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Bilan de six mois d’une guerre dévastatrice : Ghaza, 33 000 morts plus tard…

Documentant au jour le jour les pertes humaines et matérielles enregistrées depuis le début de la guerre totale menée par les forces d'occupation sionistes à Ghaza, le Bureau (…)

Documentant au jour le jour les pertes humaines et matérielles enregistrées depuis le début de la guerre totale menée par les forces d'occupation sionistes à Ghaza, le Bureau central palestinien des statistiques (BCPS) fournit un bilan effroyable des boucheries et des destructions israéliennes commises dans l'enclave dévastée.

Tiré d'El Watan.

Ce 7 avril, six mois auront passé depuis l'opération « Tofane Al Aqsa » (Déluge d'Al Aqsa) déclenchée par le mouvement Hamas et d'autres groupes de résistance palestiniens pour obliger Israël et l'ensemble de la communauté internationale à reconnaître l'existence et la souveraineté du peuple palestinien et affranchir les territoires occupés du joug colonial sioniste qui dure depuis 75 ans.

La riposte de l'Etat hébreu a été d'une brutalité inouïe : 33 175 morts et 75 886 recensés jusqu'à ce dimanche, selon le ministère de la Santé du gouvernement Hamas à Ghaza, et un niveau de destruction d'une ampleur épouvantable. En plus de 180 jours de bombardements et de pilonnages tous azimuts, la monstrueuse machine de mort israélienne a fini quasiment par effacer Ghaza de la carte.

Documentant au jour le jour les pertes humaines et matérielles enregistrées depuis le début de la guerre totale menée par les forces d'occupation sionistes, le Bureau central palestinien des statistiques (BCPS) fournit un bilan effroyable des boucheries et des destructions israéliennes commises dans la bande de Ghaza.

Les chiffres reproduits ici ont été arrêtés au 6 avril. D'abord les pertes humaines. Le BCPS donne un chiffre plus élevé parce qu'il inclut également les morts dénombrés en Cisjordanie. Ainsi, le nombre total de victimes recensées par le Bureau palestinien des statistiques jusqu'au 6 avril est de 33 596 morts, dont 459 Palestiniens tués en Cisjordanie.

Le nombre total de blessés, lui, est de 80 565, dont 4750 en Cisjordanie. La même source précise que 14 000 enfants et adolescents ont été sauvagement ravis à l'affection des leurs à Ghaza et 116 en Cisjordanie depuis le 7 octobre, ajoutant que 9220 femmes ont péri suite aux frappes israéliennes dans l'enclave martyrisée.

Le bilan général des pertes humaines fait état également de 364 membres du personnel médical, 246 enseignants et cadres administratifs pédagogiques, 135 journalistes et travailleurs des médias, et 48 éléments de la Protection civile. Tous fauchés par la furie létale de l'occupant sioniste. 152 employés de l'Unrwa ont également trouvé la mort suite aux attaques israéliennes indiscriminées.

62% du parc immobilier détruits

Le Bureau central palestinien des statistiques fait état par ailleurs de 7000 disparus au moins enregistrés dans la bande de Ghaza. Concernant les Palestiniens détenus dans les geôles israéliennes, ils dépassent les 12 000 : 8030 en Cisjordanie et plus de 4000 à Ghaza.

En six mois d'une campagne génocidaire acharnée, plus de 1,9 million de personnes, soit 85% des habitants de Ghaza ont été déplacés. La majorité d'entre eux sont massés à Rafah, au sud de l'enclave, qui est toujours menacée par une opération massive. Selon l'Unrwa, l'agression israélienne a détruit 62% du parc immobilier de Ghaza.

Cela se traduit, selon le Bureau central palestinien des statiques, par 360 000 maisons détruites ou endommagées. Le BCPS détaille : 290 000 logements ont été partiellement endommagés par les raids sionistes ; 79 000 unités d'habitation ont été totalement détruites et plus de 25 000 bâtiments réduits en ruine.

Les dégâts ont touché également les écoles et les universités. 405 établissements de formation ont été affectés par les bombardements. Une centaine d'écoles et d'universités ont été totalement anéanties. Les lieux de culte n'ont pas non plus été épargnés : 290 mosquées ont été pulvérisées ainsi que 3 églises.

A ce paysage de désolation s'ajoutent 168 bâtiments gouvernementaux démolis par les forces d'occupation. La catastrophe humanitaire qui prévaut dans la bande de Ghaza impose de lui accorder une attention particulière en dressant ce bilan.

Et sous ce chapitre, il convient de se pencher sur l'état des établissements de santé, surtout à la lumière des dernières opérations israéliennes qui ont conduit à la destruction du plus grand hôpital de Ghaza : le complexe médical Al Shifa.

Dans un communiqué diffusé hier à l'occasion de la Journée mondiale de la Santé, célébrée le 7 avril de chaque année, le Bureau central palestinien des statistiques a fourni une série d'indicateurs alarmants qui illustrent l'effondrement du système de santé dans la bande de Ghaza au terme de six mois d'atrocités.

« 489 membres du personnel médical, dont des médecins spécialistes, sont tombés en martyrs, et 600 autres ont été blessés » dans la bande de Ghaza, indique le BCPS, « en plus de l'arrestation de plus de 310 cadres médicaux et de la destruction et de la mise hors service de plus de 126 ambulances ».

Depuis le 7 octobre, « l'OMS a enregistré plus de 600 agressions contre les infrastructures sanitaires en Cisjordanie et dans la bande de Ghaza », poursuit le communiqué. Et de préciser que « sur les 36 hôpitaux de la bande de Ghaza, 10 seulement sont fonctionnels et de façon partielle » et « 76% des centres de premiers soins sont à l'arrêt ».

1,1 million de personnes confrontées à une famine de niveau 5

« En Cisjordanie, 286 attaques ont été menées contre les structures de santé » souligne le même organisme. Cela a « empêché d'assurer les soins, y compris la fourniture de médicaments ». Les violences subies par les structures de santé palestiniennes incluent « la fermeture des hôpitaux » et « le refus d'accès aux ambulances ».

Le Bureau central palestinien des statistiques affirme en outre que « 350 000 patients atteints de maladies chroniques dans la bande de Ghaza ont été privés des soins nécessaires, dont environ 71 000 personnes atteintes de diabète, 225 000 personnes souffrant d'hypertension artérielle et 45 000 personnes souffrant de maladies cardiovasculaires ».

A ceux-là s'ajoutent « les personnes atteintes de cancer, de maladies des reins et d'autres pathologies ». Le BCPS déplore la « fermeture du seul hôpital oncologique spécialisé dans le traitement des cancéreux » ainsi que de « l'hôpital psychiatrique de Ghaza ». A cet inventaire affreux s'ajoute la famine.

C'est l'autre fléau qui ravage la bande de Ghaza après celui des bombes. Selon le Programme alimentaire mondial, la famine touche 1,1 million de personnes dans l'enclave assiégée. Et 70% de la population du nord de l'enclave est confrontée à une famine encore plus sévère.

Il faut savoir que le nombre de personnes livrées à un niveau de famine catastrophique (niveau dit « IPC5 ») a doublé en moins de trois mois, passant de 570 000 en décembre à 1,1 million aujourd'hui. « Au moins 31 décès dus à la malnutrition et à la déshydratation, dont 28 enfants » ont été enregistrés dans la bande de Ghaza, d'après le bureau palestinien des statistiques.

« Selon une étude menée par l'Unicef avec un groupe de partenaires en février dernier, il a été constaté qu'environ 31% des enfants de moins de deux ans dans le nord de Ghaza souffrent de malnutrition aiguë, et ce pourcentage a doublé en seulement un mois, car il était d'environ 16% en janvier », relève la même source.

Cette étude de l'Unicef « montre également qu'environ 5% des enfants de moins de deux ans souffrent d'émaciation aiguë dans la région ». « Avant l'agression israélienne, le taux d'émaciation chez les enfants de moins de deux ans était de 0,6%, selon l'enquête palestinienne à indicateurs multiples 2019-2020 », précise le BCPS.

Par ailleurs, « plus de 90% des enfants de moins de cinq ans souffrent d'au moins une maladie infectieuse ». « Des rapports de l'Organisation mondiale de la santé indiquent que plus de 640 000 cas d'infections respiratoires aiguës ont été enregistrés, et environ 346 000 cas de diarrhée, dont 105 635 chez les enfants de moins de cinq ans.

En outre, d'autres signes d'épidémies telles que la jaunisse, la varicelle et les maladies de peau, ont été détectés. Les rapports publiés en mars montrent que plus de 31 348 cas d'infection par l'hépatite A ont été recensé », peut-on lire dans le même document.

« Des centaines de fausses couches »

Le Bureau palestinien des statistiques a mis d'un autre côté l'accent dans son état des lieux sur le calvaire des femmes enceintes. La situation humanitaire insoutenable que subissent les parturientes à Ghaza a eu une « incidence élevée » sur les grossesses, provoquant « des fausses couches et des naissances prématurées ».

« Plus de 540 000 femmes en âge de procréer résident dans la bande de Ghaza et on estime que plus de 5000 naissances ont lieu chaque mois », souligne l'organisme palestinien. « La vie des femmes enceintes est en danger et les risques d'exposition à des complications pendant la grossesse ou l'accouchement augmentent, ce qui peut entraîner une aggravation de la mortalité maternelle.

Des rapports indiquent également que des centaines de fausses couches et de naissances prématurées ont été enregistrées à la suite de la panique et de la fuite forcée », révèle le BCPS.

« D'un autre côté, l'insécurité alimentaire et la malnutrition croissantes au sein de la population de la bande de Ghaza empêchent les mères de pouvoir bénéficier d'une alimentation appropriée et d'allaiter leurs nouveau-nés.

L'accès limité à l'eau potable, aux installations sanitaires et aux produits d'hygiène contribue à exposer les femmes et les enfants à diverses maladies et menace leur vie », prévient le bureau palestinien des statistiques.

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Depuis le 7 octobre, Israël a confisqué illégalement 27 000 décares de terres en Cisjordanie

Israël a confisqué illégalement environ 27 000 décares de terres en Cisjordanie occupée et a forcé 25 communautés palestiniennes à partir depuis le début de la guerre contre (…)

Israël a confisqué illégalement environ 27 000 décares de terres en Cisjordanie occupée et a forcé 25 communautés palestiniennes à partir depuis le début de la guerre contre Gaza le 7 octobre dernier, poursuivant ainsi son accaparement des terres qui dure depuis des décennies, a déclaré samedi un organe du gouvernement palestinien, rapporte l'agence Anadolu.

Tiré de France Palestine Solidarité.

"L'État d'occupation utilise son hostilité féroce envers notre peuple dans la bande de Gaza en menant des opérations massives de confiscation de terres palestiniennes, affectant 27 000 décares de territoires palestiniens", a déclaré Moayya Sha'ban, chef de la Commission de résistance à la colonisation et au mur (CWRC), dans un communiqué marquant la Journée de la terre de Palestine."

La superficie des terres palestiniennes effectivement soumises aux mesures israéliennes s'élève à 2 380 kilomètres carrés, soit 42 % de la superficie totale de la Cisjordanie et 69 % de l'ensemble des zones classées (C), qui sont des zones soumises au régime militaire d'occupation", a-t-il ajouté.

Sha'ban a déclaré qu'Israël avait déjà commencé à établir des zones tampons autour des colonies de Cisjordanie par le biais d'une série d'ordonnances militaires, mettant en garde contre le fait d'"isoler davantage de terres et d'empêcher les citoyens d'y accéder sous des prétextes militaires et de sécurité".

Après le 7 octobre, date du début de l'offensive israélienne, Sha'ban a déclaré que les autorités israéliennes chargées de la planification ont soumis à l'étude "un total de 52 plans structurels visant à construire un total de 8 829 unités coloniales sur une superficie de 6 852 décares, dont 1 895 unités ont été approuvées".

En ce qui concerne les attaques des colons, il a déclaré que depuis le 7 octobre, les colons israéliens ont mené un total de 1 156 attaques qui ont entraîné la mort de 12 Palestiniens.

"Les mesures d'occupation et le terrorisme des milices coloniales ont conduit, depuis le 7 octobre, au déplacement de 25 communautés bédouines palestiniennes, composées de 220 familles, dont 1 277 individus", a-t-il déclaré.

"Les mesures des autorités d'occupation et les attaques des milices coloniales ont empêché les citoyens d'accéder à plus d'un demi-million de décares de terres agricoles", a-t-il ajouté.

Sha'ban a déclaré que toutes ces mesures "visent à contrôler la terre palestinienne ... et à éliminer toute possibilité d'établir un État palestinien en vidant les zones classées C, en isolant la ville sainte (Jérusalem) de sa composante palestinienne, et en renforçant le contrôle sur elle par la colonisation et l'expulsion".

En vertu des accords d'Oslo de 1995 entre Israël et l'Autorité palestinienne, la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, a été divisée en trois parties - les zones A, B et C - la zone C étant placée sous le contrôle administratif et sécuritaire d'Israël jusqu'à ce qu'un accord sur le statut final soit conclu avec les Palestiniens.

En vertu du droit international, les colonies juives en Cisjordanie et à Jérusalem-Est sont illégales.

La Journée de la terre de Palestine, le 30 mars, est une journée annuelle de commémoration, pour les Palestiniens, des événements survenus à cette date en 1976, lorsque les autorités israéliennes ont confisqué de vastes étendues de terres palestiniennes.

Israël est accusé de génocide devant la Cour internationale de justice (CIJ). Une décision provisoire rendue en janvier a ordonné à Tel-Aviv de mettre fin aux actes de génocide et de prendre des mesures pour garantir l'acheminement de l'aide humanitaire aux civils de Gaza.

Photo : Opération de démolition à Massafer Yatta, 28 novembre 2023 © Mohammad Hureini

Traduction : AFPS

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Afin d'assurer l'effectivité des mécanismes de prévention et de participation ainsi instaurés, il importe de s'intéresser à la façon dont ceux-ci se déploieront en milieu non-syndiqué. Au Québec, près de 60% des travailleurs et des travailleuses ne bénéficient pas de couverture syndicale. Comment les personnes au statut d'emploi ou au statut migratoire précaires pourront-elles faire entendre leur voix ? Qu'en sera-t-il pour celles œuvrant pour une agence de placement de personnel ? Quelles sont les stratégies qu'il convient de déployer pour que ces mécanismes produisent leurs fruits également en milieu non syndiqué ? Quel est le rôle de l'inspectorat du travail à cet égard ? Quelles sont les meilleures pratiques sur le plan international ?

