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*Pour les femmes afghanes*

10 septembre 2024, par Clarice Rangel Schreiner — , ,
Source : La lettre de Patrick Le Hyaric, 7 septembre 2024, Saint-Denis (France). Lecture suggérée par André Cloutier « Un jour meilleur viendra. Sœur. Le jour viendra où (…)

Source : La lettre de Patrick Le Hyaric, 7 septembre 2024, Saint-Denis (France).

Lecture suggérée par André Cloutier

« Un jour meilleur viendra.
Sœur. Le jour viendra où toi et moi volerons.
Sur les fières montagnes de notre terre.
Il viendra un jour où les portes ne seront plus verrouillées.
Et tomber amoureuse ne sera pas un crime.
Toi et moi laisserons nos cheveux voler.
Nous porterons des robes rouges.
Et enivrerons les oiseaux
De nos vastes déserts
Avec nos rires.
Nous danserons parmi les tulipes rouges de Mazar.
En mémoire de Rabia.
Ce jour-là n'est pas loin.
Il est peut-être au coin de la rue.
Il est peut-être dans notre poésie »./

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Kalilou Diakité

10 septembre 2024, par Thibaut Hernandez — , ,
Kalilou Diakité, écrivain, poète et scénariste de Moissy-Cramayel, fait parler de lui à travers des œuvres littéraires puissantes et engagées. Son approche unique, mêlant (…)

Kalilou Diakité, écrivain, poète et scénariste de Moissy-Cramayel, fait parler de lui à travers des œuvres littéraires puissantes et engagées.

Son approche unique, mêlant critique sociale et poésie, met en lumière des réalités contemporaines souvent ignorées. À travers trois de ses ouvrages phares, "Ghetto Island", "Francité" et "Souffle à la Femme", l'auteur offre un témoignage saisissant de la société actuelle, en abordant des thèmes tels que les inégalités sociales, l'identité et la place des femmes dans le monde.

Un auteur au cœur du réel

Kalilou Diakité n'est pas seulement un écrivain : c'est aussi un acteur engagé sur le terrain. En tant que coordinateur éducatif au sein de l'association "Zy Va" (https://www.jeuneetbenevole.org/zyva), il est au plus près des jeunes des quartiers populaires, dont il raconte les défis quotidiens et les espoirs dans ses œuvres. Cette proximité avec la réalité confère à son écriture une authenticité rare, qui séduit de plus en plus de lecteurs.

Ses livres

* "Francité" : Une réflexion poétique sur l'identité française

Avec "Francité", Kalilou Diakité propose une réflexion originale sur ce qu'est être Français aujourd'hui. Cet essai politico-poétique explore les contradictions et la diversité de la France contemporaine. L'auteur y questionne les idéaux républicains, leur application et la place des citoyens issus de diverses origines dans cette grande mosaïque culturelle. À travers une prose lyrique et rythmée, Diakité nous invite à reconsidérer nos perceptions de l'identité nationale.

"Ghetto Island" : Une immersion dans les quartiers marginalisés

Dans "Ghetto Island", Kalilou Diakité nous plonge au cœur des cités, ces quartiers souvent stigmatisés par les médias et la société. À travers le personnage de Kal, l'auteur dépeint la vie dans ces espaces où survie et humanité se côtoient au quotidien. Ce roman est un appel à l'empathie et à la compréhension des réalités souvent déformées par les clichés. "Ghetto Island" est un cri du cœur, une œuvre engagée qui interroge les inégalités sociales et pousse à la réflexion.

"Souffle à la Femme" : Une ode à la résilience féminine

Dans "Souffle à la Femme", Kalilou Diakité rend un hommage vibrant aux femmes du monde entier. Cet essai célèbre leur force, leurs luttes, et leurs sacrifices, tout en dénonçant les inégalités persistantes qui freinent leur émancipation. En faisant appel à des figures emblématiques du féminisme comme Olympe de Gouges et Malala Yousafzai, Diakité nous rappelle que la lutte pour les droits des femmes est loin d'être terminée.

Un auteur à suivre de près

Kalilou Diakité se positionne aujourd'hui comme une voix incontournable de la littérature contemporaine. Par sa plume, il offre une lecture engagée et humaniste du monde actuel. Qu'il s'agisse de dénoncer les injustices sociales, de questionner les identités ou de célébrer la féminité, Diakité utilise l'écriture pour provoquer des prises de conscience.

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La légitimité de la gauche « sucrée »

10 septembre 2024, par Omar Haddadou — , ,
Une dissolution de l'Assemblée nationale qui s'opère dans la douleur. Un jeu démocratique brouillé. Un Nouveau Front Populaire vainqueur, carotté. La France de Macron ne (…)

Une dissolution de l'Assemblée nationale qui s'opère dans la douleur. Un jeu démocratique brouillé. Un Nouveau Front Populaire vainqueur, carotté. La France de Macron ne navigue plus à vue. Elle s'abreuve de l'abus !

De Paris, Omar HADDADOU

Voilà une République qui n'a pas le blues !

Et pour cause, sa Démocratie se décline, se travestit au gré des humeurs de son Président, la pauvreté de certains esprits et la germination opportuniste des courants extrémistes. Ainsi va la France ! Eclopée, nidoreuse, mais résolue à conserver ce fard aux exhalaisons faussement subtiles.

La dissolution de l'Assemblée nationale le 9 juin 2024 - sur la base de l'Article 12 de la Constitution - précipitée par Emmanuel Macron, a rabattu les cartes, offrant au Rassemblement National (RN) une aubaine déroutante de se refaire une santé et revenir à la charge. Le couple Bardella - Marine Le Pen joue les Expectants, guettant l'aboutissement de la décantation de l'échiquier politique et la mécanique des coalitions y afférente.

La nomination de Michel Barnier comme Premier ministre, issu de la Droite (LR), avait provoqué une levée de boucliers au sein de la Gauche qui y voyait un empiétement des Droits fondamentaux, un hold-up de sa victoire aux législatives, d'où les 150 manifestations de ce samedi 7 juin sur tout le territoire national, dont celle place de la Bastille à Paris à l'appel des Syndicats d'organisations de Jeunesses.

Dans la capitale, la Préfecture avançait le chiffre de 26 000 manifestants (es), 160 000 selon La France Insoumise (LFI).

Dans le cortège, les déclarations se veulent tranchantes. Pénélope, militante écologiste, la veste verte écussonnée d'une marguerite jaune, ne cache pas son inquiétude : « Macron se fout de notre gueule. Il va s'allier avec la Droite et réhabiliter le RN. Ça m'fait peur ! Peur pour mon bébé, pour les pauvres étrangers ».

Le cortège dont l'élan est accompagné par des slogans de contestation et d'indignation « Macon démission ! », compte en son sein des familles, une junte féminine importante, des lycéens (es) et étudiants (es) en force, des retraités, des chômeurs et des professionnels de tout âge : « Nous sommes prêts à bloquer le pays ! Il doit se soumettre ou se démettre » s'étrangle un intervenant derrière le micro.

Tout le monde s'accorde à dire que les dissidences et les guerres du leadership avait aussi contribué à la fragilisation de l'union des Partis de gauche qui s'échinent présentement à faire bloc face à un gouvernement complètement atomisé.

Michel Barnier, à la manœuvre des tractations depuis hier, hérite, lui aussi, d'un cadeau empoisonné.

La quête d'un équilibre de sa coalition parlementaire à l'ossature inclusive, s'avère un exercice éminemment périlleux !

Bouillonnant, Mélenchon, le portevoix du Nouveau Front Populaire, s'en prend vertement à Macron et ses affidés : « Où êtes-vous ? Pourquoi n'êtes-vous pas là ? N'avez-vous pas honte ? de laisser un tel coup se faire contre votre dignité (déni de victoire du NFP). Tant qu'il restera un ferment de rébellion, de refus de la capacité de dire non ! Alors la France s'embrasera de la volonté de Liberté, de l'Egalité et de Fraternité ! »

La poursuite des consultations de Michel Barnier pour la formation d'un gouvernement, s'annonce ardue.

Le Premier ministre a pour baptême du feu, de marcher sur une crête estampillée Macronie.
Le cauchemar ne fait que commencer !
O.H

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Vote de la diaspora algérienne en France.

10 septembre 2024, par Omar Haddadou — ,
Le Consulat d'Algérie à Bobigny a vécu des moments de ferveur et de liesse intenses, ce 7 septembre 2024, jour de l'élection présidesidentielle. Du Consulat, Omar HADDADOU (…)

Le Consulat d'Algérie à Bobigny a vécu des moments de ferveur et de liesse intenses, ce 7 septembre 2024, jour de l'élection présidesidentielle.

Du Consulat, Omar HADDADOU

Le peuple algérien communie avec son pays par un vote massif !

Une reconduction que toute la masse appelait de ses « tripes ». Affranchie d'un passé récent douloureux, marqué au fer rouge par une guerre civile horrible dans les année 90, l'Algérie et ses 45 millions d'habitants (es) entre de plain-pied dans une bataille économique, juridique et institutionnelle, aux défis considérables. Déjouant, au prix d'une mobilisation accrue de ses forces vives, notamment la Jeunesse et le concours de la grande muette - garante des Institutions - les tentatives de déstabilisation, elle s'affirme aujourd'hui à travers la cristallisation de ses réformes naissantes, comme force motrice et acteur incontournable du continent africain. Ce nouveau positionnement sur fond de reconfiguration de sa diplomatie avec l'Europe, les BRICS et son soutien indéfectible envers la Palestine et le Front Polisario, suscite des ulcérations au sein de quelque bande de francs-tireurs séditieux, tapis dans l'ombre occidentale ou sortis du vieux placard de la dissidence déchéante de l'exil. Nostalgiques d'un passé colonial, ils s'initient au hurlement du loup dans l'espoir de se le réapproprier (Le passé).

Dans cette tectonique géopolitique, l'Algérie, que des pourfendeurs acharnés étrillent sur les Droits de l'Homme, poursuit sa voie pour le développement, mettant l'accent sur l'innovation, les réformes, investissement, la transition énergétique et la lutte contre les inégalités.

Selon le rapport annuel de classification des revenus de la Banque mondiale, publié le 1er juillet 2024, « l'Algérie fait partie des 4 seuls pays dans le monde à avoir franchi le seuil d'une classification de revenu intermédiaire inférieur à supérieur ».

Les gisements minier et pétrolier en sont pour quelque chose, voire beaucoup, évidemment.
Obéissant au respect de l'acquittement de la « dette de la sueur après celle du sang », les Algériens n'ont pas hésité à plébisciter, du 2 au 7 septembre, leur chef d'Etat sortant Abdelmadjid Tebboune, pour un second mandat de 5 ans, à l'Investiture suprême. Et ce, sous l'égide de l'Autorité électorale (Anie), lors du scrutin marathon opposant les 3 candidats : Youcef Aouchiche du Front des Forces socialistes (FFS) 2,16 , Hassani Cherif Abdel Ali du parti islamiste modéré MSP 3, 1 %, et Abdelmadjid Tebboune (Indépendant) 94% de voix.

Les 24 millions d'électeurs (ices) avaient tranché au terme de cette échéance, relevant un taux de participation de 48% et, bien entendu, un vend de réserves émises par lesdits partis sur des irrégularités, dont les prétendues affectations massives.

Le Président élu aura en outre pour crédo, et ce depuis les poussées de fièvre du Hirak, les aspirations démocratiques et la prise en charge urgente des dossiers brûlants, en commençant par la distribution de 2 millions de logements, l'augmentation de l'Allocation chômage, la revalorisation des retraites, la Santé, le tout financé par les recettes des hydrocarbures à l'heure où le baril frôle les 80 dollars !

Oui, tout baigne ! Mais quel est le ressort ayant motivé les citoyens (nes) à se ruer sur les bureaux de vote ? N'est-ce pas cette soif de conserver deux précieux acquis ? : la Paix et la Stabilité dont Tebboune se veut le garant.

Au Consulat d'Algérie, rue Hector Berlioz à Bobiggny, l'heure était à l'expression nationaliste, en cette matinée du 7 septembre. Par vagues successives, les ressortissants affluaient pour accomplir ce droit civique salvateur. Homme, femme, personne âgée, handicapé (e) sur chaise roulante, primo-votant (e), n'ont pas dérogé à l'appel. Sur le pied de guerre dès le premier jour, la représentation diplomatique s'est évertuée à satisfaire toutes les doléances en conformité.

