentement parmi les jeunes, qui a explosé au cours du mois dernier.
Tiré de Inprecor
15 octobre 2025
Par Sushovan Dhar
Au cours du mois dernier, le Népal, pays enclavé de l'Himalaya, a connu les manifestations les plus violentes depuis près de deux décennies. Si le déclencheur immédiat a été l'interdiction des réseaux sociaux par le gouvernement, le soulèvement s'est rapidement transformé en une révolte nationale contre des problèmes socio-économiques plus larges tels que la corruption, le chômage et la dérive autoritaire du pays.
Des dizaines de milliers de jeunes, pour la plupart adolescents ou âgés d'une vingtaine d'années, ont envahi les rues de Katmandou, Pokhara et Biratnagar. Ils ont démoli des barricades, affronté les forces de sécurité et rempli la capitale de chants de défi.
La réponse de l'État a été rapide et brutale : balles en caoutchouc, canons à eau, gaz lacrymogènes et tirs à balles réelles. À la mi-septembre, au moins 72 personnes avaient trouvé la mortet plus de 2 000 avaient été blessées.
Vague de révolte
Le « mouvement de la génération Z », comme on l'appelle, s'inscrit dans une vague de révolte régionale plus large. De Colombo en 2022, où les Sri-Lankais ont contraint leur président à fuir, à Dhaka en 2024-2025, où des manifestations généralisées ont conduit au renversement du gouvernement de Sheikh Hasina, les populations de toute l'Asie du Sud se soulèvent. Elles s'attaquent aux élites dont les politiques les privent de l'accès même aux produits de première nécessité.
Le rôle du Népal dans ce cycle continu revêt une importance particulière, car cela fait seulement dix-sept ans que le pays a aboli la monarchie et instauré une république démocratique fédérale. L'ironie est amère. La génération née après 2008 et élevée sous le drapeau de la République mène aujourd'hui un soulèvement contre la corruption, la pauvreté et la trahison qui ont suivi.
Pour comprendre pourquoi, revenons sur la révolution avortée presque aussitôt après avoir commencé. Pendant des siècles, le Népal a été gouverné par des monarques qui présidaient une société rigoureusement hiérarchisée et inégalitaire. Cet ordre a commencé à s'effondrer en juin 2001, lorsqu'un massacre au palais a coûté la vie au roi Birendra et à une majeure partie de la famille royale, propulsant son frère Gyanendra sur le trône.
Le nouveau roi a rapidement révélé son penchant autoritaire. En 2005, il a dissous le parlement, imposé l'état d'urgence et censuré la presse. La réaction qui s'en est suivie a été baptisée Mouvement populaire II (« Jan Andolan II ») de 2006, lorsque des millions de personnes sont descendues dans les rues, défiant le couvre-feu et les balles.
Les travailleurs, les paysans, les étudiants et les femmes ont défilé ensemble, contraignant le roi à rétablir le parlement. Deux ans plus tard, en mai 2008, la monarchie a été officiellement abolie et le Népal a été déclaré « république démocratique fédérale ».
À une époque où la gauche mondiale était aux prises avec les effets du triomphalisme néolibéral, les communistes népalais ont fait preuve d'une rare résilience politique. Les maoïstes du pays, sortis d'une décennie d'insurrection, sont devenus le parti prédominant au Parlement. Pour beaucoup à travers le monde, le Népal était une source d'optimisme et la preuve que la lutte révolutionnaire pouvait encore mener les masses à la victoire.
Une révolution avortée
Les premières années de la République ont été marquées par des attentes exaltantes. Les maoïstes promettaient une réforme agraire, l'égalité pour les Dalits et les femmes, et la reconnaissance des nationalités opprimées. La nouvelle république devait être fondée sur les principes de justice sociale et de participation démocratique, créant ainsi les bases d'une société plus égalitaire.
Cependant, la révolution s'est presque immédiatement enlisée. Après avoir remporté près des deux cinquièmes des sièges lors des élections à l'Assemblée constituante en 2008, les maoïstes ont abandonné la mobilisation de masse au profit de manœuvres parlementaires. C'était un domaine dans lequel leurs opposants nationaux bénéficiaient du soutien de l'État indien, soucieux d'empêcher son voisin de se déplacer trop à gauche.
Le Parti communiste népalais-marxiste-léniniste unifié (CPN-UML) était un rival politique et parfois un allié des maoïstes. Le CPN-UML était une force beaucoup moins radicale que son nom pouvait le suggérer. Il était un acteur établi depuis le début des années 1990, avec une expérience au sein du gouvernement, et il restait ancré dans la politique clientéliste.
La rédaction d'une nouvelle constitution s'est éternisée pendant des années, tandis que les dirigeants des partis se partageaient les ministères et les contrats. L'énergie radicale qui avait renversé la monarchie a été absorbée par les institutions de l'État. Après avoir échoué à faire adopter la nouvelle constitution proposée, les maoïstes ont perdu une part considérable de leur soutien lors des élections pour une deuxième assemblée constituante en 2013, se retrouvant derrière le CPN-UML et le Congrès népalais.
En 2018, les maoïstes et le CPN-UML ont fusionné pour former un seul Parti communiste népalais. À l'époque, les maoïstes disposaient de cinquante-trois sièges au parlement, tandis que leurs partenaires en avaient 121. Fort d'une majorité parlementaire décisive, le nouveau parti avait plus de pouvoir que n'importe quelle force de gauche dans l'histoire du Népal.
Mais, au lieu d'une transformation, c'est la paralysie qui s'est installée. Le Premier ministre K. P. Sharma Oli a dissous le Parlement en 2020 dans une tentative flagrante de prise de pouvoir, dissolution qui a ensuite été annulée par la Cour suprême. Le parti récemment unifié s'est rapidement scindé en deux, laissant la gauche fracturée et discréditée.
Une coalition avec le leader maoïste Prachanda comme Premier ministre a été au pouvoir de 2022 à 2024, avant de céder la place à un autre gouvernement dirigé par Oli qui excluait les maoïstes. C'est le dernier gouvernement d'Oli qui a introduit l'interdiction des réseaux sociaux, provoquant les troubles du mois dernier.
Une idéologie bancale
Malgré le rôle héroïque joué par les partis communistes népalais dans la mobilisation de millions de personnes, les limites de leur programme ont facilité leur intégration sans heurts dans le système capitaliste qu'ils s'étaient autrefois engagés à renverser. À un stade précoce, certaines sections de la gauche parlementaire, en particulier le CPN-UML, étaient prêtes à se contenter d'une monarchie constitutionnelle. Ce n'est que la pression exercée par le soulèvement populaire de 2006 qui a imposé la république.
De leur côté, les maoïstes ont mené une guerre populaire pendant dix ans et bénéficiaient d'un soutien important dans les campagnes, où les structures foncières inégales maintenaient les paysans dans des conditions proches du servage. Pourtant, malgré toute sa combativité, l'insurrection rurale n'a jamais été ancrée dans une stratégie révolutionnaire visant à démanteler le capitalisme lui-même. Les luttes anti-féodales, aussi populaires soient-elles, ne génèrent pas automatiquement un programme socialiste.
