Presse-toi à gauche !
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Les rebonds de l’histoire
Karl Marx disait que l'après révèle souvent les tendances lourdes de l'avant, il en constitue le révélateur autant que l'aboutissement ; ou quelque chose d'approchant, en tout cas.
Cette affirmation se vérifie pleinement dans la façon dont les classes politiques occidentales et une bonne partie de leurs opinions publiques ont longtemps considéré la civilisation arabe. Par contraste, Israël a toujours été présenté comme une société supérieure à celles qui l'entouraient.
En effet, les populations arabes ont toujours fait l'objet d'un mépris larvé de la part de beaucoup d'Occidentaux, comme si ça allait de soi. Dans la bande dessinée ("Le crabe aux pinces d'or" d'Hergé), dans certains romans, au cinéma et même dans la chanson on note un dénigrement des Arabes. On peut mentionner la célèbre chanson du chanteur de charme Adamo, "Inch'Allah" sortie en 1967, l'année de la guerre des six jours (du 5 au 10 juin) entre Israël et certains pays arabes (Égypte, Jordanie et Syrie), une chanson à la gloire d'Israël. Inutile de revenir sur le cinéma hollywoodien, notoirement pro-israélien et anti-palestinien.
De plus, les pays arabes producteurs de pétrole réunis au Koweït ont décidé à la suite de la guerre du Yom Kippour ( 6 au 24 octobre 1973) d'augmenter unilatéralement de 70% le prix du baril de brut et de réduire mensuellement de 5% la production pétrolière jusqu'à l'évacuation complète des territoires occupés par Israël et la reconnaissances des droits des Palestiniens. Cette offensive commerciale a contribué à provoquer une sérieuse crise économique en Occident.
C'est à partir de cette époque que le dénigrement des Arabes est devenu ouvert, virulent, et même haineux, surtout du côté américain, en dépit du pacifisme relatif du président Jim Carter.
Mais c'est aussi à partir de cette période que la question palestinienne est devenue plus connue en Occident et qu'un mouvement favorable à leur cause a pris son envol. On peut mentionner certains films et romans européens ; aussi, il faut le souligner, le film québécois d'Anaïs Barbeau-Lavalette "Inch'Allah" sorti en 2012.
Avec l'actuel conflit Gaza-Israël, la sympathie à l'endroit de la cause palestinienne s'affirme chaque jour davantage, même aux États-Unis du moins au niveau de l'opinion publique, encore que la partie est encore loin d'y être gagnée pour les Palestiniens.
Que peut-on augurer pour l'avenir ? Difficile de le savoir, mais le présent conflit marque sans doute un point tournant dans l'antagonisme israélo-palestinien. Un retour en arrière paraît impossible. Les contours des futures relations entre Israël et la Palestine demeurent flous, mais ce qui semble se dessiner ressemble à une rupture avec un passé particulièrement pénible pour les deux peuples, surtout les Palestiniens. Peut-on rêver d'un apaisement durable ?
Jean-François Delisle
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L’antisémitisme, arme de diffamation
Tandis que l'horreur de la guerre génocidaire israélo-américaine contre Gaza se poursuit sans relâche ni solution en vue, il n'y a eu qu'un seul développement vraiment encourageant : le déferlement de l'activisme propalestinien dans de nombreuses communautés américaines, plus particulièrement le magnifique mouvement sur les campus universitaires organisés en campements exigeant un cessez-le-feu permanent immédiat et le désinvestissement des entreprises liées à la machinerie israélienne de massacre et d'épuration ethnique du peuple palestinien.
Tiré de Inprecor 720 - mai 2024
15 mai 2024
Par Against The Current
En raison de l'autorité morale et du pouvoir de ce mouvement face à un massacre monstrueux financé par l'argent des contribuables américains, il n'est pas surprenant qu'il ait été attaqué de toutes parts, y compris par des représailles de l'administration des campus et des actions violentes de la police contre des étudiants et des enseignants sympathisants.
Une arme de l'extrême droite
Nous souhaitons nous concentrer ici sur une diffamation spécifique à l'encontre du mouvement : le fait qu'il serait « antisémite » ou qu'il prônerait le « génocide du peuple juif ». Ce mensonge est sans cesse relayé par une grande partie des médias, par le théâtre des auditions du Congrès et maintenant par la législation imposant des services de « surveillance de l'antisémitisme » dans les universités, et bien sûr par les groupes de pression « pro-israéliens » dirigés par l'AIPAC (America Israel Political Affairs Committee) et l'Anti-Defamation League (ligue anti-diffamation).
Une grande partie de l'hystérie au Congrès et dans les médias est propulsée par des éléments du mouvement d'extrême droite MAGA (Make America Great Again) qui, bien sûr, se sont peu exprimés sur les marcheurs suprémacistes blancs porteurs de torches « les Juifs ne nous remplaceront pas » à Charlottesville, en Virginie, en 2017. Cela fait en fait partie d'une campagne républicaine plus large visant à discréditer et finalement à écraser toute expression progressiste dans l'enseignement universitaire, en particulier les arts libres.
L'accusation d'« antisémitisme » contre la solidarité avec la Palestine est un ajout opportuniste aux cibles existantes comme les programmes d'inclusion de la diversité et de l'égalité, la théorie critique de la race, les études de genre, tout ce qui est « woke » et d'autres menaces perçues contre ce que l'aile droite considère comme la civilisation occidentale. Ce n'est pas une coïncidence, c'est aussi un prétexte pour ouvrir d'énormes brèches dans les protections de la liberté d'expression et pour purger les institutions académiques.
Ce qu'est l'antisémitisme, et ce qu'il n'est pas
Il s'agit notamment d'une campagne visant à criminaliser littéralement les slogans « Free, Free, Palestine » et « From the river to the sea, Palestine will be free » (De la rivière à la mer, la Palestine sera libre). (Mais personne ne propose d'interdire la déclaration du Likoud, le parti au pouvoir en Israël, et du Premier ministre Netanyahou, « du fleuve à la mer, souveraineté totale d'Israël »…). Quelle que soit la signification de ces phrases pour des personnes différentes dans des lieux différents, il n'y a aucune excuse pour les interdire en les qualifiant d'incitation à la haine ou de « génocide du peuple juif ».
Dans ce climat, il est nécessaire de défendre le militantisme de solidarité avec la Palestine et d'affirmer clairement ce qu'est l'antisémitisme – et ce qu'il n'est pas. L'antisémitisme est une idéologie de haine et de mépris à l'égard des Juifs, en tant que peuple et en tant qu'individus. S'il plonge ses racines dans le sectarisme religieux depuis des siècles, l'antisémitisme a pris la forme d'une théorie raciale pseudo-scientifique au cours des quelque 150 dernières années, en commençant par l'Europe. Comme toutes les formes de racisme, il est irrationnel et, dans le cas spécifique de l'antisémitisme, il attribue aux juifs divers stratagèmes pour contrôler la finance, la politique, les médias, etc.
Dans ses formes les plus extrêmes, l'idéologie et le mythe antisémites ont bien sûr alimenté la machine d'extermination nazie qui a presque anéanti la vie juive dans une grande partie de l'Europe. Dans ses formes les plus extrêmes, l'idéologie et le mythe antisémites ont alimenté la machine d'extermination nazie qui a presque anéanti la vie juive dans une grande partie de l'Europe.
La liberté de critiquer Israël
L'antisémitisme en tant qu'ensemble de stéréotypes raciaux antijuifs ne doit pas être confondu avec l'analyse critique de l'État israélien. Les « crimes d'apartheid et de persécution » d'Israël (comme les appellent Amnesty International et Human Rights Watch) contre le peuple palestinien ne sont pas plus à l'abri d'un examen minutieux que ceux des États-Unis au Vietnam et en Irak, de la Russie en Ukraine ou de la Chine contre le peuple ouïghour, la campagne Hindutva du gouvernement indien contre les musulmans, etc. La prétention idéologique d'Israël à agir en tant qu'"État-nation du peuple juif" cherche faussement - et dangereusement - à rendre tous les juifs responsables de ses actes criminels.
Dans ces conditions, et alors que les atrocités génocidaires diffusées en direct à Gaza augmentent de jour en jour, il peut être surprenant et encourageant de constater que si peu d'incidents antisémites se sont réellement produits. La plupart de ces incidents se sont produits en dehors du campus, comme le rassemblement des Proud Boys près de Columbia ou le discours de haine prononcé à l'extérieur du campus. (Un organisateur de manifestations sur le campus qui avait envisagé de "tuer des sionistes" a été immédiatement répudié).
D'où vient la violence
Dans le cas notoire de l'université Northeastern de Boston, l'administration a appelé la police sur le campus après que des chants « Kill the Jews » ont été signalés – des images vidéo ont montré qu'ils provenaient d'un contre-manifestant apparent portant un drapeau israélien.
Il y a eu beaucoup plus d'agressions physiques et de menaces contre des étudiants palestiniens, arabes et musulmans que contre des étudiants juifs. Bien entendu, toutes ces agressions sont vicieuses et absolument inacceptables sur un campus ou ailleurs. Les attaques contre les étudiants juifs sont à la fois moralement répugnantes et préjudiciables au mouvement de solidarité avec la Palestine.
Il est toutefois important de souligner un point soulevé par Nadia Abu el-Haj, professeur à Columbia et à Barnard, qui a elle-même été la cible de campagnes de diffamation sionistes au cours de sa carrière universitaire. Tout le monde sur le campus, dit-elle, a le droit absolu d'être en sécurité. Cela ne donne à personne le droit de mettre fin à un discours ou à une manifestation simplement parce qu'il ou elle ne se sent pas en sécurité.
En fait, une partie de l'objectif de l'attaque de la droite - rejointe de manière déplorable par une grande partie de l'establishment centre-libéral - contre la lutte propalestinienne sur le campus est de faire en sorte que les juifs se sentent en danger. L'instrumentalisation de l'insécurité juive de cette manière, comme outil contre la lutte contre le génocide, peut être considérée comme une manipulation de l'antisémitisme.
L'antisémitisme réel est-il en augmentation aux États-Unis aujourd'hui ? Probablement (bien que malheureusement les statistiques autrefois utiles compilées par l'ADL ne soient plus du tout fiables depuis qu'elle agit comme un avant-poste de propagande et de renseignement de l'État israélien). Il doit être résolument combattu, au même titre que toutes les autres expressions du racisme. Elle ne doit pas être confondue avec la dénonciation de ce qu'il faut bien comprendre, encore une fois, comme le génocide conjoint israélo-américain en Palestine.
Le 9 mai 2024, publié par Against the Current.
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La destruction de la Palestine, c’est la destruction de la Terre
Les six derniers mois de génocide à Gaza ont marqué le début d'une nouvelle phase dans une longue histoire de colonisation et d'extraction qui remonte au dix-neuvième siècle. Pour comprendre véritablement la crise actuelle, Andreas Malm affirme qu'il faut analyser sur la longue durée* l'assujettissement de la Palestine à l'empire fossile.
Andreas Malm - 8 avril 2024
Tiré de Verso Books
Traduction Johan Wallegren
Cet essai est une version légèrement modifiée d'une conférence donnée à l'Université américaine de Beyrouth, au Center for Arts and Humanities and Critical Humanities for the Liberal Arts, le 4 avril. L'image ci-dessus, White Phosphorous #2, est utilisée avec l'autorisation de l'artiste Rafat Asad. Rafat est un artiste palestinien basé à Ramallah.
Cela fait donc maintenant six mois que ce génocide perdure. Une demi-année s'est écoulée depuis que la résistance a lancé le Déluge d'al-Aqsa et que l'occupation a répondu en déclarant et en exécutant un génocide. Cela fait une demi-année – six mois – 184 jours que les bombes annihilent une famille après l'autre, un immeuble après l'autre, un quartier résidentiel après l'autre, sans relâche, méthodiquement : une demi-année d'ossements gris d'enfants protrudant des décombres, de rangées de petits sacs mortuaires blancs alignés sur le sol, d'une fille mutilée pendue à une fenêtre comme à un crochet ; une demi-année de parents faisant leurs adieux à leurs enfants avec un calme de façade glaçant, comme si leur esprit les avait laissés vides et absents, ou dans des spasmes incontrôlables de chagrin, comme s'ils ne savaient pas comment mettre à nouveau un pied devant l'autre et faire un pas sur cette Terre ; une demi-année d'une douzaine de massacres par jour, d'exécutions sommaires, de tirs de snipers, de passages de bulldozers sur les cadavres et tout le reste, et ça ne s'arrête pas, ça continue, ça continue, ça ne s'arrête pas, ça continue, ça continue à un rythme effréné, ça ne s'arrête pas, ça ne s'arrête tout simplement pas. On peut devenir fou de désespoir en regardant cela de loin. Si l'on a un tel ressenti, il faut essayer d'imaginer ce que ressentent les habitants de Gaza encore en vie.
L'État d'Israël est en train de commettre le pire crime connu de l'humanité, et ce génocide en particulier présente des caractéristiques uniques qui le distinguent des génocides de mémoire récente. Tout d'abord, dès le départ, ce génocide a été « un effort transnational », coordonné et organisé par les pays capitalistes avancés de l'Occident, en collaboration avec l'État d'Israël. Les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Allemagne, la France et la plupart des autres membres de l'UE se sont immédiatement mobilisés pour apporter leur concours à l'effusion de sang, en envoyant des armes à l'occupation comme autant de plats à un banquet, en survolant Gaza pour partager des renseignements avec le quartier général et les pilotes, en déployant un réseau défensif tout autour de cet État et, comme si cela ne suffisait pas, en retirant les dernières miettes de subsistance des mains des Palestiniens. Maintenant que ceux-ci meurent de faim et ne peuvent compter que sur l'assistance minimale de l'UNRWA pour les maintenir en vie, les États-Unis et le Royaume-Uni coupent même les vivres en supprimant cette aide de dernier recours. On pourrait croire qu'ils veulent que les Palestiniens meurent.
Voilà un portrait de ce qui s'est passé au cours du premier semestre de ce génocide. Jusqu'à présent, le tableau en est un de coopération monochrome. Aucun autre génocide répertorié depuis l'Holocauste n'a donné lieu à des scènes comparables. Du Bangladesh au Guatemala, du Soudan au Myanmar, des génocides ont pu être perpétrés avec divers degrés de complicité de la part du noyau capitaliste, mais il s'agit ici de quelque chose de qualitativement différent. Une comparaison utile pourrait être faite avec le génocide dont ont été victimes les musulmans bosniaques, un événement auquel j'ai été sensibilisé dans ma propre jeunesse politique. Par un embargo sur les armes, l'Occident a refusé à ce peuple le droit de se défendre ; en se retirant de Srebrenica, les forces néerlandaises ont sciemment livré cette ville à Ratko Mladić ; au cours des quatre années de guerre, la soi-disant communauté internationale a assisté à la décimation des musulmans bosniaques. Mais il s'agissait avant tout d'actes d'omission. L'Occident n'a pas armé la Republika Srpska avec les meilleures bombes de ses arsenaux. Bill Clinton n'a pas pris un vol pour venir faire l'accolade à Slobodan Milošević. Le massacre ne s'est pas perpétré sur l'air de ce refrain lancinant : « les nationalistes serbes ont le droit de se défendre ». Ce à quoi nous assistons aujourd'hui pourrait être le premier génocide capitaliste de l'ère moderne.
Je dois reconnaître avoir fait preuve d'une certaine naïveté : je ne m'attendais pas à un appétit aussi vorace pour le sang palestinien. Bien sûr, je n'ai pas été surpris par le comportement de l'occupation. La deuxième chose que nous nous sommes dite le matin du 7 octobre était : ils vont détruire Gaza. Ils vont tuer tout le monde. La première chose que nous nous sommes dite dans ces premières heures n'était pas tant des mots que des cris de jubilation. Ceux d'entre nous qui avons vécu de l'intérieur la question palestinienne et l'avons subie dans nos vies ne pouvions réagir autrement aux scènes de la résistance prenant d'assaut le checkpoint d'Erez, ce labyrinthe de tours en béton, d'enclos et de systèmes de surveillance, cette installation à un seul but hérissée de mitrailleuses, de scanners et de caméras – certainement le monument le plus monstrueux dédié à la domination d'un autre peuple dans lequel j'aie jamais pénétré – tout à coup celui-ci se retrouvait entre les mains de combattants palestiniens qui avaient maîtrisé les soldats de l'occupation et arraché leur drapeau. Comment ne pas crier de stupeur et de joie ? Il en va de même des scènes où les Palestiniens franchissent la clôture et le mur et affluent sur les terres dont ils ont été chassés ; il en va de même des reportages sur la résistance qui s'empare du poste de police de Sderot, la colonie ethniquement propre qu'ils ont construite sur le village de Najd, occupé depuis 1948.
Ce sont les premières réactions que j'ai partagées avec mes proches. Mais dans un deuxième temps, il y a eu une immense trépidation. Nous savions tous comment l'État d'Israël a coutume de se comporter et ce qu'il fallait en attendre. Ce que je n'avais pas prévu, personnellement, c'est l'ampleur que prendrait la participation de l'Occident aux massacres. Il est clair que j'aurais dû m'en douter. Mais, mettons de côté la naïveté, les événements du dernier semestre ont soulevé une fois de plus la question de la nature de cette alliance. Qu'est-ce qui lie si étroitement l'État d'Israël et le reste de l'Occident ? Qu'est-ce qui explique la volonté de pays comme les États-Unis et le Royaume-Uni de participer à ce génocide et pourquoi l'empire américain partage-t-il l'objectif d'Israël de détruire la Palestine ? L'une des explications, toujours aussi populaire pour certains pans de la gauche, est le pouvoir du lobby sioniste. J'y reviendrai.
