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Etats-Unis. Quand l’UAW organise la syndicalisation de Volkswagen et Mercedes dans le Sud
Les travailleurs et travailleuses de Mercedes-Benz à Vance, en Alabama, voteront sur leur adhésion à l'United Auto Workers (UAW). Vendredi 5 avril, l'UAW a déposé une demande de consultation pour représenter l'ensemble des 5200 employés payés à l'heure) de l'usine, après que le syndicat a déclaré qu'une supermajorité des travailleurs et travailleuses de l'usine géante de la société ont signé des bulletins d'adhésion au syndicat, en trois mois [voir sur ce site l'article du 9 février 2024 sur l'effort d'implantation de l'UAW dans les firmes automobiles situées au Sud].
Tiré d'À l'encontre.
Jeremy Kimbrell, opérateur de machines de contrôle à l'usine, a déclaré dans le cadre de l'annonce faite par l'UAW : « Chez Mercedes, Hyundai et des centaines d'autres entreprises, les travailleurs et travailleuses de l'Alabama ont rapporté des milliards de dollars aux dirigeants et aux actionnaires, mais nous n'avons pas obtenu notre juste part. Nous allons changer les choses avec ce vote. Nous allons mettre fin à la politique de dumping régnant dans l'Alabama. »
Le dépôt de la demande d'adhésion au syndicat intervient alors que 4300 travailleurs de l'usine Volkswagen de Chattanooga (Tennessee), d'une superficie de 35 hectares, se préparent à voter pour rejoindre l'UAW entre le 17 et le 19 avril lors d'une élection organisée par le National Labor Relations Board (NLRB-Conseil national des relations du travail).
Les résultats chez Volkswagen et Mercedes constitueront un test clé pour l'UAW, qui tente de traduire l'élan de sa grève historique chez les trois grands constructeurs automobiles [Stellantis, Ford, General Motors] par de nouveaux recrutements. L'UAW fait le pari que si les travailleurs des entreprises du Sud se syndiquent, le reste des citadelles non syndiquées de main-d'œuvre bon marché pour l'assemblage automobile disparaîtront également à travers les Etats-Unis.
Plus de 10 000 travailleurs de 13 constructeurs automobiles sans présence syndicale, répartis sur deux douzaines de sites à travers le pays, ont signé leur bulletin d'adhésion syndicale depuis novembre dernier, date à laquelle l'UAW a annoncé son objectif ambitieux de syndiquer 150 000 travailleurs et travailleuses dans les principales usines non syndiquées d'automobiles et de batteries.
Les travailleurs d'une usine Toyota dans le Missouri sont en passe d'obtenir 50% d'appui, ce qui laisse présager une troisième votation dans les mois à venir.
L'UAW a engagé 40 millions de dollars jusqu'en 2026 pour soutenir la syndicalisation dans les usines d'automobiles et de batteries non syndiquées. Sous une présidence précédente [celle de Ron Gettelfinger], le l'UAW s'était engagé à engager 60 millions de dollars sur quatre ans pour une campagne de syndicalisation, mais la somme n'a jamais été effectivement dépensée.
Les efforts de syndicalisation déployés chez Mercedes et Volkswagen au cours de la dernière décennie ont échoué de justesse ou se sont évanouis avant d'aboutir à un vote, à l'exception d'un groupe de travailleurs qualifiés de Chattanooga qui a obtenu une présence syndicale sectorielle chez VW. Mais depuis, les griefs se sont multipliés et les travailleurs en ont assez.
L'un des rares points d'appui pour les travailleurs syndiqués de l'automobile dans le Sud se trouve chez Daimler Truck North America, qui est lié au groupe Mercedes. Mercedes est le principal actionnaire de Daimler Truck. La société a été détachée du groupe Mercedes-Benz, anciennement Daimler AG, en 2021.
Sept mille travailleurs de Daimler Truck ont voté à 96% en mars 2024 pour autoriser une grève si nécessaire après l'expiration de leurs contrats, le 26 avril, sur six sites en Caroline du Nord, en Géorgie et au Tennessee. Le président de l'UAW, Shawn Fain, s'est réuni avec les travailleurs, ce mardi 2 avril, en Caroline du Nord.
« Depuis des siècles, l'économie du Sud relève d'un régime truqué, un système conçu pour enrichir quelques privilégiés aux dépens du plus grand nombre », a déclaré Shawn Fain. « C'est un système dans lequel les riches et les puissants ont accaparé les richesses et monopolisé le pouvoir… Alors, vous les patrons et les dirigeants politiques : allez-y, versez vos larmes de crocodile et hurlez votre rage contre l'inévitable. Mais sachez ceci : les travailleurs et travailleuses du Sud se soulèvent, et nous ne nous relâcherons pas tant que justice n'aura pas été rendue. »
Construit en 1997 dans une forêt de pins proche de Tuscaloosa [ville de l'Alabama], le complexe de l'usine Mercedes, recouvert de panneaux métalliques étincelants, comprend un atelier de carrosserie et un atelier de peinture qui alimentent deux usines d'assemblage. L'entreprise a récemment ajouté une usine de batteries électriques à proximité, où les contremaîtres de l'entreprise se sont livrés à certains des pires actes de démantèlement de syndicats, selon les salarié·e·s de l'usine.
Les deux usines états-uniennes non syndiquées de Mercedes, celle de l'Alabama et celle de Caroline du Sud, sont les seules usines non syndiquées de l'entreprise dans le monde entier.
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Les ouvriers de l'usine Mercedes-Benz d'Alabama fabriquent des SUV de luxe GLE très rentables et la Maybach GLS à 170 000 dollars. Ces produits de luxe ont attiré les travailleurs parce que Mercedes était considérée comme un employeur de référence en raison de ses prestations sociales et de ses salaires élevés.
Mais aujourd'hui, les travailleurs se sentent trahis. « En 17 ans, nous avons obtenu une augmentation [horaire] d'environ 4,50 dollars », a déclaré Jacob Ryan, un carrossier qui a commencé comme intérimaire. « Nous fabriquons des véhicules de luxe. L'entreprise réalise des bénéfices records année après année, tout en nous ponctionnant de plus en plus d'argent. » Mercedes a engrangé 156 milliards de dollars de bénéfices au cours de la dernière décennie, souligne le syndicat.
Selon les travailleurs et travailleuses, Mercedes a commencé à supprimer des prestations sociales à mesure que la main-d'œuvre se diversifiait. Mercedes a réduit les indemnités pour les bleus de travail de la marque, par exemple, et a augmenté les primes de l'assurance maladie.
Les conditions de travail dans les usines se sont détériorées. Moesha Chandler a commencé à travailler dans l'usine de batteries, à quelque 4 km de là, à Woodstock. « La durée de travail était très longue et nous travaillions six jours par semaine, mais je n'avais pas à me plaindre car il ne s'agissait pas d'un travail manuel pénible », explique-t-elle. Mais plus tard, elle est passée à la chaîne de montage, où le travail est plus éreintant et plus dur. Des travailleurs ont uriné sur eux-mêmes de peur de quitter la ligne, a déclaré Moesha Chandler, parce que les contremaîtres les réprimandaient et les forçaient à rester jusqu'à ce qu'ils atteignent l'objectif de production de l'équipe.
« C'est une chose de travailler de longues heures », a déclaré Sammie Ellis, un autre ouvrier de la chaîne de montage. « C'en est une autre d'imposer des pénalités pour aller aux toilettes. Ils nous privent de nos droits humains. »
Mercredi 3 avril, l'UAW a porté plainte contre Mercedes-Benz Group AG, société mère de la filiale américaine (Mercedes-Benz U.S. International, ou MBUSI) qui gère l'usine d'Alabama. L'UAW accuse Mercedes d'avoir violé la loi allemande sur les obligations de diligence des entreprises dans les chaînes d'approvisionnement [Gesetz über die unternehmerischen Sorgfaltspflichten in Lieferketten, entrée en vigueur le 1er janvier 2023] et les droits de l'homme des travailleurs en sept occasions distinctes. Si l'entreprise est reconnue coupable, Mercedes pourrait se voir infliger des milliards de dollars de pénalités et se voir interdire l'accès aux marchés publics.
Les travailleurs et travailleuses ont déclaré que la stratégie consistait à ligoter l'entreprise sur le plan juridique aux Etats-Unis et en Allemagne avant la réalisation de la votation fin avril. La semaine dernière, les travailleurs ont déposé plusieurs plaintes pour pratiques déloyales de travail auprès du National Labor Relations Board, demandant une décision contre MBUSI pour mettre fin aux représailles illégales de l'entreprise.
Sur la ligne de finition, les travailleurs manipulent 430 véhicules au cours de leurs dix heures de travail. « A chaque minute d'arrêt de la ligne, nous risquons de perdre des voitures », a déclaré Sammie Ellis. « Lorsque vous montez une voiture et qu'elle est prête à être envoyée dans une autre zone, il y a une zone tampon. Cette zone tampon peut contenir dix voitures. Dans les deux ou trois minutes qui suivent le moment où une personne va aux toilettes, nous devons faire la course pour rattraper le retard, car nous risquerions de ne pas atteindre le nombre de voitures que nous devons terminer dans les dix heures. »
En outre, l'entreprise est régulièrement en sous-effectif, ce qui empêche les travailleurs de prendre des vacances.
Entre-temps, les salaires ont stagné. Ryan a fait le calcul : « Le salaire le plus élevé était de 27,77 dollars horaire en 2007. Cela représenterait 41 dollars aujourd'hui [étant donné l'inflation]. Au moment de la campagne de syndicalisation, nous étions à 32 dollars de l'heure. Nous étions en retard sur l'inflation ! »
Les travailleurs sont particulièrement mécontents du système de « tiered pay » [système de salaire qui différencie le salaire horaire de ceux qui viennent d'être engagés, qui détermine une durée avant un rééchelonnement de ce salaire, qui peut intégrer aussi des critères de performance de production], qui a été instauré en 2020. « Le fait que des collègues qui travaillent là depuis deux ans de plus que moi, et qui font exactement le même travail que moi, gagnent cinq dollars et demi de plus par heure pour faire exactement le même travail à un niveau de qualifications relativement identique, me choquait », a déclaré David Johnston, un travailleur de l'usine de batteries.
Mercedes n'a jamais réembauché les travailleurs qui avaient été licenciés en 2008 [lors de la crise dite financière] et a enfermé les intérimaires dans un système à deux vitesses [two-tier system]. L'entreprise a proposé des indemnités à certains travailleurs, mais beaucoup ont eu l'impression d'avoir été forcés de partir. « Certains ont été récemment réembauchés dans le cadre du two-tier system, ce qui a abouti à ce qu'ils touchent un salaire moins élevé que celui qu'ils touchaient lorsqu'ils ont quitté l'entreprise, près de 15 ans auparavant, en 2008 », a déclaré Jeremy Kimbrell, qui travaille dans l'entreprise depuis plus de 20 ans.
Mais même les nouveaux embauchés connaissent la manière dont l'entreprise traitait les travailleurs. « J'ai appris que Mercedes avait traîné les pieds lorsque l'entreprise a changé d'agence de recrutement », a déclaré David Johnston. « Les intérimaires ont été embauchés après janvier 2020, de sorte qu'ils n'ont plus bénéficié du même taux de rémunération, alors que ces personnes travaillaient depuis trois jusqu'à six ans dans l'attente d'être embauchées par l'entreprise. Ils ont été relégués dans un “tiered system” qui ne tenait pas compte des droits liés à l'ancienneté. »
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En février, un mois après que les travailleurs et travailleuses eurent signé des bulletins d'adhésion au syndicat avec 30% de leurs collègues, Mercedes a annoncé qu'elle augmenterait le salaire le plus élevé de 2 dollars et qu'elle supprimerait le système salarial (« wage tiers »). Selon Jeremy Kimbrell, la rémunération de l'échelon supérieur passerait ainsi de 32 à 34 dollars de l'heure, tandis que celle de l'échelon inférieur s'élèverait à 34 dollars seulement au bout de quatre ans.
Les travailleurs ont interprété cette mesure comme une tentative d'enrayer la dynamique syndicale. Cela n'a pas fonctionné. Outre la carotte, Mercedes a essayé le bâton. Selon un communiqué de presse de l'UAW, le travailleur actif syndicalement Al Ezell a été licencié parce qu'il avait son téléphone sur la chaîne de montage au cas où son médecin l'appellerait pour renouveler une ordonnance destinée à traiter un cancer du poumon de stade 4. Les problèmes de la chaîne d'approvisionnement médical avaient empêché Al Ezell de renouveler son ordonnance.
Al Ezell a déclaré : « La direction m'a convoqué dans son bureau pour me punir d'avoir laissé mon téléphone sur le sol. Ma responsable m'a regardé en face et m'a dit qu'elle se fichait que j'aie un cancer ou que j'aie une autorisation, qu'elle allait appliquer la politique de tolérance zéro de l'entreprise. Nous n'avons jamais eu de politique de tolérance zéro concernant la présence d'un téléphone sur le sol. La direction essaie simplement de nous faire peur, mais nous ne reculerons pas. » L'UAW a porté plainte au niveau fédéral pour cette affaire et d'autres pratiques déloyales.
En février, le Department of Labor a obtenu 438 625 dollars d'arriérés de salaires, de primes non payées et de dommages et intérêts pour deux travailleurs de Mercedes-Benz, qui accusaient l'entreprise d'avoir violé leurs droits à des congés protégés en vertu de la loi sur les congés familiaux et médicaux (Family and Medical Leave Act-FMLA).
Lakeisha Carter, une autre travailleuse favorable au syndicat, affirme qu'elle s'est également vu refuser une demande de congé pour raisons familiales et médicales, et qu'elle attribue ce refus à son travail syndical. « Je suis une partisane déclarée du syndicat et Mercedes m'a illégalement sanctionnée pour des absences médicales qui étaient clairement couvertes par mes demandes de FMLA », a-t-elle déclaré dans un communiqué de presse du syndicat. « Il s'agit tout simplement de représailles de la part de Mercedes, mais je ne me laisserai pas intimider. »
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Les travailleurs ont des raisons d'être déterminés. Ils ne s'attaquent pas seulement à l'entreprise, mais aussi à des hommes politiques de l'Alabama et à des représentants de l'industrie automobile.
Le PDG [depuis 2019] de Mercedes-Benz U.S. International, Michael Göbel, a déclaré aux travailleurs que la création d'un syndicat signifierait des grèves, des cotisations coûteuses et des obstacles à la résolution des conflits, rapporte Josh Eidelson pour Bloomberg, après avoir écouté un enregistrement audio qu'un travailleur lui a fourni. « Je ne crois pas que l'UAW puisse nous aider à nous améliorer », a déclaré Michael Göbel.
A l'instar de Walmart et de Tyson en Arkansas, Mercedes et Volkswagen exercent une formidable influence sur les Etats où ils sont implantés. Volkswagen exploite un parc à côté de son usine de Chattanooga. Mercedes sponsorise la principale salle de concert de Tuscaloosa et a participé aux efforts de reconstruction après les tornades dévastatrices de 2011. L'un des griefs des travailleurs et travailleuses de la région est que le « rôle civique » de l'entreprise a diminué au fil du temps, y compris les journées familiales parrainées par l'entreprise et les concerts à l'amphithéâtre de Tuscaloosa.
La gouverneure de l'Alabama [depuis avril 2017], Kay Ivey [Parti républicain depuis 2002, avant, démocrate !], a écrit une tribune dans laquelle elle s'engage à s'opposer aux campagnes syndicales dans l'Etat, non seulement chez Mercedes, mais aussi chez Hyundai. Kay Ivey est allée plus loin en déclarant que la campagne syndicale de l'UAW signifiait que le « modèle de réussite économique de l'Alabama était attaqué ».
Shawn Fain a réagi à ce commentaire mardi 2 avril. « Elle a tout à fait raison ! Il est attaqué parce que les travailleurs en ont assez de se faire avoir », a déclaré le président de l'UAW.
La secrétaire au Commerce de l'Alabama, Ellen McNair, a repris le même discours, déclarant que la campagne de syndicalisation « met en danger le principal moteur économique de notre Etat ».
Les travailleurs et travailleuses ont balayé ces commentaires antisyndicaux et veulent que les politiciens ne se mêlent pas de leur décision syndicale. Faisant référence à la gouverneure Ivey, Moesha Chandler a déclaré : « Elle n'est pas là pour marcher dans et avec nos souliers. » (Article publié le 5 avril 2024 dans The American Prospect ; traduction rédaction A l'Encontre)
Luis Feliz Leon est un syndicaliste, un journaliste et un spécialiste indépendant de l'histoire des mouvements sociaux

S’il est minuit dans le siècle
ÉDITORIAL[1] — Malgré les nombreuses protestations à travers le monde et dans leur propre pays, émanant de divers groupes, y compris d'organisations rassemblant des Juifs[3], plusieurs gouvernements occidentaux continuent de soutenir le gouvernement israélien. Pourtant, ils ont, et les États-Unis en particulier, les moyens de faire pression afin de faire cesser immédiatement le génocide en cours du peuple palestinien. Ce génocide accompagne les volontés de recolonisation de la bande de Gaza par l'extrême droite israélienne[4] qui a pris le prétexte des représailles des crimes inhumains commis par le Hamas le 7 octobre dernier pour la mettre en œuvre à grande échelle.
30 mars 2024 | tiré des Nouveaux Cahiers du Socialisme
https://www.cahiersdusocialisme.org/sil-est-minuit-dans-le-siecle/
Ce constat sur l'attitude de puissances occidentales en dit long sur l'époque que nous vivons, alors que les classes dirigeantes gagnées par le néolibéralisme ont perdu le sens de l'intérêt collectif et qu'elles préfèrent continuer leurs calculs stratégiques en défense de leurs intérêts à court terme. Car qui peut ignorer que la haine et la violence alimentent le désespoir et la haine et la violence ? D'une certaine façon, Israël en est l'illustration, avec sa population prise en tenaille par un gouvernement sioniste d'extrême droite, qui instrumentalise la Shoah et prétend parler au nom des Juifs de la planète.
