Presse-toi à gauche !

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Le Niger redevient une “plaque tournante de la migration”

13 février 2024, par Courrier international — , , ,
Deux mois après l'abrogation de la loi qui criminalisait le trafic de migrants au Niger, les activités de transport de migrants reprennent dans ce pays de transit vers la Libye (…)

Deux mois après l'abrogation de la loi qui criminalisait le trafic de migrants au Niger, les activités de transport de migrants reprennent dans ce pays de transit vers la Libye et l'Algérie. Des afflux de migrants sont également observés dans le nord du Mali.

Tiré de Courrier international.

“L'enthousiasme.” C'est le premier sentiment que décèle Studio Kalangou à Agadez deux mois après l'abrogation, le 25 novembre 2023, d'une loi de 2015 qui pénalisait le trafic illicite de migrants.

Dans cette ville carrefour entre le nord et le sud du Sahara, à 900 kilomètres au nord-est de Niamey, devenue à partir des années 1990 une “plaque tournante de la migration”, la criminalisation des individus liés à cette activité avait porté un coup dur à l'économie locale.

Désormais, c'en est fini. “Les routes migratoires [sont] rouvertes au Niger”, titre le média nigérien. Une conséquence immédiate de la décision des autorités de transition, au pouvoir depuis le coup d'État du 26 juillet 2023, d'enterrer ce texte qui s'inscrivait dans l'architecture migratoire et sécuritaire de l'Union européenne, soucieuse d'externaliser ses frontières en scellant, à l'époque, un partenariat avec le Niger.

“Une semaine après l'abrogation de cette loi, le maire [d'Agadez, Abdourahamane Tourawa] rapporte que sa ville a enregistré entre 60 et 80 départs de véhicules vers le site aurifère du Djado [non loin de la frontière libyenne]. Sachant qu'une partie des passagers continueront leur route vers le Maghreb et l'Europe”, écrit Studio Kalangou.

Destination Libye

L'édile semble savourer l'effervescence ambiante dans cette commune “qui vit et respire migration”. “La migration a toujours été un quotidien de la population agadézienne”, ajoute-t-il en énumérant les emplois directs ou indirects créés (transporteurs, hébergeurs, intermédiaires, vendeurs de bidons d'eau, restaurateurs, etc.).

L'enthousiasme “se lit également sur les visages des nombreux migrants que nous croisons à la gare de la ville dans la matinée du 2 janvier 2024. Tous sont en partance pour la Libye. On y voit des pick-up de la marque Toyota de type Hilux, surchargés de dizaines de migrants”, poursuit le reporter.

Dans ce “ballet de véhicules” et ce “brouhaha constant”, le Nigérien Sanoussi, “la trentaine entamée”, doudoune grise et bonnet, raconte qu'il se rend en Libye pour la troisième fois. C'est son terminus : “Une fois que j'aurai mis de l'argent de côté, je compte retourner dans mon pays.”

Illa, un Nigérien de 19 ans, est plus anxieux. C'est sa quatrième traversée vers le Maghreb, mais la première à destination de la Libye.

“Nul ne s'éloigne de sa terre sans raison”

Dans un autre article coécrit avec le site burkinabè Studio Yafa et intitulé “Au Sahel, mille raisons de partir”, Studio Kalangou examine les facteurs qui poussent à l'exil.

“Nul ne s'éloigne de sa terre sans raison”, confie Adama Kafando, un Burkinabè de 26 ans qui a échoué dans un “ghetto” [lieu d'hébergement pour les migrants] d'Arlit, cité uranifère aux confins de l'Algérie. Deux ans qu'il rêve d'Europe. Il connaît les dangers.

Sauvé d'un naufrage par des gardes maritimes algériens lors d'une tentative de traversée de la Méditerranée, puis “largué avec d'autres migrants à quelques kilomètres de la frontière algérienne”, il refuse pourtant de renoncer. “Mon pays est menacé par les groupes armés terroristes et c'est l'instabilité”, argue-t-il.

Nouveaux afflux de migrants au Mali

À l'insécurité s'ajoutent la dégradation du milieu naturel – notamment en raison du réchauffement climatique – qui affecte l'agriculture et l'élevage dont dépendent majoritairement ces populations, et la pauvreté.

“Mille raisons de partir”, et des routes multiples qui se reconfigurent. Dans un autre reportage de ce dossier consacré aux migrations, Studio Kalangou indique que Tombouctou, dans le nord du Mali, “devient un point de départ significatif” vers l'Algérie.

Et de préciser : “Depuis l'abrogation de la loi criminalisant le trafic illicite des migrants au Niger, la Maison des migrants de Gao [ville du Nord malien à mi-chemin entre Niamey et Tombouctou] enregistre plus de 400 migrants par semaine”, qui mettent ensuite le cap vers Tamanrasset, dans le Sud algérien, voire la Tunisie.

Courrier international

******

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Le Chili d’Allende à Boric : des questions de fond qui continuent à hanter le présent

13 février 2024, par Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde — , ,
Ce texte constitue la nouvelle préface (sous une forme raccourcie pour Contretemps) de la réédition du livre des sociologues Patrick Guillaudat et de Pierre Mouterde : Les (…)

Ce texte constitue la nouvelle préface (sous une forme raccourcie pour Contretemps) de la réédition du livre des sociologues Patrick Guillaudat et de Pierre Mouterde : Les mouvements sociaux au Chili, 1973-1993. La deuxième édition en espagnol a été publiée en mai 2023 au Chili (éditions Tiempo Robado) et sort en français en novembre 2023 chez L'Harmattan. Pour les auteurs, il s'agit de « montrer ce qui, envers et contre tout, n'a pas été réglé en termes d'égalité, de justice et d'impunité, ce sur quoi continue à bégayer l'histoire, les mille et une contradictions qui continuent à la hanter et contre lesquelles les générations d'autrefois n'ont jamais manqué de se dresser ».

Tiré de la revue Contretemps
9 février 2024

Par Patrick Guillaudat et Pierre Mouterde

Déchiffrer l'histoire des vainqueurs

C'est au début des années 1990 que nous avons écrit Les mouvements sociaux au Chili 1973-1993 ; bilan de vingt ans d'histoire chilienne interprété à l'aune des intérêts et aspirations des classes populaires de ce pays. Il y a donc de cela presque 30 ans, et depuis bien de l'eau a coulé sous les ponts, pouvant donner à penser que nombre des analyses qu'on a menées à l'époque ont perdu de leur intérêt ou de leur acuité, pour ne pas dire de leur actualité, se trouvant à 100 lieux de nous éclairer sur les problèmes et les défis auxquels se trouve confronté le Chili contemporain.

Après tout, lorsqu'on observe, en termes socio-politiques, la société chilienne d'aujourd'hui, c'est un pays apparemment bien différent que l'on ne manquera pas de découvrir. Qu'on songe à l'émergence ces dernières années de formations politiques a-typiques (post-chute du mur de Berlin pourrait-on dire !) comme par exemple celle du « Frente Amplio », ou même au surgissement d'un puissant mouvement féministe jouant désormais un rôle central dans les revendications avancées par la société civile chilienne. Ou plus près de nous, encore, qu'on pense à la cascade d'événements prometteurs qui ont remis en mouvement la société chilienne entière : depuis l'embrasement social qui, à partir du 18 octobre 2019 a vu des millions de Chiliens descendre dans la rue (et obtenir, après moult péripéties, un plébiscite autorisant la formation d'une convention constitutionnelle), jusqu'à l'élection du jeune et ex-leader étudiant de gauche Gabriel Boric à la présidence de la République chilienne, en passant par l'élection de 155 constituants élus et dont près des 2/3 étaient situés politiquement à gauche. Sans parler bien sûr de ce plébiscite de sortie perdu et destiné initialement à entériner le travail des constituants, le 4 septembre 2022. (…).

Pourtant en dépit de ces évidentes nouveautés et des promesses qui y sont rattachées, le Chili se retrouve -c'est ce que nous tenterons de montrer ici- face à des dilemmes de fond, butant sur certaines limitations de base, donnant l'impression que l'histoire récente, au-delà de changements pourtant non négligeables, ne cesse de se répéter, de bégayer autour de quelques fractures souterraines sur lesquelles il revient invariablement buter. C'est tout au moins ce que l'on aurait envie d'affirmer en gardant en mémoire ce que nous avons écrit à l'époque, et en choisissant de regarder les choses depuis la perspective de l'histoire et celle du temps long. C'est là l'intérêt de cette réédition : non seulement rappeler de quoi fut fait le passé (de manière à ne pas en répéter les possibles erreurs), mais aussi et surtout se donner les moyens, comme le disait Walter Benjamin [1], de déchiffrer et démystifier cette histoire des vainqueurs qui s'est, plus souvent qu'autrement, imposée au Chili ; mais point pour la magnifier ou en accepter les diktats, tout au contraire pour s'ouvrir à la possibilité d'en inverser le cours en redonnant aux vaincus la place qui leur revient et qu'on n'a cessé pourtant par tous les moyens possibles de mettre à la marge et d'oublier.

Car c'est précisément ce à quoi à l'époque nous nous sommes employés quand, il y a 30 ans, nous avons travaillé sur cette tranche d'histoire si décisive du Chili des années 1973-1993 : faire apercevoir d'un même mouvement, l'ampleur des ruptures et transformations sociales, politiques et économiques qui se sont opérées à l'époque sous l'impact de la dictature de sécurité nationale du général Pinochet, mais en même temps sans rien omettre des inlassables efforts des classes populaires pour résister, s'y opposer, puis se donner les moyens à partir des grandes protestas de 1983-1984 d'accélérer inéluctablement le départ du dictateur. (…) Et d'avoir cherché dans cet ouvrage à faire apercevoir la globalité de ce projet, tout comme la vaste perspective historique dans lequel il s'insérait ainsi que les inéluctables luttes de résistance collective qu'il soulevait, n'a pas été pour rien dans son aptitude à compter encore, à résister au temps. En effet, en faisant le choix –non pas de s'attarder à telle ou telle demande sociale particulière, ou encore aux seules garanties formelles contenues dans les promesses de la transition démocratique– mais de privilégier au contraire les enjeux socio-économiques des luttes populaires de l'époque, il devenait possible de mettre à jour une grille socio-historique explicative particulièrement féconde, susceptible non seulement de rendre compte des affres de la transition des années 1990, mais encore d'expliquer bien des obstacles institutionnels et juridiques rencontrés jusqu'à aujourd'hui. (…)

Les dimensions internationales de la répression : l'opération Condor

Mais dire cela, ne signifie pas pour autant que cet ouvrage ne recèle pas des manques, des omissions que le recul du temps et la découverte d'archives alors inaccessibles permettent aujourd'hui de mieux mesurer. Ainsi en va-t-il de l'opération Condor dont il n'est pas question dans notre ouvrage et qui pourtant a été l'expression même de cette internationalisation de la répression déployée par les militaires du sous-continent. Il vaut la peine d'y revenir un instant, puisqu'elle donne la mesure de son ampleur comme des complicités mises en jeu à l'époque et qui vont bien au-delà de ce qu'on pourrait imaginer. (…) Car, comme on le sait désormais, l'opération Condor (Operación Cóndor) est le nom donné à une campagne d'assassinats et de luttes anti-guérillas coordonnées avec le soutien des USA et menées conjointement entre les années 1975 et 1982 par les services secrets des dictatures militaires alors en place en Amérique latine. Son but premier étant, par le biais d'une coopération resserrée entre divers services secrets, de lutter contre « l'ennemi intérieur », terme suffisamment vague pour rester extensible et autoriser tous les arbitraires et abus possibles ainsi que mettre au pas, en les torturant et assassinant, ceux et celles qui en étaient la véritable cible : les militants des classes populaires.

La chasse aux opposants du général Pinochet ne s'est donc pas arrêtée aux frontières du Chili, et a trouvé son correspondant dans l'Argentine de Jorge Rafaël Videla, l'Uruguay de Juan Bordaberry, le Brésil d'Ernesto Geisel, le Paraguay d'Alfredo Stroessner et la Bolivie d'Hugo Banzer ; tous dictateurs de leur état et sous la gouverne desquels étaient pourchassés avec la même efficacité macabre non seulement d'autres militants anti-dictature, mais aussi des proches d'Allende et des militants de la gauche chilienne assassinés en Europe, en Argentine, aux USA. (…) Or pour monter de telles opérations et bénéficier d'une impunité quasiment planétaire, il fallait disposer non seulement d'importants moyens matériels et financiers mais aussi d'une étroite coopération entre services secrets. Les preuves de cette organisation de haut niveau vont surgir par hasard en décembre 1992, à la suite de la chute de la dictature Stroessner du Paraguay, une des plus stables du continent puisqu'elle a duré de 1954 à 1989. Près de 600 000 pages d'archives ont ainsi été découvertes dans un commissariat (…)

Cette opération Condor ne représente qu'une partie de l'étendue de la répression qui s'exerçait à l'encontre des militants latino-américains de l'époque. Marie-Monique Robin [2] explique dans un ouvrage paru en 2004 que la torture, la création d'escadrons de la mort, la répression camouflée, les opérations clandestines n'ont pas pour seule origine les Amériques, mais avaient été enseignées, en particulier en Argentine, depuis les années 1960 par des spécialistes français qui avaient acquis leur « expertise » pendant la Guerre d'Algérie [3]. En ce sens, ces collaborations officieuses et de longue date, cautionnées par les pouvoirs politiques, doivent être mises en rapport avec la coopération très officielle qui a pu s'établir par exemple entre le général Pinochet et le président français Valéry Giscard d'Estaing de 1974 à 1981, et qui a eu pour effet notamment de faire remplacer l'ambassadeur de France au Chili, Pierre de Menthon, bien connu pour avoir sauvé des griffes de la dictature, des centaines de militants de l'Unité populaire en leur offrant l'asile de son ambassade. (…)

En fait ce que révèlent aussi bien l'opération Condor que le livre-enquête de Marie-Monique Robin, c'est l'implication directe de certaines des grandes démocraties occidentales dans ces politiques d'élimination physique des opposants aux dictatures. Que ce soit par l'intermédiaire d'une aide directe (avec des conseillers militaires ou policiers), ou par le biais d'un échange de services, ou encore à travers l'offre d'une formation commune, la complicité institutionnelle reste patente et explique très largement le fait que les crimes de ces escadrons de la mort soient restés trop souvent impunis, notamment quand ils étaient commis dans des pays européens ou aux USA. Comment oublier, par-delà le langage diplomatique de circonstance, le ferme soutien d'Henri Kissinger apporté à Pinochet le 8 juin 1976 : « Aux États-Unis, comme vous le savez, nous sommes de tout cœur avec vous (…). Je vous souhaite de réussir » [4] ?

L'affaire de l'arrestation de Pinochet à Londres le 16 octobre 1998, est en ce sens des plus éclairantes. Elle est en tous cas l'illustration, tout autant des nets partis-pris des démocraties occidentales en sa faveur que des difficultés rencontrées au Chili pour obliger le dictateur à rendre des comptes à la justice ; expression même des puissants verrous qui ne cesseront de peser sur la transition démocratique chilienne. (…) De son côté, le gouvernement de Tony Blair, prenant appui sur l'état de santé supposé déficient du dictateur, après cinq cent trois jours de détention et moult péripéties juridiques, le renverra finalement le 2 mars 2000 au Chili… dans un fauteuil roulant. A son arrivée à Santiago, il aura pourtant l'outrecuidance de s'en extraire avec facilité et d'aller saluer ses partisans rassemblés pour célébrer son retour. Et si 2 ans plus tard, le 26 août 2004, la Cour suprême du Chili lèvera quand même son immunité quant à son implication dans l'opération Condor, la justice chilienne le relaxera en juin 2005 (sous le motif que les recours déposés par les familles des victimes étaient irrecevables) ; décision confirmée le 15 septembre 2005 par la Cour suprême. Il continuera pourtant à être poursuivi pour d'autres faits, comme pour l'opération Colombo (dans laquelle il aurait couvert l'exécution de 119 membres du MIR dont les cadavres ont été retrouvés en Argentine et au Brésil en 1975), mais aussi pour fraude fiscale et détournement de fonds. Sa mort le 10 décembre 2006 mettra néanmoins un terme à ces poursuites et permettra à sa famille de conserver le gros des biens qu'il avait frauduleusement acquis pendant ces années de dictature. (…)

Déstructurations socio-économiques et crise du politique

Jusqu'au début des années 90, les habitants des poblaciones chiliennes —le cœur de la lutte contre la dictature– étaient organisés pour leur survie dans maints comités ou associations de luttes et d'entraide qui structuraient la vie collective de ces quartiers, et les militants politiques de gauche aux côtés des prêtres ou religieux proches de la Théologie de la Libération, avaient fait en sorte que la solidarité sociale et politique irrigue la vie quotidienne de ces hauts lieux de lutte et de résistance qu'ont été par exemple La Victoria, Yungay, Lo Hermida, ou encore tant d'autres quartiers populaires de la périphérie de Santiago et des grandes villes chiliennes.

