Presse-toi à gauche !
Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Le gouvernement Legault complice des génocidaires sionistes à Gaza
Québec solidaire, par l'entremise de Ruba Ghazal et d'Haroun Bouazzi, a réagit à l'offensive criminelle d'Israël à Gaza en demandant au gouvernement Legault d'exiger un cessez-le-feu. Les représentant.e.s de la formation de gauche ont aussi exigé la fermeture du bureau du Québec à Tel-Aviv en déposant une pétition de plus de 12 000 signataires. Rien n'y fit. La CAQ et ses ministres se positionnent ainsi comme les complices d'Israël et de ses exactions.
Pour toute réponse, le premier ministre a réitéré le suspect « droit d'Israël de se défendre », songe à interdire les manifestations de soutien à la cause palestinienne et vote contre la motion présentée par QS. Il avait auparavant fait fi d'une initiative du gouvernement Trudeau d'exiger un cessez-le-feu immédiat à Gaza et s'aligne sur la position du gouvernement d'extrême droite qui dirige Israël et sa guerre.
La ministre des Relations internationales, Martine Biron, ex-journaliste à Radio-Canada, plaide en faveur d'une présence québécoise en Israël et que le Québec « doit avoir une porte d'entrée sur la région du Moyen-Orient ». Cette parade est suspecte puisque le site web de l'organisme ne mentionne aucunement l'intérêt pour les pays voisins d'Israël et présente la mission du « Bureau du Québec à Tel-Aviv que représente le Québec en Israël auprès de partenaires gouvernementaux, institutionnels, économiques, culturels et universitaires. » Rien sur la mission de l'organisme dans la région du Proche-Orient. Bref, la ministre Biron nous mène en bateau. L'ouverture du bureau du Québec a été repoussée en raison du conflit et ses activités se tiennent à partir de Montréal d'ici à ce que la guerre à Gaza se termine.
Le premier ministre a déjà qualifié les manifs de soutien au peuple palestinien de « honteuses et inqualifiables ». Justin Trudeau est sur la même longueur d'onde lorsqu'il est temps des 2 poids 2 mesures entre Israël qui a droit de se défendre et le la Palestine qui est menée par une organisation dite « terroriste ». Selon Legault , la manifestation pro-Palestine visait à « célébrer ou supposément justifier l'assassinat de civils ». Par contre, toute la sympathie des élu.e.s caquistes va à Israël. Le ministre François-Philippe Champagne était présent à la manifestation d'appui à Israël le 10 octobre dernier. La ministre de l'Enseignement supérieur Pascale Dery se disait « fière que mon gouvernement soit aux côtés de la communauté juive et des Israéliens ». Le lobby sioniste comme le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) et le B'nai Brith s'en réjouit, condamne Québec solidaire et refuse de qualifier l'opération militaire à Gaza de génocide.
Voix juives indépendantes, un organisme qui s'oppose au sionisme a déjà dénoncé François Legault et son gouvernement lors du débat sur la controversée définition de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'holocauste] (IHRA) selon laquelle toute critique d'Israël et/ou du sionisme représente des actes antisémites. Or, le ministre du Développement durable et de l'Environnement Benoit Charette est auréolé par le lobby sioniste lorsqu'il accepte la définition de l'antisémitisme de l'IHRA à titre de ministre responsable de la lutte au racisme. On constate donc de nombreux liens et la proximité politique entre le gouvernement Legault et la mouvance sioniste. De droites de plus en plus dures pour ne pas dire les extrêmes dans le cas de plusieurs ministres du gouvernement Netanyahou. Des droites qui ont en commun la capacité de nier l'évidence qu'un génocide est en cours à Gaza, que le but d'Israël est de « nettoyer » la Palestine et d'en prendre le contrôle total.
Les gouvernements des pays impérialistes s'entendent pour un soutien presque inconditionnel à Israël. En 2015, la campagne BDS a été interdite en France. Au Canada, on refuse (simplement de se joindre à la campagne. À l'époque (février 2016) Stephane Dion (Libéral) qualifiait « le BDS de forme de discrimination tout comme les boycottages qui ont ciblé les juifs au cours de l'histoire ». Le ministre des Affaires étrangères de l'époque affirmait aussi que « le monde ne gagnerait rien avec le boycottage d'Israël, mais se priverait des talents de son inventivité ». Le Canada suivait ainsi l'exemple de plusieurs États américains (New York, Pennsylvanie, Floride, Alabama, Tennessee et l'Indiana ont adopté des résolutions anti-BDS) et européens qui interdisent les tentatives de boycottage d'Israël. Et l'accueil de réfugié.e.s palestiniens se fait au compte-gouttes alors que les réfugiés ukrainien.ne.s entrent par milliers. Un autre exemple des deux poids deux mesures dans ce dossier.
Le gouvernement Netanyahou peut ainsi commettre les pires exactions sans craindre la moindre conséquence grâce au silence complice de gouvernement comme celui de François Legault. Les récentes décisions de la Cour internationale de justice en sont une illustration. Malgré ses recommandations, Israël maintient ses opérations génocidaires. Plusieurs gouvernements. Sous la pression populaire, ils demandent du bout des lèvres de tempérer les opérations, de permettre aux civils de se mettre à l'abri. Rien n'y fait, le gouvernement Netanyahou fait la sourde oreille et ira jusqu'au bout.
L'appui à la lutte des Palestinien.ne.s s'annonce difficile dans ce contexte. Mais l'appui populaire contre le génocide à Gaza demeure important. Le mouvement de solidarité se poursuit. Québec solidaire et les autres partis d'opposition doivent maintenir la pression sur le gouvernement Legault pour la fermeture du bureau du Québec à Tel-Aviv et exiger un cessez-le-feu immédiat.
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La concertation régionale au bénéfice des victimes de violence conjugale : Tisser des filets de sécurité, une région à la fois
Le Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale effectue une tournée du Québec pour la tenue d'une dizaine de séminaires régionaux* sur le contrôle coercitif, mettant à l'honneur la concertation intersectorielle au profit des victimes de violence conjugale. Rassemblant les maisons d'aide et d'hébergement et les acteurs judiciaires d'une même région, ces journées ont pour objectif de développer une compréhension commune du contrôle coercitif, et de renforcer les liens de collaboration entre tous les acteurs appelés à intervenir auprès des femmes victimes.
Ces séminaires, co-organisés avec les maisons membres du Regroupement, permettent de mettre en commun les forces de tous les acteurs en présence, et d'améliorer l'accompagnement des victimes dans le processus judiciaire, dans l'esprit du rapport « Rebâtir la confiance ».
« Avec ces séminaires, on crée une occasion pour les partenaires d'une même région de mieux se connaître, d'en savoir plus sur leurs pratiques et sur leurs terrains d'action respectifs. C'est un point de départ pour des liens durables, sur lesquels s'appuyer lorsqu'ils et elles seront confrontés à des cas de violence conjugale » déclare Annick Brazeau, présidente du Regroupement.
Collaboration efficace, impacts concrets
« Plusieurs professionnel.le.s vont croiser la route d'une victime, mais aucun.e ne peut répondre seul.e à tous ses besoins, ni avoir un portrait global de la situation et des risques. C'est par la collaboration qu'il est possible de déployer des filets de sécurité et de soutien efficaces, quelle que soit la trajectoire des femmes » souligne Karine Barrette, avocate et chargée du projet Amélioration de la pratique judiciaire pour accroître la sécurité des femmes victimes de violence conjugale au Regroupement.
Avocat.e.s, policières et policiers, procureur.e.s, intervenant.e.s des CAVAC, des maisons d'aide et d'hébergement et autres professionnel.le.s du système de justice : le climat de confiance et la concertation entre tous ces partenaires sont des facteurs de protection sociale contre la violence conjugale et contre les féminicides. En plus d'enrichir le travail sur le plan humain, la collaboration est bénéfique à plusieurs égards : elle permet d'assurer une vigilance accrue par rapport à la dangerosité d'un conjoint, de documenter de façon plus exhaustive le contrôle coercitif, d'entourer la victime et de la tenir informée tout au long du processus judiciaire, ou encore d'échanger des informations cruciales dans des situations critiques. Les maisons d'aide et d'hébergement, en tant que spécialistes de la violence conjugale, sont des ressources précieuses vers lesquelles peuvent se tourner les professionnel.le.s au quotidien, pour des questions sur la problématique, pour partager des inquiétudes liées à un cas en particulier et pour référer les femmes et les enfants victimes de violence conjugale.
À ce jour, les séminaires ont suscité une mobilisation et un engouement remarquables dans toutes les régions concernées, marquant ainsi de nouveaux jalons vers un système de justice plus humain et qui remet les victimes au coeur du processus.
*Plusieurs séminaires ont déjà eu lieu : sur la Côte-Nord, en Montérégie, dans les Laurentides, en Outaouais, dans la Capitale-Nationale. La région de Montréal, de Laval, du Saguenay-Lac-St-Jean et de Chaudière-Appalaches sont à venir prochainement.

Action de visibilité : 3 féminicides
Québec, 22 février 2024 - Le Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (RGF-CN) a organisé une action de visibilité suite à l'annonce des trois féminicides qui ont eu lieu durant la dernière semaine. Elisabetta Caucci-Puglis et Manon Blanchard ont été tuées le 15 février à Vaudreuil-Dorion. Hayette Bouguellid, a été tuée par son conjoint le 18 février. L'action, qui a réuni plusieurs militantes au coin des rues St-Vallier et Marie de l'Incarnation sur l'heure du midi, visait à briser le silence, exprimer notre colère, visibiliser les féminicides et exiger du gouvernement de faire de la lutte aux violences faites aux femmes et aux enfants une priorité.
Les féminicides : des violences banalisées et normalisées
Les meurtres des femmes et des enfants par un proche font partie d'un continuum de violences normalisées et banalisées. Ces violences sont le fruit d'un rapport de domination des hommes sur les femmes que la société tolère et banalise. L'un des deux agresseurs vit avec un trouble de santé mentale. Nous dénonçons les lacunes au niveau des services et de l'encadrement pour ces personnes. « Les femmes sont en majorité paire-aidantes et lorsque la personne qu'elles aident est violente, elles se mettent constamment en danger. C'est la raison pour laquelle il est impératif que ces personnes puissent obtenir les soins dont elles ont besoin » soutient Catherine Gauthier co-coordonnatrice au RGF-CN.
Les femmes aux intersections de plusieurs systèmes d'oppression tels les femmes immigrantes, les femmes autochtones, celles en situation de handicap, les jeunes femmes, les femmes des communautés LGBTQIA, les femmes âgées, en situation d'itinérance, en situation de dépendance économique, et les femmes que la société racise sont parmi les plus à risque de subir une ou plusieurs formes de violences, elles sont surreprésentées dans les victimes de féminicides.
Pas une de plus
Il faut refuser de baisser les bras et d'accepter que d'autres femmes et enfants soient agressées, violentées, tuées. Des solutions pour mettre fin à la violence conjugale, il en existe ! Ça passe notamment par l'augmentation du financement en prévention, en accompagnement et en hébergement des femmes victimes de violences conjugales, sexuelles et genrées, par des formations obligatoires et continues sur la violence conjugale pour tous les acteurs et les actrices qui interviennent auprès des femmes et des enfants, par des changements en profondeur de la culture de notre système de justice où les agresseurs peuvent récidiver en attente de leur procès, par une éducation à la sexualité axée sur des modèles de relations positifs basés sur l'égalité entre les femmes et les hommes. Les solutions sont multiples et doivent dénoncer le caractère inacceptable et criminel de la violence envers les femmes et renforcer la confiance des victimes et du public dans l'administration de la justice.
Le RGF-CN regroupe des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale et travaille la défense des droits et des intérêts de toutes les femmes, l'égalité des femmes entre elles, l'amélioration des conditions de vie.
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Il faut suspendre les travaux et tenir un BAPE générique de la mine à la batterie
Les irrégularités se multiplient dans le dossier Northvolt. Malgré les beaux discours de la CAQ et de la start-up suédoise, il y a clairement anguilles sous roches.
