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Portugal. « Nous nous battons pour une majorité afin de mettre en œuvre des mesures concrètes. »
Mariana Mortágua – dirigeante du Bloco de Esquerda et principale candidate pour les élections législatives du 10 mars au Portugal – ne rejette pas l'idée d'entrer dans un éventuel gouvernement dirigé par Pedro Nuno Santos [tête de liste pour le Parti socialiste ; en 2015, le premier ministre Antonio Costa en avait fait son secrétaire d'Etat aux Affaires parlementaires chargé du lien avec la Coalition démocratique unitaire et le Bloco de Ezquerda]. Toutefois, Mariana Mortágua estime que l'important est de parvenir à un accord sur les orientations politiques. Dans une interview accordée au quotidien Público, elle fait de la récupération intégrale du temps de service (ancienneté) des enseignants en un an [l'évolution de la carrière avec ses conséquences sur les salaires a été gelée entre 2005 et 2007 et entre 2011 et 2017 en invoquant des raisons budgétaires] l'une de ses priorités. Elle ne montre aucune volonté politique de le faire en quatre ans, comme le propose le PS. En ce qui concerne les salaires, elle affirme que « la seule façon d'augmenter le salaire moyen » est de passer par le « droit du travail ». Si l'AD (Aliança Democrática, entre Parti social-démocrate-PSD, Parti du centre démocratique-CDS et Parti populaire monarchiste-PPM) remporte les élections, elle affirme que le Bloco de Esquerda (BE) « ne soutiendra aucun gouvernement de droite ».
23 février 2024 | tiré du site la Gauche écosocialiste
https://gauche-ecosocialiste.org/portugal-nous-nous-battons-pour-une-majorite-afin-de-mettre-en-oeuvre-des-mesures-concretes/
Lors du débat avec Pedro Nuno Santos, vous avez clairement indiqué qu'un accord écrit était nécessaire pour soutenir un gouvernement PS. Disposez-vous déjà de ce document écrit ? Quelles sont les conditions minimales ?
Mariana Mortágua : Nous disons que le Portugal a besoin de solutions pour surmonter les principaux problèmes laissés par le gouvernement à majorité absolue du PS [d'Antonio Costa issu des élections anticipées de janvier 2022 ; le PS obtient alors 120 députés sur un total de 230 et 42,5% des voix ; suite à un scandale de corruption, le président de la République Marcelo Rebelo de Sousa convoque des élections anticipées pour le 10 mars]. Ces problèmes vont du logement à l'éducation en passant par la santé. Nous regardons les principaux services publics, les salaires et leur dégradation, et nous nous rendons compte que quelque chose doit changer dans la politique au Portugal.
Le BE présente des solutions pour chacun de ces problèmes. C'est autour de ces solutions que nous voulons une concertation et un accord car nous savons qu'il n'y aura pas de majorité absolue et qu'il est de la responsabilité des partis de gauche de présenter une solution qui mobilise le soutien électoral car c'est pour cela que nous nous battons : une majorité pour mettre en œuvre des mesures concrètes.
C'est ce que j'aimerais que vous précisiez, quelles sont les questions fondamentales pour le BE ?
La question de la santé est essentielle. Il y a 1,6 million de personnes sans médecin de famille parce qu'il y a une difficulté extrême à retenir les professionnels de la santé car il y a un manque d'investissement dans le SNS (Serviço Nacional de Saúde-Service national de la santé).
Cela est un diagnostic.
C'est un diagnostic et une solution parce qu'il est important de disposer d'un régime spécifique accepté par les professionnels.
Le régime de pleine disponibilité [tel que défini dans le décret du 7 novembre 2023 d'organisation du Service national de la santé et de l'organisation des unités de santé familiales] ne répond-il pas à cette question ?
Non, cela a été imposé aux professionnels. Le gouvernement de la majorité absolue a fait la guerre aux professionnels. Et pas seulement dans la santé. C'était dans l'enseignement, les huissiers… Nous devons sortir de ces impasses que la majorité absolue a laissées derrière elle. Et ce ne sera certainement pas avec les mêmes politiques que la majorité absolue, comme nous l'a dit Pedro Nuno Santos.
En 2015 [deux accords ont été signés alors par Antonio Costa, l'un avec le Bloc de gauche, l'autre avec la Coalition démocratique], vous aviez un programme concret. J'insiste pour vous demander de clarifier à propos de quelques propositions concrètes.
Ce programme spécifique de 2015 était le fruit de négociations entre le BE et le PS. Il s'agit maintenant d'une campagne électorale, au cours de laquelle chaque parti doit clarifier ce qu'il défend et ce qu'il veut faire. Le BE a la responsabilité de répondre à la question de savoir jusqu'où il est prêt à aller et quels types de majorités et d'accords il souhaite obtenir.
Nous l'avons fait en disant que nous voulions un accord. Mais celui-ci doit être structuré autour de politiques concrètes. Et ces politiques concrètes sont les mesures que nous avons présentées. Pour le logement : baisse des taux d'intérêt sur les prêts hypothécaires, baisse des loyers, contrôle de l'hébergement temporaire (Airbnb)et du sur-tourisme. Pour la santé : un régime spécifique pour retenir les professionnels [avec une augmentation de la rémunération de 40% et l'engagement de 4000 médecins et infirmières pour résoudre le problème structurel du SNS]. Pour l'éducation : la formation pédagogique des enseignants, qui arrivent maintenant dans les écoles publiques, pour mettre fin à cette controverse avec les enseignants portant sur le rétablissement de l'ancienneté. Il y a aussi des propositions portant sur les transports publics, le climat, les salaires, les retraites…
Vous avez dit que le BE avait l'obligation de dire jusqu'où il voulait aller. Souhaite-t-il entrer au gouvernement ? Avec le portefeuille du logement ?
Parler de ministères sans parler de politiques concrètes est un subterfuge utilisé par ceux qui ne veulent pas parler de politique et de solutions. Ce qui nous intéresse et ce qui intéresse le pays, c'est de savoir quelles mesures pourront être mises en place avec une majorité après le 10 mars.
Vous préconisez de récupérer le temps de service (ancienneté) des enseignant·e·s dès la première année de gouvernement. Le PS veut le faire en quatre ans. Etes-vous prêt à accepter ce délai ?
La question des enseignant·e·s est la preuve de l'arrogance de la majorité absolue. Elle a entretenu une guerre avec les enseignant·e·s, affirmant qu'il était impossible de rétablir l'ancienneté. Le jour où la majorité absolue tombe, un ministre de l'Education dit que c'était possible après tout. Il est temps de mettre fin à ce drame inutile. Des milliers d'enseignants ont pris leur retraite depuis 2018, il est donc possible de rétablir l'ancienneté des enseignants et de le faire immédiatement. N'inventons pas des problèmes là où il n'y en a pas.
Manifestez-vous la disponibilité de le faire sur une plus longue période ?
Je ne vois pas de raisons budgétaires, je ne vois pas de raisons politiques pour que cela se fasse sur une période plus longue.
Le BE a présenté les coûts découlant des principales mesures proposées. La stratégie du BE consiste à prélever de l'argent sur les ressources inutilisées et sur l'excédent budgétaire. Comment résoudre ce problème à long terme ?
Ce n'est pas un problème. Un excédent budgétaire de plusieurs milliards d'euros vient d'être présenté, alors que le solde positif que nous avons en deuxième année est de 705 millions. Nous sommes loin d'avoir utilisé toute la marge de manœuvre qui existe. Et cette marge a deux bases : la première est l'excédent budgétaire, la seconde est la marge qui a été créée lorsque le gouvernement PS a systématiquement dépassé les objectifs de rentrées qui avaient été fixés dans le budget de l'Etat. Cette marge, en deux ans seulement – soit parce qu'il y a eu des recettes imprévues qui n'ont pas été dépensées, soit parce qu'il y a eu des dépenses budgétées qui n'ont pas été faites – s'élève à 8,5 milliards d'euros.
Mais les dépenses vont augmenter, l'excédent va s'épuiser. Comment pouvons-nous supporter l'augmentation croissante de ces dépenses ?
Il n'y a aucune raison pour qu'un déficit perdure ou s'aggrave, car les calculs effectués par le BE présentent à la fois l'évaluation des dépenses, mais aussi une évaluation et des propositions de recettes qui rééquilibrent et apportent un peu de justice fiscale. [Mariana Mortágua est une économiste reconnue, et Francisco Louça est un économiste réputé.]
Donnez des exemples :
Le régime des résidents non permanents, qui restera en place pendant les dix prochaines années, représente des recettes de 1,5 milliard d'euros par an. Un impôt sur les successions de plus d'un million d'euros assurera une entrée estimée à 100 millions d'euros par an. Un impôt sur les grandes fortunes supérieures à 1,6 million d'euros apportera 150 millions d'euros par an. Et nous comptons déjà sur le fait que l'AIMI [taxe de 0,7% de la valeur de la propriété pour ceux dont le patrimoine est compris entre 600 000 euros et un million d'euros] devrait être déduit de cet impôt sur les grandes fortunes pour qu'il n'y ait pas de double imposition. Il y a donc des mesures du côté des recettes qui apportent un élément d'équilibre. Mais il ne faut pas oublier que, premièrement, ne pas faire d'investissements aujourd'hui coûtera beaucoup plus cher à l'avenir. Deuxièmement, l'investissement public est une condition de la création de richesse. Et la création de richesse est ce qui permet d'avoir des comptes publics durables.
Le BE propose de porter le salaire minimum à 900 euros en 2024 avec une augmentation de 50 euros par an. En 2028, il serait toujours inférieur au salaire minimum en Espagne. Comment débloquer la politique salariale au Portugal ?
Notre proposition est de 50 euros au-dessus de l'inflation. L'augmentation du salaire minimum a été très importante et a permis une certaine récupération du pouvoir d'achat. Mais elle crée aussi des injustices parce qu'elle « cannibalise » les différents niveaux [tendance à l'affaissement comparatif des salaires juste supérieurs au salaire minimum, car ils ne sont pas augmentés au-delà de l'inflation]. Deux questions doivent être résolues : premièrement, il faut veiller à ce que les augmentations du salaire minimum ne soient pas absorbées par l'inflation. Les salaires moyens : c'est le sujet le plus difficile parce qu'il n'y a pas de recette magique. La seule façon d'augmenter le salaire moyen est d'avoir un droit du travail qui assure un pouvoir de négociation aux travailleurs et travailleuses, aux syndicats. La négociation collective est un instrument extrêmement important à cet égard.
Le PCP est en faveur de la fin du vide contractuel lors de l'expiration d'un contrat collectif [1], le PS a proposé que cela se fasse par le biais de la croissance économique. Le BE parviendra-t-il à combler le fossé ?
Il existe d'autres mesures pour augmenter le salaire moyen. La réduction du temps de travail, l'augmentation des jours de congé, la modification des règles applicables aux travailleurs postés, une loi sur l'échelle des salaires, la lutte contre la précarité, la fausse sous-traitance, la suppression du statut es faux indépendants [ne disposant d'aucun des droits d'un salarié : congés, indemnité chômage, maladie], etc. Toutes ces mesures contribueraient à augmenter les salaires. La deuxième question est celle du modèle économique. Nous avons besoin d'une économie capable de créer des emplois qualifiés dans la transition climatique, l'efficacité énergétique, les transports, la production solaire, afin d'obtenir des qualifications plus élevées et de meilleurs salaires.
L'une des priorités du BE est de reprendre le contrôle de la REN (Redes Energéticas Nacionais) et de la CTT (Correios de Portugal). Selon vous, quelle devrait être la part de l'Etat ? 51 % ?
Dans les deux cas, le calcul sur le pourcentage de présence que nous avons effectué doit permettre une position de contrôle, c'est-à-dire une position qui donne à l'Etat actionnaire la capacité de prendre des décisions au sein de ces entreprises. Il ne s'agit pas nécessairement d'une participation de 51%. La position doit être plus importante que celle de l'actionnaire principal pour pouvoir influencer ces décisions. Et nous avons fait une estimation en tenant compte de la valeur de marché de ces entreprises, en rappelant que ces entreprises, dans la plupart des cas, ont payé aux actionnaires privés qui les ont achetées la totalité du prix d'achat en 10 ans. Elles réalisent des bénéfices qui s'autofinancent.
Pedro Nuno a déclaré que la nationalisation n'était pas à l'horizon du PS. Le BE est-il prêt à baisser pavillon ?
Nous avons listé nos priorités : elles vont de la CTT à la REN, en passant par le blocage de la privatisation de la TAP Air Portugal, qui n'a aucun sens. Ce sont des priorités pour l'économie que nous voulons, qui doit disposer des secteurs technologiques et des secteurs de pointe, et nous savons que le contrôle de l'Etat est très important pour cela.
L'une des principales propositions du BE est de réduire les taux d'intérêt sur les prêts hypothécaires de la Caixa Geral Depósitos. Combien cela coûterait-il et comment cela fonctionnerait-il ?
