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Derrière les mots
Kaveh Boveiri
Si la compréhension de complication des énoncés des politiciens n'est pas la première leçon en sciences politiques, elle en est certes une des premières.
Cette compréhension se manifeste en une double étape avec deux composantes entrelacées. Il faut, d'une part, contextualiser chaque énoncé dans la totalité d'énoncés dudit politicien. Mais, d'autre part, il faut décortiquer la manière dont cet énoncé est lié avec les actes de ce politicien.
Ici, nous essayons de réaliser une telle pratique.
« Bibi (le surnom du dirigeant israélien), je t'aime beaucoup, mais je ne suis d'accord avec rien de ce que tu dis. »
Cette phrase, confirmée par Joe Biden, peut être lue, entre autres, dans La Presse du 11 décembre. Dans un autre passage de même article, nous pouvons lire :
« C'est le gouvernement le plus conservateur de l'histoire d'Israël » et la frange la plus à droite de l'exécutif « ne veut rien qui ressemble de près ou de loin à une solution à deux États », a insisté le président américain, pour qui c'est au contraire.
Ces énoncés ont créé une joie délectable dans la situation carrément sans espoir de la situation actuelle à Gaza. « Il s'est finalement réveillé. Partiellement grâce à nous, sans doute, les membres de ce monde conscient » nous le disent, plusieurs parmi nous. Une conséquence logique de cela est la possibilité d'être moins actifs concernant le démocideactuel à Gaza. En tant que les artistes, plus de 4000 de nous, ont déjà signé une pétition exprimant notre solidarité avec les Palestiniens. C'est aussi le cas pour milliers des écrivains contre la guerre à Gaza. Les millions de nous descendent aussi dans les rues chaque semaine.
Laissons-nous contextualiser ces énoncés, pour voir si cet espoir est légitime.
S'il veut être cohérent, la personne qui articule cette phrase, ou son gouvernement, devrait logiquement accepter le cessez-le-feu humanitaire. En revanche, nous témoignons que le mardi 12 décembre,devant l'Assemblée générale de l'Organisation des Nations unies (ONU), 153 votent pour une mesure, avec 23 pays abstentions — Les États-Unis restent avec 8 autres pays dans le monde en votant contre ! Ainsi, le gouvernement de Biden avec son amour de ce dernier pour Bibi préfère à rester dans son isolement aggravant contre une telle mesure. Cela c'est pour contextualisation verbale, la mise en contexte de quelques énoncés dans la totalité des énoncés.
D'autre part, il faut voir la manière dont ces énoncés se trouvent en consistance ou inconsistance avec les actes. Juste quelques jours avant, notamment, le samedi 9 décembre, le congrès est informé par le gouvernement de l'approbation « d'urgence » de fournir l'Israël par 14 000 obus de chars,sans que cette mesure soit passée d'abord par le congrès !
Nous voyons ainsi que lesoutien sans faille des États-Unisauprès de l'Israël, depuis le 7 octobre, reste ininterrompu dans les actes et dans les paroles.
« Bibi, je t'aime beaucoup. Tout ce qui vient après “mais” dans la phrase ci-dessous n'est que pour fermer les gueules des gens qui sont jaloux à notre amour mutuel ». On peut imaginer cette phrase de la part de Joe Biden en s'adressant à son amour en privé.
En ce qui concerne notre rôle, nous sommes loin d'avoir achevé nos objectifs.
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Face à la convergence des crises, le défi de faire avancer les travailleur·es et les peuples
Le siège et le massacre en cours contre les Palestinien·nes de Gaza, menés par l'État israélien avec le soutien ouvert des États-Unis et le silence complice des autres puissances impérialistes occidentales, s'ajoutent à la guerre de Poutine contre l'Ukraine pour prouver l'instabilité et la violence brutale qui caractérisent le nouveau scénario géopolitique mondial. La multiplication des guerres et l'aggravation des tensions entre et au sein des États ne sont qu'un des signes de la nouvelle période historique de convergence des crises, qui a débuté avec la crise de 2008.
Tiré de Quatrième internationale
13 décembre 2023
Par Ana Cristina Carvalhaes
Le texte suivant n'est pas un travail personnel mais le résultat de discussions que nous avons eues ces derniers mois entre les membres du Comité international de la IVe Internationale. Nous constatons une situation d'internationalisation sans précédent des grandes questions qui se posent à l'humanité. La crise du capitalisme a pris une nouvelle ampleur depuis le krach de 2008 et la récession qui a suivi, mais surtout avec la pandémie de Covid. La crise capitaliste est clairement devenue multidimensionnelle. Il y a une convergence, une articulation entre la crise environnementale – qui produit depuis quelques années des phénomènes climatiques de plus en plus extrêmes, dont les récentes vagues de chaleur excessive – et la phase de stagnation économique durable, avec l'intensification de la lutte pour l'hégémonie dans le système interétatique entre les États-Unis et la Chine, avec les avancées de l'autoritarisme et du néofascisme, avec la résistance des peuples et des travailleurs et la multiplication des guerres dans le monde (Palestine, Ukraine, Soudan, République démocratique du Congo et Myanmar).
Cette articulation montre que nous sommes entré·es dans un nouveau moment de l'histoire du capitalisme. Une période qualitativement différente de celle que nous avons vécue depuis la mise en place de la mondialisation néolibérale à la fin des années 1980 et beaucoup plus conflictuelle du point de vue de la lutte des classes que celle qui s'était ouverte avec l'effondrement de l'Union soviétique et des régimes bureaucratiques d'Europe de l'Est. Comme nous le disions en mars 2021, « la pandémie aggrave la crise multidimensionnelle du système capitaliste et ouvre un moment d'imbrication de phénomènes anciens qui s'étaient développés de manière relativement autonome et qui, avec la pandémie, convergent de manière explosive : […] Il s'agit de processus qui se manifestent et interagissent entre eux, modifiant l'ordre mondial hérité des années 1990 avec la fin du bloc de l'Europe de l'Est, l'implosion de l'URSS et la restauration capitaliste tant dans cette partie du monde qu'en Chine ».
La toile de fond et le point de rencontre de toutes les facettes de cette crise multidimensionnelle, c'est la crise écologique, causée par deux siècles d'accumulation capitaliste prédatrice. L'escalade de la crise climatique et environnementale frappe durement l'humanité et la vie sur la planète : le climat s'emballe, la biodiversité disparaît, on est face à la pollution, à des contaminations et à des pandémies. L'économie mondialisée, basée sur la combustion d'énergies fossiles et la consommation croissante de viande et d'aliments ultra-transformés, produit rapidement un climat qui réduira les limites dans lesquelles l'humanité peut vivre sur la planète. La fonte des pôles et des glaciers accélère la montée des eaux et la crise de l'eau. L'agro-industrie, l'exploitation minière et l'extraction d'hydrocarbures progressent (non sans résistance) sur les forêts tropicales, pourtant essentielles au maintien des systèmes climatiques et de la biodiversité de la planète. Les effets de la crise climatique continueront à se manifester violemment, détruisant les infrastructures, les systèmes agricoles, les moyens de subsistance et provoquant des déplacements massifs de populations. Rien de tout cela ne se produira sans une exacerbation des conflits sociaux.
Cette situation a-t-elle des précédents ? C'est un débat collatéral mais très animé parmi les historiens. Bien sûr, ce qui se rapproche le plus de ce que nous vivons aujourd'hui, c'est la convergence des crises qui a eu lieu au début du 20e siècle – celle qui a abouti à « l'âge des catastrophes », comme l'a nommé Hobsbawm (1914-1946), et à deux guerres mondiales sanglantes. Il y a au moins deux très grandes différences avec cette situation : premièrement, nous sommes aujourd'hui face à la crise écologique. Le système a créé les conditions d'une complète transformation, régressive, de la vie de l'humanité et de toutes les formes de vie. La seconde, non moins cruciale, est que les changements, de plus en plus rapides, se combinent avec le maintien d'un élément de la période précédente : l'absence d'une alternative au capitalisme qui soit crédible aux yeux des masses, l'absence d'une force ou d'un ensemble de forces anticapitalistes dirigeant des révolutions économiques et sociales.
Ce n'est pas qu'il n'y ait pas de luttes et de résistances. Au contraire. Ce siècle a connu au moins deux grandes vagues de luttes démocratiques et anti-néolibérales, dont ont fait partie le mouvement des femmes, un mouvement renouvelé, et le mouvement antiraciste qui a débuté aux États-Unis. Cependant, ces grandes luttes ont été confrontées, d'un point de vue objectif, non seulement au capitalisme néolibéral et à ses gouvernements, mais aussi aux dilemmes de la réorganisation structurelle du monde du travail – la classe ouvrière industrielle a perdu de son poids social dans une grande partie de l'Occident ; les opprimé·es, les jeunes et les nouveaux secteurs de travailleur.es précaires ne sont pas encore organisés de manière permanente et ont en général des difficultés à s'unir avec le mouvement syndical. Cette situation s'accompagne d'une régression de la conscience des opprimé·es et des exploité·es, affectée par les reconfigurations géographiques, technologiques et structurelles et par l'hyper-individualisme néolibéral. À cela s'ajoute l'extrême fragmentation de la gauche socialiste, pour constituer une situation où les luttes sont plus difficiles et où les résultats en termes de conscientisation et d'organisation politique sont plus rares.
La combinaison des crises les amplifie
Caractériser la crise capitaliste comme multidimensionnelle signifie qu'il ne s'agit pas d'une simple somme de crises, mais d'une combinaison dialectiquement articulée, dans laquelle chaque sphère a un impact sur l'autre et est impactée par les autres. En ce qui concerne la relation entre l'économique-social et l'écologique, les pays impérialistes centraux de l'Ouest et de l'Est (du moins du point de vue d'une partie non suicidaire des bourgeoisies centrales) ont le défi très difficile de mettre en œuvre une transition énergétique qui minimiserait les effets du changement climatique à un moment où la tendance à l'accélération de la baisse du taux de profit s'accentue. Le lien entre la guerre en Ukraine (avant l'explosion du conflit en Palestine) et la stagnation économique a aggravé la situation alimentaire critique des plus pauvres dans le monde, avec plus de 250 millions de personnes supplémentaires souffrant de la faim en dix ans (2014-2023). Le flux de personnes déplacées par les guerres, le changement climatique, la crise alimentaire et la propagation des régimes répressifs augmente, en particulier dans les pays du Sud, bien que les médias accordent plus d'importance aux déplacements forcés Sud-Nord.
Les perspectives désastreuses dans les domaines environnemental et économique, depuis au moins 2016, ont sans aucun doute joué un rôle important en poussant une partie des fractions bourgeoises dans différents pays à se détacher du projet des démocraties formelles comme meilleur moyen de mettre en œuvre les préceptes néolibéraux. Des secteurs de plus en plus importants de la bourgeoisie adoptent des alternatives autoritaires au sein des démocraties libérales, ce qui a conduit au renforcement des mouvements fondamentalistes de droite et des gouvernements d'extrême droite (Trump, Modi, Bolsonaro), ainsi qu'à l'établissement de liens entre les partisans de ces forces à l'échelle internationale.
L'expansion d'une sociabilité néolibérale hyper-individualiste qui, combinée à l'utilisation par la droite des réseaux sociaux et peut-être maintenant de l'IA, favorise encore plus la dépolitisation, la fragmentation des classes et le conservatisme. Les technologies numériques contribuent également à approfondir la subordination-clientélisation de la petite et moyenne paysannerie, voire leur réduction massive, alors qu'elles sont les principales productrices d'aliments dans le monde. D'autre part, le néolibéralisme, en continuant à attaquer violemment ce qui reste des États-providence, en imposant la surexploitation des travailleuses et travailleurs de l'industrie et des services, et surtout des soignant·es, jette les femmes, en particulier les travailleuses, dans le dilemme de survivre (mal) ou de se battre.
Avec les plans d'austérité le système s'attaque brutalement aux services sociaux qu'il avait créés dans le passé : il les supprime complètement ou, lorsque des bénéfices peuvent être réalisés, les donne au secteur privé. De cette manière, le néolibéralisme maintient les femmes dans la main-d'œuvre formelle (dans le Nord) ou moins formelle, plus informelle (dans le Sud), réduisant encore les salaires et les revenus de celles qui « travaillent à l'extérieur » ou fournissent des services, tout en accablant les femmes actives dans leur ensemble avec les tâches de soins aux enfants, aux personnes âgées, aux malades, aux personnes différentes – le travail que l'État-providence couvrait autrefois, lorsqu'il existait. Les réseaux de reproduction sociale étant en crise, davantage dans les pays néocoloniaux que dans les métropoles, la société néolibérale « domestifie » (rend domestique à nouveau) et racialise (confie aux femmes non blanches, noires, indigènes, immigrées) les tâches de soins, mais n'assume pas la responsabilité de la reproduction sociale dans son ensemble.