La transition démocratique va cependant rapidement mettre fin à ces dynamiques solidaires. Et cela, non seulement parce que les intérêts des classes populaires vont être sacrifiées sur l'autel de la concorde nationale et que se multiplieront les déceptions vis-à-vis des compromis politiques jalonnant les négociations préparant la transition, mais aussi parce que vont rapidement s'effondrer les collectifs et associations qui quadrillaient et structuraient l'espace social et politique des quartiers populaires. En outre, le fait de voir s'éloigner l'espérance d'un changement radical d'ordre politique va rapidement déboucher sur la recherche de solutions individuelles, avec à la clef le retour de la « débrouille individuelle » mais aussi de la petite violence qui s'exprimera désormais dans les quartiers populaires par le biais de trafics en tout genre et de marchés parallèles ou clandestins ; expression même de ce « néolibéralisme des pauvres » au sein duquel –stimulées par les politiques gouvernementales de développement de micro-entreprises- vont primer sur tout autre genre de relation, des relations de type entrepreneurial. […]

Avec la montée en puissance du néolibéralisme –elle-même combinée à la crise des alternatives socio-politiques anti-systémiques (communiste, social-démocrate et national-populaire) ayant suivi l'implosion des pays socialistes– nous sommes entrés dans une ère radicalement nouvelle. Et ce qui, avec le néolibéralisme, apparaît en premier lieu comme un simple mode de régulation économique (prônant privatisations libéralisation des échanges et dérèglementation des contraintes publiques), véhicule en fait un projet de société très large, et qui plus est aux prétentions totalitaires, dans la mesure où il se présente désormais non seulement comme un projet globalisant (touchant autant au rôle du libre marché qu'à celui de l'État et à la fonction de l'individu en société), mais aussi et surtout comme un projet qui n'a devant lui plus aucun rival susceptible d'entrer sérieusement en concurrence avec lui. C'est ainsi qu'en mode de régulation néolibéral du capitalisme, on va chercher non seulement à faire disparaître les attributs de l'État keynésien, mais encore on s'emploiera à dissoudre le statut de citoyen (d'une société démocratique) dans celui de simple consommateur de biens marchands, tout en ne cessant autoritairement de le responsabiliser sur le seul mode individuel [5]. Le tout, alors que semble disparaître à l'horizon la possibilité de tout autre modèle de société alternatif, et que désormais ce mode de régulation se présente comme l'aboutissement d'une science dite « exacte » ayant mis à jour des lois présentées comme « naturelles », faisant que les principes de l'économie néolibérale ne se discutent plus, qu'ils vont de soi et s'imposent comme des évidences.

Dans le contexte contemporain, le néolibéralisme a donc fini par prendre la forme d'un nouveau fondamentalisme, au fond bien plus dangereux que celui, si classique de l'univers religieux traditionnel. Des « hommes en gris » -complet veston-cravate- prédicateurs et techniciens experts en économie, parcourent la planète pour mettre en œuvre le même type de politique, de l'Amazonie à l'Inde en passant par le Canada, le Congo et l'Amérique latine ou tout autre territoire où des êtres humains ont l'heur de vivre. Ils portent les prestigieux insignes du FMI, de la Banque Mondiale, ou se revendiquent de grands cabinets conseils, et ne se trompent jamais, tout en ne rendant jamais de comptes et en faisant appliquer de mêmes et implacables diktats dont les conséquences funestes ne manqueront pas de se faire sentir pour des millions d'individus. Avec à terme, au-delà des inévitables remontées de inégalités sociales, toujours le même résultat : la mise en place d'un nouveau type d'État qui finit par s'imposer partout et dont justement la constitution de 1980 de Pinochet -rédigé par l'avocat et constitutionnaliste d'extrême droite Jaime Guzman – a tenté d'installer à tout jamais les principes.

De quoi s'agit-il ? D'un État dit « subsidiaire » (c'est-à-dire considéré comme « secondaire ») qui a cependant pour fonction de protéger –en le mettant à l'abri de toute contestation substantielle– le droit de propriété, de commercer et de faire des affaires, tout en cherchant à maintenir une séparation radicale entre le monde de la politique (considéré comme l'affaire d'experts ou de techniciens neutres nécessairement fortement rémunérés [6]) et les aspirations sociales de la société civile d'en bas. Résultats : tout geste citoyen qui va s'apparenter à une remise en cause de ces principes, ne relèvera plus de la contestation légitime mais sera aussitôt associé à de la délinquance et de la subversion, ou encore à une pathologie maladive, tendant ainsi à donner à ce nouvel État néolibéral un tour essentiellement répressif, puisque dans le nouvel État néolibéral, le conflit social n'a plus vraiment de place. Et en contrepartie, s'imposera la figure d'un État gestionnaire qui aura besoin pour fonctionner de professionnels s'exerçant en politique comme pour n'importe quel métier. À ce titre, on apprendra la politique de la même manière que la physique ou la chimie, en n'hésitant pas à confier son sort à des élus professant que l'État est neutre, flottant au-dessus de tous les clivages sociaux existants. Même dans les grands partis de gauche, l'État n'est plus questionnable, sauf à la marge, et plus personne n'imagine, comme par exemple à l'époque des communards parisiens de 1871, qu'il puisse s'éteindre ou pour le moins être transformé de part en part [7]. Tout au plus peut-on en améliorer quelques rouages. Après tout, comment s'aventurerait-on à contester un État qui a su donner l'illusion de sa neutralité vis-à-vis de tout conflit social, tout en ayant réussi à propager l'idée que les règles du jeu économique sont désormais « naturelles » et par conséquent intouchables ?

C'est sans doute ce qui a fondamentalement changé : dans les années 1980, le capitalisme néolibéral chilien était avant tout perçu comme une simple affaire de politique économique. Il faudra attendre des années pour qu'on puisse saisir comment, dans le contexte contemporain, il a pu devenir beaucoup plus que cela : une conception globale et cohérente de l'État, de l'individu et des rapports sociaux se légitimant d'une vision « naturaliste » des lois économiques. Une conception que les partis de la Concertation, co-organisateurs avec les militaires de la transition au Chili, ont eu vite fait cependant d'intérioriser et d'intégrer à toutes leurs interventions politiques.

L'exemple le plus frappant que l'on puisse trouver à cet égard, fait écho à la façon dont la Concertation, lorsqu'elle est arrivée au gouvernement au début des années 90 a réglé le problème de la presse écrite et de la nécessité en régime démocratique qu'elle puisse rester, libre, critique et plurielle. Elle a décidé d'en laisser la régulation au libre-marché capitaliste, provoquant à très court terme la faillite de pratiquement tous les médias critiques qui faute de subventions publiques ont dû disparaître, eux qui pourtant en pleine période dictatoriale avaient pu maintenir à bout de bras –grâce aux luttes, courage et abnégation de nombreux journalistes– les exigences d'un certain pluralisme à travers l'existence de revues ou journaux comme par exemple Analisis, Hoy, Apsi, La Época. [8] (…)

Mais quoiqu'il en soit du parcours singulier de chacun des courants politiques de gauche qui ont participé de près ou de loin à la Concertation, cette dernière n'a cependant jamais manqué de reprendre à son compte le gros des dogmes néolibéraux, se pliant à la vision globale du monde qu'ils impliquaient, transformant profondément le Chili jusqu'à ne le voir plus qu'à travers les yeux d'une société de consommateurs dépolitisés. Et il faudra attendre la deuxième moitié des années 2010 et la relance des mobilisations portées par une jeunesse n'acceptant plus ce discours du renoncement pour que soit questionnée à une échelle de masse la légitimité même du néolibéralisme et que naissent au passage de nouvelles formes de luttes et de préoccupations revendicatives.

Des grandes protestas de 1983-1984 à l'insurrection populaire et citoyenne de 2019

Et c'est là où peut-être, ce sur quoi nous avions tant insisté dans Les mouvements sociaux au Chili (1973-1993), pourrait nous être utile : une sorte de clef interprétative toujours féconde, ou plutôt une méthodologie socio-politique prometteuse susceptible d'aider autant à décrypter le passé qu'à comprendre les temps présents. Car c'est ce qui nous avait frappé à l'époque : comment avait-il été possible que les grandes protestas de 1983-1984, qui avaient littéralement sonné le glas de la dictature chilienne par l'ampleur et la force des mobilisations populaires qu'elles avaient suscitées, n'aient pas pu déboucher en 1989-1990 sur autre chose qu'un gouvernement de la Concertation dirigé par une Démocratie chrétienne qui pourtant avait ouvert sans vergogne la porte aux militaires en 1973 ?

Certes, pour répondre à une telle question, tout le monde évoquera d'emblée les rapports de force politiques en présence, la toute-puissance des forces armées toujours en alerte, ou encore le rôle des USA si prégnant, et bien sûr la répression du corps des carabiniers invariablement cruelle et omniprésente. Et avec raison ! Néanmoins, ce furent des mobilisations populaires massives, au cœur des « poblaciones » chiliennes, qui déclenchèrent les prémisses de ce processus de changement, et qui justement purent bousculer les rapports de force socio-politiques que tout le monde croyait alors institutionnellement inébranlables, installés tout comme à jamais. Et ce fut grâce au courage de ces militants et militantes des quartiers populaires, grâce à leur colère et leur abnégation, à leur sens de l'organisation et de la lutte –et notamment grâce aux près des 500 morts, victimes à ce moment-là de la répression militaire et policière– qu'au Chili a pu s'ouvrir une véritable fenêtre sur la démocratie et à la liberté.

Il y a donc toujours, à travers les décisions politiques qui sont prises et les interventions collectives qui en découlent, d'indéniables marges de manœuvre qui peuvent se dessiner, d'indéniables espaces de liberté qui peuvent s'ouvrir, ce que l'on pourrait appeler « la part non fatale du devenir » et sur lesquels il reste toujours possible d'agir pour les vivants que nous sommes. C'est la raison pour laquelle nous avions à l'époque suivi avec beaucoup d'attention les choix politiques qui avaient été entérinés par les différents courants des forces de gauche du Chili. Qu'il s'agisse par exemple de ceux du Parti communiste, si partagé entre son discret soutien au Frente Patriotico Manuel Rodriguez et ses alliances opportunistes avec la Démocratie chrétienne. Ou encore de ceux du Parti socialiste, divisé en plusieurs courants concurrents et surtout déjà miné par des orientations sociales-libérales chaque fois plus hégémoniques. Ou même de ceux du mouvement syndical chilien en pleine période de recomposition et encore lourdement handicapé par les lois néolibérales pesant sur le travail. Et nous n'avions pas manqué de noter l'influence qu'ils avaient pu avoir, chacun à leur manière sur la suite des événements.

Car même si on ne peut jamais refaire l'histoire, cette dernière se présente pour les humains que nous sommes, toujours sous forme de bifurcation que l'on peut, aux temps présents, choisir de prendre ou ne pas prendre. (…)

Comment aurait-il été possible d'éviter une telle voie de sortie, ou d'en proposer une qui lui soit véritablement alternative ? C'était là, à l'époque la grande question de tous ceux et celles qui persistaient à militer à gauche en gardant au cœur l'héritage émancipateur de l'Unité populaire. Et s'il fallait, du côté des obstacles à prendre en compte, bien sûr jeter dans la balance les faiblesses d'une gauche désarticulée par la répression et qui plus est désorientée par les aléas d'une conjoncture historique difficile, il sautait néanmoins aux yeux qu'existait, au cœur de la société chilienne -expression même de conflits de classes fondamentaux- une vive tension sociale et politique jamais complètement résolue et qui ne cessait de tarauder la société entière. Une tension entre, d'une part la permanence de fortes mobilisations sociales et populaires interpellant les équilibres politiques en vigueur, et d'autre part la capacité des classes possédantes chiliennes à leur trouver –vaille que vaille- une sortie ou traduction institutionnelle conforme à leurs seuls et étroits intérêts. Faisant voir comme jamais ce qui manquait : une authentique et puissante alternative socio-politique provenant des classes populaires et susceptible de se faire pleinement l'écho de leurs intérêts et aspirations du moment. Faute d'avoir pu, ou eu le temps de (?) la bâtir, ce fut la Démocratie chrétienne qui prit politiquement le leadership de la transition, avec non seulement toutes les formidables limitations que nous avons pu noter depuis, mais aussi cette intériorisation en profondeur des valeurs néolibérales dont la société chilienne fait si douloureusement les frais aujourd'hui.

Et si nous nous permettons de revenir ainsi sur le passé, c'est que nous pensons qu'il existe –de par les intrinsèques limitations qu'a connues la transition démocratique chilienne- d'indéniables parentés entre cette période des années 1990 ouverte par les grandes protestas de 1983-1984 et celle que le Chili est en train de vivre aujourd'hui, entrouverte, elle aussi par une rébellion populaire, le 18 octobre 2019.

Les faits les plus marquants de cette dernière sont sans doute encore dans la mémoire de beaucoup, et le slogan répété à satiété « ce n'est pas 30 pesos, mais trente ans » d'abus avec lesquels il faut en finir, nous en rappelle justement le sens profond. À la faveur d'une augmentation de 30 cents du billet de métro décrété par le gouvernement néolibéral du président Piñera et dans le sillage des manifestations lycéennes qui s'en sont suivies, violemment réprimées par les carabiniers, se sont finalement réunis en une seul et même cause politique, tous les mouvements sociaux les plus actifs qui depuis 2006 s'étaient régulièrement, mais séparément, opposés aux politiques néolibérales promues par la Concertation.

Qu'il s'agisse des mouvements étudiant et lycéen (qui s'étaient déjà fait massivement entendre en 2006 et 2011 en exigeant notamment la gratuité scolaire), ou du mouvement féministe (dont les rassemblements à l'occasion du 8 mars ne cessaient de prendre de l'ampleur au fil des ans en dénonçant avec force les inégalités hommes/femmes comme les discriminations frappant la dissidence sexuelle). Qu'il s'agisse aussi des divers mouvements mapuches et autochtones (luttant contre les mesures d'exception héritées de la dictature qui ne cessaient de peser sur eux), ou même du mouvement anti AFP (qui menait une lutte massive contre la privatisation du système de retraites) et du mouvement écologique alors en pleine essor : tous ont à cette occasion –aguerris par leurs difficultés et échecs passés– fait cause commune politique, entraînant dans leur sillage des millions de chiliens exaspérés puis donnant corps à un soulèvement populaire et citoyen inattendu, prenant la forme de manifestations gigantesques et de concerts de casseroles (cacerolazos) à travers le pays entier, accompagnées dans les premiers jours d'incendies de stations du métro (dont on ne connaît toujours pas les protagonistes), de pillages et de destructions de commerces. Ce qui ne manqua de pousser le 23 octobre, le Président Piñera [9] à recourir à la Loi de sécurité intérieure de l'État, puis le 28 octobre après la plus grande manifestation alors enregistrée dans l'histoire du Chili (1,5 millions de personnes à Santiago), à déclarer l'État d'urgence pour 15 jours, décrétant des couvre-feux à Santiago comme dans plusieurs villes du pays et envoyant l'armée dans la rue. Point de départ d'une spirale de violence répressive qui, dès le 23 octobre, avait déjà engendré 18 morts, 269 blessés et plus 1 900 personnes arrêtées.

Comment avait-on pu arriver là ?

En fait cette hausse annoncée du prix du métro fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase, le détonateur révélant l'ampleur des frustrations collectives vécues depuis au moins trois décennies par de larges secteurs de la population chilienne. Car après le départ du général Pinochet en 1990 et la mise en place de la transition démocratique, se sont creusées au Chili de profondes inégalités sociales, contribuant à faire de ce dernier, le pays le plus inégalitaire de l'OCDE [10]. Et il s'est installé un régime –largement cautionné par la Concertation– où, pour le bénéfice des plus riches, les systèmes de santé, d'éducation, de retraites et de gestion de l'eau, ont été complètement ou en grande partie privatisés, objets de profits et d'enrichissement démesurés. Conduisant par exemple l'eau (des fleuves et des rivières) à devenir une ressource qu'on peut vendre, mettre à l'encan et monopoliser pour son seul profit privé ; ou encore, laissant la santé et l'éducation publiques exsangues et créant un système de retraite par capitalisation particulièrement injuste, n'offrant qu'une rente de misère à l'immense majorité des personnes âgées de plus de 65 ans [11]). Le tout garanti –il faut le souligner– par une constitution mise en place en 1980 par le général Pinochet et dont aucun des principes essentiels n'avaient pu être modifiés depuis par les cinq gouvernements de la concertation. Institutionnalisant comme nous l'avons vu précédemment l'existence d'un État dit subsidiaire, et par conséquent autoritaire ainsi qu'un fossé infranchissable entre la classe politique et la société civile ; laissant ainsi la société entière à la merci d'une série de verrous constitutionnels anti-démocratiques particulièrement efficaces, en particulier par le biais d'une mécanique de vote complexe incluant des votes au 2/3 et offrant un droit de veto de facto aux forces conservatrices de droite.