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Introduction :
Capitalisme, naturalisme, ontologie

Printemps 2016 : les rues de Paris sont le théâtre d’importantes manifestations contre la réforme du Code du travail prévue par la « loi El Khomri », et le mouvement gagne une ampleur telle qu’on se prend pour un temps à rêver d’abolir « la “loi Travail” et son monde ». Hiver 2018 : la « loi Travail » est passée, mais les rues s’animent de nouveau, parcourues de Gilets jaunes qui s’opposent à la taxe carbone par laquelle le gouvernement entend faire payer au travail le coût des dégâts environnementaux causés par le capital. « Fin du monde, fin du mois : même combat ! » est cette fois le slogan sous lequel convergent prolétaires endetté·es et écologistes conséquent·es. Printemps 2020 : le monde n’a pas pris fin, mais il est à l’arrêt. Les rues sont étrangement désertes, vidées par un virus qui parvient mieux que les mouvements sociaux à contraindre tous les États du globe à alléger le poids que l’économie fait ordinairement peser sur la nature et la vie. Et pourtant, « le monde d’après » le confinement ressemble à s’y méprendre au « monde d’avant », à ceci près que les fins de mois y sont plus difficiles encore. Le bilan politique de la séquence qui vient de s’achever est donc globalement déprimant, raison pour laquelle elle s’avère théoriquement stimulante et riche d’enseignements. Car si l’histoire était le lieu de la félicité, il y aurait mieux à faire que de philosopher.

« Contre la “loi Travail” et son monde », « fin du monde, fin du mois : même combat », « le monde d’après », « le monde d’avant » : que nous disent donc de philosophiquement significatif ces expressions et ces slogans ? D’abord, que les différentes réformes imposées pour relancer la croissance, c’est-à-dire renforcer l’exploitation, s’inscrivent dans une totalité plus large où elles s’articulent à des manières de produire et d’échanger, de vivre et de se déplacer qui, prises ensemble, dessinent quelque chose comme un monde historique. Ensuite, que ce monde n’est pas vraiment le nôtre. C’est le monde des lois antisociales et des grands projets inutiles, des villes marchandisées et des zones périurbaines désolées : un monde organisé par et pour l’accumulation du capital, que la majorité d’entre nous habite en étranger·ères parce que nous avons été dépossédé·es du pouvoir de l’aménager d’une manière qui nous permettrait d’y séjourner dignement. Enfin, que ce monde court à sa perte parce qu’outre des populations humaines aliénées, il comprend des êtres et des milieux autres qu’humains épuisés par un mode de vie dont ils indiquent à leur manière l’insoutenabilité : en l’occurrence, en y faisant irruption sous la forme d’un virus dont l’expansion mondiale épouse et allégorise les circuits du capital.

Pour qui conçoit la philosophie comme une activité aux prises avec le présent, comme une manière d’enchaîner théoriquement sur des problèmes qui se posent pratiquement, la conjoncture actuelle apparaît ainsi comme un moment d’interrogation collective sur le capitalisme et sa tendance à composer un monde à son image. Comment rendre compte de cette tendance ? Quels concepts mobiliser, quelle méthode employer, quel type d’argumentation déployer pour comprendre et critiquer la propension du capital à se mondialiser tout en se mondanéisant, à s’étendre à l’échelle du globe tout en se fondant dans des paysages qu’il produit et dégrade en même temps ? Le problème est ontologique : il porte sur la nature du capital, au double sens des caractéristiques essentielles des sociétés capitalistes et du type de rapport qu’on y entretient à la Terre et à ses habitants. C’est à ce problème qu’est consacré cet ouvrage, dont l’objectif est d’expliciter l’ontologie sociale sous-jacente à la critique du capitalisme contemporain. J’opérerai, pour ce faire, un détour par la lecture d’un texte où, pour la première fois, le jeune Karl Marx érige la nature du capital en objet central de sa réflexion : les Manuscrits économico-philosophiques de 1844. Car il me semble que les problèmes qui nous occupent actuellement prennent une acuité nouvelle lorsqu’on les aborde à partir de textes du passé, et que ceux-ci ne nous parlent vraiment que lorsqu’on les lit à l’aune des préoccupations du présent. Il y a là comme un cercle herméneutique – élaborer d’un même élan un cadre théorique permettant de lire Marx à nouveaux frais, et de se donner prise sur l’actualité – dont la productivité ne peut être établie a priori, mais seulement éprouvée, et dans lequel il convient donc d’entrer sans plus tarder.

Vertiges ontologiques

Que l’époque soit prise de vertiges ontologiques, c’est ce dont suffit à convaincre un simple regard jeté sur les étals des librairies. On y trouve de nombreux ouvrages qui traitent frontalement de la nature du réel, que ce soit en nous assurant de notre capacité à connaître le monde tel qu’en lui-même il est, c’est-à-dire tel qu’il serait si nous n’y étions pas, en pluralisant les contextes sous lesquels nous en éprouvons la réalité, ou en le peuplant d’une foule d’objets réels ou imaginaires, naturels ou artificiels, dont les différences s’estompent à mesure qu’on les dote d’agentivité. Ces propositions sont assurément loin de se recouper. Ainsi, là où le « réalisme spéculatif » dépeint un monde d’après la finitude, comme déserté par ses occupant·es humain·es[1], les « ontologies orientées vers l’objet » ou les « nouveaux matérialismes » le décrivent à l’inverse comme densément peuplé, voire grouillant d’entités hybrides et bigarrées dont l’agentivité remet en question nos partages conceptuels établis[2]. Quant au « réalisme contextuel », il rappelle de manière plus sobre, mais non moins radicale, que le réel n’est pas un espace extérieur dont on pourrait rater l’entrée, mais ce à quoi se mesure toute action efficace ou toute parole sensée[3]. Si l’on ajoute à cet inventaire à la Prévert les multiples études sur le vivant qui nous apprennent que la Terre est moins habitée que produite par les plantes et les animaux, les bactéries et les champignons avec lesquels nous la partageons[4], on conclura que la philosophie est de nouveau animée d’un souci du réel qui tranche avec la fascination toute kantienne qu’elle a longtemps éprouvée pour les constructions intellectuelles ou les productions de l’esprit. C’est du monde qu’elle veut parler, du monde réel, et non de la manière dont nous nous le représentons.

Le marxisme semble être resté étranger à cette passion nouvelle ou renouvelée pour le réel, et on peut le regretter. Non pas parce que la tradition intellectuelle et politique inaugurée par l’auteur du Capital serait un vivier d’arguments métaphysiques époustouflants à faire valoir dans les débats que l’on vient brièvement d’évoquer. Plutôt parce que Marx, avec d’autres il est vrai, nous a appris à adopter une attitude réflexive à l’égard des controverses philosophiques, c’est-à-dire à les envisager comme autant de symptômes ou d’échos plus ou moins affaiblis des préoccupations qui agitent une société à un moment donné de son histoire. S’engager en marxiste dans le tournant ontologique amorcé par la pensée contemporaine, c’est donc d’abord interroger ce qui, dans le monde social tel que nous le connaissons, peut bien pousser les philosophes à s’inquiéter à ce point de la nature de ce qui est. Une hypothèse possible, et suggérée par les différents slogans précédemment évoqués, est que cette inquiétude témoigne d’une volonté de se réapproprier en pensée un monde dont on s’est vu déposséder, dans lequel on ne se reconnaît plus vraiment, voire qui nous apparaît carrément « étranger et hostile[5] ». En d’autres termes, c’est l’expérience contemporaine de l’aliénation qu’exprimeraient à leur manière les efforts déployés par nos contemporain·es pour s’assurer de la réalité du monde ou en dénombrer les composants[6].

De cette hypothèse, on aurait tort de conclure que la spéculation serait vaine et qu’elle devrait laisser place nette à la seule critique des dispositifs sociaux aliénants. Car, telle est en tout cas la conviction sous-jacente à ce livre, l’exercice de la critique sociale est lui-même ontologiquement engageant : il présuppose une certaine conception de ce que « social » signifie et implique à ce titre une prise de parti à l’égard, non pas de la réalité en général, mais de la réalité sociale en particulier. Pour le dire naïvement : on ne dénoncerait pas certains arrangements sociaux comme des obstacles au bonheur ou à la liberté si l’on n’y voyait pas des formes déterminantes de notre rapport au monde et surtout, si l’on ne pensait pas possible de les transformer. La réflexion sur les présupposés les plus généraux de la critique sociale débouche ainsi rapidement sur une idée qui, dans sa désarmante simplicité, relève de plein droit de l’ontologie : l’idée selon laquelle « social » se dit de cet ensemble de choses et de relations, de normes et d’institutions qui conditionnent nos actions et peuvent être modifiées par nos actions.

L’enjeu du naturalisme

Le plus souvent, c’est par distinction d’avec la nature que l’on fait ressortir ce caractère essentiellement transformable des phénomènes sociaux. L’idée de nature peut alors aussi bien renvoyer à la permanence, comme lorsqu’on souligne que le marché n’est pas un mode naturel, mais historique ou transitoire de satisfaction des besoins, qu’au donné, comme lorsqu’on rappelle que la capacité qu’ont certaines personnes dotées d’un utérus fonctionnel à porter des enfants n’explique ni ne justifie leur assignation aux tâches reproductives. Est-ce à dire que le propre de faits sociaux tels que le marché ou la division sexuelle du travail serait à l’inverse d’être non seulement changeants, mais aussi construits, changeants parce que construits ? C’est assurément la position la plus intuitive, et elle suffit souvent à rappeler qu’il y a tant de manières de faire société qu’aucune ne peut être jugée plus naturelle, au sens cette fois de nécessaire, que les autres. Et pourtant, il n’est, à la réflexion, pas certain que la métaphore architecturale de la « construction » soit la mieux à même de rendre compte de ce que l’on veut dire lorsqu’on affirme qu’il est possible de défaire les liens sociaux que nous refaisons quotidiennement par nos actions.

Cette métaphore a ceci d’insatisfaisant qu’elle implique la position d’une instance qui précéderait le social comme sa condition et le produirait en quelque sorte de l’extérieur. C’est ainsi que dans la Construction de la réalité sociale, un ouvrage déjà ancien, mais qui domine encore les débats en ontologie sociale, John Searle fait de l’esprit, c’est-à-dire de notre capacité à nous représenter les choses autrement qu’elles ne sont, l’origine et le fondement des faits sociaux : si nous utilisons par exemple des morceaux de papier comme moyens de paiement alors même que rien, dans leur composition physique, n’appelle cette fonction, explique Searle, c’est que nous nous accordons à croire qu’il s’agit « d’argent[7] ». On voit ici à quel point la métaphore de la construction devient égarante lorsqu’on la transpose du registre critique qui lui confère un sens à un registre ontologique. Elle mène à réduire le social à la croyance, si ce n’est à la fiction, c’est-à-dire à déréaliser ce dont on voulait pourtant penser la réalité contraignante. Et elle suggère finalement qu’il suffirait de suspendre notre croyance en l’existence de cette contrainte pour qu’elle cesse de s’exercer[8]. Animé·es d’un désir de transformer le monde, nous sommes une fois de plus renvoyé·es à son interprétation.

Faut-il en conclure alors qu’au-delà même de la version qu’en propose Searle, le problème du constructivisme est de présupposer l’existence d’une réalité « naturelle » sur laquelle nous projetterions différents phénomènes « sociaux » ? C’est notamment ce que soutiennent celles et ceux qui s’emploient aujourd’hui à tirer toutes les conséquences ontologiques du fait que la réflexion sur le social est historiquement solidaire de l’expansion économique et coloniale de l’Occident : les modernes n’ont pris conscience de la relativité de leurs mœurs qu’en dévalorisant celles des autres, selon un mouvement spéculaire qu’il s’agit aujourd’hui d’inverser, ou plutôt de symétriser. À suivre des anthropologues comme Eduardo Viveiros de Castro ou Philippe Descola, il n’est ainsi plus suffisant d’insister sur l’égale dignité des formes de vie collectives offertes à l’enquête ethnographique. Car c’est l’existence même du pôle d’invariance autour duquel on les a jusqu’à présent faire varier, la croyance en une « nature » universelle à laquelle chaque « culture » se rapporterait sur un mode particulier, qui se révèle problématique dès lors que l’on adopte le point de vue des enquêté·es.

Adopter ce point de vue, celui des Arawatés du Brésil ou des Achuars d’Équateur, c’est voir s’ouvrir devant soi d’autres mondes et d’autres manières d’y séjourner : des mondes dans lesquels les plantes que l’on cultive et les animaux que l’on chasse ne sont ni perçus, ni traités comme des choses appartenant à une « nature » uniforme, ou plutôt uniformisée par le simple fait que l’humanité civilisée s’en serait retirée, mais comme des personnes incarnant elles-mêmes un point de vue sur la réalité et susceptibles à ce titre d’être intégrées aux jeux équivoques de la socialité[9]. Si l’on ajoute alors que ces mondes humains et autres qu’humains sont menacés de disparition par la mondialisation du capital, on conclura que le tournant ontologique pris par de larges pans de la pensée contemporaine ne répond pas seulement à l’angoisse d’arpenter la Terre en étranger. Il exprime également la conscience du fait que cette Terre s’appauvrit en mondes en même temps qu’elle se réchauffe, qu’elle se dérobe sous nos pieds à mesure que s’étend l’extractivisme ou que s’accumulent les déchets. L’ontologie sociale recoupe ainsi l’écologie politique, de sorte qu’un même mouvement doit nous mener à interroger la réalité de la nature et la nature de la société.

Or, là encore, il n’est pas certain que le pur et simple abandon des catégories de « nature » et de « société » soit la meilleure stratégie à adopter pour s’engager sur cette voie. Certes, nul·le ne peut plus ignorer que le découpage du réel en une partie naturelle et une partie sociale ne représente qu’une manière parmi d’autres de composer un monde doté de sens et offrant prise à l’action. Mais l’on aurait tort d’en conclure que les entités que nous autres modernes avons pris l’habitude de qualifier de « naturelles » n’existent pas davantage que celles qu’on qualifie spontanément de « sociales ». Car, pour comparer le traitement que réservent différents collectifs aux milieux et aux êtres vivants qui les peuplent, il faut bien présupposer que ces derniers témoignent d’une altérité réelle à l’égard des pratiques de soin, de prédation ou de production à travers lesquelles ils nous sont donnés, ce qui est une définition minimale de la naturalité. Par corrélat : pour critiquer certaines de ces pratiques comme injustes ou insoutenables, irrationnelles ou violentes, il faut bien présupposer qu’elles relèvent de manières de faire auxquelles on pourrait collectivement renoncer, ce qui est cette fois une définition possible de la socialité. Aussi la véritable leçon qu’à travers les anthropologues, nous administrent les Achuars ou les Arawatés n’est-elle pas que n’existent dans le monde ni entités naturelles, ni comportements sociaux. Elle est qu’il y a quelque chose d’absurde à penser le naturel et le social comme deux régions de l’être entre lesquelles les êtres humains pourraient transiter.