Cela ne coûterait rien. C'est l'avantage de la proposition du BE par rapport aux autres. La plupart des partis n'avancent aucune proposition pour réduire les taux d'intérêt et les rares qui le font mobilisent l'argent de tous les contribuables pour maintenir les prix de l'immobilier, les loyers et les taux d'intérêt à un niveau très élevé. Cela signifie qu'il y a une subvention publique pour les profits des banques parce que l'Etat dépense de l'argent pour aider les gens à rembourser leurs hypothèques, qui ont augmenté parce que les taux d'intérêt sont insoutenables et donnent aux banques des profits gigantesques.
Quelle est la formule pour rendre compatibles les règles auxquelles la Caixa est tenue et la non-décapitalisation de la banque ?
La mesure que nous proposons n'interfère pas avec les règles européennes. Toute banque qui veut avoir une politique de taux d'intérêt plus attractive peut réduire les taux d'intérêt pour gagner des parts de marché. Caixa a un ratio de capital [fonds propres] deux fois supérieur au ratio réglementaire requis. Le ratio réglementaire est de 9% et Caixa en a plus de 20%. Ses bénéfices dépassent le milliard d'euros. C'est pourquoi nous avons étudié ce qui se passerait si nous réduisions l'écart d'un, de 1,5 ou de 2 points de pourcentage. Dans aucun cas, cela ne met en péril le ratio de capital ou la capacité à générer des résultats positifs.
La Caixa est une banque entièrement publique ; elle peut et doit avoir une politique de taux d'intérêt la plus basse du marché, car cela signifie que les autres banques doivent réduire leurs taux d'intérêt et aider les gens à rembourser leurs prêts avec des réductions substantielles. Cela se fait en consommant une partie des bénéfices de la banque – personne ne parle de mettre la banque dans une situation insoutenable – sans mobiliser l'aide de l'Etat.
Vous voulez interdire la vente de logements aux non-résidents. Comment cela pourrait-il être appliqué ?
Nous sommes confrontés à une crise aux dimensions astronomiques qui appauvrit les gens et les empêche d'accéder à un droit fondamental protégé par la Constitution. Nous savons que l'un des facteurs est la demande des non-résidents, non pas pour vivre, mais pour avoir une résidence secondaire, un actif pour l'investissement immobilier et financier, ce qui est souvent favorisé par des avantages fiscaux. C'est pourquoi nous voulons interdire la vente de maisons aux non-résidents. Ces lois sont en vigueur au Danemark parce que le pays a estimé qu'il devait se protéger contre la demande de maisons de la part de citoyens allemands qui ont envahi le Danemark pour acheter des maisons, et à Malte en raison d'une invasion de citoyens russes qui sont venus à Malte pour acheter des biens immobiliers. La proposition du BE est de défendre le droit au logement au Portugal en invoquant une loi qui existe dans d'autres pays de l'Union européenne.
Si nous avons un gouvernement de droite, présenterez-vous ou voterez-vous en faveur d'une motion de censure ?
Je n'envisage pas d'autre scénario qu'une majorité qui résoudrait les principaux problèmes du pays, car c'est la seule solution qui puisse répondre aux principales préoccupations des gens. La garantie de principe que je donne est que le BE ne favorise ni ne soutient aucun gouvernement de droite.
Mais quand vous dites qu'il y aura toujours une majorité de gauche, vous admettez la motion de censure…
Non, c'est une position de principe. Pour que personne n'ait de doutes, en principe, sur ce que ferait le BE. Mais le scénario sur lequel nous travaillons et la certitude que nous avons, c'est qu'il y aura une majorité au Portugal pour résoudre les problèmes laissés par l'ex-« majorité absolue ».
Comment vous définissez-vous en trois qualificatifs ?
Tranquillité, confiance et détermination.
Entretien publié par le quotidien Publico le 20 février 2024. Traduction rédaction A l'Encontre.
[1] Le système d'expiration contractuelle implique qu'à chaque échéance, les associations d'employeurs ont la possibilité, en refusant de négocier, de faire expirer les contrats collectifs de travail afin de saper les droits qu'ils consacrent. Elles ont depuis 2003 la possibilité d'exercer un chantage sur les travailleurs et leurs syndicats en leur présentant le faux choix entre l'échéance sans nouveau contrat ou l'accord de réduction des droits. La solution passe par la suppression de ce type d'échéance et la garantie qu'un contrat ne sera remplacé que par un autre contrat librement négocié. (Réd.)
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Crise agricole, démocratie et Sécurité sociale de l’Alimentation…
Même si pour l'instant cela reste essentiellement des expérimentations du côté des classes moyennes, il faut s'investir dans le fait de reprendre la main sur notre alimentation, chacun là où nous sommes : aller au marché, faire des groupements achats, etc et engager la bataille politique dans les arènes institutionnelles, sans aucune concession sur le projet politique.
24 février 2024 | tiré du site de Gauche écosocialiste
https://gauche-ecosocialiste.org/crise-agricole-democratie-et-securite-sociale-de-lalimentation/
Que peux-tu nous dire de la mobilisation actuelle ? D'où vient ce paradoxe de paysan·nes de moins en moins bien rémunéré·es et, en regard, une population pour qui il est de plus en plus cher de se nourrir ?
Un point d'attention important est de ne pas confondre les révoltes agricoles et les résistances paysannes comme étant un face-à-face entre rémunérations faibles et normes environnementales. Si les agriculteurs en sont là c'est bien par l'accélération libérale du libre-échange, mettant en concurrence ce qui ne peut pas l'être : tant dans les niveaux d'exigences de production respectueuses du vivant que dans les conditions sociales du travail.
Pour autant, même si toutes les normes environnementales étaient abolies, les exploitations agricoles déjà en « berne » ne seraient pas épargnées. Sans une régulation, les « petits producteurs », même qualifiés d'agro-industriels ou d'agroécologie par les écologistes, vont déposer le bilan. Il faut garantir et assurer sur la durée, des prix agricoles permettant aux agriculteurs et agricultrices une juste rémunération, pour également être certain d'engager la transformation écologique des systèmes alimentaires.
Qu'est-ce que la Sécurité sociale de l'Alimentation ?
La SSA est un projet politique porté par des collectifs, associations et organisations du mouvement social. Ce projet est basé sur le régime général de la sécurité sociale. Le financement reprend le modèle économique de la sécu, par de la cotisation sociale sur la plus-value du travail et par le conventionnement démocratique des acteurs et actrices des systèmes alimentaires. Ce conventionnement se met en place à des échelles locales dans des caisses de SSA. Le principe fondamental est un accès universel aux produits alimentaires conventionnés et donc d'instaurer un droit à l'alimentation durable (durable étant entendu à la fois continu et de qualité). Le conventionnement se fait en respectant les conditions d'une transformation des systèmes alimentaires au regard des changements climatiques. Pour soutenir cette transformation, il est prévu une allocation mensuelle de 150€ par personne, permettant ainsi d'avoir un impact sur l'offre alimentaire.
Alors que nous sommes en pleine crise agricole, en quoi revendiquer l'instauration d'une Sécurité sociale de l'Alimentation pourrait aider à trouver des solutions ?
L'objectif de ce projet de SSA est de permettre à tous ceux et toutes celles qui travaillent dans les systèmes alimentaires, de gagner leur vie correctement, que ce soit les agriculteurs ou agricultrices, les ouvriers et ouvrières agricoles, es salariéEs de l'agro-industrie, etc.
En quoi la Sécurité sociale de l'Alimentation pourrait contribuer à répondre aux besoins alimentaires de la population en quantité et en qualité ?
La France se sert de sa production agricole à l'exportation ; mais aujourd'hui il y a une stagnation de la production, une réduction massive du nombre d'agriculteurs et de la surface agricole utile, avec des pertes de parts de marché. En outre, il y a une forte, augmentation des importations et des échanges commerciaux intra Europe de plus en plus bas. C'est donc un modèle à bout de souffle dont la répercussion première est d'une part une baisse du revenu des agriculteurs pris dans ces filières et d'autre part une hausse conjuguée aux évènements internationaux et la spéculation qui s'en est suivie. La SSA rebat toutes ces cartes d'abord en soutenant la relocalisation de tout ce qui est possible, en redistribuant une partie de la valeur ajoutée par le biais de l'allocation mensuelle et une autre partie dans le soutien à l'investissement dans la transformation des systèmes alimentaires. Certes il faudra penser la coexistence des systèmes alimentaires car la relocalisation ne permettra pas de nourrir tout le monde tout le temps.
Comment cela pourrait aider à résoudre le problème de revenu des agriculteurs·trices ?
Par le fait de reconnaitre les conditions de production à leur juste valeur et de faire en sorte qu'ils et elles puissent vivre de leur travail ; d'ailleurs ceci est valable pour tous et toutes les travailleurs et travailleuses des systèmes alimentaires : les agriculteurs comme les boulangers, les salariés des abattoirs et les caissières. C'est tout l'enjeu démocratique de la démocratie alimentaire dont la signification est « reprenons la main sur nos systèmes alimentaires ». Cela passe par le fait que nous, tous et toutes, reconnections ce que nous mangeons avec les conditions de leurs productions.
De quelle façon la SSA remet-elle en cause la chaîne alimentaire actuelle ? Quand on parle de Sécurité sociale de l'Alimentation, on parle très souvent de démocratiser l'alimentation. Peux-tu préciser ? On voit que dans le problème du prix et des revenus des paysans, l'un des nœuds, voire des énormes nœuds du problème, est la distribution, notamment la grande distribution. Comment s'en affranchir ? Comment éviter le problème ? Ou comment y faire face ?
D'abord en rappelant le pouvoir énorme de la grande distribution et en comprenant que l'organisation du marché néolibéral, système économique capitaliste, transforme en marchandise tout : les produits agricoles certes mais aussi les services autour des produits agricoles ; le marketing, soutenu par une législation qui protège l'offre alimentaire telle qu'elle existe, à savoir essentiellement basée sur une production industrielle, est central dans tout ce business. Nous n'avons pas la main là-dessus et on s'imagine avoir la liberté de choix alors que nous sommes en permanence encadrés et donc soumis à cette offre. Tout le discours qui consiste à nous faire croire que nous pouvons changer la donne par nos actes d'achats individuels est un leurre : notre espace de contestation est micro et en plus il sert à l'agroalimentaire pour faire évoluer ses segments de marché et répondre aux soi-disant attentes de la population.
Une des pistes est de partir des besoins alimentaires réelles de la population par une reprise en main….. de la démocratie : s'éduquer ensemble de ce que sont ces systèmes alimentaires, choisir ensemble en connaissance de cause, prendre en compte nos besoins différents selon nos âges et nos appartenances à des groupes sociaux diversifiés. La SSA peut être le cadre pour porter ce projet de démocratie alimentaire.
Sous quelle forme le débat pour une Sécurité sociale de l'Alimentation traverse-t-il l'Europe ? À supposer que ce débat existe en dehors de la France…Est-il possible, dans une Europe néolibérale dont le dogme est la concurrence libre et non faussée, d'installer un outil comme la Sécurité sociale de l'Alimentation ?
Le débat existe en Belgique et en Suisse où par exemple le canton de Genève a voté récemment l'instauration d'un droit à l'alimentation dans sa constitution. On commence à entendre des frémissements en Allemagne et en Autriche. Il y a aussi de l'écoute en Espagne. La SSA étant basée sur le modèle du régime général de la sécu, ce projet s'appuie sur les formes de sécurité sociale existantes et donc ce n'est pas encore bien clair.
Le cadre européen actuel qui a comme règle de base le libre-échange et par conséquent des accords commerciaux planétaires ne permet pas évidemment le cadre d'une SSA dont l'objectif est de relocaliser les productions agricoles et d'assurer des moyens de vie à toute une population, notamment par de la redistribution.
Par quel bout commencer ?
Pour commencer, même si pour l'instant cela reste essentiellement des expérimentations du côté des classes moyennes, il faut s'investir dans le fait de reprendre la main sur notre alimentation, chacun là où nous sommes : aller au marché, faire des groupements achats, etc et engager la bataille politique dans les arènes institutionnelles, sans aucune concession sur le projet politique. En ce moment, la récup est de mise avec une confusion qui est celle de penser que la distribution de chèques alimentaires aux plus petits budgets ou de renforcer l'accès par l'aide alimentaire seraient des actions SSA. Bien évidemment que non puisque le principe fondamental de la SSA est un accès pour l'ensemble de la population et non des réponses spécifiques pour les pauvres. Et ce d'autant plus, que les réponses en direction des populations à petits budgets est de les diriger vers la surproduction essentiellement transformée. Alors que les besoins sont ceux de produits frais.
A PEPS, nous réfléchissons actuellement à ce que pourrait être la démocratie alimentaire à l'épreuve du communalisme. Nous soutenons un modèle confédéral de SSA, de façon à éviter d'une part une organisation verticale comme bien souvent dans les institutions aux mains des experts et d'autre part une segmentation des activités du système alimentaire comme c'est le cas aujourd'hui dans l'ensemble des collectivités publiques et de l'état. De plus, conscients aussi du postcolonialisme « ambiant » (tant dans certaines productions que dans certaines formes d'intervention dite d'éducation populaire sur ce que serait le « bon » régime alimentaire) et de l'idéologie patriarcale inhérente à l'agriculture, nous sommes attentifs aux pièges de la participation dite démocratique qui s'appuie sur les habituels réseaux déjà mobilisés sur ces questions et exclue de fait les familles à petits budgets et les femmes de manière générale. Or l'alimentation est une activité enfouie dans notre quotidien et bien souvent les tâches « alimentaires » sont le fait des femmes.