D'un point de vue géoéconomique, dispositifs numériques et algorithmes permettent au capitalisme néolibéral d'aujourd'hui et à son système interétatique d'exploiter de nouvelles forces productives (plateformes numériques), de nouveaux types de relations sociales de production (ubérisation) et la marchandisation de diverses relations sociales . Dans le même temps, le centre de gravité de l'accumulation mondiale de capital s'est déplacé au 21e siècle de l'Atlantique Nord (Europe-États-Unis) vers le Pacifique (États-Unis, en particulier la Silicon Valley, l'Asie de l'Est et du Sud-Est). Ce n'est pas seulement la Chine qui est décisive, mais toute la région, du Japon et de la Corée à l'Australie et à l'Inde.
Sur le plan politique, le grand ennemi
Les nouvelles extrêmes droites, sous différentes versions, progressent en Europe – en France elles pourraient arriver au gouvernement –, en Amérique latine, où elles viennent de conquérir la Casa Rosada (Argentine), après le coup d'État de Dima Boluarte au Pérou, en 2022, et aux États-Unis, où Trump pourrait revenir à la Maison Blanche. Elles sont de véritables menaces en Asie, avec le fils du dictateur Marcos aux Philippines et le xénophobe anti-musulman Narendra Modi en Inde. Dans cette crise politique de longue durée, le mécontentement touche de plein fouet non seulement la droite « traditionnelle » ou plus « cosmopolite » (au sens de néolibérale « progressiste », comme le dit Nancy Fraser), comme aux États-Unis, en Italie, en Inde (Parti du Congrès) et aux Philippines, mais aussi les social-démocraties et les « progressismes » qui ont cogéré les États néolibéraux des dernières décennies – cf. les victoires de Duterte en 2016 contre une coalition de droite et de Bolsonaro contre le PT en 2018, ainsi que la récente défaite du péronisme et la montée de Vox en Espagne.
Depuis 2008, et de manière plus marquée depuis le Brexit et la victoire de Trump en 2016, les mouvements et partis d'extrême droite se sont renforcés et multipliés avec des victoires électorales à l'intérieur des systèmes politiques. Ils se présentent comme contre-systémiques, bien qu'extrêmement néolibéraux, conservateurs, nationalistes, xénophobes, racistes, misogynes, antiféministes, anti-droits LGBTQIA+, transphobes, et inspirés ou massivement soutenus par le fondamentalisme religieux, de type chrétien néo-pentecôtiste en Amérique latine et aux États-Unis, et hindouiste en Inde. Contrairement aux fascismes d'il y a cent ans, ils répandent le négationnisme scientifique, la négation de la science dans la compréhension du changement climatique – parce qu'ils ont besoin de nier la réalité tragique pour présenter un quelconque espoir – et dans l'orientation de la prise en charge collective des populations face aux pandémies et aux épidémies.
La montée de cette constellation de néo ou post-fascismes est principalement le résultat d'au moins deux décennies de crise des démocraties néolibérales et de leurs institutions. Ces régimes néolibéraux ont été responsables – et sont perçus comme tels par les populations – de l'accroissement des inégalités, de la paupérisation, de la corruption, de la violence et de l'absence de perspectives pour les jeunes. Ils se sont révélés incapables de répondre de manière satisfaisante aux aspirations des peuples et des travailleurs. La racine profonde de la nouvelle extrême droite est donc le désespoir des secteurs sociaux appauvris face à l'aggravation de la crise, la désintégration du tissu social imposée par le néolibéralisme – dans lequel le fondamentalisme religieux se développe – combinée aux échecs des « alternatives » représentées par le social-libéralisme et le « progressisme ». En conséquence, des fractions de la bourgeoisie sont apparues et se sont développées dans le monde entier, qui soutiennent le néofascisme en tant que solution politico-idéologique capable de mettre fin à des régimes, de contrôler les mouvements de masse d'une main de fer, d'imposer des ajustements brutaux et des dépossessions afin de récupérer les taux de profit. L'exemple le plus notable de cette division est la polarisation aux États-Unis entre le trumpisme (qui a pris d'assaut le Parti républicain) et le Parti démocrate.
Parallèlement et conjointement, on assiste au renforcement d'une tendance : théocraties meurtrières et véritables califats au Moyen-Orient, dictatures en Asie centrale, néofascisme oligarchique-impérial de Poutine en Russie, tandis que le Parti communiste chinois sous Xi Jing Ping étend la répression. Cette combinaison constitue une menace historique pour les libertés civiles et les acquis démocratiques partout dans le monde, parmi lesquels les révolutionnaires, sans abaisser notre critique des limites des démocraties bourgeoises formelles, valorisent tout particulièrement le droit des exploités et des opprimés à lutter et à s'organiser pour lutter. Dans ce contexte défavorable à celleux d'en bas, la soi-disant gauche nostalgique du stalinisme qui défend Poutine et le modèle chinois ou Maduro et Ortega comme alternatives au système impérial, collabore à l'affaiblissement et à l'usurpation de ces libertés, créant un obstacle de plus à la lutte pour une démocratie réelle et socialiste.
La crise économique et sociale
Nous vivons toujours sous l'impact de la grande crise financière de 2008, qui a ouvert une nouvelle grande dépression (au sens de Michael Roberts), comme celle des années 1873-90 et surtout comme celle de 1929-1933. Pour la plupart des analystes de gauche, nous vivons une crise de la mondialisation néolibérale. D'abord parce que ce mode de fonctionnement capitaliste n'est plus capable, comme par le passé, de garantir la croissance et les taux de profit qu'il a connus à la fin des années 1980 et 1990. Ensuite parce que la polarisation géopolitique, aggravée par l'invasion de l'Ukraine, par la progression des nationalismes et maintenant par le massacre de Gaza par Israël, ébranle les chaînes de valeur super-internationalisées (citons la chaîne énergétique Europe-Russie et la production mondiale de puces, cible de la fureur américaine pour empêcher le leadership chinois dans les télécommunications et l'intelligence artificielle). Avec la pandémie de Covid, puis l'invasion russe de l'Ukraine et ses conséquences, ainsi que la rivalité accrue entre les États-Unis et la Chine, les chaînes de production mondiales, déjà ébranlées, sont en train d'être remodelées. Cependant, aucune de ces difficultés n'empêche les gouvernements impérialistes néolibéraux et leurs subordonnés de poursuivre leurs ajustements et leurs attaques vicieuses contre les salaires et les budgets sociaux, ainsi que la marchandisation de l'agriculture.
Malgré la croissance dérisoire enregistrée après 2008, l'économie néolibérale lutte contre sa propre crise en fuyant vers l'avant, à travers la concentration continue du capital, la financiarisation, l'endettement public et privé, la numérisation – qui confère de plus en plus de pouvoir aux grandes sociétés transnationales en général et aux grandes entreprises technologiques en particulier. La combinaison de la stagnation en Occident, de l'inflation croissante (aggravée par la guerre en Ukraine) et de la mise en œuvre des mêmes politiques néolibérales ne fait qu'exacerber les inégalités sociales, régionales, raciales et de genre entre les pays et à l'intérieur de ceux-ci.
La reprise des échanges économiques internationaux et l'importante offre de crédit pour soutenir la reprise des activités après la pandémie de Covid ont créé une augmentation soudaine de la demande, une spéculation sur l'énergie et les matières premières et un niveau d'inflation inconnu depuis des décennies, une situation aggravée à tous égards par l'impact économique des guerres sur les chaînes de production et de distribution mondialisées.
La forte hausse de l'inflation est exacerbée par une spirale d'augmentation des marges bénéficiaires et des prix, et non par une spirale d'augmentation des salaires et des prix, contrairement à ce que prétendent la BCE et la Fed en particulier. La Fed, la BCE et d'autres banques centrales ont augmenté les taux d'intérêt, avec le risque d'une récession mondiale en 2023, et en affectant les systèmes financiers moins réglementés tels que ceux des États-Unis et de la Suisse. La recherche effrénée de la protection contre la crise (ou du maintien des profits) encourage la spéculation financière et menace en permanence le système avec la vague de faillites de 2008 qui a touché non seulement les banques mais aussi de grandes entreprises industrielles comme General Motors, Ford, General Electrics, ou de grandes sociétés immobilières. Outre son caractère récessif – qui ébranle le niveau de vie des masses laborieuses – la hausse des taux d'intérêt accroît les dettes souveraines et privées, créant les conditions de nouvelles crises de défaut régionales, voire mondiales.
L'ordre géopolitique en reconfiguration
Le « chaos géopolitique » dont nous parlions il y a quelques années s'est aggravé, d'une part, et, d'autre part, il donne lieu à ce que l'économiste marxiste Claudio Katz appelle une crise du système impérial, c'est-à-dire un affaiblissement de la puissance hégémonique accompagné de l'affirmation de nouveaux impérialismes, tels que le chinois et le russe. Il s'agit d'une reconfiguration en cours dans un contexte mondial d'immense instabilité, sans que rien ne soit consolidé, de sorte que toute affirmation catégorique est aujourd'hui un pari sur l'hypothèse la plus probable. En tout état de cause, l'unipolarité du bloc sous leadership américain n'existe plus.
Les faits montrent qu'avec le renforcement du géant asiatique dans les domaines économique, technologique et militaire, nous vivons, à tout le moins, un conflit inter-impérialiste basé sur la rivalité entre l'ancien système impérial – le bloc américain avec les impérialismes européens, la province canadienne, le Japon, la Corée du Sud, l'Australie – et le bloc qui est en train de se construire autour de la Chine. Le bloc chinois en expansion et offensif inclut la Russie (malgré ses intérêts particuliers et ses contradictions avec Pékin), la Corée du Nord, de nombreuses républiques d'Asie centrale, se fait de nouveaux amis parmi les califats du Moyen-Orient (Arabie saoudite, Qatar, Bahreïn, Iran) et tente de transformer les BRICS en une alliance contre les impérialismes occidentaux.
La nature du « grand bond » chinois des 30 dernières années est capitaliste. Héritier d'une grande révolution sociale et d'un tournant restaurateur à partir des années 1980, indispensable à la refonte néolibérale du monde (menée en partenariat avec les États-Unis et leurs alliés), l'impérialisme chinois présente des caractéristiques particulières, comme tous les impérialismes. Il repose sur un capitalisme étatique planifié, centralisé dans le PCC et les forces armées chinoises, avec des politiques développementalistes classiques, où de nombreuses grandes entreprises sont des joint-ventures entre des entreprises appartenant à l'État ou contrôlées par l'État et des entreprises privées. Son impérialisme est encore, bien sûr, en construction, mais il est très avancé dans cette construction. Au cours des dix dernières années, la Chine a fait un bond en avant dans l'exportation de capitaux et est devenue le pays qui dépose et enregistre le plus de brevets au monde. Au cours des deux dernières années seulement, la Chine est devenue davantage un exportateur qu'un importateur de capitaux, en mettant l'accent sur ses participations dans des sociétés énergétiques, minières et d'infrastructure dans les pays néocoloniaux (Asie du Sud-Est et Asie centrale, Afrique et Amérique latine). Elle investit de plus en plus dans l'armement et franchit avec véhémence la ligne – Taïwan et la mer du Sud – que ses rivaux et les États plus faibles ne doivent pas franchir. Elle n'a pas encore envahi ou colonisé « un autre pays » sur le modèle européen ou américain, bien que sa politique à l'égard du Tibet et du Xijiang (et des petits territoires historiquement en litige avec l'Inde et le Bhoutan) soit essentiellement impérialiste et colonialiste.