La vision maoïste, façonnée par l'orthodoxie stalinienne-maoïste, donnait la priorité à la lutte armée dans les zones rurales, mais manquait d'une vision pour le pouvoir ouvrier dans les villes ou la construction d'institutions socialistes au-delà du champ de bataille. Lorsque la monarchie est tombée, ce vide théorique s'est traduit par une capitulation rapide devant la politique parlementaire et les modèles de développement néolibéraux. La transition rapide d'une insurrection anti-féodale à une gouvernance néolibérale n'était donc pas tant un accident que l'aboutissement logique des limites idéologiques du mouvement.
Les conséquences de cette révolution avortée sont désormais visibles dans les rues. En canalisant une insurrection de masse vers des manœuvres parlementaires, les dirigeants communistes ont laissé se creuser un vide entre les aspirations populaires et les institutions étatiques. Les travailleurs n'ont vu aucun changement dans leurs conditions de vie, les paysans n'ont obtenu aucun gain significatif et les jeunes n'ont vu aucun avenir au-delà de la migration ou du chômage.
Les mêmes partis qui promettaient autrefois la libération sont devenus les administrateurs des réformes néolibérales et les courtiers des prêts étrangers. Pour une génération née après 2008, la République n'est pas un symbole d'émancipation, mais un rappel des promesses non tenues. Le mouvement de la génération Z est, en ce sens, le règlement tardif des compromis des maoïstes et du CPN-UML — une révolte à la fois contre la corruption des dirigeants actuels, et contre la révolution avortée qui a abouti à une république sans transformation.
Ce qui s'est produit n'était pas l'aboutissement d'une révolution, mais plutôt sa fin prématurée. Les insurgés qui avaient autrefois mobilisé des millions de personnes sont devenus des bureaucrates défendant leurs privilèges. La monarchie avait été renversée, mais l'ouverture révolutionnaire qui s'était alors créée a été brutalement refermée de l'intérieur.
Le cadre idéologique qui sous-tendait ce recul était la doctrine d'une révolution en deux étapes. Selon les maoïstes, le CPN-UML et d'autres partis de gauche, la première tâche historique du Népal était d'achever une transformation démocratique bourgeoise en démantelant les structures féodales et en établissant une république. Ce n'est qu'après cette étape, à un moment indéfini dans l'avenir, que l'on pourrait envisager la transition socialiste.
Dans la pratique, cette théorie a fourni une justification en même temps politique et morale à l'intégration dans le système parlementaire. Une fois la monarchie renversée, les dirigeants ont pu présenter leur adhésion au constitutionnalisme, aux politiques de développement néolibérales et au compromis entre les élites comme une « étape nécessaire » plutôt que comme une trahison. En repoussant le socialisme à un horizon abstrait, ils ont légitimé leur propre cooptation et désarmé les forces mêmes qui avaient rendu la révolution possible.
Une république sans résultats
En théorie, la Constitution népalaise de 2015 consacre un impressionnant catalogue de droits : égalité, éducation, soins de santé, logement, souveraineté alimentaire, espace démocratique pour tous les citoyens, etc. Dans la pratique, cependant, ces droits se sont révélés être des promesses creuses.
Les services publics sont sous-financés et minés par la corruption. La pandémie a mis en évidence la pourriture interne du système, qui a finalement conduit à son effondrement. On a pu observer des hôpitaux à court d'oxygène et des familles transportant des corps vers des crématoriums après avoir été refoulées des services d'urgence.
Pendant ce temps, l'économie a continué à se détériorer, l'inflation dépassant les 7 % en 2022-2023et les prix des denrées alimentaires et du carburant grimpant en flèche. Le chômage des jeunes a atteint 20 %. Pour une génération qui a grandi avec le rêve de la prospérité républicaine, la réalité s'est traduite par une stagnation des salaires, une augmentation des coûts et une pression constante pour émigrer à l'étranger.
La base économique de la République a radicalement changé après 2008. L'agriculture, qui était autrefois le pilier de l'économie, a connu un déclin brutal, entraînant l'effondrement des revenus agricoles. Cela a poussé des millions de personnes à émigrer sous la pression des difficultés économiques.
Aujourd'hui, les transferts de fonds des travailleurs népalais à l'étranger représentent près d'un quart du PIB, soit l'un des taux les plus élevés au monde. Les villages se sont vidés de leurs jeunes hommes ; les familles survivent grâce aux virements bancaires en provenance du Golfe, de Malaisie et d'Inde, tandis que les cercueils reviennent à l'aéroport de Katmandou avec une sinistre régularité.
Dans leur pays, les Népalais n'ont guère d'autres alternatives viables que l'émigration. Or à l'étranger, ils sont traités comme une main-d'œuvre jetable. Ce cycle illustre bien la gravité de la crise : une république qui promettait dignité et opportunités a plutôt externalisé la survie de ses migrants.
Bien sûr, cette économie établie sur les transferts de fonds a réduit la pauvreté absolue, mais elle a renforcé la dépendance et les inégalités. Elle a également remodelé la composition des classes sociales au Népal. Une main-d'œuvre urbaine précaire et informelle et une vaste diaspora font vivre le pays, tandis que l'État se révèle incapable de créer des emplois décents sur le territoire national.
Tâches inachevées
Les promesses de changement des maoïstes n'ont pas été tenues : la discrimination fondée sur la caste persiste, les femmes sont toujours confrontées à des inégalités systémiques et les groupes autochtones restent marginalisés. Ce qui devait être une république pour les marginalisés est devenu un État dominé par des élites recyclées.
Son incapacité à concrétiser les promesses a conduit à une approche de plus en plus autoritaire à l'égard de toute forme de dissidence : harcèlement de journalistes, surveillance des militants et répression des manifestations. Les ouvertures démocratiques établies en 2006 ont progressivement diminué.
Les élites se sont tournées vers des diversions nationalistes, déplaçant leur attention entre l'Inde et la Chine tout en attribuant les troubles à des « mains impérialistes cachées ». La gauche comme la droite ont accusé les États-Unis d'orchestrer les manifestations actuelles. Bien sûr, les puissances impériales cherchent à exercer leur influence au Népal, mais ce discours est devenu un prétexte commode pour échapper à toute responsabilité face à la faim, au chômage et à la désillusion qui alimentent les troubles.
Le soulèvement a déjà bouleversé le paysage politique existant, même s'il ne l'a pas encore complètement transformé
Le mouvement actuel de la génération Z représente une résurgence de la contestation après des années de statu quo politique qui a favorisé les élites tout en laissant des millions de personnes dans la pauvreté. Les personnes nées après 2008 sont à la tête de ce mouvement, rejetant les pratiques établies de la République dont elles ont hérité. Leurs revendications vont au-delà de la liberté d'expression et des droits civils et politiques formels ; elles dénoncent ouvertement la corruption, les inégalités et la trahison des promesses révolutionnaires.
Le soulèvement a déjà bouleversé le paysage politique existant, même s'il ne l'a pas encore complètement transformé, entraînant la démission d'Oli et la mise en place d'un gouvernement intérimaire. La question de savoir si cette énergie peut être canalisée dans un processus de transformation durable reste ouverte.
Forces politiques
Les troubles et l'instabilité politique qui en ont résulté ont ouvert des perspectives pour la droite népalaise, jusqu'alors marginalisée dans le courant dominant. Les forces monarchistes, brandissant des drapeaux royaux et promettant la stabilité grâce à un retour au passé, ont gagné en importance. Leur discours gagne en crédibilité face à la désillusion généralisée à l'égard de la République ; cependant, leur programme ne promet qu'une régression autoritaire.