Les élites néolibérales, y compris lorsqu'elles flirtent avec l'extrême droite et mettent en œuvre des politiques autoritaristes, n'ignorent pas qu'une part de consentement de certaines couches de la société est nécessaire pour gouverner. Comme disait Talleyrand à Napoléon : « On peut tout faire avec des baïonnettes, sauf s'asseoir dessus[5] ». Les refus de certains pays, dont le Canada et le Québec, de voter une résolution appelant au cessez-le-feu à l'Assemblée des Nations unies est un non-sens criminel. Mais le soutien inconditionnel à Israël est sans doute une façon d'alléger la culpabilité de l'Europe et des États-Unis. Car, dès 1942, Roosevelt, Churchill et d'autres savaient ce qui se passait dans les camps d'extermination, mais n'ont rien fait pour arrêter la Shoah. Depuis, on laisse le sionisme développer son récit de l'histoire sur le thème : « Seul Israël peut assurer la sécurité des Juifs ». Ce qui ressemble à une gigantesque tartufferie quand on regarde la montée de l'antisémitisme un peu partout dans le monde depuis le début des représailles génocidaires[6].
Mais les classes dirigeantes n'ont-elles jamais eu une vision du bien commun quand les populations du Sud global sont en jeu ? Plus de cinq cents ans d'histoire faite de génocides des Autochtones, de traite des Noirs africains et de l'esclavage, de colonialisme, de racisme et d'antisémitisme nous ont démontré le contraire.
Aujourd'hui, lorsque l'on compare les réponses occidentales à l'invasion de l'Ukraine par la Russie et celles suivant la destruction en cours de Gaza et de ses habitants par Israël, on constate qu'il n'y a aucun support gouvernemental digne de ce nom des Palestiniens et Palestiniennes. Pire, plusieurs pays occidentaux, dont le Canada, les États-Unis, l'Italie et la Grande-Bretagne ont immédiatement coupé le financement de l'UNRWA[7], un organisme des Nations unies, sur les seules allégations d'Israël au sujet d'une participation d'employés de cet organisme aux attaques du Hamas le 7 octobre. Pourtant, dans d'autres situations où des employés d'organismes de l'ONU ou des Casques bleus étaient accusés de viols et d'autres atrocités lors d'interventions, les sanctions n'ont pas été dirigées contre les organismes[8], car on arguait, avec raison, qu'il ne fallait pas confondre leur raison d'être avec le personnel employé ou mobilisé. En outre, ces allégations sont intervenues juste après qu'ait été confirmé, le 26 janvier dernier, le risque de génocide des Palestiniens par la Cour internationale de justice, qui avait été saisie par des avocats de l'Afrique du Sud, ce pays où la population noire a mis fin à l'apartheid. Or, l'arrêt du financement de l'UNRWA va transformer le risque de génocide des Palestiniens en réalité.
L'UNRWA joue en effet un rôle essentiel dans la survie du peuple gazaoui qui, en plus des bombardements, subit la soif, la famine et les épidémies en raison du blocus en eau, nourriture, électricité et essence imposé par Israël. Car Israël contrôle tout dans la bande de Gaza. C'est son gouvernement et son administration, ses services secrets, son armée qui décident de tout ce qui se passe à Gaza, et même de qui peut travailler pour l'UNRWA ou bénéficier d'une autorisation pour rejoindre sa famille en France ou au Canada !
Pour les gouvernements occidentaux qui ont choisi de refuser de réclamer un cessez-le-feu immédiat, toutes les vies n'ont pas la même valeur. C'est ce qu'on retiendra au-delà des calculs stratégiques de Biden et de ses conseillers qui ne veulent pas donner l'impression qu'ils ne soutiennent plus Israël – ce qui risque par ailleurs de saper les chances que le Parti démocrate l'emporte sur Trump. Les États-Unis ont, il est vrai, durci leur discours, puis annoncé des sanctions contre les colons israéliens qui, profitant du chaos régnant, sévissent brutalement et souvent mortellement en Cisjordanie. Mais selon cette stratégie des petits pas diplomatiques, qui demande du temps, les Palestiniens font figure de « dommages collatéraux ». Cela est inadmissible, même si Biden et son administration prennent soin de ne pas confondre la population israélienne avec son gouvernement, et préfèrent attendre que Netanyahou soit obligé de partir pour mettre en œuvre un cessez-le-feu et la solution à deux États prévue par l'ONU depuis 1947 et prémisse des accords d'Oslo en 1993. Si tant est que cette solution soit encore viable, alors que c'est Netanyahou lui-même et sa clique d'extrême droite qui ont aidé le développement du Hamas – dont on ne peut ignorer les méthodes de gestion par la terreur sur la bande de Gaza[9] – parce qu'ils misaient sur le fait que le Hamas, qui était comme eux opposé à ces accords, les fasse échouer. Ces accords représentaient pourtant d'importants reculs par rapport aux aspirations des Palestiniens à reconquérir leur territoire de 1967[10]. Ils résultaient notamment du soutien inconditionnel des États-Unis et d'autres puissances occidentales pour Israël, mais aussi du manque de vision politique de Yasser Arafat, dirigeant de l'Organisation de libération de la Palestine, majoritaire à l'époque parmi les Palestiniens, et de l'absence d'un réel appui des gouvernements des pays arabes. Malgré de grandes déclarations, ces derniers ont plus souvent laissé les Palestiniens à leur sort, quand ils ne les ont pas réprimés, préférant normaliser leurs relations avec Israël et l'Occident.
Combien de temps encore avant que les Israéliennes et les Israéliens ne mettent Netanyahou à la porte ? Car la majorité enrage contre leur premier ministre depuis leur mobilisation massive contre un projet de réforme judiciaire antidémocratique, bien avant le 7 octobre. Mais critiquer les politiques n'était plus dans les priorités depuis le 7 octobre, hormis pour celles et ceux qui risquent leur propre vie pour documenter et défendre les Palestiniennes et les Palestiniens de Cisjordanie contre les crimes qui se multiplient de la part des colons israéliens. En partie sous l'emprise d'un Netanyahou qui gouverne « par la peur[11] », la population est surtout focalisée sur les otages encore détenus par le Hamas et ses satellites, et sur les crimes commis le 7 octobre dernier, que certains vont jusqu'à qualifier de nouvelle Shoah, pratiquant aussi du coup une « autre forme de révisionnisme », comme le remarque Laurel Leff dans Haaretz[12], le seul journal israélien qui maintient une volonté critique d'information. Mais dans leur majorité, les Israéliens semblent indifférents au sort des Palestiniens. Quelques centaines ont toutefois manifesté le 18 janvier dernier à Tel-Aviv, pour réclamer un cessez-le-feu, expliquant notamment que « la guerre est mauvaise pour les Israéliens et pour les Palestiniens », mais « bonne pour le Hamas et pour Bibi[13] ». On est loin cependant des dizaines de milliers de manifestantes et manifestants qui défilaient au cours d'époques précédentes pour la paix avec les Palestiniens[14]. Selon un manifestant, le 18 janvier, la plupart des Israéliens « soit ne veulent pas comprendre ce qui se passe à Gaza, soit préfèrent détourner les yeux[15] ». Cela changera-t-il avec la reprise, début février, de manifestations contre le gouvernement Netanyahou, dont les prises de position reposent sur les mêmes soubassements racistes, xénophobes et colonialistes que les discours ou des lois anti-immigrants portés par une partie de l'extrême droite européenne ?
Dans un message (post) qui circulait sur Facebook en ce début d'année, il était écrit : « Ce qui est mort à Gaza, c'est l'idée que l'Occident incarnait l'humanité et la démocratie[16] ». Historiquement parlant, cette idée est morte avant, en 1942, et encore avant, pendant les siècles de domination coloniale qui ont précédé. La différence aujourd'hui, c'est que le génocide se déroule en direct, documenté par des journalistes palestiniens qui perdent la vie[17], les uns après les autres, dans ce combat destiné à informer et à restituer un nom, une voix et une histoire à ces dizaines de milliers d'êtres humains, femmes et enfants en premier lieu, qui sont morts ou mutilés.
La différence tient aussi dans le fait que les populations, qu'elles soient au Sud ou au Nord, sont plus sensibles aux enjeux. Les aspirations à l'égalité et à la démocratie se sont élargies pour intégrer une vision intersectionnelle des dominations et une conscience des rapports de pouvoir Nord-Sud – en témoigne l'ampleur des manifestations pour le cessez-le-feu, notamment dans ces pays occidentaux conduits par un néolibéralisme ravageur pour les pauvres, les minorités ou groupes minorés et les femmes. Dès lors, on peut croire en la capacité des êtres humains à se saisir de cette relativisation de l'héritage occidental pour poursuivre et mettre en pratique d'autres visions du monde.
En attendant, nous sommes dans ce moment dont parlait Gramsci lorsque l'Italie était dirigée par Mussolini et que le fascisme faisait des émules : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaitre et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Cela, avec des conséquences désastreuses en termes de vies humaines.
Par Carole Yerochewski, pour le comité de rédaction[2]
NOTES
1. Ce titre est celui d'un livre écrit en 1939 par Victor Serge, anarchiste gagné au trotskysme pendant la Révolution russe, qui a été emprisonné par Staline et qui dénonce cette machine à broyer les êtres humains, en redonnant un visage et un nom à ces opposantes et opposants qui mourraient dans l'anonymat, comme meurent aujourd'hui tant de Palestiniennes et de Palestiniens broyés par les bombes de l'armée israélienne. ↑
2. Carole Yerochewski et le comité de rédaction remercient Rabih Jamil pour sa participation à la réflexion qui a conduit à l'écriture de cet éditorial. ↑
3. Comme Voix juives indépendantes Canada, et d'organisations ou représentants et représentantes de Juifs sionistes, selon les pays, notamment aux États-Unis. ↑
4. Rania Massoud, « En Israël, l'extrême droite rêve tout haut à la recolonisation de Gaza », Radio-Canada, 22 décembre 2023. ↑
5. « Sauf s'asseoir dessus » exprimait le fait qu'on ne peut se reposer sur la force, c'est-à-dire gouverner sans craindre ou risquer des protestations et des contre-réactions à cette violence. ↑
6. L'antisémitisme et le racisme anti-arabe ont décuplé ces derniers mois un peu partout. Voir à ce sujet :Tamara Alteresco, « Montée de l'antisémitisme en France », reportage de Radio-Canada, 6 novembre 2023 ; Oona Barrett, « Comprendre la montée de l'antisémitisme », Pivot, 17 novembre 7. 2023 ; « Deux expertes de l'ONU dénoncent la montée de l'antisémitisme et de l'islamophobie dans le monde », ONU info, 22 décembre 2023. ↑
7. UNRWA : United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East ; en français, l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient. ↑
8. Human Rights Watch, « République centrafricaine : Des viols commis par des Casques bleus », 4 février 2016, <https://www.hrw.org/fr/news/2016/02...>
. ↑
9. Voir un état des lieux par Amnistie internationale ; Voir aussi : AFP et Le Figaro, « Gaza : un émissaire de l'ONU condamne la répression par le Hamas de manifestations », 17 mars 2019. ↑
10. Voir l'analyse d'Edward Saïd, « Au lendemain d'Oslo », 1993, dans lequel il rappelle les conditions pour mettre en œuvre une autodétermination palestinienne, un objectif oublié dans les discours actuels : <https://blogs.mediapart.fr/t-allal/...>
. ↑
11. Netanyahou a été désigné comme « le plus grand marchand de peur de l'histoire d'Israël » par le journal Haaretz, qui sous-titre « Comment les tactiques de peur de Netanyahou manipulent les Israéliens », 27 janvier 2024. ↑
12. Laurel Leff, « Comment la Nakba a éclipsé l'Holocauste dans les médias américains depuis le 7 octobre », Haaretz, 10 décembre 2023. ↑
13. Surnom du premier ministre Benjamin Netanyahou. ↑
14. Voir La Paix maintenant, un mouvement extra-parlementaire israélien : <https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Pa...>
. ↑
15. Voir Aya Batrawy, « Israeli protesters demand Gaza cease-fire in rare anti-war march through Tel-Aviv », Wamu 88.5, 19 janvier 2024, < https://wamu.org/story/24/01/19/israeli-protesters-demand-gaza-cease-fire-in-rare-anti-war-march-through-tel-aviv/>. ↑
16. Notre traduction. ↑
17. Plus de 80 journalistes sont morts depuis le début des représailles. Voir Yunnes Abzouz et Rachida El Azzouzi, « Journalistes tués en Palestine : comment et pourquoi Mediapart a enquêté », 11 février 2024, <https://www.mediapart.fr/journal/in...>
. Une veillée en leur honneur a été organisée le 11 janvier dernier à Montréal par Palestinian Youth Movement avec la participation de plusieurs organisations dont Voix juives indépendantes. ↑
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Ire Conférence Internationale Antifasciste
Du 17 au 19 mai 2024 | Porto Alegre/RS, Brésil |
Pour une démocratie véritable et contre l'extrême droite Une intense polémique est en cours autour des projets de société. Le peuple brésilien a vécu la tragédie du gouvernement Bolsonaro, tirant des conclusions sur la nature génocidaire et autoritaire de son projet.Après beaucoup de lutte sociale et politique, nous sommes parvenus à le battre électoralement, bien que ce que nous qualifions de “bolsonarisme” garde, au jour le jour, une force considérable dans la société, au niveau des institutions et de l'État.
2 avril 2024 | tiré du site du CADTM | Site internet : Antifas.org
https://www.cadtm.org/Iere-Conference-Internationale-Antifasciste
De cette expérience traumatisante mais aussi révélatrice, nous avons appris la dimension de la résilience et de la coordination des forces de l'extrême droite dans leur rôle de sauvetage du capitalisme. Une dimension qui entre en résonance avec la coordination internationale des courants néo-fascistes et de l'extrême droite en général, qui s'organisent dans le cadre d'un projet global. Trump sera candidat à la présidence des États-Unis avec des chances réelles d'être élu ; Netanyahou conduit un génocide, dénoncé par la communauté internationale, contre le peuple palestinien. Dans l'Argentine voisine, Milei monte un véritable “laboratoire” pour conduire un plan de guerre contre la classe ouvrière, les secteurs populaires et la jeunesse, et s'emploie à détruire les droits acquis et les conquêtes historiques, tant sociales que démocratiques. A Porto Alegre, une capitale aux fortes traditions et aspirations démocratiques, nous avons voulu créer une expérience d'unité, entre des forces ayant une présence militante et une influence sur la société, sur le terrain électoral et dans le domaine politique et idéologique au sens large, en élisant comme priorité la lutte contre l'extrême droite sur plusieurs fronts, sur la base d'accords importants, dans le respect, bien sûr, des différences,
A l'initiative du PSOL et du PT du Rio Grande do Sul, nous appelons les forces antifascistes internationales à ouvrir un dialogue qui puisse faire face à la destruction promue par les hérauts du conservatisme ultra-libéral, en privilégiant l'unité dans la rue contre toute l'extrême-droite. Porto Alegre a été le cœur de la résistance populaire qui a fait échouer le coup d'État de 1961 et, au début de ce siècle, elle a accueilli le Forum Social Mondial, qui a rassemblé différents espaces de la gauche et des organisations sociales. Des dizaines de milliers de personnes ont participé à ce processus de construction unitaire d'un autre monde.
Au-delà des différents regards portés sur cette expérience, nous voulons faire un pas en avant, un pas nécessaire. Les mobilisations et les grandes luttes sociales contre l'extrême droite et ses projets sont l'autre face de la médaille de la situation internationale. Des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue en Allemagne contre le parti néo-nazi, sur les cinq continents contre le génocide du peuple palestinien et, en Argentine, avec la résistance massive des travailleurs et des secteurs populaires contre Milei. La première grève générale de l'année, en janvier, a donné lieu à une mobilisation nationale massive bien au-delà des centrales syndicales qui l'organisaient, rassemblant différents secteurs de travailleurs, issus des quartiers, des assemblées, de la culture, des médias, de la jeunesse et des travailleurs. Tous, et la gauche dans son large spectre, s'unissant dans la mobilisation, dans un véritable front uni pour vaincre Milei. Cette mobilisation a changé la situation et au bout du compte toutes les lois réactionnaires que Milei voulait imposer sont tombées au Congrès.
C'est sur la base de ces luttes que nous voulons nous coordonner et nous réunir en mai à Porto Alegre, pour organiser et débattre de la manière de mener, dans les rues et dans différents espaces, une lutte capable de vaincre les expressions de l'extrême droite et du fascisme, d'ouvrir la voie à la solidarité entre les peuples en lutte, la défense des droits sociaux et économiques, des libertés démocratiques, de l'environnement, de la science et des arts et contre toutes les formes d'exploitation, de xénophobie et de racisme ou de toute autre forme d'oppression.
Nous appelons toutes les organisations, personnalités, mouvements et acteurs politiques qui le souhaitent à rejoindre, à faire partie de cet espace et de cette initiative !
Laura Sito
Présidente du PT de Porto Alegre
Roberto Robaina
Président du PSOL de Porto Alegre

Économie mondiale, guerres et perspectives des socialistes
Guerres en Ukraine et en Palestine, hausse des taux d'intérêt, déplacement de la crise économique vers les pays du Sud, stratégie de la Chine et combat entre Trump et Biden, cet article lie des éléments très variés et interroge l'état du capitalisme et des politiques des classes dominantes.
Tiré de Inprecor 719 - avril 2024
3 avril 2024
Entretien de Tempest avec David McNally
Vladimir Poutine et Xi Jinping en 2019. © Kremlin.ru, CC BY 4.0
Nous aimerions connaître votre point de vue sur la situation économique mondiale actuelle, en particulier sur le cycle économique, la réponse à la crise de 2007-2009, la période post-Covid et le passage à l'ère de « l'argent facile ». Quel est votre point de vue sur la situation actuelle ? À quel point sommes-nous proches d'une récession mondiale ?
Ceux et celles d'entre nous qui pensaient que la crise mondiale de 2007-2009 était un tournant dans l'évolution de l'économie mondiale ont eu raison. Mais je pense que la plupart d'entre nous (et certainement moi-même) avons sous-estimé à quel point les classes dirigeantes allaient opérer un virage incroyablement radical vers des mesures de relance de type keynésien et à quel point tous leurs préceptes néolibéraux contre les dépenses déficitaires allaient s'envoler face au risque d'effondrement du système financier mondial.
Rappelons que les sept principales banques de Wall Street ont été menacées d'effondrement en 2008-09 et que la question de savoir si elles pourraient être sauvées a suscité un véritable traumatisme dans les rangs de la classe dirigeante. Une fois que cela s'est produit, je pense que les meilleurs commentateurs ont compris qu'en réalité le néolibéralisme était fondamentalement lié à une réorganisation du pouvoir de la classe dominante et beaucoup moins à un engagement idéologique ferme de ne jamais générer de déficits et de ne jamais s'endetter.
En d'autres termes, pour préserver la configuration existante du pouvoir de classe qui caractérise le néolibéralisme (basé sur des syndicats affaiblis, des mouvements sociaux décimés et une rentabilité restaurée), ils peuvent injecter des quantités sans précédent de liquidités dans le système, creusant ainsi d'énormes déficits.
