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Solidarité avec Gaza : les fantômes de 1968 hantent les campus états-uniens
Les universités états-uniennes sont le théâtre d'un mouvement exceptionnel de solidarité avec les Palestinien·nes de Gaza, soumis à une guerre de nature génocidaire menée par l'État d'Israël. Ce mouvement a inspiré des mobilisations du même type dans de très nombreux pays, notamment occidentaux. Comment expliquer la répression violente qui s'est abattue sur le mouvement états-unien au cours des dernières semaines (et qui a des répliques ailleurs, de la France à la Grèce en passant par l'Italie ou les Pays-Bas) ?
Historien latino-américaniste, Forrest Hylton lie cette offensive autoritaire à la transformation néolibérale des universités et à l'instauration d'un régime de « sécurité nationale » post-11 septembre, tout en soulignant rôle de l'élite du Parti démocrate, en premier lieu Joe Biden. Il signale en outre la signification historique de la répression, à travers une mise en perspective qui la relie à l'expérience des mobilisations anti-guerre et des luttes anti-impérialistes dans les années 1968, marquées par la solidarité avec le Vietnam.
15 mai 2024 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/palestine-gaza-universites-etats-unis/
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« Ils diront que nous troublons la paix. Il n'y a pas de paix. Ce qui les dérange, c'est que nous perturbons la guerre ».
Howard Zinn, Boston Common, 1971.
L'escalade répressive
Le 17 avril, à l'aube, des étudiants de l'université de Columbia ont monté un campement sur la pelouse devant la bibliothèque Butler, exigeant que leur institution se désengage des entreprises complices de la guerre génocidaire d'Israël. L'après-midi suivant, l'administration a commencé à suspendre des étudiant.es et fait appel à la police de New York, qui a détruit le campement. Un autre a rapidement été mis en place. Le corps enseignant a été informé qu'en raison de l'état d'urgence dans lequel se trouvait l'université, les règles habituelles avaient été remplacées par des actions ad hoc, notamment la diffusion de tracts menaçant les manifestants d'arrestation ou d'expulsion. Face à la répression, le 30 avril, un petit groupe de manifestants – peut-être quelques dizaines – a occupé Hamilton Hall, comme les étudiants l'avaient fait le même jour en 1968. Ils l'ont rebaptisé Hind's Hall, du nom de Hind Rajab, une fille palestinienne de six ans tuée par que des militaires israéliens à la fin du mois de janvier, et déployé depuis la fenêtre du deuxième étage une banderole portant l'inscription « Éducation pour la libération »
Lorsque l'autocensure dans les universités américaines ne suffit plus – ce qui est rare, comme Edward Said l'a noté il y a trois décennies – la censure ouverte prend le relais. Pourtant, peu de gens étaient préparés à la rapidité et à la brutalité de la réponse policière, administrative et politique. Avec l'apparition de campements dans tout le pays, une série d'opérations de police s'est déroulée du 30 avril au 3 mai, sur des campus tels que ceux d'UT-Austin, UT-Dallas, université Emory à Atlanta, université de Caroline du Sud, université de Californie à Los Angeles (UCLA) et à San Diego (UCSD), Emerson College, université Northeastern, Dartmouth College, université de Washington, université de l'Arizona, université de l'Illinois, université de Wisconsin-Madison, université de Virginia, Virginia Tech, université d'Etat de Portland, université de l'Etat de New York (SUNY) à Stony Brook, Cal Poly Humboldt, université d'Ohio, université d'Indiana – dans les deux derniers cas, des tireurs d'élite ont été déployés sur les toits.
Plus de 2 400 arrestations ont eu lieu. Steve Tamari, professeur d'histoire à l'université de Washington, a été battu jusqu'à ce qu'il perde connaissance et a été hospitalisé pour avoir filmé la police pendant son intervention brutale. Lors de la même manifestation, Jill Stein, la candidate du Parti vert à l'élection présidentielle, âgée de soixante-quatorze ans, a été malmenée, arrêtée et accusée d'avoir agressé un policier. À Dartmouth, Annelise Orleck, historienne du travail âgée de 65 ans et titulaire de la chaire d'études juives, a été jetée à terre par la police anti-émeute, qui l'a étouffée avant de la menotter et de l'emmener en prison. L'université lui a ensuite interdit l'accès au campus où elle travaille depuis trente ans.
Les forces de l'ordre fédérales s'étaient manifestement coordonnées avec la police de la ville, de l'État, du comté, des autoroutes et du campus ; le gouverneur du New Hampshire l'a d'ailleurs confirmé. À l'UCLA, un groupe de manifestants pro-israéliens a attaqué le camp de solidarité avec Gaza tandis que la police de Los Angeles restait les bras croisés, un schéma qui s'est depuis reproduit dans tout le pays. Le lendemain, des centaines de policiers anti-émeutes ont tiré des balles en caoutchouc, des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes sur les étudiants, démantelant les tentes et arrêtant plus de 200 personnes, dont une vingtaine d'enseignants, sous des chefs d'accusation inconnus.
Les étudiants de City College de New York (CCNY), l'université publique la plus importante de la ville, ont d'abord réussi à chasser la police de leur campus situé dans les quartiers chics. Mais elle est revenue en force, imposant une occupation de type militaire qui a entraîné la destruction des campements et l'arrestation des manifestants. À NYU (New York University), la police a pris d'assaut le site de Gould Plaza et a arrêté plus de 130 personnes, dont certains enseignants qui tentaient d'entrer dans leurs bureaux, pour violation de domicile. Le campement s'est reconstitué quelques jours plus tard, mais aux premières heures du 3 mai, la police l'a démonté et a arrêté une douzaine de manifestants. La même séquences'est déroulée à la New School for Social Research.
Avec des dizaines de véhicules quasi-militaires déployés et des pâtés de maisons entiers bouclés, la police anti-émeute a occupé les campus de New York, brutalisant tou.tes celles et ceux qu'elle considérait comme se trouvant sur son chemin. Columbia restera bouclée par la police jusqu'au 17 mai. La cérémonie de remise des diplômes a été annulée et certaines des personnes arrêtées devront répondre de chefs d'accusation lourds. La police de New York affirme qu'environ 30 % des personnes arrêtées à Columbia ne sont pas des étudiants, tandis qu'à CCNY, ce chiffre s'élèverait à 60 % – et inclurait certains « djihadistes » présumés dont l'identité n'a pas encore été dévoilée. L'université de Stanford a envoyé au FBI laphoto d'un suspect « terroriste » . Les étudiant.es et le personnel ont fait l'objet d'une surveillance constante et d'un harcèlement administratif incessant, Columbia faisant appel à des agents fédéraux et à des enquêteurs privés. Leschangements de politique et les mesures disciplinaires ont généralement été annoncés a posteriori, par courrier électronique ou par des tracts, sans aucune transparence ou possibilité de recours. À NUY, un universitaire en début de carrière a été suspendu pour avoir décroché une affiche pro-israélienne.
Les dirigeants des deux partis ont contribué à faire monter l'hystérie, les Démocrates jouant un rôle de premier plan. Le président Biden a déclaré que les manifestations étaient antisémites et accusé les étudiants de provoquer le « chaos ». Au Sénat, Chuck Schumer [chef de file des sénateurs Démocrates] a qualifié les étudiants de « terroristes ». La Chambre des représentants a voté un texte stipulant que les mots d'ordre en faveur de la libération de la Palestine constituaient un discours de haine antisémite et étaient donc illégaux. Des élus de New York à la Chambre ont présenté la loi bipartisane Columbia Act, qui s'engage à créer une commission fédérale au sein du ministère de l'éducation afin de superviser le travail des « observateurs de l'antisémitisme », indépendants mais dont la nomination est validée par les autorités.
Le maire de New York, Eric Adams, a tenu une conférence de presse au cours de laquelle il s'est insurgé contre les « agitateurs extérieurs ». Il a souligné l'importance de les identifier par l'intermédiaire du service de renseignement et de lutte contre le terrorisme, en coordination avec l'administration de Columbia. Rebecca Weiner, professeur adjoint à la Faculté des Politiques Internationales et de Columbia, est actuellement commissaire adjointe de ce service. Ce service dispose d'un bureau à Tel-Aviv, où sont étudiées les techniques de contrôle des foules et les technologies de surveillance mises au point par les services israéliens de sécurité. Eric Adams a déclaré que Weiner avait « surveillé la situation » sur le campus de Columbia et qu'elle méritait d'être félicité pour l'opération que la police y a menée.
Les effets du remodelage néolibéral des universités
Qu'est-ce qui explique l'ampleur de cette réponse répressive ? Le semestre universitaire se termine entre fin avril et mi-mai. Pourquoi ne pas attendre la fin des campements, en négociant et en offrant des concessions symboliques pour gagner du temps ? Cela reflète en partie les changements que les universités, comme beaucoup d'autres institutions, ont subi au cours des décennies de remodelage néolibéral. Au milieu des années 1970, les Républicains ont ciblé les universitéspubliques comme un foyer crucial d'idées anti-autoritaires et ont exigé une refonte complète de l'institution. Le processus de privatisation qui s'en est suivi, et qui a rendu les frais de scolarité prohibitifs pour la plupart des futurs étudiant.es, a été catastrophique pour les principes et les pratiques démocratiques. Avec des dotations massives et non taxées s'élevant à des dizaines de milliards, les universités se sont lentement transformées en lieux clos de partenariats publics-privés, s'adressant à des « clients » et devant rendre des comptes à des donateurs et à des politiciens, et non à des étudiant.es ou à des enseignant.es.
À Columbia, dont la dotation s'élève à 13,6 milliards de dollars, les étudiant.es doivent payer 90 000 dollars par an, ce qui représente une augmentation spectaculaire depuis les années 1980. Les postes et les salaires des administratifs ont augmenté par rapport à ceux des enseignant.es, et le nombre d'employés non titulaires n'a cessé de croître. Au niveau national, les trois quarts des enseignant.es ne sont pas titularisé.es et ne bénéficient donc pas de la protection de l'emploi (tenure). La minorité privilégiée d'enseignant.es titulaires n'a rien fait pour lutter contre cette tendance, pas plus qu'elle n'a participé aux efforts de syndicalisation des précaires, puisque le système actuel leur permet de prendre des congés de recherche et des congés sabbatiques. Aujourd'hui, la tenure (protection de l'emploi pour les titulaires) – attaquée par les Républicains, les conseils d'administration et les présidents des universités – semble avoir peu de chances de survivre. Ces dernières années, on a assisté à une recrudescence du militantisme syndical parmi les étudiant.es en troisième cycle [qui doivent également s'acquitter de tâches d'enseignement] et les enseignant.es auxiliaires (adjunct faculty). Dans certains cas, leurs mobilisations sont parvenues à obtenir des droits à la négociation collective, mais elles sont encore loin d'avoir réussi à démocratiser à nouveau l'université.
Un autre facteur crucial est l'influence de ce que l'on appelle les « shot callers » : une classe de milliardaires donateurs, opérant souvent par l'intermédiaire de politiciens ou de membres des conseils d'administration des universités, qui ont le pouvoir d'imposer des changements institutionnels ou de faire licencier des personnes en menaçant de ne pas accorder de financement. À mesure que les universités se sont rapprochées des entreprises, dont les devoirs premiers sont envers leurs actionnaires, les administrateurs sont devenus de plus en plus dociles envers les donateurs et leurs représentants. Les président.es peuvent être contraints de démissionner même si elles ou ils sont fortement soutenu.es par les étudiant.es et lecorps enseignant, comme c'était le cas à Harvard. Inversement, elles ou ils peuvent se permettre d'ignorer une opposition interne importante lorsqu'elles ou ils bénéficient de soutiens extérieurs, comme à Columbia. L'un des principaux soutiens de cette université est le donateur démocrate Robert Kraft, propriétaire des New England Patriots [équipe de « football américain »], qui a réagi aux manifestations en annulant un don et en publiant des annonces en pleine page dans lesprincipaux journaux pour dénoncer la « haine antisémite » et demander une plus grande « protection » sur les campus.
Les universités sous le régime de la « sécurité nationale » et de l'austérité
C'est l'après-11 septembre qui a plongé l'université néolibérale dans l'étreinte de l' « État de sécurité nationale ». Dans la période précédant la seconde invasion de l'Irak, les campus ont été le théâtre d'une nouvelle vague de mobilisation étudiante et enseignante, avec notamment la formation de groupes tels que les Historiens contre la guerre (qui restent actifs aujourd'hui). La campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) a été fondée en 2005 et a pris son essor àla fin du second mandat de Bush, s'attirant l'ire des administrations universitaires.
Dans le même temps, les universitaires radicaux ont fait l'objet d'un examen approfondi et, souvent, d'une surveillance directe. Alan Dershowitz, après avoir étédénoncé comme plagiaire par Norman Finkelstein, a utilisé ses relations pour obtenir le rejet de la titularisation deFinkelstein à l'université DePaul (basée à Chicago). Finkelstein n'a jamais retrouvé de poste universitaire. Aijaz Ahmad,éminent critique de l'empire américain, a été renvoyé de l'université York de Toronto pour ses écrits sur la Palestine.
Le cas le plus emblématique est peut-être celui de Sami Al-Arian, professeur d'informatique à l'université de Floride du Sud, qui a travaillé à la Maison Blanche sous Clinton et a fait l'objet d'une surveillance fédérale en raison de ses activités de défense des droits humains. En 2003, il a été faussement accusé de fournir un « soutien matériel » aux « terroristes » du Djihad islamique, licencié de son poste, maintenu en isolement pendant trois ans et poursuivi devant les tribunaux. Les procureurs fédéraux ont échoué à le faire condamner ne serait-ce que pour un seul chef d'accusation à son encontre. Les seules preuves qu'ils ont présentées sont les déclarations publiques et les écrits d'Al-Arian sur la libération de la Palestine. En 2014, le gouvernement a abandonné toutes les poursuites et Al-Arian a été expulsé vers la Turquie l'année suivante.
Après le krach financier de 2008, l'austérité est devenue l'ordre du jour pour tout le monde, à l'exception des banquiers, des grandes entreprises de la tech' et des investisseurs. Les universités publiques ont été amputées d'une grande part de leur financement. La recherche et l'activisme anti-impérialiste ont généralement reculé, alors même qu'Obama multipliait les frappes de drones en Afghanistan et au Pakistan, tout en ouvrant de nouveaux fronts en Libye, en Syrie, au Yémen et en Somalie.
Sa présidence a joué un rôle crucial dans la consolidation des relations entre le secteur de l'enseignementsupérieur et l'establishment démocrate. En 2012, les principaux donateurs de sa campagne étaient les professeurs, le personnel, les étudiants, les anciens élèves et les administrateurs des universités de Californie à Berkeley, Harvard etStanford n'étant pas loin derrière.
L''irruption de Black Lives Matter en 2014-2015 n'a guère modifié cette tendance et pourrait même l'avoir accélérée. Dans la mesure où il s'agissait d'un mouvement, et pas simplement d'un exercice de com' ou d'une récupération, il n'a jamais représenté une menace pour l'aile clintonienne du parti, et encore moins pour la classe des donateurs. Il a simplement contribué à transformer le credo de la « diversité », de l'« équité » et de l'« inclusion » enun système plus rigide et plus efficace utilisé par les départements de ressources humaines pour discipliner le personnel.
Les universités sont devenues des usines où l'idéologie du Parti démocrate est produite en masse et diffusée dans les médias, la culture, le divertissement, la technologie et les sphères scientifiques. En soulignant cet état de fait, et en présentant de manière fallacieuse les établissements d'enseignement supérieur comme ne soutenant pas suffisamment Israël, les Républicains espèrent renforcer leur image de marque « antiélitiste » et cibler un lieu de pouvoir stratégiquepour les Démocrates.
Lorsque certain.es président.es d'université ont été traîné.es devant les élus républicains du Sénat et de la Chambre des représentants pour répondre à une série de questions cyniques sur les « discours de haine » sur les campus, ils et elles avaient depuis longtemps scié la branche sur laquelle ils et elles étaient assis.es. Ayant passé des décennies à faire taire les critiques à l'égard d'Israël, ils et elles ne pouvaient pas invoquer les droits du premier amendement [de la Constitution étatsunienne qui garantit notamment le free speech, i.e. la liberté d'expression] ou l'autonomie universitaire.
Au lieu de cela, ils et elles ont simplement essayé de se conformer à l'injonction répressive des Républicains. Bien entendu, comme l'a noté Trotsky, jouer les gentils avec des fascistes en puissance ne fonctionne que rarement. Quelle que soit la mesureque les président.es d'université pouvaient prendre, elle n'aurait pas suffi à satisfaire les élus d'extrême droite. Ces derniers n'ont rien à perdre à poursuivre leur offensive, qui leur permet de diviser la base démocrate et la classe desdonateurs sionistes à laquelle les dirigeants démocrates rendent des comptes, et d'augmenter ainsi la probabilité d'une victoire républicaine en novembre.
Du Vietnam à la Palestine, le rôle du « facteur humain »
En 1968, un Parti démocrate divisé a permis à Nixon d'accéder à la présidence, à une époque où la plupart des citoyen.nes étatsunien.nes s'opposaient à la guerre du Viêt Nam et, paradoxalement, s'opposaient également aux manifestants pacifistes. Aujourd'hui, une majorité d'électeurs et d'électrices de Biden souhaite l'arrêt du génocide à Gaza et la plupart des citoyen.nes des Etats-Unis soutiennent les manifestations étudiantes. C'est une mauvaise nouvelle pour le président sortant. Parmi ses électeurs de 2020, 10 % prévoient désormais de soutenir Trump. Si les « indépendants », qui représentent 43 % de l'électorat, ou les « progressistes », qui en constituent environ 35 % et votent généralement pour les Démocrates, décident de rester chez eux ou de soutenir un autre candidat, le président sera mis en difficulté.
Entre le nombre croissant de délégués anti-Biden non-affiliés, le risque de débordements de grande ampleur au cours de l'été et les manifestant.es qui prévoient de converger vers Chicago à l'occasion de la Convention nationale démocrate, on risque d'assister à une répétition de certains aspects de celle de 1968[1], même si, cette fois, c'est comme si un Lyndon Johnson très affaibli avait décidé de se présenter à la réélection. Les derniers sondages indiquent que si Biden gagne, ce sera parce que l'avortement mobilise suffisamment les femmes blanches des banlieues de classes moyennes. La stratégiedémocrate qui a échoué en 2016 – « pour chaque démocrate col bleu [de classe ouvrière] que nous perdons dans l'ouest de la Pennsylvanie, nous récupérons deux républicains modérés dans la banlieue de Philadelphie, et nous pouvons répéter cela dans l'Ohio, l'Illinois et le Wisconsin » – semble être la seule que les dirigeants soient capables de poursuivre.
L'occupation du Hamilton Hall en 1968 – pour protester contre la complicité de l'université de Columbia dans la guerre, sa rapacité immobilière dans le quartier adjacent de Harlem et son approche autoritaire à l'égard des étudiant.es mobilisé.es – a été filmée, de même que l'évacuation policière brutale du bâtiment, suivie par plus de 700 arrestations. Au fur et à mesure que les images circulaient, les manifestations se sont étendues aux lycées et à d'autres campus du pays. Au cours des deux années suivantes, le cours de l'histoire s'est inversé. Le général vietnamien Võ Nyugên Giáp, architecte de l'offensive du Têt, a fait remarquer que les États-Unis n'auraient jamais pu gagner au Viêt Nam, malgré leur supérioritémilitaire. Pourquoi ? Parce que le « facteur humain » s'est avéré décisif. Le nombre de Vietnamien.nes tué.es par les États-Unis importait peu. Il y en avait toujours assez pour se battre et mourir pour défendre leur pays. L'objectif du FNL etde Hanoi était de briser la volonté du gouvernement étatsunien de poursuivre la guerre. Finalement, avec l'aide des étudiant.es étatsuniens et des mouvements anti-guerre mondiaux, ils y sont parvenus.
Depuis lors, ce que l'on appelle le « facteur humain » a joué un rôle crucial dans d'autres luttes anti-impérialistes. L'intuition du général Giáp s'est vérifiée au Brésil, en Bolivie, au Chili, en Angola, au Nicaragua, au Salvador, auGuatemala, au Liban, en Afrique du Sud, en Colombie, en Afghanistan, en Irak, en Somalie, au Rojava, en Cisjordanie et maintenant à Gaza. Nulle part, les bombes, l'artillerie, la torture, la technologie de surveillance ou le contre-espionnage, qu'ils soient utilisés par l'armée étatsunienne ou par ses mandataires, n'ont permis à l'hégémon de remporter une victoire définitive. Les mouvements de résistance, parfois populaires et démocratiques, ont perduré.
De la même façon, les raids d'une police militarisée, qui ramènent les techniques des opérations de contre-insurrection sur le territoire national, ne peuvent pas non plus vaincre les fantômes de 68. Grâce à la capacité d'organisation étudiante, avec l'appui d'une minorité critique d'enseignant.es, d'intellectuel.les, de scientifiques, de technicien.nes, d'avocat.es, de militant.es des droits humains et d'acteurs culturels, des personnes se mobilisent par milliers à travers les États-Unis pour défendre le premier amendement [la liberté d'expression] et s'opposer au génocide israélien à l'encontre de la population de Gaza. Elles et ils sont en train de faire l'histoire, et ils et elles le savent. Une variante de plus en plus autoritaire du néolibéralisme ne les arrêtera pas. Après une éclipse de quarante ans, se pourrait-il que nous assistions à la renaissance de ce qu'Edward Said appelait la critique démocratique, ou de ce que Mike Davis appelait le projet socialiste révolutionnaire, en tant qu'antidote au nationalisme ethnoreligieux, à l'empire et à la thanatocratie ?
*
Forrest Hylton est un historien de l'Amérique latine et des Caraïbes et professeur invité d'histoire à l'école supérieure de l'université fédérale da Bahia (UFBA, Brésil).