Propos recueillis par Boris Chenaud.
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La violence sexuelle n’est pas un crime de guerre caché en Ukraine
Travailler aux côtés d'enquêteurs/enquêtrices et de procureur··es sur des crimes sexuels et à caractère sexiste est une expérience horrible. Il s'agit d'écouter, de lire et d'entendre des récits de souffrances inimaginables dans des détails écœurants.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/02/28/la-violence-sexuelle-nest-pas-un-crime-de-guerre-cache-en-ukraine/
Pour soutenir le travail du bureau du procureur général de l'Ukraine, des équipes mobiles de justice (EMJ) composées d'expert·es ukrainien·nes et internationaux ont été déployées dans tout le pays pour enquêter sur les crimes de guerre et les actes de violence sexuelle. Grâce à ces équipes, nous avons appris que des centaines de femmes et d'hommes, de filles et de garçons, de personnes âgées et de personnes handicapées de toute l'Ukraine sont hantés par les crimes sexuels commis à leur encontre par les forces russes.
Aux points de contrôle militaires, dans les centres de détention officiels et non officiels, chez elles et chez eux, lorsqu'elles et ils vont chercher de la nourriture ou rendre visite à des proches, ni les civil·es ni les prisonnier·es de guerre n'ont été épargné·es par les formes brutales de violence sexuelle et sexiste contre lesquelles elles et ils devraient être protégé·es en vertu des Conventions de Genève.
Une mère de deux enfants a été violée par des soldats russes et abandonnée dans les bois près d'un village occupé. Son mari n'a pu retenir ses larmes en se remémorant cette nuit, se torturant de n'avoir pu la protéger malgré son handicap. Les auteurs ont été identifiés et sont désormais recherchés en Ukraine pour crimes de guerre.
Une femme âgée – la mère d'un soldat ukrainien – a été tirée du sous-sol où elle se cachait pour échapper à un assaut de bombes et de tirs d'obus et a été victime d'abus sexuels. Elle a fourni des preuves à notre équipe d'enquêteurs/enquêtrices, nous a offert un pot de confiture de fraises maison et nous a demandé si la Cour pénale internationale demanderait des comptes à ses agresseurs. L'enquête sur cet incident est en cours ; les auteurs n'ont pas encore été identifiés.
Les forces russes ont arrêté un homme d'âge moyen après avoir occupé un territoire dans le sud de l'Ukraine. Le personnel d'un centre de détention russe a fait passer des courants électriques dans ses organes génitaux à un si grand nombre de reprises qu'il ne peut plus avoir d'enfants. L'enquête sur les auteurs de ces actes est en cours.
Si l'étendue et l'ampleur réelles de ces actes de violence n'ont pas encore été révélées, la violence sexuelle n'est pas un secret inavoué, mais fait partie intégrante du comportement des forces russes, où qu'elles se trouvent. Les enquêtes sur ces crimes sont longues, couteuses en ressources et complexes.
Les obstacles aux enquêtes sur les crimes sexuels ne se limitent pas à la guerre en Russie : ils comprennent également les traumatismes subis par les survivant·es, la stigmatisation qui entoure le sujet et les défis posés par le conflit en cours. En pratique, il n'est pas facile de se concentrer sur la collecte de preuves lorsqu'un avion de chasse russe vole si bas que votre réaction primaire est de vous cacher dans les buissons. Les témoins peuvent parfois, pour des raisons évidentes, confondre la chronologie des événements lorsqu'ils voient un missile à travers leur fenêtre au cours d'un entretien.
Les obstacles à la justice résultent moins d'un manque d'attention ou de priorité de la part des autorités ukrainiennes que de l'ampleur démesurée du problème. L'obligation de rendre des comptes peut être retardée pour cette raison, mais elle n'est en aucun cas négligée ou ignorée par les procureur·es, la police et les organisations nationales et internationales qui soutiennent la justice pour les survivant·es de violences sexuelles.
Le travail sur les crimes sexuels et sexistes nécessite des efforts ciblés et concertés et, surtout, de la diligence et du soin pour s'assurer que les survivant·es sont traité·es avec dignité et respect dans le processus de justice. Pour reprendre les termes d'un procureur ukrainien, « chaque survivant·e mérite que nous fassions de notre mieux ».
Le bureau du procureur général a sollicité et accueilli favorablement le soutien technique et l'assistance d'organismes et d'expert·es internationaux spécialisé·es dans les violences sexuelles. Une division spécialisée dans les violences sexuelles est en place depuis plus d'un an, et il existe une stratégie claire pour traiter ces cas, ainsi qu'un groupe de travail qui coordonne les efforts entre de multiples acteurs et actrices afin de garantir une réponse globale aux survivant·es.
Cependant, l'impact quantitatif de ces efforts n'est pas et ne peut pas être immédiat : 270 cas ont été identifiés, dont 173 impliquant des survivantes et 97 impliquant des survivants. Trente-neuf auteurs ont été identifiés à ce jour, tandis que les procureurs ont soumis 24 actes d'accusation aux tribunaux nationaux à ce jour.
Bien que ces chiffres puissent sembler faibles à première vue, les progrès doivent être mesurés sous de nombreuses formes. Les progrès sont mesurés par l'enthousiasme des enquêteurs/enquêtrices et des procureur·es à apprendre les normes internationales et les meilleures pratiques en matière d'enquêtes sur les crimes sexuels. Ils se mesurent à l'aune des multiples sessions de mentorat, des journées de travail de 18 heures et de l'amélioration de la qualité des entretiens qui en découle.
Les progrès se mesurent également par le fait de prendre le temps d'expliquer aux survivant·es et aux témoins leurs droits et le processus de justice et, en fin de compte, de respecter leur décision de s'engager ou non dans le processus de responsabilisation. Il se mesure également à l'évaluation de leur bien-être psychologique et au choix d'attendre si la poursuite d'une affaire risque de nuire à leur santé mentale.
Deux ans après le début de la guerre, les acteurs/actrices de l'obligation de rendre des comptes n'ont découvert que la partie émergée de l'iceberg des violences sexuelles et sexistes. Chaque cas, chaque histoire de survivant·e est unique et, avec le temps, nous savons que nous entendrons malheureusement de nombreux autres cas horribles. Avec le retrait progressif de la Russie de certaines parties de l'Ukraine et le retour des civil·es et des prisonnier·es de guerre détenu·es par la Russie, nous ne savons que trop bien que des centaines de nouveaux cas de violence sexuelle seront enregistrés.
J'espère sincèrement que les acteurs/actrices internationaux et nationaux de la responsabilisation, les organisations de la société civile, les expert·es internationaux et la communauté internationale en général seront en mesure de soutenir un plus grand nombre de survivant·es qui dénoncent ces crimes terrifiants. Et j'espère que les progrès que nous observons au sein du système national de justice pénale garantiront que la justice n'est pas seulement une aspiration mais une réalité pour toutes celles et tous ceux qui ont enduré les horreurs indicibles des crimes de guerre.
Anna Mykytenko, 23 février 2024
Anna Mykytenko est conseillère juridique principale et responsable pour l'Ukraine de Global Rights Compliance (GRC), une fondation juridique internationale spécialisée dans le droit humanitaire et pénal international. GRC codirige le groupe consultatif sur les crimes d'atrocité, une initiative lancée par les États-Unis, le Royaume-Uni et l'UE pour fournir des conseils stratégiques et une assistance opérationnelle au bureau du procureur général de l'Ukraine dans le cadre des enquêtes et des poursuites relatives aux crimes d'atrocité en Ukraine.
https://kyivindependent.com/opinion-sexual-violence-is-not-a-hidden-war-crime-in-ukraine/
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
Note de l'éditeur : Les opinions exprimées dans la section d'opinion sont celles des auteurs et autrices et ne prétendent pas refléter les vues du Kyiv Independent.
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Déclaration du Mouvement socialiste russe sur les moyens de parvenir à la paix en Ukraine.
Il y a deux ans aujourd'hui que Vladimir Poutine a lancé une invasion massive de l'Ukraine. Cette décision des dirigeants russes n'était pas une réponse à une menace militaire posée par l'Ukraine ou l'OTAN – il s'agissait d'une tentative d'annexion pure et simple d'un pays voisin qui, selon Poutine, ne devrait tout simplement pas exister.
24 février 2024 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste | Photo : Manifestation contre la guerre d'agression russe contre l'Ukraine, 26 février 2022. (Markus Spiske, Pexels)
https://www.gaucheanticapitaliste.org/arreter-la-guerre-doit-signifier-en-finir-avec-la-dictature-de-poutine/
Le plan initial de Poutine en Ukraine semble effectivement avoir été une « opération spéciale » de changement de régime : les troupes occuperaient rapidement les principales villes du pays, la Garde nationale russe réprimerait les manifestations « nationalistes » pendant que la majorité de la population accueillerait avec des fleurs ses « frères » russes attendus en libérateurs. Mais au lieu de fleurs et de fanfares, l'armée russe s'est heurtée à la résistance obstinée des Ukrainiens et, au lieu de « gangs », elle a trouvé une armée entraînée et déterminée. L'« opération spéciale » s'est transformée en une véritable guerre.
La première victime de l'agression russe est l'Ukraine et son peuple. Plus de 10 000 civils ont été tué·e·s et plus de 18 500 blessé·e·s. 6,3 millions de personnes ont cherché refuge à l'étranger et 3,7 millions ont été déplacées à l'intérieur du pays. Au cours de la guerre, des centaines de milliers d'infrastructures médicales, résidentielles, éducatives et sportives ont été détruites, en même temps les écosystèmes ont été victimes d'un véritable écocide. Les dommages causés à l'économie ukrainienne, estimés à plus de 300 milliards de dollars, affecteront le bien-être de ses citoyen·ne·s pendant des années, et rendront la vie extrêmement pénible pour les plus pauvres d'entre elles/eux.
DE L'OPÉRATION SPÉCIALE À LA GUERRE D'USURE
La société russe subit elle aussi une transformation douloureuse. Léon Trotski a écrit un jour que « ce n'est pas la conscience qui gouverne la guerre, mais la guerre qui gouverne la conscience ». La guerre a sa propre logique et modifie les plans humains. Au lieu de l'« opération spéciale », promise par Poutine, la Russie s'est engagée dans une guerre longue, sanglante et épuisante ; une guerre d'usure pour épuiser les ressources de l'Ukraine et forcer l'Occident à suspendre son aide. Ce scénario exige de la Russie d'énormes sacrifices auxquels ni sa population ni son économie n'étaient préparées.
Entraîné dans cette guerre d'usure, l'État de Poutine a changé de l'intérieur : il est condamné à forcer la société à accepter de tels sacrifices, notamment un nombre vertigineux de pertes en vies humaines. Cela passe par la répression politique et l'instauration d'un climat de peur. Selon OVD Info, 1 980 personnes ont été arrêtées pour s'être opposées à la guerre depuis le début de celle-ci, et 825 d'entre elles font l'objet de poursuites pénales ; au moins un demi-million de personnes ont quitté le pays pour des raisons morales et politiques ou pour échapper à l'appel sous les drapeaux. Par ailleurs, la guerre n'est pas devenue le point de ralliement espéré, une « Seconde Guerre mondiale 2.0 » pour la plupart des Russes : les partisans idéologiques de l'agression de Poutine restent minoritaires, même s'ils sont les seuls à pouvoir exprimer leur point de vue.
LES CAUSES ET LA NATURE DE LA GUERRE
L'objectif de la guerre actuelle n'est manifestement pas de protéger la population russophone de l'Ukraine, qui est celle qui a le plus souffert aux mains des occupants, ni de contrer l'expansion occidentale, puisque le Kremlin partage une longue histoire d'enrichissement mutuel avec l'Occident. Le véritable motif de l'invasion du Kremlin est son désir d'asseoir davantage sa domination politique, économique et militaire sur la société russe et les sociétés des autres pays post-soviétiques, à laquelle Moscou prétend avoir « historiquement droit ».
MOUVEMENTS POPULAIRES DÉMOCRATIQUES DE LA DERNIÈRE DÉCENNIE
Dans le cadre de leur vision conspirationniste du monde, Poutine et son entourage considèrent que le Maïdan (2014) en Ukraine, les soulèvements au Belarus (2020) et au Kazakhstan (2021), et les vagues de protestations de masse en Russie même depuis 2012 font partie d'une « guerre hybride » menée contre la Russie par l'Occident. La « lutte contre l'hégémonie occidentale » telle que la conçoit Poutine n'a rien à voir avec la résistance aux politiques d'exploitation des élites américaines et européennes sur la scène mondiale. Au contraire, le Kremlin accepte et salue les politiques occidentales qui ne sont assorties d'aucune condition éthique.