Tout en stabilisant le système, les politiques de relance annulent essentiellement les mécanismes de régénération inhérents au capitalisme. Classiquement, le système a utilisé les récessions profondes pour éliminer les capitaux les moins efficaces de l'économie et ouvrir ainsi la voie à une nouvelle vague de restructurations, d'innovations technologiques, de réorganisations managériales et de concentrations de capitaux beaucoup plus importantes qui permettent une nouvelle phase d'expansion.
Nous n'avons pas assisté à un nouveau boom. Ce que nous avons vu, en revanche, c'est un effort concerté de la part des banques centrales du monde entier pour bloquer le passage à une dépression généralisée. Il faut le reconnaître, elles l'ont évitée. Mais l'une des questions qui se posent alors est la contradiction entre l'arrêt d'une récession (et d'une récession très profonde) et le blocage du mécanisme de restructuration du capitalisme. Parce que de cette manière, ils n'ont pas éliminé du système les capitaux les moins productifs.
La plupart des commentateurs s'accordent à dire qu'un nombre important d'entreprises du Nord sont devenues « zombies », c'est-à-dire ne sont pas rentables. Mais lorsque l'argent était effectivement disponible auprès des banques centrales, elles pouvaient emprunter pour rester en vie. Elles pouvaient contracter des crédits à 1,5 % et les revendre à 3,5 %, donc afficher des bénéfices financiers même si leurs activités principales ne rapportaient pas d'argent.
Nous n'avons donc pas connu la restructuration profonde et prolongée que les États-Unis ont connue au début des années 1980, lorsque des aciéries, des usines automobiles, des usines de matériel électrique, de caoutchouc et de pièces détachées ont fait faillite à grande échelle. Cette période a été marquée par une restructuration technologique très importante qui a permis l'expansion néolibérale pendant les 20 ou 25 années suivantes.
Nous n'avons pas vu ce type de restructuration au lendemain de la crise de 2008-09. Au lieu de cela, nous avons maintenant un capitalisme qui a évité une énorme catastrophe, mais qui l'a fait au détriment de son propre dynamisme. Mais maintenant, les banques centrales ont augmenté les taux d'intérêt afin de réduire l'inflation, et c'est ce que nous avons vu au cours des 18 à 24 derniers mois.
Nous devons nous demander quels ont été les résultats de ces mesures. Ce n'est pas la peur de l'inflation en général qui a justifié l'augmentation des taux d'intérêt. Ce que les capitalistes craignaient, c'était plutôt une hausse des salaires. Ils craignaient une vague de grèves et d'efforts de syndicalisation pour rattraper ce que les travailleurs avaient perdu à cause de la hausse des prix.
Si l'inflation atteint 6 %, 8 % ou 10 % par an (en particulier pour les denrées alimentaires, le prix de l'essence et les loyers), et si les travailleurs sentent que leur pouvoir de négociation s'est renforcé, ils font pression pour combler cet écart. C'est ce qui s'est passé à la fin des années 1960 et dans la première moitié des années 1970, lorsque les grèves se sont multipliées, en particulier dans les pays occidentaux de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) et dans les pays du Nord, mais aussi dans des régions importantes du Sud.
Les classes dirigeantes étaient donc très préoccupées par les soi-disant faibles chiffres du chômage et par le problème du « taux de démission » – quand les travailleurs se sentent suffisamment confiants pour quitter un emploi faiblement rémunéré à la recherche d'un autre travail. Elles craignaient que cela donne à la classe ouvrière, même aux États-Unis, le sentiment qu'elle pouvait négocier individuellement avec les employeurs, en quittant un emploi faiblement rémunéré pour un autre légèrement meilleur. Mais ce qui les préoccupait le plus, c'était que les travailleurs pouvaient négocier et agir collectivement.
Ils savaient qu'il y avait une nouvelle vague de syndicalisation chez Apple, Amazon, Starbucks et ailleurs, en particulier chez les jeunes travailleurs. Ils savaient également qu'ils risquaient d'être confrontés à une grève du syndicat des travailleurs unis de l'automobile (UAW) aux États-Unis, comme ce fut le cas.
La Réserve fédérale américaine (FED) s'était préparée à cette éventualité. Les rapports de la FED sont incroyablement honnêtes sur le fait que ce qui les préoccupait le plus était le taux d'emploi « figé ». Ils voulaient faire baisser le taux d'emploi – en d'autres termes, faire monter le taux de chômage pour créer un plus grand sentiment d'insécurité et contenir la vague de campagnes syndicales et de grèves en cours.
La soi-disant guerre contre l'inflation était une attaque préventive contre une explosion des salaires qui aurait été provoquée par la syndicalisation et une vague de grèves bien plus importante que celle que nous avons connue, même si elle n'est pas négligeable, en Grande-Bretagne, en France, en Inde, en Argentine, aux États-Unis, etc.
Mais en augmentant les taux d'intérêt, ils ont créé une situation difficile : de plus en plus d'entreprises zombies sont aujourd'hui dans une situation très précaire. Le taux de faillite des entreprises a commencé à croitre, mais on n'a pas encore assisté à une purge massive du système, car on a évité une récession profonde. Si la demande chute, les entreprises les plus vulnérables seront en grande difficulté. Le système financier sera confronté à des défis croissants en raison des créances douteuses.
De plus, la hausse des taux d'intérêt a déplacé la crise vers le Sud. Nous nous trouvons à nouveau dans une situation où une cinquantaine de pays du Sud risquent de se retrouver en défaut de paiement, du fait de leur simple incapacité à payer : pour rembourser les emprunts contractés à 2 %, ils ont dû emprunter à 5 % ou 6 %. En dehors de la répudiation de la dette, leur seule option est de s'engager plus avant dans la voie de coupes sombres dans les budgets des soins de santé, de l'éducation, des subventions aux carburants, etc.
Au cours de l'année prochaine, nous pourrions assister à diverses révoltes dans certaines régions du Sud – du Nigeria au Pakistan – où le fardeau de la dette devient tellement insoutenable. Soit la lutte contre l'austérité y entraînera des bouleversements sociaux, soit ces pays devront se mettre en défaut de paiement et probablement négocier des accords draconiens avec le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et d'autres bailleurs de fonds mondiaux.
Il s'agit d'une guerre des classes menée par les banques centrales et déguisée en lutte anti-inflationniste. Elle a placé les secteurs les plus vulnérables de l'économie mondiale sous la menace d'une crise de la dette. Ce scénario se déroulera de manière très spectaculaire au cours des douze prochains mois.
Bien entendu, tout cela signifie également que les puissances impériales dominantes intensifieront leur lutte pour la suprématie. On oublie souvent que l'impérialisme consiste en partie à détourner les effets de la crise mondiale d'un bloc à l'autre. Une bonne partie de la stratégie américaine consiste précisément à détourner la crise vers la Chine, la Russie et ceux qui se trouvent dans leur orbite.
Aujourd'hui, les conflits entre impérialistes s'intensifient. La longue et pénible guerre en Ukraine en est l'expression. Bien qu'elle soit fondée sur une résistance légitime du peuple ukrainien à l'occupation étrangère, la guerre est également imprégnée d'un conflit entre impérialismes.
Les marxistes comprennent classiquement qu'il peut y avoir une guerre à plusieurs niveaux, dans laquelle coexistent différents antagonismes. Ce à quoi nous assistons en Ukraine, c'est une rivalité inter-impérialiste qui se superpose à une guerre de type colonial menée par la Russie contre le peuple ukrainien.
Cette situation est révélatrice des fractures croissantes du système mondial. On pourrait facilement oublier que le plan de jeu néolibéral était l'intégration de la Chine dans l'ordre capitaliste mondial. Les classes dirigeantes occidentales ont poursuivi cet objectif avec vigueur pendant un quart de siècle. Ce processus s'est maintenant considérablement ralenti en raison des effets de la crise de 2007-2009.
Nous sommes passés de l'intégration à la désintégration. Nous sommes passés de la coopération à la rivalité.
Pensez-vous que la classe dirigeante américaine, représentée par la Banque centrale, a réussi, étant donné qu'elle a été guidée par la question de l'inflation des salaires et du marché du travail ? Le marché du travail se développe toujours très rapidement. Il n'est pas certain qu'ils aient réussi à faire baisser les salaires. Les germes du militantisme ouvrier persistent. Et en ce qui concerne la question de la rivalité entre impérialismes en général, la crise en Chine a entraîné un recul de l'initiative de la « route de la soie », un recul de ses efforts pour proposer d'autres offres de crédit. Comme nous l'avons vu au Sri Lanka, cela peut aggraver la dynamique de la dette.
Il est intéressant de noter que les États-Unis ont fait baisser les chiffres de l'inflation de base. Mais je ne pense pas qu'ils aient entamé de manière significative l'esprit de combativité des classes populaires, en particulier des jeunes travailleurs/ses dans les grandes villes multiraciales.
L'une des ironies de ce moment est que la prolifération des conflits politiques, en particulier en Palestine, se répercute sur les lieux de travail, en particulier chez les jeunes travailleurs/ses. Je parlais récemment avec Kim Moody de la façon dont les jeunes militant·es et organisateurs de la fin des années 1960 et des années 1970 ont ramené le Vietnam sur le lieu de travail. L'humeur de défi envers la classe dirigeante à propos de la guerre du Vietnam a fait partie de la radicalisation d'une couche de jeunes travailleurs/ses sur le lieu de travail.
Je pense que le mouvement mondial pour la justice en Palestine va se dérouler de la même manière. Des millions de jeunes travailleurs/ses sont complètement déconnectés de la classe dirigeante au sujet de la Palestine. Cela les met dans un esprit d'opposition et crée un schéma similaire à celui décrit par Rosa Luxemburg à propos de l'interaction des dynamiques politiques et économiques. Dans ce scénario, même si un niveau de lutte commence à s'atténuer légèrement, l'autre dimension (dans ce cas, la politique) aura un effet de rétroaction et alimentera de nouveaux types de conflits économiques, de confrontations, de campagnes d'organisation, etc. Nous ne sommes pas dans une vague de grèves de masse, bien sûr, mais il y a une combativité revigorée.
Les capitalistes ont singulièrement échoué à stopper le sentiment général d'opposition parmi les jeunes travailleurs/ses, en particulier sur les lieux de travail. Bien que je mette l'accent sur les jeunes, parce qu'il y a là un foyer de défiance, l'agitation ouvrière peut très rapidement prendre de l'ampleur parmi une couche plus âgée de travailleurs/ses, comme nous l'avons vu lors de la grève de l'UAW, malgré toutes ses fluctuations.
Je vis et travaille actuellement au Texas. Des usines General Motors et des usines de pièces détachées y ont fait grève, avec des piquets de grève très solides. Cela nous dit quelque chose. La défiance des travailleurs se poursuit même en dehors des centres d'organisation des jeunes travailleurs dont je parlais. Je ne pense donc pas que la classe dirigeante ait réussi à atténuer les attitudes d'opposition parmi les travailleurs.
En ce qui concerne la Chine, on assiste à ce que l'on pourrait appeler une reconsolidation de la stratégie du bloc impérial. Outre les mesures qui visent à renforcer la protection des États nord-américain et chinois, on assiste également à un recul de certains efforts visant à intégrer d'autres États. Lorsque les taux de croissance étaient élevés, lorsque la Chine était au premier rang mondial en termes de taux d'investissement et de croissance de la production, ses dirigeants pouvaient se permettre d'expérimenter un certain nombre d'initiatives pour voir ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas.
Maintenant que son taux de croissance baisse, il n'est pas certain que la Chine puisse éviter une crise majeure dans le secteur de l'immobilier. Il y a une énorme suraccumulation dans le secteur du logement en Chine, qui ne s'est pas encore résorbée, et il n'est pas certain qu'elle puisse la contenir. Cela ne signifie pas que la classe dirigeante chinoise va se replier sur une sorte d'isolationnisme autarcique. Mais elle consolide, retranche et redéfinit les priorités de ses politiques d'investissement en dehors de la Chine. Il ne s'agit pas d'une démarche purement économique. Elle décide également quels sont les investissements géopolitiques et militaires qui valent la peine d'être réalisés et quels sont ceux qui peuvent être suspendus.
L'initiative de la « route de la soie », par exemple, est en train d'être ralentie. Une façon de comprendre la classe dirigeante chinoise est de réfléchir au conflit qui oppose les Démocrates de Biden, d'une part, et les Républicains, d'autre part, en ce qui concerne le niveau approprié de dépenses militaires, diplomatiques et de politique étrangère à l'échelle mondiale. Biden continue de faire pression pour que les États-Unis dépensent beaucoup d'argent afin d'assurer leur hégémonie mondiale, mais une grande partie des Républicains, influencée par le semi-isolationnisme de Trump, souhaite un repli sur soi.
Aux États-Unis, cette situation s'est jouée en grande partie entre les deux partis au Congrès. Mais en Chine, elle s'est jouée à l'intérieur du seul parti au pouvoir. En d'autres termes, il existe différents courants et factions qui tentent actuellement de résoudre leurs différends. Je pense qu'ils sont en train de se retrancher, mais ils ne vont pas reculer sur l'augmentation des dépenses militaires. Je ne pense pas qu'ils reviendront sur leur soutien tacite à Poutine en Ukraine. Ils ne reculeront pas non plus sur Taïwan.
Ils discutent au sein de leurs cercles dirigeants des positions qu'ils considèrent comme des initiatives extravagantes chez leurs concurrents étrangers. Cela correspond également à la tendance générale aux États-Unis. Lorsqu'il y a un seul parti au pouvoir, comme en Chine, les changements se produisent sans qu'il y ait de débat ouvert du type de celui que nous observons au sein de la classe dirigeante étatsunienne.
Je pense que l'axe de la rivalité entre les États-Unis et la Chine va non seulement se poursuivre tout au long de cette période, mais qu'il va rester très marqué. Nous avons vu les prémices du passage de l'intégration à la rivalité après la crise de 2007-2009, mais il s'est fortement accentué depuis 2016.
Jusqu'à quel point pensez-vous que les blocs impériaux sont consolidés ? Pensez-vous que la Russie est plus engagée, peut-être par nécessité, dans un modèle autarcique parce qu'elle est soumise à une telle pression ? Dans quelle mesure la Russie est-elle un acteur indépendant, compte tenu de sa tentative d'affirmer son pouvoir régional dans le cas de l'Ukraine, de ses menaces à l'égard de la Finlande, etc. Dans quelle mesure considérez-vous que la Russie devrait rendre des comptes aux Chinois ?
Je pense que nous avons besoin d'une analyse beaucoup plus approfondie du dynamisme interne des blocs impériaux. Nous avons tendance à penser qu'un seul État dicte sa loi, mais je pense que c'est beaucoup plus complexe que cela. Les partenaires juniors au sein d'un bloc impérial peuvent parfois exercer un degré d'autonomie plus important que nous ne l'imaginons souvent. Ils n'écrivent pas le scénario, ce n'est pas ainsi que fonctionne le pouvoir mondial. Mais la puissance dominante au sein du bloc doit s'accommoder des autres puissances.
Un bloc impérial comprend des puissances régionales qui ont leurs propres aspirations. La puissance dominante a besoin de son influence régionale et doit souvent accepter des actions qui ne sont pas entièrement dans son intérêt. Par exemple, la Chine n'envoie pas de troupes en Europe de l'Est, pas plus que l'armée étatsunienne ne va envoyer 100 000 soldats à Gaza et en Palestine occupée. Mais ils permettent à des puissances sous-impérialistes de le faire.
Les puissances régionales qui ont besoin du parapluie de la plus grande puissance impérialiste agissent elles-mêmes avec une grande autonomie, et particulièrement en ce moment. À l'heure actuelle, Poutine ne peut pas se permettre de faire marche arrière sur l'Ukraine. C'est une simple réalité. Une défaite en Ukraine est une sortie de route pour Poutine et sa section de la classe dirigeante. Ils se souviennent de ce qui s'est passé lorsque la Russie a perdu une guerre contre le Japon en 1905 et de la façon dont cela a fait éclater le tsarisme et ouvert les vannes de la révolution de 1905. Ils se souviennent des leçons de la Première Guerre mondiale : tous les belligérants perdants ont été secoués par des soulèvements de la classe ouvrière impliquant des soldats et des marins à très grande échelle.
Poutine a besoin de persévérer en Ukraine. La Chine a besoin de l'alliance avec la Russie de Poutine parce que Poutine correspond à une stratégie pour contenir l'OTAN. Sans Poutine, les dirigeants chinois craignent que l'OTAN déferle sur l'Europe de l'Est. L'État chinois laisse donc beaucoup de latitude à Poutine pour poursuivre une guerre contre l'Ukraine qui n'offre pas grand-chose à la Chine elle-même.
Je dirais que des éléments de cette dynamique sont en jeu au Moyen-Orient. Il ne fait aucun doute qu'Israël est totalement dépendant de l'aide étrangère et en particulier de l'aide militaire des États-Unis. Il a besoin de l'autorité mondiale des États-Unis auprès de l'Égypte, de l'Arabie saoudite et d'autres États du Golfe pour ses projets à long terme. Il dépend donc du gouvernement étatsunien. Mais les États-Unis veulent exercer une influence territoriale et empêcher les soulèvements anti-impérialistes dans la région. En même temps, ils préfèrent limiter leurs propres interventions directes. Il vaut mieux laisser les mandataires régionaux faire le sale boulot. Ainsi, l'Arabie saoudite et Israël – surtout Israël – ont toute latitude pour faire ce qu'ils jugent nécessaire. Les États-Unis peuvent essayer de contraindre les États alliés de la région, de les influencer et de faire pression sur eux. Mais comme ils ont besoin de ces puissances en tant que forces de police régionales pour l'empire, ils leur laissent une grande marge de manœuvre. C'est la doctrine Kissinger, en vigueur depuis longtemps, après la défaite des États-Unis au Vietnam.
Nous devons reconnaître que les blocs impérialistes sont dynamiques et que les pays secondaires au sein d'un bloc peuvent exercer une autonomie régionale très importante tout en menant des stratégies qui, souvent, ne sont pas identiques à celles du grand patron qui domine le bloc.
Je pense qu'il y a eu une période où la Chine espérait un règlement négocié en Ukraine. Elle pensait qu'il était dans son intérêt d'être perçue comme une puissance capable de parvenir à un règlement. N'y parvenant pas, elle a décidé de s'accommoder d'une guerre permanente.