La Russie d'aujourd'hui, en revanche, est l'État résultant de la grande destruction des fondations de ce qu'était l'Union soviétique et de la restauration chaotique et non centralisée qui y a eu lieu, basée sur la prise de contrôle d'anciennes et de nouvelles entreprises par des bureaucrates devenus oligarques. Poutine et son groupe, issu des secteurs des anciens services d'espionnage et de répression, ont conçu au début du siècle le projet de recentraliser le capitalisme russe, en utilisant les relations bonapartistes entre oligarques et une version 21e siècle de la vieille idéologie nationale-impérialiste de la Grande Russie, transformée en principal instrument pour réaffirmer le capitalisme russe dans la concurrence impérialiste et pour accroître qualitativement la répression des peuples de la Fédération – y compris le peuple russe.
C'est dans ce nouveau contexte que nous devons comprendre l'invasion russe de l'Ukraine, la guerre qui dure depuis presque deux ans maintenant, et l'offensive israélo-américaine contre Gaza. La guerre en Ukraine pourrait durer encore longtemps, sans qu'aucune force armée ne l'emporte sur l'autre, d'autant que les Etats-Unis ont eu bien plus intérêt, en octobre 2023, à garantir par une aide militaire et financière le massacre palestinien que la guerre défensive du gouvernement et du peuple ukrainiens pour leur autodétermination. Les États-Unis sont à l'offensive avec Israël en Palestine, leur bloc reste actif sur le théâtre des opérations en Europe de l'Est, tout en se préparant à l'éventualité de conflits en Asie (Taïwan, mer de Chine) et en Océanie. Avec une Chine en difficulté économique, un Poutine renforcé pour l'instant et un régime américain en grave crise – avec la possibilité d'un retour de Trump à la Maison Blanche – le scénario du système capitaliste interétatique est celui de conflits croissants, de tensions et d'incertitudes tout aussi grandes pour les travailleurs et les peuples.
Ce nouveau (dés)ordre impérialiste n'a pas seulement entraîné des guerres en Ukraine et en Palestine. Nous assistons à la multiplication des situations de guerre dans le monde entier, comme en Syrie, au Yémen, au Soudan et dans la partie orientale de la République démocratique du Congo, sans parler des guerres civiles évidentes ou déguisées, comme la guerre civile au Myanmar, premier exemple de celles à venir, et la guerre permanente des États latino-américains contre les organisations criminelles, et de ces dernières contre les masses, comme au Mexique et au Brésil. Cette situation conflictuelle progresse dans la géoéconomie et la géopolitique de l'Afrique, où la Russie rivalise économiquement et militairement avec la France et les États-Unis, notamment dans les anciennes colonies francophones d'Afrique de l'Ouest. De son côté, la Chine continue d'essayer d'accroître son influence économique dans toutes les parties du continent africain. Ce nouveau désordre menace de multiplier les conflits inter-impérialistes et de relancer la course au nucléaire, rendant le monde plus instable, plus violent et plus dangereux.
L'émergence de rivaux n'enlève rien à la nature des États-Unis en tant que pays le plus riche et le plus puissant militairement, dont la bourgeoisie est la plus convaincue de sa « mission historique » de dominer la planète à tout prix, et donc de faire la guerre pour poursuivre son hégémonie. Le fait est que si les États-Unis sont imbattables en matière de coercition, ils ont un sérieux problème : une hégémonie impérialiste (comme toutes les hégémonies) ne peut être maintenue que si elle convainc également ses alliés et son opinion publique intérieure. L'Oncle Sam est en effet celui qui a le dernier mot dans la « collectivité » impérialiste encore hégémonique, mais il a de très graves problèmes qui n'existaient pas dans la période précédente : son élite économique et politique est divisée comme jamais auparavant sur le projet de domination intérieure (une société et un régime démocratique bourgeois en crise ouverte depuis que le Tea Party et Trump ont pris le contrôle du Parti républicain de l'intérieur) et est obligée de faire face au gâchis de défaire les chaînes de valeur qui ont profondément lié l'économie des États-Unis à celle de la Chine au cours des 40 dernières années.
Cette conception est devenue plus évidente depuis l'ascension de Trump aux États-Unis et a été consolidée par la posture de la Chine dans la guerre en Ukraine. (Certains experts font remonter les origines de la rivalité actuelle à 1991-2000, avec l'hégémonisme unipolaire des États-Unis. Cela vaut la peine d'être lu et débattu). ) S'il est essentiel de caractériser ce qui change dans le bloc des puissances et des anciennes puissances, cette refonte a de profondes implications pour la périphérie et la semi-périphérie.
La place de la guerre en Ukraine
L'invasion de l'Ukraine par l'armée de Poutine a accéléré le remodelage du monde géopolitique. Avec l'escalade des tensions en Asie de l'Est à propos de Taïwan et de la mer de Chine méridionale, le risque de guerres directes entre les principales puissances impériales s'est accru. Il existe un risque d'escalade nucléaire, même si ce n'est pas le scénario le plus probable. Le « nouvel ordre » en construction, qui comporte déjà la menace de conflits inter-impérialistes plus nombreux et d'une reprise de la course nucléaire, rend le monde plus conflictuel et plus dangereux.
L'invasion russe, atroce et injustifiée, de l'Ukraine décidée par Poutine le 24 février 2022 et la guerre qu'elle a provoquée ont déjà fait plus de 250 000 morts (50 000 dans l'armée russe) et près de 100 000 civils ukrainiens. La Russie continue de bombarder les zones civiles et d'attaquer les chemins de fer, les routes, les usines et les entrepôts, ce qui a détruit les infrastructures ukrainiennes. Des millions d'Ukrainiens ont été contraints de fuir le pays, laissant des familles et des communautés brisées. Elles et ils sont devenus des réfugiés, ce qui, selon les pays d'accueil, peut signifier sans statut permanent, sans logement, sans travail ou sans revenu, et faisant peser une lourde charge sur les pays voisins dont les populations se sont mobilisées pour apporter un soutien matériel.
Nous défendons le droit du peuple ukrainien à déterminer son propre avenir dans son propre intérêt et dans le respect des droits de toutes les minorités ; son droit à déterminer cet avenir indépendamment des intérêts de l'oligarchie ou du régime capitaliste néolibéral actuel, des conditions du FMI ou de l'UE, avec l'annulation totale de sa dette ; et le droit de tous les réfugié·es et personnes déplacées de retourner chez eux en toute sécurité et dans le respect de leurs droits.
La seule solution durable à cette guerre passe par la fin des bombardements des populations civiles et des infrastructures de l'énergie, ainsi que le retrait complet des troupes russes. Toute négociation doit être publique devant le peuple ukrainien. Nous luttons pour le démantèlement de tous les blocs militaires – OTAN, OTSC, AUKUS – et nous continuons également à lutter pour le désarmement mondial, en particulier en ce qui concerne les armes nucléaires et chimiques.
En Russie et en Biélorussie, celleux qui s'opposent à la guerre impérialiste de Poutine sont criminalisés. En Russie, les déserteurs de l'armée et celleux qui osent protester ouvertement sont sévèrement réprimés. Des centaines de milliers de personnes ont également été contraintes de fuir la Russie, souvent sans statut de réfugié et en subissant les effets des mesures destinées à punir les partisans du régime russe. Elles aussi méritent toute notre solidarité, et nous appelons à la fin de toute répression des opposants russes à la guerre et, si nécessaire, leur accueil dans le pays de leur choix.
Coups d'État récents en Afrique
Les récents coups d'État militaires dans les anciennes colonies françaises d'Afrique (Mali, Burkina Faso et Niger) sont un indicateur de la profonde crise sociale et politique que traverse cette région, fragilisée par la montée en puissance des actions militaires des groupes terroristes islamistes, renforcés par la défaite de Kadhafi en Libye et l'intervention des puissances occidentales. Dans ces trois pays, les militaires qui ont pris le pouvoir, sans rencontrer de résistance dans un contexte de crise de régime, ont profité du discrédit total des institutions politiques et du rejet généralisé de la présence impérialiste française au sein de la population, notamment parmi les jeunes du Sahel. Ce rejet de la France impérialiste par la population s'est également exprimé très clairement au Sénégal lors des mouvements sociaux de 2021. Dans le cas du coup d'État militaire au Gabon, qui fait partie de l'Afrique centrale et qui est également une ancienne colonie française, ce qui est décisif, c'est la crise du régime, car dans ce pays il n'y a pas de rejet de la France comme dans ses voisins.
En tout état de cause, les militaires qui sont arrivés au pouvoir n'offrent pas de véritable alternative aux politiques impérialistes et au modèle néolibéral, tout comme les islamistes qui sont arrivés au pouvoir par le biais des élections en Tunisie et en Égypte après le printemps arabe. Aucun d'entre eux ne se prononce même sur la question de l'anti-impérialisme – si puissant sur le continent dans les années 1960 et 1970 – et sur la nécessité d'une unité africaine radicalement différente de la prétendue unité représentée par l'UA et son orientation d'intégration dans la mondialisation néolibérale.
En tant que Quatrième Internationale, nous rejetons le discours impérialiste occidental qui, sous prétexte de rétablir l'ordre constitutionnel dans ces pays, veut soutenir une intervention militaire pour préserver ses intérêts. Nous soutenons la demande de retrait des troupes militaires françaises de toute la région, à commencer par le Niger. Nous exigeons la fermeture de la base militaire américaine d'Agadez au Niger et le départ des troupes du groupe Wagner. Nous soutenons tous les efforts pour récupérer la souveraineté politique et économique des peuples, dans le sens d'un mouvement nouveau et anti-systémique pour l'unité des pays et des peuples d'Afrique.
Ceux qui sont au bas de l'échelle réagissent par des mobilisations
Après la crise de 2008, les mobilisations de masse ont repris partout dans le monde. Printemps arabe, Occupy Wall Street, Plaza del Sol à Madrid, Taksim à Istanbul, juin 2013 au Brésil, Nuit Debout et Gilets jaunes en France, mobilisations à Buenos Aires, Hong Kong, Santiago et Bangkok. Cette première vague a été suivie d'une deuxième vague de soulèvements et d'explosions entre 2018 et 2019, interrompue par la pandémie : la rébellion antiraciste aux États-Unis et au Royaume-Uni, avec la mort de George Floyd, les mobilisations de femmes dans de nombreuses parties du monde, y compris la lutte héroïque des femmes en Iran, les révoltes contre les régimes autocratiques comme en Biélorussie (2020), une mobilisation de masse des paysans indiens qui a triomphé en 2021. L'année 2019 a vu des manifestations, des grèves ou des tentatives de renversement de gouvernements dans plus d'une centaine de pays – dans plus d'un pays sur trois, les soulèvements ont conduit au départ du chef d'État ou de gouvernement (Soudan, Algérie, Bolivie, Liban), à un remaniement ministériel (Irak, Guinée, Chili) ou encore à l'abandon des réformes qui firent éclore les mobilisations (France, Hong Kong, Indonésie, Équateur, Albanie, Honduras) (étude du site d'information français Mediapart, 24/11/2019, https://www.me…).
Il faut souligner, au lendemain de la pandémie, les trois mois de résistance en France contre la réforme des retraites de Macron et le soulèvement des travailleurs, des étudiants et de la population en Chine qui a contribué à mettre en échec la politique du PCC « Zéro Covid ». Aux États-Unis, le processus de syndicalisation et de lutte se poursuit dans les nouvelles branches de production (Starbuck's, Amazon, UPS), avec l'émergence de nouveaux processus anti-bureaucratiques de base, avec des grèves de travailleurs dans l'éducation, les soins de santé et, en 2022/2023, les grandes grèves des scénaristes et des acteurs d'Hollywood, ainsi que la grève historique et jusqu'à présent victorieuse des travailleurs des trois grandes entreprises automobiles du pays.
La classe ouvrière au sens large, qui se prépare aujourd'hui aux impacts de l'intelligence artificielle (et qui résiste, comme le montre la grève des scénaristes et des acteurs américains), est toujours vivante et nombreuse, bien que restructurée, réprimée, moins consciente et organisée qu'au siècle dernier. Les grands complexes industriels survivent en Chine et s'étendent en Asie du Sud-Est. Les paysans d'Afrique, d'Asie du Sud (Inde et Pakistan) et d'Amérique latine résistent courageusement à l'invasion de l'agro-industrie impérialiste. Les peuples autochtones, qui représentent 10 % de la population mondiale, résistent à l'avancée du capital sur leurs territoires et défendent les biens communs indispensables à toute l'humanité. La défaite du Printemps arabe et la tragédie syrienne retardent la résilience des peuples du Proche et du Moyen-Orient ; malgré cela, nous avons assisté au soulèvement héroïque des femmes et des filles d'Iran.