Les seules « valeurs occidentales étrangères » contre lesquelles la Russie se bat sont les droits humains, la liberté d'expression, l'égalité des sexes, le développement durable, etc. En ce sens, le poutinisme est l'avant-garde d'une internationale d'extrême droite qui menace la démocratie et les mouvements progressistes dans le monde entier. Cette internationale d'extrême droite s'articule notamment autour de Trump et ses partisans aux États-Unis, l'AfD en Allemagne, le régime d'Erdogan en Turquie, Orbán en Hongrie, et d'autres partis qui s'apprêtent à monter au pouvoir lors des prochaines élections.
L'objectif principal de cette guerre est de protéger le régime de Poutine et ses États vassaux autocratiques, comme la dictature de Loukachenko en Biélorussie, de la menace d'une révolution. Cet objectif coïncide parfaitement avec les rêves de l'élite de reconstruire l'Empire russe, ce qui passe par l'asservissement de l'Ukraine, mais l'expansion russe ne s'arrêtera pas là. Il s'inscrit également dans l'espoir d'un « monde multipolaire », dans lequel les dictateurs et les oligarques jouissent d'une liberté totale pour piller leurs sujets, réprimer les dissidents et diviser le monde au mépris du droit international. C'est pourquoi, aujourd'hui, « arrêter la guerre » doit signifier « en finir avec la dictature de Poutine ». Exiger la paix, c'est exiger l'abolition des hiérarchies sociales qui sont au cœur du régime russe actuel : l'autoritarisme politique, les vastes inégalités de richesse, les normes conservatrices et patriarcales, et un modèle colonial et impérial de relations interethniques.
LUTTER POUR LA PAIX OU FORCER LES NÉGOCIATIONS ?
2023 a été une année de guerre de tranchées pour l'Ukraine. Malgré de lourdes pertes, ni l'armée ukrainienne ni l'armée russe n'ont réussi à faire des progrès significatifs sur le champ de bataille. Cette situation a accru la lassitude face à la guerre, y compris chez les alliés de l'Ukraine. Dans ce contexte, les idées de pourparlers de paix et d'opposition aux transferts d'armes vers la zone de conflit – exprimées à la fois par l'extrême droite et certaines forces de gauche – sont devenues de plus en plus populaires. Bien entendu, toutes les guerres favorisent le militarisme et le nationalisme, la réduction de la protection sociale, la violation des libertés civiles et bien d'autres choses encore dans tous les pays parties au conflit. C'est vrai pour la Russie, l'Ukraine et l'Occident.
Il est également évident que toutes les guerres se terminent par des négociations, et il serait inutile de s'opposer à cette demande en principe. Mais espérer des négociations à ce stade de la guerre est naïf, tout comme la conviction que le désarmement unilatéral de la victime de l'agression apportera la paix. Les promoteurs de ces propositions ne tiennent pas compte de l'évolution du régime de Poutine au cours des dernières années. La légitimité de Poutine est aujourd'hui celle d'un chef de guerre ; il ne peut donc pas se maintenir au pouvoir sans faire la guerre. Il compte désormais sur le fait que l'Occident mettra fin à son soutien à l'Ukraine après les élections américaines et conclura un accord – aux conditions du Kremlin, bien entendu. Mais un tel accord (partition de l'Ukraine ? changement de régime à Kiev ? reconnaissance des « nouveaux territoires » russes ?) ne changera rien à l'attitude essentielle du poutinisme vis-à-vis de la guerre, qui est désormais son seul mode d'existence.
Le régime de Poutine ne peut plus sortir de l'état de guerre, car le seul moyen de maintenir son système est d'aggraver la situation internationale et d'intensifier la répression politique à l'intérieur de la Russie. C'est pourquoi toute négociation avec Poutine aujourd'hui n'apporterait, au mieux, qu'un bref répit, et non une véritable paix. Une victoire de la Russie serait la preuve de la faiblesse occidentale et de sa volonté de redessiner ses sphères d'influence, surtout dans l'espace post-soviétique. La Moldavie et les États baltes pourraient être les prochaines victimes de l'agression. Une défaite du régime, en revanche, équivaudrait à son effondrement.
Seul le peuple ukrainien a le droit de décider quand et dans quelles conditions faire la paix. Tant que les Ukrainiens feront preuve d'une volonté de résistance et que le régime de Poutine ne changera rien à ses objectifs expansionnistes, toute contrainte exercée sur l'Ukraine pour l'amener à négocier reviendrait à faire un pas vers un « accord » entre impérialistes par-dessus la tête de l'Ukraine et aux dépens de son indépendance. Cet « accord de paix » impérialiste signifierait un retour à la pratique de partition du reste du monde par les « grandes puissances », c'est-à-dire aux conditions qui ont donné naissance à la Première et à la Seconde Guerre mondiale. Le principal obstacle à la paix n'est certainement pas le « manque de volonté de compromis » de Zelensky, ni le « fauconisme » de Biden ou de Scholz : c'est le manque de volonté de Poutine de même discuter de la désoccupation des territoires ukrainiens saisis après le 24 février 2022. Et c'est l'agresseur, et non la victime, qui doit être contraint de négocier.
Nous, Mouvement socialiste russe, pensons que dans de telles circonstances, la gauche internationale devrait exiger :
– Une paix juste pour le peuple ukrainien, y compris le retrait des troupes russes du territoire internationalement reconnu de l'Ukraine ;
– l'annulation de la dette publique de l'Ukraine ;
– une pression accrue des sanctions sur l'élite et la classe dirigeante de Poutine ;
– une pression accrue sur les différentes entreprises qui continuent à faire des affaires avec la Russie ;
– une aide humanitaire accrue aux réfugié·e·s ukrainien·ne·s et aux exilé·e·s politiques russes, y compris celleux qui fuient la conscription ;
– une reconstruction équitable de l'Ukraine après la guerre, menée par les Ukrainien·ne·s elleux-mêmes selon les principes de la justice sociale, et non par des sociétés d'investissement et des fonds spéculatifs appliquant les principes de l'austérité ;
– un soutien direct aux organisations bénévoles et syndicales de gauche en Ukraine ;
– des plates-formes permettant aux Ukrainien·ne·s et aux Russes opposé·e·s à la guerre de s'exprimer ;
– la libération des prisonnier·ère·s politiques russes et la fin de la répression de l'opposition politique en Russie.
Le monde d'aujourd'hui bascule vers la droite et les politiciens choisissent de plus en plus de recourir à la discrimination et aux guerres d'agression pour résoudre leurs problèmes, qu'il s'agisse de la campagne militaire génocidaire de Netanyahou à Gaza, soutenue par l'Occident, des attaques de l'Azerbaïdjan contre le Haut-Karabakh (dont la communauté internationale est complice) ou de la rhétorique et des politiques anti-immigré·e·s adoptées par les partis dominants en Allemagne, en Finlande, aux Pays-Bas, en France et aux États-Unis. Dans ce contexte mondial, la gauche doit combattre la montée des tendances impérialistes, militaristes et nationalistes, non pas par des efforts utopiques de construction de la paix, mais en empêchant de nouvelles flambées d'agression et en empêchant les forces fascistes sympathisantes de Poutine (Trump, l'AfD, etc.) d'accéder au pouvoir.
Stop à la guerre !
Pour la fin au poutinisme !
Liberté pour l'Ukraine !
Liberté pour les opprimés en Russie !
24 février 2024
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Pourquoi le NPA a raison face à LFI sur la question de l’intégration européenne de l’Ukraine ?
Ce tweet s'adresse à celles et ceux qui s'intéressent sincèrement aux possibilités d'amélioration des conditions de vie, de sécurité et de lutte pour les classes populaires en Ukraine. Révolutionnaires de posture s'abstenir.
24 février 2024 | tiré d'Europe solidaire sans frontières
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article69926
Il faut commencer par rappeler que l'Ukraine subit déjà tous les désavantages du marché commun avec l'UE depuis la signature de l'Accord d'association en 2014 sur la base de conditions discriminatoires s'inscrivant dans les rapports de domination néo-impérialistes
L'Ukraine a levé de manière unilatérale la quasi-totalité des barrières à l'importation des produits EU, tandis que l'EU a fixé des quotas sur l'importation de la plupart des produits Ukraine (les agriculteurs EU manifestent actuellement contre l'abrogation provisoire de ces quotas)
La transformation néolibérale de l'Ukraine est déjà bien entamée sous la pression de la dette extérieure, notamment vis-à-vis du FMI, et en accord avec le programme politique et social des élites post-Maidan, indépendamment de l'entrée ou non de l'Ukraine dans l'UE.
Dans ces conditions, l'entrée de l'Ukraine dans le l'UE en tant que volet politique d'une intégration économique déjà en cours (mais à titre de partenaire inférieur) aurait des effets bénéfiques relatives sur le niveau de vie et les capacités d'organisation de la classe ouvrière Ukraine.
Dire que l'entrée dans l'UE détruirait le droit du travail en Ukraine ; est faux. C'est l'inverse. Le code de travail Ukraine est en théorie plus protecteur que celui des pays EU. Mais bcp de travailleurs sont maintenus dans l'informalité, et les dispositions légales ne s'appliquent pas
Le gouv Ukraine a récemment introduit des lois contraires aux règlementations EU en matière du droit de travail. Ainsi la loi N°5371 exempte les patrons du respect du code de travail dans les entreprises de <250 employés. Les conditions de travail seraient négociées au cas par cas.
La Confédération européenne des syndicats, à laquelle sont affiliées les deux plus grosses fédérations syndicales ukrainiennes, utilisé l'argument de l'intégration européenne pour faire pression sur le gouvernement ukrainien.
Les normes EU en matière des droits sociaux, du travail, de l'environnement, aussi basses soient-elles dans l'absolu, sont supérieures à ce à quoi l'on peut s'attendre des ultralibéraux ukrainiens partis en roue libre. Les salaires en Ukraine seraient aussi tirés vers le haut.
Enfin, cette question prend un sens véritablement vital depuis l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Quelle que soit l'évolution de la guerre, l'Ukraine a besoin d'un soutien militaire et de garanties de sécurité EU, pour sa défense immédiate et pour prévenir de nouvelles agressions.
En ce qui concerne LFI qui a visiblement prévu de fonder sa campagne européenne sur des slogans chauvinistes et protectionnistes de la menace par le poulet ukrainien « de nos droits sociaux, notre industrie et notre agriculture »…
Avec ce genre d'arguments favorables avant tout aux secteurs particuliers du patronat français (qui par ailleurs est toujours prompt à défendre les politiques favorisant les marchandises françaises sur le marché mondial), merci d'arrêter de se revendiquer de la gauche !
La question de l'entrée ou non de l'Ukraine dans l'UE ne saurait être le cheval de bataille des anti-capitalistes et anti-impérialistes. Ce choix est l'aveu de notre faiblesse, il se pose parce que nous n'avons pas la force de réaliser dans l'immédiat une alternative propre.
Et cet aveu n'a rien d'honteux quand il s'accompagne d'une analyse du réel historique et de l'action qui exprime concrètement la solidarité internationaliste. Ce qui est honteux, c'est céder soit à la mégalomanie dogmatique hors sol, soit à la tentation réactionnaire.
Daria Saburova
P.-S.
Daria Saburova
https://twitter.com/Daria__Saburova/status/1761090952490295483
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L’Occident a-t-il intentionnellement incité Poutine à la guerre ?
Au cours de l'année passée, les États-Unis et les pays de l'OTAN n'ont entrepris aucun effort pour convaincre le président ukrainien Volodomyr Zelenskiy d'entamer des négociations avec Poutine, cela malgré : la mort de plus d'un demi-million d'Ukrainien.ne.s ; la destruction d'une grande partie de l'économie, des finances, des infrastructures physiques, du capital humain et de la société civile de l'Ukraine ; et l'incapacité de l'Occident à maintenir un soutien financier et militaire, même si l'Ukraine perdait déjà la guerre alors que ce soutien était à son apogée.
(Nous tenons à souligner que la rédaction de Presse-toi à gauche ! ne partage nullement le point de vue exprimé dans cet article. - NDLR-PTAG)
le 27 février 2024
gordonhahn.com/2024/02/27/did-the-west-intentionally-incite-putin-to-war/
La stratégie de guerre de l'Occident semble désormais consister à prolonger une « longue guerre » dans l'espoir soit que la guerre commencera à affecter la Russie et la position de Poutine sur place, soit que la santé de Poutine se détériorera et que son système se déstabilisera.
Tout cela et bien d'autres choses éveillent les soupçons selon lesquels l'Occident a intentionnellement, peut-être même « inconsciemment » – les actions de petites victoires politiques remportées afin de « confronter Poutine » par des éléments concurrents en son sein, en particulier au sein de Washington – ont entraîné la Russie dans la Guerre OTAN-Russie en Ukraine.
