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L’intelligence artificielle et les algorithmes : au cœur d’une reconfiguration des relations internationales capitalistes
Dans cet article, nous explorons certaines reconfigurations de l'économie politique des relations internationales dans la foulée de l'avènement de nouveaux modes d'exploitation et d'expropriation et de nouvelles relations de dépendance à l'ère des technologies algorithmiques et de l'intelligence artificielle (IA).
21 avril 2024
Nous identifions d'abord certaines limites de l'hypothèse influente du « techno-féodalisme » pour expliquer les changements politicoéconomiques contemporains, et nous adoptons plutôt le cadre du « capitalisme algorithmique » qui nous apparait plus apte à rendre compte des développements actuels. Deuxièmement, nous examinons les nouveaux rapports capital-travail engendrés par la montée des plateformes et par la prolifération du « travail digital », en nous concentrant surtout sur des espaces du Sud global. Nous nous penchons ensuite sur une nouvelle modalité de transfert de valeur du Sud global vers le Nord sous la forme de l'extraction de données rendue possible par le déploiement d'infrastructures de technologies numériques dans des pays du Sud. Finalement, nous discutons brièvement de la rivalité sino-américaine et nous faisons appel au concept de « périphérisation » afin d'explorer quelques tensions, déplacements et continuités dans l'économie politique internationale, de la période du capitalisme néolibéral à celle du capitalisme algorithmique.
L'économie politique de l'IA et des algorithmes : une logique féodale ou capitaliste ?
Comment conceptualiser le contexte historique du déploiement accéléré des technologies d'IA ? L'économiste Cédric Durand a formulé une théorisation des transformations contemporaines de l'économie politique du numérique qui a réveillé l'économie politique hétérodoxe de son sommeil dogmatique et qui exerce une grande influence au sein de la gauche[2]. Sa conceptualisation « technoféodale » de l'économie politique contemporaine constitue une contribution d'une grande valeur, mais elle souffre également de limites importantes. Le concept de technoféodalisme met l'accent sur les intangibles[3] et sur les déplacements qu'ils occasionnent dans l'organisation de la production, de la distribution et de la consommation. Selon cette hypothèse, le durcissement des droits de propriété intellectuelle, la centralisation des données et le contrôle oligopolistique de l'infrastructure sociotechnique au cœur du déploiement des technologies algorithmiques et du pouvoir économique des grandes plateformes participent tous à la formation d'une vaste économie de rentes structurée autour de relations de dépendance de type « féodal ».
Les configurations économiques technoféodales sont largement répandues, selon Durand. D'une part, elles s'expriment dans les relations de travail : « Alors que la question de la subordination se trouve au cœur de la relation salariale classique, c'est le rapport de dépendance économique qui est prééminent dans le contexte de l'économie des plateformes[4] ». Durand détecte une dynamique de dépendance non capitaliste dans un contexte où la gestion par les plateformes d'une myriade de travailleuses et travailleurs dispersés subvertit les formes contractuelles d'exploitation du travail salarié. D'autre part, des dynamiques « féodales » se déploient également dans les relations entre différents capitaux : « L'essor du numérique bouleverse les rapports concurrentiels au profit de relations de dépendance, ce qui dérègle la mécanique d'ensemble et tend à faire prévaloir la prédation sur la production[5] ». Malgré la diversité des innovations, notamment autour de l'IA, lesquelles se multiplient à un rythme accéléré, il peut sembler tentant d'aller plutôt vers la notion de féodalisme étant donné la tendance lourde à la stagnation de la productivité et de la croissance économique.
La terminologie féodale identifie certes des changements importants dans les relations fondamentales du capitalisme, mais elle crée à notre avis un cadre conceptuel anachronique qui souffre de limites importantes, surtout lorsqu'il s'agit d'analyser le moment contemporain du déploiement de technologies algorithmiques et de l'IA dans une perspective globale. Premièrement, le terme génère une conception du changement sociohistorique eurocentriste en situant les développements contemporains dans un cadre conceptuel qui reproduit l'expérience historique européenne. Deuxièmement, et de façon reliée, le cadre conceptuel « néoféodal » ignore ainsi comment le capitalisme s'est développé à l'échelle mondiale à partir d'une articulation interne de formes hétérogènes de travail et de marché, d'exploitation et d'extraction, en particulier en rendant l'existence de formes marginales et subordonnées en périphérie indispensable pour le maintien de formes capitalistes plus typiques au centre. Troisièmement, le modèle mène à une conception réductionniste de la transition en niant son contenu concret. Dans l'analyse d'un processus en cours, il est problématique de recourir à des débats sur la transition du féodalisme au capitalisme alors que ceux-ci portent sur des modes de production pleinement constitués sur le plan historique. Cela risque de mener à un raisonnement tautologique, où des caractéristiques soi-disant « non capitalistes » de la nouvelle économie sont étiquetées a priori comme « féodales », pour ensuite en faire dériver un modèle « technoféodal ». Pour ces raisons, la référence au féodalisme européen est davantage une allusion, une métaphore, certes très évocatrice, mais sans véritable pouvoir explicatif[6] : il s'agit davantage par cette notion de signaler des changements économiques contemporains sous le sceau d'un sentiment général de « régression ».
Il faut à notre avis inscrire la récente vague de changements sociotechniques dans un cadre qui permet de saisir les reconfigurations globales et les combinaisons émergentes entre anciennes et nouvelles formes d'accumulation. Plutôt qu'un « retour vers le futur » féodal, nous soutenons que les transformations contemporaines représentent un nouveau stade du développement capitaliste, le capitalisme algorithmique[7], au sein duquel une logique d'exploitation/extraction capitaliste déploie des mécanismes rentiers et de nouvelles formes de dépendance[8]. Comme nous l'ont rappelé entre autres Nancy Fraser, David Harvey et David McNally, l'extraction et « l'accumulation par dépossession » sont des processus continus de l'accumulation du capital, et non pas un moment « d'accumulation initiale » révolu, ou encore des restes historiques de modes de production précapitalistes.
Le capital algorithmique se caractérise par le développement et l'adoption rapide des technologies algorithmiques portés par un impératif d'extraction de données qui (re)produit des relations d'exploitation/extraction dans les espaces-temps du travail, du loisir et de la reproduction sociale, brouillant ces distinctions du point de vue de l'économie politique du capitalisme[9]. En effet, l'exploitation du temps de travail dans la production de valeur d'échange, la forme « classique » de l'accumulation capitaliste, s'accompagne désormais d'une nouvelle forme d'extraction, celle des données, qui se produit pendant et au-delà du temps de travail. On observe ainsi de nouvelles formes de production de valeur qui s'étendent au-delà du temps de travail au fil de différentes opérations d'extraction, de traitement et de transformation de données qui génèrent diverses formes d'actifs et de marchandises pour les capitalistes algorithmiques.
Depuis le milieu des années 2000, les algorithmes se sont encastrés dans divers aspects de l'accumulation du capital, que ce soit sur le plan de la production, de la distribution ou de la consommation. Ils médiatisent les relations sociales, orientent les flux de la (re) production socioéconomique et du travail, et disséminent leur logique prédictive dans la société. Il est désormais ardu de trouver des secteurs économiques, des marchés, voire des sphères de la société, qui ne soient pas transformés ou influencés par les données massives et les algorithmes. Depuis la crise du néolibéralisme financiarisé de 2007-2008, le capital algorithmique reconfigure, réoriente et transcende divers processus et dynamiques du capitalisme néolibéral, alors que les compagnies technologiques des GAFAM[10] entre autres sont devenues les plus grandes compagnies au monde et des fers de lance de l'accumulation capitaliste. Bien entendu, les transitions historiques s'opèrent sur le long terme, et la crise de 2007-2008 est selon nous le symbole d'un processus prolongé de chevauchements et de changements plutôt qu'une rupture nette ou subite. Néanmoins, une transition s'opère effectivement depuis les 15 à 20 dernières années et reconfigure le système capitaliste et son économie politique internationale. De ce point de vue, les nouvelles articulations des rapports entre le Nord et le Sud global se déploient non pas dans le contexte d'un moment « néoféodal » mondialisé, mais dans celui de l'avènement du capital algorithmique. Les nouvelles relations dans la division internationale du travail et les nouveaux mécanismes de transfert de valeur du Sud vers le Nord (et maintenant aussi vers la Chine) se saisissent plus aisément de ce point de vue.
Rapports capital-travail et division internationale du travail
La montée historique du capital algorithmique s'accompagne de reconfigurations importantes du travail aux ramifications internationales. Au premier chef, de nouvelles formes de travail digital combinent, au sein d'assemblages divers, des processus d'exploitation du travail et d'extraction de données sous quatre formes principales. Le « travail à la demande » est le résultat d'une médiation algorithmique, souvent par des plateformes, de l'économie des petits boulots (gig work) ; le « microtravail » fragmente et externalise des tâches numériques auprès de bassins de travailleuses et travailleurs du clic ; le « travail social en réseau » est le lot d'utilisatrices et d'utilisateurs de plateformes, notamment les médias sociaux, lesquels produisent du contenu et traitent des données ; finalement, le « travail venture » forme une nouvelle élite du travail autour de femmes et d'hommes programmeurs, ingénieurs et autres scientifiques de données et experts en IA employés par les firmes technologiques[11]. Chacune de ces formes de travail digital déploie une logique d'exploitation/extraction, alors que la valeur et les données migrent du travail vers le capital algorithmique.
Ces reconfigurations de la relation capital-travail ont en retour réajusté des pratiques de sous-traitance et de délocalisation du travail par les compagnies technologiques du Nord vers les travailleuses et travailleurs du Sud. L'exemple bien connu de la plateforme américaine Uber, qui a conquis tant d'espaces urbains et semi-urbains dans le Sud global, est évocateur de cette tendance large. De plus, la sous-traitance du microtravail par les firmes technologiques auprès de travailleuses et travailleurs du digital du Sud global crée de nouvelles relations d'exploitation/extraction directes et indirectes. Des cas bien documentés comme celui de la sous-traitance par la firme OpenAI de travail d'étiquetage et de « nettoyage » des données utilisées pour entrainer son large modèle de langage ChatGPT auprès de microtravailleuses et microtravailleurs kenyans est évocateur. Ces derniers devaient « nettoyer » les données d'entrainement de ChatGPT afin d'en retirer les contenus violents ou inacceptables pour le modèle tels que des agressions sexuelles, l'abus d'enfants, le racisme ou encore la violence qui pullulent sur Internet[12]. Plusieurs de ces travailleuses et travailleurs ont souffert par la suite du syndrome de choc post-traumatique. Cela n'est que la pointe de l'iceberg d'un vaste réseau de nouveaux marchés de travail digital qui reconfigurent la division internationale du travail à l'ère numérique.
Hormis le microtravail effectué sur la gigaplateforme Amazon Mechanical Turk, surtout concentré aux États-Unis, la plupart du microtravail est effectué dans le Sud global. Le travail digital configure ainsi ses propres chaines de valeur selon une dynamique qui reproduit les pratiques de délocalisation suivant l'axe Nord-Sud de la division internationale du travail. En 2024, la majorité des requérants de microtravail se trouve dans les pays du G7, et la majorité des exécutants de ces tâches dans le Sud global. Souvent, ces travailleuses et travailleurs ne sont pas reconnus comme employés des plateformes, ne jouissent d'aucune sécurité d'emploi, d'affiliation syndicale ou de salaire fixe. Ces personnes héritent également de tâches aliénantes et sous-payées d'entrainement d'algorithmes, de traitement de données et de supervision d'intelligences artificielles qui passent pour pleinement automatisées.
La constitution d'un marché international du travail digital mobilise différents mécanismes institutionnels de l'industrie du développement international. Par exemple, la montée d'organisations d'« impact-sourcing[13] » participe d'une redéfinition du développement international autour de la notion de « fournir des emplois au lieu de l'aide[14] ». La logique de l'impact-sourcing n'est pas nouvelle, elle reproduit des processus de délocalisation et la quête de travail bon marché typique de la mondialisation néolibérale, comme la délocalisation des emplois de services à la clientèle en Asie, notamment en Inde. L'impact-sourcing se concentre toutefois sur la délocalisation du travail digital. Au départ, ces organisations d'externalisation étaient sans but lucratif pour la plupart et, appuyées par la Banque mondiale, elles distribuaient des téléphones portables et des tâches de microtravail dans des camps de réfugié·es, des bidonvilles et dans des pays du Sud global frappés durement par des crises économiques, au Venezuela par exemple. Plusieurs de ces organisations sont devenues par la suite des compagnies à but lucratif qui jouent désormais un rôle majeur dans la constitution et l'organisation d'un marché du travail digital dans des communautés où les occasions d'emploi formel sont rares. La firme Sama par exemple, celle-là même engagée par OpenAI pour sous-traiter l'entrainement des données de ChatGPT, est active en Afrique, en Asie et en Amérique latine, où elle constitue des bassins d'emploi de travail digital à bon marché, notamment en Haïti et au Pakistan.
Nous voyons ainsi que le capital algorithmique introduit des modes d'articulation d'activités formelles et informelles, de boulots d'appoint et de tâches diverses sur plusieurs territoires. Le contrôle centralisé algorithmique de toutes ces activités garantit qu'elles produisent des données qui (re)produisent des formes de surveillance, de pouvoir social et de subordination du travail. Le travail qui supporte le développement de l'IA et des technologies algorithmiques ne provient donc pas uniquement de la Silicon Valley. C'est plutôt un travail collectif mondial qui produit l'IA à l'heure actuelle, mais la concentration de richesse et de pouvoir qui en découle se retrouve aux États-Unis et en Chine.
Extraction des données et transfert de valeur
La montée du travail digital dans le Sud global est également symptomatique de l'impératif d'extraction du capital algorithmique. L'Organisation mondiale du commerce (OMC) et la plupart des accords mondiaux de libre-échange qui structurent le commerce international régulent le mouvement des biens et services, mais aussi des données. Les géants du numérique comme Meta, Google, Amazon et Microsoft dominent à l'échelle mondiale et sont actifs dans le déploiement d'une infrastructure numérique dans les pays du Sud global en échange d'un accès exclusif aux données ainsi générées. Les ramifications internationales de cette « datafication » du Sud global[15] nous invitent à réviser le contenu de concepts tels que le colonialisme ou encore l'impérialisme. L'hégémonie américaine de la deuxième moitié du XXe siècle s'est bâtie sur des rapports économiques inégalitaires et des transferts de valeur du Sud global vers le Nord global, surtout vers les États-Unis et leurs alliés, sous diverses formes : la division internationale du travail, l'échange inégal, la coercition et l'appropriation par le marché, ou encore le mécanisme de la dette. L'ère du capitalisme algorithmique reproduit ces relations d'exploitation/extraction, mais déploie également un nouvel aspect : les transferts de valeur qui s'opèrent du Sud vers le Nord prennent désormais également la forme d'un transfert de données vers les centres que sont les États-Unis et la Chine[16], un transfert de données qui s'accompagne d'un pouvoir algorithmique de surveillance[17], de dépendance et potentiellement de gouvernementalité algorithmique[18] qui posent de nouveaux défis à la souveraineté nationale des pays du Sud. C'est ce que nous appelons le néocolonialisme algorithmique.
La « datafication » du Sud global a également des conséquences importantes dans la sphère du développement international, où l'on assiste à un transfert de pouvoir vers des acteurs du secteur privé. Les compagnies algorithmiques ont maintenant supplanté les autres joueurs traditionnels du complexe institutionnel du développement international (ONG, organisations internationales, gouvernements, banques de développement, organisations humanitaires, etc.) en ce qui concerne les informations sur les populations du Sud global. Les donateurs et autres bailleurs de fonds du développement international se tournent désormais vers des compagnies technologiques pour un accès aux données collectées par leurs applications, lesquelles sont plus nombreuses et détaillées que celles colligées par les méthodes « traditionnelles » (recensements, enquêtes, recherches scientifiques, etc.). Il en résulte que ces compagnies privées héritent d'un plus grand pouvoir de définir les enjeux de développement, de fixer des priorités et d'influencer la gouvernance des projets de développement.
De nouvelles dynamiques de pouvoir émergent ainsi entre acteurs publics et acteurs privés, ce qui soulève également des enjeux épistémologiques et éthiques. D'une part, les données extraites par les compagnies algorithmiques reflètent davantage la situation des populations « connectées » que celle des populations moins intégrées à l'économie de marché, au monde numérique et à la consommation de masse. D'autre part, la propriété des données donne aux capitalistes algorithmiques le pouvoir de voir tout en niant aux utilisatrices et utilisateurs le pouvoir de ne pas être vus. Mark Zuckerberg, par exemple, fait appel à une rhétorique philanthropique afin de promouvoir son projet de développement international « internet.org », visant à connecter gratuitement à l'Internet à l'échelle mondiale les populations défavorisées. L'intérêt de Meta dans un tel projet consiste bien sûr à s'approprier ainsi toutes les données générées par ces nouvelles connexions à grande échelle, surtout dans un contexte où la plupart des pays du Sud global visés par une telle initiative n'ont pas de législation solide concernant la propriété des données ou encore la protection de la vie privée. C'est cette logique extractive, combinée à un « solutionnisme technologique[19] » sans complexe, qui pousse IBM à vouloir utiliser l'IA afin de solutionner les problèmes en agriculture, en santé, en éducation et des systèmes sanitaires au Kenya, ou encore le géant chinois Huawei à développer environ 70 % du réseau 4G en Afrique, en plus de conclure des contrats notamment avec les gouvernements camerounais et kenyan afin d'équiper les centres de serveurs et de fournir des technologies de surveillance[20]. Les compagnies algorithmiques du Nord et de la Chine accumulent ainsi du pouvoir, de la richesse et de l'influence dans les pays du Sud global par ces formes de néocolonialisme algorithmique.
