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Les tambours de la guerre battent en Europe

11 juin 2024, par Éric Toussaint, Michel Urban Crespo, Paul Murphy — , ,
À deux jours des élections européennes, Miguel Urban, Éric Toussaint et Paul Murphy analysent la séquence 2020-2024 en Europe en montrant comment la pandémie et l'invasion (…)

À deux jours des élections européennes, Miguel Urban, Éric Toussaint et Paul Murphy analysent la séquence 2020-2024 en Europe en montrant comment la pandémie et l'invasion russe de l'Ukraine ont été le prétexte à une accélération des politiques néolibérales, un durcissement des politiques anti-migratoires, une remilitarisation du Vieux Continent accompagnée d'un renforcement du rôle de l'OTAN. Ainsi plaident-ils pour la construction d'un large mouvement antimilitariste transnational.

Tiré de la Revue Contretemps
7 juin 2024

Par Miguel Urban Crespo, Eric Toussaint et Paul Murphy

Miguel Urban a été eurodéputé de 2014 à 2024, il est membre de Anticapitalistas (État espagnol). Éric Toussaint est membre fondateur du réseau international CADTM. Paul Murphy est député au parlement irlandais, membre de la coalition « People Before Profit ».

***

Ces semaines-ci, nous terminons une législature européenne abrupte marquée par la pandémie la plus importante de ce siècle, par l'invasion de l'Ukraine par Poutine et par le début d'une guerre sur le sol européen qui rappelle les pires souvenirs des guerres mondiales du siècle dernier. Une époque où le système international de gouvernance libérale semble s'effondrer comme un château de cartes alors que nous assistons au génocide télévisé du peuple palestinien. Et la nouvelle législature qui s'ouvre ne semble guère s'améliorer, mais plutôt accélérer les dynamiques et les processus auxquels nous avons assisté ces dernières années : la montée de l'extrême droite, la remilitarisation, le retour de l'austérité, le néocolonialisme et un désordre mondial marqué par les conflits inter-impérialistes.

2020-2024 : derrière les illusions de changement, le statu quo néolibéral

Le début de la dernière législature ne semblait pas présager de ce contexte, en effet elle a commencé par une déclaration « historique » d'urgence climatique du Parlement européen. Il a exigé de la Commission européenne que toutes ses propositions soient alignées sur l'objectif de limiter le réchauffement à 1,5°C, en réduisant les émissions de 55% d'ici 2030 afin d'atteindre la neutralité d'ici 2050.

La justification politique et démocratique du Pacte vert européen était née. Cependant, il est essentiel de ne pas perdre de vue que cette déclaration n'aurait pas été possible sans les mobilisations pour la justice climatique menées par la jeunesse dans plusieurs pays d'Europe et d'ailleurs dans les mois précédant les élections européennes de 2019.

Surtout, depuis la crise de 2008, l'absence d'un projet politique européen au-delà de la recherche du profit maximal pour les entreprises privées, la constitutionnalisation du néolibéralisme et la consécration d'un modèle d'autorité bureaucratique à l'abri de la volonté des peuples, ont progressivement érodé le soutien social à l'UE, affectant sa légitimité et même son intégrité. En ce sens, le Pacte vert européen est apparu comme une justification pour donner une nouvelle légitimité politique et sociale au projet européen néolibéral en le teintant de vert.

Pourtant le relatif hiatus post-austérité de la crise pandémique ne s'est pas accompagné d'un changement de cap dans les politiques néolibérales de l'UE. Ainsi, face à l'urgence sanitaire et aux effets de la pandémie, l'UE n'a pas été capable de construire une réponse sanitaire commune au-delà d'une centrale d'achat de vaccins ; elle n'a pas profité de la situation pour renforcer les systèmes de santé des États membres ou pour créer une entreprise pharmaceutique publique européenne pour faire face aux probables épidémies ou pandémies à venir.

Pendant ce temps, sur le plan économique, la réponse des gouvernements, de la Commission européenne et de la BCE a été d'augmenter la dette, au lieu de financer une grande partie de l'effort financier avec des recettes fiscales qui auraient dû être prélevées sur les bénéfices exceptionnels des grandes entreprises pharmaceutiques, des GAFAM et des banques, qui ont été les véritables gagnantes de la crise. Une fois de plus, nous avons vu comment l'UE est devenue un projet de millionnaires au détriment de millions de pauvres.

Et dans ce sens, la pandémie a été le prélude à la remise en question des politiques qui devaient accompagner la déclaration d'urgence climatique adoptée par le Parlement. Elle a servi de catalyseur à un (nouveau) gigantesque transfert d'argent public vers le privé, les fonds de relance servant d'appui aux intérêts des grandes entreprises. Et tout cela en vendant l'illusion euro-réformiste qu'il est possible de mener une politique qui ne soit pas basée sur l'austérité sans remettre définitivement en cause les traités européens et les règles de base avec lesquelles l'économie européenne a fonctionné au cours des trois dernières décennies.

Une illusion d'optique d'une « autre sortie de crise » qui, pourtant, dans la pratique, n'a cessé d'approfondir la spécialisation productive de chaque pays au sein de l'UE et la solidification des rapports hiérarchiques entre pays capitalistes centraux autour de l'Allemagne, la France, le Bénélux et les pays périphériques.

L'invasion de l'Ukraine et l'émergence d'un néo-militarisme européen

Mais si la gestion de la pandémie était l'excuse, l'invasion de l'Ukraine par Poutine est devenue un prétexte idéal pour une véritable doctrine de choc. Non seulement l'UE se remilitarise pour être en mesure de parler la « langue dure du pouvoir » dans un désordre mondial où les conflits sur les ressources rares deviennent de plus en plus aigus, mais l'agenda commercial européen agressif est également accéléré sous le prétexte de la guerre.

Tout est permis lorsque nous sommes en guerre. Un bon exemple en est la rapidité et la facilité avec lesquelles le maquillage vert de l'UE a été jeté par-dessus bord lorsque la Commission européenne a décrété que le gaz et l'énergie nucléaire devaient être considérés comme de l'énergie verte sous le prétexte de briser la dépendance énergétique de la Russie.

Ainsi, des stratégies approuvées au milieu de la législature, comme la stratégie « de la ferme à la table », l'un des piliers du Pacte vert européen, qui promettait de tripler la superficie consacrée à l'agriculture biologique, de réduire de moitié les pesticides et de diminuer de 20 % les engrais chimiques dans l'UE d'ici 2030, sont devenues une nouvelle victime de la guerre en Ukraine. Tout est juste quand il y a la guerre.

De même, la Commission européenne a annoncé l'autorisation de l'utilisation des surfaces dites « d'intérêt écologique » et des jachères pour augmenter la production agricole européenne. Toujours sous le prétexte que la sécurité alimentaire doit primer sur le développement de l'agriculture biologique. Encore la guerre comme prétexte.

En l'absence de menaces militaires traditionnelles justifiant une augmentation des dépenses de défense, la politique de sécurité des frontières extérieures de l'UE est devenue au fil des ans une mine d'or pour l'industrie européenne de la défense [1]. Ce sont ces mêmes entreprises de défense et de sécurité qui tirent profit de la vente d'armes au Moyen-Orient et en Afrique, en alimentant les conflits qui sont à l'origine de la fuite de nombreuses personnes vers l'Europe en quête d'un refuge.

Ce sont ces mêmes entreprises qui fournissent ensuite l'équipement des gardes-frontières, la technologie de surveillance des frontières et l'infrastructure technologique permettant de suivre les mouvements de population. Tout un « business de la xénophobie », selon les termes de la chercheuse française Claire Rodier [2]. Un business qui, compte tenu de son opacité et de ses marges floues, compte de plus en plus sur les lignes budgétaires de l'UE déguisées en aide au développement ou en « promotion du bon voisinage ».

En fait, on pourrait dire que ce qui s'est rapproché le plus d'une armée européenne jusqu'à présent, c'est Frontex, l'agence chargée d'administrer le système européen de surveillance des frontières extérieures comme s'il s'agissait d'un front militaire.

Une dynamique qui, comme le définit Tomasz Konicz, est consubstantielle à l'impérialisme de crise du XXIe siècle, qui n'est plus seulement un phénomène de pillage des ressources, mais s'efforce également de fermer hermétiquement les centres de l'humanité superflue que le système produit dans ses affres. Ainsi, la protection des derniers îlots relatifs de bien-être est un moment central des stratégies impérialistes, renforçant les mesures de sécurité et de contrôle qui alimentent un autoritarisme croissant [3].

Le durcissement des lois migratoires de l'UE au cours des dernières décennies en est un bon exemple, qui a atteint son apogée avec l'approbation du Pacte européen sur les migrations et l'asile en avril 2024. Un autoritarisme de la pénurie qui s'accorde parfaitement avec la subjectivité du manque de moyens que des décennies de choc néolibéral ont fait naître dans de larges couches de la population. Ce sentiment de pénurie est au cœur de la xénophobie du chauvinisme de l'aide sociale qui s'associe parfaitement à la montée de l'autoritarisme néolibéral du chacun pour soi dans la guerre du dernier contre l'avant-dernier.

Aux « invasions barbares » [4] imaginaires de la forteresse Europe et de sa dérive autoritaire, s'ajoute désormais le danger du nouvel impérialisme russe. L'alibi parfait pour construire le nouveau projet néo-militariste européen qui renforce encore le néolibéralisme autoritaire de l'Europe. Rien n'est plus cohésif et légitimant qu'un bon ennemi extérieur. « L'Europe est plus unie aujourd'hui que jamais » est le nouveau mantra dans les couloirs de Bruxelles. Un mantra que l'on répète pour conjurer les fantômes des crises récentes et pour montrer au monde extérieur que l'Europe a de nouveau un projet politique commun.

Accélération néolibérale et remilitarisation de l'Europe

La remilitarisation de l'Europe est une aspiration que les élites européennes ont longtemps cachée sous des euphémismes tels que la boussole stratégique ou la recherche d'une plus grande autonomie stratégique de l'UE. Jusqu'à présent, il semblait y avoir trop de pierres d'achoppement pour qu'elle puisse être réalisée.

La présidente de la Commission européenne elle-même, Ursula von der Leyen, a demandé de manière rhétorique dans son discours sur l'état de l'Union en 2021 pourquoi aucun progrès n'avait été réalisé jusqu'à présent en matière de défense commune : « Qu'est-ce qui nous a empêchés de progresser jusqu'à présent ? Ce n'est pas un manque de ressources, mais un manque de volonté politique ».

C'est précisément cette volonté politique qui semble primer sur tout le reste depuis l'invasion de l'Ukraine, devenue le prétexte parfait pour l'accélération de l'agenda des élites néolibérales européennes qui ne voient plus la remilitarisation de l'UE seulement comme leur planche de salut, mais ouvertement comme le nouveau projet stratégique de l'intégration européenne en complément du constitutionnalisme de marché qui a prévalu jusqu'à présent. Une Europe des marchés et de la « sécurité ».

Ainsi, la polycrise mondiale – qui affaiblit encore le poids géoéconomique et géopolitique de l'UE – conduit à de nouveaux bonds en avant dans son intégration financière et, à son tour, militaire, au nom de la compétitivité et en réponse à l'invasion de l'Ukraine. Quelques semaines après l'invasion de l'Ukraine, Mme Von der Leyen a affirmé devant le Parlement européen que l'UE était plus unie que jamais et que davantage de progrès avaient été réalisés en matière de sécurité et de défense communes « en six jours qu'au cours des deux dernières décennies », en faisant référence au déblocage de 500 millions d'euros de fonds de l'UE pour l'équipement militaire de l'Ukraine.

On ne peut nier que les élites européennes utilisent la guerre en Ukraine pour accélérer l'agenda des élites néolibérales européennes qui recherchent une alliance financière et commerciale plus étroite entre elles et, à leur tour, une remilitarisation de l'UE en tant qu'instrument utile pour leur projet d'une « Europe du pouvoir ». Une intégration militaire et sécuritaire qui vise à transformer l'économie européenne pour la guerre.

Nous sommes confrontés à un véritable changement de paradigme, où l'UE, comme l'a déclaré le Haut représentant pour la politique étrangère, Josep Borrell, « doit rapidement apprendre à parler le langage de la puissance », et « ne pas compter uniquement sur le “soft power”, comme nous l'avons fait jusqu'à présent ». Dans cette optique, les États membres ont approuvé en mars 2022 la fameuse boussole stratégique, un plan d'action visant à renforcer la politique de sécurité et de défense de l'UE d'ici à 2030. Bien que cette boussole stratégique ait été élaborée en deux ans, son contenu a été rapidement adapté au nouveau contexte ouvert par l'invasion russe de l'Ukraine :

« Cet environnement de sécurité plus hostile nous oblige à faire un bond en avant décisif et exige que nous augmentions notre capacité et notre volonté d'agir, que nous renforcions notre résilience et que nous assurions la solidarité et l'assistance mutuelle ».