Or c'est justement par l'intermédiaire de cet ensemble de verrous que nombre des demandes sociales des 30 dernières années avaient pu être systématiquement renvoyées aux calendes grecques. D'où le fait que la constitution soit devenue soudainement pour tous et toutes une question politique clef. D'où le fait aussi qu'au milieu d'une contestation sociale grandissante, elle ait donné lieu un mois plus tard, le 15 novembre 2019, à un compromis politique chaudement discuté au sein d'une classe politique par ailleurs grandement délégitimée [12]. D'où le fait qu'enfin un « Accord pour la paix sociale et la nouvelle constitution » ait été entériné et signé derrière des portes closes, entre le gouvernement et les forces politiques de droite et de gauche, ouvrant cependant la voie –non pas à une constituante– mais à une convention constitutionnelle dont l'élection comme les prérogatives étaient soumises à une série de garde fous, permettant à la droite d'imaginer que le processus resterait étroitement encadré, sans risque de remise en cause par trop radicale. (…)

La suite, tout le monde la connaît(…). Non seulement la tenue d'une convention constitutionnelle a été plébiscitée majoritairement le 25 octobre 2020 par les électeurs, mais encore les 155 constituants et constituantes (élues de manière paritaire les 15 et 16 mai 2021) l'ont été à plus de 2\3 sur des positions clairement marquées à gauche [13]. Et, parallèlement à la victoire du candidat de gauche Gabriel Boric à l'élection présidentielle du 11 mars 2022 (après une chaude lutte avec le représentant d'extrême droite Antonio Kast [14]), ces constituants sont parvenus à élaborer une constitution en tous points différente de la précédente : institutionnalisant la parité homme/femme et reconnaissant le droit à l'avortement, formalisant le retour de l'État social (gratuité de la santé et de l'éducation) comme le principe de la pluri-nationalité ou encore de l'autonomie des régions, intégrant au passage non seulement de nettes préoccupations écologiques, mais encore plusieurs notables mécanismes de démocratie participative. Faisant même miroiter les promesses d'une incontestable révolution constitutionnelle ! Tout en somme pour – jusqu'à la nette victoire du « rechazo », le 4 septembre 2022– donner à penser que le peuple chilien était en train de faire un véritable bond en avant, ouvrant même à nouveau et dans la liberté, ainsi que l'avait pronostiqué Salvador Allende, les grandes avenues de l'histoire.

Or justement le parallèle historique que nous avons essayé de tracer entre la période de transition des années 1990 et celle d'aujourd'hui, a précisément cette vertu là : celle de nous aider à être plus lucide et circonspect en la matière. Et partant de mieux comprendre peut-être quelques-unes des limitations de ce processus, et notamment celles touchant au cuisant échec du plébiscite de sortie. Et cela, d'autant plus si l'on garde en mémoire les transformations si pernicieuses que le Chili a connues sous l'emprise du néolibéralisme à partir des années 1990, renforçant d'autant la puissance des forces économiques de droite et avec elles, le vaste consensus idéologique autour duquel s'est enraciné le néolibéralisme.

Des leçons à tirer ?

Il est vrai que de la même manière que les grandes protestas avaient réanimé les dynamiques de la lutte politique au cœur de la dictature des années 80, de la même manière, la rébellion de 2019 a forcé le personnel politique chilien –qu'il soit de gauche ou de droite– à ne plus pouvoir se satisfaire facilement des postulats de l'ordre néolibéral, tels qu'ils avaient été implantés par Pinochet et peu ou prou intériorisés (et naturalisés) par les représentants de la Concertation. […].

En somme, restaient dans les faits inchangée les dynamiques socio-politiques de fond à travers lesquelles la droite économique et financière chilienne disposait non seulement d'un soutien toujours actif de l'armée, mais aussi du contrôle de pans entiers de l'économie, tout comme du monopole d'un domaine névralgique en période électorale, celui du secteur médiatique. Alors qu'en face, la gauche avançait en ordre dispersé, certes stimulée, réveillée par l'élan de la rébellion de 2019 et de ses promesses, mais en même temps, sans véritable boussole ou gouvernail politique, partagée entre son allégeance à une poignée de représentants politiques et gouvernementaux toujours suspectés et peu légitimés, et des mouvements sociaux très dynamiques, mais profondément fragmentés ; les uns et les autres divergeant profondément sur la voie à suivre et les façons de faire. Or quand on s'attaque de plein fouet, comme ont voulu le faire les 155 constituants, à un ordre constitutionnel comme celui de Pinochet, on ne peut que faire resurgir aux yeux de tous et toutes, d'importants enjeux politiques, avec tous les implacables conflits que la droite ne manquera pas raviver à ce propos. […]

On le voit ici –quand on touche à l'ordre néolibéral– les défis qui se présentent sont immenses, et la voie pour les relever particulièrement étroite. Car, ce à quoi s'est attaqué la rébellion d'octobre 2019, c'est en fait à un système global, renvoyant non seulement à un mode de gestion de l'économie capitaliste, mais aussi de manière plus large à une conception autoritaire de l'État et des liens sociaux qu'on prétend dorénavant tisser entre individus (à la responsabilité individuelle surdimensionnée), tendant à écarter a priori toute remise en cause du système pris dans son ensemble ainsi qu'à réduire à peau de chagrin les espaces démocratiques existants. C'est d'ailleurs ce qui explique cette impression que beaucoup ont eue au soir du 4 septembre 2022 : l'impression d'un pays profondément divisé, coupé en deux, partagé entre les aspirations d'une gauche stimulée par sa jeunesse à se remettre en mouvement, et les volontés revanchardes d'une droite plus puissante que jamais et prête à tous les mensonges pour défendre ses privilèges. C'est aussi ce qui explique –au fil des dérèglements imposés par les diktats du libre marché– le surgissement au Chili d'une série de nouveaux problème aigus qui restent particulièrement préoccupants : depuis l'implantation de puissants groupes mafieux dans le sud du Chili compliquant toute la question des autonomies à accorder au peuple mapuche, jusqu'à la fuite en avant incontrôlée dans l'extractivisme minier se heurtant pourtant aux conséquences dramatiques du stress hydrique produit par les changements climatiques, en passant par les difficultés de gérer sur le mode de l'hospitalité démocratique des flux migratoires stimulés par le tout au marché et la « continentalisation » néolibérale de l'économie latino-américaine.

Certes, la convergence démocratique –cet ensemble de forces plurielles de gauche à travers lequel Gabriel Boric, est arrivé au gouvernement à la faveur des élections présidentielles– ne peut pas être comparée stricto sensu à la Concertation des années 1990. Plus marquée à gauche, plus sensible aux exigences démocratiques tout comme aux oppressions plurielles (de genre, de races, de classes, etc.) dont le souci traverse désormais toute la gauche chilienne ; plus attentive aussi, dans la vie privée aux dimensions existentielles que ces oppressions impliquent au quotidien, elle n'en reste pas moins, profondément marquée par une approche social-démocrate classique, avec tout ce que cela peut impliquer de prudences, ou de concessions et d'orientations politiques clairement réformistes, en particulier en termes de modèle économique [15].Et en cela, elle n'aura pas grand mal à se rallier à cette stratégie d'institutionnalisation des conflits, d'apaisement de ces tensions sociales de fond dont nous avons parlé précédemment. Stratégie d'institutionnalisation dont l'accord du 15 novembre 2019 –vaille que vaille entérinée au fil du temps par tous et toutes– pourrait être l'exemple par excellence ; et dont le rejet du projet de constitution (proposé par les 155 constituants), lors du plébiscite de sortie du 4 septembre 2022, pourrait bien accélérer la mise en œuvre définitive. Et même si la plupart des membres du premier gouvernement de Gabriel Boric provenaient des luttes étudiantes des années 2011 et offraient à tous une image de jeunesse et d'énergie stimulante et en prime d'indéniables volontés de changement, il n'en demeure pas moins qu'après la défaite du 4 septembre, en se défaisant de certaines de ses figures les plus marquantes et en les remplaçant par des éléments beaucoup plus modérés, l'actuel président du Chili risque bien d'avaliser –que ce soit à son corps défendant ou non– une telle voie.

Et cela d'autant plus qu'à l'inverse, les mouvements sociaux en lutte depuis lors ainsi que les forces radicales de gauche qui y sont associées (anarchistes de diverses obédiences, ex-miristes, militants mapuches autonomistes, militantes féministes de différents courants, etc.), s'ils ont joué un rôle central dans la dénonciation du néolibéralisme ou de la répression menée sans discrimination par le corps des carabiniers (et de l'impunité qu'elle appelait), s'ils ont été le moteur des changements en cours, ne disposent pas de leur côté d'une stratégie politique alternative et globale pouvant pallier aux insuffisances et ambiguïtés des perspectives institutionnelles mises de l'avant par les partis actuellement au gouvernement. (…)

C'est là, aux delà des indéniables avancées et victoires acquises (on peut penser à ce propos au formidable appel d'air vivifiant et contestataire qu'a représenté pour le Chili le mouvement féministe) un des points aveugles de cette rébellion populaire et des forces sociales et politiques qui l'ont animée. Car aucune des percées qui y ont été faites, ne pourront s'élargir et perdurer dans le temps si on ne s'attaque aussi et en même temps au système qui ne cesse d'en refaçonner toutes les dimensions : le capitalisme néolibéral. Et si ainsi, les mouvements sociaux depuis leurs préoccupations sociales particulières et les luttes spécifiques qu'ils mènent, peuvent pointer du doigt avec beaucoup de force, sinon les trahisons du moins les possibles complicités des membres de la classe politique participant à la perpétuation d'un système marqué au coin par l'héritage dictatorial, ils se trouvent néanmoins –il faut ici le souligner– incapables de leur côté de proposer en échange un projet politique alternatif qui pèserait dans la balance.

Or de la même manière qu'il a manqué aux grandes protestas des classes populaires des années 1980 un débouché politique qui soit véritablement en syntonie avec les aspirations les plus profondes de ces dernières, de la même manière il n'existe pas à l'heure actuelle au Chili un projet politique de gauche dans lequel pourrait se reconnaître l'ensemble des classes populaires et de leurs forces vives ; un projet qui autour d'une lutte intransigeante au capitalisme néolibéral et à ses effets délétères, serait capable non seulement d'en finir avec la coupure classe politique/mouvements sociaux, mais aussi de rassembler et de coordonner, au sein d'une même stratégie d'intervention pensée sur le moyen et le long terme, la mosaïque des aspirations si diversifiées dont il serait l'écho : sociales, féministes, écologistes, antiracistes, décoloniales, etc. C'est dans ce contexte qu'on peut saisir la portée du « rechazo « du 4 septembre 2022. Car si, au Chili des premiers mois de la présidence de Gabriel Boric, rien ne paraît définitivement jouer tant l'élan du 18 octobre 2019 est encore vivace, il reste que cet échec référendaire renforce d'autant la possibilité d'une autre phase de récupération institutionnelle, permettant aux classes possédantes –comme elles l'ont fait tant de fois dans l'histoire– de sauver la mise en bloquant toute transformation substantielle du modèle capitaliste et néolibéral.

Sans doute à l'heure où nous écrivons ces lignes et où partout en Amérique latine ne cessent de se confronter durement et au fil de milles retournements, forces de droite et forces de gauche, il serait bien présomptueux de prétendre prévoir ce qui se passera au Chili dans les prochains mois. Tout quelque part reste encore possible : autant une chaotique récupération institutionnelle en tous points conforme aux intérêts des classes dominantes, que le retour en force – sous le coup d'un nouveau cycle de mobilisations d'une nouvelle « constituante populaire élue », ainsi d'ailleurs que les manifestants le demandaient dans la rue, le 11 septembre 2022. Peut-être ainsi voit-on mieux se dessiner en contre-point une autre histoire (celle-là, avec un grand H !) qu'il resterait à faire advenir : celle des classes populaires et de tous les oubliés et sans-voix qu'elles comportent en leur sein et dont les luttes d'aujourd'hui, féministes, écologistes, antiracistes, syndicales, décoloniales, pour les droits humains, en sont l'indéniable écho. Des luttes en lien direct avec celles de ces générations de militants et militantes de l'époque de l'Unité populaire de Salvador Allende qui cherchaient dans l'égalité à se faire entendre, en devenant enfin les véritables protagonistes de leur histoire.

À la manière de Walter Benjamin, c'est peut-être ce sur quoi nous pourrions ici conclure. Car tel est l'utilité intrinsèque d'un retour au passé comme nous avons tenté de le mener : montrer ce qui, envers et contre tout, n'a pas été réglé en termes d'égalité, de justice et d'impunité, ce sur quoi continue à bégayer l'histoire, les mille et une contradictions qui continuent à la hanter et contre lesquelles les générations d'autrefois n'ont jamais manqué de se dresser. Et n'est-ce pas elles qui aujourd'hui, depuis les profondeurs du passé s'adressent à nous, les vivants des temps présents, pour que nous en changions définitivement le cours ?

Notes

[1] Homme de lettre et philosophe proche de l'école de Francfort décédé en 1940. Il est notamment connu pour ses Thèses sur le concept d'histoire dans lesquelles il élabore une nouvelle conception de l'histoire, d'une grande actualité, s'en prenant aux conceptions historicistes par trop optimistes de son temps qui présentaient l'histoire comme synonyme d'un inéluctable progrès.

[2] Voir Escadrons de la mort, l'école française, Paris, La Découverte, 2004. Elle a aussi réalisé un documentaire (portant le même titre) qui, projeté en Argentine, a fait l'effet d'une bombe et permis la poursuite de généraux devant les tribunaux.

[3] Il faut dire que la France a tenu un rôle central dans l'élaboration de l'idée de « guerre contre-révolutionnaire », théorisée par les officiers français David Galula, Roger Trinquier et Charles Lacheroy dans les années 1950 et 1960, sous la forme d'une lutte anti-communiste prenant la dimension d'une guerre politique menée à l'échelle internationale. Elle a été améliorée et expérimentée lors des guerres coloniales menées par l'armée française, et le niveau d'expertise en la matière était tel que les méthodes utilisées en Algérie ont été enseignées à Fort Bragg (aux USA) et au Centre d'instruction de la guerre dans la jungle amazonienne près de Manaus (Brésil) aussi bien pour aider à lutter contre « le communisme » au Viêt-Nam que contre la « subversion » en Amérique latine.

[4] Dires textuels que l'on retrouve dans un document déclassifié cité par El Pais du 28 février 1998 et repris dans le Monde diplomatique de mai 2001 (voir l'article de Pierre Abramovici : Opération Condor, cauchemar de l'Amérique latine).

[5] Nous reprenons ici à notre compte, en les combinant aux effets de la crise des grands systèmes socio-politiques anti-systémiques, certains éléments des thèses de Dardot et Laval, (La nouvelle raison du monde, essai sur la société néolibérale, 2009) (insistant sur l'existence de nouvelles formes de gouvernementalité centrées autour du personnage de l'individu entrepreneur), tout comme de Grégoire Chamayou (La société ingouvernable, une généalogie du libéralisme autoritaire, 2018) touchant à ce qu'il appelle le libéralisme éthique.

[6] Les salaires des députés chiliens sont parmi les plus élevés d'Amérique latine : l'équivalent de 9,349,851 pesos chiliens brut par mois, et cela sans compter toutes les dépenses encourues par leurs activités qu'ils peuvent se faire rembourser. Voir : https://www.latercera.com/politica/noticia/cuanto-ganan-los-parlamentarios-chile-2/876423/). Ils participent à ce sentiment largement partagé par les Chiliens qu'ils font partie d'une élite totalement déconnectée des préoccupations du Chilien moyen.

[7] Voir à ce propos dans, Karl Marx et Friedrich Engels, Sur la commune de Paris, textes et controverses, (précédé de Événement et stratégie révolutionnaire par Stathis Kouvélakis), le texte de Fredrich Engels, Introduction à l'édition allemande de 1891 de la guerre civile en France (P. 227, 228). : « La Commune dut reconnaître d'emblée que la classe ouvrière, une fois au pouvoir, ne pouvait continuer à se servir de l'ancien appareil d'État ; pour ne pas perdre à nouveau la domination qu'elle venait à peine de conquérir, cette classe ouvrière devait, d'une part, éliminer le vieil appareil d'oppression jusqu'alors employé contre elle-même, mais, d'autre part, prendre des assurances contre ses propres mandataires et fonctionnaires en les proclamant, en tout temps et sans exception, révocables (…) Pour éviter cette transformation, inévitable dans tous les régimes antérieurs, de l'État et des organes de l'État, à l'origine serviteurs de la société, en maîtres de celle-ci, la Commune employa deux moyens infaillibles. Premièrement, elle soumit toutes les places de l'administration, de la justice et de l'enseignement au choix des intéressés par élection au suffrage universel, et, bien entendu, à la révocation à tout moment par ces mêmes intéressés. Et, deuxièmement, elle ne rétribua tous les services, des plus bas aux plus élevés, que par le salaire que recevaient les autres ouvriers. Le plus haut traitement qu'elle payât était de 6 000 francs. Ainsi on mettait le holà à la chasse aux places et à l'arrivisme, sans parler de la décision supplémentaire d'imposer des mandats impératifs aux délégués aux corps représentatifs. Engels fait remarquer aussi, et nous l'observons aujourd'hui au sein des partis de gauche, que « la superstition de l'État est passée (…) dans la conscience commune de la bourgeoisie et même dans celle de beaucoup d'ouvriers. (…) Et l'on croit déjà avoir fait un pas d'une hardiesse prodigieuse, quand on s'est affranchi de la foi en la monarchie héréditaire et qu'on jure par la république démocratique. Mais, en réalité, l'État n'est rien d'autre qu'un appareil pour opprimer une classe par un autre, et cela, tout autant dans la république démocratique que dans la monarchie ».