L'économie politique internationale du capitalisme algorithmique et la périphérisation
Le néocolonialisme algorithmique et les relations sino-américaines
L'avènement du capitalisme algorithmique se produit dans une conjoncture internationale de possible transition hégémonique. La croissance soutenue et parfois spectaculaire de la Chine dans les 40 dernières années se traduit désormais par une mise au défi du pouvoir unipolaire américain en place depuis la fin de la Guerre froide. La Chine est encore bien loin de l'hégémonie mondiale, mais sa montée en puissance ébranle déjà les dynamiques de pouvoir en Asie. Alors que le champ gravitationnel de l'accumulation mondiale s'est déplacé de la zone nord-atlantique vers l'Asie du Sud et du Sud-Est dans les dernières décennies[21], la Chine a développé son propre modèle de capitalisme algorithmique autoritaire et se pose désormais en rival mondial des États-Unis sur le plan de l'accumulation algorithmique et des technologies d'IA[22]. Les tensions manifestes dans cet espace de compétition internationale s'accompagnent d'un déclin soutenu du pouvoir économique des pays de l'Union européenne, pour qui le développement du capitalisme algorithmique se fait dans une relation de dépendance envers les États-Unis.
Tout comme le capital algorithmique américain déploie ses rapports capital-travail et ses modes d'exploitation/extraction dans de nouvelles configurations internationales, le capital algorithmique chinois déploie également une infrastructure technologique au fil de ses investissements internationaux, construisant des réseaux de transfert de valeur et de données en Asie, en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient, des réseaux orientés vers la Chine. Les flux mondiaux de données prennent ainsi deux directions majeures, les États-Unis et la Chine, avec l'exception notable de la Russie, le seul pays du monde autre que les États-Unis et la Chine à conserver une certaine forme de souveraineté numérique. Alors que le capital algorithmique déploie son unique configuration de mécanismes d'exploitation/extraction, des espaces du capitalisme mondial qui étaient jadis centraux dans l'accumulation du capital sont maintenant en voie de devenir périphériques.
La périphérisation
L'infrastructure sociotechnique algorithmique contemporaine imprègne de plus en plus chaque pore des chaines de valeur mondiales et approfondit les segmentations entre nations et régions au sein des espaces d'accumulation du capital. Le processus actuel de périphérisation de certains espaces du capitalisme mondial doit toutefois être remis dans un contexte historique plus long : la dépendance mondiale envers les GAFAM (et leurs contreparties chinoises) s'enracine dans des formes du droit international et des processus politiques hérités de la période néolibérale. La thèse technoféodale peut également être critiquée de ce point de vue : en décrivant un monde où les pouvoirs privés surpassent ceux des États, elle reproduit la même confusion qui caractérisait les arguments du « retrait de l'État » lors des rondes de privatisations intensives au plus fort de la période néolibérale. En fait, cette asymétrie de pouvoir est elle-même promulguée par les États sous la forme du droit, et elle résulte des positions inégales qu'occupent les différents pays en relation avec les compagnies technologiques transnationales. En ce sens, des formes de gouvernance néolibérale perdurent dans des types d'administration qui favorisent les compagnies privées et maintiennent en place l'orthodoxie budgétaire. Les politiques d'innovation demeurent ainsi largement orientées vers le secteur privé, et le système de droit de propriété intellectuelle international hérité de la période néolibérale sous-tend l'hégémonie des GAFAM aujourd'hui. En adoptant une perspective historique à plus long terme, nous voyons que la subordination d'États et de leur territoire à des compagnies transnationales n'est pas nouvelle dans le capitalisme ; en fait, il s'agit d'une condition structurelle qui distingue les pays périphériques des pays du centre.
Les « nouvelles relations de dépendance » à l'ère contemporaine se comprennent plus aisément lorsqu'on tient compte de l'histoire des monopoles intellectuels au-delà de la Californie. La vaste offensive de privatisation des actifs intangibles a débuté dans les années 1990 et s'est appuyée sur les tribunaux et les sanctions commerciales afin d'obliger les pays du Sud à se conformer au régime strict de droit de propriété intellectuelle. L'Accord de l'OMC sur les aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (ADPIC ; TRIPS en anglais) est né d'une collaboration avec des entreprises du savoir du Nord de façon à établir des unités de production partout dans le monde tout en limitant l'accès aux intangibles par l'entremise des brevets. La disponibilité de cette infrastructure pour les pays du Sud était conditionnelle à l'adoption d'une forme renouvelée de domination. De plus, bien que les États-Unis et la Communauté européenne occupaient à l'époque une position dominante dans les secteurs informatique, pharmaceutique, chimique et du divertissement, et détenaient les marques déposées les plus importantes au monde, les États-Unis, en tant que premier exportateur mondial de propriété intellectuelle, jouissaient de davantage de marge de manœuvre pour consolider leur position et celle des compagnies qui possédaient d'importants portfolios de propriété intellectuelle.
Quelques décennies plus tard, le sol a certes bougé. Le développement du néocolonialisme algorithmique modifie l'ancienne division entre les gagnants du Nord et les perdants du Sud. Le durcissement du droit de propriété intellectuelle affecte même le Nord global, surtout les pays européens ou encore le Canada, et ce, en raison d'effets à long terme de politiques de flexibilisation et d'austérité qui ont jeté les bases de la montée du capital algorithmique. Cela illustre bien la complexité des transitions historiques, qui sont autant des moments de rupture que de chevauchement d'un vieux monde qui prépare le terrain pour le nouveau. L'Europe est désormais durablement larguée dans la course aux technologies algorithmiques et à l'IA, notamment en raison de systèmes d'innovation nationaux qui demeurent largement articulés autour du leadership du secteur privé, ce qui empêche les gouvernements d'intervenir dans les jeux de la concurrence capitaliste internationale. Alors que la Chine et la Russie ont été en mesure de développer de robustes écosystèmes numériques nationaux, on constate l'absence de capital européen au sommet du secteur technologique algorithmique, et les pays européens doivent pour la plupart se fier à l'infrastructure numérique de compagnies américaines.
Alors que l'avantage industriel historique européen s'est effrité sans être remplacé par de nouvelles capacités, cela nous rappelle que la compétition dans l'ordre international est bidirectionnelle : certains pays gagnent du terrain, d'autres en perdent. Comme le rappelle Enrique Dussel[23], les relations de dépendance entre des capitaux nationaux avec des degrés d'intrants technologiques différents sont un produit de la concurrence internationale. La « dépendance » européenne découle ainsi d'une logique de compétition internationale qui a altéré la relation des pays de l'Union européenne avec les intangibles. L'expérience européenne n'est pas celle d'une transition vers un autre mode de production « technoféodal », mais celle d'un passage de l'autre côté de l'ordre capitaliste mondial, celui de la périphérie. Loin d'un « retour vers le futur » néoféodal, ce processus de périphérisation qui affecte l'Europe, mais également d'autres espaces du capitalisme mondial, est symptomatique d'une reconfiguration des relations d'exploitation/extraction dans le nouveau stade du capitalisme algorithmique.
Par Giuliana Facciolli, Étudiante à la maîtrise à l'Université York et Jonathan Martineau, professeur adjoint au Liberal Arts College de l'Université Concordia.
NOTES
1.L'autrice et l'auteur remercient Écosociété de sa permission de reproduire certains passages du livre de Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l'ère de l'intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023.
2. Cédric Durand, Techno-féodalisme. Critique de l'économie numérique, Paris, Zones, 2020. D'autres contributions importantes à la conceptualisation des changements contemporains en lien avec le concept de féodalisme viennent entre autres de : Jodi Dean, « Communism or neo-feudalism ? », New Political Science, vol. 42, no 1, 2020 ; Yanis Varoufakis, « Techno-feudalism is taking over », Project Syndicate, 28 juin 2021 ; David Graeber parle de son côté de « féodalisme managérial » dans les relations de travail contemporaines. Voir David Graeber, Bullshit Jobs, New York, Simon & Schuster, 2018 ; en français : Bullshit Jobs, Paris, Les liens qui libèrent, 2018.
3. Les actifs intangibles sont des moyens de production qu'on ne peut « toucher », par exemple un code informatique, un design, une base de données. Durand, Techno-féodalisme, op. cit., p. 119.
4. Durand, p. 97.
5. Durand, p. 171.
6. Pour une critique différente mais convergente, voir Martineau et Durand Folco, 2023, op. cit., p. 174-179.
7. Martineau et Durand Folco, 2023, op. cit.
8. L'idée des relations capitalistes comme assemblages de modes d'exploitation et d'extraction (ou expropriation) et de l'accumulation du capital comme à la fois un processus d'exploitation et de « dépossession » est inspirée de contributions de Nancy Fraser, David Harvey et David McNally : Nancy Fraser, « Expropriation and exploitation in racialized capitalism : a reply to Michael Dawson », Critical Historical Studies, vol. 3, no 1, 2016 ; David McNally, Another World is Possible. Globalization and Anti-capitalism, Winnipeg, Arbeiter Ring Publishing, 2006 ; David Harvey, Le nouvel impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2010.
9. Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, « Paradoxe de l'accélération des rythmes de vie et capitalisme contemporain : les catégories sociales de temps à l'ère des technologies algorithmiques », Politique et Sociétés, vol. 42, no 3, 2023.
10. NDLR. Acronyme désignant les géants du Web que sont Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft.
11. Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Seuil, 2019 ; Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, « Les quatre moments du travail algorithmique : vers une synthèse théorique », Anthropologie et Sociétés, vol. 47, no 1, 2023 ; Gina Neff, Labor Venture. Work and the Burden of Risk in Innovative Industries, Cambridge, MIT Press, 2012.
12. Billy Perrigo, « Exclusive : OpenAI used kenyan workers on less than $2 per hour to make ChatGPT less toxic », Time, 18 janvier 2023.
13. Parfois traduit en français par « externalisation socialement responsable ».
14 Phil Jones, Work Without the Worker. Labour in the Age of Platform Capitalism, Londres,Verso, 2021.
15. Linnet Taylor et Dennis Broeders, « In the name of development : power, profit and the datafication of the global South », Geoforum, vol. 64, 2015, p. 229‑237.
16. Ce phénomène a certains précédents, notamment la compagnie IBM qui s'appropriait dès les années 1970 les données transitant par ses systèmes informatiques installés dans certains pays du Sud global. Il se déploie toutefois aujourd'hui à une échelle beaucoup plus grande.
17. Shoshana Zuboff, L'âge du capitalisme de surveillance, Paris, Zulma, 2022.
18. Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d'émancipation. Le disparate comme condition d'individuation par la relation ? », Réseaux, vol. 1, n° 177, 2013, p. 163‑96.
19. Evgeny Morozov, To Save Everything, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, PublicAffairs, 2014.
20. Mohammed Yusuf, « China's reach into Africa's digital sector worries experts », Voice of America, 22 octobre 2021.
21. David McNally, Panne globale. Crise, austérité et résistance, Montréal, Écosociété, 2013.
22. Kai-Fu Lee, AI Superpowers : China, Silicon Valley, and the New World Order, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2018.
23. Enrique Dussel, Towards an Unknown Marx. A Commentary on the Manuscripts of 1861-63, Abingdon, Taylor & Francis, 2001. ↑
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Argentine-dossier. La grève nationale du 9 mai appelée par la CGT et les deux CTA a été massive
A sept heures du matin, un cycliste roulait à contresens sur la voie dédiée aux bus sur l'avenue 9 de Julio. Il n'y avait pas de danger car il n'y avait pas âme qui vive. Les gares de Retiro et de Constitución sont fermées et quelques personnes marchent à la recherche d'un moyen de transport. Cela fait sept heures qu'a commencé la grève nationale décrétée par la CGT et les deux CTA (Central de Trabajadores de la Argentina Autónoma et Central de Trabajadores de la Argentina de los Trabajadores – CTA-A et CTA-T).
10 mai 2024 | tiré du site alencontre.org
Or les confédérations syndicales ont déjà confirmé ce qu'elles avaient prédit : « C'est la grève énorme [un parazo]. » Au siège de la CGT, des communiqués arrivaient des différents bureaux régionaux, faisant état de l'ampleur de la mobilisation dans les différentes provinces. La moyenne se situe entre 80 et 90% de soutien.
Le gouvernement de Javier Milei a tenté en vain de faire valoir les arguments éculés selon lesquels les syndicats empêchaient les personnes qui n'adhéraient pas à la grève de se rendre sur leur lieu de travail, les millions que le pays perdait, les actes de violence ou l'utilisation de clous « migueletes » [clous multipointes], comme l'a dit la ministre de la Sécurité Patricia Bullrich. Mais rien de ce qu'ils ont affirmé n'a suffi à diminuer la force de la grève. « La grève leur a fait mal », a déclaré le membre du triumvirat syndical et dirigeant de la fédération des camionneurs Pablo Moyano. Il a averti que si Milei maintient son plan d'ajustement, la centrale syndicale des travailleurs maintiendra le plan de lutte. Héctor Daer, l'autre triumvir [dirigeant de la fédération des travailleurs de la santé FATSA], a demandé au gouvernement de « prendre note » du message envoyé par les travailleurs et travailleuses organisés et de « réexaminer sa politique d'ajustement qui nous mène à l'extrême ». C'est la deuxième grève nationale en cinq mois [après celle du 24 janvier] du gouvernement libertarien qui applique un ajustement féroce qui vide les poches et affaiblit la structure de l'Etat. Tout indique que ce ne sera pas la dernière action directe.
La grève a eu un impact sur la Casa Rosada [résidence de la présidence]. Le premier signe a été donné par Patricia Bullrich lorsqu'elle a déclaré quelques jours auparavant que le protocole anti-piqueteros [piquet de lutte bloquant les rues] allait être appliqué à une grève qui n'incluait pas un tel type d'action. Ce jeudi matin, elle a organisé une conférence de presse chaotique dans la gare vide de la Constitución. Elle s'est contentée de bafouiller qu'il s'agissait d'une « grève de la faiblesse ». Le président Javier Milei, quant à lui, a profité de son jour de congé pour chercher les significations du mot « grève » dans un dictionnaire et les commenter sur le réseau social X.
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Au petit matin, les rues et avenues de Buenos Aires ressemblaient à une carte postale de l'époque de la pandémie où très peu de gens sortaient dans les rues. Le silence était un dénominateur commun dans les artères de plusieurs villes du pays. Les dirigeants cégétistes ont pu le constater dans les rues de Buenos Aires, mais ils ont également reçu des photos des bureaux régionaux de la CGT montrant l'impact de la grève dans les provinces. Dans les usines automobiles, pas un écrou n'a été serré. Tout était calme.
Dans la ville de Cordoba, capitale d'une province où le président a remporté le scrutin présidentiel, la grève a été suivie. Une station de radio devant le siège de la CGT locale a exhorté les gens à respecter la grève et a averti que « le pays n'est pas à vendre ». Un rassemblement a s'est déroulé dans l'une des principales rues de la capitale, où l'on pouvait voir des banques et des bureaux publics fermés avec des affiches appelant à la grève, qui avait déjà débuté.
A Tucumán, la grève a également eu un fort impact. Même le gouverneur Osvaldo Jaldo, péroniste mais de plus en plus identifié aux libertariens, a déclaré que, bien que la grève soit d'ordre légal et constitutionnel, « je ne suis pas du tout d'accord ». Il a ajouté qu'« aujourd'hui, ils s'arrêtent de travailler pour continuer à dormir, et ce n'est pas en dormant que nous allons faire avancer l'Argentine. »
Le Secrétariat de la CGT, dirigé par le métallurgiste Abel Furlan [nouveau secrétaire de l'UOM-Unión Obrera Metalúrgica] et qui coordonne le travail avec les sections régionales de la fédération, a reçu des messages indiquant que dans des provinces comme Santiago del Estero, Santa Fe, Entre Ríos, Catamarca et de nombreuses autres dans le sud, comme Río Negro, la grève a été massive. « C'est une démonstration que le mouvement ouvrier uni ne sera jamais vaincu », a-t-il répété.