Défense européenne ou offensive impérialiste ?

Cette nouvelle stratégie définie dans la Boussole Stratégique construit une vision de la défense européenne qui n'est plus basée sur le maintien de la paix, mais sur la sécurité nationale-européenne et la protection des « routes commerciales clés ». En d'autres termes, il s'agit de protéger les intérêts européens en assurant l'« autonomie stratégique » de l'UE.

L'intérêt des élites européennes à parler la langue dure du pouvoir est intimement lié à la nouvelle agressivité « verte » néocoloniale et extractiviste de l'UE, qui vise à sécuriser l'approvisionnement en matières premières rares fondamentales pour l'économie européenne et sa transition soi-disant verte, dans un contexte de luttes croissantes entre les anciens et les nouveaux empires. Comme le dit Mario Draghi :

« dans un monde où nos rivaux contrôlent une grande partie des ressources dont nous avons besoin, nous devons avoir un plan pour sécuriser notre chaîne d'approvisionnement – des minéraux essentiels aux batteries et aux infrastructures de recharge ».

La remilitarisation de l'Europe n'est que l'étape nécessaire pour être capable de parler la langue dure du pouvoir qui sécurise les matières premières et les ressources dont les entreprises européennes ont besoin.

La boussole stratégique répète à plusieurs reprises que « l'agression de la Russie en Ukraine constitue un changement tectonique dans l'histoire de l'Europe » auquel l'UE doit répondre. Et quelle est la principale recommandation de cette boussole stratégique ? L'augmentation des dépenses militaires et de la coordination. Précisément dans un contexte où les budgets militaires des États membres de l'UE sont plus de quatre fois supérieurs à ceux de la Russie et où les dépenses militaires européennes ont triplé depuis 2007.

Le fait est que cette augmentation des dépenses de défense a été concrétisée lors du Conseil européen de Versailles de mars 2022, où les États membres se sont engagés à investir 2 % de leur PIB dans la défense. Il s'agit de l'investissement le plus important en matière de défense en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour cette même raison, lors de ce sommet, le président du Conseil, Charles Michel, a déclaré sans ambages que l'invasion russe de l'Ukraine et la réaction budgétaire de l'UE avaient « consacré la naissance de la défense européenne ».

À cet égard, la Commission européenne a présenté en mars 2024 la première stratégie industrielle de défense, qui vise à mettre en place un ensemble ambitieux de nouvelles actions pour soutenir la compétitivité et la préparation de l'industrie de la défense dans l'ensemble de l'Union. L'objectif principal est d'améliorer les capacités de défense de l'Union, en favorisant l'intégration des industries des États membres et en réduisant la dépendance à l'égard des achats d'armes en dehors du continent.

En bref, il s'agit de préparer l'industrie européenne à la guerre. Comme l'a déclaré Mme Von der Leyen devant le Parlement européen réuni en session plénière, si « la menace d'une guerre n'est peut-être pas imminente, elle n'est pas impossible », il est temps que « l'Europe se mette au diapason ».

La subordination maintenue de l'Europe à l'OTAN

Bien que la boussole stratégique marque les étapes vers une plus grande autonomie stratégique européenne, le document précise que l'Alliance atlantique « reste la base de la défense collective de ses membres ». Depuis la fin du Pacte de Varsovie et la chute du mur de Berlin, l'OTAN a cherché à se réinventer et à s'adapter à une nouvelle réalité géopolitique dans laquelle la transcendance du lien transatlantique semblait avoir été dépassée.

Le président français Emmanuel Macron lui-même a affirmé en 2019 que l'absence de leadership américain entraînait une « mort cérébrale » de l'Alliance atlantique et que l'Europe devait commencer à agir en tant que puissance stratégique mondiale. Aujourd'hui, alors que les soldats russes ont envahi l'Ukraine et que Moscou menace tacitement d'utiliser des armes nucléaires, l'OTAN connaît une résurgence, un retour à la raison d'être et un nouveau sens existentiel.

D'ailleurs, Emmanuel Macron lui-mêmea laissé la porte ouverte à l'envoi de troupes terrestres de l'OTAN pour combattre en Ukraine :

« Nous ferons tout ce qui est possible pour empêcher la Russie de gagner cette guerre. Nous sommes convaincus que la défaite de la Russie est nécessaire à la sécurité et à la stabilité en Europe ».

En plus de fournir à Kiev « des missiles et des bombes à longue portée », ce qui n'avait pas été fait jusqu'à présent par crainte d'une escalade du conflit. Mais ces derniers jours, Joe Biden et ses partenaires européens ont autorisé l'utilisation de leur équipement militaire contre des cibles en Russie pour tenter d'atténuer l'offensive russe sur Kharkov. Au fil des mois, toutes les lignes rouges et précautions des États-Unis et de l'Union européenne se diluent, ce qui nous rapproche inexorablement d'un conflit armé avec des soldats de l'OTAN sur le sol ukrainien, qui pourrait déboucher sur une Troisième Guerre mondiale aux scénarios totalement inconnus et dangereux.

L'invasion de l'Ukraine par Poutine n'a pas seulement permis à l'opinion publique européenne de se rassembler autour d'un fort sentiment d'insécurité face aux menaces extérieures – la ministre espagnole de la défense elle-même, Margarita Robles, a déclaré en réponse à la demande de réarmement de l'UE que la société « n'est pas consciente » de la « menace totale et absolue » de la guerre, légitimant ainsi la plus grande augmentation des dépenses militaires depuis la Seconde Guerre mondiale.

Mais en même temps, cela a permis à l'OTAN et à l'impérialisme américain de diluer tout semblant d'indépendance politique de l'UE tout en regagnant une légitimité et une unité perdues depuis longtemps, en particulier après l'échec de l'occupation de l'Afghanistan.

Soutien européen à Israël et accélération de la dérive militariste de l'UE

Alors que l'invasion de l'Ukraine par Poutine est rapidement devenue un prétexte parfait pour exploiter toutes ces insécurités et douleurs dérivées de la fragmentation sociale néolibérale, en augmentant de manière exponentielle les budgets de défense et en favorisant une intégration européenne basée sur la remilitarisation, le soutien à l'État d'Israël dans sa punition collective du peuple palestinien fonctionne maintenant comme un accélérateur de la dérive militariste et belliciste de l'UE.

Un massacre dans lequel l'UE non seulement approuve la politique de crimes de guerre de l'État sioniste contre la population civile de Gaza, revendiquant un « droit à la défense » inexistant de la part d'une puissance occupante, mais aussi réprime et tente d'interdire toute voix interne qui s'oppose à sa politique de soutien inconditionnel à l'occupation israélienne de la Palestine.

Une dérive maccarthyste, où le véritable objectif n'est pas seulement d'annuler la solidarité avec la cause palestinienne, mais de discipliner la population européenne autour des intérêts géostratégiques de ses élites, qui ne sont autres que la remilitarisation de l'Europe autour de la guerre en Ukraine et le soutien inconditionnel à Israël. Mais le seul point positif de cette levée de masques et de belles paroles est peut-être que nous pouvons enfin reléguer aux oubliettes de l'histoire toutes ces soi-disant « valeurs européennes » et « mythes fondateurs de la paix » que la machine de propagande de l'UE ne cesse de marteler.

En ce sens, la construction d'ennemis intérieurs comme boucs émissaires pour justifier et soutenir des modèles de plus en plus répressifs et des réductions des libertés générales, qui ciblent particulièrement les minorités considérées comme dangereuses, joue un rôle fondamental. Et ici, une minorité dangereuse est toute personne qui ne correspond pas au cadre identitaire de la blanchité chrétienne européenne [5].

En sachant que l'appartenance à la communauté ne dépend plus tant d'une question de naissance, mais d'un engagement idéologique en faveur des valeurs que les élites stipulent comme authentiques [6]. Ainsi, n'est pas Français ou Française celui ou celle qui naît et grandit en France, mais celui ou celle qui, en outre, s'identifie à une identité supposée française préalablement définie par le haut. Et celui ou celle qui rejette ces valeurs françaises cesse tout simplement d'être français·e, quel que soit son lieu de naissance, ce qui est inscrit sur son passeport ou sur le maillot de son équipe nationale. Car aujourd'hui, l'appartenance à une communauté nationale est liée à une supposée identité et se pense de plus en plus en termes ethnoculturels et idéologiques.

L'UE fait une place de plus en plus grande à l'extrême droite

Dans ce contexte, l'extrême droite fixe l'agenda et le soi-disant centre s'y conforme, l'exécute et le normalise. Et ce non seulement par simple conviction idéologique, mais aussi par pur intérêt stratégique : dans les sociétés capitalistes qui traversent des crises et des instabilités multiples et croissantes, le renforcement de la répression et de la sécurisation devient une assurance-vie. Explorer et exploiter les peurs et les insécurités pour construire une idéologie de la sécurité permet au projet néolibéral autoritaire de se doter d'une cohérence et d'une identité. Les sociétés sont reconstruites et les tensions sont contenues par l'exclusion et l'expulsion des secteurs les plus vulnérables ou dissidents.

L'extrême droite parvient à obtenir une part croissante du pouvoir au sein de l'UE, au point de devenir un sujet fondamental dans la détermination des majorités parlementaires lors de la prochaine législature. En effet, la bureaucratie eurocrate de Bruxelles, consciente qu'elle aura besoin du soutien d'une partie de cette famille politique pour assurer la gouvernance de l'UE, a entamé une campagne de différenciation entre la « bonne extrême droite » et la « mauvaise extrême droite », c'est-à-dire entre l'extrême droite qui adhère sans ambiguïté à la politique économique néolibérale, à la remilitarisation et à la subordination géostratégique aux élites européennes, et l'extrême droite qui les remet encore en question, même si c'est de façon de plus en plus timide.

L'eurocratie européenne s'apprête à ajouter une place de choix à l'extrême droite dans la gouvernance européenne, enterrant définitivement tous les tabous et les précautions que les démocraties occidentales ont pris à l'égard de ces forces politiques depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le tout dans un contexte où les tambours de la guerre battent dans les chancelleries, nous rapprochant dangereusement du scénario d'une nouvelle confrontation militaire mondiale, sur fond d'urgence climatique et de démantèlement de la gouvernance multilatérale et du droit international qui ont régi la mondialisation néolibérale au cours des dernières décennies.

Une situation dont profitent les élites européennes pour entrer dans une nouvelle phase du projet européen, qui vise à renforcer un modèle de fédéralisme oligarchique et technocratique. Car c'est ce que l'ancien patron de Goldman Sachs en Europe, Mario Draghi, a ouvertement proposé dans son récent rapport commandé par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen : accélérer la mise en place de mécanismes de décision communs aux institutions européennes afin de favoriser l'union des marchés de capitaux de l'UE et de pouvoir agir dans de meilleures conditions dans la course à une compétitivité toujours plus intense avec les autres grandes puissances, qu'elles soient en déclin ou en plein essor, après la fin de la mondialisation heureuse.

La nécessité d'un large mouvement antimilitariste transnational

Ce dangereux cocktail promet de nouveaux conflits, une recomposition des acteurs, un élargissement du champ de bataille et surtout une accélération des conflits inter-impérialistes.

Au-delà des appréciations de tactique militaire, ce qui ne fait aucun doute, c'est que les gagnants à ce jour de l'invasion russe de l'Ukraine sont : l'impérialisme russe lui-même, qui a réussi à annexer et occuper une partie des territoires qu'il convoitait ; l'OTAN, qui est passée d'un état de « mort cérébrale » au meilleur moment politique de son histoire ; le vieux désir des élites européennes d'utiliser le militarisme comme mécanisme d'intégration ; et les entreprises qui fabriquent la mort, qui n'ont jamais fait autant de profits [7]. Et les principaux perdants, comme toujours, sont les citoyens et citoyennes, en l'occurrence le peuple ukrainien qui néanmoins continue à résister à l'invasion et qui mérite notre appui comme les activistes russes qui combattent la guerre de Poutine.

