Presse-toi à gauche !
Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...

Recommandations du rapport CESE Genre et transition écologique
Le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a adopté en mars 2023 un avis et un rapport « Inégalités de genre, crise climatique, et transition écologique ». Ces travaux ont été présentés lors de l'atelier du 22 juin, organisé par Adéquations et Wide Autriche. On trouvera ci-dessous les recommandations du rapport.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/06/22/recommandations-du-rapport-cese-genre-et-transition-ecologique/
Le CESE formule un ensemble de préconisations articulées en six axes :
AXE 1 : Améliorer et visibiliser la connaissance et la recherche sur l'impact différencié des effets du changement climatique et de la dégradation de l'environnement sur les femmes et les hommes
1 – Intégrer dans les rapports du GIEC les études et données sexospécifiques disponibles relatives au climat
PRÉCONISATION #1
Demander au GIEC de produire, en vue de son 7ème rapport et pour les suivants, un rapport spécial qui synthétise la recherche internationale existante sur les impacts différenciés du changement climatique sur les femmes et les hommes, basé sur des données sexospécifiques et insistant sur le besoin de leur développement là où elles sont insuffisantes, afin de mettre en œuvre les objectifs du programme d'action de la conférence mondiale sur les femmes de Pékin et le plan genre de la CCNUCC
2 – Construire des politiques publiques relatives au climat et la transition écologique basées sur des données ventilées par sexes
PRÉCONISATION #2
Intégrer la dimension genrée dans l'étude d'impact préalable des projets et propositions de lois qui concernent la transition écologique et dans les évaluations de leur mise en œuvre, permettant de mieux appréhender leurs effets différenciés sur les femmes et les hommes. Renforcer les moyens du Service des droits des femmes et de l'égalité entre les femmes et les hommes (SDFE) et repenser sa place institutionnelle afin d'en faire le service public garant de l'évaluation genrée des législations de la transition écologique.
3 – Mieux identifier, pour la promouvoir, la place des femmes dans les métiers de la transition écologique, qu'ils soient verts ou verdissants
PRÉCONISATION #3
Compléter et adapter la nomenclature de l'ONEMEV afin de rendre plus pertinents les indicateurs genre des métiers verts et verdissants pour mieux identifier les métiers qui doivent impérativement se transformer et les leviers de cette transformation pour atteindre les objectifs de transition écologique.
4 – Construire la donnée publique permettant de mieux identifier les effets différenciés des dégradations de l'environnement et des catastrophes naturelles et industrielles sur les femmes et les hommes
PRÉCONISATION #4
Systématiser aux échelles internationale, nationale et locales, le recueil de données ventilées par sexe lors de l'évaluation des effets des dégradations environnementales et des catastrophes naturelles et technologiques dans les études d'impacts environnementales des projets publics et privés.
5 – Intégrer la dimension genrée et l'exposome dans la recherche publique en santé-environnement
PRÉCONISATION #5
Initier des programmes et projets de recherche pluridisciplinaire sur l'exposome qui accordent davantage de visibilité aux impacts différenciés de l'exposition aux dégradations environnementales entre les femmes et les hommes, notamment pour mieux les prendre en compte dans la reconnaissance des maladies professionnelles ; veiller à ce que les appels à projets et partenariats noués par l'agence nationale de la recherche, l'ANSES et le CNRS, prennent en compte la dimension genrée ; intégrer ces enjeux de recherche et d'évaluation scientifique par l'exposome dans le 5ème Plan national santé environnement (PNSE) 2025-2030
6 – Identifier les comportements différenciés des femmes et des hommes dans la production et la consommation pour diffuser les bonnes pratiques
PRÉCONISATION #6
Encourager la recherche sur le rôle différencié des femmes en tant que moteur du changement en faveur des modes de production et de consommation plus durables, recueillir des données factuelles sur la manière et les secteurs où les femmes ont déjà un effet positif sur l'action climatique et l'environnement afin d'identifier les bonnes pratiques, de les soutenir et de les généraliser.
AXE 2 : Développer la diplomatie féministe en matière de politiques environnementales et de développement durable
7 – Veiller à la sécurité des personnes déplacées, en particulier les femmes et les filles, victimes du changement climatique
PRÉCONISATION #7
Intégrer dans l'article L435-1 du Code de l'Entrée, du Séjour et du Droit d'Asile (CESEDA) relatif aux titres de séjours pour motifs humanitaires, une disposition reconnaissant que les risques climatiques, environnementaux et sanitaires du pays d'origine entrent pleinement dans les critères permettant la délivrance d'une carte de séjour temporaire pour raisons humanitaires ou motifs exceptionnels ; mettre en œuvre des mécanismes de contrôle dans les centres d'accueil des personnes déplacées ou migrantes pour éradiquer les violences à caractère sexiste et sexuelle, notamment le harcèlement que les femmes et les jeunes filles peuvent y subir.
8 – Évaluer la mise en œuvre des engagements internationaux de la France pour l'intégration du genre dans ses politiques climatiques et de protection de la biodiversité
PRÉCONISATION #8
Saisir la commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) d'une mission de contrôle de la mise en œuvre des engagements de la France en matière de droit à l'égalité femmes-hommes dans les plans nationaux climat et les stratégies nationales pour la biodiversité, conformément à ses engagements dans le cadre des « plans genre » de la Convention cadre des Nations Unies sur le changement climatique – CCNUCC et de la Convention sur la diversité biologique – CDB.
9 – Revoir à la hausse les ambitions de la diplomatie féministe de la France et donner à celle-ci une dimension programmatique
PRÉCONISATION #9
Mieux définir, piloter et donner une dimension programmatique à la diplomatie féministe ; atteindre progressivement l'égaconditionnalité dans les politiques portées par le ministère des affaires étrangères à l'horizon 2025 et s'engager, conformément au plan d'action genre de l'UE, à ce qu'au moins 85% des financements d'aide publique au développement dédiés à l'adaptation au changement climatique visent également l'égalité de genre
10 – Aboutir à l'égaconditionnalité dans l'octroi des crédits dédiés aux investissements liés au climat et abonder le Fonds de soutien aux organisations féministes
PRÉCONISATION #10
Pérenniser et mieux doter financièrement le Fonds de Soutien aux Organisations Féministes (FSOF) et flécher les financements pour qu'émergent davantage de projets portés par des femmes ou comportant des enjeux de genre, notamment via les fonds intermédiés et permettre aux projets modestes de mieux accéder à ces financements en simplifiant les procédures d'attribution.
11 – Pérenniser la coordination de l'action internationale de la France en matière d'intégration du genre dans ses engagements internationaux climatiques et renforcer la formation et la participation des femmes aux négociations climatiques
PRÉCONISATION #11
Renforcer les moyens et pérenniser la mission de « Point focal » du ministère en charge de l'environnement et des questions climatiques, conformément aux engagements internationaux de la France ; promouvoir, soutenir et développer la formation et la participation des femmes aux négociations climatiques.
12 – Promouvoir la place des femmes dans la prévention et la résolution des conflits armés
PRÉCONISATION #12
Intégrer la thématique des femmes et du changement climatique dans le plan « Femmes paix et sécurité » et renforcer l'amélioration des conditions de vie des femmes dans les zones de conflits à travers l'aide humanitaire.
AXE 3 : Engager l'intégration croisée des politiques de réduction des inégalités liées au genre et des politiques environnementales nationales et locales
13 – Intégrer la dimension du genre dans la réforme des mécanismes de budgétisation et de fiscalité environnementale
PRÉCONISATION #13
Revoir les instruments budgétaires des investissements de la transition écologique ainsi que les instruments des fiscalités environnementale, énergétique et agricole, afin de prévenir et corriger leurs éventuels effets négatifs sur les femmes ; renforcer en particulier le critère genre dans les marchés publics des aménagements et équipements de la transition écologique.
14 – Intégrer la dimension de genre dans toutes les politiques de planification environnementale
PRÉCONISATION #14
Intégrer un indicateur des inégalités de genre et, plus globalement, de la justice environnementale dans les planifications environnementales nationales : les différents scenarios de transition écologique, la Stratégie française énergie-climat (SFEC), la Stratégie nationale bas carbone (SNBC), le Plan national d'adaptation au changement climatique (PNACC), la Stratégie nationale pour la biodiversité (SNB) et la programmation pluriannuelle de l'énergie (PPE) qui devront être adoptés au premier semestre 2024, ainsi que dans leurs déclinaisons locales.
15 – intégrer le genre dans les études d'impact des grands projets publics et privés soumis, de par leurs risques, à évaluation environnementale
PRÉCONISATION #15
Ajouter la dimension genre au critère « population et santé humaine » de l'évaluation environnementale des projets nationaux et locaux, publics et privés, soumis à cette procédure (L121-1 III 1° du code de l'environnement), et s'assurer d'une analyse complète de ce critère en particulier pour les projets d'aménagement du territoire, d'infrastructures et d'équipements publics.
16 – Favoriser le croisement des thématiques genre et environnement au sein des collectivités territoriales
PRÉCONISATION #16
Intégrer la mixité et la lutte contre les inégalités de genre dans les politiques d'aménagement du territoire et les équipements publics et encourager les collectivités locales à créer des synergies entre les services chargés de la transition écologique et ceux chargés de promouvoir l'égalité femmes- hommes ou en instaurant des services transversaux.
AXE 4 : Faire s'engager davantage les acteurs et actrices privés et publics dans une transition écologique intégratrice des inégalités de genre à la la fois comme causes et comme effets croisés
17 – Identifier les données sexospécifiques dans les bilans carbone des entreprises
PRÉCONISATION #17
Modifier l'instrument « bilan carbone » des entreprises pour pouvoir identifier des données sexospécifiques, former les experts et expertes en bilan carbone aux questions de genre et accompagner techniquement et financièrement les entreprises s'engageant dans cet exercice.
18 – Mieux identifier et intégrer plus systématiquement le volet genre dans la prévention des risques sociaux au titre du devoir de vigilance des entreprises
PRÉCONISATION #18
Dans le cadre des plans de vigilance prévus au titre du « devoir de vigilance » des entreprises, développer les analyses des éventuels effets négatifs directs et indirects des activités économiques des grandes multinationales françaises, de leurs filiales et sous-traitants sur les femmes (en termes de santé, de conditions de travail, de sécurité comme de modification des espaces constituant des ressources dont elles ont la charge) ; porter l'inscription explicite de la question de genre dans le volet « droits humains et environnementaux » dans le cadre des négociations autour de la proposition de directive européenne prévoyant d'élargir cette obligation aux entreprises européennes.
19 – Mieux intégrer les problématiques d'égalité de genre aux sujets environnementaux de la RSE et de la RSO et promouvoir l'égalité entre les femmes et les hommes dans les entreprises
PRÉCONISATION #19
Décloisonner, avec l'aide de la plateforme nationale d'actions globales pour la responsabilité sociale et sociétale des entreprises de France Stratégie, les piliers environnement et égalité des politiques RSE/RSO des entreprises privées et publiques et de la fonction publique et promouvoir un comportement responsable des entreprises en matière d'égalité femmes-hommes.
20 – Généraliser dans toute structure employeuse l'intégration du genre dans les espaces du dialogue social où les sujets environnementaux sont débattus
PRÉCONISATION #20
Généraliser l'intégration du genre dans les informations débattues dans le cadre des attributions environnementales des espaces du dialogue social : comités sociaux et économiques (CSE), comités sociaux d'administration (CSA), comités sociaux territoriaux et comités sociaux d'établissements.
AXE 5 : Former, éduquer et renforcer la mixité des métiers verts et verdissants
21 – Intégrer la justice environnementale au prisme du genre dans l'éducation à l'environnement à l'école
PRÉCONISATION #21
Dans le cadre de l'enseignement scolaire et de la formation tout au long de la vie, intégrer au sein des modules d'éducation à l'environnement les questions d'inégalités de genre ; intégrer la thématique égalité dans le vademecum pour éduquer au développement durable à l'horizon 2030.
22 – Intégrer le genre et encourager la mixité dans l'évolution des activités liées aux métiers « verts » et « verdissants »
PRÉCONISATION #22
Renforcer la mixité des métiers « verts et verdissants » et la promotion des femmes aux postes à responsabilité dans ces métiers ; intégrer une dimension genrée dans les plans de transformation des secteurs d'activités les plus concernés par la transition écologique ; communiquer sur leur attractivité et sur les valeurs qu'ils peuvent donner à celles et ceux en quête de sens dans leur vie professionnelle
AXE 6 : Démocratie environnementale : permettre aux femmes d'être des actrices centrales des débats
23 – Instaurer progressivement la parité dans la représentation française aux instances internationales en matière de climat et d'environnement
PRÉCONISATION #23
Instaurer la parité dans la représentation française aux COP et dans les instances décisionnelles des mécanismes et fonds climat tels que le Fonds vert pour le climat (GCF), le Fond pour l'environnement mondial (GEF), le Fonds d'investissement pour le climat, le Mécanisme de développement propre (CDM) et le Fonds d'adaptation.
24 – Rendre les modalités de participation citoyenne plus inclusives
PRÉCONISATION #24
Adapter le temps du débat démocratique en tenant compte des contraintes pesant sur les femmes (horaires des réunions, gardes d'enfants…) ; initier de nouveaux espaces de participation plus favorables aux femmes (living Lab, tiers lieux, maisons de projet, etc.) ; développer des techniques égalitaires et innovantes (éducation populaire ; prise de parole alternée, ateliers non mixtes etc.) ; intégrer les outils permettant de suivre à distance les grands débats et d'y prendre la parole.
http://www.adequations.org/spip.php?article2665bona
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Le manque de femmes dans les instances de pouvoir mondiales entrave le progrès, selon une haute fonctionnaire de l’ONU
Selon Amina Mohammed, la sous-représentation des femmes entrave la résolution des conflits et l'amélioration de la santé et du niveau de vie.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/06/23/le-manque-de-femmes-dans-les-instances-de-pouvoir-mondiales-entrave-le-progres-selon-une-haute-fonctionnaire-de-lonu/
Le manque de femmes aux tables de décision dans le monde entrave les progrès en matière de lutte contre les conflits ou d'amélioration de la santé et du niveau de vie, a déclaré la femme la plus haut placée des Nations unies.
« Nous représentons la moitié de la population. Et ce que nous apportons à la table est incroyablement important et manque », a déclaré Amina Mohammed, secrétaire générale adjointe des Nations unies. « Je pense que c'est la raison pour laquelle la plupart de nos indices de développement humain sont si mauvais, pourquoi nous avons tant de conflits et nous sommes incapables de sortir des conflits. »
Depuis sa nomination en 2017, Mme Mohammed n'a cessé de s'élever contre la sous-représentation des femmes dans la politique, la diplomatie et même l'assemblée générale de l'ONU. Ses efforts ont permis de mettre en lumière le fait que les femmes restent reléguées aux marges du pouvoir dans le monde entier ; l'année dernière, la proportion mondiale de femmes législateurs s'élevait à 26,9%, selon l'Union interparlementaire suisse.
S'adressant au Guardian, M. Mohammed a déclaré que « la flexion des muscles et la testostérone » dominaient souvent les tables du pouvoir dans le monde.
« Je pense que cela changerait si les femmes étaient présentes à la table des négociations », a-t-elle déclaré.
Elle a rapidement reconnu que le monde avait connu une poignée de femmes dirigeantes qui n'avaient pas utilisé leur position pour plaider en faveur d'une plus grande paix ou d'une résolution des conflits.
« Il est vrai que nous voyons des femmes au pouvoir et qu'elles sont parfois à l'image des hommes », a-t-elle déclaré. Mais elle a estimé qu'il était injuste de juger les femmes sur une base individuelle alors qu'elles se trouvaient encore dans les limites d'un système dominé par les hommes. « Nous ne jugeons pas les hommes de cette manière ».
Ses remarques interviennent au cours d'une année où le nombre de personnes appelées à voter n'a jamais été aussi élevé, mais où les candidates sont nettement moins nombreuses. Sur les 42 pays où se tiendront des élections cette année, seuls quelques-uns ont des candidates ayant une chance raisonnable de l'emporter.
Au début du mois, l'Islande a élu l'entrepreneuse Halla Tómasdóttir à la présidence, tandis qu'au Mexique, la climatologue de gauche Claudia Sheinbaum est récemment devenue la première femme présidente du pays.
Alors que l'Islande a une longue tradition d'élection de femmes, Mme Mohammed a déclaré qu'elle avait été surprise par le Mexique, « où l'on peut avoir une communauté machiste, mais où l'on voit des femmes fortes accéder à la présidence ». « Et puis l'Europe, nous pensions qu'il y en aurait plus. Pourquoi n'y en a-t-il pas ? C'est un peu étrange, n'est-ce pas ?
Les analystes ont longtemps pointé du doigt une série de facteurs, allant de la montée en flèche des abus en ligne au harcèlement sexuel, pour expliquer la faible participation des femmes à la vie politique en Europe et au-delà. À l'approche des élections européennes, les défenseurs et les défenseuses des droits des êtres humains ont mis en garde contre la montée du soutien à l'extrême droite, qui pourrait se traduire par une diminution du nombre de femmes élues, ces partis ayant tendance à moins se préoccuper de l'équilibre entre les hommes et les femmes.
Mme Mohammed a mis en évidence une autre raison de la sous-représentation des femmes, en pointant du doigt les nombreuses parties de la société qui considèrent que les femmes au pouvoir « enlèvent de la valeur plutôt qu'elles n'en ajoutent », a-t-elle déclaré. « Nous devons changer cette mentalité. »
Cependant, lorsqu'il s'agit d'augmenter le nombre de femmes à ces tables, les décennies de lents progrès suggèrent que l'approche actuelle n'est pas à la hauteur, a-t-elle déclaré.
« Nous n'avons cessé d'envisager des solutions de fortune : mettre des femmes au pouvoir, mettre en place des mesures de discrimination positive. Et nous n'avons jamais fait le lien avec les femmes elles-mêmes pour qu'elles se constituent un électorat et qu'elles aillent voter », a-t-elle déclaré. « Nous devons donc d'abord avoir une conversation avec les femmes. Car si nous faisons cela pour les femmes, cela ne devrait-il pas être fait par les femmes ? Je pense que nous avons raté cette étape parce que nous avons pris le train du féminisme et de la parité… nous avons laissé la base derrière nous ».
Son appel à repenser les choses est soutenu par la situation de plus en plus désastreuse à laquelle sont confrontées de nombreuses femmes dans le monde. L'année dernière, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a déclaré que les progrès mondiaux en matière de droits des femmes « s'évanouissaient sous nos yeux », citant l'effacement des femmes de la vie publique en Afghanistan et les nombreux endroits où les droits sexuels et reproductifs des femmes étaient réduits à néant. « L'égalité des sexes s'éloigne de plus en plus », a-t-il averti. « Si l'on s'en tient à la trajectoire actuelle, ONU Femmes la place à 300 ans d'ici.
Ashifa Kassam, correspondante pour les affaires de la Communauté européenne
https://www.theguardian.com/world/article/2024/jun/19/amina-mohammed-un-women-under-representation-at-global-tables-of-power
Traduit avec DeepL.com (version gratuite)
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Pour une société antivalidiste
EluEs, militantEs , militantEs antivalidistes, nous avons décidé de lancer un appel aux candidatEs du Nouveau Front Populaire afin qu'elles et ils s'engagent pour faire progresser enfin les droits et les libertés des personnes handicapées, dans le sens de leur autodétermination.
Tiré de Entre les lignes et les mots
Nous insistons également sur la nécessité de mettre la solidarité nationale au coeur de ces politiques publiques, alors qu'elle est malmenée depuis plusieurs années, par la primauté donnée à la solidarité familiale au détriment de la situation des proches et des aidantEs.
Nous demandons donc aux candidatEs du Nouveau Front Populaire de s'engager publiquement pour :
La transcription dans le droit français de la Convention ONU des droits des personnes handicapées et sa mise en oeuvre effective ;
Un droit à la vie autonome des personnes handicapées entièrement financé par la solidarité nationale, des budgets d'assistance personnelle et services pour la vie autonome répondant aux besoins et aspirations des personnes handicapées, avec un échéancier de désinstitutionnalisation et un moratoire sur la création de places en institutions ;
La fin du report des obligations de mise en accessibilité (physique, communicationnelle et numérique) et l'imposition de sanctions significatives en cas de non-respect de l'accessibilité universelle ;
En matière de logement, l'abrogation de l'article 64 de la loi ELAN et un programme national de construction de logements accessibles et adaptables, assorti d'une obligation d'installation d'ascenseur dès le 1er niveau ;
Un droit inconditionnel à la scolarité de tous les enfants et à la formation de tous les adultes avec tous les moyens humains, matériels, pédagogiques et organisationnels nécessaires et des locaux permettant l'organisation du suivi médico-social en son sein ;
L'abrogation de l'article 1er de la loi de 2005 avec la fin de la confusion entre associations représentatives des personnes handicapées et associations gestionnaires d'établissements et services dont le conflit d'intérêt est dénoncé par l'ONU
Une représentation réelle et effective des personnes handicapées, avec des Conseils Départementaux Consultatifs de l'Autonomie et un Conseil National des Personnes Handicapées ayant voix délibérative et dont les membres soient éluEs localement au sein des MDPH, parmi les représentantEs de collectifs militants non gestionnaires.
