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Alors que la crise climatique s’aggrave, le Canada continue de s’incliner devant les grandes compagnies pétrolières
Les climatologues ont été clairs : le seul véritable espoir d'éviter une catastrophe climatique réside dans l'accélération spectaculaire de la transition vers l'énergie propre en construisant de nouveaux parcs éoliens et solaires à une vitesse vertigineuse. Mais ce n'est pas le cas.
24 mai 2024 | tiré de Rabble.ca | Photo : Le pipeline Trans Mountain qui longe la route Yellowhead et transporte du pétrole d'Edmonton, en Alberta, à Burnaby, en Colombie-Britannique, au Canada. Sur la photo, un panneau d'avertissement faisant référence au pétrole à haute pression qui traverse la conduite. Crédit : David Stanely / Flickr Crédit : David Stanely / Flickr
L'ouverture de l'expansion de l'oléoduc Trans Mountain ce mois-ci – largement célébrée dans les médias – nous rappelle que le Canada est toujours sous l'emprise des grandes compagnies pétrolières.
Cette expansion de 34 milliards de dollars a été financée par Ottawa et équivaut à une subvention publique massive pour l'industrie pétrolière – à un moment où nous devrions de toute urgence financer les énergies renouvelables, et non les combustibles fossiles.
Le célèbre climatologue américain James Hansen a déclaré que les sables bitumineux étaient un pétrole si « sale et à forte intensité de carbone » que s'ils devaient être pleinement exploités, ce serait la « fin de la partie » pour la planète.
Pourtant, nous applaudissons le triplement de la capacité de l'oléoduc à transporter le pétrole des sables bitumineux, même si cela nous rapproche de la fin de la partie.
Un rapport publié la semaine dernière a révélé que les meilleurs climatologues du monde pensent que le monde se dirige dans une direction effrayante – vers plus de 2,5 degrés Celsius de réchauffement, dépassant l'objectif international de 1,5 °C, au-delà duquel les incendies, les inondations et les vagues de chaleur deviennent gravement imprévisibles.
Aujourd'hui, nous ne sommes qu'à 1,2 °C de réchauffement et regardez le gâchis dans lequel nous sommes. Déjà cette saison, les feux de forêt sont hors de contrôle en Colombie-Britannique et en Alberta.
Les climatologues ont été clairs : le seul véritable espoir d'éviter une catastrophe climatique réside dans l'accélération spectaculaire de la transition vers l'énergie propre en construisant de nouveaux parcs éoliens et solaires à une vitesse vertigineuse.
Mais ce n'est pas le cas, même si le prix de l'énergie éolienne et solaire est devenu très compétitif. C'était censé être le point de déclenchement à partir duquel le marché commencerait à jouer en notre faveur, avec des énergies renouvelables moins chères que les combustibles fossiles, facilitant la transition vers une énergie propre.
Les énergies renouvelables ne cessent de devenir moins chères. Le prix de l'énergie solaire a chuté de 90 %, mais Big Oil reste dominant.
En effet, avec son monopole établi de longue date et son soutien gouvernemental étendu, Big Oil est beaucoup plus rentable – et donc plus attrayant – pour les grands investisseurs financiers que les entreprises compétitives en difficulté qui composent le secteur émergeant des énergies renouvelables, note Brett Christophers, économiste politique à l'Université d'Uppsala en Suède.
De toute évidence, compte tenu de l'urgence climatique, nous ne pouvons pas laisser la tâche vitale de la transition vers les énergies renouvelables aux caprices des investisseurs financiers, dont le seul intérêt est de maximiser leurs rendements.
Les gouvernements doivent s'impliquer beaucoup plus et ils doivent passer des grandes compagnies pétrolières aux énergies renouvelables.
L'administration Biden a pris cette direction, avec des mesures radicales visant à doubler la capacité renouvelable aux États-Unis au cours de la prochaine décennie. Pendant ce temps, le gouvernement Trudeau est déterminé à servir l'immensément puissante industrie pétrolière.
Au cours des quatre dernières années, Ottawa a fourni 65 milliards de dollars en soutien financier pour le pétrole et le gaz, mais seulement une fraction pour les énergies renouvelables. Son principal programme de subvention des énergies renouvelables fournit moins d'un milliard de dollars par an, explique Julia Levin, directrice associée d'Environmental Defence.
L'étendue de la volonté d'Ottawa d'accommoder les grandes compagnies pétrolières est devenue évidente en 2018 lorsqu'elle a pris en charge l'expansion de l'oléoduc Trans Mountain, plutôt que de laisser le projet s'effondrer après que ses bailleurs de fonds initiaux aient menacé de se retirer en raison d'une vive opposition environnementale.
Ottawa prévoit maintenant dépenser 10 milliards de dollars, peut-être beaucoup plus, pour subventionner les efforts futiles mais coûteux des grandes compagnies pétrolières afin de réduire leurs émissions de carbone par le biais du « captage et du stockage du carbone » – malgré de nombreuses preuves que la technologie est très inefficace pour réduire ces émissions.
Cela permet aux grandes compagnies pétrolières de prétendre qu'elles sont sérieuses au sujet de la réduction des émissions, en faisant croire aux Canadien-nes que nous faisons des progrès en matière de climat, alors que nous ne faisons que tourner en rond et gaspiller beaucoup d'argent public dans le processus.
Pendant des années, il y a eu la pensée réconfortante que, lorsque les horreurs du changement climatique deviendraient vraiment claires, les humains seraient assez intelligents pour trouver une solution. Cela s'est avéré vrai. C'est juste que nous n'avons pas trouvé comment remplacer les puissants pour pouvoir mettre en œuvre la solution.
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Sans arrêt, des attaques fusent contre le programme fédéral d’assurance des médicaments sans que les liens avec les grandes pharmaceutiques ne soient mentionnés
Dans des douzaines de lettres publiques, des auteurs.es s'opposent au programme fédéral sur les médicaments sans que leurs conflits d'intérêt ne soient dévoilés. Pendant que le gouvernement libéral et les néo-démocrates mettent au point les détails du programme national d'assurance médicaments qui devrait améliorer grandement leur accès à des millions de Canadiens.nes, les critiques et les oppositions s'expriment dans les grands médias du pays.
Nikolas Barry-Shaw et Donya Ziaee
The Breach, 10 mai 2024
Traduction, Alexandra Cyr
Le National Post dans une annonce prévient les Canadiens.nes : « Ce programme est une bombe qui va faire exploser votre prime ». Dans The Hill Times, on peut lire : « qu'il n'y a rien de plus effrayant » que la volonté du gouvernement de faire baisser le prix (des médicaments). On y compare le programme à « une guerre de guérilla » contre l'industrie pharmaceutique.
Les auteurs.es de ces propos, comme ceux d'une douzaine d'autres, ont été identifés.es comme des experts.es en politique, indépendants.es, travaillant dans des instituts de recherche.
Mais, une enquête du Conseil des Canadiens révèle que tous et toutes ont des liens avec les pharmaceutiques et les compagnies d'assurance. Ce sont les industries qui ont le plus à perdre avec l'introduction de ce programme. Plusieurs sont, soit leurs employés.es, leurs lobbyistes ou consultants.es. Tous et toutes travaillent pour des groupes de réflexion fondés par des manufacturiers de médicaments comme Pfizer, Johnson & Johnson et des groupes de lobbying comme Innovative Medicines Canada. Ou encore pour des compagnies où les membres des conseils d'administration sont issus.es des pharmaceutiques, des lobbys à leur service ou des compagnies d'assurance.
Depuis l'introduction de ce projet de loi, à la fin de l'année dernière, les interventions venant de ce secteur se sont multipliées pour faire dérailler et reporter toute tentative d'aller vers un système à payeur unique.
Depuis mars 2022, 49 articles attaquant le programme ont été publiés. 25 interventions du même genre ont été repérées dans les réseaux sociaux et les journaux.
Les liens avec l'industrie ne sont pas rendus publics
Les grandes pharmaceutiques et les compagnies d'assurance ont exercé un lobbying vigoureux contre ce programme universel qui devrait limiter leur pouvoir de fixation des prix pour ce qui est des pharmaceutiques et l'étendue de leurs marchés pour ce qui est des assureurs.
Avec l'entente entre le gouvernement libéral et le NPD sur le fait que l'approvisionnement un élément fondamental de la loi, les interventions d'opposition se sont déchainées dans les médias. Ce fut pire encore quand la loi a été introduite au parlement en février dernier.
Les conflits d'intérêt de tous ces commentateurs et commentatrices qui s'exprimaient couramment sur le sujet n'ont absolument pas dérangé les médias canadiens.
Par exemple, Brett Skinner, du Canadian Health Policy Institute, a passé des années à attaquer ce genre de programme en publiant des articles avec des titres comme « Électeurs.trices prenez garde : le programme national sur les médicaments est inutile, mauvais pour les Canadiens.nes déjà assurés.es et cher pour les contribuables ». Et « Des coûts plus élevés et moins de couverture. Pourquoi les Canadiens.nes voudraient de ce programme ».
Plusieurs de ces articles ont été écrits alors qu'il travaillait pour Innovative Medicines Canada le plus grand groupe de lobbying de la pharmacie au Canada. En plus il y était directeur des politiques en santé et en économie. Aucun des médias qui a publié ses articles, n'ont mentionné ce fait.
D'autres lettres ouvertes et articles écrits par des personnes liées à l'industrie ont été diffusés sur les sites de nouvelles consultés par des employés.es du gouvernement et des législateurs.trices ; par exemple, The Hill Times et National Newswatch, les services en lignes de The Canadian Press et des médias nationaux comme la CB, The Globe and Mail, Global News et The Toronto Star. L'enquête s'est limitée aux médias en ligne et écrits, ce qui a exclu les télévisions, les radios et les entrevues en balado-diffusion.