Juste la semaine passée, on apprenait qu'il pourrait y avoir des risques de contamination de la rivière Richelieu, que le PDG (sans s'inscrire au registre des lobbyistes) a rencontré Fitzgibbon avant même le changement réglementaire pour soustraire le projet au BAPE contrairement à ce qu'il avait affirmé plus tôt, que les fonctionnaires ont aidé les dirigeants de Northvolt à obtenir leurs permis.
Rappelons que Northvolt qui bénéficiera de 7 G$ de subventions payées par les contribuables, a subi des pertes colossales de 1.4 G$ pour les neuf premiers mois de 2023. De plus, pour sa première usine en Suède, elle a cumulé des retards de production de plus de 12 mois. Elle a obtenu des blocs d'électricité totalisant 360 MW dans une période de déficit énergétique avec fort probablement un rabais de 20% sur le prix. Comme il faudra construire de la nouvelle production pour l'alimenter, Northvolt générera des pertes de l'ordre d'une centaine de millions de $/an. Ce sont l'ensemble des consommateurs d'électricité qui paieront cette subvention déguisée.
Suspension immédiate des travaux
Avec la complicité du gouvernement Legault, Northvolt pratique la politique du fait accompli. Pas moins d'une centaine de bulldozers et de camions sont actifs pour le remblayage de milieux humides sur le terrain de sa future usine. Milieux humides qui pourtant avait été protégés d'un développeur immobilier l'année passée par ce même gouvernement à raison de leur haute valeur environnementale. Il y a aussi le tripotage de règles environnementales pour dispenser Northvolt d'un BAPE. Tout se passe comme si les caquistes conscients que leurs jours sont comptés se dépêchaient de faire plaisir à leurs amis affairistes avant de partir.
La précipitation actuelle est vraiment suspecte. En prétextant la transition écologique, le gouvernement caquiste pratique l'écoblanchiment. Cette transition est trop importante pour être menée dans la précipitation et le secret. Une suspension immédiate des travaux sur le terrain doit être annoncée le temps de faire toute la lumière
BAPE générique de la mine à la batterie
Seul un BAPE générique de la mine à la batterie permettrait l'examen exhaustif du projet et une décision éclairée et partagée. En plus de tous les aspects déjà mentionnés, il est important de situer l'usine Northvolt dans l'ensemble de la filière mine- batterie. Est-ce une filière à réelle valeur ajoutée ? Qui sont les joueurs ? À quel prix vendre des gros blocs l'électricité en situation de pénurie ? Où en sont rendus les développements technologiques au niveau des matériaux ? Nous ne pouvons faire l'économie d'une BAPE générique sur l'ensemble de la filière. Les ressources sont trop précieuses pour les gaspiller dans de fausses bonnes idées. Il ne faut pas oublier que l'électrification des transports n'est pas une panacée. La priorité doit être le transfert modal donc investir massivement dans le transport collectif.
Martine Ouellet
Cheffe Climat Québec
Ancienne ministre des Ressources naturelles
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L’avenir d’Énergir, parlons-en !
Alors que la transition énergétique est aujourd'hui au cœur des débats, les acteurs du paysage gazier québécois cherchent à trouver leur place dans un avenir qui leur est incertain. Dans les entretiens récents accordés dans les médias, Éric Lachance, PDG d'Énergir, a présenté sa vision pour l'avenir de l'entreprise, à laquelle les groupes environnementaux souhaitent réagir.
Consciente que les volumes de gaz fossiles vendus par Énergir sont amenés à décroître et voyant que le gouvernement, les municipalités et la population s'interrogent activement sur la place du gaz dans l'avenir énergétique du Québec, l'entreprise souhaite tirer son épingle du jeu en mettant notamment en avant le gaz naturel renouvelable (GNR).
Or celui-ci est facturé sept fois plus cher que le gaz naturel fossile à une clientèle qui, encouragée par les campagnes de communication d'Énergir, en apparence trompeuses, en fait une consommation imaginaire. Ces campagnes ont d'ailleurs valu à Énergir une plainte déposée en mai 2023 à l'Office de la protection du consommateur du Québec (OPCQ ).
Surtout, il faut se rappeler que malgré une différence énorme de coûts, la clientèle « 100 % GNR » reçoit en fait le même gaz que le reste de la clientèle d'Énergir, soit 98% de gaz fossile et moins de 2 % de GNR. En juin dernier, Énergir avait d'ailleurs reconnu publiquement que ses communications pouvaient laisser croire à sa clientèle qu'elle recevait et consommait directement le GNR pour lequel elle paie. Huit mois après cette admission, Énergir continue pourtant de mentionner que la clientèle du programme GNR va consommer du GNR.
9 000 mégawatts
M. Lachance laisse également planer le doute sur la capacité d'Hydro-Québec à assumer les besoins énergétiques des bâtiments en cas d'abandon du gaz, et il affirme que la conversion des volumes de gaz distribués pour le secteur des bâtiments serait l'équivalent de 9 000 mégawatts ou six complexes la Romaine. À nos yeux, il s'agit là d'un épouvantail pour convaincre la population de sa dépendance absolue au gaz. Cela nécessite plutôt une attention particulière et un examen approfondi.
Premièrement, il serait plus rigoureux de distinguer la demande en puissance selon les différentes catégories d'utilisateurs (résidentiel, commercial, institutionnel et industriel) et d'usages, pour avoir un portrait juste de la situation. Les bâtiments résidentiels visés ne représentent globalement que 10 % des volumes de gaz distribués au Québec. Deuxièmement, il faudrait aussi tenir compte des meilleures technologies matures et disponibles pour accroître l'efficacité énergétique et gérer la pointe de demande électrique (accumulateurs thermiques, batteries, domotique, géothermie, réseaux thermiques urbains, etc.), ce qui réduirait considérablement l'impact de la conversion sur le réseau d'Hydro-Québec.
Enfin, personne ne propose de convertir du jour au lendemain la totalité du gaz utilisé dans les bâtiments. Compte tenu de la durée de vie des systèmes en place, cette électrification des systèmes s'échelonnera sur plusieurs années. M. Lachance devrait donc ranger son épouvantail de 9 000 mégawatts et ressortir sa calculatrice.
Réduction des volumes
Le PDG d'Énergir a aussi partagé la volonté de l'entreprise de réduire de manière importante les volumes de gaz distribués. Dans une entrevue, M. Lachance précise qu'Énergir vise d'ici 2050 « une diminution progressive des volumes [de gaz] d'environ 50 % ». Or, comment y croire alors qu'Énergir cherche du même souffle à empêcher aux municipalités d'interdire par réglementation les nouvelles connexions au gaz dans les nouvelles constructions ? Sans compter que cet objectif est loin d'être assez ambitieux considérant que l'Agence internationale de l'énergie (AIE) demande que les pays riches soient carboneutres en 2045.
En outre, selon l'AIE - une organisation reconnue pour son conservatisme en matière de sortie des énergies fossiles -, pour réussir à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, il faut interdire les nouvelles chaudières à combustibles fossiles – gaz y compris – ainsi que leur remplacement dans les bâtiments à l'échelle mondiale dès 2025.
Une transition aux frais des Québécois
Finalement, alors qu'on savait déjà qu'Énergir allait soutirer 403 millions de dollars d'Hydro-Québec pour la période 2022 à 2030, et 2,4 milliards $ d'ici 2050 dans le cadre d'une entente conclue en 2021 pour compenser la conversion d'une partie de sa clientèle actuelle à la biénergie électricité–gaz, le PDG d'Énergir admet qu'il en voudra davantage. En effet, il affirme qu'il faudra trouver un moyen de réduire l'écart entre le prix réel et le prix facturé à sa clientèle, et qu'il pourrait « peut-être avoir besoin d'un peu de plomberie gouvernementale pour que tout ça, ça marche ».
Cet argent public destiné à compenser la gazière serait beaucoup mieux utilisé en rendant accessibles les technologies d'efficacité énergétique et en soutenant une véritable transition énergétique compatible avec la carboneutralité.
La véritable lutte contre les changements climatiques exige des actions concrètes et des engagements clairs de la part des acteurs majeurs du secteur énergétique, sans recours à des faux-fuyants ou à des demi-vérités. Cela doit être clair : Énergir est le plus grand distributeur gazier du Québec et sa motivation est de générer du profit. Si ses paroles portent parfois à confusion, ses actions, elles, ne mentent pas.
Signataires
Emmanuel Cosgrove, Écohabitation
Anne-Céline Guyon, Nature Québec
Andréanne Brazeau, Équiterre
Bruno Detuncq, RVHQ - Regroupement vigilance hydrocarbures Québec
Myriam Thériault, Mères au front
Patricia Clermont, Association québécoise des médecins pour l'environnement (AQME)
Stéphanie Harnois, Fondation David Suzuki
Arnaud Theurillat-Cloutier, Travailleuses et travailleurs pour la justice climatique (TJC)
Natalie Caine, Pour Nos Enfants Montréal
Jean-François Lefebvre, Imagine Lachine-Est
Jean Paradis, Fondation coule pas chez nous
Pascal Bergeron, Environnement Vert Plus
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Négo petite enfance : Des carrés aux dattes pour obtenir « des dates » !
Les intervenantes en petite enfance en CPE et en milieu familial régi et subventionné, membres de la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ-CSQ), ont manifesté près de l'Assemblée nationale, ce matin, afin de dénoncer le manque de disponibilité du gouvernement dans le cadre de leurs négociations.
Tiré de Ma CSQ cette semaine.
Les manifestantes et manifestants attendaient les personnes élues à leur arrivée à l'Assemblée nationale afin de remettre aux députées et députés de l'opposition des carrés aux dattes, et à celles et ceux de la Coalition avenir Québec (CAQ), des carrés « sans dates ». L'objectif ? Obtenir « des dates » de rencontre avec la ministre Sonia LeBel afin de faire avancer les discussions aux tables de négociation.
La FIPEQ-CSQ dénonce le manque d'engagement du gouvernement à négocier les contrats de travail des intervenantes en petite enfance en CPE et en milieu familial, qui sont sans contrat de travail depuis presque un an. La fédération se dit dans l'incompréhension face au manque de disponibilité du gouvernement. Elle lui demande d'augmenter le rythme et l'occurrence des rencontres.
Du côté de la négociation des responsables en services éducatifs en milieu familial (RSE), qui se déroule à une table nationale en présence du ministère de la Famille, l'équipe de négociation de la FIPEQ-CSQ a obtenu seulement cinq dates de rencontre d'ici le mois de juin, ce qui représente environ une rencontre par mois. Il est impensable, selon la fédération, qu'un règlement puisse survenir si le rythme ne s'accélère pas dans les prochaines semaines.
La situation est également consternante du côté de la négociation des intervenantes en petite enfance en CPE. Le ministère de la Famille n'a offert que deux dates de rencontre à l'équipe de la FIPEQ-CSQ d'ici le mois de mai. Pour la fédération, la lenteur et ce manque de disponibilité donnent l'impression qu'un désengagement s'opère vis-à-vis la négociation des conditions de travail des intervenantes en petite enfance, un milieu où la pénurie de main-d'œuvre entraine des répercussions significatives sur les équipes en place et le développement du réseau pour les familles.
« Nous ne sentons pas que le gouvernement met le temps et les efforts nécessaires pour négocier une entente. Ce manque de disponibilité et d'engagement envers les négociations nous amène à nous demander sincèrement comment nous pourrons en arriver à un règlement. Faisons-nous face à un gouvernement qui ne veut négocier que lorsque des menaces de grève planent sur le réseau ? La question se pose, notamment après la période de négociation du secteur public que l'on vient de vivre », dénonce la présidente de la FIPEQ-CSQ, Valérie Grenon.
Des ententes échues depuis près d'un an
Rappelons que les intervenantes des deux secteurs (CPE et milieu familial) ont déposé leurs demandes à leur table de négociation respective en septembre 2023. Le gouvernement n'a cependant pas encore déposé de première offre.