[8] Voir à ce propos dans Le Chili actuel, gouverner et résister dans une société néolibérale (coord. Franck Gaudichaud et al), Paris, L'Harmattan, 2016, les commentaires de Jorge Magasich Airola (p. 252) : « (…) En effet durant les premiers gouvernements de la concertation, presque toute la presse écrite non complaisante a disparu faute d'aide publique ; les gouvernements de la concertation ayant même refusé l'aide au travers d'une juste répartition des annonces publicitaires. Ces mêmes gouvernements, avec l'appui unanime de la droite, ont versé des millions à des équipes d'avocats pour empêcher que Victor Pey, propriétaire du journal El Clarin en 1973, ne reçoive une indemnisation qui lui aurait permis, comme il le souhaitait, de rééditer un journal pluraliste et progressiste ».

[9] « Nous sommes en guerre contre un ennemi implacable », déclarera-t-il à cette occasion, en signalant que l'objectif de l'État d'urgence est de « récupérer la normalité institutionnelle »

[10] D'après les chiffres de la Commission économique pour l'Amérique latine de l'ONU (CEPAL) (cités aussi dans le rapport de Rapport de la mission québécoise et canadienne d'observation des droits humains), en 2017 les 50% des ménages les plus pauvres ont accédé à 2,1% de la richesse nette du pays, tandis que le 1% le plus riche en détenait les 26, 5%. Ce qui signifie qu'en moyenne les 50% les plus pauvres (un foyer sur deux !) sont 631 fois moins riches que les 1% les plus privilégiés. De quoi donner le vertige sur l'ampleur des inégalités. (…).

[11] Il est à noter que les régimes de pension des forces armées et des carabiniers disposent de revenus spécifiques beaucoup plus avantageux.

[12] Les sondages effectués fin 2019/début 2020 confirment cette donnée qui si elle touche en premier lieu le Président (seulement 6% d'appui) n'épargne pas pour autant complètement les représentants de la gauche (C. Vallejos (Parti communiste du Chili, 13% d'appui) ; G. Boric (Frente Amplio, 19% d'appui). Voir La Tercera du 17 janvier 2020.

[13] Il s'agit de 78 hommes et 77 femmes, avec 17 sièges réservés pour les peuples autochtones (7 pour le peuple mapuche, 2 pour le peuple Aymara et un pour chacun des autres peuples originaires.

[14] Au deuxième tour des élections présidentielles organisé le 19 décembre 2021, il est élu avec 55,8% des voix, contre le candidat d'extrême droite Antonio Kast qui au premier tout l'avait emporté avec 27,9% des voix (contre 25,8% pour Gabriel Boric).

[15] On en trouve la confirmation avec la nomination par Gabriel Boric de Mario Marcel Cullell en tant que ministre des Finances, alors qu'il a été ancien directeur du Budget sous Frei et Lagos, puis président de la Banque centrale du Chili nommé par Bachelet mais surtout reconduit par Piñera (qui en avait approuvé la gestion précédente).

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Capitalisme et Narcotrafic en Équateur

13 février 2024, par Andrés Madrid Tamayo, Andrés Tapia — , ,
La prolifération du trafic de drogue en Équateur est une manifestation agressive de la dégradation du capitalisme néolibéral dont l'élite équatorienne elle-même est la (…)

La prolifération du trafic de drogue en Équateur est une manifestation agressive de la dégradation du capitalisme néolibéral dont l'élite équatorienne elle-même est la principale responsable. Mais, sans surprise, la « guerre contre la drogue » cache un ensemble de mesures régressives contre les secteurs populaires.

Tiré de Inprecor 717 - février 2024
9 février 2024

Par Andrés Madrid Tamayo, Andrés Tapia

Des militaires fouillent des vendeurs de rue à Quito (Photo : AFP).

L'Équateur connaît une vague de violence liée au crime organisé qui fait la une de tous les journaux. Cependant, ces événements ne peuvent être compris sans aborder les problèmes structurels. La situation équatorienne de ces dernières années est complexe : l'augmentation de la pauvreté, les nouvelles routes mondiales de la drogue et l'émergence d'une narco-bourgeoisie locale avancent dans le contexte d'une crise mondiale du capitalisme dans sa version néolibérale, entraînant la décomposition et la rupture du pacte social entre les classes, les peuples et les blocs hégémoniques.

Dans ce scénario, le gouvernement de droite de Daniel Noboa a décidé de « faire face » à la vague de délinquance liée au trafic de drogue qui submerge l'Equateur en déclarant un état de « conflit armé interne ». En d'autres termes, une guerre contre les pauvres, financée de force par le peuple lui-même, soutenue par la classe moyenne et certains secteurs subalternes piégés par le discours punitif du gouvernement. Le principe qui guide les actions du gouvernement semble être que « la violence se résout par plus de violence », ce qui témoigne de la volonté de l'élite de discipliner la société par la mort.

L'expérience mondiale de plus de 40 ans de guerre contre la drogue s'est révélée être un échec retentissant : l'industrie des psychotropes s'est développée, tout comme la population de consommateurs, le blanchiment d'argent et la fragmentation sociale. La Colombie, le Mexique et le Pérou sont des exemples notables du naufrage de cette stratégie menée par le premier consommateur mondial de cocaïne de l'époque, les États-Unis (selon un rapport de l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime datant de 2023, les États-Unis se classent désormais au troisième rang, derrière l'Australie et le Royaume-Uni).

Mais le véritable contexte de la déclaration belliciste annoncée par l'exécutif n'a pas pour origine la narco-économie débordante de l'Équateur ou la « prise de contrôle inattendue » – et mondialement médiatisée – de la chaîne TC Televisión. L'analyse de la procédure opérationnelle et l'assassinat ultérieur du procureur César Suarez, chargé d'enquêter sur « l'attaque armée » de la chaîne TC Televisión, permettent de conclure qu'il s'agit d'une opération montée ou au moins tolérée par l'appareil de sécurité dans le but de responsabiliser le « terrorisme » et de justifier la déclaration d'un conflit armé interne.

Les élites économiques, notamment sous les administrations de Correa, Moreno et Lasso, ont peu à peu – surtout après les rébellions plurinationales d'octobre 2019 et de juin 2022 – mitonné un complot visant à anéantir le seul acteur de l'opposition de gauche doté d'une réelle capacité de mobilisation sociale : le Mouvement indigène équatorien (Movimiento Indígena Ecuatoriano).

Cocaïne, géopolitique et spectacle

Au-delà du spectacle de la violence qui affecte depuis longtemps la situation équatorienne, le cœur du problème est que la cocaïne continue de circuler dans les principaux ports. Pourquoi ? La réponse est simple (et dans une certaine mesure évidente) : les élites économiques exportatrices continuent d'en tirer profit et l'argent continue d'être blanchi. Le problème n'est pas seulement "Fito" - l'un des plus importants trafiquants de drogue locaux - mais aussi la participation de la bourgeoisie en tant que classe au commerce de la drogue depuis plusieurs décennies.

Pour s'en convaincre, il suffit de lire les enquêtes de presse qui mettent en évidence les flottes d'exportation de la famille du président Noboa, par lesquelles des bananes et de la cocaïne sont expédiées vers l'Europe. Comment blanchir des milliards de dollars si ce n'est par le biais du système financier et de l'économie réelle (immobilier, agro-industrie, mines, commerce) ? En bref, les factions vivant à Samborondón ou Cumbayá (les quartiers chics de Guayaquil et Quito) deviennent de plus en plus puissantes, en collusion avec les gangs locaux et les cartels transnationaux tels que le Sinaloa, le Cartel de Jalisco - Nouvelle Génération et les "Albanais", entre autres.

En déclarant le "conflit armé interne", le gouvernement Noboa a éludé le problème central : l'économie bourgeoise de la drogue. Sans s'attaquer à la racine du problème, cette déclaration grandiloquente se traduit, dans la pratique, par une guerre contre les pauvres, et non contre le trafic de drogue. Personne en Équateur n'a jamais vu un seul membre de la bourgeoisie trafiquante des quartiers riches arrêté ou maltraité. En revanche, la militarisation et l'humiliation des secteurs populaires sont monnaie courante.

Dans cette tragédie, les jeunes pauvres et racisés – en grand nombre Afro-Équatoriens - des bidonvilles des villes où les écarts entre riches et pauvres sont grotesques (comme Guayaquil, Durán, Portoviejo, Santo Domingo, Esmeraldas, Machala, Quevedo ou Babahoyo, entre autres) ont été les principales victimes. La vulgaire dichotomie entre "méchants" et "bons" est exacerbée à chaque instant : les premiers, les "terroristes", sont les pauvres, les noirs, les cholos [originaires], les montubios [métis], les délinquants, les travailleurs précaires, les jeunes hommes, les femmes objectivées et le peuple organisé en général ; en bref, la subalternité. Les seconds, le pouvoir réellement existant, qui profite de l'idée d'"unité nationale" équatorienne pour couvrir ses intérêts.

Pour les ceux d'en bas, il n'y a que l'humiliation publique, les mauvais traitements, les coups, la torture, les vexations et la mort (cette dernière étant souvent exprimée par l'euphémisme macabre de "dar de baja [canceler]"), le tout méticuleusement transmis par les corporations médiatiques. En revanche, le pouvoir en place s'attaque violemment à une partie de la chaîne économique du trafic de drogue, celle qui opère dans les secteurs pauvres, et rend invisible l'autre partie de la narco-économie - la principale - qui agit comme une bourgeoisie lumpenisée et dirige la majeure partie du marché de la drogue.

Cette opération assimile les pauvres à des "criminels" ou à des "terroristes" et, ce faisant, cherche à dynamiter le concept de droits de l'homme dans l'opinion publique. Elle néglige intentionnellement le fait que les secteurs populaires sont les victimes de la violence de la drogue - et non sa cause - et que les gens sont pris entre les feux de la narco-bourgeoisie, qui monte les gangs les uns contre les autres et contre le gouvernement (où les gangs sont également présents, comme le prouve la dénonciation de l'ambassadeur américain en Équateur, Michael Fitzpatrick, qui a déclaré il y a quelques années sur CNN qu'il était très préoccupé "par la pénétration du trafic de drogue en Équateur et dans les forces de la loi et de l'ordre").

Ce scénario témoigne d'un double triomphe du pouvoir réellement en place. D'une part, il a réussi à discipliner la société par la peur et le récit officiel unipolaire de la situation du pays. L'État se légitime en tant qu'acteur politique et justifie le train de réformes antipopulaires en normalisant le recours à la violence contre le soi-disant "terrorisme" au sein de la population et en trouvant un écho parmi les secteurs subalternes effrayés. Toute autre position en dehors de ce schéma est considérée comme un soutien au trafic de drogue, ce que facilite la mise en œuvre du paquet de mesures néolibérales parce qu'il ne trouve pas d'opposition dans la société terrorisée (et, s'il en trouve une, il l'élimine par la violence de la guerre).

D'autre part, l'exportation de technologies militaires permet de viabiliser la présence militaire des États-Unis et du sionisme israélien dans le pays. Cet objectif, justifié à partir des explosions sociales de 2019 et 2022, vise à donner un aspect anticommuniste à la stratégie de stabilisation du gouvernement. Il permet de comprendre les coulisses de l'opération : l'enjeu géopolitique et stratégique sous-jacent est l'intérêt des Etats-Unis, en conflit avec l'axe Pékin-Moscou, Téhéran, de gagner des positions dans l'hémisphère sud.

D'autres aspects jouent également un rôle dans la configuration la plus récente de la carte chaotique du trafic de drogue en Équateur. En premier lieu, la "paix" en Colombie, qui a déstabilisé la frontière nord en affaiblissant considérablement l'une des références idéologiques du conflit (les anciennes FARC-EP, aujourd'hui des dissidents atomisés et affaiblis), ce qui a conduit à l'émergence de multiples gangs narco-paramilitaires. Deuxièmement, l'assassinat de "Rasquiña" (chef de Los Choneros) en décembre 2020 a fragmenté la carte des gangs en de multiples groupes (Tiguerones, Chonekillers, Los Fatales, Águilas, etc.), ouvrant une dispute de territoire contre des groupes d'autres origines (tels que Los Lobos).

L'arrivée des cartels mexicains pour étendre le marché de l'exportation de cocaïne vers l'Europe - étant donné qu'il est plus commode de la transporter depuis l'Équateur dollarisé que depuis le Pérou ou la Colombie - est un troisième facteur. L'émergence du marché des drogues de synthèse, comme le fentanyl, a remodelé la géographie de la drogue, devenant l'un des éléments déclencheurs de l'escalade de la violence en Équateur. Comme l'affirme le gouvernement colombien, l'augmentation de la consommation de cette drogue aux États-Unis a réduit la demande de cocaïne, renforçant ainsi d'autres marchés de la coca en Europe, en Asie et en Océanie.

A l'itinéraire traditionnel de la côte pacifique s'est ajouté l'itinéraire du bassin amazonien vers l'Atlantique et le Pacifique Sud. Cela a entraîné un changement important de l'épicentre de la production de cocaïne : historiquement situé sur la côte pacifique colombienne, il s'est déplacé vers la marge nord-est de l'Équateur (province de Sucumbíos), une région qui est actuellement le principal centre de production de cocaïne dans le monde. A cette occasion, le savoir-faire du trafic de drogue, la pédagogie de la terreur et la formation à la violence professionnelle, comme les écoles de tueurs à gages de la mafia albanaise, ont également fait leur entrée en Équateur.

Un dernier facteur à prendre en compte est bien sûr la pauvreté et le désespoir qui touche particulièrement les quartiers de la côte équatorienne. Là, la brutalité des inégalités du capitalisme pousse les jeunes à s'enrôler dans les gangs de la drogue. Face à l'absence quasi-totale d'opportunités dans la légalité, les gangs apparaissent comme la seule option viable, car ils leur offrent au moins un salaire minimum et une certaine espérance de vie (même si elle est éphémère, c'est mieux que rien).

Narco-bourgeoisie

Comme dans tout autre domaine de l'économie capitaliste, les groupes économiques investissent dans certaines branches de production et dans des marchés rentables (qu'ils soient licites ou immoraux), diversifiant les rendements et, dans ce cas, blanchissant des milliards de dollars provenant d'activités criminelles. Le trafic de stupéfiants a pénétré l'économie d'un pays dollarisé, une situation qui se reflète dans le secteur minier.

Les données sur la présence intensive de l'exploitation minière dans les zones subtropicales du sud du pays montrent le niveau de pénétration de l'un des gangs locaux (Los Lobos) allié à un cartel transnational, le Cartel Jalisco - Nouvelle Génération (Cartel Jalisco Nueva Generación). Ils contrôlent directement 20 concessions minières, tandis que dans 30 autres, ils exercent leur pouvoir en facturant des "vacunas" (extorsion en échange de la "sécurité" dans les zones où opèrent les concessionnaires). Rien que dans cette partie du pays, Los Lobos sont liés à au moins 40 mafias minières locales, ce qui représente 3,6 millions de dollars par mois. De leur côté, les Choneros blanchissent leurs ressources par le biais de la gestion immobilière et des travaux publics, et la mafia albanaise par le biais du système financier national (coopératives et banques).

Comme dans d'autres pays de la région, tels que le Mexique, la déclaration de « guerre contre le trafic de drogue » par les gouvernements implique de favoriser dans ce conflit un des cartels de la drogue. En d'autres termes, il s'agit d'une alliance de « pacification » qui emploie l'acteur – ou les acteurs – dominant de la drogue dans le but d'encadrer ou d'éliminer les autres cartels, dont les relations avec le pouvoir en place sont de moindre importance.