Mis à part la cause de fond et le principal moteur de cette décision – l'expansion de l'OTAN – et les déclencheurs plus immédiats de la décision de Poutine entre la mi-février et la fin février 2022, quels efforts l'Occident a-t-il entrepris, peut-être intentionnellement, pour provoquer cette décision ?
Si nous regardons le cours des événements dans l'ordre chronologique inverse, il me semble encore plus évident que l'Occident a recherché cette guerre et y a effectivement entraîné intentionnellement la Russie avec une stratégie consistant à utiliser la guerre pour affaiblir la stabilité économique et politique de la Russie.
L'objectif stratégique est le renforcement de l'hégémonie américaine et la maximisation de la puissance, en atteignant deux sous-objectifs de longue date et interdépendants : (1) l'expansion de l'OTAN et (2) le retrait du pouvoir du président russe Vladimir Poutine. Faisons de l'ingénierie inverse sur le cours des événements.
En revenant au début de l'« opération militaire spéciale » (OMS) russe, la pratique diplomatique normale aurait dû inciter l'Occident à considérer, puis à poursuivre, la possibilité que Poutine s'engageait dans une diplomatie coercitive au cours des derniers mois précédant et des premiers mois après le lancement de l'opération militaire spéciale en Ukraine. (Voir https://gordonhahn.com/2022/01/31/putins-coercive-diplomacy/ ; https://gordonhahn.com/2022/02/24/coercive-diplomacy-phase-2-war-and-iron-curtain-descended/ ; et https://gordonhahn.com/2022/10/04/the-complex-and-unclear-origins-of-the-russo-nato-ukrainian-war/).
Le deuxième jour de l'OMS, une délégation russe est arrivée à Gomel, en Biélorussie pour accueillir une délégation ukrainienne pour entamer des négociations. Mais cette dernière n'est pas venue. Une fois que les Ukrainien.ne.s se sont engagés dans le processus en mars 2022 – qui s'est ensuite transféré à Istanbul, en Turquie, sous l'égide du président turc Recep Tayyip Erdogan - l'Occident s'est d'abord montré froid envers les négociations, les ignorant.
Alors qu'elles étaient sur le point de réussir fin mars, les pays de l'OTAN ont commencé à injecter des armes en Ukraine et le président américain Joe Biden s'est rendu en Pologne, appelant à enlever Poutine du pouvoir (www.nbcnews.com/news/world/biden-putin-remain-power- anxiété-europe-ukraine-guerre-rcna2178). L'Occident a ensuite directement bloqué les négociations sur un projet de traité russo-ukrainien, basé sur un accord préliminaire et paraphé par les deux parties début avril 2022. (https://threadreaderapp.com/thread/1746596120971673766.html ; voir aussi https://x.com/i_katchanovski/status/1750362694949966291?s=51&t=n5DkcqsvQXNd3DfCRCwexQ).
Après avoir rejeté les propositions de traité de Moscou en décembre 2021 (voir ci-dessous) et pendant la période précédant la guerre en janvier 2022, les dirigeant.e.s politiques occidentaux et occidentales et diverses agences de renseignement ont mis en garde à plusieurs reprises contre une invasion russe, sans proposer de solution diplomatique. Il y a eu un battement de tambour presque quotidien d'avertissements concernant l'imminence de l'invasion de Poutine, mais l'Occident n'a entrepris aucune démarche diplomatique auprès de Moscou et n'a pas non plus encouragé Kiev à le faire.
C'est comme si l'Occident espérait inciter Kiev à prendre des mesures pour déclencher l'invasion de Poutine. En effet, Zelenskiy s'est moqué à plusieurs reprises de la perspective d'une invasion russe, mais il a en même temps déclaré que Kiev se préparait à se retirer du Mémorandum de Budapest, un accord qui garantissait l'abandon par l'Ukraine des armes nucléaires soviétiques basées sur son territoire et l'engagement de Kiev à ne pas développer l'arme nucléaire. C'est à peu près à cette époque, de la mi-février à la fin février, que Poutine a décidé de donner l'ordre de lancer le OMS (https://gordonhahn.com/2022/04/28/putins-war-decision-and-its-consequences/ ).
En décembre 2021, la Russie a proposé à l'Occident des négociations sur l'échec du processus de Minsk pour l'Ukraine, ainsi que sur un projet de traité-cadre pour une nouvelle architecture de sécurité européenne. Le 21 décembre Poutine a déclaré, lors d'une réunion élargie du conseil d'administration de son ministère de la Défense, qu'il était « extrêmement alarmant que des éléments du système mondial de défense américain soient déployés près de la Russie… Si cette infrastructure continue d'avancer et si les systèmes militaires américains et de l'OTAN sont déployés en Ukraine, leur temps de vol vers Moscou ne sera que de 7 à 10 minutes, voire cinq minutes pour les systèmes hypersoniques » (https://jmss.org/article/view/76584/56335).
Les propositions russes en matière de sécurité comprenaient un engagement de la Russie et des États-Unis à ne pas déployer de missiles basés au sol, qui étaient interdits par le désormais disparu Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI) « en dehors de leurs territoires nationaux, ainsi que dans les zones de leur territoire national à partir desquels ces armes peuvent attaquer des cibles situées sur le territoire national de l'autre partie ».
L'Occident n'a accordé que peu d'attention, voire aucune attention, aux propositions de Poutine, puis les a rejetées d'emblée. Cela s'est produit dans le contexte d'alertes à la guerre lancées dans les capitales occidentales par les gouvernements et les médias six mois plus tôt en avril, lorsque la Russie a commencé à renforcer ses forces le long de sa frontière avec l'Ukraine.
Face à cette préoccupation, pourquoi ne pas prendre plus au sérieux les propositions de Poutine, ou du moins faire semblant de le faire ? La réaction logique à la frayeur du mois d'avril serait de renforcer la diplomatie.
Au lieu de cela, les propositions de Poutine ont été pratiquement ignorées ; elles ont été acceptées pour examen et rapidement rejetées. Et cela a été fait précisément parce que les propositions de Moscou exigeaient la fin de l'expansion de l'OTAN.
Fin 2022, Oleksiy Arestovich, alors conseiller présidentiel ukrainien et porte-parole officieux, a affirmé qu'en décembre 2021, Kiev s'était furtivement déplacée vers la zone de conflit, en « positionnant en avant » quelque 40 à 60,000 soldats (https://t.me/UkraineHumanRightsAbuses/8504).
Est-ce que cela provenait de conseils occidentaux, et les services de renseignement russes ont-ils détecté ces déploiements ? Cela était-il lié à la déclaration provocatrice de Zelenskiy aux services de renseignement ukrainiens un mois avant le début du OMS de Poutine : « Nous avons appris à dissuader et à contrer les agressions extérieures de manière assez efficace. Je suis convaincu que le moment est venu de passer à des actions offensives pour défendre nos intérêts nationaux » ? (www.president.gov.ua/en/news/zovnishnya-rozvidka-vidigraye-vazhlivu-rol-u-protidiyi-zagro-72517)
À la veille de la guerre, l'Occident, en particulier Washington, lançait des avertissements répétés selon lesquels Poutine prévoyait d'envahir l'Ukraine. Mais ces avertissements étaient tellement hystériques et s'accompagnaient d'un silence assourdissant dans la diplomatie américaine, suggérant que l'objectif était de provoquer Zelensky dans un faux pas que la Russie pourrait utiliser pour justifier une invasion (https://gordonhahn.com/2022/02/20/western-intel-as-incendiary-device-does-washington-want-russia-to-invade-donbass-ukraine).
En effet, Zelensky a rapidement coopéré, tombant peut-être dans le piège, en annonçant que Kiev allait abandonner le mémorandum de Budapest qui est à la base du statut non nucléaire de l'Ukraine. Ajoutez ensuite à ce mélange combustible l'augmentation exponentielle des tirs à travers la ligne de contact entrepris par les forces ukrainiennes et la menace de Zelensky de poursuivre une capacité nucléaire.
De plus, nous savons désormais que de 2015 à 2022, Kiev et ses partenaires occidentaux ont fait semblant seulement de participer sincèrement au processus de négociation de Minsk destiné à résoudre le moteur interne de la guerre : le séparatisme des régions séparatistes du Donbass de la République populaire de Louhansk (LNR) et de la République populaire de Donetsk (DNR), protégées par Moscou après que Kiev leur ait déclaré de facto la guerre en avril 2014, sans même tentative de négocier.
En outre, une série de dirigeant.e.s occidentaux, occidentales et ukrainien.ne.s, dont l'ancien président ukrainien Petro Porochenko et l'ancienne chancelière allemande Angela Merkel, ont depuis reconnu que l'ensemble du processus de Minsk 1 et 2 n'était qu'une tactique dilatoire visant à gagner du temps pour renforcer l'armée ukrainienne en vue de des opérations militaires visant à ramener la Crimée et à soumettre à nouveau les républiques séparatistes au giron ukrainien.
Par exemple, le négociateur ukrainien en chef du processus, Porochenko, a lui-même reconnu dans une interview accordée en juin au service en langue ukrainienne de Radio Free Europe et à la Deutsche Welle allemande que les accords de Minsk visaient à « retarder la guerre » et à « créer des forces armées puissantes » : « Notre objectif était d'abord de mettre un terme à la menace, ou au moins de retarder la guerre – de s'assurer huit ans pour restaurer la croissance économique et créer des forces armées puissantes » (www.bignewsnetwork.com/news/272589263/minsk-deal-was-used-pour-acheter-du-temps-ukraines-poroshenko).
Cette tromperie est un indicateur particulièrement solide du fait que l'objectif de l'Occident était la guerre avec la Russie plutôt que la paix entre la Russie et l'Ukraine.
Tout au long de la période 2014-2022, les États-Unis et l'OTAN n'ont rien fait pour faire avancer le processus de Minsk, qui était la seule véritable voie de sortie de la route menant à une guerre entre l'OTAN/Ukraine et la Russie. L'élection présidentielle de Volodomyr Zelenskiy en 2019, malgré ses promesses électorales de poursuivre la paix, a conduit à une intensification de l'intégration OTAN-Ukraine.
En septembre 2020, Zelenskiy a approuvé la nouvelle stratégie de sécurité nationale de l'Ukraine, qui prévoit la poursuite du développement du partenariat distinctif avec l'OTAN en vue de l'objectif d'adhésion à l'OTAN. Ainsi, les États-Unis et l'OTAN ont commencé à intégrer de manière opérationnelle (interopérabilité) l'armée ukrainienne dans l'OTAN, tout en lui fournissant des niveaux massifs d'armes et un entraînement sans précédent pour un non-membre de l'OTAN. L'OTAN considère « l'interopérabilité » comme « le cœur de l'alliance » (www.nato.int/cps/en/natohq/news_193539.htm?selectedLocale=en). En juin 2020, l'Ukraine a rejoint le programme de Partenariat d'opportunités améliorées de l'OTAN pour lui offrir « un accès amélioré aux programmes et exercices d'interopérabilité, ainsi qu'un partage accru d'informations, y compris les enseignements tirés ».
L'Ukraine a rejoint les cinq pays bénéficiant de ce statut, dont quatre sont proches de la Russie : l'un des « Cinq Yeux », l'Australie, ainsi que la Géorgie, la Suède, la Finlande et – en soutien aux opérations américaines de soutien à Israël et au Moyen-Orient – Jordanie www.nato.int/cps/en/natohq/news_176327.htm#:~:text=On%20Friday%20%2812%20June%202020%29%2C%20the%20North%20Atlantic,made%20significant%20contributions%20to%20NATO-led%20operations%20and%20missions
En 2019, un amendement à la Constitution ukrainienne est entré en vigueur, stipulant l'adhésion à l'OTAN comme objectif stratégique de sa politique étrangère et de sa sécurité, renversant la politique de neutralité du gouvernement de Ianoukovitch avant le Maïdan. Cela faisait suite à une législation ukrainienne de juin 2017 rétablissant l'adhésion à l'OTAN comme objectif de politique étrangère et de sécurité de l'Ukraine.
Lors du sommet de l'OTAN à Varsovie en 2016, l'OTAN a inclus dans le programme d'assistance globale (CAP) de l'alliance « le soutien à la capacité de l'Ukraine à assurer sa propre sécurité et à mettre en œuvre des réformes de grande envergure fondées sur les normes de l'OTAN, les principes euro-atlantiques et les meilleures pratiques ».
Dans le cadre du CAP, l'OTAN « a aidé l'Ukraine à transformer son secteur de sécurité et de défense pendant de nombreuses années, en fournissant des conseils de niveau stratégique par l'intermédiaire de la représentation de l'OTAN en Ukraine et un soutien pratique par le biais d'une série de programmes et d'initiatives de renforcement des capacités. Grâce à ces programmes et à des conseils adaptés, l'OTAN a considérablement renforcé la capacité et la résilience du secteur ukrainien de la sécurité et de la défense, ainsi que sa capacité à contrer les menaces hybrides. L'OTAN et ses Alliés ont également apporté un soutien considérable au développement des capacités, notamment par la formation, l'éducation et la fourniture d'équipements. »
Parallèlement au CAP, plusieurs fonds fiduciaires ont été créés en 2014 « pour soutenir le développement des capacités et le renforcement durable des capacités dans des domaines clés », en se concentrant sur la réorganisation et la modernisation des capacités de commandement, de contrôle, de communication et informatiques, ou C4, de l'Ukraine ; réadaptation médicale pour les militaires et les anciens combattants ; et développement des professions des civils dans les secteurs de la défense et de la sécurité (www.nato.int/cps/en/natolive/topics_37750.htm)).