À bien y réfléchir, cette métaphore spatiale s’avère plus déroutante encore que la métaphore architecturale pour penser la vie collective. C’est elle, après tout, qui nourrit la croyance proprement idéaliste selon laquelle l’humanité serait « sortie » de la nature pour entrer dans la société. Et c’est sur elle que se fondent les discours idéologiques pour lesquels certaines parties de l’humanité – les travailleur·euses, les femmes et les colonisé·es – n’auraient pas vraiment franchi les frontières de la socialité ou végéteraient encore dans cette zone naturelle qui accueille tout ce que l’humanité moderne, blanche, mâle et bourgeoise, s’est jamais proposé de dominer. À tel point qu’on peut avancer que la naturalisation de la domination, sa transfiguration en une nécessité éternelle ou sa justification biologisante, est secrètement solidaire d’une forme d’antinaturalisme qui exprime le point de vue des dominants sur les dominé·es. Comme l’explique Ariel Salleh, il faut en effet s’être libéré, c’est-à-dire déchargé sur d’autres, des tâches productives et reproductives nécessaires à la vie pour avoir le privilège d’oublier que les êtres humains sont des êtres naturels et vivants[10]. C’est pourquoi la critique de la domination présuppose l’adoption d’une position pour laquelle les formes sociales de la vie humaine sont, non pas de pures et simples constructions, mais des médiations qui structurent les rapports que nous entretenons les un·es à l’égard des autres et de la nature en nous (nos corps, nos besoins et nos capacités) aussi bien que hors de nous (les milieux et les autres vivants). Elle présuppose, en d’autres termes, l’adoption d’une position naturaliste en ontologie sociale[11].

Ce naturalisme, on l’aura compris, n’a pas grand-chose à voir avec l’ontologie dualiste que Bruno Latour ou Philippe Descola attribuent aux modernes pour la relativiser[12]. Il en représente même l’exact opposé, puisqu’il consiste à refuser d’installer la société dans une transcendance radicale à l’égard de la nature pour la restituer à l’immanence d’une nature dont nous faisons tou·te·s, quoique sous différentes modalités, l’expérience incarnée et qui se trouve toujours, quoique à différents degrés, investie de sens ou pratiquement transformée. En conséquence, il ne s’agit pas non plus d’un naturalisme essentialiste ou réductionniste, qui réduirait les comportements sociaux à des invariants biologiques ou à des lois d’évolution du vivant, puisqu’il invite à l’inverse à concevoir les formations sociales qui se succèdent ou coexistent dans l’histoire comme autant de manières plus ou moins aliénantes de donner forme à la nature humaine et non humaine, d’en prolonger les tendances ou de les inhiber, d’en épouser la souplesse ou de les mutiler. Que le jeune Marx ait été le premier à combiner des arguments naturalistes et historicistes de ce type, qu’il ait, en d’autres termes, formulé ce que j’appellerai avec d’autres un naturalisme historique[13] et qu’il l’ait fait dans une perspective résolument critique, voilà qui convaincra peut-être de l’intérêt d’une relecture des Manuscrits de 1844.

Numérisation des Manuscrits économico-philosophiques de 1844 de Karl Marx

Relire les Manuscrit de 1844

Plus encore que Le Capital ou L’Idéologie allemande, les Manuscrits de 1844 furent au cœur de grandes querelles interprétatives dont l’enjeu n’était rien de moins que la définition de l’identité théorique et politique du marxisme. Il y a à vrai dire là quelque chose d’étonnant, puisque ces manuscrits sont en fait un artefact éditorial, composé de manière plus ou moins arbitraire à partir de trois cahiers rédigés par Marx entre la fin du mois de mai et celle du mois d’août 1844 lors de son séjour parisien, et dont il n’eut jamais l’intention de faire un livre[14]. Mais l’histoire a tranché et notre rapport à Marx et aux marxismes reste, qu’on le veuille ou non, médiatisé par la réception de ce (non-)texte à l’égard duquel tout·e intellectuel·le critique digne de ce nom se dut, pendant un temps, de définir ses positions.

Dès 1932, Herbert Marcuse propose ainsi une longue recension des Manuscrits de 1844 dans laquelle il présente leur publication simultanée par les sociaux-démocrates Landshut et Mayer et les communistes de l’Institut Marx-Engels comme un événement susceptible « de placer la discussion relative à l’origine et au sens initial du matérialisme historique, voire de la théorie tout entière du “socialisme scientifique”, sur un terrain nouveau ». Ce terrain nouveau, précise Marcuse, n’est autre que celui d’une « ontologie de l’homme » destinée à justifier philosophiquement le projet politique d’un dépassement intégral de l’aliénation[15]. L’enthousiasme est alors à son comble et durera une trentaine d’années. Louis Althusser y met en effet un bémol en 1965, année de parution d’un ensemble d’articles dans lesquels il présente la philosophie des Manuscrits de 1844 comme le principal obstacle dont Marx dû se libérer pour devenir le rigoureux théoricien que l’on connaît : « ce texte de la presque dernière nuit est paradoxalement le texte le plus éloigné qui soit, théoriquement parlant, du jour qui allait naître[16] ». Or, c’est précisément le fait que Marx y fonderait sa critique de l’aliénation sur une « théorie de l’essence de l’homme[17] » qu’invoque Althusser pour reléguer « ce texte de la presque dernière nuit » dans la préhistoire idéologique du marxisme. Un cycle d’interprétation des Manuscrits de 1844 s’achevait ainsi, au cours duquel la question de « l’humanisme » a accaparé toute l’attention, jusqu’à s’imposer comme la seule digne d’être adressée au jeune Marx.

Certes, Marcuse et Althusser n’entendent pas exactement la même chose par « humanisme ». Pour Marcuse, qui fut un temps l’assistant de Heidegger, il s’agit au fond d’une ontologie existentielle. En qualifiant l’être humain d’« être générique » (Gattungswesen), Marx voudrait dire qu’il est cet être du monde par et pour lequel il existe quelque chose comme un monde, c’est-à-dire une totalité de choses qui ont un sens parce qu’elles ont été produites ou peuvent être utilisées dans un processus de production. Le travail apparaît ainsi chez Marcuse comme l’activité humaine par excellence, celle au moyen de laquelle le donné naturel se trouve transcendé, dépassé et transformé en un monde historique renvoyant aux êtres humains l’image de leur vocation à la liberté[18]. Althusser souligne lui aussi cette affinité, explorée entre-temps par Trần Đức Thảo ou Maurice Merleau-Ponty, entre l’humanisme jeune-marxien et l’existentialisme post-husserlien[19]. Mais c’est pour présenter ces positions comme deux variations possibles sur le vieux thème idéaliste du « propre de l’homme » ou de l’exceptionnalité du sujet humain. L’idée « d’être générique » renvoie en effet selon lui à une essence générale logée au cœur d’individus particuliers, lesquel·les partageraient ainsi un petit nombre de propriétés telles que la rationalité, la liberté ou la propension à travailler qui les excepteraient de l’ordre commun de la nature[20].

Aussi opposés soient-ils, les jugements portés par Marcuse et Althusser sur la valeur des Manuscrits de 1844 reposent donc sur un même présupposé : le présupposé antinaturaliste selon lequel les réflexions consacrées par le jeune Marx à la nature humaine visent à fixer une différence radicale entre l’humanité et le reste de la nature. Et les deux auteurs s’accordent en conséquence à présenter cette différence comme le principe ultime ou le fondement nécessaire de toute critique de l’aliénation. C’est parce que le travail arracherait les êtres humains à la nature pour les livrer à l’histoire et à la liberté qu’il faudrait voir plus, ou autre chose, qu’une injustice économique dans l’appropriation capitaliste des moyens de production : une « perte de l’homme », voire une « catastrophe de l’essence humaine[21] ». La problématique des Manuscrits de 1844, le sens des arguments qui y sont avancés et la démarche qui préside à leur formulation, se trouvait ainsi et pour longtemps manquée ou, à tout le moins, déformée.

Comme souvent en philosophie, tout se joue dès le commencement. Disons-le donc immédiatement : Marx ne part pas de la nature humaine. Il « par[t] d’un fait économique, d’un fait actuel : le travailleur devient d’autant plus pauvre qu’il produit plus de richesse, que sa production s’accroît en puissance et en extension[22] ». Ce fait, il en propose alors différentes descriptions que l’on peut schématiquement qualifier de « phénoménologiques » en ce qu’elles visent toutes à critiquer les institutions du capital (la division du travail et l’échange marchand, l’industrie et la propriété privée) du point de vue de leurs effets sur l’expérience vécue en première personne par les prolétaires. Ce que révèlent ces descriptions, ou ce qui se dévoile à mesure que progresse l’enquête ouvrière qui constitue le véritable point de départ des Manuscrits de 1844, ce n’est dès lors pas que les travailleur·euses incarneraient en négatif la figure exemplaire de la « condition humaine », ou qu’elles et ils seraient dépossédé·es d’une « essence humaine » dont on pourrait lister les propriétés idéales. C’est plus prosaïquement que l’organisation actuelle des rapports sociaux condamne la majeure partie de l’espèce humaine – un terme qui traduit aussi fidèlement que possible le concept de Gattungswesen – à accomplir chaque jour un travail épuisant pour pouvoir payer le loyer d’un logement insalubre. L’aliénation, puisque c’est de cela qu’il est ici concrètement question, ne consiste donc pas à être privé·es de ce qui nous distingue de la nature. Elle consiste à l’inverse à devenir étranger·ères à ce qui nous rattache au reste de la nature : le fait d’être des vivants qui éprouvent des besoins, tels que le besoin d’évoluer dans un environnement sain, de s’engager dans des activités variées et de pouvoir déployer librement ses forces ou ses capacités. L’équation jeune-marxienne « l’humanisme est = au naturalisme[23] » ne dit rien de plus, ou rien de moins. Elle indique à sa manière que les êtres humains sont des Terriens, qui font inexorablement partie d’une nature à laquelle elles et ils se rapportent sous des formes sociales plus ou moins aliénantes.

Il faut donc s’y résoudre : la critique de l’aliénation formulée dans les Manuscrits de 1844 ne repose pas sur une anthropologie philosophique aux accents existentialistes. Elle débouche, au contraire, sur une ontologie sociale sobrement naturaliste. Car ce n’est pas parce qu’il aurait décidé a priori que « l’être de l’homme » est de travailler que Marx critique les institutions du capital comme un facteur d’injustice ou de non-liberté. C’est parce qu’il voit dans le capitalisme une vaste entreprise de mise au travail des corps et des milieux qu’il le conçoit finalement comme un processus historiquement particulier, et particulièrement aliénant, de socialisation de la nature humaine et non humaine. La critique est donc première. C’est elle qui nous contraint à soulever des questions ontologiques relatives à la nature de la société. Elle, aussi, qui nous pousse à transformer la manière dont on affronte généralement ces questions, en partant pour ce faire des expériences négatives au cours desquelles les rapports sociaux se manifestent dans leur écrasante objectivité. Elle, enfin, qui nous mène à reconnaître que chaque société peut être définie par la manière dont les vivants humains y activent les forces propres à leur nature en s’appropriant collectivement celles qui sont à l’œuvre dans la nature. Alors certes, nul·le n’est tenu·e d’adopter une perspective critique sur la société. Mais il y a fort à parier que quiconque se risquera à le faire avec Marx et au-delà de lui finira par soutenir que l’appropriation matérielle de la nature, parce qu’elle est constitutive de toute vie sociale, représente à la fois le lieu stratégique d’une transformation radicale du monde où nous vivons et l’enjeu historique d’une libération du monde dont nous vivons.


[1] Quentin Meillassoux, Après la finitude. Essai sur la nécessité de la contingence, Paris, Seuil, 2006.

[2] Graham Harman, L’Objet quadruple, trad. fr. O. Dubouclez, Paris, PUF, 2010 ; D. Coole et S. Frost (eds.), New Materialisms. Ontology, Agency, and Politics, Durham, Duke University Press, 2010.

[3] Jocelyn Benoist, Éléments de philosophie réaliste, Paris, Vrin, 2011 et, plus récemment, L’Adresse du réel, Paris, Vrin, 2017.

[4] Pour trois exemples différents de ce type de travaux, voir Vinciane Despret, Habiter en oiseau, Arles, Actes Sud, 2019 ; Baptiste Morizot, Manières d’être vivant, Arles, Acte Sud, 2020 ; Anna Lowenhaupt Tsing, Le Champignon de la fin du monde, trad. fr. Ph. Pignarre, Paris, La Découverte/Les Empêcheurs de penser en rond, 2017.

[5] Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, trad. fr. F. Fischbach, Paris, Vrin, 2007, p. 121. Je serai parfois amené à modifier cette traduction à partir du texte publié dans Marx-Engels Gesamtausgabe. Erste Abteilung, Band 2 (MEGA2 I/2), Berlin, Dietz Verlag, 1982.

[6] Sur l’idée que l’aliénation consiste en une « perte du monde », voir Franck Fischbach, La Privation de monde. Temps, espace et capital, Paris, Vrin, 2011.

[7] John Searle, La Construction de la réalité sociale, trad. fr. Cl. Tiercelin, Paris, Gallimard, 1995, p. 57-64.

[8] Comme l’écrit Marx dans un passage dirigé contre Stirner, mais qui convient étonnamment bien aux positions de Searle : « Ici, Jacques le bonhomme s’imagine qu’il dépend des “bourgeois” et des “travailleurs”, qui sont dispersés dans tous les États civilisés de l’univers, de faire établir du jour au lendemain une attestation selon laquelle “ils ne croient pas” à la “vérité” de l’argent ; à supposer même que cela soit possible, il croit que cela changerait quelque chose. » Karl Marx et Friedrich Engels, L’Idéologie allemande, trad. fr. H. Augier, G. Badia, J. Baudrillard et R. Cartelle, Paris, Éditions sociales, 1976, p. 185. Là encore, je serai parfois amené à modifier cette traduction en fonction du texte publié dans Marx Engels Werke (MEW), Band 3, Berlin, Dietz Verlag, 1978.