*
L'un des éléments de la définition du génocide est la « destruction physique totale ou partielle » du groupe de personnes ciblé – et à Gaza, une catégorie centrale est précisément celle de la destruction physique. Dès les deux premiers mois, Gaza a été soumise à une destructiontotale et complète. Avant même la fin du mois de décembre, le Wall Street Journal a rendu compte du fait que la destruction de Gaza égalait ou dépassait celle de Dresde et d'autres villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale. L'une des voix les plus courageuses en dehors de la Palestine est celle de Francesca Albanese, rapporteur spécial des Nations unies sur les territoires qui ont été occupés en 1967. Elle commence son récent rapport par l'observation suivante : « Après cinq mois d'opérations militaires, Israël a détruit Gaza », avant de détailler la manière dont tous les fondements de la vie à Gaza ont été « complètement saccagés »[1]. L'image emblématique est celle d'une maison réduite en miettes et de survivants fouillant frénétiquement les décombres. S'ils ont de la chance, un garçon ou une fille couverts de poussière peuvent être extraits de la masse de débris. On estime aujourd'hui qu'il reste quelque 12 000 cadavres à extraire des maisons pulvérisées de Gaza.
Bien que cela n'ait jamais atteint l'ampleur que nous connaissons aujourd'hui, ce n'est pas exactement la première fois que les Palestiniens font l'expérience de ce genre de choses. Le scénario est inscrit dans le Plan Dalet de 1948, par lequel les forces sionistes ont été formées à l'art de « détruire les villages (en y mettant le feu, en les faisant exploser et en plantant des mines dans les décombres) »[2]. Pendant la Nakba, il était courant pour ces forces d'envahir un village pendant la nuit et de dynamiter systématiquement, l'une après l'autre, les maisons où se trouvaient encore des familles[3]. L'expérience palestinienne a ceci de particulier qu'il n'y a aucune fin en vue. L'acte initial consistant à détruire les maisons sur la tête de leurs habitants est répété encore et encore : à Al-Majdal en 1950, un lieu d'où les habitants ont été déportés à Gaza ; puis à Gaza en 2024 ; et entre les deux, un nombre innombrable de fois. Pour ne citer qu'un cas, prenons ce qui s'est passé à Beyrouth en 1982, comme le décrit Liyana Badr dans A Balcony over the Fakihani (Un balcon sur le Fakihani), avec des mots qui pourraient évoquer une litanie de précédents :
« J'ai vu des tas de béton, des pierres, des vêtements déchirés éparpillés, des éclats de verre, des petits bouts de coton, des fragments de métal, des immeubles détruits ou penchant follement. (...) Une poussière blanche étouffait le quartier, et à travers le gris de la fumée se profilaient les carcasses éventrées des immeubles et les débris des maisons rasées. (...) Tout y était sens dessus-dessous. Les voitures étaient à l'envers, des papiers tourbillonnaient dans le ciel. Le feu. Et la fumée. La fin du monde[4].
C'est une fin du monde qui ne finit jamais : de nouveaux décombressont constamment déversés sur les Palestiniens. La destruction est l'expérience constitutive de la vie palestinienne parce que l'essence du projet sioniste est la destruction de la Palestine.
Cette fois-ci, contrairement à 1948 ou 1950, la destruction de la Palestine a pour toile de fond un processus de destruction différent, mais connexe : celui du système climatique de cette planète. L'effondrement du climat est le processus de destruction physique des écosystèmes, de l'Arctique à l'Australie. Dans notre livre The Long Heat : Climate Politics When It's Too Late (La chaleur durable : les politiques du climat quand il est trop tard), à paraître chez Verso en 2025, mon collègue Wim Carton et moi-même parlons en détail de la rapidité avec laquelle ce processus se déroule actuellement. Pour ne prendre qu'un exemple, l'Amazonie est prise dans une spirale de dépérissement qui pourrait la transformer en une savane dépourvue d'arbres. La forêt amazonienne existe depuis 65 millions d'années. Aujourd'hui, en l'espace de quelques décennies seulement, le réchauffement climatique – associé à la déforestation, la forme originelle de la destruction écologique – pousse l'Amazonie vers le point de basculement au-delà duquel elle cessera d'exister. En effet, à l'heure où j'écris ces lignes, de nombreuses recherches récentes suggèrent que l'Amazonie est sur le point d'atteindre le point de non-retour[5]. Si l'Amazonie devait perdre sa couverture forestière – une idée vertigineuse, mais tout à fait envisageable dans un avenir proche – il s'agirait d'une Nakba d'un autre genre. Les victimes immédiates seraient, bien sûr, les populations indigènes, afrodescendantes et autres de l'Amazonie, quelque 40 millions de personnes au total, qui, dans le scénario le plus probable, verraient partir en fumée leur forêt dévastée par les incendies, et vivraient ainsi la fin d'un monde.
Parfois, ce processus revêt une ressemblance morphologique remarquable avec les événements de Gaza, avec une proximité même géographique. Dans la nuit du 11 septembre de l'année dernière, moins d'un mois avant le début du génocide, la tempête Daniel a frappé la Libye. Dans la ville orientale de Derna, sur les rives de la Méditerranée, à environ 1 000 km de Gaza, les gens ont été tués dans leur sommeil. Soudain, une force venue du ciel a détruit leurs maisons. Par la suite, des rapports ont décrit comment des meubles épars et des parties de corps ont émergé des bâtiments pulvérisés. Des cadavres jonchent encore les rues et l'eau potable se fait rare. La tempête a tué des familles entières ». Selon un habitant de la ville, il s'agit d'une « catastrophe comme nous n'en avons jamais vue ». Les habitants cherchent les corps de leurs proches en creusant avec leurs mains et de simples outils agricoles ». Des secouristes palestiniens se sont précipités sur les lieux ; selon l'un d'entre eux, « la dévastation dépasse tout ce que l'on peut imaginer. (...) Vous marchez dans la ville et vous ne voyez que de la boue, de la vase et des maisons démolies. L'odeur des cadavres est omniprésente. (...) Des familles entières ont été rayées des registres d'état civil. (...) On voit la mort partout ».
Au cours de sa visite de 24 heures, la tempête Daniel a déversé une quantité d'eau environ 70 fois supérieure à la moyenne du mois de septembre. Derna est située à l'embouchure d'une rivière, qui coule dans un oued vers la mer, normalement à l'intérieur de berges étroites, si tant est qu'elle coule. C'était un pays désertique. L'eau, les sédiments et les débris ont formé un bulldozer rugissant qui a dévasté la ville en la traversant au milieu de la nuit du 11 septembre – une force d'une telle vitesse et d'une telle violence qu'elle a emporté les structures et les rues vers la Méditerranée et transformé l'ancien centre-ville en une tourbière brunâtre et boueuse. En utilisant les méthodes raffinées d'analyse des causes des phénomènes météorologiques d'aujourd'hui, les chercheurs pourraient rapidement conclure que les inondations ont été rendues cinquante fois plus probables par le réchauffement climatique observé jusqu'à présent – selon une équation mathématique de causalité du désastre. Seul le réchauffement de la planète a pu provoquer cet événement. Au cours des mois d'été précédents, les eaux au large de l'Afrique du Nord avaient été plus chaudes de pas moins de cinq degrés et demi par rapport à la moyenne des deux décennies précédentes. Or, l'eau chaude contient de l'énergie thermique qui peut être aspirée dans une tempête comme du carburant dans un missile. Quelque 11 300 personnes ont été tuées en une seule nuit par la tempête Daniel en Libye – l'événement le plus intense de massacre de masse dû au changement climatique subi jusqu'à présent au cours de la décennie, voire du siècle.
Ces scènes préfiguraient de manière frappante celles qui allaient commencer à se dérouler à Gaza 26 jours plus tard, mais il existait également des liens directs entre ces deux endroits. Les équipes de secours de Gaza étant depuis longtemps habituées à faire face à ce type de destruction, elles se sont rapidement rendues à Derna pour offrir leur aide. Au moins une douzaine de Palestiniens qui avaient fui Gaza pour se réfugier à Derna ont été tués dans les inondations. Un Palestinien, Fayez Abu Amra, a déclaré à Reuters : « Deux catastrophes se sont superposées, celle du déplacement forcé et celle de la tempête en Libye » – le mot arabe pour catastrophe étant ici, bien sûr, Nakba. Selon Fayez Abu Amra, la première Nakba a été celle de 1948, qui a chassé sa famille et 800 000 autres Palestiniens de leur patrie ; sa famille s'est retrouvée dans la région de Deir al-Balah, puis des membres de celle-ci ont déménagé pour fuir les guerres d'agression israéliennes, dans la ville de Derna ; puis est survenue une deuxième Nakba. Fayez Abu Amra a perdu plusieurs membres de sa famille dans la tempête. Lui-même a survécu, car il avait choisi de rester à Deir al-Balah, où des tentes avaient été érigées pour les victimes et la foule des endeuillés. Puis vint, quelques semaines plus tard, le génocide. Dieu seul sait si Fayez Abu Amra est encore en vie.
Tout en reconnaissant les similitudes et l'enchevêtrement de ces processus de destruction, certaines différences significatives sautent aux yeux. Les forces qui ont bombardé Derna étaient d'une autre nature que celles qui ont bombardé Gaza. Dans le premier cas, le semeur anonyme de la mort depuis le ciel n'était pas une force aérienne, mais la saturation cumulative de l'atmosphère en dioxyde de carbone. Personne n'avait l'intention de détruire Derna, par contraste avec l'intention expresse de l'État d'Israël de détruire Gaza : aucun porte-parole del'armée n'a annoncéqu'il fallait se concentrer sur les « dommages maximums », aucun député du Likoud n'a hurlé « Abattez les bâtiments ! Bombardez sans distinction ! » Lorsque des compagnies procèdent à l'extraction de combustibles destinés à être brûlés, elles n'ont pas l'intention de tuer qui que ce soit en particulier. Elles savent cependant avec certitude que ces produits tueront des gens – que ce soit en Libye, au Congo, au Bangladesh ou au Pérou – cela leur est égal.
Il ne s'agit pas d'un génocide. Dans notre livre, Overshoot : How the World Surrendered to Climate Breakdown, qui sera publié par Verso en octobre de cette année, Wim et moi jouons avec le terme de paupéricide pour décrire ce qui se passe ici : l'expansion implacable de l'infrastructure des combustibles fossiles au-delà de toutes limites d'une planète vivable. L'objectif initial de l'acte en soi n'est pas de tuer qui que ce soit. L'objectif de l'extraction du charbon, du pétrole ou du gaz est de gagner de l'argent. Cependant, une fois qu'il est pleinement établi que cette forme d'argent est en réalité mortelle pour une multitude de nos semblables, l'absence d'intention commence à crouler. Corollaire des connaissances fondamentales de la science du climat, ce savoir est désormais quasi-universellement partagé : les combustibles fossiles tuent les êtres humains, au hasard, aveuglément, sans discernement, avec une forte représentativité des pauvres du Sud ; et font de plus en plus de victimes à mesure que la sale besogne se poursuit sans frein. Lorsque l'atmosphère est sursaturée en CO2, la létalité de toute quantité supplémentaire de CO2 est élevée et tend irrémédiablement à la hausse. Les pertes massives sont alors un résultat idéologiquement et mentalement compilé et accepté de facto de l'accumulation du capital. « Si vous faites quelque chose qui a des répercussions destructrices pour quelqu'un d'autre et que vous savez qu'il en est ainsi, c'est sciemment que vous le faites », a déclaré le procureur Steve Schleicher dans son réquisitoire final contre Derek Chauvin, condamné plus tard pour le meurtre de George Floyd ; mutatis mutandis, il en va de même ici. En effet, la violence de la production de combustibles fossiles devient plus meurtrière et plus délibérée à chaque année qui passe. Comparons cela au bombardement du camp de Jabaliya le 25 octobre, qui a tué au moins 126 civils, dont 69 enfants. L'objectif déclaré de cet acte était de tuer un seul commandant du Hamas. L'occupation avait-elle l'intention de tuer également les 126 civils ou était-elle simplement indifférente à ce type de dommages collatéraux massifs ? Intentionnalité et indifférence se confondent ici. Il en va de même pour la question du climat, toujours qualitativement différente de ce qui se passe en Palestine, mais la différence est peut-être en train de s'estomper.
Existe-t-il des points spécifiques d'articulation entre la destruction de la Palestine et la destruction de la Terre ? J'entends par là des moments où un processus rejaillit sur l'autre, dans une causalité réciproque, une dialectique de la détermination. Ma réponse est que oui, en effet, de telles intersections se sont succédé les unes aux autres dans une séquence temporelle assez serrée depuis près de deux siècles. Parce que je suis un passionné d'histoire, je vais remonter au moment où cela a commencé : 1840. Les événements de cette année-là sont pour moi une obsession permanente. Je les ai évoqués ici et là, mais je n'en ai pas encore fait un récit cohérent. Je me suis mis à approfondir la question il y a onze ans, vers la fin de mon doctorat, lorsque j'ai écrit Fossil Capital et ai réalisé que le sujet nécessitait une analyse à part entière, une suite à venir intitulée Fossil Empire. Ces dernières semaines, j'ai fait encore un retour dans le temps vers ce moment historique, en vue de développer une étude sur la longue durée* de l'empire fossile en Palestine.
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L'an 1840 est une année charnière dans l'histoire, tant pour le Moyen-Orient que pour le système climatique. C'est à cette date que l'Empire britannique a pour la première fois déployé des bâtiments à vapeur dans une guerre importante. L'énergie-vapeur est la technologie par laquelle la dépendance aux combustibles fossiles est apparue : les machines à vapeur fonctionnaient au charbon, et c'est leur diffusion dans les secteurs industriels britanniques qui a fait de ce pays la première économie fossile. Mais la machine à vapeur n'aurait jamais laissé d'empreinte sur le climat si elle était restée à l'intérieur des îles britanniques. Ce n'est qu'en l'exportant dans le reste du monde et en entraînant l'humanité dans la spirale de la combustion à grande échelle des combustibles fossiles que la Grande-Bretagne a changé le destin de cette planète : la mondialisation de la vapeur était une mise à feu nécessaire. La clé de cette mise à feu, à son tour, était le déploiement des navires à vapeur dans la guerre. C'est par la projection de la violence que la Grande-Bretagne a intégré d'autres pays dans l'étrange type d'économie qu'elle avait créé – en transformant le capital fossile, pourrions-nous dire, en empire fossile.
À cette époque, la Grande-Bretagne était le plus grand empire que le monde aie jamais connu, bâti sur la suprématie navale, fondée jusqu'alors sur la force motrice traditionnelle du vent. Mais dans les années 1820, la Royal Navy a commencé à envisager la propulsion à vapeur, c'est-à-dire brûler du charbon pour avancer, au lieu de naviguer avec le vent (le vent étant une source « renouvelable », comme nous l'appellerions aujourd'hui, inépuisable, bon marché, voire gratuite, mais avec des limites bien connues). Les capitaines ne pouvaient pas tenir pour acquis que le vent soufflerait comme ils le souhaitaient. Les navires pouvaient manquer de propulsion par manque de vent dans une offensive ou se voir éloignés de leurs cibles par des rafales ou une houle dans la mauvaise direction, ou encore être ralentis dans leur progression. Les coups de vent peuvent donner à l'ennemi l'occasion de s'éclipser, de se regrouper et de riposter. Dans une campagne maritime, lorsque la mobilisation de l'énergie est la plus urgente, le vent est une force peu fiable. La vapeur obéit à toute une autre logique, tirant sa force d'une source d'énergie sans rapport aucun avec les conditions météorologiques, les vents, les courants, les vagues, les marées : le charbon, qui provient du sous-sol, est un héritage de la photosynthèse vieux de centaines de millions d'années, et une fois remonté à la surface, il peut être brûlé à l'endroit et au moment voulus par son propriétaire. La force de frappe d'un navire à vapeur peut être mobilisée à volonté. Une flotte de bâtiments mus par la combustion de charbon peut être organisée selon les souhaits des capitaines – canons pointés, troupes débarquées, ennemis pourchassés, quel que soit l'état du vent. L'amiral Charles Napier, le plus ardent défenseur de la vapeur au sein de la Royal Navy, a particulièrement insisté sur ces libertés, qu'il a résumées de manière lapidaire : « les navires à vapeur font que le vent est toujours favorable » ; ou encore, « la vapeur a conquis si complètement les éléments qu'il me semble que nous sommes maintenant en possession de tout ce qui était nécessaire pour rendre la guerre maritime parfaite »[6]. La conquête des éléments était, en définitive, fonction du profil spatio-temporel des combustibles fossiles : en raison de leur détachement de l'espace et du temps à la surface de la Terre, ils promettaient de libérer l'empire des éléments que devaient harnacher les navires pour naviguer depuis des temps immémoriaux.
