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Allemagne. « La montée en puissance de l’AfD. Ce n’est pas seulement un phénomène de l’Est »

10 septembre 2024, par Arbeiterstimme — , ,
Ce fut un coup de tonnerre. Mi-juin de cette année, un sondage de l'institut Forsa a constaté que l'AfD (Alternative für Deutschland) était la force politique la plus forte (…)

Ce fut un coup de tonnerre. Mi-juin de cette année, un sondage de l'institut Forsa a constaté que l'AfD (Alternative für Deutschland) était la force politique la plus forte dans les Länder de l'Est [1]. Les résultats de ce parti dans les sondages se situaient aux alentours de 32%, alors qu'elles n'étaient que de 13% à l'Ouest. Puis les choses se sont enchaînées. Le président de l'association des communes et des villes de Thuringe, un chrétien-démocrate, s'est prononcé pour une collaboration avec l'AfD, « pissant » ainsi sur le « rempart de feu » de la CDU fédérale. Enfin, Robert Sesselmann (district de Sonneberg en Thuringe), un collègue de la fraction de Björn Höcke au parlement régional de Thuringe, a réussi à obtenir le poste de conseiller régional dans le district de Sonneberg. Au premier tour, il a obtenu environ 47% des voix, soit 11% de plus que le candidat de la CDU (Christlich Demokratische Union Deutschlands) arrivé en deuxième position, et au second tour, son avance a largement suffi.

31 août 2024 Alencontre | tiré du site alencontre.org
http://alencontre.org/europe/allemagne/allemagne-la-montee-en-puissance-de-lafd-ce-nest-pas-seulement-un-phenomene-de-lest.html

Entre-temps, il est impossible de l'ignorer : l'AfD est clairement la force politique la plus forte à l'Est. Les autres partis sont nettement distancés. Et cela ne changera pas si la politique au niveau fédéral et régional ne change pas fondamentalement.

La question de savoir pourquoi l'AfD connaît un tel succès en Allemagne de l'Est était et reste en débat. Les « analyses » et études afférentes du côté bourgeois ne se sont pas fait attendre. Une étude de l'université de Leipzig, par exemple, fournit des informations à ce sujet. Selon cette étude, la démocratie a du mal à s'imposer auprès des habitants de l'Est, ce qui s'explique notamment par leur expérience de la RDA (République démocratique allemande-DDR). L'étude attribue la propension des Allemands de l'Est à voter pour l'AfD à leur type de socialisation en RDA.

Parmi les autres explications du « phénomène », l'arrivée massive de demandeurs d'asile dans le pays figure en première place. Le 12 juin, le RBB (Rundfunk Berlin Brandenburg) écrit sur son site web : « En résumé, la peur de perdre ses origines et son identité pousse de nombreuses personnes de l'Est, socialement relativement homogène, vers l'AfD ».C'est donc bien cela : les Allemands de l'Est sont plus sensibles aux slogans xénophobes et réactionnaires. L'étude de l'université de Leipzig semble le confirmer. Selon cette dernière, ces personnes se profileraient surtout en Saxe, en Thuringe et en Saxe-Anhalt. Dans ces Länder, une personne sur deux souhaiterait un « parti fort » incarnant la « communauté du peuple », comme alternative à la démocratie pluraliste des partis. L'étude met l'accent sur deux conclusions. On peut y lire : « En Allemagne du centre (Mitteldeutschland) en particulier, il existe un pourcentage élevé de personnes ayant des attitudes d'extrême droite ainsi qu'un faible pourcentage de personnes qui s'opposent clairement aux thèses d'extrême droite. Dans certains Länder, les déclarations au contenu clairement d'extrême droite ne sont rejetées que par 20 à 30% ». Deuxièmement, « si une majorité des personnes interrogées se sentent démocrates, une grande majorité n'est pas satisfaite de la démocratie telle que les gens la vivent au quotidien”. Voilà ce que dit l'étude de l'université de Leipzig.

D'autres analyses, enquêtes et études vont dans le même sens. Il n'est pas rare que cela soit effectué avec une arrogance occidentale. Sans le dire, on pense dans certains cercles que les « Ossis » [qualificatif dédaigneux utilisé pour désigner les personnes provenant de l'ancienne Allemagne de l'Est] doivent encore apprendre ce qu'est la démocratie.
Un autre coup de théâtre

Début octobre, les élections régionales ont eu lieu en Hesse et en Bavière. Et quelle « surprise ». En Hesse [capitale Wiesbaden], l'AfD arrive en deuxième position avec 18,4%, derrière la CDU. Et en Bavière, les voix pour l'AfD augmentent également de manière significative. Avec 14,6% (élections régionales 2018 : 10,2%), elle devient le troisième parti au parlement régional bavarois, derrière la CSU (Christlich-Soziale Union in Bayern) et les Freie Wähler [association qui s'est transformée en parti en 2009]. Une Alice Weidel [députée au Bundestag depuis 2017, dirigeante de l'AfD, réside très souvent dans le canton suisse de Schwytz] rayonnante de joie constate devant les caméras de télévision le soir des élections : « L'AfD n'est plus un phénomène de l'Est ».

Sur ce point, Alice Weidel a raison. La thèse selon laquelle la montée en puissance de l'AfD serait avant tout le résultat du type de socialisation des gens en RDA n'est donc plus défendable en la circonstance. Il doit y avoir d'autres raisons qui font que le parti attire une partie de l'électorat. Les spécialistes de processus électoraux se voient répondre que de nombreux électeurs de l'AfD souhaitent, en votant en faveur de l'AfD, rejeter les autres partis et surtout donner une leçon au gouvernement fédéral.

La raison de ce désir de donner une leçon est vite trouvée. Dans un article récent, la FAZ (Frankfurter Allgemeine Zeitung) a donné la parole à un retraité de Nordhausen en Thuringe, qui a expliqué son engagement pour l'AfD. Il disait qu'il se sentait mal « à cause des migrants que l'Allemagne « transfère », des « politiciens corrompus » et des « saloperies des Vert·e·s, ces bavards ». Tout ne fait qu'augmenter, les loyers, le pain, le chauffage ; les Ukrainiens reçoivent tout et lui, avec sa misérable retraite de l'Est, bien trop peu ».

Cet homme évoque un problème qui n'est guère abordé dans les analyses et les études habituelles, à savoir les conditions sociales dominantes. Après les deux élections régionales en Bavière et en Hesse, le quotidien berlinois Tagesspiegel écrivait : « Le parti de droite a particulièrement du succès auprès des « petites gens », c'est-à-dire dans le milieu des ouvriers et ouvrières, des employé·e·s et des indépendants aux revenus plutôt modestes, qui ont soit un diplôme de fin d'études secondaires, soit un baccalauréat. Chez les personnes n'ayant pas le baccalauréat, la part de l'AfD se situe entre un cinquième et un quart. Parmi les diplômés de l'enseignement supérieur, environ dix pour cent votent “à l'extrême droite” ». Là encore, la situation sociale concrète de ces personnes n'est pas abordée. Pour ce quotidien, leur comportement électoral est plutôt un problème d'éducation.

L'article confirme pourtant la motivation de ce groupe d'électeurs à voter pour l'AfD. Ce sont en effet les dites petites gens et le « milieu ouvrier » qui doivent actuellement payer les conséquences de la politique fédérale allemande. Les études le confirment. Ce sont plus souvent que la moyenne des hommes âgés de 45 à 59 ans et des chômeurs qui votent pour l'AfD. Leurs revenus sont généralement faibles ou se situant près de la moyenne. Et leur situation économique se détériore suite à la hausse générale des prix. Tout devient plus cher. Les prix des denrées alimentaires notamment creusent de gros trous dans le budget des ménages. Dans ce domaine, le taux d'inflation est environ deux fois plus élevé que le taux officiel [l'indice harmonisé utilisé par la BCE se situe à 2% sur un an, une première depuis 2021]. Cela entraîne concrètement des reculs du salaire réel, d'autant plus que les augmentations conventionnelles (tarifaires) passées sont restées bien en deçà du taux d'inflation. La colère monte contre les gouvernements fédéral et régionaux, dont la politique est à l'origine de l'explosion des prix. La guerre en Ukraine et les sanctions qui ont suivi contre la Russie ont eu des répercussions sur l'économie et les salarié·e·s. Alors que l'économie répercute la hausse des prix, ce sont les travailleurs et travailleuses qui en pâtissent. Ce sont eux qui paient la facture.

Tout cela se produit à une époque où l'industrie s'affronte à de grands bouleversements. L'évolution technique vers une économie et une mobilité climatiquement neutre entraînera des réductions de personnel dans de nombreuses entreprises. Cette dynamique est déjà, en partie, commencée. Dans de nombreux secteurs, des délocalisations et des mutations structurelles massives sont prévues. Certains économistes parlent même d'une désindustrialisation de l'Allemagne [la conjoncture est actuellement négative : -0,1% au deuxième trimestre 2024]. Il n'est donc pas étonnant que de nombreuses personnes soient de plus en plus inquiètes. Leur situation économique est mauvaise et ils ne voient aucune perspective pour eux et leur famille. C'est encore plus vrai pour l'Allemagne de l'Est. Nombreux sont ceux qui sont encore traumatisés par les événements du début des années 1990, lorsque l'industrie de l'ex-RDA a été démantelée à grande échelle et qu'une forme brutale de capitalisme a été introduite. Tout cela devrait-il recommencer à leurs yeux sous d'autres modalités ?
Les accords conventionnels « délaissés » par le Capital

Entre-temps, cette évolution a également atteint l'Ouest. Le nombre d'entrepreneurs qui fuient les conventions collectives ne cesse d'augmenter depuis des années. L'Institut de recherche sur le marché du travail et les professions (IAB-Institut für Arbeitsmak und Berufsforschun) et des études du DGB (Deutscher Gewerkschaftsbund) rapportent que dans l'ensemble de l'économie, la part des salarié·e·s travaillant dans des entreprises conventionnées a baissé de 26 points de pourcentage en Allemagne de l'Ouest entre 1996 et 2022, et de 23 points de pourcentage en Allemagne de l'Est – en partant d'un niveau nettement plus bas. Cette évolution s'explique en grande partie par le recul des conventions collectives sectorielles dans le secteur privé, car celles du secteur public sont restées largement stables sur la période considérée. Par conséquent, seule la moitié des salarié·e·s est encore soumise à des conventions collectives. Si l'on tient également compte du fait que l'ensemble du secteur public est lié à 98% par des conventions collectives, la triste misère du secteur privé devient manifeste. La situation des salarié·e·s des entreprises d'Allemagne de l'Est est particulièrement négative. A l'exception des usines automobiles de Zwickau [Saxe] et de Leipzig [Saxe] et l'industrie microélectronique de Dresde [capitale de la Saxe], il n'y a pratiquement plus d'entreprises de plus de 1000 salariés. Les moyennes et petites entreprises n'ont pas de conventions collectives. Les salaires qui y sont versés dépendent en grande partie de la « bonne ou mauvaise volonté » de la direction de l'entreprise concernée. Mais toutes agissent naturellement en fonction de leurs intérêts et tentent de faire baisser les rémunérations autant que possible.
Des zones sans comité d'entreprise

Au niveau de l'entreprise, la loi sur l'organisation des entreprises régit la représentation des intérêts des salariés. Les comités d'entreprise [Betriebsrat] sont chargés d'appliquer et de contrôler les conventions collectives en vigueur, négociées par les syndicats et les représentants des employeurs. Comme la plupart des entrepreneurs ne sont intéressés ni par les conventions collectives ni par les comités d'entreprise, ils essaient de faire en sorte que leurs entreprises soient exemptes de comité d'entreprise et de les garder ainsi. En effet, lorsqu'un comité d'entreprise existe, il est plus facile pour un syndicat d'accéder à l'entreprise et de gagner le personnel à sa cause. Pour atteindre leur objectif, les entrepreneurs n'hésitent presque pas à utiliser tous les moyens, souvent même délictueux, pour perturber les comités d'entreprise existants dans leur travail et empêcher la création de nouveaux comités d'entreprise. Les entrepreneurs sont tout à fait « performants » dans ce « travail ». Ainsi, l'IAB constate, dans une enquête représentative, que seuls 41% des salariés d'Allemagne de l'Ouest et 36% des salarié·e·s d'Allemagne de l'Est travaillent dans des entreprises dotées d'un comité d'entreprise. Les conséquences pour les salariés concernés sont considérables. Dans une entreprise où il n'y a pas de comité d'entreprise, le travailleur individuel est en fin de compte livré, « seul », à l'arbitraire de la direction. Les choses peuvent aller très mal, comme le montrent de nombreux exemples individuels. Même si une direction mène une politique du personnel « raisonnable », l'opposition d'intérêts entre le capital et le travail n'est pas abolie. Et il n'y a pas de pouvoir institutionnel qui s'oppose aux intérêts du capital.
« L'être des hommes et la conscience »

Seule une minorité des salarié·e·s travaillant dans le secteur privé (à partir de cinq personnes) travaille dans des entreprises qui ont à la fois un comité d'entreprise et qui sont affiliées à une convention collective de branche. Ce secteur ne représente qu'un petit quart (24%) des salarié·e·s d'Allemagne de l'Ouest et à peine un septième (14%) de ceux d'Allemagne de l'Est. Le reste des salarié·e·s travaille de manière non réglementée et sans possibilité de défendre ses propres intérêts par le biais d'un comité d'entreprise. Les bas salaires et les mauvaises conditions de travail sont le quotidien de ces personnes. Ils ne se retrouvent pas dans la politique de tous les jours, ils n'y sont pas présents. Un sentiment d'impuissance s'installe, une colère contre « ceux d'en haut » et contre les forces anonymes qui leur rendent la vie difficile. C'est Karl Marx qui a constaté que le développement économique entraînait des changements dans les relations sociales, la culture et la politique. Il a forgé la phrase « Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience » [2].Et cette vie a concrètement changé pour l'électorat de l'AfD, qui est issu de la classe ouvrière. Ces électeurs et électrices ne veulent plus continuer comme avant. Ils veulent que quelque chose change fondamentalement. Et c'est là que l'AfD s'impose. Toutefois, la majorité d'entre eux et elles ne votent pas pour l'AfD parce qu'elle présente des tendances fascistes, mais parce que c'est le parti sur lequel tout le monde, des médias aux autres partis, réagit avec nervosité.
L'AfD, une solution aux problèmes ?

