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Grèce : la deuxième mort de Syriza ou, de la tragédie à la farce
Syriza traverse actuellement ce qui pourrait bien être sa crise finale après l'élection à sa tête d'un ancien trader : Stefanos Kasselakis. Celui-ci a pris la succession d'Alexis Tsipras après la déroute électorale récente du parti, en bénéficiant d'un large soutien des médias dominants et d'un système de « primaire interne » qui permet à toute personne s'inscrivant en ligne et payant la somme de deux euros de participer à l'élection du chef du parti.
Stathis Kouvélakis analyse dans cet article ce qui apparaît d'ores et déjà comme la « deuxième mort » de Syriza, la première renvoyant à la capitulation en rase campagne de l'été 2015 face à la Troïka (Banque centrale européenne, Fonds monétaire international et Commission européenne). Celle-ci conduisit Tsipras à mener une politique d'une extrême brutalité pour les classes populaires et, ainsi, à transformer Syriza de parti de la gauche radicale en parti de l'austérité néolibérale.
8 avril 2024 | tiré de la gauche écosocialiste | d'abord publié sur le site de Contretemps
https://www.contretemps.eu/grece-deuxieme-mort-syriza-tsipras-kasselakis/
On connait sans doute les phrases par lesquelles commence leDix-huit Brumaire de Louis Bonaparte de Marx : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages de l'histoire surgissent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
Ce « quelque part » fait référence à un passage des Leçons sur la philosophie de l'histoire qui établit un parallèle, d'une part, entre le passage de Rome de la république à l'empire et celui de la France de la monarchie à la république, et, de l'autre, entre le destin de César, celui de Napoléon et celui de la dynastie des Bourbons. Selon Hegel, le meurtre de César est censé ramener la république, en mettant fin au pouvoir personnel, mais il aboutit à sa fin irrévocable et à l'instauration du régime impérial, d'un césarisme sans César que le meurtre de celui-ci a rendu possible. Napoléon et les Bourbons sont chassés deux fois du pouvoir, et ce n'est qu'au terme de cette réitération que l'irréversibilité de la fin du pouvoir qu'ils ont incarné est véritablement actée.
Hegel en tire une sorte de loi de l'histoire selon laquelle « la répétition réalise et confirme ce qui au début paraissait seulement contingent et possible »[1]. Un événement n'est définitivement enregistré que lorsque, par sa répétition, sa nécessité, c'est-à-dire son caractère irréversible, est reconnue. Cette répétition n'est en fait jamais une répétition à l'identique, elle s'effectue toujours sous une forme déplacée.
Toutefois, l'idée d'un passage de la tragédie à la farce est, pace Marx, déjà bien présente chez Hegel, qui caractérise la « Restauration » des Bourbons de « farce qui a duré 15 ans »[2]. La normalité propre à l'ère bourgeoise tend à refouler les moments troubles qui ont scandé son émergence. Pour autant, si toute idée de retour en arrière s'avère illusoire, cette illusion fait elle-même partie du processus qui, par le jeu de la répétition, enregistre la césure de l'événement.
Le désastre que vit la Grèce, et en particulier la gauche grecque, depuis le terrible été 2015 apparaît comme un cas d'école de cette « ruse de la raison historique ».
Entre les deux morts, la séquence 2015-2023
La dernière en date des tragédies d'un pays qui en a connu bien d'autres est donc survenue en ce terrible été 2015, lorsqu'Alexis Tsipras capitule en rase campagne face à la Troïka (Union européenne, Banque centrale européenne, Fond Monétaire International), et accepte un plan néolibéral de choc (connu en tant que « 3e Mémorandum ») bien pire que celui que l'électorat grec venait de rejeter quelques jours auparavant, lors du référendum du 5 juillet. Mais l'ampleur de la catastrophe était telle qu'elle fit l'objet d'un déni, habilement cultivé par Tsipras et ceux qui l'ont suivi au sein de son parti, avec l'appui enthousiaste des classes dominantes grecque et européennes.
Syriza a pu ainsi remporter le scrutin anticipé de septembre 2015 en laissant croire que l'acceptation du 3e Mémorandum n'était qu'un recul tactique et en promettant de mettre en œuvre un « programme parallèle », censé neutraliser ses retombées négatives. Les quatre ans qui ont suivi ont toutefois été marqués par l'application à la lettre des recettes néolibérales draconiennes gravées dans le marbre de cet accord, sans la moindre mesure compensatoire, transformant la Grèce en pays modèle du néolibéralisme au sein de l'UE.
L'électorat sanctionne lourdement Syrizaau scrutin européen de mai 2019, en le plaçant (à 23,7% contre 35,6% en septembre 2015), dix points derrière une droite revigorée, assurée de revenir au pouvoir. Sentant le vent du boulet, Tsipras bouscule de quelques mois le calendrier électoral et appelle à un scrutin législatif anticipé pour juillet. La manœuvre porte ses fruits, ou du moins quelques-uns.
Certes, Syriza sort perdant, à près de neuf points derrière Nouvelle Démocratie. Mais il progresse de près de huit points par rapport aux européennes, atteignant un score inespéré de 31,5%. La perspective d'un retour de la droite au pouvoir a suscité un ultime réflexe de vote-barrage. Ce réflexe s'était nourri de la réaction suscitée par les manifestations nationalistes du printemps précédent contre l'accord signé avec la République de Macédoine du Nord, qui avaient vu se constituer un front commun entre l'extrême droite et les secteurs les plus radicaux de Nouvelle Démocratie.
Ce score a créé l'illusion, propagée conjointement par Syriza et le système politico-médiatique, selon laquelle on assisterait au retour à un système bipartisan comme celui que le pays avait connu des années 1970 à la crise de 2010. A la seule différence que c'était désormais le parti d'Alexis Tsipras qui était censé occuper la place qui fut naguère celle du Pasok, celle d'une force d'alternance gouvernementale face à la droite.
Cette illusion renvoyait de fait à une autre, plus profonde : celle qui refusait d'admettre le caractère irréversible de ce qui s'était passé l'été 2015, et qui s'était prolongé lors des quatre années qui avaient suivi, à savoir la mutation de Syriza d'un parti de la gauche radicale en véhicule d'une forme particulièrement dévastatrice de néolibéralisme, assortie d'une mise sous tutelle du pays pendant plusieurs décennies[3].
Mai-juin 2023 : le naufrage électoral
L'effondrement électoral de Syriza au scrutin de mai 2023, confirmé et aggravé dans celui qui a suivi (de 31,5% en 2019 à 20% en mai puis à 17,8% en juin), a mis fin à cette illusion. Au cours des quatre années précédentes, Syriza s'était contenté de mener une opposition superficielle, ne contestant aucune orientation de fond de la droite.
Au parlement, ses députés ont voté 45% des lois proposées par le gouvernement de Mitsotakis, y compris les plus emblématiques comme celle autorisant la vente à un prix symbolique du terrain de l'ancien aéroport d'Elliniko à l'oligarque Yanis Latsis, associé à des capitaux qataris, ou les pharaoniques contrats d'armement, d'un montant de près de 15 milliards à ce jour, qui ont conduit au doublement du budget de la défense entre 2020 et 2022. Syriza s'est chargé lui-même de rappeler quotidiennement que la capitulation de 2015 et son mandat gouvernemental ne constituaient en rien une « parenthèse » forcée mais bien une rupture qui n'admettait aucun retour en arrière.
Par ailleurs, Tsipras a engagé une mutation de la structure organisationnelle de Syriza en ouvrant largement le parti à des personnalités « centristes », en général issues du Pasok, qui avaient approuvé tous les Mémorandums signés avec la Troïka lors de la période 2010-2015. Le nom du parti a été modifié en 2020 en « Syriza-Alliance progressiste », avec l'ambition d'en faire une force capable de couvrir l'espace du « centre-gauche » et d'apparaître comme une force d'alternance stable. Et, surtout, Tsipras a instauré en 2022 un système de « primaire interne », ouverte à toute personne s'inscrivant en ligne et payant la somme de deux euros.
Seul candidat, Tsipras est élu président du parti par une « base » fictive de 170 mille personnes – jusqu'à l'été 2015 Syriza comptabilisait 35 000 membres, mais il s'agissait alors de vrais membres affiliés à une section locale ou d'entreprise. A la tête d'un parti vidé de toute substance militante et transformé en machine électorale au service du leader, Tsipras pensait aborder avec une relative sérénité les scrutins de 2023. L'objectif était sinon de gagner une majorité, du moins être en mesure de constituer une coalition gouvernementale « progressiste » avec le Pasok et accoucher ainsi d'un pôle de centre-gauche sur le modèle du PD italien.
Dans ce contexte, la double déroute de mai et juin 2023, la seconde amplifiant la première, a provoqué un séisme interne. Dans une ambiance lugubre, Tsipras démissionne quelques jours après la gifle électorale de juin. Il laisse un parti démoralisé et, surtout, dépourvu d'identité et de repères autres que le culte du leader et l'obsession de revenir au pouvoir.
De nouvelles « primaires » sont convoquées pour septembre, et une proche de Tsipras, Efi Achtsioglou, se présente comme la successeure désignée, bénéficiant de l'appui de l'appareil. Elle fait partie du groupe de quadras qui ont accédé à la notoriété en occupant d'importants portefeuilles ministériels entre 2015 et 2019. Elle-même, en tant que ministre du travail, a lié son nom à deux lois qui restreignent drastiquement le droit de grève (désormais soumis à un vote préalable des membres du syndicat, sur le modèle des lois Thatcher) et suppriment les négociations tripartites (syndicats-patronat-Etat) sur le SMIG, désormais fixé par décret.
Tout paraissait joué, jusqu'à ce qu'un outsider absolu, Stefanos Kasselakis se déclare candidat à la fin août et remporte aisément le scrutin (qui s'est déroulé en deux tours, selon les règles fixées en 2022). Que s'est-il passé ?
Qui est Stefanos Kasselakis ?
Dans les conditions actuelles d'affaiblissement au niveau mondial des partis politiques, le succès d'un outsider comme Kasselakis pourrait paraître trivial. Il l'est toutefois moins si on prend en compte ce qui fait la singularité du personnage et de son ascension éclair sur la scène politique. L'originalité du cas consiste en ce que l'outsider en question ne fonde pas une nouvelle formation, par-delà les clivages établis du champ politique, mais, défiant toute prévision, parvient à s'imposer à la tête d'un parti héritier d'un courant historique de la gauche et qui, malgré son affaiblissement, reste la principale force d'opposition au parlement grec.
A première vue, le succès de Kasselakis se présente comme une simple combinaison des techniques de com qui font l'essence de la « post-politique » actuelle. Jeune, riche, sportif, ouvertement gay (mais sans promouvoir d'agenda LGBT+ particulier), Kasselakis paraît incarner lui-même l'« image » de nouveauté, celle du « rêve grec » qu'il promet à ses partisans. La campagne-éclair qui l'amène à la présidence de Syriza est entièrement basée sur des petites vidéos (six, soit un total 43 minutes), de rares interviews (il arrête rapidement un exercice qui le met en difficulté), et, avant tout, sur le recours intensif aux réseaux sociaux.
Le candidat-surprise est aussitôt adoubé par les médias audiovisuels, qui lui assurent une visibilité extraordinaire, entièrement basée sur l'étalage complaisant de son style de vie (son chien, son mari, sa salle de fitness, ses sorties etc.). Son discours est à l'image de sa campagne : il se présente comme un visage neuf, « l'homme capable de battre Mitsotakis », dégagé de tout « boulet idéologique » à l'opposé des « hommes (et femmes) d'appareil » qu'il affronte dans le cadre des primaires de Syriza.
Lors des interviews, son ignorance des sujets les plus élémentaires de la politique grecque est flagrante. Malgré son succès supposé dans le monde des affaires, il semble ignorer le montant du taux d'imposition des sociétés en Grèce et, nonobstant les saillies « patriotiques » dont il parsème ses discours, il n'a qu'une vague idée des problèmes qu'affronte le pays dans ses rapports avec la Turquie. Ses propositions sont aussi floues que sommaires, mais toutes s'insèrent dans la grammaire néolibérale : moins d'impôts, suppression du service militaire obligatoire et promotion d'une armée de métier, « égalité des chances » et « rêve grec pour tous ».
Peu après son élection à la présidence du parti, il prononce devant l'assemblée générale annuelle du patronat grec un discours remarqué, qui dissipe le nuage de fumée qui a entouré sa campagne. Il y défend une vision qui « ne diabolise pas le capital et le voit comme un outil pour la prospérité, pour la réduction des inégalités à travers une croissance forte ». Selon cette version de la « théorie du ruissellement », le « mot travail doit être un appel à la ‘collaboration', pour un nouveau contrat social par lequel les travailleurs participent activement à la croissance de l'entreprise ».
La clé du succès de Kasselakis se trouve sans doute dans cette adéquation entre un discours à peu près vide de contenu, au sens où il se contente de surfer sur les clichés (au sens imagé) du néolibéralisme, et son incarnation dans un visage juvénile, dépourvu de toute épaisseur, donc entièrement modelable (et modelé) par les techniques de la com. Il apparaît comme la transposition dans le champ de la politique de la figure de l'« ambianceur », pour reprendre une catégorie de Nicolas Vieillescazes : quelqu'un qui diffuse une certaine vision, en l'occurrence néolibérale, mais de façon vague, quasiment subreptice, qui évite toute affirmation et propos « clivant » et se fond ainsi dans l' « ambiance » régnante, puissamment aidé en cela par son (apparente) absence de passé. Davantage qu'une véritable singularité, Kasselakis apparaît comme un produit d'algorithmes, simple figuration de la logique anonyme du système politique et de l'ordre social dont il est l'expression.
Si Kasselakis a pu s'en tenir pendant sa courte campagne pour la présidence de Syriza (à peine plus de deux semaines) à un discours infra-politique, c'est qu'il est lui-même un inconnu à peu près complet non seulement sur la scène politique mais aussi dans la vie publique du pays. Sa désignation par Alexis Tsipras sur les listes de Syriza (dans une position non-éligible) aux scrutins de mai et juin 2023 au titre de personnalité de la diaspora[4] est passée à peu près inaperçue.
Ayant quitté la Grèce à l'âge de 14 ans, il est résident permanent aux Etats-Unis jusqu'au début de l'année dernière. C'est dans ce pays que s'est déroulée la totalité de sa carrière professionnelle, qui l'a vu passer du statut de trader de la Goldman Sachs à celui d'armateur, une trajectoire qui lui donne l'aura du self-made man dont il ne cesse de se prévaloir. Pourtant, un voile d'opacité entoure la nature exacte de ses activités entrepreneuriales.
De récents reportages de la presse grecque pointent une structure labyrinthique de sociétés au statut juridique complexe, dont les principales sont basées au Delaware, un Etat de la côte Est des Etats-Unis connu pour son statut de paradis fiscal et pour la règle de confidentialité qu'il applique quant à la propriété des sociétés qui y sont enregistrées. Tout cela au mépris de la législation grecque qui interdit aux élu.es et aux dirigeant.es de partis représentés au parlement d'être propriétaires de sociétés dont le siège se trouve hors du pays.
Même le passage par la Goldman Sachs est controversé : Kasselakis aurait été licencié pour « performance insuffisante », alors que lui-même assure l'avoir quittée de son propre gré pour reprendre des études supérieures. De même, il apparaît que, loin d'être le self-made man qu'il prétend, son entrée dans le monde des affaires s'est effectuée grâce à l'appui de la société de son père et à celui du puissant armateur Marcos Nomikos.
Que sa trajectoire ait été celle d'un capitaine ou, plus vraisemblablement, celle d'un chevalier d'industrie, Kasselakis n'est pas un inconnu au sein de la communauté gréco-étatsunienne. Il a tenu pendant des années une chronique consacrée à l'économie dans son organe emblématique, The National Herald, un quotidien ultra-conservateur (et soutien notoire de la dictature des colonels qui a sévi de 1967 à 1974) mais qui entretient de puissants liens « bipartisans » avec l'establishment politique et économique étatsunien. Kasselakis y publie ses chroniques parfois sous son nom, parfois sous le pseudo d'Aristotelis Oikonomou, en hommage à l'armateur mythique Aristotelis Onassis.
La presse grecque a abondamment fait état de ses publications passées, qui ne laissent aucun doute sur son positionnement idéologique et politique – même si l'effet de ces révélations a été habilement neutralisé par le tapage communicationnel qui a entouré sa campagne. Tout au long de la crise des années 2010-2015, Kasselakis a vigoureusement défendu la thérapie de choc de la Troïka, jugeant que les salaires grecs sont trop élevés (y compris le salaire minimum), et que les licenciements de fonctionnaires et les coupes dans les services publics imposés par la thérapie de choc étaient « insuffisants ».