Les ententes de travail sont arrivées à échéance le 31 mars 2023. Alors que la FIPEQ-CSQ a déposé ses avis de négociation le 20 janvier 2023, elle juge inacceptable l'absence de réponse de la part du gouvernement et demande que celui-ci s'engage à déposer une première offre afin de faire progresser les négociations.
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L’angle mort de l’anti-wokisme
De nombreux commentateurs dénoncent fréquemment ce qu'ils nomment le courant woke et les abus auxquels il donne parfois lieu.
photo Serge D'Ignazio
Seulement dans le Journal de Montréal, on peut citer Richard, Martineau, Sophie Durocher, Joseph Facal, Mathieu Bock-Côté et Yasmine Abdelfadel ; au Devoir, Christian Rioux.
Ces gens (et d'autres aussi) attaquent ce qu'ils considèrent comme une nouvelle censure issue dans une bonne mesure, semble-t-il de la gauche libérale américaine. Elle est très axée sur sur la défense des droits des minorités, parfois au détriment de la justice et du bon sens le plus élémentaire. Ce courant de pensée valorise sans discernement l'accès aux postes de responsabilité, notamment dans le milieu universitaire où, dans certains cas, on privilégie l'embauche de candidats provenant de minorités dites "visibles" ou de femmes, peu importe par ailleurs la compétence et l'expérience de candidats et de candidates "de vieille souche" (francophones). Ces commentateurs stigmatisent aussi une certaine censure qui s'exercerait au nom de l'inclusion et du respect des cultures autres que québécoises ; une censure qui viserait tout discours le moindrement critique à l'endroit de ces groupes minoritaires.
Je n'ai pas l'intention d'entrer dans ce débat qui concerne une réalité mouvante et ambiguë. Je n'en connais pas assez les tenants et aboutissants pour me prononcer avec fermeté sur la question.
Par contre, il existe une question sur lequel les esprits critiques de l'anti-wokisme se taisent : l'orientation anti-palestinienne pourtant notoire d'Hollywood. En effet, on ne compte plus le nombre de films produits par "l'industrie du rêve" américaine pro-israéliens et anti-"terroristes" (ceux-ci étant toujours des Arabes, évidemment). En voici quelques uns parmi les plus notoires : Exodus (1960), Victoire à Entebbé (1976), Raid sur Entebbé (1977), Munich (2005).
Ces productions frôlent le racisme anti-palestinien. Les combattants palestiniens y sont toujours présentés comme des fanatiques criminels et les Israéliens comme des héros ou de pauvres victimes. Jamais aucune production hollywoodienne n'a abordé le sujet de l'oppression subie par le peuple palestinien ni les massacres auxquels auquel elle a donné lieu. Ce n'est pourtant pas la matière qui manque : les tueries de Sabra et Chatila en septembre 1982, la dure répression de la première Intifada (celle des pierres) de1987 à 1994 qui a fait mille morts et les innombrables bombardements aériens israéliens sur les camps de réfugiés du Liban, à l'époque où ces derniers formaient le fer de lance de la résistance palestinienne. Silence total de la part des producteurs hollywoodiens sur ces sujets brûlants. À ma connaissance, aucun réalisateur américain ne s'est risqué à proposer un scénario pro-palestinien aux bonzes de l'industrie à Hollywood. Ou si l'un d'entre eux s'est laissé aller à rédiger un scénario sur le sujet, il a jugé plus prudent de le garder dans ses cartons...
Aucun commentateur anti-wokiste n'a jamais stigmatisé cette odieuse censure. A-t-on jamais lu un commentateur ou un éditorialiste d'ici s'indigner de cette situation ? Jamais. Ce silence dénote dans la plupart des cas une acceptation inconsciente d'un certain courant anti-palestinien et même de façon générale, d'un racisme anti-arabe.
Il y aurait pourtant là matière à polémique...
Jean-François Delisle
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La Reconstruction Noire comme guerre de classe. Du Bois, le marxisme et la révolution
L'ouvrage de W. E. B. Du Bois (1868 -1963) intitulé Black Reconstruction in America 1860-1880, est l'une des plus grandes études modernes sur la révolution et la contre-révolution[1]. S'il mérite sa place aux côtés des classiques, il constitue également un exemple extraordinaire d'analyse matérialiste et de classe de la race sous le capitalisme. Ces dernières années, ce dernier aspect du livre a été occulté, voire nié. Cet article vise à redonner à la grande œuvre de Du Bois la place qui lui revient sur ces deux plans.
Tiré du site de la revue Contretemps.
Le chef d'œuvre de W. E. B. Du Bois, Black Reconstruction in America, 1860-1880, publié en 1935, mérite de figurer sur une étagère à côté d'autres classiques modernes, tels que l'Histoire de la révolution russe de Léon Trotsky, Les Jacobins noirs de C. L. R. James, La révolution française de Georges Lefebvre et Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte de Karl Marx. Malheureusement, les spécialistes des révolutions n'ont généralement pas considéré la Guerre de Sécession comme l'une des grandes révolutions sociales de l'ère moderne, au même titre que les révolutions française, russe et chinoise.
En fait, de nombreux lecteurs considèrent le livre de Du Bois de manière beaucoup plus étroite, comme une réponse aux histoires suprémacistes blanches de l'ère de la Reconstruction (1865-76) et, plus particulièrement, comme une défense du rôle des politiciens afro-américains – et des électeurs noirs qui les ont élus – dans les gouvernements des États du Sud de l'époque. Du Bois présente effectivement une telle défense, mais Black Reconstruction offre beaucoup, beaucoup plus que cela.
Black Reconstruction n'est pas seulement un ouvrage historique de grande envergure, mais aussi un ouvrage fermement ancré dans la tradition marxiste. Du Bois réinterprète la guerre civile comme une révolution sociale et politique « par le bas » – une révolution ouvrière – qui a entraîné le renversement de l'esclavage et de l'État confédéré, ouvrant ainsi la porte à une démocratie interraciale dans le Sud. Le livre réinterprète ensuite le renversement ultérieur de cette démocratie comme une contre-révolution de classe qui a détruit la possibilité de liberté pour la moitié de la classe ouvrière du Sud et a imposé une « dictature du capital » qui a entraîné « une exploitation du travail sans précédent dans les temps modernes « [2].
Mais pourquoi lire Black Reconstruction au XXIe siècle ? En bref, parce que Du Bois écrit sur des questions qui restent d'une importance politique considérable, notamment la nature de l'oppression raciale et le racisme des travailleurs blancs. De plus, contrairement à la plupart des analystes contemporains de la race, Du Bois aborde ces questions sous l'angle de l'économie politique. Il rejette une approche de l'oppression raciale qui commence par les préjugés, la discrimination ou la culture, essayant plutôt de creuser en dessous et de comprendre comment ils sont enracinés dans les intérêts matériels des différentes classes. Au lieu d'insister sur la séparation entre la race et la classe, comme le font tant de progressistes, Du Bois insiste sur leur lien intime[3].
Black Reconstruction est célèbre à juste titre pour avoir mis l'accent sur l'action collective des personnes asservies dans la conquête de leur propre liberté et pour sa réfutation passionnée de l'historiographie raciste. Ce qui a été moins souligné, c'est la manière dont Du Bois rejette très explicitement les analyses de la Guerre Civile (1861 – 1865) et de la Reconstruction (1865-1877) qui mettent l'accent sur la race et le racisme en tant que principaux moteurs des événements historiques.
Selon Du Bois, le racisme a certainement joué un rôle extrêmement important à cette époque, mais il était le produit – et généralement déguisé – d'une autre force plus puissante : le capitalisme. Plus précisément, Du Bois affirme dans Black Reconstruction que deux caractéristiques du capitalisme – la concurrence des capitalistes pour la main-d'œuvre et la concurrence des travailleurs pour l'emploi – sont à l'origine des conflits qui semblent motivés par le racisme.
Cette perspective sur le chef-d'œuvre de Du Bois va à l'encontre de certaines interprétations influentes de son travail. Il n'est pas surprenant que certains s'opposent à ce que l'on dise clairement que Black Reconstruction est une œuvre marxiste. De nombreuses personnes qui découvrent Black Reconstruction pour la première fois ne s'attendent pas à lire un texte marxiste. Ils ont très probablement lu le premier recueil d'essais de Du Bois, Les âmes du peuple noir, qui précède de trois décennies son passage au marxisme[4].
Si un certain nombre d'auteurs reconnaissent le marxisme de Du Bois[5], beaucoup d'autres nient que Black Reconstruction ou ses écrits ultérieurs soient marxistes. En 1983, par exemple, Cedric Robinson (1940 – 2016) a décrit dans Marxisme noir Du Bois comme un « critique sympathique du marxisme »[6]. Le livre de Gerald Horne (1949 -), publié en 1986, examine en détail l'engagement de Du Bois dans des causes de gauche (principalement communistes) après la Seconde Guerre mondiale, mais il ne se prononce jamais sur la question de savoir si Du Bois était marxiste[7]. Le livre de Manning Marable (1950 – 2011) sur Du Bois, publié quelques mois plus tard, le dépeint comme un « démocrate radical », bien que Marable ait suggéré plus tard que Du Bois pourrait être utilement considéré comme faisant partie de la tradition du « marxisme occidental »[8].
Plus récemment, un groupe de sociologues « Du Boisiens » reconnaît que Du Bois intègre certains éléments de la pensée marxiste dans sa vision du monde. Mais selon ces auteurs, non seulement Du Bois n'est pas marxiste, mais ses idées transcendent clairement celles de Marx. Selon eux, Marx a donné la primauté théorique à la classe, alors que Du Bois a saisi l' »intersectionnalité » de la classe et de la race, soulignant leurs liens tout en ne donnant la primauté théorique, par implication, à aucune des deux[9]. Selon ces auteurs, cette évolution théorique a permis à Du Bois, contrairement à Marx et à ses disciples, de comprendre le colonialisme, la façon dont la race « fracture » la conscience de classe et l'oppression raciale en général[10].
Dans le présent article, je soutiens que ces « Du Boisiens » et d'autres qui nient le marxisme de Du Bois ont tort. Du Bois accorde effectivement la primauté théorique au capitalisme. Tant dans Black Reconstruction que dans ses écrits ultérieurs, Du Bois souligne à plusieurs reprises que l'oppression raciale est un produit du capitalisme. En outre, Du Bois s'oppose sans cesse à ce que nous appellerions aujourd'hui le « réductionnisme racial », c'est-à-dire les tentatives d'expliquer les événements historiques principalement en termes de race. Son rejet du réductionnisme racial n'a fait que s'accentuer dans les années qui ont suivi la publication de Black Reconstruction.
Après 1935, en bref, le « Du Boisianisme » est un marxisme. L'échec de Du Bois ne réside pas dans le fait qu'il ait adopté une orientation marxiste, mais dans le fait qu'il en soit venu à soutenir sans esprit critique l'autoritarisme soviétique. C'est peut-être la plus grande tragédie, à mon avis, de la longue vie de Du Bois. Mais l'essentiel de cet article est de montrer que, malgré tous les efforts déployés pour ignorer ou nier son marxisme, Black Reconstruction est une brillante œuvre d'analyse de classe.
La Reconstruction noire en Amérique
Du Bois s'est tourné vers le marxisme assez tard dans sa vie, peu avant la publication de Black Reconstruction. Son voyage en Union soviétique en 1926, quelques mois avant la consolidation du pouvoir par Joseph Staline, l'a certainement poussé dans cette direction. « Jamais auparavant dans sa vie, écrit son biographe David Levering Lewis, (1936-), il n'avait été aussi bouleversé que par les deux mois qu'il a passés en Russie[11].
Du Bois a parcouru plus de deux mille kilomètres à travers l'Union soviétique, « trouvant partout […] des signes d'un nouvel ordre social égalitaire dont il n'avait jusqu'alors que rêvé qu'il puisse être possible »[12]. « Je suis peut-être partiellement trompé et à moitié informé », écrivait Du Bois à l'époque. « Mais si ce que j'ai vu de mes propres yeux et entendu de mes oreilles en Russie est du bolchevisme, je suis un bolchevik »[13] (Du Bois se rendra à nouveau en Union soviétique en 1936, 1949 et 1958).