L'AfD se présente comme une « solution aux problèmes » qui répond aux préoccupations des « petites gens » [elle fait référence à une conception ethno-nationaliste de « l'Allemand »]. Ce faisant, elle renoue habilement à la xénophobie existante au sein de la population et fait des migrant·e·s, des demandeurs d'asile et des réfugiés des boucs émissaires. Tous les problèmes de la société leur seraient imputables. Le parti part également du principe que son électorat ne s'intéresse pas de près à son programme. Car s'ils le faisaient, ils constateraient que presque tout ce que l'AfD défend est contraire à leurs propres intérêts. L'AfD défend une politique économique et financière extrêmement néolibérale. Elle s'engage dans presque tous les domaines pour des baisses d'impôts et contre des hausses d'impôts. Il s'oppose à l'imposition des grandes fortunes et veut supprimer complètement l'impôt de solidarité pour les hauts revenus. Il en va de même pour la politique économique, dans laquelle l'AfD veut généralement réduire le rôle de l'Etat et augmenter le pouvoir du marché. S'il parvenait à imposer ses exigences, ses propres partisans seraient dans une situation pire. Mais ce n'est pas le problème pour les électeurs et électrice de l'AfD. En votant, ils veulent faire pression sur le gouvernement fédéral, ce qui leur réussit manifestement.
Le DGB, solution aux problèmes ?

Manifestement, les syndicats et le DGB ont eux aussi remarqué le lien entre le comportement électoral et la situation sociale des salarié·e·s. Dans une étude publiée mi-novembre 2023, le DGB aborde ce sujet. La confédération syndicale y exige des entrepreneurs qu'ils mettent fin à la tendance négative en matière de conventions collectives. Une campagne « Tarifwende » [Un tournant en matière de conventions collectives] doit y contribuer. Celle-ci s'adresse en particulier au gouvernement fédéral. Dans leur accord de coalition, les partis de l'Ampel [coalition « feu tricolore »:Vert·e·s, SPD, FDP-libéraux] avaient annoncé plusieurs initiatives sur le thème de l'adhésion aux conventions collectives. Ainsi, une loi fédérale sur le respect des conventions collectives devait veiller à ce que les marchés publics ne soient attribués qu'à des entreprises liées par des conventions collectives. Par ailleurs, de nouvelles règles de maintien des conventions collectives en cas de délocalisation d'entreprises ainsi que la création d'un droit d'accès numérique pour les syndicats dans les entreprises afin de renforcer la co-décision [Mitbestimmung] devaient être mises en place. Mais rien n'a été fait jusqu'à présent, constate le DGB lors de la conférence de presse prévue à cet effet. Stefan Körzell, membre du comité directeur de la DGB, a déclaré : « Nous ne voulons pas et ne devons pas accepter cette évolution plus longtemps si nous voulons préserver notre modèle social et économique ». Il a appelé les entrepreneurs à « assumer à nouveau leur responsabilité sociale – et d'ailleurs aussi leur véritable mission constitutionnelle : convenir avec nous de conditions de travail et de conditions économiques ». « Et le tout devrait alors – selon la présidente [depuis 2022] de la DGB Yasmin Fahimi [qui fut secrétaire générale du SPD de janvier 2014 à décembre 2025] – « entrer avec nous dans une nouvelle phase de partenariat social (…)÷. Partenariat social ! Comme si le partenariat social n'existait pas déjà en abondance. Le partenariat social dissimule les conflits d'intérêts entre le capital et le travail. Il fait partie du problème.

Il a pour effet que les salarié·e·s ne trouvent pas d'orientation politique. Par exemple, les discussions sur la lutte contre l'inflation dans le cadre de l'« action concertée » du gouvernement fédéral au début de cette année ont très certainement contribué à ce que les syndicats fassent des concessions sur les augmentations de salaires lors des négociations collectives. Les discussions entre le gouvernement fédéral, les entrepreneurs et les directions syndicales n'ont pas fait l'objet d'une grande attention de la part des médias et leurs résultats n'ont pas non plus été publiés en détail. Mais il est étrange que tous les résultats des conventions collectives suivantes aient été dépassés par l'inflation. Voilà ce qu'est le partenariat social dans la pratique. Pourtant, la volonté des travailleurs et travailleuses d'entrer en conflit était visiblement présente. Une grève obligatoire [Erzwingungsstreik] [3] pour faire valoir une revendication aurait été possible dans de nombreux syndicats. Même si les entreprises non couvertes par une convention collective n'avaient pas été impliquées, cela aurait été un signal pour les salarié·e·s de ces entreprises de devenir eux-mêmes actifs. Ils auraient ainsi vu qu'il est possible d'obtenir beaucoup en s'organisant, en se montrant solidaires et en luttant pour un objectif dans leur propre intérêt collectif. Lors d'une grève, les participant·e·s savent clairement de quel côté ils/elles se trouvent. L'attitude politique de tous les salarié·e·s n'aurait certainement pas changé. Une partie d'entre eux continuerait probablement à avoir des attitudes conservatrices et xénophobes. Mais chez beaucoup d'entre eux, elles auraient été repoussées et il aurait été plus difficile pour l'AfD de pénétrer dans ce milieu d'ouvriers et d'employés.

Il est difficile de prédire la suite des événements. L'industrie et de nombreuses entreprises, et donc les travailleurs, s'affrontent à de grands défis. L'évolution technique vers une économie climatiquement neutre et l'e-mobilité a des répercussions importantes. Il y aura des changements dans les entreprises et l'industrie, comme nous l'avons déjà décrit. Et cela signifie qu'il y aura aussi des luttes défensives. L'issue de ces luttes n'est toutefois pas certaine. Elles dépendront des rapports de force que les salarié·e·s développeront avec leurs syndicats. Si les salarié·e·s parviennent à garantir leurs emplois et à influencer positivement les changements prévus, leur confiance en eux-mêmes s'en trouvera nettement renforcée. Un parti comme l'AfD sera alors moins attrayant pour ces personnes. (Article publié dans Arbeiterstimme, Nr. 224, 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)

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[1] Les derniers sondages sur les intentions du mois d'août (9 août ou 24 août) – donc peut avant les élections du dimanche 1er septembre ­ donnent les résultats suivants :

Thuringe
AfD : 30%, CDU : 21%, SPD : 6%, BSW (Sahra Wagenknecht) : 17%, FDP : 3%, Grüne : 4%, Die Linke : 14%

Saxe
AfD : 32%, CDU : 30%, SPD : 6%, Grüne : 6%, BSW (Sahra Wagenknecht) : 15%, Die Linke : 4%, FDP : 2%

Brandebourg (élections le 22 septembre)
AfD : 24%, SPD : 20%, CDU : 19%, Grüne : 5%, BSW (Sahra Wagenknecht) : 17%, FDP : 2%, Die Linke : 4%

(Le seuil pour être élu se situe à 5% des suffrages.) (Réd. A l'Encontre)

[2] Dans L'idéologie allemande, de Marx et Engels (Ed. Sociales, 1968, pp.51-52), il est écrit : « Si, dans toute l'idéologie, les hommes et leurs rapports nous apparaissent placés la tête en bas comme dans une camera obscura (chambre noire), ce phénomène découle de leur processus de vie historique, absolument comme le renversement des objets sur la rétine découle de son processus de vie directement physique […]. Ce n'est pas la conscience qui détermine la vie, mais la vie qui détermine la conscience. Dans la première façon de considérer les choses, on part de la conscience comme étant l'individu vivant, dans la seconde façon, qui correspond à la vie réelle, on part des individus réels et vivants eux-mêmes et l'on considère la conscience uniquement comme leur conscience [variante dans le manuscrit : uniquement comme la conscience de ces individus ayant une activité pratique] […]. Ces prémisses, ce sont les hommes, non pas isolés et figés de quelque manière imaginaire, mais saisis dans leur processus de développement réel dans des conditions déterminées, développement visible empiriquement. Dès que l'on représente ce processus d'activité vitale, l'histoire cesse d'être une collection de faits sans vie, comme chez les empiristes, qui sont eux-mêmes encore abstraits, ou l'action imaginaire de sujets imaginaires, comme chez les idéalistes. » (Réd. A l'Encontre)

[3] Définition de la grève obligatoire : si les négociations collectives ont échoué et que les membres du syndicat ont voté en faveur d'une grève lors d'un référendum, un appel à une grève dite obligatoire peut être lancé. (Réd. A l'Encontre)

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Faut-il tolérer l’impérialisme russe ?

10 septembre 2024, par Christian Zeller , Patrick Le Tréhondat — , ,
Nous sommes guidés par les principes d'autolibération, d'émancipation et d'autodétermination de la classe ouvrière et de tous les peuples opprimés, au-delà de toutes (…)

Nous sommes guidés par les principes d'autolibération, d'émancipation et d'autodétermination de la classe ouvrière et de tous les peuples opprimés, au-delà de toutes considérations géopolitiques. En ce sens, nous sommes également solidaires du peuple palestinien, qui lutte pour son autodétermination depuis des décennies. De même, nous soutenons les peuples kurde et arménien et tous les autres peuples menacés d'occupation, d'oppression nationale et culturelle.

30 août 2024 | tiré du site Entre les lignes entre les mots

Pourquoi as-tu proposé cette déclaration [1] ? Après deux ans de guerre en Ukraine, à quels besoins répond-elle ?

Depuis le début de la guerre, nous réagissons à la dégradation de la situation en Ukraine et aux débats de plus en plus contradictoires et bizarres au sein de la gauche dans de nombreux pays. Nous sommes solidaires de la résistance ukrainienne depuis le début de la grande offensive russe contre la population ukrainienne le 24 février 2022. Dans le cadre du Réseau européen de solidarité avec l'Ukraine (ENSU/RESU), nous avons réussi à organiser des échanges réguliers sur la dynamique politique et militaire immédiate et nous avons développé des relations stables avec des militants en Ukraine, tout particulièrement avec les camarades de Sotsialnyi Rukh, dans les syndicats traditionnels, dans les nouvelles initiatives de syndicalisation comme sois comme Nina, les groupes féministes et les organisations étudiantes. C'est important et cela nous aide à comprendre la situation difficile de la société ukrainienne.

Les débats et les jugements sur la guerre russe au sein de la gauche au sens large varient toutefois considérablement d'un pays à l'autre. En Espagne, en Italie, en Allemagne et en Autriche, il existe une forte tradition pacifiste. Celle-ci s'accompagne parfois d'une vision purement géopolitique de la politique mondiale, souvent entretenue par des organisations post-staliniennes. De nombreux courants dits trotskistes analysent également la guerre en grande partie, voire exclusivement, d'un point de vue géopolitique et en concluent que les Ukrainiens ne sont que des « idiots utiles » qui mènent une guerre par procuration au service de l'impérialisme américain. Ils s'opposent à la résistance ukrainienne ou veulent au moins lui refuser toute aide militaire et s'opposent souvent aussi aux sanctions économiques contre le régime de Poutine. Cela revient en fin de compte à tolérer l'impérialisme russe.

En France, en Belgique et en Suisse, ainsi que dans les pays scandinaves, les forces qui, par une position anti-impérialiste fondamentale et universelle, se solidarisent clairement avec la résistance ukrainienne contre les troupes d'occupation russes, peuvent également obtenir une certaine audience auprès du grand public. En Grande-Bretagne et aux États-Unis, les deux positions opposées ont, l'une et l'autre, une certaine influence et les débats internes à la gauche sont donc très durs. Les dynamiques politiques et les débats se déroulent donc différemment selon les pays. Nous n'en sommes souvent pas conscients. C'est pourquoi un échange régulier, par exemple dans le cadre de RESU, est extrêmement important.

Un problème est cependant devenu de plus en plus évident au fur et à mesure que la guerre se prolongeait. Nous devons constamment réagir de manière défensive au déroulement de la guerre et aux grands affrontements politiques, sans avoir de vision propre à moyen terme sur les perspectives de reconstruction de l'Ukraine et, surtout, sur la dynamique de l'ensemble du continent européen.

La conférence sur la paix organisée par le gouvernement suisse en accord avec le gouvernement ukrainien les 15 et 16 juin près de Lucerne a ouvert la possibilité d'aborder le désir de paix, mais de définir cette paix de manière qualitative. Quelles sont les conditions de la paix ? Quelles sont les forces qui doivent soutenir la paix ? C'est à ces questions que nous devons répondre avec notre propre vision.

Il est évident que la paix n'est possible qu'avec l'application du droit à l'autodétermination nationale pour la population ukrainienne. Cela signifie que les troupes russes doivent quitter le territoire ukrainien. Si l'agresseur parvenait à s'imposer, cela provoquerait rapidement l'apparition d'autres régimes frères autoritaires dans l'esprit de Poutine et l'attaque de régions voisines. Mais dans l'immédiat, il est urgent de soutenir la population ukrainienne dans son droit à la protection contre la terreur quotidienne des bombes et des missiles des troupes de Poutine. Cela signifie logiquement que les puissances, c'est-à-dire les États d'Europe et d'Amérique du Nord, qui disposent d'armes efficaces, doivent les fournir à l'Ukraine. Ceux qui disent que l'Ukraine a le droit de se défendre, mais qui ne veulent pas lui fournir les armes nécessaires, agissent de manière illogique et hypocrite. Il s'agit de réaffirmer cet état de fait. C'est pourquoi cette déclaration fait suite à la déclaration commune que j'ai publiée en août 2022 avec des camarades russes, ukrainiens, allemands, autrichiens et suisses [2].

L'objectif central de la déclaration « Ukraine : une paix populaire, pas une paix impériale » est de lancer un processus commun de compréhension entre les organisations, initiatives et collectifs médiatiques signataires sur la manière dont nous pouvons contribuer à renforcer la solidarité avec la résistance ukrainienne. Mais derrière cette tâche immédiate, il est également important d'échanger sur des problèmes fondamentaux tels que l'autodétermination nationale, la rivalité interimpérialiste, la pensée géopolitique en blocs, répandue et néfaste dans la gauche, le réarmement et la militarisation, les stratégies anti-impérialistes et écosocialistes ainsi que les mobilisations émancipatrices de la classe ouvrière. Ces discussions doivent être menées au sein des mouvements sociaux progressistes comme le mouvement féministe, le mouvement écologiste, le mouvement de solidarité avec les migrants et les syndicats, et bien sûr au sein des organisations écosocialistes, anarchistes et communistes émancipatrices.

Plus fondamentalement, nous voulons initier un dialogue entre les signataires pour une compréhension programmatique et stratégique plus large d'une transformation anticapitaliste et écosocialiste de l'ensemble du continent européen dans une perspective de solidarité globale.