Cet article a été publié le 8 mai 2014 dans Sidecar, le blog de la New Left Review. Traduction Contretemps.
Note
[1] La Convention nationale démocrate qui s'est tenue en août 1968 s'est déroulée dans l'atmosphère insurrectionnelle qui a suivi l'assassinat de Martin Luther King, en avril, et celui de Robert Kennedy, en juin. Elle a été marquée par des manifestations massives d'opposants à la guerre du Vietnam, violemment réprimées par la police. Le président démocrate sortant Lyndon Johnson – architecte principal de l'escalade de l'intervention au Vietnam – ayant (contre toute attente) déclaré forfait, et les candidats opposés à la poursuite de la guerre éliminés (Kennedy assassiné, Eugene McCarthy battu lors du vote), le pro-guerre Hubert Humphrey, vice-président sous Johnson, a été choisi comme candidat démocrate pour l'élection présidentielle de 1968. Une élection que Richard Nixon a remporté avec une ligne politique encore plus agressivement pro-guerre combinée à une image « populiste » (NdT).
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Tarifs douaniers records : Joe Biden intensifie l’offensive contre la Chine avant les élections
Joe Biden parie sur la carte de la « guerre commerciale » contre la Chine pour charmer l'électorat populaire. Mais sa décision s'inscrit dans une tendance stratégique bien plus profonde dans l'establishment américain.
15 mai 2024 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Tarifs-douaniers-records-Joe-Biden-intensifie-l-offensive-contre-la-Chine-avant-les-elections
Le Président des Etats-Unis a annoncé mardi une hausse record des tarifs douaniers appliqués aux importations chinoises dans certaines filières industrielles. La mesure, qui s'appliquera à 18 milliards de dollars d'importations annuelles, vise avant tout à courtiser l'électorat de Donald Trump à l'heure où « Genocide Joe » voit sa popularité chuter auprès des habituels électeurs démocrates.
Dernier épisode d'une guerre commerciale à laquelle Joe Biden avait promis de mettre fin lors de sa campagne présidentielle de 2020, la hausse des tarifs douaniers annoncée ce mardi concerne notamment les secteurs des minéraux critiques, des produits médicaux, des semi-conducteurs et surtout des véhicules électriques. Ces derniers voient leurs droits de douane passer de 27,5% à 102,5%, soit une multiplication par 4 record. Les droits de douane sur l'acier et l'aluminium seront eux triplés, passant à 25%, tandis que le taux d'imposition sur les semi-conducteurs double pour atteindre 50%. D'autres biens sont concernés, comme les panneaux solaires ou les batteries avancées. Joe Biden vise donc principalement des industries jugées stratégiques voire de pointe, bien qu'il justifie cette hausse par une concurrence de la Chine jugée « déloyale ».
Ces mesures sont extrêmement ciblées : elles ne concernent que 18 milliards de dollars annuels d'importations, un montant faible au regard de l'immense déficit commercial américain en 2022 (948,1 milliards de dollars). Ainsi, seuls 5,9 % de l'ensemble des exportations chinoises vers les Etats-Unis seront touchés d'après Reuters, pour seulement 1% des exportations totales chinoises. Plus que les montants, ce sont davantage les retombées de l'annonce qui intéresse Joe Biden, à six mois de la prochaine élection présidentielle.
Le technocrate Biden face à la brute Trump ?
Lors de sa campagne présidentielle de 2020, Joe Biden avait ouvertement critiqué la guerre commerciale initiée par Donald Trump contre la Chine, qui avait abouti à une hausse des tarifs douaniers sur plus de 300 milliards de dollars de marchandises chinoises importées aux Etats-Unis. Pourtant, c'est bel et bien Joe Biden qui est l'auteur de la dernière escalade en date de cette guerre commerciale. Mieux, il a profité de l'annonce pour reconfirmer le maintien des droits de douane mis en place par son prédécesseur. La raison de ce revirement est d'abord à chercher dans la situation politique intérieure du pays, qui s'apprête à revivre l'affrontement Trump-Biden aux élections présidentielles 2024. Alors que les primaires républicaines ne sont pas officiellement terminées, le combat à distance entre les deux candidats a déjà commencé.
Alors que les derniers sondages étatsuniens montrent l'érosion du soutien au président sortant parmi l'électorat traditionnellement démocrate en raison de son soutien au génocide en cours à Gaza, l'électorat ouvrier traditionnel blanc de la Rust Belt devient l'objet de toutes les convoitises. Rien d'étonnant dès lors à voir Joe Biden revenir sur ses positions libérales et anti-protectionnisme pour courtiser un électorat d'ordinaire plus enclin à voter républicain. Pour courtiser cet électorat, Lael Brainard, directeur du Conseil économique national de la Maison Blanche a ainsi déclaré mardi que « les pratiques déloyales de la Chine ont nui aux communautés du Michigan, de la Pennsylvanie et d'autres régions du pays ».
Courant avril, le président avait déjà profité d'une visite en Pennsylvanie pour annoncer sa future hausse des taux d'imposition sur les métaux lourds chinois. Un discours effectué devant des métallurgistes et syndicalistes dans un Etat jugé crucial, puisque d'après le dernier sondage du New York Times il a du mal à y « surmonter l'anxiété des électeurs au sujet de l'économie ».
Biden est pourtant obligé de se distinguer de D. Trump, pour ne pas donner l'impression d'adopter sa ligne politique. Le cabinet du président met ainsi en avant le ciblage de leur mesure, là où Donald Trump s'attaquait indistinctement à l'ensemble des importations chinoises. Face à ces mesures, le candidat républicain n'a bien sûr pas manqué de réagir. Et puisqu'un consensus transpartisan semble se construire sur la question protectionniste aux Etats-Unis, l'ancien président a donné dans la surenchère : en cas d'élection, il envisage de taxer l'ensemble des importations à hauteur de 10% quelle que soit leur origine, et même jusqu'à 60% pour les importations chinoises. Des mesures impraticables en réalité, alors que le déficit commercial américain atteignait quasiment 1000 milliards de dollars en 2022. En meeting dans le New Jersey le 11 mai, un autre Etat de la Rust Belt, le candidat républicain est allé jusqu'à parler d'une taxe de « 200% » sur les véhicules de marque chinoise fabriqués au Mexique pour dénoncer la mollesse de son concurrent. Une escalade qui permet au président actuel d'entretenir sa distinction entre son protectionnisme raisonnable et ciblé et celui ridicule et déluré de son rival. Le débat ne porte donc plus sur s'il faut taxer les importations, mais sur comment et à quel point ?
Pour donner un vernis progressiste à sa politique protectionniste, le cabinet de Joe Biden va jusqu'à insister sur le caractère environnemental de leur ciblage, la hausse des tarifs douaniers sur les véhicules électriques devant par exemple servir à lutter contre le changement climatique. En réalité, le gouvernement étatsunien cherche surtout à protéger ses propres investissements dans des industries jugées stratégiques et de pointe, à l'heure où les tensions internationales s'aiguisent.
La protection de l'hégémonie américaine, la priorité
Les mesures de protectionnisme mises en place par Biden ne visent pas uniquement les vieilles industries lourdes américaines, mais aussi les secteurs stratégiques et des technologies de pointe. Empêcher les exportations chinoises aux Etats-Unis, qui est de loin le premier consommateur en technologie, permet de protéger les monopoles étatsuniens dans les secteurs stratégiques pour maintenir la supériorité technique et militaire nord-américaine.
Cela n'a pas échappé à Mike Carr, directeur exécutif de la Solar Energy Manufacturers for America Coalition, qui se réjouit dans les colonnes du New York Times : « Alors que l'Amérique travaille à développer la fabrication dans des chaînes d'approvisionnement clés des énergies propres pour réduire la dépendance du pays vis-à-vis des chaînes d'approvisionnement chinoises, nous devons utiliser tous les outils à notre disposition pour renforcer l'industrie américaine de la fabrication de panneaux solaires ». A titre d'exemple, les semi-conducteurs (ou puces électroniques), en pénurie durant la pandémie de Covid et la rupture des chaînes mondiales d'approvisionnement, font ainsi l'objet d'une attention particulière de la part du gouvernement américain et de l'ensemble des gouvernements impérialistes puisqu'ils jouent un rôle crucial dans une variété d'applications industrielles, stratégiques et d'armement : automobile, systèmes de surveillance, centre de données, etc. Les enjeux ne sont donc pas purement économiques pour Joe Biden, mais bel et bien stratégiques puisqu'il s'agit de protéger l'hégémonie américaine face à une émergence de plus en plus importante du concurrent chinois.
Plus en général, même si cette politique se dirige contre la Chine, le protectionnisme gagne du terrain parmi les classes dominantes mondiales, ce qui fait craindre une rupture de l'ordre mondial dominé par la globalisation, comme plusieurs journaux internationaux commencent à le pointer. La guerre commerciale, la guerre douanière, la guerre des subventions ce sont des expressions des tensions montantes entre les capitalistes, qui à dans d'autres régions du monde commencent à s'exprimer en termes de guerres dans le sens strict du terme. La compétition électorale entre deux alternatives impérialistes et réactionnaires aux Etats-Unis ne pouvait pas échapper à cette tendance internationale du système capitaliste. Laisser entre les mains des capitalistes des questions si importantes mènera inévitablement le monde à la catastrophe.
Malgré ses faibles montants, cette nouvelle escalade dans la guerre commerciale chino-étatsunienne est aussi le symptôme de la course au ré-armement mondiale dans laquelle l'accès aux ressources rares et stratégiques et plus précieuse que jamais. Ces mesures sont protectionnismes sont l'une des nombreuses expressions du soutien des libéraux et des démocrates à l'impérialisme et au capital américains. Face à cela, il est plus que jamais nécessaire de construire une organisation politique de combat sur le sol américain, qui puisse constituer une force de combat composée de travailleurs et d'étudiants comme y appelle notre organisation sœur aux Etats-Unis, Leftvoice.
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« Le ministère de l’Agriculture a très clairement choisi son camp : celui de l’élite agricole »
Fils de paysans bretons, Nicolas Legendre est journaliste et auteur de Silence dans les champs, prix Albert Londres 2023 aux éditions Arthaud. Son livre est le fruit de sept ans de travail durant lesquels l'auteur a recueilli près de trois cents témoignages aux quatre coins de la Bretagne.
Photo et article tirés de NPA 29
16 mai 2024
©Crédit Photographie : Nicolas Legendre, par Fred Beveziers
Votre livre commence de manière poignante avec plusieurs témoignages de paysans au bord du suicide. D'après plusieurs études, on retrouve une surmortalité dans le monde agricole dans bien d'autres pays. Pourriez-vous revenir sur les raisons principales de ces suicides ?
La surmortalité par suicide au sein de la profession agricole n'est effectivement pas une spécificité française. L'aspect transnational de cette problématique est fondamental, car il bat en brèche un certain nombre de discours diffusés par les partisans du modèle agricole dominant, qui consistent à dire, en substance : si l'agriculture française a des problèmes, c'est parce qu'elle est trop encadrée, trop normée, pas assez « compétitive » vis-à-vis de celle de nos « concurrents » que sont l'Allemagne, la Pologne, le Brésil ou les Etats-Unis. Sous-entendu : dopons davantage notre agriculture et tout ira mieux ; et les paysans (ceux qui restent) vivront correctement.
Or, on constate que dans un certain nombre de ces pays « concurrents », parfois présentés comme des exemples à suivre en matière d'« efficacité » et de « compétitivité »… le mal-être agricole constitue un problème tout aussi majeur que chez nous. De même que la surmortalité par suicide.
Je pourrais évoquer l'Australie ou l'Inde, mais prenons le cas des USA. Là-bas, selon une étude publiée en 2017, la population agricole était la plus concernée par le suicide. Entre 1992 et 2010, selon cette même étude, le taux de mortalité par suicide aux USA était 3,5 fois plus important dans le monde agricole que dans le reste de la population.
Concernant les causes : parmi les pays où des études ont été menées, les phénomènes récurrents sont la transformation brutale du monde rural, la faiblesse des revenus, les turbulences liées aux politiques de libre-échange, le poids de l'endettement, le regard porté par la « société » et l'utilisation de certains pesticides de synthèse qui « favoriserait l'apparition de symptômes dépressifs, de troubles de reproduction et de problèmes génotoxiques » (je reprends les termes d'un rapport sénatorial français).
Des milliers d'agriculteurs croulent sous les dettes, et n'ont tout simplement pas le choix : soit ils continuent à être le plus productif possible, soit ils tombent en faillite. Un modèle encouragé par les banques, l'Etat, les coopératives… Comment agir sur ce problème de façon systémique ?
Ce système est, d'une part, le fruit d'un processus de long terme engagé avec l'avènement de la société industrielle à partir du XIXe siècle (on pourrait remonter plus loin, mais cela nécessiterait trop de digressions !). C'est la quintessence d'une conception très individualiste et « compétitive » de l'agriculture (et de la société dans son ensemble), largement inspirée par des agronomes et économistes anglo-saxons. Il est également né d'un alignement de planètes exceptionnel apparu durant la seconde moitié du XXe siècle, après la Seconde Guerre mondiale. On rêve alors en grand. On dessine des horizons. Les Trente Glorieuses, la modernisation des campagnes, le consumérisme, l'exode rural et l'évolution des mœurs changent tout, ou presque. Dans un élan commun, l'Etat, les institutions européennes, les collectivités locales, la formation agricole, la recherche agronomique, la FNSEA, des chefs d'entreprise, des paysans, des banques (une en particulier, le Crédit agricole), mais aussi, dans une certaine mesure, l'Eglise (via la Jeunesse agricole catholique) vont tirer dans le même sens : celui du big-bang agro-industriel.
Soixante ans plus tard, ce système est dans une impasse humaine, économique, sociale et environnementale. L'ampleur des problèmes et des défis à relever (eu égard notamment aux enjeux climatiques, alimentaires, de justice sociale et de biodiversité) implique non pas des transitions, mais des transformations. Or je ne vois pas comment transformer ce système sans recourir, à nouveau, à un alignement de planètes… Il serait injuste et probablement inefficace de faire peser le poids du changement sur les épaules des seuls paysans. Ou sur celles des seuls citoyens-consommateurs. Cela reviendrait à changer certains joueurs, mais pas les règles du jeu, et encore moins le jeu…
Quelle blague ! Qu'est-ce qui, aujourd'hui, définit la nature du jeu et ses règles ? Ce sont les traités et accords internationaux, ainsi que les orientations politiques et économiques nationales – globalement alignées sur le modèle dominant, à savoir le productivisme agro-industriel, l'hyperconcurrence mondialisée faussée et administrée (à grand renfort de subventions et de normes), la mécanisation et la robotisation pensées comme des fins en soi, l'agrandissement des fermes, l'endettement, la financiarisation, la spécialisation des exploitations et la standardisation des productions et des habitudes alimentaires.
Ces règles et ce jeu sont hyperfavorables aux acteurs privés les plus puissants, qui contribuent largement à la définition des règles en question… et qui déploient une énergie prodigieuse pour que rien ne change. Problème : le contexte, en ce début de siècle, nous impose de changer ! D'où le nécessaire alignement de planètes, qui pourrait, par exemple, impliquer des Etats, des institutions supranationales, certains grands acteurs privés, mais aussi (et cela est plutôt nouveau par rapport à l'après-guerre), la société civile, via des mouvements citoyens et des ONG. Bien entendu, à l'heure actuelle, le compte n'y est pas. Absolument pas. Et je suis bien incapable de dire s'il y sera demain, ou dans trente ans. Ce que je sais, en revanche, c'est que l'Histoire nous surprend, parfois.
Vous dites que des ténors du parti socialiste avaient déjà alerté sur tous les problèmes rencontrés actuellement avec l'agriculture intensive en Bretagne dès 1981…. A-t-on perdu 40 ans ?
Oui. Et ces ténors l'ont écrit noir sur blanc, dans une publication du parti. Impasses économiques, sociales, environnementales…. Tout ou presque était sur la table. Nous avons effectivement, d'une certaine façon, perdu 40 ans. On a même, via certaines orientations nationales ou européennes, accentué les problèmes… tout en tâchant de faire évoluer le modèle, notamment pour atténuer ses impacts environnementaux. En résumé : on a créé une usine à gaz de règlements, de normes, d'exceptions, de compromissions, de duplicité aussi.
Bien entendu, il aurait été extrêmement difficile de changer la donne dans les années 1980. Etait-ce même possible ? Je ne sais pas. Les personnalités politiques qui ont caressé cette idée se sont cassé les dents. D'autres ont passé leur chemin. Il faut dire que certains acteurs, notamment des lobbies agro-industriels, ont tout fait pour rendre le changement impossible, ou pour donner l'impression qu'il était impossible.
Pour une personne qui découvre le sujet, pourriez-vous expliquer ce qu'est la FNSEA, son rôle et son pouvoir en France ?
La FNSEA est issue des vieilles structures agrariennes et corporatistes qui « encadraient » le monde rural avant la Seconde Guerre mondiale (et qui ont largement soutenu Pétain, soit dit en passant). Elle s'est imposée durant les Trente Glorieuses comme l'interlocuteur unique de l'Etat en matière d'agriculture. Aucun autre syndicat agricole n'est reconnu par l'Etat, en France, avant les années 1980. Elle a contribué au façonnement d'un système unique en Europe, et plutôt baroque : la cogestion.
La cogestion désigne le fait que le gouvernement définit les orientations agricoles de la Nation en collaboration étroite avec le syndicat majoritaire. Cela a probablement permis une certaine « efficacité » (quoique). Mais cela pose un problème majeur : que se passe-t-il si ledit syndicat est dominé par une « élite » économique qui s'évertue à défendre en priorité ses intérêts tout en prétendant défendre ceux de la « base » et en instrumentalisant les colères de cette dernière ? Suivez mon regard.
Voilà donc ce qui se passe : la politique agricole d'un pays entier (en l‘occurrence la première puissance agricole d'Europe) est très largement orientée non pas en fonction de l'intérêt général, mais en fonction d'intérêts particuliers. Ceux de l'élite agricole, en l'occurrence. Notons qu'une partie de cette élite, via certaines coopératives, mais aussi via des lobbies ou groupes d'intérêts européens, est étroitement liée, par ailleurs, aux mastodontes de l'agrobusiness : semenciers, fabricants de pesticides et d'engrais de synthèse…
Au fil des ans, la FNSEA a consolidé son pouvoir et son hégémonie. On peut dire (et les résultats des votes aux élections professionnelles tendent à le montrer), que sa puissance s'effrite depuis quelques années, mais elle demeure néanmoins colossale. C'est lié aux postes et mandats en tous genres occupés par certains de ses membres dans des coopératives, des banques, des institutions locales… C'est lié enfin au fait qu'elle constitue un extraordinaire « outil » du quotidien pour beaucoup de paysans, ainsi qu'un important réseau de solidarité. Du fait de ses moyens et de son influence, elle est en mesure d'accompagner ses adhérents dans une multitude de démarches administratives, financières, foncières… C'est tout sauf anodin.
Le Centre National des Jeunes Agriculteurs CNJA, devenu les Jeunes Agriculteurs (JA), semble avoir évolué pour aujourd'hui suivre les décisions de la FNSEA. Même question que pour la FNSEA : quel est le pouvoir des JA ?
Les Jeunes agriculteurs sont, de nos jours, l'antichambre de la FNSEA. A quelques nuances près (notamment en ce qui concerne la question de l'accès au foncier), ses positions sont identiques à celles des dirigeants de la FNSEA. Ils siègent d'ailleurs conjointement dans les chambres d'agriculture.
Omerta, pressions, mafia… des mots très forts sont employés dans votre livre. Considérez-vous que l'agro industrie en Bretagne soit un système mafieux ?
Non. Bien que beaucoup de mes interlocuteurs n'hésitent pas, eux, à utiliser le mot « mafia » ! Mais je considère que ce terme est imprécis et inexact. Et je renvoie toujours, à ce sujet, au travail du sociologue Ali Romdhani, qui parle d'« ordre social breton ». Cela désigne une alliance parfaitement informelle de personnes et d'entités qui n'ont pas toujours les mêmes intérêts (et qui peuvent aussi se livrer à des luttes de pouvoir), mais qui ont toutes globalement intérêt à ce que le modèle agricole et alimentaire dominant perdure. Elles vont, pour ce faire, utiliser divers leviers : influence, lobbying, participation aux instances décisionnelles, chantage à l'emploi… Voilà pour l'aspect « légal ».
Mon enquête tend à montrer que d'aucuns utilisent aussi, dans certaines circonstances, des méthodes beaucoup moins licites : pressions, menaces, intimidations, entraves pour l'accès aux financements ou aux terres, voire sabotage. Pour reprendre les mots d'Ali Romdhani, la force de cette organisation informelle s'exerce par « l'impunité, l'exclusion, le déni, la pression sociale et la censure ». L'enjeu n'est « pas nécessairement de faire taire les voix discordantes, mais de produire l'autocensure chez la majorité ». Il me semble que ce « dispositif » destiné à produire l'autocensure fonctionne diablement bien ! Ou, du moins, qu'il a diablement bien fonctionné. Car les choses changent – un peu.
Dans les médias, le gouvernement et la FNSEA prônent la “souveraineté alimentaire”, mais il n'est jamais rappelé qu'elle défend un modèle d'agriculture en profonde opposition avec ce concept…
La façon dont certains acteurs, dont la FNSEA, ont instrumentalisé depuis quelques années la notion de souveraineté alimentaire constitue, pour moi, un coup de maître. Je ne saurais dire s'il s'agit d'une manipulation complètement volontaire, mais peu importe : c'est du grand art, de la haute voltige communicationnelle !