En Amérique latine, les explosions sociales et les luttes – qui ont combiné les revendications démocratiques et économiques – sont canalisées dans les élections des gouvernements dits « progressistes » de la deuxième vague, avec toutes les différences qui existent entre les gouvernements de Lula, Amlo, Petro et Boric. Notre politique générale ne doit pas être une opposition frontale et sectaire à ces gouvernements, mais une politique de revendication et de mobilisation (y compris vers de meilleurs moyens de combattre l'extrême droite), tout en maintenant l'indépendance des mouvements et des partis dans lesquels nous agissons avec toutes leurs contradictions.
Les travailleur.es résistent toujours au capital et luttent pour leurs conditions de vie, bien que sous de nouvelles formes d'organisation du travail et de nouvelles manières de s'organiser pour lutter, et donc avec plus de difficultés que pendant les années « glorieuses » de l'État-providence du 20e siècle. L'enjeu est de travailler plus que jamais, dans chaque pays, dans chaque périphérie urbaine, sur chaque lieu de travail, dans chaque occupation et chaque grève, dans chaque nouveau syndicat de base, dans chaque nouvelle catégorie et chaque nouveau mouvement populaire de résistance à l'ordre, en s'unissant les un·es aux autres pour des revendications communes, en créant et en renforçant l'auto-organisation et la politisation anticapitaliste des revendications, en vue de la reconstruction d'une conscience des exploités et des opprimés contre le capitalisme et de leur indépendance de classe.
En Afrique subsaharienne il y a, d'une part, les mouvements dits citoyens (Le Balai citoyen, Y en a marre !, Lucha, etc.) qui semblent chercher un nouvel élan et, d'autre part, les manifestations populaires, y compris celles de l'opposition politique, auxquelles les régimes répondent aussi par une répression féroce (Sénégal, Swatini/ex-Swaziland, Zimbabwe, etc.). En général, l'ancrage à gauche ou « progressiste » (anti-néolibéral) n'est pas évident, sans parler d'une perspective anticapitaliste (évoquée par les camarades algériens lors du Hirak).
Des exigences centrales pour une nouvelle ère
Dans ce contexte général, la situation des classes laborieuses, des exploité·es et des opprimé·es met en avant différentes revendications qui combinent les domaines économiques, féministes et antiracistes avec les questions socio-environnementales et démocratiques en général – contre les régimes autoritaires, le néofascisme et tous les impérialismes. Les politiques unitaires de gauche (fronts uniques) et même l'unité transitoire avec les secteurs moyens ou bourgeois contre le fascisme (fronts larges) constituent une partie importante de notre répertoire en ces temps, mais jamais en négociant ou en acceptant la perte de notre indépendance politique ou celle des mouvements sociaux.
Les besoins fondamentaux, les droits fondamentaux doivent être satisfaits pour tous les humains, avec des soins de santé gratuits, un logement et un travail dignes et des salaires et pensions décentes, ainsi que l'accès à l'eau. Une grande partie de l'humanité dispose de moins en moins de ces avantages en raison de la privatisation de la terre et des moyens de production pour les profits capitalistes, des politiques d'austérité et du changement climatique aux conséquences catastrophiques.
Nous devons lutter contre les gouvernements autoritaires et pour les droits démocratiques, pour le droit général de la société aux soins, contre la discrimination dont les femmes sont victimes, empêchées de disposer de leur propre corps et de leur propre vie, pour le droit à l'avortement, pour l'égalité des salaires et des revenus, contre le racisme structurel qui discrimine les Noirs, les peuples indigènes et les autres ethnies racialisées, et contre l'homophobie et la transphobie qui s'attaquent à la communauté LGBTQI dans le monde.
Toutes ces luttes doivent s'unir pour vaincre les nouveaux fascismes, pour renverser les régimes d'exploitation et d'oppression, pour mener la lutte contre le capitalisme. Toutes ces tâches, au milieu des guerres, des catastrophes climatiques et des menaces d'ajustement, induisent la nécessité d'un nouvel internationalisme, un internationalisme militant des peuples d'en bas. Alors que de nombreux mouvements sociaux et mobilisations explosent aujourd'hui, il faut reconstruire des liens et des initiatives internationalistes – comme celles des travailleur·es portuaires de toute l'Europe boycottant Israël –, des campagnes qui rassemblent la gauche et les mouvements sociaux, avec des échanges qui permettent de défendre des revendications communes, de faciliter des victoires et des avancées capables de retourner la situation en faveur des majorités sociales.
21 novembre 2023
Ana Cristina Carvalhaes est journaliste, militante du PSOL (Brésil) et membre du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale.
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Appel à ne pas financer le projet de TotalEnergies en Papouasie Nouvelle-Guinée
Nos 50 organisations de la société civile de Papouasie Nouvelle-Guinée, du Pacifique, de France et d'ailleurs vous demandent de vous engager à ne pas financer ou fournir de soutien financier au projet Papua LNG, développé par TotalEnergies avec ExxonMobil, Santos et JX Nippon (1). En effet, nous savons que TotalEnergies cherche actuellement à obtenir des soutiens financiers pour ce projet, avec l'appui du Crédit Agricole, conseiller financier du projet.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Votre banque a financé le projet PNG LNG en Papouasie Nouvelle Guinée (2) et/ou un autre projet de Gaz Naturel Liquéfié (GNL) impliquant TotalEnergies dans la région Asie-Pacifique au cours des 6 dernières années (3). Nous vous demandons de cesser de soutenir l'expansion des énergies fossiles, qui est incompatible avec l'objectif mondial de limiter le réchauffement de la planète à 1,5°C. Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a confirmé que les émissions des infrastructures fossiles existantes dépasseront largement le budget carbone restant pour limiter le réchauffement planétaire à moins de 1,5°C (4). Le scénario Net zero by 2050 de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) indique par ailleurs qu'aucun nouveau projet de production de pétrole ou de gaz, ni aucun nouveau terminal de liquéfaction n'est nécessaire pour répondre aux besoins énergétiques mondiaux (5). Le projet Papua LNG, qui comprend 9 puits offshore, une usine de traitement du gaz, 4 trains de liquéfaction électrique et un gazoduc de 320 km, n'est donc pas compatible avec le scénario Net zero de l'AIE (6).
En tant que tel, ce projet n'est pas compatible avec les politiques des banques australiennes et françaises BNP Paribas, Commonwealth Bank of Australia, Crédit Mutuel, Société Générale et Westpac, qui ont accordé des prêts à l'infrastructure PNG LNG entre 2010 et 2014 (7), et qui ont depuis adopté des politiques climatiques excluant ce type de projet (8). Afin de maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5°C, tous les acteurs financiers devraient suivre la même logique et cesser de financer l'expansion pétrolière et gazière.
En l'occurrence, les émissions totales du projet Papua LNG sont estimées à 220 millions de tonnes d'équivalent CO2 (MTCO2e). Au cours de sa durée de vie, ce seul projet émettra autant que la population entière du Bangladesh – 169 millions de personnes – en une année entière (9).
De plus, alors que TotalEnergies affirme que ses projets de GNL contribueront à remplacer le charbon par le gaz pour produire de l'électricité, l'impact climatique du GNL peut être aussi important que celui du charbon si l'on prend en compte les émissions de gaz à effet de serre tout au long de la chaîne de valeur. En effet, le gaz fossile est principalement composé de méthane fossile, dont le potentiel de réchauffement est 82,5 fois plus élevé que celui du CO2 sur une période de 20 ans (10). Il suffit de quelques pour cent de fuites de gaz pour que le gaz devienne un facteur de changement climatique aussi important que le charbon à court terme (11).
Le projet risque également d'avoir de graves répercussions environnementales, sociales et potentiellement économiques en Papouasie Nouvelle Guinée. Le projet serait développé dans la province du Golfe, une province dont les zones côtières sont déjà durement touchées par le dérèglement climatique. L'élévation du niveau de la mer et les tempêtes océaniques ont contraint certaines communautés de la baie d'Orokolo à déplacer leurs habitations à plusieurs reprises (12).
Un projet antérieur développé par ExxonMobil – PNG LNG – fait l'objet d'un grave bilan en matière de violations de droits humains, de violences intra-communautaires, de conflits fonciers et à de promesses non tenues (13). Les consultations avec les communautés affectées dans le cadre du projet Papua LNG laissent craindre que leurs droits ne seront pas davantage protégés : les consultations ne sont pas menées avec la transparence nécessaire pour garantir leur consentement libre, informé et préalable (14).
Il n'est donc pas surprenant qu'un conseil de chefs, représentant 600 clans dans la région où le projet Papua LNG est développé, ait vivement dénoncé le processus de consultation en septembre dans le Post Courier, l'un des journaux les plus importants de la Papouasie Nouvelle Guinée. Selon cet article, ces chefs de clan ont indiqué que la rivière Purari, utilisée par TotalEnergies pour transporter des matériaux vers le site du projet, avait été « fermée par les propriétaires terriens pendant deux semaines » et que les opérations seraient interrompues si le dialogue n'était pas établi (15).
Le projet comporte également des risques financiers considérables. S'il est mis en oeuvre, le projet Papua LNG commencera à fonctionner à la fin de 2027 ou en 2028, alors que la demande mondiale de gaz devrait atteindre son maximum avant la fin de la décennie, selon les trois scénarios de l'AIE (16). La date des premiers chargements de GNL du projet coïncide avec une probable offre excédentaire des livraisons mondiales de gaz. En effet, les capacités de liquéfaction devraient augmenter en 2026 et 2027. Les perspectives de baisse des prix sont donc importantes à partir de cette période, avec des risques élevés pour les rendements des investisseurs du projet (17).
En outre, rien ne garantit que le GNL produit par le projet Papua LNG sera vendu, car aucun accord de vente et d'achat à long terme n'a été rendu public à ce jour (18). Comme en Europe (19), la surcapacité en GNL peut donc conduire à des actifs échoués et les infrastructures de GNL du projet Papua LNG pourraient demeurer inutilisées.
Enfin, la Papouasie Nouvelle Guinée n'a pas besoin de ce projet – dont 95% de la production doit être exportée – même pour ses propres besoins énergétiques et sa transition énergétique durable. Un rapport récent montre que le gouvernement du pays a déjà identifié de nombreux projets qui, s'ils se concrétisaient, augmenteraient considérablement l'accès à l'énergie grâce aux nouvelles énergies renouvelables (20). Le financement nécessaire pour ces projets est estimé à moins de 100 fois le budget du projet Papua LNG (21).
Pour contribuer à maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5°C, nous vous demandons de mettre fin immédiatement à tous les services financiers directs aux nouveaux projets pétroliers et gaziers en amont et en aval et de conditionner les services financiers généraux aux développeurs pétroliers et gaziers, y compris TotalEnergies, ExxonMobil, JX Nippon et Santos, à leur engagement de ne pas développer de tels projets. En conséquence, nous vous demandons de vous engager à ne pas soutenir le projet Papua LNG.
Nous vous remercions de l'attention que vous porterez à ce sujet important et serions heureux de vous rencontrer, vous et votre équipe, pour en discuter plus avant. Une réponse à cette lettre avant le vendredi 22 décembre serait très appréciée.
Organisations signataires : Center for Environmental Law and Communities Rights (CELCOR, Papua New Guinea) ; Reclaim Finance (International) ; Alofa Tuvalu (France, Tuvalu) ; Les Amis de la Terre / Friends of the Earth France ; Bank Climate Advocates (United States) ; Bank on our Future (United Kingdom) ; BankTrack (International) ; Bio Vision Africa (BiVA, Uganda) ; Bloom (France) ; Both ENDS (The Netherlands) ; Carrizo/Comecrudo Tribal Nation of Texas (United States) ; Earth Action, Inc. (United States) ; Earthlife Africa (South Africa) ; Environment Governance Institute Uganda ; Extinction Rebellion Carnage Total (France) ; Extinction Rebellion France ; FairFin (Belgium ; Friends of the Earth Japan ; Fridays for future Uganda ; Friends of the Earth United States ; Fund Our Future (South Africa) ; Global Witness (International) ; Greenpeace France ; Green Faith Indonesia ; The Green Youth Movement Denmark (Den Grønne Ungdomsbevægelse) ; JA ! Justica Ambiental (Mozambique) ; Japan Center for a Sustainable Environment and Society (JACSES) ; Jordens Vänner / Friends of the Earth Sweden ; Jubilee Australia Research Centre ; Justice Institute Guyana ; Kiko Network (Japan) ; Laudato Si Movement (International) ; LDH (0L0igue des droits de l'Homme) (France) ; Liveable Arlington (United States) ; Market Forces (International) ; Mekong Watch (Japan) ; Missão Tabita (Mozambique) ; NOAH – Friends of the Earth Denmark ; Oil Change International (International) ; Parents for Climate (Australia) ; Positive Money UK ; Public Citizen (United States)
Rainforest ActionNetwork (United States) ; ReCommon (Italie) ; Society of Native Nations (International) ; Stand.earth (International) ; StopTotal (France) ; Switch It Green (United Kingdom) ; Texas Campaign for the Environment (United States) ; Urgewald (Germany).