Lors d'une récente rencontre que vous avez organisée, une militante ukrainienne, Hanna Perekhoda, a expliqué que la guerre en Ukraine signifiait que nous devions construire une alternative de gauche à l'échelle du continent européen. En quoi votre déclaration contribue-t-elle à la construction de cette alternative ? Je pense notamment à la question de la sécurité en Europe et à la contradiction entre le désarmement et notre demande d'envoi d'armes à l'Ukraine.

Oui, je pense que nous avons besoin de toute urgence d'une vision et d'une idée commune de la manière dont nous voulons organiser la société sur l'ensemble du continent européen. Il est évident que les néolibéraux n'ont pas de réponse crédible à proposer, même de loin, à un seul défi. Mais les organisations et les courants du mouvement ouvrier classique, c'est-à-dire avant tout les sociaux-démocrates et les différents projets qui ont succédé aux partis communistes, restent eux aussi prisonniers des schémas de la période passée. Il y a une crise d'orientation globale, tant au niveau des élites que de la gauche au sens large du terme. Elle est apparue aussi lors des récentes élections au Parlement européen. Il semble qu'il n'y ait plus de projets. Dans cette situation qui dure depuis longtemps, les forces nationales conservatrices et fascistes gagnent en influence. Le régime de Poutine est le fer de lance de ce mouvement et le pousse au niveau international.

En même temps, nous devons constater que tout tournant, même modeste, vers une transformation socioécologique, un Green New Deal ou même de modestes réformes contre l'industrie fossile est une illusion. Au contraire, nous assistons depuis peut-être trois ans à un véritable « choc en retour » fossile dans de nombreux pays du monde, mais surtout en Europe. Les grands groupes fossiles sont de nouveau plus confiants et augmentent leurs investissements.

Cela signifie que différents développements dangereux se rejoignent et se renforcent mutuellement.

* La guerre de la dictature de Poutine contre la population ukrainienne et la répression contre sa propre classe laborieuse et les populations non-russes opprimées par l'État russe.

* La rivalité impérialiste qui s'intensifie entre la puissance impérialiste toujours la plus forte, les États-Unis, et l'impérialisme chinois en plein essor.

* La crise persistante du profit et de l'accumulation dans la plupart des secteurs de l'économie.

* L'absence de perspectives pour une grande partie des élites, hormis la conservation immédiate du pouvoir.

* La faiblesse du mouvement ouvrier.

* Le manque de capacité à s'imposer et le déclin relatif du mouvement climatique.

* L'adaptation et la subordination étendues de la gauche classique à l'ordre existant et le manque de crédibilité d'une orientation anticapitaliste globale.

Face à cette évolution tendanciellement chaotique et qui pousse à la fragmentation, certaines fractions de la classe dirigeante cherchent désormais une réponse dans des formes de gouvernement de plus en plus autoritaires. Une partie des couches tendanciellement et relativement privilégiées des classes salariées, des forces petites-bourgeoises, mais aussi une partie de la classe ouvrière classique espèrent maintenir leur position en votant pour les nationaux-conservateurs et les fascistes. Ces tendances, associées à la guerre menée par la dictature de Poutine, au soutien de cette guerre par des forces fascistes et nationales-conservatrices et l'acceptation de cette situation par des gauches dégénérées, nous conduisent à une situation compliquée.

Dans cette situation sombre, il est urgent que les forces qui misent sur un vaste bouleversement écosocialiste par le bas et sur l'auto-organisation, qui se placent toujours et partout du côté des opprimés et des exploités, au-delà de tous les conflits géopolitiques et des formations de front, ouvrent un dialogue au niveau continental. Il ne s'agit pas d'une solution européenne en opposition à d'autres parties du monde, mais au contraire d'une perspective écosocialiste dans une solidarité globale.

Ce qui complique encore la situation, c'est le besoin militaire urgent de l'Ukraine pour sa défense existentielle. Les forces dominantes en Europe et en Amérique du Nord prennent prétexte de la guerre russe contre la population ukrainienne pour imposer politiquement des programmes de réarmement de grande envergure déjà préparés auparavant. Mais dans le même temps, ces mêmes forces refusent de doter l'Ukraine d'armes modernes et efficaces pour sa défense. Elles obligent l'Ukraine à se défendre en serrant le frein à main, pratiquement sans sa force aérienne. Ce n'est que depuis quelques semaines que l'armée ukrainienne est autorisée à tirer sur le territoire russe avec des armes modernes et uniquement dans des limites étroitement définies. Cela signifie que l'artillerie russe peut encore tirer sur les villes ukrainiennes à de nombreux endroits sans craindre d'être prise pour cible par les défenseurs. De cette manière, les puissances occidentales affaiblissent l'Ukraine et prolongent ainsi la guerre.

C'est pourquoi nous écrivons dans cette déclaration qu'un soutien militaire efficace à l'Ukraine ne nécessite en aucun cas une nouvelle vague de réarmement. Il s'agit plutôt de mettre un terme aux exportations d'armes lucratives et profitables pour des pays comme l'Arabie saoudite, l'Égypte, la Turquie et Israël. Ces régimes terrorisent leurs peuples voisins et leur propre population avec ces armes. L'Ukraine, en revanche, se défend dans l'urgence et ne reçoit pas l'aide nécessaire, ou alors de manière limitée et soumise à des conditions très désavantageuses. Nous nous opposons donc aux programmes de réarmement de l'OTAN et aux exportations d'armes vers des pays tiers.

Au lieu de cela, les États d'Europe et d'Amérique du Nord doivent fournir, à partir de leurs immenses arsenaux existants, les armes qui aideront l'Ukraine à se défendre efficacement. Dans ce sens, nous exigeons que l'industrie de l'armement ne serve pas les intérêts de profit du capital – au contraire, nous voulons œuvrer à l'appropriation sociale et au contrôle démocratique de l'industrie de l'armement. Cette industrie doit servir les intérêts immédiats de l'Ukraine. Une augmentation ciblée de la production d'armes spécifiques est possible sans déclencher une vague générale de réarmement.

Parallèlement, nous soulignons, pour des raisons sociales et écologiques urgentes, la nécessité d'une conversion démocratique de l'industrie de l'armement en une production socialement utile à l'échelle mondiale. Nous ne devons jamais perdre de vue cette orientation fondamentale. Mais c'est précisément pour cette raison qu'il est vraiment décisif que les forces et les mouvements émancipateurs coopèrent au niveau transnational, continental et finalement mondial, tant sur le plan programmatique que stratégique et très pratiquement de manière activiste dans des campagnes concrètes.

Mais dans l'immédiat, nous sommes confrontés à une question vraiment difficile et la réponse à cette question doit nous faire sortir de notre routine actuelle : que faire face à une dictature qui mène la guerre sans tenir compte des pertes humaines dans ses propres troupes ? C'est un défi particulier : en Algérie, les troupes françaises ont essayé de limiter leurs propres pertes. Pour les troupes américaines au Vietnam, les propres pertes, qui ont finalement atteint 56 000, ont constitué un énorme problème et ont été l'une des raisons de la montée en puissance du mouvement antiguerre. Pour les troupes soviétiques également, les pertes en Afghanistan sont finalement devenues si élevées qu'elles ont dû battre en retraite. De même pour l'armée américaine dans les années qui ont suivi l'invasion de l'Irak en 2003. L'armée israélienne veille probablement plus que toute autre à minimiser ses propres pertes. Mais Poutine passe littéralement ses troupes au « hachoir » sans se soucier des pertes. Oui, les soldats sont utilisés pour ménager le manque de matériel, et non l'inverse.

Des décennies de dictature stalino-bureaucratique, un éclatement et un développement capitaliste chaotiques de l'ex-URSS dans les années 1990 et deux décennies de régime poutinien, qui s'est entre-temps transformé en une dictature proche du fascisme, ont manifestement épuisé la société, l'ont atomisée et ont atrophié toute conscience collective de soi. C'est pourquoi le mouvement antiguerre en Russie n'a eu aucune chance jusqu'à présent.

Qu'est-ce que cela signifie pour la résistance aux troupes d'invasion et d'occupation ? Qu'est-ce que cela signifie pour notre orientation antimilitariste fondamentale ?

Nous sommes donc confrontés à des questions similaires à celles qui se sont posées à la résistance antifasciste avant et pendant la Seconde Guerre mondiale.

Mais nous avons aussi besoin d'une vision positive. C'est même crucial. Comment voulons-nous organiser nos sociétés en Europe ? Nous devons lancer un débat sur une transformation radicale de l'Europe. Nous voulons contribuer à développer une perspective européenne commune pour des réformes socioécologiques radicales et, à terme, pour une transformation écosocialistefondamentale de l'ensemble du continent européen dans le cadre d'une solidarité mondiale. Dans ce cadre, nous soutenons la volonté du peuple ukrainien d'adhérer à l'UE. Cela peut paraître paradoxal. Car nous rejetons bien entendu les fondements néolibéraux de l'UE et nous nous opposons également à toutes les tentatives de former un impérialisme de l'UE, sans pour autant renoncer à la résistance contre les impérialismes nationaux classiques. La politique de l'UE appauvrit des millions de personnes et aggrave les inégalités de développement en Europe. Mais le peuple ukrainien doit avoir le droit de rejoindre l'UE s'il le décide par référendum ou lors d'élections.

Nous écrivons dans la déclaration : Nous saisissons l'occasion de la perspective de l'adhésion de plusieurs pays d'Europe de l'Est et du Sud-Est pour réfléchir ensemble à la manière d'amorcer une telle transformation socioécologique radicale dans toute l'Europe. Cela implique une stratégie énergétique commune, une transformation écologique de l'industrie, des systèmes de retraite par répartition, une protection efficace du travail, une politique migratoire solidaire, des transferts inter-régionaux et la sécurité militaire ainsi que la reconversion de l'industrie de l'armement. Les forces syndicales, féministes, écologistes, antiautoritaires de gauche et socialistes d'Europe de l'Est devraient jouer un rôle important dans ce débat.

Il est évident, et cela va de soi, qu'une telle orientation doit rompre avec les fondements de l'UE. Mais nous ne rompons pas en excluant d'autres sociétés. Nous ne rompons qu'ensemble, sur l'ensemble du continent, et les sociétés européennes ne se limitent pas à l'UE. Nous concluons donc notre déclaration par un plaidoyer en faveur d'une stratégie de transition socioécologique radicale. Cette stratégie doit contribuer à impulser une dynamique de rupture et de bouleversement écosocialiste proprement révolutionnaire.

Je suis convaincu que seule une vision commune d'une Europe solidaire et écologiquement durable, c'est-à-dire en fin de compte une rupture et un bouleversement écosocialistes, nous permettra de contrer efficacement l'offensive des nationaux-conservateurs, des fascistes, l'austérité néolibérale et le choc en retour fossile.

Réussirons-nous à mettre en place un processus révolutionnaire commun ou glisserons-nous vers la barbarie ?

Il s'agit maintenant de réfléchir à la manière dont nous pouvons amener les forces qui défendent une telle transformation de l'ensemble du continent européens à générer un processus d'échange d'expériences, d'apprentissage et d'action commune. Nous avons besoin d'une convergence transnationale et continentale. Lançons les discussions sur la manière de faire avancer ce processus.

Notes

[1] « Une paix populaire, pas une paix impériale », déclaration commune d'organisations éco-socialistes, libertaires, féministes, écologistes et de groupes en solidarité avec la résistance ukrainienne et pour une reconstruction sociale et écologique autodéterminée de l'Ukraine. Le texte a été publié dans Adresses, n°3, p.5 et sur le entre les lignes entre les mots, reproduit à la fin de l'entretien
[2] Ilya Budraitskis, Oksana Dutchak, Harald Etzbach, Bernd Gehrke, Eva Gelinsky, Renate Hürtgen, Zbigniew Marcin Kowalewski, Natalia Lomonosova, Hanna Perekhoda, Denys Pilash, Zakhar Popovych, Philipp Schmid, Christoph Wälz, Przemyslaw, Wielgosz, Christian Zeller, « Soutenir la résistance ukrainienne et combattre le capital fossile », Inprecor, n°701-702, octobre-novembre 2022. et sur entre les lignes entre les mots.
Voir aussi Christian Zeller, « Accepter l'occupation pour mettre fin à la guerre ? », Inprecor, ibid.

Christian Zeller
Christian Zeller enseigne la géographie économique et les études mondiales à l'Université de Salzbourg (Autriche). Il est membre du comité de rédaction de Emanzipation, revue de stratégie écosocialiste et du RESU.
Propos recueillis par Patrick Le Tréhondat

*-*
Une paix populaire, pas une paix impériale

Le gouvernement suisse organisera les 15 et 16 juin 2024 une conférence internationale pour un processus de paix en Ukraine sur la montagne Bürgenstock, près de Lucerne. Le gouvernement ukrainien soutient cette conférence.

Cette conférence a lieu dans une phase décisive de la guerre. Depuis des mois, les forces d'invasion russes trouvent des failles dans les défenses ukrainiennes. L'armée ukrainienne les colmate au prix de lourdes pertes. Les dirigeants russes ont annoncé une grande offensive et attaquent les habitants de Kharkiv, une ville qui compte plusieurs millions d'habitants.

Nous soutenons toutes les mesures en faveur d'une paix qui permette au peuple ukrainien de reconstruire son pays de manière autodéterminée. La paix exige le retrait complet des forces d'occupation russes de l'ensemble du territoire de l'Ukraine. Dans cette optique, nous espérons que la conférence de paix en Suisse contribuera au rétablissement de la souveraineté de l'Ukraine.

Les conditions pour y parvenir sont extrêmement difficiles. Les représentants du régime de Poutine déclarent régulièrement qu'ils ne reconnaissent pas une Ukraine indépendante et nient l'existence du peuple ukrainien. Le régime de Poutine poursuit un projet de Grande Russie. Il soumet la population des territoires occupés par la terreur et vise à éradiquer la culture ukrainienne. Le régime au pouvoir en Russie commet régulièrement des crimes de guerre contre la population ukrainienne.

L'invasion russe à grande échelle de l'Ukraine, lancée le 24 février 2022, ne remet pas seulement en question l'indépendance de l'Ukraine. Elle encourage également d'autres régimes autoritaires à menacer les populations voisines, à occuper des territoires et à expulser massivement les personnes. Afin d'éviter toute résistance chez elle, l'armée russe recrute désormais aussi des citoyens de pays voisins et du Sud pour servir de chair à canon.