Le concept de souveraineté alimentaire a été théorisé dans les années 1990 par l'ONG altermondialiste Via Campesina. D'un point de vue idéologique, Via Campesina se situe bien entendu à l'opposé de la FNSEA. La souveraineté alimentaire désigne la possibilité et le droit, pour un peuple, de choisir les modalités de sa production agricole et de les mettre en œuvre de façon durable et souveraine, sans intenter à la souveraineté alimentaire du peuple d'à-côté. Cela implique une justice sociale forte et un certain équilibre dans les échanges commerciaux. La souveraineté alimentaire ne signifie donc pas la même chose que la sécurité alimentaire, ni que l'autosuffisance alimentaire, encore moins que la « puissance agricole ». Ce sont des concepts très différents, bien que liés.
Or, en 2020, à la faveur du Covid, la FNSEA, les Jeunes agriculteurs, la Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricoles, la Coopération agricole, la Fédération nationale du Crédit agricole, l'assureur Groupama, la Mutualité sociale agricole et l'Assemblée permanente des chambres d'agriculture (en clair, les principaux acteurs de la cogestion agricole à la française) ont publié une tribune dans L'Opinion pour appeler à « reconquérir notre capacité productive » et à « rebâtir une souveraineté alimentaire ».
Cela faisait suite à des prises de position de parlementaires de droite qui déploraient un « déclin » de la capacité productive de la « ferme France ». En cause : une érosion de la production dans certaines filières, ainsi que l'augmentation des importations. La FNSEA et ses « alliés », de façon très opportuniste, ont sauté sur l'occasion pour réclamer un sursaut. Une sorte de réarmement, pour utiliser un terme à la mode. La FNSEA n'a fait que réactualiser une de ses vieilles rengaines : il faut « libérer les énergies », donc assouplir les règles qui encadrent l'agriculture, pour « retrouver de la compétitivité ». Sans quoi nous perdrions notre « souveraineté alimentaire ». Le spectre de la dépendance et/ou de la famine n'est jamais loin…
Mais voilà : FNSEA et consorts ont (sciemment ou pas) oublié de dire plusieurs choses importantes. D'abord, s'il y a bien une érosion de la production dans certaines filières, celle-ci est relative, et la France demeure l'une des plus importantes puissances agricoles au monde, avec des filières très compétitives sur certains marchés. S'il y a effectivement une augmentation de certaines importations, nous exportons également beaucoup : du vin, des céréales, des animaux vivants… On ne peut pas à la fois vanter les mérites du libre marché et, en même temps, déplorer que ceux-là même qui achètent certaines de nos denrées… parviennent à nous en vendre.
Pourquoi, enfin, y a-t-il une érosion de la production dans certaines filières, en France ? Du fait entre autres d'une stagnation des rendements depuis la fin des années 1990 – mais il faut dire que les rendements avaient été multipliés par deux depuis les années 1960, à grand renfort de chimie de synthèse ! Or, les arbres ne montent pas au ciel… et certains de nos sols sont désormais épuisés, fatigués, du fait, précisément, des modes de culture qui ont permis ces augmentations de rendement.
Dans le même temps, nos nouveaux concurrents, comme le Brésil, se sont mis à faire, à retardement, ce nous avons fait ici. Leurs rendements augmentent de façon spectaculaire. Ce qui n'est pas sans conséquence et ne durera peut-être pas éternellement, mais c'est un autre sujet. Ces pays deviennent donc « compétitifs », eux aussi ! Et pas qu'un peu. Il n'y a qu'à voir la surface agricole du Brésil… On pourrait évoquer également la diminution du nombre d'agriculteurs. Mais qui a voulu et organisé ce « plan social » ? La FNSEA, notamment. On pourrait évoquer le poids indéniable des normes et l'importance des cotisations sociales, bien moindre chez certains « concurrents ». Faut-il pour autant, afin de prendre à part à une « compétition » mondiale délétère, sacrifier nos acquis sociaux et environnementaux ? Chacun jugera.
Enfin, je n'ai pas beaucoup entendu les nouveaux chantres de la « souveraineté alimentaire » s'interroger sur la « souveraineté » réelle du modèle agricole qu'ils prônent. Car les clés de voûte du modèle en question sont les engrais et pesticides de synthèse, les machines, ainsi que l'alimentation animale importée. Or, sans énergies fossiles (notamment le gaz russe…), pas d'engrais azotés de synthèse. Sans pétrole (saoudien ou autre), pas de pesticides de synthèse. Sans soja brésilien, pas d'élevage hors-sol dans la configuration actuelle. Sans équipementiers américains ou allemands (John Deere, Case IH, Claas, Fendt…), pas de machines toujours plus grosses et perfectionnées, susceptibles de remplacer l'humain dans des fermes toujours plus grandes. C'est ça, la souveraineté ? Bien sûr que non. C'est le capitalisme mondialisé, ni plus ni moins.
Malgré cela, beaucoup de gens, parmi lesquels des journalistes et des décideurs, sont tombés dans le panneau. Ils ont gobé la mouche et répété à l'envi qu'il nous fallait « reconquérir notre souveraineté alimentaire »… sans même savoir ce que ce concept signifie. Notons que le ministère de l'Agriculture et de l'Alimentation a été rebaptisé, en 2022, ministère de l'Agriculture et de la Souveraineté alimentaire…
ll est précisé dans votre livre que l'Etat aurait fait preuve de « légèretés » vis-à-vis des acteurs de l'agro industrie depuis les années 1960. Comment espérer que cela change après 60 ans de statu quo ?
Force est de constater que, depuis environ la moitié du premier quinquennat d'Emmanuel Macron, la cogestion est repartie de plus belle. Et que le ministère de l'agriculture, aujourd'hui, a très clairement choisi son camp (sans le dire) : celui de l'élite agricole, celui des winners libéraux-compétitifs, celui de la guerre économique mondiale, celui de la sainte trinité marché-croissance-technologie. Je ne saurais dire s'il s'agit d'une stratégie réfléchie ou d'une sorte de court-termisme « pragmatique » dans un contexte chaotique. Ou bien un peu des deux.
Comment cela pourrait-il évoluer ? A ce stade, il me semble que seules des évolutions géopolitiques majeures, à l'échelle mondiale, et/ou des chocs environnementaux plus violents encore que ceux que nous vivons actuellement et/ou une mobilisation citoyenne d'une ampleur jamais vue, à l'échelle européenne, pourraient changer la donne.
Vous évoquez Demeter (une cellule nationale pour lutter contre l'agribashing et les intrusions dans les exploitations agricoles, selon le gouvernement), qui aurait permis d'intimider des militants environnementalistes… Pour dire les choses autrement : l'Etat ne recule devant rien pour protéger l'agro industrie ?
Disons qu'à ma connaissance, rarement un gouvernement n'avait aussi ostensiblement mobilisé les moyens à sa disposition pour décourager, surveiller, pointer du doigt, voire criminaliser, des citoyens opposés au modèle agricole dominant. Il faut dire que l'heure est grave pour l'agro-industrie : avec les dérèglements climatiques, l'effondrement du vivant, les scandales sanitaires et la multiplication des enquêtes de journalistes et d'ONG sur ses « méthodes », jamais elle n'avait été autant fragilisée.
Ceci dit, il est important de préciser que cette « ambiance générale » a des conséquences très fâcheuses, sur le terrain, pour des paysans qui font simplement leur boulot comme ils ont le droit de le faire. Certains se font insulter par un voisin alors qu'ils épandent des pesticides ou du lisier… Mais quoi, il faudrait laisser le lisier dans la fosse et attendre que ça déborde ? La création de la cellule Demeter s'inscrit aussi dans ce contexte.
Cela témoigne d'une chose importante, selon moi : la séparation des mondes urbains et ruraux, l'industrialisation de l'agriculture et des paysages ruraux, les pollutions récurrentes liées aux pratiques agricoles, ont nourri des crispations majeures. Certains, dans la campagne, sont à bout de nerfs. Qu'ils soient paysans ou non-paysans. D'un côté, on a le gars qui a grandi au village, qui connaît chaque chemin, chaque vieil arbre, et qui vit comme un déchirement, au plus profond de ses tripes, la disparition des insectes et l'arrachage des haies. De l'autre, on a le paysan qui fait tout « au mieux », dans les cadres établis, qui travaille dur et se fait traiter de pollueur à la télé. C'est extrêmement toxique. Ce système produit ça, aussi : de la frustration, de la colère, de la rancœur, de la haine.
Après un mois de janvier et février plutôt agités, les mobilisations des agriculteurs ne semblent plus d'actualité. Comment analysez-vous ce qu'il s'est passé ?
Rien de nouveau sous le soleil… ou presque. Ce type de mobilisation, partie de la base et partiellement récupérée par l'« élite » agricole, surgit à intervalles irréguliers depuis les années 1960. Je note quelques particularités cependant. D'abord le caractère européen de la chose. Etonnamment, ceux-là mêmes que l'on présente parfois comme des « concurrents » à « rattraper »… ont également exprimé leur colère dans la rue ! Je pense aux Allemands ou aux Polonais. Bon sang, pourquoi seraient-ils en colère alors qu'ils sont hyper compétitifs ? A cause des écolos, des bobos, des urbains, des journalistes, des fonctionnaires qui les harcèlent ? Ou à cause du fait que le « jeu » et les « règles » actuellement en vigueur, hérités notamment de la dérégulation accrue actée par la réforme de la politique agricole commune de 1992 et par les accords de Marrakech deux ans plus tard, les ont placés dans une situation économique intenable ? Ou encore à cause du fait que l'agrandissement perpétuel des fermes, allant de pair avec un endettement toujours plus lourd, les oblige à évoluer en permanence au bord du gouffre de la faillite et de l'usure physique et mentale ?
Autre particularité : la montée en puissance de la Coordination rurale, syndicat minoritaire classé à droite, assez peu porté sur l'écologie mais très engagé sur les questions de souveraineté et de protection des producteurs. Cela témoigne de mouvements tectoniques plus globaux. Ça fait écho à la montée du Rassemblement national et, surtout, à l'avènement récent, aux Pays-Bas, du Mouvement agriculteur-citoyen, un parti d'obédience agrarienne, populiste, conservateur et eurosceptique, qui a grandement bénéficié de la colère d'une partie des agriculteurs suite au projet du gouvernement de réduire les cheptels afin de limiter les émissions de CO2 et les excédents d'azote. L'empressement du gouvernement français à éteindre le feu, cet hiver, doit aussi être lu à l'aune de ces paramètres, selon moi.
Il est frappant de voir à quel point, notamment sur les réseaux sociaux, les agriculteurs ou certains agriculteurs détestent les « écolos ». Voyez-vous des pistes de ‘réconciliation' possible ?
La fâcherie est effectivement profonde. Chez certains, c'est viscéral. Mais comment aimer ceux qui, à vos yeux, veulent la fin de ce que vous faites, donc, puisqu'il est question d'agriculture, de ce que vous êtes ? Comment aimer ceux que certains de vos pairs désignent comme étant les responsables de vos maux ? A court terme, la réconciliation me semble impossible. Trop d'inimitiés, trop d'incompréhensions, trop de manipulations, trop de détestations…
A vrai dire, je ne vois qu'un « scénario » de réconciliation possible – et il paraît parfaitement utopique à ce stade : une montée en puissance, au sein de la FNSEA, d'un courant « alternatif » en faveur d'une transformation agroécologique profonde, défendu par des hommes et femmes « de la maison » mais en rupture avec la politique de l'« élite », porteurs d'une approche technique renouvelée et validée par les instituts de recherche, qui parviendraient à prendre le pouvoir à la faveur d'un contexte favorable, et qui diffuserait de nouvelles représentations ainsi que de nouveaux récits, en phase avec l'arrivée aux manettes d'une nouvelle génération – les boomers finiront bien par lâcher le guidon. C'est inimaginable en 2024. Cela le sera peut-être moins en 2034 ou en 2044, quand le niveau de la mer aura monté…
Dernière question plus personnelle : comment on se sent après avoir travaillé un tel sujet pendant 7 ans ?
Rincé !
16/05/2024
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« Un pied dans les institutions, 100 pieds dans la rue »
« Nous avons utilisé notre espace de pouvoir comme un moyen de renforcer notre activité politique sans nous enfermer dans l'institution de l'Union européenne ».
Revue L'Anticapitaliste n° 155 (avril 2024)
Par Miguel Urbán et Hélène Marra
Dans le cadre des élections européennes, marquées par la montée du militarisme et la progression inquiétante de l'extrême droite, nous avons souhaité interviewer Miguel Urbán, député européen et militant de Anticapitalistas dans l'État espagnol.
Pourrais-tu te présenter, nous parler de ta trajectoire politique ?
Je suis Miguel Urbán, député européen depuis 2015 et militant de Anticapitalistas. Je suis impliqué dans l'activisme politique depuis 2013. Je me suis engagé dans différents mouvements : étudiant, anticolonial, pour le droit au logement, les mouvements d'occupation ou anti-guerre. J'ai été l'un des fondateurs de Podemos. J'écris en outre régulièrement dans divers médias, des médias espagnols tels que El País et Público, aux médias internationaux comme La Jornada au Mexique. Je fais également partie du comité d'expert·es de la revue Viento Sur.
La question des médias semble être très importante dans ton activité militante ?
Oui, elle en fait partie. J'ai toujours essayé de combiner l'activisme avec la réflexion politique, j'ai écrit, co-écrit ou coordonné une douzaine de livres publiés en Espagne et à l'étranger. Je viens de publier Trumpismos neoliberales y autoritarios. Una radiografía de la extrema derecha internacional (Trumpismes néolibéraux et autoritaires. Une radiographie de l'extrême droite internationale) avec Fondo de Cultura Económica, la maison d'édition mexicaine. J'ai donc toujours essayé de combiner mes activités politiques avec la construction du débat public non seulement à travers les tribunes et les articles d'opinion mais aussi par le biais d'interviews dans les médias. Ceux-ci sont des outils fondamentaux dans le travail politique que nous avons réalisé au fil des ans, en utilisant l'institution comme une sorte de porte-voix et aussi comme un moyen d'entrer dans certains espaces où il serait autrement très difficile d'avoir accès.
Il y a un mois, j'ai passé plusieurs jours à la frontière de Rafah : il m'a fallu presque deux mois de négociations avec l'ambassade égyptienne pour pouvoir y accéder. Lorsqu'ils ont encerclé et attaqué pendant 98 jours la ville de Diyarbakir au Kurdistan, j'ai pu entrer, alors que même la presse n'entrait pas, parce que j'étais un élu du Parlement européen.
Lorsque Berta Cáceres, la dirigeante féministe, indigène, écologiste et anticapitaliste, a été assassinée, Gustavo, le principal témoin, un camarade mexicain qui était avec elle et qui a réussi à se sauver parce qu'il était présumé mort par les assassins, ne pouvait pas quitter le Honduras en raison de l'implication du gouvernement hondurien de l'époque dans l'assassinat de Berta Cáceres. Je me suis rendu dans le pays et, avec un comité, tout en étant le seul député, nous avons réussi à mettre Gustavo à l'abri et à le faire sortir du pays.
Nous avons beaucoup suivi la question de la lutte contre la répression, tant au Nord que dans le Sud global, en utilisant la figure de l'eurodéputé pour assister aux procès, exercer une pression politique sur les questions de criminalisation ou sur les menaces pesant sur les défenseurs et défenseuses des droits humains.
Lorsque les militaires étaient dans les rues du Chili pendant le soulèvement de 2019, j'ai été le seul élu non chilien à me rendre dans le pays. J'ai pu accompagner les barrages militaires la nuit ; nous avons tenu une conférence de presse qui a eu beaucoup d'impact dans le pays, exerçant une forte pression internationale sur le cas de la répression au Chili.
J'étais sur des bateaux de recherche et de sauvetage en Méditerranée lorsque Salvini fermait les ports, empêchant les personnes secourues d'entrer. J'ai passé plus de quinze jours en Méditerranée sans pouvoir entrer dans le port, malgré mon statut de député, mais à la fin nous avons réussi à débarquer et à être accueillis en Espagne.
Nous avons pu visiter toutes les frontières, tant en Europe que dans le Sud : nous sommes alléEs au Soudan, au Niger, au Mali, au Sénégal, en Égypte, en Tunisie, en Libye, tous des pays que nous n'aurions pas pu visiter si nous n'avions pas été membres du Parlement ; j'ai accompagné la première caravane de migrant·es qui a quitté le Honduras jusqu'à Tijuana, au Mexique. J'ai pu participer au comité international de soutien à l'audit de la dette grecque pendant le premier gouvernement Syriza. Nous avons pu suivre la situation dans tous les camps des personnes exilées qui existaient à l'époque, à Idomeni, Lesbos, Moria, et dans d'autres îles grecques. Nous avons obtenu, pour la première fois en vingt-cinq ans, la reconnaissance, de la part du Parlement européen, de l'urgence humanitaire au Maroc, en critiquant et en dénonçant la situation de détention dans le cas d'Omar Rádi, un camarade lié à la Quatrième Internationale.
Vous avez donc utilisé l'institution d'une façon non conventionnelle ?
Oui, nous avons fait le choix de ne pas nous enfermer dans l'institution en prétendant être le meilleur parlementaire possible, mais nous avons utilisé l'institution parlementaire de la meilleure façon possible pour faire des choses qu'ils ne veulent pas que nous fassions, comme par exemple dénoncer les accords de libre-échange, essayer de construire des réseaux avec les pays du Sud précisément pour rejeter ces accords, tout cela avec de l'argent de l'Union européenne ! Avec plus ou moins de succès, nous avons essayé d'être une sorte de « cheval de Troie » au sein des institutions, en dénonçant également l'institution elle-même, le militarisme qui est maintenant si important. Nous avons essayé d'avoir une activité internationaliste en exploitant cet espace pour soutenir les luttes dans le Sud global. Et nous avons payé pour cela : j'ai été détenu par le Mossad alors que je suis député, on m'a refusé l'entrée dans plusieurs pays comme le Maroc.
Eduardo Bolsonaro, le fils de Bolsonaro et principal dirigeant du bolsonarisme, a publié une vidéo de vingt-et-une minutes me menaçant précisément en raison de tout le travail accompli contre l'extrême droite au Brésil. Ils sont entrés chez moi pour me menacer ainsi que mes enfants et ma compagne ; j'ai subi plusieurs tentatives d'attentats aux portes du Parlement européen et à l'extérieur de celles-ci.
Bien sûr, tout cela ne sert pas à obtenir des améliorations dans les directives de l'Union européenne et d'ailleurs, le Parlement européen n'est même pas un Parlement : dans le meilleur des cas, nous colégiférons, mais nous n'avons pas d'initiative législative propre sans la Commission. Je pense que c'est une faille démocratique très forte dans ce système anti-démocratique qu'est l'Union européenne, mais je pense aussi que la corrélation des forces nous empêche d'avoir des propositions anticapitalistes qui peuvent être présentées au Parlement. Nous avons donc beaucoup utilisé les institutions elles-mêmes et l'espace que nous avons eu et, surtout, nous avons créé notre propre espace.
Tu veux dire que tout le travail interne, des commissions, des groupes parlementaires n'est pas si important que ça, qu'on ne peut pas en somme changer l'Europe de l'intérieur ?
Loin de là. Afin de construire un vrai projet européen, socialiste, écoféministe, nous devons nous débarrasser de l'Union européenne, et non pas espérer pouvoir la réformer. Depuis Maastricht, l'Union européenne est devenue l'outil de constitutionnalisation du néolibéralisme qui est présenté comme la seule politique possible. Lorsque le gouvernement Syriza a cédé en signant le mémorandum après le référendum, Weber, le porte-parole du Parti populaire européen au Parlement, a terminé son discours en disant que « l'exemple de la Grèce montre qu'il n'est pas possible d'avoir un gouvernement de gauche dans l'Union européenne, et que cela serve de leçon à Podemos et à l'Espagne ». Je suis d'accord avec lui.
Je pense que nous devons continuer de mener une politique de gauche dans une logique internationaliste de désobéissance aux traités de l'Union européenne et de construction d'un projet européen alternatif, en opposition avec la logique de repli identitaire proposée par l'extrême droite.
Comment rompre avec les institutions européennes ?
Les institutions sont construites contre nous et contre nos intérêts. Ceci dit, je pense que la logique, et nous l'avons toujours dit en tant qu'anticapitalistes, est de mettre un pied dans les institutions et 100 pieds dans la rue. L'enjeu pour nous est d'utiliser notre pied dans les institutions pour favoriser les processus de lutte et d'auto-organisation. Par exemple, il y a un programme au Parlement européen qui prévoit cent dix voyages par an pour amener les citoyens et les citoyennes au Parlement européen afin de les rapprocher de l'institution. Il y a donc cent dix voyages par an, ils paient tous les billets, la nourriture, le séjour, et ensuite ils leur montrent le Parlement européen pendant deux heures, puis un ou une parlementaire fait généralement un petit discours.
Nous avons utilisé tous ces voyages pour y amener des conflits, des grèves, des syndicats, des personnes réprimées, pour pouvoir utiliser le Parlement comme haut-parleur des luttes et leur offrir une couverture médiatique. Le fait d'introduire dans un endroit où on ne les trouve pas habituellement des travailleurs et des travailleuses en grève attire les médias, cela donne une légitimité à ces combats. Nous avons même amené des camarades issu·es des syndicats libertaires, anarchistes, qui ne croient pas aux institutions mais qui ont participé parce qu'ils et elles ont vu que c'était utile, et que nous n'essayions pas d'obtenir un avantage politique. Nous avons fait venir Extinction Rebellion, tou·tes les camarades qui sont criminalisé·es en Europe car ils pratiquent la désobéissance civile climatique.
Quand nous avons amené des collectifs en lutte, nous avons essayé de les coordonner avec d'autres pays, avec d'autres syndicats ou avec d'autres collectifs européens, d'utiliser le Parlement européen comme un moyen de coordonner les luttes. Nous avons par exemple travaillé avec des syndicats turcs par l'intermédiaire d'une société appelée Dielinke ; nous avons ensuite travaillé sur des questions de solidarité avec des entreprises espagnoles qui violaient les droits des travailleurs/ses en Turquie, organisé des rassemblements, et même une grève de soutien en Espagne, en reliant les syndicats espagnols aux syndicats turcs et kurdes.