Du Bois écrira plus tard que son voyage en Union soviétique l'a amené à remettre en question « notre croyance nègre américaine selon laquelle le droit de vote nous donnerait du travail et un salaire décent », abolirait l'analphabétisme ou « diminuerait nos maladies et notre criminalité »[14]. Seule une révolution pourrait atteindre ces objectifs. Du Bois était également convaincu que « laisser quelques-uns de nos capitalistes partager avec les Blancs l'exploitation de nos masses ne serait jamais une solution à notre problème »[15]. La libération des Noirs était impossible, en somme, tant que les États-Unis demeureraient une société capitaliste, et le « capitalisme noir » était une impasse.
Du Bois était largement familiarisé avec les idées marxistes depuis ses études supérieures à Harvard et à Berlin. Mais ce n'est qu'en 1933, au milieu de la plus grande crise du capitalisme de l'histoire mondiale, que Du Bois a commencé à étudier consciencieusement Marx, Engels et Lénine. Il avait alors soixante-cinq ans. Comme l'écrit Lewis, Du Bois s'est laissé séduire par l'analyse marxiste :
- Comme tant d'intellectuels dans les années 1930 qui présentaient le marxisme comme une science vérifiable de la société, le professeur d'Atlanta était fasciné par le matérialisme dialectique. Qualifiant Marx de « plus grande figure de la science de l'industrie moderne », Du Bois semblait redécouvrir avec l'avidité d'un étudiant diplômé doué le penseur que Frank Taussing, (1859 -1940) son professeur d'économie à Harvard, avait ignoré avec suffisance. Marx donnait un sens à l'histoire – ou plus de sens, pensait Du Bois, que tous les autres systèmes analytiques[16].
Du Bois a été incité à maîtriser la théorie marxiste par la montée en puissance d'un groupe de « Jeunes Turcs » au sein de la National Association for the Advancement of Colored People (NAACP), l'organisation de défense des droits civiques qu'il a contribué à fonder. Ces jeunes universitaires activistes, dont Abram Harris (1899-1963), Ralph Bunche (1904-1971) et E. Franklin Frazier (1894-1962), tous membres ou futurs membres de l'Université Howard, « tentaient de faire passer l'intelligentsia noire d'une focalisation sur la race à une analyse de l'économie de classe »[17].
Tous étaient convaincus qu'un puissant mouvement ouvrier interracial était nécessaire pour briser l'oppression raciale et ils critiquaient la NAACP pour son absence de programme économique. Les membres de ce groupe conseillaient Du Bois sur les textes qu'il devait absolument lire. Le livre de Abram Harris, The Black Worker : The Negro and the Labor Movement, (Le travailleur noir : Le Noir et le mouvement ouvrier) coécrit avec Sterling Spero (1896-1976), s'avéra particulièrement influent[18] ; ce n'est pas un hasard si Du Bois intitula le premier chapitre de Black Reconstruction « The Black Worker » (je reviendrai plus loin sur la signification exacte de ce titre).
Bien qu'il se soit rapproché plus tard du Parti Communiste pro-soviétique, les guides de Du Bois en matière de théorie marxiste au début des années 1930 comprenaient également deux militants de gauche antistaliniens. L'un était Benjamin Stolberg (1891-1951), un journaliste qui a plus tard fait partie de la Commission Dewey (officiellement la Commission d'enquête sur les accusations portées contre Léon Trotsky lors des procès de Moscou), nommée d'après son président, le philosophe John Dewey. (1859-1952)
L'autre était un jeune militant de gauche du nom de Will Herberg (1901-1977). Herberg était un immigrant juif russe qui avait été recalé du City College de New York, avait rejoint le Parti Communiste et avait été exclu avec d'autres personnes associées à Jay Lovestone (1897-1990) pour s'être opposées à la politique étrangère de Staline à l'époque. Les Lovestonites étaient cependant d'ardents défenseurs de l'Union soviétique. Herberg attira l'attention de Du Bois les écrits de Marx sur la guerre civile, ainsi que la brochure marxiste de Herberg sur la guerre civile et la reconstruction, « The Heritage of the Civil War » , que Du Bois citera dans Black Reconstruction[19].
Du Bois aborde de nombreux sujets dans Black Reconstruction, mais le livre tente principalement de répondre à trois grandes questions : Premièrement, comment la guerre civile est-elle devenue une révolution qui a renversé l'esclavage et apporté la démocratie au Sud ? Deuxièmement, quelles ont été la nature et les principales réalisations des gouvernements des États lors de la Reconstruction dans le Sud ? Enfin, comment comprendre la contre-révolution qui a renversé la démocratie et instauré une sorte de semi-esclavage pour les Noirs du Sud ?
La guerre civile et la « grève générale »
Les premiers chapitres de Black Reconstruction ne traitent pas du tout de la Reconstruction. Ils traitent de la période antebellum, des travailleurs (blancs et noirs), de la nature de l'esclavage et de la guerre civile.
Ces chapitres présentent de nombreux arguments et affirmations importants, mais aucun n'est plus important que l'idée selon laquelle les personnes asservies se sont libérées pendant la guerre civile grâce à une « grève générale » étendue et prolongée. Cette grève, comme toutes les grèves, était un exemple de lutte des classes qui impliquait la rétention du travail par une classe de personnes, les travailleurs ou « producteurs directs », de la part de la classe possédante ou dirigeante. Comme dans d'autres grandes révolutions, l'occasion de cette lutte des classes par le bas a été créée par des conflits inter-élites qui ont éclaté en guerre[20].
Du Bois insiste sur le fait que les « travailleurs esclaves » (comme il les appelle) doivent être considérés comme une partie intégrante de la classe ouvrière interraciale en Amérique, et non comme un groupe séparé par des intérêts distincts. Ce fut l'erreur tragique des travailleurs du Nord et du mouvement ouvrier du Nord – et une erreur des analystes ultérieurs qui sont aveugles à la notion de classe – de ne pas comprendre cela. C'est pourquoi Du Bois intitule le premier chapitre de son livre « Le travailleur noir », et non « L'esclave noir » ou « L'asservi ».
Le deuxième chapitre s'intitule « Le travailleur blanc ». Bien entendu, Du Bois est parfaitement conscient de la différence entre le travail asservi et le travail salarié libre. Mais Du Bois veut souligner, à la manière marxienne, que ces deux groupes de travailleurs, malgré leurs circonstances différentes et malgré leur différence raciale, partagent les mêmes intérêts matériels fondamentaux. Cela était d'ailleurs vrai aussi bien avant qu'après la guerre civile.
Mais les travailleurs blancs ne voyaient pas leurs intérêts communs avec les travailleurs esclaves. « La main-d'œuvre blanche, écrit Du Bois, tout en ne cherchant pas à le nier et en exprimant même une faible sympathie, voyait dans l'esclave fugitif et dans les millions d'esclaves derrière lui, désireux de travailler pour un salaire inférieur au salaire courant, une concurrence pour leurs propres emplois. C'est cette concurrence pour l'emploi qui alimente le racisme blanc »[21]. Cependant, « ce que [les travailleurs blancs] n'ont pas compris », écrit Du Bois, « c'est que l'homme noir asservi était un concurrent encore plus redoutable et fatal que l'homme noir libre « [22].
C'est ainsi qu'est né, selon Du Bois, non pas un, mais deux mouvements ouvriers dans l'Amérique de l'antebellum, l'un pour libérer les travailleurs esclaves du Sud et l'autre pour améliorer les salaires et les conditions de travail de la classe ouvrière du Nord, essentiellement composée d'immigrés. L'union de ces deux mouvements, souligne Du Bois, aurait été « irrésistible ». Mais il était « presque impossible », écrit-il, pour les dirigeants syndicaux blancs de comprendre cela :
- Ils avaient leurs propres doléances et l'une d'entre elles était la concurrence de la main-d'œuvre noire libre. De plus, ils pouvaient facilement envisager une nouvelle et énorme concurrence des travailleurs noirs une fois que tous les esclaves seraient devenus libres. Ce qu'ils ne voyaient pas et ne comprenaient pas, c'est que cette concurrence existait déjà, qu'elle se poursuivrait et qu'elle serait accentuée si le Noir continuait à travailler comme esclave.[23]
Cela explique pourquoi les travailleurs blancs ont gardé leurs distances avec le mouvement abolitionniste, qui, pour sa part, ne parvenait pas à « réaliser la situation critique du travailleur blanc, en particulier du travailleur semi-qualifié et non qualifié »[24]. Cette division au sein de la classe ouvrière américaine a, bien entendu, affaibli les deux mouvements ouvriers.
Pendant la guerre civile, la grève générale a pris la forme de travailleurs esclaves fuyant les plantations pour rejoindre les lignes de front et les campements de l'Armée de l'Union. Du Bois estime que cinq cent mille des quatre millions d'esclaves noirs du Sud ont fui les plantations. Ces familles et ces individus ont généralement travaillé pour le compte de l'Armée de l'Union tant que la guerre a duré ; finalement, quelque 200 000 d'entre eux ont été armés et ont combattu pour l'Union contre la Confédération.
La grève générale a donc porté un double coup au Sud : le retrait de la main-d'œuvre a perturbé et affaibli l'économie et l'effort de guerre du Sud – la production de coton, en particulier, a chuté précipitamment – et la main-d'œuvre mise à la disposition de l'Armée de l'Union a renforcé la puissance militaire du Nord. « Sans l'aide militaire des Noirs affranchis », affirme Du Bois en citant Abraham Lincoln, « la guerre contre le Sud n'aurait pas pu être gagnée »[25].
Du Bois souligne que cette grève générale « a été suivie par la désaffection des Blancs pauvres », qui ont vu « avec colère que les grands propriétaires d'esclaves échappaient au service militaire, qu'il s'agissait d'une ”guerre de riches et d'un combat de pauvres” »[26]. L'exemption du service militaire a été accordée aux Noirs. L'exemption du service militaire pour les hommes qui possédaient au moins vingt travailleurs esclaves était exaspérante, « et le retrait total de la classe des propriétaires d'esclaves des combats réels, que cette règle rendait possible, suscitait un mécontentement intense et croissant »[27].
Du Bois note également la « crainte et la jalousie des Blancs pauvres à l'égard des Nègres » dans l'armée nordiste en marche : « Si le Noir devait être libre, où serait le Blanc pauvre ? Pourquoi se battrait-il contre les Noirs et ses amis victorieux ? Non seulement le pauvre Blanc commença à déserter et à s'enfuir, mais des milliers de personnes suivirent le Noir dans les camps nordistes »[28]. Pour la seule année 1864, selon Du Bois, cent mille pauvres Blancs désertèrent l'Armée des États confédérés[29].
Quelle est la place du racisme dans l'analyse de l'esclavage par Du Bois ? Son analyse du racisme dans la période antebellum est classiquement matérialiste : le racisme n'a pas produit l'esclavage, c'est l'esclavage qui a produit et reproduit continuellement le racisme. La nécessité pour les planteurs de disposer d'une main-d'œuvre bon marché – et l'extraordinaire richesse qui en découle – est la cause première de l'esclavage. Les propriétaires d'esclaves ne pouvaient pas accroître la productivité de leurs plantations en donnant plus de ressources aux travailleurs esclaves, en les éduquant ou en leur enseignant des compétences, car cela aurait sapé l'institution même[30].