En raison de la résistance massive – et surprenante – de la population ukrainienne, les gouvernements d'Europe et d'Amérique du Nord ont commencé à soutenir l'armée ukrainienne dans sa défense contre les forces d'occupation russes. Cependant, ils soutiennent l'Ukraine pour affirmer leurs propres intérêts dans la rivalité impérialiste mondiale. Les États-Unis visent à affaiblir leur homologue russe tout en montrant leur force face à la Chine, puissance montante, et en donnant le ton aux puissances européennes qui sont à la fois partenaires et rivales. Mais bien que le Congrès américain ait finalement approuvé le 20 avril 2024 un programme d'aide pour l'Ukraine, qui avait été bloqué par le Parti républicain pendant neuf mois, le soutien à l'Ukraine est toujours resté sélectif et insuffisant.

De même, les sanctions économiques qui ont été imposées par les gouvernements de l'UE et des États-Unis contre la Russie et les représentants du régime de Poutine sont sélectives, mal ciblées et insuffisantes. Elles n'empêchent pas la Russie de continuer à exporter du pétrole et du gaz, ainsi que d'autres matières premières stratégiquement importantes, pour remplir son trésor de guerre. Certains pays européens ont même considérablement augmenté leurs importations de GNL en provenance de Russie depuis le début de la guerre. D'autres, comme l'Autriche, achète plus de 90% de leurs importations de gaz naturel à la Russie. Les gouvernements de ces pays obligent les consommateurs de gaz à financer la guerre de Poutine contre la population ukrainienne.

Le gouvernement suisse, hôte de la conférence de paix, n'a pas seulement accordé des allègements fiscaux aux oligarques russes depuis des décennies, il a également refusé de confisquer les biens de ces oligarques depuis le début de l'invasion russe. En tant que plaque tournante majeure du commerce international des matières premières, la Suisse offre depuis de nombreuses années aux capitaux russes d'excellentes possibilités de s'enrichir. De nombreux politiciens bourgeois ont volontiers accueilli ces entreprises en Suisse. Par la vente de produits à double usage, la Suisse contribue à l'équipement de la machine de guerre russe. Enfin, le secteur financier suisse facilite le commerce du pétrole russe.

Aux États-Unis comme en Europe, de plus en plus de voix s'élèvent au sein de l'establishment politique et économique pour lier leur soutien à l'Ukraine à certaines conditions. Leur objectif est de faire pression sur l'Ukraine pour qu'elle cède de vastes territoires et plusieurs millions de personnes au régime de Poutine. Une telle paix, imposée par les grandes puissances impériales, renforcerait le régime de Poutine et ne parviendrait pas à jeter les bases d'une reconstruction démocratique durable de l'Ukraine.

Nous avons besoin d'une paix qui soit basée sur les intérêts du peuple et des travailleurs en Ukraine et en Russie avec leur soutien. Une telle perspective ne peut aboutir que si les syndicats, les organisations de femmes, les initiatives environnementales et autres organisations de la société civile d'Ukraine et de Russie jouent un rôle de premier plan dans les pourparlers de paix.

L'occupation est un crime !

Nous sommes guidés par les principes d'autolibération, d'émancipation et d'autodétermination de la classe ouvrière et de tous les peuples opprimés, au-delà de toutes considérations géopolitiques. En ce sens, nous sommes également solidaires du peuple palestinien, qui lutte pour son autodétermination depuis des décennies. De même, nous soutenons les peuples kurde et arménien et tous les autres peuples menacés d'occupation, d'oppression nationale et culturelle.

Sur la base de notre positionnement, soutenant la résistance ukrainienne contre l'occupation russe, nous voulons contribuer à développer une perspective européenne commune pour des réformes socioécologiques radicales et, à terme, pour une transformation écosocialiste de l'ensemble du continent européen dans une solidarité globale.

En soumettant cette déclaration à la discussion, nous voulons contribuer à un processus transnational de compréhension et de clarification politique entre les forces de gauche qui partagent ces convictions importantes dans toute l'Europe et au-delà.

Douze principes pour une paix juste en Ukraine au sein d'une Europe basée sur la solidarité et l'écologie

Nous, les organisations et initiatives soussignées, voulons promouvoir un processus de paix qui adhère aux douze principes suivants :

1) La réalisation d'une paix socialement juste et écologiquement durable exige le retrait inconditionnel et complet des forces d'occupation russes de l'Ukraine et le retour de l'ensemble du territoire dans ses frontières internationalement reconnues.

2) La Russie détruit systématiquement les villes, les infrastructures et l'environnement pour démoraliser la population et déclencher une grande vague de réfugiés. Contre cette terreur quotidienne, nous exigeons que les gouvernements « occidentaux » soutiennent l'Ukraine dans la protection de sa population et de ses infrastructures contre les bombardements et les attaques de missiles par la puissance d'occupation russe. Nous sommes favorables à un soutien humanitaire, économique et militaire massif des États riches d'Europe en faveur de l'Ukraine. La population ukrainienne a besoin de toute urgence d'être protégée des bombes et des roquettes russes.

3) Nous nous opposons aux tentatives des gouvernements « occidentaux », des représentants de l'OTAN et de l'UE de faire pression sur l'Ukraine pour qu'elle fasse des concessions massives à la puissance occupante russe. Nous nous opposons à l'idée que l'Ukraine doive céder plusieurs millions de concitoyens au régime de Poutine. C'est au peuple ukrainien de décider comment faire face à cette situation atroce d'occupation permanente, voire croissante. Nous soutenons la résistance armée et non armée des Ukrainiens contre la puissance occupante russe.

4. Nous demandons que tous les Russes qui refusent le service militaire bénéficient d'un statut de résident sûr dans les pays d'Europe et d'Amérique du Nord. La désertion massive est importante pour affaiblir la machine de guerre russe.

5. Nous soutenons la lutte politique des syndicats ukrainiens, des organisations de femmes et des initiatives environnementales contre les politiques néolibérales anti-ouvrières du gouvernement du président Volodymyr Zelenskyy. Ces politiques sapent la défense socialement étendue de l'Ukraine contre l'occupation russe et rendent impossible une reconstruction socialement juste et écologiquement durable.

6. Nous sommes solidaires du mouvement antiguerre, de l'opposition démocratique et des luttes ouvrières indépendantes en Russie. Nous sommes également solidaires des nationalités opprimées en Russie qui souffrent particulièrement de la guerre et luttent pour leur autodétermination. C'est leur jeunesse qui est exploitée comme chair à canon par le régime de Poutine. Ces mouvements sont déterminants pour parvenir à une paix juste et à une Russie démocratique.

7. La Russie a emprisonné de nombreuses personnes originaires d'Ukraine en tant que prisonniers politiques. Beaucoup ont été condamnés à des décennies de prison et de camps pénitentiaires. Nous exigeons leur libération inconditionnelle. Nous exigeons que la Croix-Rouge internationale soit autorisée à maintenir un contact régulier avec tous les prisonniers de guerre. La libération des prisonniers de guerre est une condition préalable à toute paix juste.

8. La Russie doit payer des réparations au peuple ukrainien. Les oligarques de Russie et d'Ukraine doivent être expropriés. Leurs biens doivent être mis à disposition pour la reconstruction de l'Ukraine et, après la chute du régime de Poutine, du développement démocratique de la Russie.

9. Nous exigeons que les gouvernements « occidentaux » annulent immédiatement la dette financière de l'Ukraine. C'est une condition cruciale pour la reconstruction démocratique du pays. Les États riches d'Europe et d'Amérique du Nord doivent mettre en place des programmes de soutien complets et étendus en faveur du peuple ukrainien et de la reconstruction de son pays. Cette reconstruction doit se faire sous le contrôle démocratique de la population, des syndicats, des initiatives environnementales, des organisations féministes et des quartiers organisés dans les villes et les villages.

10. Nous nous opposons à tous les projets des gouvernements européens et nord-américains, des organisations internationales, qui visent à imposer un programme économique néolibéral au peuple ukrainien. Cela prolongerait et aggraverait la pauvreté et la souffrance. Nous dénonçons également tous les efforts visant à vendre les biens et les actifs de la population ukrainienne à des sociétés étrangères. La récupération et la réorganisation de l'agriculture, de l'industrie, des systèmes énergétiques et de l'ensemble de l'infrastructure sociale doivent servir à la transformation socioécologique de l'Ukraine, et non à la fourniture de main-d'œuvre, de céréales et d'hydrogène bon marché aux pays d'Europe de l'Ouest.

11. Un soutien militaire efficace de l'Ukraine ne nécessite pas une nouvelle vague d'armements. Nous nous opposons aux programmes de réarmement de l'OTAN et aux exportations d'armes vers des pays tiers. Au contraire, les pays d'Europe et d'Amérique du Nord doivent fournir, à partir de leurs énormes arsenaux existants, les armes qui aideront l'Ukraine à se défendre efficacement. En ce sens, nous demandons que l'industrie de l'armement ne serve pas au profit du capital. Au contraire, nous voulons travailler à l'appropriation sociale de l'industrie de l'armement. Cette industrie doit servir les intérêts immédiats de l'Ukraine. En même temps, pour des raisons écologiques sociales et urgentes, nous soulignons l'impératif de convertir démocratiquement l'industrie de l'armement en une production socialement utile à l'échelle mondiale.

12. Nous voulons lancer un débat sur une réorganisation radicale de l'Europe. Nous voulons contribuer à développer une perspective européenne commune pour des réformes socioécologiques radicales et ultérieurement pour une transformation écosocialiste fondamentale de l'ensemble du continent européen dans la solidarité mondiale. Dans ce cadre, nous soutenons la volonté du peuple ukrainien d'adhérer à l'UE, même si nous rejetons les fondations néolibérales de l'UE qui appauvrissent des millions de personnes et favorisent un développement inégal en Europe. Nous prenons la perspective d'une adhésion de plusieurs pays d'Europe de l'Est et du Sud-Est comme une occasion de réfléchir ensemble à la manière dont un changement socioécologique radical peut être initié dans toute l'Europe, notamment par une stratégie énergétique commune, une reconversion industrielle écologique, des systèmes de retraite par répartition, une réglementation sociale du travail, une politique migratoire solidaire, des paiements de transferts interrégionaux et une sécurité militaire accompagnée d'une reconversion de l'industrie de l'armement. Les forces syndicales, féministes, écologiques, antiautoritaires et socialistes d'Europe de l'Est devraient jouer un rôle important dans ce débat.

Ukraine : une paix populaire, pas une paix impériale

Publié dans Adresses n°4

Source : revue Emanzipation.
Ukraine : A People's Peace, not an Imperial Peace

Ukraine : ein Frieden der Bevölkerungen, kein imperialer Frieden
https://emanzipation.org/wp-content/uploads/2024/06/2024_06_04_Ukraine_Friedenskonferenz_Brief_Erklaerung.pdf

Ucrania : ¡Por una paz de los pueblos, no una paz imperialista !
https://emanzipation.org/wp-content/uploads/2024/06/2024_06_04_Ukraine_Conferencia_de_Paz_carta_declaration.pdf

Ucrânia : uma paz popular, não uma paz imperial
https://emanzipation.org/wp-content/uploads/2024/06/2024_06_04_Ukraine_conferencia_pace_letra_declaracao.pdf

Ukraina : Pokój ludowy, nie imperialny
https://emanzipation.org/wp-content/uploads/2024/06/2024_06_04_Ukraine_konferencje_pokojowego_list_deklaracja.pdf

Ucraina. Una pace per i popoli, non una pace imperiale !
https://emanzipation.org/wp-content/uploads/2024/06/2024_06_04_Ukraine_conferenza_di_pace_lettera_dichiarazione.pdf

Ukraine : faisons le point

10 septembre 2024, par Vincent Présumey — , ,
Cet article, rédigé pour le journal Démocratie et Socialisme des camarades de la GDS, à leur demande, date de samedi dernier. La situation évoluant rapidement en Ukraine ces (…)

Cet article, rédigé pour le journal Démocratie et Socialisme des camarades de la GDS, à leur demande, date de samedi dernier. La situation évoluant rapidement en Ukraine ces jours, nous le publions car il permet, comme son titre l'indique, de faire le point avant les nouveaux développements.

5 septembre 2024 | tiré du site Arguments pour la lutte sociale | Photo illustrant cet article : Source ISW, carte du front du Donbass au 2 septembre 2024. L'avancée sur Pokrovsk est au centre de la carte, entourée par le principal cercle.

Les derniers développements de la guerre en Ukraine suscitent beaucoup de questions. Comprendre ce qui se passe nécessite une vision d'ensemble. Depuis le 24/02/22, la guerre a connu 6 phases.

D'abord, l'échec de la Blitzkrieg russe, non prévu par Poutine, mais aussi par Biden : la levée en masse de la nation, l'auto-organisation des millions de « petites mains » (1), ont bloqué l'invasion qui devait liquider l'Ukraine : fait révolutionnaire qui marque la période mondiale présente. Mais d'autre part, la vague de manifs antiguerre en Russie est étouffée.

Le 25/03/24, Poutine recentre ses troupes sur le Donbass en une guerre de progression lente et d'écrasement, marquée par la destruction de Marioupol – que nos amis ukrainiens compareront bientôt à Gaza.

Mais à partir du 06/09/22, la guerre de manœuvres ressurgit, avec la percée ukrainienne à l'Est de Kharkiv, liée à un vague de paniques et de désertions côté russe, la mobilisation partielle mais massive russe, puis la reconquête de Kherson.

Après fin novembre 2022, le front se stabilise avec une seconde poussée russe dans le Donbass, qui se cristallise sur Bakhmut, lentement prise (et détruite) par les Wagner. Mais l'espoir d'une contre-offensive analogue à celle de fin 22 habite les Ukrainiens.

Celle-ci semble commencer le 06/06/23, en même temps que l'écocide russe contre le barrage de Nova Kakhovka. Peu après se produit le putsch Prigojine en Russie, spectaculaire bien qu'échouant. En fait la contre-offensive s'enlise totalement, en même temps que les livraisons d'armes occidentales se tarissent. Il y a crise dans le commandement ukrainien (Zaluzhnyi remplacé par Sirsky).

Cette situation va s'aggraver et pourrir de plus en plus à partir de l'éclatement de la guerre de Gaza le 07/10/23. Les politiques néolibérales du gouvernement Zelenski sont contre-productives pour la défense nationale, la question de la mobilisation de nouvelles classes d'âge (en dessous de 27 ans) pose problème. Même si le déblocage du vote des aides militaires au Congrès US, le 21 avril (du au constat de la consolidation de l'alliance sino-russe et du risque de percée russe du front), ramène un espoir, celui-ci reste tout relatif.