Ces propositions constituent des mesures urgentes, elles n'épuisent pas le besoin criant d'agir pour les droits des personnes handicapées et de mettre en place des politiques publiques antivalidistes.
Gwenaelle Austin, Adjointe PCF au Maire du 19ème, chargée des séniors et des solidarités entre les générations, des relations avec les Foyers de Travailleurs Migrants, de la lute contre les inégalités et contre l'exclusion, et de l'accès aux droits
Cécile Bossavie, conseillère d'arrondissement PS (Paris 19ème) chargée de l'accessibilité universelle et des personnes en situation de handicap,
Laure Botella Secrétaire nationale du PS en charge de la lute contre les violences faites aux femmes et des politiques d'égalité,
Andréa Fuchs Adjointe PS au maire de Paris 19ème, chargée de la participation citoyenne et des conseils de quartier, de l'égalité femmes hommes, des droits humains et de la lute contre les discriminations,
Audrey Henocque, 1ère adjointe au maire de Lyon (69)
Andy Kerbrat, député sortant de Nantes (LFI – PEPS),
Fatima Khallouk, adjointe au Maire d'Alfortville (94) déléguée à la jeunesse, responsable de la commission nationale des droits des personnes en situation de handicap du PCF,
Samira Laal, secrétaire nationale du PS au handicap et à l'inclusion,
Odile Maurin, élue municipale (Toulouse), référente PEPS, mouvement antivalidiste),
Camille Naget, conseillère PCF de Paris, élue de Paris 19ème,
Sébastien Peytavie, député sortant de la Dordogne (Génération.s)
Marie Piéron, adjointe au maire PCF d'Ivry (94
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Les experts de l’ONU s’alarment de la situation du Peuple Autochtone Kanak dans le territoire non autonome de Nouvelle-Calédonie
GENÈVE – Le Parlement français a adopté le 14 mai 2024 un projet de loi qui dégèle le corps électoral en Nouvelle-Calédonie, un territoire non autonome sous administration française dans le Pacifique Sud, démantelant un des fondements de l'Accord de Nouméa, a déclaré aujourd'hui les experts de l'ONU dans un communiqué.
Tiré de Entre les lignes et les mots
« Le ministère français de l'Intérieur a élaboré et présenté un autre projet de loi, connu sous le nom de « projet Marty », qui menace de démanteler les autres acquis majeurs de l'Accord de Nouméa liés à la reconnaissance de l'identité Autochtone Kanak, des diverses institutions coutumières Kanakes, ainsi que du droit coutumier, et des droits fonciers », les experts ont déclaré.
L'Accord de Nouméa est un accord-cadre signé en 1998 entre le gouvernement français, le mouvement indépendantiste dirigé par le Peuple Kanak et les partis anti-indépendantistes de Nouvelle-Calédonie. L'accord décrit un processus de transfert progressif et irréversible du pouvoir de la France à la Nouvelle-Calédonie, conduisant à une série de référendums d'autodétermination.
« Le Peuple Kanak occupe la région de la Nouvelle-Calédonie depuis des milliers d'années, soit depuis 3000 ans avant Jésus-Christ », les experts ont déclaré. « La tentative de démantèlement de l'Accord de Nouméa porte gravement atteinte à leurs droits humains et à l'intégrité du processus global de décolonisation ».
« Le gouvernement français n'a pas respecté les droits fondamentaux à la participation, à la consultation et au consentement libre, préalable et éclairé des Peuples Autochtones Kanaks et de ses institutions, y compris le Sénat coutumier », ont averti les experts.
Des dizaines de milliers de manifestants Kanaks se sont mobilisés pacifiquement depuis février pour dénoncer ces réformes. En l'absence de dialogue, un violent conflit fait rage depuis mai 2024. Le gouvernement français a déployé des moyens militaires et un usage excessif de la force ce qui aurait conduit parmi les Kanaks à plusieurs morts, 169 blessés, 2235 arrestations y compris des d'arrestations et détentions arbitraires et plus de 500 victimes de disparitions forcées.
« Nous sommes particulièrement préoccupés par les allégations concernant l'existence de milices lourdement armées de colons opposés à l'indépendance », les experts ont déclaré. « Le fait qu'aucune mesure n'ait été prise par les autorités pour démanteler et poursuivre ces milices soulève de sérieuses inquiétudes quant à l'état de droit ».
Les experts ont noté que la consultation de 2021 sur la souveraineté de la colonie française de Nouvelle-Calédonie s'est déroulée en pleine pandémie de Covid-19, au mépris du deuil coutumier Kanak et malgré les objections des autorités et organisations coutumières Kanakes.
Les experts ont exhorté le gouvernement français à garantir l'État de droit et à continuer à travailler avec le Comité spécial de la décolonisation et les autorités coutumières Kanakes pour faire respecter le principe d'irréversibilité de l'Accord de Nouméa. « Les accords conclus dans le cadre de l'Accord doivent être garantis constitutionnellement jusqu'à ce que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté, conformément à l'engagement de la France », ils ont déclaré.
Les experts ont été informés qu'à l'issue des élections législatives françaises, le projet de loi modifiant la composition du corps électoral a été suspendu, mais ils ont demandé son abrogation complète.
« Nous sommes à la disposition des autorités françaises pour fournir les recommandations nécessaires », les experts ont ajouté.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Quelle est la prochaine étape pour la gauche au Venezuela ?
Pour que la révolution renoue avec les succès au Venezuela, ses partisans, dans le pays et à l'étranger, doivent d'abord reconnaître qu'ils ont perdu. Au premier coup d'œil, la situation semble par trop familière. Une nouvelle élection âprement disputée au Venezuela, une nouvelle victoire du gouvernement chaviste assiégé depuis longtemps, une nouvelle série d'allégations de fraude de la part de l'opposition soutenue par les États-Unis. Il s'agit d'un scénario bien rodé qui se répète depuis près de 25 ans.
20 août 2024 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/08/20/quelle-est-la-prochaine-etape-pour-la-gauche-au-venezuela/#more-84991
C'est ce qui s'est passé en 2004 lorsque, à la suite d'une tentative de coup d'État, d'une grève de l'industrie pétrolière et de violentes manifestations visant à évincer Hugo Chávez, les opposants ont tenté de renverser le président pour ensuite prétendre à tort qu'il y avait eu fraude alors qu'il l'avait emporté haut la main. C'est ce qui s'est passé en 2012, lorsque Chávez, rongé par le cancer, s'est assuré une nouvelle victoire éclatante alors que les sondages préélectoraux annonçaient une victoire de l'opposition, ce qui a donné lieu à de nouvelles allégations non prouvées de fraude électorale. Et c'est ce qui s'est passé en 2013 lorsque, un mois après la mort de Chávez, son successeur désigné, Nicolás Maduro, a obtenu une courte majorité pour s'emparer de la présidence, ce qui a donné lieu à des manifestations et à de nouvelles allégations de fraude, une fois de plus sans fondement.
Dans ce contexte, il peut être tentant pour ceux qui ont soutenu ou soutiennent encore ce que Chávez appelait une révolution bolivarienne – un mouvement qui vise à rendre le Venezuela, et ensuite le reste de l'Amérique latine, plus réceptif aux besoins populaires – de rejeter les affirmations de l'opposition selon lesquelles Maduro a falsifié les élections pour obtenir un nouveau mandat de six ans. D'autant plus que le gouvernement américain a annoncé qu'il reconnaîtrait la victoire de l'opposition, alors que la plupart des pays de la région se gardent bien de le faire. (Les efforts déployés par les États-Unis pour évincer Chávez, puis Maduro, sont allés des sanctions ciblées au financement d'un gouvernement fictif en exil, en passant par le lancement d'une campagne de « pression maximale » visant à isoler le Venezuela et à étrangler son économie).
Des fraudes avérées
Mais la réalité, c'est que cette fois-ci, c'est différent. Dix jours après le scrutin, il ne fait plus guère de doute que M. Maduro a perdu sa tentative de réélection et que son gouvernement a l'intention de rester au pouvoir, défiant ainsi la volonté des électeurs vénézuéliens. La preuve en est fournie en partie par le refus persistant des autorités électorales de rendre publiques les données relatives aux circonscriptions, comme elles l'ont fait rapidement lors des élections précédentes et comme la loi l'exige, ou de produire des données prouvant ce qu'elles affirment être une « campagne de piratage brutale » ayant ciblé leur système de vote. Des preuves sont également disponibles sur la plateforme en ligne de l'opposition, qui héberge des copies de ce qui paraît constituer plus de 80% des résultats des circonscriptions, donnant au candidat de l'opposition, Edmundo Gonzalez, une marge de victoire de deux contre un. Elles résident également dans les déclarations publiques de gouvernements par ailleurs favorables au chavisme – au Brésil, en Colombie et au Mexique – qui conditionnent la reconnaissance des résultats à une vérification indépendante des résultats annoncés par le Conseil national électoral.
Mais la preuve la plus solide se trouve probablement dans les rues. Dans les jours qui ont suivi la victoire supposée de M. Maduro, des manifestations parfois violentes, mais le plus souvent pacifiques, ont éclaté dans tout le Venezuela. Contrairement aux précédentes vagues d'agitation post-électorale, qui impliquaient principalement les plus fervents partisans de l'opposition parmi les classes moyennes du pays, ces manifestations ont commencé dans des zones où le chavisme a longtemps tenu le haut du pavé, dans les barrios et les secteurs populaires au cœur du projet politique de M. Chávez. À ce jour, les affrontements avec les forces de l'ordre ont provoqué près de deux douzaines de morts et plus d'un millier d'arrestations.
Les autorités accusent des agitateurs extérieurs formés au Texas. Mais le croire, c'est ignorer délibérément ce que la dernière décennie a fait comme mal au Venezuela et tout ce qu'elle a fait perdre d'attrait au chavisme, autrefois puissant et majoritairement populaire. Depuis son arrivée au pouvoir, M. Maduro a détourné les ressources, qui s'amenuisent en raison de la baisse des prix du pétrole, vers un cercle étroit de ses partisans, surtout au sein de l'armée et de l'appareil de sécurité, afin de consolider le contrôle exercé par le gouvernement. Cela a signifié la réduction ou l'élimination pure et simple des programmes sociaux et des dispositifs de participation qui caractérisaient le chavisme.
Du mécontentement aux manifestations
Lorsque le mécontentement des chavistes de base s'est transformé en mouvement de protestation, Maduro a réagi en lançant des opérations de police spéciales visant officiellement à lutter contre la criminalité mais qui ont pris pour cible la jeunesse urbaine, ce qui a donné lieu à des milliers d'exécutions extrajudiciaires destinées à empêcher les barrios de bouger. Plus récemment, afin de lutter contre l'hyperinflation et de tirer profit des envois de fonds effectués par les plus de 7 millions de migrants vénézuéliens vivant à l'étranger, Maduro a dollarisé l'économie du pays, abandonnant à leur sort ceux qui ne disposent que d'un accès minimal aux maigres aides de l'État ou aux envois de fonds des émigrés.
Certes, les sanctions américaines ont exacerbé la crise vénézuélienne. Mais elles n'en sont pas la cause et n'expliquent pas non plus pourquoi des secteurs fidèles au gouvernement depuis 25 ans s'en sont détournés lors des élections. C'est plutôt la combinaison de l'austérité, de la corruption, de la répression et de la dollarisation sous Maduro, tout ceci frappant les bases historiques du soutien au chavisme, qui a pour la première fois permis de faire basculer la présidence vers l'opposition.
Mais déterminer s'il s'agit là de la fin du chavisme, c'est une autre question, dont la réponse reposera en grande partie sur la solidarité de la gauche. Même si l'opposition a finalement remporté la présidence, elle sera confrontée à des défis gigantesques une fois au pouvoir. Depuis qu'il a remodelé l'État, le chavisme contrôle toutes les institutions gouvernementales, y compris l'Assemblée nationale, la plupart des gouvernorats et des mairies, l'armée et la police. Si elle veut être, comme elle le prétend depuis longtemps, une alternative démocratique au chavisme, l'opposition devra œuvrer au sein de l'État chaviste et non le purger. En outre, même si elle a maintenu une unité notable pendant la campagne, l'opposition se compose sur le plan idéologique d'un large éventail de protagonistes. Les voix les plus fortes ont appelé à la mise en œuvre d'un programme néolibéral orthodoxe, à la privatisation de la compagnie pétrolière d'État et de l'enseignement public ainsi qu'au démantèlement de ce qui reste des filets de sécurité sociale, et ceci en faveur du secteur privé et des capitaux étrangers. Il reste à voir si ce programme l'emportera ou s'il fracturera la coalition de l'opposition.
Mais surtout, une opposition au pouvoir devra faire face à sa principale faiblesse : considérer les secteurs populaires comme acquis ou, pire, les rejeter purement et simplement. Oui, ces secteurs se sont retournés contre ce qu'est devenu le chavisme. Mais supposer qu'ils ont donné carte blanche à l'opposition est pour le moins exagéré. Il en va de même pour l'hypothèse selon laquelle ils se sont retournés contre tout ce que le chavisme incarnait autrefois. Aider à reconstruire les programmes sociaux et les mécanismes de participation plutôt qu'à les démanteler sera déterminant dans le processus politique qui suivra. Soutenir ce travail et défendre ceux et celles qui constituaient autrefois le noyau dur du chavisme devrait être la pierre angulaire de la solidarité de la gauche. Mais pour avoir une quelconque crédibilité, la gauche doit d'abord défendre la souveraineté populaire.
Pour la gauche
Pour la gauche, il s'agit de choisir entre soutenir une personne ou un processus, un choix que Chávez lui-même avait bien compris. Face à une réélection difficile en 2012, qui s'est avérée être sa dernière, il a parlé franchement à la presse de ses perspectives. « Si je perds […], je serai le premier à l'admettre et à céder le pouvoir, et j'appellerai mes partisans, civils et militaires, des plus modérés aux plus radicaux, à obéir à la volonté du peuple. Et c'est ce qu'il faut faire, car ce ne serait pas la fin du monde pour nous. Une révolution ne se fait pas en un jour, elle se fait tous les jours ».
Le 28 juillet, Maduro a perdu. Pour que la révolution gagne à nouveau au Venezuela, ses partisans, dans le pays et à l'étranger, doivent d'abord reconnaître la défaite et les nombreux dérapages qui l'ont entraînée, puis se mettre au travail pour soutenir le chavisme dans l'opposition, et non pas au pouvoir.
Alejandro Velasco
Publié à l'origine dans The Nation
https://anticapitalistresistance.org/whats-next-for-the-left-in-venezuela/
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de DeepL
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article71726
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Argentine - Conflit dans l’huile, un conflit de pouvoir
Le conflit entre les syndicats et les chambres de commerce du secteur des oléagineux est né de différends dans les négociations sur l'ajustement des salaires et implique également le gouvernement. Sous cette lutte de répartition se cache un autre conflit, plus politique et idéologique.
Tiré de Inprecor
16 août 2024
Par Eduardo Lucita
Chiffres et pourcentages
Depuis le début de l'année jusqu'à aujourd'hui, les salaires des travailleurs des oléagineux ont augmenté de 77 %, contre un taux d'inflation de 79,8 %. L'offre des employeurs est de 12 % en juillet et de 5 % en septembre, ce qui, selon leurs estimations, donnerait une augmentation cumulée de 94 % qui dépasserait l'inflation prévue pour cette période. En revanche, pour les syndicats du secteur, l'offre patronale est insuffisante. Selon les critères qu'ils ont adoptés il y a une quinzaine d'années, lorsqu'ils ont repris le syndicat, les augmentations ne sont pas définies en pourcentage mais en fonction de la valeur d'un panier de biens de base permettant au travailleur et à sa famille de vivre dans la dignité. Ainsi, dans cette discussion, ils soutiennent que l'augmentation devrait garantir un plancher de 1 550 000 pesos (1510 €), ce qui implique une augmentation salariale de 25 %.
Guerre de communiqués
La grève nationale de l'huile décidée par la Fédération des oléagineux et la SOEA (Sindicato de Obreros y Empleados Aceiteros - Syndicat des travailleurs et employés des oléagineux) San Lorenzo a été déclarée, lors d'une assemblée générale réunissant plus de 250 délégué·es, après trois semaines de négociations infructueuses au cours desquelles les syndicats ont exigé une proposition salariale améliorée par rapport à celle des patrons. Il s'agit d'un conflit entre une fraction du capital basée sur un secteur industriel de haute technologie, l'un des meilleurs au monde, qui réalise des profits extraordinaires, et une fraction de travailleurs, avec de bons salaires, conscients de leur rôle stratégique dans l'économie nationale, avec une organisation syndicale et une direction honnête, basée sur la tradition de la démocratie ouvrière : la consultation de la base et le respect de ce qu'elle décide.
« Nous ne voyons aucune raison objective pour que notre proposition ne soit pas acceptée et que nous puissions continuer à travailler afin de ne pas nuire davantage à l'industrie », indique le communiqué des chambres patronales. « Cette grève a commencé après trois semaines de réunions au cours desquelles ils n'ont fait que retarder le dialogue ». « Ils ont le temps, nous ne l'avons pas », répondent les dirigeants syndicaux.
Les employeurs affirment qu'ils versent des salaires parmi les meilleurs du pays, que les travailleurs gagnent 2,8 millions de pesos par mois (ce qui est difficilement vérifiable) et que les grévistes perdront le présentéisme (1) qu'ils estiment à 50 000 pesos par jour. Les travailleurs se demandent qui gagne le plus, ceux d'entre nous qui veulent vivre dans la dignité ou « les entreprises multinationales et les groupes nationaux qui triangulent les exportations, font fuir les devises étrangères et inscrivent ce qu'ils exportent dans une déclaration sous serment ».
Complications dans la chaîne de valeur
La paralysie de la production affecte l'ensemble du secteur, qu'il s'agisse des installations industrielles, de la logistique, des ports ou même des routes. Elle complique les exportations, avec des camions bloqués et des navires en attente dans les principaux ports du pays. Selon la Chambre des entrepreneurs d'oléagineux (CIARA), ce sont 15 000 camions qui n'ont pas pu être déchargés en quatre jours et 12 000 autres dont les dates de chargement et d'arrivée ont été suspendues. Vingt navires attendent également d'entrer dans les ports (on dit que certains ont déjà fait demi-tour pour charger au Brésil). Les pertes sont estimées en millions de dollars (2).
Tout cela retarde encore la liquidation d'une récolte qui avance lentement, à la fois parce que les prix internationaux sont à leur plus bas niveau des quatre dernières années, et parce que les entreprises céréalières attendent une dévaluation ou une amélioration, même indirecte, du taux de change pour liquider les restes de soja et de blé, ce qui impliquerait un revenu de 13 milliards et de 2,8 milliards de dollars respectivement.
Plus qu'un conflit salarial
Le gouvernement comprend que le conflit complique sa politique d'augmentation de l'entrée de dollars dans les réserves et d'obtention de recettes fiscales par le biais de retenues à la source, c'est pourquoi il tente d'inciter les employeurs à accepter la conciliation obligatoire. Mais les employeurs ont refusé de s'asseoir à la table des négociations si les syndicats ne lèvent pas la grève. Ils affirment que « le conflit va au-delà de la revendication salariale », soutiennent « que les syndicats remettent en cause la réforme du travail et le rétablissement de l'impôt sur le revenu pour la 4ème catégorie, ainsi que la recherche d'un espace politique au sein de la CGT », et exigent qu'ils leur « rendent les clés », en d'autres termes : ils ont perdu le contrôle du secteur. Les travailleurs répondent que les employeurs utilisent le conflit pour imposer une dévaluation, qu'ils s'en servent pour faire pression sur le gouvernement, et que nous « ne voulons pas perdre ce que nous avons gagné au cours d'années de lutte ».
La grève, initialement déclarée pour 24 heures, est devenue illimitée. Pour l'instant, après 4 jours de grève, les négociations sont suspendues et aucune solution n'est en vue.
La question de fond
La grève est plus qu'un conflit sur la répartition des revenus, mais elle ne porte pas sur la réforme du travail ou l'impôt sur le revenu, comme l'affirment les patrons. Il s'agit d'un conflit de pouvoir entre ceux qui détiennent les moyens de production et d'échange dans le secteur et les travailleurs qui sont ceux qui actionnent l'ensemble du secteur agro-industriel. Lorsqu'ils le paralysent, comme ces derniers jours, ils en disputent le contrôle (la clé). C'est à cela que réagissent les propriétaires du capital (chambres et bourses de commerce...) et leurs principaux porte-paroles médiatiques, en réagissant violemment (3), parce que cela peut être imité par d'autres travailleurs en lutte.
En fin de compte, il s'agit du conflit de classe historique dans le système du capital. Entre ceux qui produisent la richesse et ceux qui se l'approprient et en jouissent.
