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Le Québec et la guerre en Ukraine
Les guerres mondiales ont marqué profondément l'histoire du Québec. La Nouvelle-France est passée sous contrôle britannique lors de la guerre de Sept Ans. La crise de la Conscription de 1918 a remis la question de l'indépendance à l'ordre du jour, pour la première fois depuis la rébellion des Patriotes de 1837-1838.
Éditions du Renouveau québécois ; Nombre de pages : 222 ; Année de publication : 2023
https://lautjournal.info/publications/le-quebec-et-la-guerre-en-ukraine
Aujourd'hui, la guerre en Ukraine provoque un chamboulement complet de la géopolitique internationale et menace de dégénérer en conflit mondial. Les alliances militaires se recomposent et se raffermissent. Les budgets militaires explosent. Les États-Unis opèrent un découplage économique avec la Chine – particulièrement dans le domaine des matériaux stratégiques – et enrôlent les pays amis dans une économie de guerre camouflée sous la dénomination de « transition énergétique ».
Les ressources minières et énergétiques canadiennes et québécoises sont dans le collimateur de l'Oncle Sam. Le Canada et le Québec répondent présents en subventionnant à coups de dizaines de milliards les usines de la filière batteries. Une politique qui n'est pas sans lien avec la décision du gouvernement Legault d'augmenter de 50% le potentiel hydroélectrique du Québec.
Dès le déclenchement de la guerre, le Québec s'est rallié spontanément à l'Ukraine, sans examen approfondi des politiques qui ont mené à cette guerre. Ce recueil d'articles publiés dans L'aut'journal a pour objectif de combler cette lacune. Il propose une analyse de la guerre en Ukraine d'un point de vue québécois, en rupture avec l'alignement du Canada sur les politiques de l'Empire américain, et renoue avec la tradition pacifiste du peuple québécois

L’intelligence artificielle – Mythes, dangers, désappropriation et résistances
INTRODUCTION AU DOSSIER – Ce n'est pas d'hier que le capitalisme mondialisé développe et s'approprie les techniques et les technologies les plus avancées et productives pour générer plus de capital privé par l'exploitation du travail et par la consommation étendue à l'échelle de l'humanité. Le capitalisme a aussi mis en place des mécanismes de discrimination qui surexploitent les plus dominé·e·s afin de maximiser les profits.
22 mars 2024 | tiré du site des NCS
L'intelligence artificielle (IA) fait partie de ce monde capitaliste. Elle est présente dans nos vies depuis quelques décennies sous différentes formes, on n'a ici qu'à penser à la reconnaissance vocale en téléphonie déployée en 1995 par Bell Canada, pionnier mondial dans ce domaine, en éliminant au passage quelques milliers d'emplois occupés principalement par des femmes. Dans cette joyeuse marre aux algorithmes, les enjeux sont de l'ordre de centaines de milliards de dollars.
Jusqu'ici le développement et le déploiement de l'IA se faisaient plutôt discrets dans des centres de recherche enfouis dans les universités, en « partenariat » avec quelques géants de l'univers numérique. On nous en laissait parfois entrevoir quelques applications « innovantes », dans le domaine de la médecine, de l'automobile autonome, de la reconnaissance faciale, etc. Mais cela restait sous la bonne garde des géants de ce monde.
Mais voilà qu'à la fin de 2023 retentit un coup de tonnerre médiatique dans ce merveilleux univers numérique. L'IA générative, qui depuis une bonne décennie était réservée aux entreprises qui pouvaient se la payer, devient accessible à monsieur et madame Tout-le-Monde sous la forme du robot conversationnel ChatGPT.
La nouvelle a fait fureur et elle n'a pas tardé à déclencher de par le monde un déluge de commentaires et de jugements à l'emporte-pièce. Voilà que l'on pouvait, par le biais d'une simple application, disposer des services d'un robot conversationnel apparemment prodigieux capable de générer instantanément une dissertation de qualité sur n'importe quel sujet de son choix dans la langue de sa convenance.
Bien que l'IA générative sous forme de robot conversationnel ne soit qu'une sous-branche des applications de l'IA basée sur l'apprentissage profond – l'IA couvre beaucoup plus large – il n'en fallut pas plus cependant pour que sur les médias sociaux et dans les grands médias institutionnels finisse par s'imposer un nouveau discours hégémonique en la matière, un discours passe-partout et tout puissant, globalement favorable à l'intelligence artificielle de dernière génération ainsi qu'à ses multiples déclinaisons possibles. Cela est présenté comme quelque chose d'inéluctable et d'indispensable à notre vie future, mettant en sourdine ou à la marge, ou encore passant sous silence bien des dimensions problématiques de l'intelligence artificielle[1].
En guise d'introduction à ce dossier sur l'IA, nous voulons déchiffrer cet emballement pour l'IA et montrer ce qu'il y a derrière ce discours devenu si prégnant, en mettant en évidence comment il reste difficile dans nos sociétés contemporaines de faire la part des choses en matière de découvertes ou de progrès scientifiques et techniques, au point de jouer à l'autruche devant une multitude de dangers pourtant des plus inquiétants.
Sur l'idée de progrès
Il faut dire que pendant longtemps, modernité oblige, nous avons été portés – y compris à gauche – à doter le progrès économique et technique d'un indice hautement positif.
Après l'imprimerie en 1450, la machine à vapeur en 1770, le moteur à explosion en 1854, l'électricité en 1870, les technologies de l'information et de la communication dans les années 1970 et aujourd'hui l'intelligence artificielle, nous pourrions facilement imaginer être partie prenante d'une vaste trajectoire historique pleine de promesses, nous délivrant pas à pas de lourdes tutelles pesant sur notre humanité. Comme si, en nous laissant emporter par l'inéluctable passage du temps, le futur allait nécessairement nous offrir un avenir meilleur que le présent ou le passé.
On a tous en tête des images fortes – par exemple dans le dernier film de Sébastien Pilote, Maria Chapdelaine – de l'existence que menaient nos ancêtres à la fin du XIXe siècle ou au début du XXe dans ce pays de froid et de neige qu'était le Québec. Ils n'avaient ni eau courante ni électricité ni médecin assuré. Pour survivre et pour faire face aux défis d'une nature hostile, il ne leur restait qu'une vie faite de bûchage acharné et de durs travaux agricoles, d'économies et de privations. Au regard de notre vie d'aujourd'hui, qui souhaiterait revenir à de tels temps ?
Bien sûr, il y avait dans ces images trop simplistes quelques signaux contraires, mais nous avons mis longtemps à en tirer les véritables conséquences. Le progrès, en même temps qu'il délivrait l'être humain de bien des fardeaux, apportait son lot d'inquiétudes et de destruction. À preuve cette ombre de la menace nucléaire qui, à partir de 1945, s'est mise à grignoter, comme un sombre présage, les lumières philosophiques de toutes nos humaines interrogations.
Il y avait aussi ceux et celles qui, à gauche, avaient compris que ce progrès était porté par un mode de production particulier – le mode de production et d'échange capitaliste – qui en sapait une grande partie des potentialités positives. Ils voyaient donc dans un système socialiste, où les richesses privées seraient socialisées, le moyen de redonner au progrès humain ses vertus émancipatrices et libératrices.
Pourtant la plupart d'entre eux, en installant cette socialisation dans un futur indéterminé ou en fermant les yeux sur les difficultés de son actualisation, passée comme présente, et en se croyant portés par le vent de l'histoire, tendaient malgré eux à reprendre à leur compte le mythe d'un progrès inéluctable. D'ailleurs, ils étaient devenus si nombreux, si influents, si assurés de l'avenir – quelle que soit la manière dont ils le pensaient – qu'on avait même fini par tous les regrouper sous un même chapeau : le progressisme. Ils étaient, disait-on, des « progressistes » pariant, plein d'optimisme, sur les valeurs de la modernité, sur les avancées assurées et positives de l'histoire[2].
Le « progressisme », que nous le voulions ou non, nous en sommes, à gauche, les héritiers, et l'idée d'un progrès inéluctable se déployant positivement au fil du temps, continue de nous habiter. Et cela, même si l'histoire parait avoir depuis des décennies infirmé une bonne partie de ces prophéties.
En ne débouchant jusqu'à présent sur aucun changement sociétal de fond, sur aucun saut qualitatif, sur aucun « bond de tigre » comme disait Walter Benjamin, les indéniables avancées scientifiques et techniques qui continuent de fleurir à notre époque s'accompagnent de désordres économiques criants, de guerres nouvelles, de malaises sociaux grandissants, de blocages politiques et de contradictions culturelles. D'autant plus qu'aux maux traditionnels de l'exploitation ou de l'inégalité, fruits connus du capitalisme, sont venus se rajouter ceux, passablement inquiétants et longtemps ignorés, d'un productivisme échevelé : des prédations environnementales généralisées et de brutaux changements climatiques posant cette fois-ci, dans un proche avenir, la question même de notre survie comme humanité.
Voir les choses depuis la perspective de l'histoire
En fait, tout – en particulier ce qui touche aux effets des récentes découvertes scientifiques et techniques sur les sociétés humaines – devrait pouvoir être discuté aujourd'hui, se retrouver sur la grande table des débats collectifs, sans peur et en toute liberté.
Les crises multiples et combinées (crises économiques, sociales, politiques, sanitaires, écologiques, géopolitiques) que collectivement nous affrontons aujourd'hui nous le montrent comme jamais : cette trajectoire ascendante du progrès est en train de se déliter, voire de se transformer peu à peu en son contraire. Elle nous oblige brutalement à nous questionner sur le type de vie auquel nous aspirons comme humains, et sur le devenir de l'humanité. S'épanouira-t-elle sous le signe de la liberté ou de l'émancipation, ou au contraire se distordra-t-elle au gré des impasses d'un « désordre établi » maintenu d'une main de fer par les puissants d'aujourd'hui ? Tout des drames grandissants d'aujourd'hui ne nous oblige-t-il pas à voir les choses de loin, à les scruter depuis la perspective de l'histoire ? Il y a plus de 150 ans de cela, un certain Karl Marx rappelait que :
la seule liberté possible est que l'homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leurs échanges avec la nature […] et qu'ils accomplissent ces échanges en dépensant un minimum de force et dans les conditions les plus dignes et les plus conformes à la nature humaine. Mais, rappelait-il […] cette activité constituera toujours le royaume de la nécessité. C'est au-delà que commence le développement des forces humaines comme fin en soi, le véritable royaume de la liberté[3].
Cette vision large et prospective de la liberté, envisagée pour l'humanité universelle comme une libération vis-à-vis du temps de travail obligé, c'est là tout un programme dont on est loin de voir l'aboutissement aujourd'hui. Elle reste néanmoins d'une brûlante actualité quand on songe au surgissement dans nos sociétés de l'intelligence artificielle de dernière génération, si on ose s'arrêter à tout ce qu'elle bouscule sur le plan des conditions structurelles, économiques et techniques, favorisant ou non le déploiement possible d'une liberté humaine. Car on touche là, avec ce nouveau type de technologies, à quelque chose de résolument nouveau dont on peine à mesurer les conséquences sur les multiples dimensions de nos vies, travail et loisirs compris.
Il faut dire que les prouesses, dont cette intelligence artificielle est à l'origine, ont de quoi impressionner. La puissance et la rapidité de ses calculs comme les prodigieux résultats que ses algorithmes atteignent en matière de production quasi instantanée de textes conversationnels, d'images et de sons utilisables par tout un chacun, paraissent lui assurer un avenir à tout coup prometteur. Il faut dire aussi que cette capacité à recourir à des masses gigantesques de données numériques et à les trier à la vitesse de l'éclair recèle de potentiels côtés positifs, notamment en termes d'avancées scientifiques, et plus particulièrement ces derniers temps en termes de diagnostics médicaux. À condition cependant que ces machines apprenantes restent étroitement encadrées par des humains, selon des principes et des exigences éthiques et politiques réfléchies et connues de tous et toutes, de manière à pouvoir de part en part contrôler, dans la transparence, tous leurs tenants et aboutissants, leurs effets problématiques ou inattendus et leurs toujours possibles biais et bévues.
Derrière les prouesses des machines apprenantes, une désappropriation généralisée ?
Tel est le problème décisif : l'indéniable attractivité de l'IA l'a dotée d'une aura si séduisante qu'on tend, dans le grand public, à faire l'impasse sur les formidables dangers dont elle est en même temps le véhicule. Car telle qu'elle se présente aujourd'hui (aux mains des tout puissants monopoles que sont les GAFAM), telle qu'elle se déploie dans nos sociétés contemporaines (au sein d'un marché capitaliste néolibéralisé) et telle qu'elle est en train de faire son chemin dans nos vies (au travers d'une surveillance généralisée et d'une utilisation dérégulée de nos données numériques), l'IA risque bien de participer à un vaste mouvement de « désappropriation[4] » de nos vies. Oui, c'est bien cela : nous désapproprier d'une série d'habiletés collectives, de manières de faire, de façons d'être et de penser, de nous organiser socialement et politiquement, de nous éduquer ; toutes choses qui étaient jusqu'à présent le propre de notre humanité commune, avec certes les indéniables limitations qu'elles portaient en elles, mais aussi toutes les libertés en germe qu'elles ne cessaient de nous offrir.