La première fois que Napier a pu concrétiser ce potentiel de perfection, c'était en 1840, ici même, sur les rives du Liban et de la Palestine. Cette année-là, la Grande-Bretagne est entrée en guerre contre Méhémet Ali. Ali était le pacha d'Égypte, officiellement au service de l'Empire ottoman, mais en fait souverain de son propre royaume, qui était désormais en état de guerre avec le sultan. Les forces d'Ali avaient quitté l'Égypte pour conquérir le Hedjaz et le Levant et former un proto-empire arabe, en conflit avec la Sublime Porte (NDT : siège du gouvernement du sultan de l'Empire ottoman) et Londres. L'ascension d'Ali menaçait de faire tomber l'Empire ottoman, dont la stabilité et l'intégrité étaient considérées par la Grande-Bretagne, à cette époque, comme un atout stratégique face à la Russie. Si l'Empire ottoman venait à se désintégrer, la Russie pourrait s'étendre au sud et à l'est vers la colonie de la Couronne indienne, et la Grande-Bretagne voulait donc soutenir cet empire. C'est la rivalité inter-impérialiste, pourrions-nous dire, qui a incité la Grande-Bretagne à intervenir contre Ali. Mais la dynamique du développement capitaliste à l'intérieur même de la Grande-Bretagne a par ailleurs joué un rôle non moins important. L'industrie du coton en était le fer de lance, mais dans les années 1830, elle avait pris une telle avance sur tous les autres secteurs qu'elle souffrait d'une crise de surproduction : des montagnes trop importantes de fils et de tissus de coton sortaient des usines. Les sources de demande étaient insuffisantes pour les absorber toutes. La Grande-Bretagne cherchait donc désespérément des marchés d'exportation. Heureusement, en 1838, l'Empire ottoman accepta un accord de libre-échange fabuleusement avantageux, connu sous le nom de traité de Balta Liman. Cet accord ouvrait les territoires contrôlés par le sultan à des exportations britanniques pratiquement illimitées. Le problème, cependant, est que de plus en plus de ces territoires passaient sous le contrôle de Méhémet Ali, qui poursuivait une politique économique opposée : la substitution des importations. Il a construit ses propres usines de coton en Égypte. À la fin des années 1830, elles étaient devenues la plus grande industrie de ce type en dehors de l'Europe et des États-Unis. Ali n'a pas voulu du libre-échange britannique : il a mis en place des tarifs douaniers, des monopoles et d'autres barrières protectrices autour de son industrie du coton et l'a promue si efficacement qu'elle a pu faire des incursions sur des marchés jusqu'alors dominés par la Grande-Bretagne, jusqu'en Inde même.
La Grande-Bretagne détestait cela. Et personne ne haïssait cela avec plus de ferveur que Lord Palmerston, ministre des affaires étrangères et principal architecte de l'Empire britannique au milieu du 19e siècle : « La meilleure chose que Méhémet puisse faire, c'est de détruire toutes ses manufactures et de jeter ses machines dans le Nil »[7], a-t-il éructé. Lui et le reste du gouvernement britannique considéraient comme un casus belli le refus d'Ali d'accepter le traité de Balta Liman. Il fallait que le libre-échange soit imposé à Ali et s'applique à toutes les terres arabes sous sa férule. Dans le cas contraire, l'industrie cotonnière britannique resterait étouffée, sans les débouchés dont elle avait besoin pour continuer à se développer, et risquerait d'être encore plus étouffée par cet arriviste égyptien. Lord Palmerston n'a pas cherché à dissimuler ses principes de politique étrangère. Il était du devoir du gouvernement d'ouvrir de nouvelles voies pour le commerce du pays ; son « grand objectif dans tous les coins du monde » était d'ouvrir des terres au commerce, ce qui l'a incité à entrer en collision frontale avec Ali[8]. Il était obsédé par la « question orientale ». « Pour ma part, je déteste Méhémet Ali, que je considère comme un barbare arrogant », a écrit Palmerston en 1839 : « J'estime que la civilisation égyptienne dont il se fait le héraut est une lubie des plus éculées » (the arrantest humbug, en anglais)[9]. Londres devient de plus en plus belliqueuse de mois en mois. Le consul général d'Alexandrie avertit alors le pacha : « Sachez que l'Angleterre a le pouvoir de vous pulvériser »[10].Lord Ponsonby, l'ambassadeur à Istanbul, avait un message pour la maison-mère : « Nous devons frapper tout de suite vite et bien, et tout l'échafaudage chancelant de ce qu'on appelle ridiculement la nationalité arabe se désagrègera »[11]. Tandis que ces mots résonnaient dans les couloirs de Whitehall (NDT : siège traditionnel du gouvernement du Royaume-Uni), Lord Palmerston ordonna à la Royal Navy de rassembler ses meilleurs navires à vapeur. À la fin de l'été 1840, une escadre à la fine pointe du progrès placée sous le commandement de Sir Charles Napier se dirigea vers la ville de Beyrouth.
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Le navire préféré de Napier s'appelait le Gorgon. Propulsé par un moteur à vapeur de 350 chevaux, pouvant transporter 380 tonnes de charbon, 1 600 soldats et six canons, c'était le « premier véritable navire à vapeur de combat », marquant le début d'« une nouvelle ère »[12]. Napier prit le Gorgon et écuma la zone autour de Beyrouth, remontant et descendant la côte à sa guise aux fins de reconnaissance, au mépris des conditions météorologiques – mais il adressa une demande pressante à ses collègues officiers : « Vous devez à tout prix m'envoyer des navires remplis de charbon ici, car les navires à vapeur sans charbon sont inutiles »[13]. Le 9 septembre, le bombardement de Beyrouth commença. Le Gorgon et trois autres navires à vapeur prirent la tête des opérations, appuyés par 15 voiliers. Avec leurs cheminées crachant de la fumée, les navires à vapeur se distinguèrent par leur capacité à écumer la baie de Beyrouth et à harceler les défenseurs égyptiens, dirigés par Ibrahim Pacha, le fils d'Ali. D'autres cibles semblaient avoir été touchées. Après une journée de bombardements particulièrement violents, le 11 septembre, le général local envoya une lettre d'accusation à la flotte britannique :
Pour avoir tué cinq de mes soldats, vous avez acculé des familles à la ruine et à la désolation ; vous avez tué des femmes, un tendre enfant et sa mère, un vieillard, deux malheureux paysans, et sans doute beaucoup d'autres gens dont les noms ne me sont pas encore parvenus (...). Votre feu, dis-je, est devenu plus vigoureux et plus destructeur pour les malheureux paysans que pour mes soldats. Vous paraissez décidés à vous rendre maîtres de la ville[14].
Certaines sources de l'intérieur de Beyrouth ont affirmé qu'environ 1 000 personnes furent tuées lors du bombardement, jonchant les rues de la ville de leurs cadavres. L'équipage d'un croiseur américain a rapporté que « tous les édifices, privés comme publics, étaient en ruines, la flotte anglaise tirait sur les quelques bâtiments restants et était déterminée à ne pas laisser une pierre sur l'autre, et la ville présentait un tableau de dévastation et de destruction »[15].
Après ce fait de guerre, les navires à vapeur poursuivirent les troupes d'Ibrahim Pacha le long de la côte. De Lattaquié au nord à Haïfa au sud, en passant par Trablus et Sur, les positions des défenseurs tombèrent comme des dominos, ces derniers se repliant sous un feu nourri et imprévisible. La vapeur nous a donné une grande supériorité, et nous allons maintenir le mouvement », exulta Napier : Ibrahim part de loin s'il veut avoir le dessus sur la flotte à vapeur »[16]. Lord Palmerston, satisfait, suivait les nouvelles de la ligne de front, expédiées à Londres avec la diligence de la vapeur, et écrivit en retour : « Plus on accumule de forces en Syrie, mieux c'est ».[17]. Il ordonna ensuite de prendre d'assaut la ville palestinienne d'Akka. Tout le monde savait que c'était là qu'allait se dérouler la bataille décisive. Akka avait, c'est resté dans les annales, résisté pendant une demi-année à Napoléon en 1799, puis en fit autant pendant une demi-année en 1831, lorsqu'Ibrahim Pacha avait assiégé la ville. Depuis lors, les Égyptiens ont réparé les murs de l'ancienne capitale des croisés, armé ses remparts de canons lourds et l'ont garnie de milliers de soldats, renforçant ainsi la position d'Akka en tant que forteresse de loin la plus solide de la côte levantine. Centre de dépôt majeur, elle était remplie à ras bord d'armes et de munitions, dont la plupart étaient stockées dans un entrepôt central. Cette ville était par ailleurs un bourg prospère dont la population civile se tenait loin des affaires militaires.
Le 1er novembre 1840, le Gorgon et les trois autres navires à vapeur firent leur approche sur Akka. Ils étaient seuls, les voiliers ayant été retardés par des vents faibles. Napier somma les Égyptiens de se rendre. Devant leur refus, les bombardements commencèrent. Un rapport décrit la suite des événements :
La supériorité apportée par les navires à vapeur en temps de guerre fut ainsi démontrée : en entrant dans la baie, la division à vapeur des Alliés commença immédiatement à lancer des obus et autres projectiles sur la ville, ce qui a dû être un coup dur pour la garnison, car, bien qu'elle ait riposté par un feu très vif, les navires à vapeur changeant constamment de position, ce feu était inoffensif[18].
Dans la soirée du 2 novembre, le reste de la flotte, propulsée par le vent, fit son apparition. Un plan de bataille approprié fut élaboré. La mobilité inhérente au nouveau mode de propulsion fut exploitée au maximum de son potentiel, les navires à vapeur constituant l'échine du dispositif d'assaut :
Dans l'après-midi du 3 novembre, les bâtiments à vapeur reprirent le pilonnage d'Akka et les autres navires joignirent leurs forces à ce que Napier a décrit comme « une puissance de feu formidable »[19]. Les défenseurs ripostèrent avec leurs propres tirs. Au bout de deux heures et demie, une détonation assourdissante secoua le champ de bataille. De l'intérieur d'Akka, « une masse de feu et de fumée s'éleva soudain dans le ciel, comme un volcan en éruption, immédiatement après quoi une pluie de matériaux de toutes sortes emportés par la force de la déflagration se mirent à dégringoler partout. La fumée resta suspendue quelques instants comme un immense dôme noir, obscurcissant tout », peut-on lire dans l'un des nombreux récits de l'événement, et plus loin :
« L'effroyable fracas fut entendu bien au-dessus du tumulte de l'assaut et fut immédiatement suivi d'une pause des plus terribles. Les tirs des deux côtés furent soudainement suspendus et, pendant quelques minutes, rien ne vint rompre l'effrayant silence, si ce n'est les échos des montagnes qui répétaient le son comme le grondement d'un tonnerre lointain, et l'écroulement occasionnel de quelque bâtiment chancelant »[20].
Le bombardement et la prise de St Jean d'Acre. John Frederick Warre, 1841.
La grande réserve de poudre d'Akka avait été touchée par un obus. Le Gorgon fut acclamé comme la vedette de l'opération. Un capitaine britannique affirma avec assurance que « l'entrepôt de poudre avait explosé à cause d'un obus bien dirigé parti de la frégate à vapeur Gorgon »[21]. On ne peut exclure qu'il se soit agi d'un tir accidentel, mais les Britanniques avaient une bonne idée de la position de l'entrepôt. Transmettant des renseignements récoltés de fraîche date, Lord Minto, le plus haut commandant de la Royal Navy, avait informé le commandement sur la terre ferme qu'il y avait « beaucoup de poudre entreposée de manière très peu sûre à Acre » et pointa ce lieu d'entreposage comme une cible appropriée dans une lettre signée le 7 octobre[22].
Quel que soit le degré exact d'intentionnalité, les résultats de la frappe du premier véritable navire à vapeur de combat ne font aucun doute. La ville palestinienne d'Akka fut transformée en un amas de décombres. Deux régiments entiers, selon un rapport à Lord Palmerston, « ont été anéantis et toute créature vivante dans un périmètre de 60 000 mètres carrés a cessé d'exister ; les pertes en vies humaines ont été évaluées à entre 1 200 et 2 000 personnes »[23]. À la tombée de la nuit, le 3 novembre, les quelques soldats arabes survivants ont évacué leurs dernières positions à Akka. Lorsque les troupes britanniques entrèrent dans la ville le lendemain, elles furent confrontées à une dévastation totale. Voici une description :
Des cadavres d'hommes, de femmes et d'enfants, noircis par l'explosion de l'entrepôt et mutilés de la manière la plus horrible par les coups de canon, gisaient un peu partout, à demi enterrés parmi les ruines des maisons et des fortifications : les femmes cherchaient les corps de leurs maris, les enfants ceux de leurs pères[24].
Dans une lettre adressée à sa femme, Charles Napier lui-même exprima son malaise, manifestant peut-être un accès de culpabilité. Je suis allé sur le rivage d'Acre pour voir les dégâts que nous avons causés, et j'ai été témoin d'un spectacle qui ne pourra jamais être effacé de ma mémoire, et qui me fait même presque frémir à l'heure actuelle lorsque j'y pense ». Il voit des centaines de morts et de mourants gisant au milieu des ruines ; « la plage sur un demi-mille de chaque côté était jonchée de corps ; au bout de quelques jours, les cadavres « infectaient l'air d'un effluve véritablement horrible »[25]. Même dans son compte rendu officiel de la guerre en Syrie, Napier admet que « rien ne pouvait être plus choquant que de voir les misérables, malades et blessés, dans toutes les parties de cette ville de dévotion, qui a été presque entièrement pulvérisée »[26]. Les Britanniques semblent décontenancés par l'ampleur de la destruction qu'ils ont causée. Dans une lettre adressée à Lord Minto, un autre amiral écrit : « Je ne saurais décrire à votre Seigneurie la destruction totale des ouvrages et de la ville par le feu de nos navires »[27]. Un aspirant de l'un des plus petits bâtiments à vapeur parle de mains, de bras et d'orteils émergeant des décombres[28].
Cet événement, dont on se souvient à peine aujourd'hui, a suscité une énorme fascination dans la Grande-Bretagne du début de l'ère victorienne. La forteresse qui a résisté pendant un semestre à Napoléon s'est effondrée en moins de trois jours sous le feu des navires à vapeur – ou, selon la version la plus répandue, en moins de trois heures de bombardements concentrés sur le 3 novembre. Ce fut une manifestation sublime, impressionnante et miraculeuse de la puissance de l'Angleterre en général et de la vapeur en particulier, illustrée dans une série de tableaux – en voici un autre, où un navire à vapeur – peut-être le Gorgon – se dirige droit sur Akka, sa colonne de fumée rejoignant celle de la formidable éruption de l'entrepôt derrière les murs et les minarets : le charbon en feu, la ville en feu.
Le bombardement de St Jean d'Acre. H. Winkles, 1840.
Dans cette lithographie, censée décrire la scène du point de vue des défenseurs arabes, la fumée d'un navire à vapeur s'élève également au centre, tandis qu'à gauche, toute la ville est soufflée, projetée vers le ciel :
Le bombardement de Saint-Jean d'Acre. Les frères Schranz, 1841.
L'explosion est au centre de l'action, mais l'offensive était plus large. Les navires à vapeur ont utilisé leur capacité à manœuvrer librement dans les eaux proches des murs d'Akka, positionnés à aussi peu que 40 mètres de distance lorsqu'ils tiraient leurs projectiles, puis repartaient lorsque nécessaire. Le bombardement gagnait en précision et devenait d'autant plus dévastateur, et il se poursuivit pendant près de trois jours avant l'explosion. Les Britanniques ont-ils utilisé cette puissance écrasante pour cibler les forces d'Ibrahim Pacha avec un maximum de précision ? Dans la reconstitution récente la plus détaillée de l'attaque, quatre chercheurs israéliens écrivent : Le bombardement visait plutôt la ville elle-même. (...) En fait, l'objectif du bombardement était de contraindre la garnison à se rendre, non pas à cause des pertes dans ses rangs, mais en raison du massacre et des vicissitudes infligées aux non-combattants »[29]. Ce genre de réflexion stratégique peut avoir quelque chose de familier. Un autre amiral a décrit le modus operandi : « Chaque coup de feu qui franchissait les murs fracassait le haut des maisons, projetant des murs et des pierres sur la tête des gens en contrebas (...) ; il n'y avait de refuge nulle part »[30]
Quelles que soient les réticences que les hommes débarqués ont pu ou non éprouver, à Whitehall, la joie étant sans limite. Lord Palmerston félicita la Royal Navy d'avoir capturé Akka et d'avoir assuré « l'application des traités commerciaux »[31]. La voie du libre-échange au Moyen-Orient a été ouverte. C'est la grande réussite des navires à vapeur, loués à gauche et à droite pour leur efficacité : « ils changeaient continuellement de position pendant les offensives et lançaient des obus et autres projectiles à chaque fois qu'ils voyaient des objectifs où un maximum de dégâts pouvaient être infligés », observe-t-on dans un rapport, en notant aussi qu'« il est plutôt remarquable qu'aucun des quatre navires à vapeur n'ait eu un seul homme tué ou blessé »[32]. Les hommes ont certes traversé les manœuvres sans la moindre égratignure, mais une autre ressource s'est presque épuisée : le carburant. Après la bataille, aucun des quatre navires à vapeur n'avait plus d'une journée de carburant à bord. Pratiquement tout le charbon stocké a été brûlé lors de la pulvérisation d'Akka.
La chute de la ville détermina en un seul coup de massue l'issue de la guerre. Les forces d'Ibrahim Pacha s'effondrèrent et battirent en retraite de façon désordonnée à travers les plaines côtières de Palestine. Les navires à vapeur continuèrent de les harceler, accostant à Jaffa et louvoyant au large de Gaza. Sur terre, des troupes d'infanterie pénétrèrent dans Gaza en janvier 1841, pour procéder à la « destruction des réserves de l'ennemi » – ce fut la première fois que des forces dirigées par les Britanniques occupèrent ce coin de la Palestine, même si ce ne fut que pour un bref moment[33]. Les Royal Engineers (ingénieurs royaux) produisirent rapidement une carte de Gaza, plus précisément de la ville de Gaza ; voici ce à quoi elle ressemblait en 1841 : vous pouvez voir Shuja'iyya à droite. Il ne reste plus grand-chose de ce tissu urbain aujourd'hui.