C'était la première fois dans l'histoire de l'OTAN qu'un tel programme était étendu et un tel niveau d'intégration avec un pays déjà en guerre. Et encore une fois, l'OTAN et son principal État membre, les États-Unis, n'ont rien fait pour faire avancer le processus de Minsk afin, comme le reconnaissent maintenant plusieurs dirigeants d'États membres de l'OTAN, de gagner du temps pour armer l'Ukraine pour une guerre visant à reprendre la Crimée et les régions séparatistes par la force.
Au-delà de la formation, du développement et du renforcement des capacités dans des domaines « souples », tels que les communications et la logistique, du matériel non létal a été fourni avant la guerre actuelle par les États-Unis et d'autres pays de l'OTAN à des niveaux non négligeables. Comme l'a fait remarquer un responsable américain à propos des seuls approvisionnements américains, avant que l'Autorité présidentielle de retrait de fonds – le pouvoir de puiser dans les stocks du ministère de la Défense pour les fournir directement à l'Ukraine – n'entraîne l'envoi annuel de 100 millions de dollars d'équipement militaire à l'Ukraine (www.nationaldefensemagazine.org/articles/2023/2/24/tectonic-change-marks-one-year-anniversary-of-war-in-ukraine).
CONCLUSION
La question se pose donc de savoir dans quelle mesure les États-Unis et l'OTAN ont tenté d'entraîner, de provoquer, d'inciter la Russie à la guerre en Ukraine ou, au moins, de préparer Kiev à la guerre de manière si robuste qu'elle a rendu la guerre inévitable – stade avancé de la prophétie proverbiale auto-réalisatrice sur les menaces perçues (dans ce cas, sans expansion de l'OTAN mal perçue).
Bien avant le putsch de Maïdan, les États-Unis et l'OTAN étaient sur le point de lancer une guerre en Ukraine en élargissant l'OTAN, comme certains l'avaient prévenu à l'époque. La poursuite de l'expansion de l'OTAN, notamment en Ukraine, déclencherait une guerre entre l'OTAN et la Russie.
Tout au long de l'histoire de l'après-guerre froide, et en particulier au cours de la période 2004-2014, les États-Unis et l'OTAN ont accru leur soutien à l'armée ukrainienne et l'ont intégrée aux opérations de l'OTAN au Kosovo et en Afghanistan. Un « point culminant » de ce processus a été le sommet de l'OTAN de 2008, qui a promis que l'Ukraine et la Géorgie deviendraient membres de l'OTAN à l'avenir.
De 2010 à 2014, comme le note le site Internet de l'OTAN, « l'Ukraine a mené une politique de non-alignement, à laquelle elle a mis fin en réponse à l'agression de la Russie » (www.nato.int/cps/en/natolive/topics_37750.htm). La déclaration de l'OTAN laisse naturellement de côté la révolte de Maïdan qui a renversé le gouvernement menant la politique de neutralité qui a précédé « l'agression de la Russie » et qui a été alimentée par l'argent et les réseaux occidentaux en Ukraine.
Dans les analyses occidentales, les actions occidentales n'ont aucun effet sur les calculs russes concernant leur propre sécurité. Pendant ce temps, les États-Unis et l'OTAN n'ont pris aucune mesure pour s'opposer à l'influence croissante de l'ultranationalisme, du néofascisme et du sentiment anti-russe en Ukraine, à commencer par la Révolution orange de 2004.
Au cours de cette période, l'Occident a inlassablement cultivé des réseaux pro-OTAN en Ukraine afin d'amasser des sentiments pro-OTAN et pro-UE et de promouvoir un changement de régime, ou une « révolution de couleur », en Ukraine lors de la « révolution » de Maïdan en 2013-2014. Mais moi-mêmes et d'autres l'ont déjà souligné de manière exhaustive [voir Gordon M. Hahn, Ukraine Over the Edge : Russia, the West and the 'New Cold War' (Jefferson, N.C. : McFarland Books, 2018) ; https://gordonhahn.com/2022/02/24/coercive-diplomacy-phase-2-war-and-iron-curtain-descended/ ; https://gordonhahn.com/2016/01/21/report-the-russian-american-reset-nato-expansion-and-the-making-of-the-ukrainian-crisis ; https://gordonhahn.com/2016/03/09/the-real-snipers-massacre-ukraine-february-2014-updaterevised-working-paper/ et https://www.academia.edu/37784742/Shooting_of_Maidan_Protesters_from_Maidan_Controlled_Locations_Video_Appendix_C_2018_?email_work_card=title%5D ].
Et une dernière remarque. Tout cela a conduit l'OTAN et les États-Unis à s'engager dans une guerre contre la Russie, ce qui nous menace d'une guerre mondiale et d'une conflagration nucléaire.
Vous doutez que l'OTAN soit un combattant ? Voici comment un responsable de l'OTAN décrit l'implication de l'OTAN dans l'organisation de communications approfondies et le ciblage (!) pour l'Ukraine jusqu'au niveau des unités de front : « (L)a manière dont le ciblage a été réalisé en Ukraine et dont les données ont été fournies jusqu'à presque l'unité tactique la plus basse pour qu'ils puissent déclencher des tirs conjoints est extraordinaire. Je pense que le rythme a été atteint pour donner à ces capacités la possibilité de faire une sorte d'essai sur le terrain, où l'appétit pour le risque est très élevé. Je pense que de nombreux alliés regardent avec envie la rapidité avec laquelle cela peut être réalisé par rapport aux processus plus traditionnels » (www.nationaldefensemagazine.org/articles/2023/7/18/ukraine-war-is-exposing-nato-interoperability-gaps).
Je ne vous retiendrai plus
L'auteur :
Gordon M. Hahn, Ph.D., est analyste expert chez Corr Analytics, www.canalyt.com. Sites Web : Politique russe et eurasienne, gordonhahn.com et gordonhahn.academia.edu. Il est l'auteur de plusieurs livres sur la Russie, l'Ukraine et l'Occident, dont Ukraine Over the Edge : Russia, the West and the « New Cold War, McFarland Books, 2018.
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De l’antisémitisme et de sa manipulation
J'ai participé samedi - en visuel- à un colloque organisé à l'Université libre de Bruxelles sur « L'antisémitisme instrumentalisé ». Voici l'intervention que j'y ai présentée.
Tiré du blogue de l'auteur.
Pour réfléchir sur l'indispensable combat contre l'antisémitisme et les manipulations dont il est l'objet, il faut d'abord en dresser l'état des lieux, en l'inscrivant dans le contexte de l'évolution du racisme en général.
D'autant que, contrairement à une idée répandue, l'air du temps n'est pas, en France, à la montée de ce dernier. C'est en tout cas ce qu'indique l'Indice de tolérance[1] de Vincent Tiberj : sa tendance est à la hausse – de 46 en 1991 à 64 en 2022. Et cette progression concerne aussi bien la droite (qui passe de 30 en 1999 à 48 en 2022), le centre (qui monte de 38 à 59) et la gauche (qui grimpe de 59 à 72). Ces chiffres et les suivants sont extraits du dernier rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH[2]).
Antisémitisme, état des lieux
S'agissant de l'antisémitisme, trois « thermomètres » nous permettent d'en évaluer au plus près l'évolution en France :
D'abord celui du racisme idéologique, devenu marginal, comme l'attestent les réponses à trois questions dans les enquêtes d'opinion :
– La notion de race : seuls 5 % des sondés estiment qu'« il y a des races supérieures à d'autres ». En revanche, 36 % affirment que « les races n'existent pas » et 57 % que « toutes les races se valent » ;
– L'autodéfinition sur l'échelle du racisme : seuls 3 % des sondés s'estiment « plutôt racistes », 15 % « un peu racistes ». En revanche, 62 % ne se jugent « pas racistes du tout » (et 19 % « pas très racistes » ;
– La perception de l'intégration des différentes minorités : seuls 13 % considèrent les Noirs comme un groupe « à part » ; 24 % les Juifs (et 24 % aussi les Maghrébins 30 % les Asiatiques, 32 % les musulmans et 67 % les Roms .
Jean-Marie Burguburu, le président de la CNCDH, écrit toutefois dans son avant-propos que « les idées racistes favorisant l'exclusion peuvent revenir rapidement dans le débat public quand elles sont endossées et légitimées par des responsables politiques et médiatiques. » Or, poursuit-il, « dans un contexte de crise politique, sociale, économique et identitaire, un certain nombre de personnalités politiques ont activement participé de la politisation du rejet de l'Autre[3], figure mouvante aux visages multiples ».
Le second thermomètre, c'est celui des violences racistes, qui explosent au début du siècle : leur nombre passe de 202 actes recensés en 1999 à 903 en 2000. Sans doute ce phénomène est-il lié à la Seconde Intifada. Si les Français juifs n'ont évidemment aucune responsabilité dans le bain de sang provoqué par la répression israélienne, le soutien inconditionnel qu'apporte à cette dernière le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) au nom des Français juifs alimente l'amalgame entre ces derniers et les Israéliens. Les violences « antisémites » progressent ensuite irrégulièrement, avec un pic en 2021 (2 128 actes). Mais elles s'accroissent nettement moins, alors que les « autres faits racistes » connaissaient une forte hausse.
Cette diminution des faits antisémites depuis le pic de 2004 n'empêche pas un fort sentiment d'insécurité chez nombre de juifs, du fait de leur caractère meurtrier. Pour la première fois depuis 1945, 11 juifs ont été assassinés en tant que tels. La complexité des autres motivations des tueurs – meurtres crapuleux, voire acte de folie – n'empêche pas qu'ils soient d'abord perçus comme antisémites. Sur le long terme également, les faits antimusulmans connaissent une baisse depuis le pic de 2015.
Comme presque toutes les guerres du Proche-Orient, l'offensive d'Israël contre les Gazaouis, après l'horreur du 7 octobre, a provoqué en France une poussée d'antisémitisme. Selon le Service de protection de la communauté juive (SPCJ[1]), on a recensé en 2023 1 676 « actes antisémites » – dont 60% d'atteintes aux personnes et 40 % de propos ou gestes menaçants– soit quatre fois plus qu'en 2022 (436). Sur le total de 2023, 74,2% ont été commis après le 7 octobre[2]. Et ce bilan du dernier trimestre égale le total des « actes antisémites » des trois dernières années cumulées. « Le 7 octobre a servi de catalyseur à la haine, en activant un antisémitisme latent, et en désinhibant le passage à l'acte », estime Yonathan Arfi, le président du CRIF, selon qui la vision des civils israéliens massacrés a joué un rôle déclencheur dans ce phénomène .Étonnamment, Arfi ne mentionne pas l'effet des photographies ou des films terribles de la bande de Gaza en ruines, avec son cortège de cadavres de femmes et d'enfants ensanglantés, de bébés opérés à même le sol des hôpitaux et sans anesthésie, de foules se battant pour un peu de pain… : nul besoin d'être psychiatre pour imaginer l'incitation à la haine que représentent de telles images !
Le rapport évoque enfin un « chiffre noir » : « L'état de sous-déclaration massive des actes racistes auprès des autorités judiciaires accentue la méconnaissance de ce phénomène ». Et la CNCDH de préciser : « Au total, 1,2 million de personnes de 14 ans ou plus auraient été victimes d'au moins une atteinte à caractère raciste », soit 2,2 %.
Le troisième thermomètre, franchement négatif, est celui des préjugés. L'affaire Halimi nous le rappelle brutalement : les préjugés peuvent tuer… Leur cible privilégiée, c'est l'immigration. « Près d'un Français sur deux estime désormais qu'“aujourd'hui en France, on ne se sent plus chez soi comme avant”(48 %) », soit + 5 % en un an. Et 53 % des sondés considèrent qu'« il y a trop d'immigrés en France »[4].
Autre glissement inquiétant : « 60 % des Français pensent que “de nombreux immigrés viennent en France uniquement pour profiter de la protection sociale”, un chiffre en nette hausse (+ 8 points). » Et, pour 42 % (+ 7 points[5]), « l'immigration est la principale cause de l'insécurité ». Toutefois, seule une minorité croit que « les enfants d'immigrés nés en France ne sont pas vraiment Français » (22 %, + 2 %).
Pour 94 % , il est « grave » de « refuser l'embauche d'une personne noire qualifiée », pour 92 % celle d'une personne « d'origine maghrébine », 80 % d'être « contre le mariage d'un de ses enfants avec une personne noire ». Si 40 % pensent que les réactions racistes peuvent parfois être « justifiées par certains comportements », 56 % estiment que « rien ne peut les justifier ».