Il proposait comme modèle la politique économique de Reagan et la création d'universités privées. Il considérait Syriza, et en particulier Alexis Tsipras, comme un « danger » pour le pays comparable à celui que Trump représentait pour les Etats-Unis (lui-même était pourtant enregistré comme électeur républicain à New York de 2013 à 2019). Il avait affiché, en 2015, son soutien à l'actuel premier ministre Konstantinos Mitsotakis lors des primaires de la droite et salué, en 2019, la victoire de Nouvelle Démocratie (dirigée par Mitsotakis), lorsqu'elle succède au pouvoir à Syriza.
Dans un entretien accordé en juillet 2023 à l'édition en langue anglaise du quotidien athénien Kathimerini, alors qu'il s'était déjà présenté comme candidat sur les listes de Syriza, il se targue de « son excellente relation avec Mitsotakis, qui date de 2012, quand il était simplement député ». Dans le même entretien, il déclare avoir accepté la proposition de Tsipras de figurer sur les listes de son parti car il « pense qu'avec lui (Tsipras) nous pourrions créer l'équivalent grec du Parti Démocrate [étatsunien], qui pourrait mettre en œuvre un ensemble de changements politiques allant de projets de loi bipartisans sur l'économie et la réforme de la justice à des protections progressistes sur les droits de l'homme, le logement, la pauvreté, etc. ».
L'aboutissement d'un long délitement
L'élection d'une telle personnalité à la tête d'un parti comme Syriza, qui compte 20 ans d'existence et plonge ses racines dans l'histoire mouvementée de la gauche communiste grecque, a bien quelque chose de vertigineux. De la tragédie on est effectivement passé à la farce, mais le spectacle a continué à attirer des spectateurs. Il s'est en effet trouvé 70 mille personnes pour soutenir Kasselakis lors du second tour des primaires (56% du total) contre 56 mille à sa rivale, Efi Achtsioglou. Comment expliquer cette adhésion ?
Il faut tout d'abord mentionner la déstructuration idéologique profonde induite par le cynisme impudent d'une formation de la « gauche radicale » qui renie ses engagements fondamentaux, bafoue le résultat d'un référendum qu'elle a elle-même organisé, et s'accroche au pouvoir pour poursuivre la politique néolibérale d'une grande brutalité engagée par ses prédécesseurs. La perte de repères qui s'ensuit nourrit le nihilisme et les mues les plus improbables, y compris au sein de ce qui restait de l'électorat de Syriza.
Vient ensuite l'impact de la procédure de la primaire qui substitue au principe d'un parti constitué de militants souverains celui d'un agrégat anonyme et atomisé, constitué de membres fantômes à deux euros, aisément manipulable par les médias et le buzz des réseaux sociaux. Sans la figure de Tsipras, qui maintenait l'apparence d'une continuité, le parti centré autour de son leader est apparu pour ce qu'il était devenu : une coquille vide.
Avec ce mélange d'inconscience et de sincérité qui caractérise les outsiders, Kasselakis a déclaré que « si Syriza fonctionnait correctement, s'il avait une base sociale, une réserve de cadres et de jeunes, il y aurait évidemment quelqu'un d'autre qui aurait pris la place que j'occupe aujourd'hui. Le fait que j'aie été élu n'est pas un signe de bon fonctionnement. Je l'admets. Si j'ai été élu, c'est parce que les gens voulaient quelque chose de différent ».
Toutefois, la victoire d'un candidat aussi improbable n'a été possible que du fait du discrédit de ses concurrents. Usés par un exercice du pouvoir impopulaire, ayant appliqué sans broncher des politiques néolibérales aux antipodes complets des engagements de Syriza, ils et elles en ont payé le prix lorsque le désastre électoral est survenu. Incarnant la continuité et une forme de légitimité « partidaire », Efi Achtsioglou en particulier pensait que les primaires seraient une promenade et menait une campagne routinière et « centriste ».
C'est précisément ce qui l'a conduit à la défaite : brocardée en tant que représentante d'une ligne et d'une équipe qui avait échoué, elle n'avait pas grand-chose à opposer à la « guerre-éclair » communicationnelle d'un Kasselakis, avec son profil d'« homme neuf », vierge de tout lien avec le Syriza de gouvernement, adossé au système médiatique mais bénéficiant également de la bienveillance implicite de Tsipras. Sa défense de « l'identité de gauche » du parti ne pouvait qu'apparaître que comme le reliquat démonétisé d'une époque révolue.
La force de Kasselakis a été précisément d'affirmer la rupture avec une identité devenue sans objet. Une fois de plus, l'injonction que le « révisionniste » Eduard Bernstein lançait à la socialdémocratie allemande à la fin du 19e siècle – « qu'elle ose paraître ce qu'elle est » – a fait la preuve de son efficacité. Profitant du désarroi créé par la déroute électorale, le candidat surprise a su mobiliser les procédures mises en place par Tsipras pour construire une base de supporters à partir des technologies qu'appellent ces mêmes procédures : le buzz des réseaux sociaux et le tapage médiatique.
Son succès illustre ce que Gramsci appelait un processus déjà bien avancé de « transformisme » et dont la racine n'est pas à chercher ailleurs que dans la capitulation de l'été 2015. C'est aussi la raison pour laquelle son OPA sur Syriza a bénéficié, dans un premier temps (mais qui était le plus crucial), de la bienveillance de Tsipras et du soutien de ses plus proches collaborateurs au sein du cercle dirigeant.
Syriza sous le leadership de Kasselakis
Si l'on appliquait à Kasselakis les critères dont il se réclame lui-même, le bilan de ses six premiers mois à la présidence du parti est pour le moins décevant, si ce n'est catastrophique. Les élections régionales et municipales d'octobre dernier ont été une humiliation pour le parti, qui a perdu le peu de bases municipales qui lui restaient.
Presque partout il a été dépassé par le Pasok, qui a remporté un succès spectaculaire et inattendu en délogeant (au second tour) la droite de la municipalité d'Athènes, l'ex-maire n'étant autre que le neveu du premier ministre Mitsotakis. Pire, Syriza est talonné au niveau national par le Parti communiste, qui connaît un redressement sensible et contrôle actuellement cinq municipalités importantes, dont celle de Patras, 3e ville du pays (conquise en 2014). Suite à ce premier test électoral, Syriza est relégué en 3e position (autour du 12%) dans la quasi-totalité des sondages, à deux points en moyenne derrière le Pasok.
Ce qui a fait la une des médias au cours des mois qui ont suivi, ce ne sont plus tant les opérations de com' de son président (malgré la publicité accordée à l'anniversaire de son chien Farly…) mais les déboires internes du parti et les révélations sur ses activités professionnelles aux Etats-Unis. Son élection a été suivie de vagues de départ de Syriza (pendant plusieurs semaines, la presse publiait quasi-quotidiennement des lettres collectives de départ signées par des dizaines, parfois des centaines de membres), des exclusions de députés, et rapidement, par le départ des principaux courants « historiques » : « Parapluie », qui se voulait l'aile gauche du parti (son candidat, Euclide Tsakalotos, ancien ministre de l'économie et des finances, avait recueilli 8,3% des voix lors du 1er tour des primaires), et le groupe dit « 6+6 », qui regroupe les quadras de l'ancienne direction autour de Tsipras, dont la candidate, Efi Achtsioglou, a affronté Kasselakis lors du second tour des primaires (elle avait obtenu 36% lors du premier).
Ces deux courants ont d'abord créé un groupe parlementaire, avec 11 députés sur les 47 élus sous l'étiquette Syriza en juin 2023, puis un parti nommé « Nouvelle Gauche ». Celui-ci a tenu sa première conférence nationale début mars et élu à sa tête Alexis Charitsis (47 ans), qui a détenu divers portefeuilles dans les gouvernements Tsipras.
Bien que se voulant garante de l'« identité de gauche », qu'elle accuse Kasselakis d'avoir abandonnée, Nouvelle Gauche se veut également la meilleure défenseure du bilan gouvernemental de Syriza, auquel ses principaux dirigeants restent associés. L'argument est que la cause de la crise du parti remonte à 2019. Seraient en cause l'incapacité à mener une opposition crédible et la politique d'« ouverture vers le centre » impulsée par Tsipras, ainsi que la transformation de l'organisation en machine au service du leader. La capitulation de 2015 et les quatre années de politiques néolibérales drastiques qui ont suivies font l'objet d'un non-dit, si ce n'est d'un déni. La proposition politique de Nouvelle Gauche revient en fin de compte à entretenir l'illusion d'un possible « tsiprisme sans Tsipras », dans la continuité du « Syriza de gouvernement » des années 2015-2019.
Par contraste, le Syriza de l'ère Kasselakis joue une carte de distanciation partielle avec le bilan du Syriza au pouvoir. Flirtant avec une rhétorique populiste, il dénonce certains aspects de la politique de la période 2015-2019 qui ont particulièrement affecté les couches moyennes (surtaxation des professions libérales et des indépendants) ou les retraités. Naviguant au gré des sondages et des trouvailles des communicants, le « progressisme » du « nouveau » Syriza offre une combinaison de platitudes néolibérales agrémentées d'une pincée de populisme.
Parmi les principaux appuis de l'actuel président issus de l'ancien Syriza, on trouve Pavlos Polakis, ancien ministre de la santé. Personnage histrionesque maniant constamment l'insulte sur les réseaux sociaux , il y relaie l'argumentation des antivax ainsi que des propos nationalistes et xénophobes, frisant parfois le racisme. De son côté, Kasselakis ne manque jamais une occasion de mettre en avant son « patriotisme » et d'affirmer son soutien aux montants astronomiques des dépenses militaires engagées par le gouvernement actuel (que Syriza a par ailleurs toujours soutenues au parlement).
Le 4e congrès de Syriza, qui s'est tenu fin février, a été marqué par l'intervention de dernière minute de Tsipras au moyen d'une lettre rendue publique la veille de son ouverture. Quelques jours auparavant, Kasselakis avait adressé aux « membres » un « questionnaire en ligne » qui remettait en cause l'ensemble des « fondamentaux » de Syriza : nom et emblème du parti, positionnement dans l'axe droite-gauche, nécessité de « changements radicaux » dans sa structure.
Ce questionnaire a suscité la réaction de la quasi-totalité des anciens « barons » du parti et forcé Tsipras à intervenir. Dans une ultime tentative d'affirmer son influence au sein du parti, Tsipras dénonce à la fois ceux qui l'ont quitté pour créer Nouvelle Gauche et le leadership de Kasselakis, à qui il reproche d'avoir été élu sans avoir ouvert ses cartes. Il lui demande en conséquence de procéder à des nouvelles élections pour la présidence du parti, faisant ainsi monter d'un cran le niveau, déjà très élevé, de tension interne.
Le congrès lui-même a donné une image de chaos indescriptible, la plupart des participant.es n'étant pas des délégué.es élu.es (les sections se trouvant dans l'incapacité de tenir des réunions) mais une masse de supporters du nouveau leader, huant systématiquement les opposant.es dans une ambiance digne des jeux de cirque romain. Malgré l'annonce d'une candidature opposée à Kasselakis (celle d'Olga Gerovassili, un profil comparable à celui d'Achtsioglou en plus âgé), le congrès a repoussé in fine la proposition de tenue de nouvelles élections dans une caricature de délibération. Les médias ont abondamment parlé de farce, et comparé le congrès aux spectacles satiriques kitsch de la scène populaire du Pirée Delphinario.
Pourtant, que ce soit en termes d'image personnelle ou de stratégie, Kasselakis sort incontestablement renforcé de l'épreuve : débarrassé de toute opposition interne, il a rompu le lien symbolique avec Tsipras et mis un terme à toute velléité de son ancien leader d'interférer dans les affaires du parti. Il a désormais carte blanche pour mener au bout sa transformation de Syriza en parti libéral à l'américaine. Ses premières décisions ont consisté à mettre en place un schéma d'organisation d'inspiration explicitement entrepreneuriale : le parti est géré par son président, entouré de son staff et de plusieurs « think tank » thématiques.
Le projet de changement de nom n'est que reporté, sans doute pour le lendemain du scrutin de juin prochain. Reste à savoir si cette opération est en mesure d'améliorer la performance électorale, qui s'annonce calamiteuse, aux élections européennes. Les derniers sondages indiquent certes un léger redressement, et redonne à Syriza la deuxième place, légèrement devant le Pasok, mais à plus de vingt points derrière Nouvelle Démocratie et toujours sensiblement en-deçà du score de juin 2013.
Même si lui-même s'en défend, et réclame à être jugé en fonction du résultat lors du prochain scrutin législatif (prévu pour 2027), le leadership de Kasselakis apparaît fragile. Mais on peut d'ores et déjà affirmer que sa mission historique est accomplie : la deuxième mort de Syriza est maintenant un fait accompli. Le passage de la tragédie à la farce laisse derrière lui une gauche exsangue et une société déboussolée, à la merci de démagogues sans scrupules, qui ne cachent même plus leurs liens avec les puissances d'argent.
Stathis Kouvelakis. Publié sur le site de Contretemps.
Notes
[1] G. W. F. Hegel, Leçons sur la philosophie de l'histoire, Paris, Vrin, 1979, p. 242.
[2] Ibid., p. 343.
[3] Les engagements en matière d'excédents budgétaires, de remboursement de la dette et de mise sous hypothèque du patrimoine public de la Grèce contractés en 2018 par le gouvernement Tsipras, lors de l'accord de « sortie » du 3e Mémorandum, courent jusqu'en 2060. Par ailleurs, le Trésor public de la Grèce, tout comme l'Institut de statistiques, sont devenus des autorités « indépendantes », placées sous le contrôle indirect de l'Union européenne.
[4] Les partis grecs sont tenus d'inclure un quota de candidat.e.s de la diaspora depuis que le vote a été accordé, sous des conditions très restrictives, aux résident.e.s à l'étranger.
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avec l'aimable permission de l'auteur
Par Claude Vaillancourt -10 avril 2024
https://alter.quebec/23749-2/
Salis libérée de ses chaînes - illustration tirée de la vidéo réalisée par le média public italien Rai
Claude Vaillancourt
Ces personnes veulent se confronter à des néonazis qui célèbrent la Fête de l'honneur, commémorant le soi-disant héroïsme d'un bataillon nazi contre l'Armée rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. Bien qu'illégale, cette fête est tolérée sans peine par le gouvernement d'extrême droite de Victor Orbán.
La suite des événements est confuse. Ilaria Salis est arrêtée dans un taxi et accusée d'avoir violenté deux néonazis. Rien ne permet de le confirmer, sinon des vidéos confuses avec des gens masqués. Ses deux « victimes » ont subi des blessures légères, elles ont été rapidement rétablies et n'ont pas porté plainte. Pourtant, la jeune enseignante subit un sort terrible. Elle passe plusieurs mois en prison sans pouvoir contacter sa famille ou un avocat. Son enfermement est particulièrement pénible : elle vit dans des conditions hygiéniques déplorables, avec des rats et des punaises de lit, dans le froid, mal nourrie.
Lorsqu'elle est enfin convoquée au tribunal, plusieurs mois plus tard, elle apparaît les pieds et les mains enchainées. Ces images, diffusées par les médias italiens, sont un choc. Jamais plus, en Europe, on traite les accusé.es de cette façon, à moins de personnes considérées comme extrêmement dangereuses, des cas rarissimes. Un vent d'indignation se répand en Italie : comment peut-on traiter ainsi une citoyenne, d'autant plus que l'accusation semble particulièrement floue ?
Le peu d'empressement du gouvernement italien
Des pressions très fortes se font sentir pour une intervention ferme du gouvernement italien. L'affaire relève de la diplomatie et il devient important d'aller au-devant d'une femme traitée indignement. Le père d'Ilaria Salis, invité à de nombreuses tribunes médiatiques, défend avec ardeur sa fille et obtient un soutien significatif.
Mais la situation se complique par le fait que Georgia Meloni, première ministre à la tête du parti d'extrême droite Fratelli d'Italia, est une alliée et une amie de Victor Orbán dont elle a loué les qualités à plusieurs occasions. Celle-ci se trouve prise entre deux feux : d'une part, il faut porter secours à une citoyenne en difficulté ; d'autre part, il lui est malaisé de réprimander une personne de sa famille politique. Son gouvernement choisit d'en faire le moins possible, soulevant la colère des personnes révoltées par l'ensemble de la situation.
Devant les pressions qu'il doit malgré tout subir, le gouvernement hongrois affirme qu'il faut laisser la justice suivre son cours. Un point de vue mal reçu en Italie. D'abord parce que cette justice est très dure, en particulier dans le cas de Salis. Aussi parce que la Hongrie a été pointée du doigt à plusieurs reprises par l'Union européenne justement pour son manque d'indépendance judiciaire. Selon plusieurs, dont l'auteur Roberto Saviano, l'affaire est bel et bien politique.