Paris, le 13 décembre 2023
Lire le communiqué « Appel à ne pas financer le projet de totalenergies en Papouasie Nouvelle Guinée” en format pdf
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L’Argentine n’est pas à vendre : les syndicats réagissent à la privatisation
Le 19 novembre 2023, Javier Milei a largement battu le ministre de l'Economie Sergio Massa, remportant les 24 provinces argentines sauf trois. Il promet de tout privatiser y compris l'énergie.
28 novembre 2023 | tiré de canadian.dimension | Photo : Photo avec l'aimable autorisation de Vox España/Flickr.
https://canadiandimension.com/articles/view/argentina-is-not-for-sale-unions-respond-to-privatization
Les Argentins, lassés de l'inflation annuelle qui dépasse les 140 % et d'un taux de pauvreté qui atteint 40 %, ont élu l'économiste libertaire de droite Javier Milei. Le dimanche 19 novembre 2023, Milei a largement battu le ministre de l'Economie Sergio Massa par 55,7 % contre 44,3 %, remportant toutes les provinces du pays sauf trois. Il avait fait campagne en promettant de privatiser les entreprises d'État, de réduire les dépenses publiques, de dollariser l'économie, d'éliminer la banque centrale et de fermer des ministères clés, dont ceux de la Santé et de l'Éducation.
Milei fait de la privatisation de la compagnie pétrolière publique argentine, YPF, une priorité absolue. « La première chose à faire est de larestructurer pour que YPF puisse être « vendu de manière très favorable aux Argentins ». Il a ajouté : « Tout ce qui peut être entre les mains du secteur privé sera entre ses mains. » Milei a déclaré qu'il privatiserait également la télévision publique, la radio nationale et l'Agence nationale de presse (Telám). Les actions cotées à New York de l'argentine YPF ont grimpé de plus de 40 % après cette annonce.
Les commentateurs ont souligné qu'un programme de privatisation aussi radical nécessitera des réformes constitutionnelles et, dans certains cas, de nouvelles lois de la part d'un Congrès où Milei n'a pas encore la majorité.
Appel à l'action des syndicats argentins
Hugo « Cachorro » Godoy, secrétaire général du CTA-Autónoma, a présenté une première analyse des facteurs à l'origine de ces résultats :
Nous avons voté contre ce gouvernement [d'Alberto Fernández], qui n'a rempli aucun des objectifs et des engagements pris, et qui était initialement aux antipodes de la politique de Macri et des impositions du FMI. À la fin de quatre années de gouvernement, la situation était pire qu'à ses débuts, particulièrement dans les domaines économique et social. Milei arrive au pouvoir porté par la fragmentation du camp populaire [la base de la classe ouvrière] et de la fragmentation des relations de travail, où la précarité a produit des dommages économiques et sociaux, y compris 43 pour cent de pauvreté [et] 10 pour cent de personnes souffrant de la faim. En ce qui concerne [Milei], il dénie le rôle de l'État comme instrument d'équité et d'équilibre dans une société, il est indispensable de construire un programme alternatif pour reconstituer les secteurs populaires et la base ouvrière.
La Confédération générale du travail de la République argentine (CGT), la plus grande confédération syndicale du pays, a réuni ses syndicats et a averti qu'elle n'accepterait aucun recul de ses droits ni aucun retard dans les négociations. Il a également rejeté les menaces de Milei concernant la paralysie des travaux publics et la privatisation des chemins de fer et des Aerolíneas Argentinas.
« Beaucoup de gens ont voté pour Milei en sachant ce qu'il allait faire, mais ils pensaient qu'il ne les toucherait pas. Si c'est le cas, la CGT sera là [...] Nous n'allons pas permettre la privation des droits et encore moins qu'il attaque les salaires », a déclaré Héctor Daer, représentant du secteur de la santé à la CGT.
Le Syndicat des travailleurs de la métallurgie (UOM) a annoncé que les mesures drastiques annoncées par Milei « ne sont pas bonnes pour les travailleurs, comme la paralysie des travaux publics en cours de développement dans tout le pays ».
Pedro Wasiejko, secrétaire général de la Fédération des syndicats des travailleurs de l'énergie, de l'industrie, des services et des secteurs connexes (Fetia), a fait référence à un récent sommet de la fédération qui s'est conclu à l'unanimité sur le fait que « sans développement productif autonome, il n'y a pas de possibilité de justice sociale ou de souveraineté nationale... Le [sommet] a mis en évidence l'énorme potentiel de nos entreprises d'État ainsi que les connaissances approfondies et les capacités de leurs travailleurs qui ont clairement émergé, en contraste clair avec les propositions de ceux qui prétendent que la seule issue est de les privatiser et de les fermer.
Julio Acosta, secrétaire général de la Fédération des travailleurs de l'énergie d'Argentine (FeTERA), a partagé ses réflexions sur la nécessité de construire un sentier public en Argentine. Le texte suivant a été écrit juste avant les élections, lorsque FeTERA a rejoint le TUED :
La dénationalisation des entreprises publiques a fait perdre à l'Argentine sa souveraineté, dans cette offensive du capital contre le travail, elle a mis notre pays à genoux au point qu'actuellement la politique économique est dictée par le FMI, et tous les trois mois, une délégation du Fonds arrive dans notre pays pour vérifier si les objectifs qu'ils proposent sont atteints, ce qui signifie plus d'ajustements pour les travailleurs, plus de dépendance, plus d'arriération.
La seule issue pour l'Argentine est de recouvrer sa souveraineté. Défaire les transformations structurelles du néolibéralisme, retrouver la souveraineté énergétique, la souveraineté alimentaire (nous sommes un pays qui produit de la nourriture pour plus de 450 millions d'habitants, et il y a des millions de personnes qui souffrent de la faim), ainsi que la souveraineté financière et économique.
Recouvrer la souveraineté signifie démarchandiser le secteur de l'énergie, le nationaliser, renationaliser les services essentiels, changer le modèle de privatisation pour un modèle de propriété étatique avec la participation et le contrôle des utilisateurs et des travailleurs, et ainsi récupérer les droits des travailleurs, des utilisateurs et de la société dans son ensemble.
En réponse aux annonces de privatisation de Milei, les mouvements sociaux regroupés au sein de l'Union des travailleurs de l'économie populaire (UTEP) et de l'Association des travailleurs de l'État (ATE) ont appelé à « éviter la destruction de l'État proposée par Milei » et ont affirmé qu'ils ne permettraient pas « la nouvelle tentative de privatisation des entreprises publiques ».
« Nous ne nous écarterons pas d'un millimètre du mandat qui nous a été confié par nos membres. Avant de partir, le gouvernement actuel doit garantir les augmentations promises pour novembre et décembre. Et à la prochaine, nous voulons dire que nous défendrons de toutes nos forces les emplois et les politiques publiques que nous avons gagnés », a déclaré Rodolfo Aguiar, secrétaire général de l'Association des travailleurs de l'État (ATE).
« Nous devons être forts et unis parce que la sortie est toujours collective. Nous avons besoin d'un État fort et souverain, et il est clair que la moitié de notre pays n'est pas en mesure d'en apprécier l'importance. C'est très affligeant parce que ceux d'entre nous qui sont au courant de l'histoire de notre pays savent ce qui s'est passé avec les privatisations et les démantèlements », a ajouté Mercedes Cabezas, secrétaire adjointe de l'ATE.
Le Syndicat de la presse de Buenos Aires (SiPreBA) a appelé à des rassemblements cette semaine à Radio Nacional, TV Pública et Télam, respectivement, sous le slogan « Sans médias publics, il n'y a pas de démocratie ».
Brésil : Reconstruire après la présidence Bolsonaro
Sans minimiser les différences importantes entre l'Argentine et le Brésil, ce dernier a été confronté à des défis similaires sous les administrations Temer et Bolsonaro avec la privatisation d'importantes entreprises publiques telles qu'Eletrobras et Petrobras. La lutte contre ces privatisations et la lutte actuelle, sous Lula, pour récupérer et restaurer les entreprises peuvent offrir des informations précieuses sur la stratégie.
CUT du Brésil s'est adressé au mouvement ouvrier argentin dans une déclaration post-électorale. « Notre histoire de solidarité entre la CUT Brésil et les syndicats argentins est marquée par des luttes acharnées et des résistances aux gouvernements autoritaires et néolibéraux qui, pendant des décennies, ont œuvré pour remettre les biens publics, les secteurs stratégiques de nos économies aux entreprises multinationales et, sous prétexte de réduire les dépenses, détruire nos systèmes publics de protection sociale et du travail. Le résultat, nous le savons déjà, est que des millions de travailleurs seront abandonnés par l'État minimal, poussés vers la famine, la violence et le chômage [...] Nous serons ensemble dans cette période de résistance, mais aussi d'organisation de la lutte pour défendre un projet souverain d'intégration régionale...
La reconquête de la politique industrielle de l'État et la restauration de la démocratie, du mouvement ouvrier et des services publics figuraient parmi les thèmes centraux du 14e Congrès national de la CUT Brésil (CONCUT14) qui s'est tenu en octobre 2023. Plus de deux mille délégués brésiliens et 150 délégués internationaux, dont le TUED, ont participé à ce congrès historique qui a marqué le premier depuis la défaite de Bolsonaro.
Dans les jours qui ont précédé la CONCUT, la TUED a participé à la troisième édition du Forum syndical international pour une transition sociale et écologique, organisé par la CUT du Brésil, la Rosa Luxemburg Stiftung (RSL), la Confédération générale du travail de France (CGT), la Confédération coréenne des syndicats (KCTU) et la TUED. À la suite du Congrès, le TUED a également participé à la convocation par Industriall Global Union Brésil des syndicats du secteur industriel du pays, notamment la Fédération brésilienne des travailleurs du pétrole (FUP), la Confédération nationale des métallurgistes de la CUT (CNM/CUT), la Fédération nationale et la Confédération des travailleurs urbains - FNU/CNU et le Syndicat des travailleurs de l'énergie (Sinergia CUT), entre autres.
Les Syndicats pour la démocratie de l'énergie (TUED) sont une initiative mondiale et multisectorielle visant à faire progresser la direction et le contrôle démocratiques de l'énergie d'une manière qui promeut des solutions à la crise climatique, à la pauvreté énergétique, à la dégradation des terres et des personnes, et répond aux attaques contre les droits et la protection des travailleurs.
Cet article a été publié à l'origine sur le site Web du TUED.
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« Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit »
Il y a 3 ans, la Commission Indépendante sur l'Inceste et les Violences Sexuelles Faites aux Enfants (CIIVISE) était installée, avec pour lettre de mission de recueillir les témoignages des personnes ayant été victimes de violences sexuelles pendant leur enfance en créant un espace inédit d'expression et faire des préconisations de politiques publiques pour améliorer la réponse des différentes institutions.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Par son rapport « Violences sexuelles faites aux enfants : on vous croit », publié ce vendredi 17 novembre, la CIIVISE restitue ces trois années d'engagement, livre son analyse des violences sexuelles faites aux enfants et présente des préconisations de politique publique. Quatre parties le structurent : les piliers, la réalité, le déni, la protection.
Les violences sexuelles faites aux enfants, l'inceste, sont un problème social historique et politique. Si longtemps confinées à la sphère privée et à l'intime secret, elles mettent aussi en question nos représentations collectives de la famille, de la sexualité, de la liberté, de la relation et du pouvoir. Face à cela, la culture de la protection ne peut être édifiée sans piliers inébranlables, afin de regarder la réalité en face, et sortir du déni.