Cela ne signifie pas que nous n'avons pas fait de travail parlementaire. Nous avons voulu montrer que nous pouvions faire du travail parlementaire contrairement à ce qu'ils disent, mais que ce n'était pas le seul travail qui pouvait être fait, bien au contraire. En ce sens, nous avons même été dérangeants dans notre façon de nous habiller, en violant le code vestimentaire des institutions. Je me souviens de la première intervention au Parlement européen, lorsque Syriza a gagné, quand j'ai qualifié Mario Draghi, à l'époque président de la Banque centrale européenne, de terroriste financier et je lui ai demandé comment il pouvait dormir la nuit avec ce qu'il faisait. La seule chose que le Financial Times avait reporté c'était que Mario Draghi avait été interpellé par un homme en T-shirt !
Autre exemple : la première activité que j'ai faite quand j'ai pris mes fonctions de député européen a été d'aller avec les camarades de la coordination européenne bloquer la Banque centrale européenne, de participer aux actions Occupy Frankfurt, c'était la première activité formelle que j'ai faite en tant que député européen nouvellement élu à l'époque et, à partir de là, c'est ce qui a marqué l'activité que nous avons eue.
Tu as évoqué à plusieurs reprises l'expérience de Podemos et de Syriza, quel est le bilan que tu en tires aujourd'hui ?
J'ai été l'un des fondateurs de Podemos à l'époque. Je pense que, fin 2015, quand Syriza a gagné, un slogan a été créé en Grèce « Syriza, Podemos, nous allons gagner » : c'est ce qui a été dit à l'époque, parce que les Grecs étaient conscient·es de la nécessité de ne pas être le seul gouvernement qui critiquait l'austérité. Dans ce contexte, je pense que la peur que Podemos puisse prendre le pouvoir et faire une alliance avec Syriza dans un cadre anti-austérité, bien que pas anticapitaliste, a joué un rôle très important dans l'entreprise visant à discipliner la Grèce. Je pense que l'on a essayé de discipliner la Grèce pour discipliner le reste, pour donner un exemple de ce qui pourrait arriver à quiconque essaierait de faire une politique différente de celle que la Troïka exigeait à l'époque. Je pense que la défaite de Syriza en 2015 n'a pas été analysée correctement, précisément parce que c'était une défaite pour toute la gauche européenne. Cela a changé le cycle politique dans lequel nous vivions. À cette époque, on enregistrait une montée des processus de lutte non seulement en Grèce et en Espagne, mais aussi au Portugal où le Bloco et le PCP (Parti communiste portugais) avaient obtenu 23 % des voix aux élections. Il y avait eu de très grandes mobilisations dans toute l'Europe comme celle du collectif portugais « Que se Lixe la Troika » (Fuck la Troïka) ; en Italie, il y avait aussi eu un processus très intéressant : les Cinq Étoiles représentaient également un certain agacement du peuple face aux politiques antidémocratiques et austères des gouvernements technocratiques italiens. En France, il y a eu le lancement de La France insoumise et le mouvement Nuit Debout. Tous ces mouvements ont été disciplinés à travers la défaite grecque. La gauche n'a pas su lire correctement ce qui était en jeu dans la bataille grecque. Si celle-ci a été vécue comme une bataille très solitaire de la part des camarades grecs, leur défaite n'était pas solitaire, leur défaite était globale. Cela a changé le cycle politique d'une façon à ce que la colère, la contestation, le vote de protestation changent de bord au bénéfice de l'extrême droite. Avec une issue différente pour la situation de la Grèce, nous n'aurions peut-être pas eu le Brexit au Royaume-Uni. La défaite de Syriza a ainsi préfiguré la défaite de Podemos en provoquant des divisions internes lors de la campagne. Lorsque la majorité de la gauche a rompu avec Syriza, Iglesias est allé faire campagne pour Tsipras tandis que je suis allé faire campagne avec Unidad Popular (Unité Populaire) : deux membres de l'exécutif de Podemos menaient donc, à ce moment-là, deux campagnes différentes. La défaite de l'Unité Populaire a été aussi une défaite pour les thèses les plus à gauche. À ce moment-là, la situation était très difficile et nous avons essayé de relancer le Plan B, qui était une initiative pour essayer de tirer les leçons politiques de la défaite en Grèce et favoriser une plus grande coordination européenne, à travers différentes initiatives : la première à Madrid, qui a assez bien fonctionné ; nous avions aussi mené des actions en France, en Suède, au Danemark, au Portugal, et ainsi de suite, mais nous n'avons pas réussi à stabiliser un cadre de coordination différent du réformisme classique du parti de gauche européen. La lecture de la population espagnole, mais aussi de plusieurs dirigeant·es de Podemos, était que l'hypothèse Syriza de gagner le pouvoir et d'essayer de rompre avec l'austérité n'était pas possible. Cela a encouragé la tentative de parvenir à un accord avec le Parti socialiste pour cogouverner et pour être plus « respectable » aux yeux de l'establishment, et cela afin qu'ils nous frappent moins et soient en mesure de réaliser une réforme ou une quelconque amélioration. Et cela a été le cadre qui a déterminé la rupture de Anticapitalistas avec Podemos, parce que l'hypothèse stratégique sur laquelle Podemos avait été fondé, c'est-à-dire la non-subordination au social-libéralisme et donc au Parti socialiste, a été éliminée.
C'est ce qui s'est passé dans d'autres pays européens, en France avec la France insoumise, qui essaie maintenant de se recentrer, et en Italie avec le processus d'institutionnalisation du Mouvement Cinq Étoiles.
Oui mais, dans le contexte espagnol, le Parti socialiste est le gardien de la monarchie et du régime politique de 1978, né du pacte avec les élites franquistes, qui a une connotation encore plus régressive dans notre pays que dans d'autres social-libéralismes comme en France et ailleurs. Ce n'est pas uniquement une question idéologique : nous subordonner à eux nous élimine également électoralement, pas seulement socialement et politiquement. En d'autres termes, nous pensons que les deux grands risques encourus par Podemos étaient de se modérer et de se normaliser, de ressembler à un parti comme les autres qui gouverne en minorité avec le Parti socialiste.
Finalement, je pense qu'une partie de la défaite de Podemos et de sa capitulation ultérieure doit aussi être lue dans une logique européenne de changement de cycle face à la défaite du moment anti-austérité, illustrée par l'expérience de Syriza en Grèce.
Comment voyez-vous les élections européennes ? Il est indéniable qu'il y a une très forte poussée réactionnaire, accompagnée d'une militarisation et de nouveaux conflits comme en Ukraine ou comme la guerre génocidaire en Palestine. Comment voyez-vous les choses ?
La situation est très mauvaise pour l'humanité, elle est très mauvaise surtout pour les classes populaires et elle est très régressive pour tout projet anticapitaliste ou simplement antilibéral. Depuis 2015, nous avons assisté à un glissement brutal vers la droite de tout l'arc politique européen. Nous vivons un moment de désordre global, nous faisons face à une véritable crise du régime capitaliste par la jonction de la crise néolibérale et de sa mutation autoritaire avec la crise écologique et la logique de pénurie que cela entraîne. Le déclin de l'empire nord-américain et l'émergence d'une sorte de nouvelle période de conflits inter-impérialistes au niveau mondial, pour des ressources de plus en plus rares, génère en outre une logique néo-extractiviste et néocoloniale. En effet, 80 % des matières premières dont nous avons besoin pour une prétendue transition écologique vers un « capitalisme vert » en Europe, se trouvent en dehors de notre continent. En ce sens, l'Europe, confrontée à la concurrence et à la nécessité de nouveaux affrontements inter-impérialistes, a entrepris une logique de réarmement. Comme le dit M. Borrell, le haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, l'Europe doit pouvoir parler le langage du pouvoir, non pas le soft power des droits humains mais le langage des armes, le langage de la guerre. Pour soutenir la fièvre et la pression mercantiliste et commerciale de l'Union européenne, il faut des armées en Afrique, pour pouvoir les déplacer dans les territoires en litige avec d'autres puissances anciennes ou nouvelles. Ce processus de réarmement ne vise donc pas tant à disputer l'échiquier ukrainien à la Russie qu'à disputer l'échiquier mondial, à disputer l'Afrique plus que l'Ukraine, car l'Afrique possède bien plus de matières premières nécessaires à l'Europe que l'Ukraine. Le problème est donc que l'Ukraine sert de prétexte aux élites européennes pour renforcer leurs propres intérêts en tant qu'élites dans ce cadre de conflits inter-impérialistes.
C'est aussi dans ce contexte qu'il faut interpréter ce qui se passe en Palestine. Cette crise du régime capitaliste signifie également une crise du régime du modèle de gouvernance libéral né après la Seconde Guerre mondiale ; tout ce qui concerne le cadre international des droits humains, le cadre juridique international est en train de voler en éclats. Il n'y a plus d'entité, tout est une fiction : ce que nous avons vu à l'ambassade mexicaine en Équateur où le gouvernement équatorien a permis de violer la souveraineté et le traité de Vienne, est justement un exemple de cette rupture du droit international.
La signature du pacte migratoire européen met fin au droit d'asile et s'inscrit dans cette même crise de régime où ce qui est remis en question est précisément le modèle de démocratie libérale, de séparation des pouvoirs. Nous assistons en parallèle à l'émergence d'un autoritarisme de plus en plus fort à l'échelle mondiale, avec une remise en question du droit de manifester et le recours à des outils de plus en plus répressifs.
La seule chose qui reste de la démocratie libérale est de voter tous les quatre ans ; pour le reste, ce qui existe est une véritable dictature du marché, c'est l'élément vers lequel nous nous dirigeons de manière de plus en plus claire parce que c'est l'élément le plus facile pour concurrencer, dans ce modèle impérialiste intermédiaire marqué par la pénurie et l'urgence écologique. Dans ce contexte, l'extrême droite deviendra très probablement la première force dans neuf pays de l'Union européenne, plusieurs d'entre eux étant des pays centraux comme la France, qui est déjà la première force aux européennes depuis 2014, et l'Italie encore, où la première force, aux élections de 2019, c'était Salvini avec 34 % et maintenant ce sera Meloni. L'escalade que Netanyahou provoque en Palestine et dans la région, l'Iran, l'Ukraine, ce qui se passe en Amérique latine, tout cela fait partie d'un ensemble, de cette crise de régime et d'augmentation des conflits impérialistes intermédiaires. En plus, en cette année 2024, il y a des élections dans la moitié du monde. Les élections nord-américaines vont notamment être très importantes car la victoire de Trump pourrait entraîner une accélération de tous ces processus.
Nous ne pouvons pas écarter que la chaîne de conflits impérialistes à niveau régional puisse finalement dériver en un conflit ouvert mondial, et cela serait une troisième guerre mondiale avec des armes nucléaires, ce qui déboucherait sur un scénario dévastateur.
Quelle serait alors notre tâche principale ?
Je pense qu'actuellement la tâche principale n'est pas tant de penser aux élections, mais plutôt de réfléchir à la façon dont nous pouvons reconstruire un internationalisme antimilitariste qui rompe avec tous les impérialismes, qui soit indépendant des intérêts impériaux et éloigné de nos empires ou de nos concurrents, qui puisse avoir une indépendance de classe et qui propose que l'un des éléments les plus importants à l'heure actuelle soit une politique antimilitariste écosocialiste ; de réfléchir aussi à l'articulation entre la crise climatique et l'augmentation de la guerre et des conflits armés. Il n'y a rien qui accélère plus un monde en flammes que la remilitarisation et la guerre ; il n'y a rien qui accélère plus le scénario de l'effondrement climatique que d'investir les ressources rares en matières premières essentielles pour une soi-disant transition, dans les armes. Par conséquent, je pense qu'il est nécessaire d'avoir une lecture adéquate du contexte historique si important auquel nous sommes confronté·es pour comprendre qu'aujourd'hui la principale contradiction qui se pose est celle du capital ou de la vie, et c'est ce que nous sommes en train de jouer ; ce n'est même plus capital contre travail : l'opposition est maintenant entre le capital et la vie. La crise du coronavirus a été un essai de ce à quoi nous pourrions faire face, un essai que nous avons perdu : nous avons été soumis·es à une véritable doctrine du choc, nous n'avons même pas pu remettre en question la propriété privée de certaines multinationales pharmaceutiques face à un bien commun pour la vie des gens. Cela devrait nous faire réfléchir : soit nous nous confrontons au temple de la propriété privée et commençons à parler de l'accès aux ressources communes, des contrôles stratégiques des secteurs de l'économie et d'un monde en paix, soit ce que nous ferons sera de jeter plus d'essence sur le feu, et d'accélérer ce train lancé sans freins vers le suicide climatique et écologique de la vie même que le capitalisme est devenu.
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Russie. La solidarité plus forte que la répression : le cas de Boris Kagarlitsky
Boris Kagarlitsky a été désigné comme le premier lauréat du prix « Prisonnier de conscience » de la Fondation Daniel Singer [Daniel Singer 1926-2000, intellectuel polonais d'origine juive, journaliste-écrivain, d'orientation socialiste, ayant publié dans de très nombreuses revues].
11 mai 2024 | tiré du site alencontre.org
https://alencontre.org/europe/russie/russie-la-solidarite-plus-forte-que-la-repression-le-cas-de-boris-kagarlitsky.html
Boris Kagarlitsky est maintenant dans son lieu de détention « permanent » après avoir été déplacé deux fois pendant la période dite de quarantaine [voir sur ce site les articles publiés les 2 et 8 avril]. L'assassinat d'Alexeï Navalny par l'Etat russe souligne la nécessité d'une campagne mondiale pour la libération de tous les opposants au régime de Poutine, emprisonnés.
Le 13 février 2024, Kagarlitsky a fait l'objet d'un procès « en appel » inattendu, au cours duquel les procureurs ont demandé l'annulation des résultats du procès de deux jours qui s'est tenu en décembre 2023. Alors Kagarlitsky avait été libéré avec une amende après avoir passé 4,5 mois en détention provisoire dans la République des Komis, à 1000 kilomètres au nord de Moscou.
Il risquait une peine de 5,5 à 7 ans d'emprisonnement pour « apologie du terrorisme », mais il a été libéré moyennant une amende de 609 000 roubles, soit environ 6500 dollars. De prime abord, l'accusation était absurde. En fait, elle s'inscrivait dans le cadre d'une attaque généralisée contre le mouvement de la gauche russe dans son ensemble et contre l'organe de presse Rabkor de Kagarlitsky en particulier. Elle constituait une mise en garde aux opposants à la guerre et au régime : rompre le silence à propos de la guerre aurait de graves conséquences.
En effet, au moment de l'arrestation de Boris, quelque 21 000 personnes avaient déjà subi des représailles pour s'être opposées à la guerre du Kremlin contre l'Ukraine, dont plus de 2000 avaient été emprisonnées, selon Amnesty International.
Dans le cas de Kagarlitsky, l'accusation de justification du terrorisme portait sur des remarques ironiques qu'il avait faites dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux et intitulée « Explosive Greetings from Mostik the Cat » (Salutations explosives de Mostik le chat). Les autorités n'ont pas compris la plaisanterie de Boris et ont soutenu que Kagarlitsky justifiait l'explosion du pont de Crimée.
Dans la vidéo, Boris Kagarlitsky note que la veille de l'attentat [attaque contre le pont de Crimée le 8 octobre 2022], des vœux de félicitations de Mostik le chat au président Poutine ont circulé sur les réseaux sociaux russes. Le chat étant la mascotte du pont saboté, Kagarlitsky a plaisanté sur le fait que Mostik avait agi en provocateur avec ses félicitations [1]. Boris a fait remarquer plus tard qu'il s'agissait probablement d'une mauvaise blague, mais que ce n'était pas un motif suffisant pour l'arrêter.
En réponse à la détention de Kagarlitsky à Syktyvkar, loin de Moscou pour empêcher les rassemblements en sa faveur, un vaste mouvement « Free Boris » a vu le jour à l'échelle internationale et, plus important encore, dans de nombreuses villes russes. Des manifestations spontanées ont eu lieu, des protestations en ligne, des graffitis « Free Boris » ont été peints sur les murs, et des actions internationales coordonnées ont été organisées à l'occasion de l'anniversaire de Kagarlitsky en août 2023.
Des milliers de signatures ont été recueillies auprès d'intellectuels, d'activistes et d'hommes politiques de premier plan. Le président brésilien Lula a critiqué la détention de Kagarlitsky, tout comme les dirigeants d'autres pays des « BRICS » que Poutine considère comme des alliés. La libération de Boris le 13 décembre 2023 a démontré que la pression et la solidarité internationales fonctionnent.
Le procès en appel, dont Boris s'attendait à ce qu'il confirme le verdict de décembre, s'est terminé par l'annulation du verdict de décembre et une condamnation à une peine de cinq ans dans une colonie pénitentiaire à régime général. Boris a été arrêté dans la salle d'audience.
Le prétexte
L'accusation a fait valoir que Boris Kagarlitsky était en procédure de faillite et ne pouvait pas payer l'amende imposée en décembre, de sorte qu'il devait purger la peine initiale.
Ces deux arguments sont faux : Rabkor a organisé un crowdfunding le lendemain de la libération de Kagarlitsky, et 700 000 roubles ont été collectés en une heure. […] Les frais de justice et les amendes subséquentes ont ajouté 710 000 roubles au montant que Kagarlitsky devait payer. Une fois de plus, le crowdfunding de Rabkor a permis de réunir la somme requise, soit 1 410 000 roubles (15 270 dollars).
Dans un geste presque comique, la banque a essayé de refuser l'argent lorsque Boris a payé l'amende. Il devait payer en personne, mais son nom figurait sur la liste des « extrémistes et terroristes » interdits de transactions financières. Finalement, il a pu payer l'amende, ce qui a mis à mal les arguments des procureurs.
Comme l'a déclaré Ilya Budraitskis, « il est inutile de discuter d'arguments juridiques, il n'y a aucune légalité dans le cas de Kagarlitsky, dans le cas de Navalny ou dans celui des nombreuses autres personnes détenues en raison de leurs opinions. Il n'y a pas de légalité, seulement des décisions politiques venant d'en haut et prises par des tribunaux qui n'ont aucune indépendance. »
Le résultat du procès en appel était inattendu, sévère et significatif. Trois jours plus tard, le 16 février 2024, Alexeï Navalny est décédé dans une colonie pénitentiaire du cercle arctique où il était détenu. Ces événements se sont produits dans le contexte du deuxième anniversaire de l'invasion de l'Ukraine, juste avant l'élection présidentielle pour le cinquième mandat de Poutine, alors que le Kremlin cherche à présenter les Russes comme unis derrière lui.
Kagarlitsky, pour sa part, a été autorisé à faire une déclaration après la décision du tribunal. Il a fait preuve de l'optimisme et de la détermination qui le caractérisent. Il a remercié Rabkor, a demandé plus de solidarité, mais ne s'est pas découragé. Il a déclaré : « Je suis comme toujours en pleine possession de mes moyens. Je continue à rassembler des données et des matériaux pour de nouveaux livres, y compris des descriptions de la vie en prison – maintenant dans des institutions moscovites [voir articles mentionnés]. Quoi qu'il en soit, à bientôt ! Je suis sûr que tout finira par s'arranger. Nous nous reverrons sur la chaîne Telegram et en personne. Nous devons juste vivre un peu plus longtemps et survivre à cette période sombre pour notre pays. »
Le média de Kagarlitsky, Rabkor, a lancé un appel au soutien :
« Boris est venu à l'audience avec son sac déjà fait. Hélas, ce n'est pas en vain. Il a été arrêté dans la salle d'audience. Boris Kagarlitsky n'est ni un extrémiste ni un terroriste, bien qu'il figure sur la liste des terroristes et des extrémistes établie par Rosfinmonitoring [agence de renseignement visant des questions dites financières et le terrorisem]. Boris Kagarlitsky n'a jamais justifié le terrorisme, y compris dans la vidéo et le message postés sur sa chaîne Telegram, qui, à la demande du Ministère public, ont constitué la trame de l'affaire pénale. Si vous voulez aider, vous pouvez utiliser Patreon… Toute aide est la bienvenue. »
La fille de Kagarlitsky, qui participait à un rassemblement impromptu en faveur d'Alexei Navalny, a fait cette déclaration au sujet de son assassinat par Poutine :
« Pour nous tous, c'est un signe particulier, surtout pour ceux qui ont des parents, des amis, des associés, entre les mains du régime de Poutine, nous ne sommes pas tous en sécurité. Maintenant que Boris est derrière les barreaux, il est particulièrement important de comprendre à quel point sa situation est dangereuse, et de faire preuve d'encore plus de solidarité avec Boris, avec son cas et avec des autres prisonniers politiques. Toutes mes condoléances à la famille d'Alexeï. Il m'est très difficile d'imaginer ce qu'ils vivent en ce moment, et c'est très difficile pour nous tous. »
Une déclaration publiée par le Mouvement socialiste russe se lit en partie comme suit : « L'affaire Boris Kagarlitsky est une parodie de justice. C'est aussi une gifle aux milliers de personnes qui ont exprimé leur solidarité avec lui : ils ont écrit des lettres, fait des émissions, collé des affiches. Dès que cela sera possible, notre rédaction publiera de nouvelles façons de soutenir Boris Yulievich. #Liberté pour Boris Kagarlitsky ! #Liberté pour tous les prisonniers politiques ! »
Le nombre de prisonniers politiques augmente à mesure que la Fédération de Russie réprime la dissidence. Vladimir Kara-Murza purge une peine de 25 ans pour trahison. A ce propos, OVD-Info informe sur le nombre de procédures et de détentions en date du 16 novembre 2023. Parmi ceux qui sont derrière les barreaux figurent des membres d'organisations de gauche, des socialistes, des communistes, des anarchistes et des démocrates de gauche non affiliés. Boris Kagarlitsky a rédigé une lettre en faveur d'une campagne de solidarité pour tous ceux qui s'expriment en faveur des droits sociaux et démocratiques et contre le militarisme et l'autoritarisme. Ils doivent être libérés immédiatement et sans condition. (Article publié dans la revue Against the Current, mai-juin 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Suzi Weissman est l'auteure d'une biographie politique de Victor Serge, traduite en français sous le titre Dissident dans la révolution, Ed. Syllepse, 2006.