La solution à la crise paraissait envisageable : les avocats de Salis visaient une assignation à résidence, ce qui lui aurait permis d'être transférée en Italie. Mais pendant sa dernière présence au tribunal, fin mars, la justice hongroise en a plutôt rajouté : voilà encore la prisonnière enchainée et subissant une dure rebuffade. C'est en Hongrie qu'elle devra poursuivre sa peine, bien qu'elle continue à clamer son innocence.
L'extrême droite décomplexée
Les leçons à retenir de l'acharnement contre Ilaria Salis sont claires : les antifascistes ne sont pas les bienvenus en Hongrie et ils seront durement réprimandés s'il le faut. La Hongrie de Victor Orbán n'a pas de leçon à recevoir de personne, elle continuera à appliquer ses politiques d'extrême droite décomplexée ; et gare à celles et ceux qui se mettront sur son chemin.
Certains y voient aussi une stratégie pour la Hongrie de combattre l'isolement dont elle est victime dans l'Union européenne à cause de ses politiques antidémocratiques (comme le prétend aussi Saviano). En échange d'un meilleur traitement pour Salis, Orbán négocierait un appui de l'Italie pour obtenir des fonds européens qui lui sont coupés actuellement.
En attendant, le gouvernement hongrois résiste à toutes les pressions et Ilaria Salis croupit en prison, victime d'enjeux qui la dépassent largement. Son procès principal aura lieu le 24 mai ; elle risque onze ans de prison.
Les opposants à Salis — il y en a de très vocaux, dont des trolls particulièrement actifs — prétendent qu'elle n'est pas la seule à subir les prisons hongroises et qu'il est normal qu'elle paye pour les risques qu'elle a pris. Mais l'acharnement contre elle, en dépit de la très grande médiatisation de son cas, donne une fois de plus la mesure de ce qu'une extrême droite bien en selle peut mettre de l'avant : un mépris profond des droits, un acharnement cruel contre ses adversaires, un refus ferme du dialogue.
La version plus présentable de cette extrême droite européenne, celle du gouvernement de Georgia Meloni, montre cependant, par son peu d'empressement à intervenir, qu'elle cautionne indirectement les agissements des plus radicaux de ce mouvement.
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Yanis Varoufakis : Le discours que je n’ai pas pu prononcer
Nous reprenons le discours de Yanis Varoufakis publié dans l'Aut'journal. Yanis Varoufakis n'a pu prononcer ce discours parce que la police allemande a fait irruption dans la salle du congrès à Berlin pour mettre fin au congrès sur la Palestine (dans le style des années 1930). Cette répression est une indication du type de société que l'Allemagne est en train de devenir lorsque sa police interdit les propos rapportés ci-dessous.
Nous publions également la déclaration de l'Internationale Sozialistische Organisation dénonçant la répression contre le congrès sur la Palestine à Berlin.
17 avril 2024 | tiré de l'Aut'journal
https://lautjournal.info/20240417/yanis-varoufakis-le-discours-que-je-nai-pas-pu-prononcer
Le discours que je n'ai pas pu prononcer
Mes amis,
Félicitations et remerciements sincères pour votre présence, malgré les menaces, malgré le dispositif policier renforcé devant cette salle, malgré la panoplie de la presse allemande, malgré l'État allemand, malgré le système politique allemand qui vous diabolise pour votre présence.
« Pourquoi un Congrès sur la Palestine, M. Varoufakis ? », m'a demandé récemment un journaliste allemand. Parce que, comme l'a dit Hanan Asrawi : « Nous ne pouvons pas nous appuyer sur les personnes réduites au silence pour nous faire part de leurs souffrances ».
Aujourd'hui, la réponse d'Asrawi est confortée de manière déprimante : nous ne pouvons pas compter sur les personnes réduites au silence, qui sont également massacrées et affamées, pour nous parler des massacres et des privations de nourriture.
Mais il y a aussi une autre raison : parce qu'un peuple fier et respectueux, le peuple allemand, est entraîné sur la voie périlleuse d'une société sans cœur en étant lui-même associé à un nouveau génocide.
Je ne suis ni Juif ni Palestinien. Mais je suis incroyablement fier d'être ici parmi des Juifs et des Palestiniens – de mêler ma voix pour la paix et les droits humains universels aux voix juives pour la paix et pour les droits humains universels – aux voix palestiniennes pour la paix et pour les droits humains universels. Le fait d'être ensemble, ici, aujourd'hui, est la preuve que la coexistence est non seulement possible, mais qu'elle est déjà présente !
« Pourquoi pas un congrès juif, M. Varoufakis ? », m'a demandé le même journaliste allemand, s'imaginant être intelligent. J'ai bien accueilli sa question.
Car si un seul Juif est menacé, où que ce soit, simplement parce qu'il est juif, je porterai l'étoile de David à ma boutonnière et j'offrirai ma solidarité – quoi qu'il en coûte.
Alors, soyons clairs : si les Juifs étaient attaqués, n'importe où dans le monde, je serais le premier à demander un congrès juif pour exprimer notre solidarité.
De même, lorsque des Palestiniens sont massacrés parce qu'ils sont Palestiniens – en vertu d'un dogme selon lequel les morts sont forcément des membres du Hamas – je porterai mon keffieh et j'offrirai ma solidarité, quoi qu'il en coûte.
Les droits humains universels sont universels ou ils ne signifient rien.
C'est dans cet esprit que j'ai répondu à la question du journaliste allemand par quelques unes de mes propres questions :
- Est-ce que 2 millions de Juifs israéliens, qui ont été chassés de leurs maisons et enfermés dans une prison à ciel ouvert il y a 80 ans, sont toujours détenus dans cette prison à ciel ouvert, sans accès au monde extérieur, avec un minimum de nourriture et d'eau, sans aucune chance d'avoir une vie normale, ni de voyager, et bombardés périodiquement depuis 80 ans ? Non.
- Est-ce que les Juifs israéliens sont intentionnellement privés de nourriture par une armée d'occupation, leurs enfants à même le sol, hurlant de faim ? Non.
- Est-ce qu'il y a des milliers d'enfants juifs blessés, sans parents survivants, qui rampent dans les décombres de ce qui était leurs maisons ? Non.
- Est-ce que les Juifs israéliens sont aujourd'hui bombardés par les avions et les bombes les plus sophistiqués du monde ? Non.
- Est-ce que les Juifs israéliens subissent un écocide complet du peu de terre qu'ils peuvent encore appeler leur terre, qu'il ne reste plus un seul arbre sous lequel chercher de l'ombre ou dont ils peuvent goûter les fruits ? Non.
- Est-ce que des enfants Juifs israéliens sont tués aujourd'hui par des tireurs d'élite sur ordre d'un État membre de l'ONU ? Non.
- Est-ce que les Juifs israéliens sont aujourd'hui chassés de leurs maisons par des bandes armées ? Non.
- Est-ce qu'Israël se bat aujourd'hui pour son existence ? Non.
Si la réponse à l'une de ces questions était oui, je participerais aujourd'hui à un congrès de solidarité avec les Juifs.
Mes amis,
Aujourd'hui, nous aurions aimé avoir un débat décent, démocratique et mutuellement respectueux sur la manière de ramener la paix et les droits humains universels pour tous, Juifs et Palestiniens, Bédouins et Chrétiens, du Jourdain à la Méditerranée, avec des personnes qui pensent différemment de nous.
Malheureusement, l'ensemble du système politique allemand a décidé de ne pas le permettre. Dans une déclaration commune, non seulement la CDU-CSU ou le FDP, mais aussi le SPD, les Verts et, fait remarquable, deux dirigeants de Die Linke, ont uni leurs forces pour faire en sorte qu'un tel débat civilisé, dans lequel nous pouvons être en désaccord, n'ait jamais lieu en Allemagne.
Je leur dis : vous voulez nous faire taire. Nous interdire. Nous diaboliser. Nous accuser. Vous ne nous laissez donc pas d'autre choix que de répondre à vos accusations par nos accusations. C'est vous qui avez choisi cela. Pas nous.
Vous nous accusez de haine antisémite
- Nous vous accusons d'être les meilleurs amis des antisémites en mettant sur le même plan le droit d'Israël à commettre des crimes de guerre et le droit des Juifs israéliens à se défendre.
Vous nous accusez de soutenir le terrorisme
- Nous vous accusons de mettre sur le même plan la résistance légitime à un État d'apartheid et les atrocités commises contre des civils, que j'ai toujours condamnées et que je condamnerai toujours, quels qu'en soient les auteurs – Palestiniens, colons Juifs, membres de ma propre famille, qui que ce soit.
- Nous vous accusons de ne pas reconnaître le devoir de la population de Gaza d'abattre le mur de la prison à ciel ouvert dans laquelle elle est enfermée depuis 80 ans, et de mettre sur le même plan cet acte d'abattre le mur de la honte – qui n'est pas plus défendable que ne l'était le mur de Berlin – et des actes terroristes.
Vous nous accusez de banaliser la terreur du 7 octobre
- Nous vous accusons de banaliser les 80 années de nettoyage ethnique des Palestiniens par Israël et la construction d'un système d'apartheid inflexible en Israël et Palestine.
- Nous vous accusons de banaliser le soutien à long terme de Netanyahou au Hamas comme moyen de détruire la solution à deux États que vous prétendez favoriser.
- Nous vous accusons de banaliser le terrorisme sans précédent déclenché par l'armée israélienne sur la population de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est.
Vous accusez les organisateurs du congrès d'aujourd'hui de, je cite, « ne pas être intéressés par la discussion sur les possibilités de coexistence pacifique au Proche-Orient dans le contexte de la guerre à Gaza ». Êtes-vous sérieux ? Avez-vous perdu la tête ?
- Nous vous accusons de soutenir un État allemand qui est, après les États-Unis, le plus grand fournisseur d'armes que le gouvernement Netanyahou utilise pour massacrer les Palestiniens dans le cadre d'un grand plan visant à rendre impossible la solution à deux États et la coexistence pacifique entre Juifs et Palestiniens.
- Nous vous reprochons de ne jamais répondre à la question pertinente à laquelle tout Allemand doit répondre : combien de sang palestinien doit couler avant que votre culpabilité, justifiée, à l'égard de l'Holocauste ne soit effacée ?
Soyons donc clairs : nous sommes ici, à Berlin, avec notre Congrès sur la Palestine parce que, contrairement au système politique et aux médias allemands, nous condamnons les génocides et les crimes de guerre, quels qu'en soient les auteurs. Parce que nous nous opposons à l'apartheid sur la terre d'Israël-Palestine, quel que soit celui qui a le dessus – tout comme nous nous sommes opposés à l'apartheid dans le Sud américain ou en Afrique du Sud. Parce que nous défendons les droits humains universels, la liberté et l'égalité entre les Juifs, les Palestiniens, les Bédouins et les Chrétiens sur cette terre historique qu'est la Palestine.
Et pour que nous soyons encore plus clairs sur les questions, légitimes comme pernicieuses, auxquelles nous devons toujours être prêts à répondre :
Est-ce que je condamne les atrocités du Hamas ?
Je condamne toute atrocité, quel qu'en soit l'auteur ou la victime. Ce que je ne condamne pas, c'est la résistance armée à un système d'apartheid conçu dans le cadre d'un programme de nettoyage ethnique lent mais inexorable. En d'autres termes, je condamne toute attaque contre des civils et, en même temps, je rends hommage à tous ceux qui risquent leur vie pour ABATTRE LE MUR.
Israël n'est-il pas engagé dans une guerre pour son existence même ?
Non, ce n'est pas le cas. Israël est un État doté de l'arme nucléaire, avec l'armée peut-être la plus avancée technologiquement au monde avec toute la panoplie de la machine militaire américaine à ses côtés. Il n'y a pas de comparaison avec le Hamas, un groupe qui peut causer de graves dommages aux Israéliens, mais qui n'a absolument pas la capacité de vaincre l'armée israélienne, ni même d'empêcher Israël de continuer à mettre en œuvre le lent génocide des Palestiniens dans le cadre du système d'apartheid mis en place avec le soutien de longue date des États-Unis et de l'Union européenne.
Les Israéliens ne sont-ils pas en droit de craindre que le Hamas veuille les exterminer ?
Bien sûr ! Les Juifs ont subi un Holocauste qui a été précédé de pogroms et d'un antisémitisme profondément ancré en Europe et en Amérique depuis des siècles. Il est tout à fait naturel que les Israéliens vivent dans la crainte d'un nouveau pogrom si l'armée israélienne se replie. Cependant, en imposant l'apartheid à ses voisins, en les traitant comme des sous-hommes, l'État israélien attise les feux de l'antisémitisme, renforce les Palestiniens et les Israéliens qui veulent s'anéantir les uns les autres et, en fin de compte, contribue à la terrible insécurité qui consume les Juifs en Israël et dans la diaspora. L'apartheid contre les Palestiniens est la pire forme d'autodéfense des Israéliens.
Qu'en est-il de l'antisémitisme ?
Il s'agit toujours clairement d'un danger. Il doit être éradiqué, en particulier dans les rangs de la gauche mondiale et des Palestiniens qui luttent pour les droits civiques des Palestiniens, partout dans le monde.
Pourquoi les Palestiniens ne poursuivent-ils pas leurs objectifs par des moyens pacifiques ?
Ils l'ont fait. L'OLP a reconnu Israël et a renoncé à la lutte armée. Et qu'ont-ils obtenu en échange ? Une humiliation absolue et un nettoyage ethnique systématique. C'est ce qui a nourri le Hamas et l'a élevé aux yeux de nombreux Palestiniens comme la seule alternative à un lent génocide sous l'apartheid israélien.
Que faut-il faire maintenant ? Qu'est-ce qui pourrait apporter la paix en Israël-Palestine ?
- Un cessez-le-feu immédiat.
- La libération de tous les otages : ceux du Hamas et les milliers d'autres détenus par Israël.
- Un processus de paix, sous l'égide des Nations unies, soutenu par un engagement de la communauté internationale à mettre fin à l'apartheid et à garantir des libertés égales pour tous.
- Quant à ce qui doit remplacer l'apartheid, il appartient aux Israéliens et aux Palestiniens de choisir entre la solution des deux États et celle d'un État fédéral laïque unique.
Mes amis,
Nous sommes ici parce que la vengeance est une forme lâche du deuil.
Nous sommes ici pour promouvoir non pas la vengeance, mais la paix et la coexistence en Israël et Palestine.
Nous sommes ici pour dire aux démocrates allemands, y compris à nos anciens camarades de Die Linke, qu'ils se sont couverts de honte depuis assez longtemps – que « deux fautes ne font pas une juste » – que permettre à Israël de commettre des crimes de guerre n'améliorera pas l'héritage des crimes commis par l'Allemagne contre le peuple juif.
Au-delà du congrès d'aujourd'hui, nous avons le devoir, en Allemagne, de changer de discours. Nous avons le devoir de persuader la grande majorité des Allemands honnêtes que les droits humains universels sont ce qui compte. Que « plus jamais ça » signifie « plus jamais ça ». Pour tous, Juifs, Palestiniens, Ukrainiens, Russes, Yéménites, Soudanais, Rwandais – pour tous, partout.
Dans ce contexte, j'ai le plaisir d'annoncer que MERA25, le parti politique allemand de DiEM25, participera à l'élection du Parlement européen en juin prochain, en sollicitant le vote des humanistes allemands qui ont besoin d'un député européen représentant l'Allemagne et dénonçant la complicité de l'UE dans le génocide – une complicité qui est le plus grand cadeau de l'Europe aux antisémites d'Europe et d'ailleurs.
Je vous salue tous et vous propose de ne jamais oublier qu'aucun d'entre nous n'est libre si l'un d'entre nous est enchaîné.
Répression contre le congrès sur la Palestine à Berlin
19 avril 2024 par Internationale Sozialistische Organisation
https://inprecor.fr/node/3995
Le vendredi 12 avril, plusieurs centaines de policiers ont violemment interrompu et dispersé le Congrès sur la Palestine qui se tenait à Berlin, qui avait été planifié de longue date et avait fait l'objet auparavant de négociations détaillées avec les soi-disant forces de l'ordre. Des motifs absurdes et contraires à toutes les normes de l'État de droit ont été invoqués pour interrompre le déroulement de la conférence, toute discussion avec les organisateurs et leurs avocats a été refusée, il n'a été tenu aucun compte des propositions de modifications.
Cet événement représente pour l'instant le point culminant d'une campagne menée depuis des mois par le gouvernement allemand pour empêcher toute solidarité avec le peuple palestinien et toute critique du soutien militaire et politique du gouvernement fédéral à Israël. Des salles de réunion sont refusées ou retirées, des intervenants sont mis à l'écart ou empêchés d'entrer sur le territoire.