L'IA tend à participer à ce mouvement de désappropriation, en remplaçant ces manières de faire et d'être par des machines et des modèles automatisés et interconnectés, au fonctionnement et aux finalités à priori particulièrement opaques. Les voilà en effet aux mains de grands monopoles privés, eux-mêmes fouettés par le jeu d'une concurrence impitoyable et mus par le jeu cruel et impersonnel de l'accumulation infinie du capital. Le tout, en sachant qu'il s'agit de grands monopoles sur lesquels nous n'avons, dans l'état actuel des choses, pratiquement aucun contrôle démocratique, aucun pouvoir de décision citoyen, aucune prise sociale ou individuelle digne de ce nom.
L'IA risque ainsi d'accentuer, d'élargir et de parachever le mouvement de désappropriation que le mode de production capitaliste faisait déjà peser sur la vie des travailleurs et des travailleuses, en touchant cette fois-ci non pas seulement à l'organisation de leur travail ou à l'extorsion d'une survaleur économique, mais en s'immisçant dans, et en bouleversant de part en part les mécanismes d'information, d'organisation, de « gouvernementalité » de la société entière, tout comme d'ailleurs en se donnant les moyens de contrôler plus étroitement la subjectivité de chacun des individus qui la composent. Le tout, en tendant à pousser les sociétés humaines vers la surveillance généralisée, le contrôle bureaucratique systématisé, la fragmentation définitive des liens sociaux et communautaires ; à rebrousse-poil de tous les idéaux démocratiques, d'égalité, de liberté, de fraternité et de diversité que tant d'entre nous continuent à poursuivre par le biais de la lutte sociale et politique.
C'est la raison pour laquelle nous avons décidé de commencer cette présentation par une mise en perspective autour de la notion de progrès, et surtout, nous avons voulu placer ce dossier sur l'intelligence artificielle de dernière génération sous la forme d'une insistante interrogation dont nous chercherons à éclairer les enjeux sous-jacents : dernière les prouesses des machines apprenantes, ne se cache-t-il pas une désappropriation généralisée ?
Avec l'IA, en effet, l'affaire est plus que sérieuse, mais peut-être pas où on l'imaginerait de prime abord. Ici, il ne faut pas craindre de s'en prendre aux mythes qui circulent à son propos et qui, par exemple, verraient une sorte de grand ordinateur, super-intelligent et doté de conscience, prendre le dessus sur des sociétés humaines entières, un peu comme dans le célèbre film de Stanley Kubrick, 2001 : L'odyssée de l'espace, où l'ordinateur de bord HAL 9000 a pris le contrôle d'un vaisseau spatial malgré tous les efforts contraires de son équipage. Le problème n'est pas là, loin de là. Pourtant, si les peurs qu'une telle dystopie peut faire naitre sont actuellement dénuées de fondement, il reste qu'on a quand même bien des motifs d'être inquiets au regard des développements contemporains de l'IA de dernière génération.
Les véritables dangers de l'IA
Si aujourd'hui, ainsi que le rappelle Chomsky[5], l'IA dans sa forme actuelle est loin encore de pouvoir rivaliser sérieusement avec la versatilité et l'inventivité de l'intelligence humaine, ce qui fait néanmoins problème, c'est la manière dont ces nouvelles machines apprenantes – avec les impressionnants pouvoirs de mise en corrélation qu'elles recèlent – s'insèrent et se déploient dans les pores de nos sociétés déterminées par les logiques de l'accumulation capitaliste ; elles-mêmes déjà profondément transformées par le déploiement récent des nouvelles technologies de la communication et de l'information (ordinateur, Internet, téléphones intelligents, réseaux sociaux, etc.).
En ce sens, l'IA n'est qu'un pas de plus, une nouvelle étape qu'on serait en train de franchir, l'expression d'un saut qualitatif effectué dans le nouvel ordonnancement d'un monde globalisé, connecté de part en part et mis systématiquement en réseau grâce aux puissances de l'informatique couplées maintenant à celles de l'intelligence artificielle de dernière génération. Avec une nuance de taille cependant : cet ordonnancement tend, par la course aux profits et aux logiques concurrentielles qui l'animent, par l'opacité et le peu de régulation dont elle est l'objet, à court-circuiter les interventions sociales et collectives pensées depuis le bas, ainsi que les démarches démocratiques et citoyennes et toute perspective émancipatrice touchant aux fins poursuivies par l'implantation de ces nouvelles technologies. Tout au moins si nous ne faisons rien pour empêcher son déploiement actuel, si nous ne faisons rien pour tenter d'en encadrer mieux et plus rigoureusement la mise en place, et plus encore pour imaginer les contours d'un autre monde possible et lutter collectivement pour son avènement : un monde dans lequel les nouvelles technologies seraient au service de l'humanité universelle et non son triste contraire.
C'est la raison pour laquelle nous avons voulu penser ce dossier comme une invitation à l'échange et à la discussion, au débat, mais aussi comme un appel à la résistance et à l'action. L'importance et la nouveauté des dangers encourus, tout comme le contexte sociopolitique difficile dans lequel nous nous trouvons, appellent à combiner des forces, à trouver des alliés, à élaborer des fronts amples pour faire connaître l'ampleur des dangers qui sont devant nous, pour faire de l'intelligence artificielle une question politique cruciale auprès d'un large public.
Le côté inédit de ces dangers nous demande en particulier de réfléchir et de travailler sur la nécessité d'une réglementation immédiate et beaucoup plus stricte que celle, balbutiante, que nous connaissons aujourd'hui. Non pas en imaginant qu'on pourra ainsi facilement et définitivement « civiliser » une technologie aux logiques pernicieuses, mais en nous donnant les moyens de gagner déjà de premières batailles sur ce front, aussi minimes soient-elles au départ, pour pouvoir par la suite aller plus loin et s'interroger en profondeur sur le mode de vie qu'on veut imposer de la sorte ainsi que sur la conception du progrès sous-jacente qui en voile toutes les dimensions problématiques.
Car avec l'intelligence artificielle de dernière génération, voilà soudainement les plus intimes des potentialités intellectuelles et artistiques de l'humanité, ses fondements démocratiques, ses outils professionnels d'information, etc., qui risquent d'être profondément chambardées par les dynamiques d'un technocapitalisme dérégulé auquel nous faisons face aujourd'hui.
Un dossier pour débattre et résister
La nouveauté comme la complexité des dangers et les problèmes entrevus obligent à l'humilité et à la prudence, mais il faut s'y arrêter, prendre connaissance de la situation et voir les possibilités de résistance.
Nous allons d'abord tenter avec André Vincent (Intelligence artificielle 101) d'explorer les constituantes technologiques sur lesquelles repose ce qu'on appelle l'IA. On y explique les apports de chacune des quatre constituantes de ce « réseau de neurones apprenant profondément et générant quelque chose » : les machines, les logiciels, les données et l'argent. Et comment tout cela s'imbrique dans diverses applications dans une foule de domaines d'activités. On y examine aussi les diverses formes d'encadrement de l'IA proposées à ce jour ainsi que leur portée. Un glossaire des principaux termes utilisés en IA complète cet article.
Après ce texte d'introduction à l'IA, la partie du dossier, De quelques bouleversements structurels, veut exposer quelques-uns des dangers et des problèmes les plus évidents qui semblent aujourd'hui sauter aux yeux des spécialistes. Et comme en ce domaine, on est loin de l'unanimité, on verra la richesse et la diversité des points de vue, y compris d'importantes oppositions. En particulier quand il s'agit de nommer et de conceptualiser les bouleversements d'ordre systémique qui s'annoncent à travers le développement de l'économie numérique.
Ainsi Maxime Ouellet (Penser politiquement les mutations du capitalisme à l'ère de l'intelligence artificielle) critique ceux qui ont tendance à amplifier le caractère inédit d'une nouvelle forme de capitalisme induite par l'exploitation des données numériques, et qui oublient d'expliquer comment ces transformations s'inscrivent dans la continuité de dynamiques structurelles plus larges du capitalisme de l'après-guerre. Il insiste sur le fait que le développement capitaliste contemporain s'appuie moins sur la forme marchandise prédictive des algorithmes que sur la valorisation financière d'une nouvelle classe d'actifs intangibles (brevets, droits de propriété intellectuelle, fusions et acquisitions, alliances stratégiques, etc.). Il s'oppose ainsi aux thèses de Jonathan Durand Folco et de Jonathan Martineau (Vers une théorie globale du capitalisme algorithmique) qui cherchent au contraire à montrer que l'on assiste à une mutation importante du capitalisme rendue possible par l'utilisation des algorithmes, une mutation du même type que celle apportée par la révolution industrielle du XIXe siècle. Ils veulent mettre en lumière comment l'algorithme est devenu le nouveau principe structurant qui, tout en prenant appui sur lui, réarticule et dépasse le néolibéralisme financiarisé.
C'est aussi cette thèse que tentent de confirmer Giuliana Facciolli et Jonathan Martineau (Au cœur d'une reconfiguration des relations internationales capitalistes), en critiquant l'approche de Cédric Durand[6] sur le « techno-féodalisme ». Sur la base de cette critique, l'autrice et l'auteur veulent démontrer comment les dynamiques du capitalisme algorithmique permettent de mieux comprendre les phénomènes de la périphérisation de certains espaces du capitalisme mondial et de renouveler la compréhension des rapports de dépendance coloniale entre le Nord (États-Unis et désormais Chine) et le Sud global, se traduisant par de nouvelles formes de dépendance de gouvernementalité algorithmique.
On trouvera aussi dans cette première partie un autre axe révélateur de débat entre, d'une part, les thèses défendues par Philippe de Grosbois (L'intelligence artificielle, une puissance médiocre) et, d'autre part, celles promues par Eric Martin (La privation du monde face à l'accélération technocapitaliste). Alors que le premier insiste sur le fait qu'un travail critique sur l'IA doit éviter de lui attribuer des capacités qu'elle n'a pas (« Il n'y a pas d'intelligence dans l'IA »), le second va à l'inverse montrer comment, sous l'emprise du capitalisme et du machinisme formaté à l'IA, on est en train de passer d'une société aux aspirations « autonomes » à des sociétés « hétéronomes » au sein desquelles le sujet se trouve alors « privé de monde » par un processus de déshumanisation et de « démondanéisation ». Deux approches apparemment aux antipodes l'une de l'autre, mais qui toutes deux cherchent à mieux mesurer – véritable défi – l'impact exact de l'IA sur nos vies : avec d'un côté, de Grosbois minimisant la portée d'une telle technologie et rappelant l'importance de poursuivre les tâches non achevées de déconstruction des systèmes d'oppression patriarcale et raciale, pendant que de l'autre côté, Martin insiste sur la nouveauté et le danger majeur que représente cet « oubli de la société » induit par le déploiement de l'IA.
Dans une tout autre perspective, Myriam Lavoie-Moore (Quelques leçons féministes marxistes pour penser une l'intelligence artificielle autrement) explore certains éléments des théories féministes de la reproduction sociale afin de voir si, à travers elles, on peut envisager une production et un usage de l'IA qui serviraient les activités reproductives sans les asservir aux impératifs de la valorisation. En refusant de rejeter en bloc l'adoption de telles technologies, elle fait cependant apercevoir, au fil de son analyse, certaines des limitations qu'elles comportent, notamment en ce qui concerne le rapport entre le temps de travail obligé et les tâches du « care », d'ordre relationnel.
Dans un deuxième temps cependant, De quelques effets bien concrets, certains auteurs ne manqueront pas de nous ramener à la vie ordinaire en montrant les effets immédiats et bien concrets de l'IA.
Ainsi Dominique Peschard de la Ligue des droits et libertés (Capitalisme de surveillance, intelligence artificielle et droits humains) traite des effets pervers associés d'ores et déjà à l'IA. Il insiste autant sur les activités toxiques qu'elle tend à promouvoir (le discours haineux, le partage non consensuel d'images intimes, etc.) que sur les problèmes de santé (la dépendance aux écrans) qui en résultent, les impacts environnementaux qu'elle induit ou encore la surveillance policière qu'elle renforce.
Le texte de Caroline Quesnel et Benoit Lacoursière de la Fédération nationale des enseignantes et enseignants du Québec (L'intelligence artificielle comme lieu de lutte du syndicalisme enseignant) va dans le même sens, mais en insistant, pour le domaine de l'éducation, sur les vertus d'une perspective technocritique permettant de résister au risque de la discrimination algorithmique comme à celui du non-respect des droits d'auteur ou encore aux fraudes grandissantes. Elle et il mettent en lumière la nécessité d'un encadrement plus strict de l'IA et l'importance d'appliquer le principe de précaution à celle-ci.