Je pense que les États-Unis souhaitent sincèrement une pulvérisation moins destructrice de la population de Gaza à l'heure actuelle. Je ne pense pas qu'ils l'obtiendront. Ils le savent probablement et vont s'en accommoder. Ces tensions vont perdurer.
Ce qui est intéressant, c'est qu'il n'y a pas de puissances hégémoniques qui ont le même type d'influence au sein de leur bloc que celle que la Russie et les États-Unis avaient en 1948. Ils ne dominent pas de la même manière. Nous allons donc assister à des tensions parfois beaucoup plus manifestes à l'intérieur des blocs, même si cela ne signifie pas que les blocs vont voler en éclats.
Les tensions dont vous parlez, au Moyen-Orient, se manifestent certainement entre l'Iran et l'Arabie saoudite. Les États du Golfe affirment leur pouvoir de manière indépendante. Les administrations étatsuniennes successives, et peut-être encore maintenant, ont œuvré à renforcer la stabilité régionale et à normaliser les relations avec Israël, et surtout avec l'Arabie saoudite. Il semble que cela ait été en partie à l'origine de l'attaque du 7 octobre et que cela ait eu un impact, au moins momentané, sur ce processus. Quelle est votre évaluation de ce que le 7 octobre a signifié pour cette dynamique – ou est-il trop tôt pour le dire ?
Il est trop tôt pour le dire. Nous sommes en plein dedans. De très nombreux facteurs peuvent encore entrer en jeu. Nous ne devons pas sous-estimer ce que cela signifierait d'avoir un mouvement mondial de solidarité avec la Palestine capable d'une mobilisation du même type et du même niveau que le mouvement contre la guerre du Vietnam pendant des années.
Nous n'en sommes pas encore là. Mais si nous y parvenons, ce mouvement deviendra un facteur indépendant dans l'établissement d'une sorte de bilan. Un tel mouvement de masse pourrait devenir un facteur très important.
Je ne pense pas que tout ce qui s'est passé autour du 7 octobre ait été dicté par la dynamique régionale et mondiale. Il s'agit d'un facteur, sans aucun doute important, mais nous devons comprendre comment le Hamas a fait face à un dilemme auquel l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) avait été confrontée auparavant.
De nombreuses personnes ont récemment lu, à juste titre, le livre de Tareq Baconi sur le Hamas, son titre est significatif : l'enfermement du Hamas (1) . Baconi a esquissé un scénario dans lequel le Hamas risquait de devenir un pouvoir administratif croupion à Gaza, enfermé, restreint, par l'occupation et administrant essentiellement l'austérité locale. Il n'était pas encore dans la situation dans laquelle Yasser Arafat, de l'OLP, s'était retrouvé, littéralement enfermé et encerclé par les Forces de défense israéliennes (FDI). Mais le Hamas a compris ce risque.
Si vous ne pouvez pas vous présenter comme une force de résistance à l'occupation des terres palestiniennes, vous devenez avec le temps un administrateur de l'occupation. Je pense que c'est en grande partie la motivation du 7 octobre, une tentative de restaurer l'idée de résistance.
Je tiens pour acquis que le Hamas ne représente pas la politique de libération palestinienne à laquelle nous aspirons. La politique, les stratégies politiques et la formation idéologique du Hamas sont étrangères à celles de la gauche socialiste révolutionnaire. Il ne représente pas une résistance authentique, mais c'est une force réelle et elle devait faire quelque chose.
En ce qui concerne le contexte régional, l'Arabie saoudite en particulier s'est réconciliée avec le statu quo. L'Arabie saoudite s'oriente vers un accommodement avec Israël, sous l'impulsion des États-Unis, à cause de l'Iran. Elle craint que l'Iran ne soit une force déstabilisatrice hostile à la puissance des États du Golfe dans la région.
Mais en fin de compte, nous devons comprendre que l'État israélien a démontré qu'il n'avait aucun intérêt à négocier avec les représentants du peuple palestinien. Récemment, Netanyahou a déclaré ouvertement et sans ambages qu'il était totalement opposé à toute forme d'État palestinien parcellaire et fractionné. Suggérer que les objectifs du processus de paix d'Oslo représentent un risque énorme pour le projet sioniste est à la limite de la folie. Les accords d'Oslo ont été une victoire pour les États-Unis et Israël. Néanmoins, l'idéologie dominante de la droite israélienne y voit des concessions excessives aux Palestiniens.
Même si la dynamique régionale a joué un rôle important dans les événements du 7 octobre, nous ne devons pas perdre de vue que tant qu'il n'y aura pas de mouvement en faveur d'une souveraineté palestinienne, même semi-raisonnable, il y aura de la résistance. Malheureusement, cette résistance ne prendra pas toujours la forme que la gauche socialiste souhaiterait. Mais elle se produira d'une manière ou d'une autre.
Quel est votre point de vue sur l'état de la résistance et du mouvement au niveau international ? C'était extraordinaire de voir le mouvement palestinien aux États-Unis réapparaître en ce moment. Lorsque l'on voyage à travers le monde, on a l'impression que les gens regardent le mouvement aux États-Unis et voient son importance, notamment en raison du rôle du gouvernement étatsunien vis-à-vis d'Israël. Depuis le lancement du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) en 2005, le mouvement palestinien a toujours été confronté à une hostilité flagrante. Aujourd'hui, il est confronté à la répression et à une forme plus extrême de maccarthysme que ce que nous avons vu dans ce pays depuis des décennies. Quelle est votre évaluation de l'évolution du mouvement palestinien, de ses contours politiques et des défis auxquels il est confronté ?
La vague d'attaques maccarthystes que nous avons observée sur les campus, à Hollywood et ailleurs est de mauvais augure, mais elle ne durera pas. Cela ne veut pas dire que ces attaques ne sont pas dangereuses. Mais je crois que la répression surcompense la faiblesse idéologique. Israël et les États-Unis sont confrontés à une crise de légitimité à propos de la Palestine. Il y a là les ingrédients d'un mouvement comme pour le Vietnam, une série d'éléments qui pourraient créer une énorme rupture sociale aux États-Unis et au-delà.
D'un point de vue symptomatique, ils se manifestent de manière très simple. Commençons par l'ampleur de la mobilisation. Je participe à des manifestations depuis plus de 50 ans. En novembre dernier, j'ai participé à la plus grande de ma vie. J'ai marché avec au moins 600 000 personnes à Londres lors de la marche de solidarité avec la Palestine. Certains organisateurs disent qu'ils étaient 800 000. Rien que cela nous dit quelque chose.
Des dizaines de collaborateurs du président Biden ont tenu un piquet de grève à la Maison Blanche, portant des masques et protestant contre le soutien des États-Unis à la guerre contre Gaza. Des employés du Programme alimentaire mondial ont écrit à leur patron, un important politicien américain, pour protester contre la guerre à Gaza. Des journalistes de la BBC ont écrit une lettre ouverte dénonçant la partialité de la BBC envers les Palestinien·nes.
La guerre n'a commencé que depuis quatre mois. Des syndicats importants, comme ceux des travailleurs de l'automobile et des postiers aux États-Unis, se sont prononcés en faveur d'un cessez-le-feu. Il avait fallu cinq ou six ans pour qu'un grand syndicat se prononce contre la guerre au Vietnam. Tout cela témoigne d'une énorme fracture dans l'hégémonie du sionisme.
C'est l'une des raisons pour lesquelles les forces pro-israéliennes sont si furieuses en ce moment. Elles savent notamment qu'elles perdent le soutien de la jeunesse juive. Et le rôle d'organisations comme Jewish Voice for Peace (JVP) a été énorme à cet égard. Nous assistons à une rupture générationnelle du type de celle que nous avons connue avec le Vietnam.
Il y a littéralement des millions de jeunes qui sont complètement opposés à la position de leur propre gouvernement. Comme indiqué précédemment, cette rupture se reflète même à des niveaux institutionnels assez élevés : la Maison Blanche avec les collaborateurs de Biden, le Département d'État et le Programme alimentaire mondial. Il s'agit de ruptures importantes qui se produisent beaucoup plus tôt en comparaison avec la guerre du Vietnam. Cela s'explique en partie par les campagnes que les militant·es de la solidarité avec la Palestine mènent depuis des années pour mettre en place la campagne BDS, les organisations étudiantes pour la justice en Palestine sur les campus et d'autres encore.
Nous avons assisté à une sorte de changement progressif qui s'accélère maintenant dans le contexte d'un génocide. C'est un énorme problème pour la classe dirigeante. Biden utilise aujourd'hui un mot que le New York Times a tenté d'interdire il y a 30 ans, lorsque Thomas Friedman (entre autres) a inséré le terme « sans discernement » dans un article du New York Times sur le bombardement du Liban. Les rédacteurs en chef ont alors biffé ce terme. Ils n'ont pas voulu le laisser paraître dans le journal. Aujourd'hui, Biden utilise ce terme.
C'est parce qu'ils lisent les sondages et qu'ils savent qu'ils perdent les jeunes et les Arabes-Américains en particulier. Je pense que si quelque chose doit compromettre la réélection de Biden, ce sera la Palestine. La perte des jeunes et des Arabes-Américains va vraiment les frapper de plein fouet.
Rappelons que les manifestations de Chicago en 1968 ont eu lieu lors de la convention nationale du Parti démocrate. Les mouvements sociaux se mobilisaient contre un président du Parti démocrate qui menait une guerre impériale au Vietnam. Au moins dans un premier temps et sans le savoir, les Démocrates de Biden ont réactivé cette dynamique en soutenant le génocide à Gaza. Aujourd'hui, ils commencent à avoir une idée de ce qu'ils ont déclenché. Le problème auquel ils sont confrontés est que lorsque les deux principaux partis politiques sont en complet décalage avec la position de millions de jeunes sur la guerre, cela crée un énorme espace social et politique. Les mouvements sociaux ont essentiellement comblé ce vide dans les années 1960 et au début des années 1970.
Mais les mouvements sociaux dont nous disposons actuellement ne sont pas encore à la hauteur de la tâche. Nous aurons besoin de beaucoup plus d'organisations de masse. Et si ce mouvement se poursuit – nous ne savons pas s'il le fera – je pense qu'il est possible que nous soyons en présence d'une mobilisation sociale pluriannuelle autour de la Palestine. Des documents internes indiquent que le cabinet de guerre israélien veut encore un an de conflit à Gaza. Ils ne l'obtiendront peut-être pas, mais ils discutent ouvertement de l'expulsion de plus de deux millions de personnes vers la péninsule du Sinaï ou même vers le Sud-Liban. Quoi qu'il arrive, une vague d'épidémies frappera Gaza dans les mois à venir. Lorsque vous détruisez le système d'approvisionnement en eau et les infrastructures de santé, c'est ce qui se produit.
Il se pourrait donc que nous soyons confrontés à une période beaucoup plus longue de mobilisation mondiale de solidarité avec la Palestine. Si cela est vrai, nous devons alors réfléchir à ce à quoi ressemble l'organisation d'un mouvement social sur une période de plusieurs années, comme c'est le cas pour le mouvement des droits civiques, par exemple. S'il est vrai que Martin Luther King occupait encore une position très importante sur la scène nationale au sein de la Southern Christian Leadership Conference (SCLC), King et la SCLC ne menaient pas la danse sur le terrain au milieu des années 1960. C'est le Comité de coordination des étudiants non violents (Student Nonviolent Coordinating Committee) qui a commencé à stimuler l'activisme des jeunes : le Freedom Summer (l'été de la liberté), les campagnes d'inscription sur les listes électorales, etc. Le SDS (Étudiants pour une société démocratique) a connu une croissance fulgurante. Tous deux ont été les pivots de l'organisation de la lutte pour les droits civiques et contre la guerre du Vietnam. L'initiative s'est ensuite déplacée pendant un certain temps vers le Congrès pour l'égalité raciale, qui est devenu un élément central de l'organisation.
En d'autres termes, le mouvement doit réinventer les formes d'organisation au fur et à mesure qu'il avance. Nous ne devrions pas supposer que les structures d'organisation actuelles sont gravées dans le marbre. À un moment donné, si le mouvement prend de l'ampleur, il sera possible – et nécessaire – de mettre en place un cadre général réunissant les syndicats, les organisations religieuses, les groupes d'étudiants, les universitaires dissidents et les organisateurs de mouvements sociaux dans le cadre de nouvelles modalités d'organisation.
Je l'ai déjà remarqué à Toronto. Au début, une grande partie de l'organisation du travail de solidarité avec la Palestine était essentiellement menée par une organisation de jeunes. Mais rapidement, une coalition de syndicats, d'organisations de défense de la justice pour les migrants, d'organisations universitaires, d'organisations religieuses et de groupes d'artistes a vu le jour. En conséquence, les manifestations à Toronto sont passées de 5 000 à 50 000 personnes parce que ce nouveau cadre d'organisation s'est mis en place. Il y a toutefois des problèmes, notamment parce que les dirigeants syndicaux aiment souvent contrôler les choses dans les coulisses.
Tel sera le défi à relever. Pouvons-nous, au cours des prochains mois, commencer à envisager, à élaborer des stratégies et à contribuer à la mise en place de structures et de cadres d'organisation nouveaux et plus larges pour les campagnes ? Si nous y parvenons, il y a potentiellement un mouvement de millions de personnes à construire dans un pays comme les États-Unis.
Les ingrédients clés sont déjà présents dans un pays comme la Grande-Bretagne. Comme je l'ai dit, j'ai défilé avec 600 000 personnes ou plus à Londres. D'énormes marches ont eu lieu à Manchester, à Glasgow et ailleurs dans le pays le même jour. Nous sommes potentiellement revenus à ce niveau d'organisation anti-guerre.
Même si je pense qu'il y a d'énormes défis à relever en raison de l'épuisement de nos infrastructures de dissidence après des décennies de néolibéralisme, nous devons également nous rappeler que les mouvements qui ont reconstruit une gauche dans les années 1960 aux États-Unis sortaient du maccarthysme. Ils sortaient de l'écrasement de la gauche précédente. Il est donc possible de reconstruire et de réinventer, mais c'est là tout le défi.
Je ne veux pas donner l'impression de minimiser les difficultés. Elles sont réelles. Mais je ne veux pas non plus que l'on sous-estime les possibilités d'une organisation de masse à l'instar de ce qui s'est passé avec Black Lives Matter (BLM) lors du soulèvement pour George Floyd. Bien sûr, cela a été trop bref pour que de nouvelles organisations de masse se développent à grande échelle.
La lutte en Palestine ne sera peut-être pas déviée comme l'a été le soulèvement de BLM, en partie parce que le Parti démocrate a mis fin au soulèvement de BLM. Barack Obama a parlé à LeBron James et a encouragé les basketteurs à mettre fin aux grèves des athlètes. Ils ne voulaient plus d'arrêts de travail, de peur que cela ne nuise à la campagne présidentielle de Joe Biden. Ils ont obtenu la fin des grèves en échange de la promesse que les stades de basket seraient utilisés comme sites d'inscription sur les listes électorales.
Les Démocrates ne peuvent pas faire cela maintenant sur la question de la Palestine. Ils ne peuvent pas envoyer Obama ou Biden ou n'importe quel Démocrate pour tuer le mouvement maintenant. Les enjeux d'un génocide sont trop importants. L'une des discussions stratégiques dont nous aurons besoin au cours des prochains mois au sein de la gauche américaine portera sur la manière dont nous pouvons commencer à créer des cadres plus larges pour la solidarité et la mobilisation en faveur de la Palestine. Les opportunités sont là.
Le Parti démocrate est discrédité au moment même où l'extrême droite connaît une résurgence au niveau international et national. Le discrédit et l'affaiblissement du soutien à Biden sont en fait antérieurs au 7 octobre et au soutien manifeste des Démocrates au génocide. Mais l'extrême droite a pu, à bien des égards, se présenter comme un contre-pouvoir hégémonique pour répondre au problème du « marécage » de l'establishment. Il ne s'agit pas seulement de Trump, mais aussi de Javier Milei en Argentine. Partout, l'extrême droite se présente de cette manière, ce qui n'est pas le cas de la gauche à bien des égards.
Vous avez tout à fait raison de le souligner. L'initiative politique, en particulier dans l'arène électorale, a été le fait de la droite et, dans certains cas, de l'extrême droite, ce qui est effrayant. Il serait désastreux pour chacun d'entre nous, au sein de la gauche socialiste, de sous-estimer cet état de fait. Car ce qu'ils essaient de faire, et dans certains cas ils y parviennent avec un certain succès, c'est de déplacer la colère de la classe ouvrière, de la classe des patrons vers les couches socialement opprimées de la classe ouvrière.
Cette dynamique nous est familière. Nous pouvons remonter aux grands écrits des années 1970, comme Policing the Crisis de Stuart Hall avec un certain nombre de coauteurs, qui nous dit en substance : « Écoutez, ils présentent la crise économique du capitalisme comme une crise de la sécurité personnelle et du maintien de l'ordre. Ils ciblent les personnes de couleur comme cause de la crise sociale. Et si nous n'avons pas de parade à cela, nous sommes en mauvaise posture » (2) .
Une partie du problème réside dans l'érosion des anciennes formes de solidarité de classe. Dans certains cas, elles ont été détruites par les institutions. Et nous devons toujours nous rappeler que le néolibéralisme dépend d'une série de défaites infligées aux organisations de la classe ouvrière.
En Grande-Bretagne, Margaret Thatcher savait que le National Union of Mine Workers devait être vaincu dans l'intérêt du néolibéralisme. Pour briser la politique de solidarité de la classe ouvrière, il fallait écraser les mineurs. En Bolivie, les néolibéraux savaient qu'il s'agissait des mineurs d'étain, peut-être le syndicat le plus militant d'Amérique du Sud. En 1985, des milliers d'entre eux qui participaient à une marche ont été confrontés à l'armée et vaincus.
À un niveau moins dramatique, mais tout aussi significatif sur le plan social, la grève des contrôleurs aériens a été brisée par Ronald Reagan aux États-Unis. Une fois que les organisations et les syndicats qui constituent le fondement institutionnel de la solidarité de la classe ouvrière sont détruits ou gravement affaiblis, les gens ont tendance à se rabattre sur des stratégies de survie individuelles, à moins qu'une autre forme d'organisation de gauche ne vienne combler le vide. Et cela induit la concurrence et la rivalité, plutôt que la coopération et la solidarité.