Car si le Parlement européen a commencé en 2019 la législature en déclarant l'urgence climatique, elle s'est terminée en faisant résonner les tambours de guerre dans les chancelleries européennes, favorisant une remilitarisation incompatible avec tout processus de transition éco-sociale. Il semble que la prochaine législature sera marquée par le retour des recettes d'austérité, mais cette fois sous le carcan d'un budget de défense expansif qui assurera la remilitarisation de l'Europe et la reconversion de l'industrie européenne d'armement. Il est donc plus que jamais nécessaire d'œuvrer à la construction d'un large mouvement antimilitariste transnational pour remettre en cause le projet des élites d'une remilitarisation austéritaire de l'Europe co-gouvernée par l'extrême centre et la vague réactionnaire.

Pour ce faire, il est essentiel de remettre en cause le concept de sécurité basé sur les dépenses d'armement, de défense et d'infrastructures militaires. Afin de proposer, en alternative, un modèle de sécurité antimilitariste à travers la garantie de l'accès à un système de santé publique fonctionnel, l'éducation, l'emploi, le logement, l'énergie, l'amélioration de l'accès aux services sociaux qui assurent une vie digne et la réponse au changement climatique à partir d'un horizon écosocialiste. Comme l'indique le manifeste de ReCommons Europe :

« les forces de la gauche politique et sociale qui souhaitent incarner une force de changement en Europe dans le but de jeter les bases d'une société égalitaire et solidaire, doivent impérativement adopter des politiques antimilitaristes. Cela signifie qu'il faut lutter non seulement contre les guerres des forces impérialistes européennes, mais aussi contre les ventes d'armes et le soutien aux régimes répressifs et belliqueux » [8].

La condamnation de l'invasion russe et la solidarité avec le peuple ukrainien doivent intrinsèquement intégrer le rejet de l'impérialisme russe et le rejet de la remilitarisation de l'UE et du renforcement de l'Alliance atlantique. En aucun cas, notre soutien au peuple ukrainien et la lutte contre l'impérialisme russe ne peuvent apparaître subordonnés à notre propre impérialisme. Nous devons échapper au piège binaire de devoir soutenir un impérialisme contre un autre, en acceptant la logique de l'Union sacrée à l'aube de la Première Guerre mondiale avec de nouveaux crédits de guerre.

En tant qu'anticapitalistes, notre tâche devrait être précisément de briser cette dichotomie et d'adopter une position antimilitariste, active et claire en faveur des peuples ukrainien et russe, en créant notre propre champ indépendamment des impérialismes en conflit et en défendant : le droit à la désertion active et à l'objection de conscience de tous les soldats et à l'accueil comme réfugiés politiques, le non-paiement de la dette ukrainienne, la fin des mémorandums néolibéraux envers l'Ukraine ; pour une paix sans annexions ; pour le retrait inconditionnel des troupes russes d'Ukraine ; pour le droit des peuples sans exception à décider librement de leur avenir.

Nous mettons en danger le modèle de société des décennies à venir. Car dans ce monde en feu, le conflit sous-jacent est celui qui oppose le capital à la vie, les intérêts privés aux biens communs, les biens aux droits. Nous ne pourrons jamais entreprendre une transition écologiste et sociale sans combattre la maladie capitaliste du militarisme. Aujourd'hui plus que jamais, il est essentiel d'ouvrir un nouveau cycle de mobilisations capables de passer du niveau national au niveau européen.

Il faut briser l'illusion euro-réformiste de l'UE pour forcer un système démocratique, anti-néolibéral, antimilitariste, féministe, écologiste-socialiste et anticolonial qui ouvre la porte à un nouveau projet d'intégration européenne où nous seront, comme l'a défendu Rosa Luxemburg, socialement égaux, humainement différents et totalement libres.

*

Illustration : Wikimedia Commons.

Notes

[1] Pour en savoir plus sur les politiques européennes de sécurité des frontières, lire notamment les travaux du Transnational Institute, voir : https://www.tni.org/es/publicacion/guerras-de-frontera

[2] Claire Rodier, Xénophobie business, Paris, Éditions La Découverte, Paris, 2012, https://www.editionsladecouverte.fr/xenophobie_business-9782707174338

[3] Thomas Konicz,.Ideologías de la crisis. Madrid, Enclave de libros, 2017.

[4] Les Romains utilisaient ce terme pour désigner les peuples qui vivaient en dehors de leurs frontières.

[5] Voir le texte de Hans Kundnani : https://legrandcontinent.eu/fr/2023/09/07/contre-le-tournant-civilisationnel-de-lunion-europeenne/

[6] Voir : Daniel Bensaïd, Fragments mécréants : sur les mythes identitaires et la république imaginaire, Lignes, Essais, 2005 ; réédition 2018.

[7] Pour donner un exemple du business lucratif de la guerre en Ukraine pour les entreprises d'armement européennes : la valeur marchande de la multinationale allemande Rheinmetall, constructrice des chars Leopard, a plus que quadruplé depuis la guerre en Ukraine, alors qu'elle connaît une forte hausse des commandes de la part des gouvernements occidentaux cherchant à reconstituer leurs stocks après avoir fourni d'importantes quantités d'armes à Kiev.

[8] ReCommonsEurope : « Manifeste pour un nouvel internationalisme des peuples en Europe », 2019, https://www.cadtm.org/ReCommonsEurope-Manifeste-pour-un-nouvel-internationalisme-des-peuples-en

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L’amnésie coloniale de l’Allemagne et la destruction de Gaza

Alors que l'Allemagne tarde à dénoncer les crimes perpétrés par Israël contre le peuple palestinien, le chercheur Henning Melber propose une analyse sur les liens existants (…)

Alors que l'Allemagne tarde à dénoncer les crimes perpétrés par Israël contre le peuple palestinien, le chercheur Henning Melber propose une analyse sur les liens existants entre la violence coloniale, le génocide des Namas et des Héréros au début du XXe siècle, la Shoah et la position actuelle de Berlin vis-à-vis de Tel-Aviv.

Tiré d'Afrique XXI.

Cet article a été initialement publié sur le site African Arguments, partenaire d'Afrique XXI. Traduit de l'anglais par Marta Perotti. L'auteur, Henning Melber, publie en juillet 2024, aux éditions Hurst, The Long Shadow of German Colonialism.

Aimé Césaire dit dans son Discours sur le colonialisme (1955) que le colonialisme décivilise le colonisateur, le brutalise, le détériore, pour « le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale et au relativisme moral » comme « régression universelle ». Comme le note Césaire, « le colonisateur, pour se donner bonne conscience, s'habitue à voir dans l'autre la bête, s'entraîne à le traiter en bête, tend objectivement à se transformer lui-même en bête ».

Presque en parallèle avec Les Origines du totalitarisme (1951) de Hannah Arendt, Césaire situe les racines du fascisme dans le colonialisme. Pour Arendt, le colonialisme en tant que « laboratoire de la modernité » a été le berceau d'une mentalité qui, quelques décennies plus tard, a culminé avec l'Holocauste. Comme le montre Pascal Grosse, « en se focalisant sur les implications du colonialisme européen sur l'Europe elle-même (1) », Arendt a saisi les régimes coloniaux comme le prototype du totalitarisme.

Ce n'est pas une coïncidence si Raphael Lemkin, l'un des juristes à l'origine de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (1948), s'est plusieurs fois référé à la stratégie d'extermination de l'Empire allemand dans sa colonie du Sud-Ouest africain (l'actuelle Namibie). Comme le suggère Dirk Moses dans sa préface de Empire, Colony, Genocide : Conquest, Occupation, and Subaltern Resistance in World History (Berghahn Books, 2010), en « dévoilant les racines coloniales du concept de génocide lui-même », nous pouvons « rendre opérationnelle l'idée originale, mais ignorée, de Raphael Lemkin, selon laquelle les génocides sont intrinsèquement coloniaux et précèdent largement le XXe siècle ».

De l'Omaheke à Gaza

Bien qu'il n'y ait pas de chemin direct qui relie Windhoek, la capitale namibienne, à Auschwitz, il existe bien un lien entre la pensée qui a structuré la colonisation allemande et l'extinction massive des personnes juives opérée par le régime nazi. Une mentalité qui reste aujourd'hui, dans une certaine mesure, corrosive dans la société allemande et active – bien qu'en déclin – dans une plus générale amnésie coloniale. Comme je l'explique dans The Long Shadow of German Colonialism (Hurst, à paraître en juillet 2024), la pensée et le schéma colonial ne sont pas morts avec la fin des régimes coloniaux.

Le génocide des habitants de Gaza présente des analogies avec le premier génocide du XXe siècle dans la colonie allemande du Sud-ouest africain. À cette époque, les Héréros s'étaient retirés dans la savane de l'Omaheke, qui avait été bouclée et isolée par les Allemands. Après la déclaration de l'ordre d'extermination, ceux qui cherchaient refuge ont été abattus ou repoussés vers l'Omaheke, où ils sont morts de soif et de faim.

Ces techniques de la guerre génocidaire se répètent aujourd'hui, avec la complicité de l'Allemagne qui en supporte les auteurs. C'est un vers de Fugue de la mort de Paul Celan (1920-1970) – paru en 1948 –, un des poètes juifs les plus importants de l'Allemagne post-Holocauste, qui me vient à l'esprit :

  • La mort est le maître de l'Allemagne
  • Son œil est bleu

La situation à Gaza a déclenché une confrontation entre les anciens colonisateurs et les anciens colonisés : la Namibie a soutenu en janvier 2024 la plainte de l'Afrique du Sud contre Israël devant la Cour internationale de justice (CIJ) alors que l'Allemagne s'est positionnée en défense d'Israël, 120 ans après le début de la guerre dans sa colonie, et cela sans prononcer aucun mot en souvenir de ce génocide. Le président de la Namibie, Hage Geingob (décédé le 4 février 2024), avait déclaré dans un communiqué :

  • Le gouvernement allemand doit encore expier le génocide qu'il a commis sur le sol namibien. [...] L'Allemagne ne peut pas moralement exprimer son engagement envers la Convention des Nations unies contre le génocide, y compris l'expiation du génocide en Namibie, tout en soutenant l'équivalent de l'Holocauste et d'un génocide à Gaza.

Les autres génocides dévalués

Aujourd'hui, la rhétorique dominante du « plus jamais ça » dans le discours public allemand, un avertissement des survivants de Buchenwald, représente une instrumentalisation déformée de cette obligation. Cette obsession, qui trouve ses racines dans le traumatisme de l'Holocauste, vient ainsi justifier la destruction de Gaza et le massacre systématique de ses habitants. Cela se traduit par l'aveuglement qui pousse les Allemands à renoncer à critiquer l'État d'Israël, assimilant son gouvernement au peuple juif.

Depuis des mois, les Allemands dénigrent les Israéliens et les Juifs de la diaspora qui condamnent la politique et les crimes du gouvernement israélien en les dénonçant comme antisémites. Tout cela témoigne du fait que les discordances coloniales, y compris la violence de masse de nature génocidaire, restent dans ce discours des pratiques valides. Ainsi, en singularisant l'Holocauste, les autres expériences génocidaires sont dévaluées. Le principe de la singularité de l'Holocauste et de l'existence d'un « classement » des génocides implique l'idée que chaque tentative de comparaison serait antisémite : une approche qui trahit la logique, car une telle affirmation ne peut être faite que sur la base de comparaisons.

La notion de singularité minimise ainsi les expériences et les traumatismes des victimes des autres génocides. Les deux tiers voire les trois quart des Héréros et un tiers des Namas n'ont pas survécu à la répression allemande au début du XXe siècle : chaque génocide est une expérience unique pour les victimes et pour leurs descendants. Par conséquent, ne pas prendre en compte leurs expériences n'est pas seulement moralement méprisable, cela participe également à la perpétuation des idéaux de la suprématie blanche. Il n'existe donc pas de rhétorique européenne qui aurait le droit de négocier et par conséquent de nier toute expérience génocidaire qui a marqué l'histoire de ces peuples. « Plus jamais ça » devrait véritablement signifier « plus jamais ça ».

« Plus jamais ça pour personne »

Dans un talk-show diffusé à la télévision allemande, Deborah Feldman, s'adressant au vice-chancelier allemand Robert Habeck, souligne qu'« il n'y a qu'une seule conclusion légitime à tirer de l'Holocauste, qui est la défense absolue et inconditionnelle des droits humains pour tous », et que « si nous les appliquons de manière conditionnelle, ces valeurs perdent leur légitimité ». Par conséquent, comme le fait également remarquer l'essayiste indien Pankaj Mishra, « s'il y a une leçon à tirer de la Shoah, c'est “plus jamais ça pour personne” » (2).