Un réseau de groupes de réflexion proches de l'industrie pharmaceutique
Les opposants.es au projet de loi C-64 ont compris depuis longtemps que pour protéger leurs profits, il leur fallait contrôler le discours public (à ce sujet). Mais ils et elles sont très conscients.es que les Canadiens.nes ne leur font pas confiance pour obtenir des avis fiables sur le système de soins. C'est pour cela que ces industries ont soutenu pendant des décennies des groupes de réflexion qui se chargeaient de publiciser leur message aux législateurs.trices et au grand public.
Les grandes pharmaceutiques ont financé les groupes de réflexion de droite grâce à des dons et des parrainages. Par exemple, Pfizer, Merck, Roche, Johnson & Johnson et AstraZeneca ont donné à The Macdonald-Laurier Institute et aux deux plus grands groupes de lobbying dans le domaine des médicaments et de la pharmacie, au Canada et aux États-Unis.
Le Canadian Health Policy Institute assure que, son mandat lui permet de publier des résultats de recherches qui concernent le système de santé grâce à « des politiques basées sur des preuves ». Mais ces recherches sont payées de gré à gré par des compagnies pharmaceutiques et portent sur les sujets qui les intéressent y compris le programme fédéral d'assurance médicaments.
Le Conference Board of Canada, un groupe de réflexion qui se dit « non partisan », est couramment cité dans les médias à propos de ses analyses sur une variété de sujets. Il a reçu des fonds du plus important lobby de l'industrie pharmaceutique du Canada, Innovative Medicines Canda pour des rapports où la nécessité du programme est minimisée.
Sa plus récente production financée ainsi, avance que 97% des Canadiens.nes détiennent déjà une assurance médicament. Ce résultat a été largement citée dans les médias alors que les plus éminents.es experts.es le dénonce comme le plus pernicieux des mensonges jamais émis par les compagnies opposantes au projet de loi. Les données pour ce travail avaient été fournies par Canadian Life and Health Insurance Association, le groupe dominant du lobby des assurances.
Il arrive aussi que les liens entre les pharmaceutiques et les compagnies d'assurance dépassent les simples financements. Dans beaucoup de cas, les dircteurs.trices ou les lobbyistes siègent sur les conseils d'administration. Cela leur donne la possibilité de diriger les recherches et de surveiller les positions que ces organisations prennent à propos du programme. Par exemple, à l'Institut économique de Montréal, Mme Hélène Desmarais préside le conseil d'administration. Elle est l'héritière de la famille Desmarais qui est propriétaire de Canada Life, le plus grand assureur du pays.
L'institut C.D. Howe se vante que ses recherches sont « non partisanes, basées sur des preuves et soumise à la révision d'experts.es ». Mais quand il s'agit du projet de loi C-64, ce sont souvent les grandes pharmaceutiques et des représentants.es des compagnies d'assurance qui assurent ce service. Les cadres et les lobbyistes de l'industrie occupent un tiers des sièges de l'Institute's Health Policy Council.
Trop souvent, les experts.es qui supposément fournissent des analyses « indépendantes et non biaisés » sur le programme fédéral sur les médicaments ont des liens directs avec les compagnies pharmaceutiques et d'assurance. Malgré leurs titres quasi universitaires, plusieurs en sont d'anciens.nes employés.es, des lobbyistes ou des consultants.es. Par exemple, Nigel Rawson a publié des douzaines d'articles où il attaque le projet de loi . Il se présente comme « Senior Fellow » du Macdonald-Laurier Institute et « universitaire affilié » du Canadian Health Policy Institute. Mais en fait il est consultant pour l'industrie pharmaceutique et un ancien employé d'un manufacturier de médicaments. Marcel Saulnier, un des « Senior Fellow » du C.D. Howe Institute, est un lobbyiste d'une compagnie ayant des relations avec le gouvernement et qui représente les compagnies pharmaceutiques. Il exerce ses fonctions auprès du gouvernement au nom de Johnson & Johnson relativement au programme fédéral. Il était une tête d'affiche d'un récent événement chez C.D.Howe à propos de ce programme commandité par Johnson & Johnson.
Introduire du brouillage pour masquer les faits
Selon une enquête du New York Times, pendant des décennies, les grands de la pharmacie ont dépensé des millions pour monter ce que leurs documents internes désignent comme des « lieux de résonnance intellectuelles, d'organisations de même sensibilité ».
Selon l'historien Edward Nik-Khah, ces relations financières de longue date signifient que les grandes pharmaceutiques « peuvent un moment donné, faire appel à un groupe d'économistes qui pourront leur fournir un message finement conçu pour atteindre un but politique ». La lutte actuelle autour du projet de loi C-64 est un de ces moments.
Le premier objectif de ces « lieux de résonnance intellectuelles » d'opposition au programme fédéral a été d'anticiper les règles pour biaiser le discours public à leurs propos. Plutôt que de s'opposer directement à l'idée d'une assurance universelle des médicaments sous ordonnances, idée qui est soutenue par la vaste majorité de la population, les grandes compagnies pharmaceutiques et leurs alliés.es ont tenté de semer le doute et la confusion.
Tout ce beau monde a minimisé l'efficacité de la portée de la couverture du programme. L'idée que le prix des médicaments au Canada, le deuxième le plus élevé dans le monde après les États-Unis, soit excessif, a été ridiculisé. De vieux arguments démentis à propos du programme ont été ressortis après avoir servi de multiples fois dans le passé.
Les groupes de réflexion de cette industrie sont des brouilleurs d'idées qui cherchent à masquer les faits dans les discussions sur la politique mais rejoignent parfois les plus hautes sphères des législateurs.trices. Depuis des années, ils ont visé les caucus, les membres du cabinet (fédéral) et leur ont servi de la désinformation pour ralentir les progrès vers la loi sur l'assurance médicaments.
Le Dr. Doug Eyolfson, ancien député libéral était membre du Comité sur la santé de 2016 à 2019. Il décrit comment les groupes financés par les pharmaceutiques ont affaibli la volonté du gouvernement Trudeau dans le projet de loiC-64 : « Les plus importantes hésitations vis-à-vis ce programme (y compris chez le gouvernement libéral dont j'étais membre), venait de l'immense désinformation venant de divers secteurs, chacun avec leur propre programme. Le lobbying était agressif, des articles de divers groupes réussissaient à convaincre beaucoup de gens que le programme couterait bien trop cher, qu'il n'était pas nécessaire et qu'il pourrait retarder l'émergence de nouveaux médicaments ».
Il faut un mur pare-feu entre les grandes pharmaceutiques et les décideurs.euses
La première phase de ce programme universel, à payeur unique qui couvre la contraception et les médicaments pour le diabète ne va affecter les profits des manufacturiers de médicaments et les assureurs qu'à la marge.
Mais la loi est quand même venue les hanter parce qu'elle mettra en place un programme bien plus important. Mais les délais d'introduction vont grandement leur bénéficier. Un gouvernement conservateur avec P. Poilievre pourrait facilement défaire un programme qui n'existe pour ainsi dire que sur papier. Déjà il répète ce qui lui vient des groupes de réflexion financés par l'industrie, comme nous en avons fait état dans le passé.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que les industriels.les réussissent à renverser des politiques gouvernementales. L'an dernier, une de nos enquêtes a révélé que le ministre fédéral de la santé était de mèche avec les grandes pharmaceutiques pour ralentir des réformes qui auraient épargné des milliards de dollars aux Canadiens.nes en coût de médicament.
Un ex-membre du conseil d'administration du comité de fixation des prix des médicaments, Matthew Herder, a récemment mis en garde contre l'influence excessive de l'industrie au moment de l'adoption de la loi sur l'assurance médicament. Il avait démissionné de son poste pour protester contre cela : « Je l'ai observé de première main. J'ai vu comment le processus a été influencé et contrôlé par l'industrie et ses multiples organisations sœurs. Avec ce programme, nous ne devons pas fermer les yeux sur les effets insidieux des conflits d'intérêts ».
Au moment de l'adoption de la loi, un comité de cinq experts.es sera mis en place pour superviser l'implantation du programme universel et public. M. Herder insiste sur l'obligation de n'y admettre aucun.e membre ayant des liens financiers avec l'industrie : « Le gouvernement doit ériger un mur pare-feu entre ces intérêts et les membres du comité (d'implantation). Si non, la loi C-64 peut devenir un autre échec dans la lutte pour que les Canadiens.nes aient accès à des médicaments essentiels et abordables pour tous et toutes ».
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Mobilisation massive au Panama contre la minière canadienne First Quantum
Mining Watch Canada lance une pétition
Entrevue avec Vivuana Herrera, Mining Watch Canada
Des manifestations massives au Panama se sont produites à l'automne dernier contre un nouvel accord que le gouvernement a annoncé avec l'entreprise canadienne First Quantum pour permettre la poursuite des activités de son immense mine de cuivre. Située dans la zone écologiquement protégée de la forêt tropicale panaméenne Donoso, la concession a été déclarée inconstitutionnelle en 2017 par la Cour suprême de Panama.
4 juin 2024 | tiré du Journal des alternatives | Photo : Panama - manifestations populaires de l'automne dernier contre la minière canadienne Credit : Olmedo Carrasquilla Aguila (CNW Group/MiningWatch Canada)
https://alter.quebec/mobilisation-massive-au-panama-contre-la-miniere-canadienne-first-quantum/
Des coalitions d'organisations de conservation et de protection de l'environnement, ainsi que des mouvements citoyens du monde agricole, du travail, de la santé, de l'éducation, de la jeunesse et de communautés indigènes — ont manifesté pendant près de deux mois pour dénoncer la manière et les dommages environnementaux et sociaux par les opérations minières. Toute la mobilisaiton a amené la fermeture de la mine depuis ce temps, en conformité avec la décision de la Cour insitutionnelle..