Les derniers exemples les plus scandaleux en sont l'annulation de l'invitation de la professeure de philosophie Nancy Fraser qui devait donner une conférence à l'université de Cologne et la toute récente interdiction de participer à toute activité politique qui frappe l'ancien ministre grec des finances Yanis Varoufakis.
Il s'agit de pratiques qui correspondent à l'anticipation d'une situation de guerre : c'est la contribution de l'Allemagne à la guerre de Gaza.
• Nous sommes solidaires du mouvement de solidarité avec la Palestine.
• Libre exercice des activités politiques pour le mouvement de solidarité avec la Palestine !
• Annulation de toutes les mesures de restriction et indemnisation des organisateurs !
• Arrêt de la guerre à Gaza !
• Arrêt de tout soutien politique et militaire à Israël de la part du gouvernement fédéral !
Déclaration de la coordination de l'Internationale Sozialistische Organisation (ISO)
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde. Source ISO. 15.04.2024.
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Les hurlements du vent : enquête sur l’extractivisme éolien au Mexique
À l'image des ruées vers l'or qui ont provoqué des désastres politiques, sanitaires et environnementaux, la ruée contemporaine vers le vent conduit aux mêmes impasses. Au sud-est du Mexique, l'Isthme de Tehuantepec fait l'objet d'un investissement industriel et capitaliste hors-norme. L'extractivisme vert s'y traduit par un néocolonialisme économique qui nourrit la violence et les cartels.
17 avril 2024 | tiré du site de la revue Terrestres
Certains paysages racontent des histoires hostiles : les sédiments hétéroclites d'un passé et un présent de pillages, de crimes, et de conflits divers. L'Isthme de Tehuantepec héberge certains de ces paysages. Cette bande de terre étroite située entre l'Atlantique et le Pacifique forme un passage entre l'Amérique Centrale et l'Amérique du Nord. Depuis des siècles, ce frêle couloir suscite des convoitises afin d'en faire une une zone stratégique où impulser le commerce transocéanique. Situé dans le sud du Mexique, l'Isthme est devenu célèbre grâce à son potentiel d'expérimentation et d'expansion des mégaprojets d'énergie renouvelable à l'échelle mondiale, notamment pour le développement des fermes éoliennes.
Cette image a été reálisée sur la base de la carte “Megaproyectos en el Istmo de Tehuantepec” de GeoComunes, disponible ici.
Au moins depuis le milieu des années 1990, des projets pilotes y avaient été installés pour tester la faisabilité des parcs énergétiques, permettant peu après la prolifération des centrales éoliennes. Aujourd'hui, plus de 30 parcs ont transformé le paysage local. Dans les textes scientifiques d'ingénierie environnementale, l'Isthme n'est plus que 44.000 mégawatts de capacité énergétique potentielle : sa densité culturelle et sa diversité naturelle sont traduites et réduites à un chiffre de puissance productive. Les analyses de risques des investisseurs parlent à leur tour d'une “zone économique spéciale” et de “retours de capitaux”. Ce qu'ils oublient trop souvent est que dans ce paysage de conditions météorologiques optimales, de promesses pour l'avenir du climat et la stabilité économique, il y a des êtres, humains ou pas, qui y habitent depuis longtemps. Dans ces paysages, il y a aussi des vies en résistance.
L'Isthme n'est plus que 44.000 mégawatts d'énergie potentielle : sa densité culturelle et sa diversité naturelle sont réduites à un chiffre de puissance productive.
Plusieurs reportages journalistiques et études approfondies existent sur les énergies renouvelables, le colonialisme vert, les communautés autochtones de Oaxaca ou même les impacts environnementaux récents dans la région de l'Isthme1. Rappelons que derrière chaque éolienne, il y a une mine à ciel ouvert qui bouleverse un lieu et ses conditions de vie2. Dans l'Isthme, une poignée d'entreprises minières et cimentières3 ainsi que quelques chaînes de commercialisation et de production agro-industrielle4, toutes appartenant à l'oligarchie économique du Mexique et du reste du Globe, branchent leurs profits au vent de l'Isthme, accaparant un tiers de l'énergie produite.
Plus de la moitié de la capacité énergétique des parcs est contrôlée par cinq compagnies, dont quatre européennes5 – la plupart mettant en avant leur image verte, alors même qu'elles ouvrent des puits de fracking et construisent des oléoducs ailleurs. L'extractivisme éolien doit enfin être abordé dans le contexte plus large du Couloir Trans-océanique, un complexe de développement industriel censé “moderniser” la région à travers la construction de ports d'importation et d'exportation, de chemins de fer, de puits d'exploitation d'hydrocarbures, de raffineries, de mines et d'usines6. Les investissements colossaux visent à transformer l'Isthme de Tehuantepec en une étroite bande du Progrès, une de ces lignes de connexion globale qui font transiter le capital d'un côté à l'autre, un espace ne reliant plus deux mers mais les divers pôles de développement par des flux économiques dictés par la même logique prédatrice du Globe.
Les investissements colossaux visent à transformer l'Isthme en une étroite bande du Progrès, une de ces lignes de connexion globale qui font transiter le capital d'un côté à l'autre.
Les camarades de StopEDF Mexique ont co-organisé récemment une tournée en Europe pour ouvrir des espaces de parole dédiés à des participant.es direct.es des luttes les plus emblématiques de l'Isthme contre l'expansion des éoliennes et du Couloir Trans-océanique. Nous avons voulu faire un geste inverse mais complémentaire : aller là-bas, rencontrer les lieux, les personnes et entendre leurs histoires. En janvier 2023, nous avons réalisé une brève enquête pour rassembler des témoignages fragmentés de la situation actuelle et pour repérer les singularités et les récurrences à San Mateo del Mar, San Francisco Pueblo Viejo et Juchitán de Zaragoza. Cet article est donc une collecte de rumeurs, un écho parmi d'autres qui rassemble les sons que nous avons trouvés au cours de notre marche. Nous avons vu une mosaïque complexe de violences juxtaposées qui pourtant sont affrontées jour après jour avec le digne espoir d'arriver à tisser, ensemble, quelque chose de commun. Ce sont certaines de ces histoires que nous souhaitons partager ici.
FAIRE SUBSISTER DES MONDES FRAGILES
La route qui mène à San Mateo del Mar est étrangement peuplée et animée, transitée de tous les côtés par des mototaxis, des calèches tirées par des chevaux, des motos avec trois personnes à bord, des vaches rachitiques, des femmes seaux à la main et paniers sur la tête. La rectitude infinie du chemin interpelle et invite à consulter une carte : comment est-ce qu'on peut avancer si longtemps dans la même direction, au milieu de l'océan ? San Mateo del Mar se trouve sur une mince langue de terre d'une trentaine de kilomètres de long qui sépare l'océan Pacifique de l'Amérique du Nord de la lagune supérieure du Golfe de Tehuantepec. De l'autre côté de la lagune, vers l'Est, une autre péninsule s'étend dans la direction inverse, formant une courbe inusitée, interrompue à peine par un estuaire d'un peu plus de 2 km de large.
C'est dans le périmètre de ce Golfe que des projets de fermes éoliennes ont commencé à voir le jour de manière dispersée il y a désormais plus de vingt ans. Dans certains cas comme celui de La Ventosa, les pales et les poteaux blancs immaculés de 80 mètres de haut s'étalant sur des terrains vides, clôturés et surveillés par caméras, sont une réalité bien installée. En revanche, dans des lieux comme San Mateo del Mar ou San Francisco, des villages situés dans la péninsule opposée, les fermes éoliennes sont visibles seulement dans la ligne lointaine de l'horizon. Cette trêve apparente était précairement maintenue, traversée par les bémols et les antagonismes entre la survie de la cohésion communautaire, les forces de désagrégation sociale et diverses expressions de résistance – des vecteurs multidirectionnels qui demeurent ancrés dans les traits du paysage.
Regardant vers le soleil levant, les habitant.e.s de San Mateo appellent la mer à gauche « la mer morte », et celle de droite « la mer vivante ». Sur la première, les gens sèment des bâtons blancs en bois, parfois éloignés de la côte de plusieurs dizaines de mètres, pour ancrer leurs cayucos, des canoës colorés d'une capacité de deux ou trois personnes, taillés dans un tronc, propulsés par la force de la rame et celle du vent. Avec des pièces de nylon cousues à la main à partir de bâches ou de sacs en plastique, les pêcheurs improvisent les voiles, hissées chaque aube pour la recherche de poissons. De l'autre côté, celui de la mer vivante, les rafales soufflent avec plus de vigueur et quand les conditions sont favorables, on peut voir les filets de pêche être tirés et placés depuis la rive avec l'aide d'un papalote, un cerf-volant. À San Mateo del Mar, on utilise le vent pour pêcher, les mangroves pour chercher des crevettes, le sable et les pierres pour chasser des crabes. On mange du poisson et des fruits de mer matin, midi et soir. Plusieurs fois par an, des pétales de fleurs sont laissés à la merci de la marée, pour rendre hommage à cet océan qui permet encore leur subsistance. La communauté vit du vent et de la mer, de ces deux mers. Ces eaux sacrées, nous dit-on, sont l'assise de leur travail et leurs rituels.
Cinq villages occupent la péninsule. San Mateo est le quatrième, l'avant-dernier au bout de la péninsule. Comme beaucoup d'autres communautés du Mexique qui maintiennent leur héritage autochtone, il est petit : environ 75 kilomètres carrés de ville pour moins de quinze mille habitant.e.s, dont la plupart d'origine ikoots. Au centre, une placette accueille les assemblées du village, le siège des discussions publiques et de la prise de décisions. C'est là qu'advient le changement des autoridades – les personnes mandatées pour l'organisation du village -, un événement toujours accompagné de la cérémonie du passage du bâton de commandement, un exercice rituel où les gens prient à portes closes pendant une nuit entière pour reconnaître la rotation des responsabilités communautaires. Le lendemain, elles se rassemblent devant la mairie ou aux alentours, écoutant de près et de loin les mots en ombeayiüts, la langue locale. Là-bas, les habitant.e.s choisissent leur gouvernement à main levée avec un système tournant de cargos, de services à la communauté, qui depuis l'arrivée de l'État-nation et de la démocratie libérale, se juxtapose aux partis politiques de l'administration municipale. Cependant, selon la logique représentative de l'État, la participation politique est réduite à une visite occasionnelle aux urnes. Au sein de cette communauté, en revanche, la légitimité du président en charge ne dépend pas de son registre électoral, mais plutôt de l'accord collectif et du rituel de passage.
L'assemblée et les mécanismes de prise de décisions associés sont des pratiques collectives fondamentales pour faire exister la communauté. Néanmoins, le commun ne se tisse pas seulement avec l'exercice de la parole et la gestion du pouvoir : il déborde les étroites limites du dialogue, du consensus et de la (dés)identification politique7. Le commun est acté au jour le jour, dans le travail quotidien, les cérémonies et les fêtes de villages. Témoins d'un de ces moments, nous nous retrouvons à six heures du matin à la « Maison du peuple ». Les rayons timides du soleil commencent à peine à dissiper l'abîme de la nuit. Pourtant, les hommes et les femmes du village sont déjà rassemblés depuis quelques heures pour contribuer à l'organisation de la « Fête de la Candelaria », l'une des festivités les plus importantes du pays, un mélange inouï d'héritage préhispanique, de liturgie chrétienne et de traditions autochtones. Une soixantaine de femmes vêtues de robes tissées avec la technique artisanale du telar de cintura sont assises sur des chaises en plastique dans la cour du bâtiment. Leurs regards sont fiers, leurs cheveux soignés, laissant à découvert les rides que le soleil et le temps ont creusé sur leur bronzage. Le concert polychromatique de l'aube façonne les feuilles et la silhouette des troncs et des visages, ajoutant de la solennité au pliage de leurs habits. Plusieurs hommes, tous vêtus de pantalons malgré la chaleur, sont également assis, tandis que cinq autres sont debout et servent aux personnes qui sortent d'une petite salle un breuvage marron, transporté à deux mains dans des jícaras8. Une écume dense dépasse la circonférence des tasses : c'est l'atole de espuma, une boisson préhispanique à base de maïs qui a été préparée pendant la nuit par celles et ceux qui avaient assumé ce rôle pour collaborer à l'événement. À l'intérieur de la pièce, la pénombre règne. Des hommes et des femmes discutent devant une table, reçoivent les offres monétaires et notent minutieusement les montants sur un livre ouvert. À côté, contre un mur, se dresse un autel avec quelques bougies allumées, des fleurs, une croix chrétienne et le grand masque d'un serpent. C'est la rencontre de plusieurs mondes – l'expérience du fil tiré par les mains qui, ensemble, nouent leurs vies avec leurs paysages, leurs passés, leurs mondes et leurs destins.
Le commun ne se tisse pas seulement avec l'exercice de la parole et la gestion du pouvoir : il est acté au jour le jour, dans le travail quotidien, les cérémonies et les fêtes.
Tout le monde participe d'une manière ou d'une autre à garder en vie ces moments qui perpétuent la vie communautaire. Il s'agit de pratiques collectives que certain.e.s appellent depuis un moment la comunalidad – des pratiques qui rendent possible à la fois la subsistance des personnes, des lieux et des liens entre les un.e.s et les autres9. La comunalidad émerge en ce sens de la rencontre d'histoires parfois récentes, parfois ancestrales. Elle a des racines qui creusent les profondeurs de la terre, bien ancrées dans des anciennes coutumes et des souvenirs lointains, mais elle pousse aussi à partir de ses réactualisations constantes. Des rencontres passées qui donnent lieu à des rencontres futures et façonnent d'autres pratiques, d'autres présents. Ivan Illich avait bien remarqué que contrairement à l'homogénéisation de certain projets d'urbanisation et d'aménagement, l'habiter n'est pas un parking de corps transposables n'importe où dans un espace standardisé, mais plutôt une série de pratiques plurales, vernaculaires, attachées à leurs milieux d'existence10. Les langues, les usages, les mémoires, les reliefs topographiques et les êtres multiples qui peuplent ces paysages composent ensemble des trames communes, toujours singulières, jamais interchangeables. Le commun nomme ainsi moins un principe politique qu'un mode d'habiter qui ouvre et entretient des mondes pluriels.
On a appris à San Mateo que ces mondes sont aussi riches que fragiles. Ces derniers temps se lèvent des menaces persistantes de mort, des menaces directes et explicites pour certaines des habitant.e.s ; et silencieuses et sous-jacentes pour les agencements communs. Chaque année, il y a moins de personnes consacrées à la prière ou capables d'assumer la charge de diriger l'organisation de la fête. Les jeunes, avec des possibilités toujours plus restreintes de continuer à vivre comme auparavant, partent au nord, vers les villes ou aux Etats-Unis. Celles et ceux qui restent ou retournent se retrouvent souvent mêlé.e.s à la dépendance des drogues fortes, comme le cristal, qui envahit la région. Les terres sont à leur tour toujours plus inaccessibles, avec des contrats privés qui érodent la gestion agraire communautaire. Pareil avec la pêche : les conflits prolifèrent du fait de la démarcation des zones de droits de pêche exclusifs et excluants. Même les assemblées sont fragmentées par l'intrusion des partis politiques. Ernesto de Martino parlait de la dissolution de ces attachements comme de ‘la perte ou la fin du monde' : la destruction des liens qui nous tiennent ensemble 11. Dans l'Isthme de Tehuantepec, nous avons pu observer comment la perte de ces mondes est étroitement liée à l'expansion de cet autre monde, dont les fermes éoliennes font partie.
LES VECTEURS DÉGÉNÉRATIFS DE L'HABITER COLONIAL : PARTIS POLITIQUES, CARTELS ET ENTREPRISES D'AMÉNAGEMENT
« Vous allez prendre vos hamacs et les attacher aux poteaux des moulins. Leurs pales vont tourner, et vous deviendrez riches sans lever le petit doigt ! » – disaient les ingénieurs et les représentants des projets pour convaincre les paysan.ne.s de vendre leurs terres au projet. Les habitant.e.s se souviennent des ambassadeurs des compagnies transnationales et des délégués des bureaux gouvernementaux venus parler du développement des fermes éoliennes. Ils se sont présentés à l'école, à la mairie et dans les quartiers, avec des promesses d'un futur d'abondance, proposant de grosses sommes d'argent pour louer 50 ans avec une clause de renouvellement automatique les terres communales de San Mateo, de San Francisco ou celles autour de Juchitan. Le projet : installer des centaines d'éoliennes dans les alentours des localités ainsi que sur la Barra de Santa Teresa, une maigre frange de terre qui traverse la lagune, considérée comme un territoire sacré par les communautés adjacentes. Les promoteurs se promenaient de village en village, accompagnés de leurs gardes armés, pour inviter les paysan.ne.s à des réunions où l'alcool coulait à flots – sous l'influence de l'alcool, la fumée des illusions ou simplement de la nécessité économique, certain.e.s ont signé des contrats de vente ou de location avec les développeurs. À San Mateo on a offert environ 25 000 pesos par mois pour l'école. Une grosse somme, ou du moins ce qu'il paraît avant quelques calculs : “il y a environ 300 enfants, ça ferait quoi… 80 pesos par enfant ? Alors imaginez que chaque enfant vient d'une famille assez large, disons 6 minimum : les 25.000 pesos se réduisent à un peu plus de 10 pesos par personne… 10 pesos par mois… 10 pesos par mois pour perdre nos terres à jamais !” – disaient les habitant.e.s, fiers d'avoir réussi à repousser le projet.