On retrouve la même approche avec Jérémi Léveillé (L'intelligence artificielle et la fonction publique : clarification et enjeux), cette fois-ci à propos de la fonction publique, en montrant comment l'IA « perpétue plutôt le statu quo, c'est-à-dire la marginalisation et la discrimination de certaines populations selon des critères de genre, de religion, d'ethnicité ou de classe socioéconomique », le tout permettant à l'État d'accroitre la productivité et de diminuer les coûts.
De son côté, Jonathan Martineau (Les temporalités sociales et l'expérience du temps à l'ère du capitalisme algorithmique) fait ressortir les effets très concrets que risque de faire naitre l'IA à propos d'une dimension de notre vie d'humain à laquelle on ne prête pas nécessairement toute l'attention requise : notre façon d'expérimenter le temps. Il montre que le déploiement de l'IA brouille la distinction traditionnelle entre temps de travail et temps de loisirs, mais aussi tend à accélérer tous les rythmes de vie ainsi qu'à nous enfermer dans une vision « présentiste » du temps, c'est-à-dire qui privilégie indûment le moment du présent sur ceux du passé et de l'avenir.
Enfin, dans un troisième temps, De quelques considérations sur l'avenir, Jonathan Durand Folco (Dépasser le capitalisme algorithmique par les communs ? Vers un communisme décroissant technosobre) décrit comment l'IA – dans une société post-capitaliste où la prise en charge des communs serait assumée collectivement et démocratiquement – pourrait être utilisée dans une perspective de technosobriété et de décroissance. Faisant cependant ressortir les multiples inconnues comme les nombreux débats qui sont nés à ce propos, son texte se présente comme un exercice prospectif nous permettant de saisir toute l'ampleur des questions en jeu.
On ne sera donc pas étonné de réaliser que si ne manquent pas les dénonciations et points de vue critiques théoriques comme pratiques, notre dossier ne s'est cependant guère attardé aux formes de lutte à mener. C'est que, nouveauté de la thématique de l'IA, bien peu a encore été élaboré, bien peu a été pensé et mis en pratique de manière systématique à propos des luttes globales à entreprendre à l'encontre des dangers et des dérives de l'IA et de ses multiples applications. Tout reste à faire !
Pourtant les défis que la conjoncture contemporaine a placés devant nous obligent à lier étroitement réflexion et action, et par conséquent à réfléchir en situation, en fonction du contexte où l'on se trouve et qui ouvre ou non à la possibilité d'agir collectivement. On ne peut en effet ne pas tenir compte de la réalité des rapports de force sociopolitiques existants. Mais on ne peut en même temps, ainsi que nous le montre ce dossier sur l'IA, ne pas radicaliser nos interrogations sur le cours du monde, c'est-à-dire oser prendre les choses à la racine et par conséquent pousser la réflexion aussi loin que possible, en toute liberté, en n'hésitant pas à aller à rebrousse-poil de toutes les confortables indifférences de l'heure, pour agir ensemble. Puisse ce dossier nous aider à aller dans cette direction !
Par Flavie Achard, Édouard Lavallière, Pierre Mouterde, André Vincent
NOTES
1. Voir à titre d'exemple l'émission spéciale de deux heures de Radio-Canada le 7 décembre 2023, L'intelligence artificielle décodée, <www.youtube.com/watch?v=QFKHd2k_RNE> .
2. Sur le plan culturel, la modernité est née quand, dans le cadre d'une conception générale du monde, ont commencé à s'imposer au XVIIIe siècle, à l'encontre des traditionnelles idées d'immuabilité du monde, de divinité, de foi et de fidélité, les idées nouvelles d'histoire, d'humanité, de raison (les sciences) et de liberté. Et au sein du paradigme culturel de la modernité, les progressistes apparaissaient comme ceux qui avaient repris à leur compte l'idée d'une histoire nous conduisant nécessairement vers le progrès. On pourrait avancer qu'il y avait en fait deux grands courants de progressistes : ceux qui imaginaient, notamment aux États-Unis, « la révolution par le progrès » et ceux qui imaginaient, notamment dans l'ex-URSS, « le progrès par la révolution ».
3. Karl Marx, Le capital, Livre 3, Paris, Éditions sociales, 1976, chap. 48, p. 742.
4. Le terme de « désappropriation » nous semble, dans le cas de l'IA, plus juste que celui de « dépossession » dans le sens où cette désappropriation va bien au-delà du phénomène de l'exploitation par exemple d'un salarié, quand on le dépossède – par l'extorsion d'une plus-value – de la part de valeur qui lui revient à travers son travail. En fait, avec l'IA et ses effets en chaîne, se poursuit et s'accomplit ce mouvement de dépossession en l'élargissant à la société entière et en bousculant les processus cognitifs et émotionnels à partir desquels l'être humain pouvait collectivement et à travers la culture faire preuve d'intelligence – user donc de cette capacité d'unifier le divers – en ayant ainsi les moyens de développer à travers l'histoire un sens de l'innovation inédit.
5. « Contrairement à ChatGPT et ses semblables, l'esprit humain n'est pas un volumineux moteur de recherches statistiques en quête de modèles, avalant des centaines de téraoctets de données et extrapolant la réponse la plus probable à une question ou la solution la plus vraisemblable à un problème scientifique. Bien au contraire, l'esprit humain est un système étonnamment efficace et même raffiné qui fonctionne avec de petites quantités d'informations ; il ne cherche pas à déduire des corrélations sommaires à partir de données, mais à élaborer des explications. […] ChatGPT fait preuve de quelque chose de très similaire à la banalité du mal : plagiat, apathie et évitement. Elle reprend les arguments habituels de la littérature dans une sorte de superbe automaticité, refuse de prendre position sur quoi que ce soit, plaide non seulement l'ignorance mais aussi le manque d'intelligence et, en fin de compte, offre une défense du type « je ne fais que suivre les ordres », en rejetant toute responsabilité sur ses créateurs. » Noam Chomsky, New York Times, 8 mars 2023, traduction du site Les Crises, <https://www.les-crises.fr/la-promes...> .Voir aussi Hubert Krivine, L'IA peut-elle penser ? Miracle ou mirage de l'intelligence artificielle, Louvain-la-Neuve, De Boeck Supérieur, 2021, p. 79 : « Comme l'écrit Yan Le Cun, « le fait que le monde soit tridimensionnel, qu'il y ait des objets animés, inanimés, mous, durs, le fait qu'un objet tombe quand on le lâche… les humains apprennent ça par interaction. Et ça, c'est ce qu'on ne sait pas faire avec les ordinateurs. Tant qu'on y arrivera pas, on n'aura pas de machines vraiment intelligentes. » […] Pour Descartes, c'est bien connu, « le bon sens est la chose du monde la mieux partagée ; il ne l'est pas pour la machine. Bien des bévues de l'IA résultant de calculs très sophistiqués, doivent être corrigées en y faisant tout simplement appel ».
6.Cédric Durand, Techno-féodalisme. Critique de l'économie numérique, Paris, Zones, 2020. Ce dernier rejoint en partie les thèses de Maxime Ouellet sur l'importance des biens intangibles (brevets, droits de propriété intellectuelle, etc.) au sein du capitalisme contemporain.
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Le 28e cahier des Brigades éditoriales de solidarité avec l’Ukraine est disponible au téléchargement libre
Les Brigades éditoriales de solidarité ont été créées au lendemain de l'agression de la Russie poutinienne contre l'Ukraine. Elles regroupent les éditions Syllepse (Paris), Page 2 (Lausanne), M Éditeur (Montréal), Spartacus (Paris) et Massari (Italie), les revues New Politics (New York), Les Utopiques (Paris) et ContreTemps (Paris), les sites À l'encontre (Lausanne) et Europe solidaire sans frontières, les blogs Entre les lignes entre les mots (Paris) et Utopia Rossa, ainsi que le Centre Tricontinental (Louvain-la-Neuve) et le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.

Sexualités et dissidences queers
À la jonction des savoirs universitaires et militants, ce livre entend démystifier l'emprise qu'exercent les normes sur nos sexualités. L'ordre sexuel comporte un ensemble de règles souvent tacites régulant les dimensions les plus intimes de nos vies. De quoi est-il constitué ? Et surtout, qu'a-t-il comme effet sur certain·es membres de la société ?
Cet ouvrage collectif réunit des personnes qui réfléchissent à la libération des pratiques sexuelles et amoureuses à partir de la sociologie, de la sexologie, du travail social ou d'une perspective de terrain.
Il permet une rare prise de parole commune de dissident·es sexuel·les autour des bisexualités, du plaisir, de la culture du consentement, du sexting, du travail du sexe, du cruising gai, de la pornographie, du polyamour, de l'éducation à la sexualité, du chemsex, du BDSM et de l'asexualité.
Face au backlash anti-LGBTQ+, nous refusons d'être écrasé·es, nous refusons de disparaître.
Avec des textes de
MP Boisvert, mathilde capone, Marianne Chbat, Julie Descheneaux, Chacha Enriquez, Jorge Flores-Aranda, Blake Gauthier-Sauvé, Marie Geoffroy, Stéphanie Gingras-Dubé, Adore Goldman, Julie Lavigne, Miko Lebel, Hugues Lefebvre Morasse, Sabrina Maiorano, Mélina May, Rossio Motta-Ochoa, Alex Nadeau, Gabrielle Petrucci, Gabrielle Richard, Em Steinkalik et Gui Tardif.
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Écosabotage | Livre à paraître le 9 avril | Est-il temps de recourir à l’écosabotage pour défendre la vie sur Terre ?
Malgré les rapports du GIEC, les COP et les manifestations, la catastrophe climatique s'aggrave. Est-il temps de recourir à l'écosabotage pour défendre la vie sur Terre et infléchir le cours des choses ?
L'essai Écosabotage - De la théorie à l'action, de l'essayiste Anaël Chataignier, va paraître en librairie le 9 avril prochain.
En bref : À l'instar des suffragettes, les écologistes gagneraient-ils à inclure le sabotage dans leur arsenal tactique ? Une réflexion essentielle sur l'activisme dans un contexte d'écocide, doublée d'un manuel d'action militante.
À propos du livre
Incendies allumés par les suffragettes pour obtenir le droit de vote des femmes, déraillements de trains provoqués par la Résistance française pour contrer l'avancée nazie, opérations clandestines menées par le parti de Nelson Mandela pour faire tomber le régime d'apartheid... Le recours au sabotage fait partie intégrante de l'histoire des luttes politiques. Aujourd'hui, comment réagir à la négligence funeste des gouvernements face à la catastrophe climatique ? La désobéissance civile, l'action directe ou le blocage sont-ils de mise ? L'écosabotage gagnerait-il à faire partie de l'arsenal tactique des écologistes ? Considérant que les conditions de possibilité de la vie sur Terre sont menacées par la pollution et les GES, qui sont les véritables saboteurs ? Dans un contexte d'écocide, « saboter des pollueurs » signifie-t-il « désarmer des criminels » ?
Pour Anaël Chataignier, la gravité de la situation actuelle nous impose de parler stratégies, organisation et modes d'action. Car malgré les rapports alarmants du GIEC, les innombrables COP et les manifestations pour le climat, le virage écologique tarde et les pollueurs continuent d'œuvrer en toute impunité. Alors que les limites de la planète sont sans cesse transgressées, ce livre propose de repousser les limites de notre impuissance face à cette destruction. Il offre une contribution importante et légitime à un débat qui anime les luttes écologistes dans un contexte où la catastrophe environnementale s'avère chaque semaine plus grave que prévu. Ça ne peut plus durer.
S'inscrivant dans une longue tradition d'essais ayant fait de la radicalité un jalon incontournable de l'action militante et politique, ce livre prend le parti de (re)mettre de l'avant la pratique du sabotage et de l'action directe qui a été au cœur de bien des mouvements politiques du dernier siècle et demi. Essai de théorie politique et manuel d'action militante, Écosabotage veut aider le mouvement écologiste à repenser ses stratégies, reprendre l'offensive et réellement infléchir le cours des choses. Plaidoyer courageux en faveur de la convergence des luttes et de la diversité des tactiques, il nous invite à « désarmer » ce qui nous tue et à mettre du sable dans l'engrenage pour stopper la destruction du vivant.
À propos de l'auteur
Agrégé et docteur en histoire de l'art, artiste et professeur de dessin, Anaël Chataignier milite au sein de différents collectifs de sensibilité écologique et/ou anarchiste. Écosabotage est son premier essai.
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Instrumentaliser une tragédie pour en justifier une autre
Cet après-midi j'ai visionné le film de Jonathan Glazer, La Zone d'intérêt (2023) au Cinéma Beaubien. Un film qualifié par le réalisateur de La liste de Schindler, Steven Spielberg, de « meilleur film sur l'Holocauste que j'ai vu depuis le mien ».