Aujour'hui, le groupe MiningWatch Canada (MWC), de concert avec des réseaux citoyens de Panama, ont lancé une pétition pour que la ministre canadienne du Commerce retire son soutien à First Quantum. La campagne de MWC demande que le gouvernement canadien respecte la décision de la Cour suprême panaméenne sur l'inconstitutionnalité du contrat et la volonté de la population panaméenne qui dit que « le Panama vaut plus sans l'exploitation minière ».
Viviana Herrera @Mining Watch Canada
Nous avons rencontré Viviana Herrera, responsable de campagne à MiningWatch Canada pour qu'elle nous explique les tenants et aboutissants de la mobilisation.
JdA : D'abord merci Viviana pour cette entrevue. Pouvez-vous nous résumer les dommages que cause l'exploitation du cuivre à Panama ?
Viviana : La réponse courte serait l'impact sur la biodiversité et sur la qualité et la quantité de l'eau en raison de l'emplacement et de la contamination de la mine de cuivre. Le Panama est un pays où la biodiversité est énorme et où les précipitations sont élevées. Toute activité minière aura des conséquences majeures et graves pour le pays et la région.
Les forêts tropicales du Panama jouent un rôle essentiel dans la santé du corridor biologique méso-américain, un ensemble d'aires protégées et de points chauds de la biodiversité qui s'étendent du sud du Mexique au Panama. C'est justement sur le site de l'énorme mine de cuivre à ciel ouvert Cobre Panama de la société canadienne First Quantum Minerals, la seule mine industrielle en activité du pays.
La mine de cuivre est donc un point chaud pour la population en raison de la déforestation et de la pollution qu'elle a causées. Les communautés touchées par ce projet et les groupes environnementaux, tels que Panamá Vale más sin minería (Panama vaut plus sans mines), ont dénoncé les dommages environnementaux et sociaux, notamment les rejets d'eaux usées, la déforestation et les dommages causés aux animaux endémiques et aux récoltes.
Les organisations environnementales telles que le Centro de Incidencia Ambiental (CIAM) (Centre de défense de l'environnement) ont systématiquement documenté et dénoncé les graves manquements aux engagements environnementaux du projet et à la législation environnementale en vigueur dans le pays. Selon le CIAM, l'entreprise a enregistré plus de 200 violations des engagements environnementaux et des rapports de contamination de l'eau et du sol.
Maintenant que la mine a été fermée à la suite des manifestations historiques de décembre 2023, les communautés et les organisations s'inquiètent du plan de fermeture de la mine. Elles exigent un plan de fermeture de la mine solide et sécuritaire qui évite d'autres impacts environnementaux et sociaux dans la région.
JdA : Quel est le soutien que le gouvernement Trudeau accorde à minière canadienne devant la décision de la Cour de Panama ?
Malgré l'opposition pacifique du peuple panaméen et la violence à laquelle il a été confronté pour avoir exercé son droit constitutionnel de contestation, le gouvernement canadien a continué à soutenir la First Quantum Minerals. La ministre de la Promotion des exportations, du Commerce international et du Développement économique, Mary Ng, a été très claire à ce sujet. Elle a déclaré à plusieurs reprises dans les médias que son travail consistait à défendre les entreprises canadiennes. Lors d'une entrevue accordée à CTW5, Madame Ng a déclaré à propos de la situation de First Quantum :
« Mon travail en tant que ministre du commerce est de m'assurer … de toujours continuer à défendre une sociéte minière canadienne, qu'elle opère au Panama ou n'importe où dans le monde ».
De même, l'ambassade du Canada au Panama a largement promu le contrat minier avec First Quantum, ella a également défendu la société minière dans le cadre du discours sur l'exploitation minière durable. Le Canada est un pays qui prétend respecter les droits humains, les droits des peuples autochtones, des femmes et la démocratie. La Cour suprême panaméenne a déclaré inconstitutionnels deux contrats miniers avec l'entreprise canadienne. Il est clair que le Canada doit retirer son soutien à cette société minière.
C'est pour cette raison que nous avons lancé, avec nos alliés étasunien, Earthworks, et panaméens, une pétition demandant de soutenir la lettre ouverte à la ministre canadienne exigeant le retrait de son soutien à la minière canadienne.
JdA : La pétition se poursuit jusqu'en septembre prochain. Pourquoi un délai aussi long. Quel est le calendrier de la campagne et que se passera-t-il à ce moment ?
Oui, nous collectons d'un côté, des signatures pour la pétition auprès des résidents et des citoyens canadiens/canadiennes, et de l'autre côté, un soutien institutionnel de la part d'établissements universitaires, d'artistes et d'activistes environnementaux. L'été est à porté de main et nous savons que de nombreuses organisations partent en vacances.
Nous souhaitons également recueillir un grand nombre de signatures, ce qui nécessitera beaucoup de diffusion et de temps. L'idée est de lancer et de remettre la lettre ouverte au ministre en septembre, au début de la nouvelle session parlementaire.
JdA : Merci viviana
Viviana : Merci beaucoup pour l'espace et l'entrevue.
Pour en savoir plus : Dossier de Mining Watch Canada en français
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Karl Marx et l’écologie
Il est indéniable que Marx s'est intéressé aux problèmes de l'environnement à son époque, et a critiqué les dégâts provoqués par le mode capitaliste de production. Mais il faut reconnaitre que les thèmes écologiques ne prennent pas une place centrale dans le dispositif théorique marxien et que les écrits de Marx sur le rapport entre les sociétés humaines et la nature sont loin d'être univoques et peuvent donc être l'objet d'interprétations différentes.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
Beaucoup d'écologistes font des critiques à Marx, et somment les marxistes d'abandonner le paradigme rouge pour adopter le vert. Quelles sont leurs principaux arguments ?
Selon les écologistes, Marx, suivant en cela l'économiste anglais David Ricardo, attribuerait l'origine de toute valeur et de toute richesse au travail humain, négligeant l'apport de la nature. Cette critique résulte d'un malentendu : Marx utilise la théorie de la valeur-travail pour expliquer l'origine de la valeur d'échange dans le cadre du système capitaliste. En revanche, la nature participe à la formation des vraies richesses, qui ne sont pas les valeurs d'échange, mais les valeurs d'usage. Cette thèse est très explicitement avancée par Marx dans la Critique du programme de Gotha (1875), texte dirigé contre les idées du socialiste allemand Ferdinand Lassalle et de ses disciples :
« Le travail n'est pas la source de toute richesse. La nature est tout autant la source des valeurs d'usage (qui sont bien, tout de même, la richesse réelle !) que le travail, qui n'est lui-même que l'expression d'une force naturelle, la force de travail de l'homme [1]. »
Les écologistes accusent Marx et Engels de productivisme. Cette accusation est-elle justifiée ?
Non, dans la mesure où personne n'a autant dénoncé que Marx la logique capitaliste de production pour la production, l'accumulation du capital, des richesses et des marchandises comme un but en soi. L'idée même de socialisme – au contraire de ses misérables contrefaçons bureaucratiques – est celle d'une production de valeurs d'usage, de biens nécessaires à la satisfaction des nécessités humaines. L'objectif suprême du progrès technique selon Karl Marx n'est pas l'accroissement infini de biens (l'« avoir »), mais la réduction de la journée de travail, et l'accroissement du temps libre [2] (l'« être »).
Cependant, il est vrai que l'on trouve souvent chez Marx ou chez Engels (et encore plus dans le marxisme ultérieur) une posture peu critique envers le système de production industrielle créé par le capital, et une tendance à faire du « développement des forces productives » le principal vecteur du progrès. De ce point de vue, le texte « canonique » est la célèbre préface à la Contribution à la critique de l'économie politique (1859), un des écrits de Marx les plus marqués par un certain évolutionnisme, par la philosophie du progrès, par le scientisme (le modèle des sciences de la nature) et par une vision nullement problématisée des forces productives :
« À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants […]. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une époque de révolution sociale. […] Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu'elle est assez large pour contenir [3]. »
Dans ce passage célèbre, les forces productives existantes ne sont pas mises en question, et la révolution n'a pour tâche que d'abolir les rapports de production qui sont devenus une « entrave » à un développement illimité de celles-ci.
Le passage suivant des Grundrisse (« Principes », 1857-59, esquisse du Capital) est un bon exemple de l'admiration trop peu critique de Marx pour l'œuvre « civilisatrice » de la production capitaliste, et pour son instrumentalisation brutale de la nature : « Ainsi donc, la production fondée sur le capital crée […] un système d'exploitation générale des propriétés de la nature et de l'homme. […] Le capital commence donc à créer la société bourgeoise et l'appropriation universelle de la nature et établit un réseau englobant tous les membres de la société : telle est la grande action civilisatrice du capital. Il s'élève à un niveau social tel que toutes les sociétés antérieures apparaissent comme des développements purement locaux de l'humanité et comme une idolâtrie de la nature. En effet la nature devient un pur objet pour l'homme, une chose utile. On ne la reconnaît plus comme une puissance. L'intelligence théorique des lois naturelles a tous les aspects de la ruse qui cherche à soumettre la nature aux besoins humains, soit comme objet de consommation, soit comme moyen de production [4]. »
Cette vision encore peu critique du rapport du capitalisme à la nature sera dépassée dans les années suivantes. En réalité, il faut considérer les écrits de Marx (ou Engels) sur la nature non comme un bloc uniforme, mais comme une pensée en mouvement. C'est la contribution qu'apporte un ouvrage récent d'un jeune chercheur japonais Kohei Saito, Karl Marx's Ecosocialism. Capitalism, Nature, and the Unfinished Critique of Political Economy (2017) : il montre l'évolution des réflexions de Marx sur l'environnement naturel, dans un processus d'apprentissage, rectification et reformulation de sa pensée.