La réalité peut être décrite en quelques chiffres : 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, 5,4 millions de femmes et d'hommes adultes en ont été victimes dans leur enfance, l'impunité des agresseurs et l'absence de soutien social donné aux victimes coûtent 9,7 milliards d'euros chaque année en dépenses publiques. Les deux tiers de ce coût faramineux résultent des conséquences à long terme sur la santé des victimes. La réalité c'est d'abord le présent perpétuel de la souffrance.
Ce que la CIIVISE a à dire après trois ans d'engagement, d'écoute, de discernement et d'action, c'est ceci : nous, la société, nous nous sommes trompés. Nous avons cru qu'il était préférable de faire comme si ça n'existait pas, comme si c'était impossible. Nous avons préféré ne pas voir. La CIIVISE ne sera pas la première à mettre en évidence le déni dont les violences sexuelles faites aux enfants font l'objet.
Il est possible de sortir du déni, de remettre la loi à sa place, d'être à la hauteur des enfants victimes et des adultes qu'ils sont devenus. C'est le sens des 82 préconisations formulées de ce rapport. Elles sont réalistes et réalisables. Leur mise en œuvre sera moins coûteuse que le coût du déni.
La commission espère qu'il ne s'agit pas de son rapport final mais d'un rapport d'étape.
Elle espère que ce rapport sera lu et qu'il suscitera l'intérêt des mouvements et professionnels de la protection de l'enfance et celui des mouvements et professionnels de la lutte contre les violences sexuelles.
Elle espère qu'il sera lu par tous les citoyens, quel que soit leur métier ou leur engagement, parce que ce dont parle la CIIVISE les concerne nécessairement.
Elle espère que les personnes qui lui ont confié leur témoignage, et toutes les victimes de violences sexuelles dans leur enfance, se reconnaitront dans chaque mot, qu'aucun mot ne les troublera, que cette multitude de femmes et d'hommes se dira que la CIIVISE a été à la hauteur de leur attente, de leur parole, de leur exigence.
Elle espère enfin que ce rapport sera connu des enfants, d'une manière ou d'une autre ; que les enfants en entendront parler et se diront que cette CIIVISE a fait un travail sérieux, comme les enfants font un travail sérieux parce que les enfants sont des gens sérieux, qui vivent leur vie sérieusement ; que les enfants victimes se diront qu'ils vont être protégés, que les adultes qui les croient et veulent les protéger vont réussir parce qu'ils ne sont pas tout seuls.
Télécharger la synthèse
La littérature et notamment la littérature contemporaine permet, comme le dit Christine Angot, que « les mots soient visibles ». La littérature « fait voir » la réalité même quand cette réalité fait l'objet d'un déni ancien et puissant. C'est le cas des violences sexuelles faites aux enfants et notamment de l'inceste. Avec l'association Idéokilogramme, Henriette Zoughebi a réalisé pour la CIIVISE un recueil des œuvres littéraires qui s'inscrivent dans la lutte contre le déni.
La CIIVISE reçoit les témoignages dans le respect des articles 434-3 et 434-1 du Code pénal qui lui font obligation d'informer les autorités judiciaires de toutes les agressions ou atteintes sexuelles infligées à un mineur dont elle a connaissance, ainsi que de tout viol commis sur un majeur dont l'auteur serait susceptible de commettre de nouveaux viols qui pourraient être empêchés.
https://www.ciivise.fr/le-rapport-public-de-la-ciivise/
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La guerre, les femmes et les viols : on vous croit
La lutte contre le sexisme, les violences faites aux femmes, l'antisémitisme et les racismes ne souffre aucune exception, aucune exemption, y compris au sein de la gauche antiraciste et féministe. N'oublions pas ce que les corps des femmes exhibés, malmenés, torturés, violés ou anéantis sous les bombes et ceux des enfants, nous disent de cette guerre entre Israël et le Hamas.
Tiré de Entre les lignes et les mots
A l'heure où cette tribune est publiée, de nombreux textes ont abordé la question des viols le 7 octobre sous des angles d'ailleurs différents. Il m'aura fallu trois semaines pour parvenir à une version suffisamment rassembleuse tant le sujet est lourd de conséquences et psychologiquement chargé. Il est important de comprendre qu'à l'heure où la Cour Pénale Internationale a été saisie pour crimes de guerres, crimes contre l'humanité et crimes de génocide à l'encontre de l'État d'Israël, les crimes de viols commis en Israël le 7 octobre – et possiblement à l'encontre des otages – sont constitutifs de crimes de génocide. Ceci fait suite à plusieurs jugements prononcés à partir de 1998 par le Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie ainsi que le jugement prononcé en 1998 par le Tribunal International pour le Rwanda à l'encontre de Jean-Paul Akayesu.
Malgré les appels nombreux à un cessez-le-feu et à la libération des otages, l'offensive israélienne à Gaza se poursuit et des familles entières, dont de nombreuses femmes et enfants sont anéanties.
La justice internationale est saisie. Ce texte n'a pas prétention à rendre à sa place un jugement mais à dénoncer le caractère patriarcal de cette guerre.
Fabienne Messica.
Tribune
Femmes victimes de viols dans des actes de guerre : qui que vous soyez, israéliennes, palestiniennes ou de tout autre pays : on vous croit !
La lutte contre le sexisme, les violences faites aux femmes, l'antisémitisme et les racismes ne souffre aucune exception, aucune exemption, y compris au sein de la gauche antiraciste et féministe.
Rien ne justifie les horreurs contre les populations civiles. Confondre la solidarité qui est aussi la nôtre avec les Palestinien-es pour leurs droits avec le déni des souffrances endurées le 7 octobre 2023 par les civils israéliens et en particulier les femmes, c'est se tromper de combat.
Nous tenons à l'affirmer bien que nous ne partagions pas l'accusation trop globale et sans nuance à l'égard des mouvements féministes à qui l'on reproche le retard ou parfois le déni dans la dénonciation des violences subies le 7 octobre par des femmes israéliennes. Nous savons aussi que les extrêmes-droites se saisissent de ces tensions dans le but d'invalider les luttes des femmes pour leurs droits, pour l'égalité et contre les violences sexistes et sexuelles. Mais si cette tentative de délégitimer le féminisme est inacceptable, la critique est permise.
La question des viols du 7 octobre est cruciale pour la propagande autour du Hamas qui, dès les premières heures, s'est attachée à nier l'extrême cruauté des actes commis (malgré les scènes filmées par les assaillants eux-mêmes et envoyées aux familles des victimes) pour que ces actes soient nimbés du qualificatif de résistance. Cette violence spécifique peut aussi faire l'objet d'une instrumentalisation par le gouvernement israélien pour justifier une riposte toujours plus meurtrière que nous condamnons fermement.
Mais ce n'est pas un motif pour invisibiliser ces crimes car la condition des femmes et les violences spécifiques qui s'exercent à leur égard ne sont jamais secondaires aux intérêts des uns et des autres !
La parole féministe ne peut être confisquée, embrigadée, paralysée au prétexte d'instrumentalisations possibles. Or le silence sur les viols et violences sexistes et sexuelles du 7 Octobre dans de nombreux pays et même à l'ONU Femmes [1], en est un exemple. Si nous le disons, ce n'est pas pour attaquer le féminisme, mais pour réaffirmer ses valeurs qui devraient primer.
En tant que féministes, condamner, quels qu'en soient leurs auteurs, les viols et violences sexistes et sexuelles qui sont des crimes contre l'humanité, relève de nos fondamentaux. Notre critique du patriarcat, de la glorification de la guerre, de la violence, de la puissance, de l'esprit militaire et du nationalisme et du colonialisme qui font système, reste entière. Nous savons que la guerre joue un rôle essentiel pour perpétuer les innombrables dominations tandis que les femmes occupent une place spécifique dans les stratégies guerrières : faire des enfants, les garçons seront des soldats et les filles feront des enfants… De plus, l'atteinte aux corps des femmes est considérée par des belligérants comme l'atteinte à la virilité de « l'ennemi » dans une conception et une pratique, fondamentalement virilistes.
C'est avec les féministes pacifistes qui dans ce conflit ont œuvré dans la solitude, supportant les insultes et les menaces des hommes nationalistes, masculinistes, fanatiques religieux qui les considèrent comme des traitres et « des putains de l'ennemi » que nous pouvons défaire ces logiques ; c'est avec nos sœurs israéliennes et palestiniennes qui tentent depuis des décennies de tracer une autre voix et sont renvoyées à leur appartenance nationale, israéliennes ou palestiniennes, à leur qualité de juives, de musulmanes ou de chrétiennes dans une perspective qui les assigne à la solidarité avec les bellicistes de leur pays ou de leur religion, alors même que la ligne de fracture ne se situe pas seulement entre deux peuples mais à l'intérieur de chacun de ces peuples.
Tel est le message du mouvement les Guerrières de la paix, un mouvement féministe mixte, créé il y a un an en France qui milite avec les sociétés civiles israéliennes et palestiniennes dans la continuité des Femmes en noir, mouvement israélo palestinien créée en 1988 pour mettre fin à la colonisation. Ni l'ethnicité, ni la religion ne sont la cause de la guerre mais bien plus des idéologies nationalistes et xénophobes. Le lien entre le patriarcat et le nationalisme est largement démontré. Défaire le patriarcat, c'est défaire le nationalisme belliqueux et xénophobe. Défaire le patriarcat, c'est défaire la guerre ; et les autocrates le savent bien qui verrouillent la liberté et les droits des femmes.
Nous ne pouvons dédouaner ni la société israélienne, ni la société palestinienne et les pouvoirs politiques qui les dirigent de tout patriarcat. L'expérience des femmes qui ont participé à des mouvements de libération nationaux devrait à cet égard nous enseigner que les moyens utilisés dans des guerres de libération, parmi lesquels l'éviction de tout groupe concurrent et souvent l'oppression du peuple qu'on prétend libérer, ne sont pas neutres. Ce n‘est donc pas n'importe quel acte dit de résistance ni n'importe quel pouvoir politique qu'il convient de soutenir.
Dans son livre, « Ne suis-je pas une femme [2] », bell hooks, célèbre afro-féministe, décrit avec finesse la double exclusion des femmes noires. Elle montre que des oppressions peuvent se combiner, dans la domination des femmes noires, à savoir le racisme d'une part et d'autre part, le sexisme dans son propre camp de lutte contre le racisme.
Alors quand nous lisons, dans une tribune, publiée le 21 novembre dans « le media », par un collectif de féministes militantes, chercheuses et artistes, que ce dernier, non seulement nie l'augmentation des actes antisémites dans le monde mais encore, réduit les évènements du 7 octobre à de la simple de propagande, c'est pour nous un détournement du féminisme. Écrire que parler de ces viols et des violences sexistes et sexuelles et condamner les actions des combattants du Hamas, c'est « réitérer la vision d'un monde musulman barbare contre une population israélienne féminisée et ainsi lavée et blanchie de tout soupçon. La condamnation sans appel des combattants du Hamas s'arrime en effet à la construction d'un Orient monstrueux, nécessairement coupable des pires atrocités contre les femmes, permettant ainsi une fois de plus d'annuler toute perspective historique quant à la violence intrinsèque à la colonisation » est une forme alambiquée de deshumanisation des victimes et d'héroïsation d'actes que nous avons tout de même coutume de condamner sans réserve.
Certes, le discours qui fait de cette guerre un conflit de civilisation est islamophobe et nous le rejetons fermement. Mais un discours qui nie les atrocités commises le 7 octobre au nom de la lutte contre l'islamophobie n'est pas entendable non plus.
A nous féministes de nous montrer dans ce domaine à la hauteur des enjeux. A nous, engagées dans la lutte contre le sexisme et tous les racismes et pour une paix juste et durable entre Israël et la Palestine de dénoncer sans réserve et sans exception, les virilismes, la militarisation des conflits et le patriarcat.
Premiers signataires
Fabienne Messica, Ligue des Droits de l'Homme, Golem
Pierre Tartakowsky, président d'honneur de la Ligue des Droits de l'Homme,
Nora Tenenbaum, militante féministe,
Jonas Pardo, militant et formateur contre l'antisémitisme, golem
Laura Fedida, militante antiraciste
Didier Epsztajn, animateur du blog « entre les lignes entre les mots »
Yann Levy, photographe et journaliste
Mélanie Jaoul, féministe intersectionnelle, Présidente de AATDS
Illana Weizman, essayiste
Sandro Munari architecte-urbaniste
Deborah de Robertis, artiste
Sarite Rosen Artiste plasticienne
Fiona Schmit, autrice et militante féministe
Eva Vocz, miltante féministe, chargée de plaidoyer à Act Up
[1] Qui réagit tardivement par un tweet lunaire le 25 octobre.