J'en sors profondément ému.
Ovide Bastien, professeur retraité du Collège Dawson
Ici, le paradis : scènes où on voit le commandant d'Auschwitz-Birkenau, Rudolf Höss, en train de vivre paisiblement avec son épouse, Hedwig, et leurs enfants sur un magnifique et grand terrain – belle musique, rires, histoires racontées aux enfants au coucher, très belles fleurs, piscine, jardin de légumes, rivière, Höss frottant affectueusement sa tête sur celle de son cheval et lui disant affectueusement « Je t'aime » ...
Là, directement adjacent à ce terrain, l'enfer : on voit le grand mur surmonté de barbelés du plus grand camp de concentration et centre d'extermination de l'Allemagne nazi, et on entend occasionnellement, au cœur de cette vie familiale idyllique, coups de fusils et cris des victimes de l'Holocauste...
Je ressens une émotion similaire, et tout aussi profonde et bouleversante, lorsque je vois ce qui passe à Gaza et en Cisjordanie... Lorsque je vois la destruction massive, la faim utilisée comme arme de guerre... Lorsque je vois grimper, de jour en jour, le nombre de victimes – présentement, 32 800 Gazaouis morts et 75 200 blessés, la plupart enfants et femmes... Lorsque je vois Israël, alors que l'attention du monde entier se concentre sur Gaza, infliger une brutalité et une répression de plus en plus intenses en Cisjordanie, des colons juifs accaparant de plus en plus de terres, expulsant les familles palestiniennes avec la complicité de militaires israéliens qui effectuent des raids quotidiens durant lesquels, depuis le 7 octobre, ils ont tué 460 Palestiniens et en ont détenu 7 750, généralement sans accusation et sans possibilité de procès...
« Israël, par l'intermédiaire de ses médias et avec l'aide de ses universitaires, parle d'une voix unanime et encore plus forte que lors de la deuxième guerre du Liban en 2006, » commente l'historien juif Ilan Pappé. « Une fois de plus, l'État juif se trouve plongé dans une fureur qui, sous le couvert de la vertu, se traduit par une politique de destruction massive de la bande de Gaza. Il faut analyser l'autojustification honteuse de tant d'inhumanité et d'impunité afin de comprendre la quasi-immunité internationale dont jouit Israël en dépit de ses actions à Gaza. Cette immunité repose avant tout sur de mensonges éhontés, transmis dans une langue de bois qui rappelle les jours sombres de l'Europe des années 1930, » poursuit Pappé. « Toutes les demi-heures, pendant l'assaut de Gaza, les bulletins d'information de la radio et de la télévision décrivent les habitants de Gaza comme des terroristes et le massacre massif qu'Israël leur inflige comme de la légitime défense. Israël se présente à son propre peuple comme la victime vertueuse se défendant contre un grand mal. Le monde universitaire est recruté pour expliquer à quel point la lutte palestinienne est démoniaque et monstrueuse si menée par le Hamas. »[1]
Pappé ne décrit pas ici le massacre qu'Israël commet présentement à Gaza. Il a rédigé ce commentaire en 2010 et se réfère au massacre perpétré par Israël à Gaza en janvier 2009.
Cependant, la ressemblance entre les deux massacres, les justifications données par Israël pour les commettre, ainsi que les réactions de la communauté internationale, est étonnante.
Dans un article précédent <https://www.pressegauche.org/Les-at...> (Presse-toi à gauche, le 12 mars), j'ai puisé abondamment dans l'œuvre d'Ilan Pappé pour montrer que les atrocités actuelles à Gaza ne font que refléter, et peut-être même dépasser, celles que commettaient déjà les sionistes en Palestine lors de la fondation de l'État juif en 1947-8.
Dans celui-ci, je vais expliquer pourquoi cet historien juif, pourtant de renommée internationale, est tellement détesté aujourd'hui dans son propre pays Israël.
Pourquoi on déteste tant Ilan Pappé en Israël
Ilan Pappé est né le 7 novembre 1954 à Haïfa, d'un couple de juifs allemands qui, pour échapper aux premières persécutions nazies, arrivait, dans les années 1930, dans ce qui est aujourd'hui Israël. À 18 ans, il effectue son service militaire obligatoire dans l'armée israélienne et est employé sur les hauteurs du Golan pendant la guerre du Kippour en 1973. En 1978, il est diplômé de l'Université hébraïque de Jérusalem, et, en 1984, il obtient un doctorat de l'Université d'Oxford.
Sa thèse doctorale porte sur la relation entre l'Angleterre et la naissance d'Israël. Et le hasard veut que ce soient Albert Hourani et George Owen, deux intellectuels qui connaissent fort bien la version palestinienne des évènements de 1948, qui le dirigent dans sa recherche.
C'est ainsi que Pappé, qui a souscrit depuis l'enfance à la mythologie sioniste au sujet de la fondation de l'État juif en 1948, découvre graduellement la version du camp qui, jusqu'alors, a représenté pour lui ‘l'ennemi'. On lui a appris que, lorsque les Nations unies, à l'expiration du mandat britannique en Palestine, proposent de diviser la région en deux États, le monde arabe s'oppose à cette proposition alors que les Juifs l'acceptent immédiatement. S'ensuit une attaque militaire des Arabes durant laquelle ceux-ci convainquent les Palestiniens d'abandonner leurs territoires - malgré les appels des dirigeants juifs les invitant à y rester - afin de faciliter l'entrée des troupes arabes.
La tragédie des centaines de milliers de réfugiés palestiniens, selon cette mythologie, ne serait donc pas directement imputable à Israël.
Lorsque Pappé, dans sa recherche doctorale, se met à examiner les archives historiques sur la guerre de 1948, qui viennent tout juste d'être déclassifiées, il découvre une tout autre interprétation. Une interprétation qui le marquera profondément et changera le cours de sa vie.
Il apprend que bien avant l'attaque militaire du monde arabe, qui fut d'ailleurs assez facilement repoussée par les Juifs, les dirigeants du futur État d'Israël, sous la direction de David Ben Gurion, avaient conçu, et mis en branle de façon brutale et impitoyable, l'épuration ethnique de la Palestine. Celle-ci, complétée durant la guerre, correspond à ce que les Palestiniens, jusqu'à ce jour, qualifie de Nakbah (la catastrophe).
De retour dans son pays natal, Pappé commence à donner des cours à l'Université de Haïfa. Peu étonnamment, il enseigne à ses étudiants la nouvelle interprétation de l'histoire d'Israël que son doctorat lui a permis de découvrir. Même si cela dérange et étonne, Pappé est toléré et même apprécié, car un vent nouveau d'ouverture et de pluralisme commence à se faire sentir en Israël.
L'exemple le plus spectaculaire de cette ouverture est sans doute le livre The Birth of the Palestinian Refugee Problem, 1947—1949 que publie en 1989 un de ses collègues à l'Université de Haïfa, Benny Morris. Ce livre décrit de façon détaillée les nombreuses expulsions de Palestiniens de leurs villages et villes effectuées par les Juifs en fondant Israël. Des expulsions durant lesquelles eurent lieu des massacres et toutes sortes d'atrocités, incluant des viols.
« Quiconque fréquenterait le monde universitaire israélien au milieu des années 1990 sentirait sans doute un vent d'ouverture et de pluralisme souffler dans les couloirs d'un établissement stagnant qui avait été douloureusement fidèle à l'idéologie sioniste dominante dans tous les domaines de recherche touchant à la réalité israélienne, passée ou présente, » affirme Pappé. « Cette nouvelle ambiance permettait aux chercheurs de revoir l'histoire de 1948 et d'accepter certaines revendications palestiniennes sur ce conflit. Elle donnait lieu à des travaux d'érudition locaux qui remettaient en question de manière spectaculaire l'historiographie des débuts d'Israël. »
Cependant, cette fenêtre d'ouverture disparaît avec une rapidité remarquable, lorsqu'éclate la Seconde Intifada en 2 000, cet immense soulèvement populaire palestinien contre l'occupation, souvent accompagné de gestes violents, et qui ne se terminera qu'en 2005.
« Moins de dix ans plus tard, il aurait fallu un visiteur imaginatif et déterminé pour trouver la moindre trace de cette ouverture et de ce pluralisme, » affirme Pappé. « Sa disparition s'inscrit dans le cadre de la disparition générale de la gauche israélienne au lendemain de l'Intifada. (...) Lorsque l'Intifada a éclaté, la gauche l'a exploitée pour quitter une position inconfortable de patriotisme douteux et se rapprocher du centre consensuel. Là, au cœur de la politique israélienne, les fils perdus ont été accueillis dans un processus d'effacement des différences idéologiques entre la gauche et la droite dans l'État juif, qui s'est poursuivi au cours du siècle suivant. »
Rien n'explique mieux ce grand et rapide tournant idéologique qui a eu lieu en Israël que l'Affaire Katz. Un conflit qui amènera Pappé à quitter son pays natal en 2007 et qui illustre pourquoi il est tant détesté aujourd'hui dans son pays.
L'affaire Katz
À la fin des années 1980, Teddy Katz, un étudiant juif dans la quarantaine de l'Université de Haïfa, d'orientation sioniste mais faisant partie du mouvement appelant à la réconciliation, choisit comme sujet de maitrise les évènements qui se sont déroulés dans certains villages près de Haïfa durant la guerre de 1948. Il demande à Pappé de superviser sa recherche, mais ce dernier lui conseille de choisir un autre professeur. Si c'est moi, lui dit-il, cela pourra possiblement affecter la crédibilité de tes découvertes, étant donné que mon opinion sur la question palestinienne est fort connue.
Katz choisit donc un autre professeur.
Après plusieurs années d'efforts soutenus, comprenant de longs interviews de Juifs et de Palestiniens qui ont été témoins des évènements entourant l'expulsion des Palestiniens de villages où se trouve aujourd'hui un tronçon de l'autoroute n° 2 entre Haïfa et Tel Aviv, Katz rédige une maitrise pour laquelle il obtient 97 %, une note qui reflète celles qu'il avait obtenues dans l'ensemble de ses cours.
Un chapitre de sa maitrise porte sur le village de Tantura, que les forces juives occupaient le 22 mai 1948. À partir des preuves qu'il a recueillies, Katz arrive à la conclusion que lors de la conquête de Tantura, les forces juives auraient tué un grand nombre d'individus, peut-être jusqu'à 225. Il estime qu'une vingtaine d'entre eux sont morts pendant la bataille comme telle, et que les autres, civils et combattants capturés, ont été tués après la reddition du village et alors qu'ils étaient sans armes.
Comme les autres maitrises, celle de Katz est déposée dans la bibliothèque de l'université et ne dérange personne.
En janvier 2001, cependant, tout cela change lorsque le journaliste d'enquête Amir Gilat découvre la thèse dans la bibliothèque et en fait un compte rendu dans le quotidien Ma'ariv. Certains des soldats appartenant à la brigade Alexandroni qui avait capturé Tantura, écrivent à Gilat et protestent avec véhémence, niant qu'un massacre ait eu lieu. Par ailleurs, d'autres soldats de cette même brigade, ainsi que des témoins palestiniens, lui écrivent aussi, corroborant les faits avancés par Katz.
L'association des vétérans d'Alexandroni, habituée à voir des chercheurs ne lui demander de raconter que des histoires d'héroïsme personnel et de bravoure, et non de massacres, est tellement indisposée qu'elle entame une poursuite contre Katz pour diffamation. La somme demandée : 1 million de shekels, soit environ $300 000 Can.
Profondément troublé, Katz demande à son université de l'aider dans la procédure judiciaire. Elle refuse, et décide plutôt de biffer, avant même la tenue d'un procès, son nom de la liste des étudiants distingués, une récompense qu'il avait pourtant obtenue, précise Pappé, non seulement pour sa thèse, mais aussi pour l'ensemble de sa performance dans le cadre du programme de maîtrise.
Pour comprendre ce comportement peu rationnel de la part de l'Université de Haïfa, il importe de comprendre le contexte, poursuit Pappé. La Seconde Intifada avait éclaté à la fin de septembre 2000, avait gagné Israël, et risquait d'atteindre le campus de Haïfa, où 20 % des étudiants étaient des Israéliens palestiniens. Le climat de guerre était tel que l'université imposait des sanctions draconiennes aux étudiants palestiniens qui affirmaient leur identité en brandissant le drapeau palestinien ou appelant à la libération de la Palestine, tandis qu'un comportement similaire de la part d'étudiants juifs - afficher l'identité d'Israël, brandir un drapeau et prendre position contre l'Intifada – était non seulement toléré mais même encouragé.
Peu étonnant donc que, dans un climat de quasi-guerre, Katz, dans les mois précédents son procès du 13 décembre 2000, ait subi harcèlement constant et menaces téléphoniques dans le kibboutz où il vivait. Et que quelques semaines avant ce procès, cet homme de cinquante ans subisse une attaque cérébrale.