Certes, sur certaines questions il y a une grande continuité dans ses écrits. C'est le cas notamment du refus de la « séparation » capitaliste entre les êtres humains et la terre, c'est-à-dire la nature. Marx était persuadé que dans les sociétés primitives il existait une sorte d'unité entre les producteurs et la terre, et il voyait comme un des tâches importantes du socialisme de re-établir cette unité, détruite par la société bourgeoise, mais dans un niveau supérieur (négation de la négation). Cela explique l'intérêt de Marx pour les communautés prémodernes, aussi bien dans sa réflexion écologique – par exemple à partir de Carl Fraas – que dans sa recherche anthropologique – Franz Maurer, deux auteurs qu'il considérait comme des « socialistes inconscients ».
Mais sur la plupart des questions au sujet de l'environnement, Saito met en évidence des changements notables. Avant Le Capital (1867) on trouve dans les écrits de Marx une vision plutôt acritique du « progrès » capitaliste. Cela est évident dans le Manifeste Communiste, qui célèbre l'« assujettissement des forces de la nature » et le « défrichement de continents entiers » par la bourgeoisie.
Les changements commencent à partir de 1865-66, quand Marx découvre, en lisant les écrits du chimiste agricole Justus von Liebig, les problèmes de l'épuisement des sols, et la rupture métabolique entre les sociétés humaines et la nature. Cela le conduira, dans le volume 1 du Capital (1867) mais aussi dans les deux autres volumes, inachevés, a une vision beaucoup plus critique des dégâts du « progrès » capitaliste.
On verra ainsi, dans plusieurs passages du Capital qui concernent l'agriculture, s'esquisser une vraie problématique écologique et une critique radicale des catastrophes résultant du productivisme capitaliste : Marx avance une sorte de théorie de la rupture du métabolisme entre les sociétés humaines et la nature, qui résulterait du productivisme capitaliste. L'expression « Riß des Stoffwechsels », littéralement « rupture » ou « déchirure » « du métabolisme » ou « des échanges matériels », apparaît notamment dans un passage du chapitre 47, « Genèse de la rente foncière capitaliste », au livre III du Capital :
« D'une part, la grande propriété foncière réduit la population agricole à un minimum en déclin constant, d'autre part, elle lui oppose une population industrielle toujours en croissance, entassée dans les grandes villes : elle crée par conséquent des conditions qui provoquent une rupture irréparable (unheilbaren Riß) dans la connexion du métabolisme (Stoffwechsel) social, un métabolisme prescrit par les lois naturelles de la vie [5]. »
Comme dans la plupart des exemples que nous verrons par la suite, l'attention de Marx se concentre sur l'agriculture et le problème de la dévastation des sols, mais il rattache cette question à un principe plus général : la rupture dans le système des échanges matériels (Stoffwechsel) entre les sociétés humaines et l'environnement, en contradiction avec les « lois naturelles » de la vie.
Le thème de la rupture du métabolisme se trouve aussi dans un passage du livre I du Capital. C'est un des textes de Marx où il est le plus explicitement question des ravages provoqués par le capital sur l'environnement naturel ; s'y fait jour une vision dialectique des contradictions du « progrès » induit par les forces productives :
« La production capitaliste […] détruit non seulement la santé physique des ouvriers urbains et la vie spirituelle des travailleurs ruraux, mais trouble encore la circulation matérielle (Stoffwechsel) entre l'homme et la terre, et la condition naturelle éternelle de la fertilité durable (dauernder) du sol. […] En outre, chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps, est un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du Nord de l'Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s'accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en sapant (untergräbt) en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur [6]. »
Plusieurs aspects sont notables dans ce texte : tout d'abord, l'idée que le progrès peut être destructif, un « progrès » dans la dégradation et la détérioration de l'environnement naturel donc. L'exploitation et l'abaissement des travailleurs et de la nature sont mis ici en parallèle, comme résultat de la même logique prédatrice, celle qui prévaut dans le développement de la grande industrie et de l'agriculture capitalistes.
Cette association directe faite par Marx entre l'exploitation du prolétariat et celle de la terre, initie bien une réflexion sur l'articulation entre lutte de classes et lutte en défense de l'environnement, dans un combat commun contre la domination du capital.
Après l'épuisement du sol, l'autre exemple de catastrophe écologique évoqué par fréquemment par Marx et Engels est celui de la destruction des forêts. Il apparaît à plusieurs reprises dans Le Capital :
« Le développement de la civilisation et de l'industrie en général […] s'est toujours montré tellement actif dans la dévastation des forêts que tout ce qui a pu être entrepris pour leur conservation et leur production est complètement insignifiant en comparaison [7]. »
Les deux phénomènes – la dégradation des forêts et celle du sol – sont d'ailleurs étroitement liés dans leurs analyses.
Comment Marx et Engels définissent-ils le programme socialiste par rapport à l'environnement naturel ? Quelles transformations le système productif doit-il connaître pour devenir compatible avec la sauvegarde de la nature ?
Les deux penseurs semblent souvent concevoir la production socialiste comme l'appropriation collective des forces et moyens de production développés par le capitalisme : une fois abolie l'« entrave » que représentent les rapports de production et en particulier les rapports de propriété, ces forces pourront se développer sans entraves. Il y aurait donc une sorte de continuité substantielle entre l'appareil productif capitaliste et le socialiste, l'enjeu socialiste étant avant tout la gestion planifiée et rationnelle de cette civilisation matérielle créée par le capital.
Par exemple, dans la célèbre conclusion du chapitre sur l'accumulation primitive du capital, Marx écrit : « Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe vole en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. […] La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature [8]. »
Indépendamment du déterminisme fataliste et positiviste qui le caractérise, ce passage semble laisser intact, dans la perspective socialiste, l'ensemble du mode de production créé « sous les auspices » du capital, ne mettant en question que l'« enveloppe » de la propriété privée, devenue une « entrave » pour les ressorts matériels de la production.
Cependant, on trouve aussi d'autres écrits qui prennent en considération la dimension écologique du programme socialiste et ouvrent quelques pistes intéressantes. Plusieurs passages de Marx semblent tenir la conservation de l'environnement naturel comme une tâche fondamentale du socialisme. Par exemple, le volume III du Capital oppose à la logique capitaliste de la grande production agricole, fondée sur l'exploitation et le gaspillage des forces du sol, une autre logique, de nature socialiste : le « traitement consciemment rationnel de la terre comme éternelle propriété communautaire, et comme condition inaliénable (unveräußerlichen) de l'existence et de la reproduction de la chaîne des générations humaines successives ». Un raisonnement analogue se trouve quelques pages plut haut :
« Même une société tout entière, une nation, enfin toutes les sociétés contemporaines prises ensemble, ne sont pas des propriétaires de la terre. Ils n'en sont que les occupants, les usufruitiers (Nutznießer), et ils doivent, comme des boni patres familias, la laisser en état amélioré aux futures générations [9]. »
Il ne serait pas difficile de trouver d'autres exemples d'une réelle sensibilité à la question de l'environnement naturel de l'activité humaine. Il n'en reste pas moins qu'il manque à Marx et à Engels une perspective écologique d'ensemble.
S'il est vrai que l'écologie n'occupe pas une place centrale dans le dispositif théorique et politique de Marx et Engels – parce que la crise écologique n'était pas encore, comme aujourd'hui, une question vitale pour l'humanité – il n'est pas moins vrai qu'il est impossible de penser une écologie critique à la hauteur des défis contemporains, sans prendre en compte la critique marxienne de l'économie politique et son analyse de la rupture du métabolisme entre les sociétés humaines et la nature. Une écologie qui ignore ou méprise le marxisme et sa critique du fétichisme de la marchandise est condamnée à n'être qu'un correctif des « excès » du productivisme capitaliste.
À partir des écrits de Marx et Engels, s'est développéz aux États-Unis une réflexion marxiste écologique dont le pionnier est John Bellamy Foster, avec la participation de Paul Burkett, Brett Clark, Fred Magdoff et plusieurs autres – et le soutien de la Monthly Review, une des plus importantes publications de la gauche nord-américaine – qui se définit comme l'école de la rupture métabolique. Ces auteurs on fait une notable contribution à la redécouverte de la dimension écologique dans l'œuvre des fondateurs du communisme moderne, même si l'on peut critiquer leur tendance à exagérer cette dimension.
On ne peut pas penser une alternative écosocialiste au processus actuel de destruction des fondements naturels de la vie sur la planète, sans prendre en compte la critique de Marx et Engels au capitalisme, à la logique aveugle de la valeur, à la soumission brutale des êtres humains et de la nature aux impératifs de l'accumulation du capital. Et l'on ne peut pas penser à un avenir communiste sans se référer à leurs propositions : collectivisation des moyens de production, production de valeurs d'usage et non de valeurs marchandes, planification démocratique de la production et de la consommation. Mais il faut en même temps intégrer à la réflexion marxiste les défis écologiques du 21e siècle : la lutte contre le changement climatique, la suppression des énergies fossiles, la réduction massive des productions inutiles, le développement des énergies renouvelables, l'agriculture organique à la place de l'industrie agricole fondé sur les pesticides, la reconnaissance de la dette écologique envers les pays du Sud, etc. Les marxistes de notre époque doivent suivre l'exemple de Karl Marx : réagir, en utilisant la méthode dialectique, aux nouveaux problèmes posés par le changement historique.
Michael Löwy
Notes
[1] Karl Marx, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt, Paris, Éditions sociales, 1950, p. 18. Voir aussi Le Capital, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, I, p. 47 : « Le travail n'est donc pas l'unique source des valeurs d'usage qu'il produit, de la richesse matérielle. Il en est le père, et la terre, la mère, comme dit William Petty. »
[2] Sur l'opposition entre « avoir » et « être », voir Manuscrits de 1844, op. cit., p. 103 : « Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu accumules de ton être aliéné. » Sur le temps libre comme principale base du socialisme, voir Das Kapital, III, op. cit., p. 828.