A CABA (Ciudad Autónoma de Buenos Aires), des bus du groupe DOTA [société anonyme de transports en commun] ont circulé. Pas tous. Le groupe, qui contrôle un bon nombre de lignes entre la banlieue et la ville de Buenos Aires, a fait pression sur ses chauffeurs pour qu'ils prennent le service. Ils ont fait valoir que le DNU 70/2023 [Bases para la reconstruccion de la economia] leur permettait d'opérer comme s'il s'agissait d'un service essentiel. Toutefois, la Justice du travail les a avertis, par le biais d'une décision, que le volet concernant le travail du préjudiciable DNU est suspendu suite à plusieurs directives accordées aux syndicats qui ont comparu devant le Tribunal du travail. En tout état de cause, les bus qui ont circulé étaient soit vides, soit avec très peu de passagers. Un autre signe du succès de la grève.
Les centrales syndicales
« La grève a été massive dans toutes les provinces », a déclaré le dirigeant de la CTA de Trabajadores, Hugo Yasky, qui, avec le secrétaire à la communication de l'organisation, Enrique Rositto, a déclaré dans un communiqué que « cette journée de lutte, menée par le mouvement syndical argentin, condamne les politiques d'ajustement du gouvernement de Milei. Nous exigeons la fin de l'asphyxie des ressources de nos provinces et la restitution des fonds réclamés par l'Université. Nous exigeons également la restitution de la Prime à l'Enseignement, la réintégration des personnes licenciées dans le secteur public et la non-privatisation d'Aerolíneas Argentinas et d'autres entreprises publiques. »
Hugo « Cachorro » Godoy, chef de la CTA Autónoma, a, quant à lui, appelé à « approfondir le plan de lutte ». Il a déclaré que le gouvernement devait être vaincu et que cet objectif pouvait être atteint en l'empêchant de gouverner par décret. « Nous devons l'obliger à respecter la démocratie et la Constitution et l'empêcher de continuer à la réformer par décret. Cela exige de la constance et de la continuité dans la tâche de construction de l'unité des secteurs populaires. »
Vers 16 heures, les membres de la direction de la CGT, avec les triumvirs Daer, Moyano et Carlos Acuña [Sindicato de Trabajadores de Estaciones de Servicios], ont donné une longue conférence de presse dans la salle Felipe Vallese. A son tour, Daer a remercié les travailleurs et travailleuses de tout le pays pour leur soutien indéfectible. Il a souligné la force de la grève et a conseillé deux choses au gouvernement : prendre note de l'ampleur de la grève et « reconfigurer sa politique d'ajustement, qui nous conduit à des extrêmes ». Il n'a pas expliqué le sens des extrêmes, mais on peut considérer qu'il fait référence à un approfondissement des actions de lutte que la CGT a menées et soutenues. Les raisons pour cela ne manquent pas.
Le triumvirat a justifié la mobilisation suite à l'ajustement structurel mis en œuvre par le gouvernement qui « a frappé les retraités et les plus vulnérables, parce que les plans sociaux ont été coupés. Non seulement les cantines ont vu leur approvisionnement réduit, mais leurs travailleurs se sont vu retirer [fin février 2024] l'appui du programme Potenciar Trabajo [mesures devant assurer une aide sociale et un retour à l'emploi]. Le gouvernement a suspendu 1100 travaux d'infrastructure urbaine qui étaient réalisés par des coopératives, ce qui a laissé tous ces gens dans la rue. »
« Si la grève avait été un échec comme l'a dit le ministre de l'Intérieur [Guillermo Francos], ils n'auraient pas eu besoin de réagir », a déclaré Moyano, qui a affirmé qu'il y aura « une conflictualité plus grande » si le gouvernement ne change pas de politique. Andrés Rodríguez, chef du syndicat d'Etat UPCN (Unión del Personal Civil de la Nación), a également pris la parole et a averti que « s'il n'y a pas de changement, nous continuerons à engager des mesures de lutte ».
Ainsi, Moyano, Rodríguez, Godoy, Yasky et Daer, à des moments et en des lieux différents, ont averti que les mesures de lutte ne s'arrêteraient pas. Ils se sont tous accordés sur la défense des travailleurs, sur le rejet des privatisations et contre le démantèlement de l'Etat. Une énumération de faits que favorise le projet de Ley Bases y Fiscal que le Sénat est en train de débattre. C'est sur cette base que prend de la vigueur la possibilité d'une nouvelle mobilisation le jour où la Chambre haute débattra de ces projets de loi, qui transformeront l'Argentine en un véritable cauchemar. (Article publié par Pagina 12 – d'orientation péroniste – le 10 mai 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)
*****
Après le 9 mai, il faut préparer, à la base, une grève d'ampleur pour bloquer la Ley Bases, lors de son vote au Sénat
Par La Izqzuierda Diario
La direction de la CGT a confirmé que sa stratégie était de mener une grève ponctuelle contre le plan de guerre du gouvernement lancé contre la classe ouvrière. Mais la grève a eu une très grande ampleur et il faut donc continuer. Il est nécessaire d'imposer par le bas une grève active avec une mobilisation massive lors du vote de la Ley Bases par le Sénat. Cela fait partie de la préparation d'une grève générale, l'outil dont nous avons besoin pour liquider l'ensemble du plan d'austérité de Milei, du FMI et des grands patrons.
- Lors de la conférence de presse qu'ils ont tenue, ce jeudi après-midi 9 mai, les dirigeants de la CGT ont confirmé qu'ils essaieraient d'utiliser la grande grève nationale comme moyen de pression sur le gouvernement. Malgré l'ampleur et la force de la grève, Héctor Daer, Pablo Moyano et d'autres dirigeants de la confédération syndicale ont affirmé que leur objectif était d'obtenir des changements dans la politique économique du gouvernement.
D'emblée, Héctor Daer a souligné que la grève était une mesure « contre la politique » du gouvernement. Tout en dénonçant certains des aspects les plus anti-ouvriers de la Ley Bases – actuellement en discussion au Sénat – il a insisté sur la nécessité pour le gouvernement de « prendre acte » du mécontentement social croissant.
Dans le même ordre d'idées, Pablo Moyano et d'autres leaders qui ont pris la parole ont fait référence aux négociations qui se déroulent au Sénat sur la Ley Bases. Daer est même allé jusqu'à parler de la nécessité de « sensibiliser » à propos des effets de la Ley. Fait-il allusion à la « conscientisation » des sénateurs radicaux [membres de l'UCR-Union civique radicale] et pro-Macri ? Ou alors des sénateurs libertariens ? Ou encore des sénateurs péronistes qui soutiennent les mesures d'austérité de Milei ?
Daer a insisté en soulignant que le succès de la grève « n'est pas une fin en soi. C'est un signal d'alarme pour les autorités, qui doivent trouver un moyen de corriger les dégâts sociaux qu'elles sont en train de provoquer avec les mesures qu'elles prennent. » A son tour, Moyano a affirmé que « le peuple a jugé le gouvernement par le biais de la grève à l'échelle nationale. Son mécontentement est de plus en plus grand. La journée d'aujourd'hui a été un signe clair de ras-le-bol. Beaucoup de ceux qui ont fait grève ont pourtant voté pour ces gens. Le gouvernement doit en prendre acte. S'il confirme son cap politique, la CGT confirmera l'orientation de son plan de lutte. »
Or, le gouvernement a confirmé le cours de l'ajustement et la CGT y répond par un appel à la négociation. Les directions syndicales réagissent par une mesure isolée, sans continuité, à ce qui est un véritable plan de guerre contre les travailleurs et travailleuses. Un plan qui dure depuis des mois. Les dirigeants syndicaux répètent la stratégie du 24 janvier : une mesure forte dans le seul but d'essayer d'amener Milei et les grands patrons à la table des négociations. Mais « négocier » signifie accepter une partie du plan de guerre de Milei contre la classe ouvrière. Cela signifie continuer à renoncer à des acquis et à des droits.
Ce 9 mai, la grève a été beaucoup plus forte, touchant des branches et des secteurs plus larges. Elle a également bénéficié de la sympathie de certains secteurs des commerçants et des classes moyennes. En même temps, elle s'est déroulée dans un contexte de crise sociale plus grave, où le mécontentement à l'égard du gouvernement s'accroît. [Au cours de la période décembre 2023 à mars 2024, la perte salariale étant donné l'inflation s'élève à 16,9% pour ce qui est des 10 millions de travailleurs stables, formels, des secteurs public et privé, ce qui s'ajoute au recul de l'année 2023.]
La politique des directions syndicales est déjà inefficace. Ainsi, le mardi 7 mai, le gouvernement s'est employé à attaquer les travailleurs et travailleuses qui feraient grève. Il a organisé une campagne dans les médias, diabolisant ceux qui rejoindraient le mouvement de grève. Cela n'a pas empêché la grève d'être très suivie, comme l'ont montré les images provenant de tout le pays.
La réalité a montré qu'il existe une force énorme pour faire échouer la politique d'ajustement. Après la grande manifestation universitaire du 23 avril [voir l'article publié sur ce site le 24 avril], cette grande grève 9 mai s'est déroulée. L'opposition et le rejet des politiques du gouvernement Milei ne cessent de croître. Ce que nous devons faire, c'est la renforcer, et non la limiter comme le font les dirigeants syndicaux péronistes.
Nous devons commencer à nous préparer dès maintenant à la lutte à l'occasion du débat et du vote sur la Ley Bases au Sénat. Ce jour-là, nous devons réaliser une nouvelle grève générale, une grève active avec une mobilisation massive. Nous devons être des centaines de milliers à entourer le Congrès pour faire capoter cette loi désastreuse. Aucune négociation n'est possible. Aucun changement progressif ne peut y être apporté. C'est une loi contre les travailleurs. C'est pourquoi elle doit être invalidée.
Mais cela doit être imposé aux directions syndicales. La colère et la volonté de se battre qui se sont manifestées ce jeudi 9 mai doivent être transformées en organisation et en lutte. Il s'agit de promouvoir des assemblées sur tous les lieux de travail et dans tous les quartiers, pour préparer la lutte contre la loi lors de son débat au Sénat. En même temps, il est également nécessaire de promouvoir la discussion sur chaque lieu de travail. Aujourd'hui, une pétition circule déjà pour appeler à la grève et à la mobilisation ce jour-là. En organisant la colère depuis le bas, démocratiquement, il est possible d'imposer à la CGT et aux deux CTA une lutte sérieuse contre les mesures d'austérité.
Nous devons préparer la grève générale. Une grève générale qui peut paralyser tout le pays jusqu'à ce qu'elle liquide tout le plan de Milei, des grands patrons et du FMI. Cette force s'est manifestée ce jeudi. Elle peut gagner. (Article paru sur le site La Izqzuierda Diario – organe du PTS en el Frente de Izquierdia – le 10 mai 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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Argentine. Du sionisme au judaïsme, les errements du président Milei
Le nouveau président Javier Milei est un allié à Buenos Aires de partis de tradition antisémite, tout en affichant un soutien bruyant à Israël, comme l'essentiel de l'extrême droite au niveau mondial. Il envisage également de se convertir à la religion juive, en épousant la cause d'une de ses branches les plus pro-colonies. On ne se refait pas...
16 mai 2024 | tiré d'Orient XXI | Photo : Jérusalem, 6 février 2024. Le président argentin Javier Milei (à droite) pleure avec le rabbin Shimon Axel Wahnish lors d'une visite au mur des Lamentations - Ronaldo Schemidt/AFP
https://orientxxi.info/magazine/argentine-du-sionisme-au-judaisme-les-errements-pro-israeliens-du-president,7323
Parmi les nombreuses excentricités de Javier Milei mises en scène et très fortement médiatisées, son rapport assez curieux avec le judaïsme n'est pas la moindre. Ainsi, lors de son premier voyage officiel comme président début février 2024, il s'est rendu en Israël où, outre l'annonce du déplacement de l'ambassade d'Argentine à Jérusalem, il s'est longuement fait photographier et filmer, le visage inondé de larmes, devant le mur des Lamentations.
Le sionisme de Javier Milei et son alignement sans le moindre recul ni critique sur les positions de Benyamin Nétanyahou ne peut guère surprendre. Globalement, Milei est proche de toutes les extrêmes droites du monde occidental. Cette posture idéologique vaut tant pour sa politique intérieure qu'internationale. Elle participe d'une stratégie pour la droite globale qui a été élaborée par l'un des plus influents conseillers de Javier Milei, Agustín Laje. Celui-ci vise, malgré les nombreuses contradictions entre les extrêmes droites argentines (étatiques contre libertariennes, entre autres), à coordonner les forces de droite. Le jeune auteur à succès dans l'ensemble du monde hispanophone d'extrême droite est aussi un « anti-woke » fanatique. Il résume ainsi son propos :
Une Nouvelle Droite pourrait se former dans l'articulation de libertaires non progressistes, de conservateurs non immobilistes, de patriotes non étatistes et de traditionalistes non intégristes. Le résultat serait une force résolue dans l'incorrection politique qui pourrait se traduire dans une opposition radicale à la caste politique nationale et internationale
[1]
L'effet de manche du transfert de l'ambassade
Dès lors, rien de plus cohérent pour le très idéologique Milei que de chercher des alliances avec les dirigeants de toutes les formes d'extrême droite à travers le monde seulement « occidental ». Milei a par ailleurs un prisme anticommuniste directement hérité de la guerre froide et totalement étanche aux 35 années qui nous séparent de la chute du Mur de Berlin. Sa ferveur est telle que son administration a fragilisé les relations diplomatiques avec la Chine malgré des accords commerciaux essentiels pour l'Argentine avec la grande puissance asiatique. Ainsi, et quitte à froisser l'administration Biden, il a tenu à embrasser le candidat Donald Trump lors d'une assemblée du conservatisme nord-américain où il s'est rendu le 24 février 2024, dans l'État du Maryland. [2]
Dans ces conditions, rien de plus naturel pour Milei que de s'aligner sur Nétanyahou, voire sur les alliés les plus ultras de la coalition du premier ministre israélien. Notons au passage que l'annonce d'un transfert de l'ambassade argentine de Tel-Aviv à Jérusalem n'est qu'un effet de manche. La présidence argentine n'a pas le pouvoir d'organiser ce déplacement qui ne peut se faire que si les députés argentins y sont majoritairement favorables. Or, le parti de Milei est fortement minoritaire à l'Assemblée.
Le sionisme de Milei s'inscrit dans une idéologie d'extrême droite et il ne fait aucun doute qu'il est disposé à applaudir aux déclarations les plus extrêmes de dirigeants israéliens. Pour lui, même dans le contexte d'un massacre sans précédent à Gaza, la question palestinienne n'existe pas… puisqu'elle n'apparaît pas dans l'Ancien Testament.
Un juif en devenir
Venons-en à l'autre aspect — bien plus bizarre — du dirigeant argentin : la volonté de ce catholique de se convertir à la religion juive. Bien avant son élection, le candidat se revendiquait de courants jusqu'à récemment très marginaux en Argentine, comme l'ultralibéralisme, le libertarianisme ou l'« anarcho-capitalisme ». Néanmoins, ses alliances ne laissaient aucun doute sur son orientation très droitière. En particulier, il s'est rapidement lié à Victoria Villaruel (aujourd'hui sa vice-présidente), issue d'une famille militaire très ancrée dans l'extrême droite traditionnelle.
Or en Argentine, celle-ci se caractérise par un nationalisme identifiant l'identité nationale à un catholicisme traditionaliste, et donc excluant toutes les autres religions. En clair, il ne peut y avoir de vrais Argentins que catholiques pour ce nationalisme qui a toujours été fortement antisémite. D'ailleurs, au-delà de l'extrême droite, la nation argentine s'est longtemps définie par son catholicisme, si bien que jusqu'à la réforme constitutionnelle de 1994, son président devait être catholique.
Dans ces conditions, la volonté affichée de Milei de se convertir au judaïsme peut apparaître comme une manière de couper court à toute dénonciation d'antisémitisme. Plus encore, cette conversion permet de fusionner diverses tendances de l'extrême droite, comme le soulignent Martín Vicente et Matías Grinchpun dans une enquête croisée sur le syncrétisme religieux et politique de la Libertad Avanza, le parti présidentiel. [3]
Ainsi, outre Victoria Villaruel, le nouveau gouvernement argentin compte au moins un ancien néonazi en la personne de Rodolfo Barra, procureur général, qui est l'équivalent du ministre de la justice en France.
En réalité, Milei semble davantage intéressé par différents mysticismes dans un mélange plutôt new age que spécifiquement juif. Il a ainsi notamment fait un appel à une médium capable de communiquer par télépathie avec des animaux, y compris morts, ce qui permettrait à l'actuel dirigeant argentin de poursuivre un dialogue avec son chien décédé en 2017. [4]
C'est d'ailleurs depuis cette même période mystique que l'homme s'est rapproché de la religion juive.
Un peu comme l'économiste Milei, le « juif en devenir » Milei affirme son identité à travers d'obscurs (du moins pour les profanes) auteurs et citations censés expliquer ses positions. Quand il est question d'économie, dans ses très nombreuses interviews, Milei cite presque immanquablement un livre ou un article inconnu du grand public afin de soutenir l'une de ses positions, souvent considérées comme dangereuses et problématiques par la plupart des économistes. De même, il déstabilise souvent le public peu averti par des citations du Livre des Macchabées, soit pour expliquer une mesure, soit pour affirmer une religiosité judaïque dont il serait un bon connaisseur. Malgré les évidences qui le désignent comme un cancre, Milei tient toujours à se présenter comme un bon élève qui aurait bien révisé ses classiques avant l'examen. En économie comme en religion.