Royal Engineers : carte de Gaza, 1841 (publiée en 1843).
Alors que les Britanniques tenaient Gaza, cartographiaient les lieux et détruisaient les réserves de nourriture – probablement dans le seul but de priver l'armée égyptienne de ses provisions – des colonnes éparses de soldats démoralisés, assoiffés et affamés traversaient le désert pour regagner l'Égypte, représentant moins d'un quart de l'armée qu'Ibrahim avait commandée au début de la guerre. Avant leur arrivée, Napier se dirigea vers le port d'Alexandrie, où il menaça de soumettre cette ville au même traitement qu'Akka, à moins que Méhémet Ali n'accepte toutes les exigences britanniques. Ali demanda de conserver au moins la province de Palestine, mais Napier lui a lancé une nouvelle mise en garde, l'avertissant qu'il « réduirait Alexandrie en cendres »[34]. La Palestine n'était donc plus à l'ordre du jour. De la même manière, Napier fit pression pour une mise en œuvre immédiate du traité de Balta Liman en Égypte. Ali céda également sur ce point.
C'est ainsi que la Grande-Bretagne détruisit le proto-empire arabe grâce à la vapeur. De Beyrouth à Alexandrie, ce furent les navires à vapeur de la Royal Navy qui formèrent l'avant-garde de la victoire, plus adroits que leurs partenaires éoliens dans toutes les manœuvres pour lesquelles la mobilité spatiale était un atout. Dans un article sur les « Iron War Steamers » (les bâtiments à vapeur d'airain), le Manchester Guardian cite une lettre anonyme d'un sujet britannique à Alexandrie :
Tant de choses ont été faites récemment au Levant grâce à la vapeur que tout le monde est maintenant conscient de ses capacités en tant qu'élément de guerre comme de paix et est prêt à se demander quel sera le prochain résultat qu'elle permettra d'obtenir. Ibrahim Pacha ne put expliquer la perte de la côte syrienne en une semaine qu'en avouant que « les navires à vapeur ont transporté l'ennemi ici, là et partout, si soudainement qu'il aurait fallu des ailes pour les suivre ! Autant penser qu'on se battait avec un génie ![35]
Cette puissance provenait de combustibles fossiles : la vapeur permettait aux amiraux et aux capitaines de brancher leurs navires sur un courant du passé, une source d'énergie extérieure à l'espace et au temps de la bataille, dont les navires pouvaient donc diriger la puissance comme s'ils avaient leurs propres ailes. La supériorité militaire de la Grande-Bretagne a été radicalement renforcée par sa capacité à mobiliser la matière comme une force pour écraser l'ennemi. Ou, comme le remarque l'Observer à propos de la Palestine : « La vapeur, même aujourd'hui, concrétise quasiment l'idée de l'omnipotence militaire et de l'omniprésence militaire ; elle est partout, et on ne peut lui résister »[36]. La Grande-Bretagne se trouvait prête à projeter la puissance des combustibles fossiles à travers le monde, après avoir fait la preuve de son efficacité en Palestine.
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Le pays dont le destin a été le plus immédiatement scellé par ces événements est l'Égypte. L'industrie cotonnière de Méhémet Ali s'effondra pratiquement du jour au lendemain. Lorsque le libre-échange a été étendu à son royaume en perte de vitesse, les usines du Nil n'ont pu résister aux exportations britanniques, et la raison en est assez simple : L'Égypte ne disposait pas de moteurs modernes. Elle ne disposait pas de la force hydraulique, car le Nil est un fleuve aux méandres lents et à la pente presque imperceptible, dépourvu de rapides et de chutes. Elle ne disposait pas non plus de la force motrice de la vapeur. Au lieu de cela, la production égyptienne reposait essentiellement sur l'énergie animale – des bœufs ou des mules, voire des muscles humains actionnant des machines. Mais ces sources d'énergie étaient bien insuffisantes par rapport aux machines à vapeur. Elles étaient faibles, inégales, désordonnées. Pourquoi alors Méhémet Ali n'a-t-il pas adopté la vapeur ? Il n'y avait rien qu'il ne désirait plus. Très au fait des tendances de l'industrie capitaliste, il développa, à partir des années 1820, une préoccupation pour la vapeur et le charbon confinant à la fixation. Il savait qu'il ne pourrait tenir tête à l'Angleterre qu'en la copiant, dans les fonderies et les usines comme sur les mers, dans la compétition économique comme dans la guerre. Les Anglais ont fait beaucoup de grandes découvertes, mais la meilleure de leurs découvertes est celle de la navigation à vapeur », dira-t-il à l'émissaire de Lord Palmerston[37].
Mais la vapeur nécessite un substrat. Ali n'en possédait aucune réserve. Il était parfaitement conscient de ce problème, à tel point qu'il envoya des expéditions en Haute-Égypte, au Soudan et au-delà pour tenter de localiser des filons de charbon. Mon doctorant Amr Ahmed a récemment soutenu sa thèse intitulée Egypt Ignited : How Steam Power Arrived on the Nile and Integrated Egypt into Industrial Capitalism (1820s-76) [L'Égypte allumée : comment la puissance de la vapeur arriva sur le Nil et fit accéder l'Égypte au capitalisme industriel (des années 1920 à 1976)]. Il y montre que la quête de charbon a été le moteur de l'expansion impériale de Méhémet Ali. L'une des raisons qui l'ont poussé à conquérir la Syrie était la découverte de charbon dans le Mont-Liban. En effet, le charbon pouvait être extrait des collines sous les Druzes et les Maronites : en 1837, les Égyptiens ont réussi à extraire un volume équivalent à 2,5 % de la production britannique totale. Apparemment, ce charbon libanais était de qualité inférieure, cher, et manifestement insuffisant pour permettre le passage à la vapeur dans les usines du Caire, avant que celles-ci ne soient abattues par les Britanniques. L'industrie charbonnière naissante du Mont-Liban a également causé des problèmes à Ali. La population était forcée de travailler dans les mines et abhorrait ce travail, au point de se soulever contre les forces d'Ibrahim Pacha en 1840, soulèvement que les Britanniques ont exploité à leurs propres fins politiques. La révolte contre les rêves de charbon d'Ali a contribué à sa chute. Son projet était de créer un empire fossile sur les terres des Arabes. Comme tous les bâtisseurs d'empire, il fut un tyran impitoyable (en 1834, les habitants de Naplouse se révoltèrent contre lui). En fin de compte, le projet a échoué, en grande partie parce qu'Ali n'a pas réussi à établir de véritables réserves de charbon comme fondement de l'empire. On ne peut que spéculer sur ce qui se serait passé si les réserves de charbon turques, dont nous savons aujourd'hui qu'elles sont très importantes, étaient tombées entre ses mains. Peu après la guerre de 1840, Méhémet Ali, en perte de vitesse, s'exclama à l'attention d'un visiteur britannique : « Du charbon ! Du charbon ! Du charbon ! C'est la seule chose dont j'aie besoin »[38].
Dans les années 1830, l'Égypte se trouvait à la frontière entre le centre et la périphérie. Elle s'est lancée dans une industrialisation précoce, devenant pour un temps la première « économie émergente », comme on l'appellerait aujourd'hui, en dehors de l'Europe et des États-Unis. Mais à cette époque, l'accès à la force motrice de la vapeur et au charbon qui l'alimentait a été déterminante pour le sort de cette nation : sans programme opérant, et avec un coup de pied brutal venu d'en haut, l'Égypte a dégringolé les marches de l'escalier. Les usines de coton sur le Nil ne tardèrent pas à tomber en ruines. L'Égypte est devenue un marché important pour les exportations britanniques et une source encore plus importante d'approvisionnement en coton brut : un pays relégué en périphérie. Après 1840, ce pays a connu la désindustrialisation la plus extrême du 19e siècle. Vers 1900, entre 93 et 100 % de ses exportations venaient d'une seule culture – un degré de spécialisation inhabituel. En raison de la position de l'Égypte dans le monde arabe, ce sous-développement a également placé la région dans son ensemble sous la subordination des pays capitalistes avancés de l'Occident : solidifié par les événements de 1840 uniquement, ce rapport de force a eu des résultats très durables. Dans Egypt Ignited (voir ci-dessus), Amr poursuit cette histoire avec une précision étonnante et démontre comment l'Égypte a été englobée dans l'économie fossile qui tournait autour de la Grande-Bretagne – son économie a fini par être imprégnée de charbon et de vapeur, mais il s'agissait de charbon et de vapeur importés de Grande-Bretagne, utilisés pour la production et le transport de matières premières. J'espère que son livre sera bientôt publié afin que vous puissiez lire l'intégralité de son récit.
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Le deuxième pays dont

États-Unis : vers une grève inédite dans un Apple Store
Une décision historique. Pour la première fois, les salariés d'un magasin Apple ont voté en faveur d'une grève contre le géant californien, ennemi revendiqué des syndicats.
Tiré de http://www.humanite.fr/social-et-ec...>" class="spip_out" rel="external">l'Humanité
Par Pierric Marissal, L'Humanité, France. Mis à jour le 12 mai 2024 à 17h10
Quatre-vingt-dix-huit pour cent des employés d'un magasin nord-américain Apple ont voté, samedi, en faveur de la grève, une première pour l'entreprise aux États-Unis. Cette boutique, basée à Towson dans le Maryland, avait déjà réalisé une première historique en juin 2022 en votant pour s'affilier à un syndicat.
« Ce vote montre les frustrations des salariés concernant les problèmes non résolus sur le lieu de travail. La date d'un éventuel arrêt de travail sera déterminée par IAM Core » (*1*), a déclaré cette organisation syndicale qui représente principalement des techniciens.
Voilà un an que les négociations pour un nouveau contrat professionnel échouent. Les questions qui fâchent portent sur « l'équilibre entre vie professionnelle et vie privée, les horaires imprévisibles qui perturbent la vie personnelle et les salaires qui ne reflètent pas le coût de la vie dans la région », d'après IAM. Aux États-Unis, l'agence en charge du droit au travail a reçu de nombreuses plaintes contre Apple, accusé de tenter de décourager son personnel de se syndiquer.
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Pour la défense du droit à l’IVG dans l’UE
Quelques mois après la victoire historique que représente la constitutionnalisation de l'IVG en France, la bataille pour garantir le droit et l'accès à l'avortement s'étend à toute l'Europe. Car partout où monte l'extrême-droite, les droits reproductifs et sexuels sont en danger.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/05/18/pour-la-defense-du-droit-a-livg-dans-lue-%e2%9c%8a/
Le 5 mars dernier, certaines des plus grandes organisations féministes européennes ont lancé un mouvement avec l'objectif affiché de demander à l'Union européenne d'organiser un accès libre et gratuit à l'avortement partout en Europe.
Cette Initiative citoyenne européenne (ICE) permettra un accès à l'IVG à toutes les personnes en Europe. Car si la majorité des pays européens l'ont certes dépénalisée, beaucoup l'ont restreint afin d'en rendre l'accès impossible.
Voici un état des lieux du droit et de l'accès à l'IVG en Europe :
* En Autriche, le coût est intégralement porté par la personne voulant avorter. Il se situe entre 300 et 1 000 euros et est soumis à une TVA de 20% ;
* À Malte, autorisée seulement si la vie de la personne qui porte l'enfant est en danger et que le fœtus n'est pas viable ;
* En Italie, autorisée dans un délai de 90 jours mais l'accès y est très compliqué, la clause de conscience est utilisée par 50 à 97% du corps médical selon les régions et depuis peu, les associations anti-avortement peuvent entrer dans les centres IVG ;
* En Pologne, interdite sauf en cas de viol, d'inceste ou si la vie de la personne enceinte est en danger. Ce dont elle doit justifier ;
* En Hongrie, autorisée dans un délai de 10 semaines mais les personnes qui veulent avorter doivent en supporter la totalité du coût, écouter le cœur du fœtus et subir un entretien psychologique ;
* En Espagne, autorisée sans condition dans un délai de 14 semaines mais la majorité des médecins de l'hôpital public sont objecteurs de conscience. Il faut se rendre en clinique privée pour avorter et payer d'importants frais médicaux.
✊ C'est pour toutes ces raisons que cette ICE est nécessaire et qu'il est primordial de la signer et de la partager autour de vous afin d'atteindre un million de signatures. Pour contraindre la Commission européenne à présenter une proposition de soutien financier aux États membres qui seraient en mesure de réaliser des IVG pour toute personne en Europe.
Nous comptons sur vous pour relayer cet appel au plus grand nombre, toutes les personnes résidant dans l'Union européenne peuvent participer.
✍️ Pour signer,rendez-vous ici.
Merci pour votre aide ?
#NousToutes et « Ma voix, mon choix ».
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Stratégie prostitution : une volonté politique affirmée mais quels moyens ?
Après 8 ans de mise en œuvre de la loi de lutte contre le système prostitutionnel du 13 avril 2016, la Ministre Aurore Bergé a présenté jeudi 2 mai une stratégie interministérielle visant à améliorer son application : une phase 2 de la loi que les associations qui accompagnent les personnes en situation de prostitution réclamaient depuis plus de 3 ans . Elle a associé quatre survivantes qui ont témoigné de leurs parcours et ont exprimé leurs attentes quant à cette stratégie .
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/05/14/strategie-prostitution-une-volonte-politique-affirmee-mais-quels-moyens/
Les dispositifs prévus par la loi font leurs preuves : les démantèlements de réseaux proxénètes augmentent, les personnes qui ont bénéficié d'un parcours de sortie de la prostitution (PSP) s'insèrent durablement, les demandes de prévention en direction des jeunes sont plus nombreuses, la prostitution des mineur·es est devenu un véritable sujet de préoccupation des professionnel·les et des institutions, la pénalisation des « clients » prostitueurs fonctionne.
Mais nos associations de terrain constatent aussi que ces dispositifs sont insuffisamment mobilisés : moins de 1500 personnes ont bénéficié d'un PSP, les personnes étrangères ont de grandes difficultés à accéder au séjour, la pénalisation des clients est mise en œuvre de façon anecdotique, dans un contexte où tous les acteurs constatent une augmentation du phénomène prostitutionnel notamment chez les mineur·es et jeunes majeur·es.
Nous saluons la volonté de Mme Aurore Bergé de mettre le projecteur sur cette question, d'avoir une parole publique qui rappelle que la prostitution est une violence sexiste et sexuelle et un obstacle à l'égalité, et d'engager le gouvernement à mieux mettre en œuvre la loi sur tous ses volets et sur tous les territoires. C'est primordial. Nous saluons le travail de l'OCRTEH qui améliore la considération apportée aux victimes dans les procédures judiciaires pour proxénétisme ou traite aux fins d'exploitation sexuelle, ainsi que l'intégration de l'ancien plan dédié à la lutte contre la prostitution des mineur·es dans cette stratégie. Et nous sommes satisfaites de voir le rétablissement de l'accès pour les personnes en situation de prostitution à l'hébergement d'urgence pour les femmes victimes de violences.
Toutefois les associations constatent depuis plusieurs années la faiblesse de l'engagement des ministères de l'Intérieur et de la Justice – Ministres représentés mais absents à l'annonce de cette stratégie. En préfectures, le ministère de l'Intérieur considère les personnes prostituées étrangères trop souvent comme des immigrées irrégulières, et non comme des victimes de violences sexuelles à qui l'Etat doit protection et assistance. Et ceux qui abusent d'elles ne sont que trop peu inquiétés. Seule la volonté de ces ministères à agir pourra diminuer le nombre de victimes de la prostitution de manière significative. Nous veillerons à ce que les mesures prévues dans cette stratégie soient effectives.
Nous regrettons l'absence de moyens supplémentaires pour augmenter le nombre de Parcours de sortie de prostitution. L'allocation financière prévue pour les personnes qui en bénéficient n'est pas revalorisée et reste à 342€ par mois, C'est indigne ! L'autorisation de séjour déjà précaire n'est pas améliorée, la mise en sécurité des femmes et des filles, notamment étrangères mais aussi des mineur·es et jeunes majeur·es, est insuffisante…
Lorsqu'elle a été adoptée, la loi de 2016 visait à un changement d'échelle significatif, à savoir permettre la diminution sensible du nombre de personnes en situation de prostitution, en leur proposant des alternatives crédibles. Et lutter contre les réseaux et les proxénètes en tarissant leur source de revenus qui ne provient que de ce que dépensent les clients prostitueurs. La volonté politique affichée dans cette stratégie devra se concrétiser dans des résultats chiffrés. Les marges de progrès sont énormes.
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Ces hackers israéliens qui ont piraté les élections en Afrique
Dans le projet « Story Killers » qui poursuit le travail de la journaliste indienne Gauri Lankesh sur la désinformation, le consortium Forbidden Stories révèle l'existence d'une entreprise israélienne ultra-secrète impliquée dans la manipulation d'élections à grande échelle et le piratage de responsables politiques africains. Une plongée inédite au cœur d'un monde où s'entremêlent armée de trolls, cyber espionnage et jeux d'influence.
Tiré de MondAfrique.
Story Killers, une enquête mondiale sur les mercenaires de la désinformation, que Mondafrique a le fierté de publier.
« Les choses n'ont pas forcément besoin d'être vraies, du moment qu'elles sont crues. » Voilà une citation qui pourrait être attribuée à bien des philosophes, mais qui sort de la bouche d'un certain Alexander Nix. Si son nom vous paraît inconnu, celui de la société qu'il dirigeait le sera certainement un peu moins : Cambridge Analytica.