[1] Les médias sociaux ukrainiens présentent de nombreux félins qui aident les soldats en termes émotionnels. Le thème est aussi utilisé sur les réseaux sociaux à propos des soldats russes. (Réd.)
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Le cas d'Oleg Orlov
Oleg Orlov, après le verdict, emmené par les policiers, 27 février 2024.
Par Dianne Feeley
Comme Boris Kargarlitsky, Oleg Orlov a été condamné en 2023. En octobre dernier, Olov, cofondateur du groupe de défense des droits de l'homme Memorial, aujourd'hui interdit [ont été visés Memorial International et ses « antennes régionales »], a été reconnu coupable d'avoir violé la loi russe contre le « discrédit des forces armées ».
Orlov avait écrit un essai anti-guerre intitulé « Ils voulaient le fascisme, et c'est ce qu'ils ont obtenu ». Cet essai a d'abord été publié en français par Mediapart en novembre 2022. Il l'a ensuite publié en Russie sur sa page Facebook. Il dénonce l'invasion de l'Ukraine par Poutine, qu'il qualifie de « meurtre de masse ». Il écrit :
« La guerre sanglante déclenchée par le régime de Poutine en Ukraine n'est pas seulement le meurtre de masse des habitants et la destruction des infrastructures, de l'économie et de la culture de ce merveilleux pays. Il ne s'agit pas seulement de la destruction des fondements du droit international. C'est aussi un coup dur pour l'avenir de la Russie. Le pays, qui s'est éloigné il y a trente ans du totalitarisme communiste, est retombé dans le totalitarisme, mais désormais fasciste. »
La condamnation d'Orlov s'est traduite par une amende de 150 000 roubles (environ 1630 dollars). Il a clamé son innocence et a refusé d'exprimer des regrets au sujet de son essai. Deux semaines plus tard, les procureurs de l'Etat ont requis un nouveau procès, affirmant que le motif de « haine politique et idéologique » sur lequel reposait l'article n'avait pas été pris en compte. Il a été déclaré « agent étranger » à la fin du mois de janvier 2024.
Depuis 1988, Orlov est actif dans la défense des prisonniers politiques et en tant qu'observateur dans les zones de conflit. Au milieu de l'année 1995, il a fait partie d'une délégation qui a résolu une prise d'otages à Boudionnovsk. Avec d'autres, il est devenu un otage volontaire afin de garantir un échange de prisonniers avec les séparatistes tchétchènes [alors dirigés par Chamil Bassaïev]. Grâce à ce compromis, la Russie accepte d'arrêter les actions militaires en Tchétchénie et d'entamer des négociations. Toutefois, ce tournant de la première guerre de Tchétchénie s'est soldé par une impasse, les pourparlers de paix ayant été rompus. Poutine a ensuite déclenché une deuxième guerre de Tchétchénie.
Memorial a été fondé à la chute de l'Union soviétique pour étudier les violations des droits de l'homme commises à l'époque de Staline. Sa mission a été élargie par la suite non seulement à l'étude de l'ensemble de la période soviétique, mais aussi à la protection des droits de l'homme dans la Russie d'aujourd'hui. Le centre a fait l'objet d'un contrôle plus approfondi après l'adoption de la loi russe sur les « agents étrangers » en 2012. Deux ans plus tard, son centre a été déclaré en tant qu'ONG « agent étranger » par le ministère de la Justice. En décembre 2021, le tribunal de la ville de Moscou a ordonné la fermeture du centre et la liquidation de ses biens. Les procureurs de l'Etat l'avaient accusé de soutenir le terrorisme et l'extrémisme.
Entre 2004 et 2022, le Memorial Human Rights Centre a reçu de nombreuses récompenses en matière de droits de l'homme. Avec des organisations de Biélorussie et d'Ukraine, Memorial a reçu le prix Nobel de la paix en 2022.
Le deuxième procès
Tout au long du nouveau procès de février 2024, Oleg Orlov a passé son temps assis dans la salle d'audience à lire Le Procès de Franz Kafka. Il a refusé de répondre aux questions tout au long des quatre jours. Son avocate, Katerina Tertukhina, a contesté le principe d'un nouveau procès, notant que les procureurs refusaient de préciser en quoi l'essai – cité ci-dessus – discréditait l'armée russe.
Deux membres du mouvement pro-Kremlin « Vétérans de la Russie », Vadim Mironenko et Sergey Bokhonko, qui ont porté les premières accusations contre Orlov, ont témoigné lors du second procès. Mironenko a déclaré qu'il avait suivi les travaux de Memorial et qu'il les avait trouvés « criminels et destructeurs ». Lorsque Orlov a refusé de l'interroger, Mironenko a répondu en accusant Orlov de se vanter de ses talents de négociateur lors de la crise de Boudionnovsk. Et il affirma qu'Orlov avait travaillé « pour épargner » des terroristes qui ont ensuite perpétré des attentats.
Mais le témoin clé de l'accusation, Maria Zueva, qui était censée procéder à l'examen linguistique actualisé de l'essai, s'est avérée être une stagiaire sans expérience préalable.
Le réquisitoire du procureur a maintenu qu'Orlov avait fait plus que partager ses opinions personnelles. L'avocate de la défense n'a fait qu'une bouchée de cet argument, soulignant que l'accusation portait sur la « formulation d'une opinion fausse » concernant l'armée russe. [En fait, la question de la liberté d'expression était posée.] L'avocate a affirmé : « Mais quelle est la menace que représente la formulation d'une fausse opinion ? Et comment une opinion même peut-elle être fausse ? Elle existe simplement ou elle n'existe pas. »
Oleg Orlov a fait une déclaration finale, alors qu'il pensait initialement y renoncer. Il a expliqué que la mort récente d'Alexeï Navalny l'avait incité à faire une déclaration finale : « Mais ensuite, j'ai pensé que tout cela n'était que les maillons d'une chaîne : la mort, ou plus précisément le meurtre d'Alexeï, les persécutions judiciaires d'autres critiques du régime (y compris les miennes), l'étouffement de la liberté dans ce pays et l'invasion de l'Ukraine par les troupes russes. C'est pour cela que j'ai décidé de parler, après tout. »
Orlov a fait remarquer que depuis la publication de son article sur Facebook, les événements n'ont fait que confirmer les questions qu'il avait soulevées dans son essai : « Il est maintenant parfaitement clair que je n'ai pas du tout exagéré. »
La juge Elena Astakhova a ensuite condamné Orlov à deux ans et demi de prison pour avoir « discrédité » l'armée russe. Il a été immédiatement emmené par des policiers masqués, tandis que les supporters présents dans le couloir criaient « Nous t'aimons ! ». (Article publié dans la revue Against the Current, mai-juin 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Dianne Feeley est membre de la rédaction d'Against the Current. Elle a été très active dans le mouvement syndical, en particulier dans le secteur de l'automobile, entre autres dans la section Local 22 d'UAW à Detroit.
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Maïdan en Géorgie
La similitude entre la présente crise géorgienne et la crise ukrainienne démarrée fin 2013 est frappante. Fin 2013, la présidence ukrainienne qui, jusque-là, manœuvrait à la fois avec Moscou et avec l'Union Européenne, avait tranché du côté de Moscou, déclenchant un soulèvement national et démocratique par refus de la soumission à l'empire colonisateur dont l'Ukraine cherchait à se défaire.
15 mai 2024 | tiré de
https://aplutsoc.org/2024/05/15/maidan-en-georgie/
De même, le gouvernement géorgien, issue d'un parti dit « pro-européen » (le « Rêve géorgien »), a basculé vers Moscou, par corruption et par soumission. Le point de rupture consiste dans une loi sur les « agents de l'étranger » qui est un décalque de la loi russe.
Au jour où sont écrites ces lignes, elle vient d'être adoptée, mais la foule tente de prendre d'assaut le parlement. La foule, ce sont jusqu'à 500 000 manifestants dans ce petit pays de 3,7 millions d'habitants, ce qui indique le caractère massif, total, d'une mobilisation dirigée aussi contre les oligarques, contre la corruption, contre la dictature. Inutile de dire, mais si, c'est utile alors disons-le, que drapeaux ukrainien et hymne ukrainien, telle la Marseillaise dans l'Europe de 1848, sont parmi les symboles des manifestants.
Une différence importante avec l'Ukraine, outre la taille du pays, est que les zones contrôlées par la Russie depuis 2008 ne sont ni « russophones », ni géorgienne, mais habitées par deux nationalités du Caucase, les Ossètes et les Abkhazes, que l'impérialisme russe a instrumentalisées contre la Géorgie, aidé de fait par les ultra-nationalistes géorgiens qui ne veulent pas comprendre qu'il s'agit de peuples distincts. Seule la démocratie peut permettre de régler les questions nationales.
Dans l'immédiat, cela passe par la lutte contre une répression qui s'intensifie, sous la formes d'hommes armées et cagoulés, appelés souvent « titouchki » comme en Ukraine sur le Maïdan, qui évoquent aussi les Bassidjis et autres nervis des régimes iranien et arabes. Les manifestants ne sont pas disposés à reculer, ce qui veut dire que le moment des combats de rue va arriver, avec la question des armes pour renverser le pouvoir en place.
Le 15/05/2024.
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Luc Trouche : « L’École chinoise ou les contradictions d’un système très centralisé »
Depuis 12 ans, Luc Trouche est engagé dans une collaboration de recherche avec la Chine, dans le fil d'une coopération ENS de Lyon - East China Normal University à Shanghai.
La Chine, qui a décidé d'un nouveau curriculum en 2022, publiera de nouveaux manuels scolaires liés à ce curriculum. Le professeur émérite en didactique des mathématiques à l'ENS de Lyon, de retour d'un séjour scientifique de deux mois à la Beijing Normal University (Pékin) revient sur ce nouveau curriculum et la façon dont la conception des manuels est étroitement encadrée par le ministère de l'Éducation dans ce pays. Il évoque aussi la relation élève-enseignant – alors qu'un débat sur l'autorité traverse l'École en France, et la place du numérique dans cette société connue pour son hyper surveillance vidéo. Il répond aux questions du Café pédagogique.
Tiré de Café pédagogique
www.cafepedagogique.net/2024/05/14/luc-trouche-lecole-chinoise-ou-les-contradictions-dun-systeme-tres-centralise/ <http://www.cafepedagogique.net/2024...>
Propos recueillis par Lilia Ben Hamouda, Le Café pédagogique, Paris, 14 mai 2024
*Quelles sont, selon vous, les questions majeures qui se posent au système d'enseignement chinois ?*
Je retiens deux éléments, qui sont revenus le plus souvent dans mes interactions avec des responsables du système : d'abord une question démographique – la chute de la natalité touche aujourd'hui les écoles primaires : par exemple plus de quarante d'entre elles devront fermer à la rentrée prochaine à Shanghai. Ensuite, une question de santé mentale des élèves.
*La santé mentale, et pour quelles raisons ?*
Il faut être prudent dans nos réponses : les raisons de la santé mentale des jeunes sont à chercher dans l'état général d'une société. De plus, il faut préciser qu'on ne dispose pas des résultats des évaluations nationales, qui sont considérés comme des données sensibles du système et, en général, inaccessibles aux chercheurs étrangers. Une hypothèse raisonnable est de considérer la démarche d'enseignement du « teach to test », et la culture générale de compétition qui en résulte, comme des conditions générant un stress général susceptible de toucher la santé mentale des élèves.
*Quel bilan peut-on faire de cette démarche de « concentrer l'enseignement pour préparer les évaluations » ?*
Elle a bien sûr une efficacité certaine pour tout ce qui est apprentissage de techniques. L'organisation des cours est parfaitement régulée, depuis la présentation d'un problème à traiter ( par exemple la résolution d'une équation ) jusqu'à la technique adéquate, son application dans une variété de contexte et sa mémorisation. Mais toute démarche exploratoire, toute spéculation sont souvent écartées comme perte de temps. C'est certainement une faiblesse de la formation mathématique actuelle des élèves chinois, et c'est la raison pour laquelle la réforme en cours préconise « le mode d'apprentissage par la démarche d'investigation qui, en s'appuyant sur les programmes, consiste à comprendre les situations, construire des modèles, trouver des solutions, faire des applications et susciter la réflexion et la généralisation » (article de Binyan Xu paru en 2023 <https://journals.openedition.org/ri...> ).
*Quelle est l'incidence de cet enseignement sur les relations enseignants-élèves ?*
Le respect des élèves, en Chine, pour les enseignants, ferait sans doute rêver beaucoup d'enseignants français. Je ne pense pas qu'il soit lié uniquement à la culture de l'évaluation, ni au contrôle social généralisé en Chine. Plus profondément, on peut le relier à la culture confucéenne qui imprègne la culture chinoise, et est caractérisée par le respect de l'élève pour le maître. J'ai assisté à la présentation d'un projet universitaire d'étude des interactions dans la classe de mathématiques. Le chercheur, pour analyser les vidéos de classe, distinguait 3 types d'interaction : prof-élève, prof-élève-prof – qui conclut l'interaction, et prof-élève-prof – qui relance l'interaction. Je l'interroge sur l'absence d'interaction dans le sens élève-prof, ou élève-élève. Selon mon interlocuteur, de telles interactions, dans les classes chinoises, n'existent que très peu. Le professeur a toujours l'initiative, et toute interaction est médiée par lui. Cette conception est parfaitement cohérente avec un enseignement centré sur l'apprentissage de techniques. Elle ne favorise, ni la réflexion, ni l'esprit critique – et donc devrait évoluer dans le cadre du nouveau curriculum.
La philosophie confucéenne a cependant un avantage si on l'étend aux relations à autrui. Ma première étudiante chinoise me répétait souvent ce précepte confucéen : « Quand tu marches avec deux personnes, pense toujours que tu marches peut-être avec deux maîtres », autrement dit, on a toujours à apprendre d'autrui. J'en ai vu souvent une illustration dans des séances de résolution de problèmes où, quand une démarche était proposée par un élève, l'attention de toute la classe, avant de proposer une démarche alternative, était tournée vers la compréhension de la première démarche proposée.
*On dit que la technologie est partout dans la société chinoise et nulle part dans les classes, c'est vrai, et, si oui, avec quelles conséquences ?*
Oui, c'est vrai ! Que la technologie soit partout présente dans la société – et dans l'école hors la classe, c'est un fait qui apparaît immédiatement, sous au moins deux formes :la vidéosurveillance – reconnaissance faciale à l'entrée des établissements scolaires et des bâtiments d'enseignement, caméras vidéo dans les classes, les couloirs, et les salles de réunion, et la plateforme WeChat, présente sur tous les smartphones, sorte de mélange de Whatsapp et Amazon. Les étudiants utilisent intensivement WeChat pour interagir avec leurs pairs, pour faire leurs commandes et payer en ligne… mais pas dans la classe. Que la technologie ne soit présente en classe que sous des formes très frustres apparaît aussi à tout observateur. Il y a certes dans les salles de classe des écrans, mais ils servent essentiellement à projeter les diaporamas du professeur. Dans le cours de mathématiques, l'utilisation de logiciels existe – ma dernière doctorante en a fait le sujet de sa thèse, mais reste marginale. L'article déjà cité le reconnaît : « En Chine, cette intégration des technologies intelligentes dans les classes de mathématiques en est à ses balbutiements. Elle soulève d'importants défis pour l'enseignement des mathématiques à l'école et appelle une évolution des pratiques et de la recherche ».
Il faut souligner aussi l'utilisation d'Internet très contrôlée, qui bride les démarches de recherche. Google est interdit – Bing, de Microsoft, est, quant à lui, accessible, au profit d'un moteur développé par la Chine, Baidu. Baidu, au dire de tous les utilisateurs que j'ai rencontrés, est très peu efficace, envahi par la publicité. Une plaisanterie circule : « Si tu consultes Baidu pour un problème de santé, il te diagnostiquera un cancer à un stade ultime d'évolution, et t'orientera vers une clinique privée pour une chirurgie immédiate qui te coûtera très cher ». Je l'ai testé avec mes étudiants, en posant la question à Bing et à Baidu : « Comment peut-on prouver le théorème de Pythagore ? ». Bing a proposé une variété de démonstrations, et Baidu a donné une seule démonstration, et une variété de notices historiques autour de Pythagore.
Un dernier exemple caractéristique de la non-utilisation de la technologie, ce sont les manuels scolaires, dont la version en ligne se résume à des fichiers PDF téléchargeables.
*Justement, les manuels scolaires. À l'heure où chez nous il est question de labélisation, qu'en est il en Chine ?*
On ne saura qu'en septembre la réalité des manuels scolaires produits dans le cadre du nouveau curriculum. Les manuels sont en effet proposés par des équipes – localisées dans une région donnée – composées de mathématiciens, de formateurs et de chercheurs dans le domaine de l'enseignement des mathématiques. Une commission ministérielle suit les différentes étapes de leur conception, dans une certaine opacité – ce que fait une équipe est ignorée par l'autre. Il peut exister des nuances entre les différentes versions d'un manuel donné. On peut craindre une certaine fermeture : pour trois disciplines sensibles – le chinois, l'histoire et l'instruction civique – il n'y aura qu'un manuel au niveau national. Et, en 2022, le ministère de l'éducation avait conduit « une évaluation complète de tous les manuels utilisés dans les écoles primaires et secondaires du pays, notamment en ce qui concerne leur contenu et leurs illustrations. L'évaluation [ visait ] à s'assurer qu'ils adhèrent à la bonne orientation politique et aux bonnes valeurs, qu'ils promeuvent la culture traditionnelle chinoise et qu'ils sont conformes aux goûts esthétiques du public, et tout problème constaté sera corrigé immédiatement », selon le communiqué. Labellisation et obligation de conformité politique vont ici de pair.
On peut se demander comment des enseignants peuvent « faire leurs cours » dans le cadre de consignes si strictes. Il faut garder en tête deux caractéristiques du système chinois d'enseignement des mathématiques.
La première, l'enseignement par la variation – des énoncés, des solutions. Le professeur doit savoir adapter les exercices à ses objectifs pédagogiques – il y a, en général, moins d'exercices dans les manuels scolaires chinois que dans les manuels français pour cette raison, sujet de la thèse de ma deuxième doctorante.
Et surtout, deuxièmement, le travail collectif des enseignants est très développé – sujet de la thèse de ma première doctorante : du temps leur est reconnu pour cela, des locaux aussi. Ils disposent d'une vaste salle, avec un bureau pour chacun d'entre eux. Des « groupes de préparation des leçons » se réunissent chaque semaine. Chaque établissement scolaire dispose ainsi d'un capital de ressources produit de l'expérience commune. La matière de l'enseignement est ainsi une combinaison des ressources locales et des ressources nationales – en particulier le manuel scolaire. C'est ce qui donne à ce système une capacité forte de faire face à des évènements imprévus (voir l'exemple de la pandémie, Trouche 2020 <https://www.cafepedagogique.net/202...> ).
Toutes ces questions que nous avons abordées sont largement discutées dans les équipes de recherche en éducation que j'ai pu rencontrer à Pékin, Shanghai ou encore Guangzhou (Canton).
*****
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L’ombre de la Cour pénale internationale plane sur les dirigeants israéliens
Mise à jour. Le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) a émis lundi 20 mai des demandes de mandat d'arrêt international contre le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou et son ministre de la défense Yoav Gallant pour responsabilité pénale de crimes de guerre et crimes contre l'humanité. L'émission de mandats d'arrêts contre les dirigeants israéliens par la CPI aurait des conséquences importantes, tant symboliques que pratiques. Mais la nouvelle relative à ces mandats, émanant de sources israéliennes, pourrait aussi bien participer d'une stratégie visant à remobiliser les alliés d'un État ayant perdu, au moins partiellement, la « bataille de l'opinion », voire d'une stratégie visant à intimider la juridiction pénale internationale
Tiré d'Orient XXI.
Interdit d'entrée en France alors qu'il devait participer à un colloque organisé le 4 mai par la sénatrice Raymonde Poncet Monge, le docteur Ghassan Abu Sittah a affirmé que les autorités allemandes, à l'origine de cette interdiction (1), cherchaient à l'empêcher de témoigner devant la Cour pénale internationale (CPI). Sa rétention à l'aéroport Charles de Gaulle intervenait alors que nous parvenait la nouvelle du décès, possiblement sous la torture, d'un autre médecin palestinien, Adnan Albursh, arrêté à Gaza par les forces israéliennes puis détenu en Israël. Par ailleurs, après le retrait des forces israéliennes de l'hôpital Al-Shifa et de l'hôpital Nasser, plusieurs charniers ont été découverts, témoignant apparemment d'exécutions sommaires en masse de patients et de soignants par les forces israéliennes. Cette découverte a suscité de vives réactions et, peut-être, accéléré une enquête de la CPI. Ces exécutions sommaires, ne sont toutefois qu'un aspect de la guerre au soin conduite par Israël à Gaza. Et, au-delà des mandats qui viseraient le premier ministre Benjamin Nétanyahou, le ministre de la défense Yoav Galant et le chef d'état-major Herzi Halevi, les enquêteurs de la cour semblent bien travailler sur la situation des hôpitaux de Gaza.
Guerre au soin et génocide
Dans le dernier rapport de la rapporteuse spéciale de l'ONU Francesca Albanese, il est rappelé que les hôpitaux et autres lieux de soins font l'objet d'une protection spéciale dans le droit des conflits armés. Attaquer un hôpital constitue un crime de guerre, et ceci dans tout type de conflit. A fortiori, le saccage et la destruction de ces infrastructures essentielles relève aussi de ce type de prohibition. L'assassinat ou les mauvais traitements infligés à des soignants ou à des personnes blessées, qu'elles soient civiles ou militaires, est également un crime de guerre.