C'est Michael Rothberg, professeur de littérature dans le département d'études sur l'Holocauste de UCLA (Los Angeles), qui, en commentant les débats sur les comparaisons historiques, demande à ce qu'elles soient prises plus au sérieux. Il parle ainsi de l'« éthique de la comparaison » et rappelle que s'attacher à la singularité de l'Holocauste risque de singulariser aussi le remords allemand – au détriment de toutes les victimes de la violence de masse perpétrée par les Allemands.

Pendant que l'on assiste à la famine imposée par Israël à la population gazaouie, la sélectivité du discours sur ce crime de guerre représente une des conditionnalités du suprématisme blanc dans un contexte de relations de pouvoir asymétriques depuis l'époque des colonialismes et des impérialismes. Finalement, ce qu'Aimé Césaire avait déclaré - « En finir avec le racisme ! En finir avec le colonialisme ! Ils sentent trop la barbarie » - reste aujourd'hui un défi et un devoir dans la lutte pour l'humanité.

Notes

1- Pascal Grosse, From colonialism to National Socialism to postcolonialism : Hannah Arendt's Origins of Totalitarianism, Postcolonial Studies, 2006.

2- Pankaj Mishra, « The Shoah after Gaza », London Review of Books, Vol. 46 N]° 6, 21 mars 2024.

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Faire de la Palestine un sujet européen. Un discours de Rima Hassan

Alors qu'approchent les élections européennes, nous reproduisons le discours puissant de Rima Hassan prononcé lors du meeting de la France insoumise à Evry-Courcouronnes, le 4 (…)

Alors qu'approchent les élections européennes, nous reproduisons le discours puissant de Rima Hassan prononcé lors du meeting de la France insoumise à Evry-Courcouronnes, le 4 juin 2024.

6 juin 2024 | tiré de contemps.eu

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Comme chacun sait, cette campagne a été rude et marquée par une actualité tragique en Palestine. J'entends ici et là qu'on se déplacerait dans les quartiers populaires pour instrumentaliser ce qu'on nomme « le vote musulman. »

J'entends aussi que ma présence sur cette liste ne serait qu'une tactique politique et qu'au fond, la légitimité même de mon engagement politique serait questionnable. Il y a ceux qui me demandent sans cesse de « rentrer chez moi » tout en travaillant à la disparition de ce même chez-moi, la Palestine. Il y a ceux qui me dénient mon identité palestinienne et qui voudraient que je rentre finalement en Syrie, sans parler de ceux qui voudraient tout simplement que les Palestiniens disparaissent.

Il faut nommer cette rhétorique raciste teintée d'une arrogance coloniale. Ce discours raciste et islamophobe est révélateur de beaucoup de choses. Et c'est en cela que la cause palestinienne est une question structurante.

La Palestine libère le monde qui prétend la libérer. Elle fait tomber les masques et dévoile l'hypocrisie de tous ceux qui pourtant se revendiquent sans cesse d'un prétendu universalisme. Tous ces discours témoignent d'abord d'une profonde méconnaissance et d'un total manque d'intérêt à l'égard des gens qui vivent dans ces quartiers populaires. Les présenter comme une « masse musulmane » qui serait dotée d'une seule pensée, c'est le début de l'essentialisation, donc de la déshumanisation. Aussi, cette stigmatisation témoigne d'une grande ingratitude pour tous ceux sans qui la France ne serait pas la France, pour tous ceux sans qui la France ne tiendrait pas aujourd'hui sur ses deux jambes.

L'exclusion est une politique en soi orchestrée par certains et subie par d'autres. Le terme « quartier populaire » édulcore ce qu'est la réalité de la banlieue, à savoir la mise au banc du lieu commun, l'exclusion de la société, la mise à l'écart de toute opportunité, en bref, un lieu marqué par le racisme environnemental.

Repeindre les cages d'escalier n'efface rien des fissures et ne répare pas les fractures des humiliations subies. Aucun karcher n'effacera les séquelles des violences policières. Ce qui est en jeu ici comme ailleurs, c'est la reconnaissance de ce que nous sommes et d'où nous venons, de ce que l'exil nous a pris et de ce que l'exil nous a donné, de cette mémoire coloniale que nous sommes des millions à partager et qui est entremêlée à l'histoire de la France.

De plus en plus de personnes songent à quitter un pays qu'ils pensaient pourtant être le leur, et ce, depuis plusieurs générations. Je veux leur dire qu'il y a dans ce pays une France silencieuse et généreuse qui a encore le souci de faire corps et société avec eux. Je veux leur dire que contrairement à ce qu'ils entendent à longueur de journée, non, ils n'ont pas trahi la devise républicaine. C'est la République elle-même qui s'est trahie en ne leur offrant ni liberté, ni égalité, ni fraternité.

C'est vous qui faites vivre cette devise tous les jours entre vous, à défaut de pouvoir en bénéficier en dehors de ces lieux d'exclusion. Le lien entre ces lieux et la Palestine leur échappe, car notre propre mémoire coloniale leur a échappé. Ils ratent au présent, avec les Palestiniens, ce qu'ils ont raté dans le passé avec vous et vos aïeux.

Car comment regarder la Palestine colonisée si on n'a pas daigné regarder sa propre histoire coloniale ? C'est ce même déni qui fait dire à certains que la Palestine ne serait pas un sujet européen. Il se mentent, il se trompent, il se fourvoient. Alors certes, l'Union européenne n'a pas de politique commune cohérente, s'agissant de la question palestinienne. Mais comme chacun sait, il y a urgence à mener cette bataille pour sauver ce qu'il reste à sauver, de paix, de justice, d'honneur pour l'humanité tout entière. Et le sujet est européen puisque les leviers que nous pouvons activer sont précisément des leviers européens.

Je vais le marteler autant de fois que nécessaire.

La Palestine est un sujet européen, et ce, pour plusieurs raisons. Israël est un bout d'Occident, en Orient. La Palestine est un sujet européen car l'Union européenne est le premier partenaire commercial d'Israël, et représente aujourd'hui 30% de ses échanges.

La Palestine est un sujet européen, car, comme vous le savez, il y a plus de 140 États à travers le monde qui ont reconnu l'État de Palestine et plus récemment même certains États européens. C'est historique. Mais les États qui restent réticents à cette mesure sont essentiellement des États occidentaux et donc des États européens.

La Palestine est un sujet européen car l'Europe se rend aujourd'hui complice du génocide qui est en cours. La Palestine est un sujet européen car on oublie très souvent qu'Israël a été pensé pour répondre à la catastrophe de l'antisémitisme européen tout en sacrifiant ces mêmes Palestiniens.

Et la Palestine, est un sujet européen, car nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, des Palestiniens.

En définitive, il n'y a pas d'autre voie possible que la fin de l'occupation, la fin de la colonisation, le droit absolu à l'autodétermination du peuple palestinien, un embargo sur les exportations d'armes et la fin de l'accord UE-Israël. Cette voix de justice et de paix qui est aussi, surtout, une voie décoloniale, doit être portée au Parlement européen. Le 9 juin, vous pourrez nous donner la force d'incarner ce changement qui a d'ores et déjà débuté en Europe et de faire enfin de la Palestine un sujet européen.

Je ne peux pas finir un discours sur la dimension coloniale de la question palestinienne et en quoi cette dimension nous lie vous, gens issus de l'immigration, mais qui vivent aussi dans les quartiers populaires, et nous, Palestiniens, sans citer Aimé Césaire, le grand Aimé Césaire :

« ll faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a eu au Viêtnam une tête coupée et un œil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées, de tous ces prisonniers ficelés et « interrogés », de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent ».

Discours sur le colonialisme, Paris, Présence africaine, 1955, p. 11.

Je vous remercie.

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Pourquoi l’Allemagne est à la pointe de la répression de la solidarité avec la Palestine

11 juin 2024, par Alexander Gorski — , ,
Si la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine fait rage dans la quasi-totalité des pays occidentaux, l'Allemagne est certainement championne en la matière. (…)

Si la répression du mouvement de solidarité avec la Palestine fait rage dans la quasi-totalité des pays occidentaux, l'Allemagne est certainement championne en la matière. Cette répression accompagne un soutien inconditionnel à l'Etat d'Israël, qui marque la politique allemande depuis la naissance de la République fédérale allemande (RFA).

Dans cet entretien, Alexander Gorski, avocat basé à Berlin, membre du European Legal Support Center (un réseau international de soutien juridique au mouvement de solidarité avec la Palestine), en éclaire les raisons. Il analyse également l'impact du mouvement de solidarité avec la Palestine sur la société, la scène politique et la gauche allemandes.

5 juin 2024 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/allemagne-repression-solidarite-palestine-gaza-israel-sionisme/

L'Allemagne criminalisait déjà la solidarité avec la Palestine avant le 7 octobre. Peux-tu nous expliquer ce qui a changé depuis quelques mois ?

Le 7 octobre marque effectivement un tournant en ce qui concerne la solidarité avec la Palestine en Allemagne. Il est tout à fait vrai qu'il y a déjà eu des mesures répressives de la part de l'Etat allemand auparavant. Ainsi les manifestations de commémoration de la Nakba ont été interdites en 2022 et en 2023, surtout à Berlin où la communauté palestinienne et arabe est fortement présente.Dans ce contexte, il y a toujours eu une assimilation des positions antisionistes et antisémites par les autorités allemandes.

Mais depuis le 7 octobre, nous assistons à un élargissement de cette répression. L'État agit désormais dans tous les domaines contre le mouvement de solidarité, par exemple par le biais du droit pénal : les activistes sont poursuivis en justice, que ce soit pour des délits liés à la manifestation ou pour des délits d'expression, parce que les gens scandent par exemple « from the river tothe sea, Palestine will be free » [de la mer au Jourdain, la Palestine sera libre »] ou parce qu'ils ont tenu peu après le 7 octobre des propos que l'État allemand qualifie d'« antisémitisme » ou d' « apologie du terrorisme ».

Cependant, les autorités de poursuite pénale ne s'intéressent aucunement au contexte précis dans lequel cela se produit. Nous avons en outre assisté depuis le 7 octobre à des entraves massives à la liberté de réunion : de nombreuses manifestations ont été interdites et les rassemblements qui ont pu avoir lieu ont été la cible de harcèlement et de toute sortes d'entraves.

Dans le domaine du droit du travail, il y a de nombreux licenciements de personnes qui s'engagent pour la Palestine. Le service de renseignement intérieur allemand, le soi-disant « Verfassungsschutz » (service de protection de la Constitution), informe lesemployeurs des activités de leurs salariés, espérant ainsi nuire activement à la solidarité avec la Palestine.

Cette répression s'exerce également par le biais du droit de migration et plus précisément contre les personnes de nationalité étrangères [hors Union européenne] – des personnes qui ont souvent des situations de séjour précaires ici. Il existe dans le droit de migration et de séjour une possibilité renforcée de punir ces personnes pour leur activité politique.

Un exemple flagrant concerne les activistes de Samidoun [réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens] que l'on tente d'envoyer en prison avec des dispositions relevant du droit de migration. Mais cela concerne aussi des activistes « normaux » qui n'apparaissent pas de façon délibérée dans l'espace public : lors du renouvellement ou de l'octroi d'un nouveau titre de séjour, ils et elles rencontrent de plus en plus de difficultés ; le statut de réfugié leur est retiré ou alors les autorités chargées de l'asile et du droit de séjour ouvrent une nouvelle fois leur dossier pour y trouver des erreurs. Et c'est ainsi que cela se passe. Nous assistons donc aujourd'hui à un niveau de répression inconnu auparavant. En ce sens, le 7 octobre constitue également un tournant dans nosdémocraties libérales.

En 2008, Angela Merkel a qualifié la défense de l'État israélien de « raison d'État allemande ». Quels sont les ressorts de ces relations germano-israéliennes ? Pourquoi l'Allemagne applique-t-elle une politique de tolérance zéro sur ce sujet précis ? S'agit-il d'un cas unique dans l'histoire ou pouvons-nous le comparer à d'autres moments ?

Il est vrai que la défense de l'État d'Israël doit être qualifiée de raison d'État allemande. Il n'en reste pas moins que l'Allemagne et l'État d'Israël ont toujours eu des liens particuliers, qui découlent d'une part de l'histoire, mais qui ont aussi toujours eu une dimension géostratégique. Les relations

israélo-allemandes forment un enchevêtrement compliqué. Ce que nous pouvons constater, c'est que, indépendamment des actions du gouvernement israélien, indépendamment des violations du droit international, indépendamment des souffrances des Palestinien.nes et indépendamment de ce qui se passe aujourd'hui à Gaza, cette solidarité inconditionnelle avec l'État israélien est présentée comme une raison d'État allemande et donc comme un concept politique. Mais elle a clairement des conséquences juridiques lorsque toute critique de cet État est assimilée à de l'antisémitisme ou à une apologie du terrorisme, comme je l'ai mentionné auparavant.