En d'autres termes, les conflits liés au trafic de drogue présentent les caractéristiques des luttes interbourgeoises locales, régionales et mondiales. Il s'agit d'un conflit entre des entreprises pharmaceutiques et des hommes d'affaires qui entretiennent des relations plus ou moins étroites avec le gouvernement et l'État. À titre d'illustration, il convient de noter que Genaro García Luna, secrétaire à la sécurité et idéologue de la guerre contre la drogue sous le gouvernement de Felipe Calderón au Mexique, travaillait directement pour le cartel de Sinaloa. Cette stratégie a fonctionné comme un modèle d'affaire, sinon comme une forme de continuité de la politique de contre-insurrection qui, appliquée au cas équatorien, se traduirait par une radicalisation du principe gouvernemental de criminalisation de la lutte sociale.

Pourquoi la persécution des Choneros et de la mafia albanaise n'est-elle pas aussi intense que celle des Lobos et des Tigüerones ? Les gouvernements ont-ils été permissifs à l'égard des bandes de trafiquants de drogue ? Ces questions ne sont pas seulement des questions fondamentales, mais des hypothèses vérifiables. Voir, par exemple, l'assassinat de Rubén Chérrez, un ami proche de Danilo Carrera - beau-frère de Guillermo Lasso - lié au trafic de drogue, à la corruption et au trafic d'influence, et acteur clé dans le procès en destitution de l'ancien président.

La mise en scène de massacres dans les prisons en 2021, 2022 et 2023, l'infiltration par les narcos du Service national de prise en charge intégrale des adultes privés de liberté et des adolescents délinquants (SNAI), dans les ports, les douanes et les frontières, bref, la politisation du narcotrafic, font partie de la stratégie de démobilisation. L'argument, avancé tant par Moreno que par Lasso, selon lequel les grèves de 2019 et 2022 ont été financées par des groupes liés au trafic de drogue est un signe clair en ce sens.

L'entrée du secteur de la drogue dans la politique équatorienne est un phénomène qui remonte au moins aux cinq derniers gouvernements (certains témoignages suggèrent que l'entrée possible du cartel de Sinaloa s'est produite sous l'administration de Lucio Gutiérrez). La lumpenisation qui en découle est principalement associée à la dégradation du capitalisme néolibéral qui, aggravée ces dernières années, a conduit à un démantèlement systématique de l'État, à des coupes budgétaires et à la perte des droits acquis.

En l'absence d'un projet de classe commun, les élites dominantes se sont enfermées dans des conflits qui ont lacéré le tissu de la sécurité publique. En conséquence, la pauvreté s'est accrue. Tout cela a créé un terrain propice à la croissance des phénomènes associés à l'économie du trafic de drogue. Sur la base de la capacité d'adaptation du capital (Marx) ou du besoin du capitalisme de codifier des flux déterritorialisés (Deleuze), l'activité du trafic de drogue s'est progressivement articulée avec les besoins du capitalisme équatorien du point de vue de l'accumulation économique, de la domination de l'État et de la construction du consentement de la population à l'égard de la stratégie répressive élargie.

Dans ce maelström, le gouvernement a saisi l'opportunité de se légitimer en vue de sa réélection en 2025, que ce soit par la victimisation (« la violence des narcos est un héritage des gouvernements précédents »), par la réalisation d'attentats aux revendications biaisées (comme la simulacre de i) ou par l'approfondissement de la violence (utilisation de groupes rivaux, terrorisme comme ressource politique, etc.) L'idée s'est installée dans la société équatorienne que le problème est l'absence de l'État et qu'il doit être résolu par la construction d'un appareil centré sur la militarisation interne et la répression. Cela anticipe quelques scénarios possibles pour l'action du gouvernement dans les mois à venir :

1) Promouvoir des réformes du Code pénal intégral pour durcir les peines pour terrorisme, intensifier la répression à la Bukele [le dictateur salvadorien] et légitimer l'état d'urgence, dispositifs qui, le moment venu, ne feront pas de distinction entre un combattant social et un lumpen.

2) Impulser à partir de l'Assemblée et l'Exécutif des trains de réformes et d'actions antipopulaires : déréglementation du travail, augmentation de la TVA, accord de libre-échange avec la Chine, élimination des subventions, etc.

3) Légitimer les accords conclus par le gouvernement de Guillermo Lasso pour permettre la présence de personnel militaire et de contractants américains en Équateur, dans le cadre du « Plan Équateur » – la version locale du Plan Colombie – un pas de plus dans le projet de militarisation de la société et de perte de souveraineté.

4) Donner libre cours à l'exploitation minière à grande échelle, à la répression et à la libéralisation de l'économie en tant que mécanismes de génération de profits pour les bourgeoisies locales, sur la base des besoins du capitalisme des pays centraux.

Réponses possibles de la base

Dans ce contexte, il est naturel que le scénario équatorien pose des problèmes complexes aux organisations populaires. Mais dans ce panorama, il y a des éléments fondamentaux qui doivent guider nos actions. Le premier, bien sûr, est que l'escalade du trafic de drogue ne vient pas des secteurs populaires. Les responsables sont bien ancrés dans la bourgeoisie de la drogue.

La lacune de la gauche, qui n'a pas saisi à temps cette situation, réside dans le fait qu'elle n'a pas rassemblé les secteurs pauvres les plus susceptibles d'être recrutés par les gangs dans une proposition organisationnelle capable de proposer une alternative aux transformations de l'économie capitaliste (qui incluent le trafic de drogue). La seconde, malgré ce qui précède, tourne autour de la nécessité de continuer à insister sur les processus d'unité par le bas afin d'accumuler des forces et de faire face à un projet global d'offensive par le haut. Le récit de "l'unité nationale" promu par le gouvernement est un emballage puant, et les secteurs populaires doivent prendre leurs distances avec ce discours.

La politique populaire – et c'est le troisième élément directeur – doit se présenter comme la véritable opposition à l'entreprise du trafic de drogue, une entreprise construite par des groupes économiques en articulation avec les cartels internationaux et les gangs criminels locaux et qui a la bénédiction du gouvernement en place. La stratégie de dérégulation du travail et les réformes antipopulaires que le gouvernement Noboa entend imposer sous le prétexte de « financer la guerre » doivent rencontrer l'opposition la plus farouche. Ceux qui ont provoqué (et profité) du débordement de la narco sont les riches : ce sont eux qui sont à blâmer et qui doivent en assumer les conséquences.

Nous devons exiger un changement de stratégie de l'État en matière de lutte contre la drogue. Premièrement, en dénonçant les pratiques racistes et la criminalisation de la pauvreté qui humilient les secteurs populaires et tentent de cacher les conditions de misère dans lesquelles vit la majorité du peuple équatorien. D'autre part, en dénonçant la concentration de dispositifs coercitifs qui ne font qu'encourager la corruption dans les institutions publiques et privées, rendent invisibles les conditions sociales précaires de la majorité de la population concernée et augmentent la violence non résolue.

La défense des territoires des nationalités et des peuples, et de toute terre où il existe un tissu social organisé à travers des gardes communautaires, indigènes et populaires, doit également faire partie de nos priorités. Parallèlement, nous devons rejeter toute construction de prisons dans les territoires où il existe des structures d'organisation sociale (comme les provinces de Pastaza et de Santa Elena).

En résumé, la prolifération du trafic de drogue en Équateur est une manifestation agressive de la dégradation du capitalisme néolibéral et marque un point de non-retour entre la barbarie et une transformation profonde de notre pays. Elle met face à face la narco-bourgeoisie et les secteurs d'en bas, dont la principale référence organisationnelle est le mouvement indigène. Les déclarations du Président de la République, ignorant l'instrumentalisation évidente du scénario pour accentuer les mesures antipopulaires, illustrent clairement que l'objectif de la « guerre » n'est pas et ne sera pas les narcos, mais ceux d'en bas. Nous devons comprendre cette bataille pour ce qu'elle est réellement et nous unir et nous organiser en conséquence.

Le 29 janvier 2024. Traduit par Luc Mineto.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

En Guyane, les autochtones réclament la vérité sur les pensionnats de la honte

13 février 2024, par Tristan Dereuddre — , ,
Dans les années 1930, l'Église catholique, avec le soutien de la République française, a implanté plusieurs « homes indiens » sur le territoire guyanais. Au total, environ 2000 (…)

Dans les années 1930, l'Église catholique, avec le soutien de la République française, a implanté plusieurs « homes indiens » sur le territoire guyanais. Au total, environ 2000 enfants issus des peuples amérindiens et bushinengués ont été arrachés à leurs familles pour être placés dans ces pensionnats, entre 1935 et 2023, dans le but d'être évangélisés et assimilés.

8 février 2024 | tiré de Politis.fr | Photo : L'Organisation guyanaise des peuples autochtones a revendiqué « une reconnaissance de leurs droits sur ce territoire » en août 2018. © Jody Amiet / AFP
https://www.politis.fr/articles/2024/02/en-guyane-les-autochtones-reclament-la-verite-sur-les-pensionnats-de-la-honte/

C'est une partie de l'histoire de la République qui, pendant longtemps, fut volontairement dissimulée. Une histoire appartenant aux peuples autochtones, dont ils ont été dépossédés pendant près d'un siècle. Entre 1935 et la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Église catholique crée les premiers « homes indiens », des pensionnats religieux qui soutiennent un double objectif : évangéliser (pour l'Église) et assimiler (pour la République) les populations autochtones. Après 1946 et la départementalisation de la Guyane, l'initiative religieuse s'accompagne d'un soutien institutionnel de l'État français, qui va financer en grande partie les homes.

À Mana, Iracoubo, Saint-Laurent-du-Maroni, Sinnamary, Maripasoula puis Saint-Georges-de-l'Oyapock, neuf pensionnats sont successivement créés entre 1935 et 2012 sur le territoire guyanais. De nombreux enfants bushinengués et amérindiens sont arrachés à leurs familles par les religieux, parfois avec l'aide de la gendarmerie, pour être placés dans ces instituts. Une pratique qui a perduré, puisque la fermeture du dernier home, situé à Saint-Georges-de-l'Oyapock, remonte à la fin de l'année scolaire 2023.

Face à l'histoire coloniale, la création d'une commission vérité ?

Par ces mécanismes d'assimilation et d'évangélisation forcées, les homes sont un pur produit de l'histoire coloniale française. Cette dynamique s'observe aussi dans la contrainte exercée sur les locaux à avoir des pratiques sociales en rupture avec les leurs. Cet héritage, longtemps passé sous silence, obtient un écho différent lorsque la journaliste Hélène Ferrarini publie son livre Allons enfants de la Guyane (Anacharsis, 2022). À travers de nombreux témoignages et une étude minutieuse d'archives, elle participe à réhabiliter la question mémorielle des homes indiens.

Son ouvrage retrace une partie de l'histoire des autochtones victimes de ces pensionnats. Cette mise en lumière conduit l'Institut Louis Joinet (IFJD pour Institut français de la justice et de la démocratie) à mener un rapport pour la création d'une commission vérité et réconciliation. Cette juridiction est une composante de la justice transitionnelle, principe qui regroupe un ensemble de mesures judiciaires ou non, et qui permet de remédier au lourd héritage des abus de droits humains.

Jeudi 1er février, un colloque destiné à la présentation du rapport s'est tenu à l'Assemblée nationale. Pour Jean-Victor Castor, député Mouvement de décolonisation et d'émancipation sociale (MDES/NUPES) de la 1ère circonscription de Guyane, le rapport est « un premier pas vers la vérité, la réconciliation et peut-être la réparation ». Une réparation attendue et réclamée par les enfants amérindiens et bushinengués victimes des violences des homes.

Violences psychologiques, physiques et sexuelles

Ces violences, documentées grâce au travail d'Hélène Ferrarini, prennent des formes diverses. D'abord d'ordre psychologiques, avec des punitions collectives, une tension sur la nourriture, ou encore un éloignement entraînant des coupures importantes avec la famille. Le rapport de l'IFJD indique aussi que l'usage des violences physiques est régulièrement dénoncé au sein des homes. « Qu'il s'agisse de postures épuisantes imposées pendant des heures, (« à genoux, avec du sable sur le carrelage, les bras en croix une bible dans chaque main devant les autres pensionnaires pour demander pardon. Les autres rigolent, c'était une humiliation », indique l'un des nombreux témoignages) ou de coups de poings, de bâtons, de pieds ou de baguettes et ceintures, parfois sans raisons apparentes. »

Il fallait tuer l'Amérindien pour le faire devenir autre chose

Une victime des homes indiens

À ces violences, s'ajoutent des dénonciations d'ordre sexuel. « Lors de deux entretiens réalisés par l'IFJD, plusieurs formes de violences sexuelles ont été décrites, les anciens pensionnaires indiquant qu'elles n'étaient pas exceptionnelles », révèle le rapport. On y trouve par exemple le témoignage d'un ancien pensionnaire, qui indique avoir été violé à plusieurs reprises par les gardiens du home. « Je me dis que mon enfance a été bafouée ici, humiliée ici, anéantie », déclare-t-il.

Plusieurs témoignages diffusés lors du colloque montrent par ailleurs que les homes portaient un objectif de dénaturation de l'identité autochtone : « Il y avait une totale déconsidération de l'enfant, il fallait tuer l'Amérindien pour le faire devenir autre chose », dénonce l'un d'eux. « Le but était de faire perdre notre langue Kali'na (une des ethnies autochtones de Guyane) », témoigne un autre.

Ciblage ethnique et création de main d'œuvre

Car pour Hélène Ferrarini, en plus de révéler des liens encore forts entre l'Église et l'État au mépris de la loi de 1901, la politique des homes est le fruit d'un ciblage ethnique : « Les homes indiens visent précisément deux populations : les amérindiens et les bushinengués, deux peuples définis comme “primitifs” par l'administration préfectorale. Il existait jusqu'en 1952 un service des populations primitives. J'ai pu par moi-même consulter des archives où le terme “primitif” était encore d'usage en 1975 (dans des comptes rendus de réunion par exemple) », explique-t-elle.

Pendant longtemps, l'existence des homes a été justifiée par l'éloignement géographique des enfants pour leur permettre d'accéder aux écoles. Une notion que la journaliste tente de déconstruire : « D'autres populations vivaient loin des écoles, comme les orpailleurs. Mais ces derniers n'ont pas été ciblés par les homes, alors que de nombreux autochtones vivaient à Saint-Laurent-du-Maroni et ont été placés dans les pensionnats. J'ai recueilli le témoignage de deux sœurs qui avaient un père européen et une mère Kali'na. Quarante-huit heures seulement après le décès de leur père, l'institution home est venue les chercher pour les placer. Cette histoire témoigne que lorsqu'on bascule dans une famille 100 % amérindienne, on pouvait être la cible des homes. »

La commission verra le jour avec ou sans l'État, avec ou sans l'Église
Jean-Victor Castor, député de Guyane

Au-delà des objectifs d'évangélisation et d'assimilation, les homes indiens ont également servi à former une main-d'œuvre, dès les années 1960. Plusieurs enfants sortis des pensionnats ont œuvré à la construction de la base spatiale de Kourou, à l'exploitation forestière, à la pêche en mer, ou la pêche crevettière. Plusieurs témoignages indiquent que certaines femmes sont devenues domestiques après leur passage dans les instituts. « La mise en place des homes touchait des populations autonomes, vivant de la forêt et étant peu intégrées aux circuits économiques, poursuit Hélène Ferrarini. On ne sait pas encore ce que sont devenus les anciens pensionnaires pour la plupart. Ce qui est certain, c'est que le home a joué un rôle sous-estimé dans ce qui est arrivé aux peuples autochtones, on ne le prenait pas forcément en compte auparavant. »

Faire la lumière sur les conséquences des homes indiens, c'est bien là tout l'enjeu de la potentielle création d'une commission vérité et réconciliation. Le grand conseil coutumier, financé par la préfecture de Guyane, après avoir soutenu la mise en œuvre de cette commission, s'est finalement rétracté. Pas de quoi refroidir Jean-Victor Castor pour qui « la commission verra le jour avec ou sans l'État, avec ou sans l'Église ». De son côté, le président de l'IFJD Jean-Pierre Massias affirme « qu'il y a un besoin d'enquêter », pour permettre aux autochtones de se réapproprier une partie de leur histoire.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Gifle pour Milei en Argentine : l’extrême-droite recule sur sa loi Omnibus

13 février 2024, par Rédaction internationale — , ,
En Argentine, l'examen de la Loi Omnibus, violente attaque contre les travailleurs, a connu un coup d'arrêt. Face au rejet de certains articles, le gouvernement a choisi de la (…)

En Argentine, l'examen de la Loi Omnibus, violente attaque contre les travailleurs, a connu un coup d'arrêt. Face au rejet de certains articles, le gouvernement a choisi de la renvoyer en commission. Une première crise politique pour le président d'extrême-droite Milei.