Mais l'attaque contre les hôpitaux ou les personnes s'y trouvant peut aussi relever du crime contre l'humanité. La jurisprudence internationale fournit un précédent à cet égard : celui de l'affaire dite de l'hôpital de Vukovar, dans laquelle les forces serbes avaient, à l'issue du siège de la ville en novembre 1991, arrêté à l'hôpital puis exécuté en dehors de celui-ci près de deux cents combattants croates. Dans cette affaire jugée par le Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie en 2009, la qualification de crime contre l'humanité avait été discutée dès lors que l'exécution de ces combattants s'inscrivait dans une attaque plus large contre la population civile (2). À Gaza, l'attaque contre les hôpitaux peut être considérée comme systématique et doit être mise en lien avec le siège interdisant la délivrance de médicaments et de matériels essentiels. Il a par exemple été souvent rapporté que les médecins devaient pratiquer des amputations sans anesthésie, y compris sur des enfants.
S'agissant de Gaza, la qualification de génocide peut également être sérieusement envisagée au regard, notamment, de la systématicité des attaques, de leur sens, et de leur inscription dans une offensive plus large contre la population civile. Pendant ces longs mois, les morts civiles liées aux bombardements de zones d'habitations se sont accompagnées d'atteintes corporelles très lourdes. Le choix, inédit, de cibler particulièrement les hôpitaux, par-delà le fait qu'ils représentent des lieux organisés de la vie civile palestinienne et des lieux de refuge depuis le début de l'offensive israélienne, témoigne d'une volonté d'interdire le soin. Cette interdiction face à des blessures lourdes, condamne les blessés à la mort ou à un handicap permanent. Il pourrait donc s'agir de soumettre une partie du peuple palestinien à « des conditions d'existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle » ou de lui infliger des « atteintes graves à l'intégrité physique ou mentale » (article II de la Convention sur le génocide) dans l'intention de la détruire.
L'impact de mandats d'arrêts visant les dirigeants israéliens
Cette guerre au soin semble donc être sous enquête devant la CPI. Celle-ci pourrait sans difficulté conduire à l'arrestation des dirigeants israéliens ayant ordonné les attaques contre les hôpitaux, les soignants, les patients, les familles réfugiées dans leur enceinte. C'est l'hypothèse la plus probable étant donné le niveau d'organisation de l'armée israélienne, qui se trouve sous le contrôle du pouvoir politique. L'arrestation de soignants, dont le docteur Adnan Albursh, et leur détention en Israël en est aussi un signe clair. Ce ne sont pas des éléments indisciplinés ou des bataillons agissant spontanément qui conduisent cette guerre au soin : il s'agit d'une politique délibérée. La responsabilité pénale des dirigeants pourrait encore être engagée sur la base de leur position de commandement, ce commandement pouvant être militaire ou civil. Le défaut de prévention ou de punition des crimes est alors suffisant pour retenir leur responsabilité.
Au regard de la réticence de la CPI à enquêter sur le comportement d'Israël depuis 2009, l'annonce de mandats visant d'importants responsables israéliens a été accueillie avec scepticisme par les observateurs (3). Elle a été clairement mise en scène par le premier ministre Nétanyahou, puis accompagnée de menaces contre la CPI et l'Autorité palestinienne de la part d'Israël. Les États-Unis ont suivi ce mouvement. Ils ont d'abord affirmé l'incompétence de la cour, un discours juridiquement bien peu convaincant dès lors qu'ils acceptent cette compétence s'agissant de la Russie, un État qui n'est pas plus partie au Statut de Rome instituant la CPI que l'État d'Israël. Puis, certains élus états-uniens ont menacé de faire adopter des sanctions contre la CPI. Les précédentes, adoptées sous l'administration de Donald Trump, réagissaient à l'enquête sur le comportement de l'armée américaine en Afghanistan mais aussi au regard porté par la cour sur la Palestine. Ces sanctions avaient été levées sous la présidence de Joe Biden, tandis que Washington commençait à apporter son concours à l'enquête sur la Russie, sans devenir partie au Statut de Rome.
Cette intense agitation autour de potentiels mandats a donné lieu, le 3 mai 2024, à une déclaration du bureau du procureur dénonçant les menaces et intimidations pesant sur la cour et son personnel. Plusieurs rapporteurs spéciaux du conseil des droits de l'Homme de l'ONU ont également exprimé leur « consternation » face aux déclarations des responsables israéliens et états-uniens (4). Il demeure néanmoins difficile de savoir si nous sommes en présence d'une rumeur construite ou si la cour est véritablement en train d'enquêter sur les dirigeants israéliens. La cour peut, il est vrai, maintenir secret des mandats d'arrêts ; en 2023, elle avait toutefois décidé de rendre publics ceux qui visaient de hauts responsables russes, « dans l'intérêt de la justice », afin de « prévenir de nouveaux crimes » (5). Mais, par ailleurs, le Statut de Rome permet à l'État dont les agents sont visés par une enquête d'entrer en relation avec le bureau du procureur. En effet, le principe dit de « complémentarité » reconnu par le Statut de Rome permet à tout État, même non partie au Statut, d'éviter la juridiction de la cour dès lors que cet État entend enquêter et connaître lui-même des crimes identifiés. Si l'on considère l'existence de ces probables échanges entre Israël et le procureur de la cour, ainsi que la passivité antérieure de la cour concernant les agissements d'Israël, on peut penser que l'émission de mandats contre les dirigeants israéliens demeure très incertaine.
Dès lors que la cour émettrait ces mandats, ils auraient un impact juridique et symbolique important. D'une part, tous les États parties au Statut de Rome, parmi lesquels de nombreux États européens soutenant Israël, seraient tenus d'arrêter les personnes visées présentes sur leur territoire. S'agissant du cas particulier du premier ministre israélien, qui jouit en droit international d'une inviolabilité rendant complexe son arrestation, les États parties au Statut de la cour pourraient se trouver en conflit d'obligations, l'obligation d'arrêter selon le mandat entrant en conflit avec la règle internationale d'inviolabilité. Le risque d'arrestation existerait néanmoins. D'autre part, l'identification des responsables israéliens comme suspects de crimes internationaux aurait un effet politique majeur.
Propagande israélienne et censure occidentale
Mais la rumeur relative aux mandats pourrait également s'inscrire dans la propagande israélienne , qui vise les juridictions internationales (6). L'importante ordonnance de la Cour internationale de justice (CIJ) du 26 janvier 2024, exigeant d'Israël l'adoption de mesures conservatoires au vu du risque de génocide à Gaza, a ainsi été décrite comme émanant d'un « tribunal antisémite » par le ministre israélien Itamar Ben Gvir (7). L'ordonnance a aussi été immédiatement invisibilisée par les accusations spectaculaires portées par Israël contre l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA). Une fois ces fausses informations démenties –- et alors que l'accusation se retournait puisque l'UNRWA révélait que ses personnels avaient été détenus et soumis à la torture par Israël - la portée de l'ordonnance de la CIJ a resurgi.
C'est à ce moment qu'un élément inédit a été avancé en faveur d'Israël : une interview de l'ancienne présidente de la Cour internationale de justice, Joan Donoghue, affirmant que la juridiction n'aurait pas reconnu une affaire plausible de génocide (a « plausible case of genocide »). Rappelons ici que, dans son ordonnance du 26 janvier 2024, la cour affirme que le droit des Palestiniens d'être protégés contre les actes de génocide est plausible (§§ 36, 54), et qu'il existe une urgence, c'est à dire un « risque réel et imminent » de préjudice irréparable causé aux droits revendiqués (§ 61, 74). Il s'agit bien d'un risque de génocide, même si la cour n'emploie pas la formule « affaire plausible de génocide ». Les médias se sont précipités sur les propos ambigus de Joan Donoghue pour minimiser le sens de l'ordonnance et réfuter l'emploi du terme génocide.
Cet incident renvoie au désaveu public, en 2011, de l'important rapport de la mission d'enquête sur Gaza par son propre président, le juriste Richard Goldstone (8). Les positions publiques de Joan Donoghue, tout comme celles de Richard Goldstone, suggèrent l'existence de fortes pressions exercées par Israël et ses alliés.
Plus largement, des formes d'intimidation et de censure relatives à l'analyse juridique sont perceptibles dans les pays occidentaux. Ainsi, en France, employer le mot de génocide serait un « cri de ralliement pour stigmatiser les juifs » (9) ce qui renvoie à l'infraction « d'incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination ». Analyser la notion de terrorisme, de légitime défense, présenter le droit international des conflits armés qui traite de la condition des mouvements de libération nationale, s'interroger sur le statut des combattants palestiniens, est aussi susceptible de relever des tribunaux sous la qualification « d'apologie du terrorisme » si l'on en croit la circulaire du ministre français de la Justice du 10 octobre 2023. Dès le 9 octobre 2023, la ministre de l'Enseignement supérieur, donnant une lecture politique des événements, se référait d'ailleurs à ces infractions en invitant les présidents d'Université à réagir à toute « action ou propos » relevant de « l'apologie du terrorisme, de l'incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination », par le moyen de procédures disciplinaires ou de signalements au procureur de la République.
La compréhension de la situation à Gaza s'est tout de même imposée, mais accompagnée d'une répression des étudiants protestant contre la politique de leurs États ou de leurs universités, aux États-Unis comme en Europe. C'est pourquoi la rapporteuse spéciale du Conseil de droits de l'homme de l'ONU, Irène Khan, a récemment estimé que la situation à Gaza donnait lieu à une crise globale de la liberté d'expression. Signalant un biais médiatique contre les manifestants pro-palestiniens, elle rappelait aussi qu'au regard du droit international relatif à la liberté d'expression, la critique des politiques conduites par Israël est parfaitement légitime (10)
Rafaëlle Maison, Agrégée des facultés de droit ; professeur des universités.
Notes
1- Une juridiction allemande a infirmé, le 14 mai, la décision des autorités.
2- Hervé Ascensio et Rafaëlle Maison, avec la collaboration de Chloé Bertrand, « L'activité des juridictions pénales internationales (2008-2009) », Annuaire français de droit international, 2009, pp. 377-379.
3- Voir par exemple l'analyse de Richard Falk, « War on Gaza : The ICC must seize this moment to hold Israel accountable », Middle East Eye, 6 mai 2024.
4- « Israël/Gaza : les menaces contre la CPI favorisent une culture de l'impunité, fustigent des experts de l'ONU », ONU info, 10 mai 2024.
5- Communiqué de presse du 17 mars 2023
6- Pour une analyse de la communication israélienne sur la longue durée, voir John Quigley, The international Diplomacy of Israel's Founders, Deception at the United Nations in the Quest for Palestine, Cambridge University Press, 2016. Sur la position israélienne aux États-Unis, voir John J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La Découverte, 2009.
7- Sam Sokol, « Un ‘déshonneur' pour la CIJ : réactions israéliennes suite au verdict de La Haye », The Times of Israël, 26 janvier 2024.
8- Sur cet épisode, lire Norman G. Finkelstein, Gaza, An Inquest into its Martyrdom, University of California Press, 2018, pp. 117-132.
9- Déclaration du président du CRIF, 6 mai 2024.
10- « Criticizing Israel is perfectly legitimate under international law », et « there is a bias against pro-palestinian support ».
Sur ce point, voir aussi la résolution du Conseil des droits de l'homme du 5 avril 2024 selon laquelle « il faut se garder de faire l'amalgame entre critique de la violation par Israël du droit international et antisémitisme » (point 24)

76 ans après la Nakba, construisons un mouvement international pour la Palestine !
L'attaque contre Rafah constitue un nouveau saut dans le processus génocidaire mis en œuvre par Israël. 1,5 million de Palestinien·nes, hommes, femmes, enfants, personnes âgées, ont été déplacé·es depuis octobre dernier, des dizaines de milliers sont mort·es, la famine et les maladies tuent chaque jour. Le gouvernement d'extrême droite au pouvoir en Israël se fixe clairement comme objectif d'éradiquer la population palestinienne de Gazah. C'est un projet qui s'inscrit dans la perspective plus globale du Grand Israël voulu par l'extrême droite israélienne, à l'idéologie fasciste et suprémaciste, fondée sur le sionisme, qui nie tout droit à la terre et à la souveraineté du peuple palestinien, qui nie son existence même en tant que peuple.
Tiré de Quatrième internationale
15 mai 2024
Par le Bureau exécutif de la Quatrième internationale
Une solidarité historique se développe par rapport à cette horreur. Les occupations d'universités sont devenues l'expression la plus visible de ce mouvement qui, dès le départ, a mobilisé massivement les jeunes, notamment les jeunes racisé·es des quartiers populaires, et même une partie des communautés juives refusant d'être assimilées aux politiques racistes et criminelles de l'extrême droite israélienne. Partie d'un mouvement de solidarité humaine, humanitaire, contre le génocide, les destructions, les images de carnages, la solidarité est devenue un mouvement politique dont l'envergure peut maintenant être comparée aux mouvements contre la guerre du Vietnam et contre la guerre en Irak. Ce mouvement se radicalise, dans le sens où il dévoile la complicité, voire le soutien actif, des grandes puissances impérialistes, avec le génocide, où il dénonce les mécanismes d'oppression à l'œuvre dans le capitalisme. Israël est, au Moyen-Orient, le bras armé des États-Unis, de la France, de la Grande-Bretagne, de l'Allemagne et bien d'autres au Moyen-Orient, Netanyahou est la pointe avancée des politiques autoritaires, racistes et belliqueuses avancées notamment par l'extrême droite dans divers pays du monde.
Une répression féroce s'abat sur le mouvement de solidarité : dans certains pays il s'agit d'une interdiction pure et simple des actions de solidarité, dans d'autres d'arrestations et de violences policières, de mises en examens ou d'interdiction de tenir des conférences ou même des concerts ! Il s'agit de faire taire la solidarité, dans un nouveau maccarthysme, où les classes dominantes et les États meurtriers accusent le mouvement de solidarité, un mouvement profondément humaniste et antiraciste, d'apologie du terrorisme ou d'antisémitisme.
La IVe Internationale met toutes ses forces dans la construction du mouvement de solidarité avec la Palestine, avec la résistance du peuple palestinien, contre le génocide en cours. Cette mobilisation est un mouvement des classes populaires du monde entier, contre le racisme, contre l'impérialisme, pour la justice. Nous voulons contraindre les grandes puissances à arrêter de soutenir politiquement, financièrement et militairement Israël. Le mouvement actuel a mis en grande difficulté Biden et Macron, deux des fers de lance de la complicité. Demain, il montrera la complicité des gouvernements des pays arabes avec Israël : des mobilisations commencent à y voir le jour, malgré la répression des manifestations et des réunions, les régimes arabes craignant, et ils ont raison, que la solidarité avec la Palestine ne relance les révolutions arabes.
Le mouvement que nous voulons construire doit développer un rapport de forces, avec des manifestations de masse, des grèves dans la jeunesse, l'action massive de boycott, de désinvestissement et sanctions contre Israël et les entreprises qui collaborent avec.
Il y a 76 ans, la Nakba, l'expulsion des Palestinien·nes de leur terre, a conduit à la création d'Israël comme un État colonial de peuplement. Elle a constitué le début d'une offensive colonialiste, raciste, impérialiste qui se poursuit et se renforce aujourd'hui, sous l'impulsion de pouvoirs d'extrême droite et des politiques des classes dominantes. La IVe Internationale se bat contre l'impérialisme, d'où qu'il vienne, pour les droits des Palestinien·nes, la fin de l'occupation, le droit au retour des réfugié·es, pour mettre fin au colonialisme israélien et pour un État démocratique et laïc où toutes et tous les citoyen·nes jouissent des mêmes droits.
Que la mobilisation continue pour la victoire de notre résistance anti-impérialiste !
Bureau exécutif
Le 15 mai 2024
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226e jour de la guerre contre Ghaza : Nouveaux massacres à Jabaliya et Nousseirat
Le directeur de l'hôpital Kamal Adwan, au nord de la bande de Ghaza, a indiqué à l'agence Wafa que son établissement a reçu 60 morts depuis samedi, des femmes et des enfants dans leur écrasante majorité, qui ont péri dans le bombardement d'une zone d'habitation surpeuplée à Jabaliya.
Tiré d'El Watan.
Un raid aérien mené par l'aviation israélienne, et qui ciblait le camp de Nousseirat, au centre de la bande de Ghaza, a fait au moins 31 morts, selon la Défense civile palestinienne citée par l'agence Wafa. « Les équipes de la Défense civile ont recensé 31 morts et 20 blessés dans une maison appartenant à la famille Hassan, visée par les forces d'occupation israélienne dans le camp de Nousseirat », a affirmé la Défense civile de Ghaza hier, ajoutant que « les recherches de disparus se poursuivent ». La frappe meurtrière a eu lieu au milieu de la nuit de samedi à dimanche.
Les équipes de la Défense civile ont également signalé que « l'occupant a détruit plus de 300 habitations à Jabaliya » ces derniers jours, précisant que les équipes de secouristes « ont récupéré les dépouilles de centaines de martyrs de Jabaliya ». La même source prévient que « des centaines de personnes, dont certaines sont vivantes, sont toujours ensevelies sous les décombres et il est difficile de les atteindre ».
La Défense civile a fait état en outre de violents tirs d'artillerie dans le périmètre de l'hôpital Al Awda, dans la région de Tal Al Zaatar, à Jabaliya. Le directeur de l'hôpital Kamal Adwan, cité par Wafa, a indiqué de son côté que son établissement « a reçu 60 martyrs depuis samedi, des femmes et des enfants dans leur écrasante majorité, qui ont péri dans le bombardement d'une zone d'habitation surpeuplée à Jabaliya ». Il a ajouté que « de nombreuses victimes ont succombé à leurs blessures faute des fournitures médicales nécessaires », soulignant que « les équipes médicales sont fortement diminuées et prodiguent des soins malgré les attaques continues de l'occupant ».
« 70 morts en 24 heures »
D'après l'agence d'information palestinienne, des avions de combat israéliens ont poursuivi leurs attaques hier dans le périmètre de l'hôpital Kamal Adwan, tandis que des unités d'artillerie « pilonnaient le quartier Cheikh Zayed, Tellate Qalibou ainsi que la ville de Beit Lahia ». Des raids ont également ciblé plusieurs secteurs de la ville de Ghaza. Selon Wafa, trois civils ont été tués et d'autres ont été blessés suite à une attaque qui a visé une école abritant des déplacés à Haï Daraj, à l'est de la ville de Ghaza. Les victimes ont été évacuées à l'hôpital baptiste de Ghaza.
Wafa fait état également d'une autre personne qui a été tuée à Deir El Balah dans un bombardement aérien. D'autres attaques ont été signalées également dans le camp d'Al Bureij, au centre de la bande de Ghaza. L'agence Wafa rapporte aussi que « des hélicoptères de combat ont ouvert le feu à l'est de la ville de Rafah simultanément à un raid au centre de la même ville ».
L'agence palestinienne mentionne également des « tirs de la marine de guerre israélienne en direction de la zone côtière de Rafah ». Toujours dans le sud de la bande de Ghaza, deux Palestiniens ont été fauchés par le bombardement d'une zone d'habitation dans la localité de Khouzaa, à l'est de la ville de Khan Younès, tandis que l'artillerie a pilonné des maisons à l'est de la ville de Rafah. Selon le ministère de la Santé dans la bande de Ghaza, au moins 70 Palestiniens ont péri en 24 heures, entre samedi et dimanche, suite à des raids perpétrés par les forces sionistes.
Le bilan global général des victimes a ainsi grimpé à 35 456 morts et 79 476 blessés depuis octobre. D'après l'ONU, quelque 800 000 Palestiniens ont été forcés de fuir Rafah depuis le 6 mai, s'établissant autour de Khan Younès notamment. En raison du blocage du point de passage de Rafah, la situation humanitaire est extrêmement préoccupante dans la bande de Ghaza, d'autant que les négociations sont complètement rompues.
« L'acheminement de l'aide humanitaire est quasiment à l'arrêt depuis que l'armée israélienne a pris et fermé le 7 mai le passage de Rafah à la frontière égyptienne, entrée cruciale pour ces aides dont le carburant indispensable aux hôpitaux et à la logistique humanitaire. Les livraisons sont aussi largement entravées aux passages côté israélien de Kerem Shalom et d'Erez », note l'AFP. Vendredi, l'armée américaine a annoncé que la jetée temporaire construite à l'initiative des Etats-Unis à Ghaza est désormais opérationnelle.
De son côté, Chypre a fait savoir avant-hier qu'elle va assurer un flux continu d'aide humanitaire depuis le port de Larnaca vers Ghaza. C'est ce qu'a déclaré samedi Theodoros Gotsis, porte-parole du ministère chypriote des Affaires étrangères, rapporte l'APS.
« Les plans du projet Amalthea prévoient la livraison de 2000 tonnes d'aide humanitaire par semaine », a précisé M. Gotsis. « Amalthea » est le nom d'un corridor maritime humanitaire ouvert par Chypre en mars dernier pour acheminer de l'aide vers Ghaza. Un « Fonds Amalthea » a été créé pour financer le projet d'aide, a indiqué Theodoros Gotsis, en ajoutant que le projet Amalthea est ouvert à tous les pays qui souhaiteraient y contribuer.
L'ONU avertit contre des conséquences « apocalyptiques »
Le blocage de l'aide humanitaire dans la bande de Ghaza pourrait avoir des conséquences « apocalyptiques », a prévenu hier le chef des Affaires humanitaires de l'ONU, Martin Griffiths, en mettant en garde contre le risque de famine dans le territoire palestinien assiégé et dévasté par plus de sept mois d'agression sioniste. « Si le carburant vient à manquer, si l'aide ne parvient pas aux personnes qui en ont besoin, la famine, dont nous parlons depuis si longtemps et qui menace, ne sera plus une menace.