Durant le procès, on accuse Katz d'avoir systématiquement fabriqué des documents et de les avoir volontairement remis ‘à l'ennemi'.
« Pour démontrer que Katz avait systématiquement falsifié ses documents, l'avocate de l'accusation, Giora Erdingast, présente six exemples dans lesquels la transcription des bandes audio ne correspond pas à ce qui est écrit dans la thèse, » affirme Pappé. « Bien que consciente qu'il s'agisse des seules citations erronées trouvées parmi plus de 100 citations exactes, et qu'aucune d'entre elles ne remet en cause la conclusion principale selon laquelle des meurtres massifs de paysans innocents avaient eu lieu, Erdingast affirme que ces exemples illustrent que la thèse dans son ensemble est une fabrication. »
Après la deuxième journée de procès, Katz est pâle, épuisé, et déprimé. Il n'en peut plus d'endurer autant de tribulations et de pression. Durant la soirée, il se réunit, sans avertir l'avocat qui le défend, avec des membres de sa famille et un représentant de l'université. Le lendemain, il soumet à la juge une déclaration écrite où il affirme qu'après « avoir vérifié et revérifié les preuves », il reconnaît que sa conclusion « est dénuée de tout fondement », et qu'il n'a « pas voulu suggérer qu'il y a eu un massacre à Tantura. »
À peine quelques heures plus tard, Katz regrette son geste, et annonce à la juge Pilpel qu'il se rétracte, qu'il retire sa déclaration qui vient d'être présentée à la cour. Cependant, celle-ci refuse d'accepter sa rétractation
En raison du règlement conclu à l'amiable, je considère, dit-elle, que l'affaire est close.
Lorsque l'université prend l'initiative de publier sur son site web la déclaration de Katz, même si ce dernier l'a rétractée, Pappé est profondément outré. Il s'attèle à la tâche d'écouter attentivement, et ce pendant trois jours et trois nuits consécutifs, les 60 heures de cassettes audios que Katz lui avait données, et qui contenaient les témoignages oraux de personnes ayant vécu les événements à Tantura en 1948.
« Je ne les avais jamais écoutées auparavant, » affirme Pappé. « Ma défense de Katz était fondée sur l'amitié et la confiance. Ces trois jours et ces trois nuits m'ont non seulement révélé directement l'histoire effrayante des actes meurtriers qui ont eu lieu à Tantura en mai 1948, mais m'ont également persuadé de la nécessité d'étendre le projet d'histoire orale de la Nakbah et du devoir de défendre ces témoignages. Je me suis rendu compte, avec horreur, que c'était ma propre université qui s'acharnait à écraser et détruire les souvenirs sacrés des habitants de ces villages, ainsi que les preuves des crimes commis en 1948. »
Une fois ce travail de moine terminé, Pappé publie sur le site Internet de l'université les témoignages qu'il trouve les plus révélateurs. Cela provoque un tel émoi chez professeurs et étudiants que l'université décide d'établir une commission d'enquête qui devra examiner à nouveau la thèse de Katz. La conclusion de cette commission est toujours la même. La thèse est faible et erronée et doit donc être rejetée. Puis, dans une cérémonie qui rappelle les années les plus sombres de l'Europe des 1930s, l'université organise une cérémonie officielle où la thèse est retirée de la bibliothèque, précise Pappé,
Comme les règles de l'université permettent à Katz de présenter à nouveau sa thèse, il décide d'aller de l'avant. Il approfondit son enquête pendant presqu'un an, et soumet sa thèse, en corrigeant les quelques erreurs apparues dans la première version et en ajoutant des informations encore plus accablantes.
Encore une fois, cependant, la thèse est rejetée. L'argument toujours mis de l'avant pour la rejeter, en mai 2003, est qu'elle est de qualité insuffisante. La véritable raison, insiste Pappé, est autre. On la perçoit comme un acte de trahison contre un État en temps de guerre !
Révolté de voir une institution académique se comporter ainsi, Pappé décide de mener ces propres recherches sur le massacre de Tantura. Ce qu'il découvre, à la fois dans les documents d'archives qu'il consulte et les nouvelles preuves orales qu'il recueille, l'amène à conclure, de façon encore plus catégorique que ne le faisait Katz, qu'un massacre a bel et bien été commis à Tantura en mai 1948.
Les vétérans d'Alexandroni n'osèrent pas me poursuivre en justice, note Pappé, car ils « savaient que je ne céderais pas sous la pression d'un procès et que je l'utiliserais également comme forum pour présenter ce que je croyais être les faits sur la Nakbah au public israélien et international ».
La révolte de Pappé ne se limite pas au seul niveau académique. Il condamne de plus en plus ouvertement la politique insensée qu'Israël met en pratique dans les territoires occupés, politique qu'il décrit ainsi :
« Restriction de l'approvisionnement alimentaire à des communautés entières, conduisant ainsi à la malnutrition ; démolition de maisons à une échelle sans précédent ; assassinat de citoyens innocents, dont beaucoup d'enfants ; harcèlement aux postes de contrôle et destruction de la vie sociale et économique dans les territoires ».
Dès le début des années 2000, Pappé est parfaitement conscient « qu'il n'existe aucune force interne capable d'empêcher Israël de détruire le peuple palestinien et de l'amener à mettre fin à l'occupation ». Il choisit donc, pour faire connaître ses critiques, tous les forums internationaux possibles. Étant donné la politique étatsunienne, l'inaction européenne et l'impuissance et la désunion des États arabes, prédit-il dans ces forums, « le pire est à venir ».
À cause de sa critique mordante du comportement d'Israël, on l'ostracise de plus en plus sur le campus. Un de ses collègues, par exemple, commence à lui faire parvenir des lettres ouvertes, dans lesquelles il l'appelle Lord Haw-Haw, le nom du tristement célèbre Irlandais qui collaborait avec les nazis.
Je me foutais du nom qu'on me donnait, affirme Pappé. Cependant, cet incident illustrait « avec quelle facilité les Israéliens avaient nazifié les Palestiniens, tandis que leur armée recourait à un répertoire de cruautés rappelant les pires régimes du XXe siècle ».
Dans le contexte israélien, m'étiqueter ainsi revenait « à appeler les gens à me tuer », poursuit Pappé. Mais faire cela n'était pas considéré un crime dans mon université, alors que « dénoncer un massacre commis par les Israéliens en 1948 », était perçu comme un geste criminel.
L'ostracisation atteint son paroxysme le 5 mai 2002, lorsqu'une lettre express arrive au domicile de Pappé le convoquant à comparaître devant un tribunal disciplinaire spécial. En raison de sa position dans l'affaire Katz, et de la mauvaise réputation internationale qu'il est en train de donner à son université, on veut son renvoi.
Le jour même, Pappé fait parvenir une lettre à tous ses amis à travers le monde expliquant ce qui lui arrive et demandant leur solidarité.
La réponse à sa demande le laisse bouche bée. Dans l'espace de deux semaines, il ne reçoit pas moins de 2 100 lettres de soutien, avec copie au recteur de l'Université de Haïfa. La solidarité internationale est tellement massive que l'université décide de suspendre immédiatement la procédure disciplinaire.
Si Pappé prend la décision en 2007 de quitter son pays natal, c'est parce que la vie en Israël lui devient de plus en plus insupportable.
Lorsqu'Israël, en 2006, bombarde massivement des civils au Liban, occasionnant la mort d'environ 20 000 Palestiniens et Libanais, il sent que la population israélienne appuie pleinement cette politique génocidaire, de la gauche à la droite de l'échiquier politique sioniste. La seule critique que la population fait au gouvernement, c'est de ne pas autoriser l'armée à faire davantage de frappes destructives. Cette attitude troublante, il la retrouve partout : dans la presse, dans les talk-shows et les émissions téléphoniques, ainsi que dans son entourage immédiat.
Il fait aussi l'objet de menaces de mort de plus en plus nombreuses, parfois par téléphone, parfois par des lettres couvertes d'excréments déposées dans sa boîte aux lettres. Une personne qui l'appelle souvent lui rappelle un jour qu'il connait les mouvements de sa femme et de ses enfants, et il menace de les tuer.
Pappé vit présentement en Angleterre et enseigne l'histoire au département d'études arabo-islamiques de l'Université d'Exeter.
Instrumentaliser une tragédie pour en justifier une autre
Lorsque de jeunes Israéliens faisaient la fête et dansaient dans un kibboutz la nuit du 7 octobre 2023, on pouvait apercevoir, à deux kilomètres à peine, un grand mur surmonté de barbelés. Mais ce mur, et ce qui se passait derrière, n'était pas du tout une Zone d'intérêt pour eux. Ni d'ailleurs pour personne dans le monde. Y compris pour les nombreux pays arabes qui étaient alors occupés à normaliser leurs relations avec Israël.
Tout le monde vaquait paisiblement à ses occupations quotidiennes... travail, histoires aux enfants et petits-enfants à l'heure du coucher, exercice dans le gymnase, consultations thérapeutiques, restaurants, souci au sujet de l'invasion de l'Ukraine par la Russie...
Puis vint l'attaque féroce.
Cris et coups de feu surgissant soudainement de l'immense mur entourant la bande de Gaza, se dirigeant vers les avant-postes militaires israéliens et tuant atrocement sur leur chemin quelque 1200 Israéliens, de nombreux soldats mais surtout des civils, dont plusieurs enfants, puis retournant à Gaza sur des motos et dans des camionnettes avec 240 otages...
Cris et coups de feu provenant du plus grand camp de concentration du monde, où vivent 2,5 millions de Palestiniens, dont 70 % sont des Palestiniens ou descendants de Palestiniens qui ont été déracinés de leurs maisons et terres par les colonisateurs juifs il y a quelque 75 ans. La moitié d'entre eux sont des enfants, les plus traumatisés au monde, selon une enquête récente... Une immense prison à ciel ouvert où les gens, depuis 15 ans, souffrent atrocement à cause d'un siège total imposé par Israël. Un endroit où il est extrêmement difficile de joindre les deux bouts et où les enfants sont pris au piège, n'ayant aucun avenir devant eux...
Nous savons comment Israël a réagi à l'attaque du Hamas du 7 octobre : bombardement massif de Gaza, destructions et tueries massives, famine utilisée comme arme de guerre.
Le 26 janvier, la Cour internationale de justice estime recevable l'accusation de génocide portée par l'Afrique du Sud contre Israël et entame une enquête formelle.
Le 10 mars, Jonathan Glazer, qui vient de recevoir, lors de la 96e cérémonie des Oscars, le prix du meilleur long métrage international pour La Zone d'intérêt, affirme :
« Tous nos choix ont été faits pour refléter et nous confronter aux réalités actuelles. Non pas pour dire ‘Regarde ce qu'ils ont fait hier', mais plutôt ‘Regarde ce que nous sommes en train de faire aujourd'hui'. Notre film illustre où mène la déshumanisation, dans ce qu'elle a de pire. Celle-ci a façonné notre passé et elle façonne notre présent. En ce moment même, nous nous tenons ici en tant que personnes qui réfutent leur judéité et l'Holocauste lorsque ceux-ci se transforment en prétexte pour justifier une occupation, qui a plongé dans le conflit tant de personnes innocentes. »[2]
Le 25 mars, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, dépose un rapport où elle affirme qu'il « existe des motifs raisonnables » de croire qu'Israël a commis plusieurs « actes de génocides ».
Le même jour une motion de cessez-le-feu est acceptée au Conseil de sécurité de l'ONU, 14 membres votant en faveur et les États-Unis, pour une très rare fois, s'abstenant.
Étant donné que les États-Unis ont utilisé leur droit de veto des dizaines de fois par le passé pour bloquer toute motion du Conseil de sécurité de l'ONU jugée critique à l'égard d'Israël, dont trois depuis l'invasion de Gaza à la suite de l'attaque du Hamas du 7 octobre, plusieurs observateurs en arrivent à la conclusion que cette abstention montre que le fossé grandissant entre Joe Biden et Benjamin Netanyahou a atteint un point de rupture.
Ce qui arrive quelques heures plus tard semble pourtant indiquer qu'ils se trompent.
« Il s'agit d'une motion non contraignante, » déclare John Kirby, directeur du Conseil de sécurité nationale de la Maison Blanche. « Elle n'a donc aucun impact sur la capacité d'Israël à continuer de s'en prendre au Hamas. »[3]
« Nous n'avons pas constaté qu'Israël viole le droit international humanitaire, ni en ce qui concerne la conduite de la guerre, ni en ce qui concerne la fourniture de l'aide humanitaire », déclare le porte-parole du Département d'État George Miller. [4]
Ayant obtenu encore une fois le feu vert de son allié étatsunien, Benjamin Netanyahu poursuit de plus bel ses bombardements massifs de Gaza, détruisant toujours plus d'infrastructures, notamment des hôpitaux, et tuant toujours plus de Palestiniens.