[3] Karl Marx, Préface à la Contribution à la critique de l'économie politique, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 3
[4] Karl Marx, Fondements de la critique de l'économie politique, Paris, Anthropos, 1967, pp. 366-367.
[5] e reprends ce terme, et l'analyse qui s'en suit, à l'important ouvrage de John Foster Bellamy, Marx's Ecology. Materialism and Nature, N. York, Monthly Review Press, 2001, pp. 155-167.
[6] Karl Marx, Le Capital I, op. cit., p. 363, revue et corrigé d'après l'original allemand, Das Kapital I, op . cit, pp. 528-530.
[7] Das Kapital, II, op. cit., p. 247.
[8] Karl Marx, Le Capital, I, op. cit., pp. 566-567.
[9] Karl Marx, Das Kapital, III, op. cit. p. 784, 820. Le mot « socialisme » n'apparaît pas dans ces passages, mais il est implicite.
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Maisons d’hébergement pour femmes victimes de violence : Derrière la porte, des intervenantes dévouées
Les sorties de la ministre de l'Habitation, France-Élaine Duranceau, ont ramené à l'avant-plan le grave manque de places en maisons d'hébergement. Le Point syndical s'est entretenu avec Rachel Lafleur, intervenante à la maison d'hébergement L'Ombre-Elle.
Tiré du Point syndical printemps-été 2024. Photo : Image tirée de la campagne Merci à vous, menée par la CSN en 2014. La réalité vécue par les femmes victimes de violence – et par les intervenantes qui les accompagnent – est malheureusement toujours d'actualité en 2024.
Si la pandémie a révélé une hausse inégalée des féminicides, la hausse des actes de violence envers les femmes était pourtant déjà bien claire : depuis 2005, une augmentation de 31 % a été constatée au Québec.
Pour les femmes victimes de violence, les risques sont actuellement grandement amplifiés, nous disent celles qui leur viennent en aide. L'inflation frappe fort et amplifie la dépendance économique de nombreuses femmes. Trouver un logement pour se sauver de l'enfer et y mettre les enfants en sécurité relève souvent de l'impossible. Dans certaines régions, le néant locatif vous attend de pied ferme.
« Chaque fois qu'une crise sociale survient, les femmes sont toujours plus impactées », glisse Rachel Lafleur, intervenante dans une maison d'hébergement de L'Ombre-Elle, à Sainte-Agathe-des-Monts.
« En ce moment, on sent que les femmes sont plus réticentes à quitter leur milieu violent parce que les défis économiques sont beaucoup plus grands. Elles doivent se trouver un logement, déménager… Alors oui, des femmes doivent rester dans leur milieu violent. Elles se disent qu'elles vont attendre d'avoir plus d'argent pour tenter de s'en sortir », déplore celle qui préside également son syndicat CSN.
Elle rappelle à quel point les aspects de contrôle et de coercition sont au cœur des problèmes de violence conjugale. À quel point les chiffres confirment la dépendance financière de nombreuses femmes !
« Un conjoint peut t'empêcher de travailler, de faire de l'argent. Il peut t'empêcher d'aller à l'école, de chercher de l'aide financière. Certains vont même te voler ou contracter des dettes en ton nom… », énumère t-elle.
« C'est une emprise psychologique totale. Après un certain temps, la personne n'a même plus besoin d'exercer de la violence. C'est la peur qui s'installe », décrit Rachel.
« Alors quand, en plus, t'es prise à la gorge financièrement… »
Lente reconstruction
À L'Ombre-Elle, environ 25 intervenantes se relaient jour et nuit pour accompagner le long processus de reconstruction pour les femmes et leurs enfants. Un véritable milieu de vie où de nombreuses familles brisées se côtoient. À une certaine période l'an dernier, jusqu'à quinze enfants s'y fréquentaient.
« Les impacts sur les enfants sont nombreux. Certains vont eux-mêmes développer des comportements violents, ce qui nous oblige à intervenir tôt. D'autres vont vivre de l'anxiété, vont chercher à s'isoler. Les plus jeunes peuvent vivre des violences nocturnes ou même régresser dans leur développement. »
Dans son travail auprès des femmes victimes de violence, Rachel nous explique à quel point il est important pour elles d'aborder différents enjeux reliés à la socialisation. À quel point elle travaille sur la notion de contrôle, sur la nécessité de savoir mettre ses limites : « J'accompagne les femmes du début jusqu'à la fin de leur séjour. Tellement de choses sont à déconstruire… », soupire t-elle.
« On voit dans quel état sont les femmes au début, et où elles en sont à la fin de leur séjour. C'est un virage à 180 degrés. » Pénurie de places : Bien sûr, le manque de places constitue une source de frustration constante pour les intervenantes. Tous les efforts sont néanmoins déployés pour faire en sorte qu'aucune personne ne soit laissée à elle-même.
Car L'Ombre-Elle ne sert pas que de refuge en cas d'urgence. Rachel et ses collègues sont également responsables d'une ligne téléphonique d'urgence pour la région, ainsi que d'une gamme de services externes pour prévenir la violence conjugale ou identifier les signes précurseurs.
Mais quand les risques à l'endroit d'une femme et ses enfants deviennent trop grands, L'Ombre-Elle leur sert de lieu protecteur. « En ce moment, on reçoit beaucoup de femmes provenant de Montréal, parce que les refuges sont pleins là-bas. Ce n'est pas évident pour une femme de se réinstaller si loin de son travail ou de l'école de ses enfants. Malheureusement, devant la distance, certaines femmes ne veulent pas faire le trajet jusqu'à notre maison… »
Sous la pression des organismes leur venant en aide, le gouvernement acceptait en 2022 de financer la construction de nouvelles maisons d'hébergement en utilisant les budgets du ministère du Logement. En mars dernier, constatant que les coûts de la construction de ces maisons dépassaient ceux des projets de construction en logement social, la ministre France-Élaine Duranceau interrompait plusieurs chantiers, exigeant des modifications.
L'absurdité de la comparaison ne fait pas rire Rachel.
« C'est une vision très immobilière de cet enjeu, s'insurge t-elle. Une maison d'hébergement, ce n'est pas du logement social. C'est un milieu de vie qui sert d'accueil à des femmes brisées. Pour travailler à leur réintégration, ça prend des espaces de travail, ça prend des bureaux pour nos rencontres, ça prend des espaces de vie pour les ados… »
« Ça paraît que la ministre n'est pas familière avec le milieu communautaire. Ça illustre tout à fait l'approche top-down du gouvernement de la CAQ. »
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Action de visibilité : 15 féminicides en 2024
Québec, 6 juin 2024 - Le Regroupement des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale (RGF-CN) a organisé une action de visibilité suite à l'annonce du 15e féminicide depuis le début de l'année. Irina Draghicescu a été tuée le 29 mai à Laval. L'action, qui a réuni plusieurs militantes à l'Assemblée nationale sur l'heure du midi, visait à briser le silence, exprimer notre colère, visibiliser les féminicides et exiger du gouvernement de faire de la lutte aux violences faites aux femmes et aux enfants une priorité.
Les féminicides : des violences banalisées et normalisées
Ces violences sont le fruit d'un rapport de domination des hommes sur les femmes que la société tolère et banalise. Irina Draghicescu s'est fait poignardée alors qu'elle se promenait dans le boisé près de chez elle comme à son habitude. « Cette violence atteint le sentiment de sécurité de toutes les femmes. Chaque fois qu'une femme est agressée dans un lieu public, c'est le sentiment de toutes les femmes qui diminue. Après la tombée de la nuit, le sentiment de sécurité des femmes diminue à tel point que plusieurs modifient leur trajet ou s'empêche de sortir » soutient Catherine Gauthier co-coordonnatrice au RGF-CN.
Les femmes aux intersections de plusieurs systèmes d'oppression tels les femmes immigrantes, les femmes autochtones, celles en situation de handicap, les jeunes femmes, les femmes des communautés LGBTQIA, les femmes âgées, en situation d'itinérance, en situation de dépendance économique, et les femmes que la société racise sont parmi les plus à risque de subir une ou plusieurs formes de violences, elles sont surreprésentées dans les victimes de féminicides.
Pas une de plus
Il faut refuser de baisser les bras et d'accepter que d'autres femmes et enfants soient agressées, violentées, tuées. Des solutions pour mettre fin à la violence envers les femmes, il en existe ! Ça passe notamment par l'augmentation du financement en prévention, en accompagnement et en hébergement des femmes victimes de violences conjugales, sexuelles et genrées, par des formations obligatoires et continues sur la violence conjugale pour tous les acteurs et les actrices qui interviennent auprès des femmes et des enfants, par des changements en profondeur de la culture de notre système de justice où les agresseurs peuvent récidiver en attente de leur procès, par une éducation à la sexualité axée sur des modèles de relations positifs basés sur l'égalité entre les femmes et les hommes. Les solutions sont multiples et doivent dénoncer le caractère inacceptable et criminel de la violence envers les femmes et renforcer la confiance des victimes et du public dans l'administration de la justice.
Le RGF-CN regroupe des groupes de femmes de la région de la Capitale-Nationale et travaille la défense des droits et des intérêts de toutes les femmes, l'égalité des femmes entre elles, l'amélioration des conditions de vie.
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« Rendez-vous avec Pol Pot » de Rithy Panh
Comment perpétuer la mémoire du génocide commis au Cambodge par les ‘Khmers rouges' contre tout un peuple au milieu des années 70, transmettre cette tragédie du XXe siècle souvent niée à l'époque, longtemps ‘passée sous les radars' des médias occidentaux, entre autres aveuglements persistants ?