L'extrême droite continue de tirer parti de ce fait. Son message est le suivant : si vous voulez une stratégie de survie individuelle, nous allons vous élever au-dessus de ces « inférieurs », qui ont bénéficié de l'aide des élites libérales sous la forme de discrimination positive, de diversité, d'équité et d'inclusion, de programmes d'aide sociale, de laxisme en matière de criminalité, etc. Ce problème persistera jusqu'à ce que la reconstruction des organisations de la classe ouvrière à une échelle significative ramène un grand nombre de personnes de la classe ouvrière dans des projets collectifs et des formes d'organisation collective.
La lutte de solidarité avec la Palestine peut se répercuter sur les lieux de travail, comme je l'ai dit. Les grands mouvements sociaux peuvent jouer un rôle extrêmement important. Même s'ils n'ont pas le même ancrage que les syndicats sur le lieu de travail, ils créent de nouvelles solidarités collectives. Ils deviennent le terreau de nouvelles identités politiques. L'idée qu'une action de masse peut donner des résultats se répercute sur d'autres formes d'organisation, telles que l'organisation communautaire et l'organisation sur le lieu de travail.
En tant que militants de la cause socialiste, nous devons essayer de travailler avec toutes ces petites pousses vertes qui ont émergé en termes d'organisation syndicale et sur le lieu de travail. Il est extrêmement important de les cultiver, mais nous devons également être conscients des possibilités de mobilisations sociales à plus grande échelle, car elles attireront les jeunes travailleurs et les travailleurs de couleur en particulier.
Si nous parvenons à mettre sur pied une véritable campagne populaire de solidarité avec la Palestine contre la guerre à Gaza dès à présent, elle se propagera. Cela ne signifie pas que la droite disparaîtra électoralement, mais l'une des choses essentielles que nous devons comprendre stratégiquement pour la gauche est que l'arène électorale est moins propice pour nous qu'elle ne l'est pour la droite. L'arène électorale convient mieux à la droite parce qu'elle n'essaie pas de briser les institutions du pouvoir capitaliste. Elle nous convient moins parce que la gauche est, dans sa grande majorité, obligée de s'adapter lorsqu'elle pénètre dans les rouages de l'État, même dans ses structures élues.
Bien sûr, on peut créer d'énormes contrepoids si l'on dispose de mouvements sociaux de masse, et je ne dis donc pas qu'il ne faut jamais contester le pouvoir dans l'arène électorale. Mais l'une des choses que nous avons constatées, c'est qu'à moins que les représentant·es élu·es de la gauche ne soient ancré·es dans les mouvements sociaux de masse, qui exercent une attraction sur l'électoralisme, ils s'accommodent de l'électoralisme – et c'est très grave.
À l'heure actuelle, les avancées électorales de la droite doivent être contrées par tous les moyens possibles. Mais si nous voulons mettre fin à l'attaque contre les droits reproductifs aux États-Unis, par exemple, nous ne devons pas nous concentrer sur l'élection de Démocrates. Nous devons au contraire reconstruire un mouvement de masse en faveur du choix en matière de procréation. C'est ce que nous avons vu ailleurs, et ce sera le cas aux États-Unis, tout comme dans les années 1970, en termes de victoire sur les droits fondamentaux.
Les mouvements sociaux de masse créent un autre type de politique. Ils enseignent aux gens que la politique n'a pas à se soumettre aux dirigeants du monde entier. Nous ne gagnerons jamais la confiance des classes populaires si c'est ce que nous leur proposons comme alternative c'est une élite technocratique, comme Biden et compagnie, qui ont été toute leur vie des valets politiques dans les rouages du Parti démocrate.
De cette façon, nous n'avançons pas et nous sommes en fin de compte perdants sur le plan politique. La vraie question pour nous est de créer un contrepoids de masse et une vie politique qui préfigure un autre type de politique, un autre type d'organisation et un autre type de lutte.
Cela produira inévitablement des retombées électorales. Pensez par exemple au Parti démocratique de la liberté du Mississippi ou au Parti de la paix et de la liberté associé au Black Panther Party en Californie. Il y aura des retombées électorales, mais à l'heure actuelle, la priorité absolue est de créer une force de gauche en politique pour contrer la droite. Pour ce faire, nous avons besoin de mouvements de masse de gauche. Nous devons revenir à la mobilisation dans la rue, au sein des communautés et sur les lieux de travail. Il y a une ouverture en ce moment autour de la justice pour la Palestine. J'espère que nous ne la gaspillerons pas.
Le 4 mars 2024
Le Tempest Collective est une organisation marxiste révolutionnaire aux États-Unis. Elle édite la revue en ligne Tempest Mag. Cet entretien a été d'abord publié en deux parties par Tempest le 11 février et le 4 mars 2024. Traduit de l'anglais par JM.
1. une mise en perspective historique », publié par le site web Contretemps.
2. Mugging, the State, and Law and Order, Macmillan, London 1978.
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Antisocial et islamophobe : combattons ce gouvernement !
Les annonces de Gabriel Attal sont brutales en matière sociale, et s'accompagnent d'un racisme dirigé spécialement contre les personnes musulmanes ou consideré.es comme telles. Ces attaques violentes contre notre camp social disent bien de quel côté se situe le gouvernement : celui des patrons qui tendent la main à l'extrême droite.
photo et article tirés de NPA 29
Crédit Photo Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas
Attaque contre l'assurance chômage
La précédente réforme à peine en place, une nouvelle est déjà annoncée pour encore diminuer les droits des personnes sans-emploi. En stigmatisant les chômeurs.euses, le gouvernement cherche à monter celles et ceux qui travaillent contre de soi-disant profiteurs.euses. Et cela pour réduire la durée d'indemnisation de plusieurs mois, augmenter la durée de travail nécessaire pour bénéficier des allocations et baisser le montant perçu. Le gouvernement a également avancé que l'assurance chômage devrait être gérée par l'Etat et non plus par la Sécurité sociale.
Rappelons que l'assurance chômage, comme l'assurance maladie ou les retraites, ce sont nos cotisations qui permettent d'assurer une sécurité de revenus aux travailleurs.euses. Baisser les droits au chômage comme le prévoit Attal, c'est plonger de nouveaux foyers dans la misère en plus des millions de personnes qui vivent déjà sous le seuil de pauvreté. Nous devons construire une riposte à la hauteur.
Cadeaux au patronat et austérité pour l'Etat
En parallèle, Attal envisage des allègements de cotisations patronales au prétexte d'inciter à augmenter les bas salaires. Aucune des mesures de ce type n'a eu d'efficacité sur les embauches ou l'augmentation des salaires.
Et pourtant, c'est déjà plus de 200 milliards d'aides publiques que les entreprises perçoivent, tandis que plus de 80 milliards s'échappent dans l'évasion fiscale. De l'argent il y en a – et beaucoup – dans les caisses du patronat. Mais ce n'est pas là que le gouvernement a prévu de le prendre : quand Attal annonce vouloir réduire le déficit public de 5,5% du PIB à moins de 3% d'ici 2027, il veut prendre dans les budgets des ministères et s'approprier nos cotisations sociales.
Par ailleurs, le gouvernement nous prend vraiment pour des imbéciles lorsqu'il prétend vouloir « mieux prévenir les accidents au travail » : aujourd'hui c'est au moins deux personnes qui meurent par jour à cause du travail, et ce ne sont pas des spots publicitaires gouvernementaux qui vont changer quelque chose. Il faut comptabiliser vraiment les accidents et les maladies professionnelles et sanctionner lourdement les entreprises pour les obliger à prendre des mesures.
Et pour finir dans les mesures absurdes, ce n'est pas en faisant le même travail en 4 jours au lieu de 5, comme le propose Attal, qu'on va réduire le chômage et améliorer les conditions de travail. C'est juste l'intensification encore et toujours du travail pour le plus grand bénéfice des actionnaires et des patrons.
Attaques islamophobe et tapis-rouge pour l'extreme droite
Cette violence de classe, qui s'articule avec une violence islamophobe exacerbée, donne toujours plus de gages à l'extrême droite.
Les interventions d'Attal suite à l'agression d'une élève portant le voile par un proviseur sont écoeurantes. Alors que la jeune femme est victime d'un comportement violent et raciste, l'Etat a porté plainte contre l'élève ! C'est une incitation à la violence contre toute les personnes racisées, et de telles déclarations ne font que préparer le terrain à l'extrême droite dont les scores annoncés aux européennes atteignent déjà les 40%.
L'ensemble de notre camp social doit réaffirmer sa solidarité et combattre ces idées nauséabondes, notamment en manifestant le dimanche 21 avril lors de la marche contre les racismes et l'islamophobie.
Mardi 2 avril 2024
https://nouveaupartianticapitaliste.org/
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Les 3 et 4 avril 2024, les journées intersyndicales : le féminisme sur tous les fronts
Depuis 1998, les journées Intersyndicales Femmes réunissent au mois de mars-avril entre 300 et 400 militant·es de la CGT, de la FSU et de l'Union Syndicale Solidaires. Ces deux journées de formation intersyndicale donnent la parole à des chercheuses, des associations, et des femmes concernées sur quatre thèmes relatifs aux droits des femmes.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Elles permettent à l'ensemble des participantes de réfléchir, échanger et s'armer pour porter ces questions dans nos organisations syndicales respectives et au-delà. Elles mettent aussi en lumière la manière dont la domination patriarcale s'exerce sur nos vies entières et démontrent que les luttes pour l'égalité professionnelle comme celles contre les violences sexistes et sexuelles sont des enjeux profondément sociaux et syndicaux. Les journées Intersyndicales Femmes nous rappellent chaque année que rien n'est totalement acquis et que de nouveaux droits sont à conquérir.
Cette année l'intersyndicale poursuit ses réflexions les mercredi 3 et jeudi 4 avril 2024 à la salle Olympe de Gouges, 15 rue Merlin dans le 11e arrondissement de Paris.
La matinée du mercredi sera consacrée à la question du refus des normes esthétiques et des injonctions du paraitre, pour nous rappeler que l'intime est politique.
Après une journée de mobilisation du 8 mars qui a rassemblé des milliers de personnes et la nécessité de militer encore et toujours pour l'égalité et nos droits, nous poursuivrons la journée sur le thème de la construction de nos luttes féministes.
La journée se conclura avec un concert de la chanteuse Mathilde.
La matinée du jeudi sera consacrée aux métiers du soin et du lien, essentiels, et pourtant sous-évalués, sous-payés, et en nombre insuffisant. Ces métiers à prédominances féminines sont un enjeu pour l'égalité.
Enfin, nous conclurons les journées intersyndicales par une table ronde sur le thème « nouvelles technologies et l'intelligence artificielle : nouvelles, mais toujours sexistes ! ».
L'énergie et l'intelligence collective qui se dégagent de nos rencontres sont des leviers incontestables pour nos organisations syndicales et renforcent notre détermination pour mener les luttes féministes sur nos lieux de travail comme dans l'ensemble de la société.
Ci-dessous et en PJ, les actes des Journées Intersyndicales Femmes de 2023
Actes des Intersyndicales Femmes 2023
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Réformes de l’assurance chômage : une dégradation de la condition des femmes
Les femmes luttent depuis plusieurs décennies pour obtenir leur indépendance financière grâce à l'accès à des emplois de qualité, une autonomie dans leur action politique face au patriarcat. Dans la période actuelle, d'ubérisation et de précarisation massive de l'emploi, la lutte contre les régressions au niveau de l'assurance chômage, de la protection sociale et des services publics est devenue pour elles décisive.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Les récentes réformes de l'assurance chômage (comme je l'ai montré dans mon ouvrage, Femmes, chômage et autonomie) ont ciblé particulièrement les femmes, notamment celles qui travaillent dans l'emploi précaire, discontinu, et le multi-emploi. Car les femmes représentent 60% des travailleurs précaires, et cela se conjugue souvent avec du temps partiel et des bas salaires. Dans toutes les situations de successions de contrats courts, de périodes de chômage, de formation, de congés de maternité ou de maladie, une partie des femmes se retrouve avec des ressources très faibles, voire inexistantes. Il existe des vides juridiques, des interruptions de droits lors du passage d'une situation sociale ou professionnelle à une autre…
A présent, avec la loi Plein emploi, la suppression de l'ASS, l'obligation de faire 15 heures de travail pour les bénéficiaires du RSA sous peine de sanctions, vont avoir de graves conséquences pour de nombreuses femmes – à commencer par celles qui élèvent seules des enfants. Le RSA étant attribué au foyer, celles qui vivent en couple pourraient être contraintes de faire ces 15 heures hebdomadaires, sans pour autant disposer de droits à un revenu personnel, ni de moyens de garde d'enfant(s).
Beaucoup comprennent qu'il ne leur sert à rien de courir en tout sens après des miettes d'emplois, qu'il vaut mieux se rassembler pour revendiquer de vrais emplois et des droits sociaux garantis collectivement. Pour cela, alors que les organisations syndicales et politiques de la Gauche semblent avoir démissionné face à la montée des inégalités, un système de sécurité sociale couvrant le risque du chômage et réellement solidaire apparaît indispensable, et devrait être un élément essentiel d'un programme pour construire une société d'avenir.
Dans de nombreux domaines, comme la santé, l'éducation, les services à la personne, il existe des besoins sociaux énormes, liés notamment à la montée d'activité des femmes et au vieillissement de la population. La reconnaissance de la valeur du travail domestique et sa socialisation partielle passent par la création d'un large secteur non marchand de l'économie, pour prendre en charge ces activités de reproduction sociale. Sans de véritables statuts d'emploi pour les personnes qui y travaillent, la revalorisation des métiers féminisés, « l'éthique du care » et le souci des autres resteront de vains mots.
En même temps, il ne devrait plus exister de situations qui obligent une femme à choisir entre sa vie privée et sa vie professionnelle. Il est nécessaire de pouvoir passer librement d'une situation sociale à une autre, de mieux pouvoir articuler les différents temps de vie, ce qui exige notamment des congés familiaux, parentaux, et de formation correctement rémunérés.
Ce qui est en jeu, au travers de cette question de la Sécurité sociale chômage, ce sont les rapports de force dans les entreprises comme au sein de la famille. Les salarié.es qui travaillent dans les entreprises ne doivent plus être soumis.es à des pressions incessantes, à la souffrance au travail, au stress et au chantage à l'emploi… Les femmes devraient pouvoir rechercher une configuration familiale qui leur permette un partage des tâches plus équilibré, et des rapports plus égalitaires avec le conjoint.
La question du chômage est en réalité étroitement liée aux problèmes d'organisation du travail, à la façon bureaucratique et autoritaire dont ces questions sont traitées dans les entreprises. Dé-marchandiser les activités reproductives et limiter les activités productives ou « hétéronomes » en réduisant massivement le temps de travail, tout cela est d'autant plus urgent aujourd'hui que les dernières tendent à envahir toute la vie, du fait de la dématérialisation et de l'économie numérique.
Le partage du travail et la déségrégation des emplois entre les femmes et les hommes seront certes difficiles à obtenir ; car cela nécessite une réflexion approfondie sur ce qu'est la valeur économique et sur les raisons de la division du travail sexuée. On ne peut pas se contenter de dire aux femmes « Vous n'avez qu'à faire les mêmes formations techniques, les mêmes métiers que les hommes (ingénierie…) » Car ces activités du secteur marchand reposent sur une hyper-compétitivité et une spécialisation, sur l'adhésion inconditionnelle aux valeurs du profit et de la rentabilité ; or, ce système est destructeur et énergivore, il mène toute la société dans une impasse.
Odile Merckling, Paris, le 27 mars 2024
Auteure de : Femmes, chômage et autonomie. Des droits sociaux pour abolir la précarité et le patriarcat, Ed Syllepse, 2023.
https://blogs.mediapart.fr/omerckling/blog/270324/reformes-de-lassurance-chomage-une-degradation-de-la-condition-des-femmes
Introduction au livre d'Odile Merckling : Femmes, chômage et autonomie
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/03/28/introduction-au-livre-dodile-merckling-femmes-chomage-et-autonomie/
Droits propres et continuité des droits dans la discontinuité de l'emploi
Note de lecture du livre d'Odile Merckling : Femmes, chômage et autonomie. Des droits sociaux pour abolir la précarité et le patriarcat
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/07/24/droits-propres-et-continuite-des-droits-dans-la-discontinuite-de-lemploi/
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En Gambie, l’interdiction des mutilations génitales menacée
Tribune · En Gambie, les parlementaires envisagent, au nom de la culture et de la tradition, de revenir sur l'interdiction de pratiquer des mutilations génitales féminines. Alors que cette loi régressive n'a pas encore été votée, deux juristes gambiennes appellent à se mobiliser afin de protéger les filles et les femmes de ce pays.
Tiré de Afrique XX1
Photo :L'outil servant à exciser les jeunes filles.
Traduit de l'anglais par Marame Gueye (East Carolina University)
En 2015, la Gambie a introduit une législation interdisant les mutilations génitales féminines (MGF) par le biais d'un amendement à la loi sur les femmes de 2010, après des décennies d'efforts de plaidoyer et de sensibilisation menés par des organisations de la société civile (OSC) et des groupes communautaires. L'article 32A de la loi sur les femmes de 2015 érige en infraction le fait pour toute personne de pratiquer l'excision. Quiconque y contrevient est passible, sur déclaration de culpabilité, d'une peine d'emprisonnement de trois ans ou d'une amende, ou des deux.
La loi prévoit également une peine d'emprisonnement à perpétuité lorsque la circoncision entraîne la mort. La section 32B (1) s'adresse aux commanditaires de la procédure et stipule que « toute personne qui demande, incite ou promeut l'excision en fournissant des outils ou par tout autre moyen commet une infraction et est passible d'une peine d'emprisonnement de trois ans ou d'une amende de cinquante mille dalasis [environ 682 euros], ou des deux ». En outre, une amende de 10 000 dalasis, conformément à la section 32B (2) de la loi, est imposée à toute personne qui a connaissance de la pratique et qui ne la signale pas sans raison valable.
La législation interdisant les MGF en Gambie a été adoptée à la suite d'une directive de l'ancien président Yahya Jammeh. Elle a été adoptée alors que les survivantes étaient de plus en plus visibles et que l'on s'efforçait de mettre fin à cette pratique dans le pays. Malgré ce prétendu engagement, le gouvernement a harcelé les militants et les militantes anti-MGF et a restreint l'espace des OSC et des médias souhaitant engager les communautés pratiquantes et la population dans son ensemble, faciliter l'accès à l'information sur les dangers des MGF et influencer la fin de la pratique dans l'intérêt des filles et des femmes.