Le 27 mars, le lendemain de la résolution de cessez-le-feu du Conseil de sécurité de l'ONU, Al Jazeera nous montre une scène que son caméraman à Gaza vient de capter quelques minutes plus tôt. Deux Palestiniens, non armés et marchant les bras en l'air, sont froidement abattus par des soldats israéliens. Un énorme bulldozer pousse ensuite les deux corps et les enterre dans le sable et les décombres. [5]
Le 28 mars, les juges de la Cour internationale de justice (CIJ) prennent unanimement la décision d'ordonner à Israël de prendre toutes les mesures nécessaires et efficaces pour garantir que les denrées alimentaires de base parviennent sans délai à la population palestinienne de Gaza. Les Palestiniens de Gaza, affirment-ils, sont confrontés à des conditions de vie de plus en plus difficiles, et la famine et le manque de nourriture se répandent. Israël doit prendre « toutes les mesures nécessaires et efficaces pour assurer sans délai, en pleine coopération avec les Nations unies, la fourniture sans entrave et à grande échelle, par toutes les parties concernées, des services de base et de l'aide humanitaire nécessaire d'urgence, notamment la nourriture, l'eau, le carburant et les fournitures médicales ». [6]
Les États-Unis ont pris la décision de cesser de financer le principal organisme de l'ONU capable de fournir une aide humanitaire aux Palestiniens (UNRWA), et ceci pour au moins une année supplémentaire. Par ailleurs, depuis les attaques du Hamas du 7 octobre, ils ont autorisé une centaine de livraisons d'armes à Israël.
Alors que Joe Biden tente de démontrer un profond humanisme en répétant inlassablement « beaucoup trop de civils ont perdu la vie à Gaza, il faut absolument que davantage d'aide humaine parvienne aux populations affamées, nous faisons tout ce qui est humainement possible pour y parvenir », voici ce que l'on apprend vendredi 29 mars :
« Les États-Unis ont autorisé ces derniers jours le transfert à Israël de bombes et d'avions de combat d'une valeur de plusieurs milliards de dollars, ont déclaré vendredi deux sources au fait de la situation, alors même que Washington exprime publiquement ses inquiétudes au sujet d'une offensive militaire israélienne prévue à Rafah.
« Les nouveaux lots d'armes comprennent plus de 1 800 bombes MK-84 de 2 000 livres et 500 bombes MK-82 de 500 livres, ont déclaré les sources, qui ont confirmé un rapport du Washington Post. » [7]
Comme si tant de déshumanisation hypocrite ne suffisait pas, voici ce que le député républicain Tim Walberg, un pasteur considéré comme un bon chrétien, affirmait le même jour lors d'une réunion privée à Dundee, dans le Michigan :
« On ne devrait pas dépenser un seul sous pour l'aide humanitaire à Gaza. On devrait faire comme à Nagasaki et Hiroshima. Finir tout ça rapidement ». [8]
[1] Ilan Pappe, Out of the Frame : The Struggle for Academic Freedom in Israel <https://www.amazon.ca/-/fr/Ilan-Pap...> , Pluto Press, Kindle Edition. (Ma traduction de l'anglais, pour cette citation et toutes les autres. À moins d'indication contraire, toutes les citations dans cet article proviennent de cette source)
[2] Zoe Guy, Jonathan Glazer Condemns ‘Occupation,' ‘Dehumanization' in Oscars Speech <https://www.vulture.com/article/osc...> , Vulture, le 21 mars 2024. Consulté le même jour.
[3] Jacob Magid, US says ceasefire resolution non-binding ; less influential Security Council members object <https://www.timesofisrael.com/liveb...> , The Times of Israel, le 25 mars 2024. Consulté le même jour.
[4] US says Israel not violating international humanitarian law in its use of US-supplied weapons <https://www.aa.com.tr/en/americas/u...> , le 26 mars 2024. Consulté le même jour.
[5] Visual evidence of Israelis killing unarmed Palestinians <https://www.google.com/search?q=Al+...> , Al Jazeera, le 27 mars 2024. Consulté le même jour.
[6] ICJ orders Israel to take action to address famine in Gaza <https://www.aljazeera.com/news/2024...> , Al Jazeera, le 28 mars 2024. Consulté le même jour.
[7] Reuters, US reportedly approves transfer to Israel of bombs and jets worth billions <https://www.theguardian.com/us-news...> , The Guardian, le 30 mars 2024. Consulté le même jour.
[8] Jennifer Bowers Barhney, ‘Like Nagasaki And Hiroshima !' Republican Congressman Says To ‘Get It Over Quick' in Gaza At Town Hal <https://www.mediaite.com/politics/l...> l, Media-ite+, le 30 mars, 2024. Consulté le même jour.
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Le grand basculement ?
La guerre Israël-Hamas continue à faire rage dans la bande de Gaza, écrasée par l'aviation israélienne depuis le 10 octobre dernier. Le tribut humain de ces bombardements aériens a été particulièrement lourd, surtout chez les civils gazaouis. De plus, la famine les menace, en raison du blocus israélien. Tsahal est aux portes de Rafah qui est menacée d'anéantissement en cas d'assaut de l'armée israélienne après la "trêve" du Ramadan. Le gouvernement Netanyahou rêve de toute évidence d'en finir avec le Hamas. Il faut souligner en passant que la politique des représailles disproportionnées après chaque opération palestinienne d'envergure remonte aux origines mêmes de l'État hébreu. Par conséquent, les représailles énormes de Netanyahou contre Gaza après l'attaque du Hamas le 7 octobre 2023 ne sont pas une nouveauté et elles étaient prévisibles.
Pourtant, quelques lueurs d'espoir apparaissent dans ce conflit.
Tout d'abord, des négociations indirectes sont à l'ordre du jour entre le Hamas et le cabinet Netanyahou, qui vient de leur donner le feu vert. Que donneront-elles ? Aboutiront-elles à un cessez-le-feu permanent et à l'amorce de négociations sérieuses sur l'issue finale de la guerre ? C'est loin d'être certain, vu le gouvernement d'extrême-droite en poste à Tel-Aviv. Il doit cependant faire face à la pression croissante de ses soutiens occidentaux pour qu'il modère ses ardeurs belliqueuses, en particulier du côté de la Maison-Blanche.
Précisément, on remarque un phénomène inédit chez les alliés traditionnels de l'État hébreu, des divisions au sein de leurs classes politiques, observables autant à Ottawa qu'à Washington. Un esprit critique nouveau et plus intense qu'auparavant s'y fait jour, du moins en public, chez une partie notable d'entre elles vis-à-vis de leur protégé israélien. Les tiraillements sont visibles chez les démocrates aux États-Unis et les libéraux au Canada. Si cet esprit critique et ces divisions ne remettent pas en question l'appui à Israël, le bloc pro-israélien qui paraissait inentamable se fissure maintenant.
Cet esprit critique durera-t-il ? Et si oui, combien de temps ? S'il ne permet pas de céder à un franc optimisme, il autorise quand même un certain espoir de voir le soutien inébranlable que les gouvernements occidentaux ont toujours gratifié l'État hébreu, ébranlé.
Ce phénomène d'opposition aux politiques brutales d'Israël à l'égard des Palestiniens et Palestiniennes est encore plus évident au sein des opinions publiques où les manifestations de solidarité avec les Gazaouis et plus largement, les Palestiniens, se multiplient depuis plusieurs semaines.
Le gouvernement Netanyahou se livre, lui, à une sanglante fuite en avant, dépité par l'e désaveu dont il fait l'objet et surtout en raison de considérations politiques internes. Au-delà de toute raison, il multiplie en Cisjordanie les colonies de peuplement, laquelle à son tour devient une poudrière. Qui sème le vent...
Ce qu'il faut retenir de tout ça, c'est qu'il s'agit de la première fois que les opinions publiques occidentales s'émeuvent autant du sort des Palestiniens et Palestiniennes et que leurs classes politiques affichent des divisons aussi marquées sur le sujet. Le soutien à la cause palestinienne ne se limite plus à la gauche.
Il arrive toujours un point de rupture de l'histoire où les contradictions politiques deviennent toujours plus difficiles à gérer et où, peut-être approche le point d'éclatement. Les tensions entre le gouvernement Biden et celui de Netanyahou l'illustrent bien.
Les prochaines semaines seront déterminants là-dessus. Verrons-nous enfin la lumière au bout du tunnel ?
Jean-François Delisle
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Plus de 2 milliards de personnes n’ont pas accès à l’eau potable
Un constat alarmant sur le partage de la ressource en or bleu. L'Unesco estime que 2,2 milliards de personnes n'ont pas accès à une eau potable sûre, selon son rapport annuel publié vendredi 22 mars, à l'occasion de la journée mondiale de l'eau.
Photo et article tirés de NPA 29. Article publié par reporterre.net
Les premières victimes du manque d'eau dans le monde sont les femmes et les filles, selon l'Unesco. Ce sont elles qui, en zones pauvres et rurales, sont chargées de la collecte de l'eau, facteur d'abandon scolaire accentuant leur vulnérabilité. Dans son rapport, l'organisation indique qu'une meilleure coopération internationale en matière d'accès à l'eau douce jouerait un rôle non négligeable dans l'amélioration de leur quotidien.
Les inégalités risquent de s'accroître encore
L'agence onusienne le reconnaît : « L'objectif de garantir l'accès à l'eau potable à tous d'ici à 2030 est loin d'être atteint. Il est même à craindre que les inégalités continuent de s'accroître dans ce domaine. »
Par ailleurs, « les inégalités dans la répartition des ressources en eau, dans l'accès aux services d'approvisionnement et d'assainissement » sont sources de tensions, qui peuvent elles-mêmes « exacerber l'insécurité hydrique », alerte le rapport. Les auteurs considèrent ainsi que les stratégies de partage des ressources en eau sont bien souvent négligées par les États. Sur les 153 pays partageant des cours d'eau, lacs ou eaux souterraines, « seuls 31 ont conclu des accords de coopération pour au moins 90 % de la superficie de leurs bassins transfrontaliers », souligne le rapport.
25 mars 2024
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Lancement du Forum national permanent de lutte contre les violences faites aux femmes des zones rurales, des forêts et des eaux
Le 19 mars, nous, de la Marche mondiale des femmes, avons participé à l'événement : « Marche des femmes : #BrasilporElas dans la lutte contre la misogynie et dans la promotion de l'égalité » organisé par le ministère des Femmes avec la participation du ministère de l'Égalité raciale, du Secrétariat général de la présidence, du ministère de la Pêche, ainsi que des femmes députées et sénatrices.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/03/30/lancement-du-forum-national-permanent-de-lutte-contre-les-violences-faites-aux-femmes-des-zones-rurales-des-forets-et-des-eaux/
À cette occasion, le ministère de la femme a lancé le plan d'action du pacte national pour la prévention du féminicide et le programme « Wings for the Future » destiné aux jeunes femmes. Le programme Wings for the Future vise à accroître la participation des jeunes femmes dans des secteurs tels que la technologie, l'énergie, les infrastructures, la logistique, les transports, la science et l'innovation, en mettant l'accent sur les carrières orientées vers la durabilité socio-économique.
Établi par le décret 11.640/2023, le pacte national de prévention du féminicide vise à prévenir toutes les formes de discrimination, de misogynie et de violence fondée sur le genre à l'encontre des femmes et des filles, par la mise en œuvre d'actions gouvernementales intersectorielles, dans une perspective de genre et d'intersectionnalité :
* Forum national pour l'élaboration de politiques publiques en faveur des femmes du mouvement hip-hop ;
* Forum national permanent de dialogue pour la promotion de stratégies visant à renforcer les politiques publiques en faveur des femmes de Quilombola ;
* Forum pour la promotion de stratégies et le renforcement des politiques publiques en faveur de l'autonomie économique et de la protection des femmes dans le secteur de la pêche, de l'aquaculture artisanale et de la conchyliculture ;
* Victoire de la Marche des marguerites : lancement du Forum national permanent de lutte contre la violence à l'égard des femmes des zones rurales, des forêts et des eaux.
Une autre étape très importante de l'événement a été le lancement du Forum national permanent de lutte contre la violence à l'égard des femmes des zones rurales, des forêts et des eaux, l'une des revendications de la Marche des marguerites. Il s'agit d'un espace de discussion et de proposition de politiques publiques qui tiennent compte de la réalité des femmes dans les campagnes, les forêts et les eaux.
Le Forum sera composé de représentant·es des mouvements sociaux et de représentant·es du gouvernement de différents ministères afin d'articuler les actions et les politiques.
Nous continuerons à marcher jusqu'à ce que nous soyons toutes libres !
https://www.marchamundialdasmulheres.org.br/lancamento-do-forum-nacional-permanente-de-enfrentamento-a-violencia-contra-mulheres-do-campo-da-floresta-e-das-aguas/
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
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Violences sexuelles dans la famille et leurs conséquences sur les femmes et les enfants
Interview de Jeanne Sarson et Linda Macdonald par Francine Sporenda
Jeanne Sarson et Linda MacDonald ont exercé comme infirmières et sont les autrices de « Women Unsilenced : Our Refusal To Let Torturers-Traffickers Win ».