7 février 2024 | tiré de Révolution permanente
https://www.revolutionpermanente.fr/Gifle-pour-Milei-en-Argentine-l-extreme-droite-recule-sur-sa-loi-Omnibus

Ce mardi soir en Argentine, la plupart des députés du nouveau président ultra-libéral et d'extrême droite argentine essayaient encore de comprendre le naufrage de la loi Omnibus, renvoyée en commission et à la case départ. Quelques mètres plus loin, les casserolades et klaxons des manifestants venus braver la répression (comme les jours qui ont précédé) et se rassembler sur la place du Congrès se faisaient entendre. « Maintenant : on va faire retirer le DNU » scandaient-ils.

Hier, le gouvernement a en effet fait face à une première défaite et crise politique d'ampleur. La journée devait être consacrée au vote, article par article, du méga projet de loi Omnibus. Alors qu'en début de journée, le gouvernement avait commencé par obtenir de premières victoires, en faisant voter le principe de la délégation des pouvoirs (dans six domaines : économique, financier, administratif, énergétique, tarifaire et sécuritaire) dans le cadre d'un état d'urgence d'un an renouvelable, des premières fractures se sont faites jour dans le bloc des députés « dialoguistes » (PRO, UCR, HCF), indispensables pour voter la loi.

Par la suite, l'examen s'est progressivement transformé en cauchemar pour La Libertad Avanza (le parti de Milei). Chaque vote s'est en effet accompagné de la perte croissante de voix. Notamment, le vote sur le contenu des domaines concernés par la délégation de pouvoirs a finalement conduit à écarter l'énergie, l'administration et la sécurité. Face à la crainte d'un camouflet sur la suite du texte, qui compte plus de 300 articles, le parti gouvernemental a demandé une suspension de séance juste avant le vote sur les privatisations puis annoncé le renvoi de la loi en commission en mobilisant l'article 155 du réglement du Parlement.

Cette décision constitue une tentative d'arrêter les frais, alors que malgré les semaines de négociations avec l'opposition dialoguiste, des sujets de discorde se maintiennent sur des questions liées au partage de revenus fiscaux et sur les privatisations. Des désaccords amplifiés par la politique erratique de Milei, à l'image de la décision lundi de remplacer par décret les dirigeants des médias publics nationaux, mais aussi par la contestation de ces derniers jours devant le Congrès et sa violente répression, en application du « protocole de sécurité, critiqué par les Nations Unies.

Ce renvoi de la loi en commission constitue une énorme défaite pour Milei, et une démonstration supplémentaire d'amateurisme pour le gouvernement. En relançant le processus législatif de zéro, Milei acte l'échec de sa tentative de blitzkrieg avec l'appui de forces du régime. Au passage, des personnalités clés du cabinet présidentiel sortent affaiblies : Guillermo Francos, ministre de l'Intérieur désavoué à de nombreuses reprises par la pouvoir exécutif lors des négociations de la loi ; Patricia Bullrich, dont le protocole répressif a été sévèrement remis en cause, jusque dans les rangs « collaborationnistes » ; Luis Caputo, ministre de l'Économie, qui s'est effacé des négociations et n'est intervenu qu'une seule fois pour annoncer le retrait du chapitre fiscal du texte puis le retrait du texte.

La décision a été célébrée à l'extérieur du Parlement par les manifestants réunis, insistant sur le rôle de la pression des mobilisations des derniers jours, qui ont appuyé sur les contradictions du gouvernement et révélé ses faiblesses. Face au revers, le gouvernement et Milei ont dénoncé violemment l'attitude de l'opposition dialoguiste, expliquant que « la caste s'opposait au changement pour lequel les Argentins ont voté », que « les gouverneurs ont pris la décision de détruire la [loi Omnibus] article par article, quelques heures après avoir accepté de l'accompagner » et promettant « de continuer à appliquer notre programme avec ou sans le soutien des dirigeants politiques qui ont détruit notre pays. » Les marges de manœuvre de Milei restent cependant limitées, alors que le scénario d'un référendum est affiché comme une possibilité par certains représentants de la La Libertad Avanza. Une option qui serait l'occasion pour le parti d'extrême droite de chercher à opposer la « caste contre le peuple », mais qui serait aussi très risquée.

Alors que les conditions de vie continuent de se détériorer et qu'une mobilisation massive aux offensives de Milei a pris la rue le 24 janvier dernier, tandis que des manifestations d'avant-garde déterminées se sont tenues devant Congrès à l'initiative de l'extrême gauche argentine et des assemblées de quartier, le nouveau président d'argentin pourrait connaître une nouvelle déroute. En ce sens, le PTS argentin insiste sur la nécessité de tirer profit de la brèche ouverte par la crise politique pour lancer la riposte. Comme l'a exprimé la députée Myriam Bregman : « aujourd'hui commence la lutte pour mettre fin à tout vestige de la loi et pour vaincre le DNU ». Un gouvernement affaibli par sa première défaite au Congrès, une inflation qui n'en finit pas de grimper (bientôt +250% selon des estimations de l'OCDE) et de premières ripostes dans la rue : voilà un cocktail qui pourrait se révéler explosif dans les mois à venir.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

2023 : Annus horribilis pour les migrant-e-s, les réfugié-e-s, les sans-papiers

13 février 2024, par François Houart — ,
Le 19 décembre dernier, une Loi Migration quasiment lepéniste a été votée en France et le lendemain, le 20 décembre, c'est l'accord européen « Pacte sur la Migration et l'Asile (…)

Le 19 décembre dernier, une Loi Migration quasiment lepéniste a été votée en France et le lendemain, le 20 décembre, c'est l'accord européen « Pacte sur la Migration et l'Asile » qui verrouille la forteresse Europe à double tour qui a été signé entre les États membres. Ces deux réformes d'un système migratoire, national et européen, sont pires que tout ce qu'on pouvait imaginer.

24 janvier 2024 | tiré du site de la Gauche anticapitaliste

Aucun lien entre les deux, si ce n'est qu'elles s'inscrivent dans les obsessions actuelles autour de l'immigration qui accompagnent la dérive droitière généralisée de nos politiques gouvernementales. Chez nous le projet de loi présenté par Nicole De Moor, secrétaire d'État à l'asile et à la migration s'apprête à durcir les politiques de retour, là aussi on s'inscrit dans l'air du temps ? (1)

L'EUROPE FORTERESSE, PLUS QUE JAMAIS UNE RÉALITÉ

Notre dégoût est immense. Comme si ne suffisaient pas les milliers de mort·e·s en Méditerranée, les entraves récurrentes de Meloni aux sauvetage des rafiots en perdition par l'Ocean Viking, les kilomètres de barbelés depuis la Finlande jusqu'à Chypre en passant par la mer Egée, l'instrumentalisation des migrant·e·s et des réfugié·e·s ballotté·e·s par des pays tiers (comme la Turquie, la Tunisie ou la Russie) qui n'hésitent pas à les utiliser comme une arme visant à déstabiliser leurs rivaux, l'externalisation des frontières et les milliards d'euros déversés ces dernières années pour développer l'hydre Frontex qui collabore aux politiques de push back dans la plus parfaite opacité, sans compter ces États (Grande-Bretagne et Danemark) qui s'apprêtent sans vergogne à faire voter des lois pour transférer leurs demandeurs d'asile au Rwanda…

Voilà l'Europe forteresse qu'ont choisie et achevée de bâtir les négociateurs des 27 États membres et du Parlement européen ce 20 décembre 2023. Les ONG de défense des droits humains ne s'y sont pas trompées : elles dénoncent « …un système mal conçu, coûteux et cruel » qui va limiter « l'accès à l'asile et les droits de ceux qui sont en quête de protection ». L'eurodéputé Damien Carême a dénoncé un pacte de la honte : « On ressort avec un texte qui est pire que la situation actuelle […] On va financer des murs, des barbelés, des systèmes de protection partout en Europe ».

Et pendant que l'UE et ses États membres violent systématiquement les libertés et les droits fondamentaux en matière de politique d'immigration et d'asile, malgré les innombrables condamnations de certains de leurs pays, il a fallu en décembre 2023 se farcir la petite musique à deux voix libérale-démocrate : celle d'un Ministre de l'Intérieur (Gérald Darmanin) qui susurre – malgré une condamnation de la France par la Cour européenne des Droits de l'Homme – « qu'aucune question n'est tabou quand il s'agit de protéger les citoyens français » répondant à celle de notre inénarrable Charles Michel, président du Conseil européen, qui continue sans sourciller à nous rebattre les oreilles d'une « Union qui défend ses valeurs ». Est-il fou ou cynique ? Mais de quelles valeurs parle-t-il ?

ON S'HABITUE À TOUT ?

Cela fait maintenant plusieurs années que si on repousse des frontières, ce sont bien celles de l'insupportable. Rappelez-vous : en 2008, l'UE inaugure les premières patrouilles conjointes avec les garde-côtes Libyens. On découvre alors avec horreur le sort qui est réservé aux malheureux ramenés dans les camps libyens ; tortures, viols, esclavage… Ces révélations ont-elles jamais servi de leçon ?

Lors de ladite « crise migratoire » de 2015, lorsque la Turquie a « laissé passer » plus d'un million de personnes migrantes, Budapest s'était opposé manu militari à leur passage, n'hésitant pas à dérouler des barbelés à ses frontières. À l'époque, des images insoutenables avaient circulé au JT, la méthode avait choqué. Pourtant ce n'est plus le cas aujourd'hui, elle s'est même généralisée et est subsidiée !

Depuis 2016, la « méthode Orban » a donc prospéré, comme le montre la construction de plus de 1 200 kilomètres de murs physiques (béton et barbelé) qui courent de l'Estonie à la Grèce, le renforcement et développement exponentiel de Frontex, ce corps européen de gardes-frontières de 10 000 femmes et hommes qui prêtent main-forte aux États pour leur sale boulot ou l'explosion du budget communautaire consacré au contrôle des frontières extérieures.

CHARLES LE TARTUFFE ET LES « VALEURS DE L'UNION »

Surtout, n'en déplaise à Charles Michel, l'UE, contre espèces sonnantes et trébuchantes, a négocié ces dernières années, avec des pays qui n'ont pas précisément le respect des droits humains chevillé au corps, comme la Turquie, la Libye ou la Tunisie, un renforcement des contrôles à leurs frontières extérieures. Comment notre ex Premier ministre arrive-t-il encore à concilier ses « valeurs européennes » avec celles du président Tunisien raciste Kaïs Saïed par exemple ?

Depuis, cette sous-traitance pudiquement nommée « externalisation » des demandeurs d'asile et des réfugiés se multiplie, ainsi que des accords bilatéraux soigneusement traités sous forme d'aides commerciales, financières, etc. De même, l'aide au développement destinée aux pays africains est désormais conditionnée à une lutte effective contre les départs de leurs ressortissant·e·s ou de celles et ceux des pays voisins.

De la droitisation à la fascisation des politiques migratoires nationales, deux exemples récents qui interrogent.

En attribuant en priorité les prestations sociales aux Françai·e·s et en pénalisant les étrangers/ères – même présent·e·s régulièrement en France – Emmanuel Macron (le même qui, au soir de sa réélection en 2022, s'adressait aux électeur·ices qui avaient voté pour lui au second tour « pour faire barrage [aux idées] de l'extrême droite »)vient de faire entrer, sans le nommer, le concept immonde de « préférence nationale », cheval de bataille du FN puis du RN dans sa « Loi Migration ». La droite (LR) exulte, Marine Le Pen parle à juste titre de « victoire idéologique » pour son parti, quant à la gauche, elle hurle à la trahison des valeurs de la République. Dans un pays où on annonce que Jordan Bardella et sa liste RN caracolent dans les sondages, ça laisse perplexe…

Dans la même rubrique, aux Pays-Bas un « mauvais choix tactique » de la droite a ouvert un boulevard à l'extrême droite avec un puant calcul électoral du VVD (parti du Premier ministre Mark Rutte) à l'effet boomerang. En juillet dernier, Mark Rutte avait provoqué une crise au sein de son gouvernement en proposant de nouvelles restrictions aux droits des demandeur·euses d'asile. M. Rutte avait délibérément franchi une ligne rouge fixée par l'un des partenaires de la coalition du VVD, provoquant la chute de son propre gouvernement et de nouvelles élections. En plaçant la question des réfugié·e·s et de l'immigration au cœur de la campagne électorale, il pensait couper l'herbe sous le pied de son rival d'extrême droite. Bien mal lui en a pris : à force de jouer sur la perception d'une « crise des réfugiés » et sur la restriction de l'immigration c'est le PVV de Geert Wilders, parti raciste qui, depuis sa création en 2006, a fait de la fermeture des frontières et des mosquées, de l'islamophobie et de l'hostilité à l'égard de toutes les personnes migrantes sa priorité absolue qui a gagné !

Dans les deux cas, des hommes politiques de droite ont joué avec le feu et ils ont perdu. Auraient-ils oublié la tirade de Jean-Marie Le Pen peu avant les élections de 2007 ? Raillant la stratégie du candidat Sarkozy, il avait déclaré : « Il essaye de labourer mon terrain mais c'est moi qui sème et c'est moi qui récolterai. Les gens préféreront toujours l'original à la copie. Plus il en fait dans ce domaine-là, mieux je m'en porte ! »

2024 ANNÉE DE LA VAGUE BRUNE ?

Du 6 au 9 juin, 400 millions d'électeur·ices seront invité·e·s à élire 720 eurodéputé·e·s du Parlement européen, c'est la plus grande élection transnationale au monde. Avec la montée des populismes d'extrême droite ou des néo-fascismes, en tête ou au pouvoir désormais aux Pays-Bas (Geert Wilders), en Italie (Giorgia Meloni), en Slovaquie (Robert Fico), en Finlande (Petteri Orpo) et toujours aussi solidement en Hongrie (Viktor Orbán), ces élections ont de fortes chances de se jouer sur la défense des « valeurs traditionnelles » et contre l'immigration.

En France, la liste du Rassemblement National conduite par Jordan Bardella est en tête des sondages. Chez nos voisins allemands, l'AfD a le vent en poupe, même si le gouvernement vient de tourner la page de sa période de relative ouverture aux migrant·e·s et s'engage à durcir sa politique migratoire et à œuvrer lui aussi pour une « réduction significative et durable de l'immigration clandestine ». En Espagne le parti Vox (néo-franquiste, climato-négationniste, raciste, antiféministe, LGBT+ phobe…) gagne de plus en plus de terrain et flirte avec le grand parti de droite PP à chaque élection. Idem pour le Parti de la Liberté (FPÖ) en Autriche. Partout les cordons sanitaires se rompent quand droite et extrême-droite pactisent et se donnent en public le « baiser du diable », quand les alliances post-électorales contre nature se concluent dans la plus grande indifférence. Même en Pologne, malgré sa défaite aux élections législatives, le parti Droit et Justice (PiS) gardera un poids considérable sur la campagne.

Prenons garde à la contagion, les idées rances de l'extrême-droite ont désormais pignon sur rue partout en Europe. Non contentes de tirer insensiblement, au sein de chaque pays, le débat politique toujours plus à droite et d'y dicter un agenda pourri à travers le prisme des obsessions racistes et des fantasmes de grand remplacement, c'est leur banalisation qui est à l'œuvre. De là à percoler jusque dans l'inconscient collectif des populations… Comme disait Bertolt Brecht : « Le ventre est encore fécond d'où est sorti la bête immonde » !

François Houart est membre de la commission antiraciste de la Gauche anticapitaliste.

Notes
1 Cfr. l'article de France Arets sur notre site : « Il faut s'opposer à une politique migratoire belge et européenne qui s'aligne de plus en plus sur les positions de l'extrême-droite ! »

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

France : ciblages et persécutions

13 février 2024, par Mustapha Saha — , ,
Paris. Lundi, 5 février 2024. Délations. Intimidations. Chantages. Dénonciations. Les sionistes français ne se donnent aucune limite. Photo Mahmoud Darwich (1941 – 2008). (…)

Paris. Lundi, 5 février 2024. Délations. Intimidations. Chantages. Dénonciations. Les sionistes français ne se donnent aucune limite.

Photo Mahmoud Darwich (1941 – 2008). Par Mustapha Saha.
Peinture sur toile. Dimensions : 65 x 50 cm.

PAR MUSTAPHA SAHA.

Le moindre signe d'indignation face au génocide israélien fait l'objet d'une stigmatisation en règle. Des commandos anonymes ratissent les réseaux sociaux, publient les coordonnés personnelles des journalistes, des politiques, des intellectuels soutenant la cause palestinienne, incitent au harcèlement téléphonique, webique. Ciblage, doxage, trollage, le langage des persécuteurs internétiques s'enrichit régulièrement de nouvelles sémantiques. Les appels comminatoires, les messages délétères submergent les portables des victimes. Les propagandistes sionistes, soutenus par des rhétoriques officielles, mènent les offensives tous azimuts. Des rafales d'appels se déclenchent de l'étranger. Diffusion de photos familiales. Rumeurs malfaisantes. Canulars toxiques. Menaces de mort. Les militants propalestiniens sont fichés, pistés, cafardés. En dehors des attaques ad hominem, des actions coordonnées, dissuasives, contre des avocats remettent en cause le principe même de la défense pénale.