« Vous allez prendre vos hamacs et les attacher aux poteaux des moulins. Leurs pales vont tourner, et vous deviendrez riches sans lever le petit doigt ! »
Au niveau des autorités et des institutions publiques, le capital engagé, les bénéfices escomptés ont fait de toute position de pouvoir un poste potentiellement corruptible : des votes ont été achetés pour prendre le contrôle sur l'administration, changer les réglementations d'usage du sol, ou pour contourner la supervision agraire ou environnementale. Des consultations délibérément mal informées, sans traduction dans les langues autochtones, reposant sur des outils numériques presque inexistants dans les communautés et sans quorum représentatif furent utilisées pour justifier les installations, en dépit même des inquiétudes soulevées dans la rue et les tribunaux.
Cette intrusion est advenue à travers la collusion de l'industrie énergétique avec un écosystème d'acteurs que nous pourrions regrouper en trois grands groupes : les partis politiques et leurs postes dans l'administration, les cartels du crime organisé et leurs branches locales, et les compagnies de construction appartenant aux oligarchies régionales et nationales. Ces acteurs ont opéré chacun à leur manière comme des vecteurs dégénératifs, dirigeant l'injection de capital vers la désagrégation des communautés, fragmentant les pratiques qui faisaient tenir leurs mondes. Grâce à l'organisation collective, dans certains cas comme ceux de San Mateo del Mar ou de San Francisco, les parcs éoliens n'ont pas encore vu le jour, mais la présence de ces vecteurs était devenue perceptible dans le quotidien des habitant.e.s.
D'abord, dans les pratiques d'organisation politique. Les assemblées ressentent désormais des divisions importantes : les conflits entre les groupes cherchant le pouvoir sont toujours plus fréquents et violents, et parfois des candidats externes aux communautés prennent des postes dans l'administration à travers des processus frauduleux, soutenus par tel ou tel parti politique, toujours favorables aux projets d'aménagement. En 2020, par exemple, San Mateo a vécu un de ces épisodes. Les habitant.e.s se souviennent en chuchotant du “Massacre” : au cours d'une assemblée communautaire, 15 personnes furent assassinées à coups de machette, bâtons, pierres et armes à feu par un groupe d'hommes cagoulés. L'événement remontait à 2017, quand une personne n'ayant pas accompli ses cargos força sa candidature au gouvernement de la municipalité en achetant des votes et sans être reconnue par l'assemblée. Une fois au pouvoir, des contrats permettant la privatisation et l'aménagement des terres ont été signés, déclenchant l'intensification des confrontations entre des groupes antagonistes au sein de la communauté. Dans d'autres lieux, comme San Francisco, les partis au pouvoir ont retiré des programmes d'assistance sociale aux familles d'un village, pour les diriger vers leurs partisans dans un autre village, creusant ainsi le conflit entre les deux communautés. On nous le dit à plusieurs reprises : dans une logique de représentation où le politique n'est qu'un marché de votes et un vacarme d'opinions, “les partis sont là pour ça : pour partir 12, pour diviser”.
UNE GUERRE CONTRE DES MANIÈRES DE VIVRE ET DE S'ORGANISER
La création et la prolifération de groupes d'intimidation se propageant dans la région pour favoriser tel ou tel parti politique s'accompagne d'un renforcement des mafias locales qui parfois sont directement liées aux parcs éoliens – par exemple, dans la composition des corps de sécurité qui surveillent en continu les infrastructures ou en ce qui concerne les “groupes de choc 13” qui sont mobilisés pour réprimer et intimider celles et ceux qui se manifestent contre le projet. Certaines entreprises deviennent donc des alliées des sicarios 14de la zone : il y a quelques années, par exemple, des compagnies ont engagé un groupe de tueurs à gage. Aujourd'hui, ce même groupe a consolidé sa présence et opère désormais comme la branche locale de l'un des cartels du crime organisé les plus redoutés du pays : le Cartel Jalisco Nueva Generación. La collusion avec le pouvoir politique et le capital issu des projets de développement a donc permis d'augmenter le pouvoir et la marge de manœuvre des mafias locales, amenant plus de drogues, plus d'armes, achetant plus de politiciens et de policiers.
Enfin, avec l'argent qui arrive par millions, la main sur les autorités corruptibles et sur les armes, les cartels et les développeurs ont impulsé ensemble la spéculation immobilière et industrielle dans la région. Ceci, à travers une modification du régime agraire, l'obtention de permis de construction et des titres des terrains concernés. Les nouveaux plans d'aménagement prévoient la construction d'un couloir industriel dont les éoliennes ne sont que l'avant-poste. C'est ainsi que les groupuscules du crime organisé, agissant avec les investisseurs venus d'ailleurs sont devenus eux-mêmes des sociétés entrepreneuriales, finançant la création de nouvelles sociétés de pêcheurs et d'éleveurs, créant des comités de « travailleurs organisés » en faveur des parcs ou contrôlant l'expansion de franchises très rentables partout dans la ville. À San Francisco, une nouvelle société de pêche essaie d'accaparer l'usage des eaux, alors qu'une entreprise entend imposer la construction des autoroutes non réglementaires, contre la volonté de l'assemblée locale. À San Mateo, les groupes derrière la violence et les abus d'autorité étaient liés à des entreprises d'aménagement mangeuses des terres. À Juchitan, on retrouve les noms des familles des cartels aux postes de pouvoir dans l'administration, ainsi qu'à la tête de franchises très lucratives. Les politiciens, les narcotrafiquants et les entrepreneurs se mêlent jusqu'à devenir indiscernables.
“C'est une guerre contre nos manières de vivre et de nous organiser” – résuma l'enseignant zapotèque15 d'un lycée en expliquant la situation actuelle. Il y a deux décennies, le mouvement zapatiste avait déjà décrit l'expansion du Monde-Un de la marchandise comme une guerre contre la diversité irréductible des modes de vie qui peuplent la planète : leur anéantissement par uniformisation à la citoyenneté globale du consommateur universel ; leur déchirement par la fragmentation en des identités fixées et scindée 16. Cette guerre porte aujourd'hui les drapeaux de la transition énergétique. Depuis leurs bureaux en Europe ou aux États-Unis, les banquiers distribuent tranquillement des crédits pour l'innovation techno-scientifique et la gestion d'une planète propre et bien organisée. Les plus avant-gardistes commencent à déplacer leurs investissements vers des compagnies zéro charbon, projetant fièrement dans les salles de leurs gratte-ciels les vidéos de ces projets de technologie de pointe qui permettent de rêver d'un autre monde, un monde exactement comme celui d'aujourd'hui, c'est à dire, un monde sans attachements, où l'on est libre de vendre nos milieux d'existence et où il n'y a pas d'autre appartenance que celle achetée avec de l'argent ou gagnée par la violence, mais cette fois-ci aussi branché à la machine zéro charbon des parcs éoliens et des fermes solaires.
Le mouvement zapatiste a déjà décrit l'expansion du Monde-Un de la marchandise comme une guerre contre la diversité irréductible des modes de vie qui peuplent la planète. Cette guerre porte aujourd'hui les drapeaux de la transition énergétique.
En étudiant les plantations des Caraïbes, Malcom Ferdinand parlait de l'habiter colonial comme un mode d'habiter basé sur l'anéantissement des mondes-autres, leurs milieux de vie et d'organisation. L'Isthme de Tehuantepec montre la réactualisation et l'extension de ce mode d'habiter : une voie à sens unique, une transition, effectivement, mais une transition vers un seul mode d'habiter basée sur la prolétarisation et la spoliation. Et pourtant, comme face à toutes les guerres, il y a des expériences d'organisation et de résistance capables de semer des alternatives parmi les décombres. Comme ce fut rappelé à plusieurs reprises, après 500 ans de colonisation, les communautés sont encore là, en train d'exister, de subsister et de résister.
RÉSISTER : LES NOUVEAUX ASSEMBLAGES DU COMMUN
Certains processus de lutte dans l'Isthme de Tehuantepec sont désormais connus à l'international. Les assemblées populaires et des peuples autochtones font partie des multiples plateformes d'organisation intercommunautaire permettant la coordination de contre-pouvoirs populaires, de brigades d'information, de ressources juridiques contre les entreprises et le gouvernement pour défendre la vie et le territoire. Dans certains cas, ce furent des processus fructueux, ralentissant ou même forçant l'abandon de certains méga-projets. Dans d'autres, ce fut un déchaînement de violence. Et pourtant, malgré les conditions extrêmes, les expériences de résistance et de réactualisation du commun se répandent : projets d'écoles, collectifs culturels et éducatifs de femmes, de radios, réhabilitations des écosystèmes…. Dans un des villages, un groupe de femmes conçoit des campagnes informatives sur les risques des méga projets extractivistes, soutient des actions de reforestation des mangroves, et réalise des peintures murales sur les questions de genre, de droits reproductifs et de changement climatique. Elles orchestrent aussi la construction d'un foyer d'organisation communautaire avec des ateliers de sciage et de menuiserie qui ont pour but de former les jeunes, récupérer les métiers artisanaux et ouvrir une alternative de vie qui permette de garantir leur subsistance sans émigrer, sans nourrir les rangs du travail exploité, et sans gonfler les cadres armés des cartels.
Malgré les conditions extrêmes, les expériences de résistance et de réactualisation du commun se répandent : projets d'écoles, collectifs culturels et éducatifs de femmes, de radios, réhabilitations des écosystèmes….
De l'autre côté de cette même région, une radio communautaire participe à sa façon à l'articulation du commun avec un format de diffusion où les habitant.e.s sont en même temps ses auditeur.rice.s et ses participant.e.s. Depuis le toit de l'école, une antenne rudimentaire attachée à des fils tendus en métal émet à quelques dizaines de kilomètres à la ronde de la musique, des discussions en direct sur les impacts de tel ou tel projet, des radio-romances et des campagnes d'information sur les sujets d'actualité concernant la vie locale. Il ne s'agit pas de la consommation d'un contenu venu d'ailleurs ou de l'usage d'un service impersonnel, mais de la participation collective à un outil convivial visant à promouvoir leurs langues et leurs traditions.
Plus loin, l'assemblée communautaire a fondé une société de transport local, achetant des voitures pour faire l'aller-retour vers les villes les plus proches. Les habitant.e.s ont également créé une coopérative de tortillas pour à la fois partager le travail de production et réduire la dépendance des biens de consommation externes. Plus récemment a débuté l'installation d'une station de purification d'eau. Et, malgré le fait que depuis quelques années l'électricité a été coupée par un village voisin à cause des conflits pour la terre liés directement à l'expansion industrielle, on essaye de trouver des alternatives avec l'installation de petits panneaux solaires – des initiatives dont la taille contraste avec l'ampleur industrielle des fermes éoliennes.
Enfin, dans une des villes de l'Isthme, au sein d'un quartier populaire marqué par la précarité et la violence, une maison communautaire est en train d'être construite. Des murs gris, en ciment brut, des câbles exposés, des chambres sans portes et des sols non carrelés coexistent avec des jeunes plantes, des colonnes stables, des cadres de portes en bois arqués et des volets de fenêtres solennels. Sous le plafond, des planches de bois précieux reposent alignées de manière impeccable sur des poutres monumentales. Et dans les murs, les corniches et les modillons laissent voir une espèce de soin et d'extravagance inespérée. C'est une maison érigée avec les décombres du tremblement de terre de 2017. Après la catastrophe, le collectif a parcouru les rues pour collecter les fragments d'histoires de la ville effondrée, afin d'aménager un espace dédié précisément à la reprise des liens collectifs.
Ce sont ainsi des couches de souvenirs, les vestiges de bâtiments autrefois somptueux qui ont été repris par morceaux, déplacés et re-signifiés pour construire une autre maison pour héberger un autre avenir. À l'intérieur de ce chantier en cours, se dressait un autel rudimentaire avec une croix et deux larges portraits, l'un avec le visage d'Emiliano Zapata, l'autre avec celui du Che Guevara. C'était un autel dédié à la Santa Cruz de la Barricada. On nous a dit que cette festivité, invoquant les ancêtres et les esprits des montagnes et des rivières, déclenche la récupération, la transmission et la réinvention des traditions – une manière de retrouver le sol qui fait grandir le commun. Là-bas, la tradition n'existe pas sans résistance, et la communauté n'existe pas sans travail communautaire. L'essence ne précède jamais ses modes de subsistance.
Une maison communautaire est en train d'être érigée avec les décombres du tremblement de terre. Ce sont des couches de souvenirs, les vestiges de bâtiments autrefois somptueux qui ont été repris par morceaux, déplacés et re-signifiés pour construire une autre maison pour héberger un autre avenir.
Comme Zapata et le Che avec la Santa Cruz de la Barricada, le commun et les traditions se réactualisent toujours. Elles ne restent jamais simplement en arrière, elles ne visent pas uniquement l'avant, elles se transforment face à des menaces constantes et grâce à des rencontres avec les autres. C'est ainsi qu'on trouve le véritable pari d'autres mondes possibles. Face à l'aménagement, le réagencement : le commun qui se réinvente par un habiter singulier, non interchangeable. Dans l'Isthme de Tehuantepec, des assemblées, des blocages de rue, des campagnes de diffusion, des ateliers pour enfants, des radios communautaires, des rites et des fêtes populaires sont organisés pour affirmer que malgré l'avancée de l'ignominie – là-bas, ni le vent, ni la vie n'ont un prix.
Crédits photos : N. Tiburcio et N. Derossi.
Si vous voulez en connaître plus ou soutenir ces initiatives, n'hésitez pas à écrire sur : el-hormiguero@riseup.net
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Etats-Unis : Où va vraiment l’argent de votre impôt sur le revenu pour l’exercice 2025
Chaque année, la Ligue des résistants à la guerre analyse les dépenses des fonds fédéraux telles qu'elles sont présentées dans des tableaux détaillés dans les « Perspectives analytiques » du budget du gouvernement des États-Unis.
Tiré de War resisters league
https://www.warresisters.org/store/where-your-income-tax-money-really-goes-fy2025?utm_source=scw-announce&utm_medium=email&utm_campaign=WARTAX
Notre analyse est basée sur les fonds fédéraux, qui n'incluent pas les fonds fiduciaires - tels que la sécurité sociale - qui sont collectés séparément de l'impôt sur le revenu à des fins spécifiques. L'impôt fédéral sur le revenu que vous payez (ou ne payez pas) d'ici le 15 avril 2024 est affecté à la partie du budget consacrée aux fonds fédéraux.
Sans compter les nouveaux financements, les États-Unis fournissent à Israël plus de 3 milliards de dollars chaque année, la quasi-totalité de la somme étant utilisée pour soutenir l'armée israélienne. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont consacré plus d'aide étrangère à Israël que tout autre pays.
C'est tout à fait faux : la politique étrangère des États-Unis
Peu de gens pourraient passer à côté du cynisme du président Biden annonçant fièrement des largages symboliques de nourriture à Gaza en mars 2024, tout en fournissant à Israël des milliers de bombes fabriquées aux États-Unis à larguer sur une bande de terre de la taille de Las Vegas. Déjà 31 000 Palestiniens ont été tués et des maisons, des hôpitaux, des commerces, des écoles, des hôpitaux, des entreprises, des écoles, des routes et des terres agricoles à Gaza ont été laissés en ruines ou rasés au bulldozer.
La politique étrangère des États-Unis est conçue pour tuer
Environ les deux tiers des conflits actuels dans le monde impliquent un ou plusieurs adversaires armés par un ou plusieurs adversaires armés par les États-Unis.
78 ans et 220 milliards de dollars d'aide militaire à Israël ont soutenu l'occupation des Palestiniens dans l'occupation des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza par l'armée la plus puissante de la région.
L'aide militaire à Israël de 3,8 milliards de dollars par an se poursuivra jusqu'en 2029 dans le cadre d'un accord négocié par Obama. En outre, Biden a utilisé des failles dans les directives de vente d'armes pour envoyer à Israël plus de 100 cargaisons de bombes et d'équipements militaires.
L'aide militaire américaine de 46 milliards de dollars à l'Ukraine a ralenti l'invasion russe, mais a conduit à un bourbier, coûtant la vie à plus de 10 500 civils et détruisant des villages et des villes.