Par Samra Bonvoisin, Le Café pédagogique, Paris, 5 juin 2024
Et quelle représentation, apte à concilier l'histoire intime de deux millions de victimes et l'Histoire collective de ce pays d'Asie du sud-est et de son peuple anéanti par le totalitarisme, l'art cinématographique le permet-il ? Avec « Rendez-vous avec Pol Pot », le grand cinéaste franco-cambodgien Rithy Panh, rescapé enfant du génocide, poursuit depuis 1989 [ « Site 2. Aux abords des frontières » ] l'œuvre de sa vie de création vouée à rendre dignité et justice aux disparus et à lever le voile sur des pans encore enfouis d'un passé traumatique et ce, par le documentaire ou la fiction. Ici, il adapte avec le scénariste Pierre Erwan Guillaume, le récit de la journaliste américaine, et correspondante de guerre, Elisabeth Becker [ ‘Les Larmes du Cambodge'. L'histoire d'un auto-génocide', 1986 ].Partant de la transposition de l'expérience vécue par l'écrivaine et ses deux compagnons, Rithy Panh figure, par le recours complexe à différents registres d'images, l'histoire de trois Français ( une journaliste connaissant bien le pays, un photographe et un intellectuel, ancien camarade d'études parisiennes du dirigeant et sympathisant ‘révolutionnaire' ) débarquant au Kampuchéa démocratique en 1978 invités exceptionnels de Frère n°1 ( Pol Pot ), autrement dit le chef suprême, pour une interview exclusive… Un séjour de cauchemar vers une ‘vérité' du totalitarisme effroyable. Une œuvre essentielle et difficile.
Bande annonce : www.youtube.com/watch?v=LzJCnxiMEFQ <http://www.youtube.com/watch?v=LzJC...>
*Rendez-vous avec Pol Pot de Rithy Panh, au cinéma après sa sélection au Festival de Cannes 2024 - Sortiraparis.com*
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*Trois Français sous haute surveillance dans Phnom Penh, silence et absence*
Nous sommes en 1978. Le Cambodge baptisé Kampoutchéa démocratique vit sous la férule féroce des Khmers rouges depuis trois ans et leur offensive entraînant la prise de la capitale ( et bientôt la démission du chef de l'État Sihanouk puis sa fuite ). Les habitants des villes évacués vers les campagnes, une gigantesque opération de ‘purification' s'étend à tout le pays, visant au premier chef les citadins ( et les individus à lunettes, "punaises à écraser" ). Le tristement célèbre camp de torture et de mort ( 20 000 assassinés, 7 rescapés ) connu sous le nom de S. 21 ouvre à Phnomh Penh [ « S. 21 La machine de mort », Rithy Panh, 2003, « Douch, le maître des forges de l'enfer » du même, 2011].
De toute cette horreur, nos trois invités n'ont pas idée tant dépasse l'entendement ce que chacun va voir, accepter de voir ou refuser de voir, suivant sa personnalité, son parcours, son sens de l'observation ou son aveuglement obstiné.
Pour l'heure, après l'atterrissage de l'avion dans une zone désertique et l'attente prolongé et sous le soleil écrasant et les sable soulevevés par le vent d'un convoi militaire venu les récupérer, les ‘hôtes' du régime – Lise ( Irène Jacob ), Raoul ( Cyril Gueï ) et Alain ( Grégoire Colin ), se retrouvent dans leur ‘chambre' respective, au sein d'un immeuble sans autre résident, sous bonne garde, à peine polie, dans une capitale totalement désertée et plongée dans un silence plombant.
*De jour comme de nuit, plongée progressive et cauchemardesque jusqu'à l'effroi*
A l'exception du photographe Raoul, animé d'une curiosité légitime, immédiate, et qui prend le risque nocturne de s'enfoncer sans autorisation des ‘geôliers' mal déguisés en guides, une initiative aux conséquences irrémédiables, Lise tente d'exercer son métier avec sérieux sans vraiment y parvenir.
De visites de lieux d'activités modèles en rencontres ‘langue de bois' avec des paysans épanouis, de la disparition prolongée de Raoul sans explication des gardes interrogés, des régions anormalement vides jusqu'à l'ultime rendez-vous en son palais du maître tant attendu, entre déploiement d'apparat somptueux et soliloque délirant d'un père ‘Ubu' massacreur au nom de la pureté d'un prétendu idéal révolutionnaire… Il faudrait être aveugle, comme Alain tellement rétif à tout dessillement face au vieux camarade étudiant devenu bourreau professionnel, tortionnaire et génocidaire pour le bien du peuple, aveugle donc au point d'ignorer la botte militaire partout, l'endoctrinement constant, l'anéantissement d'une population de façon systématique et la ruine totale de l'économie.
La fin de la fiction, à la fois empreinte de tragique et d'interrogation sans réponse, n'indique pas que nous sommes à quelques jours de la grande offensive vietnamienne, laquelle ne mettra pas fin au martyr du peuple cambodgien ; guérillas de Khmers rouges repliés aux frontières de la Thaïlande et affrontements avec les troupes vietnamiennes. Ni le retrait du corps expéditionnaire vietnamien, ni les accords internationaux de Paris en 1991, suivies de l'organisation d'élections par l'ONU ne referment cette page sanglante de l'Histoire.
Procès, mort de Pol Pot en 1998 et condamnations ( la perpétuité pour Douch, le tortionnaire de S.21, mort en 2020 ) signent la désagrégation du mouvement des khmers rouges.
Pourtant la société cambodgienne continue à être profondément déchirée par ce passé génocidaire : du sang et des larmes, des blessures ouvertes, des disparus innombrables.
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*Rithy Panh sans cesse sur le métier*
Sans doute, ce passé qui hante le présent explique-t-il la tentative d'en restituer les traces dans « Rendez-vous avec Pol Pot » par un entremêlement d'images de nature et de sources différentes : du noir et blanc d'archives ( rares actualités de propagande, fragments terrifiants d'images de victimes à l'agonie filmées à l'insu des tortionnaires ? ) aux plans fixes et colorés de figurines d'argile, étranges portraits de groupe où cohabitent anonymes et héros du récit en cours ? jusqu'aux séquences de la fiction en couleurs. Un choix de montage ( RP et son monteur Mathieu Laclau ) discutable, parfois difficile à comprendre, comme si le cinéaste avait bouleversé les temporalités, introduit des béances dans le présent de la narration pour approcher les meurtrissures indépassables déposées par le génocide dans le cœur et l'esprit de tous ceux qui l'ont traversé.
Ainsi s'explique sûrement l'obstination artistique de Rithy Panh, à travers « Rendez-vous avec Pol Pot » comme avec ses précédents documentaires ou fictions ( la 3èmeà ce jour ), une détermination obsessionnelle à la mesure de la tâche qu'il se fixe : « sans cette guerre jamais je ne serais devenu cinéaste. Je témoigne pour rendre aux morts ce que les khmers rouges leur ont volé. Je suis un passeur de mémoire en dette vis-à-vis de ceux qui ont disparu ».
Samra Bonvoisin, Le Café pédagogique, 2024-06-05
« Rendez-vous avec Pol Pot » de Rithy Panh, en salle le 5 juin 2024 (France)
Sélection officielle, Cannes Première, Cannes
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Nous avons besoin des éditions La Dispute, les éditions La Dispute ont besoin de vous !
Les éditions La Dispute traversent actuellement une période difficile sur le plan financier qui met en péril son modèle économique et ses projets. À l'heure de l'attaque tous azimuts des puissances économiques et politiques contre la pensée critique, les sciences sociales et les savoirs des travailleur⸱ses et des classes populaires, il est urgent de continuer à éditer des ouvrages qui donnent des clefs de compréhension du monde au service de l'émancipation de toutes et tous.
Tiré du blogue de l'auteur.
Comme d'autres espaces indépendants où se construit une pensée critique, les éditions La Dispute traversent actuellement une période difficile sur le plan financier qui met en péril son modèle économique et ses projets de développement.
Cette maison d'édition, fondée en 1997 par des salarié⸱es et ami⸱es des Éditions sociales ainsi qu'une équipe de chercheur⸱ses en sciences sociales et philosophie (parmi lesquel⸱les notamment Lucien Sève, Danièle Kergoat, Bernard Friot, Jean-Pierre Terrail) a publié à ce jour plus de 300 livres dans les domaines de la sociologie, l'économie, la philosophie, l'histoire, la science politique. Qu'il s'agisse d'enquêtes, de monographies, d'essais critiques, d'entretiens, ou de livres d'intervention, ces ouvrages ont toujours la même ambition intellectuelle et politique : mettre l'exigence de rigueur de la recherche scientifique, professionnelle, militante, au service des luttes pour la justice, l'égalité et toutes les émancipations.
Avec une histoire de plus de 25 ans, les éditions La Dispute ont aujourd'hui acquis une place singulière et incontournable au sein de l'édition en sciences humaines et sociales. C'est le cas de ses trois piliers éditoriaux que sont « Le genre du monde », collection de référence du féminisme matérialiste en France, fondée par Danièle Kergoat et aujourd'hui co-dirigée avec Pauline Delage et Aurore Koechlin ; « L'enjeu scolaire », collection pionnière de la pensée critique de l'école et de la démocratisation des savoirs, fondée par Jean-Pierre Terrail et aujourd'hui co-dirigée par Jérôme Deauvieau et Étienne Douat ; ainsi que « Travail et salariat », collection incontournable sur les institutions, les expériences et les luttes des travailleur⸱ses, fondée par Bernard Friot et aujourd'hui co-dirigée par Alexis Cukier, Amélie Jeammet et Hélène Stevens.