Un hommage aux Loubavitch
Il a ainsi affiché sa proximité idéologique avec la plus virulente branche du hassidisme contemporain [5] : la communauté fondée par la dynastie Habad-Loubavitch. Ainsi, en novembre 2023, récemment élu (et pas encore investi), Milei s'est rendu à New York où il est allé se recueillir sur la tombe du dernier de la lignée des Loubavitch, Menachem Mandel Schneerson.
La secte loubavitch est, parmi les orthodoxes, probablement la plus favorable au colonialisme israélien. Considérant la Torah comme un cadastre, il s'agit de trouver les frontières d'un royaume étendu dont les contours seraient définis par les livres sacrés qui feraient office d'actes de propriété. La boucle est bouclée pour Milei, à la fois sioniste forcené et futur converti à un judaïsme fanatique. Le colonialisme messianique de la secte ne peut guère rebuter le président ultralibéral argentin pour qui la propriété privée est le droit le plus sacré, mais qui n'a jamais considéré la spoliation des peuples originaires du continent américain comme un crime.
Jérémy Rubenstein est journaliste et historien de la contre-insurrection et de la violence politique. Auteur de Terreur et séduction. Une histoire de la doctrine de « guerre révolutionnaire », La Découverte, 2022.
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[1] Agustín Laje, La batalla cultural. Reflexiones críticas para una Nueva Derecha, HarperCollins México, 2022, p.484.
[2] Il s'agit de l'assemblée du Conservative Polical Action Conference (CPAC).
[3] « Milei, espiritualmente judeo », Anfibia, 16 février 2024.
[4] ÆJuan Luis González, El loco. La vida desconocida de Javier Milei y su irrupción en la política argentina, Planeta, 2023.
[5] Le hassidisme désigne au sens large le mysticisme juif, pas forcément orthodoxe.

Chili. « L’entrée compliquée de Gabriel Boric dans la seconde moitié de son mandat »
La crise sécuritaire qui secoue l'opinion publique a eu un effet sur la modification de l'agenda politique que Gabriel Boric avait annoncé lors de sa campagne électorale [en décembre 2021 ; entrée en fonction en mars 2022].
Tiré de A l'Encontre
13 mai 2024
Par Consuelo Ferrer (Santiago de Chile)
Au Chili, depuis un certain temps, tous les chiens noirs sont, dans une certaine mesure, les mêmes : quiltro – chien de rue, sans race – téméraire et avec un foulard rouge noué autour du cou. Il s'agit d'une image emblématique qui a été déclinée en peintures murales, en affiches, en panneaux de protestation, et qui est même devenue une statue de trois mètres en guise d'hommage.
Le chien « matapacos » s'est fait connaître pour avoir aboyé contre la police – d'où son nom, les carabiniers étant communément appelés « pacos » – lors des manifestations étudiantes de 2011 dans les rues de Santiago, mais il est mort avant que sa figure ne soit adoptée par le mouvement social qui a conduit au soulèvement de 2019.
Les journaux télévisés n'ont pas osé prononcer son nom, mais lors des marches, ils l'ont revendiqué comme un héros populaire qui incarnait l'esprit de la mobilisation. Son visage, langue pendante et yeux souriants, est une carte postale de l'année 2019 au Chili, année à la fois mouvementée, surprenante et jadis pleine d'espoir. Près de cinq ans se sont écoulés depuis ce mois d'octobre, avec deux processus constituants ratés et une pandémie entre les deux.
***
Sebastián Piñera, le président en fonction lors des mobilisations, est mort dans un accident d'avion en février de cette année. En 2021 et en pleine campagne présidentielle, le candidat, Gabriel Boric, avait déclaré lors d'un débat télévisé : « M. Piñera, vous êtes prévenu, vous serez poursuivi pour les graves violations des droits de l'homme commises sous votre mandat. »
En septembre 2023, l'actuel président Gabriel Boric avait déjà précisé qu'il ne pensait pas que son prédécesseur avait « spécifiquement ordonné une sorte de violation des droits de l'homme ». Lors des funérailles de Sebastián Piñera, Boric a déclaré : « Il a défendu des idées différentes de celles de notre courant et avait également une interprétation différente de la mienne de l'explosion sociale de 2019. Il a parfois agi d'une manière avec laquelle je n'étais pas d'accord, mais toujours, je le répète, toujours, en utilisant les mécanismes de la démocratie et de la Constitution. »
C'est pourquoi tout le monde n'a pas été surpris par la déclaration du président Boric lors d'un entretien accordé le jeudi 2 mai à l'Association des organismes de radiodiffusion chiliens, alors qu'il était interrogé sur un nouvel épisode de la crise sécuritaire du pays : l'assassinat de trois policiers dans le sud du pays, à la fin du mois d'avril. « Je n'ai jamais réussi à comprendre le sens de l'image caricaturale de ce chien, le chien « matapacos », comme on l'appelait. Vous ne trouverez jamais une déclaration de ma part qui le célèbre ou s'en targue. » Mais certains documents ont été retrouvés : par exemple, une vieille photo de son ordinateur avec un autocollant représentant le chien. On ne peut pas dire que ce soit à cause de cela, mais lundi 6 mai, le sondage Plaza Pública publié par l'institut de sondage Cadem, l'un des plus respectés du pays, a montré une baisse de six points de l'approbation du président, qui a atteint son niveau le plus bas : 24%.
« Je pense que le président a moins de soutien que lorsqu'il a été élu [avec 25,83% des suffrages au 1er tour, et un taux d'abstention de plus de 52%]. Il est probable que les personnes qui ont voté pour lui et qui se situent à gauche ne soient pas d'accord avec la manière dont le gouvernement a été dirigé. Je ne vois pas, pour le moment, de soutien additionnel », affirme Mireya Dávila, de la Facultad de Gobierno de la Universidad de Chile. Par contre, Marco Moreno, professeur à l'Universidad de Chile, souligne que Gabriel Boric bénéficie d'une base de soutien solide qui ne s'est pas érodée. « Il s'agit d'une approbation solide et cohérente, mais elle ne suffit pas pour gouverner : il doit dépasser ce cercle de soutien qui est limité à ses seuls partisans. »
« Un appui plus durable est conditionné par des questions plus structurelles, telles que la réforme du système de retraite [système par capitalisation privé, avec apport exclusif des salarié·e·s] proposées par son gouvernement. Il s'agit précisément d'actions sujettes à des controverses et qui suscitent des débats, mais qui, en même temps, tendent à consolider un noyau stable de soutien parmi ceux qui considèrent ces initiatives comme nécessaires au changement structurel au Chili », explique Susana Riquelme, universitaire du Departamento de Administración Pública y Ciencia Política de la Universidad de Concepción.
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Le gouvernement de Gabriel Boric a également remporté des victoires significatives et inédites : l'approbation de la loi visant à réduire la semaine de travail de 45 à 40 heures et un salaire minimum à 532 dollars, deux mesures qui seront introduites progressivement. Il a également adopté la loi rendant obligatoire le versement d'une pension alimentaire aux parents et une autre mesure, connue sous le nom de « ticket modérateur zéro », qui permet aux citoyens affiliés à la Caisse nationale de santé d'accéder aux soins médicaux de manière totalement gratuite.
Il a également réussi à faire approuver la « royaltie minière », qui redirige enfin une partie des bénéfices obtenus par les entreprises minières vers les communes touchées par leurs activités, ainsi que vers d'autres localités présentant une plus grande vulnérabilité sociale.
Le gouvernement de Boric a également créé 500'000 nouveaux emplois et réduit les taux d'inflation et de pauvreté. Mais, en même temps, persiste la question de son narratif.
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Susana Riquelme souligne également que le déclin actuel coïncide avec « des situations et des décisions défavorables qui ont accaparé l'opinion publique et les différents débats politiques, des questions à fort impact médiatique et des tragédies qui ont augmenté le niveau de stupeur de l'opinion publique », comme l'assassinat des trois policiers.
Quant à ses commentaires sur la « figure du chien », l'analyste affirme qu'elle « a suscité des critiques et une prise de distance au sein d'une partie de sa base de soutien, car il existe une réticence à l'égard de ce qu'ils perçoivent comme des changements dans sa position ou l'abandon des symboles populaires qui font partie des mobilisations sociales ».
Il ne s'agit pas seulement du chien, mais de ce que sa figure incarnait : l'opposition à une police répressive et remise en question. Or, Gabriel Boric lui-même avait promis de la « refonder ». Depuis son arrivée à La Moneda, aucun projet concret n'a été formellement présenté, ni de refondation, ni de réforme.
Cette absence de réponse aux requêtes de sa base de soutien issue des mouvements sociaux coexiste avec une situation sécuritaire délicate qui maintient la population dans la peur. La même enquête de l'institut Cadem montre que les deux institutions les plus appréciées par les citoyens/citoyennes sont les Carabiniers (79%) et les Forces armées (68%). En novembre dernier, l'Encuesta Nacional Urbana de Seguridad Chilena a montré que la sensation d'insécurité dans le pays atteignait 90%, soit le taux le plus élevé de la décennie. La question fait l'objet de conversations, de programmes d'information, de colonnes d'opinion dans la presse, de discussions sur le lieu de travail et lors de réunions familiales.
***
On s'attendait également à ce que le directeur général des carabiniers, Ricardo Yáñez, nommé au milieu de l'épidémie, soit sanctionné ce mardi 7 mai pour la responsabilité qui lui a été imputée de violations des droits de l'homme au cours de cette période. Cela aurait été une étape importante qui aurait pu marquer le début de la seconde période du gouvernement, qui a achevé la deuxième année de son mandat de quatre ans en mars, mais l'audience a été reportée au mois d'octobre.
Il était également question qu'il démissionne une semaine après la Journée des carabiniers, qui a lieu tous les 27 avril, mais c'est le jour où le pays s'est réveillé avec la nouvelle du triple meurtre. « Nous sommes tous nécessaires, et certainement aussi le général Yáñez », a affirmé le président Gabriel Boric lors d'une conférence de presse qu'il a donnée en compagnie de l'autorité policière.
Gabriel Boric, expliquent les experts, se trouve à la croisée des chemins : soit il tient ses promesses de campagne et prend des mesures concernant la police, soit il soutient davantage les institutions chargées de gérer la sécurité qui menace le bien-être des citoyens. D'une certaine manière, ces deux options sont contradictoires.
La moitié de son mandat et l'imminence de son deuxième rendez-vous public – qui aura lieu au Congrès national le jeudi 1er juin et qui a d'ailleurs signifié une remontée dans les sondages l'année dernière – pourraient être un moment clé pour cette décision. (Article publié dans La Diaria, le 8 mai 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)
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Brésil : Une tragédie historique et l’urgence de nouvelles perspectives
La catastrophe environnementale qui frappe le Rio Grande do Sul exige une solidarité immédiate et des mesures structurelles pour éviter qu'elle ne se reproduise. Le Rio Grande do Sul vit la pire catastrophe environnementale de son histoire. Des dizaines de morts, des centaines de milliers de personnes luttant pour leurs conditions de vie, des déplacé⸱es, les quartiers les plus pauvres et les plus vulnérables sous les eaux.
9 mai 2024 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste
Il faut renforcer la solidarité immédiate et la combiner avec la nécessaire mobilisation de la société autour « nouvelle normalité » résultant du réchauffement climatique et de la dévastation de l'environnement. Une lutte contre le négationnisme climatique et contre les réformes néolibérales, qui réduisent les investissements sociaux destinés à défendre les populations les plus vulnérables.
Le modèle de développement basé sur la production de gaz à effet de serre est protégé et stimulé par l'agro-industrie, avec l'élevage extensif, la monoculture du soja et d'autres formes d'extractivisme prédateur. La destruction des biomes, des rivières et des forêts entraîne une dégradation de l'environnement. Il s'agit d'un problème concret, dont la facture est toujours payée par les plus pauvres.
Les tragédies du mois de mai ne sont qu'un nouveau chapitre. Le Rio Grande do Sul a connu ces derniers mois une série de catastrophes faisant des centaines de morts, comme celle de la vallée de Taquari en 2023 ou celle qui a frappé Porto Alegre pendant une semaine au début de l'année.
La ligne de l'extrême droite est évidemment négationniste sur le plan idéologique, mais elle a des implications politiques très concrètes. La politique de dérégulation de la législation environnementale et le lobby de l'agro-business rural ne font qu'aggraver les catastrophes environnementales, présentes ou à venir. La droite de São Paulo, par exemple, continue de s'appuyer sur le négationnisme pour privatiser un bien aussi précieux que l'eau, avec les négociations pour la vente de la SABESP [entreprise spécialisée dans le transport des eaux et le traitement des eaux usées, NDLR] au sein du conseil municipal de São Paulo. Et cette même bourgeoisie est incapable d'affronter les catastrophes lorsqu'elles se présentent.
Il faut agir maintenant pour sauver des vies et éviter que le peuple ne paie la facture
Des mesures urgentes s'imposent, un effort déterminé de solidarité active, avec plus de dons et la collecte de fournitures de première nécessité, de nourriture et de médicaments aux sièges des syndicats, des organisations de la société civile, des associations et des mouvements sociaux.
En outre, des actions sont nécessaires, qui vont de garantir immédiatement des conditions de base pour les personnes touchées – comme la suspension des factures d'électricité et d'eau pour les sans-abris, un plan d'installation et de logement d'urgence, des fonds pour la reconstruction de la logistique et des infrastructures, à un plan efficace de prévention des catastrophes. Dans le cadre du plan d'urgence, le pouvoir public a réquisitionné des embarcations, comme les motos aquatiques, les barques et les bateaux pour participer à l'effort de mobilisation
Lula, Lira, Pacheco et les ministres ont rencontré Eduardo Leite dans le Rio Grande do Sul pour discuter des mesures budgétaires urgentes. Ce ne sont pas les pauvres qui doivent payer la facture de la tragédie, mais les riches, en mettant fin à l'ajustement fiscal et au plafond de dépenses prévus dans le cadre budgétaire. L'imposition des grandes fortunes pourrait être d'un grand secours.
Au delà de la solidarité – et nous demandons à tou⸱te⸱s nos lecteur⸱ices de participer à la campagne ci-dessous –, nous devons réfléchir à deux tâches supplémentaires. Nous avons besoin d'un nouveau modèle qui corresponde, malheureusement, à « la nouvelle normalité », avec une synthèse des propositions dans les domaines politique, social et économique. Comme le proposent déjà nos parlementaires [du PSOL, le Parti Socialisme et Liberté, NDLR], nous demandons des mesures qui exigent la suspension du paiement de la dette de l'État afin que ces ressources puissent être affectées à un plan de reconstruction, basé sur la petite propriété, l'agriculture familiale, une vaste réforme urbaine et la puissance publique comme garante des conditions de vie de la majorité.
La seconde est de renforcer – contre les négationnistes et les néolibéraux – la conscience que la réponse à la crise environnementale est une urgence et ne peut être répondue qu'en unissant la classe travailleuse et la jeunesse pour gagner une majorité sociale au service d'un autre projet, radical, pour changer les couches les plus profondes du capitalisme néolibéral actuel, indéniable responsable de la catastrophe en cours.
Soutenez la campagne de solidarité avec les victimes des inondations dans le Rio Grande do Sul
Clé Pix : emancipamulher@gmail.com (au nom de Carla Zanella)
Point de collecte : Av. Senador Salgado Filho, 353, de 9h à 17h, à la permanence de la députée Luciana Genro et du conseiller Roberto Robaina (PSOL)
Israel Dutra est sociologue, secrétaire aux mouvements sociaux du Parti Socialisme et Liberté (PSOL), membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la Gauche socialiste (MES/PSOL).
Roberto Robaina est leader du Mouvement de la gauche socialiste (MES), conseiller municipal et président du PSOL à Porto Alegre.
Article publié par la revue Movimento et traduit par Inprecor.
Photo : Survol des zones affectées par les inondations dans la ville de Canoas (Palácio do Planalto, Ricardo Stuckert / PR, licence creative commons)
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États-unis : Quelle perspective pour le mouvement étudiant de solidarité avec la Palestine ?
Le mouvement étudiant de solidarité avec la Palestine a été une véritable source d'inspiration. Pendant trois semaines, les étudiantEs des universités américaines ont organisé des manifestations pacifiques de soutien à la Palestine, établi des campements et occupé des bâtiments dans le cadre du plus grand mouvement de ce type depuis des décennies.