Anticipant le bon déroulement de l'opération, les services consulaires avaient mis à la disposition des votants (es) tous les moyens matériels, humains et sécuritaires. Et en guise de bienveillance, un espace confortable pour se reposer et prendre un café quand vos yeux s'attardent sur le tableau du Valeureux Emir Abdelkader.
Un prénom que porte ce retraité des Forces Spéciales Algériennes. Beret militaire vissé sur la tête, carte électorale brandie en l'air, l'homme s'écrie en sortant de l'isoloir : « Tahya el Djazaïr, Allah yarham Echouhada ! Vive l'Algérie ! Gloire à nos Martyrs ! » Les femmes lui répondent par des youyous suaves dans un climat festif.

Bénéficiant du plébiscite affectueux du Peuple et des 4 formations politiques dont le Front de Libération National (FLN), Abdelmadjid Tebboune, tout honoré de son œuvre, sait que l'avenir est difficile à ferrer !

O.H

Plus d’extractivisme en Amérique latine et au Nord qui dicte l’agenda du Sud

10 septembre 2024, par Guillermo Folguera — ,
« Il n'y aura pas de transition anti-extractiviste si le pillage de l'Amérique latine et de l'Afrique continue », affirme l'auteur. Contrairement à certains responsables (…)

« Il n'y aura pas de transition anti-extractiviste si le pillage de l'Amérique latine et de l'Afrique continue », affirme l'auteur. Contrairement à certains responsables universitaires et politiques qui promeuvent ce prétendu drapeau vert, il souligne que la proposition laisse de côté le rôle nécessaire des communautés locales et, en bref, et donne le pouvoir aux entreprises et à des gouvernements sur les territoires et les corps.

5 septembre 2024 | tiré du site rebelion.org
https://rebelion.org/mas-extractivismo-en-america-latina-y-el-norte-marcando-la-agenda-del-sur/

La transition énergétique, telle qu'elle est présentée aujourd'hui, est loin d'être ce qui est compris et recherché par les communautés qui visent la justice sociale et environnementale dans nos territoires, à la fois en Amérique latine comme en Afrique. Dans cet article particulier, je vais me concentrer sur dans cinq aspects que je considère pertinents lorsque je réfléchis à des solutions pour faire face à la crise climatique. Je prévois à cet égard qu'aucune transition ne sera juste si elle approfondit l'extractivisme et, encore moins, si elle propose de nouvelles formes de sacrifices des corps et des territoires.

1- La simplification. La façon de définir la crise climatique et la manière dont sa solution est envisagée et présentée découle d'une première simplification. Pour différents acteurs, la cause de la crise climatique se réduirait à l'émission de gaz à effet de serre serre (GES). Bien sûr, je reconnais le rôle fondamental que jouent ces gaz à effet de serre, et des graves conséquences de leur augmentation dans l'atmosphère, telles que l'augmentation de la température moyenne, l'acidification des mers ou des changements dans le régime des précipitations, entre autres. Cependant, lC'est une simplication d'affirmer que les problèmes environnementaux se réduisent à ce seul facteur. Ainsi, des scénarios de désertification, de pollution, d'incendies, d'augmentation des maladies ou d'expulsion des communautés locales, par exemple, certaines des plus répandues, sont généralement laissées de côté ou contournés. Dans le même temps, des activités associées à une réduction des émissions de GES, causent des dommages irréparables. Par exemple, on favorise l'énergie nucléaire, les centrales hydroélectriques deviennent viables ou l'expansion des plantations forestières est proposée. Dans certains cas, les dommages causés par l'exploitation minière aux niveaux local et régional sont omis. Les conséquences de l'exploitation de l'uranium, de la construction de barrages avec leurs réservoirs et les inondations qu'ils provoquent, ou les monocultures qui détruisent la forêt ne sont pas pris en compte. De cette façon, on ignore les graves conséquences subies par les communautés, aujourd'hui et à l'avenir, par la transformation des territoires, la pollution, pour l'accès à l'eau ou la perte de production locale. Il n'est pas possible de promouvoir une transition juste qui augmente les destructions environnementales.

2- La technocratie. Le deuxième aspect. Cela a à voir avec la nature technique qui est donnée à cette transition. Je parle de la solution proposée par et pour les professionnels, à l'exclusion de tout une autre voix. Encore une fois, avec cela, je ne nie pas l'importance de l'expertise. Mais la transition énergétique, a d'abord un caractère politique et doit inclure la multiplicité des acteurs sociaux et elle ne peut pas être définie et délimitée uniquement par des techniciens. L'objectif démocratique, politique et équitable, c'est de travailler ensemble avec les communautés locales pour la prise de décisions régionales. Cependant, avec certains groupes, toute discussion profonde autour de es questions, diverses et dissonantes avec le discours dominant est empêchée. Qui peut alors discuter de la transition énergétique : L'expert ? L'entraîneur ? L'ingénieur ? L'entreprise ? Le fonctionnaire en service ? Bref, et dans ces démocraties limitées, les décisions sont prises quelque part dans le monde et ne sont jamais liés aux communautés locales et aux besoins régionaux, à leurs caractéristiques, à eurs particularités et à leurs besoins réels. Il n'y aura pas de transition démocratique lorsque les décisions excluent les femmes des communautés vivant dans les territoires.

3- L'électromobilité. Le troisième aspect. Il s'agit de la solution qui présente la transition comme se limitant à l'énergie. D'une manière générale, l'accent est mis principalement sur le l'électromobilité. L'objectif est de remplacer les véhicules qui utilisent de l'essence par d'autres qui utilisent de l'électricité construits avec du lithium, du cuivre et d'autres minéraux entrant dans la production de batteries. Cette substitution individuelle empêche, une fois de plus, de discuter et de problématiser des questions de fond. Par exemple, le fait que la proposition s'adresse directement aux pays à forte consommation d'énergie comme les États-Unis, la Chine, l'Europe et d'une poignée d'autres pays. Les stratégies collectives ne sont pas favorisées et on vise plutôt la consommation privée. De cette façon, les niveaux d'inégalité sociale entre les pays sont encore amplifiés. au sein de ces mêmes sociétés. Cette prétendue solution ne dit rien de la concentration des richesses, de la consommation excessive ou du fait qu'une poignée d'entreprises consomment plus d'électricité que des pays entiers. Par exemple les gouvernements et les entreprises promeuvent le projet minier Josemaria, qui consomme plus d'électricité que la province de San Juan au nom de la transition énergétique, pour l'extraction du cuivre. Ou que la société Aluar consomme l'équivalent de ce que consomme environ un million et demi de personnes, pour produire de l'aluminium. Quel est l'objectif de cette stratégie face à la La crise climatique ? Qu'est-ce qu'une transition énergétique qui priorise de garantir les taux de profit de certaines entreprises ? Il n'y aura pas de transition équitable pour résoudre la crise climatique lorsque les inégalités sociales sont amplifiées et les tissus communautaires sont détruits.

4- Les entreprises monopolisent les iniatives. Qui est derrière tout cela, derrière cette manière de configurer la transition énergétique ? En premie lieu, les États-Unis et la Chine. et puis, l'Union européenne et en particulier l'Allemagne, dont le rôle de premier plan a été évident avec la rébellion serbe contre à l'extraction du lithium. Les États africains, dans diverses régions de l'Asie et l'Amérique latine se voient imposés cette orientation. Par exemple, dans le cas de notre région, l'Argentine et le Chili apparaissent également sur cette carte, car ils permettent le pillage territorial de leur territoire par les entreprises à la recherche de lithium et du cuivre, entre autres minéraux.

Derrière les États, il y a les grandes entreprises qui occupent une place centrale. Elles opèrent et déterminent le comment et le quand de la transition énergétique. Puis les sociétés minières apparaissent, avec un cadre stratégique et un quadrillage très clair de différentes parties du monde. Rappelons que dans le cas de l'Argentine, les entreprises de différents pays tels que le Canada, les États-Unis, la France, la Corée, la Chine et l'Australie, entre autres se font de plus en plus nombreuses. Outre les sociétés minières, les entreprises de l'automobile jouent un autre rôle très important. Ainsi, des entreprises telles que Volkswagen ou Toyota jouent un rôle fondamental qu'il faut comprendre pour voir comment elles envisagent la transition énergétique. Enfin, il est essentiel de reconnaître le rôle des groupes financiers, dont lle rôle est essentiel dans cette triade. À cet égard, cela est illustré dans la lettre dans laquelle Larry Fink, PDG de BlackRock, annonce à ses actionnaires qu'ils vont entrer dans le secteur des énergies vertes. Et avec BlackRock, le groupe Vanguard apparaît, le Deutsche Bank et HSBC Bank, entre autres.

Les États mentionnés, avec la triade minière-automobile-financière, sont les grands promoteurs de l'extractivisme que nous subissons dans nos pays. Par exemple, dans le cas particulier de l'Argentine, l'extraction du cuivre, du lithium et de l'hydrogène vert font partie de grands projets teintés de cette couleur.

En Argentine aujourd'hui, cette esquisse est indissociable d' un important Régime d'incitation à l'investissement (RIGI) ou avec le grandes annonces de BHP et de Lunding Mining avec Josemaría. Les transitions ne seront pas pour les peuples et les communautés mais pour les entreprises, les États et les institutions financières qui les définissent.

5- Multiplication des extractivismes. L'extractivisme des entreprises qui s'enrichissent grâce à l'extraction des hydrocarbures a été et est toujours une catastrophe pour nos pays. Aux formes conventionnelles d'extraction de pétrole et de gaz, ont été ajoutées le développement de la fracturation hydraulique et de l'exploitation offshore, stratégies non conventionnelles qui élargissent les modes de prédation. Cependant, et sans préjudice à la nécessité impérieuse de mettre fin à la production et à la consommation de énergies fossiles, la transition énergétique ne peut pas endosser dans la poursuite de la décarbonisation, d'autres formes tout aussi néfastes en terme social et environnemental. Toute liste autour de ces sujets le montre clairement. Le lithium qui menace d'assécher la Puna, l'exploitation minière du cuivre à San Juan et Catamarca, le nickel, qui multiplie les pillages au Guatemala, au Brésil ou en Indonésie, en Afrique et le cobalt, l'Aluar susmentionné avec le barrage de Futaleufú à son service (symboles des dernières dictatures en Argentine). La liste est interminable. Il n'y aura pas de transition anti-extractiviste si le pillage de l'Amérique latine et de l'Afrique continue.

Parfois, on nous présente souvent l'étrange dichotomie entre le déni total d'une crise et le changement climatique (comme le font Javier Milei, Jair Bolsonaro ou Donald Trump), ou l'acceptation d'une transition organisée par les entreprises au nom de la décarbonisation mondiale. Ici, j'ai écarté les deux options. Et il y a beaucoup qui choisissent de sortir par cette supposée alterntive et qui suivent un chemin différent. Le parcours historique de l'Amérique latine et l'Afrique l'exigent. La seule transition vers le bien-être social et environnemental en est une qui rejette toute option dans laquelle les pays et les communautés sont des zones et des corps sacrifiés.

Source : https://agenciatierraviva.com.ar/transicion-energetica-mas-extractivismo-en-america-latina-y-el-norte-marcando-la-agenda-del-sur/

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Une opportunité de virage majeur dans des élections

10 septembre 2024, par Guy Roy — ,
La démission du ministre Fitzgibbon est une bonne occasion pour tenir un débat national sur la façon d'orienter l'économie québécoise moins tournée vers les transnationales et (…)

La démission du ministre Fitzgibbon est une bonne occasion pour tenir un débat national sur la façon d'orienter l'économie québécoise moins tournée vers les transnationales et autrement que diriger par des hommes d'affaires. Déjà le Premier Ministre vient de ce milieu qui n'est pas caractérisé par un grand sens de l'État. De plus il est opportun de se demander si le manière de diriger l'économie québécoise vers un virage accru en direction d'une mondialisation qui s'essouffle était la bonne.

Se fier sur les transnationales pour un développement national n'est pas du tout la bonne chose à faire. Même du point de vue de la filière batterie, nous avons les centres de recherche, les universités, les ingénieurs (il s'agirait de rattraper le retard dans leur formation) pour développer ce créneau par nous-mêmes et contribuer au développement mondial, sur une base nationale, sans toujours compter sur Ottawa et indépendamment des États-Unis, de tout le secteur de la transition écologique.

Il s'agit donc de profiter du retrait d'un acteur affairiste économique important du développement du Québec pour effectuer un virage nationaliste, qui le soit vraiment, pour orienter tout le secteur énergétique du Québec vers des initiatives autocentrées qui soient à la hauteur d'un projet national ambitieux. Les demi-mesures ont fait leur temps. Avec Legault, il n'y pas de volonté d'orienter le Québec, la nation entière, vers des objectifs qui mettent en valeur toutes nos capacités comme peuple. Si nous sommes « un grand peuple », il est temps de mettre en œuvre le potentiel de notre main-d'œuvre, de nos ressources naturelles, de notre génie, de toutes nos facultés nationales pour apporter notre contribution au monde moderne tel qu'il s'annonce.