Il est, en outre, suspendu au risque de réélection de Trump, le meilleur allié de Poutine. La victoire travailliste à Londres le 4 juillet, l'échec de l'accession du RN au pouvoir en France le 7, et le tournant de la campagne US avec le remplacement de Biden par Harris le 21, sont des données qui ont un poids politique et même militaire direct pour les Ukrainiens. L'incursion ukrainienne en territoire russe à partir du 6 août ouvre-t-elle une nouvelle phase ?

Les groupes militaires russes alliés à l'Ukraine (démocrates-libéraux de Liberté de la Russie, fascistes du Corps des Volontaires, groupes nationaux de Sibir), qui mènent de petites escapades en Russie depuis des mois, ne sont pas cette fois à la manœuvre. C'est bien l'armée ukrainienne qui a constitué un glacis, à ce jour de la taille du département du Val d'Oise, et progresse sans doute encore un peu vers l'Ouest comme vers l'Est, où il pourrait faire tenaille envers les troupes russes qui ont envahi la zone frontière au Nord de Kharkiv ce printemps (2).

Bien qu'ayant des effets positifs sur le moral des soldats, cette opération n'a pas empêché la poursuite de la progression russe en direction de Pokrovsk qui, certes, n'est pas encerclée comme on le lit parfois, mais très menacée par une pointe vers l'Ouest des troupes russes. Version optimiste : cette pointe pourrait être cisaillée. Version pessimiste : la perte de Pokrovsk serait une lourde défaite aux conséquences stratégiques. En Ukraine, la crainte d'un délaissement du Donbass dans des négociations éventuelles est évidente.

D'autre part, l'incursion en Russie est un choc politique et psychologique pour le régime poutinien, qui annule en partie son ressaisissement post-putsch Prigojine. Poutine n'a toujours pas officiellement qualifié de « guerre » la situation et manifeste un dédain remarquable pour le sort des Russes eux-mêmes. Ceux-ci sont inquiets, près de 200 000 personnes ont fui la région, sans aucune résistance civile aux troupes ukrainiennes, qui ont pour consigne de ne pas commettre d'exactions « à la russe ».

Enfin, il est bon de citer ces propos de Zelenski : « … si les partenaires de l'Ukraine levaient les restrictions sur l'utilisation d'armes à longue portée sur le territoire russe, l'Ukraine n'aurait pas besoin de pénétrer physiquement » en Russie. Hé non, ce n'est pas l'OTAN qui a pris cette initiative !

La situation est sur le fil et le résultat des élections US sera un enjeu américain, mondial, et ukrainien. « L'Occident » est terrorisé quand des coups réels sont portés à Poutine par l'Ukraine. La perspective positive pour les peuples passe, elle, par sa défaite et son renversement. C'est cela, l'incontournable pour tout partisan de la démocratie et du socialisme.

Vincent Présumey, le 31/08/24.

(1) Voir Daria Saburova, Travailleuses de la résistance. Les classes populaires ukrainiennes face à la guerre., éditions du Croquant, avril 2024.

(2) Précision : la centrale nucléaire de Koursk, à Kourtchatov, est tout à fait hors de cette zone.

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La terreur russe s’attaque aux travailleurs et aux travailleuses, à l’énergie et à la liberté : L’Ukraine à nouveau victime d’une attaque massive

10 septembre 2024, par Campagne de solidarité avec l'Ukraine — , , , ,
Chers frères et sœurs, La Confédération des syndicats libres d'Ukraine (KVPU) vous lance un nouvel appel car aujourd'hui, 26 août, l'Ukraine est à nouveau la cible d'une (…)

Chers frères et sœurs,

La Confédération des syndicats libres d'Ukraine (KVPU) vous lance un nouvel appel car aujourd'hui, 26 août, l'Ukraine est à nouveau la cible d'une attaque massive de la part de la Russie. Les forces russes ont utilisé au moins 127 missiles et 109 drones pour frapper des installations énergétiques, de transport et d'infrastructure dans 15 régions de l'Ukraine.

3 septembre 2024 | tiré du site Entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/09/03/la-terreur-russe-sattaque-aux-travailleurs-et-aux-travailleuses-a-lenergie-et-a-la-liberte-lukraine-a-nouveau-victime-dune-attaque-massive/

Les troupes russes ont lancé une attaque terroriste sur les villes et villages ukrainiens à l'aide de drones pendant la nuit. Dans la matinée, l'assaut a été intensifié avec différents types de missiles, notamment des missiles de croisière et des Daggers. Les cibles de l'agresseur comprenaient des travailleurs et des travailleuses, des membres du KVPU et des habitant·es de 15 régions d'Ukraine.

L'attaque russe sur la région de Kiev a notamment fait trois blessé·es, dont un enfant de cinq mois. Dans la région de Sumy, l'ennemi a frappé un site d'infrastructure ferroviaire, endommageant le réseau de contact et les bâtiments, et blessant l'assistant d'un conducteur de train. Dans la région de Lviv, les forces russes ont pris pour cible plusieurs installations énergétiques, provoquant des coupures de courant dans la région. Dans la région de Zaporizhzhia, les forces russes ont attaqué des infrastructures énergétiques, entraînant la mort d'un homme à son domicile après qu'une roquette a frappé près d'une zone résidentielle. Une autre personne a perdu la vie suite à l'impact direct d'un drone sur un immeuble de grande hauteur dans la ville de Lutsk.

Le service d'urgence de l'Ukraine a indiqué qu'au moins sept personnes ont été tuées et 47 autres blessées (dont quatre enfants nés en 2014, 2017 et 2024) à la suite des attaques russes.

Dans la soirée du 26 août, un tir de missile sur un hôtel de Kryvyi Rih, dans la région de Dnipropetrovsk, a fait au moins deux morts et cinq blessés. Selon le gouverneur Serhii Lysak, plusieurs bâtiments résidentiels, magasins et véhicules ont été endommagés. Le 27 août au matin, les opérations de recherche se poursuivent et deux personnes pourraient être piégées sous les décombres.

Le 26 août, des terroristes russes ont à nouveau attaqué l'infrastructure énergétique ukrainienne, ce qui a entraîné des coupures de courant dans tout le pays.

Nous attirons votre attention sur le fait que les troupes russes ont tenté de détruire la centrale hydroélectrique de Kiev avec différents types de missiles et de drones. Les tirs d'obus ont causé des dégâts et des dommages. Il convient de rappeler que le 6 juin 2023, les troupes russes ont détruit le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, ce qui constitue un crime de guerre et un acte d'écocide.

En outre, nous vous informons qu'en raison de l'offensive accrue des troupes russes, la vie et la santé des habitant·es des villes minières de la région de Donetsk sont encore plus menacées. Les troupes russes attaquent les mines ukrainiennes, les entreprises d'extraction de charbon et les infrastructures énergétiques. En outre, nous soulignons que les travailleurs et travailleuses ukrainien·nes sont confrontés·e à un danger permanent, qu'elles et ils se trouvent sur le chemin du travail ou du retour, à la maison ou même dans un supermarché.

Par exemple, le 6 août 2024, lors d'une attaque de missiles sur la mine Kapitalna de l'entreprise d'État Myrnogradvugilya, où opère la principale organisation syndicale du NPGU, plusieurs travailleurs ont été blessés à des degrés divers de gravité, dont un réparateur et un électricien de service et réparateur d'équipement, machiniste d'installation souterraine. Le 10 août 2024, l'opérateur du bouclier thermique central de l'atelier chaudière-turbine a été tué à Kramatorskteploenergo LLC à la suite d'une attaque de missiles par les troupes russes.

Le système énergétique ukrainien manque cruellement de production nationale d'électricité en raison des bombardements russes, et les importations, déjà à leur maximum, sont insuffisantes pour résoudre ce problème.

L'attaque sans précédent d'aujourd'hui est une nouvelle preuve que la Russie ne recule devant rien pour tenter de détruire le secteur énergétique et l'économie de l'Ukraine, et pour briser la détermination du peuple ukrainien, qui défend sa liberté et sa démocratie.

Aujourd'hui, les travailleurs et travailleuses ukrainienness, membres de syndicats, continuent de travailler malgré le danger et combattent également les occupants russes en première ligne.

Nous appelons la communauté syndicale internationale à continuer d'apporter un soutien global aux Ukrainien·nes qui résistent au régime criminel russe et luttent pour la paix et la démocratie. Aidez l'Ukraine à résister, à gagner et à libérer tous les territoires occupés où règne la terreur et où les droits des êtres humains sont bafoués.

L'appel de la KVPU reste inchangé :

Continuer à fournir une aide économique et humanitaire à l'Ukraine ;
Soutenir la fourniture d'une aide militaire à l'Ukraine afin de protéger la population, les infrastructures énergétiques, les lieux de travail et le pays ;
Renforcer les sanctions contre le régime terroriste russe et ceux qui le soutiennent et le financent, car cela peut limiter considérablement les ressources financières et l'exportation des technologies nécessaires à la poursuite de la guerre sanglante ;
Garantir la possibilité d'utiliser les avoirs russes gelés pour les affecter à l'aide à l'Ukraine ;
Isoler et écarter des organisations internationales les personnalités politiques, publiques et syndicales russes, en tant que représentants d'un pays qui mène des activités terroristes contre l'Ukraine souveraine et indépendante et contre ses citoyen·nes.

https://ukrainesolidaritycampaign.org/2024/08/29/russian-terror-targets-workers-energy-and-freedom-ukraine-under-massive-attack-again/
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)

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Delhi : grève dans le taxi contre Uber et Ola

10 septembre 2024, par Anne-Florence Maranda — , ,
Le 22 et 23 août dernier, près de 400 000 syndiqué.es du taxi se sont rassemblé.es et mobilisé.es afin d'organiser une grève à grande échelle contre des services comme Uber et (…)

Le 22 et 23 août dernier, près de 400 000 syndiqué.es du taxi se sont rassemblé.es et mobilisé.es afin d'organiser une grève à grande échelle contre des services comme Uber et Ola à Delhi. Les 15 syndicats qui les représentent condamnent les pratiques d'exploitation de ces entreprises et demandent des conditions de travail plus saines, justes et équitables.

Tiré du Journal des alternatives. L'autrice est stagiaire d'Alternatives en Inde.

Les revendications de cette manifestation

Plusieurs motifs expliquent l'instigation de cette grève. Tout d'abord, le taux de commissions des services Uber et Ola est beaucoup trop élevé, soit environ 40 % par trajet. Lorsque les applications comme Uber et Ola sont arrivées en Inde, leur taux de commission était d'environ 10 %. Or, ce pourcentage a énormément augmenté en quelques années, ce qui a diminué le revenu des employé.es.

Également, il y a une concurrence déloyale entre les taxis, les automobiles et les tuk-tuks conventionnels (ou également appelés rickshaws motorisés), ainsi qu.avec l'introduction des tuk-tuks électriques et des motos-taxis. En effet, l'entretien et l'usage de moyens de transport plus grands consommant plus en essence fait en sorte que les tarifs fixés sont plus élevés dans la première catégorie pour pallier aux coûts supplémentaires, que dans la deuxième. De plus, le secteur traditionnel du taxi est désavantagé face aux services des applications comme Uber et Ola, qui offrent des tarifs plus bas. La clientèle choisissant davantage l'option la moins chère, les véhicules traditionnels sont moins sollicités, ce qui diminue les opportunités et les bénéfices de ces salarié.es.

Enfin, les syndicats alertent sur l'utilisation de véhicules privés sous les applications de taxi dans le trafic de contrebandes, de drogue et d'alcool, contribuant à une économie illégale.

Des données choquantes

Un rapport de 2024 élaboré par People's Association in Grassroots Action and Movement (PAIGAM) et financé par l'Université de Pennsylvanie dévoile des faits troublants sur les conditions de vie et de travail des salarié.es sur les plateformes en Inde. En effet, cette recherche intitulée « Prisonniers sur roues ? » [Trad. Libre] révèle que 83 % du personnel de taxi des plateformes travaillent plus de 10 heures par jour, 60 % plus de 12 heures et 31 % plus de 14 heures.

Ces longues périodes assises immobiles sur un siège ont pour conséquences des problèmes de santé, comme des douleurs musculaires aux pieds, aux jambes, aux genoux et au dos, des maux de tête, du stress, de la dépression, et bien d'autres symptômes causés par les conditions de ce travail. Cela fait aussi en sorte que les employé.es ont moins d'heures de sommeil et les mettent en danger..

Malgré ces longues journées de travail, 43 % de ces personnes gagnent moins de 500 roupies par jour, ce qui équivaut à un peu moins de 8 $ CAN. En tout, 70 % des salarié.es reçoivent un revenu en dessous de 1 000 roupies par jour, donc un peu plus de 16 $ CAN, après les déductions.

Comme les salaires ne sont pas élevés, les applications prennent en plus une importante portion des revenus sur chaque trajet. En effet, 35 % d'entre du personnel déclarent que ces entreprises prennent une commission de 31 % à 40 % par trajet. Approximativement 23 % disent que c'est plutôt entre 41 % et 50 %.

En plus de ne recevoir qu'une fraction de ce qu'ils gagnent, 68 % des personnes répondantes rapportent avoir subi des déductions inexpliquées et arbitraires à travers l'algorithme des applications. Cela comprend des changements dans les taux de commission ou des paiements en ligne. Également, 83 % des réponses rapportent des blocages ou à des désactivations des applications les empêchent de travailler.

Des demandes qui ne sont pas nouvelles

Ce n'est pas la première fois que le monde du travail du taxi et des tuk-tuk manifestent pour leurs droits. Aussi, cette grève générale s'inscrit dans un mouvement plus large pour améliorer les conditions de travail des employé.es fonctionnant avec les applications bien avant le Covid. On peut mentionner d'autres manifestations en 2018 organisées entre autres dans les villes de Pune, Delhi et Mumbai par des salarié.es d'Uber, d'Ola, de Swiggy et de Zomato (ces deux dernières sont des plateformes de livraison). Elles dénonçaient les mauvaises pratiques de ces entreprises envers le personnel et leur demandaient de meilleures conditions de travail. Certaines grèves, notamment dans la ville de Guwahati en 2023, ont davantage impacté les déplacements de la population.

Bref, les manifestations sont récurrentes contre ces applications dans ce secteur d'activité, démontrant que les conditions de travail dans le secteur du taxi sont encore à améliorer. Malgré les tentatives des syndicats pour sensibiliser les autorités et le gouvernement concernant les problématiques avec Ola, Uber et les plateformes similaires, les directions politiques ne réagissent pas beaucoup et n'appliquent pas d'actions assez efficaces pour réduire les désagréments qu'ont le personnel du secteur des taxis dans leur emploi. Cette situation est empirée par le silence criant des entreprises numériques, qui se taisent face aux problèmes qu'ils apportent à l'industrie.