Si l'on examine la situation actuelle, il est difficile d'imaginer un retour à la monarchie, car l'équilibre des forces de classe qui a permis son renversement n'a pas fondamentalement changé. L'ordre républicain, aussi critiquable soit-il, repose sur l'alliance des classes moyennes urbaines, de la jeunesse organisée et des groupes historiquement marginalisés qui considèrent la monarchie népalaise comme synonyme d'exclusion et d'autoritarisme. Ces groupes sont peut-être fragmentés, mais leur mémoire collective de la lutte de masse et le souvenir laissé Jan Andolan II sont de puissants obstacles à une restauration royaliste.
Sur le plan institutionnel, l'État post-2008 a été remodelé afin de consolider la légitimité républicaine grâce à la promulgation d'une nouvelle constitution, à la restructuration des organes représentatifs et à l'intégration dans les normes démocratiques mondiales. Sur le plan international également, les grandes puissances ont peu d'intérêt à soutenir un retour à la monarchie. Ainsi, la république garantit mieux leurs intérêts en matière de stabilité, d'aide au développement et d'accès aux marchés.
En l'absence d'une perspective idéologique claire, le symbolisme royaliste peut gagner en visibilité dans les moments de désillusion vis-à-vis des élites républicaines corrompues. Cependant, il fonctionne davantage en tant que référence de protestation que comme un projet politique cohérent. Sans un réalignement décisif des classes nationales et des acteurs mondiaux, la renaissance de la monarchie reste plus un spectre qu'une alternative réaliste.
Le défi le plus important est celui que doit affronter la gauche. Le Népal est l'un des rares pays où des communistes déclarés ont obtenu la majorité parlementaire. Pourtant, ils ont gaspillé cette opportunité en abandonnant la mobilisation de masse au profit d'accords bureaucratiques. La tâche consiste désormais à renouer avec la colère dans les rues.
Les syndicats, les organisations paysannes et les mouvements étudiants doivent être revitalisés. Des expériences telles que la mairie indépendante de Balen Shah à Katmandou montrent la soif d'alternatives. La gauche peut soit répondre à cette demande par un programme de démocratie radicale et de transformation sociale, soit regarder les forces autoritaires et réactionnaires combler le vide.
Reconstruire la gauche
Malgré une base organisationnelle solide, des racines sociales profondes et une place centrale dans la transformation républicaine du pays, la gauche népalaise a perdu une portion substantielle de la confiance populaire dont elle jouissait autrefois. Des décennies de divisions internes et d'opportunisme ont miné sa crédibilité. Pour retrouver sa pertinence, la gauche doit à la fois inverser la relation entre le parti et le peuple, et se libérer de l'orthodoxie stalinienne-maoïste qui a figé son imagination politique.
Un obstacle central est la persistance de la théorie des deux étapes. Celle-ci a été utilisée par les dirigeants de gauche pour justifier des alliances avec des forces réactionnaires et pour mettre de côté les revendications radicales sous le prétexte de la nécessité tactique et du pragmatisme. Cette approche a étouffé tout potentiel d'approfondissement de la démocratie ou de promotion du socialisme. Il est essentiel de rompre avec ce cadre si la gauche veut présenter un programme qui corresponde aux expériences et aux luttes des travailleurs, des paysans et des jeunes.
Les méthodes organisationnelles bureaucratiques et monolithiques issues des pratiques soviétiques et chinoises du XXᵉ siècle déforment le concept de centralisme démocratique, le transformant en une pratique de centralisme bureaucratique. Cette déformation conduit à la suppression de la dissidence, à un leadership irresponsable et à des partis politiques qui fonctionnent davantage comme des machines clientélistes que comme des vecteurs d'émancipation.
Pour rétablir la confiance, la gauche doit faire preuve de démocratie interne en promouvant des débats ouverts, la rotation des dirigeants et de la transparence dans la prise de décision. En outre, elle devrait créer des mécanismes garantissant la responsabilité envers les membres de la base plutôt qu'envers des politiciens de carrière.
Les crises matérielles auxquelles sont confrontés les citoyens ordinaires soulignent l'urgence de cette transformation. L'inflation, les migrations massives, le chômage des jeunes et l'effondrement agricole ont rendu insignifiants des slogans tels que « guerre populaire » ou « nouvelle démocratie ». À moins que la gauche n'ancre sa politique dans des programmes concrets – plans pour l'emploi rural et urbain, investissements dans la santé publique, l'éducation et l'adaptation au changement climatique –, elle continuera à céder du terrain à la nostalgie royaliste et au populisme de droite.
L'enjeu n'est pas seulement l'avenir de l'expérience républicaine du Népal, mais également la crédibilité de la gauche elle-même. L'alternative au renouveau est la marginalisation, une politique prise au piège entre une rhétorique révolutionnaire vide de sens et des manœuvres cyniques de coalition. La tâche consiste donc à ré-imaginer le socialisme comme un projet vivant et démocratique, ancré dans la voix du peuple, des institutions responsables et une volonté de s'opposer au capital sous toutes ses formes, tant au niveau mondial que national.
Dix-sept ans après la chute de la monarchie, la révolution népalaise reste inachevée. La République promettait l'égalité et la justice, mais elle a apporté l'instabilité et la trahison. Pourtant, le soulèvement actuel prouve que le peuple n'a pas abandonné capacité à façonner l'histoire.
La crise népalaise ne concerne pas seulement des dirigeants défaillants, elle concerne un processus révolutionnaire avorté alors qu'il venait à peine de voir le jour. La question est maintenant de savoir si la gauche peut renouer avec cette promesse radicale ou si l'avenir du Népal sera déterminé par la fausse stabilité des monarchistes, des nationalistes et des puissances impériales.
Les foules qui envahissent les places de Katmandou nous rappellent une vérité évidente : la lutte qui a commencé en 2006 n'est pas terminée. La République n'a jamais été une fin en soi. Ce n'était qu'un début.
Traduit par Christine Pagnoulle, publié par le CADTM le 30 septembre 2025
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Inde : Qu’est-ce qui se cache derrière le « nouveau bien-être social » de Modi ?
Imaginez le Premier ministre indien en Père Noël : récemment, à la veille de Navratri, un festival d'une semaine qui précède les grandes fêtes hindoues de Dussehra et Diwali, Narendra Modi a annoncé une réduction de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA) sur une longue liste de produits de consommation courante. Désormais, le beurre, le ketchup, les pizzas végétariennes, le dentifrice, l'après-rasage, les lave-vaisselle, le ciment et d'autres produits sont entre 3 et 12 % moins chers.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
« Vous allez faire des économies et pouvoir acheter plus facilement les produits que vous aimez. Les pauvres, la classe moyenne, la nouvelle classe moyenne, les jeunes, les agriculteurs, les femmes, les commerçants, les négociants et les entrepreneurs : tous vont profiter de cette fête des économies. En d'autres termes, pendant cette période de festivités, tout le monde va avoir le cœur rempli de joie », a déclaré Modi dans son discours de dix-neuf minutes à la nation.