Il faudrait commencer par remettre en cause le pouvoir politique de ce gouvernement de la CAQ à courte vue, qui ne sait aucunement compter sur toutes nos capacités et le potentiel national. Il s'appuie d'abord sur une économie de marché toute tournée vers le Canada et les États-Unis. Ça prend des élections pour renouveler le personnel politique qui présidera à ce tournant. Déjà l'alternative est là selon les sondages. Même si les programmes du PQ et de QS ne sont pas ajustés à ce que cela prend, un débat de toutes les forces qui s'apprêtaient à se prononcer sur le méga projet de Loi du Ministre démissionnaire permettrait d'en fixer les balises.

Moi-même je propose un virage qui soit du type du projet « Maitre chez nous » des années soixante (Je participerais d'ailleurs ainsi au débat électoral) en commençant par les nationalisations des mines de lithium et des industries de transformation, le lancement d'un plan de l'État qui cesse de compter sur l'entreprise privée pour le développement d'une filière batterie indépendante, des investissements massifs dans la recherche en électricité et la chimie et dans la formation d'ingénieurs compétents, une fiscalité qui permette de mobiliser les fonds nécessaires à cette entreprise nationale.

Déjà se dessinerait les avenues d'un développement autocentré misant sur les ressources et une intervention de l'État qui favoriserait une prise en charge de l'économie par nos propres moyens : ceux d'un État se dirigeant vers son indépendance des autres nations du monde qui ne cherchent qu'à nous spolier, en commençant par le Canada et les États-Unis, qui n'ont de visées sur nos ressources et notre main-d'œuvre que pour les exploiter à leur profit.

Des élections donc sont de mise pour un débat qui soit d'abord politique sur la manière d'impulser un développement différent que tout ce que la CAQ a entrepris comme gouvernement soumis aux forces du marché pour nous déposséder de nos acquis comme société. Hydro-Québec, notre compagnie nationale, pourrait être le centre moteur du projet. Pour que soit proposer un développement à la hauteur des capacités des Québécois de se mobiliser dans une entreprise qui leur soit propre et qui enthousiasme tous les secteurs intéressés par un projet national ambitieux et qui mette définitivement au rebut un projet de loi sans envergure qui rabaisse nos capacités nationales à l‘État de dépendance envers les autres pays qui dominent le monde.

Guy Roy

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Prendre le taureau par les cornes

10 septembre 2024, par Jean-François Delisle — , , ,
Le conflit Gaza-Israël s'éternise, la liste des horreur s'allonge, le nombre de victimes gazaouies se multiplie sans cesse jusqu'à prendre des proportions démentielles. Comme (…)

Le conflit Gaza-Israël s'éternise, la liste des horreur s'allonge, le nombre de victimes gazaouies se multiplie sans cesse jusqu'à prendre des proportions démentielles. Comme on l'a déjà beaucoup souligné, la complaisance de la plupart des classes politiques occidentales vis-à-vis de l'État hébreu et de son gouvernement contribue au blocage de la situation.

Deux remarques s'imposent à ce sujet.

Il y a tout d'abord le problème des buts de guerre, et ensuite la désignation du cabinet Netanyahou comme principal responsable de l'allongement du conflit. On le transforme commodément en bouc-émissaire.

En examinant la situation, on constate vite que le but visé par les gouvernements occidentaux réside dans le retour au statu quo ante bellum. Autrement dit que le gouvernement Netanyahou cesse de pilonner la malheureuse enclave de Gaza et en retire ses troupes, voilà tout. Les motifs qui ont déclenché l'offensive du Hamas le 7 octobre 2023, c'est-à-dire le blocus israélien qui étouffe ce qui lui tient lieu d'économie et plus largement la contestation de la poursuite de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ne sont jamais mentionnés par les ténors politiques occidentaux, en particuliers américains, inébranlables protecteurs de l'État hébreu.

Si le conflit cessait dès cette semaine sans que les problèmes de fond ne soient abordés, toutes les conditions d'une nouvelle explosion de violence persisteraient. Du côté occidental, on évite soigneusement de soulever cette dimension, pourtant centrale. Seuls trois États ont décidé de reconnaître un éventuel État de Palestine s'il était proclamé : l'Irlande, le Danemark et l'Espagne.

Ensuite, on peut interroger la transformation du cabinet Netanyahou en bouc-émissaire pour les horreurs commises par l'armée israélienne à Gaza.

Netanyahou et consorts ne font que poursuivre une politique qui a toujours été pratiquée à l'encontre des Palestiniens ; celle-ci a été mise en oeuvre par les organisations terroristes juives (comme Lehi, la Haganah et surtout l'Irgoun) bien avant la proclamation de l'état hébreu le 15 mai 1948.

L'ensemble de la classe politique israélienne (à l'exception des députés arabes évidemment) s'accorde avec quelques nuances sur le principe de la judaïsation de Jérusalem-Est et de la majorité de la Cisjordanie. Les différents gouvernements, qu'il s'agisse des travaillistes ou du Likoud n'ont jamais hésité à déclencher des guerres lorsque celles-ci leur paraissait nécessaire, ni à maltraiter les Palestiniens, y compris à en assassiner des chefs de file, la plupart du temps sous le regard bienveillant de leurs alliés occidentaux.

Il importe donc de profiter (si l'on peut dire) du conflit actuel pour remettre en cause la politique expansionniste israélienne et la bloquer. Il s'agit là de la seule manière de sortir du bourbier sanglant où se trouvent enlisés à la fois Israël et la Palestine. La libération des otages a certes son importance, mais se réaliserait-elle que le conflit rebondirait tôt ou tard si le statu quo par ailleurs est maintenu. Pour éviter cela et établir enfin une paix durable entre les deux nations, il importe de dépasser les causes immédiates du conflit et régler les problèmes fondamentaux déjà évoqués plus haut. Hélas, les soutiens occidentaux d'Israël ne semblent pas encore disposés à emprunter ce chemin.

Jean-François Delisle

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Marx, le communisme et la décroissance — A propos du nouveau livre de Kohei Saito, « Marx in the Anthropocene »

10 septembre 2024, par Daniel Tanuro — , ,
Kohei Saito remet le couvert. Dans « Marx's ecosocialism. An unfinished critique of the political economy », le marxologue japonais montrait comment le Marx de la maturité, (…)

Kohei Saito remet le couvert. Dans « Marx's ecosocialism. An unfinished critique of the political economy », le marxologue japonais montrait comment le Marx de la maturité, conscientisé à l'impasse écologique capitaliste par les travaux de Liebig et de Frass, avait rompu avec le productivisme [1]. Son nouvel ouvrage, « Marx in the Anthropocene. Towards the Idea of Degrowth communism », prolonge la réflexion. [2]

10 mars 2024 | tiré d'Europe solidaire sans frontières

Ce livre est remarquable et utile en particulier sur quatre points : la nature de classe, foncièrement destructive, des forces productives capitalistes ; la supériorité sociale et écologique des sociétés (dites) « primitives », sans classes ; le débat sur nature et culture avec Bruno Latour et Jason Moore, notamment ; la grosse erreur, enfin, des « accélérationnistes » qui se réclament de Marx pour nier l'impérieuse nécessité d'une décroissance. Ces quatre points sont d'une importance politique majeure aujourd'hui, non seulement pour les marxistes soucieux d'être à la hauteur du défi écosocial lancé par la crise systémique du capitalisme, mais aussi pour les activistes écologiques. Le livre a les mêmes qualités que le précédent : il est érudit, bien construit, subtil et éclairant dans la présentation de l'évolution intellectuelle de Marx après 1868. Il a malheureusement aussi le même défaut : il présente pour acquis ce qui n'est qu'hypothèse. Une fois encore, Saito force le trait à vouloir trouver chez Marx la parfaite anticipation théorique des combats d'aujourd'hui. [3]

Au commencement était la « faille métabolique"

La première partie de « Marx in the Anthropocene » approfondit l'exploration du concept marxien de « faille métabolique » (« hiatus métabolique » dans la version française du Capital). [4] Saito se place ici dans le sillage de John B. Foster et de Paul Burkett, qui ont montré l'immense importance de cette notion. [5] Saito enrichit le propos en mettant en évidence trois manifestations du phénomène - perturbation des processus naturels, faille spatiale, hiatus entre les temporalités de la nature et du capital - auxquelles correspondent trois stratégies capitalistes d'évitement - les pseudo-solutions technologiques, la délocalisation des catastrophes dans les pays dominés, et le report de leurs conséquences sur les générations futures (p.29 et sq.).

Le chapitre 1 se penche plus particulièrement sur la contribution au débat du marxiste hongrois István Mészáros, que Saito estime décisive dans la réappropriation du concept de métabolisme à la fin du 20e siècle. Le chapitre 2 est focalisé sur la responsabilité d'Engels qui, en éditant les Livres II et III du Capital, aurait diffusé une définition du « hiatus métabolique » tronquée, sensiblement différente de celle de Marx. Pour Saito, ce glissement, loin d'être fortuit, traduirait une divergence entre la vision écologique d'Engels - limitée à la crainte des « revanches de la nature » - et celle de Marx - centrée sur la nécessaire « gestion rationnelle du métabolisme » par la réduction du temps de travail. Le chapitre 3, tout en rappelant les ambiguïtés de György Lukács, rend hommage à sa vision du développement historique du métabolisme humain-nature à la fois comme continuité et comme rupture. Pour Saito, cette dialectique, inspirée de Hegel (« identité entre l'identité et la non-identité ») est indispensable pour se différencier à la fois du dualisme cartésien - qui exagère la discontinuité entre nature et société - et du constructivisme social - qui exagère la continuité (l'identité) entre ces deux pôles et ne peut, du coup, « révéler le caractère unique de la manière capitaliste d'organiser le métabolisme humain avec l'environnement » (p. 91).

Dualisme, constructivisme et dialectique

La deuxième partie de l'ouvrage jette un regard très (trop ?) critique sur d'autres écologies d'inspiration marxiste. Saito se démarque de David Harvey dont il épingle la « réaction négative surprenante face au tournant écologique dans le marxisme ». De fait, « Marx in the Anthropocene » rapporte quelques citations « surprenantes » du géographe étasunien : Harvey semble convaincu de « la capacité du capital à transformer toute limite naturelle en barrière surmontable » ; il confesse que « l'invocation des limites et de la rareté écologique (…) (le) rend aussi nerveux politiquement que soupçonneux théoriquement » ; « les politiques socialistes basées sur l'idée qu'une catastrophe environnementale est imminente » seraient pour lui « un signe de faiblesse ». Géographe comme Harvey, Neil Smith « montrerait la même hésitation face à l'environnementalisme », qu'il qualifie de « apocalypsisme ». Smith est connu pour sa théorie de « la production sociale de nature ». Saito la récuse en estimant qu'elle incite à nier l'existence de la nature comme entité autonome, indépendante des humains : c'est ce qu'il déduit de l'affirmation de Smith que « la nature n'est rien si elle n'est pas sociale » (p. 111). D'une manière générale, Saito traque les conceptions constructivistes en posant que « la nature est une présupposition objective de la production ». Il ne fait aucun doute que cette vision était aussi celle de Marx. Le fait incontestable que l'humanité fait partie de la nature ne signifie ni que tout ce qu'elle fait serait dicté par sa « nature », ni que tout ce que la nature fait serait construit par « la société ».

Destruction écologique : les « actants » ou le profit ?

Dans le cadre de cette polémique, l'auteur consacre quelques pages très fortes à Jason Moore. Il admet que la notion de Capitalocène « marque une avancée par rapport au concept de ‘production sociale de nature' », car elle met l'accent sur les interactions humanité/environnement. Il reproche cependant à Moore d'épouser que les humains et les non-humains seraient des « actants » travaillant en réseau à produire un ensemble intriqué - « hybride » comme dit Bruno Latour. C'est un point important. En effet, Moore estime que distinguer une « faille métabolique » au sein de l'ensemble-réseau est un contresens, le produit d'une vision dualiste. Or, la notion de « métabolisme » désigne la manière dont les organes différents d'un même organisme contribuent spécifiquement au fonctionnement du tout. Elle est donc aux antipodes du dualisme (comme du monisme d'ailleurs) et on en revient à la formule de Hegel : il y a « identité de l'identité et de la non-identité ». « Marx in the Anthropocene » s'attaque aussi aux thèses de Moore par un autre biais - celui du travail. Pour Moore, en effet, le capitalisme est mû par l'obsession de la « Cheap Nature » (nature bon marché) qui englobe selon lui la force de travail, l'énergie, les biens alimentaires et les matières premières. Moore se réclame de Marx, mais il est clair que sa « Cheap nature » escamote le rôle exclusif du travail abstrait dans la création de (sur)valeur, ainsi que le rôle clé de la course à la survaleur dans la destruction écologique. Or, la valeur n'est pas un « actant hybride » parmi d'autres. Comme dit Saito, elle est « purement sociale » et c'est par son truchement que le capitalisme « domine les processus métaboliques de la nature » (pp. 121-122).