Hebdo L'Anticapitaliste - 708 (16/05/2024)
Par Dan La Botz
Crédit Photo
Columbia Students for Justice in Palestine
Ce mouvement a eu une portée nationale : dans 45 des 50 États américains, il a impliqué 140 campus et a donné lieu à plus de 2 000 arrestations. Ce vaste mouvement non violent, diversifié et décentralisé a été motivé par l'horreur des jeunes face à la guerre génocidaire menée par Israël contre les PalestinienNEs de Gaza. Il s'agit clairement d'un mouvement humanitaire exprimant la solidarité avec les PalestinienNEs, appelant à la fin de la guerre, à l'arrêt de la fourniture d'armes à Israël par les États-Unis et exigeant que les universités cessent d'investir dans l'industrie israélienne de l'armement.
Altruisme des étudiants
De nombreux administrateurs d'université, politiciens et médias — sous la pression du lobby sioniste — ont menti sur les étudiantEs et leurs activités, les qualifiant de pro-Hamas et d'antisémites, voire de terroristes, afin de justifier les violentes interventions de la police qui ont blessé et, dans certains cas, entraîné l'hospitalisation d'étudiantEs et de professeurEs. Depuis les massacres perpétrés par la Garde nationale à Kent State (4 morts) et les meurtres commis par la police à Jackson State (2 morts), tous deux en 1970, nous n'avons pas assisté à une telle violence à l'encontre des étudiantEs protestataires.
Quel altruisme ! Certains étudiants ont mis en péril leur formation universitaire, leur diplôme, leur visa d'étudiant s'ils sont immigrés, et ont risqué leur santé et leur sécurité face aux attaques violentes des sionistes, des organisations de droite et de la police. Les manifestations étudiantes, parfois menées par Students for Justice in Palestine (JSP) et Jewish Voice for Peace (JVP), étaient passionnément opposées à la guerre d'Israël, mais n'étaient pas antisémites.
Chaque campement d'étudiantEs a été différent. Certains ont été gérés et organisés de manière descendante par de petits groupes de dirigeants autoproclamés, tandis que d'autres ont été ouverts et démocratiques, avec de grands comités ou des campements entiers qui prenaient les décisions. La construction et l'entretien des campements, l'achat des tentes, l'approvisionnement en nourriture, l'organisation des groupes d'étude et l'établissement des règles du camp ont absorbé beaucoup de temps, mais ont également créé un sentiment de communauté.
Une conférence pour la Palestine à Detroit le 24-26 mai
Pour la plupart des étudiantEs, c'était la première fois qu'ils participaient à un mouvement social et politique de ce type. Sur certains campus, les étudiantEs se sont engagés dans des actions ultra-gauche qui ont provoqué l'intervention de la police, bien que la police ait également attaqué les groupes les plus pacifiques. Dans d'autres endroits, les étudiantEs ont entamé des négociations avec les administrateurs de l'université. Certains de ces administrateurs ont fait des promesses, plus symboliques que significatives, pour apaiser les étudiantEs et mettre fin aux manifestations.
Les Jeunesses socialistes démocratiques d'Amérique (YDSA) et quelques autres militants socialistes ont été actifs aux côtés du JSP et du JVP, mais la gauche n'a pas joué un rôle dominant. La plupart des mouvements n'ont pas eu le temps de discuter en profondeur des questions politiques centrales. Les groupes n'ont pas pris position sur la nature du sionisme, sur la politique de la résistance palestinienne et du Hamas, et sur la question de la relation du mouvement avec la politique américaine et les prochaines élections. Le mouvement n'a pas non plus élaboré de plans clairs pour l'été et encore moins pour le long terme.
Le Palestine Youth Movement, qui a des liens avec le Parti du socialisme et de la libération (une organisation campiste), a appelé à une conférence du peuple pour la Palestine à Detroit du 24 au 26 mai 2024. Reste à savoir s'il s'agira d'une conférence démocratique capable de représenter la diversité sociale, culturelle et politique du mouvement. Ce mouvement étudiant, comme d'autres dans le passé, aura un impact énorme sur la vie de ceux qui y ont participé, sur les organisations impliquées et sur l'avenir de la gauche américaine.
Traduction Henri Wilno
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États-Unis : une série de démissions pour protester contre la guerre à Gaza secoue l’administration Biden
Lily Greenberg Call est la première responsable politique américaine de confession juive à quitter ses fonctions pour dénoncer le soutien de Washington à la guerre israélienne à Gaza, et la dernière en date d'une longue série de démissionnaires protestataires.
Tiré de France Palestine Solidarité.
Lily Greenberg Call a annoncé mercredi sa démission de l'administration Biden en raison du soutien des États-Unis à la guerre israélienne à Gaza, devenant ainsi la première responsable politique américaine de confession juive à démissionner pour protester contre la guerre.
Lily Greenberg Call, qui était assistante spéciale du chef de cabinet du ministère de l'Intérieur, a envoyé mercredi après-midi une lettre de démission à la secrétaire à l'Intérieur Debra Haaland.
Dans sa lettre, partagée avec Middle East Eye, Greenberg Call a déclaré : « Je ne peux plus, en toute bonne conscience, continuer à représenter cette administration face au soutien désastreux et continu du président Biden au génocide israélien à Gaza. »
« Ce que j'ai appris de ma tradition juive, c'est que chaque vie est précieuse. Que nous sommes obligés de défendre ceux qui sont confrontés à la violence et à l'oppression, et de remettre en question l'autorité face à l'injustice », a-t-elle écrit.
Lily Greenberg Call avait par le passé travaillé sur la campagne présidentielle de la vice-présidente Kamala Harris avant de participer à celle de Joe Biden en 2020.
Elle a ensuite décroché un poste de responsable politique au ministère de l'Intérieur, ce qui l'avait enthousiasmée.
« J'ai été ravie de rejoindre le ministère de l'Intérieur parce que j'ai été inspirée par les principes dont vous avez fait preuve en matière de défense de causes progressistes, outre votre rôle de femme autochtone [Debra Haaland] à la tête d'un ministère qui a historiquement porté préjudice aux communautés autochtones, et par le potentiel que cela offre en matière de réparation, réconciliation et guérison », détaille-t-elle dans sa lettre.
Cependant, la guerre à Gaza et le soutien de Washington ont modifié ses perspectives de carrière.
Le 7 octobre, des combattants palestiniens dirigés par le Hamas ont mené une attaque dans le sud d'Israël durant laquelle quelque 1 200 personnes ont été tuées et plus de 200 prises en otage.
Israël a riposté en déclarant la guerre à l'enclave palestinienne assiégée, lançant d'abord une campagne de bombardements aériens aveugles, suivie d'une invasion terrestre de Gaza.
Les forces israéliennes ont tué à ce jour plus de 35 272 Palestiniens, dont une majorité de femmes et d'enfants, selon le ministère palestinien de la Santé. L'armée israélienne a également dévasté les infrastructures civiles, notamment les hôpitaux, et pris pour cible le personnel médical, les journalistes et les travailleurs humanitaires.
Lily Greenberg Call a déclaré que des membres de sa propre communauté avaient perdu des êtres chers lors de l'attaque du 7 octobre mais que « la réponse à cela n'est pas de punir collectivement des millions de Palestiniens innocents par le déplacement, la famine et le nettoyage ethnique ».
« Tout système qui exige l'assujettissement d'un groupe à un autre est non seulement injuste, mais aussi dangereux. La sécurité des juifs ne peut pas – et ne se fera pas – au détriment de la liberté palestinienne. »
Plus de sept mois après le début de la guerre, alors que l'administration Biden aurait envoyé un milliard de dollars supplémentaires d'armes à Israël, sans compter l'offensive militaire en cours à Rafah, dans le sud de Gaza, Lily Greenberg Call a estimé que le moment était venu de démissionner.
« C'est une décision personnelle très difficile pour moi, mais j'y ai pensé à de nombreuses occasions au cours des huit derniers mois, et je pense que tout ce qui s'est passé ces dernières semaines en particulier m'a donné le sentiment que le moment était venu », a-t-elle déclaré à Middle East Eye lors d'un appel téléphonique.
« Nakba et Shoah »
La démission de Greenberg Call mercredi a coïncidé avec le 76e anniversaire de la Nakba (« catastrophe » en arabe), la journée qui commémore le nettoyage ethnique de centaines de milliers de Palestiniens aux mains des paramilitaires sionistes en 1948, qui a ouvert la voie à la création de l'État d'Israël.
« Nakba et Shoah, le mot hébreu désignant l'Holocauste, signifient la même chose : catastrophe. Je rejette l'hypothèse selon laquelle le salut d'un peuple doit résulter de la destruction d'un autre », a-t-elle énoncé dans sa lettre.
« Je me suis engagée à créer un monde dans lequel cela n'arrivera pas – et cela ne peut pas être le cas au sein de l'administration Biden. »
Cette démission est le point culminant d'un voyage de plusieurs années pour Greenberg Call, qui, de 2017 à 2019, a présidé Bears for Israel, groupe affilié au lobby pro-israélien AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) au sein de l'université de Californie à Berkeley.
Dans un article publié dans Teen Vogue en 2022, elle détaille comment, dans sa jeunesse, on lui a appris que « le soutien inconditionnel à Israël était considéré comme faisant partie intégrante du fait d'être juif ».
Elle a ensuite rompu ses liens avec l'AIPAC après avoir pris connaissance des conditions de vie des Palestiniens sous occupation israélienne – des conditions que les principales organisations de défense des droits humains tant israéliennes qu'internationales ont qualifiées d'apartheid.
« J'ai appris qu'il ne peut y avoir de sécurité pour les uns au détriment des autres et que notre communauté juive doit rejeter l'idée selon laquelle notre liberté est synonyme de maintien du pouvoir sur les autres », écrivait-elle en 2022.
Démissions en série
Lily Greenberg Call est la deuxième personne à démissionner du gouvernement américain rien que cette semaine, après que le major Harrison Mann a présenté lundi sa démission de l'agence de renseignement du ministère de la Défense, invoquant lui aussi le soutien de Washington à la guerre à Gaza.
Mann a également cité son ascendance juive européenne dans sa démission, se disant « hanté » par « l'environnement moral impitoyable lorsqu'il s'est agi de porter la responsabilité du nettoyage ethnique ».
En mars, c'est Annelle Sheline, responsable des affaires étrangères au département d'État, qui a démissionné de son poste, indiquant avoir essayé de faire part de ses inquiétudes quant au soutien américain à Israël par le biais de câbles dissidents et de prises de parole lors de réunions du personnel, mais que cela ne servait à rien « tant que les États-Unis continuent d'envoyer un flux constant d'armes à Israël ».
La démission d'Annelle Sheline a été la plus médiatisée au sein du département d'État depuis que Josh Paul, ancien directeur chargé des transferts d'armes des États-Unis, a démissionné en octobre, au début de la guerre à Gaza, affirmant que Washington procédait à des acheminements accélérés d'armes vers Israël sans contrôle approprié et sans se soucier de la manière dont elles seraient utilisées.
Et le 26 avril, la porte-parole en langue arabe du département d'État, Hala Rharrit, a annoncé sa démission en raison de la politique de guerre de Washington à Gaza, mettant ainsi fin à dix-huit années de service au sein du gouvernement.
En dehors du département d'État et de l'armée américaine, une autre personne nommée par Biden a démissionné plus tôt cette année : Tariq Habash, haut responsable politique au ministère de l'Éducation.
Habash, Palestino-Américain, a déclaré en janvier dans sa lettre de démission, partagée avec MEE, qu'il déplorait « la déshumanisation et l'effacement de [s]on identité par [s]es pairs, par les médias et par [s]on propre gouvernement ».
Tous les démissionnaires ont été consternés par le fait que Washington n'ait pas encore employé de véritables moyens de pression pour freiner Israël dans sa conduite de la guerre. Des experts juridiques ont déclaré qu'Israël avait commis de nombreuses violations des droits de l'homme et que cela pourrait déclencher certaines lois américaines visant à interrompre les ventes d'armes à ce pays.
Cependant, Washington n'a pas déclaré qu'Israël violait le droit international tout au long de sa guerre à Gaza et n'a pris aucune mesure majeure pour arrêter le transfert d'armes américaines à l'armée israélienne.
« Les États-Unis n'ont utilisé pratiquement aucun moyen de pression au cours des huit derniers mois pour demander des comptes à Israël ; bien au contraire, nous avons permis et légitimé les actions d'Israël en opposant notre veto aux résolutions de l'ONU conçues pour tenir Israël pour responsable », a déploré Lily Greenberg Call dans sa lettre.
« Le président Biden a le sang de personnes innocentes sur les mains. »
Traduit de l'anglais (original).
Photo : Le président Joe Biden s'adresse au personnel du ministère de la Défense au Pentagone, Washington, D.C., le 10 février 2021. (DoD par Lisa Ferdinando)
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Solidarité avec Gaza : les fantômes de 1968 hantent les campus états-uniens
Les universités états-uniennes sont le théâtre d'un mouvement exceptionnel de solidarité avec les Palestinien·nes de Gaza, soumis à une guerre de nature génocidaire menée par l'État d'Israël. Ce mouvement a inspiré des mobilisations du même type dans de très nombreux pays, notamment occidentaux. Comment expliquer la répression violente qui s'est abattue sur le mouvement états-unien au cours des dernières semaines (et qui a des répliques ailleurs, de la France à la Grèce en passant par l'Italie ou les Pays-Bas) ?
Historien latino-américaniste, Forrest Hylton lie cette offensive autoritaire à la transformation néolibérale des universités et à l'instauration d'un régime de « sécurité nationale » post-11 septembre, tout en soulignant rôle de l'élite du Parti démocrate, en premier lieu Joe Biden. Il signale en outre la signification historique de la répression, à travers une mise en perspective qui la relie à l'expérience des mobilisations anti-guerre et des luttes anti-impérialistes dans les années 1968, marquées par la solidarité avec le Vietnam.
15 mai 2024 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/palestine-gaza-universites-etats-unis/
***
« Ils diront que nous troublons la paix. Il n'y a pas de paix. Ce qui les dérange, c'est que nous perturbons la guerre ».
Howard Zinn, Boston Common, 1971.
L'escalade répressive
Le 17 avril, à l'aube, des étudiants de l'université de Columbia ont monté un campement sur la pelouse devant la bibliothèque Butler, exigeant que leur institution se désengage des entreprises complices de la guerre génocidaire d'Israël. L'après-midi suivant, l'administration a commencé à suspendre des étudiant.es et fait appel à la police de New York, qui a détruit le campement. Un autre a rapidement été mis en place. Le corps enseignant a été informé qu'en raison de l'état d'urgence dans lequel se trouvait l'université, les règles habituelles avaient été remplacées par des actions ad hoc, notamment la diffusion de tracts menaçant les manifestants d'arrestation ou d'expulsion. Face à la répression, le 30 avril, un petit groupe de manifestants – peut-être quelques dizaines – a occupé Hamilton Hall, comme les étudiants l'avaient fait le même jour en 1968. Ils l'ont rebaptisé Hind's Hall, du nom de Hind Rajab, une fille palestinienne de six ans tuée par que des militaires israéliens à la fin du mois de janvier, et déployé depuis la fenêtre du deuxième étage une banderole portant l'inscription « Éducation pour la libération »
Lorsque l'autocensure dans les universités américaines ne suffit plus – ce qui est rare, comme Edward Said l'a noté il y a trois décennies – la censure ouverte prend le relais. Pourtant, peu de gens étaient préparés à la rapidité et à la brutalité de la réponse policière, administrative et politique. Avec l'apparition de campements dans tout le pays, une série d'opérations de police s'est déroulée du 30 avril au 3 mai, sur des campus tels que ceux d'UT-Austin, UT-Dallas, université Emory à Atlanta, université de Caroline du Sud, université de Californie à Los Angeles (UCLA) et à San Diego (UCSD), Emerson College, université Northeastern, Dartmouth College, université de Washington, université de l'Arizona, université de l'Illinois, université de Wisconsin-Madison, université de Virginia, Virginia Tech, université d'Etat de Portland, université de l'Etat de New York (SUNY) à Stony Brook, Cal Poly Humboldt, université d'Ohio, université d'Indiana – dans les deux derniers cas, des tireurs d'élite ont été déployés sur les toits.
Plus de 2 400 arrestations ont eu lieu. Steve Tamari, professeur d'histoire à l'université de Washington, a été battu jusqu'à ce qu'il perde connaissance et a été hospitalisé pour avoir filmé la police pendant son intervention brutale. Lors de la même manifestation, Jill Stein, la candidate du Parti vert à l'élection présidentielle, âgée de soixante-quatorze ans, a été malmenée, arrêtée et accusée d'avoir agressé un policier. À Dartmouth, Annelise Orleck, historienne du travail âgée de 65 ans et titulaire de la chaire d'études juives, a été jetée à terre par la police anti-émeute, qui l'a étouffée avant de la menotter et de l'emmener en prison. L'université lui a ensuite interdit l'accès au campus où elle travaille depuis trente ans.