Trump a utilisé des failles au cours de sa présidence pour envoyer des milliards de dollars d'armes à l'Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis afin de poursuivre la guerre au Yémen avec plus de 19 000 morts civils
Les dons politiques de l'industrie de l'armement ont totalisé 19 millions de dollars au cours des deux premières années de Biden. Lockheed Martin, Boeing, Raytheon et Genera Dynamics ont pris 58 % de l'entreprise.
CESSEZ-LE-FEU MAINTENANT ! NÉGOCIER ! DÉSARMEZ LE PENTAGONE !
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Alerte à l’action : La guerre des mots du NYT : évitez la « Palestine », le « génocide », le « nettoyage ethnique »
Les rédacteurs en chef du New York Times ont publié une note de service à l'intention de leurs employés qui mettait en garde contre l'utilisation d'un « langage incendiaire et d'accusations incendiaires de toutes parts » – mais les instructions offertes par la note, qui a été divulguée à The Intercept (15/04/24), semblaient destinées à atténuer les critiques des actions d'Israël à Gaza et à renforcer le récit israélien du conflit.
18 AVRIL 2024
Tiré de Fair
JIM NAURECKAS
Photo :Bâtiment du New York Times à New York (Photo Creative Commons : Wally Gobetz)
Parmi les termes que le mémo demande aux journalistes du Times d'éviter : « Palestine » (« sauf dans de très rares cas »), « territoires occupés » (par exemple, « Gaza, Cisjordanie, etc. ») et « camps de réfugiés » (« désignez-les comme des quartiers ou des zones »).
Ce sont tous des termes classiques : « Palestine » est le nom d'un État reconnu parles Nations Unies et de 140 de ses 193 membres. Les « territoires occupés » sont la façon dont Gaza et la Cisjordanie sont désignées par l'ONU ainsi que par les États-Unis. « Camps de réfugiés » sont le nom qu'ils donnent à l'agence de l'ONU qui administre les huit camps de Gaza.
La note de service décourage l'utilisation des termes « génocide » (« Nous devrions... placer la barre très haut pour permettre à d'autres de l'utiliser comme une accusation ») et « nettoyage ethnique » (« un autre terme chargé d'histoire »).
Le génocide est défini par la Convention sur le génocide comme certains « actes commis dans l'intention de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, en tant que tel ». Ces actes comprennent le fait de « tuer des membres du groupe » et « d'infliger délibérément au groupe des conditions de vie calculées pour entraîner sa destruction physique en tout ou en partie ». La Cour internationale de justice a statué en janvier qu'il était « plausible » qu'Israël viole la Convention sur le génocide (NPR, 26/01/24). Un juge fédéral américain a également statué que « le traitement actuel des Palestiniens dans la bande de Gaza par l'armée israélienne peut constituer de manière plausible un génocide en violation du droit international » (Guardian, 2/1/24).
Mondoweiss : Israël annonce sa fin de partie à Gaza : le nettoyage ethnique est considéré comme de l'« humanitarisme »
« Notre problème n'est pas de permettre la sortie, mais le manque de pays prêts à accueillir des Palestiniens », a déclaré Netanyahu à un allié du Likoud (Mondoweiss, 28/12/23) « Et nous y travaillons. » Au New York Times, vous n'êtes pas censé appeler cela un « nettoyage ethnique ».
Le « nettoyage ethnique » n'a pas de définition légale, mais il est certain que la campagne militaire israélienne qui a déplacé 85 % de la population de Gaza, alors que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu promet qu'il « travaille » sur « l'émigration volontaire » de cette population (Mondoweiss, 28/12/23), est admissible selon n'importe quelle norme raisonnable.
Contrairement à son point de vue sur le « génocide » et le « nettoyage ethnique », le mémo soutient qu'« il est exact d'utiliser les termes « terrorisme » et « terroriste » pour décrire les attentats du 7 octobre » ; Cependant, les mots « combattants » ou « militants » sont déconseillés aux participants à ces attaques. C'est l'opposé de l'approche adoptée par des médias comme AP (X, anciennement Twitter, 1/7/21) etla BBC (10/11/23) ; John Simpson, rédacteur en chef des affaires mondiales de ce dernier, qualifie le « terrorisme » de « mot lourd de sens, que les gens utilisent à propos d'une organisation qu'ils désapprouvent moralement ».
Également sur la liste des termes approuvés par le Times : « l'attaque la plus meurtrière contre Israël depuis des décennies ». Apparemment, les journalistes n'ont pas de superlatifs à utiliser pour décrire l'agression israélienne contre Gaza, comme « l'une des plus meurtrières et des plus destructrices de l'histoire » (AP, 21/12/23), ou la « détérioration la plus rapide vers une famine généralisée » (Oxfam, 18/03/24), ou « la plus grande cohorte d'amputés pédiatriques de l'histoire » (New Yorker, 21/03/24).
« Notre objectif est de fournir des informations claires et précises, et le langage enflammé peut souvent obscurcir plutôt que clarifier le fait », indique le mémo, rédigé par la rédactrice en chef des normes du Times, Susan Wessling, et le rédacteur en chef international, Philip Pan, ainsi que leurs adjoints. « Des mots comme 'massacre', 'massacre' et 'carnage' véhiculent souvent plus d'émotion que d'information. Réfléchissez bien avant de les utiliser dans notre propre voix. La note de service pose la question suivante : « Pouvons-nous expliquer pourquoi nous appliquons ces mots à une situation particulière et pas à une autre ? »
Comme FAIR l'a noté dans une nouvelle étude(17/04/24), le Times applique un « langage enflammé » d'une manière résolument déséquilibrée. Lorsque les articles du Times utilisaient le mot « brutal » pour décrire une partie au conflit de Gaza, 73 % du temps, il était utilisé pour caractériser les Palestiniens. Une analyse par The Intercept (1/9/24) de la couverture de la crise de Gaza dans le Times (ainsi que dans le Washington Post et le Wall Street Journal) a révélé que
Des termes hautement émotionnels pour désigner le meurtre de civils, tels que « massacre », « massacre » et « horrible », ont été réservés presque exclusivement aux Israéliens qui ont été tués par des Palestiniens, plutôt que l'inverse.
Le terme « horrible » a été utilisé neuf fois plus souvent par les journalistes et les rédacteurs en chef pour décrire le meurtre d'Israéliens que de Palestiniens ; Le terme « massacre » décrit le nombre de morts israéliens 60 fois plus élevé que le nombre de morts palestiniens, et le terme « massacre » plus de 60 fois.
ACTION :
S'il vous plaît, demandez au New York Times de réviser ses directives sur la couverture de la crise de Gaza afin qu'il n'interdise plus les descriptions standard et ne mette plus hors de portée les caractérisations les plus précises des actions israéliennes.
CONTACT :
Lettres : Centre des lecteurs letters@nytimes.com
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Le candidat Biden, entre progressisme sur l’avortement et impérialisme réactionnaire
L'élection présidentielle américaine pourrait dépendre de deux questions et des mouvements sociaux. Les attaques incessantes des Républicains contre le droit des femmes à l'avortement, dont la dernière en date a eu lieu en Arizona, devraient inciter davantage d'électeurEs à soutenir le candidat sortant lors de la prochaine élection présidentielle, mais cela suffira-t-il compte tenu de sa position sur Israël ?
Hebdo L'Anticapitaliste - 704 (18/04/2024)
Par Dan La Botz
Crédit Photo
Wikimedia commons / Fibonacci Blue from Minnesota, USA
La Cour suprême de l'Arizona, composée de sept membres nommés par les républicains, a statué le 9 avril que la loi de 1864 interdisant tous les avortements, à l'exception de ceux pratiqués pour sauver la vie de la mère, était à nouveau une loi de l'État. Cette loi a été adoptée avant que l'Arizona ne devienne un État et que les femmes n'y obtiennent le droit de vote, ce qui s'est produit en 1912. La loi de 1864, qui ne contient aucune disposition relative à l'avortement en cas de viol ou d'inceste, était restée en suspens jusqu'à ce que la décision Roe vs. Wade de la Cour suprême des États-Unis, qui prévoyait une protection fédérale de l'avortement, soit annulée en juin 2022.
L'Arizona est un État charnière crucial. Biden n'y a gagné qu'avec environ 10 000 voix d'avance sur Trump, soit une marge de 0,3 %. C'était la première fois qu'un candidat démocrate à l'élection présidentielle remportait l'Arizona depuis Bill Clinton en 1996, et la deuxième fois seulement depuis la victoire de Harry Truman en 1948. C'est pourquoi la décision de la Cour suprême de l'Arizona a horrifié les politiciens républicains et, malgré ses implications réactionnaires, enthousiasmé les démocrates, car les deux partis reconnaissent qu'elle aidera Biden et les démocrates lors de la prochaine élection présidentielle. Comme le disent Biden et sa colistière Kamala Harris dans leurs publicités télévisées, « c'est Trump qui a fait ça ».
Régressions et attaques répétées sur l'avortement
La décision de l'Arizona fait suite à un arrêt rendu au début du mois par la Cour suprême de Floride, qui a confirmé l'interdiction des avortements après six semaines de grossesse, une loi qui avait été adoptée par l'assemblée législative à majorité républicaine et signée par le gouverneur républicain Ron DeSantis. Étant donné que la plupart des femmes ne savent même pas qu'elles sont enceintes à six semaines, il s'agit en fait d'une interdiction totale des avortements. En Géorgie, la Cour suprême de cet État a pratiquement interdit la fécondation in vitro, ce qui a rendu plus difficile la tâche des femmes qui souhaitent recourir à la FIV. Tout cela montre clairement que les républicains représentent un danger pour les droits des femmes.
L'attaque des politiciens républicains contre les droits reproductifs des femmes, menée par la base chrétienne évangélique blanche du parti, a entraîné une forte réaction politique de la part des démocrates, des électeurEs indépendants et même de certains républicains. Au cours des trois dernières années, dans sept États politiquement différents — le Kansas, le Vermont, le Montana, le Michigan, le Kentucky, la Californie et l'Ohio —, les électeurEs ont, soit voté en faveur de l'inscription du droit à l'avortement dans la législation de l'État, soit rejeté les tentatives visant à le pénaliser. Lors des élections de 2023, les démocrates ont remporté des élections législatives ou des élections au poste de gouverneur où ils apparaissaient comme des défenseurs du droit des femmes à l'avortement. La plupart des analystes estiment que l'attaque contre l'avortement incitera davantage de femmes, de jeunes et d'électeurs des banlieues à se rendre aux urnes pour voter en faveur de Biden et des démocrates en novembre.
Les électeurEs de Biden lui retirent leur soutien à propos de la Palestine
Dans le même temps, cependant, le soutien continu de Biden à Israël dans sa guerre génocidaire contre les PalestinienEs — au moins 33 000 morts, dont 13 800 enfants — pourrait lui coûter l'État du Michigan, un autre État crucial pour l'élection présidentielle. Trump a été victorieux dans le Michigan en 2016. En 2020, Biden a remporté le Michigan avec 154 000 voix d'avance. Mais l'État compte quelque 300 000 électeurEs musulmans ou arabes. Il semble désormais probable que Biden a perdu le soutien de dizaines de milliers d'électeurEs arabes et musulmans du Michigan, ainsi que d'autres électeurEs arabes, jeunes et noirs qui pourraient soit ne pas participer à l'élection, soit voter pour un parti tiers. La contradiction entre la posture progressiste des démocrates en matière d'avortement et leur politique étrangère réactionnaire et impérialiste pourrait conduire à la défaite de Biden.
Traduction d'Henri Wilno
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Etats-Unis. Face au duopole Biden-Trump, pourquoi n’y a-t-il pas d’alternative en 2024 ?
Ce n'est pas un secret que la plupart des électeurs et électrices des Etats-Unis sont insatisfaits du choix du grand bloc bipartite Biden-Trump pour l'élection présidentielle de novembre 2024. Et ce n'est pas un secret que les Américains souhaitent que le système politique leur offre plus de choix que le seul duopole démocrate-républicain. A l'automne dernier, un sondage Gallup a révélé que 63% des adultes états-uniens estimaient qu'un troisième parti était nécessaire parce que les grands partis ne parvenaient pas à représenter le peuple des Etats-Unis. Bien qu'il s'agisse du plus haut niveau de soutien à un troisième parti que Gallup ait perçu en 20 ans, le soutien à un troisième parti est resté à peu près à ce niveau depuis 2013.
Tiré de A l'Encontre
15 avril 2024
Par Lance Selfa
Jill Stein et Cornel West lors d'un entretien avec « New Politics ».
Avant 2013, les données de Gallup montraient une baisse du soutien à un troisième parti et une augmentation de l'opinion selon laquelle les principaux partis « font un travail adéquat » pour représenter le peuple des Etats-Unis lors des années d'élection présidentielle. Mais les choses ont changé depuis 2012, même si le comportement de l'électorat états-unien –qui se range derrière les deux grands partis lors de chaque année électorale – continue de refléter l'ancienne tendance.
Ce n'est qu'en 2016, lorsque l'électorat a dû choisir entre Hillary Clinton et Donald Trump, que les votes pour des partis autres que les Démocrates et les Républicains ont augmenté. Environ 5% des électeurs qui ont participé à l'élection présidentielle cette année-là ont choisi un troisième parti, comme les libertariens [Gary Johnson, Libertarian Party] ou les Verts [Jill Stein du Green Party], plutôt que Clinton ou Trump.
Les libéraux [gauche des démocrates] continuent de reprocher à Jill Stein, du Parti vert, d'avoir enlevé à Hillary Clinton des victoires dans des Etats clés en 2016, même si Clinton était une candidate déplorable qui a mené une campagne minable. Il est un peu fort de la part des responsables démocrates d'accuser Jill Stein [qui a obtenu 1,256 million de voix, soit 0,98% des suffrages] d'avoir permis à Trump de gagner dans l'Etat « charnière » du Wisconsin, alors que Hillary Clinton n'a pas fait campagne dans cet Etat pendant l'élection. On pourrait également affirmer que le libertarien Gary Johnson a retiré suffisamment de voix à Trump [4,489 millions de voix, soit 3,27% des suffrages] pour permettre à Hillary Clinton de remporter de justesse des Etats comme le Colorado, le New Hampshire, le Maine et le Nouveau-Mexique.
Tous ces calculs découlent de l'absurdité du choix d'un président basé sur les votes Etat par Etat d'un « collège électoral » [constitué au total par 538 grands électeurs ; l'élection présidentielle se fait donc au suffrage indirect] qui surreprésente les Etats conservateurs peu peuplés. Hillary Clinton a remporté près de 3 millions de voix de plus que Trump au niveau national en 2016. Pourtant, elle a perdu l'élection parce qu'environ 78 000 votes dans trois Etats ont donné la victoire à Donald Trump.
Les démocrates sont déterminés à ne pas répéter l'expérience de 2016 en 2024. Mais au lieu de s'efforcer de donner à l'électorat une raison de voter, ils font régner la peur au sujet de Trump et organisent une campagne de plusieurs millions de dollars pour disqualifier les candidatures de partis alernatifs (third party). Les démocrates ont rassemblé une « armée d'avocats » qui chercheront à dresser des obstacles juridiques sur la route des candidats alternatifs qui défient Biden.
« L'offensive juridique, menée par Dana Remus, qui a été jusqu'en 2022 la conseillère juridique du président Biden à la Maison Blanche, et Robert Lenhard, avocat indépendant du parti, sera assistée par une équipe de communication chargée de contrer les candidats dont les démocrates craignent qu'ils ne jouent les trouble-fêtes face à Joe Biden. Il s'agit d'une sorte de « Whac-a-Mole » [Jeu de la taupe : taper à l'aide d'un marteau sur les taupes en plastique qui sortent de manière aléatoire des trous de la console de jeu] juridique, d'un plan de contre-insurrection Etat par Etat avant une élection qui pourrait dépendre de quelques milliers de voix dans des Etats clés », a rapporté le New York Times le 20 mars.
Cette campagne a remporté sa première grande victoire au début du mois d'avril, lorsque le comité d'action politique No Labels [créé en décembre 2010 avec comme slogan « Not Left. Not Right. Forward »] a annoncé qu'il ne mènerait pas de campagne présidentielle en 2024. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Mais No Labels – l'émanation de lobbyistes de Washington qui s'imaginent que les électeurs américains aspirent à une alternative « modérée » aux partis du business « extrêmes » – n'a pas pu trouver un politicien traditionnel entrant dans le moule du défunt [en mars 2024] – et non regretté – sénateur Joseph Lieberman qui aurait accepté de figurer sur un ticket présidentiel.