Il est clair en effet que c'est bien la course au profit qui creuse la faille métabolique, notamment en exigeant toujours plus d'énergie, de force de travail, de produits agricoles et de matières premières « bon marché ». De toutes les ressources naturelles que le capital transforme en marchandises, la force de travail « anthropique » est évidemment la seule capable de créer un indice aussi purement « anthropique » que la valeur abstraite. Comme le dit Saito : c'est « précisément parce que la nature existe indépendamment de et préalablement à toutes les catégories sociales, et continue à maintenir sa non-identité avec la logique de la valeur, (que) la maximisation du profit produit une série de disharmonies au sein du métabolisme naturel ». Par conséquent, la « faille n'est pas une métaphore, comme Moore le prétend. La faille existe bel et bien entre le métabolisme social des marchandises ainsi que de la monnaie, et le métabolisme universel de la nature » (ibid). « Ce n'est pas par dualisme cartésien que Marx a décrit d'une manière dualiste la faille entre le métabolisme social et le métabolisme naturel - de même que la faille entre le travail productif et le travail improductif. Il l'a fait consciemment, parce que les relations uniquement sociales du capitalisme exercent un pouvoir extranaturel (alien power) dans la réalité ; une analyse critique de cette puissance sociale requiert inévitablement de séparer le social et le naturel en tant que domaines d'investigation indépendants et d'analyser ensuite leur emboîtement. » (p. 123) Imparable. Il ne fait aucun doute, encore une fois, que cette vision de « l'emboîtement » du social dans l'environnemental était celle de Marx.

Accélérationnisme vs. anti-productivisme

Le chapitre 5 polémique avec une autre variété de marxistes : les « accélérationnistes de gauche ». Selon ces auteurs, les défis écologiques ne peuvent être relevés qu'en démultipliant le développement technologique, l'automation, etc. Cette stratégie, pour eux, est conforme au projet marxien : il faut abattre les entraves capitalistes à la croissance des forces productives pour possibiliser une société de l'abondance. Cette partie de l'ouvrage est particulièrement intéressante car elle éclaire la rupture avec le productivisme et le prométhéisme des années de jeunesse. La rupture n'est probablement pas aussi nette que Saito le prétend [6] , mais il y a incontestablement un tournant. Dans Le Manifeste communiste, Marx et Engels expliquent que le prolétariat doit « prendre le pouvoir pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, centraliser tous les moyens de production aux mains de l'Etat et augmenter au plus vite la quantité des forces productives ». [7] Il est frappant que la perspective de ce texte est résolument étatiste et que les forces productives y sont considérées comme neutres socialement ; elles forment un ensemble de choses qui doit changer de mains (être « arraché petit à petit à la bourgeoisie ») pour grandir quantitativement.

Les accélérationistes sont-ils pour autant fondés à se réclamer de Marx ? Non, car Marx a abandonné la conception exposée dans le Manifeste. Kohei Saito attire l'attention sur le fait que son œuvre majeure, Le Capital, ne traite plus des « forces productives » en général (anhistoriques), mais de forces productives historiquement déterminées - les forces productives capitalistes. Le long chapitre XV du Livre 1 (« Machinisme et grande industrie ») décortique les effets destructeurs de ces forces, à la fois sur le plan social et sur le plan environnemental. On pourrait ajouter ceci : il n'est pas fortuit que ce soit précisément ce chapitre qui s'achève sur la phrase suivante, digne d'un manifeste écosocialiste moderne : « La production capitaliste ne développe la technique et la combinaison du procès de production sociale qu'en épuisant en même temps les deux sources d'où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur ». [8] Il n'est plus question ici de neutralité des technologies. Le capital n'est plus saisi comme une chose mais comme un rapport social d'exploitation et de destruction, qui doit être détruit (« négation de la négation »). Notons que Marx, après la Commune de Paris, précisera que rompre avec le productivisme nécessite aussi de rompre avec l'étatisme.

Il est étonnant que Kohei Saito ne rappelle pas la phrase du Manifeste citée ci-dessus, où le prolétariat est exhorté à prendre le pouvoir pour « augmenter au plus vite la quantité des forces productives ». Cela aurait donné plus de relief encore à sa mise en évidence du changement ultérieur. Mais peu importe : le fait est que le tournant est réel et débouche au Livre III du Capital sur une magnifique perspective de révolution en permanence, résolument anti-productiviste et anti-technocratique : « La seule liberté possible est que l'homme social, les producteurs associés règlent rationnellement leur métabolisme avec la nature et qu'ils accomplissent ces échanges en dépensant le minimum de force, dans les conditions les plus dignes de la nature humaine. La condition essentielle de cet épanouissement est la réduction de la journée de travail. » [9] L'évolution est nette. Le paradigme de l'émancipation humaine a changé : il ne consiste plus en la croissance des forces productives mais en la gestion rationnelle des échanges avec la nature et entre les humains.

Subsomption formelle et subsomption réelle du travail

Les pages les plus riches de « Marx in the Anhropocene », à mon avis, sont celles où Saito montre que le nouveau paradigme marxien de l'émancipation résulte d'un ample effort de critique des formes successives que le capital a imposées au travail. Bien qu'elle fasse partie des travaux préparatoires au Capital, cette critique ne sera publiée que plus tard (« Manuscrits économiques de 1861-1863 »). Sa clé de voûte est l'importante notion de subsomption du travail au capital. Insistons-y en passant : la subsomption est plus que de la soumission : subsumer implique intégrer ce qui est soumis à ce qui soumet. Le capital subsume le salariat puisqu'il intègre la force de travail comme capital variable. Mais, pour Marx, il y a subsomption et subsomption : le passage de la manufacture au machinisme et à la grande industrie implique le passage de la « subsomption formelle » à la « subsomption réelle ». La première signifie simplement que le capital prend le contrôle du procès de travail qui existait auparavant, sans apporter de changement ni à son organisation ni à son caractère technologique. La seconde s'installe à partir du moment où le capital révolutionne complètement et sans arrêt le procès de production - non seulement sur le plan technologique mais aussi sur le plan de la coopération - c'est-à-dire des relations productives entre travailleurs.euses et entre travailleurs.euses et capitalistes. Se crée ainsi un mode de production spécifique, sans précédent, entièrement adapté aux impératifs de l'accumulation du capital. Un mode dans lequel, contrairement au précédent, « le commandement par le capitaliste devient indispensable à la réalisation du procès de travail lui-même » (p. 148).

Saito n'est pas le premier à pointer le caractère de classe des technologies. Daniel Bensaïd soulignait la nécessité que « les forces productives elles-mêmes soient soumises à un examen critique ». [10] Michaël Löwy défend qu'il ne suffit pas de détruire l'appareil d'Etat bourgeois - l'appareil productif capitaliste aussi doit être démantelé. [11] Cependant, on saura gré à Saito de coller au plus près du texte de Marx pour résumer les implications en cascade de la subsomption réelle du travail : celle-ci « augmente considérablement la dépendance des travailleurs vis-à-vis du capital » ; « les conditions objectives pour que les travailleurs réalisent leurs capacités leur apparaissent de plus en plus comme une puissance étrangère, indépendante » ; « du fait que le capital en tant que travail objectivé - moyens de production - emploie du travail vivant, la relation du sujet et de l'objet est inversée dans le processus de travail » ; « le travail étant incarné dans le capital, le rôle du travailleur est réduit à celui de simple porteur de la chose réifiée -les moyens de préserver et de valoriser le capital à côté des machines - tandis que la chose réifiée acquiert l'apparence de la subjectivité, puissance étrangère qui contrôle le comportement et la volonté de la personne » ; « l'augmentation des forces productives étant possible seulement à l'initiative du capital et sous sa responsabilité, les nouvelles forces productives du travail social n'apparaissent pas comme les forces productives des travailleurs eux-mêmes mais comme les forces productives du capital » ; « le travail vivant devient (ainsi) un pouvoir du capital, tout développement des forces productives du travail est un développement des forces productives du capital ». Deux conclusions non productivistes et non technocratiques s'imposent alors avec force : 1°) « le développement des forces productives sous le capitalisme ne fait qu'augmenter le pouvoir extérieur du capital en dépouillant les travailleurs de leurs compétences subjectives, de leur savoir et de leur vision, il n'ouvre donc pas automatiquement la possibilité d'un avenir radieux » ; 2°) le concept marxien de forces productives est plus large que celui de forces productives capitalistes - il inclut des capacités humaines telles que les compétences, l'autonomie, la liberté et l'indépendance et est donc à la fois quantitatif et qualitatif » (p. 149-150).

Quel matérialisme historique ? Quelle abondance ?

Ces développements amènent Kohei Saito à réinterroger le matérialisme historique. On sait que la Préface à la critique de l'économie politique contient le seul résumé que Marx ait fait de sa théorie. On y lit ceci : « A un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants ou, ce qui n'en est que l'expression juridique, avec les rapports de propriété au sein desquels elles s'étaient mues jusqu'alors. De formes de développement des forces productives qu'ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s'ouvre une période de révolution sociale ». [12] Il semble clair que Marx ne pouvait plus adhérer littéralement à cette formulation - et encore moins à celle du Manifeste sur l'augmentation quantitative des forces productives - dès lors que son analyse l'amenait à conclure que le développement des dites forces renforce l'emprise du capital et mutile l'agentivité de celleux qu'il exploite. Comme le dit Saito : « On ne peut plus assumer qu'une révolution socialiste pourrait simplement remplacer les relations de production par d'autres une fois atteint un certain niveau de forces productives. Puisque les forces productives du capital engendrées par la subsomption réelle sont matérialisées et cristallisées dans le mode capitaliste de production, elles disparaissent en même temps que le mode de production ». Transférer la propriété du capital à l'Etat ne changerait pas le problème : les forces productives restant inchangées, 1°) les tâches de conception devraient être assurées par une « classe bureaucratique », 2°) la destruction écologique continuerait. L'auteur en conclut que « la subsumption réelle pose un problème difficile de ‘gestion socialiste libre'. La vision traditionnelle du matérialisme historique, synthétisée dans la Préface, n'indique aucune piste de solution » et « Marx n'a pas été à même d'apporter une réponse définitive à ces questions, même dans Le Capital, de sorte que nous devons aller au-delà » (pp. 157-158).

« Aller au-delà » est ce qui est proposé dans la troisième partie de son ouvrage, et c'est elle qui soulève le plus de polémiques. La question de départ est simple : si l'émancipation ne passe pas par la libre croissance des forces productives, donc par ce que Daniel Bensaid appelait le « joker de l'abondance » [13] par où pourrait-elle passer ? Par « la réduction d'échelle et le ralentissement de la production », répond Saito (p. 166). Pour l'auteur, en substance, l'abondance doit s'entendre non comme pléthore de biens matériels privés - sur le modèle à la fois consumériste et excluant de l'accumulation de marchandises accessibles uniquement à la seule demande solvable - mais comme profusion de richesses sociales et naturelles communes. Sans cela, « l'option restante devient le contrôle bureaucratique de la production sociale, qui a causé l'échec de la voie soviétique » (p. 166).

Décroissance, économie stationnaire et transition

« Marx in the Anthropocene » entend donc plaider pour un « communisme de la décroissance », profondément égalitaire, axé sur la satisfaction des besoins réels. Selon Saito, ce communisme était celui des communautés dites « archaïques », dont certains traits ont subsisté longtemps sous des formes plus ou moins dégradées dans des systèmes agraires basés sur la propriété collective de la terre, en Russie notamment. Pour le Marx de la maturité, il s'agit de beaucoup plus que des survivances d'un passé révolu : ces communautés indiquent qu'après avoir « exproprié les expropriateurs », la société, pour abolir toute domination, devra progresser vers une forme plus élevée de la communauté « archaïque ». J'adhère pleinement à cette perspective, mais avec un bémol : Saito force gravement le trait en prétendant que « 14 années d'étude sérieuse des sciences naturelles et des sociétés précapitalistes » auraient amené Marx en 1881 à avancer « son idée du communisme décroissant » (p. 242) Cette affirmation est excessive. Prise littéralement, elle ne repose sur aucun document connu. Du coup, pour qu'elle ait malgré tout une once de plausibilité (et encore : à condition de la formuler comme une hypothèse, pas comme une certitude !) Saito est obligé de recourir à une succession d'amalgames : faire comme si la critique radicale de l'accumulation capitaliste par Marx était la même chose que l'économie stationnaire, comme si les communautés « archaïques » étaient stationnaires, et comme si l'économie stationnaire était la même chose que la décroissance. Cela fait beaucoup de « si », néglige des différences essentielles… et ne nous fait pas avancer dans le débat sur les enjeux de la décroissance au sens où elle se discute aujourd'hui entre anticapitalistes, c'est-à-dire au sens littéral de la réduction de la production imposée objectivement par la contrainte climatique. Voyons cela de plus près.