Les forces de l'ordre fédérales s'étaient manifestement coordonnées avec la police de la ville, de l'État, du comté, des autoroutes et du campus ; le gouverneur du New Hampshire l'a d'ailleurs confirmé. À l'UCLA, un groupe de manifestants pro-israéliens a attaqué le camp de solidarité avec Gaza tandis que la police de Los Angeles restait les bras croisés, un schéma qui s'est depuis reproduit dans tout le pays. Le lendemain, des centaines de policiers anti-émeutes ont tiré des balles en caoutchouc, des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes sur les étudiants, démantelant les tentes et arrêtant plus de 200 personnes, dont une vingtaine d'enseignants, sous des chefs d'accusation inconnus.
Les étudiants de City College de New York (CCNY), l'université publique la plus importante de la ville, ont d'abord réussi à chasser la police de leur campus situé dans les quartiers chics. Mais elle est revenue en force, imposant une occupation de type militaire qui a entraîné la destruction des campements et l'arrestation des manifestants. À NYU (New York University), la police a pris d'assaut le site de Gould Plaza et a arrêté plus de 130 personnes, dont certains enseignants qui tentaient d'entrer dans leurs bureaux, pour violation de domicile. Le campement s'est reconstitué quelques jours plus tard, mais aux premières heures du 3 mai, la police l'a démonté et a arrêté une douzaine de manifestants. La même séquences'est déroulée à la New School for Social Research.
Avec des dizaines de véhicules quasi-militaires déployés et des pâtés de maisons entiers bouclés, la police anti-émeute a occupé les campus de New York, brutalisant tou.tes celles et ceux qu'elle considérait comme se trouvant sur son chemin. Columbia restera bouclée par la police jusqu'au 17 mai. La cérémonie de remise des diplômes a été annulée et certaines des personnes arrêtées devront répondre de chefs d'accusation lourds. La police de New York affirme qu'environ 30 % des personnes arrêtées à Columbia ne sont pas des étudiants, tandis qu'à CCNY, ce chiffre s'élèverait à 60 % – et inclurait certains « djihadistes » présumés dont l'identité n'a pas encore été dévoilée. L'université de Stanford a envoyé au FBI laphoto d'un suspect « terroriste » . Les étudiant.es et le personnel ont fait l'objet d'une surveillance constante et d'un harcèlement administratif incessant, Columbia faisant appel à des agents fédéraux et à des enquêteurs privés. Leschangements de politique et les mesures disciplinaires ont généralement été annoncés a posteriori, par courrier électronique ou par des tracts, sans aucune transparence ou possibilité de recours. À NUY, un universitaire en début de carrière a été suspendu pour avoir décroché une affiche pro-israélienne.
Les dirigeants des deux partis ont contribué à faire monter l'hystérie, les Démocrates jouant un rôle de premier plan. Le président Biden a déclaré que les manifestations étaient antisémites et accusé les étudiants de provoquer le « chaos ». Au Sénat, Chuck Schumer [chef de file des sénateurs Démocrates] a qualifié les étudiants de « terroristes ». La Chambre des représentants a voté un texte stipulant que les mots d'ordre en faveur de la libération de la Palestine constituaient un discours de haine antisémite et étaient donc illégaux. Des élus de New York à la Chambre ont présenté la loi bipartisane Columbia Act, qui s'engage à créer une commission fédérale au sein du ministère de l'éducation afin de superviser le travail des « observateurs de l'antisémitisme », indépendants mais dont la nomination est validée par les autorités.
Le maire de New York, Eric Adams, a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il s'est insurgé contre les « agitateurs extérieurs ». Il a souligné l'importance de les identifier par l'intermédiaire du service de renseignement et de lutte contre le terrorisme, en coordination avec l'administration de Columbia. Rebecca Weiner, professeur adjoint à la Faculté des Politiques Internationales et de Columbia, est actuellement commissaire adjointe de ce service. Ce service dispose d'un bureau à Tel-Aviv, où sont étudiées les techniques de contrôle des foules et les technologies de surveillance mises au point par les services israéliens de sécurité. Eric Adams a déclaré que Weiner avait « surveillé la situation » sur le campus de Columbia et qu'elle méritait d'être félicité pour l'opération que la police y a menée.
Les effets du remodelage néolibéral des universités
Qu'est-ce qui explique l'ampleur de cette réponse répressive ? Le semestre universitaire se termine entre fin avril et mi-mai. Pourquoi ne pas attendre la fin des campements, en négociant et en offrant des concessions symboliques pour gagner du temps ? Cela reflète en partie les changements que les universités, comme beaucoup d'autres institutions, ont subi au cours des décennies de remodelage néolibéral. Au milieu des années 1970, les Républicains ont ciblé les universitéspubliques comme un foyer crucial d'idées anti-autoritaires et ont exigé une refonte complète de l'institution. Le processus de privatisation qui s'en est suivi, et qui a rendu les frais de scolarité prohibitifs pour la plupart des futurs étudiant.es, a été catastrophique pour les principes et les pratiques démocratiques. Avec des dotations massives et non taxées s'élevant à des dizaines de milliards, les universités se sont lentement transformées en lieux clos de partenariats publics-privés, s'adressant à des « clients » et devant rendre des comptes à des donateurs et à des politiciens, et non à des étudiant.es ou à des enseignant.es.
À Columbia, dont la dotation s'élève à 13,6 milliards de dollars, les étudiant.es doivent payer 90 000 dollars par an, ce qui représente une augmentation spectaculaire depuis les années 1980. Les postes et les salaires des administratifs ont augmenté par rapport à ceux des enseignant.es, et le nombre d'employés non titulaires n'a cessé de croître. Au niveau national, les trois quarts des enseignant.es ne sont pas titularisé.es et ne bénéficient donc pas de la protection de l'emploi (tenure). La minorité privilégiée d'enseignant.es titulaires n'a rien fait pour lutter contre cette tendance, pas plus qu'elle n'a participé aux efforts de syndicalisation des précaires, puisque le système actuel leur permet de prendre des congés de recherche et des congés sabbatiques. Aujourd'hui, la tenure (protection de l'emploi pour les titulaires) – attaquée par les Républicains, les conseils d'administration et les présidents des universités – semble avoir peu de chances de survivre. Ces dernières années, on a assisté à une recrudescence du militantisme syndical parmi les étudiant.es en troisième cycle [qui doivent également s'acquitter de tâches d'enseignement] et les enseignant.es auxiliaires (adjunct faculty). Dans certains cas, leurs mobilisations sont parvenues à obtenir des droits à la négociation collective, mais elles sont encore loin d'avoir réussi à démocratiser à nouveau l'université.
Un autre facteur crucial est l'influence de ce que l'on appelle les « shot callers » : une classe de milliardaires donateurs, opérant souvent par l'intermédiaire de politiciens ou de membres des conseils d'administration des universités, qui ont le pouvoir d'imposer des changements institutionnels ou de faire licencier des personnes en menaçant de ne pas accorder de financement. À mesure que les universités se sont rapprochées des entreprises, dont les devoirs premiers sont envers leurs actionnaires, les administrateurs sont devenus de plus en plus dociles envers les donateurs et leurs représentants. Les président.es peuvent être contraints de démissionner même si elles ou ils sont fortement soutenu.es par les étudiant.es et lecorps enseignant, comme c'était le cas à Harvard. Inversement, elles ou ils peuvent se permettre d'ignorer une opposition interne importante lorsqu'elles ou ils bénéficient de soutiens extérieurs, comme à Columbia. L'un des principaux soutiens de cette université est le donateur démocrate Robert Kraft, propriétaire des New England Patriots [équipe de « football américain »], qui a réagi aux manifestations en annulant un don et en publiant des annonces en pleine page dans lesprincipaux journaux pour dénoncer la « haine antisémite » et demander une plus grande « protection » sur les campus.
Les universités sous le régime de la « sécurité nationale » et de l'austérité
C'est l'après-11 septembre qui a plongé l'université néolibérale dans l'étreinte de l' « État de sécurité nationale ». Dans la période précédant la seconde invasion de l'Irak, les campus ont été le théâtre d'une nouvelle vague de mobilisation étudiante et enseignante, avec notamment la formation de groupes tels que les Historiens contre la guerre (qui restent actifs aujourd'hui). La campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) a été fondée en 2005 et a pris son essor àla fin du second mandat de Bush, s'attirant l'ire des administrations universitaires.
Dans le même temps, les universitaires radicaux ont fait l'objet d'un examen approfondi et, souvent, d'une surveillance directe. Alan Dershowitz, après avoir étédénoncé comme plagiaire par Norman Finkelstein, a utilisé ses relations pour obtenir le rejet de la titularisation deFinkelstein à l'université DePaul (basée à Chicago). Finkelstein n'a jamais retrouvé de poste universitaire. Aijaz Ahmad,éminent critique de l'empire américain, a été renvoyé de l'université York de Toronto pour ses écrits sur la Palestine.
Le cas le plus emblématique est peut-être celui de Sami Al-Arian, professeur d'informatique à l'université de Floride du Sud, qui a travaillé à la Maison Blanche sous Clinton et a fait l'objet d'une surveillance fédérale en raison de ses activités de défense des droits humains. En 2003, il a été faussement accusé de fournir un « soutien matériel » aux « terroristes » du Djihad islamique, licencié de son poste, maintenu en isolement pendant trois ans et poursuivi devant les tribunaux. Les procureurs fédéraux ont échoué à le faire condamner ne serait-ce que pour un seul chef d'accusation à son encontre. Les seules preuves qu'ils ont présentées sont les déclarations publiques et les écrits d'Al-Arian sur la libération de la Palestine. En 2014, le gouvernement a abandonné toutes les poursuites et Al-Arian a été expulsé vers la Turquie l'année suivante.
Après le krach financier de 2008, l'austérité est devenue l'ordre du jour pour tout le monde, à l'exception des banquiers, des grandes entreprises de la tech' et des investisseurs. Les universités publiques ont été amputées d'une grande part de leur financement. La recherche et l'activisme anti-impérialiste ont généralement reculé, alors même qu'Obama multipliait les frappes de drones en Afghanistan et au Pakistan, tout en ouvrant de nouveaux fronts en Libye, en Syrie, au Yémen et en Somalie.
Sa présidence a joué un rôle crucial dans la consolidation des relations entre le secteur de l'enseignementsupérieur et l'establishment démocrate. En 2012, les principaux donateurs de sa campagne étaient les professeurs, le personnel, les étudiants, les anciens élèves et les administrateurs des universités de Californie à Berkeley, Harvard etStanford n'étant pas loin derrière.
L''irruption de Black Lives Matter en 2014-2015 n'a guère modifié cette tendance et pourrait même l'avoir accélérée. Dans la mesure où il s'agissait d'un mouvement, et pas simplement d'un exercice de com' ou d'une récupération, il n'a jamais représenté une menace pour l'aile clintonienne du parti, et encore moins pour la classe des donateurs. Il a simplement contribué à transformer le credo de la « diversité », de l'« équité » et de l'« inclusion » enun système plus rigide et plus efficace utilisé par les départements de ressources humaines pour discipliner le personnel.
Les universités sont devenues des usines où l'idéologie du Parti démocrate est produite en masse et diffusée dans les médias, la culture, le divertissement, la technologie et les sphères scientifiques. En soulignant cet état de fait, et en présentant de manière fallacieuse les établissements d'enseignement supérieur comme ne soutenant pas suffisamment Israël, les Républicains espèrent renforcer leur image de marque « antiélitiste » et cibler un lieu de pouvoir stratégiquepour les Démocrates.
Lorsque certain.es président.es d'université ont été traîné.es devant les élus républicains du Sénat et de la Chambre des représentants pour répondre à une série de questions cyniques sur les « discours de haine » sur les campus, ils et elles avaient depuis longtemps scié la branche sur laquelle ils et elles étaient assis.es. Ayant passé des décennies à faire taire les critiques à l'égard d'Israël, ils et elles ne pouvaient pas invoquer les droits du premier amendement [de la Constitution étatsunienne qui garantit notamment le free speech, i.e. la liberté d'expression] ou l'autonomie universitaire.
Au lieu de cela, ils et elles ont simplement essayé de se conformer à l'injonction répressive des Républicains. Bien entendu, comme l'a noté Trotsky, jouer les gentils avec des fascistes en puissance ne fonctionne que rarement. Quelle que soit la mesureque les président.es d'université pouvaient prendre, elle n'aurait pas suffi à satisfaire les élus d'extrême droite. Ces derniers n'ont rien à perdre à poursuivre leur offensive, qui leur permet de diviser la base démocrate et la classe desdonateurs sionistes à laquelle les dirigeants démocrates rendent des comptes, et d'augmenter ainsi la probabilité d'une victoire républicaine en novembre.
Du Vietnam à la Palestine, le rôle du « facteur humain »
En 1968, un Parti démocrate divisé a permis à Nixon d'accéder à la présidence, à une époque où la plupart des citoyen.nes étatsunien.nes s'opposaient à la guerre du Viêt Nam et, paradoxalement, s'opposaient également aux manifestants pacifistes. Aujourd'hui, une majorité d'électeurs et d'électrices de Biden souhaite l'arrêt du génocide à Gaza et la plupart des citoyen.nes des Etats-Unis soutiennent les manifestations étudiantes. C'est une mauvaise nouvelle pour le président sortant. Parmi ses électeurs de 2020, 10 % prévoient désormais de soutenir Trump. Si les « indépendants », qui représentent 43 % de l'électorat, ou les « progressistes », qui en constituent environ 35 % et votent généralement pour les Démocrates, décident de rester chez eux ou de soutenir un autre candidat, le président sera mis en difficulté.
Entre le nombre croissant de délégués anti-Biden non-affiliés, le risque de débordements de grande ampleur au cours de l'été et les manifestant.es qui prévoient de converger vers Chicago à l'occasion de la Convention nationale démocrate, on risque d'assister à une répétition de certains aspects de celle de 1968[1], même si, cette fois, c'est comme si un Lyndon Johnson très affaibli avait décidé de se présenter à la réélection. Les derniers sondages indiquent que si Biden gagne, ce sera parce que l'avortement mobilise suffisamment les femmes blanches des banlieues de classes moyennes. La stratégiedémocrate qui a échoué en 2016 – « pour chaque démocrate col bleu [de classe ouvrière] que nous perdons dans l'ouest de la Pennsylvanie, nous récupérons deux républicains modérés dans la banlieue de Philadelphie, et nous pouvons répéter cela dans l'Ohio, l'Illinois et le Wisconsin » – semble être la seule que les dirigeants soient capables de poursuivre.
L'occupation du Hamilton Hall en 1968 – pour protester contre la complicité de l'université de Columbia dans la guerre, sa rapacité immobilière dans le quartier adjacent de Harlem et son approche autoritaire à l'égard des étudiant.es mobilisé.es – a été filmée, de même que l'évacuation policière brutale du bâtiment, suivie par plus de 700 arrestations. Au fur et à mesure que les images circulaient, les manifestations se sont étendues aux lycées et à d'autres campus du pays. Au cours des deux années suivantes, le cours de l'histoire s'est inversé. Le général vietnamien Võ Nyugên Giáp, architecte de l'offensive du Têt, a fait remarquer que les États-Unis n'auraient jamais pu gagner au Viêt Nam, malgré leur supérioritémilitaire. Pourquoi ? Parce que le « facteur humain » s'est avéré décisif. Le nombre de Vietnamien.nes tué.es par les États-Unis importait peu. Il y en avait toujours assez pour se battre et mourir pour défendre leur pays. L'objectif du FNL etde Hanoi était de briser la volonté du gouvernement étatsunien de poursuivre la guerre. Finalement, avec l'aide des étudiant.es étatsuniens et des mouvements anti-guerre mondiaux, ils y sont parvenus.
Depuis lors, ce que l'on appelle le « facteur humain » a joué un rôle crucial dans d'autres luttes anti-impérialistes. L'intuition du général Giáp s'est vérifiée au Brésil, en Bolivie, au Chili, en Angola, au Nicaragua, au Salvador, auGuatemala, au Liban, en Afrique du Sud, en Colombie, en Afghanistan, en Irak, en Somalie, au Rojava, en Cisjordanie et maintenant à Gaza. Nulle part, les bombes, l'artillerie, la torture, la technologie de surveillance ou le contre-espionnage, qu'ils soient utilisés par l'armée étatsunienne ou par ses mandataires, n'ont permis à l'hégémon de remporter une victoire définitive. Les mouvements de résistance, parfois populaires et démocratiques, ont perduré.
De la même façon, les raids d'une police militarisée, qui ramènent les techniques des opérations de contre-insurrection sur le territoire national, ne peuvent pas non plus vaincre les fantômes de 68. Grâce à la capacité d'organisation étudiante, avec l'appui d'une minorité critique d'enseignant.es, d'intellectuel.les, de scientifiques, de technicien.nes, d'avocat.es, de militant.es des droits humains et d'acteurs culturels, des personnes se mobilisent par milliers à travers les États-Unis pour défendre le premier amendement [la liberté d'expression] et s'opposer au génocide israélien à l'encontre de la population de Gaza. Elles et ils sont en train de faire l'histoire, et ils et elles le savent. Une variante de plus en plus autoritaire du néolibéralisme ne les arrêtera pas. Après une éclipse de quarante ans, se pourrait-il que nous assistions à la renaissance de ce qu'Edward Said appelait la critique démocratique, ou de ce que Mike Davis appelait le projet socialiste révolutionnaire, en tant qu'antidote au nationalisme ethnoreligieux, à l'empire et à la thanatocratie ?