[2] C'est Sojourner Truth, militante noire américaine qui prononça cette phrase en 1851 dans un discours à une Convention des femmes à Akron en Ohio
https://blogs.mediapart.fr/messicafabienne/blog/091223/la-guerre-les-femmes-et-les-viols-vous-croit
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Deuxième rapport : Le sexisme dans la publicité française
Résistance à l'Agression Publicitaire (R.A.P.) publie le deuxième rapport de son Observatoire de la Publicité Sexiste intitulé Le sexisme dans la publicité française, 2022-2023. Ce rapport fait suite à une première version publiée en 2021 et montre que les mauvaises pratiques constatées à l'époque restent de mise, voire se renforcent. L'autorégulation publicitaire est un échec : la publicité française contribue à perpétuer les stéréotypes et les injonctions de genre les plus ridicules et les plus violentes.
Consultez le rapport en cliquant sur ce lien
De mars 2022 à mars 2023, R.A.P. a mis en ligne un formulaire permettant aux citoyen·nes de dénoncer et documenter des publicités sexistes subies dans leur quotidien. En un an, sur 285 contributions provenant de toute la France, 87% ciblent le genre féminin. L'analyse précise de ces contributions montre que les techniques et les mises en scène observées entre 2019 et 2020 restent utilisées par le secteur publicitaire. Les secteurs d'activité les plus représentés sont ceux de l'habillement et de la parfumerie (55%) ainsi que l'hygiène et la beauté (18,5%) qui constituent à eux seuls presque trois-quart des publicités jugées sexistes dans l'échantillon. Cette prédominance annonce déjà le rôle de l'esthétisme et de l'apparence dans le « publisexisme ».
L'ensemble des stéréotypes et injonctions sexistes véhiculés par la publicité est majoritairement propagé par les images, quoique des slogans sexistes continuent d'être diffusés. Des femmes sexualisées, y sont représentées dans des postures de séduction et/ou de soumission. Elles y apparaissent en général comme mises à nues, fragmentées, infantilisées, érotisées, et réduites à être traités comme des objets plutôt que comme des sujets, Les corps représentés répondent aux mêmes normes discriminantes (minceur, blanchité, jeunesse, épilation) et/ou irréalistes (par l'emploi de mannequins et le recours systématique à la retouche photographique) que précédemment. Quand, parfois, des corps moins normés sont représentés, c'est pour être soumis à de semblables traitements sexualisants. Les hommes restent dans le rôle du sachant, fort et protecteur. Autres éléments, le modèle du couple est systématiquement hétéronormé et le partage des tâches toujours aussi genré.
Face à ces abus persistants, le rapport conclut que les mesures censées réguler l'industrie publicitaire sont insuffisantes : mentions légales, chartes de bonne conduite et instances d'« autorégulation » échouent à filtrer ou contrebalancer ces campagnes. C'est pourquoi R.A.P. préconise la création d'une autorité indépendante, dotée de réels pouvoir de régulation ; l'inscription de l'interdiction du sexisme publicitaire dans la loi ; l'interdiction de la représentation des corps (entiers ou morcelés, humains ou humanoïdes, réalistes ou caricaturés) en publicité. « Face à un publisexisme qui se perpétue et s'accommode de toutes les chartes ou comités d'éthique, il nous faut des lois. Si la publicité prétend nous transmettre des informations sur des produits, ce sont les produits qu'elle doit montrer », déclare Jeanne Guien, porte parole de R.A.P.
Introduction
Chaque jour, nous recevons des centaines de messages publicitaires. Cette pression permanente, non sollicitée, contribue à façonner nos jugements et nos représentations.
En effet, les messages publicitaires sont stéréotypés : ils recourent de façon répétitive à des repré- sentations et injonctions similaires. Lorsque ces messages stéréotypés ciblent certains groupes sociaux, ils contribuent au développement de normes, souvent caricaturales voire discriminantes. C'est notamment le cas en ce qui concerne la représentation des femmes et minorités de genre dans la publicité.
En 2019, l'association Résistance à l'Agression Publicitaire (RAP) a créé l'Observatoire de la Publicité Sexiste (OPS), dans le but d'enquêter sur les stéréotypes et injonctions sexistes véhiculés par la publicité (ou « publisexisme »). Réunissant et analysant des publicités observées dans toute la France pendant un an, nous avons publié un premier rapport en 2021, qui constatait que le publisexisme était un problème actuel, touchant principalement les femmes et s'appuyant sur des mises en scène stéréotypées : des corps sexualisés, épilés, blancs, minces, jeunes, en position de soumission, de séduction, d'infantilisation, de travail domestique, etc.
Entre mars 2022 et mars 2023, nous avons relancé ce dispositif, afin d'étudier la persistance de ces mises en scènes et leurs éventuelles évolutions. 285 contributions ont été envoyées sur notre formulaire en ligne (contre 165 pour le premier rapport), issues de toute la France et tirées de différents supports (affichage extérieur, réseaux sociaux, télévision, prospectus, etc.). Sur la base de ces contributions, ce nouveau rapport montre que l'industrie publicitaire ne parvient pas à réformer ses pratiques sexistes. En effet, les mises en scène observées entre 2019 et 2020 restent utilisées. De plus, certains efforts consentis par cette industrie (notamment, le fait d'inclure des mannequins non blanc·he·s ou non maigres) tendent à renforcer le publisexisme, en appliquant ces mises en scène à de nouveaux groupes sociaux, devenus de nouvelles cibles marketing.
Parce qu'à l'heure actuelle, rien ne nous protège de ces pratiques, nous concluons ce rapport en présentant nos revendications, pour en finir avec ces agressions sexistes quotidiennes et banalisées.
Consultez le rapport en cliquant sur ce lien
https://antipub.org/wp-content/uploads/2023/11/RAP-SEXISME-PUB-FINAL.pdf
https://antipub.org/rapport-sexisme-dans-la-publicite-francaise-2/
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Alternatives féministes aux dilemmes de l’humanité : affronter le capitalisme dans le présent
Lisez le discours sur les stratégies internationalistes de l'organisation anticapitaliste, tenu lors de la conférence Dilemmes de l'humanité
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/12/15/alternatives-feministes-aux-dilemmes-de-lhumanite-affronter-le-capitalisme-dans-le-present/
La Marche Mondiale des Femmes est ancrée dans une tradition internationaliste. C'est aussi le fruit du combat de toute une vie de la compagne Nalu Faria. Nous suivons les tâches que Nalu nous a laissées – qui sont nombreuses, pour nous toutes et tous, combattants et combattantes du monde qui l'avons rencontrée, qui ont croisé son dévouement, son engagement et ses accumulations.
Je commencerai donc par deux réflexions que Nalu nous a toujours apportées. La première est l'importance de construire l'internationalisme, de comprendre que les luttes socialistes et féministes sont antisystémiques et doivent être internationales, entre camarades du monde entier. La deuxième réflexion porte sur l'importance du processus ; non seulement l'importance de cet espace que nous construisons aujourd'hui, mais le processus qui nous a amenées ici et aussi ce qui est déclenché à partir de cet espace.
L'organisation contre la mondialisation
Dans quel état sommes-nous, travailleurs et travailleuses, aujourd'hui ? Notre organisation est une réponse et une construction alternative pour transformer les conditions dans lesquelles nous vivons. Dans quels scénarios naissent les mouvements sociaux ? Comment s'organise la lutte ? Au Brésil, par exemple, entre 1964 et 1985, nous avons vécu une dictature militaire, dans un processus qui, paradoxalement, a fait émerger plusieurs mouvements sociaux actuels, tels que le Mouvement des travailleurs sans terre (MST – Movimento dos Trabalhadores Sem Terra), la Centrale Unique des Travailleurs (CUT – Central Única dos Trabalhadores), l'Association Nationale des étudiants diplômés (ANPG – Associação Nacional de Pós-Graduandos), et plusieurs autres.
Puis, dans les années 1990, nous avons vécu un moment où l'impérialisme nous a imposé un projet de mondialisation, internationalisant davantage l'économie néolibérale de précarité de nos vies. En Amérique latine, en particulier, on a essayé de nous imposer la ZLEA, un accord de libre-échange. À ce moment-là, dans la transition des années 1990 aux années 2000, l'organisation des mouvements créait deux voies : certains pensaient que contester cet agenda d'institutionnalité pouvait apporter des opportunités nous, d'autre part, pensions que ce n'était pas le cas. Nous avons compris que c'était très similaire aux conditions dans lesquelles nous vivions déjà, et que ce projet essayait de nous approfondir et de nous piéger dans une condition de subordination.
Les Nations Unies (ONU) ne nous représentaient pas, et nous avons compris que la lutte et les réponses nécessaires ne pouvaient venir que des travailleurs et travailleuses. Dans ce contexte de néolibéralisation, la Marche Mondiale des Femmes, la Via Campesina et d'autres mouvements ont émergé, avec la compréhension que si l'oppression est internationale, notre réponse – notre socialisme, notre féminisme – doit également être internationale.
La classe ouvrière et ses dilemmes actuels
Aujourd'hui, nous vivons une nouvelle inflexion du système capitaliste. Nous voyons que le système capitaliste n'attaque pas seulement le travail, mais nos vies. Le capitalisme est incompatible avec la vie. Nous le voyons aujourd'hui dans la confrontation de nos camarades en Palestine. Nous l'avons également vu ces dernières années lors de la pandémie, car pendant que les gens mouraient dans les pays du Sud, un vaccin était déjà prêt et inaccessible. À l'époque, nous étions nombreux à comprendre que les luttes pour briser les brevets et contre les entreprises pharmaceutiques transnationales s'inscrivaient dans le cadre d'une lutte de solidarité internationale de la classe ouvrière.
La période de pandémie a entraîné un remaniement du travail, ce qui a été encore plus difficile pour les femmes. D'une part, nous avons assisté à un approfondissement de l'ubérisation, non seulement dans le travail des plateformes à proprement parler, mais aussi dans la flexibilisation de tous les droits. D'autre part, même dans ces conditions précaires, les femmes ont été expulsées de ce marché du travail. Au Brésil, en 2020, 96% des personnes qui ont perdu leur emploi formel étaient des femmes, selon l'enquête sur le Rapport annuel d'information sociale (Rais). Cette tendance a eu lieu non seulement au Brésil, mais dans le monde entier. Aujourd'hui, nous avons beaucoup plus d'hommes que de femmes sur le marché du travail économiquement actif.
Les crises du capital sont nécessaires pour recomposer les profits, mais aussi pour recomposer leurs chaînes d'exploitation, dont fait partie la division sexuelle du travail. Les crises vont de pair avec des politiques d'austérité, de réduction de l'État et de ses systèmes de santé, d'éducation publique et de soins. Lorsque le marché nous expulse du marché du travail et que l'État se retire de ces tâches, le message qu'ils nous transmettent est qu'il s'agit d'une responsabilité des femmes. Qu'ils veulent nous renvoyer à la maison pour que nous nous occupions des malades, des enfants, des personnes âgées et aussi des hommes, qui sont sur ce marché du travail économiquement actif de plus en plus écœurant.
Pour le système capitaliste, toutes ces tâches de soins incombent aux femmes.
Ana Priscila Alves
Cette condition soulève deux éléments : le premier est que le travail salarié n'est pas une règle ni pour les pays du Sud ni pour les femmes. Il existe un certain nombre d'emplois non formels et non rémunérés. La seconde est la construction capitaliste de fausses dichotomies, telles que la production et la reproduction, publique et privée, raison et émotion. Toutes sont faites pour rendre invisible le travail gratuit effectué par les femmes. Le travail de reproduction de la vie soutient l'économie. Supposer que les femmes seront responsables des soins nous impose une précarité structurelle, marquée par le système capitaliste, patriarcal et raciste et la division internationale du travail.
Alternatives féministes pour changer le monde
Le féminisme, qui est en fait le capitalisme peint en lilas, ne nous sert pas. Le féminisme a besoin d'être populaire, de démanteler les fondements de ce système capitaliste qui nous opprime partout dans le monde. Nous apportons comme alternative une économie féministe, capable de mettre la vie au centre. L'économie est l'ensemble des tâches qui assurent la vie et permettent à la société de continuer à fonctionner.