Même contradiction sur l'islam. Seuls 32 % en ont une opinion « positive » contre 30 % « négative ». Mais ils sont 42 % à considérer que « l'islam est une menace pour l'identité de la France » (+ 4 % en un an). Et de citer des pratiques considérées comme prétendument incompatibles avec notre société : le« port du voile intégral » (75 %), le « port du voile » (49 %) et du « foulard » (42 %), l'« interdiction de montrer l'image du prophète Mahomet » (51 %), etc. Ils sont toutefois 82 % à affirmer qu'« il faut permettre aux musulmans de France d'exercer leur religion dans de bonnes conditions ».
Idem pour les juifs : 18 % pensent qu'ils « ont trop de pouvoir », 38 % qu'ils « ont un rapport particulier à l'argent » et 36 % que, pour eux, « Israël compte plus que la France ». Et le rapport de préciser : « Les sympathisants d'extrême droite restent les plus enclins à se montrer d'accord avec ces préjugés antisémites traditionnels (…) Au contraire, les sympathisants des partis de gauche et du centre y sont relativement imperméables ».
Le degré d'antisémitisme, d'islamophobie et d'ethnocentrisme varie avec l'âge et le genre (les soixante-huitards et les femmes sont plus tolérants), mais surtout en fonction des options politiques. « L'intolérance s'élève à mesure qu'on se rapproche du pôle droit de l'échiquier politique, où prédomine une vision hiérarchique et autoritaire de la société, explique le rapport. Chez les personnes se situant à l'extrême droite, la proportion de scores élevés […] atteint des niveaux records »
Rest qu'un très large consensus se dessine : « Loin d'être complaisante à l'égard des agressions subies par les Juifs, l'opinion est majoritairement en faveur d'une lutte vigoureuse contre l'antisémitisme (73 % tout à fait ou plutôt d'accord fin 2022), et cette demande est d'autant plus forte que la personne se situe plus à gauche, la proportion des “tout à fait d'accord” passant de 29 % à l'extrême droite à 65 % à l'extrême gauche. »
Quatre impératifs
Reste à savoir comment mener cette lutte. L'analyse de l'évolution du racisme, y compris de l'antisémitisme, nous y aide grandement. Elle souligne en particulier, à mon avis, 4 impératifs :
– la nécessité de former le front antiraciste le plus large possible ;
– il importe donc – deuxième impératif – de ne pas opposer les différentes victimes les unes aux autres ;
– pour la même raison, il est essentiel de ne pas les hiérarchiser, sous peine d'alimenter les différents racismes ;
– travailler à la convergence des victimes et de leur mémoire implique enfin – quatrième impératif – de ne pas banaliser le racisme et l'antisémitisme en usant et abusant de ces étiquettes pour (dis)qualifier la critique légitime des États et de leur politique.
Vitupérer la politique de Vladimir Poutine, est-ce être antirusse ? Dénoncer le sort des Ouïghours, est-ce être antichinois ? Attaquer la politique africaine d'Emmanuel Macron, est-ce être antifrançais ? Alors s'en prendre au gouvernement israélien, ce n'est donc pas être antisémite. Sauf, bien sûr, si l'on a recours, pour ce faire, à des arguments antisémites ou/et négationnistes, comme Soral ou Dieudonné.
Un mot à ce propos. En France, la loi antiraciste de 1881, celle de 1972 et le Code pénal constituent un arsenal efficace… à condition qu'il soit utilisé. Or, pendant des années, un Dieudonné ou un Soral ont pu jouer presque impunément avec l'antisémitisme et le négationnisme. Je veux le dire clairement : compte-tenu des accusations dont ils font l'objet, les militants qui professent des idées antisionistes doivent être les plus vigilants, tout dérapage coûtant très cher à la cause que nous défendons.
Les 3 échecs d'une manipulation
Indiscutablement, depuis une vingtaine d'années, les inconditionnels d'Israël, en France comme dans plusieurs autres pays occidentaux, se sont mieux organisés et dotés de moyens nouveaux – comme ELNET[6] – pour développer leur propagande et leur chantage. Ne pas le mesurer serait dangereux.
Mais il serait au moins aussi périlleux de surestimer l'efficacité de ce lobby – un terme autrefois utilisé par la seule extrême droite mais que certains sionistes revendiquent désormais. S'ils s'agitent, c'est que leur cause devient littéralement indéfendable quand l'État qui se réclame des millions de victimes de la Shoah pactise avec les héritiers de leurs bourreaux à travers le monde, et, pire, en porte certains à sa tête – juif ou blanc, un suprémaciste est un raciste.
J'en veux pour preuve les trois échecs successifs des propagandistes d'Israël depuis le début de ce siècle :
Lors de la Seconde Intifada, ils ont tenté de faire taire les partisans du droit international en multipliant les procès contre eux[7]. Sauf qu'ils n'en ont remporté aucun. Daniel Mermet, Edgar Morin, Danièle Sallenave, Sami Naïr, Pascal Boniface, Michèle Manceaux et Charles Enderlin en sont ressortis blanchis.
Deuxième bataille perdue : la criminalisation du boycott, lancée en février 2010 par une circulaire de la ministre de la Justice Michèle Alliot-Marie, sur la base d'un mensonge[8]. La Cour européenne des droits de l'Homme (CECDH) finira par retoquer la condamnation des activistes de Mulhouse. L'arrêt, dit Baldassari, du 11 juin 2020, dénonce l'« attentat juridique » que constitue en France la répression pénale des appels au boycott des produits israéliens. Prime l'article 10 de la Convention qui protège la liberté d'expression, dont le boycott fait partie[9]. Le 17 octobre 2023, la Cour de cassation a reconnu l'arrêt Baldassari et renoncé à poursuivre les militants du boycott.
Troisième tentative avortée : la criminalisation de l'antisionisme. Deux mois après son élection, Emmanuel Macron déclare à la commémoration de la rafle du Vél d'Hiv, le 16 juillet 2017 : « Nous ne cèderons rien à l'antisionisme car il est LA forme réinventée de l'antisémitisme. » Et le CRIF exige que cette affirmation débouche sur une loi condamnant ledit antisionisme.
Commence alors, entre promoteurs et adversaires de ce projet de loi, une bataille acharnée qui durera plus de deux ans. Pour ma part, je publie Antisionisme = antisémitisme ? Réponse à Emmanuel Macron, que je présente lors d'une centaine de conférences-débats. J'y dénonce dans le projet élyséen à la fois une forme d'analphabétisme historique et une entreprise liberticide. Analphabétisme, car l'antisionisme fut d'abord un mouvement juif, majoritaire jusqu'à la Seconde Guerre mondiale et qui, depuis, prône, non pas la destruction de l'État d'Israël, mais sa transformation en un État de tous ses citoyens[10]. Liberticide, car le droit français comme européen exclut tout délit d'opinion.
C'est si vrai que le président de la République renoncera finalement à ce projet le 20 février 2019, lors du dîner annuel du CRIF. Ce dernier obtiendra, en guise de « lot de consolation », une résolution (mal) votée par l'Assemblée nationale se contentant de reprendre la définition de l'antisémitisme de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA) – à l'exclusion des « exemples » l'accompagnant, avait précisé à la tribune son parrain, le député Sylvain Maillard. Son texte s'en tient donc à deux phrases : « L'antisémitisme est une certaine perception des juifs, qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l'antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte[11]. »
Comme on le voit, cette résolution – qui n'a de toute façon pas valeur de loi – ne mentionne ni le sionisme ni l'antisionisme. Ce qui n'empêche pas des dirigeants du CRIF de faire « comme si ». Car ils n'hésitent pas à nier ou ignorer leurs défaites pour poursuivre leur objectif : intimider quiconque use de son droit de critiquer la politique, intérieure ou extérieure, d'Israël.
Notes
[1] https://www.spcj.org/antis%C3%A9mitisme/chiffres-antis%C3%A9mitisme-france-2023-b
[2] Le Monde, 24 janvier 2024.
[1] Défini comme mesure synthétique de l'acceptation des minorités reprenant les questions les plus souvent posées sur une période de trente ans et variant de 0 (intolérance absolue) à 100 (tolérance absolue).
[2] www.cncdh.fr/sites/default/files/2023-06/CNCDH%20Rapport%20racisme%202022%20web%20accessible.pdf
[3] Un long chapitre du rapport est consacré à la manipulation de « la haine de l'Autre » : pp. 255 à 281.
[4] 55 % soutiennent néanmoins le droit de vote des étrangers non européens résidant en France aux élections municipales : Plus généralement, 57 % estiment que « les étrangers devraient avoir les mêmes droits que les Français ».
[5] Sur Twitter, des comptes d'extrême droite, à l'instar de F. Desouche, se consacrent exclusivement aux faits divers… dans lesquels un étranger ou un immigré est impliqué.
[6] Qui se définit comme « une organisation à but non lucratif dédiée au renforcement des relations entre l'Europe et Israël sur la base de valeurs démocratiques partagées et d'intérêts stratégiques ».
[7] Cf. Dominique Vidal, « Au nom du combat contre l'antisémitisme et Les pompiers pyromanes de l'antisémitisme », Le Monde diplomatique, respectivement décembre 2002 et mai 2004.
[8] Lors d'un dîner du CRIF à Bordeaux, le 19 février 2010, la ministre avait fait état d'un « boycott des produits casher » dont elle fut ensuite incapable de citer un seul exemple.
[9] CEDH, Baldassi et autres c. France, requêtes n° 15271/16 et 6 autres, 11 juin 2020.
[10] Les faits sont têtus : l'immense majorité des Juifs quittant l'Europe se rend aux États-Unis – environ 3,5 millions de 1881 à 1939 ([10]). En revanche, au début de la Seconde Guerre mondiale, la Palestine mandataire ne compte que 460 000 Juifs, soit 2,9 % de la population juive mondiale.
[11] Le Monde, 3 décembre 2019.
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L’écoféminisme, nécessaire à l’écosocialisme
Voici le lien pour vous inscrire :
https://us02web.zoom.us/meeting/register/tZUlce2rrzIiGNRdS9o2fC7-H9DusPC9mUA4
Élisabeth Germain et Lucie Mayer nous feront part de leur réflexion et Nicole Desgagnés nous exposera les luttes que des femmes mènent en rapport avec la Fonderie Horne.

Cessez-le feu ou capitulation -
Le journal de « centre-gauche et indépendantiste » québécois Le Devoir vient de publier une lettre ouverte signée par cinq pacifistes, qui appellent à un « cessez-le-feu et à des négociations immédiates » en Ukraine.
La lettre en elle-même ne mériterait pas qu'on s'y attarde si les auteur.es ne disaient pas signer « pour » le Collectif échec à la guerre.
De fait, le Collectif regroupe des partis politiques de gauche (Québec solidaire, Parti communiste), de très nombreux syndicats (de la CSN, de la FTQ, d'infirmières, d'enseignant.es etc.), des groupes communautaires et de défense des droits (FRAPRU, Ligue des droits et libertés, AQOCI, MEPACQ etc.) et des organisations religieuses. En bref, c'est donc une bonne partie de ce que le Québec compte de militant.es qui se déclarent de gauche, syndicalistes, socialistes, féministes, anticapitalistes, anti-impérialistes, postcoloniaux, altermondialistes et même internationalistes qui se voit associée, au moins indirectement, au contenu de cet appel pacifiste.
– Cessez-le-feu ou capitulation ?
La lettre en question est une médiocre caricature de la propagande véhiculée par Vladimir Poutine : la guerre a été provoquée par les États-Unis, l'Occident, l'OTAN, qui « mènent une véritable guerre par procuration en Ukraine ». La Russie quant à elle a tout fait pour négocier et éviter le conflit mais il a bien fallu qu'elle défende ses intérêts « de grande puissance ». Et finalement, comme « la guerre en Ukraine ne s'est pas déroulée selon les plans de l'Occident », que les sanctions économiques ont échouées, que la « situation évolue à l'avantage de la Russie », qu'il faut éviter un engrenage et une guerre nucléaire, il est dans l'intérêt des ukrainien.nes et de l'humanité d'imposer le plus rapidement possible un « cessez-le-feu ». Évidemment le texte ne nous ni comment ni quelles en seraient les implications mais il faut que cela soit fait et « mutuellement acceptable ». Et voilà, il fallait juste y penser et l'écrire.
Au-delà d'un narratif digne de la novlangue de Georges Orwell, où ceux que l'on pensait être les agressés deviennent les agresseurs, les victimes, les coupables, les victoires, des défaites, les impérialistes, les colonisés etc., l'intention première qui transpire de la lettre est de mettre un terme au soutien militaire canadien à l'Ukraine, aussi ridicule soit-il. Il est de fait certain que si l'Ukraine ne reçoit plus aucun soutien, elle n'aura alors plus d'autre choix que de négocier le cessez-le-feu. Et le plus tôt on arrêtera de la soutenir, le plus tôt le cessez-le-feu souhaité par les auteur.es de la lettre, sera imposé. Mais il n'est pas dit qu'il sera "mutuellement acceptable".