En 2018 éclate le scandale éponyme dévoilant comment l'entreprise britannique a recueilli puis analysé et utilisé les données personnelles de près de 87 millions d'utilisateurs de Facebook, à leur insu, à des fins de ciblage politique. La société, qui a vendu ses services dans une soixantaine d'États, du régime iranien à l'entreprise pétrolière nationale en Malaisie, est accusée d'avoir manipulé ou tenté de manipuler de nombreuses élections, contribuant à la victoire de Donald Trump en 2016 aux États-Unis et au vote en faveur du Brexit en Angleterre. À l'époque, l'affaire fait la une des journaux et le nom de Cambridge Analytica devient synonyme de désinformation partout dans le monde.
Pourtant, de ce scandale planétaire, tout n'a pas encore été révélé. Certains de ses acteurs, redoutés dans le milieu, sont parvenus à rester dans l'ombre. Notamment de mystérieux sous-traitants israéliens, experts en hacking et décrits par l'une des lanceuses d'alerte à l'origine du scandale comme « une équipe chargée des recherches sur les opposants ». Dans les témoignages anonymes publiés dans la presse britannique en 2018, d'anciens salariés décrivent des « hackers israéliens » débarquant dans les locaux de l'entreprise avec des clés USB chargés de mails privés d'hommes politiques piratés. « Les gens ont paniqué, ils ne voulaient rien avoir à faire avec ça », se souvient un ex-employé dans les colonnes du Guardian.
De ces mystérieux pirates, le scandale Cambridge Analytica a révélé l'existence et les méthodes. Mais de leur identité, rien n'a jamais été divulgué. Derrière ces « hackers israéliens », les employés de Cambridge Analytica désignent-ils d'ailleurs les mêmes personnes ou la même structure ? Aucun des articles consacrés à l'affaire, à l'époque des révélations, n'est parvenu à percer l'anonymat de ces sous-traitants de l'ombre très discrets, ni même mentionné une société en particulier. Lorsqu'il fait référence, dans un mail interne, à des « Israeli back ops », le patron de Cambridge Analytica n'a d'ailleurs ni nom de famille, ni nom de société. Il utilise seulement ce qui semble être un pseudo pour désigner le boss de cette structure ultra-secrète : « Jorge ».
Pendant plus de six mois, les journalistes d'investigation du consortium Forbidden Stories ont enquêté et suivi la piste de « Jorge ». Sur ce marché parallèle de la désinformation, des entreprises, officielles ou beaucoup plus souterraines, sont passées maîtresses dans l'art de manipuler la réalité et d'infuser des récits créés de toutes pièces.
En poursuivant le travail de Gauri Lankesh, journaliste indienne qui enquêtait sur la désinformation et « les usines à mensonges », assassinée en 2017, le projet « Story Killers » dévoile une industrie usant de toutes les armes à sa disposition pour manipuler les médias et l'opinion publique, aux dépens de l'information et de la démocratie.
Quatre ans après le scandale Cambridge Analytica, à l'été 2022, les journalistes du consortium Forbidden Stories ont retrouvé « Jorge ». Le « consultant » israélien aux méthodes douteuses utilise toujours le même pseudo et continue de vendre ses services d'influence et de manipulation au plus offrant. Ses outils se sont adaptés aux évolutions technologiques. L'intelligence artificielle écrit désormais des posts viraux à la demande. Et le piratage à distance de comptes Telegram a enrichi le catalogue du mystérieux entrepreneur.
Un potentiel client, intermédiaire d'un dirigeant africain, désireux de décaler, voire de faire annuler, des élections lui a justement demandé une démonstration. La mission est estimée à 6 millions d'euros par le consultant, toujours aussi mystérieux qu'à l'époque de Cambridge Analytica. Jamais, pendant plus de trois heures de discussion via Zoom, il ne montrera son visage ni ne dévoilera le nom de son entreprise. En revanche, « Jorge » en vante parfaitement les mérites.
Ce qu'il ignore, c'est que l'homme face à lui n'est pas du tout intermédiaire et travaille encore moins en Afrique. Il s'agit en fait d'un journaliste de Radio France, bientôt rejoint par des confrères de The Marker et Haaretz, des reporters membres du projet Story Killers, se faisant passer pour des clients.
« 33 campagnes présidentielles, dont 27 couronnées de succès »
Plusieurs rendez-vous ont eu lieu avec « Jorge », trois en ligne puis un dernier dans ses bureaux. L'occasion de discuter longuement avec l'ancien sous-traitant de Cambridge Analytica et d'assister à ses démonstrations en live. « Nous fournissons un service, principalement du renseignement et de l'influence. Ce sont nos compétences de base », explique-t-il en guise de préambule. En dehors de ces « capacités technologiques », « Jorge » peut aussi « construire un récit », qu'il s'agira ensuite de propager.
Le vendeur d'influence se vante d'avoir travaillé sur « 33 campagnes présidentielles, dont 27 ont été couronnées de succès » – une estimation difficilement vérifiable. Plus prudent que son bagout de vendeur ne le laisse paraître, il ne donne aucune indication précise permettant d'identifier ses clients, préférant se limiter à des anecdotes dignes de film d'espionnage et lister l'impressionnant éventail de ses services : catalogue de bots, propagation de fausses informations, hacking d'adversaires….
Visiblement très en confiance, l'homme va, malgré lui, livrer des informations sur quelques-unes de ses opérations secrètes. La première va d'ailleurs provoquer une tempête médiatique en France. Souvenez-vous, il y a deux semaines, au début du mois de février 2023, la presse se fait écho d'une enquête interne au sein de la chaîne BFM TV, dont une figure historique, Rachid M'Barki, est soupçonnée d'avoir passé à l'antenne des contenus non validés, dont l'origine semble alors très floue. Pour comprendre le point de départ de ce scandale, il faut revenir aux échanges entre « Jorge » et les journalistes infiltrés.
À la fin d'une rencontre avec ses faux clients, le volubile vendeur de désinformation se gargarise de pouvoir diffuser ses histoires à la télévision française. Pour prouver ce qu'il avance, il montre l'extrait d'un reportage diffusé sur BFM TV, en décembre 2022 : « L'Union européenne annonce un nouveau train de sanction contre la Russie. (…) Des sanctions à répétition qui font craindre le pire aux constructeurs de yachts à Monaco. Le gel des avoirs des oligarques met leur secteur en grande difficulté… ». Le texte de cette brève diffusée à minuit passée sur la chaîne d'info en continu est lu par Rachid M'Barki. Un angle incongru, même à cette heure tardive, dans le tumulte de l'actualité. Et pour cause, d'après « Jorge », le sujet est une commande passée pour le compte de l'un de ses clients.
Afin de vérifier l'authenticité de cette vidéo et d'autres, nous l'avons soumise à la direction de BFM TV courant janvier, qui a rapidement suspendu le journaliste et lancé un audit interne. « Dans la façon dont ces brèves sont allées à l'antenne et notamment ont été illustrées, le journaliste mis en cause se serait arrangé pour les demander en dernière minute, une fois que le rédacteur en chef était pris sur une autre tranche et après qu'il ait validé l'ensemble de son journal, précise Marc-Olivier Fogiel, le directeur général de la chaîne. J'ai un soupçon déontologique de me demander pourquoi ces brèves sont diffusées alors qu'elles n'ont pas de cohérence éditoriale avec le reste de la chaîne. » Face à lui, Rachid M'Barki fait valoir « son libre arbitre éditorial » et explique avoir suivi les consignes d'un intermédiaire, un certain Jean-Pierre Duthion. Consultant média et lobbyiste, Jean-Pierre Duthion n'est pas un inconnu dans le milieu des agences dites d'influence. L'une d'entre elles le qualifie notamment dans des notes internes auxquelles nous avons eu accès de « mercenaire » de la désinformation, « principalement motivé par le profit ». Contacté, il nous confirme avoir effectivement « travaillé sur la rétention de yachts russes à Monaco qui ont entraîné des pertes d'emplois au niveau local ». Il refuse de dévoiler le nom du commanditaire, arguant que ce genre de deal passe par une série d'intermédiaires, « ne sachant pas eux-mêmes qui est le client final ».
Il assure ne pas avoir payé Rachid M'Barki qui a certifié lui aussi, auprès de sa direction, ne pas avoir touché un euro pour passer ces brèves à l'antenne. D'après une source bien introduite dans le milieu, de telles prestations pourraient pourtant rapporter autour de 3000€ à l'unité au journaliste complice. Par voie de presse, Rachid M'Barki, qui a refusé de répondre à nos questions, reconnait ne « pas avoir forcément suivi le cursus habituel de la rédaction ». Et se défend : « Peut-être que je me suis fait avoir, je n'avais pas l'impression que c'était le cas ou que je participais à une opération de je ne sais quoi sinon je ne l'aurais pas fait. »
La technologie pour propager des récits
L'exemple de BFM TV, censé illustrer sa puissance de frappe jusqu'aux chaînes d'info françaises, n'est pas le seul argument de vente que « Jorge » met en avant pendant ses entretiens avec les journalistes du consortium.
En plus de journalistes à sa solde, l'ancien sous-traitant de Cambridge Analytica dispose également, pour diffuser les histoires favorables à ses clients, d'une armée d'avatars enregistrés et pilotés sur une plateforme en ligne, des faux comptes que Forbidden Stories et ses partenaires ont pu vérifier. Cet outil, introuvable sur le web, porte un nom : AIMS pour « Advanced Impact Media Solutions » ; en français, « Solutions médiatiques à impact avancé ». En 2017, « Jorge » proposait déjà à Cambridge Analytica un « Système semi-automatique de création d'avatars et de déploiement de réseaux », accompagné d'une vidéo de démo montrant à quel point il lui était facile de créer des avatars en quelques secondes, avec des prénoms déterminés selon leur pays, sur une plateforme permettant de naviguer d'un compte à l'autre sans difficulté. En 2022, il dispose d'un catalogue de plus de 30.000 profils automatisés de personnes virtuelles possédant de comptes bien réels sur Facebook, Twitter, Instagram, Amazon, Bitcoin… Ces faux individus sont utilisés par Jorge pour poster en rafale des commentaires sur les réseaux sociaux, faire monter une polémique et même – selon lui – commander des sextoys sur Amazon, à l'instar de l'avatar nommée Shannon Aiken. Derrière le profil d'une jolie blonde, une arme redoutable qui aurait servi à envoyer un sulfureux colis au domicile d'un adversaire politique, laissant sa femme s'imaginer un adultère. « Après ça, on a fait fuiter l'histoire et le fait qu'il ne pouvait plus rentrer chez lui. La campagne s'est retournée. », prétend « Jorge ».
Afin de prouver l'efficacité de son armée numérique, Jorge accepte de faire une démonstration et de propager un hashtag suggéré par les journalistes infiltrés, #RIP_Emmanuel, du nom d'un émeu (grand oiseau qui ressemble à une autruche, ndlr) devenu star d'internet à l'été 2022. Le but : faire circuler une rumeur sur la mort de l'animal pour tester l'efficacité de ces avatars AIMS – sa propriétaire a été prévenue depuis. Les journalistes membres du projet « Story Killers » ont ensuite suivi ce hashtag et sa diffusion pour retrouver les comptes de « Jorge ». Un travail de fourmi qui a permis de remonter la piste d'une vingtaine de campagnes de désinformation, sur quasiment tous les continents, même s'il reste parfois difficile d'en identifier les clients. Florilège.
Au Royaume-Uni, à l'automne 2021, les avatars AIMS s'en prennent vertement à l'agence de sécurité sanitaire britannique. Son tort ? Avoir ouvert une enquête sur un laboratoire accusé d'avoir fourni environ 43 000 faux résultats négatifs de test Covid à ses patients. Le groupe propriétaire de ce laboratoire a réfuté tout lien avec « Jorge », arguant n'avoir jamais eu vent de son existence.. En 2020, ces mêmes avatars participent à une violente campagne de dénigrement contre l'homme d'affaires de hong-kongais George Chang, propriétaire de 90 % du port de Panama. La même année, l'armée de bots « AIMS » vole au secours d'un ancien haut fonctionnaire mexicain, sous le coup d'un mandat d'arrêt international, Tomás Zerón. Ex-directeur de l'agence chargée des enquêtes criminelles au Mexique, de 2013 à 2016, Zerón est accusé d'enlèvement, de torture et de falsification de preuves dans l'enquête sur la disparition de 43 étudiants en 2014. Impliqué dans l'acquisition du logiciel espion Pegasus par les autorités mexicaines, il est aujourd'hui en fuite en Israël, qui refuse de l'extrader. Mais pour les bots créés par Jorge, ces accusations ne constituent qu'une campagne orchestrée à l'encontre d'un « innocent » par le « président corrompu » du Mexique, Andrés Manuel López Obrador. M. Zerón « n'est responsable d'aucune campagne en son nom et ne sait pas qui se cache derrière chaque commentaire sur les réseaux sociaux », explique son avocate Liora Turlevsky.
L'outil AIMS ne se contente pas de fournir des avatars. Dans sa dernière version présentée aux journalistes infiltrés, il propose aussi de créer du contenu automatisé. À partir de mots clés donnés, l'intelligence artificielle peut désormais accoucher en quelques secondes de posts massifs, mettre en ligne des articles, des commentaires ou des tweets, dans la langue de son choix, avec un ton « positif », « négatif » ou « neutre ». Par exemple, après avoir rapidement entré les mots « Tchad », « président », « frère » et « Déby », « Jorge » demande à l'intelligence artificielle, en présence des reporters infiltrés, de produire dix tweets négatifs sur le pouvoir tchadien. Douze secondes plus tard, les messages apparaissent : « Trop c'est trop, nous devons mettre fin à l'incompétence et au népotisme du président du Tchad, frère Deby », « Le peuple tchadien a suffisamment souffert sous le règne du président Frère Deby »… Un associé de l'entrepreneur se félicite : « Un opérateur peut gérer 300 profils, donc en deux heures, tout le pays parlera du récit [qu'on] veut ». Rapide, redoutable et terriblement efficace.
Hacker des ministres
Ce n'est pourtant pas là l'arme la plus terrifiante de « Jorge ». En temps réel, et pour les besoins de sa démonstration, il va prendre le contrôle de messageries privées de hauts responsables africains. « On est à l'intérieur », répète Jorge. Sous les yeux des journalistes sous couverture, deux adresses Gmail, drive et carnet d'adresses compris, ainsi qu'une ribambelle de comptes Telegram sont scrutés, fouillés, dépouillés. Un piratage sophistiqué, dont les véritables utilisateurs n'ont absolument aucune idée. Ils continuent d'ailleurs à utiliser leurs messageries en toute confiance, comme en attestent les appels passés et les messages reçus entre les différentes présentations faites aux journalistes infiltrés.
Pour convaincre ses (faux) clients de l'efficacité de l'opération de cyber espionnage, « Jorge » va alors lui-même envoyer des messages aux proches des victimes de son hack, depuis leurs messageries Telegram piratées. En clair, infiltré dans la messagerie d'une victime, il peut se faire passer pour elle auprès de ses contacts et leur écrire ce qui lui plait. Certainement trop confiant, Jorge commet alors une énorme erreur. Tandis qu'il supprime les messages envoyés lors de la démonstration sur le compte de sa victime et de ses contacts, il en oublie un.
Un destinataire, au moins, a donc gardé la trace de son opération. Nous l'avons retrouvé, ainsi que le message envoyé par « Jorge ». Et cette erreur nous a permis de confirmer qu'à l'été 2022, alors que l'élection présidentielle kenyane se prépare, le pirate israélien navigue sans difficulté entre les comptes de proches de William Ruto, le futur président. Deux de ses victimes – Denis Itumbi et Davis ChirChir, alors respectivement responsable de la stratégie numérique et chef de cabinet de Ruto – ont été accusées, à la suite des élections, d'avoir embauché des hackers pour manipuler les résultats de la présidentielle. Si l'accusation a été rejetée par la Cour Suprême, qui évoquera même des « preuves falsifiées », elle prend une toute autre dimension à l'aune des démonstrations de Jorge. Le hacker israélien se cache-t-il derrière cette tentative de manipulation de l'élection présidentielle kenyane ? À quoi son savoir-faire a-t-il pu servir ?
Jorge et sa galaxie
Mais surtout, qui est « Jorge » ? Quelle est la véritable identité de ce fameux consultant, capable de manipuler l'information diffusée sur des chaînes d'information françaises, de créer de faux individus en un claquement de doigt, de hacker l'entourage d'un président ou d'infiltrer les messageries privées de ses victimes ? L'homme, ultra secret, a construit un mystère autour de son personnage. Durant les différents rendez-vous avec les journalistes du consortium, il ne laisse rien fuiter, aucun nom, aucun document et ne se montre jamais dans les visios en ligne. Il faudra se rendre dans ses bureaux, à Modi'in siège de la high-tech israélienne, pour découvrir son visage. Même auprès de ses partenaires les plus éminents, Jorge est parvenu à dissimuler jusqu'au plus petit détail le concernant. Ainsi, Alexander Nix le directeur de Cambridge Analytica, qui ne le connaît que sous son surnom s'enquiert dès mai 2015, dans un mail interne à l'entreprise britannique auquel nous avons eu accès : « Quel est le nom de Jorge ? Et quel est le nom de sa boîte ? ». La réponse arrive le lendemain, dans un courriel de Brittany Kaiser, ancienne directrice du développement de la société et lanceuse d'alerte du scandale : « Tal Hanan, c'est le PDG de Demoman International ».
Il aura fallu des mois d'enquête au consortium pour retracer son parcours pour dessiner les contours de sa galaxie.
Dès les premiers jours de notre investigation, nos journalistes infiltrés ont eux-mêmes dû passer plusieurs entretiens avec des intermédiaires, avant de parvenir à le rencontrer. Un attelage d'anciens des renseignements, de communicants et d'experts en sécurité qui confirme l'étendue de ses activités et la nature de son business.