Cette politique de tolérance zéro de l'Allemagne montre en outre une ignorance vis-à-vis du Sud mondial et un mépris de l'universalité des droits humains. C'est pourquoi il s'agit d'un cas unique dans l'histoire. La société des coupables et les descendants des coupables de l'Holocauste utilise désormais cette « culture de la mémoire » sinon pour légitimer un génocide – mais beaucoup le font aussi – du moins le laisser se produire et y contribuer en livrant des armes, en supprimant le soutien à l'UNRWA et en développant le soutien diplomatique à Israël.

Peux-tu expliquer comment la répression contre la solidarité avec la Palestine est liée au racisme institutionnel à l'égard de la communauté musulmane ? Pour le dire autrement, dans quelle mesure la tolérance zéro sur la question de la Palestine a-t-elle un impact sur la population immigrée en Allemagne ?

Il est évident que la répression contre le mouvement de solidarité avec la Palestine permet aux autorités allemandes, et donc à la société allemande, d'exprimer leur racisme antimusulman. Derrière cela se cache la fable de l'antisémitisme importé : dans certaines parties de la société majoritaire allemande, l'image persiste que l'antisémitisme allemand, qui a conduit à l'Holocauste et à Auschwitz, a été surmonté grâce au travail de mémoire, aux procès d'Auschwitz, aux multiples offres de formation, autraitement de l'Holocauste dans les écoles, aux visites de mémoriaux, etc. Dans cette vision, l'antisémitisme allemand fait tout simplement partie du passé, il n'existerait plus aujourd'hui.

Or, depuis 2015 en particulier, de plus en plus de personnes originaires du monde arabe arrivent en Allemagne et véhiculeraient l'antisémitisme – c'est en tout cas ce que pense la société majoritaire allemande. Cet antisémitisme, prétendument importé, mettrait en danger la vie juive en Allemagne. En fait, il est instrumentalisé pour donner libre cours au racisme antimusulman et pour criminaliser toute activité politique de personnes issues des communautés arabes et/ou de confession musulmane.

Pour la population migrante, cela a un effet dissuasif : de nombreuses personnes ne savent plus si elles peuvent ou non descendre dans la rue, si et dans quelle mesure leur activité politique a des répercussions sur le statut de leur séjour, ou comment elles doivent se comporter face à la police. En Allemagne, il est désormais courant que les personnes migrantes soient touchéesbeaucoup plus rapidement et intensément par la violence policière. Cela conduit à une intimidation et à une stigmatisation des personnes. Et ce sont justement les jeunes arabes de certains quartiers de Berlin, en particulier de Neukölln, qui en sont victimes, et se voient accusé.es d'antisémitisme et de propager des idées réactionnaires dans la société allemande.

Il s'agit bien sûr d'une inversion totale de la réalité, car ces jeunes descendent dans la rue pour protester contre un génocide, ils s'engagent pour des droits humains et, surtout, ils s'engagent aux côtés d'alliés juifs comme Jüdische Stimme für gerechten Frieden im Nahen Osten (Voix juives pour une paix juste au Proche-Orient). Pourtant, la société allemande majoritaire affirme que cette population immigrée apporte l'antisémitisme en Allemagne. C'est absurde.

Les protestations en faveur de la Palestine ont encore approfondi les contradictions au sein du gouvernement actuel de coalition (sociaux-démocrates, Verts et Libéraux), de nouvelles marges de manœuvre et possibilités s'ouvrent. Qui en profite actuellement ? Comment les partis et organisations de gauche font-ils face à cette situation ?

Oui, la conjoncture politique est effectivement inhabituelle. D'un côté, nous avons un glissement vers la droite de la société, comme cela a rarement été le cas dans l'histoire de la République fédérale d'Allemagne (RFA). Cela se produit sous un gouvernement social-libéral, qui applique déjà aujourd'hui la politique de l'AfD [parti d'extrême-droite auquel les sondages accordent la deuxième place] : le droit migratoire est durci, l'appareil de sécurité est renforcé, des coupes sont effectuées dans les dépenses sociales et de plus en plus d'argent est consacré à la guerre et au réarmement.

Le mouvement de solidarité avec la Palestine est le premier mouvement internationaliste à avoir véritablement créé un élan en Allemagne, il rappelle fortement le mouvement contre la guerre du Vietnam en 1968. Il est étonnant de constater la persévérance et la continuité dont il fait preuve. Il se caractérise en outre par deux éléments centraux. Premièrement, il est composé de jeunes qui voient la situation à Gaza et expriment leur indignation morale en public. Leur perception du génocide, renforcée par lesimages sur Internet ou par les récits de membres de leur famille, d'amis et de connaissances, est diamétralement opposée à l'image véhiculée par le gouvernement allemand et les médias. Ce processus conduit à leur politisation et à la radicalisation de cettejeunesse.

C'est là le deuxième élément du mouvement de solidarité avec la Palestine : au sein de la gauche allemande, le fossé se creuse entre une aile anti-impérialiste et une aile soi-disant « antideutsch »1. Actuellement, l'aile anti-impérialiste se renforce, les organisations de gauche rajeunissent et accueillent des personnes issues de la migrations, qui apportent un regard anticolonial. Cela représente bien sûr un grand potentiel pour les organisations de gauche en Allemagne.

Les partis eux-mêmes ne peuvent toutefois pas se saisir de l'ensemble, pour différentes raisons. Le parti Die Linke, par exemple, est profondément divisé sur la question palestinienne et se trouve dans les étapes finales de son processus de désintégration institutionnelle. En revanche, l'Alliance Sahra Wagenknecht, qui s'est formée suite à une scission de Die Linke, défend une position progressiste sur la question de la Palestine. Mais c'est précisément en ce qui concerne le rapport avec la population immigrée qu'elle crée un fossé avec ces jeunes, car elle reprend de nombreuses positions racistes et de droite de l'AfD, comme parexemple le démantèlement des prestations sociales pour les réfugié.es et des mesures visant à l'intégration des immigré.es enAllemagne.

Il en résulte qu'aucun parti de gauche institutionnalisé ne peut pour l'instant capitaliser sur ces processus. L'espoir réside plutôt dans le fait que les positions anticoloniales et anti-impérialistes se renforcent dans l'ensemble de la société, que le récit occidental soit davantage remis en question et que celles et ceux qui descendent aujourd'hui dans la rue pour la Palestine puissent s'insérer dans des structures alternatives et ainsi agir plus tard sur d'autres thèmes politiques.

Vous faites partie d'une équipe juridique qui poursuit l'Allemagne en justice pour complicité dans le génocide à Gaza. Pourquoiavez-vous fait cette démarche et qu'espérez-vous en retirer ?

J'ai fait partie, avec d'excellents collègues, d'une équipe juridique qui a déposé une plainte pénale contre des membres du gouvernement fédéral allemand pour complicité de génocide à Gaza. Nous avons déposé cette plainte auprès du procureur général fédéral de Karlsruhe, qui est le magistrat le plus haut placé chargé de poursuivre les éventuels crimes relevant du droit international.

Nous avons fait valoir qu'un génocide, des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité étaient en cours à Gaza. De notre point de vue, c'est absolument indéniable, la Cour internationale de justice en a également identifié des signes clairs dans sa décision du 26 janvier 2024. Il était nécessaire pour nous de nommer la coresponsabilité du gouvernement allemand et de la rendre juridiquement visible. Cette complicité résulte des livraisons d'armes à Israël, de la suspension temporaire du financement à l'organisme chargé de l'aide aux réfugiés UNRWA et du soutien politique et diplomatique accordé à Israël, sans lequel il ne serait absolument pas possible de mener ces opérations militaires. Outre les États-Unis, le principal allié d'Israël reste aujourd'hui la RFA.

Juridiquement, nous n'espérons pas grand-chose, nous savons comment fonctionne la justice bourgeoise dans un Etat de classe. Toutefois, notre objectif est d'attirer l'attention, et nous y sommes parvenus au niveau international. Les médias allemands se sont plutôt désintéressés de ce coup de théâtre, ce qui est également révélateur de la situation actuelle.

Mais nous avons reçu des échos de Gaza, des Palestinien.nes de la diaspora nous ont soutenus et ont souligné qu'il s'agissait d'une nouvelle pièce d'une stratégie globale de lutte pour la libération de la Palestine. Cela nous a donné de l'espoir et c'est pourquoi nous avons fait ce pas juridique. Mais nous savons en même temps qu'il n'est guère possible de voir Olaf Scholz (chancelier fédéral socialdémocrate) ou Annalena Baerbock (ministre des Affaires étrangères des Verts) comparaître prochainement devant un tribunal. Nous estimons néanmoins qu'il est juste de montrer à la postérité que le gouvernement fédéral allemand est complice du génocide en cours à Gaza.

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Entretien réalisé à Berlin par Maurizio Coppola, membre de la coordination nationale de Potere al Popolo (Italie) et du secrétariat Europe de l'International Peoples' Assembly.

Illustration : manifestation à Berlin le 4 novembre 2023 / Wikimedia Commons.

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Pacte européen sur la migration et l’asile : la lutte continue contre ses dispositifs mortels

11 juin 2024, par Sylviane Gauthier — , ,
Le Pacte européen sur la migration et l'asile voté le 10 avril dernier par le Parlement européen et ratifié par le Conseil le 24 mai sanctuarise la politique d'Europe (…)

Le Pacte européen sur la migration et l'asile voté le 10 avril dernier par le Parlement européen et ratifié par le Conseil le 24 mai sanctuarise la politique d'Europe forteresse mise en place depuis vingt ans et renforcée depuis la crise de l'accueil des réfugié·es syrien·nes en 2015.

1 juin 2024 | tiré du site de la gauche écosocialiste
https://gauche-ecosocialiste.org/pacte-europeen-sur-la-migration-et-lasile-la-lutte-continue-contre-ses-dispositifs-mortels/

Après trois ans de négociation très dure, malgré le travail des député·es de la Gauche et d'une large partie des écologistes, il aura été quasiment impossible d'infléchir une politique migratoire fondée sur le rejet des personnes exilées et leur enfermement aux frontières de l'espace Schengen. A l'appui de l'argumentaire sur la « pression » migratoire, Frontex estime à 380 000 les passages de personnes sans visa l'année dernière, sans préciser que beaucoup de migrant·es refoulé·es tentent plusieurs fois leur chance. Comme le soulignent les chercheur·es et les démographes, il est impossible de connaître le niveau des flux d'arrivée, mais les associations de soutien aux personnes exilées soulignent que l'Europe aurait les moyens d'accueillir bien plus de migrant·es, dans des conditions dignes et respectueuses des droits humains.

La veille du vote, 161 organisations de la société civile européenne avaient appelé le Parlement à rejeter le pacte : « Cet accord s'inscrit dans la continuité d'une décennie de politiques qui ont conduit à la prolifération des violations des droits en Europe. De plus, ce pacte aura des conséquences dévastatrices sur le droit à la protection internationale dans l'Union européenne et permettra des abus dans toute l'Europe, y compris le ”racial profiling”, la détention de facto par défaut et les refoulements. »

La similitude avec l'adoption de la loi Darmanin en France n'est pas fortuite. Au Conseil, à la Commission et au Parlement européen, conservateurs et sociaux-démocrates ont travaillé main dans la main pour concevoir les cinq règlements qui composent le pacte, sous la pression de l'extrême droite. Ainsi, le règlement sur le filtrage des entrées viole les droits fondamentaux des personnes prévus par les conventions internationales : développement des centres de rétention (« hot spot ») prétendument hors territoire de l'Union européenne où les personnes sont enfermées dans des conditions indignes, enfermement possible des enfants dès l'âge de 6 ans, raccourcissement des délais d'examen des demandes d'asile, refoulement systématique des demandeurs d'asile dont les demandes ont peu de chances d'aboutir. Tournant le dos à la Convention de Genève sur les réfugiés, l'examen ne sera plus « personnel », en fonction du risque encouru par la personne, mais fondé sur les statistiques d'octroi de l'asile selon le pays d'origine ; autrement dit, la demande de protection en raison du risque de mutilations génitales, de mariage forcé ou de l'orientation sexuelle passera en dessous des radars si la personne provient d'un pays dit « sûr ».