FS : Vous êtes toutes les deux des survivantes de la violence familiale. Comment est-ce que ça a influencé votre décision d'aider les victimes de cette forme particulière de violence ?
Jeanne : Mon background familial, c'est que je suis née dans une famille avec un très mauvais père, et j'ai dû regarder comment la misogynie de mon père faisait souffrir ma mère, avant et après qu'elle soit partie, parce qu'au moment où elle est partie, la société n'acceptait pas que les femmes quittent des relations violentes, alors oui, avoir été témoin de la discrimination et de la misogynie qu'elle a subi m'a beaucoup influencée.
Linda : Oui, absolument. Si je n'étais pas née dans le même type de violence – mon père était aussi très violent et très misogyne – je ne pense pas que j'aurais eu la même connexion avec les enfants qui sont piégés dans des groupes qui pratiquent la torture non-étatique dans le cadre de réseaux criminels permanents, mais même si cela n'a pas été jusqu'à la torture pour moi, cela a été vraiment horrible de juste survivre et d'arriver à sortir de ma famille. Les obstacles auxquels j'ai dû faire face sont au-delà de ce que les gens peuvent même imaginer, donc mon engagement pour la défense des enfants est très fort, et bien sûr aussi des femmes qui ont grandi dans ce genre de familles et qui ont été piégées dans la torture, la prostitution, la pornographie ou le trafic d'êtres humains. Je sais qu'elles n'obtiennent pas l'aide dont elles ont besoin, je sais ce que l'on ressent quand on est abandonnée par la société. Je ressens une très forte connexion avec ces personnes, et une très forte conscience de ma responsabilité de féministe de les soutenir.
FS : La plupart des gens ne savent pas ce qu'est la torture non-étatique. Pouvez-vous expliquer ce qu'est la torture non-étatique, quels sont ceux qui l'exercent, d'où ils viennent et quelles sont leurs motivations ?
Linda : Je vais vous lire la définition de la torture non-étatique mais je vais aussi préciser ce que le concept d'acteurs (perpétrateurs) non-étatiques signifie. La torture non-étatique (NST, non-state torture) est une forme de torture exercée par des personnes qui ne sont pas membres de l'appareil de l'Etat, en public ou dans le privé, dans le contexte de relations, de la famille, du trafic d'êtres humains, dans la prostitution, dans l'exploitation pornographique, par des groupes et des gangs violents, ces formes tortures étant banalisées comme pratiques ou normes sociales, traditionnelles ou religieuses, qui peuvent être commises au cours de migrations, de déplacements de populations, des troubles politiques ou humanitaires par exemple. Et le terme acteurs non-étatique signifie tout individu ou entité n'agissant pas sous l'autorité légale de l'Etat et cette définition provient de la résolution du Conseil de sécurité des Nations-Unies 1540 de 2004. Les acteurs non-étatiques peuvent être des parents, un conjoint ou d'autres membres de la famille, ils peuvent être des gardiens, des voisins, des gens sur le lieu de travail, des étrangers, des acheteurs de sexe, des proxénètes, des pornographes, ils peuvent être des adultes professionnels auxquels ont fait confiance, des membres de groupes du crime organisé, de gangs ou de cartels, ils peuvent faire partie de réseaux criminels informels, terroristes ou paramilitaires, ils peuvent être du personnel de sécurité, ils peuvent être des mercenaires, des combattants étrangers. Autrement dit, les tortionnaires non-étatiques peuvent exister dans n'importe quel aspect de la vie d'un individu.
FS : Pouvez-vous expliquer comment les façons de gérer ces violences à court terme (vous les nommez troublesome coping) utilisées par les victimes de NST peuvent être dommageables pour elles plus tard ?
Linda : Une des façons de gérer ces situations pour les survivantes de NST que nous avons découverte en interagissant avec elles et en les soutenant est que la dissociation est très commune chez elles. C'est une des principales façons qui leur permet d'endurer de telles douloureuses atrocités telles que le viol collectif, le fait d'être droguées, séquestrées, enfermées dans des cages, et toutes les terribles épreuves auxquelles elles sont soumises. Mais ce qui arrive quand elles quittent le groupe, quand elles deviennent adultes, est qu'elles ne se rappellent pas toujours qui étaient les perpétrateurs à cause de leur dissociation, ce qui fait qu'ils peuvent toujours avoir accès à elles quand elles sont adultes et qu'elles ne comprennent pas qu'elles sont en danger. Leurs souvenirs de ce qui leur est arrivé et du mal qu'on leur a fait ne sont pas clairs dans leur esprit, et c'est ce qui les rend vulnérables.
Ce que nous faisons est de les ramener en arrière de telle sorte qu'elles puissent récupérer ces souvenirs, les clarifier, les voir dans une perspective d'adulte, et réaliser comment on leur a menti et comment elles ont été manipulées quand elles étaient enfants ou jeunes femmes, de façon à ce qu'elles puissent prendre du recul et dire : « ok, maintenant je sais que j'ai été torturée, je comprends les tactiques que mes tortionnaires ont utilisées, je comprends comment j'ai été trompée et comment ont a employé la misogynie pour me manipuler, pour me faire croire que tout était de ma faute, et que si jamais j'osais en parler, je devrais me suicider. Et je sais que tout cela était faux, que je suis une personne qui a des droits humains, je sais qui sont les perpétrateurs, qu'ils ne peuvent plus me manipuler et me priver ainsi de ma liberté. Ce sont les principales façons dont elles gèrent ces situations, et bien sûr, les tortionnaires jouent là-dessus. Quand les femmes guérissent de leurs traumas, elles disent que ça leur devient impossible de se dissocier, parce qu'elles n'en ont plus besoin, parce qu'elles ne sont plus victimes de tortures. C'est une partie de leur guérison, et c'est important de savoir que si vous pouvez guérir de ces tortures non-étatiques, vous pouvez surmonter n'importe quelles violences.
Jeanne : Je peux ajouter spécifiquement que les perpétrateurs droguaient ces femmes quand elles étaient des petites filles, donc elles doivent aussi guérir leurs comportements vis-à-vis de la drogue. Et quand elles en sont guéries, il devient plus facile pour elles de s'attaquer à leur victimisation. Et une autre chose que les gens ne semblent pas comprendre est que les femmes peuvent guérir leurs comportements de dissociation, elles peuvent savoir quand elles commencent à dissocier, donc quand elles peuvent prendre conscience qu'elles commencent à dissocier sur la base de certaines réactions de leurs corps, elles peuvent bloquer leurs réponses de dissociation caractéristiques des survivantes. Nous n'avons pas vu souvent ce type d'information dans la littérature sur ce sujet mais c'est ce que nous avons appris en aidant les femmes à guérir.
FS : Vous avez soigné Sara, une femme qui a été torturée et trafiquée toute sa vie, parce qu'elle a été élevée dans une culture criminelle familiale. Qu'est ce qu'une culture criminelle familiale concrètement ?
Linda : Le crime organisé existe dans de nombreux types de groupe, une culture criminelle familiale est un groupe de crime organisé qui fonctionne sur le mode informel à partir d'une famille. Autrement dit, par exemple il y avait un père et une mère qui étaient tous les deux engagés dans l'organisation des tortures que Sara a dû subir dans le sous-sol de leur maison et qui la trafiquaient et la prostituaient à leurs amis ou à des étrangers ; c'est pour cela qu'on parle de culture criminelle familiale : les principaux perpétrateurs, ses principaux tortionnaires étaient ses parents. Mais c'est aussi une culture criminelle parce que Sara a été la victime de crimes, et c'est une culture, ou une co-culture parce que qu'il s'agit d'un groupe qui avait des pratiques spécifiques, ils avaient leurs propres « valeurs », leur propre code d'éthique, et leurs propres modes de fonctionnement, leur propre culture spéciale dans notre propre culture. Ils croient que ce n'est pas un problème de torturer des enfants et des femmes, ils savent que c'est illégal mais ça n'a aucune importance à leurs yeux, ça fait partie de leur culture, ils ont un système de croyances différent du nôtre et de nos lois, et ils retirent du plaisir d'infliger de la souffrance même si ça va à l'encontre des normes de notre société et de notre culture. Il ne fait aucun doute que leur culture est très cruelle.
FS : D'après ce que j'ai lu dans votre livre, cette culture semble être principalement sous le contrôle d'hommes assistés par des complices femmes. Pourquoi ces femmes aident-elles ces hommes à torturer des femmes et des enfants, Dans les cas d'inceste, parfois la femme est au courant mais elle ne dit rien. Est-ce que c'est un phénomène similaire et pourquoi ces femmes se comportent-elles ainsi ?
Jeanne : D'abord, je voudrais signaler qu'il y a quand même quelques femmes qui, de leur propre gré, sans être sous l'emprise d'aucun homme, commettent ce genre de crimes. C'était le cas de Sara. La mère de Sara a activement participé à la victimisation, au trafic et à la torture de sa fille. Sa mère n'a pas été forcée à le faire, et le père de Sara cherchait plutôt à l'exclure. Il organisait des jeux dans la maison, les enfants aimaient jouer à construire des tentes, et quand sa femme était occupée au travail, il organisait des jeux, des soi-disant jeux avec Sara et les autres enfants et perpétrait des crimes sexuels sur eux. Et ce qui est arrivé à Sara est qu'un jour sa mère a surpris son père qui lui faisait subir une forme de torture, et la mère a dit : « je pourrais aussi bien jouer avec vous et m'amuser ». Il existe des situations comme celle-ci où des femmes participent activement et Linda et moi avons été informées par Sara qu'elle a à un moment recherché une aide psychologique auprès de femmes professionnelles, et il y a eu certaines de ces femmes qui l'ont torturée et trafiquée aussi. C'était un petit groupe mais il n'y avait aucun homme dans ce groupe. En tant que femmes, nous devons reconnaître que tout ce que nous faisons n'est pas contrôlé par les hommes et nous devons accepter une certaine responsabilité pour nos propres actions. En dépit du patriarcat et de la misogynie, dont nous sommes toustes imprégnées, parce que nous naissons dans une culture patriarcale et misogyne, et c'est un des premiers principes que Linda et moi avons dû accepter : que nous devions tenir les femmes pour responsables de leurs propres comportements, y compris leur participation à la torture non-étatique.
Parfois ces femmes nous ont dit que leurs mères avaient aussi été victimisées, et dans ce cas vous avez les mères et les filles qui sont victimes, et parfois aussi les femmes de la famille : les mères et les grand-mères n'étaient pas les perpétratrices de ces crimes mais elles les facilitaient, elles savaient ce qui arrivait à leurs petites-filles et filles, elles avaient même des techniques pour amener ces enfants à se dissocier, à oublier ce qu'on leur faisait. Les femmes participent mais de façon très différente. Soit elles ne savent pas, certaines de ces femmes nous ont dit très clairement que leurs mères ne savaient pas ce qu'on leur faisait, ou elles ne se posaient pas de questions car elles étaient sous le contrôle de leur mari. Sur la question de l'inceste, nous n'utilisons pas ce terme car nous pensons que ce n'est pas une bonne définition du mal qui leur est fait. Sur la durée, cette expression tend à minimiser, donc nous préférons utiliser l'expression de « violence sexualisée », qu'il s'agisse d'abus sexuels ou de torture sexuelle.
FS : Mais l'expression d'abus sexuels ou de tortures sexuelles ne signifie pas que c'est un membre de la famille qui fait ça. Est-ce que ce n'est pas un problème ?
Jeanne : Si vous dites que dans sa famille, Sara a subi des abus sexuels et de la torture sexuelle, vous identifiez qui c'est. L'expression « inceste » minimise la sévérité du crime, parce que ce mot inceste ne dit pas que cela a commencé quand elle était âgée de 2 ans et ne s'est arrêté que quand elle avait 16 ans, donc vous avez 14 ans de violences sexuelles, qui incluent aussi les violences physiques, les violences psychologiques et les violences émotionnelles alors que, quand vous dites « inceste », les gens pensent que cela se limite à du sexe, que la violence n'existe que sous la forme sexuelle. C'est tout ça le mal qui est infligé à des enfants, et c'est pourquoi nous n'utilisons pas le mot inceste. Si vous lisez les articles des journaux, ils disent que le père a eu des relations sexuelles avec sa fille, que c'est ça l'inceste, alors que c'est un problème d'utiliser le mot « sexe » pour identifier un crime, donc nous devons arrêter de faire ça. Nous pouvons appeler ça un « viol familial », toute expression qui montre à quel point la notion de « violence sexuelle » peut être limitative, et c'est la raison pour laquelle nous n'utilisons jamais ce terme.