Laissons le PIB de côté et considérons uniquement la production matérielle : une société post-capitaliste dans un pays très pauvre romprait avec la croissance capitaliste mais devrait accroître la production pendant une certaine période pour répondre à l'énorme masse de besoins réels insatisfaits ; une économie stationnaire utiliserait chaque année la même quantité de ressources naturelles pour produire la même quantité de valeurs d'usage avec les mêmes forces productives ; quant à une économie décroissante, elle réduirait les prélèvements et la production. En mettant un signe d'égalité entre ces formes, Kohei Saito entretient une confusion regrettable. « Il devrait maintenant être clair, écrit-il, que le socialisme promeut une transition sociale vers une économie de décroissance » (p.242). C'est fort mal formulé, car la décroissance n'est pas un projet de société, juste une contrainte qui pèse sur la transition. Une « économie de décroissance », en tant que telle, cela ne veut rien dire. Certaines productions doivent croître et d'autres décroître au sein d‘une enveloppe globale décroissante. Pour coller au diagnostic scientifique sur le basculement climatique, il faut dire à peu près ceci : planifier démocratiquement une décroissance juste est le seul moyen de transiter rationnellement vers l'écosocialisme. En effet, étant donné qu'un nouveau système énergétique 100% renouvelables doit forcément être construit avec l'énergie du système actuel (qui est fossile à 80%, donc source de CO2), il n'y a en gros que deux stratégies possibles pour supprimer les émissions : soit on réduit radicalement la consommation finale d'énergie (ce qui implique de produire et transporter globalement moins) en prenant des mesures anticapitalistes fortes (contre les 10%, et surtout le 1% le plus riche) ; soit on mise sur la compensation carbone et sur le déploiement massif à l'avenir d'hypothétiques technologies de capture-séquestration du carbone, de capture-utilisation ou de géoingénierie, c'est-à-dire sur des solutions d'apprentis-sorciers entraînant encore plus de dépossessions, d'inégalités sociales et de destructions écologiques. Nous proposons l'expression « décroissance juste » comme axe stratégique des marxistes antiproductivistes d'aujourd'hui. Faire de la décroissance un synonyme de l'économie stationnaire n'est pas une option car cela équivaut à baisser le volume de l'alarme incendie.

La commune rurale russe, la révolution et l'écologie

La perspective d'une décroissance juste doit beaucoup à l'énorme travail pionnier de Marx, mais il n'y a pas de sens à affirmer qu'il en est le concepteur, car Marx n'a jamais plaidé explicitement pour une diminution nette de la production. Pour en faire le père du « communisme décroissant », Saito se base quasi exclusivement sur un texte célèbre et d'une importance exceptionnelle : la lettre à Vera Zasoulitch. [14] En 1881, la populiste russe avait demandé à Marx, par courrier, son avis sur la possibilité, en Russie, de s'appuyer sur la commune paysanne pour construire le socialisme directement - sans passer par le capitalisme. La traduction russe du Capital avait déclenché un débat sur cette question parmi les opposants au tsarisme. Marx rédigea trois brouillons de réponse. Ils attestent sa rupture profonde avec la vision linéaire du développement historique, donc aussi avec l'idée que les pays capitalistes les plus avancés seraient les plus proches du socialisme. A ce sujet, la dernière phrase est claire comme de l'eau de roche : « Si la révolution se fait en temps opportun, si elle concentre toutes ses forces pour assurer l'essor libre de la commune rurale, celle-ci se développera bientôt comme un élément régénérateur de la société russe et comme élément de supériorité sur les pays asservis par le régime capitaliste ».

Pour Saito, ce texte signifie que la dégradation capitaliste de l'environnement avait conduit Marx, après 1868, à « abandonner son schéma de matérialisme historique antérieur. Ce ne fut pas une tâche aisée pour lui, dit-il. Sa vision du monde était en crise. En ce sens, (ses) recherches intensives au cours de ses dernières années (sur les sciences naturelles et les sociétés précapitalistes, D.T.) étaient une tentative désespérée de reconsidérer et de reformuler sa conception matérialiste de l'histoire à partir d'une perspective entièrement nouvelle, découlant d'une conception radicalement nouvelle de la société alternative » (p. 173). « Quatorze années de recherches » avaient amené Marx « à conclure que la soutenabilité et l'égalité basées sur une économie stationnaire sont la source de la capacité (power) de résistance au capitalisme ». Il aurait donc saisi « l'opportunité de formuler une nouvelle forme de régulation rationnelle du métabolisme humain avec la nature en Europe occidentale et aux Etats-Unis » : « l'économie stationnaire et circulaire sans croissance économique, qu'il avait rejetée auparavant comme stabilité régressive des sociétés primitives sans histoire » (pp. 206-207).

Que penser de cette reconstruction du cheminement de la pensée marxienne à la sauce écolo ? Le narratif a beaucoup pour plaire dans certains milieux, c'est évident. Mais pourquoi Marx a-t-il attendu 1881 pour s'exprimer sur ce point clé ? Pourquoi l'a-t-il fait seulement à la faveur d'une lettre ? Pourquoi cette lettre a-t-elle demandé trois brouillons successifs ? Si vraiment Marx avait commencé à « réviser son schéma théorique en 1860 par suite de la dégradation écologique » (p.204), et si vraiment le concept de faille métabolique avait servi de « médiation » dans ses efforts de rupture avec l'eurocentrisme et le productivisme (p. 200), comment expliquer que la supériorité écologique de la commune rurale ne soit pas évoquée une seule fois dans la réponse à Zasoulitch ? Last but not least : si on peut ne pas exclure que la dernière phrase de cette réponse projette la vision d'une économie post-capitaliste stationnaire pour l'Europe occidentale et les Etats-Unis, ce n'est pas le cas pour la Russie ; Marx insiste fortement sur le fait que c'est seulement en bénéficiant du niveau de développement des pays capitalistes développés que le socialisme en Russie pourra « assurer le libre essor de la commune rurale ». Au final, l'intervention de Marx dans le débat russe semble découler bien plus de son admiration pour la supériorité des rapports sociaux dans les sociétés « archaïques » [15] et de son engagement militant pour l'internationalisation de la révolution que de la centralité de la crise écologique et de l'idée du « communisme décroissant ».

« Offrir quelque chose de positif »

L'affirmation catégorique que Marx aurait inventé ce « communisme décroissant » pour réparer la « faille métabolique » est à ce point excessive qu'on se demande pourquoi Kohei Saito la formule en conclusion d'un ouvrage qui comporte tant d'excellentes choses. La réponse est donnée dans les premières pages du chapitre 6. Face à l'urgence écologique, l'auteur pose la nécessité d'une réponse anticapitaliste, juge que les interprétations productivistes du marxisme sont « intenables », constate que le matérialisme historique est « impopulaire aujourd'hui » parmi les environnementalistes, et estime que c'est dommage (a pity) car ceux-ci ont « un intérêt commun à critiquer l'insatiable désir d'accumulation du capital, même si c'est à partir de points de vue différents » (p. 172). Pour Saito, les travaux qui montrent que Marx s'est détourné des conceptions linéaires du progrès historique, ou s'est intéressé à l'écologie, « ne suffisent pas à démontrer pourquoi des non-marxistes, aujourd'hui, doivent encore prêter attention à l'intérêt de Marx pour l'écologie. Il faut « prendre en compte à la fois les problèmes de l'eurocentrisme et du productivisme pour qu'une interprétation complètement nouvelle du Marx de la maturité devienne convaincante » (p. 199). « Les chercheurs doivent offrir ici quelque chose de positif », « élaborer sur sa vision positive de la société post-capitaliste » (p. 173). Est-ce donc pour donner de façon convaincante cette interprétation « complètement nouvelle » que Saito décrit un Marx fondant successivement et à quelques années de distance « l'écosocialisme » puis le « communisme de la décroissance » ? Il me semble plus proche de la vérité, et par conséquent plus convaincant, de considérer que Marx n'était ni écosocialiste ni décroissant au sens contemporain de ces termes. , Cela n'enlève rien au fait que sa critique pénétrante du productivisme capitaliste et son concept de « hiatus métabolique » sont décisifs pour saisir l'urgente nécessité actuelle d'une « décroissance juste ».

Vouloir à toute force faire entrer la décroissance dans la pensée de Marx est anachronique. Ce n'est d'ailleurs pas nécessaire. Certes, on ne peut pas défendre la décroissance juste et maintenir en parallèle la version productiviste quantitativiste du matérialisme historique. Par contre, la décroissance juste s'intègre sans difficulté à un matérialisme historique qui considère les forces productives dans leurs dimensions quantitatives et qualitatives. Quoiqu'il en soit, nous n'avons pas besoin de la caution de Marx, ni pour admettre la nécessité d'une décroissance juste, ni plus généralement pour élargir et approfondir sa « critique inachevée de l'économie politique ».

Le problème de l'apologie

On peut se demander l'utilité d'une critique des exagérations de Saito. On peut dire : l'essentiel est que « (ce) livre fournit une alimentation utile aux socialistes et aux activistes environnementaux, indépendamment des avis (ou de l'intérêt même d'avoir un avis) sur la question de savoir si Marx était vraiment un communiste décroissant ou pas » [16]. C'est l'essentiel, en effet, et il faut le répéter : « Marx in the Anthropocene » est un ouvrage excellent, notamment parce que ses développement sur les quatre points mentionnés en introduction de cet article sont d'une actualité et d'une importance majeure. Pour autant, le débat sur ce que Marx a dit ou pas n'est pas à sous-estimer car il porte sur la méthodologie à pratiquer dans l'élaboration des outils intellectuels nécessaires à la lutte écosocialiste. Or, cette question-là concerne aussi les activistes non-marxistes.

La méthode de Kohei Saito présente un défaut : elle est apologétique. Ce trait était déjà perceptible dans « Marx's ecosocialism » : alors que le sous-titre de l'ouvrage pointait la « critique inachevée de l'économie politique », l'auteur consacrait paradoxalement tout un chapitre à faire comme si Marx, après Le Capital, avait développé un projet écosocialiste complet. « Marx in the Anthropocene » suit le même chemin, mais de façon encore plus nette. Pris ensemble, les deux ouvrages donnent l'impression que Marx, dans les années 70, aurait fini par considérer la perturbation du métabolisme humanité-nature comme la contradiction centrale du capitalisme, qu'il en aurait d'abord déduit un projet de croissance écosocialiste des forces productives, puis qu'il aurait abandonné celui-ci vers 1880-81 pour tracer une nouvelle voie : le « communisme décroissant ». J'ai tenté de montré que ce narratif est fort contestable.

Un des problèmes de l'apologie est de surestimer fortement l'importance des textes. Par exemple, Saito donne une importance disproportionnée à la modification par Engels du passage du Capital, Livre III, où Marx parle de la « faille métabolique ». La domination des interprétations productivistes du matérialisme historique au cours du 20e siècle ne s'explique pas avant tout par cette modification : elle découle principalement du réformisme des grandes organisations et de la subsomption du prolétariat au capital. Lutter contre cette situation, articuler les résistances sociales pour mettre l'idéologie du progrès en crise au sein même du monde du travail est aujourd'hui la tâche stratégique majeure des écosocialistes. Les réponses sont à chercher dans les luttes et dans l'analyse des luttes beaucoup plus que dans les Notebooks de Marx.

Plus fondamentalement, l'apologie tend à flirter avec le dogmatisme. « Marx l'a dit » devient trop facilement le mantra qui empêche de voir et de penser en marxistes au sujet de ce que Marx n'a pas dit. Car il n'a évidemment pas tout dit. S'il est une leçon méthodologique à tirer de son œuvre monumentale, c'est que la critique est fertile et que le dogme est stérile. La capacité de l'écosocialisme de relever les défis formidables de la catastrophe écologiques capitaliste dépendra non seulement de sa fidélité mais aussi de sa créativité et de sa capacité à rompre, y compris avec ses propres idées antérieures comme Marx le fit quand c'était nécessaire. Il ne s'agit pas seulement de polir soigneusement l'écologie de Marx mais aussi et surtout de la développer et de la radicaliser.`

Daniel Tanuro, le 10 mars 2024

Notes

[1] Marx's ecosocialism. An unfinished critique of the political economy. Trad. Française « La nature contre le capital. L'écologie de Marx dans sa critique inachevée du capital », Syllepse, 2021

[2] Marx in the Anthropocene. Towards the Idea of Degrowth Communism. Cambridge University Press, 2022.