En raison de la concurrence avec d'autres planteurs, le propriétaire d'esclaves « était contraint, à moins d'accepter des profits moindres, d'abaisser continuellement le coût du travail de ses esclaves »[31]. Dans ce contexte, le racisme a été « trouvé, inventé et prouvé » afin de justifier les horreurs (et les inefficacités) de l'esclavage. Voici comment Du Bois présente la situation :
- Si les dirigeants du Sud, tout en gardant le consommateur à l'esprit, s'étaient penchés plus attentivement sur le problème du producteur américain et avaient orienté la production de coton et de denrées alimentaires de manière à tirer le meilleur parti des nouvelles machines et des méthodes agricoles modernes, ils auraient pu faire progresser la production et s'assurer un bénéfice relativement important. […]
- Mais pour maintenir ses revenus sans sacrifice ni effort, le Sud s'est rabattu sur une doctrine des différences raciales qui, selon lui, rendait impossible une intelligence supérieure et une efficacité accrue de la main-d'œuvre nègre. En quête d'une telle excuse pour se laisser aller à la paresse, le planteur l'a facilement trouvée, inventée et prouvée. Ses chefs religieux serviles revinrent à la « malédiction de Canaan » ; ses pseudo-scientifiques rassemblèrent et complétèrent toutes les doctrines disponibles sur l'infériorité de la race ; ses écoles dispersées et ses périodiques pédants répétèrent ces légendes, jusqu'à ce que, pour le planteur moyen né après 1840, il soit impossible de ne pas croire que toutes les lois valables en matière de psychologie, d'économie et de politique s'arrêtent à la race noire.[32]
- « L'adoption de la doctrine de l'infériorité des Noirs par le Sud, conclut Du Bois, était principalement due à des motifs économiques et à la pression politique interconnectée nécessaire pour soutenir l'industrie esclavagiste[33] (Du Bois a d'autres choses à dire sur le racisme des travailleurs blancs, que j'examine ci-dessous).
L'explication de Du Bois sur la victoire de l'Union dans la guerre civile met également en lumière les efforts déployés par les travailleurs anglais pour empêcher leur gouvernement de reconnaître la Confédération et d'entrer en guerre contre l'Union. Les « réunions monstres » de travailleurs à Londres et à Manchester en 1863 ont eu un impact réel, selon Du Bois. « Karl Marx, écrit-il, a témoigné que cette réunion [au St. James' Hall, à Londres, en mars 1863] a empêché Lord Palmerston [le Premier ministre] de déclarer la guerre aux États-Unis[34].
Du Bois cite le texte d'un discours, rédigé par Marx, qui a été lu lors d'une manifestation ultérieure à Londres, un texte adressé et envoyé au président Lincoln :
- Monsieur : Nous, qui prononçons ce discours, sommes des Anglais et des travailleurs. Nous considérons comme notre héritage le plus cher, acheté pour nous par le sang de nos pères, la liberté dont nous jouissons – la liberté du travail libre sur un sol libre. … Nous nous sommes réjouis, Monsieur, de votre élection à la présidence, comme une preuve éclatante que les principes de liberté et d'égalité universelles étaient en train de s'imposer. Nous avons considéré avec horreur la conspiration et la rébellion par lesquelles on cherchait à la fois à renverser la suprématie d'un gouvernement fondé sur le suffrage le plus populaire du monde et à perpétuer les détestables inégalités raciales[35].
Ces travailleurs anglais ont adopté exactement le type de solidarité interraciale de la classe ouvrière que Du Bois allait considérer, soixante-dix ans plus tard, comme essentielle à l'éradication de l'oppression raciale et à la libération des travailleurs de toutes les couleurs.
La grève générale des travailleurs esclavagistes a détruit l'esclavage directement, mais aussi indirectement, en incitant Lincoln à publier la Proclamation d'émancipation le 1er janvier 1863. Elle s'est également avérée décisive pour la défaite de l'Union face à la Confédération. Il s'agit donc d'une révolution sociale et politique. Avec l'éradication de la servitude personnelle, la démocratie devint, pour la première fois, une possibilité réelle dans le Sud.
Avec Du Bois, nous sommes donc en droit de considérer la guerre civile comme un évènement d'une importance cruciale : « Son issue a affecté de manière vitale le cours du progrès humain. Pour l'étudiant en histoire, elle se classe au même rang que les conquêtes d'Alexandre, les incursions des barbares, les croisades, la découverte de l'Amérique et la révolution américaine »[36]. Pour Du Bois, « l'émancipation de la classe ouvrière dans la moitié de la nation [est] une révolution comparable aux bouleversements survenus en France dans le passé, et en Russie, en Espagne, en Inde et en Chine aujourd'hui »[37].
La Reconstruction : une « extraordinaire expérience marxiste »
Pendant une douzaine d'années après la guerre de Sécession, l'Armée de l'Union a occupé le Sud et les Afro-Américains ont pu voter et se présenter aux élections. Au cours de ces années, les Afro-Américains ont élu un grand nombre de représentants noirs et blancs progressistes aux gouvernements des États du Sud. Seize Afro-Américains ont également siégé au Congrès pendant ces années, dont deux sénateurs.
Pour les élites blanches, l'ère de la Reconstruction a été un désastre. Elles finiront par créer et diffuser une image et une historiographie de la Reconstruction qui vilipendent les représentants et les électeurs noirs, les qualifiant d'ignorants, de cupides, de corrompus et de vengeurs, vraiment indignes du suffrage ou même de tout autre droit que les Blancs sont tenus de respecter.
La vérité, comme le démontre Du Bois dans plusieurs chapitres de Black Reconstruction, était bien différente de ce récit. Il pensait que la démocratie, défendue par les troupes fédérales, avait permis à la classe ouvrière de prendre le pouvoir dans le Sud, cinquante ans avant la révolution russe. Du Bois était tenté de décrire cela comme une « dictature du prolétariat », bien qu'il ait finalement décidé d'utiliser l'expression « dictature du travail » :
- Parmi les Noirs, et en particulier dans le Sud, se mettait en place l'une des plus extraordinaires expériences de marxisme que le monde ait connues avant la Révolution russe. C'est-à-dire que, soutenue par la puissance militaire des États-Unis, une dictature du travail allait être tentée et ceux qui dirigeaient la race noire dans cette vaste expérience soulignaient la nécessité d'un pouvoir et d'une organisation politiques soutenus par une puissance militaire protectrice[38].
Plusieurs interlocuteurs ont dissuadé Du Bois d'utiliser l'expression « dictature du prolétariat ». Comme il l'explique au début d'un chapitre intitulé « Le prolétariat noir en Caroline du Sud » :
- J'ai d'abord appelé ce chapitre « La dictature du prolétariat noir en Caroline du Sud », mais on m'a fait remarquer que ce n'était pas correct, car le suffrage universel ne conduit pas à une véritable dictature tant que les travailleurs n'utilisent pas consciemment leurs votes pour se débarrasser de la domination du capital privé.[39]
Selon Du Bois, il y avait quelques signes de cette intention parmi les Noirs de Caroline du Sud, « mais cela allait toujours de pair avec l'idée de l'époque, à savoir que la seule véritable échappatoire pour un ouvrier était de posséder lui-même du capital »[40]. Du Bois a probablement utilisé l'expression « dictature du travail » pour signifier que les gouvernements de la Reconstruction étaient élus et soutenus par des Noirs sans propriété et quelques Blancs pauvres et que les fonctionnaires ainsi élus représentaient les intérêts de ces travailleurs.
Du Bois insiste sur le fait que la Reconstruction ne peut être comprise en termes raciaux, c'est-à-dire comme une lutte entre les races noire et blanche, alimentée par le racisme. La Reconstruction était plutôt un conflit entre des classes qui luttaient pour trouver de nouveaux moyens de survie après la disparition de l'économie esclavagiste. La « Reconstruction », comme le dit Du Bois, « n'était pas simplement une lutte entre les Blancs et les Noirs » :
- Elle n'était pas simplement une lutte entre les races blanche et noire du Sud ou entre un maître et un ancien esclave. Elle était beaucoup plus subtile, elle impliquait plus que cela. Des tentatives répétées et continues ont été faites pour dépeindre cette époque comme un intermède de politique mesquine ou un cauchemar de haine raciale, au lieu de la considérer lentement et globalement comme une formidable série d'efforts pour gagner sa vie par des moyens nouveaux et non éprouvés, pour atteindre la sécurité économique et pour restaurer les pertes fatales de capital et d'investissement.[41]
Pour Du Bois, les principaux acteurs de l'ère de la Reconstruction étaient les travailleurs (toujours divisés par la race, comme avant la guerre, en mouvements distincts) et les capitalistes (divisés en deux fractions principales). La Reconstruction englobe tout d'abord
- un vaste mouvement ouvrier composé d'hommes noirs ignorants, sérieux et déconcertés, dont les visages avaient été broyés dans la boue par trois siècles d'affreuse dégradation et qui avançaient maintenant aveuglément dans le sang et les larmes, au milieu de divisions mesquines, de la haine et de la souffrance, entourés de tous les désastres de la guerre et des bouleversements industriels.[42]
Deuxièmement,
- La Reconstruction était un vaste mouvement ouvrier d'hommes blancs ignorants, confus et désorientés qui avaient été déshérités de leurs terres et de leur travail et qui avaient mené une longue bataille de pure subsistance, en restant à la limite de la pauvreté, en mangeant de l'argile et en chassant des esclaves, et qui se hissaient à présent au rang d'hommes[43].
Troisièmement,
- La Reconstruction a été le tournant de la migration des Blancs du Nord vers le Sud, vers des opportunités économiques nouvelles et soudaines qui ont suivi le désastre et la dislocation de la guerre, et une tentative d'organiser le capital et le travail sur un nouveau modèle et de construire une nouvelle économie[44].
Du Bois fait ici référence aux capitalistes du Nord, grands et petits, qui se sont installés dans le Sud à la recherche de richesses après la guerre – les « carpetbagger capitalists » (les profiteurs opportunistes), comme il les appelle.
- « Enfin, écrit Du Bois, la Reconstruction a été un effort désespéré de la part d'un grand nombre de personnes, La Reconstruction a été un effort désespéré d'une oligarchie et d'un monopole délogés, mutilés, appauvris et ruinés pour restaurer un anachronisme dans l'organisation économique par la force, la fraude et la calomnie, au mépris de la loi et de l'ordre, face à un grand mouvement ouvrier blanc et noir, dans une lutte acharnée contre un nouveau capitalisme et un nouveau cadre politique.[45]
Il s'agit bien sûr de la classe des planteurs anciennement propriétaires d'esclaves. Du Bois attribue les troubles, la corruption et la violence de l'ère de la Reconstruction à la « lutte acharnée » entre ces classes et fractions de classes pour le contrôle de « l'État capitaliste ».[46]
Quelles ont été les principales réalisations des « dictatures du travail » dans le Sud pendant leur durée de vie ? Le fait que les Afro-Américains aient joui d'un minimum de droits civils et politiques pendant cette période est bien sûr extrêmement important. Pour la première fois de leur histoire, le suffrage universel pour les hommes prévalait aux États-Unis.
Mais pour Du Bois, les réalisations les plus importantes de la Reconstruction sont peut-être les écoles publiques et les universités noires qui ont été fondées à cette époque. (Du Bois a lui-même fréquenté l'un de ces établissements, l'Université Fisk, dix ans seulement après la Reconstruction). Il consacre un chapitre entier « Founding the Public School« , (La fondation de l'école publique) à ce développement, affirmant que ces écoles n'étaient rien de moins que « le salut du Sud et du Noir »[47].
Pour Du Bois, il est intéressant de noter que ces écoles ont joué un rôle modérateur important. « Sans elles, écrit-il, il ne fait aucun doute que le Noir se serait précipité dans la révolte et la vengeance et aurait fait le jeu de ceux qui étaient déterminés à l'écraser »[48]. Du Bois fait également l'éloge des nouvelles écoles (et de l'église noire) pour avoir créé « un petit groupe de dirigeants formés ». Il attribue à ces dirigeants et à leur modération politique le mérite d'avoir empêché le rétablissement de l'esclavage de possession après la Reconstruction :
- S'il n'y avait pas eu l'école et l'université noires, le Noir aurait, été ramené dans la pratique à l'esclavage. Son emprise économique sur les terres et les capitaux était trop faible après dix ans de troubles pour lui permettre de se défendre ou d'assurer sa stabilité. La direction de la Reconstruction avait été assurée par des Noirs éduqués dans le Nord, des politiciens blancs, des capitalistes et des enseignants philanthropes. La contre-révolution de 1876 a chassé la plupart d'entre eux, à l'exception des enseignants. Mais déjà, en créant des écoles publiques et des universités privées, et en organisant l'église noire, les Noirs avaient acquis suffisamment de leadership et de connaissances pour contrecarrer les pires desseins des nouveaux esclavagistes[49].