[9] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005 ; Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, trad. fr. O. Bonilla, Paris, PUF, 2009.

[10] Ariel Salleh, Ecofeminism as Politics. Nature, Marx and the Postmodern, Londres, Zed Books, 1997.

[11] Pour la compatibilité entre naturalisme et critique sociale, voir Stéphane Haber, Critique de l’antinaturalisme. Études sur Foucault, Butler, Habermas, Paris, PUF, 2006, un ouvrage auquel les réflexions développées ici doivent beaucoup.

[12] Philippe Descola, Par-delà nature et culture, op. cit. ; Bruno Latour, Politiques de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie, Paris, La Découverte, 2004.

[13] Pour d’autres usages de ce concept, voir Paul Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Paris, Amsterdam, 2021 ; Arvi Särkelä, Immanente Kritik und Soziales Leben. Selbsttransformative Praxis nach Hegel und Dewey, Francfort-am-Main, Klostermann, 2018 ; Jean-Baptiste Vuillerod, Theodor W. Adorno. La domination de la nature, Paris, Amsterdam, 2021.

[14]Jürgen Rojahn, « Marxismus-Marx-Geschichtswissenschaft. Der Fall der sog. „ökonomisch-philosophischen Manuskripte aus dem Jahre 1844” », International Review of Social History, vol. XXVIII, no 1, 1983, p. 2-49.

[15] Herbert Marcuse, « Les Manuscrits économico-philosophiques de Marx. Nouvelles sources pour l’interprétation des fondements du matérialisme historique », Philosophie et révolution, trad. fr. C. Heim, Paris, Denoël/Gonthier, 1969, p. 43 et 59.

[16] Louis Althusser, Pour Marx, Paris, La Découverte, 1996, p. 28.

[17] Ibid., p. 159.

[18] Voir Herbert Marcuse, « Les Manuscrits économico-philosophiques de Marx », art. cit., p. 64, ainsi que les précisions apportées dans « Les fondements philosophiques du concept économique de travail », Culture et société, trad. fr. G. Billy, D. Bresson et J.-B. Grasset, Paris, Les éditions de Minuit, 1970, p. 21-60.

[19] Voir Louis Althusser, « Sur Feuerbach », Écrits philosophiques et politiques, t. II, Paris, Stock/IMEC, 1997, p. 212 ; Trần Đức Thảo, « Marxisme et phénoménologie », Revue internationale, no 2, 1946, p. 168-174 ; Maurice Merleau-Ponty, Non et non-sens, Paris, Nagel, 1966, p. 221-241. Sur les rapports de Trần Đức Thảo, Merleau-Ponty et Sartre au marxisme, voir Alexandre Feron, Le Moment marxiste de la phénoménologie française, Cham, Springer, 2022.

[20] Louis Althusser, « La querelle de l’humanisme », Écrits philosophiques et politiques, t. II, op. cit., p. 519 ; Pour Marx, op. cit., p. 234.

[21] Ibid., p. 232 ; Herbert Marcuse, « Les Manuscrits économico-philosophiques de Marx », art. cit., p. 88.

[22] Karl Marx, Manuscrits économico-philosophiques de 1844, op. cit., p. 117.

[23] Ibid., p. 146.

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Manifestation de solidarité avec la Palestine : la mobilisation s’élargit à Québec

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À la suite de six mois d'atrocités ininterrompues en Palestine, reconnues comme un génocide plausible par la Cour Internationale de Justice, les organisations Palestine Québec et Syndicalistes pour la Palestine appellent à une grande manifestation le 7 avril 2024 à 13h devant l'Assemblée nationale.

Cette manifestation est soutenue par plus d'une trentaine d'organisations engagées dans nos communautés, dont le Conseil central de la CSN, le RÉPAC 03-12, le Regroupement des groupes de femmes de la Capitale-Nationale, le Collectif pour un Québec sans pauvreté, le FRAPRU et le Collectif de Québec pour la paix. Elle vise notamment à réclamer un cessez-le-feu immédiat et permanent ainsi que la fin de la complicité du Canada et du Québec avec les crimes d'Israël.

« Ne rien faire dans une situation d'injustice, et ce que subissent les populations civiles en Palestine en est clairement une, c'est prendre le parti de l'oppresseur et ça ne devrait jamais être une option pour le mouvement syndical. Ça fait maintenant plus de 50 ans que la CSN soutient la cause palestinienne, la situation actuelle est absolument intolérable et nous interpelle au plus haut point, c'est pourquoi le conseil central appelle à participer massivement à la manifestation de dimanche, » a déclaré Barbara Poirier, présidente du Conseil central de Québec–Chaudière-Appalaches (CSN).

Détails de l'Événement

● Date et Heure : 7 avril 2024, 13h

● Lieu : Départ devant l'Assemblée nationale de Québec

● Organisateurs : Palestine Québec et Syndicalistes pour la Palestine

Déroulement

De 13h à 13h15 : Présentation de nouveaux chants et vente de drapeaux

13h20 à 13h30 : Début des discours.

● Prise de parole de Palestine Québec

● Prise de parole de Syndicalistes pour la Palestine

● Prise de parole d'une jeune Palestinienne qui a grandi à Québec

13h45 : Début de la marche jusqu'au consulat américain.

14h15 : Discours d'un membre de la Voix Juive Indépendante devant le consulat
américain, ainsi que du comité Uni.e.s pour la Palestine de Ulaval.

14h30 : Reprise de la marche sur la rue Saint-Jean.

15h : Retour à l'Assemblée nationale.

Mise en contexte

Selon un récent rapport de l'ONU, le bilan à Gaza est catastrophique – plus de 32,975 palestiniennes et palestiniens tués, 75 577 blessés, et 1,7 million de personnes déplacées. L'accès à l'eau potable est presque inexistant, exacerbant une crise de malnutrition et une insécurité alimentaire criante.

En réponse à l'urgence d'un soutien international pour le peuple palestinien, et à la suite d'une pression continue de nombreux citoyens et citoyennes, la ville de Québec a joint sa voix à celle de l'Assemblée nationale du Québec et de la Chambre des communes pour appeler à un cessez-le-feu humanitaire immédiat et permanent en Palestine.

Les organisatrices de Palestine Québec rappellent que malgré ces récentes prises de position, « les gouvernements du Québec et du Canada continuent d'être complices du nettoyage ethnique du peuple palestinien. L'État Israélien est capable de maintenir le siège à Gaza grâce au support financier inconditionnel et indéfectible des États-Unis et de ses alliés, incluant le Canada. » En effet, le gouvernement canadien a autorisé des exportations d'armes d'une valeur de 28,5 millions de dollars à Israël dans les 6 derniers mois.

La manifestation du 7 avril portera les revendications suivantes :

● Un cessez-le-feu immédiat et permanent

● La fin de l'occupation illégale israélienne des territoires palestiniens

● La fin du blocus illégal de Gaza

● La fin de la complicité du Canada et du Québec avec les crimes d'Israël

● L'arrêt immédiat de l'exportation d'armes ou de composantes d'armes à Israël.

● La fermeture du bureau du Québec à Tel-Aviv, marquant notre refus de normaliser les relations avec un État qui viole systématiquement les droits humains et le droit international.

Nous invitons les médias et le public à se joindre à nous pour cet événement significatif, marquant notre solidarité avec le peuple palestinien et notre appel à l'action pour mettre fin au génocide.

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Nous en Lutte – Soirée de Projection

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2024/04/Front-Commun-Nov-7-of-10-1024x683.jpg4 avril 2024, par Comité de Montreal
"Nous en lutte" de l'Étoile du Nord est un retour rétrospectif sur l'expérience du Front commun pour tirer des leçons sur la récente vague de grèves dans le secteur public. (…)

"Nous en lutte" de l'Étoile du Nord est un retour rétrospectif sur l'expérience du Front commun pour tirer des leçons sur la récente vague de grèves dans le secteur public. Venez assister à la première du reportage-documentaire "Nous en lutte: Bilan du front commun 2023", le 20 avril 2024 a 19h (…)

Ford coupe ses plans de construction de logements abordables

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2024/04/Ford3-RichmondHill-Conference_Featured-1024x570.png4 avril 2024, par Southern Ontario Committee
Le 21 mars, sans donner d'explication précise, le premier ministre ontarien Doug Ford a abandonné l'idée de permettre la construction de quadruplex sans restriction dans (…)

Le 21 mars, sans donner d'explication précise, le premier ministre ontarien Doug Ford a abandonné l'idée de permettre la construction de quadruplex sans restriction dans l'ensemble de la province. Initialement prêt à forcer les municipalités à accepter ces bâtiments d’habitations multiples afin (…)

Le travail gratuit imposé : un rouage essentiel

4 avril 2024, par Marc Simard
L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Durant la semaine du 25 mars, les étudiants et étudiantes de l’UQAR étaient en grève pour dénoncer le travail gratuit (…)

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Durant la semaine du 25 mars, les étudiants et étudiantes de l’UQAR étaient en grève pour dénoncer le travail gratuit effectué dans les domaines d’études traditionnellement féminins. En effet, les stages réalisés dans le cadre de ces (…)

Appel à soutenir le journalisme engagé du collectif Dèyè Mòn Enfo

4 avril 2024, par Ronald Cameron
Haïti Magazine est une publication électronique éditée sur une base régulière par le collectif de Dèyè Mòn Enfo depuis Cité Soleil à Port-au-Prince en Haïti. Le magazine (…)

Haïti Magazine est une publication électronique éditée sur une base régulière par le collectif de Dèyè Mòn Enfo depuis Cité Soleil à Port-au-Prince en Haïti. Le magazine présente l’actualité politique, sociale et culturelle d’Haïti qu’on ne retrouve pas dans les grands médias. Il survit grâce (...)

La STR, je t’aime, mais tu pues

3 avril 2024, par Marc Simard
De prime abord, je dois dire que ce texte ne porte pas sur la salubrité des véhicules de la Société des transports de Rimouski, ceux-ci sont impeccables, à certaines exceptions (…)

De prime abord, je dois dire que ce texte ne porte pas sur la salubrité des véhicules de la Société des transports de Rimouski, ceux-ci sont impeccables, à certaines exceptions près. J’ai déjà vu des miettes de croustilles, des pansements souillés, rien d’extravagant, sauf peut-être une fois, (…)

Liban : le système de la kafala, un engrenage de violences pour les femmes migrantes

3 avril 2024, par Amélie David
Amélie David, correspondante au Liban Les employées domestiques au Liban, comme dans bon nombre d’autres pays du Moyen-Orient, sont soumises au système de la kafala pour leur (…)

Amélie David, correspondante au Liban Les employées domestiques au Liban, comme dans bon nombre d’autres pays du Moyen-Orient, sont soumises au système de la kafala pour leur résidence et leur permis de travail. Cette forme de parrainage s’apparente fortement à de l’esclavage moderne (...)

Haïti : La vie au temps du Bwa Kale – un an de résistance populaire

3 avril 2024, par Dèyè Mòn Enfo
Dèyè Mòn Enfo Il y a un an, le 24 avril 2023 à Port-au-Prince dans le quartier Canapé-Vert, la population se présente devant le poste de police local et demande qu’on leur (…)

Dèyè Mòn Enfo Il y a un an, le 24 avril 2023 à Port-au-Prince dans le quartier Canapé-Vert, la population se présente devant le poste de police local et demande qu’on leur remette les 14 membres de gang arrêtés pour possession d’armes. Ils seront lyncher, tuer puis brûler. C’est ainsi qu’a (...)

Québec solidaire doit répondre aux réalités migratoires actuelles, produit de la mondialisation capitaliste.

3 avril 2024, par Bernard Rioux — , ,
Les dernières déclarations de Québec solidaire sur ses orientations face à l'immigration semblent s'engoncer dans une approche utilitariste de l'immigration choisie pour les (…)

Les dernières déclarations de Québec solidaire sur ses orientations face à l'immigration semblent s'engoncer dans une approche utilitariste de l'immigration choisie pour les seuls intérêts du Québec et de son économie. Cette orientation pourrait conduire à une sous-estimation de l'importance et des enjeux des phénomènes migratoires. Une discussion doit être ouverte sur cette question au sein de QS.

Une première nécessité : caractériser les politiques migratoires des gouvernements néolibéraux à Ottawa comme à Québec.

La politique canadienne en matière d'immigration est entièrement soumise aux besoins du capitalisme et conforme aux intérêts des grandes entreprises. Les personnes migrantes sont considérées comme des réservoirs de main-d'œuvre. Si cette main-d'œuvre est qualifiée, elle a accès à la résidence permanente et donc éventuellement à la citoyenneté. L'immigration choisie est de plus en plus définie précisément pour des entreprises particulières pour répondre à leurs besoins.

Mais, c'est l'immigration de travailleurs et travailleuses temporaires qui s'est le plus développée ces dernières années. Les programmes des travailleurs immigrants temporaires sont principalement destinés à apporter de la main-d'œuvre saisonnière dans l'agriculture, à fournir des aides familiales ; à pallier le manque de main-d'œuvre dans les secteurs de la santé et des services sociaux ; dans l'hôtellerie, etc. Ce sont des travailleurs et travailleuses sans droits et sans pouvoir réel de se défendre face à la réalité de la surexploitation, car toujours sous la menace d'une possible expulsion. La stabilité du séjour est de plus en plus remise en question les maintenant dans une situation de précarité et de vulnérabilité. Récemment, le ministre fédéral de l'Immigration, Marc Miller, a annoncé « que son gouvernement compte réduire la proportion de résidents temporaires au sein de la population canadienne au cours des trois prochaines années. » [1] Le plafond des travailleurs étrangers temporaires pouvant être engagés passerait de 30 à 20% et les exigences fédérales demandant aux employeurs de démontrer qu'ils ont été incapables de trouver de la main-d'œuvre locale seront plus sévères. » [2] Cet ajustement repose sur la transformation du climat politique, soit la montée des discours de plus en plus conservateurs sur l'immigration. Tout cela repose sur l'espoir de pouvoir en tirer une rente électorale.

Etre sans papier devient un statut durable pour de plus en plus de personnes immigrantes. Ce sont des personnes sans droit et disponibles à bas coût pour les entreprises. « Si le nombre précis de sans-papiers au Canada reste méconnu, on parlait potentiellement d'un demi- million de personnes concernées, voire davantage. ». Le gouvernement libéral à un temps promit une régularisation massive et historique des sans-papiers au Canada. C'est pourquoi les demandes de régularisation massive ont été de plus en plus insistantes de la part des organisations des travailleurs et travailleuses migrants. Mais, en ce domaine également, le climat politique serait moins propice. [3]. Le gouvernement Trudeau a ainsi laissé tomber ses promesses de rédularisation massive.