Il y a d'abord Mashi Meidan, qui dirigeait dans les années 2010 une société de sécurité israélienne au Panama. Un homme dont il reste difficile de retracer le parcours avec exactitude, mais qui serait, selon plusieurs sources, un ancien du Shabak, le service de renseignement intérieur israélien, aussi connu sous le nom de Shin Bet. Selon ses avocats, il aurait « travaillé pour le gouvernement israélien jusqu'en 2006, date à laquelle il a pris sa retraite », mais il « n'est pas, et n'a jamais été, associé à une société ou une entité nommée « Team Jorge » et n'est certainement pas un « partenaire commercial » dans une telle entreprise ». Il est pourtant présent aux côtés de Tal Hanan dans les locaux de son entreprise et lors de la plupart des rendez-vous avec lui, alors que son comparse présente l'étendue de ses services.
Tout aussi mystérieux que lui, Shuki Friedman serait lui aussi un ancien officier du service de renseignement intérieur israélien. Responsable du renseignement à Ramallah, en Palestine, pendant des années, la légende voudrait qu'il ait recruté le « Prince Vert », fils d'un leader du Hamas, espion pour le Shin Bet durant dix ans. Contacté M. Friedman n'a pas donné suite à notre message. Autour de Tal Hanan pendant deux réunions, Yaakov Tzedek, à la tête du Tzedek Media Group, et se présentant comme « un expert du numérique et de la publicité depuis plus d'une décennie ». Il n'a pas donné suite à nos demandes d'entretien. Et Ishay Shechter, directeur de la stratégie chez Goren Amir, un important cabinet de lobbying israélien. Celui-ci, présent lors d'une des rencontres ayant conduit les journalistes du consortium à Tal Hanan, mais jamais lors d'un rendez-vous avec lui, affirme ne « jamais eu de relation d'affaires avec Jorge ou Tal Hanan » et ne pas être « au courant de leurs activités illégales ou inappropriées ».
Enfin, Zohar Hanan, le frère de Tal, PDG d'une entreprise de sécurité privée, spécialiste du détecteur de mensonges, rencontré lors de la visite des bureaux, qui a affirmé au consortium « avoir travaillé toute [sa] vie en respectant la loi ».
Selon la biographie disponible sur le site de son entreprise, Demoman , Tal Hanan a, lui, servi dans les forces spéciales israéliennes au sein d'une unité d'élite dédiée à la neutralisation d'engins explosifs. Sa carrière, tout comme son business, a ensuite cheminé de l'élimination d'explosifs au renseignement, au sens large. Et si « Jorge » est resté invisible pendant des années, Tal Hanan lui, intéresse au moins un service de renseignement européen depuis 2008, d'après une source policière. Pas pour des actions de désinformation, mais pour ses offres de services de sécurité douteux après des conférences sur le contre-terrorisme, le renseignement et le contre-espionnage. Selon la même source, il évoluerait à l'étroite « frontière séparant la sécurité privée des mercenaires ». Contacté par le consortium, Tal Hanan a simplement « nié tout acte répréhensible ».
En dehors des partenaires présents lors des rendez-vous avec les journalistes infiltrés, celui-ci s'est aussi doté d'un réseau à l'international au fil des années. D'après une enquête de Bloomberg, en 2006, alors en mission pour une banque panaméenne, il alerte un certain Martin Rodil, du FMI (Fonds monétaire international), de mouvements d'argent de PDVSA, la compagnie pétrolière de l'État vénézuélien, vers l'Iran, en violation des sanctions américaines. D'après la même enquête, Hanan propose alors à Rodil d'arrondir ses fins de mois en traquant l'argent pour lui. Un an plus tard, les deux comparses décident de partager leurs informations avec le gouvernement israélien et passent deux jours à répondre aux questions des services secrets. Ils fonderont ensuite la société Global Ressources Solutions, offrant renseignement, sécurité et intelligence financière, l'un y occupant le poste de président, l'autre celui de directeur. Martin Rodil se trouve aujourd'hui sous le coup d'une enquête en Espagne pour avoir extorqué d'anciens officiels vénézuéliens. Il n'a pas souhaité répondre à nos questions.
Autre ancien associé de choix mentionné par Tal Hanan au détour d'une conversation avec les journalistes : l'ancien secrétaire d'Etat adjoint du président américain George W. Bush, Roger Noriega qui a lui aussi travaillé avec Martin Rodil, dont il a même pris la défense dans la presse.
Contacté, cet ex-diplomate américain, en partie responsable de la ligne politique américaine très dure vis-à-vis du régime de Chavez, admet connaître Tal Hanan, mais ne pas avoir eu de « réelle conversation avec lui depuis six ou sept ans. Nous avions des clients communs liés au Vénézuela, mais je n'ai jamais fait d'affaires sérieuses avec lui. »
Un business connecté
Voilà pour les anciens collègues que nous avons pu retrouver. Pour ses services de manipulation, Tal Hanan a aussi recours aux outils les plus pointus du marché. Lors de ses démonstrations live, il présente par exemple des solutions offertes par TA9, une filiale de l'entreprise Rayzone– dont il a pris soin de gommer une partie du logo dans sa présentation. Contactée par Forbidden Stories, TA9 affirme n'avoir jamais eu relation d'affaires avec Tal Hanan ou ses associés et explique que des captures d'écran de ses produits sont aisément accessibles sur son site Internet ou lors de présentations en ligne.
Le groupe israélien Rayzone commercialise notamment des outils permettant la collecte de données personnelles et la localisation via Internet ou les réseaux téléphoniques. Pour cela, il s'appuierait notamment sur le réseau SS7, servant à orienter les appels et SMS des utilisateurs de téléphones leurs clients et à localiser leur appareil. Ce réseau, censé être réservé aux opérateurs de téléphonie, souffre de vulnérabilités permettant à des hackers d'accéder aux informations des propriétaires de téléphones portables. À plusieurs reprises, lors des rendez-vous avec ses faux clients, Tal Hanan évoque la possible exploitation de ces failles. Interrogée sur son offre de services, la société Rayzone ne mentionne qu'un produit, règlementé par le ministère israélien, « délivrant uniquement la localisation sans aucune capacité d'interception active ».
En s'appuyant sur les diapositives issues des brochures de TA9, la filiale de Rayzone en question, Tal Hanan cite également la « reconnaissance faciale », « l'interception du réseau mobile » ou « tout ce qu'on peut trouver dans n'importe quelle base de données » comme autant d'outils à sa disposition pour une surveillance des plus sophistiquées de ces cibles.
Petit détail, et non des moindres, selon le quotidien israélien Calcalist, David Avital, actionnaire d'une filiale de Rayzone hébergerait actuellement Tomás Zerón, l'ancien haut fonctionnaire mexicain, sous le coup d'un mandat d'arrêt international pour torture et disparition forcée, dont les avatars AIMS défendaient l'innocence. Une information récusée par son avocate Liora Turlevsky : « M. Zerón est en effet en Israël. Cependant, il n'a jamais vécu dans un appartement appartenant à David Avital. »
Hanan, Rodil, Noriega, Rayzone… Une galaxie dont les relations résument bien la porosité entre États et entreprises privées, renseignement, influence et cybersurveillance. Reste néanmoins une inconnue : comment Tal Hanan est-il rémunéré pour ses services ?
Les sommes en jeu sont conséquentes. Après des mois d'enquête, les journalistes du consortium ont mis la main sur une brochure envoyée à Cambridge Analytica en 2015. Un document d'un peu plus de trois pages, plutôt vague, intitulé « élections, renseignement et opérations spéciales » qui mentionne une expérience sur le terrain depuis 1999. Or, 1999 est aussi la date de création de l'entreprise Demoman, dont Tal Hanan est le PDG. Dans cette brochure, Hanan propose différentes options qui « se nourrissent et se renforcent mutuellement », alliant « intelligence stratégique », « perception publique », « guerre de l'information », « sécurité des communications » et « package spécial Jour J ». Il y vante son équipe constituée d'anciens des services de renseignement et des forces spéciales israéliennes, américaines, espagnoles, britanniques ou russes. L'équipe compte aussi des « experts des médias » connaissant « les meilleurs moyens de raconter une histoire, un message ou un scandale, et de créer les effets désirés ». Surtout, Tal Hanan y réclame 160 000 dollars pour une « phase initiale de recherche et de préparation » de huit semaines, plus 40 000 dollars de frais de déplacement. Un tarif beaucoup moins élevé que celui qu'il proposera à nos reporters en 2022 – six millions d'euros pour une campagne.
Ce n'est pourtant pas via Demoman, dont il est effectivement le PDG, que Tal Hanan peut commercialiser ses services de hacking. Et pour cause, l'entreprise est enregistrée auprès du Ministère de la Défense israélien . Or, au regard de la loi israélienne, de telles prestations sont parfaitement illégales. En effet, si une licence peut y être accordée à une entreprise pour vendre des logiciels espions à des États, en conformité avec leur propre législation, aucune n'autorise les services de piratage pour une campagne politique ou à des fins commerciales.
Lors des rendez-vous sous couverture, Tal Hanan avance néanmoins faire travailler une centaine d'employés, autour du globe. Si le nombre de salariés est impossible à confirmer, le site de Demoman annonce disposer de bureaux et des représentants en Israël, aux États-Unis, en Suisse, en Espagne, en Croatie, aux Philippines ou en Colombie. Des adresses sont également mentionnées au Mexique et en Ukraine, mais, selon les dires de Tal Hanan elles ont été fermées, à cause d'un ralentissement des affaires pour la première, de la guerre pour la seconde. Au cours du même rendez-vous, les frères Hanan avancent également utiliser leurs bots AIMS pour parier sur le marché des cryto-monnaies, et donc engranger des gains supplémentaires. Les affaires sont les affaires, dans cet obscur business, où les sous-traitants d'hier commercialisent désormais directement leur savoir-faire et où les nouvelles technologies servent décidément à tout.

Soudan : Nettoyage ethnique au Darfour occidental
Les attaques menées par les Forces de soutien rapide (Rapid Support Forces, RSF) et des milices alliées à El Geneina, capitale de l'État du Darfour occidental au Soudan, entre avril et novembre 2023, ont fait au moins plusieurs milliers de morts et provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes, a déclaré Human Rights Watch dans un rapport publié aujourd'hui. Des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre généralisés ont été commis dans le cadre d'une campagne de nettoyage ethnique contre l'ethnie Massalit et d'autres populations non arabes à El Geneina et dans ses environs.
Tiré du site de Human rights watch.
– Les attaques menées par les Forces de soutien rapide et des milices alliées à El Geneina, capitale de l'État du Darfour occidental au Soudan, ont fait au moins plusieurs milliers de morts et provoqué le déplacement de centaines de milliers de personnes.
– Les Nations Unies et l'Union africaine devraient imposer d'urgence un embargo sur les ventes d'armes au Soudan, sanctionner les responsables de crimes graves et déployer une mission pour protéger les civils.
– Les graves violations commises qui ont ciblé les Massalits et d'autres communautés non arabes dans le but manifeste, au minimum, de les expulser définitivement de la région constituent un nettoyage ethnique.
Le rapport de 218 pages, intitulé « “The Massalit Will Not Come Home” : Ethnic Cleansing and Crimes Against Humanity in El Geneina, West Darfur, Sudan » (« “Les Massalits ne rentreront pas chez eux” : Nettoyage ethnique et crimes contre l'humanité à El Geneina, dans le Darfour occidental, au Soudan » - résumé et recommandations en français), documente comment les Forces de soutien rapide, une force militaire indépendante en conflit armé avec l'armée soudanaise et leurs alliés – des milices principalement arabes et le groupe armé Troisième Front-Tamazouj – ont ciblé les quartiers majoritairement massalits d'El Geneina lors de vagues d'attaques incessantes entre avril et juin 2023. Les abus se sont de nouveau intensifiés au début du mois de novembre. Les assaillants ont commis d'autres abus graves tels que des actes de torture, des viols et des pillages. Plus d'un demi-million de réfugiés du Darfour occidental ont fui vers le Tchad depuis avril 2023. À la fin du mois d'octobre 2023, 75 % de ces réfugiés étaient originaires d'El Geneina.
« Alors que le Conseil de sécurité de l'ONU et les gouvernements se réveillent devant la catastrophe qui se profile à El-Facher, les atrocités à grande échelle perpétrées à El Geneina devraient être considérées comme un rappel des atrocités qui pourraient survenir en l'absence d'action concertée », a indiqué Tirana Hassan, directrice exécutive de Human Rights Watch. « Les gouvernements, l'Union africaine et les Nations Unies devraient agir maintenant pour protéger les civils. »
Le ciblage des Massalits et d'autres communautés non arabes en commettant des violations graves à leur encontre dans le but manifeste, au minimum, de les expulser définitivement de la région constitue un nettoyage ethnique. Le contexte particulier dans lequel les massacres généralisés ont eu lieu soulève également la question d'une possible intention des RSF et de leurs alliés de détruire en totalité ou en partie les Massalits, au moins dans le Darfour occidental, ce qui indiquerait qu'un génocide y a été et/ou y est commis.
Entre juin 2023 et avril 2024, Human Rights Watch s'est entretenu avec plus de 220 personnes au Tchad, en Ouganda, au Kenya et au Soudan du Sud, ainsi que d'autres entretiens à distance. Les chercheurs ont également examiné et analysé plus de 120 photos et vidéos des événements, des images satellites ainsi que des documents transmis par des organisations humanitaires pour corroborer les récits d'abus graves.
Les violences à El Geneina ont commencé neuf jours après le début des combats à Khartoum, la capitale du Soudan, entre les Forces armées soudanaises (Sudanese Armed Forces, SAF), l'armée soudanaise, et les RSF. Dans la matinée du 24 avril, les RSF ont affronté un convoi militaire soudanais qui traversait El Geneina. Puis les RSF et des groupes alliés ont attaqué des quartiers à majorité massalit, se battant contre des groupes armés principalement massalit qui défendaient leurs communautés. Au cours des semaines suivantes, et même après que les groupes armés massalits ont perdu le contrôle de leurs quartiers, les RSF et les milices alliées ont systématiquement pris pour cible des civils non armés.
Les violences ont atteint leur apogée avec un massacre à grande échelle qui s'est déroulé le 15 juin, lorsque les RSF et leurs alliés ont ouvert le feu sur un convoi, long de plusieurs kilomètres, de civils qui tentaient désespérément de fuir, escortés par des combattants massalits. Les RSF et les milices ont poursuivi, rassemblé et abattu des hommes, des femmes et des enfants qui couraient dans les rues ou tentaient de traverser à la nage le flot rapide de la rivière Kajja. Beaucoup se sont noyés. Les personnes âgées et les blessés n'ont pas été épargnés.
Un garçon de 17 ans a décrit le meurtre de 12 enfants et 5 adultes de plusieurs familles : « Deux membres des RSF… ont arraché les enfants à leurs parents et, comme les parents se sont mis à crier, deux autres membres des RSF ont tiré sur les parents et les ont tués. Puis ils ont empilé les enfants et leur ont tiré dessus. Ils ont jeté leurs corps dans la rivière et leurs affaires après eux. »
Ce jour-là et les jours suivants, les attaques se sont poursuivies contre des dizaines de milliers de civils qui tentaient d'entrer au Tchad, laissant la campagne jonchée de cadavres. Les vidéos publiées à l'époque montrent des foules de civils courant pour sauver leur vie sur la route reliant El Geneina au Tchad.
Human Rights Watch a également documenté le meurtre d'habitants arabes et le pillage de quartiers arabes par les forces massalit, ainsi que l'utilisation par les Forces armées soudanaises d'armes explosives dans des zones peuplées, causant des préjudices inutiles aux civils et aux biens civils.
Les RSF et des milices alliées ont de nouveau intensifié leurs attaques en novembre, visant les Massalits qui avaient trouvé refuge à Ardamata, une banlieue d'El Geneina, rassemblant des hommes et des garçons massalits et, d'après l'ONU, tuant au moins 1 000 personnes.
Au cours de ces exactions, des femmes et des filles ont été violées et ont subi d'autres formes de violences sexuelles, et des détenus ont été torturés et soumis à d'autres mauvais traitements. Les assaillants ont méthodiquement détruit des infrastructures civiles essentielles, ciblant des quartiers et des sites, y compris des écoles, dans des communautés déplacées principalement massalits. Ils se sont livrés à des pillages à grande échelle, et ont brûlé, bombardé et rasé des quartiers, après les avoir vidés de leurs habitants.
Ces actes ont été commis dans le cadre d'attaques généralisées et systématiques visant les Massalits et d'autres populations civiles non arabes des quartiers à majorité massalit et, en tant que tels, constituent également les crimes contre l'humanité de meurtres, de tortures, de persécutions et de transferts forcés de la population civile, a déclaré Human Rights Watch.
La possibilité qu'un génocide ait été et/ou soit en train d'être commis au Darfour exige une action urgente de la part de tous les gouvernements et institutions internationales pour protéger les civils. Ceux-ci devraient mener des enquêtes pour déterminer si les faits démontrent une intention spécifique de la part des dirigeants des RSF et de leurs alliés de détruire en totalité ou en partie les Massalits et d'autres communautés ethniques non arabes au Darfour occidental, c'est-à-dire une intention de commettre un génocide. Si tel est le cas, des mesures devraient être prises pour stopper sa perpétration et s'assurer que les responsables de sa planification et de son exécution sont traduits en justice.
La communauté internationale devrait soutenir les enquêtes de la Cour pénale internationale (CPI), tandis que les États parties à la Cour devraient veiller à ce qu'elle dispose des ressources financières nécessaires dans son budget ordinaire pour s'acquitter de son mandat au Darfour et dans toutes ses affaires.