Le 12 août 2024, traduit par Laurent Creuse
1. En Argentine, le présentéisme est utilisé comme une incitation économique pour les travailleurs qui n'ont pas d'absences injustifiées et qui sont présents tous les jours sur leur lieu de travail. Ceux qui ne manquent pas le travail reçoivent une récompense économique, tandis que ceux qui sont absents perdent cet avantage.
2. Si l'on multiplie cette somme par le nombre de navires en attente, elle s'élève à quelque 10 millions de dollars. « Et le dernier effet est international, c'est la perte de crédibilité. L'Argentine est redevenue un port sale. La plupart des navires qui devaient arriver dans le pays ont été détournés vers le Brésil, qui prend les dollars que l'Argentine perd. Cela représentera moins de devises étrangères au cours du mois prochain.
3. Voir la vidéo du journaliste Alejandro Fantino, porte-parole privilégié du Président Milei.
*****
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

La gauche latino-américaine entre la Chine, les États-Unis, le progressisme tardif et l’extrême-droite
Claudio Katz vient de publier un livre en espagnol intitulé America Latina en la encrucijada global [1] (en français « L'Amérique latine au carrefour global » ou « L'Amérique latine à la croisée des chemins »). Claudio Katz est économiste, marxiste, professeur à l'université de Buenos Aires, auteur d'une quinzaine de livres portant sur la théorie de la Dépendance cinquante ans après, portant sur l'impérialisme aujourd'hui, sur les enjeux pour la gauche latinoaméricaine. Son nouveau livre se concentre sur l'Amérique latine et aborde les relations du continent avec la Chine et avec l'impérialisme américain.
Le livre se compose de cinq parties : dans une première partie Claudio Katz analyse la stratégie de l'impérialisme américain depuis le début du XIXe siècle jusqu'à aujourd'hui. Il montre que l'impérialisme américain a connu une phase montante au cours de laquelle il a remplacé les anciennes puissances coloniales comme l'Espagne et le Portugal au cours du XIXe siècle, et le Royaume-Uni à partir de la fin de la Première Guerre mondiale. Puis, aprè avoir dominé totalement l'Amérique latine, cet impérialisme est entré en déclin, notamment par rapport à la grande puissance montante que constitue la Chine.
11 juillet 2024 | tiré du site du CADTM | Photo : Manifestation au Chili en 2019, José Miguel Cordero Carvacho, CC, Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Manifestaci%C3%B3n_con_bengala_en_Plaza_Italia_%282019%29.jpg
https://www.pressegauche.org/ecrire/?exec=article_edit&new=oui&id_rubrique=73
Dans cette première partie, Claudio Katz analyse également la politique de la Chine en Amérique latine et l'attitude des classes dominantes latinoaméricaines par rapport à cette nouvelle puissance.
La deuxième partie porte sur les caractéristiques de l'extrême droite en Amérique latine. Sa nature spécifique, sa manière d'opérer. Cette partie se termine par une analyse du phénomène Javier Milei qui est devenu président de l'Argentine à la fin de l'année 2023, début de l'année 2024.
La troisième partie porte sur les expériences du nouveau progressisme, issu des grandes mobilisations populaires qui ont secoué plusieurs parties de l'Amérique latine en 2019.
La partie 4 porte sur les débats au sein de la gauche au sujet de ces nouveaux gouvernements progressistes et il analyse par ailleurs spécifiquement ce qu'il considère comme les 4 pays qui composent un axe alternatif à l'impérialisme américain, à savoir le Venezuela, la Bolivie, le Nicaragua et Cuba. La partie 5 porte sur les nouvelles résistances populaires dans la période récente et aborde les questions de l'alternative.
Les États-Unis et la Chine vis-à-vis de l'Amérique latine
Jusqu'aujourd'hui les États-Unis, comme le montre Claudio Katz, ont une position dominante en Amérique latine. Selon Katz : « Entre 1948 et 1990, le département d'État a participé au renversement de 24 gouvernements. Dans quatre cas, les troupes américaines ont agi, dans trois cas, les assassinats de la CIA ont prévalu, et dans 17 cas, les coups d'État ont été dirigés depuis Washington. » [2] (Katz, p. 49) Ils disposent de bases militaires dans plusieurs pays, dont la Colombie, où les États-Unis possèdent neuf bases. Mais ils en disposent aussi au Sud du continent (3 bases militaires au Paraguay). Leur flotte est prête à intervenir sur tout le pourtour de l'Amérique latine, que ce soit sur la façade de l'Atlantique Sud ou que ce soit sur la façade de l'océan Pacifique.
"Les États-Unis possèdent douze bases militaires au Panama, douze à Porto Rico, neuf en Colombie, huit au Pérou, trois au Honduras et deux au Paraguay. Ils disposent également d'installations similaires à Aruba, au Costa Rica, au Salvador et à Cuba (Guantánamo). Aux îles Malouines, le partenaire britannique fournit un réseau OTAN relié à des sites dans l'Atlantique Nord. Katz, p. 50 [3] "
En même temps, Claudio Katz montre que depuis les années 2010, la Chine a réussi à entrer en compétition avec les intérêts américains en Amérique latine et aux Caraïbes avec une politique d'investissements qui permet des rachats d'entreprises et une politique de crédit très dynamique et massive. Ce qui est tout à fait intéressant dans le livre, c'est qu'il montre que la Chine utilise à son avantage les outils que, pendant près de deux siècles, les USA ont utilisé, à l'exception de l'outil militaire (ce qui extrêmement important).
De quoi s'agit-il ? En fait, les États-Unis ont réussi à convaincre les gouvernements d'Amérique latine, en particulier à partir de la seconde moitié du XIXe siècle et tout au long du XXe siècle, de passer des accords de libre commerce. Comme les États-Unis avaient une économie qui était technologiquement nettement plus avancée que les pays d'Amérique latine, grâce à ces traités, ils gagnaient systématiquement par rapport aux producteurs locaux, que ce soient des capitalistes dans l'industrie ou dans l'agrobusiness ou des petits producteurs agricoles. Les produits américains avaient une supériorité en termes de productivité, de technologie et donc en termes de compétitivité.
Mais les États-Unis sont une puissance économique qui est entrée en déclin, tandis que la Chine est en plein essor. Par rapport aux économies de l'Amérique latine mais aussi par rapport aux États-Unis, elle a désormais un avantage au niveau de la productivité, dans une série de domaines au niveau technologique et donc au niveau compétitivité. Et c'est la Chine maintenant qui utilise des outils économiques auxquels recourait systématiquement les États-Unis, c'est-à-dire la signature de traités de libre commerce bilatéraux avec un maximum de pays de l'Amérique latine et de la Caraïbe, tandis que les États-Unis, qui avaient essayé de mettre en place un traité de libre commerce pour toutes les Amériques à des conditions dominées par lui, sous le nom de l'ALCA, a vu cet accord être abandonné suite au refus de toute une série de gouvernements d'Amérique du Sud en 2005. Depuis lors, son déclin économique s'est accentué par rapport à la Chine et les États-Unis ne sont plus vraiment en état de convaincre des pays du Sud de signer des accords de libre-échange. Et surtout, ils ne sont plus en condition de vraiment bénéficier de tels accords, à cause de la concurrence de la Chine. En conséquence, c'est la Chine qui privilégie le dogme du libre commerce et des avantages mutuels que tirent les différentes économies si elles adoptent ce type d'accords. La Chine tire avantage de cela parce que, comme Claudio Katz le montre à juste titre, ses produits sont bien plus compétitifs en Amérique latine que les produits réalisés par les économies latino-américaines ou par les États-Unis et les produits exportés par les économies d'Amérique latine vers la Chine sont essentiellement des matières premières, des minéraux, du soja transgénique. Et donc ils ne représentent pas une véritable concurrence pour les productions chinoises. La Chine tire entièrement bénéfice du type de relations qu'elle développe avec les pays d'Amérique latine, en gagnant des parts de leur marché intérieur au détriment de la production locale. On assiste à une re-primarisation des économies et ça se voit très clairement dans le type d'exportations que l'Amérique latine réalise sur le marché mondial et notamment vers la Chine, celle-ci devenant le plus important partenaire commercial de plusieurs pays d'Amérique latine, comme c'est notamment le cas pour l'Argentine et le Pérou.
Claudio Katz démontre que la Chine tire un maximum d'avantages avec l'Amérique latine, parce que les gouvernements latino-américains sont incapables de concevoir une politique commune et de mettre au point une politique d'intégration favorisant le développement du marché intérieur et de la production locale pour le marché intérieur.
Il indique que la Chine ne se comporte pas complètement comme un pays impérialiste traditionnel, elle n'utilise pas la force armée. La Chine n'accompagne pas ses investissements avec des bases militaires, contrairement aux États-Unis.
Comme indiqué plus haut, Claudio Katz fait la liste des agressions militaires auxquelles se sont livré les États-Unis en Amérique latine et cette liste est évidemment impressionnante et tranche tout à fait avec le comportement de la Chine à l'égard de l'Amérique latine et de la Caraïbe. Il explique correctement que la Chine n'est pas devenue une puissance impérialiste au plein sens du terme (ce qui est différent de la Russie, c'est moi qui le précise ici). Il affirme que le capitalisme n'est pas pleinement consolidé en Chine. Cela veut-il dire que la direction chinoise pourrait effectuer un virage et s'éloigner du capitalisme ? On peut tout à fait franchement en douter. Par ailleurs, il reprend l'affirmation selon laquelle en Chine, le développement économique a sorti 800 millions de personnes de la pauvreté sans expliquer sur quelles bases il affirme cela : quelles études ? quelles données chiffrées ? Cela veut-il dire par exemple que, dans les années 1970, il y avait 800 millions de pauvres de plus (c'est-à-dire avant les réformes de Deng Xiaoping des années 80) ? Pour parler de 800 millions de personnes sorties de la pauvreté, il faudrait préciser par rapport à quelle année, à la population de quelle année, dire sur quelles bases est déterminée la ligne de pauvreté.
Cette question est vraiment très importante et l'argumentation de Claudio Katz manque cruellement de fondements. Les chiffres qu'il donne sont ceux donnés par la Banque mondiale, par les autorités chinoises et j'ai montré dans plusieurs écrits que les évaluations de la Banque mondiale sont tout à fait contestables. D'ailleurs la Banque mondiale avait reconnu elle-même en 2008 avoir surestimé de 400 millions le nombre de personnes sorties de la pauvreté.
Pour en savoir plus : Les divagations de la Banque mondiale concernant le nombre de pauvres sur la planète, CADTM, 6 avril 2021
Faute de références données par Claudio Katz, on peut se demander s'il se base sur les chiffres de la Banque mondiale sans le dire et, si ce n'est pas le cas, sur quelles données statistiques. Il ferait bien d'apporter les précisions nécessaires, cela renforcerait son argumentation.
Par ailleurs, Claudio Katz reconnait sans difficulté qu'on a assisté au rétablissement d'une classe capitaliste importante en Chine et il critique ceux qui disent que la Chine est au centre du projet socialiste de notre époque. Il dit que cette classe capitaliste ambitionne de reprendre le pouvoir. Claudio Katz pense qu'une rénovation socialiste est possible mais on peut lui demander si cela peut venir de la direction du PCC. Je pense qu'il faut dire clairement que la réponse est négative : la rénovation socialiste ne viendra pas de la direction du PCC.
Claudio Katz affirme, par ailleurs, à juste titre que la Chine ne fait pas partie du Sud global.
Katz écrit : « Tous les traités promus par la Chine renforcent la subordination et la dépendance économiques. Le géant asiatique a consolidé son statut d'économie créancière, profitant de l'échange inégal, captant les excédents et s'appropriant les revenus.
La Chine n'agit pas comme un dominateur impérial, mais elle ne favorise pas non plus l'Amérique latine. Les accords actuels aggravent la primarisation et la fuite de la plus-value. L'expansion extérieure de la nouvelle puissance est guidée par des principes de maximisation des profits et non par des normes de coopération. Pékin n'est pas un simple partenaire et ne fait pas partie du Sud. » (p.73) [4]
Pour en savoir plus sur la Chine comme puissance créancière : Éric Toussaint, Série sur la Chine comme puissance créancière publiée par CADTM en février 2024
• [Partie 1] Questions/réponses sur la Chine comme puissance créancière de premier ordre
•[Partie 2] Questions/réponses sur la Chine : Comment la Chine prête-t-elle ?
• [Partie 3] Questions/réponses sur la Chine : La Chine fait-elle pareil que la Banque mondiale, le FMI et les États-Unis ?
• [Partie 4] Questions/réponses sur la Chine : La Chine pourrait-elle prêter autrement ?
Le mythe du succès des politiques néolibérales
Dans la partie 2 de son livre Claudio Katz commence par s'attaquer à la politique des néolibéraux latino-américains et montre à quel point, quand ils ont été et quand ils sont au gouvernement, comme dans une série de pays aujourd'hui, cela n'amène aucun véritable progrès pour le continent.
Claudio Katz montre que le soi-disant succès des politiques néolibérales en l'Amérique latine est un véritable mythe puisque les classes dominantes et les gouvernements à leur service restent dans une situation de soumission à l'impérialisme américain, mais en plus, s'ouvrent à la politique de la Chine, qui déplait aux USA, sans pour autant offrir une véritable alternative de développement économique et humain pour l'Amérique latine. Ce qui intéresse la Chine c'est l'exploitation des matières premières du continent et recevoir une part de celles-ci nécessaires à l'atelier du monde que constitue la Chine puis ensuite réexporter les produits manufacturés vers différents marchés dont le marché latino-américain.
Claudio Katz montre que la pauvreté reste à un niveau très élevé et même augmente, touchant 33 % de la population. L'extrême pauvreté touche 13,1 % de la population de l'Amérique latine tandis qu'il y a une augmentation des inégalités en faveur des 10 % les plus riches.
La croissance économique est très lente si on considère la croissance de la période 2010-2024 qui s'est élevée à 1,6 % annuellement. On voit qu'elle est inférieure à la période 1980-2009 où elle atteignait 3 % et à la période 1951-1979, pendant laquelle elle a atteint 5 % annuellement.
Ensuite, Claudio Katz revient sur les indépendances latino-américaines qui, pour la plupart, ont eu lieu dans les années 1820. Il montre que ces indépendances ont débouché sur un nouveau type de subordination à l'égard de nouvelles puissances, d'abord la Grande-Bretagne, qui était en lutte pour conquérir son espace au détriment de l'Espagne et du Portugal, puis, à partir de la fin du 19e, des États-Unis. Je souligne que j'avais abordé cette question dans mon livre « Le système dette » où je consacre plusieurs chapitres au 19e siècle et au début du 20e et où je démontre que c'est à la fois les accords de libre commerce d'une part et le type d'endettement auquel se sont livrés les gouvernements des pays latinoaméricains qui ont abouti notamment à un nouveau cycle de dépendance/subordination avec le rôle fondamental néfaste joué par les classes dominantes complices des différents impérialismes nouveaux.
Pour en savoir plus : Éric Toussaint, La dette et le libre-échange comme instruments de subordination de l'Amérique latine depuis l'indépendance, publié le 21 juin 2016
Éric Toussaint - Martín Mosquera, Cinq thèses contenues dans le livre « Le Système dette », Jacobinlat/CADTM, 30 mai 2022,
La montée de l'extrême-droite en Europe et en Amérique latine : spécificités et similitudes
Ensuite, dans la deuxième partie, Claudio Katz, de manière très intéressante, aborde la question de la montée de l'extrême droite en Amérique latine. Pour montrer le caractère spécifique de cette montée, il commence par analyser les caractéristiques de l'extrême droite en Europe et de sa croissance. Puis il analyse les caractéristiques propres des extrêmes droites en Amérique latine. À la différence de l'extrême droite en Europe ou aux États-Unis la question de l'immigration n'est pas au centre du discours de l'extrême droite même si, dans certains pays comme le Chili, elle utilise l'argument et l'épouvantail que représenteraient les migrant·es. Cependant, ça n'est pas généralisé, à la différence de ce qui se passe dans le discours de Trump ou le discours des différentes variantes de l'extrême droite en Europe, y compris au gouvernement.Par exemple Giorgia Meloni en Italie, Viktor Orban en Hongrie, le RN en France, l'AFD en Allemagne, le VB et la NVA en Belgique, le FPÖ en Autriche,..
En Amérique latine, l'extrême droite, c'est le cas en Bolivie ou au Pérou, utilise un discours raciste, qui n'est pas dirigé contre les migrant·es, car il prend pour cible la majorité indigène, les peuples natifs. La dénonciation de la menace communiste, sous la forme du castrisme, du chavisme et d'autres expériences latino-américaines au cours desquelles la gauche radicale a marqué des points constitue un thème dans le discours de l'extrême droite, plus qu'en Europe parce qu'au cours des cinquante dernières années, la menace directe d'expériences se réclamant du socialisme n'y a pas eu la même prégnance qu'en Amérique latine. Katz montre aussi l'importance des mouvements évangéliques, extrêmement réactionnaires et la revendication par l'extrême droite latino-américaine de la suprématie blanche d'origine européenne et notamment ibérique. L'extrême droite latino-américaine magnifie la colonisation depuis Christophe Colomb comme une œuvre civilisatrice, d'où, d'ailleurs, les connexions étroites de l'extrême droite dans plusieurs pays latino-américains avec le parti Vox en Espagne qui fait de même.
Claudio Katz montre également que dans certains cas, notamment le bolsonarisme au Brésil, l'extrême droite, qui a réussi à conquérir le gouvernement en 2019 jusqu'à la réélection fin 2022 de Lula à la présidence, a fait preuve d'une capacité de mobilisation de masse. Et malgré sa défaite électorale, le bolsonarisme garde une capacité de mobilisation de masse comme il l'a montré en février 2024 en mobilisant à Sao Paulo près de 200 000 personnes. Dans le discours de l'extrême droite latino-américaine, la répression extrêmement dure à l'égard des classes « dangereuses » et des délinquants est une caractéristique importante. C'est le cas du gouvernement de Nayib Bukele au Salvador [5] qui a procédé à de nombreuses exécutions extrajudiciaires et qui a créé la plus grande prison de toute l'Amérique latine au nom de la lutte contre le narcotrafic. On peut également citer l'utilisation par Jair Bolsonaro de milices dans des quartiers populaires, notamment à Rio de Janeiro.
Une partie très intéressante de la seconde partie du livre de Claudio Katz porte sur une réflexion sur le fascisme, sur l'extrême droite aujourd'hui. Je ne vais pas rentrer dans le détail des concepts qu'utilise Claudio Katz, je laisse le lecteur découvrir son apport très intéressant en la matière.
Ensuite, toujours dans la deuxième partie, Claudio Katz prend plusieurs exemples de différents pays où il analyse la politique de l'extrême droite. Il prend l'exemple du Brésil de Bolsonaro puis la Bolivie, suivis du Venezuela, de l'Argentine de Javier Milei, de la Colombie puis du Pérou, avec ensuite quelques références à Nayib Bukele au Salvador et à la situation de l'Équateur ainsi qu'à celle du Paraguay, en quelques paragraphes seulement.
Parmi les éléments d'explication de la montée de l'extrême droite, il y a naturellement les déceptions dans un secteur des classes populaires par rapport aux expériences de gouvernements progressistes, mais il y aussi l'activité de l'impérialisme américain, l'activité des églises évangélistes et le manque de réaction ferme des gouvernements progressistes à l'égard de la menace d'extrême droite. Katz montre que lorsqu'il y a eu une réaction très ferme, notamment en Bolivie, cela a donné des résultats.
La nouvelle vague progressiste latino-américaine : un progressisme tardif modéré souvent porté au gouvernement par de grandes mobilisations
Avec la partie 3, Claudio Katz aborde les expériences de gouvernements progressistes. Il commence par constater qu'il y a eu une vague progressiste qui a commencé en 1999 et s'est terminée en 2014. Elle a été suivie d'un reflux conservateur qui a provoqué des mobilisations populaires dans un certain nombre de pays et qui a débouché, à partir de 2021-2022 surtout, sur une nouvelle vague progressiste. Il souligne que cette nouvelle vague progressiste est en retrait par rapport à la période 1999-2014, c'est-à-dire que les gouvernements progressistes mènent des politiques beaucoup moins radicales que celle menée, par exemple, par Hugo Chávez au Venezuela (1999-2012), Evo Morales dans la première période de son mandat en Bolivie (2005-2011) ou Rafael Correa (2007-2011). Cette vague progressiste, qui est moins radicale, touche des pays qui n'avaient pas été concernés par la vague antérieure, à savoir le Mexique, la Colombie depuis 2022 avec le gouvernement de Gustavo Petro, le Chili avec le gouvernement de Gabriel Boric.
Lecture complémentaire : Franck Gaudichaud et Éric Toussaint, Gauches et droites latino-américaines dans un monde en crise, 19 juin 2024
Claudio Katz analyse successivement l'expérience tout à fait récente, c'est-à-dire depuis le début de 2023, du retour de Lula à la présidence du Brésil, puis l'accession de Gustavo Petro à la présidence de la Colombie. Il fait un bilan d'Alberto Fernández, président de l'Argentine de 2019 jusqu'à la victoire de Javier Milei à la fin de l'année 2023. Il analyse la politique de Andrés Manuel López Obrador au Mexique depuis 2018, celle de Gabriel Boric au Chili et, enfin celle de Pedro Castillo au Pérou, qui a été renversé en 2022.