Dans l'ensemble des pays d'Europe ou d'Amérique du Nord, le droit d'asile est bafoué. L'accueil comme réfugié est de plus en plus difficile. Les demandeurs d'asile font face à de plus en plus d'obstacles et de délais pour que les demandes d'asile soient acceptées. Ces délais les placent souvent dans une situation de personnes sans droit et sans papier qui peuvent difficilement vivre dans des conditions sûres et humaines. Ces personnes font souvent face à des arrestations, à des enfermements et à des expulsions. La notion de réfugié a été de plus en plus réduite et l'accès à ce droit se trouve limité aux personnes qui fuient les dictatures et la guerre et dont la vie même est menacée.

La politique migratoire du gouvernement du Québec s'inscrit purement et simplement dans la même logique utilitariste. Les particularités du gouvernement Legault se retrouvent que dans sa volonté d'accentuer des orientations du gouvernement fédéral : moins d'immigrant-e-s, moins d'étudiant-e-s étrangers, et surtout une attitude plus dure en ce qui concerne les demandeurs d'asile et les possibilités de recomposition familiale. Et pour parvenir à ces fins, le gouvernement Legault demande le transfert de plus en plus de pouvoirs en ces matières vers le Québec. Sous la pression du Parti québécois, il a même affirmé vouloir récupérer tous les pouvoirs, demande que le gouvernement Trudeau s'est empressé de rejeter.

Pour renforcer son orientation d'une immigration choisie et utilitaire, le gouvernement de la CAQ, appuyée par le PQ [4] abreuve la population de discours xénophobes qui présentent les personnes migrantes comme un problème et une menace pour nos conditions de vie, nos services sociaux et notre avenir national. Il travaille à construire un consensus favorable à la fermeture des frontières, car les migrant-e-s seraient trop nombreux. Ces discours ne sont pas propres aux Québec. Dans l'ensemble des pays capitalistes avancés, que ce soit en Europe ou aux États-Unis, ils développent des politiques visant à transformer ces pays en forteresse assiégée. On voit se multiplier les murs et se renforcer les politiques répressives contre les immigrants.

Au-delà de l ‘immigration choisie, les fondements de migrations plus massives

La migration est un phénomène historique (forcé ou propulsé) par les rapports d'exploitation, d'oppression et maintenant par la crise climatique. Les causes des déplacements forcés des populations sont toujours plus nombreuses au 21 e siècle. Les interventions militaires, le financement des dictatures, le pillage des ressources naturelles ou alimentaires, les accords commerciaux inégaux de libre-échange, l'exacerbation de la crise climatique poussent aux migrations. Ces dernières se font encore principalement sur un axe Sud-Sud. Mais les migrations vers le Nord commencent à devenir plus importantes.

Il faut donc comprendre que les migrations ne se limitent pas à l'immigration choisie pour le bien des entreprises ou des services sociaux d'ici. Les migrations sont liées soit à des conflits géopolitiques souvent provoqués par des interventions impérialistes (Vietnam, Afghanistan, Syrie, Ukraine…) soit à la détérioration des conditions d'existence de régions entières (Afrique, Amérique centrale et du sud...). La montée des migrations s'explique par le fait que des personnes ne trouvent pas la possibilité de vivre dignement là où elles se trouvent. Si on ajoute aux causes économiques et sociales, les conséquences de la crise climatique sur les déplacements des sociétés humaines, l'attitude la moins réaliste est celle du refus de préparer et de planifier les déplacements de population qui s'annoncent. Se limiter à l'immigration choisie pour les besoins économiques des entreprises et à l'accueil parcimonieux des réfugié-e- s, c'est refuser de reconnaître la réalité de la recrudescence des migrations en cette période de crise et de chaos. Ce ne sont pas les murs, des clôtures ou des quotas qui nous aideront à faire face à ces réalités.

Les nouvelles inflexions de la politique migratoire de Québec solidaire

Déjà une orientation utilitariste s'était manifestée durant la dernière campagne électorale, mais les récentes entrevues de Guillaume Cliche-Rivard dans le cadre du conflit sur cette question entre Québec et Ottawa semblent approfondir cette dérive. Nous croyons que Québec solidaire ne pourra éviter de reprendre le débat. Le programme actuel demeure à ce niveau peu développé et insiste sur les rapports entre l'immigration et la langue française. [5] La faiblesse de cette orientation repose sur la négligence manifestée jusqu'ici à envisager l'évolution concrète des réalités migratoires dans le contexte de la mondialisation capitaliste et de la crise climatique. Les orientations que nous devons développer à cet égard sont restées en friche.

Durant la dernière campagne électorale, Québec solidaire parlait d'un seuil entre 60 000 et 80 immigrant-e-s par an en ce qui concerne l'immigration permanente. [6] Il proposait un plan intitulé « objectif Régions » qui s'adressait à ceux qui s'établissent en région et qui y cumulent 12 mois d'emploi avec une preuve d'intention d'y demeurer. « Ce programme permettra, écrivait-on, de répondre à la pénurie de main-d'œuvre touchant différents services essentiels comme dans le réseau de la santé ou dans les écoles par exemple, en plus d'assurer la revitalisation économique en région ». [7] On aurait pu s'attendre à une critique de l'ensemble de la politique du gouvernement Legault en immigration et à une rupture avec une logique utilitariste de l'immigration brimant les droits des personnes migrantes, mais tel n'a pas été malheureusement le cas.

La proposition de régularisation était marquée par une prudence. Cette régularisation suggérée toucherait 10 000 personnes par an et aurait comme objectif d'en intégrer un certain nombre dans l'économie formelle. [8], On est loin de l'objectif d'une régularisation générale et massive comme le demandaient les organisations des travailleurs et travailleuses migrants. [9]

En ce début d'année, le porte-parole de Québec solidaire, Gabriel-Nadeau Dubois, déclarait qu'il y avait trop d'immigrant-e-s temporaires au Québec que ce soient des étudiant-e-s étrangers, des travailleurs ou travailleuses temporaires ou encore des demandeurs d'asile. Il faisait référence au nombre de 528 000 immigrant-e-s temporaires. [10]

Dans une entrevue à la télévision de Radio-Canada, le responsable parlementaire du dossier immigrant et député de Saint-Henri-Sainte-Anne, Guillaume Cliche-Rivard, allait encore plus loin. Il y affirmait que le Québec faisait plus que sa part. Il envisageait l'hypothèse de réduire le nombre de ces travailleurs et travailleuses immigrants temporaires à 350 000 ou 325 000. [11] Et il soulevait l'hypothèse d'envoyer vers l'Alberta par autobus, les immigrants temporaires consentants. « Je suis certain qu'il y a des milliers de gens qui veulent, qui sont volontaires pour aller dans le reste du pays puis ça pourrait réduire la pression sur le Québec, » [12], Mais il faut faire cela, ajoutait-il, en protégeant les secteurs clés de l'économie comme les services sociaux, la construction et les régions qui ont besoin de ces travailleurs immigrants temporaires. Il faudrait donc cibler des secteurs dans cette réduction des travailleurs temporaires. [13]

En somme, Québec solidaire, en ce qui concerne la politique migratoire, affirmait défendre deux priorités : faire respecter les pouvoirs du Québec en matière d'émigration et s'appuyer sur un comité d'expert-e-s pour établir la capacité d'accueil. « On est rendu à 530 000 immigrants temporaires, la capacité d'accueil actuelle est dépassée, dit M. Cliche Rivard. On veut que des économistes, des démographes, des gens des services publics, des experts en francisation qualifient la capacité d'accueil de chacune des régions en fonction de la disponibilité en logement, des services publics, de la capacité de francisation et aussi de l'apport de l'immigration dans l'économie. À partir de là, on pourra prendre nos décisions politiques. Et si on veut augmenter nos capacités d'accueil, il faut investir. » [14] Il reprenait essentiellement les mêmes propos lors de son entrevue à l'émission Tout un matin avec Patrick Masbourian, [15]. Dans cette entrevue, il se portait d'abord à la défense du pouvoir du Québec et stigmatisait l'incapacité du gouvernement Legault de défendre les droits du Québec en matière d'immigration.

Une politique migratoire de gauche doit rompre avec cette approche utilitariste et à courte vue Québec solidaire en matière migratoire doit faire primer les droits humains sur les besoins du capitalisme. Un parti politique de gauche doit donc sortir de la vision utilitariste des gouvernements et entreprises capitalistes qui justifient essentiellement l'acceptation des personnes migrantes que par les besoins de main-d'œuvre ou par l'accueil de réfugié-e-s dont la vie est menacée.

Québec solidaire doit rompre avec la logique de l'établissement de quotas, ouvrir les frontières et garantir la liberté de circulation et d'installation. Personne n'est illégal sur Terre. Tout le monde doit avoir le droit de se déplacer. Les frontières doivent être ouvertes à tout-tes celles et ceux qui fuient leur pays, que ce soit pour des raisons sociales, politiques, économiques ou environnementales. L'ouverture des frontières ne signifie pas que les flux migratoires ne sont pas régulés, mais que cette régulation se fait à partir des conditions et de principes fondamentaux qui affirment que les immigrant-e-s son une richesse et que fermer les frontières est inefficace et inhumain.

La politique migratoire d'un Québec indépendant

Québec solidaire ne peut centrer son programme face à l'immigration à l'exigence de transferts de pouvoirs vers un gouvernement néolibéral comme celui de la CAQ. Le véritable transfert de ces pouvoirs pourra se réaliser dans un Québec indépendant. Et les pouvoirs que son indépendance lui donnera doivent s'inspirer d'une solidarité agissante et humaniste envers les personnes migrantes.

Afin d'éviter un processus de morcellement de la population d'un Québec indépendant entre ceux e celles qui ont des droits et ceux et celles qui en ont pas ou peu, il faut garantir l'égalité des droits à toutes les personnes habitant le territoire. L'égalité des droits implique la libre circulation, mais aussi la reconnaissance d'une série de droits : droit de s'installer durablement, droit de travailler, de recevoir un salaire égal pour un travail égal, droit de vivre en famille, droit à la citoyenneté, droit à l'accès à la sécurité sociale et aux services sociaux, droit à la syndicalisation, droit à un salaire égal pour un travail d'égale valeur.

Affirmer une telle politique migratoire, c'est faire le choix que l'extension des droits fondamentaux aux exilé-e-s et aux immigré-e-s. Cette orientation doit être partie prenante de notre projet d'indépendance nationale et peut contribuer à la création de liens de solidarité avec les peuples du monde contre les politiques de l'oligarchie et de leurs gouvernements.

Ces orientations doivent être discutées. Elles renforceraient la capacité de Québec solidaire à faire face à la montée des discours de droite et à leur promotion de la xénophobie.


L’auto : moins cher que le bus !

2 avril 2024, par Marc Simard
L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Les 14 et 15 mars, les 77 chauffeurs d’autobus d’Orléans Express se sont prononcés pour une grève illimité.. Les (…)

L’auteur fait partie de l’Initiative de journalisme local Les 14 et 15 mars, les 77 chauffeurs d’autobus d’Orléans Express se sont prononcés pour une grève illimité.. Les revendications concernaient surtout les avantages sociaux ainsi que les salaires. Cependant, quelques jours plus tard, une (…)

Israël-Palestine : un naufrage médiatique (vidéo)

2 avril 2024, par Acrimed — , ,
31 mars 2024 | tiré de la lettre d'Acrimed Acrimed débarque sur Blast, pour une série de vidéos de critique des médias. Premier épisode : Israël-Palestine, un naufrage (…)

31 mars 2024 | tiré de la lettre d'Acrimed

Acrimed débarque sur Blast, pour une série de vidéos de critique des médias. Premier épisode : Israël-Palestine, un naufrage médiatique (lire aussi, à ce sujet, Médiacritiques n°49).


Bienvenue dans la nouvelle émission de critique des médias de Blast en partenariat avec Acrimed. Quatrième pouvoir. Acrimed, pour Action-Critique-Médias, est une association émérite et d'utilité publique qui, depuis le milieu des années 90, analyse, critique, documente le fonctionnement des médias en France.

Vous l'aurez compris à Blast, l'objectif de sensibiliser au rôle, aux méthodes, aux pratiques et à l'influence des médias, mais aussi à leurs dérives, de dévoiler leur dépendance au pouvoir économique et politique, nous paraît à l'heure actuelle plus que jamais nécessaire. Alors, dans un paysage médiatique ultra concentré, financiarisé et durement idéologisé, amenant une extrême droitisation et un nivellement tel du champ journalistique que la valeur de l'information s'en trouve défigurée.
Ensemble, nous allons essayer d'assumer au mieux ce rôle délaissé de contre pouvoir et de faire rempart. Bref, d'opposer à la dérive et au délabrement démocratique une véritable résistance médiatique. Mets ton casque, c'est la guerre, alertait d'ailleurs Denis Robert dans un de ses derniers éditos. La guerre et les bruits ou les silences médiatiques qui l'accompagnent, à laquelle nous avons choisi de consacrer ce premier numéro, c'est celle de Gaza.

C'est un bilan de ces un peu plus de cinq mois de traitement du conflit que l'on vous propose aujourd'hui. Bien sûr, on ne peut prétendre à l'exhaustivité. L'idée ici est de s'intéresser au bruit médiatique entendu, explique l'association, comme la somme des effets de cadrage, de légitimation, délégitimation et d'imposition de problématiques à l'oeuvre dans les grands médias.

Quel a été le périmètre légitime du débat public ? Comment la communication de l'armée israélienne a-t-elle été relayée ? Comment le cadrage a-t-il favorisé les doubles standards et les compassions sélectives ?

C'est à ces différentes questions qu'Acrimed va s'intéresser. Mais la critique portera aussi sur le journalisme politique en décryptant la manière dont les positionnements des différents acteurs du champ politique français concernant la situation en Israël et en Palestine ont été commentés.