Ainsi, les 15 syndicats demandent que le gouvernement soutienne davantage le monde traditionnel du travail dans le taxi pour qu'il soit moins pénalisé par les iniquités créées par Ola et Uber. Aussi, ils exigent que les autorités légifèrent plus afin que ces compagnies respectent les droits des travailleuses et des travailleurs et qu'il y ait une plus grande transparence de leurs pratiques. Certains secteurs salariés veulent même que ces applications soient bannies du marché, alors que d'autres proposent le développement d'une application gouvernementale du secteur du taxi. L'objectif est d'apporter, d'améliorer et de sécuriser des conditions de travail saines et généralisées.

La mobilisation du monde du travail dans le taxi en Inde demande d'améliorer les conditions de travail, ainsi que les ressources d'aide. La sensibilisation et la participation de la population en appui à ce mouvement sont essentielles et résonnent avec les manques aux droits du monde du travail en Inde.

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Confronté à une contestation sans précédent, l’appareil israélien fait front commun

En Israël, les manifestations antigouvernementales, de plus en plus violemment réprimées, ne cessent d'enfler, mais se heurtent à un système militaire et politique qui a tout à (…)

En Israël, les manifestations antigouvernementales, de plus en plus violemment réprimées, ne cessent d'enfler, mais se heurtent à un système militaire et politique qui a tout à craindre d'une commission d'enquête indépendante.

Tiré de Courrier international.

Samedi 7 septembre, “onze mois jour pour jour après le samedi noir” [les massacres commis en Israël le 7 octobre 2023 par le Hamas palestinien], “près de 400 000 manifestants se sont rassemblés devant la porte Begin [du nom de Menahem Begin, premier Premier ministre issu du Likoud]”, face à la Kirya, un quartier situé au cœur de Tel-Aviv et considéré comme l'équivalent israélien du Pentagone américain, rapporte Ilana Curiel dans Yediot Aharonot.

Durant la manifestation, “la plus imposante de l'histoire d'Israël”, Einav Zangauker, mère d'un otage israélien, criait : “Tant que Benyamin Nétanyahou restera au pouvoir, nos proches continueront à revenir dans des sacs mortuaires.”

Dans une marée de drapeaux israéliens et de rubans jaunes, les manifestants scandaient “Maintenant ! Maintenant !” pour exiger que le gouvernement parvienne à un cessez-le-feu avec le Hamas afin de libérer les derniers otages. “On les veut vivants !” lisait-on encore sur des pancartes brandies par des manifestants.

La répression se durcit

Les manifestations quasi quotidiennes, démarrées au lendemain de la découverte, le 1er septembre, dans un tunnel de la bande de Gaza, des corps de six otages israéliens tués “à bout portant”, selon Israël, n'ont cessé d'enfler depuis.

Mais elles sont de plus en plus durement réprimées par la police israélienne, “désormais sous la coupe du ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir [extrême droite suprémaciste]”, s'inquiète Bar Peleg dans Ha'Aretz. “Plusieurs manifestants ont été placés en garde à vue et ont reçu des pressions pour qu'ils ‘avouent' avoir été payés pour manifester contre le gouvernement israélien”, poursuit le journaliste.

Ces événements interviennent alors que, malgré l'état d'urgence imposé par la guerre, Yariv Levin, le ministre de la Justice israélien [qui appartient au Likoud, le parti du Premier ministre], “œuvre encore et toujours pour placer la Cour suprême d'Israël sous la coupe du gouvernement et de la Knesset [Parlement israélien]”. Même si l'actuelle Cour suprême parvient pour l'instant à protéger son indépendance

Un “putsch” toujours d'actualité

L'on pourrait croire que cet “activisme anticonstitutionnel” est déconnecté de la réalité née du 7 octobre 2023. Mais il n'en est rien, selon Yossi Verter, toujours dans Ha'Aretz.

“Placer la Cour suprême sous les fourches caudines de l'exécutif et de la Knesset permettrait à Nétanyahou d'échapper à une Commission d'État nommée par la Cour suprême et chargée d'instruire les manquements du gouvernement et de l'état-major de Tsahal ayant conduit au désastre du 7 octobre 2023.”

Les instances dirigeantes israéliennes, militaires comme politiques, “ont tout à craindre d'une immixtion de la Cour suprême”, abonde Avi Ashkenazi dans Maariv.

“Au mépris de l'opinion publique israélienne et surtout des familles des victimes et otages du 7 octobre 2023, des sources militaires, anonymes mais présentes au sommet de l'état-major, confirment que Tsahal [l'armée israélienne] se démène pour empêcher à tout prix la mise sur pied d'une commission d'enquête indépendante” et protéger non seulement le Premier ministre, mais aussi Herzl Halevi, le chef d'état-major, “considéré jusqu'à il y a peu comme innocent”.

Les manifestations continueront-elles de prendre de l'ampleur et suffiront-elles à provoquer un dénouement positif pour les dizaines d'otages encore retenus par le Hamas ? Pour l'instant, rien ne semble moins sûr, selon Yossi Verter, pour qui “les appareils politique et militaire se protégeront mutuellement”.

Pascal Fenaux

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Les négociations pour un cessez-le-feu comme arme de guerre

10 septembre 2024, par Malak Hijazi — , ,
Nos espoirs d'un cessez-le-feu sont instrumentalisés contre nous. À chaque fois, les politiciens font des déclarations, les médiateurs font la navette entre les capitales, les (…)

Nos espoirs d'un cessez-le-feu sont instrumentalisés contre nous. À chaque fois, les politiciens font des déclarations, les médiateurs font la navette entre les capitales, les gros titres promettent une percée, puis tout s'écroule. Et à chaque fois, mes espoirs se brisent.

Tiré de France-Palestine
31 août 2024

Mondoweiss par Malak Hijazi

Photo : Au moins 22 Palestiniens confirmés morts dans le massacre d'Israël ciblant un camp de tentes abritant des familles déplacées à Rafah 28 mai 2024 © Quds News Network

Je ne compte plus le nombre de fois où je me suis accroché à l'espoir d'un cessez-le-feu, pour le voir ensuite réduit en poussière. La guerre à Gaza se poursuit alors que l'été 2024 touche à sa fin, et la promesse de mettre fin à toutes nos souffrances apparaît de plus en plus comme une cruelle illusion.

Chaque fois que les médias mentionnent de nouvelles négociations, je ressens une lueur d'espoir – une petite flamme fragile s'allume en moi : peut-être, juste peut-être, cette fois-ci sera différente. Mais mon cœur, au fond de moi, connaît trop bien le schéma.

Depuis que le temps s'est arrêté en octobre et que l'incertitude règne, ma vie s'est trouvée comme suspendue. J'ai fait la liste de ce que j'allais faire dès que la guerre prendrait fin : rétablir le contact avec mes proches qui sont dans le sud de Gaza et que je ne peux pas voir maintenant, prendre une grande bouffée de liberté, imaginer ce qui nous attend et faire le deuil de ceux qui ont perdu la vie.

À Gaza, pour le moment, nous n'avons pas le loisir de faire correctement notre deuil. Nos journées sont rythmées par une routine impitoyable : courir d'un endroit à l'autre pour échapper aux bombes, écouter les nouvelles, chercher de l'eau et de la nourriture, et ramasser du bois pour faire du feu.

Encore et encore, le schéma familier se reproduit : les négociations échouent, les différents camps s'accusent mutuellement, et l'espoir glisse entre mes doigts comme du sable.

Chaque mois, on assiste au même scénario : les politiciens font des déclarations, les médiateurs font la navette entre les capitales et les gros titres annoncent une percée. Il y a quelques progrès, puis un pas en avant significatif, mais Israël refuse de faire la moindre concession, et tout s'écroule.

Un peu d'espoir, puis des massacres

Les habitants de Gaza sont victimes d'incessants massacres. Mais ils sont aussi les victimes du fait que leur espoir même est utilisé comme une arme contre eux. A l'ombre des négociations, Israël déclenche ses massacres les plus brutaux.

Au cours de ces dix mois de génocide, il y a eu d'innombrables moments où ma famille et moi-même nous sommes accrochés à l'espoir, avant qu'il ne soit brisé par un nouveau massacre. Encore et encore, nos espoirs ont été trahis, les miens et ceux de tous ceux que je connais.

Après le premier cessez-le-feu de novembre, il a été question de le prolonger et de mettre fin à la guerre. J'ai ressenti un bref réconfort, mais il a vite été anéanti.

Une semaine seulement après la rupture du cessez-le-feu, j'ai vécu le pire jour de ma vie. L'armée israélienne a envahi ma maison, nous obligeant, ma famille et moi, à partir en pleine nuit, sans téléphone ni lumière. J'étais terrifié, surtout lorsqu'un soldat israélien a menacé de nous tuer. J'étais terrorisé, les larmes coulaient sur mon visage pendant que nous avancions.

Nous avons finalement trouvé refuge dans un hôpital, où j'ai dormi sur un sol dégoûtant, avant de nous rendre chez un parent. Un mois plus tard, nous sommes revenus dans un quartier méconnaissable. Notre maison avait été partiellement détruite, et de nombreuses familles avaient entièrement perdu la leur.

En mars, ma tante nous a appelés, convaincue que la guerre prendrait fin avant le ramadan, d'après les nouvelles qu'elle avait eues. Elle était heureuse et pleine d'espoir, et nous parlait de ses projets pour après la guerre et des plats qu'elle allait cuisiner.

Mais peu de temps après, l'armée israélienne a envahi pour la deuxième fois l'hôpital al-Shifa et le quartier environnant, où vivait ma tante. Elle est restée enfermée chez elle pendant trois jours, en plein Ramadan, sans eau ni nourriture, terrifiée par le bruit des chars qui bombardaient aveuglément tout ce qui se trouvait autour d'eux.

Lorsque nous l'avons appelée, elle pleurait, sentant que la mort était proche. L'armée israélienne a fini par envahir sa maison, la forçant, elle, ses enfants et les voisins, à se déplacer à pied vers le sud, l'estomac vide, en marchant sur les corps des morts.

En mai 2024, le Hamas a fait savoir qu'il était prêt à accepter un cessez-le-feu proposé par le président américain Joe Biden. Pendant un bref instant, les gens ont cru que les horreurs de la guerre allaient enfin prendre fin.

Je me souviens parfaitement de ce jour. Les familles déplacées, réfugiées dans une école voisine, criaient de joie et faisaient la fête, toute heureuses à l'idée que la fin de leurs épouvantables souffrances approchait. Les voisins pleuraient de joie et mes petites nièces sautaient de joie.

Mais cette joie a été de courte durée. Dès le lendemain, Israël a lancé une invasion de Rafah, réduisant à néant le bref espoir qu'avait suscité la perspective de la fin des hostilités.

Chaque cycle de négociations est accompagné de ce que l'on appelle une « pression militaire » accrue sur le Hamas, ce qui se traduit souvent par l'assassinat de nouveaux Palestiniens. Israël emploie une stratégie qui consiste à commettre des crimes de guerre et des massacres pour faire échouer les négociations, comme brûler les tentes des personnes déplacées, tuer plus de 200 Palestiniens pour libérer quatre captifs israéliens, ou tuer 100 Palestiniens pendant les prières de l'aube.

Israël prétend que ces crimes sont nécessaires pour imposer ses conditions à un cessez-le-feu. Mais quelles sont ces conditions ? Israël ne souhaite pas vraiment la fin de la guerre.

Il ne cherche qu'une brève pause pour se réorganiser avant de revenir tuer d'autres Palestiniens.

Israël veut contrôler les corridors de Philadelphie et de Netzarim pour dominer indéfiniment la vie des Palestiniens, en bloquant l'accès à la nourriture et aux médicaments, en augmentant les restrictions de voyage et en rendant une fois de plus la vie à Gaza invivable. Et le régime d'occupation empêche toujours les Palestiniens de retourner dans leurs maisons au nord de Gaza.

Quand notre espoir est instrumentalisé contre nous

Après chaque échec des négociations pour un cessez-le-feu, je m'interroge sur l'objectif de la guerre en cours : Que veut vraiment Israël ? Une guerre régionale ? L'éradication complète des Palestiniens de Gaza ? Le déplacement forcé des Palestiniens vers l'Égypte ? Quels sont les plans qu'il élabore en secret ? Je me surprends à suranalyser chaque déclaration des dirigeants israéliens et des candidats à la présidence américaine.

Nos vies semblent contrôlées par des psychopathes criminels.

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a affirmé qu'il n'y aurait pas de retrait des forces militaires israéliennes de Gaza. Qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie-t-il qu'ils peuvent envahir notre ville quand ils veulent, en tuant tout le monde sur leur passage et en détruisant toutes les maisons restantes ? Et pour combien de temps ? Deux, trois ou même dix ans ?

Serons-nous constamment menacés, devrons-nous vivre dans la crainte d'être tués ou blessés tout le reste de notre vie, si nous avons la chance de survivre ?

La décision des Démocrates d'allouer 3,5 milliards de dollars supplémentaires à Israël après que Kamala Harris a appelé à la fin de la guerre est d'une remarquable hypocrisie. Ce double-jeu met en lumière toute la fourberie étasunienne. Combien d'enfants vont encore mourir ? Combien de maisons vont encore être détruites ? Combien de rêves vont encore être anéantis ?

Lorsque Donald Trump soutient l'élargissement des territoires d'Israël, qu'est-ce que cela implique ? Quelles sont les terres qui seront saisies ? Allons-nous être relocalisés de force dans le désert du Sinaï ?

Les États-Unis et Israël veulent tous deux une victoire militaire et un gain politique, le tout à nos dépens. Mais personne ne semble s'inquiéter de reconstruire Gaza.

Nos enfants doivent pourtant retourner à l'école et nous avons besoin d'universités et d'hôpitaux. Pendant que nous luttons pour reprendre en main nos vies et restaurer nos infrastructures, l'accent reste mis sur les objectifs politiques et militaires, sans tenir compte de nos besoins essentiels et nos perspectives d'avenir.

À l'approche du premier anniversaire de cette guerre, je me suis rendu compte que ces négociations de cessez-le-feu ne sont qu'une arme de plus dans cette guerre.

Elles nous font miroiter la promesse de mettre fin à cet holocauste, pour ensuite la réduire à néant lorsque nous tendons la main. J'entends le monde parler de la nécessité d'un cessez-le-feu, j'entends les discours et je vois les gros titres, mais ici, sur le terrain, rien ne change.