Je partage largement les jugements que Claudio Katz exprime à l'égard des gouvernements que je viens de mentionner et je recommande la lecture de cette partie.
En résumé, ce qui ressort des gouvernements progressistes de la période 2018-2019, dans le cas du Mexique et de l'Argentine et puis de la période 2021-2022 pour Brésil, Colombie, Chili et Pérou, c'est leur manque de radicalité, le fait qu'elles maintiennent largement le schéma extractiviste agro-exportateur, qu'aucun traité de libre commerce n'est abrogé. Claudio Katz est particulièrement dur dans la critique à l'égard du gouvernement de Gabriel Boric au Chili et de celui de Pedro Castillo au Pérou. Je laisse le lecteur et la lectrice lire les arguments de Claudio Katz que je partage largement.
La politique internationale de Lula
Ensuite, Claudio Katz, toujours dans la troisième partie, aborde la politique internationale et régionale de la part de certains gouvernements progressistes et notamment de celui qui est le plus important au niveau économique, à savoir le Brésil. Il montre que Lula est favorable au traité entre le Mercosur et l'UE. Une des raisons qui pousse Lula à réduire la déforestation en Amazonie est de répondre aux exigences de l'UE qui est sous la pression des lobbies industriels européens mais aussi des protestations dans les pays européens de la part des mouvements sociaux, des agriculteurs qui parle de concurrence déloyale des exportateurs brésiliens. Il y a des exigences environnementales qui sont avancées et bien sûr Lula souhaite certainement réduire la déforestation sous la pression des exigences des peuples autochtones d'Amazonie et des mouvements écologistes mais est d'autant plus convaincu de le faire que c'est une exigence de l'UE et qu'il veut mettre en place le traité Mercosur-UE.
J'ajoute que la gauche en Europe est opposée à ce traité. Il faut également souligner que la gauche des mouvements sociaux, la gauche écologiste, les mouvements des peuples originaires d'Amérique latine et du Mercosur s'opposent à la signature de ce traité, toujours en cours de négociation, et ce depuis des années.
Par ailleurs, Claudio Katz explique que le gouvernement Lula souhaite l'adoption d'une monnaie de compte entre pays du Mercosur de manière à réduire l'utilisation du dollar entre les pays. C'est important pour renforcer les relations économiques entre l'Argentine et le Brésil, parce que l'Argentine manque de réserves de change, et le Brésil, qui exporte beaucoup en Argentine a besoin qu'elle puisse lui acheter ses marchandises, notamment sous la pression du grand capital industriel brésilien qui est très fort dans le domaine de la construction automobile et pour qui le marché argentin est important. Et donc l'adoption d'une unité de compte dans le Mercosur, et notamment entre l'Argentine et le Brésil, permettrait à l'Argentine de se passer des dollars, qu'elle n'a d'ailleurs pas en quantité suffisante, et de réaliser ses achats de produits importés du Brésil. Le Brésil de Lula est aussi intéressé par l'exploitation du champ de gaz liquide appelé Vaca Muerta en Argentine à laquelle s'opposent les mouvements sociaux, la gauche et les mouvements écologistes de ce pays. L'idée de Lula, c'est d'importer du gaz liquide via un gazoduc qui arriverait au sud du Brésil, en particulier à Porto Alegre, et qui remplacerait l'approvisionnement du Brésil en gaz liquide provenant de Bolivie, parce que les réserves boliviennes sont en train de se tarir à une vitesse accélérée.
Katz explique également que Lula voudrait faire rentrer la Bolivie et le Venezuela dans le Mercosur.
À remarquer que dans ce livre, Claudio Katz n'utilise pas l'apport théorique de l'économiste marxiste brésilien Rui Mauro Marini [6], à propos du sous-impérialisme brésilien, ou de l'impérialisme périphérique brésilien et de son rôle par rapport à ses voisins. Ceci dit Claudio Katz l'a fait dans d'autres ouvrages [7] ; mais cela aurait pu être utile pour les lecteur·ices du présent livre. Une deuxième absence dans le livre de Claudio Katz (mais il ne peut pas écrire sur tout) c'est les BRICS, le rôle du Brésil dans les BRICS et les attentes de Lula à leur égard. Ce n'est pas une dimension marginale de la problématique d'ensemble qu'aborde Claudio Katz dans son livre ; le rôle des BRICS, la question de l'adoption ou non d'une monnaie commune, le rôle de la nouvelle banque de développement basée à Shanghai, qui est présidée par l'ancienne présidente du Brésil, Dilma Rousseff, qui avait succédé à Lula. Je pense que cela méritait un développement dans ce livre.
Pour en savoir plus sur les BRICS : Éric Toussaint,Les BRICS et leur Nouvelle banque de développement offrent-ils des alternatives à la Banque mondiale, au FMI et aux politiques promues par les puissances impérialistes traditionnelles ?, CADTM, 22 avril 2024,
Lire aussi : Centre tricontinental, BRICS ? Une alternative pour le Sud ? Cetri/Syllepse, 2024, https://www.cetri.be/BRICS-une-alternative-pour-le-Sud
Les limites des politiques des gouvernements progressistes
Ensuite, toujours dans la partie 3, Claudio Katz, après avoir abordé la politique avec le Mercosur, les traités de libre commerce, la relation économique avec les États-Unis, revient sur la politique de la Chine en Amérique latine dans une partie tout à fait intéressante que je n'ai pas le temps de résumer ici mais qu'il est important de connaitre. Je partage aussi son avis sur le fait que les gouvernements progressistes n'ont pas du tout pris une position à la hauteur du défi que représente la question de la dette, de la nécessité d'auditer les dettes réclamées à l'Amérique latine et je suis aussi d'accord sur le fait que le Brésil de Lula, lors des premiers mandats de Lula, au début des années 2000, a saboté le lancement de la Banque du Sud. J'y ai consacré récemment un article dans lequel je reviens en détail sur comment Lula a saboté la mise en activité de la Banque du Sud dans les années qui ont suivi 2007-2008, donc je partage son analyse sur la question.
Pour en savoir plus sur le blocage de la Banque du Sud : Éric Toussaint, L'expérience interrompue de la Banque du Sud en Amérique latine et ce qui aurait pu être mis en place comme politiques alternatives au niveau du continent , CADTM, 10 mai 2024.
En termes d'alternatives, Claudio Katz affirme que si les gouvernements progressistes voulaient réellement essayer de mettre en œuvre une politique continentale alternative au modèle néolibéral extractiviste exportateur, ils devraient créer ensemble une entreprise publique latino-américaine pour exploiter le lithium.
Claudio Katz affirme également qu'il faudrait que les gouvernements progressistes adoptent une politique de souveraineté financière, sortant du type d'endettement actuel et du contrôle qui est exercé par le FMI sur la politique économique de nombreux pays de la région. Il affirme qu'il faudrait un audit général des dettes et qu'une série de pays les plus fragiles devraient suspendre le paiement leur dette. Il dit que, si ce n'est pas fait, il n'y aura pas moyen de mettre en place une alternative et il affirme qu'il faudrait reprendre la voie laissée à l'abandon de la Banque du Sud, pour créer une nouvelle architecture continentale. Là aussi, on ne peut que partager son point de vue.
Les débats dans la gauche latino-américaine
Dans la partie 4 de son livre Claudio Katz aborde les débats au sein de la gauche latino-américaine et notamment l'attitude à adopter face à la droite et l'extrême droite et face aux gouvernements progressistes avec leurs limites.
Il affirme que c'est un devoir d'exprimer des critiques claires à l'égard des gouvernements progressistes sans, bien sûr, se tromper d'ennemis. Il faut sans aucun doute d'abord s'attaquer aux politiques de la droite et aux forces de droite, aux interventions impérialistes, en particulier à celles des États-Unis, mais également à la politique voulue par la Chine dans la région, mais il ne faut surtout pas se limiter à cela. Il faut aussi analyser et critiquer, quand c'est nécessaire, les limites des politiques des gouvernements dits progressistes. Claudio Katz montre l'énorme responsabilité de la gestion de la présidence d'Alberto Fernández en Argentine, à partir de 2019, dans la victoire de l'anarcho-capitaliste d'extrême droite Javier Milei.
Par rapport à ces politiques, je reprends une citation tout à fait correcte de Claudio Katz qui dit « il faut rappeler que l'option de gauche se forge en soulignant que la droite est l'ennemi principal et que le progressisme échoue par impotence ou complicité ou manque de courage par rapport à son adversaire mais qu'il ne faut pas confondre la droite au gouvernement avec ces gouvernements progressistes et dire qu'ils sont de même nature. Il y a une distinction fondamentale entre les deux et si on oublie cela on est incapable de concevoir une alternative et une politique correcte ».
"« Le progressisme échoue par impotence ou complicité ou manque de courage par rapport à son adversaire » Claudio Katz"
Pour prendre un exemple de cela il explique que l'incapacité d'une partie de la gauche en Équateur de voir le danger que représentait l'élection de Lasso a provoqué la victoire de ce banquier en 2021, alors qu'une alliance entre les composantes de la gauche aurait pu donner un résultat différent.
Comme exemple positif, il montre par contre que la compréhension qu'a eu le Parti pour le socialisme et la liberté (PSOL) en 2020-2022 de l'importance de combattre en priorité le danger d'une réélection de Jair Bolsonaro et donc d'appeler à voter dès le premier tour en faveur de Lula a été bénéfique et a permis de vaincre Bolsonaro. Car effectivement, la victoire de Lula sur Bolsonaro s'est jouée à très peu de voix et si le PSOL n'avait pas appelé à voter Lula, il est fort possible que Bolsonaro aurait été réélu. L'écrasante majorité des voix de Lula vienne de sa base électorale mais l'apport du PSOL a été important à la marge pour lui donner l'avantage.
Et là il explique que face à Javier Milei, donc très récemment, à la fin de l'année 2023, il y a eu un débat dans la gauche radicale argentine et une partie de celle-ci n'a pas voulu, pour le second tour, appeler à voter pour Sergio Massa le candidat péroniste néolibéral face au candidat d'extrême droite Javier Milei. Katz a tout à fait raison de soulever cette question et de souligner l'importance de faire front face à la droite. Ce qui est certain c'est que même si toute l'extrême gauche argentine regroupée dans le FIT-U avait appelé à voter pour le candidat néolibéral péroniste Sergio Massa, cela n'aurait pas permis la défaite de Milei, parce que celui-ci a gagné avec un avantage très important.
En prenant l'exemple du Chili, Claudio Katz souligne le fait que dans un premier temps il y a eu une grande mobilisation de la gauche en 2021 pour éviter la victoire du candidat de l'extrême droite pinochetiste José Antonio Kast, ce qui a permis au candidat de la gauche, Gabriel Boric, de gagner mais qu'ensuite, la modération de Boric, ses hésitations, ont produit la défaite sur le nouveau projet de constitution en septembre 2022 : l'interprétation qu'a donné Gabriel Boric du rejet de la nouvelle constitution, qui était pourtant très modérée, et qu'il a présentée comme trop radicale a finalement renforcé le discours de la droite, Boric allant de concession en concession à l'égard de la droite.
Claudio Katz et l' « axe radical » : Venezuela, Bolivie et Nicaragua
Après avoir analysé les politiques des gouvernements progressistes modérés, Katz aborde ce qu'il appelle l'axe radical. C'est, à mes yeux, une partie du livre qui est peu convaincante. Il range le Venezuela, la Bolivie et le Nicaragua dans cette catégorie et je ne comprends pas pourquoi Claudio Katz y met le Nicaragua, alors qu'il explique lui-même que le seul point commun entre ces trois pays est qu'ils sont sous le feu de l'impérialisme américain. Je ne pense pas qu'on puisse définir un pays comme faisant partie de l'« axe radical » simplement par le fait que Washington combatte ce gouvernement.
Il aurait mieux valu élaborer une catégorie spécifique dans laquelle mettre le Nicaragua. Le Nicaragua est un pays où il y a eu une authentique révolution qui a abouti à une victoire en 1979. Ensuite, une défaite électorale est arrivée en février 1990, marquant le début d'un processus de dégénérescence du Front sandiniste de libération nationale (FSLN) sous la direction de Daniel Ortega. Processus suivi par une véritable trahison du processus révolutionnaire antérieur par une alliance d'Ortega avec la droite, y compris la plus réactionnaire, sur différentes questions, et notamment la question de l'avortement. Il faut aussi citer le tournant pro-Washington et pro-FMI du gouvernement de Daniel Ortega. C'est d'ailleurs la soumission au FMI qui a produit une rébellion populaire en avril 2018. Jusqu'en avril 2018, le régime de Daniel Ortega s'entendait très bien avec les États-Unis et avec le FMI. C'est le FMI qui a voulu une réforme des retraites qui a produit une révolte de secteurs populaires et notamment de la jeunesse, que Daniel Ortega a réprimé de manière absolument brutale comme le dénonce d'ailleurs de manière correcte Katz dans ce livre et dans un article datant de 2018. C'est après cette répression criminelle du mouvement social que Washington a décidé de s'opposer nettement au régime d'Ortega. Heureusement, Claudio Katz critique la répression à laquelle s'est livré Ortega et ne cache pas qu'en plus, son gouvernement a réprimé ensuite tous les candidat·es qui souhaitaient se présenter contre lui aux élections qui ont suivi. Il a, y compris, mis en prison, comme le dit et le dénonce Claudio Katz, d'anciens dirigeants révolutionnaires. Malheureusement Katz ne produit pas une analyse d'ensemble de ce qui s'est passé au Nicaragua.
Pour en savoir plus sur le Nicaragua : Claudio Katz, Le Nicaragua fait mal, CADTM, 6 août 2018
Éric Toussaint, Nicaragua : L'évolution du régime du président Daniel Ortega depuis 2007 , CADTM, 25 juillet 2018.
Éric Toussaint, Nicaragua : Poursuite des réflexions sur l'expérience sandiniste des années 1980-1990 afin de comprendre le régime de Daniel Ortega et de Rosario Murillo, CADTM, 12 août 2018.
L'analyse qu'il fait du processus en Bolivie est largement correcte à mon avis. Par contre, sur le Venezuela, il atténue très fortement ses critiques à l'égard du gouvernement de Nicolás Maduro. Il parle du chavisme en général, comme si Maduro constituait le prolongement de la politique de Hugo Chávez, alors qu'à mon avis, il y a une rupture qui s'est produite entre la politique menée par Chávez jusqu'à sa mort en 2013 et la politique introduite par Maduro. Certes, Nicolás Maduro renforce des faiblesses et des incohérences qui existaient déjà dans la politique suivie par Chávez mais les éléments les plus problématiques de la politique de Chávez sont amplifiés par la consolidation d'une ‘bolibourgeoisie' que critique d'ailleurs Claudio Katz. Katz ne cache pas qu'il y a une composante importante du gouvernement de Maduro qui est constituée d'un nouveau secteur capitaliste, né des entrailles du chavisme. Mais, malheureusement, il parle à peine de la répression des luttes sociales et du mouvement ouvrier. Il ne critique pas la manière dont Maduro combat ses anciens alliés comme le Parti communiste vénézuélien qui est quasiment mis dans l'illégalité.
Claudio Katz et Cuba
Après avoir abordé ce que Claudio Katz appelle l'« axe radical », qui serait constitué par le Venezuela, la Bolivie et le Nicaragua, il passe à l'analyse de Cuba. Claudio Katz montre correctement à quel point Cuba constitue un exemple, une référence et un espoir pour une grande partie de la gauche latinoaméricaine et on pourrait dire au-delà de l'Amérique latine. Il montre qu'il y a une évolution qui va vers le renforcement des inégalités à Cuba mais il met l'accent sur ce qu'il appelle la ‘prouesse' du gouvernement cubain pour affronter le blocus et les problèmes auxquels l'économie cubaine est confrontée. Tout en partageant largement une partie de l'analyse que fait Claudio Katz de Cuba, on peut souligner qu'il adopte une position insuffisamment critique par rapport à la question des relations des autorités cubaines avec le peuple au cours des dernières années, notamment au moment des importantes protestations dont parle Claudio Katz, en particulier le 11 juillet 2021. Il passe sous silence le fait que le gouvernement cubain a répondu d'une manière très maladroite dans un premier temps à la protestation du 11 juillet, en appelant les communistes à se mobiliser dans la rue, perspective que le gouvernement a ensuite très vite abandonnée parce que cela aurait pu déboucher sur des affrontements dont l'issue aurait pu être néfaste. Claudio Katz n'en parle pas du tout et il ne parle pas non plus de la vague de condamnations extrêmement lourdes prononcées par la justice cubaine contre toute une série de manifestant·es. Des condamnations qui vont de 5 ans à 20 ans de prison et qui visent à intimider les protestataires potentiels. Bien sûr, Cuba est sous la menace permanente et tout à fait concrète d'une intervention directe des États-Unis. Bien sûr, les effets de l'embargo décrété par Washington depuis 1962 sont tout à fait palpables. Bien sûr, il y a immixtion des États-Unis dans les affaires intérieures de Cuba, mais le recours à des condamnations aussi lourdes mérite d'être critiqué et, en tout cas, d'être mentionné. Katz aurait dû parler de ces condamnations et donner son point de vue.
En ce qui concerne le futur, Claudio Katz a raison de dire que ce n'est pas simplement la participation populaire, le contrôle ouvrier qui pourraient régler les problèmes de Cuba. Les problèmes de l'économie cubaine sont d'une telle nature que plus de participation populaire et citoyenne à elle seule ne permettrait pas de les résoudre. Il faudrait bien sûr opter pour une politique économique, dans un contexte tout à fait défavorable, qui réponde vraiment aux problèmes de l'économie cubaine et se poser la question de la priorité donnée au tourisme. Cette priorité est source d'une nouvelle dépendance par rapport aux rentrées en devises que génère le tourisme, alors qu'elle implique d'énormes coûts parce qu'il faut importer par exemple les aliments et d'autres produits qui sont nécessaires pour l'industrie touristique.
Je partage néanmoins l'avis de Claudio Katz sur le fait qu'il n'y a pas, jusqu'ici, reconstitution d'une classe capitaliste à Cuba. La direction cubaine ne veut pas la restauration du capitalisme et il ne faut pas confondre la possibilité qu'il y a dans le cadre du système cubain actuel d'accumuler un enrichissement dans des activités privées avec la naissance d'une véritable classe capitaliste capable de se fixer comme objectif de reprendre le pouvoir à Cuba. Par contre, il faut certainement se poser la question du risque qu'il y a qu'un secteur de la bureaucratie cubaine considère que finalement, il n'y a que la voie de la restauration du capitalisme, le modèle vietnamien ou chinois, qui permettrait une croissance économique. Dans ce cas, une partie de cette bureaucratie pourrait se fixer comme objectif de se convertir en nouvelle classe capitaliste mais cela n'a pas eu lieu. Cela ne veut pas dire que ces secteurs n'existent pas mais, pour le moment, ce ne sont pas eux qui sont à la tête du gouvernement cubain. Ce qui est sûr, c'est que le gouvernement cubain est dans une sorte d'impasse : il n'a pas opté pour la restauration capitaliste mais en même temps, il ne trouve pas les moyens d'adopter une politique économique et une politique de fonctionnement de la société assurant une plus grande participation citoyenne permettant à Cuba de se maintenir dans un cadre durable non capitaliste tout en améliorant les conditions de vie de la population. C'est un défi extrêmement dur à relever, mais qui est encore possible pour Cuba aujourd'hui. De toute façon, face à la politique agressive de l'impérialisme étasunien, il faut faire bloc et défendre les conquêtes de la révolution cubaine.
Les mobilisations populaires
Pour rappel Claudio Katz, correctement, considère qu'il y a eu un cycle progressiste prolongé de 1999 à 2014. On peut discuter si celui-ci a pris fin en 2014 ou si cela a eu lieu plus tôt en 2011, 2012 ou 2013, mais peu importe, le cycle a duré entre une douzaine et une quinzaine d'années, entre l'élection de Hugo Chavez fin 1998 et le reflux qu'on a connu dans différents pays d'Amérique latine. Entre 2014 et 2019, on a constaté un retour des gouvernements de droite, appliquant des politiques néolibérales dures qui ont provoqué une succession de très grandes mobilisations populaires. Cela a été le cas en Bolivie, au Chili, en Colombie, au Pérou, au Honduras, au Guatemala et en Haïti.
Ces grandes mobilisations populaires de 2019-2020 ont débouché, à l'exception d'Haïti et de l'Équateur, sur l'arrivée au gouvernement de forces progressistes de centre gauche qui ont modifié la situation de prédominance de gouvernements de droite. Si bien qu'en 2023-2024, 80 % de la population de l'Amérique latine vit dans des pays à majorité progressiste. C'est très important d'indiquer, comme le fait Claudio Katz, que les victoires électorales des forces progressistes en Bolivie, Colombie, Chili, Pérou, Honduras et Guatemala n'ont été possibles que grâce aux énormes mobilisations populaires qui les ont précédées.