[3] Voir mon article « Marx était-il écosocialiste ? Une réponse à Kohei Saito »,gaucheanticapitaliste.org

[4] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Moscou, éditions du Progrès, 1984, Chapitre 47, p. 848

[5] Lire en particulier Paul Burkett, Marx and Nature. A Red and Green Perspective. Palgrave Macmillan, 1999. John Bellamy Foster, Marx's Ecology. Materialism and Nature, Monthly Review Press, 2000

[6] On lit déjà dans L'Idéologie allemande (1845-46) : « il arrive un stade dans le développement où naissent des forces productives et des moyens de circulation [...] qui ne sont plus des forces productives mais des forces destructrices (le machinisme et l'argent) ». Karl Marx et Friedrich Engels, L'Idéologie allemande, Éditions sociales, 1971, p. 68.

[7] Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du Parti communiste, in Oeuvres choisies, ed. De Moscou, tome 1, p.130.

[8] Le Capital, Livre I, Garnier-Flammarion, 1969, p. 363.

[9] Le Capital, Livre III, ed. De Moscou, chapitre 48, p. 855.

[10] Daniel Bensaïd, Introduction critique à ‘l'Introduction au marxisme' d'Ernest Mandel, 2e édition, ed. Formation Lesoil, en ligne sur contretemps.eu

[11] Michael Löwy, Ecosocialisme. L'alternative radicale à la catastrophe écologique capitaliste, Mille et une nuits, 2011, p. 39

[12] Marx-Engels, Oeuvres choisies, Tome 1, p.525.

[13] D. Bensaïd, op. cit

[14] Marx et Engels, Oeuvres choisies, op. cit. tome 3, p. 156.

[15] Une opinion partagée par Engels : cf. notamment son admiration pour les Zoulous face aux Anglais, dans L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat.

[16] Diana O'Dwyer, « Was Marx a Degrowth Communist », https://rupture.ie
P.-S.

• Publié dans « Actuel Marx », 2024 numéro 76. Reproduit avec l'autorisation de l'auteur.
Copyright

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Soutien à l’Ukraine résistante

10 septembre 2024, par Brigades éditoriales de solidarité avec l'Ukraine — , ,
Les Brigades éditoriales de solidarité ont été créées au lendemain de l'agression de la Russie poutinienne contre l'Ukraine. Elles regroupent les éditions Syllepse (Paris), (…)

Les Brigades éditoriales de solidarité ont été créées au lendemain de l'agression de la Russie poutinienne contre l'Ukraine. Elles regroupent les éditions Syllepse (Paris), Page 2 (Lausanne), M Éditeur (Montréal), Spartacus (Paris) et Massari (Italie), les revues New Politics (New York), Les Utopiques (Paris) et ContreTemps (Paris), les sites À l'encontre (Lausanne) et Europe solidaire sans frontières, les blogs Entre les lignes entre les mots (Paris) et Utopia Rossa, ainsi que le Centre Tricontinental (Louvain-la-Neuve) et le Réseau syndical international de solidarité et de luttes.

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Table des matières

Hasards objectifs, humeurs, divagations et nausées en 33 tours, et quelques images…
MARIANA SANCHEZ ET PATRICK SILBERSTEIN - 5

Carnet de bord sur les batailles de Koursk et de Pokrovsk, etc.
ANTOINE RABADAN - 13

Comment des conditions extrêmes ont poussé les Ukrainiens à des « transformations sociales » pour leur survie commune
ALEXANDER KITRAL - 34

PENDANT LA GUERRE LA LUTTE CONTINUE
Chronique des affaires courantes - 44

Contre les fermetures d'hôpitaux
SOIS COMME NINA - 49

Victoire sur le droit à la rémunération
SOIS COMME NINA - 50

Une médecin de l'hôpital pour enfants de Kyiv raconte
PROPOS RECUEILLIS PAR SOIS COMME NINA - 51

Mineurs de Lviv : « Nous ne sommes pas des esclaves »
ENTRETIEN AVEC TETIANA HNATIVA KARETNIKOVA POUR
TRUDOVA HALYCHYNA PAR IHOR VASYLETS ET MAKSYM CHUMAKOV - 53

Les mineurs de la région de Lviv exigent une solution à leurs problèmes urgents
CONFÉDÉRATION SYNDICALE KVPU
59

Des des actes répréhensibles dans la Légion internationale ukrainienne qui semble insensible au changement
ANNA MYRONIUK - 61

Un syndicat de travailleurs migrants russophones en Suède
VOLODYA VAGNER - 76

FÉMINISMES
Pourquoi nous fermons notre centre d'accueil pour femmes déplacées à Lviv
L'ATELIER FÉMINISTE - 82

4

Les autres sont comme nous, un nouveau zine féministe à Lviv
PATRICK LE TRÉHONDAT - 87

Enfin des gilets pare-balles pour les soldates ! - 93

RETOUR VERS LE FUTUR
Les Ukrainiens aux côtés du peuple vietnamien - 96

SOLIDARITÉ INTERNATIONALE
Le plus important syndicat du Royaume-Uni aux côtés de l'Ukraine - 98

Le syndicat étudiant Priama Diia à l'origine d'un réseau syndical international
PATRICK LE TRÉHONDAT ET CHRISTIAN MAHIEUX - 101

Déclaration commune - 101

Indépendance année 33 Paris - 106

ÉCLAIRAGES
Pourquoi faut-il enterrer le culte de Bandera ?
BORYS OGLAVENKO ET DMYTRO MATCHNYK - 112

Stopper la main de Poutine et de ses alliés
LA CONFÉRENCE DE HANNAH PEREKHODA À L'UNIVERSITÉ D'ÉTÉ DU NPA, PRÉSENTÉE PAR ROMAIN DESCOTTES - 119

BOÎTE ALERTE
Hôpital Pavlov de Kyiv : la fondation J.R. et Ukraine CombArt joignent leurs forces pour créer une œuvre d'art participative
rendant hommage aux personnels hospitaliers
SOPHIE BOUCHET-PETERSEN - 123

Déshumanisation : leurs mots pour la dire (des soldats russes parlent sans filtre à leurs proches)
SOPHIE BOUCHET-PETERSE

Comment on fabrique le consentement au génocide à Gaza

Chercheur en anthropologie, professeur au Collège de France et à l'université de Princeton, Didier Fassin vient de publier aux éditions La Découverte un livre salutaire et (…)

Chercheur en anthropologie, professeur au Collège de France et à l'université de Princeton, Didier Fassin vient de publier aux éditions La Découverte un livre salutaire et courageux sur le consentement – et dans bien des cas le soutien actif – des élites occidentales à la guerre génocidaire que mène l'État d'Israël contre les Palestinien-nes de Gaza et au nettoyage ethnique qui s'opère dans le même temps en Cisjordanie. Nous vous en proposons un extrait ici.

Le fait qui, sans doute, hantera le plus durablement les mémoires, y compris peut-être en Israël, est la manière dont l'inégalité des vies a été donnée à voir sur la scène de Gaza et dont elle a été ignorée par les uns, légitimée par les autres[1]. Que, dans le monde, cette injustice suprême – qu'une vie a moins de valeur qu'une autre – soit largement distribuée est une réalité, qui se manifeste en temps de paix comme en temps de guerre[2].

Mais il n'est guère d'exemple où les gouvernements des pays occidentaux en détournent aussi ostensiblement le regard jusqu'à lui trouver une justification et réduire au silence les voix qui la critiquent. Les interventions militaires conduites par Israël à Gaza ont pourtant donné lieu aux écarts de mortalité des populations civiles les plus élevés des conflits survenus dans le monde au XXIe siècle.

Durant l'opération « Plomb durci » de 2008, selon les données recueillies par l'organisation israélienne de droits humains B'Tselem, le ratio des victimes était de 255 pour 1 parmi les civils, tandis que 318 enfants étaient tués à Gaza et aucun en Israël[3]. Durant l'opération « Bordure protectrice » de 2014, selon les chiffres de la commission d'enquête indépendante du Conseil des droits humains des Nations unies, ce ratio était de 244 pour 1 parmi les civils, cependant que 551 enfants étaient tués à Gaza et 1 en Israël[4].

Avec l'opération « Épées de fer » en cours, le nombre absolu de victimes civiles palestiniennes sera plusieurs dizaines de fois plus élevé que durant les interventions militaires précédentes. Après six mois de guerre, on comptait déjà près de 33 000 morts identifiés à Gaza, auxquels s'ajoutaient environ 10 000 autres dans les décombres des bâtiments détruits. Les estimations du nombre de civils parmi les victimes sont controversées, les Israéliens considérant, de manière jugée non plausible par des sources neutres, que tous les hommes tués, quel que soit leur âge, sont des membres du Hamas[5].

Si l'on se réfère à des évaluations plus vraisemblables, à la date du 7 avril ont été tués approximativement 42 fois plus de civils palestiniens que de civils israéliens[6]. Pour ce qui est des enfants, le ratio s'élève déjà à 420 pour 1[7]. On peut exprimer différemment cette disparité en se référant non pas au nombre absolu de décès, mais au taux de mortalité, de façon à tenir compte de la taille des populations de référence et ainsi mieux traduire l'ampleur des pertes humaines à l'échelle des sociétés concernées.

En procédant de cette façon, on constate que, rapporté à leur démographie respective, on dénombre parmi les civils tués 185 fois plus de Palestiniens que d'Israéliens. Pour ce qui est des enfants, le taux de mortalité est de 1 850 fois supérieur parmi les Palestiniens comparés aux Israéliens. Pour prendre la mesure de l'attaque du 7 octobre en Israël, on a dit qu'en proportion du nombre d'habitants des deux pays, elle représentait l'équivalent de quinze 11 Septembre aux États-Unis[8].

Si l'on prolonge la comparaison, on peut ajouter que le total des morts à Gaza au 7 avril 2024 correspond à plus de mille sept cents 11 Septembre. Relativement à la population de la France, la mortalité observée dans la bande de Gaza au 7 avril serait de plus d'un million de victimes. Cette macabre comptabilité ne restitue cependant qu'une partie de la réalité, qu'elle tend de surcroît à rendre abstraite. We Are Not Numbers est le nom d'un projet réalisé pour les enfants de Gaza depuis 2015 au sein de l'association Euro-Mediterranean Human Rights Monitor pour faire exister la voix des Palestiniens autrement qu'à travers les statistiques, car « les nombres sont impersonnels et souvent anesthésiants »[9].

Et ce sont des statistiques de mort, comme si la vie des Palestiniens ne pouvait être pensée qu'à travers sa suppression. Or l'inégalité la plus grande est probablement celle des vies en tant qu'elles sont vécues. L'expérience de beaucoup de Palestiniens, dans leur relation avec l'État d'Israël et ses représentants, est tout au long de leur existence une expérience d'exclusion, de discrimination, de rabaissement, d'empêchement, de destruction de leurs champs et de leurs maisons, de soumission à la violence et à l'arbitraire du pouvoir.

Pour utiliser un mot anglais évocateur, ils sont disposable, au double sens d'être à disposition – on peut les arrêter n'importe quand sans donner de raison, les incarcérer sans présenter de charges contre eux et, le cas échéant, s'en servir comme monnaie d'échange dans des négociations, une pratique validée par la Cour suprême israélienne – et d'être jetables – on peut les tuer ou les mutiler, généralement en bénéficiant d'un régime d'impunité, d'autant que le gouvernement israélien menace les autorités palestiniennes de représailles si des plaintes sont déposées devant la Cour pénale internationale[10].

Le procureur général de cette institution a d'ailleurs affirmé qu'il n'hésiterait pas à poursuivre celles et ceux qui « tentent d'empêcher, d'intimider ou d'influencer de manière indue » le travail des membres de la Cour, une référence implicite aux menaces adressées à celle qui l'avait précédé dans cette fonction lorsqu'elle a engagé une enquête sur les crimes de guerre commis contre les Palestiniens, menaces sur sa sécurité et celle de sa famille formulées par le chef des services secrets israéliens lui-même[11].