Il est raisonnable de supposer qu'il ne distribue pas ces cadeaux uniquement dans un esprit de fête. Des élections sont prévues en novembre dans le Bihar, l'un des États les plus peuplés et les plus pauvres de l'Inde. « Le Premier ministre Modi a pris cette décision importante au moment opportun », a déclaré Ramdas Athawale, ministre d'État chargé de la justice sociale et de l'autonomisation. « Nous allons remporter [les élections] dans le Bihar. »
Athawale est syndicaliste et appartient au Parti républicain indien (A), un des partenaires mineurs de la coalition du Parti nationaliste hindou Bharatiya Janata (BJP) de Modi. Le parti trouve ses racines dans la Fédération des castes répertoriées de l'avocat dalit B. R. Ambedkar. Modi, lui-même issu d'une caste inférieure, reconnaît que les élections ne peuvent être gagnées uniquement grâce à la religion et à l'idéologie.
En Inde, plus de 60 % de la population appartient à des castes inférieures ou n'appartient à aucune des castes (Dalits), ce qui leur donne droit à des emplois réservés (appelés « réservations ») dans la fonction publique, tandis que plus de 800 millions de personnes reçoivent des subventions alimentaires dans le cadre de la loi nationale sur la sécurité alimentaire. Cela souligne le fait que les questions relatives au pain quotidien sont décisives lors des élections.
« Le programme de bouteilles de gaz du Premier ministre »
Cela profite aux partis qui (co)gouvernent l'un des États et territoires de l'Inde, et en particulier au gouvernement fédéral de New Delhi. Ceux-ci font souvent la promotion commerciale de leurs programmes sous le nom du Premier ministre. Par exemple, « le programme de bouteilles de gaz du Premier ministre » fournit gratuitement du gaz de cuisine aux groupes à faibles revenus sous la forme de bouteilles de gaz ornées de l'image de Modi. Le « programme de logement du Premier ministre » a permis de construire 25 millions de nouvelles maisons rurales depuis 2016. L'une de ces maisons appartiendra bientôt à la famille Bhallavi, qui compte cinq membres et vit dans l'État du Madhya Pradesh, dans le centre de l'Inde. Elle a reçu une subvention de 120 000 roupies (environ 1 200 euros). « La vie est dure », a déclaré M. Bhallavi, « mais je suis reconnaissant au gouvernement de m'avoir permis de construire ma première maison ».
Plus les électeurs dépendent de l'État, plus les cadeaux électoraux prennent de l'importance.
L'initiative la plus réussie de Modi reste toutefois la mission « Swachh Bharat » (Inde propre), qui vise à lutter contre la défécation en plein air grâce à la construction massive de toilettes. Depuis le lancement du programme en 2014, le gouvernement affirme avoir construit plus de 100 millions de toilettes. Afin d'atteindre l'objectif ambitieux de mettre fin à la défécation en plein air en Inde d'ici la fin 2025, le programme d'hygiène « Sauchalay Yojana » a été lancé cette année, et offre aux familles sans toilettes 12 000 roupies (120 euros) pour en permettre la construction.
Alors que l'économie indienne connaît une croissance régulière depuis des années, les programmes sociaux et les « revdis » (mot hindi signifiant « cadeaux ») ont atteint des niveaux sans précédent. « Les dépenses publiques consacrées à ces aides sont estimées entre 0,1 et 2,7 % du PIB », a déclaré Ajay Dua, ancien secrétaire au ministère du Commerce. « Les États les plus pauvres dépensent davantage, malgré leurs capacités moindres. »
« Il pleut des aides sociales »
La logique est claire : plus les électeurs dépendent de l'État, plus les cadeaux électoraux prennent de l'importance. C'est pourquoi les partis tentent de se faire mieux que leurs concurrents en offrant les cadeaux les plus attrayants, créant ainsi un labyrinthe de programmes sociaux dans lequel il est difficile de s'y retrouver. « Il pleut des aides sociales au Bihar », titrait récemment The Hindu. Souvent, les bénéficiaires potentiels ne sont même pas conscients de la chance qu'ils ont.
Le ministre en chef du Bihar, Nitish Kumar, du parti Janata Dal (United), qui dirige actuellement un gouvernement de coalition avec le BJP de Modi, a annoncé que les volontaires qui aident les personnes issues des castes les plus basses et des populations autochtones des villages à faire valoir leurs droits recevront une subvention de 25 000 roupies (250 euros) pour acheter une tablette. De plus, leurs indemnités de transport et de fournitures de bureau ont été augmentées.
D'autres programmes étatiques dans le Bihar comprennent une subvention de 10 000 roupies (100 euros) pour l'achat de téléphones portables afin d'aider les enfants défavorisés à accéder au système éducatif, des allocations chômage de 1 000 roupies par mois pour les jeunes diplômé.e.s, des prêts jusqu'à 200 000 roupies pour les femmes entrepreneuses, une allocation vestimentaire de 5 000 roupies pour les ouvriers du bâtiment et une augmentation de 700 roupies des pensions mensuelles pour les veuves et les personnes handicapées.
Il n'est pas facile de faire la distinction entre ces cadeaux et les éléments constitutifs de l'État providence garanti par la Constitution indienne. Le préambule de la Constitution déclare que l'Inde est une « république souveraine, socialiste, laïque et démocratique ». Le Premier ministre Modi souligne que ses programmes ne sont en aucun cas revdis. « La culture Revdi est contraire au développement de notre pays », a-t-il récemment déclaré. « Ceux qui soutiennent cette culture ne construiront jamais de nouvelles autoroutes ou de nouveaux aéroports. »
Il faut distinguer les offres gratuites des programmes sociaux, estime l'ancien président de la Cour suprême D. Y. Chandrachud. « Il doit y avoir un équilibre entre les coûts économiques et le bien-être public », a-t-il déclaré. En 2022, il a instamment demandé aux partis politiques de présenter un cadre permettant de faire cette distinction « avant mon départ à la retraite, s'il vous plaît ». Chandrachud a pris sa retraite en 2024, mais le débat se poursuit.
Critique de la politique sociale de redistribution
Modi affirme que son gouvernement a déjà versé 34 000 milliards de roupies, soit environ 340 milliards d'euros, sous forme de transferts directs en espèces aux ménages à faibles revenus depuis 2014, soit plus de 30 milliards d'euros par an. Le politologue Devesh Kapur, de l'université Johns Hopkins, parle d'un « virus des transferts d'argent » qui touche tous les partis et tous les États. Il existe aujourd'hui environ 2 000 programmes de transferts d'argent dans le pays. « Tous les partis en Inde savent que le bien-être social est important pour les électeurs », explique M. Kapur.
L'économiste Arvind Subramanian, ancien conseiller du gouvernement, fait référence au « »nouveau bien-être social » de Modi, qui privilégie les dépenses privées telles que la construction de toilettes plutôt que les biens publics tels que l'éducation de base et les soins de santé. « Les États jouent avec le feu », prévient-il. « Ces programmes sont de plus en plus considérés comme des dûs. Je ne sais pas où cela va s'arrêter. »
Pourtant, Kapur voit également le côté positif de cette évolution. La capacité de l'État indien à venir en aide à des centaines de millions de personnes s'est considérablement accrue. « Au cours de la dernière décennie, l'État a ouvert des comptes bancaires pour 350 millions de personnes, raccordé 80 millions de foyers au gaz et construit 100 millions de toilettes au profit de 600 millions de personnes. Il ne fait aucun doute que l'État indien est désormais capable de transformer les investissements en réalisations », affirme M. Kapur. En d'autres termes, le gouvernement de M. Modi tient ses promesses.