Malgré ce revers, la lutte continue contre les dispositifs mortels du pacte, pour en finir avec l'approche coloniale et raciste des migrations, pour obtenir des voies de migration sûres, pour garantir le droit d'asile et pour construire avec les migrant·es un autre pacte qui respecte la liberté de circulation et d'installation.

Dès le 10 juin, nos député·es de l'Union populaire-France insoumise seront en première ligne pour porter ce combat au Parlement européen.

Sylviane Gauthier

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Dites à UBS de se retirer du capital d’Elbit Systems dès à présent.

11 juin 2024, par L'équipe d'Ekō, Nish Humphreys — , , , ,
UBS vient d'augmenter de 875% ses investissements au sein d'Elbit Systems, le plus grand fabricant d'armes israélien*. En parallèle, la première banque au monde, *JPMorgan (…)

UBS vient d'augmenter de 875% ses investissements au sein d'Elbit Systems, le plus grand fabricant d'armes israélien*. En parallèle, la première banque au monde, *JPMorgan Chase, leader du secteur bancaire, vient de se désinvestir massivement d'Elbit*

Profitons de cette dynamique et exigeons qu'UBS de fasse de même.

SIGNER LA PÉTITION

Au cours du premier trimestre 2024, la banque *UBS a acquis de nouvelles actions d'Elbit Systems, le plus grand fabricant d'armes israélien, augmentant de 875 % ses investissements*.

Alors qu'UBS se remplit les poches, *l'armée israélienne encercle et attaque Rafah, où des centaines de milliers de Palestiniens terrifiés se réfugient*. L'armée israélienne vient de bombarder une zone humanitaire, tuant au moins 45 personnes, pour la plupart des femmes et des enfants. Avant ça, l'armée avait déjà bombardé l'hôpital Kamal Adwan et attaqué le plus grand camp de réfugiés de Gaza à Jabalia, tuant ainsi des enfants.

Ce carnage doit cesser.

La pression de l'opinion publique fonctionne : *la plus grande banque du monde, JPMorgan Chase, vient de céder 70 %* de ses actifs au sein d'Elbit. UBS doit cesser dès maintenant de tirer profit de ce massacre.

Dites à UBS de se retirer du capital d'Elbit Systems dès à présent. <https://act.sumofus.org/go/697534?t...>

UBS a été fondée en Suisse, mais elle doit cesser de se cacher derrière cette neutralité de façade. L'argent d'UBS finance des armes destinées au génocide perpétué par le gouvernement israélien.

Depuis le 7 octobre 2023, au moins 35 000 Palestiniens ont été tués par l'armée israélienne. Alors que les *enfants de Gaza meurent de malnutrition*, les Nations unies viennent de suspendre la distribution de nourriture à Rafah car *l'armée israélienne et les colons bloquent l'accès de l'aide humanitaire à Gaza*.

Demandez à UBS de cesser de financer les armes d'Israël.
<https://act.sumofus.org/go/697534?t...>

La communauté Ekō a déjà contribué à réduire le financement des armes. Lorsque nous avons publié un rapport révélant les liens financiers de la compagnie d'assurance mondiale AXA, l'entreprise s'est débarrassée de ses actions chez Elbit. Après nos révélations concernant les centaines de millions investis par la Banque Scotia au sein d'Elbit, la banque canadienne a également réduit de manière drastique ses investissements dans l'entreprise d'armement.

Renouvelons l'exploit, mettons fin au génocide.
<https://act.sumofus.org/go/697534?t...>

SIGNER LA PÉTITION <https://act.sumofus.org/go/697534?t...>

Merci pour tout ce que vous faites,
Nish Humphreys et l'équipe d'Ekō

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Inde : « Modi est affaibli, mais il ne renonce pas à son plan destructeur pour un Raj de mille ans »

11 juin 2024, par Siddharth Varadarajan — , ,
Les Indiens qui aiment et apprécient leur Constitution - leurs droits, leur civilisation et leur fraternité - devront se préparer à un round plus décisif qui ne saurait tarder. (…)

Les Indiens qui aiment et apprécient leur Constitution - leurs droits, leur civilisation et leur fraternité - devront se préparer à un round plus décisif qui ne saurait tarder.

Tiré d'À l'encontre. Article publié sur le site The Wire le 6 juin 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre le 7 juin 2024.

Les électeurs et électrices d'Inde ont fait pour la démocratie indienne ce que la commission électorale et le pouvoir judiciaire du pays n'ont pas réussi à faire : sanctionner et réprimander le Premier ministre Narendra Modi pour avoir cherché à monter les hindous et les musulmans les uns contre les autres, et pour ses liens privilégiés avec les grandes entreprises – dont les dons suspects ont alimenté les politiques gouvernementales qui ont accru les inégalités et la détresse.

Après dix ans au pouvoir [depuis le 26 mai 2014], Modi a perdu la majorité parlementaire dont jouissait son parti, le Bharatiya Janata Party [BJP-Parti indien du peuple, aile politique de l'organisation fascisante du Rashtriya Swayamsevak Sangh, RSS-Organisation volontaire nationale créée en 1925], et doit désormais diriger un gouvernement minoritaire avec le soutien de ses partenaires de coalition, dont certains sont notoirement inconstants. Le fait qu'il n'ait jamais dirigé de coalition réelle – et non théorique – ne va pas l'aider. Il y a trois ans, lorsque le parti indien sikh Shiromani Akali Dal l'a défié au sujet de ses lois agricoles controversées, Modi est resté impassible et ce sont les Akalis [Sikhs] qui ont dû se retirer de la coalition National Democratic Alliance (NDA). Mais des alliés – le Telugu Desam Party-TDP, présent dans l'Andhra Pradesh, 16 sièges, et le Janata Dal-United, présent dans le Bihar, 12 sièges – que les électeurs indiens lui ont maintenant donnés ne prendront pas tranquillement leur jhola (leurs bagages) et ne s'en iront pas. [En effet, ces deux partis alliés visent le poste de président de la Chambre basse ; les marchandages entre les partis de la coalition renvoient à l'époque antérieur à 2014]. Ils auront la capacité de renverser son gouvernement [1]].

Faisant bonne figure, Modi a salué le fait qu'il soit revenu au pouvoir pour la troisième fois comme un « exploit historique ». En réalité, ce résultat représente un revers personnel cuisant pour un homme tellement convaincu de son invincibilité qu'il avait commencé à revendiquer des origines divines. « Tant que ma mère était en vie », a-t-il déclaré lors d'un interview en pleine campagne électorale, « j'avais l'impression que j'étais peut-être né biologiquement. Mais après sa mort, en examinant toutes mes expériences, j'ai acquis la conviction que c'est Dieu qui m'a envoyé. L'énergie [que j'ai] ne vient pas d'un corps biologique. » L'électorat a fait redescendre sur terre ce messager de Dieu autoproclamé, avec un bruit mat.

La revendication de la divinité par Modi est d'ailleurs intervenue dans le même entretien où il a menti sur un discours électoral qu'il avait prononcé au début de la campagne. A Banswara [au sud dans le Rajasthan], il avait qualifié sans ambiguïté les musulmans de l'Inde d'« infiltrés » [ce qui implique leur exclusion] et de personnes qui ont « plus d'enfants ». Modi ne s'est pas contenté d'insulter les musulmans, il a tenté d'attiser les angoisses irrationnelles des électeurs hindous de l'Inde en leur montrant qu'il était le seul dirigeant capable d'empêcher l'opposition de saisir leurs biens et leurs avoirs et de les remettre aux musulmans.

Modi a ensuite répété cette accusation, avec des variations mineures, lors de chaque meeting. Son parti a créé de répugnantes vidéos d'animation destinées à effrayer les hindous pour qu'ils croient à cette affirmation absurde. Dans un autre entretien, il a déformé les conclusions douteuses d'une étude largement diffusée, réalisée par des chercheurs de son propre institut – publiée pour coïncider avec le discours électoral anti-musulman qu'il défendait – afin de convaincre les hindous que la population musulmane de l'Inde augmentait si rapidement que les hindous seraient bientôt submergés.

Pourquoi Modi est-il si obsédé par les musulmans ? Tout d'abord, cela fait partie de son ADN politique. Sa carrière a débuté au sein de l'organisation mère du BJP, le Rashtriya Swayamsevak Sangh (RSS), et s'est construite autour de la conviction du RSS selon laquelle l'Inde est une nation hindoue qui a été asservie par les musulmans pendant 800 ans. Modi soutient que les musulmans indiens d'aujourd'hui – qui constituent statistiquement l'une des cohortes les plus pauvres du pays – sont en fait « privilégiés » et jouissent de plus de droits et d'avantages que les hindous, et que l'Inde ne pourra pas atteindre la gloire tant qu'une « conciliation » face aux musulmans se poursuivra.

Mais il y a une deuxième raison à la récente recrudescence de ses déclarations anti-musulmanes. Lorsque vous abordez une élection sans avoir grand-chose à montrer en termes de réalisations concrètes – le chômage [42,3% des diplômés indiens de moins de 25 ans étaient au chômage en 2021-22, or les personnes de moins de 35 ans constituent 66% de la population] et le désespoir rural sont généralisés et 800 millions d'Indiens subsistent grâce aux céréales gratuites que leur fournit le gouvernement –, il est utile de détourner l'attention des électeurs à grand renfort de dénigrement des musulmans. C'est ce qu'ont fait Modi et son parti.

C'est un secret de Polichinelle que de faire campagne pour obtenir des voix en faisant appel directement ou indirectement à la religion est illégal en vertu de notre loi électorale (l'histoire du pays est séculariste) et peut entraîner l'interdiction pour un politicien de se présenter à une élection pendant six ans. Cependant, Modi a bien calculé que les trois commissaires électoraux chargés de faire appliquer cette loi (et qu'il a triés sur le volet pour ce travail) ne diraient rien [2]. Lorsque des citoyens se sont adressés à la Haute Cour de Delhi pour demander à la Commission électorale de porter plainte contre Modi pour ses discours haineux, ils ont été renvoyés en leur disant qu'ils devaient faire confiance à la Commission électorale (CE). Cette dernière n'a bien sûr rien fait, et lorsqu'on a demandé au commissaire général aux élections (après la fin du scrutin) pourquoi il n'avait pas agi, il a répondu que les tribunaux avaient rejeté les requêtes qui demandaient à la CE d'agir.

Les tribunaux et la Commission électorale se sont peut-être renvoyé la balle et n'ont rien fait, mais au grand dam de Modi, un nombre suffisant d'électeurs hindous ont vu clair dans son jeu et ont décidé qu'ils n'allaient pas troquer leurs préoccupations pour le présent contre les affrontements civils que Modi, le premier ministre, cherchait manifestement à provoquer. Dans l'Uttar Pradesh et le Maharashtra, la part de voix du BJP s'est effondrée. Même Ayodhya [Uttar Pradesh], qui occupe une place particulière dans la politique chauvine de Modi [3], a décidé de le laisser tomber. Au Rajasthan et dans l'Haryana, les électeurs ruraux en colère contre les politiques anti-agriculteurs de Modi ont soutenu l'opposition. Dans toute l'Inde, pas moins de 22 ministres en exercice, soit environ un quart de son cabinet ministériel, ont perdu leur siège.

Grâce à un champ de bataille électoral biaisé par le pouvoir financier du BJP, à l'esprit partisan des grands médias et à sa propre volonté d'utiliser la coercition de l'Etat contre l'opposition, Modi est parvenu à limiter ses pertes et à franchir la ligne d'arrivée en boitillant, avec l'aide d'une coalition.

Le samedi 8 juin, Modi prêtera serment pour la troisième fois. Le fait qu'il ait été affaibli est une bonne nouvelle pour la démocratie indienne, mais dans la mesure où il ne s'est pas laissé abattre, on peut se demander quelles seront ses priorités cette fois-ci.

Ses déboires électoraux signifient-ils qu'il ne sera plus en mesure de poursuivre son programme chauviniste hindou ? Devra-t-il désormais relâcher ses efforts pour étouffer la dissidence et porter atteinte à la liberté de la presse ? Décidera-t-il qu'il est temps d'être moins complaisant envers les grandes entreprises ? Ou pourrait-il en fait redoubler d'efforts pour réaliser son programme actuel ?