Elle sera présente », a-t-il déclaré à l'AFP, en marge d'une réunion avec des responsables qataris à Doha. « Notre préoccupation, en tant que citoyens de la communauté internationale, est que les conséquences seront très, très dures. Dures, difficiles et apocalyptiques », a ajouté le secrétaire général adjoint aux Affaires humanitaires de l'ONU.

Attaque d’un convoi humanitaire pour Gaza : l’autrice de la vidéo témoigne
Au moins sept camions d'aide humanitaire destinés à la bande de Gaza ont été vandalisés par des colons israéliens lundi 13 mai, à la frontière entre Israël et la Cisjordanie. Quatre personnes ont été arrêtées. La police israélienne a ouvert une enquête.
Tiré de Courrier international.
Des dizaines de colons israéliens ont pris d'assaut sept camions d'aide humanitaire à destination de la bande de Gaza, ce lundi 13 mai. L'incident a eu lieu près du point de passage de Tarqumia, dans le sud-ouest de la Cisjordanie. Une vidéo filmée sur place, et diffusée sur le compte YouTube du Guardian, montre les assaillants vider et jeter au sol toutes les denrées alimentaires présentes dans le camion.
“Nous avons des otages à Gaza, aucune aide humanitaire ne devrait être acheminée avant que nos proches ne soient rentrés chez eux sains et saufs”, a justifié l'un d'entre eux auprès du Times of Israel.
Si la police israélienne ne semble pas être intervenue pour mettre fin au pillage, elle a annoncé l'ouverture d'une enquête, laquelle a déjà mené à l'arrestation de quatre personnes, dont un mineur, rapporte la BBC. Selon plusieurs médias israéliens, les militants pourraient être des membres de Tsav 9, un collectif qui a déjà bloqué à plusieurs reprises des convois d'aide humanitaire à destination de Gaza.
“Ce que vous faites est mal”
Qualifiées d'“épouvantables” au Royaume-Uni, ou encore d'“inacceptables” aux États-Unis, ces attaques ont été unanimement condamnées par la communauté internationale. En Israël, pourtant, elles semblent profondément diviser l'opinion, comme l'explique l'avocate israélienne Sapir Sluzker Amran au micro d'Al-Jazeera.
Présente sur place, c'est elle qui a filmé le pillage et diffusé la vidéo sur les réseaux sociaux. Elle est depuis victime de nombreuses menaces de mort. “Ces gens ne représentent pas notre judaïsme. […] De nombreux Israéliens veulent la paix et œuvrent à la paix, pour nous, pour nos enfants et pour tous ceux qui vivent sur cette terre”, explique-t-elle au média qatari avant de conclure : “Nous avons le devoir moral de combattre, avec notre peuple, avec notre sang, et de leur dire ‘Ce que vous faites est mal'. Nous ne pouvons pas laisser ce carnage se poursuivre !”
Courrier international

Le peuple kanak a droit à l’auto-détermination !
Couvre-feu entre 18 heures et 6 heures dans l'agglomération de Nouméa, interdiction de manifestations, dizaines d'arrestations, envoi en urgence d'escadrons de gendarmes, CRS, GIGN et RAID supplémentaires : Macron joue avec le feu en tentant de revenir par la force sur le droit du peuple kanak à l'autodétermination, que lui avaient assuré les accords signés en 1998 à Nouméa par le gouvernement français.
Hebdo L'Anticapitaliste - 708 (16/05/2024)
Crédit Photo
Photothèque rouge / Milo
Ce qui se passe sur tout le territoire de Kanaky, c'est le soulèvement d'un peuple. Depuis le 13 mai, les salariéEs du port, de l'aéroport et de l'hôtellerie sont en grève et des barrages sont organisés sur les routes par les jeunes pour contrôler la circulation. En faisant tirer par la police sur les jeunes, Macron, Darmanin et leur politique répressive ont provoqué l'embrasement dont les images tournent en boucle dans les médias.
Une revendication unifie cette mobilisation : non au dégel de la loi électorale, non à la recolonisation que le gouvernement a mis en place en décembre 2021, en organisant unilatéralement, en pleine crise du covid le troisième référendum prévu par les accords de 1998. C'est bien la volonté du gouvernement d'arrêter le processus de décolonisation, ouvert en 1988 par les accords de Matignon, qui a ouvert la crise actuelle !
Depuis deux ans, l'USTKE, le FLNKS et la Cellule de coordination des actions de terrain (CCAT) construisent des mobilisations sur tout le territoire de la Kanaky pour faire entendre la voix des coloniséEs. La réponse du gouvernement a été la répression (avec même des interpellations pour port du drapeau kanak) et la volonté de faire voter la loi Darmanin qui met définitivement un terme au processus issu des accords de Matignon en 1988, en mettant concrètement fin à la possibilité de l'autodétermination du peuple kanak avec l'ouverture du corps électoral.
Le NPA l'Anticapitaliste soutient les revendications portées par le FLNKS, la CCAT et la population kanak mobilisée : retrait de la loi Darmanin, retrait des forces de répression, respect du droit à l'autodétermination du peuple kanak, ouverture de discussions pour un processus de décolonisation. En Kanaky comme dans tous les territoires colonisés : pas de justice, pas de paix !

Kanaky : NON au dégel du corps électoral ! NON à la recolonisation !
Ce lundi 13 mai, veille du vote à l'assemblée nationale, les manifestations des indépendantistes contre le dégel du corps électorat se sont multipliées ; – routes bloquées ou barrages filtrants, grève très suivie au port et aéroport de Nouméa, fermeture de nombreuses administrations, feux allumés à différentes endroits, début de mutinerie dans la prison de Nouméa, heurts entre jeunes kanak et forces de l'ordre dans les quartiers populaires, nombreux blessés et arrestations en masse.
Tiré de Entre les lignes et les mots
C'est dans ce contexte insurrectionnel qu'aura lieu le vote à l'assemblée national ce 14 mai portant sur le dégel du corps électoral.
Pour tenter d'arrêter ce processus dangereux pour l'avenir du peuple kanak, les élus du congrès de Nouvelle Calédonie se sont réunis ce lundi 13 mai et sont parvenu à adopter, à la majorité, une résolution demandant le retrait de ce projet de loi sur le corps électoral. Les élus rappellent à l'Etat qu'ils sont majoritairement contre ce projet de loi.
30 ans après l'Accord de Nouméa, ainsi que du transfert des compétences et leur rééquilibrage, les inégalités restent très importantes, le non respect de la priorité à l'emploi local : dans beaucoup de secteurs, ce sont les métropolitains récemment arrivés en Nouvelle Calédonie, du fait de conditions attractives (niveau de salaire et indexation, avantages en terme de logement ou de soutien à l'installation), qui occupent des postes au détriment des travailleurs Kanak à compétences égales. Ainsi se perpétue une longue tradition de privilèges offerts aux Français partant travailler en Outre-mer.
Des conditions qui permettent de renforcer la colonie de peuplement qu'a toujours représenté pour l'État français ce territoire du Pacifique. Cela en violation totale du droit international. En effet, la Kanaky/Nouvelle-Calédonie reste un territoire non autonome au regard du droit international, à ce titre inscrit sur la liste des pays à décoloniser selon la résolution 15-14 des Nations Unies.
L'Accord de Nouméa est un accord de décolonisation. Il prévoyait 3 consultations référendaires d'autodétermination. Le deuxième référendum avait montré, en 2020, une poussée des voix indépendantistes à seulement 9000 voix près, le « Oui » à la pleine souveraineté de la Nouvelle Calédonie était majoritaire. Les conditions du troisième et dernier référendum, fin 2021, sont aujourd'hui toujours contestées par l'ensemble des courants indépendantistes, lesquels avaient demandé suite à l'épidémie du Covid et au confinement qui empêchait toute campagne, le report de la consultation et le respect tant de la promesse d'Edouard Philippe de le tenir en 2022 que de la période de deuil kanak. Ce 3ème référendum n'est pas reconnu par les indépendantistes qui n'ont pas participé au vote. Une plainte est prévue à ce sujet auprès de la Cour Internationale de Justice.
Aujourd'hui, le gouvernement français a décidé de passer en force. Il présente unilatéralement deux projets de lois sur l'avenir institutionnel de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie qui mettent en jeu l'avenir du peuple Kanak, et la stabilité du pays. Ils visent une sortie dans des conditions très contestées et non consensuelles de l'Accord de Nouméa, avec pour conséquence une aggravation considérable des clivages.
Le premier projet de loi concernant le report des élections provinciales a été adopté en mars dernier, le second vise à modifier la constitution est central dans l'Accord de Nouméa, aucune modification ne devrait être faite par une décision unilatérale de l'État, sans un accord global entre les forces politiques locales.
Ces projets de lois renouent avec les pratiques éprouvées de mise en minorité du peuple Kanak dans son propre pays, au profit d'une droite locale qui voudrait par une modification des sièges au Congrès de Nouvelle-Calédonie y trouver une majorité en sa faveur. L'État s'engage dans une modification brutale de toute l'organisation de la vie démocratique de la Nouvelle-Calédonie. C'est une façon de favoriser la recolonisation du territoire et l'invisibilisation du peuple Kanak !
En réponse, en Kanaky/Nouvelle-Calédonie les mobilisations s'amplifient contre ces deux projets de lois. Plus de 80 000 personnes dans la rue le 13 avril dernier sur tout le territoire. Des mobilisations historiques qui sont impulsées par la CCAT (Cellule de Coordination des Actions de Terrain,) qui regroupe l'ensemble des courants indépendantistes. Les objectifs sont clairs : la demande du retrait du projet de loi sur le dégel du corps électoral, la non reconnaissance du 3ème référendum, et la poursuite de la trajectoire de décolonisation.
Ce passage en force de l'État français rappelle de tristes souvenirs et favorise une dynamique de tensions extrêmement dangereuse. La mobilisation du 1er mai a été massive et cette année marquée politiquement par ce contexte politique. Aujourd'hui la moindre étincelle peut embraser la pays.
La semaine du 4 mai 2024 jusqu'au 13 mai 2024, a été une semaine de mobilisations et d'actions continues de la CCAT. Débutée le 4 mai 2024 – pour l'anniversaire de la mort de Jean-Marie Tjibaou le 4 mai 1989, et l'anniversaire du massacre des 19 de la grotte d'Ouvéa le 5 mai 1988 – jusqu'à la présentation du texte à l'Assemblée Nationale ce 13 mai 2024. Des rassemblements devant toutes les gendarmeries du pays le 5 mai 2024, des marches dans différentes villes tous les jours. De nombreuses mines sont déjà bloquées comme à Houailou, à Thio.
La mobilisation entre dans sa 3ème phase.
Ce 13 mai 2024 les deux fédérations USTKE, T.H.T (Transports aériens et terrestres, Hôtellerie) et Ports & Docks entrent en grève, suivie à 99%. Au port, sortie uniquement de marchandises de 1ère nécessité (denrées périssables et médicaments), toutes les sociétés du port ont décidé de fermer a 15H. Ralentissement de l'économie aujourd'hui. La chefferie de Wetr à Lifou a décidé la fermeture de l'aéroport de l'île.
A l'aéroport à Tontouta, les vols des avions ont pris énormément de retard du fait que les salariés ont quitté leurs postes donc perturbant le fonctionnement des services sur l'aéroport. Les mobilisations de la CCAT sur les accès routiers ont perturbé aussi le Pays. Le Pays, se mobilise partout, avec des barrages filtrants.
Un début de mutinerie à commencé à la prison du camps Est, trois gardiens ont été pris en otage, intervention du RAID. Des jeunes ont affronté la police, les gendarmes mobiles, car ceux la même ont tiré aux flash-ball sur les jeunes provocant leur colère.
Le pays vit une tension extrême dans l'attente du vote à l'assemblée nationale.
Par ailleurs, la répression est forte. Plusieurs personnes poursuivies depuis la manifestation du 21 février dernier sont passées en procès le 19 avril au Tribunal de Nouméa, subissant de très lourdes condamnations, deux manifestants sont enfermés au camps Est, cinq autres manifestants sont libres mais avec bracelets électroniques. Depuis, il y a eu de nombreuses arrestations, certaines personnes ont été libérées mais avec des poursuites, d'autres sont en détention provisoire, ou gardés à vue.
Ce sont des prisonniers politiques !
Lundi 13 mai 2024, 18 personnes devaient passer en comparution immédiate le procès a été reporté, pour certains au simple motif de port du drapeau de Kanaky ! Du jamais vu … !
Le collectif Solidarité Kanaky, créé e 2007, regroupe différentes organisations associatives, syndicales et politiques avec l'objectif d'organiser en France la solidarité avec le peuple Kanak dans sa trajectoire de décolonisation. Aux côtés des différents courants indépendantistes, nous réaffirmons notre solidarité aux luttes syndicales et politiques des indépendantistes Kanak indépendantistes et non kanak, contre la situation coloniale, raciste, capitaliste et répressive de l'État français en Kanaky.
Nous en appelons aux parlementaires qui à l'Assemblée nationale vont avoir la responsabilité de se prononcer sur la loi portant dégel du corps électoral de Nouvelle-Calédonie.
La Kanaky/Nouvelle Calédonie n'est pas un territoire français, mais au regard du droit international un « territoire non autonome ». Le projet de loi constitutionnelle proposé unilatéralement en vue du dégel du corps électoral , en violation du droit international, conduit les parlementaires à assumer la responsabilité de décider, à plus de 22000 kms de lui, de l'avenir de tout un peuple. Voire d'un possible embrasement en Kanaky/Nouvelle-Calédonie.
Ce projet de loi doit être retiré. Exigeons la libération et l'abandon des poursuites pour les inculpés des mobilisations en cours. Engageons des actions de solidarité ici en France contre les deux projets de loi et en solidarité au mouvement actuel en Kanaky.
Solidarité avec la CCAT et le peuple Kanak mobilisé !
Nous appelons à la participation AU RASSEMBLEMENT CE MARDI 14 MAI 2024 de 14H à 18H Place Salvador Allende (plus proche autorisé de l'Assemblée Nationale) CONTRE LE VOTE SUR LE DEGEL DU CORPS ELECTORAL ET POUR LE RETRAIT IMMEDIAT DU PROJET DE LOI.
Le Collectif Solidarité Kanaky :
MJKF (Mouvement des Jeunes Kanak en France), USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanak et des Exploités (en France), Union syndicale Solidaires, CNT (Confédération Nationale du Travail), STC (Sindicatu di i Travagliadori Corsi), Association Survie, FASTI (Fédération des Associations de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s), FUIQP (Front Uni des Immigrations et des Quartiers populaires), Ni guerre ni État de Guerre, UP (Union Pacifiste), Ensemble !, NPA (Nouveau Parti Anticapitialiste), PCOF (Parti Communiste des Ouvriers de France), PEPS (Pour une Ecologie Populaire et Sociale), PIR (Parti des Indigènes de la République), UCL (Union Communiste Libertaire).
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Le procureur de la CPI demande des mandats d’arrêt contre Benyamin Nétanyahou et Yahya Sinwar
Lundi 20 mai, Kharim Khan, le procureur de la Cour pénale internationale, a demandé que soient émis des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien, son ministre de la Défense, le chef du Hamas à Gaza et deux autres responsables du mouvement palestinien. Un coup dur pour les dirigeants de l'État hébreu qui redoutaient cette décision et qui avaient tenté de s'y opposer, commente la presse internationale.
Tiré de Courrier international. Légende de la photo : Le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le ministre de la Défense Yoav Gallant sur la base militaire de Kirya à Tel Aviv, le 28 octobre 2023. Photo Abir Sultan Pool via Reuters.
Une décision historique. Lundi 20 mai, le procureur de la Cour pénale internationale (CPI) Karim Khan a annoncé qu'il allait demander des mandats d'arrêt contre le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et contre le leader du Hamas, Yahya Sinwar, pour crimes de guerre et crimes contre l'humanité, annonce le Washington Post.
Sont également concernés par ces poursuites le ministre israélien de la Défense, Yoav Gallant, et deux autres hauts dirigeants du Hamas : Mohammed Deif, le chef des Brigades Al-Qassam, le bras armé du Hamas, et Ismaïl Haniyeh, le leader politique du mouvement palestinien, qui vit en exil à Doha, au Qatar.
“Sur la base des éléments de preuve recueillis et examinés par mon bureau, j'ai des motifs raisonnables de croire que Benyamin Nétanyahou, le Premier ministre d'Israël, et Yoav Gallant, le ministre de la Défense d'Israël, portent la responsabilité pénale de crimes de guerre et crimes contre humanité commis sur le territoire de l'État de Palestine (dans la bande de Gaza) à partir du 8 octobre 2023 au moins”, est-il écrit dans un communiqué de la CPI, qui siège à La Haye, précise le quotidien suisse le Temps dans le live qu'il consacre à la couverture de l'actualité à Gaza.
Même si cette demande doit encore être approuvée par les juges de la CPI, explique The New York Times, “elle constitue un coup dur pour le gouvernement de Benyamin Nétanyahou et alimentera probablement les critiques internationales à l'égard de la stratégie d'Israël dans sa campagne de sept mois contre le Hamas et des conséquences de la guerre sur Gaza”.
Pressions israéliennes contre la CPI
Israël ne reconnaît pas la Cour pénale internationale – chargée de poursuivre les individus quand la Cour internationale de justice, elle, s'intéresse aux États – mais si ces mandats d'arrêt sont émis, chacun des 123 États membres de la CPI sera tenu d'arrêter les personnes visées qui pénétreraient sur son territoire et de les remettre à la Cour pour qu'elles soient jugées.
On comprend mieux l'inquiétude manifestée récemment par les dirigeants israéliens qui ont multiplié les pressions contre la CPI. Selon le site Axios, le Premier ministre israélien aurait ainsi exhorté le président Joe Biden à “intervenir” pour empêcher la Cour de La Haye d'émettre ces mandats, tout en menaçant de représailles contre l'Autorité palestinienne si la Cour pénale internationale allait de l'avant. “Cela fait plusieurs semaines que le ministère de la Justice [israélien] et les juristes de Tsahal se démènent pour empêcher que cela ne se produise” , expliquait récemment le quotidien Ha'Aretz dans un article traduit sur notre site.
Des manœuvres qui avaient provoqué une réaction rare du procureur Kharim Khan. Le 3 mai, dans un geste inédit, rappelait récemment Al-Jazeera, son bureau avait appelé à mettre fin à ce qu'il considérait comme une “intimidation” visant la CPI. Il sera allé finalement au bout de sa logique.
Lundi 20 mai, les familles des otages israéliens ont été parmi les premières à réagir, pour condamner fermement la décision du procureur de la CPI. “Nous rejetons l'assimilation des dirigeants israéliens aux terroristes du Hamas”, écrit le Forum des otages et familles de disparus, cité sur le live du quotidien Ha'Aretz. Même indignation du côté du chef de l'opposition Yair Lapid, qui qualifie de “désastre” cette annonce.
Courrier international
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LA CRÉATION DU FRONT DE LIBÉRATION DU QUÉBEC – Pour l’indépendance et le socialisme (1963)
Cet article se veut le premier d’une série portant sur l’expérience du Front de libération du Québec (FLQ, 1963-1972). Notre enquête vise à éclairer les sources, discours et pratiques de ce mouvement multiforme qui a marqué durablement l’imaginaire québécois. Bien qu’elle soit souvent réduite à la seule Crise d’Octobre, l’histoire du FLQ s’étend sur près de dix ans. Elle reste incontournable pour comprendre l’activisme des années 1960 et l’importance qu’a revêtue la question nationale dans l’histoire révolutionnaire de la province[1].



À droite : Secteur du Red Light, un des quartiers les plus pauvres de Montréal, 1957 (Archives de la Ville de Montréal). Au centre : Scènes de la vie montréalaise dans les années 1960. À gauche : manifestation à l’occasion de « L’Affaire Gordon » (BAnQ Vieux-Montréal, Fonds Antoine Desilets).
Au début des années 1960, le Québec est en ébullition. La Révolution tranquille est en marche, alors qu’avec ses nationalisations, le Parti libéral de Jean Lesage proclame « l’ère du colonialisme économique[2] » révolue au Québec. Mais, pour plusieurs, ces réformes restent insuffisantes. Dans ce contexte, de jeunes radicaux fondent en 1963 le Front de libération du Québec (FLQ), « pour l’indépendance et le socialisme ». Ce moment séminal, moins connu que les coups d’éclat de la fin de la décennie, permet de comprendre les motivations de l’indépendantisme révolutionnaire au Québec et sa pérennité. Soixante ans plus tard, que reste-t-il du premier FLQ ?
En septembre 1960, le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) est créé. Il fait la promotion de l’indépendance du Québec, tout en adoptant un discours résolument à gauche, incarné par son charismatique leader Pierre Bourgault[3]. En marge du RIN, de petits groupes radicaux se forment, dont le Comité de libération nationale (CLN) et le Réseau de résistance (RR), qui envisagent une action clandestine en appui à l’action légale afin de parvenir à la souveraineté dans une perspective socialiste. De novembre 1962 à février 1963, le RR mène quelques attaques contre des symboles de la domination culturelle et économique anglo-saxonne, avant que trois de ses membres participent à la fondation d’une nouvelle organisation : le Front de libération du Québec (FLQ), dont le nom s’inspire directement du Front de libération nationale (FLN) algérien.