Un aspect de cette expérience a été analysé par la criminologue palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian dans un texte sur l'« occupation des sens » à Jérusalem-Est, c'est-à-dire la manière dont les rapports de force s'insinuent dans les cinq sens des Palestiniens à travers des micro-agressions permanentes qui « colonisent » les corps[12]. On se souvient à cet égard de la police aspergeant les murs, les rues et les écoles des quartiers arabes de la Ville sainte d'une eau putride dont l'odeur était tellement infecte et persistante que les habitants ne pouvaient plus sortir, que les élèves voyaient leur scolarité interrompue, que la souillure s'insinuait dans les corps mêmes[13].

On sait aussi qu'en permanence, depuis plusieurs années, Gaza est survolée par des drones de surveillance et d'attaque, dont le bourdonnement lancinant représente une nuisance sonore permanente rappelant aux habitants leur condition de population dominée[14]. Mais de cette réalité, la plupart des grands médias occidentaux ne parlent presque jamais. Comme l'écrit le professeur étatsunien de littérature comparée Saree Makdisi, on a commencé à faire appel à des intellectuels palestiniens le 7 octobre pour leur demander de commenter l'attaque du Hamas, mais on n'a pas voulu les entendre sur ce qui s'était passé avant et sur ce qui s'est passé après[15].

On a souvent avancé que ce silence sur ce que vivaient les résidents de Gaza était dû à des difficultés d'accès, compte tenu du fait que l'armée israélienne tuait les journalistes palestiniens, interdisait la présence de leurs collègues étrangers en ne les laissant entrer dans Gaza qu'embarqués avec elle, et interrompait sporadiquement les communications des Palestiniens avec le monde extérieur. Des reportages étaient pourtant réalisés sur place, des témoignages recueillis, des images produites, que seuls les réseaux sociaux et les médias alternatifs présentaient sur leurs sites. En réalité, le silence des grands organes de presse tenait surtout à des choix éditoriaux que certains, dans les rédactions, me disaient déplorer.

Comme l'analyse l'association Acrimed, les principaux médias français ont manifesté une « compassion sélective »[16]. Ils ont rapporté les récits des otages israéliens libérés se plaignant d'avoir souffert de la faim pendant leur captivité dans Gaza assiégée sans mentionner l'origine de la pénurie alimentaire dont ils souffraient, mais ils n'ont pas évoqué les civils palestiniens relâchés des prisons et des camps d'Israël après y avoir été humiliés et torturés.

Ils ont rendu compte des peurs des écoliers israéliens près de la frontière avec le Liban, obligés de se réfugier dans des abris lorsque retentissent les sirènes, mais n'ont pas fait état des angoisses des enfants palestiniens de Gaza, qui ne disposent d'aucun lieu où se protéger des bombes qui détruisent des quartiers entiers. Ils ont interrogé des surfeurs israéliens sur la plage de Tel Aviv expliquant que cette activité apaise leur anxiété après l'envoi de drones et de missiles par l'Iran, mais ils se sont contentés d'une phrase pour rappeler simplement le nombre des morts palestiniens à Gaza, sans faire partager l'expérience des femmes qui ne peuvent plus allaiter et des enfants qui n'ont plus à manger[17].

Nombre de médias ont ainsi choisi d'humaniser les Israéliens plutôt que les Palestiniens. Ainsi ont-ils longuement rendu compte du « succès » de l'opération militaire visant à délivrer quatre Israéliens détenus dans un camp de réfugiés, le 8 juin 2024, et des manifestations de « joie » lors de leur accueil à Tel Aviv, en mentionnant simplement en fin de reportage le coût humain de l'intervention parmi les Palestiniens : 274 morts, dont 64 enfants et 57 femmes, et 700 blessés. Dans les médias officiels, on parlait de « libération des otages » ; dans les médias indépendants, l'épisode est connu comme le « massacre de Nuseirat »[18].

Le fait n'est pas nouveau et les reportages font depuis longtemps entendre la voix des premiers à l'exclusion de celle des seconds. D'ailleurs, Meta a supprimé des comptes Facebook et Instagram les messages rédigés par des Palestiniens ou des soutiens à leur cause, notamment lorsqu'ils faisaient état de violations des droits humains par l'armée israélienne, et ce, alors même qu'ils s'accompagnaient presque toujours de propos pacifiques[19].

D'une manière générale, on ne sait presque rien de la résistance ordinaire des Palestiniens face à l'adversité et de leur demande de vivre en paix. Il est pourtant un concept arabe par lequel il est usuel de définir leur réaction face aux épreuves de l'occupation et de l'oppression israéliennes : sumud, qui, comme l'a analysé notamment l'anthropologue Livia Wick, signifie leur ténacité, leur persévérance, leur capacité de continuer à vivre dignement[20].

Depuis le 7 octobre, l'attention sélective qui les a écartés de l'information n'a guère permis de les connaître autrement que comme combattants impitoyables ou victimes impersonnelles. On n'a pas voulu faire connaître leur désespoir d'avoir été abandonnés par la communauté internationale. Dans une lettre à leur direction, des journalistes de la BBC déploraient justement le parti pris de la présentation des faits et, en particulier, de la différence dans la manière de donner une dimension humaine au deuil des familles israéliennes mais non à celui des familles palestiniennes[21].

On apprenait d'ailleurs que, dans un mémorandum distribué aux journalistes du New York Times au début de la guerre, les éditeurs leur demandaient de réduire l'usage des mots « génocide » et « nettoyage ethnique », de ne pas parler de « camps de réfugiés », d'éviter l'expression « territoires occupés », même de ne se référer que le plus rarement possible à la « Palestine », et ils leur signifiaient également que les mots « massacres » et « tueries », trop « émotionnels », devaient être remplacés par des descriptions factuelles, consigne qui ne valait toutefois pas pour qualifier l'attaque du 7 octobre[22].

De telles instructions étaient probablement communes dans les grands médias états-uniens, car, selon une étude du langage utilisé pour décrire les victimes des deux côtés dans trois des principaux quotidiens du pays, après trois mois de guerre, le mot « horrible » apparaissait neuf fois plus souvent pour parler des morts israéliennes que des morts palestiniennes, le mot « massacre » trente fois plus fréquemment, le mot « tuerie » soixante fois, quant au mot « enfants », dont les victimes, décédées ou mutilées, se comptaient en dizaines de milliers à Gaza, il n'était présent qu'à deux reprises sur 1 100 titres de journaux[23]2. Dès novembre, ils étaient plus de 750 reporters de nombreux organes de presse états-uniens à critiquer la couverture unilatéralement orientée du conflit[24].

D'une manière générale, au moins pendant les premiers mois de la guerre – car quelques corrections sont peu à peu intervenues pour un meilleur équilibre de la présentation des faits –, les grands médias, souvent à l'encontre d'une partie de leurs journalistes, ont repris les éléments de langage de la communication des autorités et des militaires israéliens, connue sous le nom de hasbara et théorisée comme arme de guerre[25].

En fait, c'est souvent dans les médias indépendants et critiques – Mediapart, Politis, Blast ou Orient XXI en France, Boston Review, The Nation, The Intercept, Mondoweiss aux États-Unis, London Review of Books et Middle East Eye en Grande-Bretagne, +972 en Israël, Al Jazeera dans le monde arabe – qu'il a été possible de s'informer de manière plus neutre sur les événements à Gaza, d'entendre les voix des Palestiniens, de disposer d'investigations s'affranchissant de la communication d'Israël, d'accéder à des analyses de journalistes et d'universitaires critiques, de lire des enquêtes produisant une documentation alternative des faits que, du reste, les principaux organes de presse finissaient souvent par reprendre.

Un indice de cette discrimination concerne le décompte des victimes. Chaque fois que les statistiques des morts palestiniennes ont été indiquées dans les médias, elles étaient accompagnées de la formule « selon le ministère de la Santé de Gaza », alors qu'aucune expression semblable ne venait relativiser les données présentées par les autorités israéliennes[26].

Ce double standard est d'autant plus remarquable que, d'une part, le gouvernement israélien exerce un contrôle extrême sur la communication, rendant le travail de vérification des faits par les journalistes particulièrement difficile, y compris sur la réalité des membres du Hamas tués ou emprisonnés, tandis que, d'autre part, les chiffres de l'administration palestinienne, qui se montre ouverte à leur récolement extérieur, ont lors des guerres précédentes correspondu précisément à ce que les enquêtes indépendantes ultérieures ont établi.

« Je n'ai aucune preuve que les Palestiniens disent la vérité au sujet du nombre de personnes tuées », déclarait le président des États-Unis le 25 octobre, reprenant l'argument d'un porte-parole de l'armée israélienne qui affirmait que ces chiffres étaient toujours gonflés, alors que son gouvernement lui-même s'en servait. Le lendemain, le ministère de la Santé de Gaza publiait la liste des 6 747 victimes avec leur nom, leur âge, leur sexe et leur numéro de carte d'identité[27].

Parallèlement, une étude publiée dans l'une des plus prestigieuses revues médicales internationales validait les données fournies par l'institution palestinienne[28]. Cette contestation des statistiques de décès est une double peine pour les victimes de la guerre. On leur a pris leur vie. On leur dénie leur mort. Une telle remise en cause s'avère particulièrement cynique dans la mesure où la mortalité à Gaza est fortement sous-estimée par l'administration palestinienne qui, d'une part, ne compte que les corps retrouvés et identifiés, ignorant donc les personnes enfouies sous les décombres dont les cadavres disparaissent dans les gravats évacués par les bulldozers israéliens, et, d'autre part, n'enregistre pas les décès dus à des causes médicales favorisées par la dénutrition, la déshydratation, l'absence de médicaments, notamment parmi les plus vulnérables, nourrissons et personnes âgées.

Seule une enquête épidémiologique dans la population pourra a posteriori permettre d'évaluer la surmortalité causée par l'opération militaire israélienne. L'étude réalisée par le Watson Institute sur les guerres conduites par les États-Unis au XXIe siècle a établi que le nombre de morts dites indirectes liées à la dégradation économique, l'insécurité alimentaire, la destruction des infrastructures, la contamination de l'environnement, le développement des épidémies et la dévastation du système sanitaire était quatre fois plus élevé que le nombre de morts directes[29].

Il est probable que la guerre de Gaza, du fait non seulement des décès causés par l'armée mais également des retombées à court et moyen terme de la malnutrition, du manque d'hygiène et de l'absence de soins aura fait au moins 100 000 victimes, dont une proportion élevée de très jeunes enfants, sans parler des traumatismes psychiques que, parmi eux, les survivants garderont.

Mais ce n'est pas seulement la quantification de leurs morts qu'on a contestée aux Palestiniens. C'est aussi leur qualification. Pour relativiser les énormes disparités du nombre de victimes de part et d'autre du conflit, on a parfois mis en cause l'équivalence de la signification de ces morts, en affirmant que les uns étaient tués en tant que juifs, et donc niés dans leur humanité, et les autres accidentellement, dans le cadre d'une opération militaire contre un ennemi[30].

C'était, d'une part, écarter la possibilité que l'attaque du Hamas ait été dirigée, comme l'affirment ses responsables, contre un ennemi qui prive de ses terres et de ses droits la population palestinienne depuis plus d'un demi-siècle, ce qui n'exclut pas la possibilité d'un sentiment antisémite, et, d'autre part, occulter les discours de dirigeants et de militaires israéliens qui, eux, nient explicitement l'humanité des Palestiniens, en les assimilant à des animaux. L'idée que l'attaque dans le sud d'Israël serait plus cruelle que la guerre dans la bande de Gaza est probablement liée au fait que, d'un côté, les assaillants et leurs victimes sont visibles dans l'acte de tuer, alors que, de l'autre, le bombardement et même le siège éloignent du regard ceux qui les ordonnent et ceux qui les exécutent.

De même, les tirs des canons contrôlés par des soldats israéliens invisibles dans la tourelle de leurs chars semblent plus impersonnels et plus désincarnés que les tirs des armes automatiques filmés par les combattants palestiniens. La distance affective que le spectateur extérieur à ces scènes développe, qu'il soit en Israël ou ailleurs dans le monde, est différente. Il n'est toutefois pas certain qu'être abattu dans un kibboutz du Néguev ou dans une rue de Gaza représente, pour les victimes civiles et pour leurs proches, une différence décisive, hormis celle qui existe entre se trouver du côté de l'oppresseur, qui a pu vivre comme un être humain libre, et se trouver du côté de l'opprimé, dont la vie captive s'est déroulée sous la menace de l'occupant.

Après l'hommage national rendu par le gouvernement aux citoyens français et israéliens morts lors de l'attaque du Hamas, un ancien président de la République a considéré qu'une cérémonie de même nature ne pourrait être envisagée pour les citoyens français et palestiniens morts au cours de la guerre à Gaza, car il fallait établir une distinction entre être tué « en tant que défenseur d'un mode de vie », dans le premier cas, et mourir comme « victime collatérale », dans le second[31].