Un ami turc me rappelle que les choses peuvent devenir particulièrement dangereuses lorsqu'un homme fort se sent plus faible. C'est ce qui s'est passé avec Recep Tayyip Erdogan en Turquie et il n'y a aucune raison de s'attendre à ce que Modi soit différent. Au cours de son second mandat, Modi a commencé à serrer la vis aux médias numériques indiens, qui ont jusqu'à présent réussi à fonctionner et à atteindre des millions de lecteurs et de téléspectateurs malgré les menaces et le harcèlement qui ont transformé les médias traditionnels indiens en une honte nationale. Au cours de son troisième mandat, Modi sera probablement plus agressif dans son utilisation de la loi contre les médias. De même, il tentera une fois de plus d'utiliser les agences gouvernementales chargées de faire respecter la loi pour paralyser l'opposition en s'en prenant à des dirigeants individuels.

Si Modi poursuit sur la voie qu'il a empruntée jusqu'à présent, il appartiendra à ses partenaires de coalition et au pouvoir judiciaire d'intervenir. Le fait que Modi soit « numériquement » [majorité relative] vulnérable augmente la probabilité qu'il soit confronté à une certaine résistance de la part de ces secteurs, mais rien ne garantit qu'il en sera ainsi.

Au cours de ses deux premiers mandats, Modi a utilisé le soutien et la bonne volonté des puissances étrangères, en particulier des Etats-Unis et de l'Europe, comme un amplificateur de force pour se renforcer politiquement. Cela non plus ne va pas nécessairement changer. De retour au pouvoir, il ne manquera pas de profiter des possibilités commerciales offertes aux entreprises occidentales et du fossé qui se creuse entre les Etats-Unis et la Chine pour dissiper les réticences suscitées par son islamophobie ouverte et ses tendances autoritaires.

Les Indiens respirent mieux aujourd'hui, convaincus qu'ils ont réussi à ramener la démocratie indienne qui était au bord du gouffre. Ils savent également qu'il ne faudra pas longtemps à Modi pour revenir à ses options divinement programmées. Le soutien à la politique antimusulmane du BJP a peut-être atteint son apogée dans le nord et l'ouest de l'Inde, mais Modi tient à étendre sa portée au sud et à l'est. Cet homme se targue d'avoir un plan millénaire pour l'Inde – une variante techno-corporatiste de la vision destructrice du RSS – et il ne l'abandonnera pas si facilement. Les électeurs indiens ont porté un coup fatal à cette vision, mais la vérité est que Modi est de retour. Les Indiens qui aiment et apprécient leur Constitution – leurs droits, leur civilisation et leur fraternité – devront se préparer à un round plus décisif qui ne saurait tarder. Chale chalo [Continue, allez], comme l'a écrit Faiz à propos de la recherche d'une nouvelle aube, ki voh manzil abhi nahin aayi [cette destination n'est pas encore atteinte]. Un port sûr est encore loin.

• Siddharth Varadarajan, éditeur de The Wire, a enseigné à New York University et à Berkeley.

Notes

[1] Le BJP, qui a bénéficié d'une forte majorité lors des deux mandats précédents, n'a obtenu que 240 sièges (perte de 63 sièges), loin des 272 nécessaires pour former un gouvernement à part entière. La coalition NDA a remporté 293 sièges sur les 543 que compte la chambre basse du Parlement. L'alliance INDIA-Indian National Developmental Inclusive Alliance – qui comporte 26 partis – est menée par le parti du Congrès nationale de Rahul Gandhi, 99 sièges, gain de 47 sièges. Elle a obtenu 236 sièges, plus que prévu, avec des gains majoritaires régionaux dans des Etats tels que l'Uttar Pradesh, le Maharashtra et le West Bengal. (Réd.)

[2] A la veille des élections, début mars, « le gouvernement indien a annoncé la mise en œuvre d'une loi stigmatisante à l'égard des musulmans, en leur refusant des droits accordés aux autres religions. Cette réforme dite de la citoyenneté avait été adoptée par le Parlement, en décembre 2019, mais n'avait jamais été appliquée. Elle avait alors suscité la plus grande mobilisation à travers le pays, et trois mois de manifestations qui s'étaient terminées dans le sang, avec des pogroms antimusulmans déclenchés par des fanatiques hindous dans le nord de Delhi. Cinquante-trois personnes avaient péri. » (Le Monde, 13 mars 2024) Cette loi introduit un critère religieux dans l'obtention de la nationalité. (Réd.)

[3] Ville de l'Uttar Pradesh où se trouve le temple de Ram – 7e avatar du dieu Vishnou – inauguré par Modi le 22 janvier 2024, temple qui prend la place d'une mosquée historique, dans le but selon Modi de stimuler le « nationalisme culturel hindou ». (Réd.)

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Avec les slogans « brûlez Shuafat » et « aplatissez Gaza », la Marche des drapeaux de Jérusalem illustre la banalisation d’une politique

La marche annuelle des drapeaux du « Jour de Jérusalem » est depuis longtemps connue pour sa démonstration ouverte de la suprématie juive. Chaque année, pour célébrer (…)

La marche annuelle des drapeaux du « Jour de Jérusalem » est depuis longtemps connue pour sa démonstration ouverte de la suprématie juive. Chaque année, pour célébrer l'occupation par Israël de Jérusalem-Est en 1967 et le maintien de son contrôle sur la ville, des dizaines de milliers de Juifs israéliens, jeunes pour la plupart, se déchaînent dans la vieille ville, harcèlent et attaquent les résidents palestiniens et crient des slogans racistes, le tout sous la protection de la police.

Tiré d'À l'encontre.

Toutefois, si par le passé on pouvait dire que seuls certains des participants se livraient à de tels comportements, cette année, ces agissements sont devenus la norme. Encouragés par la guerre de vengeance brutale de leur gouvernement contre la bande de Gaza, presque tous les participants qui se sont rassemblés à la porte de Damas [qui mène à la vieille ville de Jérusalem] avant la marche d'hier après-midi ont participé à la provocation.

Parmi les chants les plus populaires, citons « Que votre village brûle », « Shuafat est en feu » [quartier de Jérusalem-Est à population majoritairement palestinienne], « Mahomet est mort » et la chanson génocidaire de la « vengeance », qui reprend une injonction biblique dirigée contre les Palestiniens : « Que leur nom soit effacé ». Le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, et le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, sont tous deux arrivés à la porte de Damas avec leurs gardes du corps vers la fin des festivités et se sont joints avec joie aux fêtards qui chantaient et dansaient. [S'était jointe à eux la ministre des Transports, membre du parti Likoud, Miri Regev.]

Parallèlement aux chants, certains participants portaient des drapeaux du groupe suprématiste juif Lehava [1], ainsi que des pancartes sur lesquelles on pouvait lire « Une balle dans la tête de chaque terroriste » et « Kahane avait raison » [2]. Quelques-uns ont fait explicitement référence à l'assaut israélien en cours sur Gaza, appelant à « raser Rafah » et portant le drapeau de Gush Katif – le bloc de colonies israéliennes qui a été évacué de Gaza dans le cadre du « désengagement » de 2005 et que de nombreux membres de la droite israélienne espèrent voir se reconstruire. Certains brandissaient des pancartes représentant les otages toujours détenus par le Hamas à Gaza.

Cependant, l'objectif principal des participants n'était pas Gaza, mais plutôt le Mont du Temple/Haram al-Sharif. La journée a commencé par l'ascension de plus d'un millier de Juifs sur ce site sacré pour les juifs et les musulmans, administré conjointement par la police israélienne et le waqf islamique [fondation composé de la monarchie jordanienne, avec intégration en 2019 de responsables de l'Autorité palestinienne]. Nombre de manifestants portaient des drapeaux israéliens et certains ont violé le « statu quo » de longue date du site en se livrant à des actes de prière.

Ils étaient menés par des militants qui aspirent non seulement à permettre aux Juifs de prier sur le site, mais aussi à reconstruire un temple juif sur le site de la mosquée Al-Aqsa et du dôme du Rocher. Lors de la marche, un groupe de jeunes portait des T-shirts représentant le Dôme du Rocher en train d'être démoli.

A l'exception de l'arrestation d'une poignée de manifestants qui ont attaqué des journalistes, la police – dont le chef de la police et plusieurs hauts gradés – n'a rien fait pour empêcher ou punir les provocations. Cette absence d'intervention était particulièrement flagrante compte tenu de la répression qui a suivi le 7 octobre et qui a vu la police arrêter et inculper des centaines de citoyens palestiniens pour avoir exprimé leur opposition à la guerre à Gaza, que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans le cadre de petites manifestations non violentes.

Ce double standard est ancré dans la politique du gouvernement israélien : ce qui compte, ce n'est pas le contenu du discours, mais la personne qui le prononce. Ainsi, alors que des Palestiniens sont arrêtés pour des messages sur les réseaux sociaux, des Juifs ont toute latitude pour célébrer la Journée de Jérusalem en agressant des Palestiniens et en appelant à leur mort.

Journalistes attaqués

Les violences ont commencé vers 13 heures. A ce moment-là, la police avait déjà dégagé une route à travers le quartier musulman de la vieille ville en forçant les résidents palestiniens à rentrer chez eux et les propriétaires de magasins palestiniens à fermer leur commerce.

Par conséquent, les seules cibles restantes vers lesquelles les premiers participants pouvaient diriger leur rage étaient quelques journalistes qui étaient déjà arrivés pour couvrir la marche. Le journaliste palestinien Saif Kwasmi a été agressé par la foule, tandis que le journaliste de Haaretz, Nir Hasson, a également été mis à terre et a reçu des coups de pied. Au lieu d'arrêter les manifestants, la police a arrêté et interrogé Kwasmi, accusé d'incitation à la violence.

La plupart des journalistes n'ont pas pu s'approcher aussi près des manifestants. Avant l'arrivée du gros de la foule, la police a contraint tous les journalistes à se réfugier dans un petit enclos donnant sur la porte de Damas ; selon les responsables de la police, permettre aux journalistes d'accompagner les participants à travers la vieille ville aurait été une provocation dangereuse, compte tenu de l'hostilité des manifestants à l'égard des médias.

Après plusieurs heures et de nombreux appels au bureau du chef de la police, les journalistes ont été autorisés à se déplacer parmi les manifestants, mais seulement après avoir été avertis qu'ils le faisaient à leurs risques et périls. A ce moment-là, les manifestants avaient déjà jeté de nombreuses bouteilles en plastique dans la zone de presse et insulté les journalistes.

Peu avant la fin de ces « cérémonies », Ben Gvir est arrivé à la porte de Damas. Entouré d'un important dispositif de sécurité qui a empêché les journalistes de s'approcher et de poser des questions, le ministre a profité de l'occasion pour déclarer qu'il rejetait totalement le délicat statu quo religieux sur le Mont du Temple/Haram al-Sharif, qui stipule depuis longtemps que les Juifs ont le droit de visiter le site, mais pas d'y prier.

« Je suis revenu ici pour envoyer un message au Hamas et à toutes les maisons de Gaza et du Liban : Jérusalem est à nous. La porte de Damas est à nous. Le mont du Temple est à nous », a-t-il proclamé. « Aujourd'hui, conformément à ma politique, les Juifs sont entrés librement dans la vieille ville et les Juifs ont prié librement sur le mont du Temple. Nous le disons de la manière la plus simple qui soit : ceci est à nous. »

Lors des précédentes marches de la Journée de Jérusalem, Ben-Gvir n'était qu'un participant parmi d'autres. Aujourd'hui, il est le ministre responsable de la police, chargé de sécuriser la marche et de faciliter l'ascension des Juifs vers l'enceinte d'Al-Aqsa. Bien que le Premier ministre Benyamin Netanyahou ait pris ses distances avec l'intention déclarée de Ben-Gvir de bouleverser le statu quo, c'est en fin de compte le ministre de la Sécurité nationale qui applique la politique.

Le Jour de Jérusalem était autrefois un événement exceptionnel, où le racisme et la suprématie juive qui ont toujours existé au sein de la société israélienne étaient exposés aux yeux de tous. Mais aujourd'hui, alors que la vengeance de l'armée à Gaza se poursuit avec le soutien actif de la plupart des Israéliens, que la violence des militaires et des colons s'intensifie en Cisjordanie et que des campagnes sont menées pour persécuter et réduire au silence les dissidents à l'intérieur de la ligne verte, la Marche des drapeaux n'est plus qu'un exemple de plus de la façon dont Israël a banalisé l'extrémisme. (Article publié par le site israélien +972 le 6 juin 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Oren Ziv est photojournaliste et reporter pour le site israélien en hébreu Local Call – qui est conjoint avec +972. Il est membre fondateur du collectif de photographes Activestills.

Notes

[1] Il s'oppose par exemple aux mariages entre Juifs et non-Juifs, en particulier des mariages des femmes juives avec des hommes arabes, exerce sa violence contre les Palestiniens et les demandeurs d'asile africains. (Réd.)