Argentine, Brésil et Mexique
Comme le souligne Claudio Katz, il faut ajouter trois pays, les plus peuplés, à cette liste de pays avec des gouvernements progressistes, à savoir le Mexique depuis 2018, l'Argentine entre fin 2019 et fin 2023 et le Brésil depuis janvier 2023. Dans le cas de ces trois pays, les gouvernements progressistes ne sont pas arrivés au pouvoir suite à de très importantes mobilisations populaires. En Argentine, le gouvernement d'Alberto Fernández, arrivé à la gestion des affaires du pays en 2019, n'a pas été porté là par d'énormes mobilisations populaires, même s'il y a eu des mobilisations contre le gouvernement néolibéral de Mauricio Macri, qui a présidé le pays de 2015 à 2019. Dans le cas du Mexique, Andres Manuel López Obrador (AMLO) est arrivé au pouvoir sans avoir été porté massivement dans l'année ou les deux années qui ont précédé son élection par d'énormes mobilisations. Certes, quelques années auparavant, il y avait eu de très importantes mobilisations y compris dans lesquelles il avait joué un rôle. Ces mobilisations s'opposaient à la fraude électorale qui avait empêché AMLO d'accéder à la présidence. Dans le cas de Lula, son retour au pouvoir comme président début 2023, là non plus, n'a pas été le résultat d'un énorme mouvement populaire. C'était le résultat dans les urnes de la politique désastreuse du gouvernement d'extrême droite de Jair Bolsonaro et notamment sa gestion calamiteuse de la pandémie de coronavirus.
La Bolivie, le Chili, la Colombie, le Honduras et le Guatemala
Par contre, dans les cas de la Bolivie, du Chili, de la Colombie, du Honduras et du Guatemala, les gouvernements progressistes sont issus de grandes mobilisations populaires qui ont immédiatement précédé.
L'Équateur, Haïti et le Panama
Enfin, comme le fait remarquer Claudio Katz, il y a trois pays où il y a eu d'énormes mobilisations dans les rues, à répétition d'ailleurs, mais sans que cela ne débouche sur la victoire électorale de la gauche ou du centre gauche. Ces trois pays sont l'Équateur, Haïti et le Panama. En Équateur il y a une énorme mobilisation populaire en octobre 2019 qui a permis d'éviter un programme du FMI, notamment consistant en une augmentation importante du prix des combustibles. Cela a conduit à la défaite du gouvernement de Lenín Moreno et du plan du FMI en 2019, mais cela n'a pas été suivi, aux élections de 2021 par la victoire de la gauche, notamment pour les raisons invoquées précédemment dans le livre, c'est-à-dire la division entre la Conaie et le mouvement politique de Rafael Correa, en avril 2021, lorsque le banquier Guillermo Lasso a été élu.
Il y a une deuxième grande montée de luttes populaires en juin 2022, contre Guillermo Lasso qui a dû, lui aussi, comme son prédécesseur Lenín Moreno, jeté le gant et faire de très importantes concessions au mouvement populaire, ce dont j'ai rendu compte dans l'épilogue que j'ai écrit pour le livre Sinchi, portant sur la rébellion de juin 2022, publié sur le site de Contretemps.
Cette énorme mobilisation populaire, dans laquelle la Conaie a joué un rôle clé, avec d'autres secteurs de la population, n'a pas abouti non plus à la victoire d'un gouvernement de gauche aux élections qui ont suivi, là encore suite à la division entre la Conaie et le mouvement lié à Rafael Correa, dit « corréisme », qui a abouti alors à la victoire d'un multi millionnaire du secteur de la banane et de l'extractivisme, Daniel Noboa.
Puis il y le cas d'Haïti, avec des mobilisations extrêmement fortes, à répétition, mais avec une crise politique permanente, sans solution et sans arrivée au pouvoir d'un gouvernement de gauche.
Enfin il y a le Panama, avec d'énormes mobilisations du secteur de l'enseignement et, en 2023, d'énormes mobilisations victorieuses de différents secteurs de la population (dont les enseignant·es, mais touchant tous les secteurs populaires) contre un énorme projet minier à ciel ouvert, mais ne débouchant pas sur la victoire d'un gouvernement de gauche. Aux dernières élections c'est un président de droite, José Raúl Mulino, qui a été élu.
Les alternatives
La dernière partie du livre de Claudio Katz porte sur les alternatives et il faut souligner que, de manière pertinente, il affirme qu'il faut à la fois résister à la domination exercée par l'impérialisme des États-Unis et résister à la dépendance économique qu'a générée la Chine dans les accords qu'elle a passés avec l'Amérique latine. Claudio Katz affirme qu'il faut agir par rapport à ces deux défis si on veut trouver une voie latino-américaine au développement, si on veut améliorer les revenus des secteurs populaires et si on veut réduire l'inégalité dans la région ; il dit qu'il s'agit de deux batailles différentes, que les deux ennemis ne sont pas identiques mais les deux batailles doivent être menées. Par rapport à Washington, il s'agit de récupérer la souveraineté et par rapport à la Chine, il s'agit de réagir à ce qu'il appelle une « régression productive » qui est générée par les traités signés avec Pékin. Une « régression productive », cela veut dire une re-primarisation de l'économie. En effet, comme nous l'avons expliqué plus haut, l'Amérique latine se spécialise dans ses relations avec la Chine dans l'exportation des matières premières non transformées, et importent de la Chine des produits manufacturés. Katz considère qu'il faut remettre en cause les traités de libre commerce signés avec la Chine. Il considère que l'Amérique latine devrait négocier en bloc avec la Chine, ce qui n'est absolument pas le cas. Pour le moment les gouvernements des différents pays latinoaméricains, suivant le désir des classes dominantes locales, passent des accords avec la Chine. Comme ces classes dominantes se spécialisent largement dans l'import-export, elles y trouvent leur avantage mais cela ne permet absolument pas de diversifier les économies latinoaméricaines, de reprendre leur industrialisation et donc il faudrait, selon Claudio Katz, renégocier les accords avec les Chinois, de manière à ce que ceux-ci fassent des investissements dans la production manufacturière et pas simplement dans les industries extractives primaires. Il faudrait réindustrialiser, il faudrait que l'Amérique latine obtienne des transferts de technologies de façon à redémarrer un cycle de développement industriel diversifié.
Comme les gouvernements actuels et les classes dominantes locales n'adoptent pas une politique alternative aux politiques déterminées par les relations avec les États-Unis ou avec la Chine, il faut largement s'en remettre aux mobilisations des mouvements sociaux et Claudio Katz prend en exemple le positionnement et les actions menées par les organisations du réseau mondial, fortement présent en Amérique latine, de La Via Campesina. Cette organisation mondiale a intégré dans son programme d'action le rejet des traités de libre-échange.
Les mouvements sociaux et les réseaux internationaux
Claudio Katz prend note que les grandes mobilisations de la fin des années 1990 et du début des années 2000, dans le cadre du FSM, des luttes contre l'OMC à Seattle, les luttes en Europe contre l'accord multilatéral sur les investissements qui était négocié dans le cadre de l'OCDE, ont pris fin, malheureusement, et toute une série de traités de libre-échange ont été signés. Rappelons que les mobilisations, notamment en Amérique latine en 2005, avaient abouti à une victoire contre l'accord de libre commerce des Amériques voulu par l'administration de Georges W. Bush. Depuis lors, il n'y a pas eu de grandes mobilisations et dans le cadre du projet de la Nouvelle route de la soie, la Chine a réussi à imposer toute une série d'accords de libre-échange avec des pays latino-américains ou est en train de poursuivre la finalisation de nouveaux accords avec des pays qui n'ont pas encore signé avec la Chine. Il y a également des accords de libre commerce signés avec d'autres puissances.
Au niveau des accords de libre-échange signés avec la Chine, Claudio Katz mentionne l'accord signé en 2004 entre le Chili et la Chine, l'accord entre le Pérou et la Chine signé en 2009, l'accord entre le Costa-Rica et la Chine signé en 2010, et, plus récemment, l'accord avec l'Équateur signé en 2023, avec un gouvernement particulièrement de droite.
Face à cela, Claudio Katz dit très justement qu'il faut réussir à recréer les espaces d'unité régionale par en bas pour relancer une grande dynamique de mobilisations.
Au niveau des objectifs, Claudio Katz affirme correctement qu'il s'agit de récupérer la souveraineté financière, mise à mal par l'endettement extérieur et par le contrôle qu'exerce le FMI sur la politique économique. Selon Katz, il faut imposer un audit général sur les dettes et la suspension du paiement de la dette pour les pays soumis à un endettement très élevé afin de jeter les bases d'une nouvelle architecture financière. Il faut aussi avancer vers la souveraineté énergétique en créant de grandes entités inter-étatiques pour dégager des synergies et mettre en commun toute une série de ressources naturelles, les exploiter en commun et, notamment, en créant une entreprise publique latino-américaine d'exploitation et de transformation du lithium.
Claudio Katz affirme que l'alternative doit être une stratégie vers le socialisme. Selon lui Hugo Chávez a eu le mérite de réaffirmer l'actualité de la perspective socialiste et, depuis sa mort, personne d'autre ne l'a remplacé de ce point de vue. Katz affirme qu'il faut une stratégie transitoire pour rompre avec le système capitaliste. Il affirme qu'il faut lutter contre l'impérialisme américain qui s'est lancé dans une nouvelle guerre froide contre la Russie et la Chine. Il affirme également la nécessité de lutter contre l'extrême-droite et l'adaptation de la social-démocratie aux politiques néolibérales. Cette adaptation de la social-démocratie a favorisé, selon Katz, le renforcement de l'extrême-droite.
Nécessité d'un programme radical, révolutionnaire, de transition anticapitaliste
Claudio Katz en appelle à la nécessité d'un programme « radical, révolutionnaire, de transition anticapitaliste ». Il ajoute : « cette plateforme implique la démarchandisation des ressources naturelles, la réduction de la journée de travail, la nationalisation des banques et des plateformes digitales afin de créer les bases d'une économie plus égalitaire ».
Claudio Katz part de la constatation qu'il n'y a pas une actualité de victoires révolutionnaires simultanées ou successives à la différence de ce qui s'est passé au vingtième siècle avec la succession de révolutions victorieuses en Russie tsariste, en Chine, puis au Vietnam et à Cuba. Néanmoins, il estime qu'il faut réaffirmer que seule une solution socialiste à la crise du capitalisme peut offrir une véritable solution pour l'humanité. Il affirme que l'Amérique latine restera et constitue toujours une région du monde d'où peut surgir un renouvellement de la poursuite d'alternatives de type socialiste même si des processus comme celui de l'Alba, l'association entre le Venezuela, la Bolivie l'Équateur, lancé par Chávez au début des années 2000, a ont connu un repli.
Conclusion : Un livre indispensable
En somme le livre de Claudio Katz est une lecture obligatoire pour les militantes et les militants, les chercheurs et les chercheuses qui veulent comprendre la situation actuelle de l'Amérique latine du point de vue politique, économique et social. L'intérêt de l'approche de Claudio Katz est que, non seulement, il analyse les politiques suivies par les gouvernements des grandes puissances, que ce soit les États-Unis, la Chine ou d'autres grandes puissances, mais aussi les politiques des classes dominantes de la région latinoaméricaine ; il étudie la dynamique des luttes sociales et, enfin, il considère que c'est par en bas qu'on peut recréer un projet socialiste.
On peut juste regretter que la dimension de la crise écologique et l'urgence qui s'impose pour y trouver des solutions, dans un cadre socialiste, n'est pas suffisamment centrale dans le livre, y compris au niveau des conclusions, même si c'est clair que Claudio Katz soutient une démarche écologiste socialiste. Mais son livre gagnerait en force si Katz développait explicitement cet aspect à différents endroits de sa réflexion.
L'auteur remercie Claude Quémar pour sa collaboration et Maxime Perriot pour la relecture finale.
Le site de Claudio Katz en espagnol (mais pas que) : https://www.lahaine.org/katz/
Autres publications de Claudio Katz en français :
Qu'est-ce que le néolibéralisme ?
• • Samir Amin,Giovanni Arrighi, François Chesnais, David Harvey, Makoto Itoh, Claudio Katz
• • DansActuel Marx 2006/2 (n° 40)
Sous l'empire du capital. L'impérialisme aujourd'hui. Mont-Royal, M éditeur. 2014 [2011]
Trois regards sur les poussées réactionnaires latino-américaines
• Claudio Katz, Javier Tolcachier, Irene León, Traduction de l'espagnol Marleen Roosens, François Polet
• Dans CETRI, Amérique latine : les nouveaux conflits. Éditions Syllepse, 2023
• Amérique latine : essor et déclin de la doctrine Monroe
• Claudio Katz, Traduction de l'espagnol Carlos Mendoza
• Dans CETRI, Anticolonialisme(s). Éditions Syllepse, 2023
Notes
[1] Claudio Katz, America Latina en la encrucijada global , Batalla de Ideas-Buenos aires, Ciencias Sociales-La Habana, 2024, 366pp, ISBN : 978-987-48230-9-0 https://batalladeideas.ar/producto/america-latina-en-la-encrucijada-global/
[2] « Entre 1948 y 1990, el Departamento de Estado estuvo involucrado en el derrocamiento de 24 gobiernos. En cuatro casos, actuaron efectivos estadounidenses, en tres ocasiones prevalecieron los asesinatos de la CIA, y en 17 hubo golpes teledirigidos desde Washington. » Katz, p. 49.
[3] « Estados Unidos cuenta con doce bases militares en Panamá, doce en Puerto Rico, nueve en Colombia, ocho en Perú, tres en Honduras, y dos en Paraguay. Mantiene, además, instalaciones del mismo tipo en Aruba, Costa Rica, El Salvador y Cuba (Guantánamo). En las Islas Malvinas, el socio británico asegura una red de la OTAN conectada con los emplazamientos del Atlántico norte » Katz, p. 50
[4] « Todos los tratados que ha promocionado China acrecientan la subordinación económica y la dependencia. El gigante asiático afianzó su estatus de economía acreedora, lucra con el intercambio desigual, captura los excedentes y se apropia de la renta.
China no actúa como un dominador imperial, pero tampoco favorece a América Latina. Los convenios actuales agravan la primarización y el drenaje de la plusvalía. La expansión externa de la nueva potencia está guiada por principios de maximización del lucro y no por normas de cooperación. Beijing no es un simple socio y tampoco forma parte del Sur Global. » Katz, p. 73-74.
[5] ONU GENEVE, Arrestations massives, allégations de torture, d'exécutions extrajudiciaires et de disparitions forcées aux mains de la police et des forces armées, 18 novembre 2022, https://www.ungeneva.org/fr/news-media/meeting-summary/2022/11/dialogue-el-salvador-experts-committee-against-torture-praise Myriam Belmahdi, LA GUERRE CONTRE LES MARAS AU SALVADOR : JUSTIFICATION DES VIOLATIONS SYSTEMIQUES DES DROITS HUMAINS, 18 nov. 2023, https://reesahaixmarseille.wixsite.com/association/post/la-guerre-contre-les-maras-au-salvador-justification-des-violations-syst%C3%A9miques-des-droits-humains La Jornada, « Bukele : la ilusión de la seguridad », 27/05/2024, https://www.jornada.com.mx/2024/05/27/opinion/002a1edi
[6] Ruy Mauro Marini (1973) The Dialectics of Dependency, Monthly Review, New York, 2022 https://monthlyreview.org/product/the-dialectics-of-dependency/
[7] Claudio Katz, La teoría de la dependencia cincuenta años después, Argentine, Ed. Batalla de Ideas, 2018, https://libreriacarasycaretas.com/productos/la-teoria-de-la-dependencia

La Colombie est confrontée à « l’une des plus grandes crises humanitaires au monde » alors que les groupes armés se renforcent
Huit ans après l'accord de paix de 2016 entre les forces gouvernementales et la guérilla, qui devait mettre fin à un demi-siècle de conflit, environ 5 millions de Colombiens sont toujours déplacés à l'intérieur du pays et un nombre croissant de personnes vivent dans des zones contrôlées par des groupes armés. La violence qui sévit dans le pays a poussé de nombreuses personnes à fuir, souvent en passant par le dangereux Darién Gap entre la Colombie et le Panama voisin. Pour en savoir plus sur la situation sécuritaire en Colombie et l'état du processus de paix, nous nous entretenons avec Jan Egeland, secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés, et le Dr Manuel Rozental, un médecin et militant colombien qui fait partie du groupe Pueblos en Camino, ou Personnes sur le chemin.
15 août 2024 | tiré su site democracy now !
https://www.democracynow.org/2024/8/15/colombia_violence
NERMEEN SHAIKH : Nous poursuivons notre conversation avec Jan Egeland, le secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés. Il nous rejoint depuis Bogotá, en Colombie, où il s'est penché sur la façon dont les groupes armés renforcent leur contrôle sur certaines parties de la Colombie. Selon le Conseil norvégien pour les réfugiés, plus de 8 millions de Colombiens vivent dans des zones où des groupes armés opèrent. Il s'agit d'une augmentation de 70 % par rapport à 2021. Environ 5 millions de Colombiens sont toujours déplacés à l'intérieur du pays, huit ans après l'accord de paix de 2016. La violence en Colombie a forcé de nombreuses personnes à fuir le pays, souvent en passant par le dangereux Darién Gap, situé entre la Colombie et le Panama.
AMY GOODMAN : En plus de Jan Egeland, nous sommes rejoints par Manuel Rozental. C'est un médecin et militant colombien avec plus de 40 ans d'implication dans l'organisation politique de base avec les jeunes, les communautés autochtones et les mouvements sociaux urbains et ruraux, et a été exilé à plusieurs reprises pour ses activités politiques. Rozental fait partie du groupe Pueblos en Camino.
Jan Egeland, commençons par vous. Expliquez-nous pourquoi le Conseil norvégien pour les réfugié-e-s, pourquoi vous, en tant que son chef, êtes en Colombie en ce moment.
JAN EGELAND : Parce que c'est l'une des plus grandes crises humanitaires sur Terre, vraiment, et qu'elle est complètement négligée par le reste du monde, et qu'elle se produit au milieu de l'hémisphère occidental. Je suis rentré tard hier soir d'un voyage au fin fond de la forêt tropicale de Nariño, dans le sud-ouest de la Colombie, et j'y ai rencontré des tribus indiennes qui sont sur le point d'être exterminées à cause des conflits armés continus — il y a huit conflits armés en Colombie, entre les nombreux groupes armés et aussi avec l'armée. Et il y a toutes sortes de cartels de la drogue qui sont alimentés par le commerce de la drogue. Il en va de même pour les nombreux groupes armés. Et la population civile est sous le feu croisé. Je suis donc vraiment secoué de voir combien de personnes sont maintenant complètement sans protection dans un conflit armé qui s'étend. Soit dit en passant, beaucoup de ceux qui ne sont pas protégés sont aussi des réfugiés, des Vénézuéliens, des migrants qui marchent vers le nord pour se protéger et, qui, espèrent-ils se dirigent vers l'Amérique du Nord.
NERMEEN SHAIKH : Jan Egeland, pourriez-vous nous parler spécifiquement de l'impact de ces multiples conflits sur la région amazonienne ? La déforestation en Amazonie colombienne a augmenté, et certaines données suggèrent que la déforestation dans la région est 40 % plus élevée que l'année dernière, en raison des conflits dans la région. Pourriez-vous nous parler des groupes à qui vous avez parlé là-bas, les groupes autochtones, et des raisons pour lesquelles le conflit est particulièrement dévastateur dans cette région ?
JAN EGELAND : C'est parce qu'il n'y a pas d'État. Ils appellent cela ausencia de estado ici, qu'il n'y a pas d'appareil d'État, pas de services d'État, pas de force publique et d'ordre dans une grande partie de la Colombie, qui est un beau pays avec d'énormes forêts tropicales, des montagnes, une nature vierge.
Quelque 80 groupes autochtones sont en réalité sur le point d'être exterminés. Leur culture a vraiment disparu parce qu'ils ont été déplacés de leurs terres par ces groupes armés et les barons de la drogue — il y a souvent un chevauchement entre eux — pour la terre, pour le commerce de la coca. Il y a une augmentation de la production de stupéfiants. Et les stupéfiants sont le carburant de la violence. Et la population civile, qui n'est pas protégée, est déplacée.
Nous sommes des groupes humanitaires qui font de leur mieux pour aider. J'ai passé quatre heures avec mes collègues en bateau sur les rivières pour rencontrer certains de ces groupes autochtones et les communautés afro-colombiennes. Et ils souffrent complètement seuls. Nous pouvons leur apporter une aide humanitaire, mais nous ne pouvons pas leur donner de protection. Et puis nous voyons que des gens qui ont toutes les armes du monde brûlent la forêt, déplacent les gens et travaillent en toute impunité.
AMY GOODMAN : Je veux faire participer à cette conversation Manuel Rozental, le médecin et militant colombien, pour parler des causes profondes de la violence, Manuel, et pour parler de ce que fait le gouvernement. Des négociations de cessez-le-feu sont en cours avec les factions armées, y compris les FARC. Et quelle est l'importance de l'implication des États-Unis dans tout cela ?