Que le deuil palestinien puisse ainsi être minimisé en regard du deuil israélien, malgré le déséquilibre numérique formidable des pertes humaines entre les deux camps, est révélateur de l'iniquité de traitement jusque dans la mort. Il y a ainsi des vies qui méritent d'être pleurées et d'autres qui ne le méritent pas, comme l'écrit la philosophe états-unienne Judith Butler, et « la distribution différentielle de la légitimité à être pleuré a des implications » sur les conditions dans lesquelles « on ressent les affects qui en résultent politiquement, telles que l'horreur, la culpabilité, le sadisme, le manque et l'indifférence », mais aussi sur la manière dont il est possible, s'agissant des vies qui ne méritent pas d'être pleurées, de « rationaliser leur mort », puisque « la perte de ces populations est jugée nécessaire pour protéger les vies des “vivants” »[32].

Cette distinction entre ces deux formes de vie se manifeste de la manière la plus évidente et la plus douloureuse dans la différence entre la possibilité pour les familles israéliennes d'enterrer dignement et rituellement leurs morts, même dans la terrible réalité des cadavres parfois calcinés ou démembrés par les explosions, et l'impossibilité pour les familles palestiniennes d'en faire autant, soit parce que les corps pourrissent sous les éboulis avant parfois d'être éliminés par les pelleteuses, soit parce que les dépouilles trop nombreuses disparaissent dans des fosses communes faute de place dans des cimetières dévastés par les bombes, soit parce que les autorités israéliennes refusent de rendre aux familles les restes de leurs proches, ainsi que l'a montré la politiste Stéphanie Latte Abdallah[33].

Il aura ainsi fallu plus de 30 000 morts officiellement, et probablement plus de 100 000 en fait, surtout des civils, souvent des enfants, pour que les pays occidentaux commencent à trouver le châtiment collectif suffisant, pour que leurs gouvernements envisagent un cessez-le-feu tout en continuant à envoyer des armes, pour que leurs principaux médias entreprennent de corriger leur restitution partiale des événements.

Tout s'est donc passé comme si, une fois encore, une vie supprimée de civil israélien devait être payée de cent vies anéanties de civils palestiniens, comme si l'une valait cent fois plus que les autres, et même un millier de fois pour ce qui est des enfants. « L'Occident a montré un racisme pur. Il a affirmé en creux qu'une vie blanche a plus de valeur qu'une vie arabe », analyse la journaliste palestinienne Lubna Masarwa[34]. Beaucoup de celles et ceux qui ont manifesté pour exiger un cessez-le-feu exprimaient en fait leur refus de cette inégalité des vies[35].

Mais jamais le discours politique et médiatique n'a rendu compte de la mobilisation dans ces termes, à savoir pour le droit à la vie des Palestiniens et leur droit à une vie bonne. La situation a été décrite comme un nouveau « campisme », opposant un camp pro-palestinien à un autre, pro-israélien[36]. Quand on demandait l'arrêt du massacre des civils, simplement parce qu'on ne tue pas des innocents, quand on appelait à la fin du siège total, simplement parce qu'on n'affame pas des êtres humains, quand on condamnait la dévastation des hôpitaux, simplement parce qu'on ne prive pas les malades et les blessés de soins médicaux, quand on critiquait la destruction des écoles et des monuments, simplement parce qu'on n'enlève pas à un peuple sa culture et son histoire, il semblait que, pour beaucoup, parmi les commentateurs, il n'était pas possible d'imaginer un autre camp : celui de la vie.

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Illustration : Wikimedia Commons.

Notes

[1] Ofri Ilany, « The mass killing in Gaza will poison Israeli souls forever », Haaretz, 21 mars 2024.

[2] Didier Fassin, De l'inégalité des vies, Paris, Fayard- Collège de France, 2020.

[3] Il y a eu pendant l'opération « Plomb durci » 1 398 Palestiniens, dont 1 391 à Gaza, tués par les forces israéliennes et 9 Israéliens, dont 3 civils, tués par des Palestiniens. Les statistiques concernant les civils palestiniens tués sont difficiles à établir et sujettes à discussion. Si l'on retient la définition de B'Tselem, à savoir les Palestiniens tués par l'armée israélienne alors qu'ils ne participaient pas à des activités et donc n'étaient en principe pas visés, ce sont 764 personnes, dont 318 mineurs et 108 femmes. À la différence de l'armée israélienne, qui fournit seulement des nombres sans précision, en l'occurrence 1 166 Palestiniens tués, et assimile tous les hommes adultes à des terroristes, ce qui réduit le nombre de civils tués à 295, B'Tselem indique pour chaque victime son identité, y compris le nom, l'âge et le sexe, et les circonstances de son décès.

[4] Il y a eu pendant l'opération « Bordure protectrice » 2 251 Palestiniens tués, dont 789 combattants et 1 462 civils, parmi lesquels 299 femmes et 551 enfants, et 76 Israéliens, dont 70 soldats et 6 civils. L'armée israélienne donne des chiffres proches pour le nombre total de morts, soit 2 125, mais sous-estime fortement la part des civils, dont elle établit le bilan à seulement 761.

[5] Merlyn Thomas, Jake Horton et Benedict Garman, « Israel-Gaza : Checking Israel's claim to have killed 10,000 Hamas fighters », bbc, 29 février 2024.

[6] « Contrary to Israel's claims, 9 out of 10 of those killed in Gaza are civilians », Euro-Mediterranean Human Rights Monitor, 5 décembre 2023.

[7] Chiffres donnés, en ce qui concerne Gaza, par les Nations unies pour l'ensemble des décès établis, soit 32 623 le 6 avril 2024, et par l'organisation Save The Children pour les seuls enfants, soit 13 800 le 4 avril 2024 : <https://reliefweb.> et <www.savethechildren.org.uk/news/med...> .

[8] Raphael Cohen, « Why the October 7 attack was not Israel 9/11 », Lawfare, 12 novembre 2023.

[9] We Are Not Numbers, <https://wearenotnumbers.> .

[10] Eitan Barak, « Under cover of darkness : Israeli Supreme Court and the use of human lives as bargaining chips », The International Journal of Human Rights, 3 (3), 1999, et Jonathan Kuttab, « The International Criminal Court's failure to hold Israel accountable », Arab Center Washington, 12 septembre 2023.

[11] Harry Davies, Bethan McKernan, Yuval Abraham et Meron Rapoport, « Spying, hacking and intimidation :

[12] Nadera Shalhoub-Kevorkian, « The occupation of the senses : The prosthetic and aesthetic of state terror », The British Journal of Criminology, 57 (6), 2017, p. 1279-1300. L'autrice, qui est professeure à l'Université hébraïque de Jérusalem, a été suspendue par son institution en mars 2024 pour ses propos sur la guerre à Gaza, puis arrêtée et détenue par la police israélienne, avant d'être libérée et réintégrée.

[13] Haggai Matar, « Police spray putrid water on Palestinian homes, schools », +972, 15 novembre 2014.

[14] Scott Wilson, « In Gaza, lives shaped by drones », The Washington Post, 3 décembre 2011.

[15] Saree Makdisi, « No human being can exist », n+1, 25 octobre 2023.

[16] Acrimed, « Naufrage et asphyxie du débat public », 20 décembre 2023, <www.acrimed.org/Palestine-naufrage-et-> , et Blast, « Un naufrage média- tique sans précédent », 31 mars 2024, <www.youtube.com/> .

[17] Extraits de journaux quotidiens d'une radio nationale, évoqués à titre d'illustrations d'un fait général. Il est vrai que la plupart des correspondants permanents et des envoyés spéciaux se trouvent à Jérusalem ou Tel Aviv. Mais imaginerait-on un seul instant n'avoir d'information sur l'invasion de l'Ukraine par la Russie et ses conséquences pour la population qu'en utilisant les seules sources officielles du régime de Moscou ?

[18] Shrouq Aïla, « Inside the Nuseirat massacre : this carnage I saw during Israel's hostage rescue », The Intercept, 10 juin 2024 ; Gideon Levy, « Why did Israel conceal hundreds of Gazans' deaths in “perfect” hostage rescue operation ? », Haaretz, 12 juin 2024. Au lendemain de l'attaque, le journal d'une radio nationale consacrait vingt-quatre fois plus de temps à l'information heureuse côté israélien qu'à la réalité tragique côté palestinien pourtant déjà connue. Parallèlement, les présidents états-unien et français se réjouissaient de la libération des quatre otages israéliens, sans un mot pour les centaines de victimes civiles palestiniennes.

[19] Human Rights Watch, Meta's Broken Promises : Systemic Censorship of Palestine Content on Instagram and Facebook, 21 décembre 2023 : <www.hrw.org/report/2023/12/21/> . Sur 1 050 contenus censurés sur Facebook et Instagram et vérifiés par Human Rights Watch, 1 049 concer- naient des éléments pacifiques en faveur de la Palestine.

[20] Livia Wick, Sumud : Birth, Oral History and Persisting in Palestine, Syracuse, Syracuse University Press, 2022.

[21] India McTaggart, « bbc reporters accuse it of favor- itism towards Israel », The Telegraph, 23 novembre 2023.

[22] Jeremy Scahill, « Leaked NYT Gaza memo tells journalists to avoid words “genocide”, “ethnic cleansing” and “occupied territories” », The Intercept, 15 avril 2024.

[23] Adam Johnson et Othman Ali, « Coverage of Gaza war in the New York Times and other major newspapers heavily favored Israel, analysis shows », The Intercept, 9 janvier 2024.

[24] Laura Wagner et Will Sommer, « Hundreds of journalists sign letter protesting coverage of Israel », The Washington Post, 9 novembre 2023.

[25] Tariq Kenney-Shawa, « Israel's disinformation apparatus : A Key weapon in its arsenal », Al-Shabaka. The Palestinian Policy Network, 12 mars 2024.

[26] Les corrections apportées début mai 2024 par les Nations unies sur la proportion de femmes et d'enfants officiellement tués à Gaza, en ne tenant compte que des données pour lesquelles existaient des informations d'état- civil, ont donné lieu à des insinuations malveillantes et des commentaires sarcastiques, qui ne faisaient pas mention du fait que, si les statistiques sont difficiles à valider, c'est que l'armée israélienne a détruit les hôpitaux qui les recueil- laient et les voies de communication qui les transmettaient : Graeme Wood, « The un's Gaza statistics make no sense », The Atlantic, 17 mai 2024.

[27] Ryan Grim et Prem Thakker, « Biden's conspiracy theory about Gaza casualty numbers unravels upon inspec- tion », The Intercept, 31 octobre 2023.

[28] Benjamin Huynh, Elizabeth Chin et Paul Spiegel, « No evidence of inflated mortality reporting from the Gaza Ministry of Health », The Lancet, 6 décembre 2023.

[29] Stephanie Savell, How Death Outlives War : The Reverberating Impact of the Post-9/11 Wars on Human Health, Watson Institute, Brown University, 15 mai 2023.

[30] William Marx, « Ce qu'Œdipe et Antigone nous disent de la crise au Proche-Orient », Le Monde, 15 novembre 2023.

[31] Selon François Hollande, interrogé le 7 février 2024, il existe une différence presque ontologique entre « les victimes du terrorisme et les victimes de guerre », ce qui justifie, selon lui, qu'on rende un hommage national aux premières, franco-israéliennes, mais non aux secondes, franco- palestiniennes : <www.francetvinfo.fr/monde/proche-orient/> .

[32] Judith Butler, Frames of War : When Is Life Grievable ? Londres, Verso, 2009, p. 24, 31 et 38 (traduction modifiée de la version française établie par Joëlle Mareli sous le titre Ce qui fait une vie. Essai sur la violence, la guerre et le deuil, trad. Joëlle Mareli, Paris, Zones, 2010, p. 28-29, 35).

[33] Vivian Yee, Iyad Abuheweilia, Abu Bakr Bashir et Ameera Harouda, « Gaza shadow death toll : Bodies buried beneath the rubble », The New York Times, 23 mars 2024 ; Ruth Michaelson, « un rights chief “horrified” by reports of mass graves at two Gaza hospitals », The Guardian, 23 avril 2024 ; Stéphanie Latte Abdallah, Des morts en guerre. Rétention des corps et figures du martyr en Palestine, Paris, Karthala, 2022.

[34] Louis Imbert, « Face à la guerre contre le Hamas, la crise existentielle de la gauche israélienne », Le Monde, 2 novembre 2023.

[35] Didier Fassin, « The inequality of Palestinian lives », The Berlin Review, 1 (1), 2 février 2024.

[36] Nicolas Truong, « La guerre entre Israël et le Hamas fracture le monde intellectuel », Le Monde, 8 décembre 2023.

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