Les massacres se succèdent de plus en plus horribles, et les innocents qui rêvaient de la fin de la guerre meurent.

Je me demande quel était l'espoir de ceux qui ont été tués. Comme moi, ils faisaient des projets pour la fin de la guerre. Mais que faire d'autre ? Même celui qui se noie s'accroche à l'espoir d'une bouée de sauvetage.

Ce qui me permet de supporter le poids de la vie, c'est l'espoir, et ce qui me brise à chaque fois, c'est aussi l'espoir.

Traduction :Chronique de Palestine

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Les otages israélien.ne.s et les Palestinien.ne.s méritent tout autant d’être pleuré.e.s

10 septembre 2024, par Voix juives indépendantes — , , , ,
Nous pleurons la mort des six otages israélien.ne.s retrouvé.e.s tué.e.s ce week-end, tout comme nous pleurons les 47 Palestinien.ne.s tué.e.s le même jour par Israël, et les (…)

Nous pleurons la mort des six otages israélien.ne.s retrouvé.e.s tué.e.s ce week-end, tout comme nous pleurons les 47 Palestinien.ne.s tué.e.s le même jour par Israël, et les plus de 40 000 personnes tuées depuis le 7 octobre 2023.

3 septembre 2024 IJV Canada

Ces morts auraient pu être évitées. Au moins 3 des Israélien.ne.s tué.e.s figuraient sur une liste afin d'être libéré.e.s en juillet, si Israël avait décidé d'accepter un accord déjà accepté par le Hamas. Mais non. Le gouvernement israëlien a décidé de tuer le négociateur en chef du Hamas et a donné la priorité à la poursuite de sa campagne militaire plutôt qu'à la sécurité des otages capturé.e.s.

En fait, toutes les vies perdues depuis le 7 octobre auraient pu être évitées si Israël et ses bailleurs de fonds occidentaux, dont le Canada, avaient cherché à remédier à la situation insupportable qui a conduit aux événements du 7 octobre. Au lieu de cela, nous avons armé Israël et lui avons donné carte blanche pour agir en clamant la « légitime défense » contre un peuple illégalement occupé et emprisonné.

Les Israélien.ne.s tué.e.s le 7 octobre auraient également pu être épargné.e.s si les Palestinien.ne.s de Gaza n'avaient pas été poussé.e.s au désespoir, si leurs vies n'avaient pas été abandonnées et dévalorisées par le régime d'apartheid génocidaire d'Israël. On oublie parfois que les Israélien.ne.s ont tué 23 000 Gazaoui.e.s dans diverses attaques au cours de la décennie précédant le 7 octobre 2023.

Malheureusement, nous ne pouvons pas revenir en arrière. Mais nous pouvons avancer dans une direction différente. Une direction dans laquelle les vies des Palestinien.ne.s ont autant de valeur que celles des Israélien.ne.s. Pas moins, pas plus.

Malheureusement, la réaction disproportionnée aux morts des 6 otages israélien.ne.s sert à perpétuer le statu quo dans lequel la vie des Israélien.ne.s a infiniment plus de valeur que celle des Palestienien.ne.s. Les six Israélien.ne.s tué.e.s sont désormais des noms et des visages connus. Les dizaines de milliers de Palestinien.ne.s tué.e.s, en revanche, sont mort.e.s sans que l'on connaisse leurs noms, leurs visages, leurs histoires. Leurs vies méritent tout autant d'être connues et leurs pertes d'être pleurées. Nous nous opposons à cette division raciste de l'humanité par notre gouvernement, par les médias canadiens, par nos compatriotes juif.ve.s canadien.ne.s et par la société israélienne.

Notre Talmud nous enseigne qu'une personne qui détruit une seule vie détruit un monde entier, et que chaque personne qui sauve une vie sauve un monde entier. Cet enseignement est partagé par le Coran, qui indique que celui qui détruit une seule vie détruit l'humanité toute entière, et qu'une personne qui sauve une seule vie, sauve l'humanité toute entière. Nous pleurons chaque vie détruite, chaque monde possible éteint, comme une perte immense.

Pendant ce temps, un nouveau mouvement de protestation s'est déclenché au cours du week-end en Israël, où nous avons vu quelque 700 000 Israélien.ne.s descendre dans la rue pour réclamer un accord sur les otages. Si ces manifestations nous permettent d'espérer qu'un cessez-le-feu négocié est en vue, elles montrent aussi tristement où en est la société israélienne après près d'un an de génocide israélien à Gaza.

À l'instar du précédent mouvement de manifestations en Israël contre les réformes judiciaires, les nouvelles manifestations concernent résolument et sans équivoque la vie des Israélien.ne.s, en omettant complètement les Palestinien.ne.s. Iels se sont rassemblé.e.s parce que les Israélien.ne.s se sont rendu.e.s compte que le génocide mettait également en danger la vie des Israélien.ne.s, et non parce qu'iels ont soudainement réalisé qu'Israël était allé trop loin dans sa campagne génocidaire.

On entend des cris à Rama-
Des lamentations, des larmes amères-
Rachel pleure ses enfants.
Elle refuse d'être consolée
Sur ses enfants, car ils ne sont plus.

– Jérémie 31:15

Nous sommes en deuil avec les innombrables parents qui pleurent amèrement leurs enfants disparus. Nous refusons de nous laisser réconforter par les promesses creuses de nos politicien.ne.s, alors que chaque jour apporte son lot de morts et qu'iels continuent à ne rien faire face à ce génocide. Le monde entier réclame un cessez-le-feu et la justice pour la Palestine.

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Caractérisation du génocide en cours à Gaza : chronologie d’un tabou

10 septembre 2024, par Agence Média Palestine — , , , ,
Depuis 75 d'occupation et de régime d'apartheid imposés par Israël au peuple palestinien, et au cours des nombreux épisodes sanglants qui ont ponctué cette longue période, les (…)

Depuis 75 d'occupation et de régime d'apartheid imposés par Israël au peuple palestinien, et au cours des nombreux épisodes sanglants qui ont ponctué cette longue période, les termes reviennent : crimes génocidaires, nettoyage ethnique, génocide. Si elles ont toujours été vivement niées par Israël et ses soutiens, ces accusations n'en sont pas moins sérieuses. Depuis le 7 octobre, de nombreux·ses ONG, défenseur·ses des droits humains et historien·nes qualifient les massacres perpétrés par Israël à l'encontre des civils palestiniens de génocide, faisant de plus en plus consensus. Retour sur bientôt 11 mois de débats sur la caractérisation d'un génocide encore en cours.

Tiré d'Agence médias Palestine.

Définition

Le terme « génocide » est codifié par les Nations unies dans la Convention sur le génocide de 1948 et défini comme « des actes commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel ».

Entre le 7 octobre et le 28 août, date de rédaction de cet article, au moins 40 435 Palestinien·es ont été assassiné·es par Israël. En prenant en compte les morts liées aux suites des blessures, aux épidémies et à la famine causées pas les exactions de l'armée israélienne à Gaza, ce chiffre pourrait être multiplié par 4, selon une étude du Lancet.

Mais un nombre élevé de morts ne constitue pas à lui seul une preuve de génocide. Les experts juridiques précisent que l'intention est un élément clé. Là aussi, les éléments ne manquent pas, à commencer par les déclarations du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu immédiatement après le massacre du 7 octobre, dans lesquelles il a qualifié Gaza de « ville du Mal ». : « Nous réduirons en ruines tous les endroits où le Hamas se déploie et se cache. Je déclare aux habitants de Gaza : sortez de là maintenant. Nous agirons partout et avec toute notre puissance ».

Pour Anisha Patel, chercheuse juridique au sein de l'association Law for Palestine, « Les intentions que nous avons observées sont nombreuses et proviennent de tous les secteurs de l'État israélien ». Son association, qui fournit des analyses juridiques sur le droit international en rapport avec les Palestiniens, affirmait en décembre 2023 avoir identifié plus de 400 cas « à tous les niveaux de l'élite israélienne » exprimant ce que l'organisation considère comme une preuve d'intention génocidaire.

Alors que la violence de l'armée israélienne continue de s'abattre sur les Palestinien·nes et que les déclarations déshumanisantes se suivent dans les discours des dirigeant·es israélien·nes, de plus en plus d'expert·es affirment qu'il s'agit bien d'un cas de génocide.

Chronologie non-exhaustive

Pour certain·es, il n'a pas fallu onze mois de bombardements et de blocage de l'aide humanitaire pour trouver le mot. Car comme le démontre Anisha Patel, l'intention était clairement formulée dès le début du mois d'octobre.

Dès le 13 octobre, peu après la déclaration du blocus total de Gaza par Yoav Galland « Pas d'électricité, pas de nourriture, pas de carburant. Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence », et alors que le premier ordre israélien d'évacuation du nord de Gaza contraint plus d'un million de civils, dont la moitié sont des enfants, à se lancer dans une fuite frénétique au milieu de bombardements, le professeur agrégé d'études sur l'Holocauste et les génocides Raz Segal titre son analyse de la situation dans le média Jewish Current : « Un cas d'école de génocide ».

« Human Rights Watch a confirmé que les armes utilisées incluent des bombes au phosphore, qui mettent feu aux corps et aux immeubles, créant des flammes qui ne peuvent être éteintes au contact de l'eau. Cela illustre clairement ce que Gallant signifie par « agir en conséquence » : non pas cibler individuellement les militants du Hamas, comme le clame Israël, mais déchainer une violence meurtrière contre les Palestinien.ne.s de Gaza « en tant que tels », pour reprendre le langage de la Convention sur le génocide de l'ONU. », explique Raz Segal. « Je dis ça en tant qu'expert du génocide, qui a passé de nombreuses années à écrire à propos de la violence de masse d'Israël contre les Palestinien.ne.s. J'ai écrit sur le colonialisme de peuplement et la suprématie juive en Israël, la déformation de l'Holocauste pour renforcer l'industrie militaire israélienne, l'instrumentalisation d'accusations d'antisémitisme comme arme pour justifier la violence israélienne contre les Palestinien.ne.s, et le régime raciste d'apartheid Israélien. »

Le même jour, plusieurs organisations palestiniennes de défense de droits humains signent une tribune exhortant les États tiers à intervenir de toute urgence pour protéger le peuple palestinien contre le génocide : « Il est indiscutable qu'Israël impose délibérément au peuple palestinien des conditions de vie susceptibles d'entraîner sa destruction physique totale ou partielle. Il incombe désormais à la communauté internationale d'intervenir pour empêcher un génocide imminent. »

Fin octobre, le directeur du bureau des droits de l'homme à l'ONU signe sa lettre de démission, dans laquelle il affirme : « En tant que juriste spécialisé dans les droits de l'homme, avec plus de trente ans d'expérience dans ce domaine, je sais bien que le concept de génocide a souvent fait l'objet d'abus politiques. Mais le massacre actuel du peuple palestinien, ancré dans une idéologie coloniale ethno-nationaliste, dans le prolongement de décennies de persécution et de purge systématiques, entièrement fondées sur leur statut d'Arabes, et associé à des déclarations d'intention explicites de la part des dirigeants du gouvernement et de l'armée israéliens, ne laisse aucune place au doute ou au débat. »

Au fil des mois et alors que l'horreur se perpétue, les déclarations se poursuivent, dont nous proposons ici une chronologie non-exhaustive. Accompagnées d'exhortations à la communauté internationale, aux gouvernements, aux populations, de ne pas rester impuissant·es face au génocide.

Chronologie-genocide : téléchargez ici.

Le 29 décembre 2023, l'Afrique du Sud dépose auprès de la Cour Internationale de Justice une requête affirmant que les actes et omissions d'Israël à l'égard des Palestiniens de Gaza depuis le 7 octobre 2023 revêtent un caractère génocidaire et qu'Israël viole ses obligations aux termes de la Convention de 1948 des Nations unies pour la prévention et la répression du crime de génocide. Les 11 et 12 janvier 2024, les audiences consacrées à la demande de l'Afrique du Sud se déroulent à La Haye. Le dossier de 84 pages accuse Israël d'actes et d'omissions à caractère génocidaire, car commis avec l'intention spécifique requise de détruire les Palestiniens à Gaza en tant que partie du groupe national, racial et ethnique palestinien au sens large.

Le verdict de la CIJ est rendu le 26 janvier 2024 : le tribunal conclut que la plainte de l'Afrique du Sud contre Israël pour violation de la convention sur le génocide est « plausible ». La Cour ordonne à Israël de prévenir et punir tous les actes qui relèvent de la convention sur le génocide.

De nombreuses organisations de défense des droits de l'homme et milant·es s'appuient sur cette décision pour légitimer leur propre usage du terme et exhorter la communauté internationale, les gouvernements, la société civile à réagir. Le 16 avril, un sondage révèle qu'un français sur trois estime qu'Israël commet un génocide à l'encontre des Palestiniens de Gaza.

Dans un court essai publié par le Guardian le 13 août 2024, Omer Bartov, historien de l'holocauste et spécialiste du génocide, raconte son récent séjour en Israël et la difficulté d'y exprimer sa conviction que l'armée israélienne perpétue un génocide. Dans son texte, puis dans une interview donnée au journaliste Owen Jones, il explique comment il en est venu à caractériser le génocide et les réticences auxquelles il a été confronté.

« Le 10 novembre 2023, j'ai écrit dans le New York Times : « En tant qu'historien du génocide, je pense qu'il n'y a aucune preuve qu'un génocide a lieu actuellement à Gaza. […] L'histoire nous apprend qu'il est crucial d'alerter sur les risques de génocide avant qu'ils ne se produisent, plutôt que de les condamner tardivement une fois qu'ils ont eu lieu. Je pense que nous avons encore le temps de le faire ». Je ne le crois plus. […] Au moins depuis l'attaque des FDI à Rafah le 6 mai 2024, il n'est plus possible de nier qu'Israël est engagé dans des crimes de guerre systématiques, des crimes contre l'humanité et des actions génocidaires. »

Après avoir détaillé les raisons sémantiques de cet usage du terme, il ajoute : « Je n'ai pu discuter de ces questions qu'avec une très petite poignée de militants, d'universitaires, d'experts en droit international et, ce qui n'est pas surprenant, de citoyens palestiniens d'Israël. Au-delà de ce cercle restreint, de telles déclarations sur l'illégalité des actions israéliennes à Gaza sont anathèmes en Israël. Même la grande majorité des manifestants contre le gouvernement, ceux qui appellent à un cessez-le-feu et à la libération des otages, ne les admettront pas. »

Car si le terme semble de plus en plus communément admis dans certains cercles, il n'en reste pas moins l'objet de vives critiques et attaques, et peu de dirigeant·es l'utilisent. Comment expliquer un tel fossé entre les expert·es en génocide, les organismes de défenses des droits humains et les militant·es d'une part, et les gouvernements occidentaux, qui peinent à reconnaitre qu'un génocide est en cours ?