Si une grande partie de ce que l'on peut qualifier d'assistanat est appréciable, on peut toutefois craindre que cela se fasse au détriment de ce qui est essentiel à la productivité et à la croissance à long terme.
La question de savoir si cet argent est toujours investi à bon escient est une autre affaire. N.K. Singh, président de la quinzième Commission des finances indienne, qui supervise la répartition des recettes entre le gouvernement central et les gouvernements des États, qualifie ces cadeaux de « désastre fiscal ».
« En réalité, la persistance de la culture du gratuit est le signe que notre politique économique ne parvient pas à construire un État providence qui investit dans le capital humain », explique l'économiste Yamini Aiyar du Centre for Policy Research (CPR), un groupe de réflexion basé à New Delhi.
L'Inde ne consacre qu'environ 3 % de son PIB aux soins de santé, contre 11 à 12 % dans la plupart des pays industrialisés. Les dépenses d'éducation, qui s'élèvent à environ 4 %, sont conformes à la moyenne mondiale. Mais les deux systèmes, santé et éducation, sont très inefficaces.
« Aucune nation ne peut prétendre à un statut de grand pays lorsque les perspectives d'avenir d'un si grand nombre de citoyens sont limitées par la malnutrition, une éducation insuffisante et la discrimination fondée sur le sexe », selon le rapport économique 2018 du gouvernement indien. Pourtant, ce genre de constatations ne permet pas de remporter des campagnes électorales.
« Tout cela nécessite la mise en place d'institutions stables, ce qui est un travail difficile », a déclaré Devesh Khapur. « Si une grande partie de ce que l'on peut qualifier d'État providence est remarquable, on peut craindre que cela se fasse au détriment même de ce qui est essentiel à la productivité et à la croissance à long terme. »
Le socialisme est peut-être inscrit dans la Constitution indienne, mais il est absent du programme électoral de la plupart des partis. Les appels à la suppression de ce terme du préambule, lancés de temps à autre, n'ont jusqu'à présent pas obtenu la majorité nécessaire. « Au fil des ans, le socialisme a évolué pour devenir un concept général largement accepté, compris comme la justice économique et sociale pour tous », explique la journaliste Neerja Chowdhury. Elle note que le Premier ministre Narendra Modi est plus enclin à mener une politique sociale que bon nombre de ses prédécesseurs, ce qui explique en grande partie la persistance de sa popularité.
Britta Petersen dirige le bureau sud-asiatique de la Fondation Rosa Luxemburg à New Delhi.
Source Rosalux
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepLpro
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Plus de 1 000 personnes exécutées depuis début 2025 : les autorités intensifient leur offensive contre le droit à la vie
Les autorités iraniennes ont exécuté plus de 1 000 personnes depuis le début de l'année 2025, soit le nombre annuel d'exécutions le plus élevé recensé par Amnesty International en Iran depuis au moins 15 ans, a déclaré l'organisation. Elle appelle les autorités iraniennes à instaurer, dans un premier temps, un moratoire sur les exécutions et lance un appel urgent à tous les États pour qu'ils fassent pression sur l'Iran en faveur de la suspension de toutes les exécutions prévues.
Tiré de Entre les lignes et les mots
En moins de neuf mois, le nombre de personnes mises à mort par le pouvoir iranien depuis le début de l'année a déjà dépassé le sinistre total enregistré en 2024, à savoir 972.
Depuis le soulèvement « Femme. Vie. Liberté » en 2022, les autorités iraniennes ont intensifié leur recours à la peine de mort comme instrument de répression étatique et pour écraser la dissidence, dans un contexte de nette augmentation des exécutions pour des infractions liées à la législation sur les stupéfiants. En 2025, elles ont aussi multiplié les condamnations à mort sous couvert de sécurité nationale, au lendemain de l'escalade des hostilités entre Israël et l'Iran au mois de juin, après les frappes militaires israéliennes contre l'Iran.
« La hausse continue des exécutions en Iran atteint des proportions effroyables : la peine de mort est instrumentalisée de façon systématique à des fins de répression et pour étouffer la dissidence, ce qui porte une atteinte ignoble au droit à la vie, a déclaré Heba Morayef, directrice régionale pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à Amnesty International.
« La hausse continue des exécutions en Iran atteint des proportions effroyables : la peine de mort est instrumentalisée de façon systématique à des fins de répression et pour étouffer la dissidence, ce qui porte une atteinte ignoble au droit à la vie » – Heba Morayef, directrice régionale pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord à Amnesty International
« La peine de mort est odieuse en toutes circonstances, mais l'appliquer à grande échelle à l'issue de procès iniques aggrave encore l'injustice. Parmi les personnes visées en toute impunité figurent les dissident·e·s politiques, les membres de minorités ethniques opprimées, les manifestant·e·s et les personnes condamnées à mort pour des infractions liées aux stupéfiants.
« La communauté internationale doit prendre des mesures énergiques et immédiates et faire pression sur les autorités iraniennes afin qu'elles suspendent toutes les exécutions prévues, annulent toutes les condamnations à mort et imposent un moratoire officiel sur toutes les exécutions, en vue d'abolir totalement ce châtiment. Compte tenu de l'impunité systématique en matière d'exécutions arbitraires, les États doivent également rechercher des moyens efficaces d'amener les responsables iraniens à rendre des comptes, notamment en exerçant la compétence universelle à l'égard de tous ceux qui sont raisonnablement soupçonnés d'être pénalement responsables de crimes relevant du droit international et d'autres violations graves des droits humains. »
Les personnes en danger sont notamment les accusés condamnés à la peine capitale pour des infractions liées à la drogue ou des chefs d'inculpation formulés en des termes excessivement généraux et flous, tels que l'« inimitié à l'égard de Dieu » (moharebeh), la « corruption sur terre » (ifsad fil Arz) et la « rébellion armée contre l'État » (baghi), à l'issue de procès des plus iniques devant les tribunaux révolutionnaires.
D'après les multiples recherches menées par Amnesty International, les tribunaux révolutionnaires, qui exercent leur compétence sur les infractions liées à la sécurité nationale et aux stupéfiants, manquent d'indépendance et prononcent des peines sévères, y compris la peine de mort, à l'issue de procès manifestement iniques, et les accusés qui comparaissent devant ces tribunaux sont systématiquement privés de leur droit à un procès équitable. Le 17 septembre 2025, Babak Shahbazi a été exécuté arbitrairement, après avoir été condamné à mort par un tribunal révolutionnaire au mois de mai à l'issue d'un procès manifestement inéquitable, au cours duquel ses allégations de torture et de mauvais traitements n'ont fait l'objet d'aucune enquête.
Le recours à la peine de mort touche de manière disproportionnée les minorités marginalisées, en particulier les membres des communautés afghane, baloutche et kurde. Au moins deux femmes kurdes, la travailleuse humanitaire Pakhshan Azizi et la dissidente Verisheh Moradi, sont condamnées à mort et risquent d'être exécutées.