Et de fait, le seul problème à l'exécution de ce plan magistral est que les Ukrainien.nes – et heureusement beaucoup d'autres personnes – considèrent aujourd'hui qu'il ne s'agit plus alors d'un cessez-le-feu mais d'une capitulation en rase campagne. Et, rien à faire, même avec les incantations des pacifistes québécois.es, les ukrainien.nes refusent de capituler.
- Faut-il écouter les ukrainien.nes ou les ignorer et défendre le pacifisme d'Échec à la guerre ?
Mais les auteur.es de la lettre se moquent éperdument de ce que peuvent penser et vouloir les ukrainien.nes. Il est en effet sidérant de voir avec quelle facilité, toute honte bue, cinq pacifistes (qui se revendiquent certainement postcolonialistes), bien à l'abri des bombes, peuvent prétendre s'exprimer pour et dans l'intérêt des ukrainien.nes, sans même prendre la peine d'en citer un.e seul.e.
Comme si les ukrainien.nes ne pouvaient pas parler, comme si leurs revendications étaient inconnues, comme si leur avis était de toute façon sans intérêt au regard des préoccupations planétaires des cinq pacifistes québécois.es. Les ukrainien.nes sont de facto infantilisé.es, traité.es comme des enfants qui ont réagi de façon impulsive, qu'il faut calmer et à qui il faut expliquer, et au besoin imposer, ce qui est bon pour eux et elles.
C'est vrai qu'ils et elles n'écoutent pas beaucoup, pas même les doctes conseils de nos cinq pacifistes ou des capitalistes occidentaux et Russes. Au lieu de fuir en taxi et de se laisser calmement coloniser, comme le prévoyaient Vladimir Poutine mais également tous les membres de l'OTAN, ils et elles ont choisi de résister et continuent de résister malgré tout, semblant oublier qu'ils et elles ont en face d'eux une puissance nucléaire.
Bref, si pour les auteur.es de la lettre l'opinion des ukrainien.nes ne compte pas, les ukrainien.nes en revanche feraient bien de les écouter. Il s'agit là d'une conception et d'une pratique de "solidarité internationale" déjà bien documentées.
- Mais pourquoi la gauche ukrainienne refuse-t-elle de capituler ?
Mais imaginons que, contrairement aux cinq missionnaires pacifistes, les membres associatifs du Collectif estiment important d'écouter et de prendre en compte ce que les Ukrainien.nes revendiquent, comme n'importe quel internationaliste digne de ce nom. Ils et elles peuvent alors facilement se renseigner en français grâce au précieux travail réalisé par un regroupement de plusieurs maisons d'édition de gauche (y compris québécoises) et au travail du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (ENSU/RESU).
Les partis politiques de gauche, les syndicats et les groupes communautaires québécois peuvent alors constater dans ces milliers de documents que par bien des aspects, la société ukrainienne n'est pas très différente de la société québécoise ; et que, comme elle, c'est une société profondément divisée. Il y a des fascistes, des racistes, des capitalistes profiteurs de la guerre, des multimillionnaires crapuleux et planqués, des politiques corrompus, des religieux homophobes, des antisémites, des islamophobes etc. Et, comme au Québec, faute d'une gauche véritablement internationaliste, c'est cette tendance qui a le vent en poupe.
Mais il y a également de nombreux militant.es de gauche, anticapitalistes, des féministes et des anarchistes qui, en toute conscience, ont choisi de défendre le droit à l'indépendance, non seulement les armes à la main mais également sous le commandement d'un gouvernement bourgeois et patriarcal, seule solution militairement viable selon eux pour ne pas être colonisé.es et disparaitre ; qu'il y a des syndicalistes qui militent contre la scandaleuse réforme du Code du travail tout en apportant un soutien continu aux soldat.es dans les tranchées ; des militants internationalistes qui malgré l'état d'urgence, prennent le temps d'envoyer des messages de solidarité aux palestiniens, aux grévistes français ou britanniques ; des anticapitalistes qui militent contre les réformes néo-libérales de Zelenski, du FMI et de la Banque mondiale, pour la nationalisation de l'industrie de l'armement, l'expropriation des oligarques ; des militant.es qui au risque de leur vie documentent la réalité dans les territoires occupés, les vols d'enfants, le pillage de Mariupol et de sa région, comme la russification à marche forcée etc.
Toujours dans ces précieux documents, les membres du Collectif pourront également constater que les ukrainien.nes se battent également pour la paix, un cessez-le-feu et le désarmement. La différence toutefois est qu'ils et elles n'acceptent pas les conditions proposées par nos cinq pacifistes ou Vladimir Poutine. Ils et elles ne cessent de le répéter : si la Russie se retire, il n'y a plus de guerre. En revanche, si l'Ukraine cède, il n'y a plus d'Ukraine.
- Qui désarmera et qui sera désarmé ?
De fait, quand on fait face à l'armée d'un dirigeant qui répète à qui veut l'entendre que vous n'existez pas et qui a déjà montré on ne peut plus clairement aux Tchétchènes, aux Syrien.nes ou aux Georgiens les conditions d'une paix durable et du désarmement selon lui, on retient surement mieux certaines leçons de l'histoire : « toute la question est de savoir qui désarmera et qui sera désarmé ».
Par conséquent, aujourd'hui, ce que les membres du Collectif ne trouveront pas dans ces multiples documents de syndicalistes, de socialistes de féministes, d'anticapitalistes, d'internationalistes ukrainien.nes ce sont des appels à mettre un terme au soutien militaire à l'armée ukrainienne, à s'opposer à l'entrée de l'Ukraine dans l'OTAN ou dans l'Union européenne. Ces militant.es de la gauche ukrainienne le répètent : ce n'est pas de gaité de coeur qu'ils et elles font ces choix politiques ; c'est une question de priorités, de survie.
- Et si la gauche Russe souhaitait également la défaite militaire de Poutine ?
Nos cinq pacifistes pourraient par ailleurs, toujours dans une perspective de solidarité internationale, se tourner vers les militant.es internationalistes russes. Il est vrai qu'il est beaucoup plus difficile d'entrer en contact avec elles et eux mais, grâce au travail des militant.es du RESU, on dispose notamment des déclarations du Mouvement socialiste russe. Et voici un extrait d'un récent communiqué en espérant que les membres du Collectif Échec à la guerre soient incités à le lire dans son intégralité :
« Le régime de Poutine ne peut plus sortir de l'état de guerre, car le seul moyen de maintenir son système est d'aggraver la situation internationale et d'intensifier la répression politique à l'intérieur de la Russie.
C'est pourquoi toute négociation avec Poutine n'apporterait, au mieux, qu'un bref répit, et non une véritable paix.
Une victoire de la Russie serait la preuve de la faiblesse de l'Occident et de sa volonté de redessiner ses sphères d'influence, surtout dans l'espace post-soviétique. La Moldavie et les États baltes pourraient être les prochaines victimes de l'agression. Une défaite du régime, en revanche, équivaudrait à son effondrement.
Seul le peuple ukrainien a le droit de décider quand et dans quelles conditions faire la paix. Tant que les Ukrainiens feront preuve d'une volonté de résistance et que le régime de Poutine ne changera rien à ses objectifs expansionnistes, toute contrainte exercée sur l'Ukraine pour l'amener à négocier est un pas vers un "accord" impérialiste aux dépens de l'indépendance de l'Ukraine.
Cet "accord de paix" impérialiste signifierait un retour à la pratique de partition du reste du monde par les "grandes puissances", c'est-à-dire aux conditions qui ont donné naissance à la Première et à la Seconde Guerre mondiale.
Le principal obstacle à la paix n'est certainement pas le "manque de volonté de compromis" de Volodymyr Zelensky, ni le "caractère faucon" de Joe Biden ou d'Olaf Scholz : c'est le manque de volonté de Poutine de discuter même de la désoccupation des territoires ukrainiens saisis après le 24 février 2022. Et c'est l'agresseur, et non la victime, qui doit être contraint de négocier » (Traduction Deepl.).
Il est évident que cette prise de position, tout comme celle de la gauche ukrainienne reprise ici, ne reflètent qu'une partie et probablement qu'une toute petite partie des opinions des gauches Russe ou Ukrainienne. Mais ce sont ces positions que nous relayons, que nous avons choisi d'appuyer, en citant nos sources. Que les cinq pacifistes québécois.es fassent de même et nous disent au nom de qui ils et elles parlent et revendiquent un « cessez-le-feu immédiat » en Ukraine.
En attendant leurs sources, nous partageons l'avis du Mouvement socialiste Russe selon lequel, dans le contexte actuel, ce qui compte au final c'est le choix du peuple ukrainien et que "c'est l'agresseur, et non la victime, qui doit être contraint de négocier". Tout l'inverse de ce qu'ont choisi de défendre les cinq pacifistes québécois.es "pour" un important collectif de travailleurs et de travailleuses Québécois.es.
Nous espérons alors que les membres associatifs du Collectif Échec à la Guerre feront savoir qu'ils condamnent fermement cette méprisable prise de position qui va à l'encontre du droit à l'auto-détermination et de tous les principes de base de la solidarité internationale ouvrière et féministe, de l'internationalisme.
Camille Popinot
Illustration : Anna Ivanenko, Si cela vient à nous, cela viendra à vous.
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Mayotte : l’impasse coloniale
À Mayotte, les mesures répressives restent inefficientes et nourrissent les violences. La suppression du droit du sol ne dérogera pas à ce constat. La solution serait un investissement social à l'échelle de l'archipel.
Mayotte est restée française parce que quelques dizaines de planteurs ont convaincu les « grands notables » en utilisant les différends existant dans l'archipel des Comores. Une propagande intensive parmi la population accompagnée d'une répression contre les indépendantistes a fait le reste.
Le tout-répressif
Cela a permis à la France de maintenir sa position stratégique sur le canal du Mozambique. Mais ce succès apparent revient comme un boomerang en s'accompagnant de crises successives démontrant la précarité de cette architecture.
Pour les MahoraisEs, la départementalisation de leur île revêtait un double objectif : signer l'impossibilité d'un retour vers les Comores et garantir l'accès privilégié aux ressources au détriment des étrangerEs. L'immigration est vue comme la cause des problèmes, au demeurant réels, que sont l'insécurité et la misère sociale. Quoiqu'en disent les MahoraisEs, la délinquance n'est pas l'apanage des étrangerEs. En revanche ce qui est nouveau, c'est l'apparition de bandes de jeunes qui se livrent à des actes de violence parfois gratuits. Ce phénomène est nourri par l'arsenal juridique spécifique de Mayotte tel que l'absence de commission du titre de séjour ou de recours contre les obligations de quitter le territoire français (OQTF). Aussi les ComorienNEs expulséEs précipitamment laissent derrière eux leurs enfants. Comme les aides sociales pour mineurEs isoléEs ont été aussi supprimées, ces derniers n'ont d'autres choix que de se regrouper et tenter de survivre par tous les moyens. Ainsi existent des villages entiers composés de jeunes livréEs à eux-mêmes sans aucune perspective.
Le paradoxe
Les ComorienNEs viennent à Mayotte parce que le territoire est six fois plus riche que le leur et non pour un hypothétique accès à la nationalité française de leur progéniture. Possibilité d'autant plus aléatoire que la loi de 2018 impose que les parents soient sur place et en situation régulière depuis plus de trois mois. Une loi qui d'ailleurs n'a eu aucun effet sur les flux migratoires.
Les MahoraisEs se sont mis dans une impasse coloniale. En militant pour que l'île devienne un département français, ils ont eux-mêmes accepté d'abandonner, au moins formellement, un mode de vie ancestral. Dans le même temps, l'objectif de vivre selon les standards de la métropole s'est avéré largement hors de portée. Mayotte est le département français, et de loin, le plus pauvre. En exigeant plus d'investissements sociaux de la part de la métropole, les Mahorais augmentent aussi paradoxalement l'attraction de leur île pour les ComorienNEs. La succession de mesures répressives prises par l'État français n'arrive pas à juguler cette immigration.
Prendre en compte l'archipel
À terme, le risque est de voir se développer un conflit que l'on ne peut certainement pas qualifier d'ethnique puisque MahoraisEs et ComorienNEs sont un seul peuple. Pourtant, sur l'île se répand une violence verbale : les étrangerEs sont comparés à des cafards et deviennent les responsables de tous les malheurs qui surviennent. Salime Mdere, vice-président du Conseil départemental, déclare à propos des jeunes ComorienNEs « à un moment donné, il faut peut-être en tuer ».
La solution n'est certainement pas, comme le propose Darmanin, la suppression du droit du sol. Elle ne fera qu'alimenter la machine à créer des sans-papierEs et légitimer la haine. Trouver une solution viable et juste n'est pas chose aisée. Une piste serait, non de concentrer toute la richesse (bien relative par rapport à la métropole) sur Mayotte mais de la répartir sur l'archipel de telle sorte que l'ensemble des ComorienNEs puissent accéder à des structures hospitalières convenables et à une offre d'éducation pour l'ensemble des jeunes. Permettre un développement économique de Mayotte qui puisse bénéficier aux trois autres îles : atténuerait le conflit fratricide d'un peuple en proie au tourment d'une erreur historique.
Paul Martial
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