Ces dirigeants, suggère Du Bois, « ont évité l'erreur d'essayer de répondre à la force par la force ». Il fait l'éloge de leur résistance et de leur patience face aux provocations violentes : « Ils se sont inclinés face à la tempête des coups, des lynchages et des meurtres, et ont sauvegardé leur âme en dépit des insultes publiques et privées de toutes sortes »[50].
Néanmoins, Du Bois souligne que la principale revendication économique des affranchis n'a jamais été satisfaite pendant la Reconstruction : la redistribution à grande échelle des terres, y compris les grandes plantations, aux anciens esclaves. Selon Du Bois, l'affranchi typique n'avait « qu'un seul idéal économique clair, et c'était sa demande de terres, sa demande que les grandes plantations soient subdivisées et qu'elles lui soient données comme un droit ». Du Bois écrit que cette demande était « parfaitement juste et naturelle » et « aurait dû faire partie intégrante de l'émancipation ».
Il souligne que les serfs et les paysans français, allemands et russes ont reçu, « lors de l'émancipation », des « droits précis sur la terre ». « Seul l'esclave noir américain a été émancipé sans obtenir de tels droits et cela le condamna finalement au maintien de l'esclavage »[51]. Plus précisément, l'absence de réforme agraire dans le Sud a ouvert la porte à une contre-révolution qui a transformé les affranchis sans propriété en semi-esclaves, métayers endettés, forçats, etc. Du Bois rejette la responsabilité de l'absence de réforme agraire sur les mêmes dirigeants noirs dont il loue par ailleurs la modération. « Selon Du Bois, les dirigeants noirs étaient naturellement de plusieurs sortes :
- Certains, comme les Blancs, étaient des petits bourgeois qui cherchaient à s'enrichir ; d'autres étaient des hommes instruits qui aidaient à développer une nouvelle nation sans tenir compte des simples lignes raciales, tandis qu'un troisième groupe était composé d'idéalistes qui essayaient d'élever la race noire et de la mettre sur un pied d'égalité avec les Blancs. Mais comment y parvenir ? Dans l'esprit de très peu d'entre eux, il existait un plan clair et distinct pour le développement d'une classe ouvrière vers une position de pouvoir et de maîtrise de l'État industriel moderne. Ils n'étaient pas les seuls en Amérique à manquer de vision[52].
Du Bois semble suggérer ici que la faiblesse de l'idéologie socialiste parmi les dirigeants noirs et les Américains en général est responsable de « ce manque de vision ». Cela dit, l'origine petite-bourgeoise de tant de dirigeants noirs soulève de sérieux doutes quant à la caractérisation par Du Bois des gouvernements de la Reconstruction comme des « dictatures du travail ». En fait, comme le souligne Eric Foner (1943- ), la plupart des hommes politiques noirs pendant la Reconstruction étaient conservateurs ou silencieux sur la question de la redistribution des terres[53]. Sur ce point particulier, l'analyse de Du Bois aurait dû être plus matérialiste qu'elle ne l'a été.
La contre-révolution de la propriété
Dans Black Reconstruction, Du Bois était sans doute encore plus soucieux d'expliquer la contre-révolution qui a renversé la Reconstruction que de célébrer ses réalisations. Des centaines de pages du livre traitent de cette question, y compris deux des derniers chapitres du livre, à savoir « Counter-revolution of Property » (Contre-révolution de la propriété) (chapitre 14) et « Back Toward Slavery » (Retour vers l'esclavage) (chapitre 16). L'un des thèmes clés de ces chapitres est que cette contre-révolution a été provoquée par une classe (les planteurs) pour des raisons économiques, et non par une race (les Blancs) pour des raisons d'animosité raciale ou d'idéologie raciale. Il s'agissait véritablement, souligne Du Bois, d'une contre-révolution de la propriété.
Du Bois écrit que « le renversement de la Reconstruction était par essence une révolution inspirée par la propriété, et non une guerre raciale »[54]. Il ajoute ailleurs : « Ce n'était donc pas la race et la culture qui interpellaient le Sud en 1876 ; c'était la propriété et le privilège qui criaient à leurs semblables, et le privilège et la propriété entendaient et reconnaissaient la voix des leurs »[55]. Il s'agissait d'une contre-révolution bourgeoise contre les « dictatures du travail ». C'est ainsi que Du Bois résume cette contre-révolution, également connue sous le nom de Compromis de 1877, qui incluait le retrait des troupes fédérales du Sud :
- Le compromis de 1877 était essentiellement un accord par lequel le gouvernement fédéral cessait de soutenir le droit de vote de la moitié de la population laborieuse du Sud et laissait au capital, représenté par l'ancienne classe des planteurs, les nouveaux capitalistes du Nord et les capitalistes qui commençaient à émerger des Blancs pauvres, un contrôle du travail plus important que dans n'importe quel État industriel moderne des pays civilisés. De là est née dans le Sud une exploitation de la main-d'œuvre sans équivalent dans les temps modernes, avec un gouvernement qui a abandonné toute prétention à l'alignement sur un parti ou à la prise en compte du suffrage universel. Les méthodes de gouvernement n'ont fait l'objet d'aucune critique et les élections se font par entente et manipulation secrètes ; la dictature du capital dans le Sud est complète.[56]
« La dictature du capital dans le Sud est complète » – il ne s'agit pas d'une dictature d'une race blanche indifférenciée. En fait, Du Bois affirme que
- La nouvelle dictature est devenue une manipulation du vote des travailleurs blancs qui a suivi les lignes d'un contrôle similaire dans le Nord, tandis qu'elle a procédé à la privation de l'électeur noir par la violence et la force de tout vote. La rivalité de ces deux classes de travailleurs et leur concurrence ont neutralisé le vote ouvrier dans le Sud.[57]
En résumé, la dictature du capital a provoqué l'oppression et la privation des droits des travailleurs noirs, en partie pour gagner le soutien des travailleurs blancs. Mais si les travailleurs blancs conservent le droit de vote, ils n'ont guère plus de pouvoir politique que les Noirs. Le résultat de la contre-révolution de 1876 a donc été l'oppression raciale des travailleurs noirs, la destruction de la démocratie, la division de la classe ouvrière et l'exploitation « inégalée » de la main-d'œuvre, noire et blanche.
En effet, le capital dans le Sud jouissait, selon les termes de Du Bois, « d'un contrôle de la main-d'œuvre plus important que dans n'importe quel État industriel moderne des pays civilisés »[58]. En outre, sans droits civils et politiques, de nombreux travailleurs noirs ont finalement été réduits au statut de semi-esclaves, liés aux planteurs par la dette et la violence. Les planteurs resteront la classe politiquement dominante dans le Sud jusqu'à ce que leur pouvoir soit finalement brisé par le Mouvement des Droits Civiques[59].
Cela nous amène à la question du racisme de la classe travailleuse blanche. Pourquoi les travailleurs blancs ont-ils soutenu la dictature du capital et l'oppression des travailleurs noirs ? Du Bois considérait ce racisme comme extrêmement puissant et étendu, à tel point qu'il doutait parfois que la solidarité de la classe travailleuse et le socialisme soient réalistes aux États-Unis.
En fait, Du Bois a écrit Black Reconstruction à une époque où il était exceptionnellement pessimiste quant à la possibilité d'une solidarité interraciale. L'année précédant la publication de Black Reconstruction, Du Bois a rédigé un éditorial tristement célèbre dans The Crisis, le magazine qu'il a longtemps édité, qui appelait à l'auto-ségrégation volontaire des Afro-Américains[60]. Cet éditorial a suscité une tempête de critiques au sein de la NAACP, fortement intégrationniste (et interraciale).
Mais l'auto-ségrégation n'a jamais été un principe ou une finalité pour Du Bois. C'était une tactique, qu'il a progressivement abandonnée au cours des années 1940. De même, Du Bois n'a jamais conclu dans Black Reconstruction, ni dans aucun de ses écrits ultérieurs, que la solidarité interraciale de la classe travailleuse était impossible. Elle était simplement, à certains moments et pour certaines raisons, très difficile à réaliser.
Pour Du Bois, le racisme de la classe ouvrière blanche était avant tout une énigme à résoudre, et non un état de fait permanent. Il l'inquiétait parce qu'il était convaincu que ni le capitalisme, ni l'oppression raciale qu'il produisait ne pouvaient être renversés si le racisme empêchait l'unification des travailleurs blancs et noirs. Dans Black Reconstruction, Du Bois a clairement indiqué que son objectif ultime était d'unifier « les esclaves noirs, bruns, jaunes et blancs, sous une dictature du prolétariat »[61]. Il n'y avait pas d'autre voie, selon lui, pour l'émancipation du travail ou le renversement de l'oppression raciale.
Il se trouve que les travailleurs blancs du Sud ont généralement soutenu le renversement de la Reconstruction et l'oppression des Noirs. Ils ont généralement soutenu, en d'autres termes, la contre-révolution bourgeoise de la propriété qui a établi une dictature du capital. Comment expliquer ce paradoxe ? Pourquoi un groupe de travailleurs qui aurait été plus fort s'il s'était uni à un autre groupe de travailleurs soutiendrait-il au contraire ses exploiteurs dans l'oppression de cet autre groupe ?
Tout au long de Black Reconstruction, Du Bois insiste sur le fait que l'animosité de la classe ouvrière blanche à l'égard des Noirs découle de la concurrence pour l'emploi. Partout, le capitalisme dresse les travailleurs les uns contre les autres, de sorte qu'ils considèrent les autres comme des concurrents, voire des ennemis. Le capitalisme crée une sorte de guerre de tous contre tous, car les travailleurs se démènent pour trouver un emploi et le conserver. Bien entendu, cette guerre permet aux capitalistes de maintenir les salaires à un niveau bas.
Pour Du Bois, le racisme de la classe ouvrière blanche est né de la crainte que les capitalistes ne les remplacent par des travailleurs noirs, y compris des travailleurs nouvellement émancipés, prêts à travailler pour des salaires plus bas. C'est cette même peur de la concurrence, selon Du Bois, qui a conduit à la formation de deux mouvements ouvriers dans la période de l'avant-guerre.
La peur du chômage, selon Du Bois, était particulièrement forte avant la création de l'État-providence moderne. Les travailleurs blancs ont donc utilisé le pouvoir dont ils disposaient pour exclure les Noirs du marché du travail. C'est ainsi que les Blancs ont exigé que les Noirs soient bannis de certaines professions ou de certains lieux de travail, qu'ils ont exclu les Noirs des syndicats de métier et qu'ils ont exercé des violences à l'encontre de leurs collègues noirs et des briseurs de grève. Le racisme pouvait être « trouvé, inventé et prouvé » pour justifier ces pratiques, de la même manière que les propriétaires d'esclaves avaient auparavant « trouvé, inventé et prouvé » le racisme pour justifier les leurs.
Voici comment Du Bois explique la violence des Blancs à l'égard des Afro-Américains :
- La dépravation totale, la haine humaine et la Schadenfreude n'expliquent pas entièrement l'esprit de la foule en Amérique. Devant les yeux écarquillés de la foule se trouve toujours la forme de la peur. Derrière les démons qui se tordent, hurlent et ont les yeux cruels, qui brisent, détruisent, mutilent, lynchent et brûlent sur le bûcher, se trouve un nœud, plus ou moins grand, d'êtres humains normaux, et ces êtres humains, au fond, ont désespérément peur de quelque chose. De quoi ? De beaucoup de choses, mais généralement de perdre leur emploi, d'être déclassés, dégradés ou même déshonorés ; de perdre leurs espoirs, leurs économies, leurs projets pour leurs enfants ; des affres de la faim, de la saleté, du crime. Et de tout cela, la peur du chômage est la plus omniprésente dans la société industrielle moderne[62].