Les démocrates s'intéressent désormais à la candidature indépendante de l'avocat écologiste et anti-vax Robert Kennedy Jr (RFK Jr.). Malgré l'appartenance de Robert Kennedy au célèbre clan Kennedy du Parti démocrate et ses antécédents en matière de protection de l'environnement, il est surtout connu aujourd'hui comme l'un des principaux pourvoyeurs de fausses informations sur les vaccins, dont le profil a été renforcé au plus fort de la pandémie de Covid-19. Les démocrates craignent qu'il puisse jouer sur son nom et collecter suffisamment d'argent [avec l'appui de son épouse milliardaire] pour poser un défi à Biden au niveau de l'Etat fédéral.
Certains sondages effectués l'année dernière suggèrent que Robert Kennedy pourrait obtenir un résultat à deux chiffres, voire même atteindre les niveaux que le milliardaire cinglé Ross Perot a atteints en 1992. [Perot a obtenu environ 19% des voix au niveau national lors de l'élection contre le président sortant George H.W. Bush et le challenger Bill Clinton]. Néanmoins, il est peu probable que RFK Jr. obtienne un soutien supérieur à 2 ou 3% au total. En outre, sa campagne ne figure que sur les bulletins de vote de six Etats à l'heure où nous écrivons ces lignes. Il s'est déjà présenté aux primaires démocrates, mais a abandonné après avoir échoué.
Néanmoins, les démocrates ne prennent aucun risque. Ils ont fait appel à presque tous les membres de la famille de Kennedy pour qu'ils le désavouent et mènent actuellement une campagne médiatique de dénigrement le visant. Le lobby libéral MoveOn.org, aligné sur les démocrates, a même embauché un membre de son personnel dont la description du poste comprend « l'aide à l'inoculation [vous voyez le jeu de mots ? – LS] des groupes progressistes et autres groupes non-MAGA » contre l'appel de RFK Jr. Candidat néophyte, RFK Jr. a fourni aux analystes des opposants au Parti démocrate un trésor de déclarations et d'apparitions dans les médias qui vont des étranges théories de la conspiration aux diatribes antisémites et racistes. Et quiconque pense que RFK Jr. est une alternative à Biden sur Israël et la Palestine se trompe.
Pour les socialistes engagés dans une alternative de gauche aux deux partis du monde des affaires, No Labels, RFK Jr. et les Libertariens n'offrent rien.
Mais deux autres campagnes vraisembables – la campagne du Parti vert de la Dresse Jill Stein et la campagne indépendante du professeur activiste Dr Cornel West [connu du monde des African-American studies] – offrent des moyens de protester contre le statu quo bipartisan. La question est de savoir dans quelle mesure ces campagnes nationales seront viables. Pour saisir le contenu des campagnes des Verts et de Cornel West, ainsi que leur relation, la contribution de l'écosocialiste et candidat au Parti vert en 2020 Howie Hawkins vaut la peine d'être lue (New Politics, hiver 2024, n° 76).
Comme le souligne Howie Hawkins, les Verts ont obtenu un peu moins d'un demi-million de voix lors des élections présidentielles de 2012 et de 2020. Mais leur total a grimpé à environ 1,4 million lors de la compétition Clinton-Trump de 2016 et, comme indiqué ci-dessus, ils ont obtenu des totaux significatifs dans des Etats clés comme le Wisconsin et le Michigan. Les Verts sont actuellement inscrits sur les listes électorales dans 20 Etats, tandis que Cornel West n'a pas encore réussi à se qualifier [chaque Etat détermine un certain nombre d'exigences et de délais pour le dépôt d'une liste qui permette que ce candidat figure sur le bulletin de vote de l'Etat, ce qui doit être acquis avant les primaires ou les caucus – réd.].
Un ticket commun Stein-West est une possibilité, note Howie Hawkins. Un ticket Stein-West soutenant la fin de la guerre à Gaza et la solidarité avec les Palestiniens, les soins de santé pour tous, les droits reproductifs et une « transition socialement juste » pour sortir d'une économie militarisée et basée sur les combustibles fossiles offrirait une alternative de gauche à des millions de personnes qui en ont assez du statu quo Biden/Trump.
Mais si un tel ticket représente une menace pour Biden, la puissance de feu des Démocrates actuellement dirigée contre RFK Jr. sera redirigée contre les verts et West. Une campagne soutenue par les verts devra également faire face à d'énormes pressions de la part de la « gauche large » pour qu'elle se retire face à la menace Trump – ou pour qu'elle se concentre uniquement sur des Etats comme la Californie ou l'Utah, où la victoire ou la défaite des Démocrates ne se jouera pas sur un nombre limité de votes.
Au fur et à mesure que le mois de novembre se rapproche, le soutien aux « third party » diminuera. Mais pour que les démocrates parviennent à étouffer toute alternative à un statu quo dirigé par Biden, il faut une indépendance politique vis-à-vis des partis capitalistes et la construction de mouvements sur les lieux de travail et dans les collectivités pour remettre en cause ce statu quo dans la pratique. (Article publié le 13 avril 2024 par International Socialism ; traduction rédaction A l'Encontre)
Lance Selfa est l'auteur de The Democrats : A Critical History (Haymarket, 2012) et éditeur de U.S. Politics in an Age of Uncertainty : Essays on a New Reality (Haymarket, 2017).
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Joe Biden condamne les manifestations pro-palestiniennes dans les universités
De l'université Columbia (New York) à Yale (New Haven), en passant par l'université de Californie du Sud (Los Angeles), les campus américains connaissent un regain de tensions autour de la guerre entre Israël et le Hamas. De quoi pousser la Maison-Blanche à sortir de sa réserve, à la veille de la pâque juive.
Tiré de Courrier international. Légende de la photo : Manifestation pro-palestinienne à proximité du campus de l'université de Columbia, à New York le 21 avril. Photo Bing Guan/NYT.
"Ces derniers jours, nous avons été témoins de harcèlement et d'appels à la violence contre des Juifs. Cet antisémitisme flagrant est répréhensible et dangereux, et il n'a absolument pas sa place sur les campus universitaires, ni nulle part dans notre pays."
– Joe Biden
Alors que les manifestations propalestiniennes se multiplient sur les campus américains et que les tensions se cristallisent autour de la guerre à Gaza, le président américain, Joe Biden, a publié un communiqué, le 21 avril, à la veille de la pâque juive pour rappeler que l'antisémitisme n'avait “pas sa place” sur les campus, rapporte The Washington Post. Depuis le début du conflit, de nombreuses voix – en particulier chez les républicains – dénoncent une montée de l'antisémitisme dans les universités.
“Le président et la Maison-Blanche partagent souvent leurs vœux lors des fêtes religieuses, mais le dernier communiqué en date est notable en raison de sa portée politique, affirme le quotidien. Il remarquait que la fête de Pessah [la pâque juive] survenait à un moment difficile pour les Juifs, qui se remettent à peine de l'attaque du 7 octobre, quand les militants du Hamas ont tué environ 1 200 personnes dans le sud d'Israël et fait plus de 250 otages.”
Si le communiqué du président Biden ne cite pas nommément l'université Columbia, à New York, il intervient néanmoins “trois jours après qu'une centaine d'étudiants propalestiniens de l'université ont été arrêtés sur le campus par la police new-yorkaise”, rappelle le journal. Les étudiants protestataires dénonçaient la guerre menée par Israël à Gaza et réclamaient que l'université Columbia, qui a notamment un programme d'échanges avec Tel Aviv, boycotte toute activité en lien avec Israël.
La semaine dernière, “la présidente de Columbia, Minouche Shafik, avait également été appelée pour témoigner devant le Congrès sur l'antisémitisme au sein de son campus”, souligne le quotidien. Ce week-end, les étudiants de la prestigieuse université new-yorkaise “ont continué de se mobiliser et repris l'occupation du campus via un campement de fortune”, tandis qu'une opération similaire a eu lieu à l'université Yale.
Courrier international
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Pas de technologie pour l’apartheid : des employés de Google arrêtés pour avoir protesté contre le contrat de 1,2 milliard de dollars de l’entreprise avec Israël
Democracy now ! s'entretient avec deux des employé-e-s de Google qui ont été arrêtés alors qu'ils organisaient des sit-in mardi dans les bureaux de l'entreprise à New York et à Sunnyvale, en Californie, pour protester contre le travail du géant de la technologie avec le gouvernement israélien. Organisés par le groupe No Tech for Apartheid, les manifestant-e-s exigent que Google se retire du projet Nimbus, un contrat de 1,2 milliard de dollars pour fournir des services de cloud computing à l'armée israélienne. « Les dirigeants de Google ont essentiellement choisi d'arrêter les travailleurs pour s'être prononcés contre l'utilisation de notre technologie pour alimenter le premier génocide alimenté par l'IA », a déclaré Mohammad Khatami, ingénieur logiciel chez Google, qui a été arrêté à New York. Le travailleur-organisateur de Google, Ray Westrick, qui a été arrêté alors qu'il occupait le bureau du PDG Thomas Kurian, a déclaré que « de plus en plus de gens sont prêts à s'organiser et à risquer leur emploi afin de prendre position contre la complicité de génocide ». Nous nous sommes également entretenus avec Gabriel Schubiner, organisateur de No Tech for Apartheid et ancien employé de Google, qui appelle l'industrie de la technologie à se désinvestir des services de Google et d'Amazon. « Les travailleurs de la technologie ont en fait beaucoup de pouvoir pour changer ce paradigme et pour retirer la technologie de cette profonde complicité avec l'occupation israélienne », a déclaré Schubiner.
17 avril 2024 | tiré de democracy now !
https://www.democracynow.org/2024/4/17/no_tech_for_apartheid_google_israel
AMY GOODMAN : C'est Democracy Now !, democracynow.org, The War and Peace Report. Je m'appelle Amy Goodman à New York et je suis Juan González à Chicago.
Nous vous souhaitons à tous la bienvenue à Democracy Now ! Mohammad, commençons par toi. Vous étiez, il y a quelques heures à peine, en prison...
MOHAMMAD KHATAMI : C'est juste.
AMY GOODMAN : ... dans le commissariat de police local. Expliquez pourquoi vous étiez prêt à vous faire arrêter.
MOHAMMAD KHATAMI : oui. Eh bien, plutôt que, vous savez, de considérer les demandes que nous soulevons depuis des années maintenant et d'écouter les travailleurs et de considérer les choses que nous avons soulevées, Thomas Kurian et les dirigeants de Google ont essentiellement choisi d'arrêter les travailleurs pour s'être prononcés contre l'utilisation de notre technologie pour alimenter le premier génocide alimenté par l'IA. Donc, nous étions prêts à nous faire arrêter pour cela, parce qu'à ce stade, nous ne voulons plus nous laisser mentir par nos supérieurs. Nous ne voulons plus être méprisés par nos supérieurs. Et nous voulions apporter cela aux bureaux et nous assurer qu'ils le comprenaient, oui.
JUAN GONZÁLEZ : Comment ressentez-vous le soutien que vous avez parmi les autres employés de Google, le degré d'insatisfaction à l'égard des politiques de Google ?
MOHAMMAD KHATAMI : oui. Je veux dire, Google a fait un très bon travail pour créer une culture de la peur et des représailles contre les travailleurs en général. Mais ce que nous avons remarqué était beau. Tant de gens sont venus à notre sit-in et ont manifesté leur soutien et ont senti qu'ils étaient inspirés par le travail que nous faisions, et qu'ils se sentaient inspirés à s'exprimer, ce qui est exactement ce que nous recherchions. Nous voulons que les travailleurs sentent qu'ils ont le pouvoir de choisir l'orientation de notre technologie et les personnes auxquelles nous contribuons. Donc je me suis senti vraiment heureux de voir ça, oui.
AMY GOODMAN : Ray Westrick, vous êtes sur la côte ouest. Vous avez été arrêté en Californie. Parlez-nous de ce projet Nimbus et des raisons pour lesquelles vous étiez prêt à vous faire arrêter, et quelle a été la réponse – étiez-vous dans les bureaux du PDG de Google Cloud ?
RAY WESTRICK : Oui, nous nous sommes assis dans le bureau de Thomas Kurian, le PDG de Google Cloud, pour protester contre le projet Nimbus, qui est un contrat de 1,2 milliard de dollars avec le gouvernement israélien et l'armée entre Google et Amazon. Nous avons également exigé la protection de nos collègues, en particulier de nos collègues palestiniens, arabes et musulmans, qui ont constamment fait l'objet de représailles, de harcèlement et de doxxing pour avoir parlé du projet Nimbus et, vous savez, de l'humanité des Palestiniens. Nous étions donc là en solidarité avec eux. Nous étions là pour protester contre le contrat, qui est en train d'être vendu directement – fournissant de la technologie directement à l'armée israélienne alors qu'elle inflige un génocide aux Palestiniens de Gaza. Et oui, c'est pour cela que nous avons choisi de nous asseoir dans le bureau de Thomas Kurian.
JUAN GONZÁLEZ : Et, Ray, pourriez-vous — y a-t-il eu une réponse de la part du PDG ou de son bureau ? Et craignez-vous de perdre votre emploi ? Pourquoi et quand avez-vous décidé de prendre cette mesure ?
RAY WESTRICK : oui. Nous n'avons reçu aucune réponse de la part du PDG. Et je pense qu'il est vraiment révélateur qu'ils préfèrent nous laisser rester assis là pendant plus de 10 heures et nous arrêter pour nous être assis pacifiquement dans son bureau plutôt que de voir les dirigeants s'engager dans nos revendications de quelque manière que ce soit. Nous n'avons donc reçu aucune réponse de la part du PDG et nous avons été expulsés de force par la police.
Et moi, travailler chez Google a été, vous savez, un honneur. J'aime vraiment mon équipe. J'adore le travail que je fais. Mais je ne peux pas, en toute conscience, ne rien faire tant que Google fait partie de ce contrat, alors que Google vend de la technologie à l'armée israélienne, ou à n'importe quelle armée. Et donc, c'était un risque que j'étais prêt à prendre, et je pense que c'est un risque que beaucoup de mes collègues sont prêts à prendre, parce que beaucoup de gens sont vraiment agités à ce sujet et ont toujours exprimé clairement leurs demandes et ont fait face à des représailles pour cela. J'ai donc choisi de m'asseoir, en connaissant les risques, par souci de l'utilisation de notre technologie, par souci de l'impact de notre technologie et par souci de mes collègues.
AMY GOODMAN : Pour notre auditoire radio, je voulais faire savoir aux gens que Ray porte un T-shirt sur lequel on peut lire « Googler contre le génocide », avec le mot « génocide » dans le célèbre multicolore de « Google », pour lequel il est si connu. Je voulais inviter Gabriel Schubiner dans cette conversation, un ancien ingénieur logiciel chez Google Research, un organisateur de la campagne No Tech for Apartheid, et vous demander – vous savez, nous vous avons eu il y a plus d'un an – c'était avant la dernière attaque d'Israël contre Gaza – de parler exactement de cela. Et vous étiez avec une organisation juive de travailleurs de Google à ce moment-là en train de vous exprimer. Parlez de toute l'histoire du projet Nimbus.
GABRIEL SCHUBINER : oui.
AMY GOODMAN : Et la résistance contre cela.
GABRIEL SCHUBINER : oui. Merci beaucoup.
Ainsi, le projet Nimbus a été signé en mai 2021 alors que des bombes étaient larguées sur Gaza, tandis que des Palestiniens étaient expulsés de Sheikh Jarrah et battus à la mosquée Al-Aqsa. C'était vraiment un moment – quand nous avons découvert le projet Nimbus, personnellement, pour moi, ce fut un tournant, où je ne me sentais plus capable de continuer à faire mon travail sans m'engager et m'organiser. Il y avait un groupe de personnes qui ressentaient la même chose, alors nous avons lancé une pétition. Nous avons été connectés, nous nous sommes mis en contact avec des travailleurs d'Amazon, avec des organisations communautaires, Jewish Voice for Peace et MPower Change, et nous avons lancé une campagne à partir de cela.
Je veux être clair : par exemple, la campagne est vraiment motivée par les préoccupations et les besoins des travailleurs concernant l'utilisation éthique de notre main-d'œuvre, ainsi que par les préoccupations directes sur le lieu de travail, comme les préoccupations en matière de santé et de sécurité liées au travail dans une entreprise qui facilite le génocide. Nous savions depuis longtemps que ce projet visait directement les militaires. Il a été rapporté dans la presse que Google donnait des formations directement à l'IOF. Nous savons que Google a donné des formations directement au Mossad. Nous savons que l'OIF —
AMY GOODMAN : Lorsque vous dites « OID », expliquez-le.
GABRIEL SCHUBINER : Je suis désolé, le... oui.
AMY GOODMAN : Parce que les gens ont l'habitude d'entendre « Tsahal », les Forces de défense israéliennes.
GABRIEL SCHUBINER : Oui, c'est vrai. Oui, ce sont les forces d'occupation israéliennes, juste pour indiquer, donc nous ne répétons pas leur message selon lequel leur répression vraiment agressive des Palestiniens est un acte de défense. Nous savons qu'il s'agit d'un acte d'occupation, alors nous disons « OID ».