DEUX CAS SIGNALÉS DEPUIS 2015
La reconnaissance des MGF comme une violation flagrante des droits des filles et des femmes est établie dans de nombreux instruments juridiques internationaux et déclarations politiques. Depuis la promulgation de la loi sur les femmes en décembre 2015, seuls deux cas de mutilations ont été signalés, dont celui sur un bébé de 5 mois décédé des suites d'une mutilation dans le village de Sankandi. Les accusés ont nié les faits et ont demandé à être libérés sous caution, ce à quoi l'État s'est opposé. L'affaire a ensuite été ajournée pour statuer sur la mise en liberté sous caution, mais avant que la Cour ne se prononce l'État a abandonné les poursuites. La position officielle de l'État était que le rapport médical n'établissait pas de lien entre la cause du décès et la mutilation.
En 2023, trois femmes de Niani Bakadaji, dans la région du fleuve central, ont été reconnues coupables d'avoir pratiqué et encouragé des mutilations génitales féminines. Huit enfants âgés de 4 mois à 1 an ont été mutilés, en violation directe de la loi sur les femmes de 2015. Elles n'ont été condamnées qu'à une amende de 15 000 dalasis gambiens ou, par défaut, à un an d'emprisonnement, une peine qui n'est pas conforme à celle prévue par la loi.
Le week-end suivant leur condamnation, l'imam Abdoulie Fatty, un érudit religieux connu pour ses opinions fondamentalistes et associé à l'ancien dictateur Yahya Jammeh, s'est rendu avec d'autres érudits dans le village des femmes condamnées pour payer l'amende, une action qu'il considère comme un devoir sacré de tout musulman et comme un soutien à l'excision en tant que partie intégrante de la culture de la population. Il a ajouté que si tout le monde soutenait ouvertement l'excision, le gouvernement ne serait pas en mesure d'emprisonner une ville entière, sans parler d'un pays tout entier.
DES DÉBATS RÉGRESSIFS
L'assaut de l'imam Fatty contre la loi anti-MGF a finalement conduit à des débats intenses et régressifs à l'Assemblée nationale, débouchant finalement sur un soutien massif en faveur de l'abrogation de l'interdiction des MGF. Le 4 mars 2024, Almameh Gibba a présenté un projet de loi à l'Assemblée nationale, le Women's (Amendment) Bill 2024, qui vise à supprimer les articles 32A et 32B du Women's (Amendment) Act 2015. […] L'objet et le but de la loi stipulent que :
Ce projet de loi vise à lever l'interdiction de l'excision en Gambie, une pratique profondément ancrée dans les croyances ethniques, traditionnelles, culturelles et religieuses de la majorité du peuple gambien. Il vise à préserver la pureté religieuse et à sauvegarder les normes et valeurs culturelles. L'interdiction actuelle de l'excision constitue une violation directe du droit des citoyens à pratiquer leur culture et leur religion, tel qu'il est garanti par la Constitution. Compte tenu de la population majoritairement musulmane de la Gambie, toute loi incompatible avec les aspirations de la majorité de la population devrait être réexaminée. L'excision est une pratique culturelle importante soutenue par l'Islam, qui prouve clairement les enseignements de notre Prophète (S.A.W). Il convient de noter que l'utilisation de lois pour restreindre les pratiques religieuses ou culturelles, que ce soit intentionnel ou non, peut entraîner des conflits et des frictions. Il est intéressant de noter que le maintien de l'interdiction de l'excision et la pénalisation des personnes qui la pratiquent sont en contradiction directe avec les principes généraux des Nations unies, qui encouragent, par l'intermédiaire de leurs agences, la préservation et la pratique des patrimoines culturels et historiques...
Si le projet de loi affirme que l'excision est profondément ancrée dans les croyances culturelles et religieuses de la majorité du peuple gambien, en particulier dans le contexte de l'islam, cette position ne peut justifier des pratiques qui violent les droits humains. De nombreux pays dont la population est majoritairement musulmane ont promulgué des lois interdisant les mutilations génitales féminines. Les MGF ont également été condamnées par de nombreux érudits et organisations islamiques dans le monde entier, soulignant l'importance de protéger les individus contre les pratiques néfastes.
Le projet de loi affirme également que l'interdiction de l'excision est en contradiction avec les principes généraux des Nations unies, qui encouragent la préservation et la pratique des héritages culturels et historiques. Si les Nations unies encouragent la préservation culturelle, elles mettent également l'accent sur la protection des droits humains, y compris le droit d'être à l'abri de toutes les formes de discrimination et de violence, telles que les mutilations génitales féminines. Les organes de surveillance des traités des Nations unies condamnent les pratiques sociales et culturelles néfastes qui portent atteinte à la santé, à la sécurité, à l'intégrité corporelle et au bien-être général des individus, quelles que soient les justifications culturelles ou religieuses.
Bien que le droit international reconnaisse le droit des personnes à pratiquer leur culture et leur religion, ces droits peuvent être restreints par un gouvernement qui a l'obligation de protéger les droits humains fondamentaux. Ainsi, la justification fournie dans le Women's (Amendment) Bill 2024 n'est pas conforme à l'esprit et à l'intention de l'interprétation de la préservation du patrimoine culturel des Nations unies. C'est un fait établi que les gens ne peuvent pas invoquer la culture ou la religion pour justifier les violations des droits des femmes et des enfants.
PROFONDE INQUIÉTUDE
La Gambie est signataire du protocole de Maputo, qui impose aux États l'obligation d'interdire les MGF par des sanctions pénales (article 5(b)). Le protocole garantit également le droit de vivre dans « un contexte culturel positif ». S'il est adopté, le projet de loi constituera une violation directe de ces dispositions. Le pays est également partie à la Cour africaine qui a statué dans l'affaire APDF & IHRDA c. Mali que les États africains ne peuvent pas utiliser la culture et la religion comme base pour justifier la violation des droits humains. Bien que l'article 17 de la Charte africaine et l'article 17 du Protocole de Maputo reconnaissent le droit à la culture, et que l'article 18 de la Charte fait référence aux valeurs « traditionnelles », cela n'exonère pas les États de leur responsabilité d'éliminer les pratiques traditionnelles néfastes qui violent les droits humains.
Après la deuxième lecture du projet de loi le 18 mars 2024, et le débat qui a suivi, les législateurs ont voté par 42 voix contre 4 pour renvoyer le projet de loi à la commission des affaires de l'Assemblée afin qu'il soit soumis aux commissions appropriées de l'Assemblée pour un examen plus approfondi et une consultation publique.
Les articles 68 à 76 du Règlement de l'Assemblée nationale (tel qu'amendé en 2020) s'appliquent aux prochaines étapes du processus. En commission, les membres examinent la proposition de loi, engagent des consultations avec les parties prenantes, entendent des avis d'experts et font rapport à l'Assemblée. Cette commission dispose de seize semaines pour examiner le projet de loi, consulter les parties intéressées et entendre les avis d'experts. Elle peut demander plus de temps si nécessaire. Cette procédure garantit un examen approfondi du projet de loi avant qu'il ne passe en troisième lecture. Cette phase en commission permet à l'Assemblée elle-même d'apporter des modifications au projet de loi, mais ces modifications doivent respecter des règles spécifiques. Les amendements doivent être directement liés au sujet du projet de loi et éviter de contredire des parties déjà approuvées. En outre, il existe des lignes directrices pour proposer des amendements de manière claire et organisée, afin de garantir un processus sans heurts. Un rapport sera ensuite présenté à l'Assemblée par la commission.
Après la présentation d'un rapport à l'Assemblée, le projet de loi est transmis à la commission des affaires de l'Assemblée pour l'organisation de la phase d'examen. Le projet de loi passe ensuite à la troisième étape, au cours de laquelle il est lu une troisième fois et adopté. Dès que possible, le projet de loi est soumis à l'approbation du président.
La Commission africaine et le Comité africain d'experts sur les droits et le bien-être de l'enfant (ACERWC) ont récemment publié une déclaration commune exprimant leur profonde inquiétude. Ils demandent instamment à la Gambie de protéger les filles et les femmes en maintenant l'interdiction. Il ne s'agit là que d'un exemple parmi d'autres de la levée de boucliers internationale contre l'abrogation potentielle. Il est essentiel que les OSC nationales et transnationales participent rigoureusement au processus de consultation en faisant pression sur le président pour qu'il rejette le projet de loi s'il est adopté.
Rejoignez le combat ! Soutenez les organisations qui œuvrent à la protection des filles en Gambie et exhortez le gouvernement gambien à donner la priorité aux droits et au bien-être des femmes et des filles.
SATANG NABANEH
Satang Nabaneh est une juriste et une praticienne des droits de l'homme spécialisée dans le genre et les droits sexuels et reproductifs… (suite)
MUSU BAKOTO SAWO
Musu Bakoto Sawo est une avocate féministe et défenseure des droits de l'homme qui a plus de 18 ans d'expérience dans la défense des…(suite)
Une suggestion de lecture de André Cloutier, Montréal, 5 avril 2024*/*
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Harcèlement : le silence profite à l’agresseur
Interview de Catherine Le Magueresse par Francine Sporenda
Catherine Le Magueresse est docteure en droit, chercheuse associée à l'Institut des sciences juridiques et philosophiques de la Sorbonne et a été présidente de l'AVFT (Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail) de 1998 à 2008. Elle élabore au fil de ses publications une critique féministe du droit pénal et a notamment publié « Les pièges du consentement, pour une redéfinition pénale du consentement sexuel » (éditions iXe, 2021) et « Harcèlement, ça commence quand ? » (Alt).
tiré de Entre les lignes et les mots
FS : Etre réputée « fille facile » qui « ne se respecte pas » a des conséquences pour celles à qui on colle cette étiquette au lycée. Pouvez-vous en parler ?
CL : Déjà cette étiquette – et ça me parait important – elle est collée par les garçons et par les filles, c'est un collectif qui va considérer qu'une jeune femme ne se comporte pas bien, selon des normes qui sont propres à ce collectif-là. En gros, ce ne sont pas des normes juridiques, cette fille exerce juste sa liberté sexuelle, voire elle ne l'exerce pas mais elle a seulement un comportement ou un habillement qui ne correspondent pas à la norme collective et va se voir affubler de cette étiquette. Ca veut dire que c'est très variable, ça dépend même de l'établissement scolaire, et les conséquences sont que ça peut se transformer en une sorte de harcèlement scolaire dans le cadre du collège ou du lycée, qui peut même s'étendre à toutes les sphères de la vie, y compris dans la vie privée, car ça ne s'arrête pas à l'établissement scolaire, ça continue sous forme de cyberharcèlement sur tous les réseaux sociaux que les jeunes utilisent. Si bien que, pour la jeune fille, ça devient tout simplement invivable : on est attaquée parce qu'on n'est pas dans la norme, on est jugée pour tout ce qu'on peut dire ou faire, alors que quand on est jeune, on est encore en construction, et c'est très difficile d'être exclu du collectif sur des fondements qu'on ne maîtrise pas. Et c'est très injuste évidemment.
FS : Le harcèlement sexuel au travail, bien qu'il soit théoriquement puni par une loi, n'est toujours pas considéré comme un délit par de nombreuses personnes et minimisé comme « blagues de potaches », « gauloiseries » etc. et ceux qui s'y livrent simplement qualifiés de « mecs lourds ». Vos commentaires sur cette minimisation sociale du harcèlement sexuel et cette tolérance pour ceux qui s'y livrent ?
CL : Il n'est pas théoriquement puni, il est puni. C'est ça qui est intéressant…
FS : Par théoriquement, je voulais dire que c'est puni sur le papier, dans la loi, mais que les conséquences concrètes de ces dispositions légales ne sont pas énormes…
CL : C'est important de rappeler que, depuis 1992, depuis environ 30 ans, le harcèlement sexuel est répréhensible et réprimé. Et pour la condamnation sociale, il y quand même du changement : oui, il y a toujours des personnes qui considèrent que ce n'est pas si grave par méconnaissance de la loi. Comment on fait pour que cette loi soit prise au sérieux ? Il faut que les entreprises affichent beaucoup plus clairement et fréquemment leur détermination à lutter contre le harcèlement sexuel, et pour ça, il faut que les instances de pouvoir, par exemple les syndicats, disent : « on n'a pas mené de campagne de prévention, on va le faire, on va lancer des alertes ». Il y a un manque d'actions proactives je dirais, pour bien faire passer le message auprès de tous les salariés et des femmes que ce comportement-là ne sera pas accepté au sein de notre entreprise ou de notre administration. Et ensuite, quand il y a des dévoilements de violence au sein d'un collectif de travail, il faut que ça soit suivi d'enquête et de sanctions. A partir du moment où le coût d'exercer un harcèlement est identifié comme assez élevé, qu'on sait qu'il va y avoir des sanctions disciplinaires pouvant aller jusqu'au licenciement, je pense que ce type de considération « c'est pas grave, c'est juste des blagues… » cesseront. C'est une lutte à mener bien sûr, dans ce sens qu'on connait les réactions que cela suscite : « on va vers une société à l'américaine, on peut plus rien faire, on peut plus rien dire, etc. ».
Faudra bien – parce que c'est la loi. Effectivement, vous ne pouvez pas faire ce que vous appelez des blagues, parce qu'en droit, ça ne s'appelle plus des blagues, c'est du harcèlement. Il y a une affiche suisse qui dit « pour vous, ce sont juste des paroles, pour la loi, c'est juste un délit ». Je trouve ça assez fort. Parce ce qu'à chaque fois, il faut remettre le repère, et le repère, c'est la loi.
Que dit la loi ? En droit, c'est un délit et ça peut être éventuellement un outrage sexiste, donc une contravention ou un délit. Il faut revenir au droit tout le temps, et je le vois dans les animations que je fais dans les amphis, dans les débats qui ont lieu, quand on me dit « mais ça madame, c'est pas grave », je dis « prenons le repère de la loi, que dit la loi ? » Et je remets le texte et je dis, « voyez, vous, vous pensez que c'est une blague mais en droit, c'est interdit ». En gros, ce que vous pensez, peu importe, là on est dans l'ordre de l'opinion, et l'opinion ne fait pas le droit, l'opinion, c'est du registre des affaires privées. Dans le collectif, on est en droit, c'est ce que la société a décidé à travers le législateur et vous pouvez être poursuivi. Alors évidemment, ça ne leur plait pas, mais on a tout de même ce repère et ce rempart contre ceux qui pensent que ce n'est pas grave.
FS : Les pratiques sociales sont vraiment très longues à s'aligner sur le droit…
CL : Ce qui est intéressant, c'est que, quand on outille sur le droit, on outille les victimes, puisqu'elles-mêmes ne sont pas nécessairement au courant sur le droit. C'est pour ça qu'on a un travail très important d'éducation au droit pour que les victimes sachent qu'elles peuvent s'appuyer sur cet outil-là. Je ne dis pas que c'est simple : quand elles s'outillent, quand elles s'appuient sur cet outil-là, elles font face à des répercussions de diffamation, de dénonciation calomnieuse etc. – on le voit très bien avec les procédures en cours. Et par ailleurs, on voit aussi qu'un certain nombre de magistrats ou magistrates ont du mal à appliquer ce droit-là correctement, et ça rejoint ce qu'on avait déjà évoqué dans un autre entretien : il faut aussi que, derrière, les cours de justice, quel que soit le niveau – première instance, cours d'appel ou cour de cassation – sanctionnent très précisément ces violations. Il y a aussi le défenseur des Droits qui rend des décisions très intéressantes où il va justement rappeler que ça, c'est du sexisme. On peut aussi s'appuyer sur la Cour européenne des Droits de l'homme…
FS : Oui, j'ai vu ça, il y a eu un arrêt récemment…
CL : Absolument, c'est très intéressant, et la France est condamnée. On a 8 affaires en cours devant la Cour européenne des Droits de l'homme, et il y en a plusieurs qui vont être jugées en 2024 [1]. On peut espérer que ça va être ce qu'on appelle un arrêt-pilote, c'est-à-dire qu'il y a 8 affaires qui portent plus ou moins sur le viol ou sur des affaires qui relèvent de la culture du viol que les magistrats français n'ont pas retenues et on espère que la Cour européenne des Droits de l'homme va rassembler ces affaires, prendre tous leurs points communs et dire à la France : « vous n'appliquez pas le droit lié à la Convention des Droits de l'homme et à la Convention d'Istanbul (puisque le DH s'appuie sur la Convention d'Istanbul). Et va produire une belle condamnation de la France. Pour le moment, on est dans les allers-retours entre le gouvernement français et les plaignantes mais ces recours convergents à la Cour européenne des Droits de l'homme sont très intéressants.
FS : On aurait un peu un effet jurisprudence, avec un tel arrêt ?
CL : Absolument. Si l'on arrive à avoir cet arrêt-pilote, il y aura forcément des condamnations. Dans ces affaires, il y a l'affaire du Quai d'Orsay, il y a l'affaire de Julie, et il y en a d'autres qui n'ont pas été médiatisées, il y a deux affaires qui sont suivies par l'AVFT, qui sont graves, qui sont importantes. Je ne peux pas imaginer que la France ne soit pas condamnée sur au moins la moitié de ces affaires. Et si la France et condamnée, le ministère pourra faire quelque chose derrière.
Pour revenir plus précisément à votre question sur ces représentations sociales qui ne bougent pas, on a eu récemment le rapport du HCE sur le sexisme en France qui note une régression, et c'est normal qu'il y ait une régression quand on ne se donne pas les moyens – et quand je dis on, c'est l'Etat – de lutter contre ça. Et si on ne se donne pas les moyens de lutter, alors qu'on sait que le mouvement masculiniste s'est organisé, que les jeunes ont de plus en plus accès à la pornographie, de plus en plus jeune, ce qui a un effet absolument dramatique sur les représentations sociales, sur les relations filles-garçons – on le voit avec l'affaire French bukake, avec l'affaire Jackie et Michel et avec les deux rapports qu'il y a eu sur la pornographie. On sait que ça a un impact dramatique, délétère sur les représentations sociales, et on continue de faire comme s'il n'y avait pas une urgence, comme si le bateau n'était pas en train de couler. Et là, il y a une responsabilité de l'Etat français qui ne fait rien et qui je l'espère va être pointée aussi au niveau national, par le GREVIO ou le comité CEDEF par exemple.
FS : Les situations de harcèlement sexuel prolongées, outre le stress chronique qu'elles produisent, et les maladies psychosomatiques qu'elles entraînent, sont aussi préjudiciables à l'emploi et à la carrière des femmes harcelées : soit elles démissionnent, soit elles sont mutées ou placardisées si elles dénoncent. Vos commentaires ?