Comprenant que le conflit du capital contre la vie structure notre société, nous construisons ces alternatives sur nos territoires. Dans la pandémie, nous avons compris la nécessité de nommer ceux qui nous oppriment et de faire face à l'offensive des sociétés transnationales – pharmaceutiques, minières, privatisation de l'eau, entre autres. Les femmes donnent des réponses parce qu'elles sont à l'avant-garde de cette résistance sur leurs territoires, avec la mémoire, le mysticisme, l'agriculture familiale et l'économie solidaire.
Quand on regarde les alternatives proposées dans nos pays et territoires, on se rend compte que c'est le défi de notre époque historique. Dans les années 1980, un certain nombre de mouvements sociaux ont pu émerger pour lutter pour la démocratie. Dans les années 1990, nous nous sommes battues contre la mondialisation capitaliste. Il est maintenant temps de comprendre la réorganisation du capital et de lutter pour construire le socialisme aujourd'hui, à notre époque historique.
Ce système qui nous tue ne peut pas continuer. –
Ana Priscila Alves
Nalu Faria a répété à plusieurs reprises que la réponse aux problèmes et dilemmes de l'humanité se trouve dans la classe ouvrière elle-même, dans le quotidien, dans les mouvements, dans les alternatives que nous avons déjà construites chaque jour, dans nos lieux d'action et de vie. La réponse au démantèlement des fondements matériels du capitalisme réside dans les mouvements de résistance que nous faisons à travers le monde. C'est notre tâche : changer le monde pour changer la vie des femmes et changer la vie des femmes pour changer le monde. E c'est pourquoi nous continuerons jusqu'à ce que nous soyons toutes libres.
Ana Priscila Alves
Ana Priscila Alves est membre de la Marche Mondiale des Femmes à Rio de Janeiro, au Brésil. Ce texte est une édition de son discours au panel « Organisation de la classe ouvrière », qui s'est tenu le 15 octobre, lors de la 3ème Conférence internationale Dilemmes de l'humanité, à Johannesburg, en Afrique du Sud.
Traduit du portugais par Andréia Manfrin Alves
Transcription par Vivian Fernandes (AIP)
Édition par Helena Zelic
https://capiremov.org/fr/analyse/alternatives-feministes-aux-dilemmes-de-lhumanite-affronter-le-capitalisme-dans-le-present/
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Accorder le statut de salarié-e-s à toutes les travailleuses et à tous les travailleurs handicapé-e-es en établissement et services d’aide par le travail
La conférence nationale du handicap du 26 avril 2023 a affirmé une ambition majeure : « cesser d'enfermer les personnes dans des dispositifs et des parcours spécifiques et rendre l'environnement professionnel de droit commun totalement accessible, quel que soit le handicap ».
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/12/15/accorder-le-statut-de-salarie-e-s-a-toutes-les-travailleuses-et-a-tous-les-travailleurs-handicape-e-es-en-etablissement-et-services-daide-par-le-travail/#
Madame la première Ministre,
Mais la loi Plein Emploi adoptée par le parlement ne change pas le statut des travailleur·euse.s en ESAT toujours « usager-ère-s » et dépendant du Code de l'Action Sociale et des Familles et non du Code du travail, ce qui reste pour les personnes concernées une grave discrimination et une non-reconnaissance de leur travail.
En droit du travail, trois notions principales déterminent la qualité de salarié.e : le contrat de travail, la rémunération et le lien de subordination. Ces critères doivent s'appliquer à toutes les personnes qui travaillent en ESAT.
Maintenir ces personnes dans la seule mouvance de l'action médico-sociale est contradictoire avec l‘objectif recherché : « Chacun est présumé pouvoir travailler en milieu ordinaire ».
Le Code du travail prévoit déjà des cadres juridiques particuliers dans lesquels les salarié.e.s bénéficient à la fois des mêmes droits que les autres salarié.e.s et de dispositions protectrices particulières comme dans les entreprises d'insertion, les entreprises adaptées, les salariés de l'intérim.
Nous ne comprenons pas pourquoi votre Gouvernement a refusé, systématiquement et sans débat, tous les amendements allant dans ce sens.
En ESAT, les travailleur·euse.s sont soumis à l'autorité de l'association qui les emploie. Ils ont une production à assurer et doivent travailler 35 heures avec une rémunération mensuelle moyenne de 350€ !
– Quel accès aux formations qualifiantes de droit commun ?
– Quel accès à un emploi librement choisi en milieu ordinaire ?
– Quels moyens humains, techniques et financiers seront mis en œuvre en ce sens ?
Les avancées votées comme le droit de se syndiquer ou de faire grève, la mutuelle collective ou la prise en charge partielle des frais de transports ne changent pas fondamentalement le statut des travailleur·euse.s handicapé.e.s des ESAT.
Il est temps d'en finir avec le statut d'usager-ère-s et d'accorder les mêmes droits que tous les salarié.e.s de ce pays. Ce qui est la réalité dans bon nombre de pays européens.
Nous vous rappelons que la loi du 11 février 2005 s'intitule : « Pour l'égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées ». Il est temps de la mettre pleinement en œuvre.
En vous remerciant de votre attention, nous vous prions d'agréer Madame la Première ministre, l'expression de notre plus haute considération.
Signataires : François Couturier, A.M.I Association nationale de défense des Malades Invalides et handicapés ; Chantal Rialin, F.D.F.A Femmes pour le Dire Femmes pour Agir ; Marie Rabatel, Association Francophone des Femmes Autistes ; Manuel Bernardo, F.M.H Fédération des Malades et Handicapés ; Patrick Baudouin, LDH (Ligue des droits de l'Homme) ; Céline Perdreau, Association Les Dévalideuses ; Sophie Binet, C.G.T Confédération Générale du Travail ; Benoît Teste, F.S.U Fédération Syndicale Unitaire ; Julie Ferrua, Union Syndicale Solidaires. ; Christophe Logez ; A.C.O ESAT des Vosges avec le soutien de l'Action Catholique Ouvrière nationale.
Paris, le 12 décembre 2023.
https://www.ldh-france.org/accorder-le-statut-de-salarie-es-a-toutes-les-travailleuses-et-a-tous-les-travailleurs-handicape-ees-en-etablissement-et-services-daide-par-le-travail/
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Les 10 % les plus riches profitent financièrement du réchauffement climatique
Si l'on prend en compte les placements financiers des 10 % les plus riches, leur empreinte carbone est deux fois plus élevée que les chiffres jusque-là avancés, selon une étude économique.
Tiré de Reporterre.
Prenons un steak. Qui est responsable des émissions induites par sa production ? Celui qui le mange ? Celui qui le produit ? Les deux ? Si l'on prend en compte les investissements des riches, c'est-à-dire leurs actions dans les entreprises, pour calculer leur empreinte carbone, celle des 10 % les plus riches serait 2 à 2,8 fois plus élevée qu'on ne le pensait. Voilà la principale conclusion de l'étude publiée le 7 décembre par les économistes Lucas Chancel et Yannic Rehm.
Intitulé The carbon footprint of capital (« L'empreinte carbone du capital », en français), ce texte de soixante-deux pages, disponible sur le site du World Inequality Database, se base sur des données récoltées en France, en Allemagne et aux États-Unis. Son but : « Présente[r] de nouvelles estimations sur l'inégalité des empreintes carbone individuelles entre les groupes de richesse » dans ces trois pays. Et ainsi « mett[re] en évidence le domaine dans lequel le potentiel de réduction des émissions est le plus important pour les individus ».
« Cette étude est révolutionnaire »
« Cette étude est révolutionnaire dans le sens où elle montre que la responsabilité des émissions ne repose pas que sur les consommateurs mais aussi sur les actionnaires, qui détiennent les moyens de production », explique à Reporterre Alexandre Poidatz, responsable climat et inégalités chez Oxfam France.
Les deux chercheurs ont mis en place un « nouveau cadre de mesure ». Habituellement, l'empreinte carbone est calculée en fonction de la consommation et du mode de vie — logement collectif ou villa avec piscine, voyage en train ou en avion... Cette fois, les économistes ont aussi pris en compte les émissions relatives à la possession d'actifs (actions au sein d'entreprises, immobilier, fonds de pension…).
Ils proposent ainsi trois façons différentes de calculer l'empreinte carbone d'un individu [1] :
– la première attribue l'ensemble des émissions aux consommateurs ;
– la deuxième, nommée « le scénario investisseurs », attribue la totalité de l'empreinte carbone liée à l'activité productive d'une entreprise à ceux qui la détiennent ;
– la dernière est dite « mixte ». Elle attribue aux consommateurs les émissions liées aux secteurs de production (l'acheminement du steak jusqu'à la grande surface par exemple), sauf celles liées aux investissements et donc au capital. Ces dernières sont attribuées aux actionnaires des entreprises.
Près de trois fois l'empreinte carbone d'un Français moyen
Si l'on considère que ceux qui détiennent les usines sont responsables de ce qu'elles produisent (le deuxième scénario), alors cela fait plus que doubler l'empreinte carbone des 10 % les plus riches, l'augmentant de 2 à 2,8 fois en fonction du pays par rapport à la première approche. Selon ce scénario, un individu faisant partie des 10 % les plus riches en France émet ainsi en moyenne 38 tonnes équivalent CO2 tous les ans. Si l'on ne considère que ce que les riches consomment (premier scénario), alors le chiffre n'est « que » de 16 tonnes éqCO2. En France, la moyenne est de 10 tonnes éqCO2 par an et par personne. L'Accord de Paris, lui, fixe à environ 2 tonnes l'empreinte que nous devrions avoir.
Enfin, si l'on prend le troisième scénario, une personne faisant partie des 10 % des plus riches en France émet en moyenne 25 tonnes éq CO2 par an.
« C'est par la réorientation de leurs actifs financiers vers des entreprises bas carbone que les plus riches peuvent non seulement réduire leur empreinte individuelle, mais aussi engendrer une réduction de l'empreinte collective », analyse Alexandre Poidatz, d'Oxfam France, ONG ayant déjà publié de nombreux travaux sur le sujet.
Il souligne un autre enseignement majeur de cette étude : le fait que les 10 % les plus riches profitent financièrement du réchauffement climatique. « Plus on est riche, plus on détient, logiquement, d'actifs financiers. Mais leur travail permet de démontrer un autre point très important : le fait que plus on est riche, plus on détient des actifs financiers polluants. En d'autres termes, les plus riches s'enrichissent grâce à leurs investissements dans des entreprises polluantes. »
Selon les économistes, « il s'avère que les plus riches possèdent des actifs à plus forte intensité de carbone que les segments moyens et pauvres de la société [...]. Les actifs financiers, en particulier les actions, ont une forte intensité d'émissions. Pour chaque million détenu en actions, les émissions annuelles de carbone sont estimées à 120-150 tonnes éq CO2 en France », ajoutent-ils. Dans le « scénario investisseurs », 75 à 80 % de l'empreinte carbone des 10 % les plus riches est d'ailleurs liée à leur possession d'actifs, et non à leur mode de vie. « En se concentrant uniquement sur les émissions liées à la consommation directe ou indirecte, on risque de passer à côté d'une grande partie des émissions, en particulier chez les personnes fortunées », alertent-ils.
La taxe carbone doit peser sur les plus riches
Afin d'« élargir la boîte à outils politique », les deux économistes formulent ainsi plusieurs propositions et pistes de réflexion pour réduire efficacement les émissions de gaz à effet de serre. Parmi elles : le « ciblage du contenu en carbone des actifs », qui pourrait passer par « l'interdiction de certains types d'investissements », la mise en place d'« incitations fiscales pour les produits d'investissements verts » ou encore par la « taxation des investissements ou actifs polluants ».
C'est qu'au-delà de la question climatique, un calcul adéquat de l'empreinte carbone comporte aussi un enjeu de justice sociale, comme l'écrivent Chancel et Rehm : « Les taxes sur le carbone prélevées sur la consommation frappent généralement de manière disproportionnée les groupes à faible revenu et à faible taux d'émission. Au contraire, une taxe sur le carbone appliquée au contenu en carbone des actifs ou des investissements pèserait principalement sur les riches émetteurs. »
Notes
1- Ils prennent tous en compte les émissions directes des ménages (émissions principalement liées à la combustion de carburant pour se déplacer et de gaz ou fioul pour se chauffer) mais pas forcément les émissions indirectes, due à la production des biens consommés.
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