Les autorités françaises apportent une assistance inconditionnelle au régime génocidaire, arment et financent le pire massacre de l'époque contemporaine. Toute critique des pratiques ségrégationnistes, ethnocidaires, génocidaires du gouvernement israélien est systématiquement censurée sur les médias de masse français, qui diffusent en continu les éléments de langage de l'armée coloniale. Le dessin animé Wardi, racontant la vie d'une fillette de Gaza, est retiré des projets scolaires par le rectorat de Paris. Les recherches universitaires sur la question palestinienne sont administrativement découragées, sinon interdites. L'acharnement étatique et civil prend des proportions hallucinantes. Le 10 novembre 2023, Mariam Abou Daqqa, militante du Front Populaire de Libération, de passage sur le territoire français pour donner une série de conférences, est arrêtée, enfermée dans un centre de rétention administrative, éloignée sans égards, interdite de séjour. La préfecture d'Ille-et-Vilaine annonce l'expulsion d'une famille palestienne établie depuis plusieurs années à Rennes, avec trois enfants de sept, cinq et trois ans, après le refus de leur demande d'asile. Leurs proches, déportés militairement vers le sud de Gaza, survivent sous les étoiles, sans nourriture, sans eau, sans soins, risquent à chaque instant la mort sous les bombardements incessants. Un seul quotidien breton évoque l'affaire. Se décrit ailleurs, froidement, cyniquement, l'enclave palestinienne comme un champ de ruines, un cimetière à ciel ouvert. Une horrible fascination pour l'enfer.

Mercredi, 10 janvier 2024, Émilie Gomis, franco-sénégalaise, quarante ans, basketteuse émérite, comparaît devant le Comité d'organisation des Jeux Olympiques pour être révoquée de son titre d'ambassadrice de Paris 2024. Le comité d'éthique lui reproche d'avoir exprimé, sur Instagram, sa compassion pour les palestiniens. La Charte olympique est brandie comme un carton rouge. Le Conseil représentatif des institutions juives de France exige de la ministre des Sports la révocation d'Émilie Gomis. La sportive est accusée d'antisémitisme. Les sionistes s'arrogent le monopole du sémitisme. Les palestiniens, les arabes, sont également des sémites. Quand le racisme les frappe, ils sont aussi victimes d'antisémitisme. Émilie Gomis, sous pression, a beau s'excuser : « En ces moments difficiles, mes pensées vont à toutes les innocentes victimes touchées par les guerres et actes barbares qui se multiplient dans le monde », elle est dans le collimateur.

L'avis du Comité d'éthique olympique vaut la peine d'être cité. Le parti pris occidental n'admet aucun argument contradictoire. « Madame Émilie Gomis est membre du conseil d'administration de Paris 2024 en qualité de personnalité qualifiée. Elle est également membre du programme Terre des Jeux 2024. Le Comité d'éthique considère que la publication Madame Émilie Gomis, par la justification implicite qu'elle apporte à des actes de terrorisme, constitue un manquement grave de l'intéressée aux obligations éthiques. Pour ces motifs, le comité estime que les stipulations relatives à la résiliation du contrat de Madame Émilie Gomis peuvent être mises en œuvre. Paris le 11 décembre 2023 ». Toute expression propalestinienne aujourd'hui, sur le territoire français, est présumée potentiellement terroriste. Vendredi, 8 décembre 2023, le Bureau national de vigilence contre l'antisémitisme dépose une plainte contre Émilie Gomis. Vendredi, 2 février 2024, une enquête pour apologie du terrorisme. Le sport n'est jamais neutre. Il s'instrumentalise toujours à des fins politiques. Des politiques, des intellectuels justificateurs du monstrueux génocide sont accueillis avec les honneurs sur les plateaux de télévision. Les Jeux Olympiques 2024 sont une machine de guerre technocratique, liquidatrice de la liberté d'expression, des bouquinistes des quais de Seine, de la culture.

Rima Hassan Mobarak, juriste franco-palestinienne, trente-deux ans, née dans le camp de réfugiés de Neyrab en Syrie, arrivée en France à l'âge de dix ans, subit des campagnes diffamatoires violentes sur les réseaux sociaux. Elle est une cible privilégiée des racistes et des suprémacistes. Les sionistes ont fait annuler une cérémonie du magazine Forbes, prévue en mars 2024, qui la consacre parmi quarante femmes exceptionnelles ayant fait rayonner la société française dans le monde. Rima Hassan Mobarak, fondatrice de l'Observatoire des camps de réfugiés, incarnation de la colère palestinienne, menacée de mort, finit par quitter la France en janvier 2024 pour se réinstaller en Syrie. Elle déclare : « Dans cette période horrible, je ressens le besoin d'être proche de mon peuple. Le génocide de Gaza est une deuxième Nakda. J'en veux aux responsables français de n'avoir pas créé des espaces d'empathie collective à l'égard des victimes des deux camps. Il est moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ».

Passants parmi des paroles passagères.
Par Mahmoud Darwich.

1.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
portez vos noms et partez
Retirez vos heures de notre temps, partez
Extorquez ce que vous voulez
du bleu du ciel et du sable de la mémoire
Prenez les photos que vous voulez, pour savoir
que vous ne saurez pas
comment les pierres de notre terre
bâtissent le toit du ciel

2.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
Vous fournissez l'épée, nous fournissons le sang
vous fournissez l'acier et le feu, nous fournissons la chair
vous fournissez un autre char, nous fournissons les pierres
vous fournissez la bombe lacrymogène, nous fournissons la pluie
Mais le ciel et l'air
sont les mêmes pour vous et pour nous
Alors prenez votre lot de notre sang, et partez
allez dîner, festoyer et danser, puis partez
A nous de garder les roses des martyrs
à nous de vivre comme nous le voulons.

3.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
comme la poussière amère, passez où vous voulez
mais ne passez pas parmi nous comme les insectes volants
Nous avons à faire dans notre terre
nous avons à cultiver le blé
à l'abreuver de la rosée de nos corps
Nous avons ce qui ne vous agrée pas ici
pierres et perdrix
Alors, portez le passé, si vous le voulez
au marché des antiquités
et restituez le squelette à la huppe
sur un plateau de porcelaine
Nous avons ce qui ne vous agrée pas
nous avons l'avenir
et nous avons à faire dans notre pays

4.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
entassez vos illusions dans une fosse abandonnée, et partez
rendez les aiguilles du temps à la légitimité du veau d'or
ou au battement musical du revolver
Nous avons ce qui ne vous agrée pas ici, partez
Nous avons ce qui n'est pas à vous :
une patrie qui saigne, un peuple qui saigne
une patrie utile à l'oubli et au souvenir

5.
Vous qui passez parmi les paroles passagères
il est temps que vous partiez
et que vous vous fixiez où bon vous semble
mais ne vous fixez pas parmi nous
Il est temps que vous partiez
que vous mouriez où bon vous semble
mais ne mourez pas parmi nous
Nous avons à faire dans notre terre
ici, nous avons le passé
la voix inaugurale de la vie
et nous y avons le présent, le présent et l'avenir
nous y avons l'ici-bas et l'au-delà
Alors, sortez de notre terre
de notre terre ferme, de notre mer
de notre blé, de notre sel, de notre blessure
de toute chose, sortez
des souvenirs de la mémoire

Mahmoud Darwich.

Combien de philosophes, de poètes, d'écrivains, d'artistes, de savants palestiniens gisent sous les décombres de Gaza ? Le jeudi 28 avril 1988, quatre mois après le déclenchement de la Révolution des pierres, un premier ministre israélien d'extrême droite, monte à la tribune pour incriminer le poème de Mahmoud Darwich : « L'expression exacte des objectifs recherchés par les bandes d'assassins organisés vient d'être donnée par l'un de leurs poètes, Mahmoud Darwich. J'aurai pu lire ce poème devant le Parlement, mais je ne veux pas lui accorder l'honneur de figurer dans les archives israéliennes »*. Le poème inébranlable, inaltérable, indestructible se dresse pour l'éternité devant les armées assassines. Les palestiniens n'aiment ni la colonisation, ni les colonisateurs. L'amour n'est pas au bout du fusil. Le poème, indomptable, insaisissable, inexpugnable, puise sa sève dans la liberté.
Mustapha Saha
Sociologue

* Mahmoud Darwich, Palestine, mon pays. L'Affaire du poème, avec la participation de Simone Bitton, Ouri Avnéri, Matitiahu Peled, éditions de Minuit, Paris, 1988.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Crise du milieu agricole : rien n’est réglé !Laurence Lyonnais 5 février 2024Crise du milieu agricole : rien n’est réglé

13 février 2024, par Laurence Lyonnais — , ,
Tandis que les mobilisations des agriculteurs et agricultrices se situe à un tournant, Laurence Lyonnais, éleveuse dans le Doubs et militante syndicale à la Confédération (…)

Tandis que les mobilisations des agriculteurs et agricultrices se situe à un tournant, Laurence Lyonnais, éleveuse dans le Doubs et militante syndicale à la Confédération Paysanne revient sur les enjeux structurels de la colère paysanne que les mesurettes gouvernementales ne seront pas susceptibles de calmer durablement.

8 février 2024 | tiré de contretemps
https://www.contretemps.eu/crise-milieu-agricole-mobilisation-entretien/

***

Contretemps – Peux-tu revenir sur les enjeux de la mobilisation des agriculteurs et des agricultrices ?

Laurence Lyonnais – En réalité, la colère couve depuis longtemps. On ne pouvait prédire quand ça allait éclater mais ce n'est pas une surprise : tous les ingrédients de la situation de crise s'empilent depuis un certain temps. Le prétexte, ça été la fin de défiscalisation du gazole non routier qui est utilisé par les engins agricoles, un peu comme les Gilets jaunes. Vu de France dans les médias mainstream, c'étaient les mêmes raisons qu'en Allemagne mais en fait, ce n'était qu'une gouttelette et rien n'est réglé. En réalité, revenir sur cette mesure de refiscalisation a été vite fait, et rapidement, il n'en a plus été question. Et il faut par ailleurs ajouter la sortie progressive de la défiscalisation du gazole non routier avait été négociée par la FNSEA avec le gouvernement, ce qui questionne la représentativité de cette organisation notamment pour les petites et moyennes exploitations.

Le fait que le mouvement soit parti du Sud-Ouest n'est pas anecdotique : cette région a accumulé des épisodes de canicule et une sècheresse historique, qui touchent la France et la Catalogne, notamment. Les épisodes de grippe aviaire ont conduit à des abatages massifs de volaille ; s'est ajoutée la MHE – maladie hémorragique épizootique – qui touche surtout les ruminants et dont la propagation est facilitée par le réchauffement climatique. Et puis, il y avait des fermes qui avaient engagé des conversions en agriculture biologique. Or celle-ci s'est effondrée du fait de l'inflation et de la concurrence mondialisée, sans soutien public véritable. En d'autres termes, les agriculteurs et agricultrices du Sud-Ouest n'avaient plus rien à perdre. Quand des mesures d'urgence sont annoncées, il faut savoir que cela se traduit par un dossier de demande d'aides, avec toute une série de critères pour y avoir droit, ce qui se révèle tout d'abord excluant et finalement, ça met des mois à arriver dans la trésorerie des fermes. Cela reste des mesures ponctuelles sans réponse structurelle. Cet empilement de raisons se cumule sur fond de continuation de l'extinction du nombre d'agriculteurs et d'agricultrices. Une extinction économique parce que les gens mettent la clé sous la porte ou encore, une extinction due à l'âge car la moitié des agriculteurs partiront à la retraite d'ici 10 ans. Et à tout cela s'ajoute un taux de suicide très important : le malaise est profond et les raisons de la crise sont structurelles.

Parmi les revendications qui ont été portées, il y a un refus d'envisager les effets du changement climatique et les changements que ça suppose dans les pratiques. Et c'est d'autant plus criant que les politiques publiques mises en œuvre et le projet de loi d'orientation agricole dont l'adoption est maintenant repoussée, ne traitent pas ensemble la question sociale et la question climatique. Pour que les producteurs et les productrices soient en mesure de conduire des adaptations du fait du changement climatique, il leur faut un accompagnement, un volet de sécurité économique : on leur demande de s'adapter mais on continue à mettre les gens en concurrence au niveau mondial et on ne vous donne aucune garantie sur les volumes à produire ni sur la manière dont ces volumes sont susceptibles d'être rémunérés : tous les rapports d'experts indiquent que la transition est possible et nécessaire, mais qu'elle suppose une protection sociale et des dispositifs d'accompagnement sociaux, au niveau du revenu et au niveau des conditions de reprise des fermes.

Et finalement, ce qui a été obtenu ne résout aucun des problèmes de fond – c'est un saupoudrage sans cohérence. Résoudre les problèmes de fond impliquerait de s'attaquer au monopole de l'agro-industrie, à des grosses entreprises comme Lactalis, qui annoncent des profits record et qui se fichent des lois qui ne sont pas assez contraignantes. Cela signifie s'en prendre aux marges de la grande distribution qui ne sont absolument pas encadrées. Encadrer les volumes et garantir les prix, cela signifie revenir à une situation antérieure à l'entrée de l'agriculture dans l'OMC en 1995. A l'époque, cette entrée des produits agricoles dans les accords de libre-échange avait été dénoncée par le mouvement altermondialiste et les mouvements paysans y avaient pris une grande part.

Contretemps – Tu peux revenir sur l'aspect européen de la mobilisation ?

Laurence Lyonnais – Les ingrédients du mécontentement sont très partagés, de l'Espagne à l'Angleterre. Au niveau de la Via Campesina, nous avons organisé une mobilisation à Bruxelles avec les organisations sœurs de la Confédération Paysanne le 1er février : la réalité du changement climatique et de la mise en concurrence est notre lot commun au niveau européen et nous sommes toustes confronté·es au risque d'une agriculture qui peut polluer comme elle veut sans résoudre ni les questions sociales ni les questions environnementales.

Contretemps -Dans les revendications qui ont émergé, il y avait également le ras-le-bol des procédures administratives, peux-tu revenir un peu là-dessus ?

Laurence Lyonnais – On fait face à un empilement de procédures, de contrôles qui sont ineptes, absurdes, visant à justifier qu'on va moins payer les gens – c'est d'ailleurs le cas dans d'autres professions. D'autant que cette paperasse, cet emballement bureaucratique du système visant à contrôler les gens et les abrutir par une somme de procédures est alimenté par des injonctions contradictoires : il faut faire mieux pour le bien-être animal ou pour des enjeux environnementaux, tout en étant mis en concurrence sur le marché mondial, ça nous rend dingue. Pour toucher la moindre aide, il faut la justifier, cocher la case, ce qui nécessite souvent la rémunération de différents intermédiaires qui contrôlent chacun des aspects et s'enrichissent par la même occasion. Le contrôle est de plus en plus puissant. Avec la PAC 2023, tandis que c'est la surface agricole qui détermine les aides, elle est vérifiée par une IA via un satellite et si ça ne concorde pas, tu reçois une annonce sur ton smartphone et tu dois te justifier en renvoyant une photo géolocalisée via une application dédiée. Pour ce qui me concerne, dans l'élevage de cochons plein air, je dois respecter des règles valables pour l'élevage industriel hors sol, comme la création d'un sas de désinfection, ce qui n'a aucun sens, et finalement des agent·es dont le travail consister à effectuer ces contrôles choisissent de démissionner.

Contretemps – Peux-tu revenir sur la manière dont le gouvernement a répondu à cette mobilisation ?

Laurence Lyonnais – Je crois qu'on peut établir une continuité entre la loi immigration et la manière dont les agriculteurs et agricultrices ont été traités : le gouvernement a apporté des solutions clivantes, emboitant le pas de l'extrême-droitisation de la société, via de la démagogie et des discours visant à mettre en cause par exemple les contrôles effectués par la police de l'environnement. Pour l'heure, on ne peut pas affirmer que l'extrême droite en tant que telle serait parvenue à récupérer le mouvement : Bardella n'a même pas évoqué le revenu des paysan·es dans son discours, et le fait que leurs élus ne s'opposent pas aux accords de libre-échange au niveau européen a sans doute compté.

Pourtant, dans les deux cas (loi immigration et question agricole), il s'est agi de pointer l'étranger ou l'agent de service public et les règles environnementales comme étant coupables. Alors que finalement tout cela va conduire à des affaiblissements des droits pour tous et toutes : par exemple, le fait de ne plus être tenus de protéger les haies, prairies et bosquets, cela finit par contrevenir à toute la stratégie bas-carbone et ça ne va rien régler : le foncier et les bâtiments coûtent de plus en plus chers et tout le capital qui est immobilisé appartient de fait aux banques.