Les publications d'Acrimed concernant cette nouvelle séquence du conflit opposant Israël aux Palestiniens


Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.``

Les sous-traitants règnent aux dépens des travailleurs et usagers

https://etoiledunord.media/wp-content/uploads/2024/04/7224363408_c2fcd27249_b-1.jpg2 avril 2024, par Comité de Montreal
La Société de Transport de Montréal (STM) a récemment annoncé des coupes budgétaires de 36 millions de dollars pour l'année 2024. Au total, 230 postes seront abolis par la STM (…)

La Société de Transport de Montréal (STM) a récemment annoncé des coupes budgétaires de 36 millions de dollars pour l'année 2024. Au total, 230 postes seront abolis par la STM cette année, supposément « sans toucher à l’offre de service ». Le Syndicat des professionnelles et des professionnels (…)

Le nouvel âge des fléaux du capitalisme. Le Covid-19 a été la pandémie la moins inattendue de l’histoire (III)

2 avril 2024, par Ian Angus — ,
« Jamais auparavant le monde n'avait été aussi clairement prévenu des dangers d'une pandémie dévastatrice » – Global Preparedness Monitoring Board, September 2020 [1] Tiré (…)

« Jamais auparavant le monde n'avait été aussi clairement prévenu des dangers d'une pandémie dévastatrice » – Global Preparedness Monitoring Board, September 2020 [1]

Tiré de A l'Encontre
27 mars 2024

Par Ian Angus

A en juger par les excuses que nous entendons pour justifier l'incapacité des gouvernements à réagir efficacement à la pandémie, on pourrait penser que le Covid-19 était un acte de Dieu, un événement naturel que personne n'aurait pu anticiper. Le président états-unien Donald Trump a déclaré qu'il était « sorti de nulle part », qu'il avait « surpris le monde entier » et que « personne n'avait jamais rien vu de tel auparavant ». Parce que c'était inattendu et imprévisible, on ne pouvait pas lui reprocher d'avoir été pris au dépourvu.

C'est tout simplement faux. Comme l'écrit l'historien Kyle Harper, « la pandémie était un désastre parfaitement inévitable ».

« Personne ne pouvait savoir qu'un nouveau coronavirus passerait de l'animal à l'homme dans le centre de la Chine à la fin de l'année 2019 et déclencherait une pandémie mondiale. Pourtant, il était inévitable qu'un nouvel agent pathogène émerge et échappe à nos systèmes de défense collectifs. Il y a fort à parier que le coupable serait un virus à ARN hautement contagieux, d'origine zoonotique, qui se propagerait par voie respiratoire. En bref, une pandémie déstabilisante était inéluctable, ses contours prévisibles, ses détails essentiellement aléatoires. » [2]

Cette attente était si largement partagée par les experts en maladies infectieuses que, deux mois seulement avant le début de la véritable pandémie, le Centre Johns Hopkins pour la sécurité sanitaire a organisé un atelier de simulation de pandémie, auquel ont participé des responsables gouvernementaux et économiques du monde entier, et qui portait sur « un nouveau coronavirus zoonotique transmis de la chauve-souris au porc puis à l'homme, qui finit par se transmettre efficacement d'homme à homme, entraînant une grave pandémie ». La maladie fictive, inspirée du SRAS, aurait tué 65 millions de personnes [3].

Le Covid-19, qui est apparu peu après le départ des participants, est causé par un coronavirus à ARN muté qui est passé des chauves-souris aux animaux puis aux humains. Il est apparenté au SRAS mais est plus infectieux. Les similitudes étaient si fortes que lorsque la véritable pandémie a éclaté, les responsables du Centre Johns Hopkins se sont sentis obligés de publier une déclaration insistant sur le fait que leur scénario était fictif et ne constituait pas une prédiction.

Accélération des zoonoses

Comme nous l'avons vu, les maladies zoonotiques – causées par des virus et des bactéries provenant d'animaux – affectent l'homme depuis longtemps. Mais quelque chose a changé dans l'Anthropocène – comme l'affirme Sean Creaven dans Contagion Capitalism, nous sommes aujourd'hui confrontés à « l'accélération zoonotique… une accélération de la fabrication de nouvelles maladies zoonotiques et la résurgence d'anciennes, ce qui entraîne une aggravation correspondante du risque de pandémie mondiale » [4]. Le Covid-19 est la manifestation la plus récente de cette menace mortelle pour la santé humaine.

Les principales pandémies zoonotiques des cinq dernières décennies ont été les suivantes :

. 1968, grippe de Hong Kong. Une nouvelle souche de grippe aviaire a été détectée pour la première fois à Hong Kong, puis s'est rapidement répandue dans le monde entier, transportée en partie par les troupes américaines revenant du Viêt Nam. Elle a tué environ 1 000 000 de personnes, principalement des personnes âgées. Des variantes subsistent encore aujourd'hui.

. 1981, Syndrome d'immunodéficience acquise (SIDA). Le virus est probablement passé des chimpanzés aux chasseurs vers 1910, mais n'a eu qu'un impact limité jusqu'à ce qu'une variante explose dans les villes congolaises à croissance rapide dans les années 1980. Se propageant ensuite à Haïti, aux Etats-Unis, puis dans le monde entier, il a tué des dizaines de millions de personnes et reste une cause majeure de décès, en particulier en Afrique australe.

. 2002, Syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Un coronavirus, qui fait partie d'une famille de virus provoquant de légers symptômes de rhume, est détecté pour la première fois dans le sud de la Chine. Il est probablement passé des chauves-souris à un animal intermédiaire, puis a infecté quelque 8000 personnes dans deux douzaines de pays, tuant environ 800 d'entre elles.

. 2009, grippe porcine. Un nouveau virus grippal est apparu dans des élevages de porcs aux Etats-Unis et au Mexique, puis s'est propagé dans plus de 70 pays. Près d'un milliard de personnes ont contracté la maladie et entre 50 000 et 575 000 personnes sont mortes la première année. Contrairement à la grippe de Hong Kong, elle est particulièrement dangereuse pour les enfants.

. 2012, Syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS). Un nouveau coronavirus est passé des chauves-souris aux chameaux puis aux humains en Arabie saoudite. Il s'est répandu dans une vingtaine de pays, notamment en Corée du Sud. Environ 2500 personnes ont été diagnostiquées et 850 d'entre elles sont décédées – un taux de contagion faible, associé à un taux de mortalité très élevé.

. 2012, Ebola. Jusqu'alors rare, une importante épidémie d'Ebola s'est déclarée en Guinée, au Liberia et en Sierra Leone, tuant la moitié des personnes infectées. Elle s'est propagée en Europe et aux Etats-Unis, faisant plus de 11 000 victimes. Réapparaît en République démocratique du Congo en 2018-2020, infectant 3500 personnes et en tuant deux sur trois.

. 2015, Zika. Identifié pour la première fois en 1947 en Ouganda comme une maladie rare aux symptômes bénins : pendant soixante ans, moins de 20 cas humains ont été recensés. Une version mutante est apparue au Brésil en 2015, entraînant une pandémie majeure qui s'est propagée dans plus de soixante pays, provoquant de graves malformations congénitales chez les bébés nés de milliers de femmes infectées pendant leur grossesse.

Entre 2011 et 2018, l'Organisation mondiale de la santé a recensé 1483 épidémies dans 172 pays, soit en moyenne une épidémie tous les deux jours [5]. La plupart ont été de faible ampleur et se sont terminées rapidement, mais n'importe laquelle d'entre elles aurait pu devenir une pandémie régionale, voire mondiale, si elle avait bénéficié d'une combinaison adéquate d'erreurs de copie de gènes et de conditions environnementales. Les épidémiologistes, les microbiologistes et les virologues s'accordent généralement à dire que la fréquence et l'intensité des maladies zoonotiques augmentent, ce qui signifie que de nouvelles épidémies sont plus probables que jamais.

La maladie X

En 2016, le Dr Jonathan Quick, président du Conseil mondial de la santé, a décrit la « menace gigantesque » que représente l'émergence prochaine d'un agent pathogène jusqu'alors inconnu.

« Quelque part, un virus dangereux est en train de se développer dans le sang d'un oiseau, d'une chauve-souris, d'un singe ou d'un cochon, et se prépare à passer à un être humain. Il est difficile de comprendre l'ampleur d'une telle menace, car elle est susceptible d'anéantir des millions d'entre nous, y compris ma famille et la vôtre, en l'espace de quelques semaines ou de quelques mois…

« Il pourrait naître dans une ferme industrielle du Minnesota, dans un élevage de volailles en Chine ou dans les grottes d'éléphants du Kenya habitées par des chauves-souris, c'est-à-dire dans n'importe quel endroit où des animaux infectés sont en contact avec des êtres humains. Il peut s'agir d'une variante de la grippe espagnole de 1918, de l'une des centaines d'autres menaces microbiennes connues, ou d'un virus entièrement nouveau, comme le SRAS de 2003 qui s'est propagé à l'échelle mondiale à partir de la Chine. Une fois transmis à un être humain, un virus aéroporté peut passer de cette personne infectée à 25 000 autres en l'espace d'une semaine, et à plus de 700 000 au cours du premier mois. En l'espace de trois mois, il pourrait se propager à tous les grands centres urbains du monde. Et dans les six mois, elle pourrait infecter plus de 300 millions de personnes et en tuer plus de 30 millions…

« Les scientifiques ne savent pas de quel microbe il s'agit, ni d'où il vient, ni s'il se transmet par l'air, par le toucher, par les fluides corporels ou par une combinaison de voies, mais ils savent que les épidémies se comportent un peu comme des tremblements de terre. Les scientifiques savent qu'un « grand tremblement de terre » est à venir parce que des dizaines de nouveaux tremblements de terre plus petits se produisent chaque année dans le monde entier…

« Les experts en maladies infectieuses s'accordent à dire que, dans les conditions actuelles, la question n'est pas de savoir si une superbactérie apparaîtra et créera une pandémie mondiale. La question est de savoir quand. » [6]

En 2017, la Banque mondiale a mis en garde :

« Nous savons que ce n'est qu'une question de temps avant que la prochaine pandémie ne nous frappe. Nous savons également qu'il y a de fortes chances qu'elle soit grave. Elle peut signifier la mort à petit feu, se propageant insidieusement dans les populations, sans être reconnue pendant des années, comme le VIH dans les années 1980. Elle peut aussi frapper les gens avec une violence brutale et une rapidité foudroyante, plongeant brusquement les économies nationales dans le chaos, comme l'Ebola en Afrique de l'Ouest en 2014-2015. Quel que soit son mode d'attaque, la prochaine pandémie mortelle à grande échelle ne se produira au mieux que dans quelques décennies. » [7]

En 2017 également, l'Organisation mondiale de la santé a exhorté ses pays membres à concentrer leurs efforts de R&D sur une courte liste de maladies connues qui pourraient devenir pandémiques et pour lesquelles il n'existe pas de vaccins ou d'autres contre-mesures. La mise à jour 2018 de cette liste comprenait : la fièvre hémorragique de Crimée-Congo, les virus Ebola et Marburg, la fièvre de Lassa, le SRAS et le MERS, les maladies de Nipah et henipavirales, la fièvre de la vallée du Rift et Zika. La liste se termine par la maladie X, reconnaissant qu'« une grave épidémie internationale pourrait être causée par un agent pathogène actuellement inconnu pour causer des maladies humaines ». [8]

L'OMS et la Banque mondiale parrainent un Global Preparedness Monitoring Board qui évalue et conseille les mesures nécessaires pour garantir une réponse rapide et efficace aux maladies épidémiques. Dans leur premier rapport annuel, publié deux mois seulement avant l'apparition du Covid-19 à Wuhan, les coprésidents du Conseil ont lancé un avertissement :

« La menace d'une pandémie d'un agent pathogène respiratoire à évolution rapide et hautement létale, tuant 50 à 80 millions de personnes et anéantissant près de 5% de l'économie mondiale, est bien réelle. Une pandémie mondiale de cette ampleur serait catastrophique et provoquerait des ravages, une instabilité et une insécurité généralisées. » [9]

Comme l'écrit Alex de Waal dans New Pandemics, Old Politics, « le Covid-19 a été la pandémie la moins inattendue de l'histoire » [10].

Impréparation

Dans The Challenge and Burden of Historical Time, Istvan M ?száros affirme que le système capitaliste est « incompatible avec la planification dans un sens autre que myope ». Même lorsqu'une catastrophe se profile, « la poursuite sans restriction de l'accumulation de capital, même si elle est dommageable, voire totalement destructrice », est la priorité absolue des entreprises et des Etats qui représentent leurs intérêts. L'impératif de profit a deux conséquences inévitables.

« 1. L'horizon temporel du système est nécessairement à court terme. Il ne peut en être autrement compte tenu des pressions dérégulatrices de la concurrence et du monopole et des moyens qui en découlent pour imposer la domination et la subordination, dans l'intérêt d'un gain immédiat.

« 2. Cet horizon temporel est également post festum [après le fait], c'est-à-dire qu'il n'est possible d'adopter des mesures correctives qu'une fois que le mal a été fait ; et même ces mesures correctives ne peuvent être introduites que sous une forme très limitée. » [11]

La réponse des pays les plus riches à la pandémie l'a démontré de manière puissante et tragique. Malgré des preuves scientifiques accablantes, malgré des livres et des classeurs remplis de plans détaillés et de lignes directrices stratégiques, malgré des appels répétés à investir dans la recherche sur les vaccins et à maintenir des stocks d'équipements de protection essentiels, les gouvernements du monde n'étaient absolument pas préparés à faire face au Covid-19 ou à quoi que ce soit d'autre de semblable.

En mai 2021, un groupe d'experts indépendants, nommé par l'Organisation mondiale de la santé pour évaluer l'état de préparation de la planète en cas de pandémie, a publié une évaluation sans détour :

« Il est clair pour le groupe que le monde n'était pas préparé et qu'il a ignoré les avertissements qui ont abouti à un échec massif : une épidémie de SRAS-COV-2 s'est transformée en une pandémie dévastatrice…

« Malgré les messages cohérents indiquant qu'un changement significatif était nécessaire pour assurer une protection mondiale contre les menaces de pandémie, la majorité des recommandations n'ont jamais été mises en œuvre. Dans le meilleur des cas, la mise en œuvre s'est faite au compte-gouttes…

« COVID-19 a mis en évidence un fossé béant entre des efforts limités et décousus en matière de préparation à la pandémie et les besoins et performances d'un système lorsqu'il est réellement confronté à une pandémie à évolution rapide et à croissance exponentielle. » [12]

De nombreux ouvrages et rapports décrivent les échecs flagrants des mesures prises par les pouvoirs publics pour faire face au Covid-19. Je ne répéterai pas ici cette histoire épouvantable. Mais il est important de noter qu'ils n'étaient pas seulement mal préparés – dans les décennies qui ont précédé le COVID, la plupart des gouvernements étaient impréparés [13].