M. MANUEL ROZENTAL : Merci. Bonjour. Et c'est bon d'entendre la voix de Jan Egeland. Nous nous souvenons bien de lui ici de son précédent séjour en Colombie.
Oui, l'une des choses que j'aimerais ajouter aux commentaires de M. Egeland, c'est que, oui, bien sûr, ce qu'il dit est absolument vrai en ce qui concerne la coca et les différentes factions armées, mais il faut se rappeler que lorsque l'accord de paix a été signé entre les FARC et le gouvernement colombien, même avant cet accord qui a été signé en 2016, d'énormes concessions d'extraction de pétrole ont été accordées à des sociétés transnationales dans toute la région amazonienne. Il faut donc ajouter ces facteurs pour commencer à expliquer ce qui se passe.
Je vais vous donner une image de ce que M. Egeland décrit. La Colombie est en train de devenir une série, ou pourrait le devenir, si elle continue dans cette direction – elle pourrait devenir une série de territoires criminels autonomes, d'immenses territoires, non seulement ruraux, mais certainement ruraux, avec les données qui nous ont déjà été fournies, mais urbains et ruraux. Les factions armées, peu importe, elles peuvent se présenter comme de droite, de gauche, impliquées dans le trafic de drogue, etc. – d'énormes factions armées sont liées à des mafias locales qui sont également liées aux positions gouvernementales et à l'État. Et ces connexions, ces assemblées, prennent le contrôle des territoires et contrôlent les populations, de telle sorte que, par exemple, si vous voyez qu'il y a une diminution du nombre d'assassinats, d'enlèvements, etc., cela signifie généralement que ces factions armées ont pris le contrôle des territoires, et elles ont établi une forme violente de gouvernement et d'État.
Il y a donc une absence d'un État que l'on pourrait qualifier d'État idéal qui assure la santé, l'éducation, la protection, etc. Mais il y a une présence d'un autre type d'État en train de s'établir en Colombie. Et c'est ainsi, et cela peut arriver, sur fond d'inégalités sociales extrêmes, d'extrême pauvreté, qui a poussé les gens vers deux types d'économies, les économies illégales. L'une d'entre elles est de survivre grâce à ce qui est disponible, c'est-à-dire la coca, la production de marijuana. La Colombie produit 92% de la cocaïne mondiale et presque autant de marijuana. Et alors, l'autre type d'économie est la guerre elle-même. Si vous êtes recruté, vous recevez une sorte de revenu, ou vous le faites. Donc, c'est notre État. Il n'y a pas d'absence d'État ; c'est l'État de la Colombie. Et c'est lié, dans de nombreux cas et dans de nombreux territoires, à une forme de gouvernement et d'État qui s'est traditionnellement engagé dans ce genre d'activités, donc cette combinaison d'activités.
Maintenant, l'implication des États-Unis dans ce dossier, je vais juste faire un petit commentaire simple. Et ce commentaire est que le général Laura Richardson, qui est en charge du Commandement sud du Pentagone des États-Unis, a clairement indiqué que l'intérêt pour cette région, toute la région, inclut l'Amazonie et d'autres territoires pour les ressources. C'est donc le vieux discours impérial en termes de concurrence contre les Chinois et les Russes pour le contrôle de ces territoires, et le principal et seul intérêt est extractif. Le reste n'est que discours. C'est donc ce que nous vivons.
Amy, en fait, je me souvenais juste, en écoutant M. Egeland, de votre livre sur le Nigeria il y a des années. Je suis dans le nord du Cauca. M. Egeland sait que ce qui se passe ici est la même réalité qu'à Nariño. Et ce que nous vivons, c'est ce que vous avez décrit au Nigeria lorsque vous avez été arrêté par des gens armés, et que vous n'avez pas été tué, par miracle, parce que votre vie était entre leurs mains. C'est le pouvoir, le gouvernement et l'État en Colombie. Le reste n'est que discours et image. Ce n'est pas différent de ce qui se passe avec Barbecue en Haïti, bien qu'à un degré différent mais avec des spécificités.
NERMEEN SHAIKH : Alors, Manuel, pourriez-vous parler du gouvernement du président Gustavo Petro et des politiques que le gouvernement a eues en ce qui concerne ces multiples conflits armés et la crise qui se déroule, sa politique de paix totale, et qu'est-ce qui en est ressorti ?
M. MANUEL ROZENTAL : Les intentions de ce gouvernement sont excellentes, et c'est pourquoi il a reçu cet appui massif. Et sa proposition initiale en tant que candidat était la paix totale, et c'est ce qu'il fait. La paix totale signifie négocier avec tous les acteurs armés. Certains sont des acteurs politiques, ou se présentent comme des insurrections politiques, et les autres comme des groupes criminels.
Il a donc proposé une approche différenciée à chacun d'entre eux. Il devrait se soumettre à la justice à des conditions favorables en échange de la paix. Les autres négocieraient une solution politique. Après la signature de l'accord de paix en Colombie, il n'a pas été respecté par le gouvernement et a conduit non pas à l'existence d'une seule faction armée, les FARC, mais à de nombreuses factions armées. Donc, dans ce contexte, Petro propose ce processus et commence à y travailler.
Le problème de la proposition du président Petro est double. Premièrement, c'est une répétition de l'erreur commise, je pense intentionnellement, par le président Santos, qui est lauréat du prix Nobel, c'est-à-dire une négociation qui a exclu la population. Il s'agissait d'une négociation entre les factions armées, au nom du peuple, pour répartir le pays et les ressources du pays entre ces factions. Et puis, bien sûr, cela n'a pas été respecté par les gouvernements qui sont revenus. Aujourd'hui, Petro fait de même. Il négocie avec les factions armées. Et les communautés et les populations qui en souffrent, comme l'a exposé M. Egeland, sont essentiellement ignorées. C'est donc une erreur.
La deuxième erreur – et c'est une énorme erreur – est précisément dans un discours abordant l'économie de la drogue et l'économie extractiviste, mais, en pratique, ne développant pas d'alternatives réelles, concrètes, viables et réalisables à cela. Et il fait partie d'un gouvernement qui est en fait sous le contrôle d'un État qui est devenu une structure autoritaire de type mafieux. Donc ça ne pouvait pas marcher. Mais les intentions sont bonnes. Le discours est bon. Mais les gens se sentent désespérés sur le terrain.
NERMEEN SHAIKH : Eh bien, nous avons Jan Egeland de retour en studio à Bogotá. Jan Egeland, pourriez-vous continuer sur ce que vous avez dit plus tôt et parler de vos rencontres avec des responsables en Colombie ?
JAN EGELAND : Il est vrai que le gouvernement essaie de faire beaucoup pour apporter la paix et le développement à tous ces groupes vulnérables. Mais le fait est que depuis l'accord de 2016, qui a apporté tant d'espoir, et le prix Nobel au président Santos, comme Manuel l'a dit, les FARC se sont démobilisées, mais ensuite beaucoup d'autres groupes ont pris leur espace, ont pris le territoire, se sont emparés du commerce de la drogue, et il n'y avait pas de gouvernement pour aider à apporter une alternative, un développement alternatif. des services alternatifs à la population. Il y avait donc un vide, et il a été comblé par d'autres hommes armés, et certains d'entre eux, des FARC, sont maintenant de retour. Je vous rencontrerai aujourd'hui — et le gouvernement doit alors en faire beaucoup plus et travailler plus efficacement avec la communauté internationale.
Je rencontrerai les diplomates ici à Bogotá aujourd'hui, et je leur dirai : « Écoutez, nous avons moins de fonds aujourd'hui pour les projets de développement, pour l'aide humanitaire, pour le soutien aux tribus indiennes en voie d'extermination. Il y a moins de soutien pour l'alternative à la guerre qu'il n'y en avait auparavant. Et on ignore que les gens perdent espoir au Venezuela voisin, dans une grande partie de la Colombie, en Équateur, en Amérique centrale et dans de nombreuses autres parties du monde. Alors, bien sûr, les gens partent vers le nord dans l'espoir d'une vie meilleure dans le Nord. Si vous ne donnez pas aux gens de l'espoir là où ils sont et de la sécurité là où ils sont, bien sûr, ils se dirigeront vers le nord, vers les États-Unis, le Canada et le Mexique. Je le ferais dans la même situation s'il n'y avait pas d'espoir pour moi et ma famille, ni une vie meilleure et si ne n'avais pas une certaine protection contre la violence.
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre

Tunisie. Une élection sans opposition pour Kaïs Saïed
La liste officielle des candidats à l'élection présidentielle du 6 octobre ne compte que trois candidats, dont le chef d'État sortant Kaïs Saïed. La plupart de ses adversaires potentiels ont été évincés ou ont eux-mêmes jeté l'éponge face aux nombreux obstacles administratifs rencontrés pour se présenter. Beaucoup de Tunisiens observent de loin le glissement imperceptible du pays vers un régime de pouvoir personnel.
Tiré d'Orient XXI.
Dans l'ancien palais beylical de Ksar Saïd, à quelques mètres du parlement, Farouk Bouasker, président de l'Instance supérieure indépendante des élections (ISIE) donne, durant une conférence de presse organisée le samedi 10 août, les noms des candidats à la présidentielle du 6 octobre 2024. Lorsqu'il s'arrête au bout de trois noms – sur les 17 candidatures déposées —, dont celui de l'actuel président de la République Kaïs Saïed, l'étonnement est palpable parmi les journalistes.
La Tunisie n'a pas connu une telle situation depuis l'élection présidentielle de 1999, sous le régime de Zine El-Abidine Ben Ali, lorsqu'une loi constitutionnelle a autorisé d'autres candidats à se présenter. Le président avait alors gagné avec 99,45 % des voix face à deux rivaux consentis pour la forme, mais qui n'avaient aucune chance dans un système dictatorial où les résultats étaient truqués et l'opposition muselée. Deux décennies plus tard, le scrutin du 6 octobre doit servir à conforter la dérive autoritaire vers laquelle s'oriente le pays.
Course d'obstacles
L'éventualité d'un second tour n'a même pas été mentionnée dans le calendrier électoral. « Tout a été fait pour dégoûter l'électeur d'aller voter, et décourager les candidats de se présenter. C'est un piège, car la faible participation, soit par boycott soit par désintérêt, facilitera la réélection de Kaïs Saïed », explique Kamel Jendoubi, militant des droits humains et premier président de l'Instance électorale de 2011 à 2014. Déjà en juillet 2023, les élections législatives avaient connu un taux de participation exceptionnellement faible de 11 %. Jendoubi fustige également le rôle ambigu et politique joué par l'ISIE dans l'enclenchement d'un processus électoral, dénoncé par la société civile et des partis politiques de gauche comme « anti-démocratique », dans un communiqué commun publié le 1er août.
Depuis le début de la date du dépôt des candidatures qui a commencé le 29 juillet, de nombreux candidats ont en effet dénoncé les obstacles administratifs insurmontables pour se présenter. Des prisonniers politiques, dont Issam Chebbi et Ghazi Chaouachi, membres des partis de centre gauche Al-Joumhoury et le Courant démocrate et qui n'ont toujours pas été jugés depuis plus d'un an, n'ont pas réussi à se procurer les formulaires nécessaires pour récolter les parrainages, malgré les procurations signées à leurs proches depuis le début de leur détention. Et pour cause : l'ISIE a exigé une autre procuration, spécifique aux élections, pour pouvoir présenter son dossier de canditature.
Pour le parrainage, 10 000 signatures d'électeurs répartis sur 10 circonscriptions sont requises, dont 500 au minimum par circonscription, « un démarchage déjà très compliqué selon le nouveau découpage électoral qui a créé 167 circonscriptions dont certaines, très petites », explique Kamel Jendoubi. L'autre alternative était de récolter 40 signatures d'élus des collectivités locales ou encore les parrainages de 10 députés, alors que les deux chambres parlementaires sont toutes les deux acquises au président sortant. Déjà avant le dépôt des candidatures, plusieurs personnes ont été arrêtées pour tentative de falsification et d'achat de parrainages. Certaines de ces tentatives sont avérées. « Nous avons voulu éviter les risques de fraudes par rapport à 2019 donc nous avons verrouillé le système », se défend un membre de l'ISIE en marge de la conférence, sans donner plus de détails sur le processus de vérification.
Dans le cas d'Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre (PDL), ses avocats ont demandé à ce qu'un huissier de justice soit envoyé à la prison de la Manouba où elle est détenue depuis octobre 2023, poursuivie dans plusieurs affaires dont celle pour « attentat dans le but de changer la forme du gouvernement ». L'huissier devait attester et valider sa procuration pour déléguer son dépôt de candidature à ses avocats. Bien que sans réponse, ses avocats ont tenu à déposer un dossier incomplet, sans parrainages : « À l'impossible, nul n'est tenu. Nous allons faire un recours auprès du tribunal administratif pour "fait du prince", et dénoncer la façon dont l'administration bloque de façon arbitraire les démarches d'un citoyen », explique Nafaa Lâaribi, l'un des représentants d'Abir Moussi.
Exclusion méthodique
Les obstacles administratifs n'ont pas touché que les membres de l'opposition en prison. En plus de la question des parrainages, il y a celle de l'obtention du bulletin n°3 (B3), l'équivalent de l'extrait de casier judiciaire. Cette exigence pour constituer un dossier de candidature, contestée par l'opposition, avait pourtant été rejetée par le tribunal administratif pour la présidentielle de 2014. L'obtention du B3 a ainsi été un obstacle pour plusieurs candidats annoncés, dont Mondher Zenaïdi, plusieurs fois ministre sous Ben Ali et vivant en France depuis la révolution de 2011.
Safi Saïd, essayiste, ancien conseiller de l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi et ancien député de tendance nationaliste arabe, a décidé de jeter l'éponge quand l'ISIE l'a informé une première fois que son dossier était « incomplet », sans B3 et sans suffisamment de parrainages validés par l'Instance : « J'ai clairement vu que les chances n'étaient pas égales et que les règles et les critères du jeu n'étaient pas clairs », a-t-il déclaré dans un communiqué en date du 9 août, ajoutant qu'il risquait de participer à un « one man show de très mauvais goût » selon ses mots, en référence à la probable réélection du président Kaïs Saïed. De son côté, l'amiral Kamel Akrout, ancien conseiller du président défunt Béji Caïd Essebssi (2014 – 2019) a qualifié de « mascarade » la liste des candidats retenus le 10 août, ajoutant qu'il allait boycotter l'élection.
Autre moyen mobilisé contre les candidats : la justice. Ainsi, la veille de la date butoir du dépôt des candidatures, la présidente du PDL est condamnée à deux ans de prison dans le cadre d'une affaire l'opposant à l'ISIE qui avait porté plainte contre elle pour avoir critiqué le processus électoral législatif en 2023. La plainte de l'ISIE s'est basée sur le décret 54, ciblant la diffusion de rumeurs ou d'intox et utilisé majoritairement pour museler toute voix dissidente. Le même jour, l'ancien ministre de la santé et ex-membre du parti islamiste Ennahda Abdelatif Mekki a également été condamné pour achat de parrainages à huit mois de prison avec sursis, et une interdiction de se présenter aux élections. Il est depuis assigné à résidence.
La même sentence a frappé le candidat déclaré Lotfi Mraïhi, également condamné le 18 juillet à huit mois de prison et à l'inéligibilité « à vie », une première. D'autres candidats disent avoir découvert pendant leur démarche de dépôt de dossier des poursuites judiciaires à leur encontre, à l'image de Néji Jalloul, ancien ministre de l'éducation (2015 – 2017), découvrant avoir été condamné par contumace en mai 2024 à 6 mois de prison pour falsification de parrainages dans la présidentielle de 2019.
Un « coup de strike » pour éliminer les adversaires politiques, selon les mots du journal en ligne Business News, (1) et qui a touché une dizaine de candidats dont l'ex-candidate à la présidentielle de 2019, Leila Hammami, ou encore l'homme de médias, Nizar Chaari.
Dans ce contexte électoral, les médias sont également sous pression. La journaliste indépendante Khaoula Boukrim s'est vu retirer son accréditation par l'ISIE pour couvrir la présidentielle car elle n'aurait « pas assuré une couverture neutre et objective du processus électoral ». Le Syndicat des journalistes a dénoncé à plusieurs reprises les ingérences de l'ISIE dans le travail et le contenu journalistique. Malgré les résistances de certains journalistes, la couverture de la campagne présidentielle risque d'être timorée et muselée, la plupart des émissions de radio de grande écoute s'étant vidées de leurs présentateurs et chroniqueurs les plus aguerris dans le débat politique, sans compter les journalistes en prison tels que Borhen Bsaies, Mourad Zeghidi et la chroniqueuse et avocate Sonia Dahmani qui avaient l'habitude d'analyser la situation politique.
Human Rights Watch a publié un article le 20 août (2) pour dénoncer ce climat d'exclusion, appelant le gouvernement à « cesser ses ingérences politiques dans le processus électoral » et exhortant la communauté internationale « à ne plus garder le silence » face « à un processus électoral d'ores et déjà terni ». Pour Bassam Kawaja, directeur adjoint de la division Moyen-Orient et Afrique du Nord de l'ONG :
- Après avoir emprisonné des dizaines d'opposants et d'activistes de renom, les autorités tunisiennes ont écarté presque tous les concurrents sérieux de la course à la présidence, réduisant cette élection à une simple formalité.
Président ou candidat ?
Selon la liste préliminaire, ce sont Zouhair Maghzaoui, secrétaire général du parti nationaliste arabe Le Mouvement du peuple qui a approuvé le coup de force du 25 juillet 2021, ainsi qu'Ayachi Zammel, ex-député Nidaa Tounes en 2019 et président du parti libéral Azimoun, qui disputeront la mandature suprême face à Kaïs Saïed. Le recours de sept candidats – parmi lesquels Mondher Zenaïdi, Abir Moussi et Imad Daïmi, ancien conseiller du président Moncef Marzouki — dont les dossiers ont été refusés, a été rejeté par le tribunal administratif le week-end du 18 août. Entre les possibilités d'appel et de pourvoi en cassation, la bataille va durer jusqu'au 4 septembre, date à laquelle l'ISIE donnera la liste finale des candidats.
Dans ce contexte, Kaïs Saïed, qui a déclaré avoir récolté 242 000 parrainages lors du dépôt de sa candidature, est bien parti pour faire cavalier seul le 6 octobre. La campagne électorale semble avoir déjà été enclenchée avant son démarrage officiel, le 14 septembre, malgré un désintérêt que l'on suppose dans la population pour le scrutin et ses enjeux politiques, étant donné le faible taux de participation aux législatives de 2023 et pour le référendum constitutionnel de 2022. Depuis l'annonce du rendez-vous du 6 octobre, le président de la République, qui a fait connaître sa candidature sur la page officielle de la présidence de la République, enchaîne les déclarations sur l'état du pays et sur de nombreux problèmes qu'on peut assimiler à ceux d'une campagne électorale.
Ainsi, Kaïs Saïed multiplie les visites officielles dans le pays pour dénoncer les coupures d'eau à répétition, fruit de « sabotages » selon ses mots — et non du stress hydrique ni de l'état du réseau de distribution — ; l'état des transports publics qui l'a amené à ordonner l'acquisition immédiate de 1 000 bus ou encore les tentatives « d'ingérence et d'infiltration visant à perturber la situation sociale » qui le poussent à faire le point régulièrement avec le ministre de l'intérieur. Il a limogé inopinément son premier ministre Ahmed Hachani mercredi 7 août pour le remplacer par le ministre des affaires sociales Kamel Madouri, une décision inexpliquée rendue publique sur la page Facebook officielle de la présidence de la République.
Face aux critiques et à ce qu'il appelle une « campagne enragée contre l'État tunisien et le peuple tunisien souverain » menée par « d'aucuns » qui feraient partie de « lobbies », le président affirme que ces « élections ne sont pas une guerre », ajoutant, lors d'une réunion avec le ministre de l'intérieur le 23 août au Palais de Carthage, que « toutes les tentatives visant à envenimer la situation sont des tentatives désespérées ».
À l'approche de la rentrée, Kaïs Saïed se saisit aussi du dossier des enseignants suppléants précaires ou encore des conditions de travail des femmes agricoles à l'occasion de la Journée nationale de la femme le 13 août. Une chercheuse tunisienne qui a souhaité garder l'anonymat observe :
- Sa capacité à apporter des solutions est de plus en plus questionnée, que ce soit au niveau des commentaires, parfois critiques, sur la page Facebook de la Présidence, ou via certaines invectives d'habitants qui le prennent à parti.
Un mandat de dépôt a été émis contre un enseignant à la retraite pour une publication sur Facebook critique de la visite de Kaïs Saïed à Sidi Bouzid, berceau de la révolution, le 13 août.