Il y a un véritable enjeu à annuler la dette, à valoriser les exploitations à taille humaine. Mais ce n'est pas du tout la politique mise en œuvre avec le soutien de la FNSEA qui a soutenu le fait que pour avoir le statut d'agricole actifs, il suffisait de détenir seulement 5% de la ferme, ce qui signifie finalement que les exploitations passent aux mains des banques et à l'agro-industrie : on peut toucher des aides de la PAC même si on ne travaille pas réellement sur une ferme.

Au contraire, il faudrait prendre exemple sur la réglementation laitière à Comté : pour être considéré-e comme producteurs ou productrices, il faut être propriétaire de 50% de l'outil de travail, ce qui est une manière d'empêcher l'existence de chefs d'exploitation qui ne soient pas des agriculteurs : ça dérange beaucoup parce qu'économiquement, c'est mettre un coin dans la manière dont le modèle agricole est promu par les libéraux, selon les règles de la « liberté d'entreprendre ».

Contretemps – Comment la FNSEA a-t-elle accompagné le mouvement ?

Laurence Lyonnais – La FNSEA et les Jeunes Agriculteurs ont l'habitude de gérer les questions agricoles avec le ministère. De son côté, la Confédération Paysanne a lancé un appel unitaire aux autres organisations syndicales pour porter deux grandes revendications : l'une portant sur le revenu et l'encadrement des prix plancher et l'encadrement des marges des distributeurs, et l'autre portant sur la sortie des accords de libre-échange. Nous n'avons pas eu de réponses de la FNSEA qui bénéficie encore d'une certaine hégémonie, même s'ils sont contestés et qu'il a fallu trois séries d'annonces pour qu'ils appellent à la fin du mouvement qui a duré beaucoup plus longtemps que d'habitude : généralement ils rassurent leur base et négocient, mais là, ça ne suffisait pas. Sur le terrain, le sentiment de trahison est assez fort ; le problème, c'est que le ressentiment ne construit pas toujours un ressort politisant pour la suite de la lutte. En tous cas, ils ne savaient pas comment s'en sortir tandis qu'ils n'ont même pas obtenu d'intervention de Macron.

Contretemps – On a beaucoup parler des agriculteurs dans la lutte mais que peux-tu dire sur l'implication des agricultrices ?

Laurence Lyonnais – Du côté des organisations paysannes minoritaires, on ne souhaitait pas adopter les mêmes modes de mobilisation, se fondre dans la masse des tracteurs et gros engins qui conduisaient à voir surtout beaucoup de têtes masculines. Et il faut souligner que les deux victimes mortelles ont été deux femmes.

Elles ont pourtant été très présentes mais moins visibles alors qu'elles représentent 25% des chef·fes d'exploitations et une part importante des salarié·es du monde agricole. Malgré tout, elles restent minoritaires dans l'accès au foncier et sont souvent très désavantagées par rapport aux hommes : aujourd'hui, quand une femme veut s'installer on se demande encore si son mari est présent ou si son frère va l'aider et ce d'autant que tout ce qui concerne l'accès à des droits tels que le niveau des allocations du congé maternité ou parental, n'est toujours pas totalement acquis. Des droits conquis pour le reste de la société arrivent toujours avec retard pour les agricultrices. Dans le monde agricole, il subsiste un impensé et une invisibilisation du travail des femmes, des enfants et des retraités alors même qu'il y a peu de fermes qui peuvent tourner sans ça. Mais elles sont présentes dans la mobilisation, d'autant que ce sont les femmes qui restent assignées à la paperasse, à l'empilement administratif. Autrefois les hommes seraient sortis tandis que les femmes auraient géré l'exploitation, mais ça n'a pas été le cas cette fois, elles étaient bien présentes même si moins « en avant ». A noter d'ailleurs que ce sont les syndicats minoritaires qui ont le plus de femmes porte-parole en leur sein.

Contretemps – Quelles sont les perspectives du mouvement à ce stade ?

Laurence Lyonnais – Pour celleux qui soutiennent une agriculture paysanne, agroécologique et internationale, c'est un échec. Mais en réalité, rien n'est réglé sur les questions de fond : il y a un espace pour les revendications et les discours autour de cette question de la mainmise des grands groupes, les revenus paysans, et les conditions dans lesquelles on assure cette vocation alimentaire. C'est sur ce point précis que résident des ferments puissants d'unification et de massification d'un mouvement qui dépasserait les seuls agriculteurs-trices.

Le mouvement a été marqué une véritable adhésion populaire : nous, on a organisé un marché paysan sur un parking de grande surface et plein de gens sont venus nous voir, se sont intéressé à notre lutte. On peut également s'appuyer sur la proposition de La France Insoumise d'annulation partielle ou totale de la dette, ce qui peut constituer un point d'appui pour les mobilisations à venir : en tous cas, c'est ce qui me donne des raisons de penser que ça va continuer et que peut-être on va réussir à poser les vrais problèmes, d'autant qu'on n'a pas encore eu de documents écrits rendant compte des annonces d'Attal et que les textes existants n'évoquent les aménagements obtenus pour seulement un an, ces aménagements étant pour un certain nombre contraires au droit français ou européen.

L'ensemble des résultats de la mobilisation ne devrait être calé qu'au moment du salon de l'agriculture ou encore en juin, quand les agriculteurs et les agricultrices ne seront plus mobilisables car occupés par leurs récoltes. Mais au-delà, on a constitué des liens avec des étudiant·es et les autres syndicats : on a évoqué de la précarité alimentaire des étudiant·es, ainsi que des mesures structurelles qui n'opposent pas le social et l'écologie.

Attal a jeté des ferments de conflits ultérieurs : on ne peut pas dire aux gens, vous allez recevoir des pesticides mais on va vous interdire de le dénoncer : cela va monter les gens les uns contre les autres.

Par ailleurs, on est en année électorale dans la profession agricole avec un mode de scrutin, des financements publics ou encore une base électorale qui favorisent le syndicat majoritaire : on va donc également porter l'enjeu démocratique qui est très important. Donc, de toutes façons, ça va rebondir : on va voir ce qui se passera au salon de l'agriculture fin février, et ensuite au moment des élections aux chambres d'agriculture en janvier prochain.

*

Propos recueillis par Fanny Gallot.

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Agriculteurs, une colère européenne

13 février 2024, par Claire Carrard — , ,
Chaque semaine, “Courrier international” explique ses choix éditoriaux. Dans ce numéro, nous revenons sur la crise agricole. Si le calme est (provisoirement ?) revenu en (…)

Chaque semaine, “Courrier international” explique ses choix éditoriaux. Dans ce numéro, nous revenons sur la crise agricole. Si le calme est (provisoirement ?) revenu en France, tout n'est pas réglé pour autant. Ailleurs dans l'UE, la mobilisation se poursuit avec pour cible notamment le pacte vert. À quatre mois des élections européennes, la presse étrangère revient très largement sur les raisons du malaise exprimé dans les campagnes. Reportage et analyses.

Publié le 07 février 2024 à 10h02 Lecture 2 min.
À quatre mois des élections européennes, la presse étrangère revient très largement sur les raisons du malaise exprimé dans les campagnes. COURRIER INTERNATIONAL
Est-ce le calme avant une nouvelle tempête ? Si en France, les concessions, nombreuses, du gouvernement ont suffi à éviter le blocus de Paris et à arrêter (provisoirement) le mouvement de protestation des agriculteurs, la situation est loin d'être apaisée ailleurs en Europe. Et si certains agriculteurs français, la FNSEA en tête, semblent avoir gagné une bataille, rien n'est réglé pour autant, comme l'explique très justement John Lichfield, installé en France de longue date, dans The Local.

“Les agriculteurs français ne forment pas un bloc monolithique, écrit-il. Les satisfaire tous est impossible – et sans doute peu souhaitable. Car les paysans français ne sont pas tous égaux. Les uns ont de grosses difficultés, les autres gagnent des fortunes.” C'est bien le problème et cela rend plus complexe la lecture des événements récents.

LIRE AUSSI : Reportage. Sur l'A13 avec des agriculteurs : “Nous avons perdu la passion”

Tous les agriculteurs ne sont pas logés à la même enseigne et tous n'ont pas réagi de la même façon aux annonces du gouvernement. “La Confédération paysanne estime que l'assouplissement des réglementations environnementales est une régression et non un progrès”, insiste le journaliste britannique. C'est aussi l'avis de la presse étrangère dans son ensemble, qui estime que l'écologie – et la filière bio, qui appelait à une journée de mobilisation le 7 février – est la grande perdante de la crise en France.

Pour éteindre la colère des campagnes, le gouvernement n'a en effet pas lésiné : il a débloqué 150 millions d'euros en soutien aux éleveurs, il a aussi lancé un plan de contrôle des industriels et des distributeurs, inscrit la souveraineté alimentaire dans la loi mais surtout mis en pause le plan Écophyto, qui fixe des objectifs de réduction des pesticides. “En France, les agriculteurs rentrent, les écolos pestent”, titre le quotidien belge Le Soir. Au Royaume-Uni, The Guardian craint, lui, un “retour de bâton contre le pacte vert [européen]”.

LIRE AUSSI : Vu de Belgique. Les importations “déloyales” plombent-elles l'agriculture européenne ?

À quatre mois des élections européennes, “la géographie du pouvoir continental pourrait bien être chambardée par les électeurs des campagnes”, explique l'hebdomadaire conservateur italien Panorama. Car la colère exprimée par les agriculteurs français se retrouve un peu partout en Europe. De la Pologne à l'Espagne, en passant par l'Allemagne, les Pays-Bas, la Grèce, l'Irlande, la Belgique, la Roumanie, la révolution des tracteurs est loin d'être terminée.

Cette semaine, nous tentons de décrypter les raisons de ce malaise. Aux revendications communes des exploitants agricoles, s'ajoutent des spécificités nationales. Mais la crise est profonde et on le comprend bien à lire le reportage de la Süddeutsche Zeitung que nous publions en ouverture de ce dossier.

LIRE AUSSI : Reportage. La révolte des paysans allemands contre Berlin : “Où en sera-t-on dans dix ans ?”

Elisa Schwarz et Josef Wirnshofer sont allés interroger en Bavière la responsable d'une ligne d'écoute téléphonique pour agriculteurs en difficulté. “Elle écoute les agricultrices qui lui disent qu'elles n'y arrivent plus, entre la traite des vaches, les devoirs des enfants et les beaux-parents malades, expliquent-ils. Elle écoute aussi les agriculteurs qui travaillent dans les champs, s'occupent de leurs bêtes, répondent aux demandes de l'administration. Des couples qui ne parlent plus que de leur exploitation et des enfants. Des hommes et des femmes épuisés.”

Dans le reportage, il est question des petites exploitations, “qui sont le plus à la peine”, de l'enchevêtrement des sphères professionnelle et personnelle, impossible à gérer, de transmission aussi.

“Transmettre leur affaire, ce n'est pas seulement signer un bout de papier, c'est aussi dire adieu à toute une vie.”

LIRE AUSSI : Opinion. Macron contre le Mercosur, et c'est “l'autonomie stratégique” qui trinque

Ces problématiques, elles traversent notre dossier. Dans un article traduit sur notre site, le site Politico estime que le pacte vert européen est “une révolution” et, que, “comme toutes les révolutions industrielles précédentes, celle-ci aussi a ses perdants”. Et ils “ne vont pas se taire”. Pour le site installé à Bruxelles, l'UE devra apprendre à les écouter.

Il est temps d'ouvrir enfin un véritable débat sur l'agriculture, avance de son côté The Local : “La crise va passer, mais le casse-tête fondamental va demeurer : comment les agriculteurs peuvent-ils respecter de nouvelles contraintes écologiques, produire de la nourriture en abondance et bon marché pour satisfaire les consommateurs, tout en survivant malgré des prix bas et des subventions de l'UE plus faibles ?” Bonne lecture.

Claire Carrard

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

La frontière entre les États-Unis et le Mexique au centre de l’élection présidentielle

13 février 2024, par Dan La Botz — , ,
La frontière entre les États-Unis et le Mexique et l'immigration sont aujourd'hui au cœur de la campagne présidentielle américaine. Le candidat républicain à la présidence, (…)

La frontière entre les États-Unis et le Mexique et l'immigration sont aujourd'hui au cœur de la campagne présidentielle américaine. Le candidat républicain à la présidence, Donald Trump, et le Parti républicain affirment – comme ils l'ont fait en 2016 et en 2020 – que des meurtriers, des violeurs et des trafiquants de drogue mènent une « invasion » des États-Unis qui met en péril l'identité nationale et le pays lui-même.

Hebdo L'Anticapitaliste - 694 (08/02/2024)

Par Dan La Botz

Crédit Photo
Tony Webster/ Wikimedia commons

Trump affirme, à la manière d'Hitler, que les immigrantEs « détruisent le sang de notre pays ». Il accuse le président Joe Biden et les démocrates de ne pas avoir défendu le pays et son héritage.

En réponse, Joe Biden, qui avait promis en 2020 une politique plus humaine à la frontière, déclare au contraire aujourd'hui que si le Congrès lui en donne l'autorisation, il fermera la frontière et exercera un contrôle plus strict, ce qui consterne certains de ses partisans.

Selon un sondage PEW réalisé l'été dernier, environ 75 % des Américains estiment que le gouvernement américain ne fait pas un bon travail à la frontière et près de la moitié d'entre eux pensent que l'immigration clandestine est un problème majeur. Les deux partis, républicain et démocrate, s'accordent également pour dire qu'il existe une crise à la frontière sud des États-Unis qui entraîne des problèmes dans le maintien de la politique d'immigration.

Plus de 3 200 000 personnes par an

L'année dernière, les États-Unis ont accueilli 1,8 million d'immigrantEs légaux, soit un peu plus que la moyenne, mais beaucoup plus de personnes sont sans papiers. En décembre 2023, les autorités américaines ont placé en détention 225 000 immigrantEs sans papiers qui ont franchi la frontière en dehors des points d'entrée officiels et, chaque mois, elles traitent les cas de 50 000 autres personnes qui se présentent aux points d'entrée officiels. Cela représente plus de 3 200 000 personnes par an. Environ 430 000 d'entre elles ont demandé l'asile parce qu'ils craignaient des violences dans leur pays. Il s'agit de plus en plus souvent de familles avec enfants originaires du Venezuela et d'Amérique centrale.

Les tribunaux américains de l'immigration sont débordés, avec plus de deux millions d'affaires en cours. Le nombre considérable d'immigrantEs le long des frontières crée parfois des conditions chaotiques dans les villes et villages frontaliers, où les gouvernements locaux et les organisations d'aide aux migrantEs dépassent leurs capacités.

Les gouverneurs républicains défient la Cour suprême

Le gouverneur républicain du Texas, Greg Abbott, a mené le combat sur la question des migrantEs, en transportant plus de 100 000 immigrants vers des villes du nord comme Washington, D.C., New York, Chicago et Philadelphie, qui sont gouvernées par des démocrates, ce qui a entraîné des crises dans les domaines du logement, de l'éducation et de l'aide sociale dans ces endroits. Depuis 2021, Abbott a ordonné à la Garde nationale du Texas de placer des barbelés le long de la frontière, bien que le contrôle de la frontière relève de la compétence fédérale et non de celle de l'État. L'administration de Joe Biden a ordonné l'enlèvement des barbelés, ce qui a été confirmé par la Cour suprême des États-Unis dans une décision partagée (5 contre 4). Le Texas a défié la Cour, ce qui a provoqué des tensions entre la Garde nationale et les autorités américaines chargées de l'immigration.

Ron DeSantis, gouverneur républicain de Floride, a déclaré qu'il enverrait 1 000 soldats de la Garde nationale de Floride au Texas pour soutenir les forces d'Abbott. Quelque 25 des 26 gouverneurs d'État républicains soutiennent M. Abbott.

La majorité républicaine de la Chambre des représentants s'apprête à mettre en accusation Alejandro Mayorkas, le chef de la sécurité intérieure, qui est responsable de la frontière. Le Sénat, contrôlé par les démocrates, ne le condamnerait certainement pas. Il s'agit d'un coup d'éclat visant à gagner des électeurs à Trump.

Les suprémacistes blancs veulent « reprendre la frontière »

Pendant ce temps, les nationalistes chrétiens blancs d'extrême droite ont organisé la semaine dernière une caravane baptisée « Armée de Dieu », qui s'est rendue de la Virginie à la frontière du Texas – soit environ 1 400 miles, 2 250 km – pour « reprendre la frontière ». Avec des bannières arborant le visage de Jésus et le drapeau américain, les organisateurs avaient promis de conduire 40 000 personnes à la frontière, mais seules quelques centaines d'entre elles ont finalement fait le voyage. Les dirigeants des communautés frontalières du Texas, qui sont en grande partie des Américains d'ascendance mexicaine, se sont élevés contre le convoi raciste.

La modification de la législation sur la frontière et l'immigration est bloquée au Congrès parce que les Républicains veulent que le problème reste irrésolu, ce qui est bon pour la campagne de Trump !

Dan La Botz, traduction Henri Wilno

*****

Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.

Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.

Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :

Abonnez-vous à la lettre

Membres