« Dans les pays capitalistes avancés, les systèmes de santé publique ont été privés de financement, privatisés et vidés de leur substance au cours des quarante dernières années au profit du profit privé et du marché. Les dépenses de santé n'ont pas été orientées vers la prévention ou les soins primaires, mais principalement vers les traitements d'urgence…

« En conséquence, la plupart des systèmes de santé étaient déjà à la limite de leurs capacités de traitement des maladies avant que la pandémie n'éclate. En effet, il était considéré comme « efficace » de faire fonctionner les capacités de santé à 99%, sans aucune marge de manœuvre pour les urgences majeures. De nombreux systèmes de santé ne disposaient d'aucun stock d'équipements nécessaires aux pandémies virales, tels que des masques, des équipements de protection individuelle, des ventilateurs ou même des médicaments permettant d'atténuer l'impact du virus. Lorsque la pandémie a frappé, de nombreux systèmes de santé en Europe ont été débordés, obligeant à un « triage » et ignorant l'impact sur les établissements médico-sociaux (Ehpad). Finalement, les gouvernements ont dû imposer des fermetures drastiques. Les systèmes de santé ont alors été contraints de se concentrer sur les patients Covid-19 au détriment d'autres patients gravement malades, ce qui a entraîné des décès indirects. » [14]

Les politiciens néolibéraux ont réduit le financement de la recherche, démantelé les groupes consultatifs scientifiques et réduit à l'extrême les budgets de santé publique. Lorsque le Covid-19 a atteint les Etats-Unis, « il a trouvé un système de santé publique [qui]… pouvait à peine faire face à la maladie comme d'habitude, sans parler d'un nouveau virus à propagation rapide » [15]. Dans la plupart des pays du Sud, la situation est bien pire – les systèmes de santé déjà faibles ont été vidés de leur substance par les programmes d'austérité imposés par le Fonds monétaire international.

Comme l'a fait remarquer le groupe indépendant de l'OMS, il n'a pas été le premier organisme à recommander des changements urgents.

« Les étagères des salles de stockage des Nations unies et des capitales des Etats membres sont pleines de rapports d'examens et d'évaluations antérieurs qui auraient pu atténuer la crise sociale et économique mondiale dans laquelle nous nous trouvons. Ils sont restés ignorés pendant trop longtemps. » [16]

Aujourd'hui, nous disposons d'un autre programme visant à modifier en profondeur la manière dont les gouvernements et les institutions devraient répondre aux futures épidémies – et il a lui aussi été mis de côté. Personne, connaissant les antécédents du monde capitaliste, ne sera surpris que le programme du groupe spécial de l'OMC n'ait pas été mis en œuvre, ni même sérieusement envisagé.

Même s'il avait été accepté, le programme confirme une fois de plus le jugement de M ?száros : il s'agit d'une longue liste de mesures post festum, axées sur la réaction aux futures pandémies, et non sur leur prévention. Le proverbe de Benjamin Franklin sur « l'once de prévention qui vaut une livre de remède » ne trouve aucun écho dans les discussions officielles sur la préparation à la pandémie.

Des investissements massifs dans les soins de santé publique sont certainement nécessaires, et nous sommes admiratifs du dévouement des scientifiques et des travailleurs et travailleuses de la santé de première ligne qui s'efforcent de sauver les victimes d'Ebola, de la grippe, du SRAS-CoV-2 et d'autres virus émergents. Mais tant que les causes sociales et écologiques sous-jacentes subsisteront, la nouvelle ère des pestes se poursuivra, sans relâche et probablement de manière plus mortelle. (A suivre) (Article publié sur le blog de Ian Angus Climate&Capitalism le 26 mars 2024 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Notes

[1] Global Preparedness Monitoring Board, “A World in Disorder : Annual Report 2020” (Geneva, September 2020), 3.

[2] Kyle Harper, Plagues upon the Earth : Disease and the Course of Human History, The Princeton Economic History of the Western World 46 (Princeton : Princeton University Press, 2021), 504.

[3] “Event 201,” accessed March 19, 2024, https://centerforhealthsecurity.org/our-work/tabletop-exercises/event-201-pandemic-tabletop-exercise.

[4] Creaven, Sean, Contagion Capitalism : Pandemics in the Corporate Age (London : Routledge, 2024). viii.

[5] Global Preparedness Monitoring Board, “A World at Risk : Annual Report on Global Preparedness for Health Emergencies” (Geneva : World Health Organization ;, 2019), 12.

[6] Jonathan D. Quick and Bronwyn Fryer, The End of Epidemics : The Looming Threat to Humanity and How to Stop It (New York : St. Martin's Press, 2018), 25.

[7] Global Preparedness Monitoring Board, “World at Risk,” 6.

[8] World Health Organization, “List of Blueprint Priority Diseases,” March 1, 2020.

[9] Global Preparedness Monitoring Board, “World at Risk,” 6.

[10] Alex De Waal, New Pandemics, Old Politics : Two Hundred Years of War on Disease and Its Alternatives (Medford : Polity Press, 2021), 14.

[11] István Mészáros, The Challenge and Burden of Historical Time : Socialism in the Twenty-First Century (New York : Monthly Review Press, 2008), 383.

[12] Independent Panel for Pandemic Preparedness and Response, “COVID-19 : Make It the Last Pandemic” (Geneva, Switzerland, May 2021), 15.

[13] I borrow the word from Alex de Waal, New Pandemics, Old Politics.

[14] Michael Roberts, “Pandemic Economics : The Global Response to Covid-19,” Theory & Struggle 122, no. 1 (June 2021) : 32–45.

[15] Ed Yong, “How Public Health Took Part in Its Own Downfall,” The Atlantic (blog), October 23, 2021.

[16] Independent Panel for Pandemic Preparedness and Response, “Make It the Last Pandemic,” 62.

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Mobilisation 6600 s’oppose à la construction de toute nouvelle route dans le secteur Assomption-sud

2 avril 2024, par Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM — , ,
*Montréal, 26 mars 2024 –**La Ville de Montréal tient ce soir une séance publique d'information sur le prolongement du boulevard de l'Assomption et de la bretelle autoroutière (…)

*Montréal, 26 mars 2024 –**La Ville de Montréal tient ce soir une séance publique d'information sur le prolongement du boulevard de l'Assomption et de la bretelle autoroutière Souligny dans le secteur Assomption-sud. Mobilisation 6600 a appris que deux scénarios seront présentés à la population de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve : un premier où le prolongement du boulevard de l'Assomption passerait à travers le Boisé Steinberg, et un deuxième où l'abandon du tronçon nord de la route permettrait d'épargner le Boisé.

*Or, pour la mobilisation citoyenne, il s'agit d'un seul et même scénario : le prolongement d'un accès routier vers l'autoroute 25 pour favoriser l'expansion de l'industrie portuaire et logistique. Les porte-paroles de la mobilisation seront présentes ce soir au Cégep de Maisonneuve pour présenter un scénario alternatif : aucun ajout de route supplémentaire et l'optimisation du réseau existant.

« La cohabitation entre industries et résidences, rendue difficile par l'expansion toujours croissante du Port de Montréal, commande de ne pas ajouter d'infrastructures qui favorisent une telle expansion », a affirmé Cassandre Charbonneau-Jobin, co-porte-parole de Mobilisation 6600 Parc-nature MHM. « Même si la Ville décide de préserver des espaces verts, nous n'accepterons pas que l'autoroute Souligny entre plus profondément dans le quartier pour se rapprocher de nos résidences, et vienne ajouter d'autres nuisances à la liste déjà trop longue de nuisances que les habitant.e.s subissent », a-t-elle ajouté la citoyenne, qui vit d'ailleurs dans le secteur.

« Combien de fois devons-nous répéter que la santé de la population du quartier est déjà fragilisée par les activités portuaires et la présence des industries ? La Direction régionale de la santé publique recommandait en 2019 la réduction des nuisances actuelles, pas l'ajout de nouvelles ! » a rappelé Anaïs Houde, co-porte-parole du mouvement citoyen. « Le Port de Montréal a construit une route temporaire pour permettre à ses camions de se diriger vers Souligny. Nous demandons que cette route soit pérennisée, tout simplement. Il n'y a pas besoin d'ajouter d'autres infrastructures ».

« Nous craignons que la Ville utilise l'argument la protection d'une partie du boisé pour nous faire oublier le prolongement d'une autoroute près de résidences, cela nous paraît de très mauvaise foi. Le discours des citoyen.ne.s a toujours été clair : nous ne voulons d'aucune nouvelle route dans le secteur. Nous voulons du courage politique pour un aménagement qui fait passer le vivant avant les industries » a conclut Cassandre Charbonneau-Jobin.

**À propos de Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM**

Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM est un mouvement citoyen qui lutte depuis 2016 pour la préservation des espaces verts, de la santé et de la qualité de vie de la population de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve. Il revendique la création d'un Parc nature dans le quadrilatère Viau-Dickson-Hochelaga-Notre-Dame et s'oppose à l'installation de Ray-Mont Logistiques.

**Source :**Mobilisation 6600 Parc-Nature MHM

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Les magouilles parlementaires de Québec solidaire – À quelles fins ?

2 avril 2024, par Camille Popinot — ,
À la fin du mois de mars 2024, le leader parlementaire du parti au pouvoir (CAQ), le Ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette, révélait qu'il avait conclu une entente (…)

À la fin du mois de mars 2024, le leader parlementaire du parti au pouvoir (CAQ), le Ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette, révélait qu'il avait conclu une entente confidentielle avec son homologue de Québec solidaire (QS), Alexandre Leduc. Selon les termes de l'entente, « QS s'engageait à ce que l'adoption par bâillon du projet de loi 15 sur le système de santé soit accélérée » en échange de quoi le Gouvernement s'engageait à soumettre à l'Assemblée nationale, un peu plus tard, un projet de loi de Québec solidaire visant à améliorer la protection des ainé·es contre les évictions.

Que la CAQ conclut des accords confidentiels, y compris à l'Assemblée nationale, ne surprend personne. L'absence de transparence est l'une des marques de fabrique du Gouvernement Legault (refus de communiquer les analyses des sites proposés à Northvolt, sur les taux d'arsenic de la Fonderie Horne, les pressions sur les juristes de l'État pour valider des avis juridiques etc.).

Les députés prennent-ils les militant.es pour des andouilles ?

Ce type de "deal confidentiel" a en revanche de quoi profondément agacer les militant·es de Québec solidaire. On rappellera par exemple que le 9 décembre 2023, soit le lendemain de l'adoption « accélérée » de la loi 15, QS publiait un communiqué dans lequel les députés en charge du dossier « santé » se félicitaient de leur travail :

« Grâce au travail acharné de Guillaume Cliche-Rivard et du leader parlementaire Alexandre Leduc, Québec solidaire est parvenu à arracher trois améliorations in extremis au projet de loi 15 ».

Et le député Cliche-Rivard poursuivait, de manière convaincue, « si la CAQ nous avait laissés faire notre travail jusqu'au bout, nous aurions pu limiter les dégâts ».

À moins de supposer que le député Cliche-Rivard n'était pas au courant de l'entente conclue par son leader afin d'accélérer l'adoption du projet de loi 15 - ce qui soulèverait alors des questionnements encore plus graves sur le fonctionnement du groupe parlementaire - les deux députés de QS prennent ouvertement leurs militant·es pour des andouilles.

Sur le fond, on rappellera que le PL.15, le « 2e plus gros projet de loi de l'histoire du Québec après le Code civil », transforme en profondeur le système de santé. Il a ainsi été dénoncé par les centrales syndicales comme une réforme « bureaucratique », « managériale » qui remet en cause « profondément les relations de travail et les catégories d'emplois » et qui encourage la privatisation du système de santé.

La réforme du système de santé contre la protection des ainé.es ?

Et qu'a obtenu le leader parlementaire Alexandre Leduc en échange de ce passage en force d'une réforme qualifiée par les syndicats comme « la plus grande opération de centralisation en santé de l'histoire du Québec » ?

On ne s'attardera pas ici sur l'humiliation du leader de QS, qui a vu ses petites combines dévoilées au grand jour. Certain·es pourront partager son opinion selon laquelle il « n'est pas très élégant (…) pas digne de la fonction » d'un ministre, de trahir une magouille parlementaire ; on retiendra quant à nous le discrédit que ce type d'entente confidentielle avec la droite réactionnaire jette sur les partis de gauche en général.

Mais il convient d'insister sur le fond de ce « deal » qui a justifié d'accélérer les « dégâts » dans le système de santé.

En échange, le leader de la gauche parlementaire a donc obtenu que soit discuté à l'Assemblée nationale un projet de loi visant à protéger les ainé·es qui vivent sous le seuil de pauvreté ; sans aucune garantie, évidemment, que le texte soit adopté. Le Premier ministre, le Ministre de la justice, la Ministre de l'Habitation, ont d'ailleurs immédiatement fait savoir dans les médias qu'ils n'appuyaient pas le projet.
Et que contient ce projet de loi ? Il prévoit principalement d'élargir la protection des locataires ainé·es contre certaines évictions, en abaissant l'âge des bénéficiaires de 70 ans à 65 ans. C'est une mesure certainement bénéfique pour des ainé.es qui risquent de se retrouver à la rue ou en CHSLD et dans tous les cas complètement déraciné.es. On rappellera cependant que selon une étude réalisée par Me Benjamin Paré, le dispositif actuellement en vigueur n'a été invoqué au tribunal avec succès que par une soixantaine de locataires entre 2016 et 2022, soit dix par an. Rien d'étonnant alors à ce qu'en 2016, les députés de la CAQ les plus proches des associations de propriétaires aient également voté en faveur l'adoption de cette loi, qui ne change rien ou presque mais qui peut faire croire que l'Assemblée se préoccupe du sort des ainé·es.

Certes, les petits ruisseaux font les grandes rivières et l'abaissement de l'âge des bénéficiaires à 65 ans permettrait évidemment d'augmenter le nombre de potentiels bénéficiaires. Mais ce projet apparait très limité, très conservateur et il ne réglera en rien l'incapacité de payer les loyers des ainé·es, les fermetures de RPA, les discriminations dont sont manifestement victimes les ainé·es en matière d'accès à un logement etc.