Human Rights Watch a identifié le commandant des RSF, Mohammed « Hemedti » Hamdan Dagalo, son frère Abdel Raheem Hamdan Dagalo, et le commandant des RSF au Darfour occidental, Joma'a Barakallah, comme ayant la responsabilité du commandement des forces qui ont perpétré ces crimes. Human Rights Watch a également désigné des alliés des RSF, dont un commandant du groupe armé Tamazouj et deux chefs tribaux arabes, comme portant la responsabilité des combattants qui ont commis des crimes graves.
Les Nations Unies, en coordination avec l'Union africaine, devraient déployer de toute urgence une nouvelle mission pour protéger les civils en danger au Soudan. Le Conseil de sécurité devrait imposer des sanctions ciblées aux personnes responsables de crimes graves au Darfour occidental, ainsi qu'aux individus et aux entreprises qui ont enfreint et enfreignent actuellement l'embargo. Le Conseil devrait élargir l'embargo actuel sur les transferts d'armes au Darfour, pour couvrir l'ensemble du Soudan.
« L'inaction mondiale face à des atrocités d'une telle ampleur est inexcusable », a conclu Tirana Hassan. « Les autres gouvernements devraient veiller à ce que les responsables soient amenés à rendre des comptes, notamment par des sanctions ciblées et en renforçant la coopération avec la CPI. »

Tunisie. Haro sur les migrants subsahariens et leurs soutiens
Avalanche d'arrestations, à commencer par celle de Saadia Mosbah, figure emblématique de la lutte antiraciste, suivie entre autres de celle de l'avocate Sonia Dahmani en raison d'un commentaire sur un plateau de télévision. Le monde associatif et les intervenants médiatiques critiques du discours présidentiel sont dans le viseur des autorités. Le tout dans une atmosphère de retour à la chasse aux migrants.
Tiré d'Afrique XXI.
Dans une vidéo postée lundi 6 mai sur la page d'un réseau social officiel de la présidence de la République, le président Kaïs Saïed annonce lors d'une réunion du Conseil national de sécurité que les autorités tunisiennes ont repoussé vers « la frontière Est », c'est-à-dire du côté de la Libye, près de 400 migrants subsahariens qui avaient tenté d'entrer en Tunisie par le pays voisin. Ces chiffres lui font réitérer que la Tunisie ne sera pas une terre d'accueil ni de transit pour les migrants en « situation irrégulière ». Une annonce qui advient plus d'un an après un communiqué de la présidence dénonçant la « horde de migrants subsahariens » visant à « modifier la composition démographique et l'identité du pays » et qui avait ouvert les vannes d'une campagne de racisme sans précédent.
Ce discours est prononcé après plusieurs jours de campagnes sécuritaires pour contrôler et arrêter les migrants en situation irrégulière. En cause, de multiples facteurs. Il y a eu la visite le 17 avril de la présidente du conseil italien Giorgia Meloni, la quatrième en moins d'un an pour parler, entre autres, des arrivées de migrants irréguliers à Lampedusa, la Tunisie étant depuis 2018 l'une des principales zones de départs des bateaux.
Sur le plan local, le mécontentement de nombreux habitants s'est amplifié dans la région de Sfax, près des oliveraies après la dégradation de biens agricoles et certaines tensions avec les migrants qui vivent depuis des mois sur place, dans une situation sanitaire et sociale plus que précaire. Durant la campagne sécuritaire de 2023, les migrants subsahariens – y compris en situation régulière — ont été chassés de leurs logements et beaucoup, dont le travail informel a longtemps été toléré par l'État, ont perdu leur emploi, ce qui a rendu leur condition encore plus fragile. Chassés des grandes villes, ils se sont retrouvés dans les zones rurales, comme dans la région de Sfax, où ils ont utilisé des bâches et autres matériels agricoles pour camper et se protéger des intempéries, provoquant ainsi la colère des habitants des oliveraies sur place. La majorité de ces derniers soutiennent d'ailleurs les opérations de police, et une manifestation de plusieurs centaines de personnes a eu lieu à Sfax samedi 4 mai pour réclamer le « départ » des migrants.
Une aide criminalisée
Mais cette fois, un autre élément s'est introduit dans le débat autour de la gestion des arrivées dans le pays. Les associations venant en aide aux migrants sont désormais dans le viseur des autorités. La militante tunisienne noire Saadia Mosbah, critique vis-à-vis de la politique migratoire du gouvernement et présidente de l'association de lutte contre les discriminations raciales Mnemty, a été arrêtée le jour du discours présidentiel, ainsi qu'un autre membre de l'association, sur fond de suspicions de « blanchiment d'argent ». Cette figure importante de la lutte antiraciste en Tunisie a contribué à l'élaboration de la loi pénalisant le racisme dans le pays votée en 2018. Elle a également fait partie des mobilisations contre la politique répressive à l'égard des migrants après le communiqué polémique de la présidence en février 2023.
En juillet, lors d'une manifestation pour dénoncer les déportations de migrants subsahariens dans le désert libyen, elle déclare : « Si la leçon d'humanité est de mettre les migrants aux portes du désert avec plus de 50 degrés à l'ombre, on se demande où on va. » Elle critiquait alors les propos tenus par Kaïs Saïed le 10 juin lors d'une visite dans la ville de Sfax où se trouvaient des migrants à la rue, expulsés de leur logement. Il avait en effet déclaré : « Nous sommes capables de donner des leçons d'humanité à ceux qui n'en ont pas », soulignant que la solution à la migration devait être « humaine et collective » et respecter la souveraineté de l'État. Durant l'été 2023, plusieurs milliers de migrants se sont retrouvés déplacés dans le désert libyen et à la frontière algérienne, laissés à l'abandon pendant plusieurs jours, souvent sans eau ni nourriture. Plusieurs dizaines sont morts selon les chiffres des ONG (1). La photo d'une mère et de sa fille, Fati Dasso et Marie, mortes de déshydratation dans le désert, avait particulièrement choqué. Des expulsions que l'État tunisien n'a jamais officiellement reconnus, remettant même en question la véracité de certains clichés.
Moins d'un an plus tard, en plus de la reprise des évacuations forcées de migrants subsahariens, les membres des associations qui leur viennent en aide sont considérés comme des « traîtres » et des « mercenaires » selon les mots du président, qui a accusé dans son discours – sans les nommer – les organisations qui reçoivent d'importants financements étrangers et « ne devraient pas se substituer à l'État tunisien ». Avant son arrestation, Saadia Mosbah a été la cible de campagnes de haine sur les réseaux sociaux. Elle et son collègue ont été questionnés sur la base de la loi relative à la lutte contre le terrorisme et au blanchiment d'argent. La garde à vue de Saadia Mosbah a été prolongée de cinq jours le samedi 11 mai. Son collègue a quant à lui été libéré.
Des hommes cagoulés pour une arrestation musclée
Le président du Conseil tunisien pour les réfugiés et son vice-président sont également arrêtés le 3 mai après la publication d'un appel d'offres destiné à des hôtels pouvant héberger des personnes en situation irrégulière. Ils ont été placés sous mandat de dépôt et accusés d'associations de malfaiteurs dans le but d'aider des personnes à accéder au territoire tunisien.
L'ex-directrice de la branche tunisienne de l'ONG française Terre d'asile, Cherifa Riahi, est également placée en garde à vue, bien qu'elle ait quitté ses fonctions depuis 2022. D'autres associations venant en aide aux migrants ou travaillant sur la question migratoire ont reçu des visites des autorités et ont été questionnées. Depuis plusieurs mois, une grande majorité travaille d'ailleurs sans exposition médiatique afin d'éviter les campagnes de diffamation sur les réseaux sociaux, mais aussi parce que l'aide aux migrants est désormais criminalisée.
Un homme a été arrêté le 7 mai à Thala, au centre-ouest du pays, pour avoir hébergé des migrants en échange d'une compensation financière. Idem à Monastir où la garde nationale a arrêté deux Tunisiens pour les mêmes raisons. Les campagnes sécuritaires se poursuivent, 24 migrants en situation irrégulière ont été arrêtés à Monastir, et 60 à Sousse. Ils font l'objet d'un mandat de dépôt pour « entrée illégale » sur le territoire tunisien et « avoir fait partie d'un rassemblement de nature à troubler l'ordre public ».
Dans ce contexte déjà tendu, durant le week-end du 10 au 12 mai, la répression est montée d'un cran sur le plan politique. L'avocate et chroniqueuse Sonia Dahmani, sous le coup d'un mandat d'amener pour des propos sarcastiques tenus sur la situation en Tunisie, s'est réfugiée à la Maison de l'avocat à Tunis vendredi soir. Le lendemain, elle y a fait l'objet d'une arrestation musclée par des hommes cagoulés. L'opération a été filmée en direct sur la chaîne France 24, dont le journaliste a ensuite été pris à partie par la police, toujours en direct, et sa caméra cassée. Quelques heures après cette intervention, les journalistes de la radio IFM, Borhen Bsaiess et Mourad Zeghidi, ont été également arrêtés et sont actuellement toujours en garde à vue. Ils ont été questionnés sur le contenu de leurs analyses politiques effectuées sur les plateaux de la radio.
Alors que les avocats sont montés au créneau lundi pour dénoncer l'arrestation de leur collègue, appelant à une grève générale de leur secteur, l'étau se resserre sur la profession qui avait déjà protesté et décrété une journée de grève le 2 mai pour dénoncer les pressions grandissantes sur leur profession et le sort de certains de leurs confrères qui se trouvent en prison. Dans la nuit du lundi au mardi, une nouvelle descente a été effectuée à la Maison de l'avocat par les forces de l'ordre qui y ont arrêté maître Mehdi Zagrouba pour « outrage à un fonctionnaire ».
Interrogations au Parlement
Ces coups de filets à l'encontre de la société civile qui aide les migrants, mais aussi contre les robes noires et les journalistes, témoignent de la volonté des autorités de contenir un débat de plus en plus sensible, celui de la gestion de la migration, facteur de tensions au sein d'une population en grande majorité encore acquise à Kaïs Saïed.
Le mardi 7 mai, pendant une séance plénière au parlement – élu avec 11 % des suffrages et dénoncé comme illégitime par l'opposition –, certains députés ont par exemple questionné l'efficacité de la gestion sécuritaire de la migration, même si beaucoup soutiennent le président et optent pour la même rhétorique sur la migration irrégulière. « Nous avons vu des files d'attentes devant les guichets de Western Union où les migrants reçoivent des fonds de l'étranger, a déclaré la députée Besma Hammami, nous voyons bien qu'ils sont financés et diligentés par l'extérieur (…). Il y a un plan pour qu'ils s'installent en Tunisie durablement. » Un autre député, Fadhel Ben Torkia, réclame plus de transparence de la part des autorités sur le nombre de migrants en Tunisie :
- Pourquoi le gouvernement ne nous répond pas ou ne nous rencontre pas pour parler de ce problème ? (…) on entend parler de 20 000 migrants, voire 60 000, sans jamais avoir de chiffres exacts.
Certains députés ont aussi demandé la publication du contenu de l'accord bilatéral signé en avril, à l'occasion de la visite de Giorgia Meloni (2), entre la Tunisie et l'Italie pour lutter contre la migration, de même que la publication des résultats du sommet tripartite entre la Tunisie, la Libye et l'Algérie tenu le 25 avril à Tunis, pendant lequel les chefs d'État ont assuré vouloir coordonner leurs efforts en vue de lutter contre la migration irrégulière.
Ce questionnement sur le déni de communication des autorités par un Parlement dont les pouvoirs demeurent très restreints selon la Constitution montre que la question migratoire suscite également des critiques au sein d'une classe politique habituellement alignée sur la ligne de Kaïs Saïed. L'ancienne députée Leila Hadded, membre du parti nationaliste arabe et du mouvement Echâab, a déclaré à la radio privée IFM le 9 mai (3) qu'il fallait s'interroger sur un possible « échec sécuritaire » à contrôler la vague migratoire en Tunisie. « Où sont nos forces de sécurité, notre armée ? Il n'y a aucune réponse qui éclaire les Tunisiens (…). Il faut expliquer pourquoi nous en sommes arrivés là », interpelle-t-elle.
Importation de la théorie du grand remplacement
Pour l'historien spécialisé dans la migration et maître de conférences à l'université de Tunis Riadh Ben Khalifa, ces débats montrent bien les problèmes de perception et de représentation de la question migratoire en Tunisie.
- Étant donné qu'il n'y a pas de politique migratoire en Tunisie mais plutôt une gestion sécuritaire qui fonctionne au coup par coup, les représentations sont faussées. Par exemple, la question de « l'invasion » des migrants qui est souvent agitée et les différents chiffres sur le nombre de migrants subsahariens faussent la perception. On voit beaucoup de migrants concentrés dans un lieu et notamment dans les zones urbaines, d'où le sentiment d'un très grand nombre.
Sans compter les débats sur les réseaux sociaux qui ne cessent de véhiculer les théories complotistes autour de la migration, des « théories elles-mêmes importées d'Europe, proches de celles du “grand remplacement” », précise Riadh Ben Khalifa (4).
Alors que les campagnes sécuritaires actuelles donnent cours à l'incurie raciste, les vraies questions peinent à être posées selon Riadh Ben Khalifa, notamment sur le rôle des associations dans la gestion migratoire et les amalgames : « Il faut faire la différence entre celles qui travaillent et qui sont reconnues et celles qui font le jeu des autorités européennes en poussant la Tunisie à devenir une sorte de hotspot pour la migration. » L'enseignant-chercheur ajoute que la Tunisie n'ayant pas de loi relative à la demande d'asile et au statut de réfugié, le gouvernement a confié à des représentations onusiennes le rôle de se charger de cette question. Or, « certaines de ces organisations ont vu leur budget se réduire avec la guerre en Ukraine et assurent de moins en moins leur rôle ».
« Ici c'est l'Algérie, va-t'en »
Alors que vendredi 3 mai au soir, les camps de fortune de migrants installés devant le Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) étaient démantelés par les autorités, « le silence de ces organismes était assez assourdissant », se désole Romdhane Ben Amor du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES). Notamment sur le sort des réfugiés soudanais présents parmi les migrants, et éligibles à une demande d'asile. Selon les chiffres du HCR, ils sont de plus en plus nombreux depuis 2023 à arriver en Tunisie en raison de la guerre civile au Soudan. « Aucune solution durable n'a été trouvée pour les Soudanais et, pour nous, il y a une responsabilité partagée entre l'État mais aussi les représentations onusiennes qui ne réagissent pas », constate Romdhane Ben Amor.
L'OIM a communiqué le 9 mai sur les retours volontaires de migrants en situation irrégulière qu'elle facilite avec les autorités tunisiennes, notamment celui de 161 Gambiens ayant accepté une prise en charge d'aide au retour volontaire. La communication était identique l'année passée après les expulsions de leur logement de migrants subsahariens. En 2023, l'OIM a aidé 2 557 migrants à rentrer volontairement depuis la Tunisie vers leur pays d'origine, une augmentation de 45 % par rapport à 2022.
Devant le siège de l'organisme ce 9 mai, alors que des maçons sont en train de repeindre la façade d'une maison en face de l'OIM, dont le mur tagué a servi pendant des mois de support pour les tentes des migrants, plusieurs Subsahariens attendent un rendez-vous. Rachid, la vingtaine, est originaire de Centrafrique. Il dit avoir été arrêté par les autorités après le démantèlement du campement dans la nuit du 3 au 4 mai : « On nous a mis dans des bus et on nous a jetés 3 heures plus tard sur un terrain. On nous a dit “voilà, ici c'est l'Algérie, va-t'en”. »
Certains ont franchi la frontière tandis que lui et un petit groupe se sont cachés le temps que les autorités partent. Ils ont ensuite repris à pied le chemin de Tunis en suivant les lumières des villages et les rails de train, tout cela « pendant la nuit, car en journée, on essaye de dormir et d'éviter de se faire repérer », raconte-t-il. Son cheminement de trois jours vers la capitale explique en partie les vidéos qui ont circulé sur les réseaux sociaux, des images de migrants éparpillés dans le nord-ouest du pays et passant à travers champs. Un périple que Rachid ne veut pas réitérer. Après un parcours migratoire très difficile, les derniers évènements l'ont convaincu de quitter le pays définitivement :
- Moi je suis revenu à Tunis parce que je veux faire un retour volontaire et, d'ailleurs, cela fait plusieurs mois que je l'ai demandé. Mais en attendant, je n'ai nulle part où dormir, et cela fait des mois que ça dure. Je n'ai pas eu de soucis avec la population tunisienne, toutefois j'ai compris que ça ne sert à rien de rester ici. Je n'arrive pas à me stabiliser dans un travail malgré tous les petits boulots que j'ai faits. J'ai même passé un mois en prison. C'est devenu trop difficile.
Lilia Blaise, Correspondante à Tunis.
Notes
1- « Au moins vingt-cinq corps découverts : le sort terrible des migrants abandonnés dans le désert tunisien », France Inter, 8 août 2023.
2- Les autorités tunisiennes n'ont publié aucun communiqué officiel à la suite de cette visite.
3- « Leila Hadded sur la migration : jusqu'à quand va durer cette hémorragie ! », Business News, Tunis, 9 mai 2024.
4- En février 2023, l'ex candidat à la présidentiel française adepte de la théorie du « grand remplacement » Éric Zemmour n'a pas manqué de saluer sur Twitter le communiqué de la présidence sur les migrants subsahariens.