CL : D'abord il faut souligner que les conséquences sur la santé existent indépendamment des réactions de l'entreprise. Ces conséquences sont les mêmes que celles des autres violences masculines sur les femmes, des violences sexuelles en particulier. Il y a aussi les conséquences sociales qui sont aussi similaires à celles des violences sexuelles, et il y a les conséquences plus spécifiques dans le domaine du travail. Pour l'instant – c'est quand même un peu en train de changer, ça s'améliore – parce que là, les entreprises ont été sanctionnées. Et elles savent que si elles mettent au placard, licencient ou contraignent à la démission avec des procédures de rupture conventionnelle, elles vont être condamnées par le Conseil des prud'hommes, par la Cour d'appel, et puis ensuite par la chambre sociale de la Cour de cassation. La chambre sociale de la Cour de cassation rend des décisions meilleures que la chambre criminelle de la Cour de cassation, c'est le volet droit du travail versus le volet droit pénal.
Le droit du travail, c'est celui qui condamne l'entreprise qui n'a pas fait ce qui fallait. Il y a encore des entreprises qui continuent à faire porter le coût du dévoilement des violences par la victime, et non pas sur l'auteur des violences, c'est-à-dire que ce n'est pas l'auteur qui va être licencié parce que, comme c'est souvent l'agresseur qui est en position de supériorité hiérarchique, ça coûte plus cher de licencier l'agresseur, le harceleur, que la salariée qui est dans une position hiérarchiquement inférieure. C'est une question de coût économique : on va regarder ce qui coûte le plus cher, et évidemment c'est celui qui a le plus d'ancienneté et un poste plus élevé parce que les indemnités coûtent plus cher. Donc l'entreprise va faire un calcul très cynique de coût du licenciement mais derrière, l'entreprise peut être condamnée en raison du choix qu'elle a fait. Le problème c'est que Monsieur Macron a limité le montant des indemnités, normalement pas pour le harcèlement ou la discrimination liée au harcèlement mais on est quand même dans une culture de « c'est une affaire d'honneur, la salariée ne peut pas demander de l'argent pour ça ». On a ces limites sur la reconnaissance des conséquences qu'elle a subies. Or ces conséquences sont très élevées, et quand on met bout à bout tout ce que le harcèlement sexuel lui coûte – pour ne rester qu'au niveau du harcèlement, parce que souvent il y a agression sexuelle – si l'on considère tout ce que ça coûte–parce que souvent, après une agression, il y a le coût d'un suivi psychologique, et c'est très cher si l'on a recours à des professionnels qui sont formés sur ces questions-là : c'est au minimum 50 Euros la séance à raison d'une séance par semaine. Et pour des professionnels vraiment compétents formés spécifiquement – et à juste titre, ce n'est pas une critique –, le coût des séances est beaucoup plus élevé, et ce n'est pas pris en charge par la Sécurité sociale sauf si c'est un psychiatre.
Ce qui serait normal – c'est une revendication à envisager – c'est que les séances psys soient prises en charge par la Sécu et soient remboursées par l'entreprise quand elle est déclarée responsable. Normalement, c'est la réparation intégrale du préjudice subi. Si c'est la Sécu qui prend en charge, derrière on sait que l'entreprise peut prendre en charge le coût Sécu. On le fait déjà pour les accidents du travail, donc ça devrait être pris en compte aussi en la matière. Le problème, c'est qu'on ne s'est pas encore donné les moyens de le faire parce que ça serait un coût énorme pour les entreprises, et que les intérêts des entreprises sont encore assez protégés par le gouvernement. Donc ces coûts, c'est comme pour la prévention ; si ils étaient véritablement portés par les personnes, par les institutions qui sont censées les porter – les entreprises et les administrations – celles-ci se diraient : « ça coûte si cher que ça de n'avoir rien fait, ou d'avoir soutenu l'agresseur, ou de ne pas avoir permis à la victime d'être prise en charge tout de suite », et elles mèneraient des politiques différentes, les salarié.es victimes seraient mieux pris.es en charge, et le coût serait moindre. A chaque fois, il faut se demander : « comment est-ce qu'on pourrait faire différemment, pour que le coût ne soit pas porté par la victime mais par l'agresseur et les institutions ? » Quand on pose la question comme ça, quand on change de regard, on se rend compte qu'on ne s'est pas du tout donné les moyens pour que le coût ne soit pas porté par les femmes.
FS : Le contrôle coercitif des femmes dans le couple (espionner les mouvements de la femme, son téléphone, la suivre, sélectionner et restreindre ses contacts, etc.) est encore souvent interprété comme une preuve d'amour. Vos commentaires ?
CL : Le contrôle coercitif est une notion nouvelle qui n'était pas utilisée jusqu'à ces trois dernières années, qui vient des Etats-Unis et d'Angleterre, et qui est très intéressante pour montrer la diversité des formes du contrôle des hommes violents sur leur compagne, mariées ou pas mariées, quelle que soit la forme de conjugalité. Dans le violentomètre, qui est un outil très intéressant pour intervenir auprès des jeunes (je crois que c'est un outil qui a été créé par le Planning familial, en rapport avec la brochure « Les relations amoureuses, parlons-en », vieille brochure que je continue d'utiliser dans mes interventions avec les jeunes), il y a une question : « il regarde dans ton téléphone pour voir qui t'appelle ». Et on invite les jeunes à discuter : « est-ce que c'est normal, etc. » Et c'est vrai qu'il y a beaucoup de jeunes qui disent : « mais c'est parce qu'il m/t'aime ! » C'est aussi une question d'éducation – normalement, il y a trois séances par an, du primaire à la terminale, d'éducation à la vie affective et sexuelle et à la prévention des violences, selon la loi de 2001, et il y avait eu un rapport du HCE qui montrait bien qu'il n'y avait qu'une minorité d'établissements scolaires qui respectaient la loi. Quand je demande à un amphi de 200 élèves post-bac : « parmi vous, qui a reçu trois heures par an de cette éducation ? », j'ai une main qui se lève… On ne le fait pas, or ce sont ces séances-là qui vont permettre de déconstruire, de distinguer ce qui relève d'une relation amoureuse équilibrée, égalitaire respectueuse de l'autre, de ce qui relève des violences. Tout notre environnement social est dans la confusion et dans le mélange de ce qui relève d'une relation amoureuse ou sexuelle équilibrée, égalitaire de ce qui relève d'une situation de contrôle inacceptable. On est dans la confusion permanente, on regarde la télé-réalité, c'est l'horreur, on y fait passer pour de l'amour des relations qui relèvent en fait de la violence, les jeunes femmes y arrivent parce qu'elles sont vénales, parce que c'est une situation de compétition où il n'y a que de la trahison, aucune sororité, aucune solidarité. Sur les réseaux sociaux, c'est du même acabit, les rapports y sont effrayants.
Je reviens à la pornographie, « c'est normal que les femmes subissent ça, c'est une vraie femme », tous ces stéréotypes sur la féminité. Il y a très peu d'endroits où les jeunes, les jeunes filles, dès le plus jeune âge sont alerté.es sur le fait que ça, ce n'est pas de l'amour, c'est du contrôle. Et donc forcément, ils les véhiculent, parce que ce n'est pas à la maison qu'on en parle, parce que à la maison, iels peuvent témoins de situations de contrôle qui sont banalisées, et là encore ça rejoint ce que je disais plus haut : si on ne se donne pas les moyens, si l'on ne donne pas les moyens aux professionnels de déconstruire tout ça, on a une société où c'est normal pour les filles et c'est normal pour les garçons. Les garçons se conduisent comme des coqs, des petits rois, et ils n'entendent jamais « non ». Et c'est non seulement interdit par la loi mais ça ne permet pas une société d'égalité pour les filles et les garçons.
Et ça a un coût aussi pour les garçons qui voudraient ne pas se comporter comme ça : ils vont faire aussi l'objet de harcèlement scolaire parce qu'ils ne collent pas aux stéréotypes de la virilité dominante. Ils vont être des canards, ils vont être qualifiés dans les cours de récré, ils vont être accusés d'être des homosexuels, pas des vrais mecs, etc. Et certains le disent : j'ai fait une intervention devant des référents harcèlement entre la 6ème et la terminale, j'avais tous les âges, entre 11 ans et 17 ans, et je leur demandais : « pourquoi vous avez choisi d'être référent ? » Et c'était très touchant, il y avait à peu près la même proportion de filles et de garçons, et la moitié avait été victime de harcèlement. Les plus petits garçons n'arrivaient pas à dire exactement pourquoi ils avaient été victimes mais les grands le disaient très clairement : « moi j'étais de ces jeunes hommes qui refusaient de se battre, refusaient d'être violents avec les filles, et du coup j'étais identifié comme n'étant pas un mec normal » : la normalité est identifiée à la masculinité violente. Il y a une urgence à déconstruire tout ça, c'est au-delà d'une urgence en fait, c'est irresponsable, c'est criminel, délinquant de la part de l'Etat de ne pas le faire. On se prépare une génération qui va être extrêmement dangereuse pour les femmes, car biberonnés à la pornographie, c'est-à-dire à l'apprentissage de la normalité d'une sexualité violente. Et donc les jeunes femmes sont en danger.
Par ailleurs, les jeunes femmes aussi regardent la pornographie. Le plus souvent contraintes, et elles ne vont rencontrer que des jeunes hommes qui vont leur faire des demandes pornographiques, auxquelles elles ne savent pas qu'elles peuvent dire non puisque « tout le monde le fait ». Une majorité de jeunes considèrent que c'est normal et ils le disent aux jeunes filles. Je le vois dans les demandes que me font les jeunes filles : « madame, est-ce que c'est normal qu'on me demande ça ? » dans les interventions que je fais en milieu scolaire. Et je leur dis : « quand quelque chose te gêne, tu n'es jamais obligée de dire oui ». Et elles me disent « oui mais il va partir ». Et je leur dis « mais peut-être qu'il ne te mérite pas, peut-être que c'est toi qui peux le quitter parce que ce qu'il te demande là est tellement peu respectueux de qui tu es, donc ça n'est pas mal que tu le quittes ». Là, on est déjà dans une situation extrêmement inquiétante, et évidemment que ce n'est pas une preuve d'amour.
C'est à l'Etat de donner les moyens et d'outiller tous les professeurs pour traiter ce sujet-là, quotidiennement et à travers toutes les matières et de reprendre tous les propos sexistes entendus dans les cours de récré, en classe, en permanence. Qu'il y ait une circulaire qui soit envoyée à tous les professionnels de l'Education nationale, disant d'observer tous les comportements et d'alerter, avec des formations obligatoires pour tous les professionnels de l'Education nationale, avec des modules en ligne. Je suis en général peu favorable aux modules en ligne, je pense que ça devrait être une formation obligatoire en début d'année mais c'est bien d'être aussi être outillée avec des modules en ligne pour que, si jamais je suis confrontée à ces situations-là, je puisse me former en ligne. Sur le harcèlement, l'Education nationale a fait plutôt pas mal, avec le programme FAR, ils ont mis les moyens. Mais la loi date de 2022, c'est quand même dingue qu'on ait attendu jusque-là. Ca date d'un an et demi, alors que le harcèlement scolaire, on le connait depuis quinze ans au moins. Il faut que toute l'Education nationale se mette en ordre de bataille pour lutter contre ces réalités-là.
FS : Le caractère destructeur des violences conjugales physiques commence à être reconnu, mais l'impact destructeur des violences psychologiques est souvent ignoré ou minimisé. Quelles sont les différentes formes de ces violences psychologiques, et quel est leur impact sur les victimes ? Vous venez de parler du contrôle coercitif, mais est-ce qu'il y en a d'autres ?
CL : Le contrôle coercitif, ça regroupe toutes les formes de violence, pour moi c'est une infraction-chapeau des violences psychologiques dans toute leur diversité. Et pas seulement psychologiques…
FS : Les violences financières par exemple, est-ce que ça fait partie du contrôle coercitif ?
CL : Oui absolument. Pour moi l'éventail des violences psychologiques, il est infini parce que ça dépend de l'agresseur. Il y a celles qui sont bien identifiées dans la stratégie des agresseurs : il isole sa victime, il la nie, il la dénigre, etc., ça c'est connu depuis longtemps. On sait qu'il peut y avoir malheureusement une forme de raffinement, par exemple l'usage de la pornographie dans les relations, c'est aussi une forme de violence psychologique, c'est dénier l'intégrité de la personne. Je dis que l'éventail est infini parce qu'il peut y avoir des demandes ou des comportements qui dérivent de l'infini de l'imagination de l'agresseur. Et pour ce qui est de l'impact sur la victime, il s'agit d'une opération de destruction massive, qu'il s'agisse de violences psychologiques ou physiques. Les violences physiques, ça détruit mais ça laisse des traces, donc sur le plan de la preuve, c'est davantage reconnu quand les gendarmeries traitent ces violences, c'est clair pour elles : « oui, là il y a vraiment quelque chose ».
Alors que les violences psychologiques, ça demande une méthodologie un peu différente pour les caractériser, même si on sait les caractériser sur la base du faisceau de preuves. Mais c'est une méthodologie différente, et ça prend du temps parce qu'il faut laisser la femme parler parce que parfois les femmes elles-mêmes ne les ont pas forcément identifiées comme relevant de violences psychologiques. Parce que ça fait tellement longtemps qu'elles le vivent, ça prend du temps car il faut aller dans le détail de la vie intime : c'est « concrètement, décrivez-moi votre quotidien ». Et il faut accompagner les femmes dans le repérage et l'identification de ces violences, être capable de leur signaler que tel comportement n'est pas normal, que ça relève aussi d'une forme de violence.
Et derrière, il faut un accompagnement psychologique parce que, au fur et à mesure, les femmes vont découvrir que ça se passe partout, tout le temps… Certaines en sont parfaitement conscientes, mais parfois c'est une prise de conscience. Et parfois ça prend du temps d'accompagner cette prise de conscience. Et c'est pour ça que c'est important que la femme ne soit pas seule, qu'il y ait un suivi, un cercle de soutien et de solidarité autour d'elle. Où chacun a un rôle à jouer—la police et la gendarmerie ont un rôle à jouer. Les associations – c'est super-important qu'elles soient accompagnées par des associations solidaires, par des bons psys, par un bon médecin traitant, par un entourage familial et amical soutenant, et c'est quand la victime a tout ça qu'elle va pouvoir se reconstruire plus rapidement. Parce là, c'est la société qui dit : « tu as bien fait de dénoncer » et qui va rompre la solitude organisée par l'agresseur. Et ce cercle de soutien, malheureusement, on a encore du mal à le mettre en place. Parce que la victime a été tellement bien isolée qu'elle n'a plus de cercle de soutien, en général la famille lui a tourné le dos – là je parle plus particulièrement des violences conjugales.
En général, elle n'a plus de boulot parce que son mari lui as dit « ma chérie, occupe-toi des enfants, je serais ravi de m'occuper de toi blablabla ». Et donc elle a perdu un cercle de soutien précieux, celui des collègues de travail. Tout ça est à reconstruire, et c'est tellement difficile de demander de l'aide quand on pense qu'on ne vaut rien – c'est ce que lui a mis en tête son mari. Et c'est humiliant aussi. Le discours de l'agresseur étant très bien intégré, l'impact de ces paroles est destructeur pour les victimes. Cet impact est omniprésent, il touche tous les aspects de la vie de la femme, et il est difficile à déconstruire. Ca peut se faire mais ça demande une bonne méthodologie et une bonne organisation sociale. Ca demande aussi — et j'y reviens dans toutes mes formations — que nous réalisions que, en tant que citoyens et citoyennes, on a le pouvoir d'être à l'écoute et de soutenir les personnes qui sont victimes. A la fin de ces formations, je demande souvent : « de quel côté vous êtes ? Est-ce que vous êtes du côté des agresseurs et du côté des institutions qui n'entendent pas ? Ou est-ce que vous allez être du côté de la solidarité avec la victime ? » Maintenant, vous avez les outils, maintenant vous avez les lunettes qui permettent de repérer les personnes qui sont victimes, pour pouvoir être en soutien, en solidarité avec ces personnes-là.
FS : L'impact du cyberharcèlement est aussi souvent minimisé. Quelle est la définition légale du harcèlement, quelles sont ses principales formes, comment réagissent les victimes et quel est son impact sur elles ? Et aussi qui sont les personnes qui cyberharcèlent – qui sont majoritairement des hommes–et quelles sont leurs motivations ?
CL : Le harcèlement, c'est partout, c'est sur les réseaux sociaux…
FS : Mais spécifiquement, le cyberharcèlement…
CL : Sur les réseaux sociaux, c'est une forme essentielle de cyberharcèlement. Ce qui est intéressant, c'est que le droit s'est adapté pour le prendre en compte, par exemple pour le harcèlement de meute qui a fait l'objet d'un changement de la législation (je crois en 2018). Comme la définition légale du harcèlement implique la répétition, dans le cas du harcèlement en ligne, il y avait des harceleurs qui disaient : « ah mais pour qu'il y ait harcèlement, il faut qu'il y ait répétition, mais moi je ne l'ai fait qu'une seule fois, j'ai mis un seul message sur un site donc je ne peux pas être poursuivi ». Le législateur a pris en compte cette forme de délinquance, donc maintenant peu importe, il y a deux éléments qui ont été rajoutés, et si cette personne a déjà été fait l'objet de harcèlement, ça suffira a constituer le délit de harcèlement. Donc à partir du moment où il y a concertation, et même si on ne l'a fait qu'une seule fois mais que plusieurs l'ont fait, ça sera aussi du cyberharcèlement. Ca veut dire que, en fait, le harcèlement est constitué assez rapidement en droit. Simplement, il faut qu'il y ait une plainte et puis derrière une enquête—et ça on l'a vu avec des affaires en cours où il y a eu une condamnation, mais pour une condamnation, il y a des milliers d'autres affaires qui n'aboutissent pas parce que la police ne fait pas les recherches, ne remonte pas sur les sites.