*
Forrest Hylton est un historien de l'Amérique latine et des Caraïbes et professeur invité d'histoire à l'école supérieure de l'université fédérale da Bahia (UFBA, Brésil).
Cet article a été publié le 8 mai 2014 dans Sidecar, le blog de la New Left Review. Traduction Contretemps.
Note
[1] La Convention nationale démocrate qui s'est tenue en août 1968 s'est déroulée dans l'atmosphère insurrectionnelle qui a suivi l'assassinat de Martin Luther King, en avril, et celui de Robert Kennedy, en juin. Elle a été marquée par des manifestations massives d'opposants à la guerre du Vietnam, violemment réprimées par la police. Le président démocrate sortant Lyndon Johnson – architecte principal de l'escalade de l'intervention au Vietnam – ayant (contre toute attente) déclaré forfait, et les candidats opposés à la poursuite de la guerre éliminés (Kennedy assassiné, Eugene McCarthy battu lors du vote), le pro-guerre Hubert Humphrey, vice-président sous Johnson, a été choisi comme candidat démocrate pour l'élection présidentielle de 1968. Une élection que Richard Nixon a remporté avec une ligne politique encore plus agressivement pro-guerre combinée à une image « populiste » (NdT).
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Tarifs douaniers records : Joe Biden intensifie l’offensive contre la Chine avant les élections
Joe Biden parie sur la carte de la « guerre commerciale » contre la Chine pour charmer l'électorat populaire. Mais sa décision s'inscrit dans une tendance stratégique bien plus profonde dans l'establishment américain.
15 mai 2024 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Tarifs-douaniers-records-Joe-Biden-intensifie-l-offensive-contre-la-Chine-avant-les-elections
Le Président des Etats-Unis a annoncé mardi une hausse record des tarifs douaniers appliqués aux importations chinoises dans certaines filières industrielles. La mesure, qui s'appliquera à 18 milliards de dollars d'importations annuelles, vise avant tout à courtiser l'électorat de Donald Trump à l'heure où « Genocide Joe » voit sa popularité chuter auprès des habituels électeurs démocrates.
Dernier épisode d'une guerre commerciale à laquelle Joe Biden avait promis de mettre fin lors de sa campagne présidentielle de 2020, la hausse des tarifs douaniers annoncée ce mardi concerne notamment les secteurs des minéraux critiques, des produits médicaux, des semi-conducteurs et surtout des véhicules électriques. Ces derniers voient leurs droits de douane passer de 27,5% à 102,5%, soit une multiplication par 4 record. Les droits de douane sur l'acier et l'aluminium seront eux triplés, passant à 25%, tandis que le taux d'imposition sur les semi-conducteurs double pour atteindre 50%. D'autres biens sont concernés, comme les panneaux solaires ou les batteries avancées. Joe Biden vise donc principalement des industries jugées stratégiques voire de pointe, bien qu'il justifie cette hausse par une concurrence de la Chine jugée « déloyale ».
Ces mesures sont extrêmement ciblées : elles ne concernent que 18 milliards de dollars annuels d'importations, un montant faible au regard de l'immense déficit commercial américain en 2022 (948,1 milliards de dollars). Ainsi, seuls 5,9 % de l'ensemble des exportations chinoises vers les Etats-Unis seront touchés d'après Reuters, pour seulement 1% des exportations totales chinoises. Plus que les montants, ce sont davantage les retombées de l'annonce qui intéresse Joe Biden, à six mois de la prochaine élection présidentielle.
Le technocrate Biden face à la brute Trump ?
Lors de sa campagne présidentielle de 2020, Joe Biden avait ouvertement critiqué la guerre commerciale initiée par Donald Trump contre la Chine, qui avait abouti à une hausse des tarifs douaniers sur plus de 300 milliards de dollars de marchandises chinoises importées aux Etats-Unis. Pourtant, c'est bel et bien Joe Biden qui est l'auteur de la dernière escalade en date de cette guerre commerciale. Mieux, il a profité de l'annonce pour reconfirmer le maintien des droits de douane mis en place par son prédécesseur. La raison de ce revirement est d'abord à chercher dans la situation politique intérieure du pays, qui s'apprête à revivre l'affrontement Trump-Biden aux élections présidentielles 2024. Alors que les primaires républicaines ne sont pas officiellement terminées, le combat à distance entre les deux candidats a déjà commencé.
Alors que les derniers sondages étatsuniens montrent l'érosion du soutien au président sortant parmi l'électorat traditionnellement démocrate en raison de son soutien au génocide en cours à Gaza, l'électorat ouvrier traditionnel blanc de la Rust Belt devient l'objet de toutes les convoitises. Rien d'étonnant dès lors à voir Joe Biden revenir sur ses positions libérales et anti-protectionnisme pour courtiser un électorat d'ordinaire plus enclin à voter républicain. Pour courtiser cet électorat, Lael Brainard, directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche a ainsi déclaré mardi que « les pratiques déloyales de la Chine ont nui aux communautés du Michigan, de la Pennsylvanie et d'autres régions du pays ».
Courant avril, le président avait déjà profité d'une visite en Pennsylvanie pour annoncer sa future hausse des taux d'imposition sur les métaux lourds chinois. Un discours effectué devant des métallurgistes et syndicalistes dans un Etat jugé crucial, puisque d'après le dernier sondage du New York Times il a du mal à y « surmonter l'anxiété des électeurs au sujet de l'économie ».
Biden est pourtant obligé de se distinguer de D. Trump, pour ne pas donner l'impression d'adopter sa ligne politique. Le cabinet du président met ainsi en avant le ciblage de leur mesure, là où Donald Trump s'attaquait indistinctement à l'ensemble des importations chinoises. Face à ces mesures, le candidat républicain n'a bien sûr pas manqué de réagir. Et puisqu'un consensus transpartisan semble se construire sur la question protectionniste aux Etats-Unis, l'ancien président a donné dans la surenchère : en cas d'élection, il envisage de taxer l'ensemble des importations à hauteur de 10% quelle que soit leur origine, et même jusqu'à 60% pour les importations chinoises. Des mesures impraticables en réalité, alors que le déficit commercial américain atteignait quasiment 1000 milliards de dollars en 2022. En meeting dans le New Jersey le 11 mai, un autre Etat de la Rust Belt, le candidat républicain est allé jusqu'à parler d'une taxe de « 200% » sur les véhicules de marque chinoise fabriqués au Mexique pour dénoncer la mollesse de son concurrent. Une escalade qui permet au président actuel d'entretenir sa distinction entre son protectionnisme raisonnable et ciblé et celui ridicule et déluré de son rival. Le débat ne porte donc plus sur s'il faut taxer les importations, mais sur comment et à quel point ?
Pour donner un vernis progressiste à sa politique protectionniste, le cabinet de Joe Biden va jusqu'à insister sur le caractère environnemental de leur ciblage, la hausse des tarifs douaniers sur les véhicules électriques devant par exemple servir à lutter contre le changement climatique. En réalité, le gouvernement étatsunien cherche surtout à protéger ses propres investissements dans des industries jugées stratégiques et de pointe, à l'heure où les tensions internationales s'aiguisent.
La protection de l'hégémonie américaine, la priorité
Les mesures de protectionnisme mises en place par Biden ne visent pas uniquement les vieilles industries lourdes américaines, mais aussi les secteurs stratégiques et des technologies de pointe. Empêcher les exportations chinoises aux Etats-Unis, qui est de loin le premier consommateur en technologie, permet de protéger les monopoles étatsuniens dans les secteurs stratégiques pour maintenir la supériorité technique et militaire nord-américaine.
Cela n'a pas échappé à Mike Carr, directeur exécutif de la Solar Energy Manufacturers for America Coalition, qui se réjouit dans les colonnes du New York Times : « Alors que l'Amérique travaille à développer la fabrication dans des chaînes d'approvisionnement clés des énergies propres pour réduire la dépendance du pays vis-à-vis des chaînes d'approvisionnement chinoises, nous devons utiliser tous les outils à notre disposition pour renforcer l'industrie américaine de la fabrication de panneaux solaires ». A titre d'exemple, les semi-conducteurs (ou puces électroniques), en pénurie durant la pandémie de Covid et la rupture des chaînes mondiales d'approvisionnement, font ainsi l'objet d'une attention particulière de la part du gouvernement américain et de l'ensemble des gouvernements impérialistes puisqu'ils jouent un rôle crucial dans une variété d'applications industrielles, stratégiques et d'armement : automobile, systèmes de surveillance, centre de données, etc. Les enjeux ne sont donc pas purement économiques pour Joe Biden, mais bel et bien stratégiques puisqu'il s'agit de protéger l'hégémonie américaine face à une émergence de plus en plus importante du concurrent chinois.
Plus en général, même si cette politique se dirige contre la Chine, le protectionnisme gagne du terrain parmi les classes dominantes mondiales, ce qui fait craindre une rupture de l'ordre mondial dominé par la globalisation, comme plusieurs journaux internationaux commencent à le pointer. La guerre commerciale, la guerre douanière, la guerre des subventions ce sont des expressions des tensions montantes entre les capitalistes, qui à dans d'autres régions du monde commencent à s'exprimer en termes de guerres dans le sens strict du terme. La compétition électorale entre deux alternatives impérialistes et réactionnaires aux Etats-Unis ne pouvait pas échapper à cette tendance internationale du système capitaliste. Laisser entre les mains des capitalistes des questions si importantes mènera inévitablement le monde à la catastrophe.
Malgré ses faibles montants, cette nouvelle escalade dans la guerre commerciale chino-étatsunienne est aussi le symptôme de la course au ré-armement mondiale dans laquelle l'accès aux ressources rares et stratégiques et plus précieuse que jamais. Ces mesures sont protectionnismes sont l'une des nombreuses expressions du soutien des libéraux et des démocrates à l'impérialisme et au capital américains. Face à cela, il est plus que jamais nécessaire de construire une organisation politique de combat sur le sol américain, qui puisse constituer une force de combat composée de travailleurs et d'étudiants comme y appelle notre organisation sœur aux Etats-Unis, Leftvoice.
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« Le ministère de l’Agriculture a très clairement choisi son camp : celui de l’élite agricole »
Fils de paysans bretons, Nicolas Legendre est journaliste et auteur de Silence dans les champs, prix Albert Londres 2023 aux éditions Arthaud. Son livre est le fruit de sept ans de travail durant lesquels l'auteur a recueilli près de trois cents témoignages aux quatre coins de la Bretagne.
Photo et article tirés de NPA 29
16 mai 2024
©Crédit Photographie : Nicolas Legendre, par Fred Beveziers
Votre livre commence de manière poignante avec plusieurs témoignages de paysans au bord du suicide. D'après plusieurs études, on retrouve une surmortalité dans le monde agricole dans bien d'autres pays. Pourriez-vous revenir sur les raisons principales de ces suicides ?
La surmortalité par suicide au sein de la profession agricole n'est effectivement pas une spécificité française. L'aspect transnational de cette problématique est fondamental, car il bat en brèche un certain nombre de discours diffusés par les partisans du modèle agricole dominant, qui consistent à dire, en substance : si l'agriculture française a des problèmes, c'est parce qu'elle est trop encadrée, trop normée, pas assez « compétitive » vis-à-vis de celle de nos « concurrents » que sont l'Allemagne, la Pologne, le Brésil ou les Etats-Unis. Sous-entendu : dopons davantage notre agriculture et tout ira mieux ; et les paysans (ceux qui restent) vivront correctement.
Or, on constate que dans un certain nombre de ces pays « concurrents », parfois présentés comme des exemples à suivre en matière d'« efficacité » et de « compétitivité »… le mal-être agricole constitue un problème tout aussi majeur que chez nous. De même que la surmortalité par suicide.
Je pourrais évoquer l'Australie ou l'Inde, mais prenons le cas des USA. Là-bas, selon une étude publiée en 2017, la population agricole était la plus concernée par le suicide. Entre 1992 et 2010, selon cette même étude, le taux de mortalité par suicide aux USA était 3,5 fois plus important dans le monde agricole que dans le reste de la population.
Concernant les causes : parmi les pays où des études ont été menées, les phénomènes récurrents sont la transformation brutale du monde rural, la faiblesse des revenus, les turbulences liées aux politiques de libre-échange, le poids de l'endettement, le regard porté par la « société » et l'utilisation de certains pesticides de synthèse qui « favoriserait l'apparition de symptômes dépressifs, de troubles de reproduction et de problèmes génotoxiques » (je reprends les termes d'un rapport sénatorial français).
Des milliers d'agriculteurs croulent sous les dettes, et n'ont tout simplement pas le choix : soit ils continuent à être le plus productif possible, soit ils tombent en faillite. Un modèle encouragé par les banques, l'Etat, les coopératives… Comment agir sur ce problème de façon systémique ?
Ce système est, d'une part, le fruit d'un processus de long terme engagé avec l'avènement de la société industrielle à partir du XIXe siècle (on pourrait remonter plus loin, mais cela nécessiterait trop de digressions !). C'est la quintessence d'une conception très individualiste et « compétitive » de l'agriculture (et de la société dans son ensemble), largement inspirée par des agronomes et économistes anglo-saxons. Il est également né d'un alignement de planètes exceptionnel apparu durant la seconde moitié du XXe siècle, après la Seconde Guerre mondiale. On rêve alors en grand. On dessine des horizons. Les Trente Glorieuses, la modernisation des campagnes, le consumérisme, l'exode rural et l'évolution des mœurs changent tout, ou presque. Dans un élan commun, l'Etat, les institutions européennes, les collectivités locales, la formation agricole, la recherche agronomique, la FNSEA, des chefs d'entreprise, des paysans, des banques (une en particulier, le Crédit agricole), mais aussi, dans une certaine mesure, l'Eglise (via la Jeunesse agricole catholique) vont tirer dans le même sens : celui du big-bang agro-industriel.
Soixante ans plus tard, ce système est dans une impasse humaine, économique, sociale et environnementale. L'ampleur des problèmes et des défis à relever (eu égard notamment aux enjeux climatiques, alimentaires, de justice sociale et de biodiversité) implique non pas des transitions, mais des transformations. Or je ne vois pas comment transformer ce système sans recourir, à nouveau, à un alignement de planètes… Il serait injuste et probablement inefficace de faire peser le poids du changement sur les épaules des seuls paysans. Ou sur celles des seuls citoyens-consommateurs. Cela reviendrait à changer certains joueurs, mais pas les règles du jeu, et encore moins le jeu…
Quelle blague ! Qu'est-ce qui, aujourd'hui, définit la nature du jeu et ses règles ? Ce sont les traités et accords internationaux, ainsi que les orientations politiques et économiques nationales – globalement alignées sur le modèle dominant, à savoir le productivisme agro-industriel, l'hyperconcurrence mondialisée faussée et administrée (à grand renfort de subventions et de normes), la mécanisation et la robotisation pensées comme des fins en soi, l'agrandissement des fermes, l'endettement, la financiarisation, la spécialisation des exploitations et la standardisation des productions et des habitudes alimentaires.
Ces règles et ce jeu sont hyperfavorables aux acteurs privés les plus puissants, qui contribuent largement à la définition des règles en question… et qui déploient une énergie prodigieuse pour que rien ne change. Problème : le contexte, en ce début de siècle, nous impose de changer ! D'où le nécessaire alignement de planètes, qui pourrait, par exemple, impliquer des Etats, des institutions supranationales, certains grands acteurs privés, mais aussi (et cela est plutôt nouveau par rapport à l'après-guerre), la société civile, via des mouvements citoyens et des ONG. Bien entendu, à l'heure actuelle, le compte n'y est pas. Absolument pas. Et je suis bien incapable de dire s'il y sera demain, ou dans trente ans. Ce que je sais, en revanche, c'est que l'Histoire nous surprend, parfois.
Vous dites que des ténors du parti socialiste avaient déjà alerté sur tous les problèmes rencontrés actuellement avec l'agriculture intensive en Bretagne dès 1981…. A-t-on perdu 40 ans ?
Oui. Et ces ténors l'ont écrit noir sur blanc, dans une publication du parti. Impasses économiques, sociales, environnementales…. Tout ou presque était sur la table. Nous avons effectivement, d'une certaine façon, perdu 40 ans. On a même, via certaines orientations nationales ou européennes, accentué les problèmes… tout en tâchant de faire évoluer le modèle, notamment pour atténuer ses impacts environnementaux. En résumé : on a créé une usine à gaz de règlements, de normes, d'exceptions, de compromissions, de duplicité aussi.
Bien entendu, il aurait été extrêmement difficile de changer la donne dans les années 1980. Etait-ce même possible ? Je ne sais pas. Les personnalités politiques qui ont caressé cette idée se sont cassé les dents. D'autres ont passé leur chemin. Il faut dire que certains acteurs, notamment des lobbies agro-industriels, ont tout fait pour rendre le changement impossible, ou pour donner l'impression qu'il était impossible.