En Iran, les Afghans sont également très touchés par cette situation. Le nombre d'Afghans exécutés dans le pays a plus que triplé, passant de 25 en 2023 à 80 en 2024. Ce phénomène inquiétant coïncide avec la recrudescence des discours racistes et xénophobes de la part du pouvoir iranien, qui s'est poursuivie en 2025, et avec la vague sansprécédent d'expulsions forcées vers l'Afghanistan de nombreux Afghan·e·s, dont certains sont nés et vivent en Iran depuis des décennies.
La nette hausse du nombre d'exécutions pour des infractions liées aux stupéfiants, qui a débuté en 2021, s'est poursuivie cette année, en violation du droit international et des normes associées, qui interdisent strictement de recourir à la peine de mort pour ce type d'infractions.
Après l'escalade des hostilités entre Israël et l'Iran, de hauts représentants de l'État iranien, notamment le Responsable du pouvoir judiciaire Gholamhossein Mohseni Eje'i, ont appelé à accélérer les procès et les exécutions pour « soutien » ou « collaboration » avec des États hostiles, dont Israël. Dans ce contexte marqué par ces appels inquiétants, le Parlement iranien a adopté une loi qui, si elle est approuvée par le Conseil des gardiens, étendrait le recours à la peine de mort à des infractions liées à la sécurité nationale formulées en termes vagues – « coopération avec des gouvernements hostiles » et « espionnage » notamment.
Depuis le 13 juin 2025, au moins 10 hommes ont été exécutés pour des accusations motivées par des considérations politiques, dont au moins huit pour espionnage pour le compte d'Israël. Amnesty International a recenséde nombreux cas de personnes risquant d'être exécutées pour des motifs politiques similaires, notamment l'universitaire suédo-iranien Ahmadreza Djalali et la défenseure des droits des femmes et des travailleursSharifeh Mohammadi, dont la condamnation à mort a été confirméepar la 39e chambre de la Cour suprême en août 2025.
Amnesty International s'oppose catégoriquement à la peine de mort, en toutes circonstances. Ce châtiment viole le droit à la vie tel qu'il est proclamé par la Déclaration universelle des droits de l'homme (DUDH) et constitue le châtiment le plus cruel, inhumain et dégradant qui soit.
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Pas de cessez-le-feu en Cisjordanie occupée
Alors qu'un accord de cessez-le-feu vient d'être conclu à Gaza, la brutalité de la colonisation israélienne en Cisjordanie occupée continue de s'accélérer.
Tiré d'Agence médias Palestine.
« La Cisjordanie est toujours la cible de l'armée et des colons, tandis que le gouvernement israélien poursuit un programme d'escalade de colonisation et d'annexion », déclare ce matin Hanan Ashrawi, femme politique palestinienne, sur X. « Si les causes profondes ne sont pas traitées, il ne peut y avoir de paix ni de stabilité véritables », a-t-elle déclaré.
Depuis l'annonce du cessez-le-feu à Gaza en effet, de nombreux incidents sont rapportés en Cisjordanie occupée.
Les médias locaux rapportent que deux Palestinien-nes dont un-e enfant ont été blessé-es par l'armée israélienne lors d'un raid israélien mené dans le sud de la ville de Jénine. Des soldats israéliens ont également tiré à balles réelles lors d'un raid dans le centre d'Hébron, au sud de la Cisjordanie, sur trois enfants palestinien-nes âgé-es de 14 à 16 ans.
Hier soir, les forces israéliennes ont détruit la maison de Muhammad Bassam Taha dans la ville de Qatana, au nord de Jérusalem-Est occupée. Cet homme, accusé d'avoir perpétré un attentat, avait déjà été tué par l'armée israélienne, et cette destruction constitue une punition infligée à sa famille.
Les attaques émanent également des colons illégaux israéliens, comme celle qui a visé hier un Palestinien âgé de 75 ans, Odeh Ali Odeh Ghazal, alors qu'il revenait de ses terres près du village de Kisan, à l'est de Bethléem.
Ce matin, l'armée israélienne a pris d'assaut la ville de Sinjil, en Cisjordanie occupée, au nord de Ramallah, perquisitionnant des habitations et arrêtant trois Palestinien-nes, rapporte l'agence de presse Wafa.
Dans son dernier bilan hebdomadaire, l'OCHA dénombre 999 meurtres de Palestinien-nes en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023, assassiné-es par l'armée ou les colons israéliens. Plus de 10 000 Palestinien-nes ont été déplacé-es par les démolitions, les attaques de colons et les restrictions d'accès, dans cette même période.
Dans l'ombre du génocide à Gaza en effet, Israël a multiplié les opérations militaires en Cisjordanie, les terres au mépris du droit international et annihilant toute possibilité de création d'un État palestinien.
L'OCHA rapporte également qu'entre le 30 septembre et le 6 octobre en Cisjordanie, 38 Palestinien-nes dont cinq enfants ont été blessé-es en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est. Parmi les blessé-es figuraient huit Palestiniens qui tentaient de franchir la barrière pour rejoindre Jérusalem-Est et Israël, dont cinq dans le gouvernorat de Bethléem, deux à Jérusalem et un à Hébron. Depuis le 7 octobre 2023, date à laquelle les autorités israéliennes ont révoqué ou suspendu la plupart des permis délivrés aux travailleur-euses palestinien-nes et autres personnes pour accéder à Jérusalem-Est et à Israël, OCHA a recensé 126 incidents où des Palestinien-nes ont été tué-es ou blessé-es alors qu'ils ou elles tentaient de franchir la barrière pour accéder à des lieux de travail à Jérusalem-Est et en Israël.
La colonisation israélienne « constitue une menace existentielle »
Le retrait d'Israël et de ses colons illégaux des terres occupées en Cisjordanie n'est pas évoqué par l'accord de « paix » proposé par Donald Trump, et il est à craindre que que l'armée israélienne y poursuivra son offensive.
En janvier dernier, lors du cessez-le-feu qui avait duré deux mois avant d'être unilatéralement brisé par Israël, les troupes israéliennes retirées de Gaza avaient été déployées en Cisjordanie, entamant l'offensive la plus meurtrière de ces deux années écoulées dans la région : l'opération « Mur de fer ». Cette opération, qui a compris les sièges brutaux des camps de Jénine et Tulkarem, a entraîné le déplacement de plus de 40 000 Palestinien-nes et près de la moitié des meurtres enregistrés ces deux dernières années.
Depuis la reconnaissance en septembre dernier de l'État de Palestine par plusieurs pays occidentaux dont la France et le Royaume-Uni, Israël a restreint la liberté de circulation de milliers de Palestinien-nes en Cisjordanie par l'installation de nouvelles barrières et postes de contrôle, et autorisé de nouveau plans de colonisation, pourtant illégale y compris au regard du droit israélien.
Cette situation inquiète jusqu'au président français Emmanuel Macron, qui déclarait hier que la colonisation israélienne « constitue une menace existentielle pour un État de Palestine », sans pour autant annoncer de mesure concrète ni de sanction envers Israël. « Elle est non seulement inacceptable et contraire au droit international. Elle alimente les tensions, la violence, l'instabilité et, de fait, elle vient d'abord contredire le plan américain et notre ambition collective d'une région en paix. »
La colonisation israélienne bafoue en effet le droit international et a été condamnée par plusieurs instances juridiques internationales. Il appartient aux États de procéder à des sanctions économiques et diplomatiques afin d'appliquer ce droit.