La diminution des mouvements sociaux
Aux problèmes du manque d'eau qui faisaient encore l'objet des récriminations de certains habitants à Sidi Bouzid lors de la visite présidentielle s'ajoute un bilan en demi-teinte pour le chef de l'État selon l'ONG anti-corruption I-Watch. Dans un rapport publié le 27 juillet, celle-ci souligne que sur les 72 promesses émises par Kaïs Saïed depuis son arrivée au pouvoir en 2019, seulement 12 % ont été tenues, alors que l'homme dispose des pleins pouvoir depuis le 22 septembre 2022. Le document dénonce notamment le flou entourant toujours certains projets comme la Fondation Fidaa pour les blessés et martyrs de la révolution et les victimes de terrorisme – un des chevaux de bataille de Kaïs Saïed —, ou encore les entreprises communautaires, censées pouvoir résoudre le problème du chômage. Pour son travail, l'ONG a été visée par une plainte de l'ISIE mi-août, accusée d'avoir publié « des sondages en période électorale » dans son rapport des cinq ans de gouvernance du Président. I-Watch a dénoncé dans un communiqué cette plainte « visant à restreindre son action ».
La relative stabilité du pays peine à faire oublier l'inflation galopante, le taux de chômage et la croissance qui stagne à 1 %. « On observe qu'il y a eu beaucoup moins de mouvements sociaux en Tunisie [depuis 3 ans], mais cela ne reflète pas une baisse du mécontentement ou du désarroi social pour autant », selon la journaliste Rim Saoudi qui intervenait lors de la conférence de presse d'I-Watch. Elle explique :
- La baisse des protestations est liée à deux facteurs, le fait d'être taxé de « non patriote » car en bloquant la production, beaucoup de manifestants sont perçus comme des perturbateurs. Mais ils craignent aussi la criminalisation de toute forme de dissidence ou de voix critique du régime.
La journaliste oppose à la baisse de protestation sociale les chiffres alarmants de la hausse de l'émigration irrégulière : depuis le début de l'année 2024, plus de 30 000 tentatives d'émigration ont été empêchées par les autorités, et plus de 52 000 personnes ont tenté de franchir les frontières maritimes vers l'Europe, dont une majorité de Subsahariens. Dernièrement, les gardiens de but d'un club de football de Tataouine dans le sud tunisien ont fait partie de ces arrivées clandestines à Lampedusa.
Malgré ce bilan, Kaïs Saïed bénéficie encore d'un capital confiance auprès d'une partie de la population, difficile à quantifier faute de sondages. Cette frange perçoit ses campagnes de limogeages de commis de l'État ou encore ses sermons publics devant des directeurs de sociétés publiques « comme une façon d'appliquer la loi et de remettre les choses dans l'ordre », selon Boubaker, pêcheur à Radès, dans la banlieue sud de Tunis.
Pour Kamel Jendoubi, malgré le crédit dont bénéficie encore Kaïs Saïed dans certains milieux, « il faut attendre septembre pour voir si, avec les dépenses de la rentrée scolaire, les Tunisiens vont prêter attention à l'enjeu électoral et à ce qui se passe politiquement, car ce scrutin reste un enjeu très important pour l'avenir du pays », conclut-il. Pour beaucoup, la tentation du boycott reste très présente, « à cause du manque de crédibilité du processus mais surtout de l'absence d'alternative viable », ajoute la chercheuse tunisienne citée plus haut, qui attribue ce problème à plusieurs facteurs : « Le manque de charisme ou de propositions de programmes cohérents des autres candidats et aussi le vide politique qui n'a toujours pas été résorbé depuis le 25 juillet 2021. »
Notes
1- Raouf Ben Hédi, « Un strike du pouvoir élimine d'un coup dix candidats à la présidentielle », Business News, 6 août 2024.
2- « Tunisie : Des candidats potentiels à la présidence empêchés de se présenter », 20 août 2024, site de Human Rights Watch.

Rwanda-RD Congo. La guerre des récits
Alors que les combats font rage dans l'est de la République démocratique du Congo, les régimes de Kinshasa et de Kigali se sont lancés dans une guerre de l'information qui fait la part belle aux mythes et aux intoxications. Le Rwanda peut compter sur son armée digitale sur les réseaux sociaux, et la RDC sur quelques influenceurs, à commencer par l'essayiste conspirationniste Charles Onana.
Tiré d'Afrique XXI.
Dans sa réflexion sur la photographie de guerre, Regarding the Pain of Others (Picador, 2003), la critique Susan Sontag écrit que les images d'atrocités ne provoquent pas nécessairement d'empathie. Elles peuvent susciter « un appel à la paix. Un cri de vengeance. Ou simplement une conscience étonnée, continuellement réalimentée par les informations photographiques, que des choses terribles se produisent ».
Le conflit en République démocratique du Congo (RDC) soulève une autre possibilité : que ces photos ne soient tout simplement jamais prises. Oui, il y a 7 millions de personnes déplacées par la violence – le troisième total le plus élevé au monde après le Soudan et la Syrie, selon l'ONU –, mais celle-ci est présentée comme trop complexe, avec des dizaines de groupes armés qui se battent pour une myriade de raisons, souvent très locales. Pour de nombreux Occidentaux, elle est également « trop africaine », trop périphérique par rapport aux intérêts des superpuissances. Cela conduit à des statistiques qui donnent à réfléchir : au cours de l'année écoulée, le quotidien états-unien The New York Times a publié 53 articles sur le Congo, contre 3 278 sur l'Ukraine. Le conflit dans ce pays d'Afrique centrale n'a pas fait l'objet d'un seul sujet sur la chaîne de télévision états-unienne Fox News.
Pour les personnes touchées par la violence, les images sont bien sûr gravées dans leur mémoire. Sontag, qui écrivait à la suite des attentats du 11 septembre 2001, craignait que les images de violence n'unissent pas, mais divisent au contraire ; qu'elles ne suscitent pas le dégoût de la guerre, mais un désir de vengeance. Les récits contradictoires autour du conflit congolais, instrumentalisés par les démagogues, illustrent son propos. Ces récits, souvent considérés comme de la propagande ou des conspirations diffusées par des personnes extérieures, façonnent la prise de décision et la violence sur le terrain.
« Nous sommes prêts à nous battre »
Du côté congolais, un raccourci populaire consiste à faire porter au Rwanda la responsabilité de la violence dans l'Est. Comme l'a récemment déclaré le président Félix Tshisekedi : « Une chose est responsable de cette situation, c'est l'agression rwandaise. » Lors de la campagne électorale de 2023, à l'issue de laquelle il a été réélu, il s'est lancé dans une diatribe en public : « Je veux m'adresser au président rwandais Paul Kagame, pour lui dire ceci : puisqu'il a voulu se comporter comme Adolf Hitler en ayant des visées expansionnistes, je lui promets qu'il finira comme Hitler. »
On retrouve des hyperboles similaires de l'autre côté de la frontière, au Rwanda. Le président Paul Kagame accuse son homologue de propager l'idéologie du génocide de 1994 contre les Tutsis (qui a fait 1 million de morts en trois mois) et affirme que le M23, un groupe armé composé majoritairement de Tutsis congolais, se bat simplement pour protéger sa communauté. Bien que Kagame ait nié soutenir le M23 (ce que confirment pourtant plusieurs enquêtes de l'ONU, dont celle-ci), il a également précisé qu'il n'avait besoin de personne pour lui donner la permission d'envoyer des troupes de l'autre côté de la frontière afin de protéger ses concitoyens contre les rebelles rwandais qui colportent l'idéologie du génocide. « Nous sommes prêts à nous battre, a-t-il déclaré à la presse, nous n'avons peur de rien. »
Il est facile de trouver des failles dans ces deux récits. Kagame ne peut être tenu pour responsable de tous les conflits qui se chevauchent et s'imbriquent chez son voisin, mais, d'un autre côté, il est malhonnête d'affirmer que les rebelles rwandais au Congo, parmi lesquels figurent des génocidaires en fuite qui ont constitué le gros des dirigeants des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) en 2000, constituent encore une menace imminente pour le Rwanda. Et pourtant, ces récits fonctionnent parce qu'ils touchent des cordes sensibles.
Une guerre de perceptions
Ils trouvent un écho profond dans les deux pays car la guerre ne se déroule pas seulement sur le champ de bataille, mais aussi sur les réseaux sociaux et dans la conscience collective. Le cardinal de Kinshasa, Fridolin Ambongo, a accusé le Rwanda d'avoir des « ambitions expansionnistes » et de s'adonner au « pillage systématique » des ressources congolaises. Le chanteur Fally Ipupa, l'une des plus grandes stars de RDC, a déclaré qu'il ne se produirait plus au Rwanda. Le médecin congolais Denis Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix en 2018, a appelé les donateurs occidentaux à sanctionner le Rwanda. Dans un sondage réalisé en 2022, 77 % des Congolais interrogés estimaient que le Rwanda était responsable du conflit dans leur pays.
Quant au Rwanda, il est clair que le parti au pouvoir se sent injustement accusé. « Le Rwanda n'hésitera jamais et ne s'excusera jamais de protéger la sécurité de son peuple », a déclaré Paul Kagame. S'il est difficile d'évaluer l'opinion populaire dans un pays aussi autoritaire – et alors que le gouvernement diffuse souvent son point de vue par le biais d'une armée digitale sur les réseaux sociaux –, de nombreux Rwandais, notamment les plus âgés, craignent que les divisions ethniques du passé soient ravivées et que l'étincelle vienne de l'est de la RDC. Trente ans après le génocide, pas moins de 25 % de la population (1) – et davantage encore au sein des rescapés du génocide contre les Tutsis – souffre de troubles de stress post-traumatique (TSPT) (2).
Le ressentiment des Congolais à l'égard du Rwanda a des racines profondes. En 1994, lors du génocide contre les Tutsis du Rwanda, 1 million de réfugiés ont traversé la frontière pour se réfugier en RDC (à l'époque le Zaïre). Parmi eux se trouvaient des éléments de l'armée rwandaise vaincue par le Front patriotique rwandais (FPR), ainsi que des milices tristement célèbres, telles que les Interahamwe (constituées de civils), responsables des massacres pendant le génocide. Deux ans plus tard, en 1996, le nouveau gouvernement rwandais, dirigé par Paul Kagame (réélu pour un quatrième mandat le 15 juillet 2024 avec plus de 99 % des suffrages exprimés), a pris la tête d'une coalition de pays voisins qui, ensemble avec une coalition des rebelles congolais, l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL), a démantelé les camps de réfugiés et a fini par mettre un terme aux trente-deux années de règne de Mobutu Sese Seko.
Cette coalition a été suivie d'une série d'insurrections soutenues par le Rwanda : le RCD, le CNDP et, plus récemment, le M23. Chacune de ces rébellions s'est appuyée sur les communautés congolaises hutues et tutsies, et chacune d'entre elles s'est livrée à des violations des droits humains, souvent dans le but déclaré de défendre ces communautés. Des intérêts matériels réels contribuent à alimenter ces rébellions, comme l'exploitation des ressources minières, mais la violence a également été alimentée par des récits comportant une forte dose de démagogie et de révisionnisme historique.
Les thèses conspirationnistes de Charles Onana
L'un des protagonistes de ce révisionnisme est Charles Onana, un écrivain franco-camerounais prolifique. Grâce à sa petite maison d'édition, Duboiris, basée à Paris, il a publié vingt-six livres, au rythme de plus d'un par an pendant deux décennies. Malgré leur qualité disparate et leur rigueur douteuse, il a réussi à obtenir des soutiens importants. L'un de ses ouvrages, Ces tueurs tutsi au cœur de la tragédie congolaise (2009), a été préfacé par Cynthia McKinney, membre du Congrès américain. Un autre, Côte d'Ivoire : le coup d'État (2011), par l'ancien président sud-africain Thabo Mbeki. Son dernier livre, Holocauste au Congo. L'omerta de la communauté internationale (L'Artilleur, 2023), est présenté par l'ancien ministre français de la Défense de Jacques Chirac (1995-1997), Charles Millon.
La popularité d'Onana a augmenté en RDC ces dernières années en surfant sur la dernière offensive du M23 soutenue par le Rwanda, qui a débuté en novembre 2021. En mars 2024, il a été invité d'honneur par le gouvernement congolais, accueilli par une fanfare de la police et le déploiement d'une garde militaire lourdement armée, pour une série de conférences dans des universités publiques et au Parlement. On peut trouver son dernier livre partout à Kinshasa, sur les bureaux des parlementaires et dans des librairies pourtant peu achalandées. On peut aussi voir des affiches avec des agrandissements de la couverture de son livre dans certaines manifestations de Congolais de la diaspora.
Peu d'universitaires sérieux considèrent ce dernier livre comme un travail scientifique solide. Comme beaucoup de penseurs conspirationnistes, Onana fait passer des spéculations, des insinuations et des mensonges pour des conclusions scientifiques, avec des notes de bas de page élaborées et des références à des documents provenant des archives des gouvernements états-unien et français. Mais il est rare que ces sources étayent réellement ses affirmations.
Compte tenu de la complexité du conflit congolais, le plus grand atout rhétorique d'Onana est peut-être sa simplicité. Selon lui, la crise congolaise est orchestrée depuis le début par le gouvernement rwandais, qui est lui-même au service des États-Unis, des membres de l'élite française et des multinationales. Depuis 1990, lorsque le FPR de Kagame a lancé son offensive sur le Rwanda depuis l'Ouganda, « l'idée principale était d'installer à la tête du Rwanda un leader capable d'envahir le Congo-Zaïre et de s'emparer de ses richesses au profit des compagnies minières occidentales et des intérêts privés anglo-américains soutenus par certains dirigeants occidentaux », écrit-il. Résultat, selon lui : 10 millions de Congolais tués, un demi-million de femmes violées, des millions de tonnes de minerais pillées et 110 000 kilomètres carrés de forêts détruits. Des chiffres repris sans recul par le président congolais lui-même dans une interview accordée au quotidien français Le Monde en mars 2024 : « Au Congo, il y a eu 10 millions de morts », a-t-il affirmé (3).
Onana est dans la bonne moyenne, mais il manque de nuances et de rigueur. Plusieurs études de mortalité et analyses statistiques suggèrent que le nombre de décès dus aux conséquences humanitaires des conflits se chiffre en millions. Les meurtres directs sont probablement beaucoup moins nombreux, même s'ils se chiffrent en centaines de milliers. Il est également probable que des dizaines de milliers de femmes ont été violées par des groupes armés, bien que les données à cet égard soient rares.
Le génocide des Tutsis, une « supercherie »
Onana est un habitué de ce genre d'hyperboles et de déformations. Il a soutenu que « la théorie selon laquelle un régime hutu aurait planifié le “génocide” [sic] au Rwanda est l'une des plus grandes escroqueries du XXe siècle ». Sa version des événements au Rwanda a été contestée en France : il a été mis en examen en 2022 pour contestation publique de l'existence de crime contre l'humanité. En octobre 2019, sur la chaîne d'information LCI, l'auteur avait déclaré que, « entre 1990 et 1994, il n'y [avait] pas eu de génocide contre les Tutsis, ni contre quiconque ».
Ce sont ses écrits les plus récents qui étendent ces théories aux guerres en RDC. Voici la version condensée de son argumentation : le plan des rebelles du FPR de Kagame était depuis le début de pousser une grande partie de la population rwandaise à fuir au Congo, car cela lui fournirait – ainsi qu'à ses alliés états-uniens et aux industriels – une bonne excuse pour envahir le Zaïre, renverser Mobutu et piller les minéraux congolais.
Comme toute bonne conspiration, il est difficile de réfuter certains des éléments avancés, même si l'auteur n'apporte que peu de preuves. Il mélange des faits bien connus avec des demi-vérités et des mensonges. En 1994, quelque 1,3 million de réfugiés rwandais ont effectivement fui vers la RDC (beaucoup d'autres ont fui vers la Tanzanie). Mais cela faisait-il partie d'un complot visant à modifier la démographie rwandaise en faveur des Tutsis, et d'un stratagème visant à créer un prétexte pour envahir le Zaïre ? Malgré les documents qu'il cite, il manque de preuves. Et les éléments circonstanciels suggèrent le contraire : en 1996, lorsque la nouvelle armée rwandaise (contrôlée par Kagame) a envahi le Zaïre, la grande majorité des réfugiés sont rentrés chez eux, au Rwanda. Ceux de la Tanzanie voisine ont fini par le faire également. Si l'objectif était de modifier radicalement les proportions ethniques du Rwanda, cela n'a pas fonctionné.
L'aveuglement de Washington et le mythe d'un « Tutsiland »
Concernant le rôle des États-Unis, l'administration Clinton, qui culpabilisait d'avoir joué un rôle déterminant dans le retrait des Casques bleus pendant le génocide, s'est montrée compréhensive à l'égard du nouveau gouvernement du FPR. Elle a apporté un soutien humanitaire et a contribué à la mise en place d'une campagne visant à convaincre les réfugiés de rentrer chez eux, à la création d'un programme de déminage et, ce qui est le plus controversé, à la formation d'officiers rwandais à la contre-insurrection.
Cette politique était à courte vue. Le soutien au nouveau régime et l'empathie pour les traumatismes subis par la société rwandaise ont aveuglé la politique de Washington, l'amenant à fermer les yeux ou à ignorer les rapports faisant état des massacres commis par les nouvelles autorités rwandaises et le FPR à l'intérieur du pays et au Zaïre (renommé RDC en 1997). Les mots de l'attaché de défense états-unien en poste à l'époque à Kigali, le lieutenant-colonel Tom Odom, commentant un massacre de personnes déplacées à Kibeho, au Rwanda, en 1995, sont à ce titre révélateurs : « Les morts étaient tragiques… Par rapport aux 800 000 morts du génocide, les 2 500 morts n'étaient qu'un dos d'âne. » Néanmoins, les preuves démontrant un plan d'ensemble préconçu et soutenu par les États-Unis dans le but de piller les ressources congolaises, comme l'affirme Onana, sont faibles.
Dans la deuxième partie de son livre, l'ethnicité occupe une place prépondérante et troublante. Selon Onana, depuis les années 1980, Kagame et le président ougandais Yoweri Museveni auraient l'intention de créer un « empire Tutsi-Hima » s'étendant de l'Ouganda au Rwanda, au Burundi et à la RDC. L'objectif de ce « Tutsiland », comme il l'appelle, serait de permettre aux puissances anglo-saxonnes d'exercer une influence sur l'ensemble de l'Afrique. Leurs tentacules seraient très étendues : « Un puissant lobby anglo-saxon travaille sur ce dossier depuis des années, avec des liens étroits au bureau du secrétaire général des Nations unies, dans d'autres agences de l'ONU, en Allemagne, au Congrès américain, en Grande-Bretagne et au bureau de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) [rebaptisée Union africaine en 2002, NDLR] », écrit l'auteur franco-camerounais.
Il laisse par ailleurs entendre que Kagame a utilisé des femmes pour gagner la confiance des chefs d'État du Congo-Brazzaville, de la République centrafricaine et d'ailleurs. Les racines de ce stéréotype rappellent la propagande génocidaire : les femmes tutsies étaient souvent dépeintes comme une cinquième colonne, un ennemi intime, cherchant toujours à défendre leur « race » par des moyens détournés. On en trouve des exemples dans Kangura, la publication qui diffusait des messages de haine pendant la période précédant le génocide. Ainsi, une caricature de février 1994 suggère que Roméo Dallaire, général de la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (Minuar), a choisi le camp du FPR parce que séduit par une femme tutsie...
« Ils sont tous pareils »
Des rappels de cette rhétorique restent omniprésents au Congo. En 2023, l'ancien ministre Justin Bitakwira, un allié du président congolais, a déclaré dans une interview : « Un Tutsi est un criminel né. Ils sont tous pareils. Quand on voit un Tutsi, on voit un criminel. Quand ils sont en position de faiblesse, ils peuvent dormir dans votre lit pendant six mois. Et lorsqu'ils accèdent au pouvoir, ils nient vous avoir jamais connu. Je n'ai jamais vu une race aussi méchante. » Boketshu Wayambo, un influenceur populaire de la diaspora, a publié une vidéo sur YouTube dans laquelle il proclame : « Frères à Kinshasa, vous devriez cibler les Rwandais, tous les Tutsis qui sont à Kinshasa... Ils sont en train de transformer la terre de Dieu en un Tutsiland ! » Deux universitaires de la région ont dressé une liste de vingt-sept diffusions sur YouTube contenant un discours similaire et visionnées des centaines de milliers de fois (4).
Ironiquement, en dépit des références nationalistes invoquées par ces démagogues, ces obsessions ont une origine clairement coloniale. Les colons européens dans cette région, inspirés par les théories raciales en vogue aux États-Unis et en Europe à l'époque, étaient influencés par l'« hypothèse hamitique » – du nom biblique de Cham, qui déshonora son père, Noé, et fut maudit pour être le « serviteur des serviteurs » –, selon laquelle tout signe de sophistication dans l'architecture, la culture ou la politique africaines devait forcément être d'origine étrangère, apporté par les descendants des peuples du Moyen-Orient en Afrique.
En 1902, un prélat catholique français a déclaré à propos des Tutsis : « Leur apparence intelligente et délicate, leur amour de l'argent, leur capacité à s'adapter à toutes les situations semblent indiquer une origine sémitique. » (5) Un religieux belge décrivait quant à lui en 1948 les Hutus comme « le type le plus commun de Noirs, brachycéphales et prognathes, au goût et aux aptitudes agronomiques, sociables et joviaux [...] aux lèvres épaisses et au nez écrasé, mais si bons, si simples, si loyaux » (6).