Manifestation indépendantiste (BAnQ Vieux-Montréal, Fonds Antoine Desilets)
Un Québec à révolutionner
Le nouveau groupe considère que les Canadien·ne·s français·e·s sont colonisé·e·s « politiquement, socialement, économiquement », puisque le Québec est inféodé aux intérêts anglo-saxons (britanniques, américains et canadiens). La domination régalienne de Londres et d’Ottawa est bien réelle, ainsi que la dévalorisation du français dans de nombreux milieux de travail. Les conditions sociales des classes populaires francophones sont misérables, comme le démontrent les commissions Parent (1961-1966) ou Castonguay-Nepveu (1966-1971). En 1960, 36 % des anglophones au Québec effectuent une 11e année de scolarité, contre 13 % des francophones. Dans le même sens, 13 % des anglophones de 20 à 24 ans fréquentent l’université, contre 3 % des francophones du même âge. Enfin, l’économie est dominée par la bourgeoisie anglophone qui possède massivement les capitaux et les industries : elle détient 80 % des actifs à Montréal, alors que les francophones, comme les travailleur·euse·s immigrant·e·s, sont largement confiné·e·s à des emplois peu ou pas qualifiés, généralement mal payés et souvent dangereux. Le FLQ se veut une réponse à ces injustices.
Le FLQ n’est pas le premier groupe à envisager la situation québécoise sous le prisme de l’oppression coloniale. Depuis 1959, la Revue socialiste, animée par Raoul Roy, affirme que les Canadiens français forment un peuple « occupé économiquement par une grande bourgeoisie colonialiste de langue et de culture étrangères[4] ». Au milieu du XXe siècle, tout au bas de l’échelle des salaires et dévalorisés culturellement, les Canadiens français constituent, selon Raoul Roy, une « classe ethnique » au sein du Canada, une « nation prolétaire ». Il reproche à l’élite traditionnelle nationaliste de s’être solidarisée avec la bourgeoisie anglo-saxonne et d’avoir mobilisé le peuple « au service d’un conservatisme immobiliste et de ‘l’entreprise privée’ des étrangers[5] ». Son groupe, l’Action socialiste pour l’indépendance du Québec (ASIQ), lutte contre la domination économique anglo-américaine et le capitalisme canadien-français, promouvant « un socialisme québécois adapté aux conditions particulières de l’Amérique du Nord ». Sa conception politique influence les premiers felquistes et plusieurs jeunes activistes francophones, dont les rédacteurs de la revue Parti pris, fondée elle aussi en 1963.
Plus largement, l’époque est marquée par l’éveil politique de ce que l’on appelait le « Tiers-monde » depuis la conférence de Bandung en 1952. L’indépendance algérienne et la révolution cubaine marquent les esprits. Les travaux d’Aimé Césaire, Jacques Berque, Frantz Fanon et Albert Memmi circulent abondamment au Québec[6], sous l’impulsion d’indépendantistes de la trempe d’André d’Allemagne, auteur du Colonialisme au Québec (1966). La Revue socialiste, elle, fait abondamment usage de la pensée de Fanon et son réseau diffuse l’ouvrage Les damnés de la Terre, « le livre de la libération par excellence[7] ».
Le paradigme anticolonial adopté par les indépendantistes révolutionnaires marque un changement radical par rapport au nationalisme traditionnel, soutenu par l’élite cléricale et conservatrice canadienne-française depuis le XIXe siècle. Ce nationalisme conservateur voulait améliorer la condition des francophones en soulignant l’appartenance des Canadiens français à la « civilisation occidentale, judéo-chrétienne et d’origine européenne[8] », avec l’objectif d’obtenir une place équitable au sein de la Confédération canadienne. L’indépendantisme révolutionnaire renverse cette perspective en soulignant les similitudes entre l’oppression vécue par les Québécois·e·s, le colonialisme en Afrique et en Asie, et la situation des Afro-Américain·e·s, tout en envisageant la lutte des francophones comme une lutte de libération nationale.
Bien qu’il existe des « différences considérables […] entre le Québec et la colonie classique[9] » et malgré les angles morts de cette analyse qui oblitère les populations autochtones, le recours à l’analogie coloniale permet aux activistes d’exprimer en termes politiques la domination sociale, culturelle et économique que vivent les Canadien·ne·s français·e·s, puis de proposer un renversement concret des structures qui maintiennent ces oppressions. Le recours à l’imaginaire de la décolonisation explique les choix théoriques et stratégiques du premier FLQ, soit la lutte pour l’indépendance et le socialisme. Le FLQ désire attirer l’attention sur la condition des Québécois·e·s, au niveau national comme international. Il cherche à montrer qu’une action combative est possible ici même en Amérique du Nord, au cœur de « l’empire américain ». L’organisation souhaite aussi galvaniser les groupes indépendantistes et accompagner le développement d’un mouvement indépendantiste large. En somme, sa stratégie repose sur la propagande armée et l’agitation, communes aux groupes clandestins du même genre qui émergent en Occident à l’époque.


À gauche : les habitations Jeanne-Mance, 1961 (Photo par Yvon Bellemare, Archives de la ville de Montréal). À droite : désamorçage d’une bombe du FLQ, Westmount, 17 mai 1963.
Des paroles aux actes
À la fin du mois de février 1963, une demi-douzaine de personnes, notamment issues du Réseau de résistance, fonde officiellement le FLQ. Gabriel Hudon, Pierre Schneider, Georges Schoeters et Raymond Villeneuve sont au cœur de l’organisation. Ils passent une première fois à l’action dans la nuit du 7 au 8 mars 1963, ciblant trois casernes militaires de la région de Montréal avec des bombes incendiaires. Cette première action est accompagnée par la publication d’un court manifeste, Avis à la population de l’État du Québec, qui est diffusé par les médias. Le communiqué déclare que le FLQ est « un mouvement révolutionnaire composé de volontaires prêts à mourir pour la cause de l’indépendance politique et économique du Québec ». Il annonce que le groupe compte s’attaquer « aux symboles et aux institutions coloniales », y compris celles représentant les intérêts américains « allié naturel du colonialisme canadien-anglais ». Les usines qui imposent un régime discriminatoire pour les ouvriers francophones ne seront pas épargnées. L’indépendance, pour le FLQ, « n’est possible que par la révolution sociale[10] ».
Début avril, trois nouvelles bombes explosent, visant différents établissements fédéraux. La pression policière commence à se faire sentir, alors que plusieurs indépendantistes radicaux sont arrêtés et interrogés en lien avec ces attaques. Le 21 avril, un malheureux attentat du FLQ dans un centre de recrutement militaire de Montréal coûte la vie au veilleur de nuit de l’établissement. Le 3 mai, une bombe (non amorcée) est déposée au siège social de la Solbec Copper, en solidarité avec les travailleurs en grève de cette entreprise. Cette attaque, dirigée pour la première fois contre une entreprise détenue par la bourgeoisie canadienne-française, est menée à l’instigation de François Mario Bachand, un jeune peintre-décorateur et ancien militant des Jeunesses communistes ayant récemment adhéré au FLQ[11]. Au printemps, différentes attaques sont menées, à nouveau contre des établissements de l’armée, mais aussi de sociétés canadiennes, dont Golden Eagle (Ultramar), et des boîtes aux lettres de la ville bourgeoise de Westmount. Le 20 mai, une explosion spectaculaire touche une caserne militaire de la rue Saint-Grégoire à Montréal : il s’agit de « l’Opération Chénier », lancée par le FLQ à l’occasion de la fête de la Reine (le 20 mai), en l’honneur du patriote Jean-Olivier Chénier. En mai, le réseau felquiste comporte une trentaine de membres à travers la province et semble avoir le vent dans les voiles.
La progression est pourtant de courte durée. Au début du mois de juin 1963, une vingtaine de membres de ce premier réseau du FLQ sont arrêtés. Malgré une certaine sympathie populaire et l’appui qu’ils reçoivent du « Comité Chénier » (un groupe de défense des prisonniers politiques du FLQ), onze felquistes sont condamnés en octobre. Hudon et Villeneuve écopent de 12 ans de prison, et Schoeters de 10 ans. C’est ainsi que se termine l’aventure du premier réseau du FLQ. L’initiative, que le chef de la police de Montréal qualifiait de « petit groupe d’anarchistes[12] » sans importance, allait pourtant faire des petits : pas moins de cinq autres réseaux du FLQ se formeront entre 1963 et 1972, poursuivant la lutte armée clandestine pour l’indépendance et le socialisme. De sa première mouture, on peut retenir plusieurs éléments du FLQ, notamment sa théorie du Québec comme « nation colonisée », le lien organique qu’il établit entre l’indépendance et le socialisme, et la nécessité, dans le contexte des années 1960, de dynamiser le mouvement social par une action de propagande armée.



De gauche à droite, Raymond Villeneuve, Jeanne Pépin-Shoeters et Gabriel Hudon au cours de leur procès de 1963.
Soixante ans plus tard
Pourquoi, aujourd’hui, s’intéresser à la première vague du FLQ ? Il nous permet d’abord d’examiner la trajectoire de l’indépendantisme au Québec, qui en vient à s’arrimer à un projet révolutionnaire dans un contexte où les privilèges de classe s’arriment aux privilèges linguistiques. L’émergence de groupes comme le FLQ s’inscrit dans le passage du nationalisme traditionnel, fondé sur le catholicisme et l’idée de la « résistance culturelle », au néonationalisme québécois, laïque et progressiste, qui cherche à modifier en profondeur les structures sociales et politiques de la province. Ce changement est perceptible, entre autres, par le retour de la référence aux Patriotes (républicains et révolutionnaires) chez les felquistes, alors que ceux-ci étaient conspués par les élites cléricales et conservatrices.
S’intéresser à la première mouture du FLQ permet aussi de dissiper le mythe qui fait de ces militants de « simples » indépendantistes. Le Message du FLQ à la nation (16 avril 1963) affirmait déjà : « L’indépendance seule ne résoudrait rien, elle doit à tout prix être complétée par la révolution sociale ». Le caractère rudimentaire de l’organisation, formée de réseaux clandestins qui se font et se défont au gré des arrestations, explique le manque d’uniformité dans l’action et le discours du FLQ au cours de la décennie 1960. Le groupe oscille entre la centralisation et la fragmentation, l’action militaire et l’action de masse, la primauté de la question nationale ou celle de la question sociale. Même si les différentes vagues du FLQ infléchissent chacune à leur manière le discours et la pratique « felquistes », la présence des thèmes relatifs à l’exploitation, au colonialisme et au socialisme, ainsi qu’une valorisation de l’action violente comme outil de transformation sociale, restent une constante dans l’histoire de l’organisation.
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Pour en savoir plus sur le premier réseau du FLQ, on consultera les témoignages de deux de ses membres : La véritable histoire du FLQ (Claude Savoie, 1963) et Ce n’était qu’un début (Gabriel Hudon, 1977). Les manifestes et les écrits felquistes sont consignés dans l’ouvrage de Robert Comeau et al. FLQ : un projet révolutionnaire. Lettres et écrits felquistes 1963-1982 (VLB, 1990). Pour une vue d’ensemble sur cette période mouvementée au Québec, on consultera l’ouvrage de Sean Mills, The Empire Within : Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal (McGill-Queens, 2010).



Notes
[1] Le présent article se base sur le texte La création du Front de libération du Québec : pour l’indépendance et le socialisme, paru dans le no 96 (été 2023) de la revue À Bâbord !
[2] Manifeste du Parti libéral du Québec (Québec, 1962).
[3] Il déclare le 3 mars 1963 : « L’indépendance en soi, ça ne veut rien dire. Il faut que l’indépendance s’accompagne de la révolution sociale. »
[4] « Propositions programmatiques de la Revue socialiste », La Revue socialiste, no 1 (printemps 1959), 13.
[5] « Le Québec est une colonie ! Sus au colonialisme ! », La Revue socialiste, no 6 (automne 1962), 8. Voir aussi Stéphanie Jodoin, « Socialisme et décolonisation dans le Québec de la Révolution tranquille à travers La Revue socialiste et Parti pris » dans Patrick Dramé, Pascal Scallon-Chouinard et Françoise Nozati(dir.) Décolonisation et construction nationale : Afrique, Asie et Québec (Sherbrooke : Les Éditions de l’université de Sherbrooke, 2016), 101-114.
[6] Sean Mills, The Empire Within. Postcolonial Thought and Political Activism in Sixties Montreal (Montréal, Kingston, London, Chicago : McGill-Queen’s University Press, 2010), 42.
[7] La Revue Socialiste, no 6 (automne 1962).
[8] Michel Bock. « De l’anti-impérialisme à la décolonisation : la transformation paradigmatique du nationalisme québécois et la valeur symbolique de la Confédération canadienne (1917-1967) », Histoire, économie & société, vol. 36, no 4, 2017, 28-53, 30.
[9] Ibid., 7.
[10] Manifeste du FLQ de 1963, cité dans Louis Fournier, FLQ. Histoire d’un mouvement clandestin (Montréal : Québec / Amérique, 1982), 14.
[11] Ibid., 45.
[12] Ibid., 49.
Pour en finir avec la complicité du Canada avec Israël

Québec Solidaire doit être le rassembleur des mouvements de lutte !
Combiné au départ d'Émilise Lessard-Therrien, le recentrage du parti exprimé par les documents soumis pour le prochain Conseil National a provoqué une crise politique d'importance à QS, comme on n'en avait jamais vu auparavant, mais qui couvait depuis un moment et qui était à prévoir.
Le défi de Québec solidaire a toujours été de résister à la pression du conformisme et à la voie électoraliste. Il n'y a pas de formule miracle, il faut mobiliser les forces qui se battent pour la justice sociale, les réunir derrière un projet politique qui ne peut que changer les fondements de cette société. C'est l'essence de notre programme et de notre projet d'assemblée constituante pour y arriver, ce qui n'est pas rien.
La déclaration de Saguenay combiné avec la proposition de réviser le programme a constitué un changement de cap inégalé dans l'histoire de Québec solidaire. La tournée des régions qui a eu lieu l'automne dernier ne peut suffire à justifier le contenu de la déclaration soumise au Conseil national. Il s'agissait d'une consultation et non d'un processus d'assemblées décisionnelles. Même si la direction de QS avait un mandat pour effectuer cette tournée, il est légitime de se demander s'il y avait une intention au départ qui a guidé ce processus et mené à cette finalité de changer le programme dans son esprit et dans sa lettre. Ce que fait la déclaration de Saguenay. Notons que les modifications au programme doivent être faits en congrès et non en conseil national. Le fait de modifier des principes qui sont dans le programme par la déclaration de Saguenay, comme le révèle entre autres les propositions concernant l'industrie forestière et la reconnaissance du monopole syndical en agriculture sont inquiétants et questionnables.
Pourquoi ce changement de cap maintenant ?
Le narratif conduisant à ces propositions est totalement absent, hormis la justification de la tournée des régions. Est-ce l'inquiétude provoquée par la montée du PQ et la nécessité de gagner un nouveau terrain pour contrer cette situation, ou est-ce l'urgence de combattre la crise économique accompagnée de la crise environnementale, qui motive ce processus ? Ces deux questions conduisent à des réponses bien différentes. Raison pour laquelle il est fondamental de situer dans quel contexte et quelle analyse fait-on de la situation politique, avant d'avancer des propositions sur la stratégie. Dans le premier cas on vise à édulcorer notre programme pour le rendre plus « conformiste » et dans l'autre on serait incitéEs à resserrer nos liens avec les forces militantes.
QS était dans une relative montée lors de l'élection de 2022, le plan de transport collectif permettait de mettre sur la table une proposition emballante pour tout le Québec qui permettait d'offrir une alternative à l'auto solo pour les déplacements interurbains et dans une certaine mesure pour les transports régionaux. La question du financement a cependant frappé un écueil. Au lieu de cibler les multinationales et leurs évasions fiscales, qui n'étaient pas mentionnées dans le plan de communication, la population a senti que ce serait elle et particulièrement les personnes qui ont une propriété et un fonds de retraite qui étaient ciblées. La montée de QS s'est arrêtée à ce moment.
La CAQ en est à son deuxième mandat, commence à battre de l'aile et le PQ est en montée. Rien d'étonnant, ce sont quelque part des vases communicants, on n'a qu'à regarder le personnel politique qui a navigué de l'un à l'autre. Paul St-Pierre Plamondon a réussi à redonner vie à son Parti qui est en montée.
Si on compare les résultats de la dernière élection en 2022 avec le dernier sondage QC 125 du 26 avril dernier, on constate que QS n'a pas substantiellement perdu de terrain, il est passé de 15,43% à 14%. Les libéraux font certains gains passant de 14,37% à 17%. Le changement majeur se situe entre le PQ et la CAQ, le PQ passant de 14,61% à 34% et la CAQ de 40,98% à 23%. À priori il ne devrait pas y avoir de vent de panique à QS, ce qui se produit était quelque part prévisible.
Québec solidaire doit être le rassembleur des mouvements de lutte
Notre but est de changer cette société d'injustice où la domination des corporations et du profit nous entraine dans une crise économique et sociale dont les conséquences environnementales s'accroissent à vitesse grand V.
Il est essentiel de mobiliser tous les secteurs de la population, d'entreprendre des grands chantiers qui vont amener à nous coaliser à nous politiser et à construire un rapport de force.
C'est ainsi que Québec solidaire s'est construit. Le programme a été développé sur plusieurs années avec des thèmes différents, justement pour permettre à tous les courants politiques progressistes d'y être représentés et de se sentir chez soi :
- 2009 l'enjeu 1 Pays démocratique et pluriel
- 2010 l'enjeu 2 Solidaire et écologique
- 2011 l'enjeu 3 Justice sociale – Éducation – Santé – Culture
- 2014 l'enjeu 4 Pour une société solidaire et féministe Femmes – Familles – Diversité sexuelle et de genre
- 2017 l'enjeu 5 Bâtir ensemble un Québec solidaire Justice – Territoire – Agriculture – Altermondialisme
Le préambule au programme de QS indique ce qui suit :
« Au Congrès de fondation, en février 2006, les membres de Québec solidaire ont adopté la Déclaration de principes qui décrit les valeurs du parti. À partir de ces valeurs, des centaines de citoyennes et citoyens, membres et non membres, ont participé à une démarche de démocratie participative entre 2008 et 2017. Ce programme est le résultat de leurs réflexions et de leurs échanges. Il s'agit d'un projet à long terme. Une plateforme électorale annonce ce que prévoit le parti pour les quatre années d'un mandat de gouvernement. Ce programme voit beaucoup plus loin. C'est un projet de société, la proposition de Québec solidaire pour transformer démocratiquement la société québécoise. Ce programme est vivant. Il est appelé à évoluer et à se renouveler selon la volonté des membres. »
Notre défi consiste beaucoup plus à regarder quels sont nos angles morts, quels sont les éléments qui pourraient couvrir les problématiques ou des situations nouvelles que nous n'avons pas adressées. Nos positions sont-elles suffisamment élaborées concernant les populations immigrantes qui fuient le sud global pour échapper à la catastrophe climatique et économique ? Si on ne veut laisser personne derrière on doit s'assurer que toute la population laborieuse se reconnaisse dans nos politiques.
C'est de cette façon qu'on construira un rapport de force, qu'on rassemblera une population désireuse de prendre en main sa destinée. Nous aurons ainsi la force et la possibilité de lutter vraiment pour une société égalitaire et de prendre le pouvoir pour y arriver.

-La vie coûte trop cher !
Aujourd'hui se tenait à Montréal, dans le quartier Villeray, un rassemblement citoyen pour clore l'enquête menée dans ce quartier concernant l'impact de l'augmentation du coût de la vie sur plusieurs types de ménages.
Les 14 organismes du quartier qui ont recueilli 190 témoignages brossent un portrait accablant qui a des impacts démesurés sur tant sur le logement que l'alimentation, la santé mentale et physique, le transport, la mobilité, l'habillement, le manque de revenus ou le chauffage.
L'aggravation du coût de la vie bouleverse plusieurs vies et accroit la pauvreté de ce quartier. Voici quelques témoignages recueillis :
Alimentation (99 témoignages) : Témoignage no 5
« C'est vraiment dur, surtout la dernière semaine du mois. Je ne sors pas beaucoup pour ne pas dépenser. Aussi, je fais des sacrifices pour mes repas. Je mange durant une semaine des toasts avec du beurre de peanuts et des soupes poulet et nouilles. »
Logement (61 témoignages) : Témoignage no 35
« Je suis une diplômée d'une technique au cégep. Je gagnais correctement ma vie même lorsque je me suis retrouvée monoparentale. Maintenant, je peine à joindre les deux bouts. J'ai un logement trop petit pour mon enfant et moi. Nous dormons dans la même chambre séparée par des meubles. Il n'y a donc pas de fenêtre dans un de ces espaces. Cette situation joue beaucoup sur nos relations et nous affecte psychologiquement. »
Revenu (44 témoignages) : Témoignage no 154
« Mon budget familial ne répond pas à mes besoins essentiels et j'arrive pas à tenir le mois-je suis obligée de découvrir les banques alimentaires et de suivre les circulaires chaque semaine. »
Santé mentale : Témoignage no 9
« Le fait de tout devoir calculer ses dépenses dans un mois devient un poids stressant qui cause l'anxiété. »
Les témoignages recueillis ne sont que la pointe de l'iceberg, indique le rapport. En effet, ce sont toutes les sphères de la vie quotidienne qui sont touchées lorsque nous subissons une insécurité financière due à cette augmentation sans fin du coût de la vie. Les 14 organismes regroupés au sein de la CDC Villeray (Association des locataires de Villeray, ACEF du Nord, Centre des femmes d'ici et d'ailleurs, Comité 0-5 ans, Espace famille Villeray, HAPOPEX, LUDIC, La Jarnigoine, La Maison de quartier Villeray, La Maison des grands-parents de Villeray, PACT de rue, Vers Vous, Villeray dans l'Est et Zoothérapir Québec), résument leurs revendications en ces termes :
. Vivre dans la dignité ;
. L'inclusion ;
. Un logement décent ;
. Des loisirs accessibles ;
. Une épicerie abordable ;
. Une redistribution des richesses ;
. Un accès aux transports
Il est temps d'agir !
Propos recueillis par Ghislaine Raymond
gauche.media
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