Gaza : Ce cessez-le-feu qui n’en est pas un
Alors qu'Israël a déclenché des attaques massives sur Gaza ces deux derniers jours, le mépris de son engagement dans l'accord de « paix » conclu à Charm el-Cheikh n'est plus à démontrer.
Tiré d'Agence médias Palestine.
Israël a violé l'accord de cessez-le-feu plus de 80 fois au cours des dix derniers jours, soit depuis que ledit cessez-le-feu est, officiellement, en vigueur. Avec une nette accélération des attaques depuis hier, la durabilité de la trêve semble plus que jamais illusoire.
Au moins 97 Palestinien-nes ont été assassiné-es par Israël depuis le début du « cessez-le-feu », un bilan provisoire qui pourrait s'alourdir à mesure que des corps sont extraits des décombres des bâtiments effondrés.
Quel cessez-le-feu ?
« Ces violations vont des tirs directs contre des civils aux bombardements et attaques délibérés, en passant par le recours simultané à des frappes aériennes et l'arrestation d'un certain nombre de civils », indique aujourd'hui un communiqué du bureau des médias de Gaza. « Ces pratiques reflètent l'approche agressive persistante de l'occupant, sa volonté manifeste d'escalade sur le terrain et sa soif constante de sang et de mort. »
La première de ces violations a eu lieu presque immédiatement après l'entrée en vigueur de la trêve. À 10 heures, heure locale, le 11 octobre, des coups de feu ont été tirés depuis des véhicules israéliens stationnés à Khan Younis, tuant un Palestinien. Plusieurs coups de feu ont été signalés plus tard dans l'après-midi et dans la soirée du même jour, l'armée ayant tiré depuis des véhicules militaires et des quadricoptères.
Vendredi 17 octobre, l'armée israélienne a tiré sur un véhicule civil, tuant 11 membres de la famille Abu Shaaban dans le quartier de Zeitoun. Sept enfants et trois femmes se trouvaient dans la voiture – la famille tentait de rejoindre son domicile.
Hier, dimanche 19 octobre, Israël a fermé les points de passage censés permettre l'entrée de l'aide humanitaire, avant de mener une série d'attaques aériennes, larguant 153 tonnes de bombes sur Gaza et assassinant au moins 45 de personnes.
« J'ai senti mon cœur se serrer, j'ai senti que le cessez-le-feu était rompu », a déclaré Abu Abdallah, un homme d'affaires de la ville de Gaza, à l'agence de presse Reuters. « Ce qui s'est passé hier a poussé les gens à se ruer pour acheter de la nourriture, les commerçants cupides ont augmenté les prix ; l'accord semble si fragile. »
Lundi, après avoir déclaré qu'il respecterait à nouveau l'accord, Israël a tué plusieurs Palestiniens dans le quartier de Shujayea, au nord de Gaza, affirmant qu'ils « représentaient une menace » pour les soldats israéliens après avoir franchi la « ligne jaune » non marquée derrière laquelle l'armée israélienne s'était retirée.
Si deux points de passage ont pu rouvrir aujourd'hui, le point de passage de Rafah, à la frontière entre Gaza et l'Égypte, reste fermé, empêchant non seulement l'entrée de l'aide humanitaire, mais aussi l'évacuation médicale des Palestiniens blessés et malades.
La faute rejetée sur le Hamas
L'armée israélienne affirme, malgré tout, que le « cessez-le-feu » est encore en vigueur, et prétend que ses bombardements hier étaient une « riposte » à un attaque contre ses soldat-es dans les environs de Rafah.
La branche armée du Hamas, les Brigades Qassam, a déclaré ne pas avoir connaissance d'affrontements, soulignant qu'Israël contrôle la zone de Rafah et que les Brigades n'avaient aucun contact avec les combattants palestiniens à Rafah.
« Les faits sur le terrain révèlent exactement le contraire », explique un communiqué, « car ce sont les autorités d'occupation qui ont formé, armé et financé les gangs criminels qui ont commis des meurtres, des enlèvements, des vols de camions d'aide humanitaire et des agressions contre des civils palestiniens. Ils ont ouvertement admis leurs crimes dans les médias et dans des clips vidéo, confirmant l'implication de l'occupation dans la propagation du chaos et la perturbation de la sécurité »
Israël accuse également le Hamas de tarder à restituer les corps de 28 prisonniers tués lors du bombardement israélien de Gaza, quand le groupe affirme depuis la signature de l'accord avoir besoin d'équipements de terrassement lourds pour pouvoir fouiller et retrouver tous les corps des prisonniers, ainsi que ceux d'environ 10 000 Palestinien-nes qui auraient péri sous les décombres des bombardements israéliens.
La rhétorique de la « faute du Hamas » est systématiquement employée par Israël pour justifier son génocide à Gaza, qui a fait au moins 68 216 mort-es depuis le 7 octobre 2023.
De son côté, le président états-unien Donald Trump a déclaré que le cessez-le-feu était toujours en vigueur, réaffirmant que les responsables américains veilleraient à ce que la situation reste « très pacifique ».
« Ce n'est pas la paix »
Aujourd'hui, des médias français affirment que le cessez-le-feu « reprend » après une journée sanglante. Mais si le cessez-le-feu peut être mis sur pause à tout moment par Israël, peut-on vraiment l'appeler ainsi ?
L'« accord Trump » sur Gaza, « ce n'est pas la paix, loin de là », analyse l'écrivain et chercheur Majed Abusalama. « Alors que les demandes de démilitarisation des groupes de résistance palestiniens, y compris le Hamas, résonnent haut et fort, aucun appel parallèle n'a été lancé pour sanctionner Israël, mettre fin à l'aide militaire à Tel-Aviv ou démilitariser l'État. »
Le déséquilibre est évident dans l'accord conclu : pas de garantie pour l'autodétermination des Palestinien-nes, pas d'engagement pour Israël. Un situation proche de celle observée au sud Liban depuis un an : un cessez-le-feu qui n'a de paix que le nom, puisqu'il n'empêche pas Israël de poursuivre ses opérations militaires et attaques aériennes répétées. Tel-Aviv a violé cet accord plus de 4 500 fois depuis novembre 2024. Selon les données officielles, au moins 276 personnes ont été assassiné-es par Israël lors de ces attaques.
Depuis le début de sa guerre génocidaire à Gaza, Israël n'a de cesse de saboter les négociations de cessez-le-feu, revenant sur chaque acquis et rejetant la faute sur le Hamas, dans un faux-semblant de dialogue.
Il faut rappeler cependant que cet accord a été arraché par la mobilisation internationale qui a fait pression sur les dirigeants, et les militant-es dénoncent que cet accord ne serait qu'une diversion. « Où sont les ministres et les chefs d'État qui célébraient la ‘paix' la semaine dernière ? », demande aujourd'hui la rapporteuse des droits à l'ONU Francesca Albanese sur son compte X.
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Le recours massif d’Israël à l’intelligence artificielle
Le programme connu sous le nom de Gospel (Habsora) traitait des images satellites, des flux de drones et des données de renseignement pour générer des listes de frappes. Un autre système, Lavender, exploitait les métadonnées téléphoniques et les réseaux sociaux afin de classifier des dizaines de milliers d'hommes palestiniens comme combattants présumés, malgré des taux d'erreur élevés reconnus.