En bref, les travailleurs blancs pensaient qu'il valait mieux être exploité que de ne pas l'être (c'est-à-dire d'être au chômage). Ils craignaient le chômage, qui signifiait l'absence de salaire, plus qu'ils ne craignaient les bas salaires. C'est pourquoi les travailleurs blancs se sont rangés du côté des personnes qui leur offraient un emploi et qui leur ressemblaient, plutôt que du côté des personnes plus sombres qui partageaient leur sort. Cette décision était compréhensible, mais elle n'en était pas moins une erreur. Les travailleurs blancs comme les travailleurs noirs ont souffert – et continuent de souffrir – de leur manque de solidarité.
Du Bois souligne également que la classe des planteurs était toujours prête à encourager et à aggraver l'animosité entre les travailleurs blancs et noirs. « Ils ont menti sur les Noirs, écrit-il, et les ont accusés de vol, de crime, d'énormités morales qui étaient grotesques et risibles. L'objectif des planteurs était de prévenir « le danger d'un mouvement ouvrier sudiste uni en faisant appel à la peur et à la haine des travailleurs blancs et en leur offrant alliance et loisirs »[63]. Les planteurs, écrit Du Bois, encourageaient les travailleurs blancs « à ridiculiser les Noirs et à les battre, à les tuer et à brûler leurs corps », « donnaient même leurs filles en mariage aux Blancs pauvres, et élevaient une nouvelle oligarchie sur les fondations chancelantes et appauvries de l'ancienne »[64].
Du Bois présente très brièvement une autre explication du racisme de la classe ouvrière blanche – dans l'ère post-Reconstruction – qui a fait l'objet de beaucoup d'attention. Il n'en parle que dans quelques paragraphes, mais on en parle parfois comme s'il s'agissait du cœur même de Black Reconstruction. C'est la source de l'expression la plus populaire du livre – bien que Du Bois lui-même ne l'ait jamais utilisée – à savoir « le salaire de la blanchité »[65].
Du Bois suggère que les travailleurs blancs du Sud – mais pas les Noirs – recevaient « une sorte de salaire public et psychologique » en complément des bas salaires versés par leurs employeurs[66]. En quoi consistait ce salaire ? Du Bois souligne que les travailleurs blancs peuvent entrer dans les parcs publics, envoyer leurs enfants dans « les meilleures écoles » et postuler à des emplois dans les services de police. Les Noirs ne peuvent rien faire de tout cela. Les travailleurs blancs peuvent également se promener dans les rues sans être accostés ou agressés, ce qui n'est pas le cas des Noirs. En outre, les travailleurs blancs ont le droit de vote et, bien que cela ne leur confère aucun pouvoir politique réel, les tribunaux les traitent avec indulgence parce qu'ils dépendent des votes des Blancs. Les Noirs ne pouvaient pas voter, et les tribunaux les traitaient donc durement[67].
Du Bois fait ici principalement allusion aux droits civils et politiques des travailleurs blancs et à l'exercice de ces droits. Qualifier ces droits de salaire « psychologique » prête toutefois à confusion : Ces droits étaient réels et applicables ; ils n'existaient pas seulement dans la tête ou l'esprit des travailleurs blancs. Quoi qu'il en soit, le « salaire de la blanchité » consiste principalement dans des droits civils et politiques dont jouissent les travailleurs blancs, mais qui sont refusés aux Noirs après la Reconstruction. Les travailleurs blancs bénéficiaient de certains droits en plus de bas salaires ; les travailleurs noirs n'avaient aucun droit et des salaires encore plus bas. Il s'agit là d'une description abrégée utile de l'ère Jim Crow.
Du Bois inclut également « la déférence publique et les titres de courtoisie » dans le « salaire » supplémentaire dont bénéficiaient les travailleurs blancs, mais pas les travailleurs noirs. Les travailleurs blancs jouissaient d'un certain statut (du moins parmi les autres Blancs) que les Noirs n'avaient pas. Du Bois note que les journaux flattaient les Blancs pauvres tout en ignorant ou en ridiculisant les Noirs. Là encore, ces éléments n'étaient pas uniquement présents dans l'esprit des travailleurs blancs, et il est donc étrange de les qualifier de « psychologiques ». Quoi qu'il en soit, le « salaire de la blancheur » fait référence aux droits et au statut dont jouissent les travailleurs blancs en plus de leurs bas salaires.
La question est de savoir comment ces « salaires » expliquent le racisme. Ils décrivent une société raciste, mais comment produisent-ils la haine ou la violence raciale ? Du Bois ne dit pas grand-chose à ce sujet, mais il laisse entendre que les travailleurs blancs se sentaient obligés de résister à tout effort visant à accorder aux travailleurs noirs les mêmes droits et la même déférence que ceux dont ils bénéficiaient :
- Les ouvriers [blancs] […] préféraient avoir des salaires bas leur permettant de survivre plutôt que de voir les ouvriers de couleur recevoir un salaire décent. Les travailleurs blancs voyaient dans chaque avancée des Noirs une menace pour leurs prérogatives raciales, si bien que dans de nombreux quartiers, les Noirs craignaient de construire des maisons décentes, de bien s'habiller, de posséder des voitures, des bicyclettes ou des automobiles, en raison d'éventuelles représailles de la part des Blancs. C'est ainsi que chaque problème d'avancement du travail dans le Sud a été habilement transformé par les démagogues en une question de jalousie interraciale.[68]
Si les Noirs jouissaient des mêmes droits et de la même estime sociale que les travailleurs blancs, semble dire Du Bois, les travailleurs blancs ne pouvaient plus prétendre être supérieurs à eux ou à qui que ce soit d'autre dans la société – et cela, implicitement, était vraisemblablement intolérable pour les Blancs, même si cela signifiait « gagner à peine de quoi vivre ».
Du Bois présente donc deux explications au racisme des travailleurs blancs : les travailleurs blancs deviennent racistes pour justifier leurs efforts visant à empêcher les travailleurs noirs de les remplacer au travail, et ils deviennent racistes pour justifier leurs efforts visant à empêcher les Noirs de jouir des mêmes droits et du même statut qu'eux. Il y a sans aucun doute une part de vérité dans ces deux arguments. Mais il est également évident pour Du Bois que ni l'un ni l'autre n'explique de manière adéquate pourquoi les travailleurs blancs n'ont pas pu ou n'ont pas voulu comprendre qu'un front uni avec les travailleurs noirs contre les capitalistes se traduirait par des salaires plus élevés, des droits plus étendus et un statut plus élevé pour eux-mêmes comme pour les travailleurs noirs. Du Bois a compris que cette absence de vision n'était pas inévitable.
En fait, Du Bois ne croyait manifestement pas que ces deux explications fonctionnaient en tout temps et en tout lieu. Comme nous l'avons vu plus haut, Du Bois espérait, dans Black Reconstruction l'émancipation des « esclaves noirs, bruns, jaunes et blancs, sous la dictature du prolétariat »[69]. Comme nous le verrons, il fera plus tard l'éloge de certains syndicats pour leur solidarité interraciale, et il affirmera aux jeunes Noirs radicaux que la libération des Noirs et des Blancs dépend de leur coopération et de leurs amitiés mutuelles.
Du Bois n'a jamais développé de formule ou de technique simple pour susciter la solidarité de la classe ouvrière. Bien entendu, une telle formule ou technique n'existe pas. Mais Black Reconstruction nous rappelle pourquoi la solidarité ouvrière est si importante, et Du Bois prêchera l'évangile de la solidarité interraciale jusqu'à la fin de ses jours. Il écrira plus tard que Black Reconstruction marque une rupture avec son « racialisme provincial » antérieur et constitue une tentative « d'envisager les problèmes plus vastes du travail et des revenus comme affectant tous les hommes, indépendamment de leur couleur ou de leur nationalité »[70].
Après Black Reconstruction
Du Bois restera un socialiste et un marxiste convaincu jusqu'à sa mort en 1963. En d'autres termes, Black Reconstructionn'était qu'une partie – la plus extraordinaire, sans aucun doute – d'un ensemble plus vaste de travaux marxistes écrits par Du Bois. Malheureusement, Du Bois est également devenu stalinien et il a formulé une vision du socialisme profondément problématique. Un bref examen de certains des principaux écrits de Du Bois après 1935 montre que Black Reconstruction n'était en aucun cas une incursion unique ou inhabituelle dans la théorie marxiste.
En 1940, Du Bois publia une autobiographie, Pénombre de l'aube[71]. Il avait alors soixante-douze ans. (Une seconde autobiographie fut publiée à titre posthume aux États-Unis en 1968[72]). Vers la fin de ce volume, Du Bois présente un « Basic American Negro Creed » (Le credo de base des Noirs d'Amérique) qu'il avait initialement rédigé en 1936, en annexe d'un essai dans lequel, entre autres choses, il déclarait sa foi dans le marxisme[73] :
- « Nous croyons au triomphe final d'une forme de socialisme dans le monde entier, c'est-à-dire à la propriété et au contrôle communs des moyens de production et à l'égalité des revenus. À cette fin, le credo préconise que « les travailleurs noirs rejoignent le mouvement ouvrier et s'affilient aux syndicats qui les accueillent et les traitent équitablement. Nous pensons que les conseils de travailleurs organisés par les Noirs pour la compréhension interraciale doivent s'efforcer de lutter contre les préjugés raciaux dans la classe ouvrière »[74].
La solidarité de la classe ouvrière, le syndicalisme interracial, la lutte contre le racisme, la propriété commune des moyens de production et le contrôle de l'État par les travailleurs : tel est le programme de Du Bois pour les travailleurs noirs et, en fait, pour les travailleurs du monde entier.
Plusieurs années plus tard, pendant la Seconde Guerre mondiale, Du Bois se préoccupe, et ce n'est pas la première fois, de la question du colonialisme. Défenseur de longue date du panafricanisme, Du Bois s'inquiétait à juste titre du fait que le colonialisme perdurerait longtemps après la Seconde Guerre mondiale, malgré les belles paroles et les promesses des dirigeants européens pendant la guerre. Peu après avoir présidé la cinquième conférence panafricaine à Manchester, en Angleterre, Du Bois a résumé son point de vue sur le fondement capitaliste du colonialisme et la ligne de couleur dans son livre Color and Democracy :
- « Ce n'est que lorsque nous aurons admis, écrit Du Bois, que les colonies sont une méthode d'investissement aux rendements inhabituels [c'est-à-dire importants], ou qu'on s'attend à ce qu'elles le soient, que nous comprendrons que le système colonial fait partie de la bataille entre le capital et le travail dans l'économie moderne »[75].
Du Bois continue à critiquer la vision de l'impérialisme centrée sur la race lorsqu'il présente sa propre perspective alternative :
- Il se trouve, non pas pour des raisons biologiques ou historiques, que la plupart des habitants des colonies ont aujourd'hui la peau colorée. Cela ne fait pas d'eux un groupe ou une race, ni même des groupes ou des races biologiques alliés. En fait, ces personnes de couleur varient considérablement en termes de physique, d'histoire et d'expérience culturelle. La seule chose qui les unit aujourd'hui dans la pensée mondiale est la pauvreté, l'ignorance et la maladie, qui font d'eux, à des degrés divers, des victimes résistantes de l'exploitation capitaliste moderne.

Le point de vue de classe et la question nationale chez Marx et Lénine : notes sur la question basque
Un article récent de Kevin B. Anderson dans Viento Sur à propos de Marx et du nationalisme et de l'insistance du nouveau parti EHKS [sur l'EHKS, voir la dernière section de cet article, ndlr] à revendiquer le droit à l'autodétermination uniquement pour les travailleurs, dans le contexte de l'événement que ce parti va organiser autour de Lénine ; ainsi que la contribution critique1/ de Petxo Idoiaga sur le modèle d'alliances proposé par EHBildu pour faire le Pays, nous poussent à écrire ces lignes.