Pour une personne qui découvre le sujet, pourriez-vous expliquer ce qu'est la FNSEA, son rôle et son pouvoir en France ?
La FNSEA est issue des vieilles structures agrariennes et corporatistes qui « encadraient » le monde rural avant la Seconde Guerre mondiale (et qui ont largement soutenu Pétain, soit dit en passant). Elle s'est imposée durant les Trente Glorieuses comme l'interlocuteur unique de l'Etat en matière d'agriculture. Aucun autre syndicat agricole n'est reconnu par l'Etat, en France, avant les années 1980. Elle a contribué au façonnement d'un système unique en Europe, et plutôt baroque : la cogestion.
La cogestion désigne le fait que le gouvernement définit les orientations agricoles de la Nation en collaboration étroite avec le syndicat majoritaire. Cela a probablement permis une certaine « efficacité » (quoique). Mais cela pose un problème majeur : que se passe-t-il si ledit syndicat est dominé par une « élite » économique qui s'évertue à défendre en priorité ses intérêts tout en prétendant défendre ceux de la « base » et en instrumentalisant les colères de cette dernière ? Suivez mon regard.
Voilà donc ce qui se passe : la politique agricole d'un pays entier (en l‘occurrence la première puissance agricole d'Europe) est très largement orientée non pas en fonction de l'intérêt général, mais en fonction d'intérêts particuliers. Ceux de l'élite agricole, en l'occurrence. Notons qu'une partie de cette élite, via certaines coopératives, mais aussi via des lobbies ou groupes d'intérêts européens, est étroitement liée, par ailleurs, aux mastodontes de l'agrobusiness : semenciers, fabricants de pesticides et d'engrais de synthèse…
Au fil des ans, la FNSEA a consolidé son pouvoir et son hégémonie. On peut dire (et les résultats des votes aux élections professionnelles tendent à le montrer), que sa puissance s'effrite depuis quelques années, mais elle demeure néanmoins colossale. C'est lié aux postes et mandats en tous genres occupés par certains de ses membres dans des coopératives, des banques, des institutions locales… C'est lié enfin au fait qu'elle constitue un extraordinaire « outil » du quotidien pour beaucoup de paysans, ainsi qu'un important réseau de solidarité. Du fait de ses moyens et de son influence, elle est en mesure d'accompagner ses adhérents dans une multitude de démarches administratives, financières, foncières… C'est tout sauf anodin.
Le Centre National des Jeunes Agriculteurs CNJA, devenu les Jeunes Agriculteurs (JA), semble avoir évolué pour aujourd'hui suivre les décisions de la FNSEA. Même question que pour la FNSEA : quel est le pouvoir des JA ?
Les Jeunes agriculteurs sont, de nos jours, l'antichambre de la FNSEA. A quelques nuances près (notamment en ce qui concerne la question de l'accès au foncier), ses positions sont identiques à celles des dirigeants de la FNSEA. Ils siègent d'ailleurs conjointement dans les chambres d'agriculture.
Omerta, pressions, mafia… des mots très forts sont employés dans votre livre. Considérez-vous que l'agro industrie en Bretagne soit un système mafieux ?
Non. Bien que beaucoup de mes interlocuteurs n'hésitent pas, eux, à utiliser le mot « mafia » ! Mais je considère que ce terme est imprécis et inexact. Et je renvoie toujours, à ce sujet, au travail du sociologue Ali Romdhani, qui parle d'« ordre social breton ». Cela désigne une alliance parfaitement informelle de personnes et d'entités qui n'ont pas toujours les mêmes intérêts (et qui peuvent aussi se livrer à des luttes de pouvoir), mais qui ont toutes globalement intérêt à ce que le modèle agricole et alimentaire dominant perdure. Elles vont, pour ce faire, utiliser divers leviers : influence, lobbying, participation aux instances décisionnelles, chantage à l'emploi… Voilà pour l'aspect « légal ».
Mon enquête tend à montrer que d'aucuns utilisent aussi, dans certaines circonstances, des méthodes beaucoup moins licites : pressions, menaces, intimidations, entraves pour l'accès aux financements ou aux terres, voire sabotage. Pour reprendre les mots d'Ali Romdhani, la force de cette organisation informelle s'exerce par « l'impunité, l'exclusion, le déni, la pression sociale et la censure ». L'enjeu n'est « pas nécessairement de faire taire les voix discordantes, mais de produire l'autocensure chez la majorité ». Il me semble que ce « dispositif » destiné à produire l'autocensure fonctionne diablement bien ! Ou, du moins, qu'il a diablement bien fonctionné. Car les choses changent – un peu.
Dans les médias, le gouvernement et la FNSEA prônent la “souveraineté alimentaire”, mais il n'est jamais rappelé qu'elle défend un modèle d'agriculture en profonde opposition avec ce concept…
La façon dont certains acteurs, dont la FNSEA, ont instrumentalisé depuis quelques années la notion de souveraineté alimentaire constitue, pour moi, un coup de maître. Je ne saurais dire s'il s'agit d'une manipulation complètement volontaire, mais peu importe : c'est du grand art, de la haute voltige communicationnelle !
Le concept de souveraineté alimentaire a été théorisé dans les années 1990 par l'ONG altermondialiste Via Campesina. D'un point de vue idéologique, Via Campesina se situe bien entendu à l'opposé de la FNSEA. La souveraineté alimentaire désigne la possibilité et le droit, pour un peuple, de choisir les modalités de sa production agricole et de les mettre en œuvre de façon durable et souveraine, sans intenter à la souveraineté alimentaire du peuple d'à-côté. Cela implique une justice sociale forte et un certain équilibre dans les échanges commerciaux. La souveraineté alimentaire ne signifie donc pas la même chose que la sécurité alimentaire, ni que l'autosuffisance alimentaire, encore moins que la « puissance agricole ». Ce sont des concepts très différents, bien que liés.
Or, en 2020, à la faveur du Covid, la FNSEA, les Jeunes agriculteurs, la Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricoles, la Coopération agricole, la Fédération nationale du Crédit agricole, l'assureur Groupama, la Mutualité sociale agricole et l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture (en clair, les principaux acteurs de la cogestion agricole à la française) ont publié une tribune dans L'Opinion pour appeler à « reconquérir notre capacité productive » et à « rebâtir une souveraineté alimentaire ».
Cela faisait suite à des prises de position de parlementaires de droite qui déploraient un « déclin » de la capacité productive de la « ferme France ». En cause : une érosion de la production dans certaines filières, ainsi que l'augmentation des importations. La FNSEA et ses « alliés », de façon très opportuniste, ont sauté sur l'occasion pour réclamer un sursaut. Une sorte de réarmement, pour utiliser un terme à la mode. La FNSEA n'a fait que réactualiser une de ses vieilles rengaines : il faut « libérer les énergies », donc assouplir les règles qui encadrent l'agriculture, pour « retrouver de la compétitivité ». Sans quoi nous perdrions notre « souveraineté alimentaire ». Le spectre de la dépendance et/ou de la famine n'est jamais loin…
Mais voilà : FNSEA et consorts ont (sciemment ou pas) oublié de dire plusieurs choses importantes. D'abord, s'il y a bien une érosion de la production dans certaines filières, celle-ci est relative, et la France demeure l'une des plus importantes puissances agricoles au monde, avec des filières très compétitives sur certains marchés. S'il y a effectivement une augmentation de certaines importations, nous exportons également beaucoup : du vin, des céréales, des animaux vivants… On ne peut pas à la fois vanter les mérites du libre marché et, en même temps, déplorer que ceux-là même qui achètent certaines de nos denrées… parviennent à nous en vendre.
Pourquoi, enfin, y a-t-il une érosion de la production dans certaines filières, en France ? Du fait entre autres d'une stagnation des rendements depuis la fin des années 1990 – mais il faut dire que les rendements avaient été multipliés par deux depuis les années 1960, à grand renfort de chimie de synthèse ! Or, les arbres ne montent pas au ciel… et certains de nos sols sont désormais épuisés, fatigués, du fait, précisément, des modes de culture qui ont permis ces augmentations de rendement.
Dans le même temps, nos nouveaux concurrents, comme le Brésil, se sont mis à faire, à retardement, ce nous avons fait ici. Leurs rendements augmentent de façon spectaculaire. Ce qui n'est pas sans conséquence et ne durera peut-être pas éternellement, mais c'est un autre sujet. Ces pays deviennent donc « compétitifs », eux aussi ! Et pas qu'un peu. Il n'y a qu'à voir la surface agricole du Brésil… On pourrait évoquer également la diminution du nombre d'agriculteurs. Mais qui a voulu et organisé ce « plan social » ? La FNSEA, notamment. On pourrait évoquer le poids indéniable des normes et l'importance des cotisations sociales, bien moindre chez certains « concurrents ». Faut-il pour autant, afin de prendre à part à une « compétition » mondiale délétère, sacrifier nos acquis sociaux et environnementaux ? Chacun jugera.
Enfin, je n'ai pas beaucoup entendu les nouveaux chantres de la « souveraineté alimentaire » s'interroger sur la « souveraineté » réelle du modèle agricole qu'ils prônent. Car les clés de voûte du modèle en question sont les engrais et pesticides de synthèse, les machines, ainsi que l'alimentation animale importée. Or, sans énergies fossiles (notamment le gaz russe…), pas d'engrais azotés de synthèse. Sans pétrole (saoudien ou autre), pas de pesticides de synthèse. Sans soja brésilien, pas d'élevage hors-sol dans la configuration actuelle. Sans équipementiers américains ou allemands (John Deere, Case IH, Claas, Fendt…), pas de machines toujours plus grosses et perfectionnées, susceptibles de remplacer l'humain dans des fermes toujours plus grandes. C'est ça, la souveraineté ? Bien sûr que non. C'est le capitalisme mondialisé, ni plus ni moins.
Malgré cela, beaucoup de gens, parmi lesquels des journalistes et des décideurs, sont tombés dans le panneau. Ils ont gobé la mouche et répété à l'envi qu'il nous fallait « reconquérir notre souveraineté alimentaire »… sans même savoir ce que ce concept signifie. Notons que le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation a été rebaptisé, en 2022, ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire…
ll est précisé dans votre livre que l'Etat aurait fait preuve de « légèretés » vis-à-vis des acteurs de l'agro industrie depuis les années 1960. Comment espérer que cela change après 60 ans de statu quo ?
Force est de constater que, depuis environ la moitié du premier quinquennat d'Emmanuel Macron, la cogestion est repartie de plus belle. Et que le ministère de l'agriculture, aujourd'hui, a très clairement choisi son camp (sans le dire) : celui de l'élite agricole, celui des winners libéraux-compétitifs, celui de la guerre économique mondiale, celui de la sainte trinité marché-croissance-technologie. Je ne saurais dire s'il s'agit d'une stratégie réfléchie ou d'une sorte de court-termisme « pragmatique » dans un contexte chaotique. Ou bien un peu des deux.
Comment cela pourrait-il évoluer ? A ce stade, il me semble que seules des évolutions géopolitiques majeures, à l'échelle mondiale, et/ou des chocs environnementaux plus violents encore que ceux que nous vivons actuellement et/ou une mobilisation citoyenne d'une ampleur jamais vue, à l'échelle européenne, pourraient changer la donne.
Vous évoquez Demeter (une cellule nationale pour lutter contre l'agribashing et les intrusions dans les exploitations agricoles, selon le gouvernement), qui aurait permis d'intimider des militants environnementalistes… Pour dire les choses autrement : l'Etat ne recule devant rien pour protéger l'agro industrie ?
Disons qu'à ma connaissance, rarement un gouvernement n'avait aussi ostensiblement mobilisé les moyens à sa disposition pour décourager, surveiller, pointer du doigt, voire criminaliser, des citoyens opposés au modèle agricole dominant. Il faut dire que l'heure est grave pour l'agro-industrie : avec les dérèglements climatiques, l'effondrement du vivant, les scandales sanitaires et la multiplication des enquêtes de journalistes et d'ONG sur ses « méthodes », jamais elle n'avait été autant fragilisée.
Ceci dit, il est important de préciser que cette « ambiance générale » a des conséquences très fâcheuses, sur le terrain, pour des paysans qui font simplement leur boulot comme ils ont le droit de le faire. Certains se font insulter par un voisin alors qu'ils épandent des pesticides ou du lisier… Mais quoi, il faudrait laisser le lisier dans la fosse et attendre que ça déborde ? La création de la cellule Demeter s'inscrit aussi dans ce contexte.
Cela témoigne d'une chose importante, selon moi : la séparation des mondes urbains et ruraux, l'industrialisation de l'agriculture et des paysages ruraux, les pollutions récurrentes liées aux pratiques agricoles, ont nourri des crispations majeures. Certains, dans la campagne, sont à bout de nerfs. Qu'ils soient paysans ou non-paysans. D'un côté, on a le gars qui a grandi au village, qui connaît chaque chemin, chaque vieil arbre, et qui vit comme un déchirement, au plus profond de ses tripes, la disparition des insectes et l'arrachage des haies. De l'autre, on a le paysan qui fait tout « au mieux », dans les cadres établis, qui travaille dur et se fait traiter de pollueur à la télé. C'est extrêmement toxique. Ce système produit ça, aussi : de la frustration, de la colère, de la rancœur, de la haine.
Après un mois de janvier et février plutôt agités, les mobilisations des agriculteurs ne semblent plus d'actualité. Comment analysez-vous ce qu'il s'est passé ?
Rien de nouveau sous le soleil… ou presque. Ce type de mobilisation, partie de la base et partiellement récupérée par l'« élite » agricole, surgit à intervalles irréguliers depuis les années 1960. Je note quelques particularités cependant. D'abord le caractère européen de la chose. Etonnamment, ceux-là mêmes que l'on présente parfois comme des « concurrents » à « rattraper »… ont également exprimé leur colère dans la rue ! Je pense aux Allemands ou aux Polonais. Bon sang, pourquoi seraient-ils en colère alors qu'ils sont hyper compétitifs ? A cause des écolos, des bobos, des urbains, des journalistes, des fonctionnaires qui les harcèlent ? Ou à cause du fait que le « jeu » et les « règles » actuellement en vigueur, hérités notamment de la dérégulation accrue actée par la réforme de la politique agricole commune de 1992 et par les accords de Marrakech deux ans plus tard, les ont placés dans une situation économique intenable ? Ou encore à cause du fait que l'agrandissement perpétuel des fermes, allant de pair avec un endettement toujours plus lourd, les oblige à évoluer en permanence au bord du gouffre de la faillite et de l'usure physique et mentale ?
Autre particularité : la montée en puissance de la Coordination rurale, syndicat minoritaire classé à droite, assez peu porté sur l'écologie mais très engagé sur les questions de souveraineté et de protection des producteurs. Cela témoigne de mouvements tectoniques plus globaux. Ça fait écho à la montée du Rassemblement national et, surtout, à l'avènement récent, aux Pays-Bas, du Mouvement agriculteur-citoyen, un parti d'obédience agrarienne, populiste, conservateur et eurosceptique, qui a grandement bénéficié de la colère d'une partie des agriculteurs suite au projet du gouvernement de réduire les cheptels afin de limiter les émissions de CO2 et les excédents d'azote. L'empressement du gouvernement français à éteindre le feu, cet hiver, doit aussi être lu à l'aune de ces paramètres, selon moi.
Il est frappant de voir à quel point, notamment sur les réseaux sociaux, les agriculteurs ou certains agriculteurs détestent les « écolos ». Voyez-vous des pistes de ‘réconciliation' possible ?
La fâcherie est effectivement profonde. Chez certains, c'est viscéral. Mais comment aimer ceux qui, à vos yeux, veulent la fin de ce que vous faites, donc, puisqu'il est question d'agriculture, de ce que vous êtes ? Comment aimer ceux que certains de vos pairs désignent comme étant les responsables de vos maux ? A court terme, la réconciliation me semble impossible. Trop d'inimitiés, trop d'incompréhensions, trop de manipulations, trop de détestations…
A vrai dire, je ne vois qu'un « scénario » de réconciliation possible – et il paraît parfaitement utopique à ce stade : une montée en puissance, au sein de la FNSEA, d'un courant « alternatif » en faveur d'une transformation agroécologique profonde, défendu par des hommes et femmes « de la maison » mais en rupture avec la politique de l'« élite », porteurs d'une approche technique renouvelée et validée par les instituts de recherche, qui parviendraient à prendre le pouvoir à la faveur d'un contexte favorable, et qui diffuserait de nouvelles représentations ainsi que de nouveaux récits, en phase avec l'arrivée aux manettes d'une nouvelle génération – les boomers finiront bien par lâcher le guidon. C'est inimaginable en 2024. Cela le sera peut-être moins en 2034 ou en 2044, quand le niveau de la mer aura monté…
Dernière question plus personnelle : comment on se sent après avoir travaillé un tel sujet pendant 7 ans ?
Rincé !
16/05/2024
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