C'est également l'ambition de la nouvelle collection « Entretiens » qui donne la parole à des chercheur⸱ses et militant⸱es pour repenser la politique à partir de leurs expériences, et d'ouvrages d'intervention tel que Prenons le pouvoir sur nos retraites de Bernard Friot, ou encore de livres mêlant témoignages, recherche en sciences sociales et points de vue militants tel que le tout récent Avoir 20 ans à Sainte-Soline par le collectif du Loriot... La Dispute, ce sont aussi des classiques des sciences humaines et sociales – comme le psychologue matérialiste Vygotski (dont La Dispute est l'éditeur de référence) ou le sociologue Erving Goffman (dont La Dispute a publié L'arrangement des sexes) –, la quasi-totalité des ouvrages du philosophe marxiste Lucien Sève, des autrices féministes et queer traduites pour la première fois en français comme Teresa de Lauretis dont Théorie queer et cultures populaires vient d'être réédité...
Pour nous, qui sommes des chercheur⸱ses et militant⸱es au sein des sciences sociales et au sein des luttes pour l'émancipation, La Dispute est un espace et un instrument précieux, permettant d'allier rigueur scientifique, qualité du travail éditorial et radicalité politique. À l'heure de l'attaque tous azimuts des puissances économiques et politiques contre la pensée critique, les sciences sociales et les savoirs des travailleur⸱ses et des classes populaires, il nous semble plus que jamais urgent de continuer à éditer des ouvrages qui donnent des clefs de compréhension du monde et des outils intellectuels au service de l'émancipation de toutes et tous.
C'est pourquoi nous appelons à soutenir les éditions La Dispute, en participant à la campagne de dons et en faisant connaître le plus largement possible leur travail éditorial et leurs publications.
Signataires
Bruno Amable, économiste
Eric Aunoble, historien
Christelle Avril, sociologue, EHESS
Françoise Bagnaud, militante et autrice de La Dispute
Etienne Balibar, philosophe ou Professeur honoraire, Université de Paris-Nanterre
Laurent Baronian, économiste, enseignant-chercheur au CEPN
Jean Batou, historien
Christian Baudelot, sociologue
Denis Bayon, journal La Décroissance
Philippe Bazin, artiste
Judith Bernard, enseignante et metteuse en scène.
Vincent Berthelier, maître de conférences en littérature
Alain Bertho, professeur émérite d'Anthropologie
Jacques Bidet, philosophe
Patrick Bobulesco, libraire du Point du Jour
Isabel Boni-Le Goff, maîtresse de conférences en sociologie - université Paris 8
Stéphane Bonnéry, professeur en sciences de l'éducation à l'Université Paris-VIII
Florence Bouillon, maîtresse de conférences en sociologie, université Paris 8
Saliha Boussedra, docteure en philosophie
Sebastian Budgen, directeur éditorial de Verso Books
Philippe Büttgen, professeur de philosophie, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Marie Cabadi, Doctorante en histoire à l'université d'Angers
Juan Sebastian Carbonell, Gerpisa, École Normale Supérieure Paris-Saclay, IDHES
Yves Clot, professeur émérite en psychologie du travail au CNAM,
Annick Coupé, syndicaliste et altermondialiste
Pierre Cours-Salies, sociologue
Thomas Coutrot, économiste
Alexis Cukier, codirecteur de collection à La Dispute, philosophe
Pablo Cussac Garcia, ATER au Département de sciences sociales de l'ENS
Jérôme Deauvieau, codirecteur de la collection ""L'enjeu scolaire"", directeur du département de sciences sociales de l'ENS et chercheur au Centre Maurice Halbwachs (CNRS/EHESS/ENS)
Laurence de Cock, historienne
Teresa de Lauretis, professeur émérite à l'Université de Californie, Santa Cruz
Pauline Delage, codirectrice de la collection "Le genre du monde", sociologue
Margot Delon, chargée de recherche en sociologie au CNRS (Cens - Nantes Université)
Thierry Discepolo, éditeur Agone
Etienne Douat, codirecteur de la collection « L'enjeu scolaire », sociologue
Laurent Douzou, historien
Jean-Numa Ducange, professeur des Universités, historien, membre de la GEME
Amandine Dupuis, géographe
Camille Dupuy, sociologue
Cédric Durand, économiste
Ilana Eloit, professeure en études genre, Université de Genève
Anaïs Enjalbert, Riot Editions
Marouane Essadek, enseignant en philosophie
Jules Falquet, département de philosophie, Université Paris 8 St Denis
Juliette Farjat, philosophe
Caroline Fayolles, maîtresse de conférences en histoire
Franck Fischbach, philosophe
Camille François, sociologue
Tony Fraquelli , syndicaliste CGT cheminot
Bernard Friot, cofondateur de la collection « Travail et salariat »
Leila Frouillou, maîtresse de conférences en sociologie, Université Paris Nanterre
Lise Gaignard, psychanalyste
Davide Gallo Lassere, philosophe
Sandrine Garcia, professeure à l'IEP de Lyon
Isabelle Garo, philosophe
Franck Gaudichaud, historien
Olivier Gaudin, enseignant et chercheur à l'École de la nature et du paysage, responsable éditorial des Cahiers de l'École de Blois
Vincent Gay, sociologue
Pierre Gilbert, maître de conférences – université Paris 8
Denis Giordano, enseignant-chercheur en sociologie (OCE emlyon)
Romaric Godin, économiste, journaliste Mediapart
Séverine Gojard, autrice et directrice de recherche à l'INRAE
Sibylle Gollac, chargée de recherche au CNRS
Florian Gulli, professeur agrégé de philosophie
Stéphane Haber, philosophe
Jean-Marie Harribey, ancien maître de conférences à l'Université de Bordeaux, HDR en sciences économiques.
Samuel Hayat, chargé de recherche CNRS, Sciences Po
Helena Hirata, chercheuse CNRS
Liem Hoang Ngoc, économiste
Amélie Jeammet, codirectrice de la collection « Travail et salariat », enseignante de SES
Chantal Jaquet, philosophe
Anne Jollet, maîtresse de conférences Université de Poitiers, coordonnatrice de la rédaction des Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique
Razmig Keucheyan, sociologue
Pierre Khalfa, économiste Fondation Copernic
Danièle Kergoat, Fondatrice et codirectrice de la collection « Le genre du monde », sociologue
Aurore Koechlin, codirectrice de la collection « Le genre du monde », sociologue
Michel Kokoreff, sociologue
Olivier Le Cour Grandmaison, politologue
Jean Jacques Lecercle, professeur honoraire des universités
Simon Lemoine, philosophe, chercheur indépendant
Frédéric Lordon, philosophe
Alexis Louvion, sociologue, chercheur associé au Centre d'études de l'emploi et du travail (CEET)
Michael Löwy , sociologue, philosophe
Corine Maitte , professeure d'histoire moderne, directrice du laboratoire Analyse Comparée des Pouvoirs, université Gustave Eiffel
Elsa Marcel, avocate au barreau de Saint-Denis
Roger Martelli, historien, auteur
Jacqueline Martinez, correctrice
Christiane Marty, Fondation Copernic, chercheuse
Frédéric Monferrand, philosophe
Gilles Moreau, professeur émérite de sociologie, université de Poitiers
Olivier Neveux, professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre
Claire Pagès MCF, Université de Tours
Stefano Palombarini, maître de conférences en économie à l'Université Paris 8
Etienne Penissat, chargé de recherche au CNRS
Clément Petitjean, sociologue
Dominique Plihon, économiste, professeur émérite, Université Sorbonne Paris Nord
Allan Popelard, enseignant, militant
Stefanie Prezioso, professeure d'histoire politique et sociale de l'Europe au XXe siècle à la Faculté des Sciences sociales et politiques de l'Université de Lausanne (professeure d'histoire université de Lausanne)
Maxime Quijoux, sociologue, chargé de recherche au CNRS
Makan Rafatdjou, architecte-urbaniste
Fanny Renard, sociologue au GRESCO (université de Poitiers), co-autrice avec Sophie Orange, Des femmes qui tiennent la campagne, La dispute, 2022
Haude Rivoal, sociologue
Gwendal Roblin, doctorant en sociologie ou Sociologue, GRESCO, Université de Poitiers
Daniel Rome, enseignant retraité, militant altermondialiste
Lucie Rondeau du Noyer, historienne
Catherine Samary, économiste altermondialiste
Livia Scheller, maîtresse de conférences en psychologie du travail et clinicienne de l'activité au Conservatoire National des Arts et Métiers de Paris
Raphaël Schneider, fondateur de Hors-série
Yasmine Siblot, professeure de sociologie à Paris 8
Maud Simonet, sociologue au CNRS (IDHES)
Omar Slaouti, militant antiraciste
Hélène Stevens, codirectrice de la collection « Travail et salariat », sociologue
Daniel Tanuro, auteur écosocialiste
Jean Pierre Terrail, fondateur de la collection « L'enjeu scolaire », sociologue, auteur
Didier Terrier, professeur émérite d'histoire économique et sociale
Annie Thebaud Mony, sociologue, présidente de l'Association Henri Pézerat - Santé, Travail, Environnement, auteure
Olivier Thuillas, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Paris-Nanterre
Christian Topalov, sociologue, directeur d'études à l'EHESS
Eric Toussaint, porte-parole CADTM international
Mathieu Van Criekingen, enseignant-chercheur en géographie et études urbaines, Université libre de Bruxelles
Bernard Vasseur, philosophe
Françoise Vergès, militante, politologue, autrice
Daniel Veron, sociologue
Nicolas Vieillecazes, éditeur aux éditions Amsterdam
Christiane Vollaire, philosophe
Xavier Wrona, Riot Editions
Karel Yon, sociologue
La fabrique éditions
Fondation gabriel péri
Les éditions Syllepse
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Inprecor : 50 ans d’analyses et d’informations internationales
L'éditorial de ce numéro ne pouvait être rédigé que par Jan Malewski, qui a assuré l'édition d'Inprecor pendant 25 ans, jusqu'à ces derniers mois donc, traduisant depuis toutes les langues, vers un français irréprochable (1) , une prouesse d'autant plus impressionnante que sa langue maternelle était le polonais !