Selon K. Anderson (désolé pour la longueur des citations), « l'idée (nous sommes d'accord avec lui), assez répandue dans certains courants marxistes-léninistes, selon laquelle leur préoccupation exclusive se limitait aux classes sociales et aux rapports capital-travail, n'est pas juste. Et que, par conséquent, cela les conduit à accorder peu d'attention aux problèmes nationaux. deux/
Février 2024 | tiré de Viento sur | Extraits
https://vientosur.info/el-punto-de-vista-de-clase-y-la-cuestion-nacional-en-marx-y-lenin-apuntes-sobre-la-cuestion-vasca/
Au cours des années 1860, tout au long des années de la guerre de Sécession (1861-1865), Marx a pris position contre l'esclavage en soutenant de manière critique l'administration Lincoln contre la Confédération (sudiste). Dans ses écrits relatifs à la guerre de Sécession aux États-Unis, il établit un lien entre la race et la classe de plusieurs façons.
Il a également soutenu le soulèvement polonais de 1863 pour l'indépendance nationale de ce pays longtemps sous le joug russe. Déjà dans le Manifeste, Marx et Engels avaient mis en avant le soutien à l'indépendance de la Pologne comme l'un des principes directeurs du mouvement ouvrier et socialiste. Peu de temps après la formation de l'Internationale, il est également attiré par le mouvement indépendantiste irlandais. L'engagement de l'Internationale dans la cause nationale irlandaise a commencé en 1867.
Il pensait que, dans un premier temps, que la classe ouvrière britannique, issue de la société capitaliste la plus avancée de l'époque, arriverait au pouvoir et que cela permettrait à l'Irlande d'obtenir son indépendance, tout en offrant un soutien politique et matériel au pays nouvellement indépendant. De 1869 à 1870, Marx a écrit qu'il avait changé de position et à partir de là, il a soutenu que c'était l'indépendance de l'Irlande qui devait avoir lieu en premier. Il a fait valoir que les travailleurs britanniques étaient profondément imprégnés de fierté nationale et d'arrogance de grande puissance à l'égard de l'Irlande, qu'ils avaient développée une « fausse conscience » qui les reliait à la classe dirigeante britannique, atténuant ainsi les conflits de classe au sein de la société britannique. Cette impasse ne pouvait être surmontée que par le soutien direct du mouvement ouvrier britannique pour l'indépendance nationale irlandaise.
Des fleuves d'encre et des discussions animées ont accompagné notre génération à la fin du franquisme et de la transition sur ce sujet. Une nouvelle génération de communistes (organisée dans le EHKS) nous ramène aux vieux débats de l'époque, en adoptant un point de vue hyper-ouvriériste sur pratiquement toutes les questions : question nationale, féminisme, environnementalisme, etc.
Dans notre cas, à la fin du régime franquiste, dans le feu de l'émergence du nationalisme révolutionnaire et de la nouvelle gauche radicale post-1968, nous utilisions la métaphore : « la libération nationale et la libération sociale sont les deux faces d'une même pièce », mais nous n'étions pas toujours d'accord sur la façon dont cela affectait la politique d'alliances, et cela a été le cas jusqu'à aujourd'hui. Cette métaphore est apparu étroite face à l'émergence du féminisme, de l'environnementalisme et de la décolonialité, réclamant des formules plus transversales et multiformes afin d'englober un projet émancipateur. En fait, la demande est venue de loin.
La Révolution, telle qu'elle est comprise dans le Manifeste, signifie non seulement l'émancipation des prolétaires, mais de toute l'humanité. Prenant comme référence la phrase de Marx sur la question irlandaise, « un peuple qui opprime un autre peuple ne saurait être libre », cette citation peut être étendue à toutes les questions où il existe des rapports d'oppression, qu'il s'agisse de classes, de genre, etc. La IIIe Internationale, elle-même, a changé son mot d'ordre en adoptant Travailleurs du monde et peuples opprimés, unissons-nous ! corrigeant la perspective purement prolétarienne de la Première Internationale.
Tous les réductionnismes, y compris l'ouvriérisme, sont un obstacle à la compréhension de la complexité du projet émancipateur global.
Tournons-nous vers Lénine qui, avec les austro-marxistes, s'est préoccupé le plus profondément de la question nationale et dont les enseignements nous sont d'une grande utilité. Ce n'est pas une coïncidence si Poutine déteste l'œuvre de Lénine (et non de Staline), qui est, à son avis, la personne la plus responsable de la division de la nation russe :
« Notre programme, dit Lénine, ne doit pas parler de l'autodétermination des travailleurs, parce que cela est inexact, il doit dire les choses telles qu'elles sont. Et comme les nations se trouvent à des stades différents sur le chemin entre la domination médiévale à la démocratie bourgeoise et de la démocratie bourgeoise à la démocratie prolétarienne, cette thèse de notre programme est tout à fait juste. Nous avons eu beaucoup de zigzags en cours de route. Chaque nation doit obtenir le droit à l'autodétermination, et cela contribue à l'autodétermination des travailleurs.
« Si la Finlande, la Pologne ou l'Ukraine font sécession de la Russie, il n'y a pas de mal à cela. Quel mal peut-il y avoir ? Quiconque le dit est un chauvin. Si nous disions que nous ne reconnaissons aucune nation finlandaise, mais seulement les masses laborieuses, nous dirions la plus grande absurdité."
C'est avec force que Lénine s'exprime autour de ce mot d'ordre de l'autodétermination ouvrière. Et il poursuit : « Cette revendication de la démocratie politique signifie la pleine liberté d'agitation en faveur de la séparation, et que celle-ci soit décidée par un référendum de la nation qui souhaite faire sécession. » Très actuel pour le cas catalan. « Sinon, l'internationalisme du prolétariat restera un concept vide et verbal et la confiance et la solidarité de classe entre les travailleurs de la nation opprimée avec ceux de la nation oppressive seront impossibles."
Un exemple, malheureusement vrai, pour une partie de la gauche politique et syndicale de l'État espagnol.
Lénine rappelait aux partis socialistes :
Le centre de gravité de l'éducation internationaliste des ouvriers des pays oppresseurs doit nécessairement reposé l'exposé et la défense de la liberté de séparation des pays opprimés. Sinon, il n'y a pas d'internationalisme. Nous avons le droit et le devoir de traiter d'impérialiste et de scélérat tout social-démocrate d'une nation oppressive qui ne fait pas une telle propagande.
« Il est nécessaire de faire la distinction entre le nationalisme de la nation oppressive et le nationalisme de la nation opprimée, entre le nationalisme de la grande nation et le nationalisme de la petite nation.
C'est pourquoi l'internationalisme de la part de la nation oppressive, ou de la soi-disant « grande » nation (même si elle n'est grande qu'en raison de sa violence), doit consister non seulement à respecter l'égalité formelle des nations, mais aussi à observer une inégalité qui, de la part de la nation oppressive, de la grande nation, compense l'inégalité qui se produit pratiquement dans la vie. »
Cette opinion est valable pour une grande partie de la classe ouvrière et des citoyens qui s'identifient comme espagnols.
Deux questions en résumé :
1. Le point de vue de classe ne signifie pas tomber dans l'ouvriérisme, qui est centré avant tout sur les luttes économiques et sociales. Un point de vue transversal est nécessaire, une approche émancipatrice à caractère multiforme. Le communiste, comme disait Lénine, doit d'abord être « tribun du peuple ».
2. La défense du droit à l'autodétermination d'un point de vue de classe englobe l'ensemble de la nation basque, y compris les secteurs bourgeois qui s'en sentent partie prenante. Il y a de la place pour des alliances interclassistes autour de la défense de la nation basque, de son droit à l'indépendance, même en ce qui concerne des éléments partiels de celle-ci. C'est ce qu'on peut appeler l'édification d'une nation, etc. Le Pacte de Lizarra en est un exemple. Un autre aurait pu être le document sur l'autonomie gouvernementale, qui est mort-né en raison du manque de volonté du PNV de le mettre en œuvre.
Cependant, il doit être clair qui doit le diriger (qu'on l'appelle le mouvement ouvrier ou la gauche transformatrice) en ce qui concerne le processus d'émancipation. Lénine est très direct à ce sujet : « La politique du prolétariat sur la question nationale (comme sur d'autres questions) ne soutient la bourgeoisie que dans une certaine direction, mais ne coïncide jamais avec sa politique, ne donnant toujours à la bourgeoisie qu'un soutien conditionnel. »
Depuis lors, les bourgeoisies – même les plus périphériques et les plus dépendantes – se sont intégrées à la recherche de leur part du gâteau dans les dynamiques capitalistes les plus néfastes telles que le néolibéralisme4/ qui rendent difficile la conclusion d'accords pour parvenir à une pleine autonomie gouvernementale, et surtout, l'utilisation de celle-ci ; il suffit de prendre en compte les obsessions du PNV (Parti natinonaliste basque), par exemple avec le TAV (transport ferroviaire), les infrastructures, etc.
(...)
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22/20/2024
Pedro A. Gutiérrez et Joxe Iriarte Bikila sont membres d'Alternatiba
Notes
1/ « Le PNV et l'EH Bildu, entre pactes mutuels et compétition électorale », Petxo Idoiaga. Vent du sud, 10/02/24, https://vientosur.info/estrategias-partidarias/
2/ Les références sont tirées de l'article publié par Viento Sur.
3/ Le débat porte sur ceux qui, d'accord avec les deux côtés de la médaille, ont donné la priorité d'abord à la contribution à la maison (la nation), puis à la discussion de la couleur avec laquelle la peindre (sa dimension sociale), alors qu'il est évident que la conception de la maison, compartimentée entre les propriétaires et les domestiques, n'a rien à voir avec la couleur mais avec le projet lui-même.
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En bref : Que vous habitiez en ville, en banlieue ou à la campagne, ce guide pratique vous accompagne pas à pas pour aménager votre espace extérieur en îlots de verdure enchanteurs et comestibles. De quoi ravir vos pupilles et vos papilles !
À propos du livre
Vous rêvez de transformer votre cour arrière en petit paradis de verdure où vous pourrez récolter vos propres fruits et légumes ? Vous vous sentez prêt·e à vous libérer de votre gazon un peu trop uniforme pour augmenter la biodiversité sur votre terrain ? Vous avez envie de mettre les mains dans la terre pour participer à l'effort collectif contre le réchauffement climatique ?
Que vous habitiez en ville, en banlieue ou à la campagne, ce guide pratique saura vous accompagner pas à pas pour aménager votre espace extérieur en îlots de verdure enchanteurs et comestibles. Mais comment bien planifier un projet visant à créer un petit écosystème ? Par où commencer ? Que vous soyez amateur·e ou expérimenté·e, ce livre vous indiquera comment :
• bien observer les caractéristiques de votre terrain : identification, ensoleillement, écoulement et sources d'eau, topographie, composition du sol, vents dominants.
• vous équiper et choisir des matières premières : outils, protection, terre, matières organiques (paillis, etc.) et minérales.
• choisir vos plantes : zones de rusticité, catégories de plantes (arbres et arbustes fruitiers, vivaces, annuelles, biannuelles, grimpantes, couvre-sols, bulbeuses), fonctions permaculturelles, achat et échange de végétaux.
• concevoir votre aménagement : déterminer les variétés de plantes adaptées à votre terrain, faire un plan.
• effectuer vos travaux : définir les îlots de plantation, retirer le gazon, installer une bordure physique.
• installer un système d'irrigation : calculer le débit de l'eau, planifier l'irrigation, choisir les goutteurs et diffuseurs, récupérer l'eau de pluie.
• entretenir votre terrain : gérer la pelouse restante, amender et fertiliser, tailler et former les arbres, hiverniser les plantes.
Véritable mine d'informations, ce guide met l'accent sur la plantation d'arbres, d'arbustes fruitiers et de plantes vivaces dans le but de créer un aménagement qui s'entretient facilement, à moindre coût. L'objectif ultime est de réaliser un jardin plus écologique, autonome et résilient, en plus de tendre vers une certaine autosuffisance alimentaire. Au bout de quelques années, vos efforts seront largement récompensés et votre terrain ravira autant vos pupilles que vos papilles !
À propos de l'autrice
Christelle Guibert est ingénieure de formation et passionnée de jardinage. D'origine française, elle travaille actuellement comme gestionnaire en environnement dans la région de l'Outaouais. De la cour au jardin est son premier livre.