FS : Vous dites que Sara n'avait aucune limite, ne savait pas dire non, laissait entrer n'importe qui dans son appartement. Pouvez commenter là-dessus et comment vous lui avez appris à poser des limites ?
Linda : Ce qui arrive suite à n'importe quelle forme de violence sexuelle ou n'importe quelle forme de maltraitance ou de torture lorsque les limites d'une personne sont violées, et spécialement si vous avez été victime de n'importe quelle forme de maltraitance étant enfant, c'est-à-dire avant que vous ayez pu développer une forme quelconque de limites, c'est que ces personnes sont si profondément violentées qu'elles ne savent même pas qu'elles ont le droit d'avoir des limites ou que des limites existent. Parce que, suite à la dissociation et à la torture, Sara et les autres femmes que nous avons soutenues ne savaient pas qu'elles avaient un corps, elles étaient déconnectées de leurs corps, elles ne savaient pas qu'elles étaient des personnes. Si vous ne savez pas que vous êtes une personne, vous ne savez pas que votre corps vous appartient, vous ne savez pas que vous avez des droits humains, vous ne savez pas que vous avez le droit d'avoir des limites, ou même ce qu'est une limite : pouvoir dire non, dire aux gens de ne pas vous toucher. C'est une façon importante dont les tortionnaires détruisent, ou essayent de détruire, le sens de lui-même qu'a un enfant en détruisant son droit à dire non et la notion qu'il est propriétaire de son corps et que personne ne devrait vous toucher à moins que vous y consentiez, que vous soyez d'accord.
Nous avons compris qu'elle n'avait pas de limites mais nous ne l'avons vraiment vu clairement que lorsque nous sommes allées chez elle et que nous avons commencé à l'aider à se souvenir de ce qui déclenchait les flashbacks qui la perturbaient la nuit. Nous n'avions pas de bureau, nous louions un espace pour quelques heures, donc nous ne pouvions pas lui demander de passer à notre bureau, et pour nous, cela n'avait pas de sens qu'elle passe nous voir au milieu de la nuit puisque c'était précisément la nuit que ses souvenirs traumatiques lui revenaient. Et nous étions aussi des infirmières, donc nous étions habituées à venir voir des gens chez eux en pleine nuit pour leur administrer des médicaments quand ils étaient en train de mourir. Donc ce n'était pas inhabituel pour nous en tant qu'infirmières de nous rendre chez quelqu'un au milieu de la nuit. Donc nous nous rendions à son appartement et nous frappions à la porte, et quand nous frappions, elle ouvrait la porte mais nous ne pouvions la voir nulle part, elle était derrière la porte, elle se cachait derrière la porte. Elle se conduisait comme si sa maison ne lui appartenait pas, comme si sa porte n'était pas la sienne, comme si son appartement n'était pas le sien, comme si son corps ne lui appartenait pas. Donc nous avons commencé à lui expliquer ce que c'était qu'avoir des limites, que c'était important d'en avoir, qu'elle avait le droit d'en avoir, qu'avoir des limites garantissait sa sécurité, et nous lui avons appris comment ouvrir sa porte et qu'il y avait un trou, un judas dans la porte qui lui permettait de voir et de savoir qui était la personne derrière la porte avant de l'ouvrir et que, si elle ne voulait pas la laisser entrer, qu'elle pouvait dire « non, je ne vous laisse pas entrer », et ils devraient partir.
Et c'était une expérience entièrement nouvelle pour elle de réaliser qu'elle pouvait dire non aux gens. Même chose pour son téléphone : elle prenait juste l'appel automatiquement quand on l'appelait, et elle faisait tout ce que la personne qui l'appelait lui disait de faire, parce c'est ce qu'elle avait appris à faire quand elle était enfant. Ils l'appelaient, utilisaient certains mots auxquels elle était habituée à obéir, ils lui disaient de venir à tel ou tel endroit et y retrouver telle ou telle personne, et elle y allait. Elle a dû apprendre à déconstruire tous ces conditionnements, à se procurer un répondeur et à apprendre que, si elle ne voulait pas répondre, elle pouvait ne pas le faire et pouvait bloquer des numéros si elle ne voulait pas que ces personnes l'appellent, donc ça a été tout un processus d'apprentissage des limites. Et elle a appris qu'elle avait droit à des limites même avec nous : elle savait qu'elle avait le droit de nous dire non, le droit de ne pas répondre à nos questions, et si elle n'y répondait pas, elle n'allait pas être frappée ou maltraitée de quelque façon que ce soit. Cela lui a pris beaucoup de temps pour avoir des limites mais elle en a maintenant et elle sait qu'elle a le droit de décider elle-même exactement ce qui lui arrive, et quand.
FS : Vous avez déjà parlé de dissociation mais est-ce que vous pouvez y revenir un peu et décrire les façons dont ça se manifeste, et quels en sont les symptômes ?
Jeanne : Je dirais que nous avons appris ça essentiellement en tant qu'infirmières, parce que dans notre profession, nous travaillons souvent avec des personnes en crise, avec des gens qui vivent des tragédies, et je ressens très fortement que c'est notre formation d'infirmières et ce que nous avons appris en exerçant cette profession qui nous a aidées à identifier comment Sara et les autres femmes dissociaient. C'était fondamental et Linda et moi avons souvent parlé du fait que nos aptitudes d'infirmières ont été essentielles, et je peux vous donner un exemple : quand Linda et moi avons commencé à aider Sara, en 1993, il n'y avait aucun article, aucun livre nulle part que nous avons pu trouver qui puisse nous dire comment aider quelqu'un qui a été torturé et victime de trafic pendant autant d'années, comment l'aider à se reconstruire. Nous croyions dans sa capacité à guérir, parce qu'en tant qu'infirmières, on travaille à aider les gens à guérir, ou au moins on travaille à les aider à mourir sans souffrances, ce qui est en soi une forme de guérison.
Nous avons donc beaucoup discuté du fait que notre background d'infirmières était précieux dans cette démarche. Avec Sara, au fur et à mesure que nous apprenions, nous faisions régulièrement le bilan de ses progrès, comment grâce à nos interventions elle allait de l'avant, comment elle se libérait de sa victimisation. Ca a pris du temps mais nous pouvions voir qu'elle comprenait de mieux en mieux le monde à l'extérieur de sa famille et la vie qu'elle avait eue. Un jour Linda lui a dit, alors qu'elle observait sa communication non-verbale : « Sara, où sont vos yeux ? » Et elle a répondu : « ils sont derrière ma tête ». Et là nous savions ce qui se passait rien qu'en regardant ses yeux, ses yeux nous disaient qu'elle était en crise, qu'elle était en train de se dissocier des souvenirs dont elle parlait. Et ce qu'elle a fini par comprendre, alors qu'elle se connectait de plus en plus avec son corps, c'est qu'elle ressentait une sensation physique quand elle se dissociait : ses yeux, comme le disait, « se déplaçaient derrière sa tête ». Elle pouvait identifier cette sensation parce qu'elle devenait de plus en plus consciente de ce qui se passait dans son corps, elle faisait plus attention aux sensations qu'elle avait avec ses yeux, et quand elle avait l'impression que ses yeux de déplaçaient derrière sa tête, elle s'est enseigné à elle-même à arrêter ce mouvement, à ramener son attention dans le présent, a s'ancrer dans l'ici et le maintenant, et finalement, comme Linda l'a mentionné plus haut, la dissociation a cessé et elle ne dissocie plus.
Avec d'autres personnes que nous avons aidées, c'est la même chose, on peut voir leurs yeux rouler en arrière vers le haut de leur tête. Dans le cas de ces autres femmes, elles ont aussi appris à contrôler leurs réponses physiques à la dissociation, par exemple une de ces femmes, sa mère qui était mourante lui avait dit qu'elle ne méritait pas de porter une veste bien chaude, ce qui fait qu'elle ne le faisait pas et avait toujours froid en hiver. Elle ne comprenait même pas qu'elle avait un corps, et qu'elle avait une peau sur ce corps. Et quand elle a appris à sentir son corps, elle a réalisé qu'elle avait froid et elle s'est mise à porter des vêtements adéquats pour l'hiver, un manteau, une écharpe et un bonnet, et avoir chaud. Il y a différentes pour les femmes d'apprendre à identifier leurs réponses dissociatives de survie, qui leur ont permis de survivre quand elles étaient victimisées mais qui ne sont plus appropriées quand elles ne sont plus victimes. Elles doivent se débarrasser de leurs réponses traumatiques de façon à ne plus dissocier, et à cesser de se faire du mal inconsciemment.
FS : Vous dites que Sara était suicidaire et que ses agresseurs lui avaient dit qu'elle devrait se tuer. Vous dites aussi « qu'elle entendait encore la voix des agresseurs dans sa tête », ce qui est un énoncé typique chez les personnes qui sont sous l'emprise psychologique et le contrôle de quelqu'un. Pouvez-vous nous parler de cette emprise que les agresseurs ont sur l'esprit de leurs victimes, de telle façon que celles-ci entendent leurs voix dans leurs têtes ?
Linda : Oui, Sara et de nombreuses autres femmes que nous avons soutenues, on leur a appris comment se suicider quand elles étaient enfant, on leur a vraiment appris ça. Les adultes les prenaient avec elles et leur montraient comment et où s'ouvrir les poignets, ou quand elles étaient plus âgées, on les emmenait sur un pont d'où elles pourraient sauter, ou comment conduire sur des routes dangereusement verglacées, provoquer un accident et mourir comme ça. Les perpétrateurs étaient toujours en train de penser à des façons de se protéger au cas où leurs victimes, ces filles et ces femmes, songeraient à les dénoncer. Ils pensaient que si elles parlaient, elles devaient se suicider, elles devraient se tuer car elles auraient détruit leur famille : vous étiez mauvaise et vous deviez mourir. Quand on vous apprend ça alors que vous êtes une petite fille de 3 ou 4 ans, c'est la même chose que si votre mère vous apprenait une comptine pour enfants, et ce qui se passe dans votre vie devient une chanson que vous entendez dans votre tête. Ces filles entendaient des voix, les voix de leurs agresseurs qui leur disaient toutes ces choses, qui leur disaient qu'elles devaient mourir et se suicider.
Et elles n'ont pas de limites, Sara et toutes ces femmes que nous avons aidées, parce que la torture détruit les limites. Une des femmes que nous avons aidées, elle n'avait pas été torturée quand elle était jeune, elle a été torturée quand elle était adulte, et elle a commencé à entendre la voix de son agresseur dans sa tête, et elle pensait que c'était sa propre voix. En fait, nous pensons que beaucoup de femmes qui ont victimisées et qui sont diagnostiquées comme schizophrènes ne sont pas du tout schizophrènes, elles entendent la voix de leurs agresseurs qui leur disent de faire des choses. Ces personnes devaient être écoutées et comprises, et nous devrions faire la différence entre une réponse normale à la torture et la maladie mentale.
Ce que nous avons fait est de leur demander d'écrire ce que disaient les voix qu'elles entendaient dans leur tête, les mettre sur le papier sur une colonne, et sur une autre colonne, mettre ce que leur propre voix leur disait et ce qu'elles pensaient être vrai. Afin de pouvoir faire la différence entre leur voix et celle de leurs agresseurs, de distinguer le vrai du faux, et de voir clair dans leur vie, parce que vous n'avez pas à mourir par suicide, vous n'avez pas à vous tuer si vous dites la vérité. C'est un mensonge, et une torture psychologique extrême. C'était très important, très empouvoirant pour elles, et nous avons beaucoup utilisé cette méthode de leur faire écrire leurs pensées, pour qu'elles entendent leur propre voix, écrivent leur propre voix, et quand Sara l'a fait, les voix des agresseurs ont parlé moins fort, ont disparu peut à peu et maintenant elle sait que, quand de mauvais souvenirs lui reviennent, ce n'est pas une voix dans sa tête, c'est juste le souvenir de ce qu'on lui a dit, elle a une notion claire de la différence entre sa propre voix et ces autres voix, et elle est consciente de tous les mensonges que lui ont dit ses agresseurs, ses tortionnaires. C'est pourquoi nous parlons d'un conditionnement au suicide par les agresseurs, d'un féminicide par suicide, et nous ne savons pas, et probablement nous ne pourrons jamais savoir combien de femmes sont mortes ainsi par « suicide » alors qu'elles ne voulaient pas vraiment se suicider, elles ont juste été conditionnées à le faire parce qu'on les a manipulées, on leur a dit ça depuis qu'elles étaient enfant, donc c'est en fait une forme de féminicide et pas vraiment un suicide.
(Traduction Francine Sporenda)
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2024/03/09/violences-sexuelles-dans-la-famille-et-leurs-consequences-sur-les-femmes-et-les-enfants/
Jeanne Sarson et Linda MacDonald ont exercé comme infirmières et sont les autrices de « Women Unsilenced : Our Refusal To Let Torturers-Traffickers Win ».