Tiré de Inprecor 721 - juin 2024
5 juin 2024
Par Jan Malewski
En ce cinquantième anniversaire d'Inprecor vous prenez en main sa 788e parution (2) ! Il a d'abord paru tous les 15 jours, en quatre langues (3) , puis mensuellement depuis février 1993. Il devait « combler un vide dans la presse du mouvement trotskyste » et « contribuer à construire l'Internationale révolutionnaire, pour replacer [l'] action dans son contexte mondial, pour renforcer les liens politiques entre les militants des divers pays. » (4) Quinze ans plus tard, Ernest Mandel expliquait : « Nous avons fondé Inprecor – et sa version anglaise International Viewpoint – dans l'idée qu'il fallait un instrument d'analyse politique pour influencer des couches plus larges d'avant-garde et pour construire notre propre organisation » (5).
Revue militante, résolument engagée aux côtés de tous les exploité·es et opprimé·es du monde, Inprecor se donnait pour but d'aider à le comprendre dans sa complexité, sa diversité, ses spécificités nationales, régionales, historique, etc.
C'est pourquoi depuis ses débuts il a eu la volonté d'apporter à ses lectrices et lecteurs avant tout des faits, des informations de première main et des éléments d'analyse, plutôt que des réponses idéologiques toutes faites. Pour ce faire, nous n'avons jamais hésité à ouvrir les colonnes de notre revue à d'autres organisations et à des militant·es engagé·es dans les luttes, même lorsque leurs opinions divergent des nôtres. Bref, ne pas nous limiter à faire connaître les actions et les positions des organisations de la IVe Internationale, mais faire vivre l'analyse critique en dépassant les frontières linguistiques et organisationnelles. Toujours dans le but d'unifier les organisations internationalistes révolutionnaires indépendantes créées par la « génération 68 » qui fusionnait avec les noyaux marxistes-révolutionnaires ayant réussi à tenir dans une période d'hégémonie stalinienne et social-démocrate, puis à se redévelopper en soutenant les luttes anticoloniales dès les années 1950 et au cours de la montée révolutionnaire des années 1960.
Le lancement d'Inprecor a eu lieu alors que « la IVe Internationale et l'ensemble du mouvement marxiste révolutionnaire étaient encore dans la foulée des progrès importants réalisés après Mai 68 » (6). La revue tentait de poursuivre l'unification des « trois secteurs de la révolution mondiale » symbolisée par l'année 1968 : tournant dans la guerre du Vietnam avec l'offensive du nouvel an lunaire du FLN, les mobilisations étudiantes en Pologne en mars 1968 et le Printemps de Prague en Tchécoslovaquie, le mouvement anti-guerre aux États-Unis et finalement la grève générale de Mai 68 en France, suivie de mobilisations massives en Italie et dans toute l'Europe… Bien que ces mobilisations n'aient pas réussi à résoudre « la question du pouvoir », elles ont ouvert pour près d'une décennie une période de luttes de masses et ont affaibli le partage du monde établi à Yalta en 1945 entre les impérialismes victorieux dans la Seconde Guerre mondiale.
Avec le retournement de la situation mondiale et l'affaiblissement du mouvement ouvrier à la suite de la banqueroute historique du stalinisme et de la social-démocratie, la diffusion d'Inprecor a cessé de croitre, puis a diminué. Pourtant, la revue a réussi à continuer, même si en 1993 elle a dû devenir mensuelle et a vu son équipe de rédaction être réduite. Nous avons été capables de parler des questions que d'autres publications internationales ignoraient (7), de publier des analyses marxistes novatrices (8), de faire connaître en langue française des analyses rédigées dans une autre langue. Le tout toujours dans le but de « renforcer les liens politiques entre les militants des divers pays ».
Alors, pour continuer, on ne peut que reprendre la conclusion de l'éditorial du n° 0 : « Inprecor, vu son mode de diffusion internationale, ne pourra vivre durablement que si un nombre suffisant d'abonnements sont souscrits. Que les lectrices et lecteurs qui ne l'ont déjà fait s'abonnent donc vite » !
* Jan Malewski a été rédacteur d'Inprecor d'avril 1998 à novembre 2023.
Notes
1. Avec l'aide, bien sûr, de nos correcteurs, en particulier Isabelle Guichard, l'actuelle correctrice, que nous ne remercierons jamais assez.
2. Sa première série, éditée en Belgique, comptait 67 numéros. Puis une nouvelle série, éditée en France, a démarré avec le n°2 (68) le 17 mars 1977. Depuis la numérotation n'a pas changé.
3. En français, anglais, castillan et allemand. Inprecor en anglais fusionnera en 1978 avec Intercontinental Press, publié aux États-Unis par le Socialist Workers Party (SWP), puis reparaîtra en mars 1982 sous le titre International Viewpoint, car les divergences entre la majorité de l'Internationale et le SWP – ne saisissant pas l'importance de la révolution polonaise de 1980-81 et dont l'anti-impérialisme devenait de plus en plus campiste et le fonctionnement interne de moins en moins démocratique – ne permettaient plus de rédiger une revue commune. Inprekorr en allemand paraissait depuis 1971, et en 2017 il a fusionné avec la revue Die Internationale publié·e par la section allemande. Inprecor en castillan a été dans un second temps pris en charge par la section de l'État espagnol, puis Inprecor para América latina a vu le jour de 1989 à 1995. De 1981 à 1991 il y avait aussi une revue en polonais, Inprekor, acheminée clandestinement jusqu'en 1990, puis imprimé·e en Pologne (deux numéros, avant que les camarades polonais ne lancent leur propre publication indépendante).
4. Éditorial du n° 0, repris dans le n° 1.
5. Inprecor n° 300 du 12 au 25 janvier 1990.
6. Ibid.
7. Le régime lance une campagne anti-ukrainienne », n° 192 du 18 mars 1985.
8. Par exemple le numéro spécial « Le capitalisme contre le climat », n° 525, février-mars 2007.
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La Fabrique est orpheline
Nous avons appris le décès hier matin d'Eric Hazan, son fondateur en 1998 et celui qui depuis vingt-cinq ans a construit de ses mains larges et accueillantes son catalogue, livre après livre.
Né à Neuilly-sur-Seine en 1936 dans une famille juive, d'une lignée d'éditeurs et d'imprimeurs, Eric se tourna vers la médecine et une carrière de chirurgien à Paris durant laquelle il révolutionna la discipline en réalisant le premier pontage coronarien en Europe et en charpentant son versant pédiatrique. En 1983, il reprit les éditions d'art Hazan fondées par son père auxquelles il donna un second souffle. La fabrique fut la dernière aventure de sa vie professionnelle, sa maison, où il a accueilli tant d'ami•es et dont il a parfait les fondations pour résister aux tempêtes. Une maison qu'il a su au fil des ans imposer dans le paysage, sans rien céder de son indépendance ni de son audace, avant, délicatement, de laisser la main.
Israël-Palestine, l'égalité ou rien (Edward Said), L'édition sans éditeurs (André Schiffrin), Aux bords du politique (Jacques Rancière), Pour en finir avec la prison (Alain Brossat), Pour le bonheur et pour la liberté (Robespierre) : ces titres parmi les premiers qu'il a publiés, il faut bien les lire car ils disent au fond l'essentiel de ses engagements, de son style, de son optimisme aussi qui le gardait d'accorder trop d'importance à l'ennemi.
Il souhaitait publier des livres qui soient des armes, des livres qui fassent bouger les lignes, et il fut toujours aux côtés des luttes : celles des filles voilées, du peuple palestinien, des camarades traqués par l'antiterrorisme ou matraquées par la police, de ses auteurs et autrices calomniées par la morale réactionnaire. S'il s'étendait rarement sur ses propres activités militantes qui le menèrent dans sa jeunesse en Algérie puis au Liban auprès du FLN et des luttes anticoloniales, s'il en avait trop vu pour afficher une préférence partisane, son camp était celui d'un communisme singulier, sans chef ni parti. Un communisme de l'amitié, intransigeant et généreux, qui rassemblait sous sa bannière mille compagnons, de Walter Benjamin à Robespierre et aux insurgés anonymes de juin 1848.
Toutes celles et ceux qui ont travaillé à ses côtés savent à quel point il soignait les livres, depuis l'ébauche jusqu'aux tables des librairies, où il était un flâneur assidu. Sa fermeté comme sa bienveillance, sa sagesse et son toupet ont fait de La fabrique ce qu'elle est, une inspiration pour une séditieuse génération d'éditeurs et d'éditrices qu'il a vue éclore avec joie. Lui qui savait tant de choses était si humble devant le savoir des autres.
Il faut dire enfin combien il a pris soin de transmettre. Que ce soit dans ses écrits où, au détour d'une rue parisienne, il partageait la mémoire des combats de la Révolution française ou de la Commune de 1871, celle d'une histoire juive révolutionnaire à jamais irrécupérable par un État génocidaire ; que ce soit dans ses échanges avec les apprentis éditeurs et éditrices auxquel•les il confiait les ficelles du métier et le chemin pour aboutir à un livre ; que ce soit avec nous qui l'avons accompagné et à qui il a tout enseigné, tout donné, même la maison d'édition.
Nous sommes orphelin•es mais son héritage nous protège en ces temps obscurcis où les monstres qu'il a toujours combattus se dressent sous les formes les plus obscènes.
« Si une petite maison d'édition comme La fabrique a un rôle, c'est celui de travailler au démontage de ces bobards. Tous nos livres, qu'ils traitent de la démocratie, de l'immigration, de la Palestine ou de l'insurrection qui vient, ont le même but : montrer où passe la véritable ligne de front. »
Stella Magliani-Belkacem et Jean Morisot
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