Censure des voix palestiniennes, répression des militant·es

Le 21 novembre dernier, l'Agence Média Palestine publiait une traduction d'un article de Rabea Eghbariah, avocat spécialisé dans les droits humains terminant ses études doctorales à la Harvard Law School, qui avait été censuré par la Harvard Law Review au cours d'une procédure inédite pour la revue. Il s'agissait du premier article écrit par un universitaire palestinien pour cette revue juridique, et le terme génocide, largement argumenté et documenté, y était employé pour définir les crimes d'Israël à Gaza.

« La discussion n'a pas porté sur les aspects techniques ou le fond de votre article », a écrit Tascha Shahriari-Parsa, éditrice, à Eghbariah. « La discussion a plutôt porté sur des préoccupations concernant les rédacteurs qui pourraient s'opposer à l'article ou être offensés par celui-ci, ainsi que sur la crainte que l'article ne provoque une réaction de la part de membres du public qui pourraient à leur tour harceler, dénoncer ou tenter d'intimider nos rédacteurs, notre personnel et la direction de HLR ».

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Ces formes de censures, souvent appliquées dans des procédures exceptionnelles rocambolesques, ont été fréquemment observées depuis le 7 octobre 2023, alors que le blackout imposé par Israël à Gaza, ainsi que le ciblage de journalistes en exercice de leur fonction, rend déjà très difficile le relais de l'information.

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Double standard des médias occidentaux

Si la société civile autant que la communauté internationale peine à prendre la mesure de ce qu'il se passe à Gaza, c'est aussi car les médias occidentaux participent à déshumaniser les Palestinien·nes et à invisibiliser leurs souffrances, affirmait Yara Hawari, codirectrice d'Al-Shabaka, lors du 2024 Annual Palestine Forum, organisé par l'Institute for Palestine Studies et l'Arab Center for Research and Policy Studies à Doha, au Qatar, en février 2024.

Outre la légèreté avec laquelle le groupe TF1 invitait le 30 mai dernier le premier ministre israélien à prendre la parole à une heure de grande écoute, on observe d'une manière générale dans les médias occidentaux que les sources israéliennes sont généralement acceptées comme « fiables », y compris lorsqu'elles ne fournissent aucune preuve. À l'inverse, les sources palestiniennes sont souvent citées au conditionnel ou traitées avec beaucoup de précaution.

L'emploi des mots est aussi vivement critiqué par les militant·es. Par exemple, les bombardements israéliens à Gaza seront rapportés comme des « explosions » dont personne n'est responsable, jusqu'à ce que l'armée israélienne en accepte ou en nie la responsabilité. », résumait le journaliste Daniel Boguslaw en janvier dernier. Depuis octobre, de nombreux activistes dénoncent par exemple qu'on parle de « mort·es » plutôt que de « tué·es » ou « assassiné·es », de « mineurs » plutôt que d' « enfants », de « guerre » plutôt que de « génocide ».« Des milliers de personnes meurent et sont mutilées, submergées par un flot de violence qu'on ne pas peut qualifier de guerre, sauf par paresse », déclarait le journaliste Raffaele Oriani dans une lettre adressée à la direction de son journal, annonçant sa démission afin de dénoncer le traitement médiatique de la situation à Gaza.

Dans un texte publié sur le média Mondoweiss, le collectif Writers Against the War in Gaza (WAWG) dénonce ce double standard dans une analyse linguistique comparative des termes utilisés par le journal The New-York Times pour qualifier les affrontements en Ukraine et à Gaza. L'emploi des mots est un enjeu majeur ici, car il participe à la réception des informations que nous recevons, et à la désensibilisation devant des massacres qui se perpétuent en direct et au regard de tous·tes.

Pas qu'un mot

La bataille est plus que sémantique : si le mot est important, c'est aussi parce que l'article premier de la Convention de 1948 dispose que les États signataires ont l'obligation de tout mettre en œuvre pour prévenir les génocides.

Certain·es militant·es et universitaires ont critiqué le débat que soulevait ce terme, ou même les actions menées par l'Afrique du Sud pour faire reconnaitre le génocide à Gaza. Prouver la qualification de génocide prend du temps, et n'empêche pas les personnes d'être tuées. L'émotion que suscite le terme, et la vigueur des débats qu'il entraîne, détournerait l'attention des mesures urgentes à prendre.

Pour répondre à ces arguments, Raz Segal rappelle que le gouvernement américain a refusé de qualifier de génocide les crimes commis contre les Tutsis au Rwanda, car cela signifiait qu'il aurait dû envoyer du personnel pour intervenir. Les mots sont des idées, nous en avons besoin pour comprendre une situation et pour y réagir. « Si nous ne nous en tenons pas à la vérité, nous ne pourrons jamais faire un bilan honnête de la façon dont nous sommes arrivés au 7 octobre et de la façon dont nous allons aller de l'avant », déclare Segal. « Nous devons nommer les choses pour ce qu'elles sont. »

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Attaques en Cisjordanie : Pour les dirigeants occidentaux, il n’y a pas de ligne rouge pour les massacres perpétrés par Israël

10 septembre 2024, par Lubna Masarwa — , ,
Enhardi par les États-Unis et d'autres puissances occidentales, Israël estime qu'il peut s'en tirer en déchaînant l'enfer sur tous les Palestiniens. Tiré de (…)

Enhardi par les États-Unis et d'autres puissances occidentales, Israël estime qu'il peut s'en tirer en déchaînant l'enfer sur tous les Palestiniens.

Tiré de France-Palestine
3 septembre 2024

Par Middle East Eye par Lubna Masarwa

Photo : L'armée israélienne détruit des routes au bulldozer dans le camp de réfugiés de Jénine © Quds News Network

L'assaut de l'armée israélienne contre quatre camps de réfugiés et presque toutes les villes du nord de la Cisjordanie occupée, à l'aide d'armes de combat, d'atterrissages d'hélicoptères de type commando, de drones et de bulldozers, ne peut être considéré comme une réponse à la guerre contre Gaza.

Il s'agit d'une opération bien plus importante qu'une opération de "contre-terrorisme" revendiquée par Israël.

La guerre en Cisjordanie était prévue avant l'attaque du Hamas le 7 octobre de l'année dernière, m'a dit un membre haut placé du Fatah ayant des liens étroits avec les cercles de sécurité.

Elle a été reportée par la guerre de Gaza, mais aussi affinée et peaufinée par elle.

Lorsqu'Israël a vu combien de sang palestinien les États-Unis et l'Europe étaient prêts à tolérer à Gaza - combien de destructions, combien de millions de personnes seraient continuellement déplacées, et pour combien de temps - Israël s'est senti enhardi à faire subir le même enfer à sa véritable cible : la Cisjordanie occupée.

Écrasez la Cisjordanie et le peuple palestinien pourra dire adieu à son État pour toujours.

Tel est le message que Bezalel Smotrich, ministre d'extrême droite et colon qui s'efforce de faire passer la gouvernance de la Cisjordanie occupée d'un contrôle militaire à un contrôle civil, n'a cessé de diffuser publiquement.

À l'instar de la guerre à Gaza, l'opération "Camps d'été" ne vise pas principalement les groupes de résistance locaux ou leurs dirigeants, bien que plusieurs d'entre eux aient déjà été pris pour cible et tués.

Les attaques terrestres et aériennes contre Jénine, Tulkarem et Tubas, ainsi que la mise en place d'un siège, le bouclage des hôpitaux et la détention du personnel médical, sont toutes dirigées contre la population, tout comme à Gaza.

Les bulldozers entrent en action, non pas pour dégager un chemin pour les chars, mais pour creuser les conduites d'eau et les égouts indispensables à la vie, sachant que dans six mois, la Cisjordanie occupée connaîtra des flambées de maladies graves et des épidémies, comme c'est le cas à Gaza aujourd'hui.

N'allons pas croire qu'il s'agit simplement d'un plan de Smotrich visant à annexer furtivement la majeure partie de la Cisjordanie et à forcer d'importants transferts de population vers la zone A - la zone encore théoriquement sous le contrôle de l'Autorité palestinienne (AP) - ou mieux encore, du point de vue d'Israël, vers la Jordanie.

Il s'agit d'un plan gouvernemental. Peu après le début de l'offensive de l'armée, le ministre israélien des affaires étrangères, Israël Katz, a appelé à des transferts de population, sous le couvert d'une "évacuation temporaire".

"C'est une guerre pour tout et nous devons la gagner", a déclaré M. Katz.

Objectif clinique

Smotrich lui-même a révélé, lors d'un discours aux colons enregistré par un militant de Peace Now, que son plan bénéficiait du soutien total du Premier ministre. Benjamin Netanyahou est "tout à fait d'accord avec nous", a déclaré M. Smotrich.

Il a qualifié de "méga-dramatique" son projet de modifier de manière irréversible la manière dont la Cisjordanie occupée est gouvernée, ajoutant que "de tels changements modifient l'ADN d'un système".

Pour le citoyen israélien juif moyen, l'opération en Cisjordanie, c'est de la viande et de la boisson.

Si la communauté internationale nous a autorisés à transférer plus de deux millions de Palestiniens à Gaza, se disent-ils et se répètent-ils, nous pouvons faire de même en Cisjordanie, libres des obligations légales d'Israël en tant que puissance occupante, libres de toute frontière ou ligne rouge.

Et le pire, c'est qu'ils ont raison de tirer cette conclusion.

Gaza a donné un coup d'accélérateur au plan Smotrich d'annexion de la Cisjordanie occupée.

Depuis le 7 octobre, la frontière entre les colonies et l'armée, qui était floue avant la guerre, a été complètement effacée, comme le souligne Haaretz dans un éditorial.

Les colons qui, avant le 7 octobre, incendiaient les maisons et les cultures des Palestiniens, sont réapparus en uniforme avec les armes et l'autorité de l'armée israélienne.

Dix jours seulement après l'attaque du Hamas, 62 Palestiniens ont été tués et des dizaines d'autres blessés dans des attaques de colons, tandis que des barrages routiers ont été érigés - et tout cela dans un but bien précis : chasser les Palestiniens de leurs maisons et de leurs fermes.

B'Tselem, l'observatoire israélien des droits humains, a documenté huit communautés entières, abritant 87 familles comptant 472 personnes, dont 136 mineurs, chassées de leurs maisons en une semaine.

Ne vous laissez pas abuser par les rares voix de la raison, de plus en plus solitaires, émanant de l'élite sécuritaire israélienne. Le chef du Shin Bet, Ronen Bar, a averti que la violence de plus en plus manifeste des colons causait des "dommages indescriptibles" à Israël et le transformait au point de le rendre méconnaissable.

L'attaque des camps de réfugiés de Balata, Nur Shams, Jénine et Far'a a un objectif clinique.

Les camps représentent la densité de la population palestinienne de tous horizons. L'objectif d'Israël est de procéder à un nettoyage ethnique des camps afin d'effacer les derniers vestiges de la revendication fondamentale du peuple palestinien d'un droit au retour.

L'Autorité palestinienne est paralysée. Elle n'a pas de réponse à cette attaque en règle contre sa patrie.

"Il n'y a pas de plan sérieux, car l'aspect le plus important pour résister à l'action israélienne est d'avoir une direction palestinienne unique et une vision palestinienne unique, ce qui signifierait mettre fin à la division entre le Fatah et le Hamas. Et pourtant, l'Autorité palestinienne ne prend pas cela au sérieux", m'a confié un membre du Fatah bien informé.

Pas de lignes rouges

Privée de leaders, la réaction palestinienne est inconnue. Mais souvenez-vous d'une chose : aucun des événements majeurs qui ont changé le cours de ce conflit n'a été prédit.

Personne n'avait prédit la première Intifada. Personne n'avait prévu l'opération "Déluge d'al-Aqsa".

"Les réactions du peuple palestinien sont toujours créatives et distinctes, et ne se rendent pas", a déclaré l'initié du Fatah.

Mais une chose est sûre : le génocide, dont le monde a juré qu'il ne se reproduirait plus jamais après l'Holocauste, est en train d'être normalisé. Et cela n'affectera pas seulement notre avenir en tant que Palestiniens, mais l'avenir du monde entier.

Chaque jour, depuis 11 mois, je reçois des photos de cadavres, de têtes fracassées et de parties de corps rassemblées dans des sacs mortuaires.

En tant que chef de bureau de Middle East Eye dans la région, il m'incombe de passer ces images au crible et de les examiner. Aucune de ces images de barbarie n'apparaît dans les médias israéliens ou dans le monde occidental, mais un public arabe et musulman les reçoit tous les jours.

Ce que font les soldats israéliens peut être fait dans d'autres pays également. Il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle ère de barbarie.

Et pendant que ce massacre quotidien a lieu, une nouvelle candidate démocrate à la présidence, Kamala Harris, a été couronnée, alors que les organisateurs de la convention du parti ont fait tout ce qu'ils pouvaient pour exclure un orateur palestinien de leur plate-forme principale.

Ils ont déclaré au Washington Post qu'ils avaient agi de la sorte au nom de l'"unité" de la conférence.

L'inhumanité de cette époque me fait peur, en tant que journaliste et en tant que personne.

Chaque Palestinien sait qu'Israël jouit d'une impunité totale, d'une liberté totale de faire ce qu'il veut de nous.

Peut-être qu'à long terme, la Cour internationale de justice ou la Cour pénale internationale l'emporteront sur les tentatives des États-Unis et d'autres pays de les museler. Mais rien de tout cela ne protège aujourd'hui Jénine, Tukarm ou Tubas. Rien de tout cela n'empêche Israël de larguer des bombes de 1 000 livres sur des tentes.

En tant que Palestinien, où que vous viviez - à Gaza, en Cisjordanie occupée, en tant que résident de Jérusalem ou en tant que citoyen d'Israël - l'État israélien peut vous faire tout ce qu'il veut. Vous, votre maison et votre famille pouvez disparaître du jour au lendemain, sans qu'aucune question ne soit posée.

Gaza et maintenant la Cisjordanie occupée nous ont montré à tous qu'il n'y a pas de lignes rouges. Combien d'enfants doivent être tués avant que le monde ne demande l'arrêt de ce massacre ?

La réponse est qu'il n'y a pas de limite.

Traduction : AFPS

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