Tiré de mondafrique
28 septembre 2025
Par Nicolas Beau -
AI software on laptop used by state of Israel security services to prevent terrorism attacks. Artificial intelligence tech used by Mossad agency to defend borders, isolated over Israeli flag, camera B
Plus significatif encore, Israël utilisait des outils de surveillance téléphonique et de reconnaissance d'images capables d'estimer en temps réel le nombre de personnes présentes dans un bâtiment — réparties entre hommes, femmes et enfants — avant d'autoriser une frappe. Ces outils fournissaient aux commandants militaires un inventaire précis des civils à chaque étape. Ce n'était pas une situation marquée par l'incertitude ; la présence civile était évaluée par des algorithmes et archivée dans des bases de données.
Ces systèmes ne fonctionnaient pas de manière autonome. Des enquêtes menées en 2024–2025 ont révélé que l'infrastructure cloud Azure de Microsoft hébergeait une grande partie des données de surveillance et des processus analytiques qui alimentaient le système de ciblage israélien. L'unité 8200, l'agence israélienne d'élite en matière de renseignement électromagnétique, utilisait Azure pour stocker et traiter des communications palestiniennes interceptées ainsi que des images servant de base aux systèmes Gospel et Lavender. Microsoft n'a pas fourni d'armes, mais l'entreprise a offert l'infrastructure informatique permettant au système de surveillance et de ciblage de fonctionner à grande échelle.
Face aux critiques croissantes, Microsoft a discrètement limité certains de ses prestations aux services de renseignement israéliens, reconnaissant ainsi implicitement les risques juridiques et réputationnels encourus. Selon le droit international, les entreprises peuvent être tenues responsables de complicité de crimes de guerre ou de crimes contre l'humanité si elles fournissent sciemment une assistance facilitant la commission de ces actes.
Des précédents historiques, allant des procès du Zyklon B aux affaires contemporaines liées aux technologies de surveillance, montrent que les fournisseurs d'infrastructures ne sont pas à l'abri d'un examen judiciaire lorsque leurs services contribuent à des crimes internationaux.
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Le règlement du conflit israélo-palestinien : un préalable au règlement du conflit israélo-palestinien bien plus qu’un point d’aboutissement.
Depuis longtemps, les plans de paix visant à pacifier le Proche-Orient se sont succédé, ce qui n'empêche pas la région de demeurer une poudrière.
Photo Serge D'Ignazio
Or, un des éléments centraux de cette instabilité chronique reste le conflit israélo-palestinien, lequel fragilise toute cette zone à divers degrés. Son dernier rebondissement (la guerre Gaza-Israël) en illustre l'acuité. Le conflit s'est étendu sur une petite étendue de territoire mais a provoqué des répercussions qui ont accentué les divisions même parmi les chancelleries occidentales. Désormais, la cause palestinienne a gagné beaucoup en termes de crédibilité auprès des opinions publiques de l'Occident, même aux États-Unis.
Pourtant, avec la conclusion ce qu'on a nommé les Accords d'Abraham conclus en 2020 sous le premier mandat présidentiel de Donald Trump, on avait cru qu'enfin une paix globale se trouvait à portée de main. Cinq États avaient alors normalisé leurs relations diplomatiques avec l'État hébreu : les Émirats arabes unis, et Bahrein (15 septembre), le Soudan (23 octobre), le Maroc (10 décembre) et le Bhoutan (12 décembre). L'Égypte et la Jordanie l'avaient déjà fait depuis longtemps. Ces pays rompaient ainsi avec la position traditionnelle de la plupart des gouvernements proche-orientaux selon laquelle il ne saurait y avoir de paix ni d'échanges commerciaux avec l'État hébreu sans règlement de la question palestinienne, Ce retournement a provoqué la colère compréhensible de l'Autorité palestinienne, laquelle a dénoncé la conclusion de ces ententes comme une trahison.
Cependant, des enquêtes d'opinion dans les pays arabes ayant signé ces ententes de normalisation avec Israël ont montré qu'une majorité de citoyens les considéraient d'un oeil sceptique, par exemple, en novembre 2022, 76% des Saoudiens et Saoudiennes entretenaient une opinion négative à ce propos. En novembre-décembre 2023, après l'offensive du Hamas et la réaction israélienne démesurée qui en a résulté, 96% des participants saoudiens et saoudiennes à un sondage pensaient que les nations arabes devaient rompre leurs liens avec Israël, seulement 16% d'entre eux appuyant l'idée que le Hamas devait accepter une solution à deux États. On trouverait sans doute de semblables proportions dans d'autres pays de la région si des sondages s'y tenaient (s'ils ont été faits, je n'ai pas pu en consulter les résultats). Cette radicalisation des opinions arabes a plongé dans l'embarras leurs dirigeants, tout autocratiques soient-ils.
Bref, entre les classes politiques arabes bon-ententistes avec Tel-Aviv et leurs populations, on note une distance évidente sur ce problème crucial : le conflit entre Israël et la Palestine. Les classes populares arabes sont conscientes de la duplicité de leurs gouvernants et de leur complicité avec Washington.
En réalité, toute la stratégie des gouvernements occidentaux, et en particulier de l'américain, a longtemps consisté à tenter d'isoler les Palestiniens en poussant les gouvernements de la région à conclure la paix avec Israël et ce avant même de régler le point essentiel du contentieux israélo-arabe : le conflit entre la Palestine et l'État hébreu.
Isoler les Palestiniens et Palestiniennes équivaut à les couper du soutien de leurs « frères arabes » et par conséquent, à les affaiblir. Divers pays musulmans, arabes et nord-africains, ne reconnaissent toujours pas l'État hébreu` : l'Algérie, l'Irak, l'Iran, le Liban, Oman, le Qatar, l'Arabie saoudite, la Syrie, la Libye, la Tunisie et le Yémen, mais n'apportent aucun soutien réel à la Palestine.
La politique américaine d'isolement relatif de la Palestine vise à l'affaiblir et en fin de compte, à la pousser à conclure une paix au rabais avec Tel-Aviv par d'importantes concessions territoriales en Cisjordanie et à Jérusalem-Est.
Toute cette stratégie américaine d'encerclement de la Palestine par l'intermédiaire de gouvernements arabes enfin « réconciliés avec la seule société démocratique de la région » vise à réaliser la sécurité de cette dernière mais sans garantir pour autant la liberté des Palestiniens et Palestiniennes.
Elle repose sur l'idée que le règlement du contentieux israélo-palestinien constitue un point d'aboutissement de la pacification du Proche-Orient alors que c'est l'inverse : seule la justice envers les Palestiniens peut faire baisser durablement les tensions dans la région, bien qu'il en subsistera toujours, comme partout dans le monde. Mais il faut cesser d'essayer de passer à la trappe le droit du peuple palestinien à l'autodétermination en le noyant dans un faux processus global de paix. Même si ses propos sont méprisables et condamnables, au moins le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou l'a dit ces derniers temps : « Il n'y aura pas d'État palestinien ». Il exprimait ainsi la pensée à peine dissimulée des responsables américains. Sa brutalité remplaçait leur hypocrisie.
Jean-François Delisle
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