Surtout, ce n'est certainement pas avec ce type de magouilles parlementaires et de projet de loi que Québec solidaire réussira à mobiliser à gauche et à construire une opposition crédible aux politiques réactionnaires de la CAQ, que ce soit en matière de logement ou de santé. D'autant moins quand certains députés de QS, y compris un de ses porte-paroles, s'évertuent dans le même temps à reprendre à leur compte le discours raciste du Gouvernement caquiste qui ne cesse de marteler que la crise du logement, comme la crise dans le système de santé sont le fait des étrangers, des étrangères, des migrant·es temporaires, des demandeurs et demandeuses d'asile et de leurs enfants.

Camille Popinot
31 mars 2024

Un gouvernement qui travaille à la dépossession du bien commun

2 avril 2024, par Henri Jacob, Richard Desjardins — ,
Le premier ministre du Québec, député de L'assomption, et le gouvernement de la CAQ permettent à leur superministre de l'économie, de l'innovation et de l'énergie et autres, (…)

Le premier ministre du Québec, député de L'assomption, et le gouvernement de la CAQ permettent à leur superministre de l'économie, de l'innovation et de l'énergie et autres, Pierre Fitzgibbon, de prioriser la privatisation de ressources publiques, en cédant des droits liés à la production électrique sur le territoire du Québec à des compagnies privées, alors que la CAQ n'a nullement reçu de la part de la population lors des dernières élections le mandat de céder ou privatiser partiellement ou totalement la production et la distribution de notre énergie électrique.

Autres signataires : Jacques Benoit, Gmob (Groupe Mobilisation), Michel Jetté, Gmob (Groupe Mobilisation), Louise Sabourin, Gmob (Groupe Mobilisation), Julie Robillard, Mouvement d'éducation populaire et d'action communautaire du Québec (MÉPACQ), André Bélisle, Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), Josée Harnois, Table régionale des organismes volontaires d'éducation populaire (TROVEP) de la Montérégie, Patricia Posadas, Prospérité sans pétrole, Rimouski, Martin Poirier, Annie Landry et Stéphane Poirier.

Le Journal de Quebec | lettre de GMOB
26 mars 2024

Le Québec peut-il oublier les effets bénéfiques pour la société québécoise tout entière du travail accompli par René Lévesque pour que la production et la distribution électriques soient nationalisées par Hydro-québec ? Et cette électricité ne doit-elle pas rester propriété du peuple québécois ?

En agissant ainsi, le gouvernement Legault met en route notre dépossession d'un bien commun national au profit d'intérêts privés.

Nous considérons que le premier ministre du Québec agit de façon antidémocratique et contre l'intérêt des institutions publiques et du peuple québécois.

PRIVATISATION

Le premier ministre du Québec, député de L'assomption, et le gouvernement de la CAQ permettent au ministre de la Santé, Christian Dubé, de privatiser la première ligne du système public de santé et entérinent la construction d'hôpitaux privés qui viendront en compétition avec le système public pour les ressources tant financières, matérielles qu'humaines.

Cette privatisation canalise lesdites ressources vers des intérêts privés au détriment de ce bien commun du peuple québécois qu'est le système public de santé. Est-ce que la CAQ a reçu le mandat, lors des dernières élections, de procéder à un tel affaiblissement du système public de santé du Québec ?

En agissant ainsi, le gouvernement Legault engendre notre dépossession d'une partie de notre réseau public au profit d'intérêts privés.

Le premier ministre du Québec, député de L'assomption, et le gouvernement de la CAQ permettent au ministre de l'environnement et de la Lutte contre les Changements climatiques, Benoit Charette, d'accepter que les règlements permettant la tenue d'un BAPE soient changés au profit de compagnies privées, sans consulter la population. Cela crée une fois de plus un déficit démocratique important dans le contexte d'une crise climatique planétaire dont plus personne ne peut nier l'existence ni les effets dévastateurs.

Ce faisant, le gouvernement Legault favorise l'exploitation abusive de territoires riches en biodiversité malgré des avis l'avertissant du danger d'extinction d'espèces animales et végétales, dans le contexte d'une crise de la biodiversité que les scientifiques reconnaissent comme la « sixième grande extinction de la vie ».

De plus, ce gouvernement, en toute connaissance de cause, permet que les normes environnementales de la Santé publique ne soient pas respectées afin de favoriser des entreprises privées. Les conséquences sont évidentes : détérioration de la santé de la population locale, chez qui on constate des décès prématurés, tout comme on constate la dévitalisation des territoires concernés. En agissant ainsi, le gouvernement Legault confirme notre dépossession d'une partie de notre territoire, de notre patrimoine naturel et de notre droit à la santé et à la sécurité au profit d'intérêts privés.

DÉPOSSESSION DE NOS DROITS

Le premier ministre du Quéde bec, député L'assomption, et le gouvernement de la CAQ permettent à la ministre de l'habitation, France-élaine Duranceau, qu'une masse critique de la population subisse des chocs économiques sous la forme d'augmentations spectaculaires des loyers, engendrant ainsi une crise sociale que l'on aurait crue chose du passé. Le gouvernement avalise, une fois de plus, une réglementation déficiente qui prive les citoyens de logements abordables ainsi que de droits qui les protégeraient d'augmentations et d'évictions abusives et de spéculateurs sans scrupules tant nationaux qu'internationaux.

En agissant ainsi, le gouvernement Legault confirme la dépossession des personnes et des familles les plus démunies d'un droit essentiel qu'est la capacité de se loger sans s'appauvrir encore plus, sans basculer dans l'indignité, sans risquer de se retrouver sans abri, et ce, au profit d'intérêts privés.

Le premier ministre du Québec, député de L'assomption, et le gouvernement de la CAQ organisent ainsi la dépossession de certains de nos droits (droit au logement, à la santé, à la sécurité) et de nos institutions publiques les plus névralgiques (énergie et santé), essentielles pour nous aider à faire face aux différentes problématiques liées aux changements climatiques. Leur « gouvernance » les amène à vendre les ressources du Québec, nous rappelant les heures les plus sombres de notre histoire.

■ Face à ces trahisons liées aux niveaux les plus névralgiques de nos institutions publiques, face à l'intention d'affaiblir, voire déposséder, nos institutions publiques au profit d'intérêts privés ;

■ Face à l'incompétence du gouvernement à protéger sa population contre des abus économiques ;

■ Face au non-respect des consensus sociaux sur la protection d'une biodiversité qui a la capacité de mitiger les effets dévastateurs des changements climatiques, et à l'attaque de nos institutions publiques si nécessaires face aux différentes crises (sociales, économiques, climatiques et de la biodiversité) dans lesquelles nous sommes plongés ;

■ Et face au fait que François Legault accélère les processus de dépossession du bien commun, tout en perpétuant un modèle économique qui est la cause de la majorité des crises actuelles ;

Nous considérons que le premier ministre du Québec agit de façon antidémocratique et contre l'intérêt des institutions publiques et du peuple québécois.

Et, pour toutes ces raisons, comme signataires de cette lettre, nous demandons la démission immédiate de François Legault.

L’hypocrisie de l’administration américaine et l’insolence israélienne

2 avril 2024, par Gilbert Achcar — , ,
Gilbert Achcar livre son analyse des positions actuelles des États-Unis, dans le contexte de l'adoption de la résolution qu'ils ont proposée au Conseil de sécurité de l'ONU. (…)

Gilbert Achcar livre son analyse des positions actuelles des États-Unis, dans le contexte de l'adoption de la résolution qu'ils ont proposée au Conseil de sécurité de l'ONU.

Tiré de Inprecor 719 - avril 2024
27 mars 2024

Par Gilbert Achcar

Il est vraiment étonnant que Washington se soit abstenu lors du vote sur la résolution adoptée lundi par le Conseil de sécurité de l'ONU. Or, cette résolution est tout à fait cohérente avec la position américaine qui rejette l'appel à un cessez-le-feu permanent. Elle appelle seulement à « un cessez-le-feu immédiat pour le mois de Ramadan » (dont une bonne moitié est déjà écoulée), ajoutant en guise de vœu pieux que cela devrait « conduire à un cessez-le-feu durable » (la résolution n'utilise pas en anglais le terme « permanent », mais « lasting » (durable), qui n'équivaut pas à une cessation définitive). Les parties qui ont rédigé la résolution ont fait un effort particulier pour utiliser des expressions et des concepts qui puissent satisfaire Washington afin que le texte réconcilie la position américaine avec la position arabe. Ainsi, la résolution condamne « toutes les attaques contre les civils et les biens civils, ainsi que toutes les violences et hostilités contre les civils, et tous les actes de terrorisme » rappelant que « la prise d'otages est interdite par le droit international ».

Hypocrisie et mensonges

La résolution était telle cette fois-ci que la Grande-Bretagne elle-même a pu voter pour elle, après s'être jusqu'à présent alignée sur la position américaine, n'osant la contredire qu'en s'abstenant une fois pendant que Washington utilisait son veto. Quant à la justification par l'administration américaine de son abstention de lundi en soulignant que la résolution ne nomme pas le « Hamas », c'est un prétexte tout à fait vain qui ne peut tromper personne, puisque la résolution ne nomme pas non plus Israël, même en parlant de la nécessité d'ouvrir la voie à l'aide internationale !

En effet, éviter les deux désignations directes constituait l'un des compromis sur lesquels repose la résolution. La vérité est que l'abstention de Washington visait à tenter d'apaiser le ressentiment de la partie israélienne afin que Washington ne donne pas l'impression de participer à un consensus du Conseil de sécurité de l'ONU sur une résolution qu'Israël rejette. Samedi dernier, le ministre des Affaires étrangères du Likoud-sioniste, Israel Katz, avait déjà accusé les Nations unies d'être devenues, sous la direction de leur actuel secrétaire général Antonio Guterres, « un organisme antisémite et anti-israélien qui protège et encourage la terreur » ! Avec cela, la politique habituelle d'Israël consistant à qualifier d'antijuive toute critique de sa politique a atteint un nouveau niveau de décadence et de vulgarité.

La préparation du massacre

Quant à l'administration du président américain Joe Biden, elle a atteint pour sa part un nouveau degré en matière d'hypocrisie. Elle continue à fournir à Israël armes et munitions, comme elle a commencé à le faire dès le début de la guerre sioniste génocidaire contre Gaza, de sorte qu'elle est devenue pleinement complice de l'assaut en cours, qui est de fait la première guerre entièrement conjointe entre les États-Unis et l'État sioniste. Tandis que Benjamin Netanyahou a annulé la visite à Washington d'une délégation conduite par l'un de ses conseillers en affaires stratégiques, le ministre de la « Défense » de son gouvernement, Yoav Galant, qui est bien sûr membre aussi du cabinet de guerre restreint formé au début de l'assaut actuel, est arrivé lundi à Washington.

Sa visite est bien plus importante que celle qui a été annulée par Netanyahou. À son arrivée dans la capitale américaine, Gallant a déclaré que ses forces armées envahiront inévitablement Rafah. Il est venu consulter l'administration Biden sur la manière de préparer l'invasion de Rafah de sorte à ce que les deux parties puissent prétendre avoir pris en compte les considérations humanitaires, devenues une question hautement sensible pour l'administration américaine.

Une position inhumaine

Il va sans dire que cette sensibilité ne découle pas d'un quelconque attachement aux considérations humanitaires elles-mêmes. Comment pourrait-elle en découler d'ailleurs alors que Washington a pleinement participé au meurtre d'environ quarante mille personnes avec des dizaines de milliers de blessé·es, dont un pourcentage élevé de blessures graves ; à la destruction de la bande de Gaza à un degré sans précédent dans l'histoire, au vu de l'ampleur des dégâts causés en quelques mois ; et au déplacement de la grande majorité de la population de la bande de Gaza vers la région de Rafah ?

Les caisses d'aide alimentaire que Washington lâche du ciel sont des gesticulations qui sont loin de disculper l'administration américaine comme elle le souhaite, puisque tous les responsables de l'aide humanitaire internationale ont confirmé qu'il s'agissait d'un moyen coûteux et inefficace pour éliminer la famine meurtrière qui se propage parmi les Gazaoui·es. Ils pointent plutôt du doigt les milliers de camions alignés du côté égyptien de la frontière, dont Israël empêche l'entrée, alors qu'il suffirait à Washington de faire pression sur l'État sioniste en le menaçant sérieusement de cesser son soutien militaire afin de l'obliger à ouvrir les portes de l'aide par voie terrestre, seule voie véritablement capable de réduire la crise humanitaire et d'empêcher la propagation de la famine et son exacerbation.

Jeux d'influence sordides

Quant au port qu'ils construisent sur la côte de Gaza, il n'est pas non plus capable de résoudre la crise. De plus, on est tout à fait en droit de s'interroger sur la véritable intention qui se cache derrière, car cela pourrait être utilisé afin d'encourager les Gazaoui·es à émigrer si les portes du Sinaï leur restaient fermées. En effet, le gouvernement sioniste-fasciste a l'intention d'achever la deuxième Nakba en déracinant une fois de plus les Palestiniens de la terre de Palestine, cette fois de la bande de Gaza. Leur intention première était de les expulser vers le Sinaï, mais le rejet de cette perspective par le régime d'Abdel Fattah al-Sisi (pour des raisons de sécurité et non pour des raisons humanitaires, bien entendu) les a amenés à envisager de les expulser vers diverses parties du monde. Ils ont établi des contacts avec plusieurs pays dans ce but, selon le propre témoignage de Netanyahu.

Récemment, des voix se sont élevées en Israël pour suggérer de concentrer les habitants de Gaza dans un coin du désert du Néguev, à la frontière égyptienne, afin que l'État sioniste puisse annexer la bande de Gaza en tant que terre de plus grande valeur, notamment en raison de sa côte. Tout cela a inquiété Washington, qui l'a poussé à inviter Benny Gantz, membre du cabinet de guerre, opposant à Netanyahou et au gouvernement du Likoud, pour discuter de la question avec lui. Washington a également reçu Gallant, qui est lui aussi un opposant à Netanyahou, mais de l'intérieur du Likoud. L'administration américaine s'inquiète du projet d'expulsion, qui contredit sa position appelant à préserver le cadre d'Oslo et à faire en sorte que « l'Autorité palestinienne » supervise à nouveau la bande de Gaza, principalement sous tutelle israélienne, qui pourrait s'accompagner du déploiement de forces régionales ou internationales.

Intertitre d'Inprecor. Publié sur le blog Mediapart.

Note de l'auteur : Ceci est la traduction de ma tribune hebdomadaire dans le quotidien de langue arabe, Al-Quds al-Arabi, basé à Londres. Cet article est paru le 26 mars en ligne et dans le numéro imprimé du 27 Mars. Vous pouvez librement les reproduire en indiquant la source avec le lien correspondant.

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