Le cyberharcèlement, c'est tellement massif qu'il faudrait multiplier par 100 le nombre des policiers qui s'en occupent. Quant à l'impact sur les victimes… Dans mon livre, à la fin, je mets un lien vers des streameuses qui ont poursuivi [2]. On voit l'impact que ça a sur elles, et on voit à quel point c'est difficile de dénoncer. Ca peut prendre des formes extrêmement graves, ce sont des menaces de mort, des menaces de viol. Pour certaines victimes, même en s'étant coupées de tous les réseaux sociaux, en arrêtant complètement d'y intervenir, ça continue quand même ; pour l'une d'elle, c'est l'adresse de l'école de son fils qui a été outée en ligne. Là aussi, ce sont des méthodes terroristes, on livre des informations privées à la vindicte sur les réseaux sociaux, et on peut tomber sur des gens qui, avec ces informations, peuvent passer à l'acte, sur des déséquilibrés, c'est une irresponsabilité incroyable de laisser faire ça. Qu'est-ce qu'on attend ? Qu'un déséquilibré passe à l'acte ? On a vu des incels qui sont passés à l'acte, notamment au Canada et ça a conduit à des morts. Si l'on prend la mesure de la gravité de ces agissements, est-ce que l'Etat s'est donné les moyens pour agir face à ça ? L'impact sur les victimes est énorme. On sait qu'on n'est pas à l'abri d'un homme extrêmement dangereux. Et ce n'est pas forcément un déséquilibré, ça peut être un masculiniste très convaincu qui considère qu'il faut remettre les femmes à leur place…
FS : C'est dangereux en particulier dans la mesure où il y a outing, c'est à dire que toutes sortes de détails personnels sont divulgués en ligne : votre adresse, votre lieu de travail etc.
CL : Absolument. Quand cela se produit, j'estime que l'Etat devrait se donner les moyens de façon à ce qu'il y ait poursuite immédiate. Quand on pense à Marc Lépine, l'auteur du massacre de l'Ecole polytechnique à Montréal, on considère qu'il était fou. Non, il n'était pas fou du tout. Il était juste politiquement très dangereux, et malheureusement, ça s'est vérifié. On devrait prendre au sérieux ces menaces-là. C'est comme pour les féminicides et les violences conjugales, souvent les auteurs ont dit qu'ils allaient la tuer…
FS : Généralement, oui…
CL : Et ça se vérifie. Le nombre de féminicides où il y a eu des menaces de mort qui ont été proférées et où ça n'a pas été pris au sérieux, ou insuffisamment. Si ça avait été pris en compte, ces femmes seraient encore vivantes.
FS : Bien sûr.
CL : Donc là, ce sont des actions pour responsabiliser l'Etat qu'il faut mener, et évidemment, on ne va pas le demander aux femmes concernées, elles ont déjà leur sécurité à assurer mais ça pourrait être mené par des collectifs féministes, par des associations. Quand on voit des procédures qui durent 5 ans, 6 ans, 7 ans, alors qu'on a toutes les preuves, ce n'est pas acceptable. Pendant tout ce temps-là, c'est la femme qui doit vivre avec cette procédure en permanence, dans un coin de sa tête, donc qui ne vit pas en fait, qui ne vit pas bien.
FS : La loi sur le harcèlement stipule qu'il faut qu'il y ait « répétition » pour que le fait de harcèlement soit établi. Qu'est-ce que ça implique concrètement pour la victime ?
CL : Sur la répétition, la circulaire d'application de la loi de 2012 dit bien qu'il suffit de deux fois, même espacées d'une seconde, donc le magistrat a été instruit par l'Etat avec cette circulaire, sur le fait qu'il faut la reconnaître très rapidement. Par exemple, un propos sexiste qui est répété deux fois dans la journée, ça suffit. En fait, cette exigence de répétition est constituée très rapidement, contrairement à ce que pourraient penser un certain nombre de harceleurs.
FS : Ok, c'est intéressant à savoir, je pensais que c'était plus difficile à constituer.
CL : Oui, c'est important. Par exemple, le gars qui va faire un premier commentaire, il va prendre un « non » de la part de la victime, et il va insister : « hein, tu veux bien, hein tu veux bien ». Ca y est, la répétition est constituée. Il a refait son commentaire une deuxième fois. Là où il y a un vrai problème, c'est que c'est toujours le discours des agresseurs et de leurs avocats qui prédomine. Et ils disent évidemment « mais non, là, ce n'est pas répété ». En fait, quand on regarde du côté des victimes et de leurs avocats, c'est évident que c'est répété mais ce n'est pas ça qui est entendu. Il y a toute une culture à avoir, il faut qu'on se passe des trucs entre nous. Parce qu'on a obtenu quand même des bonnes décisions mais ce n'est pas ça qui est connu, c'est le discours de l'agresseur qui continue d'être véhiculé. Il faudrait peut-être faire des vignettes pour que les victimes sachent et pour outiller les avocat.es des victimes.
FS : Que répondez-vous à celleux qui disent aux personnes harcelées : « moi à ta place, j'aurais fait… » et quel comportement les victimes de harcèlement devraient-elles adopter pour s'en sortir le mieux possible ?
CL : Le « moi à ta place… », c'est souvent véhiculé par des femmes. Les hommes ne se mettent pas à la place, et ils se doutent bien que c'est plus compliqué que ça. Souvent, ils sont dans l'expectative, ils restent cois. Pourquoi est-ce que les femmes disent ça ? Je pense que c'est un mécanisme de protection, elles se rassurent en disant que si ça leur arrivait, en fait ça ne leur arriverait pas parce qu'elles sauraient réagir. Comment on éduque les femmes à la solidarité plutôt qu'à la désolidarisation des femmes victimes ? On sait – il y a eu des études scientifiques sur ce sujet – que dans l'immense majorité des cas, les personnes victimes de violences sexuelles sont plongées dans un état de sidération qui les rend incapables de réagir. Donc comment on rend ces études accessibles au grand public ? C'est intéressant de voir l'évolution des campagnes publiques. Il y a eu une campagne publique sur les violences conjugales qui disait : « réagissez, parlez, brisez le silence ! » C'est facile à faire, les injonctions mais elles sont très difficilement audibles pour les victimes.
Et si on faisait une campagne : « vous avez été victime, vous n'avez pas pu réagir, c'est normal ». Tout d'un coup, on casserait ce stéréotype de « c'est à la victime de réagir ». Sauf que, si on cassait ce stéréotype, on casserait aussi toutes les questions des policiers, des gendarmes et des magistrats : « mais pourquoi vous n'avez pas crié ? » On a encore ces questions-là dans les procédures. La question de la réaction, il faudrait la poser très différemment : « comment est-ce que vous avez pu réagir à ce moment-là ? » « Je n'ai pas pu madame, je n'ai pas pu crier, j'étais tétanisée ». Et à ce moment-là, on peut dire : « mais madame, c'est normal ». Et on peut déconstruire ce stéréotype des victimes qui n'ont pas réagi. Par ailleurs, quand on entend ça et qu'on pose la question : « comment est-ce que vous avez pu réagir ? », il y en a beaucoup qui n'ont pas pu réagir mais il y a aussi toutes les stratégies d'évitement qui vont être valorisées : « j'ai changé mes horaires de travail, etc. » En fait, elles font plein de choses. Dans mon livre, je commence par dire que les femmes disent non et qu'en fait, elles réagissent. Simplement, l'agresseur, il n'en a strictement rien à faire. Face au « moi à ta place… », je dirais qu'on n'est jamais à la place des victimes, on ne sait jamais comment on va réagir. Quel comportement la victime devrait adopter pour s'en sortir le mieux possible ? Ce qu'elles font, c'est déjà énorme et elles le font très bien.
FS : Ne pas rester seules, chercher de l'aide autant que possible ? C'est aussi une injonction, j'en suis consciente…
CL : Etre convaincue que le silence profite à l'agresseur, et ensuite s'adresser aux associations, tout de suite, ne pas attendre. Et faire confiance à leur intuition. C'est particulièrement vrai dans le milieu du travail, où il y a une dégradation, où ça devient de plus en plus violent. Et les femmes ne font pas confiance à leur intuition. Parce que d'emblée, elles ne sont pas à l'aise, parce qu'il y a toute une injonction sociale qui va leur dire « mais ce n'est pas si grave, c'est une blague, allez, c'est juste quelqu'un de fruste etc. » Et c'est quand ça s'aggrave qu'elles vont se dire, « là, ça ne va pas ». Alors que si on fait confiance à ses intuitions et si d'emblée on dit que ce n'est pas normal et que d'emblée on ne reste pas seule face à ça : tout de suite il faut en parler en interne à des collègues de travail, en parler aux syndicats et aux représentants du personnel, en parler au médecin du travail, en parler en externe à l'Inspection du travail, en parler aux associations. Déjà, on va dé-serrer l'étau que l'agresseur commence à installer. On va prendre de la force pour aller voir l'agresseur et lui dire : « tu m'as dit ça, je ne suis pas d'accord avec ça, et je te préviens, je te demande de ne pas en reparler, et je te dis tout de suite que j'en ai parlé à l'extérieur donc sache je suis maintenant sous le radar ». Et là l'agresseur, je mets ma main au feu qu'il va s'arrêter de harceler. Ca peut prendre une autre forme – harcèlement moral, mise au placard etc. – s'il a le pouvoir mais à ce moment-là, on pourra faire le lien, il y aura un lien de causalité, on pourra voir que jusqu'à présent tout allait très bien, et comme par hasard, quelques jours après le jour où on a dénoncé les faits, ça va se transformer en harcèlement, ou la femme n'aura pas sa formation, ou elle aura un changement de ses horaires de travail etc. Et ça ne pourra pas passer.
Le conseil, c'est de ne pas rester seule, faire confiance à ses intuitions. Et d'emblée, tout de suite, dire au harceleur ou à l'agresseur : « attention, je t'ai à l'œil » et puis après en parler à son entourage le plus possible. Et tenir un cahier, un récit écrit de ce qui se passe. Tout de suite. Et éventuellement déposer plainte tout de suite.
FS : Parce qu'il y a évidemment la question de la prescription qui est un gros problème.
CL : Oui, c'est un gros problème. Je milite pour l'imprescribilité des infractions contre les personnes, contre les biens je m'en fiche un peu mais pour les personnes majeures ou mineures, pour moi, la prescription, c'est un non-sens. Il faut continuer la lutte pour abolir cette prescription. Le fait qu'elle ait été rallongée à 6 ans pour les délits, ça permet quand même de couvrir davantage de plaintes, on a quand même doublé la prescription mais avant, 3 ans, c'était lamentable : on le voyait dans les affaires sur le lieu de travail : tant qu'elle était au travail, elle ne pouvait pas dénoncer de peur de perdre son travail – il y a peu de personnes qui peuvent se permettre de perdre leur travail. Après, elles dénonçaient quand elles avaient quitté leur travail et en avaient retrouvé un autre, mais le temps qu'elles se reconstruisent dans un autre travail, c'était 2 ans ou 3 ans, ça passait très rapidement, et il y avait prescription. Au bout de 6 ans, c'est tout de même un peu mieux, mais quand bien même ça va un peu mieux, c'est une question de principe, et c'est inacceptable.
[1] https://www.mediapart.fr/journal/international/030324/traitement-judiciaire-du-viol-huit-femmes-veulent-voir-la-france-condamnee-par-la-cedh#:~:text=En%202022%20et%202023%2C%20la,est%20d'une%20ampleur%20in%C3%A9dite.
[2] https://www.radiofrance.fr/franceinter/cyber-harcelement-des-streameuses-comment-les-joueuses-contre-attaquent-2391568
https://revolutionfeministe.wordpress.com/2024/03/31/harcelement-le-silence-profite-a-lagresseur/
De l'autrice
VIOL ET JUSTICE : des victimes présumées consentantes. Interview de Catherine Le Magueresse par Francine Sporenda
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/02/05/viol-et-justice-des-victimes-presumees-consentantes/
Note de lecture : Les pièges du consentement : Briser l'infamant carcan de la présomption de consentement qui pèse sur les victimes
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2021/11/24/briser-linfamant-carcan-de-la-presomption-de-consentement-qui-pese-sur-les-victimes/
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Soudan : Par-delà la guerre, l’épuration ethnique
Le conflit entre les Forces Armées Soudanaises (FAS) dirigées par Abdelfattah Al Burhane et les Forces de Soutien Rapide (FSR) de Mohammad Dagolo, dit Hemedti, entre dans sa deuxième année, sans que la situation ne soit tranchée en faveur de l'un ou de l'autre des belligérants.
Tiré d'Europe solidaire sans frontière.
L'avancée des FSR était toutefois inattendue, compte tenu de leur absence d'aviation. Mais entretemps, les soutiens internationaux se sont multipliés pour les deux camps [1]. Et les FSR se sont notoirement enrichis matériellement en même temps que leurs soutiens ou contacts internationaux se diversifiaient [2]. Le conflit a sabordé la plus prodigieuse expérience révolutionnaire de la région et a entraîné une catastrophe humanitaire.
Plus de neuf millions de personnes ont été déplacées à l'intérieur et à l'extérieur du Soudan depuis le 15 avril 2023, dont quatre millions d'enfants. Il s'agit de l'une des plus grandes crises de déplacement interne au monde. Quelque dix-huit millions de personnes sont confrontées à une insécurité alimentaire aiguë, le pays étant en passe de devenir le théâtre de la plus grande crise alimentaire au monde.
En parallèle du conflit, se mène la guerre des FSR contre les Massalit, au Darfour Ouest. La chronologie des attaques menées par les RSF, leur finalité, leurs moyens, révèle que ces dernières n'ont rien à voir avec le conflit inter généraux, mais relèvent de considérants ethniques et économiques. Il semblerait qu'en cas de partition du pays, pendant ou à la suite du conflit, les forces de Hemedti se prépareraient à prendre le pouvoir sur une zone à hégémonie arabe. Les RSF ne sont plus exactement les miliciens janjaweed, – même si au niveau des populations, l'appellation de janjaweed s'est maintenue –, chameliers, mais viennent à bord de pickup et sont armés mitraillettes et de drones, à défaut d'aviation. Ils disposent des richesses aurifères via la société El Gunaid et de sociétés, ainsi que de leurs alliés : Wagner, Émirats Arabes Unis, entre autres.
Les populations non arabes de cette zone avaient déjà été massacrées par les milices janjaweed (ancêtre des FSR) entre 2003 et 2020, à savoir les Fours, les Massalit et les Zaghawa. Cela avait conduit la Cour Pénale Internationale (CPI) à inculper plusieurs personnes, dont l'ex-président Omar El Béchir pour crimes contre l'humanité, transferts forcés et tortures. Ces crimes s'étaient soldés par la mort de 300 000 personnes. En 2010, la CPI a émis un acte d'accusation contre Omar El Béchir et six autres suspects pour génocide. Aucun d'eux n'a été arrêté à ce jour, Khartoum n'ayant jamais remis à la CPI les personnes recherchées. Pire, certains d'entre eux, emprisonnés au Soudan, se sont évadés, un autre est décédé. Or la CPI ne juge pas les personnes en leur absence. Un seul, Ali Muhammad Ali Abd-Al-Rahman, dit Ali Kushayb, s'est rendu à la Cour en République Centre Africaine en 2020 et est détenu à La Haye. Son procès s'est ouvert en 2022.
Environ 360 000 réfugiés du Darfour se trouvaient dans des camps au Tchad quand le conflit de 2023 a éclaté. Les forces des FSR ont continué leurs attaques contre les Massalit. Car au Darfour occidental, le conflit ne se mène pas entre les FAS et les FSR, mais il s'agit d'une attaque des FSR contre les Massalit, entre autres peuples non arabes.
Le 30 décembre 2019 et le 16 janvier 2021, soit avant la guerre des généraux, des miliciens arabes et des éléments des FSR attaquent le camp de Kirinding, majoritairement peuplé de déplacés Massalit, faisant respectivement 45 et 150 morts, alors que la mission de l'ONU était encore présente. En 2021, le camp est rasé. Les rescapés s'enfuient vers de nouveaux camps à El Geneïna, capitale du Darfour occidental.
Le 24 avril 2022, un an avant la guerre opposant les FAS et les FSR, Kreineik, ou vivent nombre de Massalit, est attaqué par les FSR, lors d'un raid qui a tué plus de 200 personnes, dont des enfants et des personnes âgées. Presque toutes les maisons de la ville (à 80 km à l'ouest de El Geneïna) ont été brûlées, le bétail est décimé. Plus de 20 000 personnes s'enfuient. [3]
Ainsi, l'épuration ethnique des Massalits avait commencé avant la guerre et elle va se poursuivre à l'ombre de cette dernière, l'objectif restant pour les FSR et les milices arabes qui leur sont alliées, essentiellement nomades de prendre possession des terres des Massalits, majoritairement agriculteurs. Les meurtres et viols se doublent d'une pratique de la terre brûlée, destinée à empêcher tout retour.
Fin avril 2023, les FSR et des milices arabes alliées fondent sur El Geneïna où entre 10 000 et 15 000 Massalit auraient été tués, y compris des notables et des responsables. [4]
28 mai 2023, les FSR exécutent 28 massalit dans la ville de Misterei, pillent et brûlent la majeure partie de la ville et six autres villages au Darfour dont Molle, Murnei et Gokor ont été incendiés. 17 000 réfugiés de Misterei sont au Tchad.
Vers le 1er novembre 2023, les FSR attaquent la base de l'armée à Ardamata (banlieue de Geneina) et les massacres s'intensifient après la prise de cette dernière. Femmes et hommes et enfants massalit sont pris pour cibles ainsi que d'autres membres de tribus non arabes. Des civils sont exécutés sommairement chez eux ou dans les rues lorsqu'ils tentaient de fuir. Se concentrant sur les camps de déplacés d'Ardamata et de Dorti, et sur le quartier d'Al-Kabri habité par les Massalit, les FSR et ses milices alliées auraient pillé des maisons, torturé des personnes et exécuté nombre d'entre elles puis abandonné leurs corps dans la rue. Plus de 800 personnes auraient été tuées à Ardamata [5], 1300 si l'on compte ceux qui ont été tués alors qu'ils s'enfuyaient et 8000 ont fui au Tchad.
Ces données chiffrées sont fournies à titre indicatif, et sont évolutives. Elles ne prennent pas en compte toutes les personnes entassées dans les fosses communes, qui n'ont pas encore toutes été découvertes, et, surtout, ne prennent pas en compte les nombres de femmes violées en masse, évidemment impossibles à décompter.
La CPI enquête sur les crimes commis au Darfour à partir des années 2002 sans qu'aucune date de fin n'ait été arrêtée et le procureur de la Cour, Karim Khan, l'a réaffirmé le juillet 2023, après avoir été saisi de nouvelles allégations de crimes contre l'humanité dans cette région.
Notes
[1] Soudan, le nœud coulant | L'Anticapitaliste.
[2] Un chef janjawid visite le mémorial du génocide rwandais (sudanwarmonitor.com)
[3] Kreinik town today is a burned-out spectre after the attack that happened last year | MEDECINS SANS FRONTIERES - MIDDLE EAST (msf-me.org)
[4] Ethnic killings in one Sudan city left up to 15,000 dead, UN report says | Reuters
[5] UNHCR warns of increasing violence and human rights violations against civilians in Darfur | UNHCR
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