[2] Meir Kahane a fondé l'organisation Jewish Defense League aux Etats-Unis et le parti Kach d'extrême droite en Israël, interdit en 1994, qualifié d'organisation terroriste. Le Kach soutient une colonisation massive en Cisjordanie et dans la bande de Gaza avec une dimension de sionisme religieux. Kahane fut élu en 1984 à la Knesset – suite à trois échecs – après avoir profité de la « permissivité » des structures politiques et juridiques de l'Etat d'Israël, qui ne prendra des mesures pour disqualifier le parti Kach qu'après son élection. Kahane sera assassiné aux Etats-Unis en novembre 1990. (Réd.)

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Le projet israélien de reconstruction de Gaza

Les hommes d'affaires israéliens proches du Premier ministre Benjamin Netanyahu ont élaboré un plan baptisé « Gaza 2035 » pour reconstruire le territoire israélien en un centre (…)

Les hommes d'affaires israéliens proches du Premier ministre Benjamin Netanyahu ont élaboré un plan baptisé « Gaza 2035 » pour reconstruire le territoire israélien en un centre commercial et industriel régional qui exploiterait le gaz naturel palestinien et une main d'œuvre bon marché

Tiré de MondAfrique.

Des documents publiés en ligne présentent la vision d'après-guerre du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu pour la bande de Gaza, connue sous le nom de « Gaza 2035 », a rapporté le Jerusalem Post du 3 mai. Ce plan implique de maintenir Gaza à long terme sous contrôle israélien, de réaliser des investissements majeurs pour reconstruire l'enclave dévastée « à partir de rien » avec l'aide des pays du Golfe, de transformer Gaza en un centre régional de commerce et d'énergie, et d'exploiter la main-d'œuvre palestinienne bon marché et le gaz naturel. Tout cela au profit des intérêts commerciaux israéliens.

Le document qualifie Gaza d'« avant-poste iranien » qui « sabote les chaînes d'approvisionnement émergentes », affirmant par euphémisme que cela « contrecarre tout espoir d'avenir pour le peuple palestinien ».

Selon le document, le plan comprend trois étapes

La première étape devrait durer 12 mois et verra Israël créer des « zones de sécurité libres du contrôle du Hamas » à Gaza, en commençant d'abord par le nord et en se déplaçant vers le sud.

Les Palestiniens de Gaza géreraient les zones de sécurité sous la supervision d'une coalition d'États arabes chargée de fournir l'aide humanitaire.

La deuxième étape durerait cinq à dix ans. L'armée israélienne conserverait le contrôle de la bande, tandis que les États arabes seraient responsables de la reconstruction sous l'égide de la nouvelle Autorité de réhabilitation de Gaza (GRA), les Palestiniens gérant les zones de sécurité.

Les efforts de reconstruction impliqueront de « reconstruire à partir de rien » et de concevoir de nouvelles villes selon une conception et une planification modernes. Cela implique que l'armée israélienne continue de détruire une grande partie, sinon la totalité, de Gaza.

La troisième étape verrait les Palestiniens « s'autogouverner » dans une bande de Gaza démilitarisée tandis qu'Israël conserverait le droit d'agir contre les « menaces à la sécurité ».

Une main d'oeuvre bon marché

La dernière étape, note le Jerusalem Post, serait que les Palestiniens « gèrent pleinement Gaza de manière indépendante » et adhèrent aux Accords d'Abraham, un accord liant plusieurs États arabes à Israël. Le Jerusalem Post affirme que le plan bénéficierait aux Palestiniens de Gaza en leur offrant des opportunités d'emploi et une éventuelle « autonomie » – sous le contrôle continu d'Israël.De nombreux responsables politiques israéliens ont appelé à l'expulsion forcée des 2,3 millions d'habitants de Gaza vers l'Égypte ou l'Europe. Mais le plan prévoit apparemment que certains restent à Gaza comme source de main d'œuvre bon marché.

Le Jerusalem Post affirme que le plan bénéficierait aux États du Golfe en leur offrant « des pactes défensifs avec les États-Unis et un accès sans entrave aux ports méditerranéens de Gaza par le biais de chemins de fer et de pipelines ».

Le plan vise à faire de Gaza un port industriel important sur la Méditerranée, facilitant l'exportation des marchandises gazaouies, du pétrole saoudien et d'autres matières premières du Golfe.

Le plan prévoit également la création d'une vaste zone de libre-échange comprenant Gaza et s'étendant de la ville israélienne de Sderot à Al-Arish, sur la côte égyptienne, ce qui bénéficierait aux intérêts commerciaux des trois pays. Israël exploiterait les gisements de gaz naturel au large de Gaza pour fournir l'énergie nécessaire à la fabrication industrielle. Israël bloque depuis des décennies le développement de gisements qui appartiennent légalement aux Palestiniens.

Le Jerusalem Post ajoute que le plan incluait une proposition visant à fabriquer des voitures électriques dans la zone de libre-échange et à compléter cette proposition par une « fabrication chinoise bon marché », suggérant en outre que la main-d'œuvre palestinienne bon marché de Gaza serait essentielle à la proposition.

L'imprimatur du New York Times

Les intérêts commerciaux israéliens en bénéficieraient probablement le plus. Le New York Times (NYT) rapportait également que le plan pour Gaza avait été élaboré en novembre par un « groupe d'hommes d'affaires, pour la plupart israéliens, dont certains sont proches de M. Netanyahu ».Le New York Times ajoutait que le plan était « à l'étude aux plus hauts niveaux du gouvernement israélien ».

Tout projet israélien pour Gaza d'après-guerre devrait également répondre aux exigences de la communauté religieuse d'extrême droite israélienne, qui exige la colonisation de Gaza et la construction de colonies juives après la guerre.

Le ministre du Logement et de la Construction, Yitzhak Goldknopf, chef du parti ultra-orthodoxe Judaïsme unifié de la Torah, a publié le 14 mai un message vidéo approuvant une marche de protestation exigeant la reprise de la colonisation israélienne dans la bande de Gaza.

« Il est très important de s'identifier à cette marche et ensuite de participer au rassemblement de masse à Sderot », dit-il.

Selon ses organisateurs, les participants viendront de tout le pays. La manifestation est soutenue notamment par la députée d'extrême droite Limor Son Har-Melech du parti Otzma Yehudit,

La journaliste Vanessa Beeley conclut que le plan « Gaza 2035 » comprend effectivement l'expulsion des Palestiniens et la construction de colonies juives. Pour elle, il a probablement été échafaudé plus tôt que l'affirme le New York Times. Elle ajoute : « Ce qui est certain, c'est que ce plan est dans les tuyaux entre les sionistes et les États-Unis depuis peut-être des décennies et qu'il n'est mis en œuvre que maintenant, avec l'exploitation par Israël des événements du 7 octobre pour sécuriser la Nakba II à Gaza, tout en accroissant la présence sioniste dans ce qui reste de la Palestine dans les territoires occupés.

*Source : The Cradle

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L’ombre de la Nakba plane sur Ghaza : Les Ghazaouis plusieurs fois déplacés

Les habitants de l'enclave palestinienne, bombardée huit mois durant, vivent au rythme des déplacements forcés, dictés par les opérations militaires des forces sionistes. (…)

Les habitants de l'enclave palestinienne, bombardée huit mois durant, vivent au rythme des déplacements forcés, dictés par les opérations militaires des forces sionistes. Depuis huit mois, plus de deux millions de Ghazaouis ont été déplacés à plusieurs reprises à cause de la guerre barbare et sanglante que mène Israël contre eux. Poussés vers le Sud jusqu'à Rafah, beaucoup d'entre eux ont fui ces dernières semaines vers une « zone humanitaire élargie » plus au Nord, avant de voir certaines de ces zones dites « sécuritaires » bombardées à leur tour.

Tiré d'El Watan.

La journaliste Doaa Chahine, correspondante pour le site panarabe Raseef22, raconte avoir été déplacée neuf fois, allant du camp de Jabaliya, dans le nord de Ghaza, jusqu'à Rafah, avant de remonter vers le camp de Nuseirat, au centre de l'enclave. En mai, elle a survécu à des frappes israéliennes qui ont détruit l'endroit où elle s'était réfugiée.

De même, Marah Mahdi, une autre journaliste, raconte à +972 Magazine avoir été déplacée onze fois avec sa famille. Le 21 octobre, huit jours après que l'armée israélienne a demandé à plus d'un million de Ghazaouis vivant au nord du Wadi Ghaza d'évacuer vers le sud de l'enclave, Marah Mahdi et sa famille ont quitté la ville de Ghaza, fuyant avec seulement leurs vêtements, quelques papiers essentiels et de la nourriture.

Ils ont trouvé refuge dans une école de Nuseirat, rapidement devenue dangereuse à cause des frappes aériennes israéliennes. Ils se sont alors dirigés vers Deir El Balah, espérant y trouver un semblant de sécurité, puis ont continué vers le sud, à Rafah, où ils se sont installés en novembre.

Comme Marah Mahdi, plus de la moitié de la population de Ghaza s'est entassée à Rafah ces derniers mois, vivant dans des camps de tentes surpeuplés dans des conditions humanitaires désastreuses, jusqu'à l'invasion de Rafah il y a près d'un mois, qui a poussé des centaines de milliers de Palestiniens à fuir à nouveau.

Aujourd'hui, plusieurs secteurs de Rafah et de la zone humanitaire d'El Mawasi, adjacente à la grande ville du sud de Ghaza, se sont vidés de leurs habitants, ne laissant que ceux qui n'ont pas les moyens de se déplacer. La plupart des abris de l'UNRWA à Rafah ont été évacués, forçant les personnes déplacées à se diriger vers Khan Younès et Deir Al Balah.

Selon Oxfam, plus des deux tiers de la population de Ghaza se trouvent désormais entassés dans une zone de 69 km², soit moins d'un cinquième de la bande de Ghaza.

Selon l'ONU, plus d'un million de Ghazaouis - soit près de la moitié de la population totale de Ghaza - ont été déplacés au cours du mois dernier. Une grande partie d'entre eux se trouvent désormais à Khan Younès, une ville de ruines dont de nombreux quartiers sont pratiquement méconnaissables, et à Deir El Balah, toutes deux intégrées dans une « zone humanitaire élargie ».

Depuis l'invasion terrestre israélienne de Rafah, moins de 100 000 personnes, sur les quelque 1,3 million de personnes originaires de Rafah ou ayant cherché refuge dans cette région, y restent encore.

Les organisations humanitaires ont averti que les zones de Ghaza où Israël a ordonné l'évacuation des habitants de Rafah manquent d'infrastructures et de besoins essentiels de survie. Et même ces zones, décrites comme « sûres », ont été bombardées ces derniers jours, y compris une récente frappe meurtrière sur une école de l'ONU transformée en refuge dans le camp de réfugiés de Nuseirat, au centre de Ghaza, qui a tué au moins 33 personnes, selon les responsables médicaux de Ghaza.

Les familles, déjà déplacées plusieurs fois, sont de nouveau en mouvement en raison des opérations militaires sionistes et des ordres d'évacuation israéliens. Les conditions de vie dans la région d'El Mawasi sont catastrophiques.

Oxfam rapporte que 500 000 personnes partagent 121 latrines, soit environ 4130 personnes par toilette. Une enquête alimentaire menée en mai par le Nutrition Cluster révèle que 85% des enfants n'ont pas mangé pendant une journée entière au moins une fois dans les trois jours précédant l'enquête, avec une diversité alimentaire en déclin.

Entre le 28 mai et le 1er juin, seulement 232 camions d'aide humanitaire ont pu entrer via le passage de Karem Abu Salem, une réduction significative par rapport à la période précédant l'opération militaire à Rafah. L'UNRWA demeure la plus grande agence des Nations unies opérant via ce point de passage, la majorité de l'aide étant constituée de farine et de produits alimentaires.

Selon l'OMS, des défis persistent pour augmenter le flux d'aide. Durant la période couverte par ce rapport, 60 camions de l'OMS étaient prêts à entrer à Ghaza depuis l'Egypte, soulignant le besoin urgent d'ouvrir les passages pour toutes les fournitures humanitaires, pas seulement médicales.

L'OMS estime que plus de 10 000 personnes nécessitent un transport urgent hors de Ghaza pour traitement, mais ne peuvent le faire depuis la fermeture du passage de Rafah le 6 mai. L'OMS a averti que davantage de Ghazaouis mourront si des évacuations médicales d'urgence ne sont pas autorisées.

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