Transformer l’État pour ne pas être transformé par lui
L'institut La Boétie a organisé le 6 avril dernier une journée d'études sur l'État, afin de revenir sur les analyses historiques et contemporaines de l'État, ses liens avec la souveraineté populaire, les tensions entre les luttes pour le pouvoir et les capacités à transformer l'État, etc. Nous publions ici l'intervention faite par Stathis Kouvélakis, membre de la rédaction de Contretemps. L'ensemble des interventions de cette journée d'études sont visionnables ici.
14 mai 2024 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/capitalisme-etat-classes-pouvoir-kouvelakis/
Une fois n'est pas coutume, je vais commencer par un propos de François Mitterrand. C'est un propos rapporté mais qu'on peut néanmoins considérer comme authentique, car la personne qui l'a transmis n'est autre que Danielle Mitterrand, son épouse, et qu'il est toujours disponible en ligne sur le site de sa fondation. Peu après le tournant néolibéral de son premier septennat, Danielle Mitterrand lui demande : « Pourquoi maintenant que tu en as le pouvoir ne fais-tu pas ce que tu avais proposé ? ». Et le premier président socialiste de l'histoire de France lui répond « qu'il n'avait pas le pouvoir d'affronter la Banque mondiale, le capitalisme, le néolibéralisme. Qu'il avait gagné un gouvernement mais non pas le pouvoir ».
« Il avait gagné le gouvernement, mais pas le pouvoir », telle est la phrase clé. Elle explique le virage néolibéral de 1982-1983 dont la gauche française, et sans doute aussi la gauche européenne, ne se sont jamais remises. Elle nous oblige donc à poser cette question : qu'y a-t-il entre le gouvernement, autrement dit entre gagner les élections et gagner le pouvoir ? Eh bien, il y a précisément ce qui nous occupe aujourd'hui, à savoir l'Etat comme condensation de ce pouvoir en tant qu'il est un pouvoir de classe. Le pouvoir de la classe qui contrôle les moyens de production et d'échange, disons en gros celle qui concentre le pouvoir économique, la classe capitaliste.
De ce fait, tous les gouvernements élus sur la base d'un programme de rupture avec l'ordre capitaliste ont rapidement fait le constat qu'être majoritaire au parlement et/ou conquérir la tête de l'exécutif est tout autre chose qu'être au pouvoir. Pour gagner le pouvoir il faut affronter le pouvoir du capital et le vaincre. Mais pour ce faire, il est indispensable de s'en prendre à son expression concentrée, et spécifique, l'État.
Qu'est-ce que l'État capitaliste ?
Que veut dire ce terme de spécifique ? Il signifie tout d'abord, que, contrairement à l'idée que tout Etat moderne se fait de lui-même, l'Etat n'est pas l'universel incarné. Il n'est pas un arbitre impartial qui se place au-dessus des conflits entre groupes sociaux pour promouvoir un mythique « intérêt général ». Pas besoin d'être particulièrement imbu de marxisme, il suffit je pense de regarder autour de soi, pour constater que, dans la société capitaliste, l'Etat est au bout du compte au service des intérêts de la classe dominante, c.a.d. de la classe capitaliste. Il est en ce sens un Etat de classe. L'Etat est le verrou qui garantit en dernière instance la permanence de l'ordre social établi, c'est pourquoi aucune tentative de renverser celui-ci ne peut faire l'économie de l'affrontement avec le pouvoir d'Etat.
Voilà donc, très sommairement, en quoi l'Etat est l'expression condensée du pouvoir de classe. Mais il n'est pas simplement cela, au sens où, je viens de le dire, il est une condensation spécifique de ce pouvoir. C'est ici qu'intervient sans doute l'apport de la théorie marxiste, depuis les fondateurs jusqu'à Nicos Poulantzas, le dernier en date des grands penseurs de l'Etat à se situer dans cette tradition.
Pour dire les choses très schématiquement, la spécificité de l'Etat contemporain découle du fait que sous le capitalisme, le rapport d'exploitation ne s'effectue pas sous la contrainte extra-économique comme sous l'Ancien régime féodal. Désormais, comme l'a écrit Marx dans le Capital c'est « la contrainte muette des relations économiques [qui] scelle la domination du capitaliste sur le travailleur ». Il y a donc, sous le capitalisme, une séparation de l'économique et du politico-étatique, séparation toute relative bien sûr car l'Etat intervient activement dans la reproduction de cette contrainte muette et qu'il est en retour lui-même profondément façonné par les rapports qu'il contribue à reproduire.
Il reste, que, contrairement à la noblesse, qui détenait le pouvoir économique, judiciaire, militaire et même politique, à travers l'Etat monarchique que l'on peut considérer comme un Etat patrimonial – c'est-à-dire comme la propriété du monarque, premier parmi les seigneurs féodaux –, la classe capitaliste n'exerce pas le pouvoir politique de façon directe mais par l'intermédiaire d'une entité distincte, l'Etat. Une entité conçue comme pouvoir public et dont le fonctionnement est régi par la loi, dégagée des liens personnels sur lesquels reposaient les féodalités et les Etats d'Ancien régime. L'Etat moderne possède ainsi une autonomie relative par rapport à la classe dominante et ne peut fonctionner que sur la base de cette autonomie.
L'autonomie en question signifie deux choses : d'une part que la classe dominante ne réalise son unité que sur le terrain de l'Etat. Elle ne devient classe dominante qu'en se constituant comme telle, c.a.d en dépassant sa division en fractions distinctes, aux intérêts partiellement divergents, que sur le terrain de l'Etat et au moyen d'un personnel politique spécialisé, en charge de sa direction et de la médiation avec la société civile. La bourgeoisie n'existe pas sur le plan politique indépendamment de cet Etat et celui-ci n'est donc ni son appendice ni un instrument qu'elle peut manipuler à volonté.
Il n'est pas non plus une entité qui lui préexiste, et que celle-ci ne ferait que « capter » après coup, ou « coloniser » de l'extérieur. L'Etat se présente comme le terrain même à travers lequel s'établit, non sans contradictions et oscillations, l'unité de cette classe dominante, sous l'hégémonie de l'une de ses fractions – disons, pour parler de la situation actuelle, la finance capitaliste. Nicos Poulantzas avait l'habitude de dire que le véritable « parti de la classe dominante » c'était l'Etat – car c'est dans et par l'Etat que se réalise son hégémonie – et non tel ou tel parti qui en occupe le sommet, et qui n'est qu'une médiation nécessaire mais temporaire et remplaçable.
La spécificité de l'Etat s'exprime toutefois également à un autre niveau, tout aussi décisif, sinon davantage. Car c'est l'Etat qui organise l'hégémonie de la classe dominante à l'égard des classes dominées, qui condense les conditions du consentement des dominés, sur la base d'un rapport de forces établi dans et par la lutte des classes. C'est donc dans l'Etat que s'inscrivent les formes du compromis social, toujours instable et temporaire, mais néanmoins producteur d'effets réels, effets qui encadrent le conflit de classe sans pour autant en annuler le caractère antagonique.
C'est en ce sens que l'Etat est un « champ stratégique », toujours selon les formulations de Poulantzas, car c'est en lui que se condense le rapport de forces entre les classes, au double sens de l'unification de la classe dominante et de son rapport avec les classes dominées. Il n'est donc pas une entité monolithique mais un terrain traversé de contradictions tout en gardant une forme d'unité et de cohésion matérialisée dans la charpente des appareils qui le constituent.
L'État comme champ stratégique
Cela entraîne une conséquence majeure : dans les conditions d'un régime parlementaire standard, les classes dominées sont « dans l'Etat », par toutes sortes de canaux. Elles sont en particulier présentes, à travers les médiations de leurs organisations, dans l'espace des institutions représentatives. Chacun de ses espaces, à commencer par ceux issus du suffrage dit universel, a été gagné de haute lutte, et c'est ce processus qui a donné un début de contenu démocratique à un régime libéral qui ne l'était nullement à ses débuts.
Cela ne change pas le fonctionnement d'ensemble de l'Etat, en tant qu'il reproduit les rapports sociaux existants et cristallise l'unité d'un pouvoir de classe. Dire que l'Etat n'est pas monolithique ne veut pas dire que les classes antagoniques en occuperaient l'espace de façon commensurable et se partageraient « démocratiquement » le pouvoir. Mais cela transforme substantiellement les conditions dans lesquelles se déroule la lutte de classes sur le plan politique.
Ce qui devient désormais possible, comme l'ont bien vu Marx et Engels dès les débuts de l'extension du suffrage dans les pays européens, c'est l'accès au pouvoir gouvernemental – qui n'est pas le pouvoir tout court – des partis ouvriers. Soit, pour reprendre les formulations de Marx dans le programme du Parti Ouvrier Français corédigé avec Guesde, « la transformation du suffrage universel d'instrument de duperie qu'il a été jusqu'ici en instrument d'émancipation ».
C'est précisément contre cette menace potentielle que l'Etat capitaliste s'est préventivement barricadé lorsqu'il a intégré dans son tissu institutionnel les conquis démocratiques des luttes populaires. Certes, dès l'origine et dans sa structure même, l'Etat se présente comme un ensemble à la fois centralisé et hiérarchisé d'appareils qui reproduisent à travers leur spécialisation les caractéristiques fondamentales de la division capitaliste du travail, et tout particulièrement la monopolisation des fonctions de direction par les sommets de ses appareils. L'évolution historique consiste en ce que les instances de prise de décision réelle se sont déplacés vers des lieux qui sont au maximum à l'abri de la pression populaire.
C'est ce processus qui explique le renforcement continu du pouvoir exécutif au détriment des assemblées représentatives, et, davantage encore, le poids de plus en plus décisif des échelons supérieurs de l'administration. Cette double évolution concerne l'ensemble des régimes de démocratie libérale mais elle prend une forme particulièrement exacerbée en France, avec le présidentialisme de la Ve République et le poids des grands corps de l'Etat, celui des Inspecteurs des Finances de Bercy en tête.
Se constitue ainsi un noyau dur de l'Etat, à la fois (relativement) autonome et étroitement relié au pouvoir économique par toutes sortes de canaux, notamment à travers le « pantouflage » (la circulation des hauts fonctionnaires entre secteurs public et privé), les lieux de formation et de socialisation entre élites et, de plus en plus, par l'appel à des cabinets de consultants – un noyau qui agit en tant qu'ultime garant de la continuité du pouvoir de classe, par-delà les vicissitudes des alternances politiques et même par-delà les changements de régime.
Font bien entendu également partie de ce noyau dur de l'Etat les appareils de répression – le triptyque police, armée, justice – puisque, selon la célèbre définition de Max Weber, l'Etat moderne possède le monopole de l'exercice de la violence légitime. L'action de ses appareils est ordinaire et permanente, pour assurer la reproduction de l'ordre social, mais elle peut aussi devenir extra-ordinaire, c'est-à-dire assumer un rôle directement politique, lorsque les institutions représentatives sont en crise.
De l'Espagne de 1936 au Chili de l'Unité populaire, on sait que la bourgeoisie n'hésite jamais à violer sa propre légalité quand elle sent que l'ordre social est menacé. L'actuelle Ve République offre un autre exemple de crise de régime qui se dénoue sous la pression d'un pronunciamento militaire, ce qui lui a valu, pour citer une fois de plus Mitterrand, d'être qualifié de « coup d'Etat permanent ». Rappelons également qu'en mai 68, De Gaulle a fait un tour par Baden-Baden, pour rencontrer son ami Massu et s'assurer du soutien de l'armée, avant de lancer sa contre-offensive politique.
Une confrontation inévitable avec l'État
De tout ce qui précède découle une première conclusion fondamentale : toute tentative d'impulser un processus de transformation sociale ne peut que se heurter à la résistance acharnée qui vient du cœur de l'Etat, de son noyau dur, à savoir de la haute administration et les appareils répressifs, en interaction bien sûr avec les centres du pouvoir économique.
Cette résistance est double : c'est, d'une part, la résistance structurelle d'appareils qui, par leur formidable inertie bureaucratique, sont hostiles au bouleversement de l'ordre social et, plus que tout, à l'irruption des masses populaires sur le devant de la scène. C'est aussi, d'autre part, la résistance organisée du noyau dur de l'Etat qui ressent comme profondément illégitime l'accès au gouvernement de forces porteuses de rupture avec le fonctionnement institutionnel établi.
A cela, il faut ajouter les pressions internationales, car tant le pouvoir politique qu'économique sont reliés à un système international devenu d'autant plus contraignant que l'Etat national français a cédé une bonne part de ses capacités d'action à la fois aux marchés mondialisés qu'à des organismes partiellement supranationaux comme l'Union européenne. Celle-ci contrôle l'outil monétaire (via la BCE « indépendante ») et instaure la primauté du droit européen sur le droit national (via la Cour de justice de la Haye), soit deux attributs clé de la souveraineté.
Il est donc parfaitement illusoire de penser que l'Etat peut être utilisé tel quel pour mener un processus de transformation sociale. Il est tout aussi illusoire de penser que la question se réduit à celle de l'organisation institutionnelle, et qu'elle peut se résoudre par un simple changement constitutionnel. Ce changement, c'est-à-dire la rupture avec la Ve République, est bien entendu une condition indispensable, mais elle n'est nullement suffisante, car ce qui est au cause c'est l'Etat dans sa structuration matérielle, dans le fonctionnement de ses appareils, fonctionnement dont les effets (en particulier le poids de la haute fonction publique) excèdent largement l'architecture prévue par la Constitution.
Outre la nécessité de faire face aux aspects potentiellement violents de la résistance venant des appareils de répression, c'est le rapport de l'Etat avec les classes dominées qui demande à être radicalement bouleversé. Ce rapport traverse l'Etat de l'intérieur, car les masses y sont présentes, mais il le déborde aussi largement. Il le déborde d'autant plus que la mobilisation populaire et la montée de la conflictualité sont les marques distinctives de toute véritable entreprise de transformation sociale.
C'est ici que réside le défi stratégique majeur des forces qui entendent mener à bien une telle entreprise : articuler le travail dans les institutions étatiques – pour les démocratiser en profondeur – et la mise en mouvement des forces populaires, sans laquelle aucun basculement du rapport de forces n'est possible. Le tout dans un contexte de fortes contraintes et de pressions tant sur le plan interne qu'au niveau international.
Tirer les leçons des expériences passées
On sait que jusqu'à présent ce défi n'a pas été relevé avec succès, d'où l'échec des tentatives de rupture avec le capitalisme dans les pays de démocratie libérale. Tirer les leçons des expériences passées est donc d'autant plus nécessaire si on veut travailler à une perspective de victoire. En guise de conclusion, je reviens ainsi à mon point de départ, c'est-à-dire au tournant néolibéral de la gauche française en 1982-83.
Dans deux importantes conférences consacrées au bilan du 10 mai 1981, Jean-Luc Mélenchon a pointé deux facteurs majeurs de l'échec : d'abord, une conception trop institutionnelle de la pratique politique de la gauche au gouvernement. Celle-ci s'est concrètement traduite par le refus de susciter la mobilisation populaire, ou de s'appuyer sur des mouvements sociaux existants. Mélenchon cite le cas de l'absence de réaction aux fameuses décisions du Conseil constitutionnel de janvier 1982 qui retoquaient la loi de nationalisation du gouvernement Mauroy pour cause d'insuffisante indemnisation des propriétaires et faisaient ainsi de l'inviolabilité du droit de propriété un droit constitutionnel fondamental.
Il souligne également l'impact dévastateur de la dénonciation par le gouvernement Mauroy des grèves des ouvriers immigrés de l'automobile, assimilées à un « complot chiite » – le racisme islamophobe, on le voit, remonte à loin, y compris au sein de la gauche. Il convient d'ajouter à cela la façon dont le PS et Mitterrand ont coupé l'herbe sous les pieds du mouvement antiraciste autonome qui émergeait avec la marche de 1983, en lançant SOS Racisme.
Pour résumer, on peut dire que cette pratique politique étroitement institutionnelle révèle que les organisations populaires sont loin d'être indemnes de logiques d'étatisation, avant même d'accéder aux fonctions gouvernementales, a fortiori lorsqu'elles y accèdent à la faveur de victoires électorales. De ce fait découle aussi une part essentielle des contradictions et des luttes qui les traversent de l'intérieur.
Le deuxième facteur mentionné par Mélenchon est la pression extérieure, la « contrainte extérieure » comme on disait à l'époque, qui s'est traduite par la fuite des capitaux, la dévaluation du franc et le poids déjà acquis de la CEE (Communauté Economique Européenne), première forme de l'actuelle UE, plus précisément par le biais du Système Monétaire Européen, ébauche de monnaie unique. Je n'ai pas le temps de développer, mais il est nécessaire de rappeler que ce type de carcan, dans lequel la construction européenne occupe une place centrale, était déjà bien présent à l'époque et qu'il a pesé lourd dans le tournant néolibéral.
Le rôle joué par Jacques Delors à la fois au niveau interne et au niveau européen fut tout à fait décisif à cet égard. Disons simplement que l'on sait désormais que la rupture anticapitaliste ne peut pas faire l'économie de l'affrontement avec cette Union européenne, qu'il convient de s'y préparer, et que cela nécessite, du moins de façon transitoire, le maintien et même le renforcement du caractère national, ou plus exactement national-populaire, du cadre étatique.
Pour une gauche de rupture, la question se pose donc en ces termes : si on ne transforme pas l'Etat, on sera inexorablement transformé par lui. La trajectoire des gauches de gouvernement, de la France des années 1980 à la Grèce du premier gouvernement Syriza, nous montre ce qu'il en coûte de renoncer à cette tâche. A nous de montrer qu'on peut s'y prendre autrement.
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Paris, le 6 avril 2024.
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