Ces récits ont des impacts réels. Par exemple, Onana régurgite, dans un langage pseudo-scientifique, le mensonge selon lequel les Tutsis congolais de la province du Sud-Kivu, où ils sont appelés Banyamulenge, seraient des immigrés récents et n'auraient donc aucun droit à la citoyenneté – et donc à la terre – au Congo. Il affirme que toutes les guerres qui ont éclaté dans l'est de la RDC depuis la chute du président Mobutu ont été alimentées par les revendications « fallacieuses » des Banyamulenge.
Le croquemitaine dont le Rwanda avait besoin
Ce faisant, Onana laisse commodément de côté les nombreuses sources tirées d'histoires orales et de documents coloniaux qui montrent que cette communauté vit sur les hauts plateaux du Sud-Kivu depuis le XIXe siècle au moins, et probablement avant. Là encore, les confabulations d'Onana ne sont pas anodines : Martin Fayulu, un leader de l'opposition congolaise, a fait de la négation de l'identité banyamulenge un argument de campagne ; le député Muhindo Nzangi, qui est ensuite devenu ministre de l'Éducation, a fait des déclarations similaires en 2020 ; et les groupes armés de la province du Sud-Kivu appellent constamment à l'expulsion de tous les Banyamulenge du Congo.
Selon Charles Onana, les institutions congolaises ont été systématiquement infiltrées par des Tutsis. Dans un discours tenu à l'université de Kinshasa le 17 mars 2024, il a appelé le gouvernement à traquer et à extirper ces « traîtres ». Évoquant les nombreux rapports (de l'ONU notamment) selon lesquels l'armée congolaise est responsable d'abus généralisés dans le conflit en cours, il écrit : « Ce ne sont pas des [officiers] militaires congolais qui commettent les crimes mentionnés dans ces rapports, mais des mercenaires rwandais et burundais et des miliciens banyamulenge intégrés dans cette armée. Au sein des FARDC, ils font exactement ce qu'ils ont toujours fait en tant que miliciens ou mercenaires dans leurs “rébellions” respectives. » Inutile de dire que c'est absurde : il est largement prouvé que les soldats congolais issus d'autres communautés se sont également rendus coupables de nombreuses exactions.
Onana, de manière perverse, pourrait bien être le croquemitaine dont le Rwanda avait besoin. De leur côté, les dirigeants rwandais présentent leur propre histoire, également trompeuse, pour justifier leurs actions. Il n'y a pas d'exemple similaire à celui d'Onana pour diffuser leur version des événements. Le pouvoir de Kigali est organisé différemment, avec peu de place pour les voix indépendantes. C'est le gouvernement lui-même, par le biais de ses médias affiliés et de ses sympathisants en ligne, qui alimente les débats.
Le président Paul Kagame, arrivé au pouvoir en 2000 après avoir été vice-président et ministre de la Défense à partir de 1994, a établi un lien entre la situation actuelle en RDC et le génocide des Tutsis lors des 30e commémorations du génocide, en avril 2024. Soulignant le crescendo des discours de haine à l'encontre des membres congolais de la communauté tutsie, il a déclaré : « Les auteurs du génocide ne sont pas les seuls à avoir commis des actes de génocide. Les auteurs du génocide au Rwanda, qui ont fui en 1994, ont depuis lors collaboré avec les gouvernements de la RDC. Et ce qu'ils font aujourd'hui s'apparente à un génocide. » Son gouvernement affirme que les FDLR sont intégrées dans l'armée congolaise dans le but de retourner au Rwanda et de poursuivre leur projet génocidaire.
Prophétie autoréalisatrice
Onana est une cible privilégiée du gouvernement rwandais, en particulier de son armée numérique, hyperactive sur les réseaux sociaux. Kigali l'accuse de minimiser ou de nier le génocide de 1994 et d'attiser la haine contre la communauté tutsie. Un site lié au gouvernement qualifie son livre de « bible de la haine », un compte similaire sur X (ex-Twitter) dit qu'il est devenu « le totem de ces manifestations [anti-Rwanda], de Paris à Bruxelles, de Goma à Kinshasa » (voir ci-dessous).
Certaines parties du récit rwandais sont exactes. L'armée congolaise a une longue histoire de collaboration avec les FDLR, y compris au cours des dernières années. Et il ne fait aucun doute que la communauté tutsie congolaise souffre de discriminations et est persécutée. Le problème est que les autorités rwandaises se trompent de séquence : aucun de ces facteurs ne semble avoir provoqué leur soutien récent au M23. Au contraire, l'intervention militaire rwandaise a été une prophétie autoréalisatrice, aggravant le sentiment anti-Tutsis et relançant la collaboration entre l'armée congolaise et les FDLR.
Il est utile de remonter à janvier 2019, lorsque Félix Tshisekedi est arrivé au pouvoir. Après son investiture, il a cherché à intensifier la collaboration avec le Rwanda. Il s'est rendu à Kigali et a déposé une gerbe au mémorial du génocide de Gisenyi, une première pour un dirigeant congolais. Kagame lui a rendu la pareille quelques mois plus tard en assistant aux funérailles du père de Tshisekedi à Kinshasa, sous les applaudissements de la foule dans le stade national. Le chef de l'État congolais a ensuite poursuivi la politique de son prédécesseur qui consistait à autoriser les troupes rwandaises à se déployer dans l'est de la RDC et à mener des opérations ciblées, souvent aux côtés des troupes congolaises, contre les rebelles rwandais. En septembre 2019, ils ont tué le chef des FDLR, le général Sylvestre Mudacumura. Quelques mois plus tard, ils ont éliminé Laurent Ndagijimana, le chef d'une faction dissidente des FDLR, le Conseil national pour le renouveau de la démocratie (CNRD).
Brève lune de miel
Cette collaboration militaire a duré jusqu'aux premiers mois de 2021. En juin de cette année-là, Tshisekedi a rendu visite à Kagame au Rwanda. Ils ont signé plusieurs accords, dont un qui donnait à une société proche du FPR le droit de raffiner l'or d'une importante société d'extraction aurifère de l'État congolais. En novembre 2021, Kagame a une nouvelle fois rencontré son homologue à Kinshasa – en marge d'une conférence sur la masculinité positive – où les deux hommes ont réaffirmé leur collaboration.
Pendant ce temps, la partie sud de la province du Nord-Kivu, où le M23 est apparu, était relativement calme. De nombreuses troupes congolaises s'étaient déplacées vers le nord, où elles se battaient contre des rebelles islamistes, les Forces démocratiques alliées (Allied Democratic Forces, ADF, affiliées à l'État islamique en Afrique centrale). Avant le retour du M23 en novembre 2021, il y avait peu de signes d'une menace imminente de la part du gouvernement congolais ou des FDLR pour le Rwanda.
Une explication probable de ce qui a déclenché l'escalade réside dans les relations contrariées du Rwanda avec deux autres voisins. Mi-2021, Félix Tshisekedi a commencé à renforcer ses liens avec l'Ouganda, signant des accords de construction de routes et d'investissements. Puis, le 16 novembre 2021, un trio de kamikazes s'est fait exploser dans le centre de Kampala, la capitale ougandaise, tuant 4 personnes et en blessant 37. Le gouvernement ougandais a alors déployé plusieurs milliers de soldats en RDC pour mener des opérations conjointes contre l'ADF, tenue pour responsable de l'attentat. Cette projection de la puissance militaire et économique de l'Ouganda en RDC a été perçue comme une menace par les responsables de la sécurité du Rwanda.
Au même moment, le gouvernement burundais, qui avait (et a toujours) également des relations tendues avec le Rwanda, déployait son armée en RDC contre un groupe rebelle burundais basé sur son territoire. Le Rwanda s'est senti cerné par des forces hostiles et a réagi en déployant entre 3 000 et 4 000 soldats en RDC pour soutenir le M23.
D'immenses intérêts économiques en jeu
Les motifs sécuritaires et économiques sont difficiles à démêler. Le Rwanda, tout comme l'Ouganda et le Burundi, profite de l'instabilité en RDC. Même avant la crise du M23, il a tiré parti de la faiblesse de l'État pour projeter ses propres réseaux économiques dans l'arrière-pays congolais en soutenant les réseaux de trafiquants qui font passer de grandes quantités d'or, d'étain et de tungstène au Rwanda (7). Depuis 2016, l'or passé en contrebande depuis la RDC est la principale exportation de chacun de ces trois pays – certaines années, il a représenté jusqu'à la moitié de leurs exportations.
Un argument similaire peut être avancé en ce qui concerne la persécution des Tutsis congolais. Ce phénomène ne fait aucun doute. Pourtant, il n'y a pas eu de recrudescence du sentiment anti-Tutsis avant la réapparition du M23, en novembre 2021. Certes, quelque 80 000 Tutsis congolais vivent dans des camps de réfugiés au Rwanda, certains depuis près de trente ans. Et certes, le sentiment anti-Tutsis est instrumentalisé par les politiques congolais pour gagner en popularité et détourner l'attention des Congolais et ainsi éviter d'assumer leurs échecs socio-économiques. Mais il semble peu probable que cela ait été la principale motivation du Rwanda pour soutenir le M23 – dans toutes les réunions entre Tshisekedi et Kagame avant le réveil de la rébellion, dont la dernière date de mi-2021, il n'y a aucune trace publique de cette question.
Les protestations du Rwanda au sujet de la discrimination touchant les Tutsis ne correspondent pas non plus à la façon dont son gouvernement a traité les réfugiés tutsis congolais dans son propre pays. Par exemple, en 2018, la police a ouvert le feu sur une foule de réfugiés banyamulenge qui protestaient contre la réduction de leurs rations alimentaires, tuant au moins douze personnes. Le CNDP et le M23 ont aussi procédé à plusieurs reprises au recrutement forcé de civils tutsis, dont des enfants, dans des camps au Rwanda, ce qui a été documenté par plusieurs rapports (ici et là notamment) des enquêteurs de l'ONU.
Le rêve du « Grand Rwanda »
C'est plutôt en réponse à la rébellion du M23 que les persécutions contre la communauté tutsie ont augmenté en s'appuyant sur les mêmes arguments conspirationnistes qu'Onana cherche à crédibiliser et à infuser. En novembre 2023, dans la ville frontalière de Goma, une foule a lynché un soldat banyamulenge, qu'elle a accusé d'être un combattant du M23 en raison de ses traits physiques. Selon l'ONG Human Rights Watch, plusieurs Tutsis ont été tués dans des circonstances similaires, tandis que des dizaines de personnes ont été arrêtées en raison de leur identité ethnique. Le Rwanda a pu pointer du doigt ces cas de haine et d'extrémisme, arguant qu'il s'agissait là des véritables sources du conflit.
Enfin, certaines personnalités rwandaises influentes ont justifié l'intervention en RDC en évoquant un « Grand Rwanda » et en rappelant que le Rwanda a des prétentions historiques sur certaines parties de l'est de la RDC qui remontent au XIXe siècle. Il existe un précédent célèbre : alors que le Rwanda lançait sa première invasion du Zaïre, en 1996, le président de l'époque, Pasteur Bizimungu, avait montré à des diplomates la carte d'un Rwanda 50 % plus grand que ses frontières actuelles qui s'étendait à l'intérieur de la RDC. Des cartes similaires ont été montrées lors des itorero, des programmes d'éducation civique organisés dans tout le pays au cours desquels les participants ont été informés de l'âge d'or précolonial supposé du Rwanda. Kagame a repris ce thème dans un discours en 2023, en déclarant : « En ce qui concerne le M23 [...], vous devez savoir que les frontières tracées pendant la période coloniale ont découpé nos pays en morceaux. Une grande partie du Rwanda a été laissée de côté, l'est du Congo et le sud-ouest de l'Ouganda. [...] C'est l'origine du problème. »
Même si les frontières du passé justifiaient une agression militaire (ce n'est pas le cas), la revendication du Rwanda sur l'est de la RDC est ténue. Comme l'ont souligné des historiens, les armées rwandaises n'ont occupé que brièvement des petites parties de cette région au XIXe siècle, sans jamais les contrôler totalement. Et si certains chefs locaux leur ont rendu hommage, ils étaient aussi souvent farouchement indépendants. Malheureusement, ces récits historiques renforcent également au Congo l'idée d'une volonté du gouvernement du Rwanda d'établir un « Tutsiland », fantasme colporté par Charles Onana et par d'autres.
Un discours séduisant
Malgré ses nombreuses inexactitudes, Onana a touché un point sensible. Fatigués des guerres sans fin et des interventions internationales, de nombreux Congolais – à en juger par les centaines de milliers de personnes qui ont vu ses vidéos sur YouTube – semblent être d'accord avec cette réécriture inversée des causes de la guerre. Si le Congo est dans cette situation désastreuse après vingt-huit années de conflits, c'est que quelqu'un a voulu qu'il en soit ainsi, se disent-ils. Cette logique du « cui bono » (« à qui profite le crime ? ») est séduisante. Les souffrances du Congo ont été si colossales qu'il est rassurant de penser qu'elles sont le résultat d'un complot mondial.
Il est vrai qu'en ce qui concerne le Rwanda et ses interventions répétées, la communauté internationale a été complice. Le Rwanda dépend encore largement de l'aide. Selon la Banque mondiale, le pays a reçu 1,25 milliard de dollars d'aide publique au développement en 2021, soit 74 % des dépenses du gouvernement central. Son logo « Visit Rwanda » figure sur les maillots des clubs de football d'Arsenal (Angleterre), du Bayern Munich (Allemagne) et du Paris Saint-Germain (France). En pleine offensive du M23 en 2022, des dirigeants du monde entier ont assisté au sommet bisannuel du Commonwealth accueilli par Kagame. Et, en 2023, plusieurs célébrités – dont le comédien Kevin Hart, l'acteur Idris Elba et le ministre britannique des Affaires étrangères Andrew Mitchell – ont été les invités d'honneur de la cérémonie gouvernementale de baptême des gorilles. Alors que les États-Unis, alliés traditionnels du Rwanda de Kagame, se montrent de plus en plus critiques à l'égard de son intervention en RDC, beaucoup d'autres pays continuent de souscrire à la thèse rwandaise selon laquelle il ne fait que se protéger et protéger la communauté tutsie, ou au moins détournent leur regard.
Mais il est difficile de trouver des preuves des conspirations plus vastes qu'Onana essaie de vendre. Si l'on met de côté les allégations d'empires tutsis, il y a la question plus crédible du profit des entreprises. Il ne fait aucun doute que beaucoup ont tiré parti des guerres congolaises, des marchands d'armes aux politiciens cyniques. Mais qu'en est-il des multinationales ?
Extractivisme et corruption
Lorsque le code minier a été rédigé, en 2002, avec le soutien de la Banque mondiale, sa logique était que la privatisation des ressources minérales – qui étaient toutes sous le contrôle de l'État sous Mobutu – conduirait à une plus grande prospérité. Pour ce faire, le code prévoyait de généreuses incitations fiscales pour que les étrangers investissent dans un environnement risqué. Au cours de la décennie suivante, les entreprises ont fini par s'emparer des concessions minières les plus lucratives, parfois dans des circonstances douteuses, des centaines de millions de dollars disparaissant au profit d'intermédiaires et de politiciens véreux.
Le Trésor public congolais en a aussi profité : son budget national en 2024 est au moins vingt fois plus élevé qu'il ne l'était en 2002. Et pourtant, le pays reste un lieu d'extraction de matières premières où la valeur ajoutée est faible, voire inexistante, et où de grandes quantités de capitaux s'envolent vers des paradis fiscaux offshore. Mais ces injustices sont liées à l'organisation plus large de l'économie mondiale et ne sont pas inhérentes à la RDC.
L'exploitation minière est à forte intensité de capital et nécessite une stabilité politique et des infrastructures de qualité. On voit donc mal comment cette guerre du M23 a pu favoriser le capital international. Par ailleurs, ce capital n'est pas intrinsèquement lié à la politique états-unienne : la plus grande société minière de la RDC est aujourd'hui Glencore PLC, dont le siège est en Suisse, et qui est cotée aux Bourses de Londres et de Johannesburg ; la plupart des autres grandes sociétés minières sont chinoises ; enfin, l'entrepreneur minier le plus important de la période postconflit est sans doute Dan Gertler, un milliardaire israélien qui a été sanctionné par le gouvernement états-unien pour corruption en RDC.
En outre, la quasi-totalité de ces grandes exploitations minières est située loin des zones de conflit. Là, des chaînes d'approvisionnement relient les mineurs à des négociants et à des centrales d'achat internationales basées dans le monde entier, qui expédient le minerai à l'étranger pour qu'il y soit raffiné. L'or, de loin le produit le plus précieux à l'heure actuelle, est acheminé vers les Émirats arabes unis via l'Ouganda, le Burundi et le Rwanda. L'étain est traité en Asie de l'Est et en Asie du Sud-Est. De nombreux acteurs internationaux profitent donc du chaos qui règne en RDC. Cependant, une grande partie de ces profits est liée aux injustices systémiques de l'économie mondiale et non à une conspiration visant à aggraver le conflit sur place. L'apathie et le caractère exploiteur du système international, et non l'intention criminelle, sont probablement les principaux coupables.
Des visions qui alimentent les violences
Cet attentisme nous ramène aux comparaisons entre la RDC et d'autres grands cataclysmes de notre époque : Gaza, l'Ukraine, la Syrie. La crise de la RDC occupe une place médiatique et diplomatique marginale par rapport à ces conflits. Cette indifférence a permis aux relations personnelles – comme celles entre certains membres des institutions états-uniennes, françaises et britanniques et l'élite dirigeante du Rwanda – et à la culpabilité liée à l'inaction pendant le génocide de 1994 d'influencer les décisions politiques.
Les récits de certaines élites politiques de Kinshasa qui vendent une histoire unique, à savoir que le Rwanda est irrédentiste et impérial et cherche à tirer des bénéfices en faisant la guerre à son voisin, ont plusieurs conséquences néfastes : non seulement cette ligne de raisonnement peut attiser les stéréotypes ethniques et la persécution, mais elle permet aussi au gouvernement congolais de se dédouaner de ses propres manquements et de ses transgressions.
À Kigali, un scénario contradictoire, mais à bien des égards complémentaire, s'est aussi installé. Le Rwanda y est dépeint comme la victime incomprise et infortunée de militants occidentaux des droits humains en croisade et de responsables congolais aux intentions génocidaires. Le Rwanda nie officiellement être impliqué en RDC, mais affirme que s'il l'était, ce serait dans le cadre d'un combat noble pour se défendre et protéger les Tutsis congolais.
Ces deux visions qui se renforcent mutuellement alimentent la violence et empêchent de trouver des solutions à la crise persistante. Il y a aussi, bien sûr, des intérêts en jeu : les élites de la RDC et du Rwanda profitent énormément du conflit, tout comme les multinationales. Il est vrai aussi que les gouvernements d'Europe et des États-Unis ont joué un rôle important dans l'exacerbation de la crise. Pourtant, pour résoudre ces conflits, il faut s'intéresser à la manière dont ces discours sont racontés et légitimés, et aux raisons pour lesquelles ils séduisent les acteurs politiques ainsi qu'un public plus large dans la région et au-delà. Tant que Kinshasa pourra rejeter la responsabilité sur le « méchant Rwanda » et que Kigali pourra pointer du doigt les milices xénophobes en RDC, il sera difficile de trouver une solution durable au conflit.
Notes
1- Paul Nkubamugisha Mahoro, Prévalence de l'ESPT dans la population rwandaise. Diversités de figures cliniques et comorbidités, Thèse de doctorat. Université de Genève, 2015.
2- Musanabaganwa C, Jansen S, Fatumo S, Rutembesa E, Mutabaruka J, Gishoma D, Uwineza A, Kayiteshonga Y, Alachkar A, Wildman D, Uddin M, Mutesa L., « Burden of post-traumatic stress disorder in postgenocide Rwandan population following exposure to 1994 genocide against the Tutsi : A meta-analysis », J Affect Disord, octobre 2020.
3- Coralie Pierret, « Félix Tshisekedi, président de la RDC : “Le Rwanda n'est pas seul responsable des malheurs du Congo” », Le Monde Afrique, 30 mars 2024.
4- Felix Mukwiza Ndahinda, Aggée Shyaka Mugabe, « Streaming Hate : Exploring the Harm of Anti-Banyamulenge and Anti-Tutsi Hate Speech on Congolese Social Media », Journal of Genocide Research, mai 2022.
5- Cité par Gérard Prunier dans The Rwanda Crisis : History of a Genocide (1959–1994), Hurst & Co, 1995.
6- Cité par Jean-Pierre Chrétien dans L'Afrique des Grands Lacs. Deux mille ans d'histoire, Aubier, 2000.
7- Kigali a exporté 654 millions de dollars d'or en 2022 selon les derniers chiffres du FMI, et 176 millions de dollars d'étain et de tungstène, dont une grande partie provient probablement de l'est de la RDC.