Et donc, nous savions depuis longtemps que ce projet visait directement l'armée israélienne. Mais ce n'est que récemment, à travers ce dernier contrat que Google a signé directement avec l'IOF, que nous avons reconnu que Google doublait vraiment la mise, que ce contrat est directement destiné à faciliter l'utilisation militaire. Et nous savons que Google a été choisi par rapport à d'autres entreprises en raison de la technologie d'IA avancée qu'ils sont en mesure d'offrir. Donc, étant donné que nous avons appris comment les FOI utilisent l'IA dans cette guerre, nous voyons vraiment cela comme une campagne vraiment critique pour la libération de la Palestine.
Pour revenir à ce que vous avez dit au sujet de la résistance contre le projet, nous travaillons contre ce projet en tant que travailleurs depuis qu'il a été signé il y a trois ans. Nous nous sommes occupés de l'organisation. Nous avons fait, vous savez, de la construction de bases et de l'organisation du travail. Nous avons eu des protestations à l'extérieur et à l'intérieur. Nous avons signé des pétitions. Nous avons sensibilisé nos dirigeants par le biais de forums internes, de forums de discussion, par tous les moyens disponibles, parce que, je pense – vous savez, comprendre, comme, ce contrat est vraiment – comme, c'est vraiment un problème incroyable pour notre travail, comme, tout le travail des travailleurs chez Google. Tant de travailleurs contribuent directement à ce projet, parce que toute la technologie de Google est profondément liée les unes aux autres. Donc, oui, nous considérons que c'est vraiment important, oui.
JUAN GONZÁLEZ : Eh bien, Gabe, je voulais vous demander – à la personne moyenne, qui n'est pas un employé de Google, qui pourrait soutenir votre position et qui utilise Google plusieurs fois par jour dans le monde entier, que leur demandez-vous de faire ?
GABRIEL SCHUBINER : Droite. Donc, je veux dire, nous appelons tout le monde dans le monde à nous aider vraiment, comme, avec la sensibilisation, comme, nous aider à faire savoir que Google est un profiteur de guerre. Je pense que Google est profondément ancré dans la vie des gens, n'est-ce pas ? — qu'il est difficile de demander un boycott. Mais je pense que nous appelons spécifiquement les gens de l'industrie de la technologie à se désinvestir de Google et d'Amazon. Les services Google Cloud et Amazon Web Services sont à la base d'une grande majorité d'Internet, mais il existe d'autres options. Ainsi, les travailleurs de la technologie ont en fait beaucoup de pouvoir pour changer ce paradigme et, par exemple, pour retirer la technologie de cette profonde complicité avec l'occupation israélienne.
AMY GOODMAN : Mohammad Khatami, pouvez-vous nous parler de vos propres antécédents familiaux et des raisons pour lesquelles vous vous souciez particulièrement de ce qui se passe à Gaza en ce moment ?
MOHAMMAD KHATAMI : Oui, oui. Donc, je viens d'une famille musulmane. J'ai été élevé dans la religion musulmane. Et c'est vraiment difficile de se réveiller en voyant les images d'enfants massacrés et de savoir que votre — vous savez, le travail que vous faites contribue à cela. J'ai perdu le sommeil. Il a été extrêmement difficile de se concentrer sur le travail et de penser que vous travaillez pour quelque chose qui contribue au massacre de masse qui a lieu. Et pour m'être prononcé contre cela, on m'a littéralement traité de partisan du terrorisme, ce qui est quelque chose qui...
AMY GOODMAN : Appelé par ?
MOHAMMAD KHATAMI : Vous savez, par des collègues, des RH et des gens de l'entreprise, un partisan du terrorisme, ce qui est, vous savez, quelque chose – c'est comme une insulte de cour d'école. C'est quelque chose que je n'ai pas entendu depuis le collège. Et ce n'est qu'un exemple des représailles, du harcèlement et de la haine auxquels nous sommes confrontés simplement parce que nous dénonçons l'utilisation de notre travail de cette manière.
AMY GOODMAN : Craignez-vous de perdre votre emploi ?
MOHAMMAD KHATAMI : Absolument. Mais ce n'est pas le cas – ce n'est même pas important pour moi du tout par rapport à travailler pour quelque chose qui a du sens et qui a un bon impact sur la planète. Je ne veux pas être associé à ce génocide. Et j'espère que Google changera d'avis à ce sujet également.
AMY GOODMAN : Et enfin, Ray Westrick, où voyez-vous ce mouvement aller à partir d'ici ? Et pouvez-vous nous en dire plus sur l'alliance judéo-musulmane autour de cela parmi les travailleurs de Google et les anciens travailleurs de Google ?
RAY WESTRICK : oui. Je ne vois que ce mouvement grandir et continuer à faire pression. Nous avons reçu tellement de soutien pendant le sit-in. J'ai reçu tellement de messages personnels de gens, vous savez, me remerciant de m'être exprimé, et me demandant comment ils peuvent être plus vocaux et s'impliquer davantage. Je pense donc que c'est en pleine croissance. Je pense que Google sait que cela va continuer, que, vous savez, les travailleurs sont très agités à ce sujet et continueront à s'exprimer et à faire pression. Et je pense que c'est pour ça qu'il était important pour eux de nous faire taire. Mais ce mouvement prend de l'ampleur, et de plus en plus de gens le découvrent, et de plus en plus de gens sont prêts à s'organiser et à risquer leur emploi pour prendre position contre la complicité de génocide.
AMY GOODMAN : Eh bien, je tiens à remercier...
RAY WESTRICK : Et oui, je pense que cela a été une campagne vraiment unificatrice pour les gens de tous les horizons. Et je sais, en particulier, que beaucoup d'entre nous se sont rassemblés parce que nous étions particulièrement préoccupés par la façon dont Google a traité et exercé des représailles contre nos collègues palestiniens, arabes et musulmans, en particulier, comme Mohammad l'a mentionné, beaucoup d'entre eux ont été victimes de harcèlement et de doxxing pour s'être exprimés sur les canaux appropriés chez Google et ont été constamment ignorés, harcelés et victimes de représailles. Et donc, nous avons dû nous rassembler pour dire que nous ne pouvions plus laisser cela se produire. Nous devons nous unir pour protéger nos collègues et les uns les autres et pour protéger l'utilisation éthique de notre technologie, afin de nous assurer que nous ne construisons pas une technologie qui est utilisée pour nuire. Donc, je pense que c'est une campagne vraiment unificatrice qui est vraiment fondée sur le fait de prendre soin les uns des autres et sur le fait d'avoir un impact positif et de ne pas faciliter plus de dommages avec la technologie.
AMY GOODMAN : Je tiens à vous remercier tous d'être avec nous. Ray Westrick et Mohammad Khatami sont tous deux des employés de Google qui ont été arrêtés hier, Ray dans les bureaux du PDG de Google Cloud à Sunnyvale, en Californie, et Mohammad ici à New York. Il y a aussi Gabriel Schubiner, un ancien ingénieur logiciel chez Google Research et un organisateur de la campagne No Tech for Apartheid, avant cela, avec Jewish Diaspora in Tech.
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Quand les crues engendrent la soif : la lutte pour l’eau au Pakistan
Le Pakistan est le cinquième pays le plus touché par le réchauffement climatique. À l'été 2022, le pays a subi de fortes inondations aux effets encore vifs aujourd'hui. En conséquence, SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a repris son activité dans le nord du Sind en 2023 afin d'accompagner les communautés pakistanaises dans le renforcement de leur résilience face aux catastrophes climatiques.
Tiré du blogue de l'auteur.
1- Le Pakistan est la victime régulière d'une multitude de catastrophes naturelles telles que les inondations, sécheresses et tremblements de terre. En juillet 2022, le gouvernement pakistanais a déclaré subir « l'évènement climatique du siècle » : les provinces du Sind, du Balouchistan et de Khyber Pakhtunkhwa ont subi des précipitations record, causant d'importantes inondations responsables de la mort de plus de 1 700 personnes et affectant directement 33 millions de personnes, selon les Nations Unies.
Aujourd'hui, les effets de ces inondations se font encore sentir. Les crues ont en effet causé des dégâts importants et durables à travers le pays, particulièrement éprouvants pour les populations vivant en zones rurales. Les inondations s'ajoutent à une série de crises qui perdurent : augmentation de la pauvreté, insécurité alimentaire à long terme, propagation de maladies comme le paludisme et la typhoïde, et perturbation de la scolarité de millions d'enfants.
Ghous Baksh, 6/12/2023
2- La période de la mousson est vitale pour le Pakistan. Elle fournit chaque année une grande partie de l'eau nécessaire aux cultures pendant la saison de croissance. Mais le réchauffement climatique rend cette période de plus en plus intense et imprévisible.
À l'été 2022, des pluies de moussons sept fois supérieures à la moyenne, conjuguées à la fonte rapide des glaciers himalayens desquels découlent les rivières, ont été dévastatrices. En s'abattant sur des sols asséchés par une canicule inhabituellement forte et prolongée au printemps, les intempéries ont transformé les ruisseaux et rivières dévalant les montagnes en fleuves de boue, de bois et de débris des infrastructures détruites par les eaux.
Plusieurs mois après ces pluies, les provinces du Sind et du Baloutchistan, les plus touchées du pays, n'étaient toujours pas entièrement libérées de l'eau qui les avait submergées. Six mois après les crues, près d'1,8 million de Pakistanais vivaient encore à proximité d'eaux de crue stagnantes, les exposant, à long terme, à un risque accru de maladies liées à l'eau. Les ménages les plus pauvres, les femmes, les enfants, les personnes âgées et les personnes handicapées sont les plus exposés. Dans les zones les plus touchées, on recense des cas de malnutrition, maladies diarrhéiques, paludisme, maladies de la peau ou encore infections des voies respiratoires.
Ramzanpur, 4/12/2023
3- Dans le 5e pays plus gros producteur de coton au monde, les inondations ont aussi affecté matériellement la population, qui a vu ses opportunités économiques s'envoler et ses revenus disparaitre. Les pluies ont dévasté plus de 600 000 hectares de culture de coton selon les autorités pakistanaises, notamment sur la rive gauche du fleuve de l'Indus. Il en va de même pour les cultures de riz et de blé sur la rive droite où près de la moitié des champs ont été engorgés. Les éleveurs non plus n'ont pas été épargnés. Plus de 700 000 têtes de bétails ont péri à travers le pays d'après les autorités nationales qui estiment à 10 milliards d'euros les pertes subies par le pays.
En conséquence directe des inondations, la Banque mondiale estime que près de 9 millions de personnes risquent de tomber sous le seuil de pauvreté, s'ajoutant ainsi aux 44 millions de Pakistanais vivant déjà sous ce seuil. Il en va ainsi d'Allah Rakhio qui, faute d'argent, a dû quitter sa maison à la suite des inondations dans l'espoir de rejoindre des terres épargnées par les eaux. En vain. À son retour chez lui, 40 jours plus tard, et sans avoir pu s'installer ailleurs, tout avait disparu. « Nos cultures, prêtes à être récoltées, ont été détruites et nos maisons ont toutes été volées. » déclare-t-il, amer, devant une situation qui se répète sans cesse. « Nous sommes rentrés chez nous sans rien. Nous avons travaillé dur, puis il a plu à nouveau. Les toits et les murs [de nos maisons] ont été détruits. ». À l'image d'Allah Rakhio, près de 20,6 millions de Pakistanais ont aujourd'hui un besoin urgent d'aide humanitaire, d'après l'UNICEF.
Ramzanpur, 4/12/2023
4- La montée des eaux a rendu très critiques les conditions d'hygiène dans certains villages, du fait du manque de système d'assainissement. En emportant des débris, de la boue, et d'autres substances, les inondations contaminent les sources d'eau potable, les rendant impropres à la consommation humaine. « Les inondations ont détruit notre environnement ; notre eau a été contaminée. Des maladies comme la malaria et la diarrhée se sont répandues. » relate Aijaaz aux équipes de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL présentes dans le village de Ghous Baksh pour conduire une évaluation des besoins sur place. Dans les zones où l'ONG mène cette évaluation, la moitié des villages déclarent ne plus avoir accès à l'eau potable.
En se propageant, les inondations submergent les systèmes d'égouts et de drainage, ce qui entraîne des débordements et la contamination des points d'eau à proximité. D'ailleurs, la plupart des points d'eau (puits, réservoirs, stations) ont été inondés et sont soit détruits soit grandement endommagés (fissures, ruptures) ce qui compromet leur capacité à fournir de l'eau potable aux populations. « Nous avons besoin de nouvelles pompes manuelles, d'eau douce et d'un environnement propre. » explique Aijaaz.
Ghous Baksh, 6/12/2023
5- Devant des besoins en eau, hygiène et assainissement clairement identifiés, les équipes de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL ont lancé des activités dans les zones les plus affectées du Nord de la province du Sind.
L'ONG travaille ainsi à la construction et la réhabilitation de points d'eau, en veillant à leur élévation afin de prévenir des contaminations des eaux souillées au sol et protéger les infrastructures. « SOLIDARITÉS INTERNATIONAL nous a fourni des pompes manuelles. Nous avons maintenant de l'eau propre et la pompe à eau est placée à l'intérieur de notre maison » explique Waziran, habitante du village de Ghaus Bux, dont les enfants étaient tombés malades du fait de l'eau impure. Au total 40 pompes manuelles ont été installées.
Ghous Baksh, 6/12/2023
6- Une première action d'urgence à mettre en place pour assurer la salubrité d'une zone habitée est la réhabilitation de latrines. « Un moyen pour nous de prendre soin de notre santé et de notre hygiène » assure Imam Zaadi après la reconstruction de ces latrines détruites par les inondations.
Au premier trimestre 2023, 12 villages ont pu bénéficier de l'aide de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL. On dénombre 468 latrines construites. Un résultat qui permet de garantir la sécurité et la salubrité de l'environnement mais aussi et surtout la dignité des hommes, femmes et enfants qui y vivent.
Les prochaines interventions permettront de viser environ 15 000 personnes afin d'améliorer leur accès à l'eau, à l'assainissement et à l'hygiène. À l'image du point d'eau et des latrines construits dans le village de Ghous Baksh où vit Imam Zaadi : « nous sommes mieux protégés de toutes ces maladies et nous menons aujourd'hui une vie beaucoup plus saine. »
Ghous Baksh, 6/12/2023
7- Dans les premiers mois suivants les inondations, plusieurs centaines de milliers de personnes ont été déplacées selon les Nations Unies. Si certaines sont retournées dans les villages dévastés par les inondations, toutes ont dû faire face à un état de dénuement presque total. C'est pour pallier le manque de ressources de première nécessité que SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a fourni des kits de santé, d'abris et de nourriture. Plusieurs centaines de kits d'hygiène ont été distribués. Ici, Mohammad Shoaib en liste le contenu aux cotés de Noor Jahan, bénéficiaire de cette distribution. Dentifrices, brosses à dents, savons ou encore serviettes hygiéniques constituent une première aide d'urgence pour les ménages les plus en difficulté. « L'ONG nous a guidés sur la santé et l'hygiène, nous a parlé de la prévention des maladies et nous a fourni des kits d'hygiène. » explique Abdul Ghaffar.
Point de distribution, 7/12/2023
8- Les inondations destructrices de l'été 2022 ont eu lieu dans un contexte de grave crise économique, compliquant la capacité des Pakistanais à répondre à leurs besoins vitaux. En outre, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture estime que presque la moitié de la population rurale se trouverait en phase d'insécurité alimentaire. Si plus d'un millier de kits alimentaires ont été distribués aux populations les plus vulnérables dans les premiers temps de l'urgence, SOLIDARITÉS INTERNATIONAL cherche aussi à accompagner les populations dans la durée.
SOLIDARITÉS INTERNATIONAL concentre son action sur le renforcement de la production agricole locale, en fournissant un soutien à l'élevage. Elle cherche également à soutenir les mécanismes d'adaptation au changement climatique dans les zones rurales, ce qui renforce la résilience des populations et réduit la pauvreté à long terme. Cela implique d'améliorer l'accès à des moyens de subsistance durables, de développer les compétences et les opportunités d'emploi, tout en élargissant le soutien aux secteurs tels que l'élevage, la volaille, la pêche, les entreprises artisanales et l'artisanat.
Point de distribution, 7/12/2023
9- Renforcer la résilience des communautés vulnérables aux effets du changement climatique est un objectif clef de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL. Pour cela, l'ONG collabore avec des partenaires locaux qu'elle forme, afin de développer des compétences locales déjà présentes. Sur la vingtaine de salariés de l'ONG sur place, seuls deux sont des staffs internationaux, le reste étant constitué de Pakistanais et Pakistanaises.
L'ONG conduit des ateliers de sensibilisation aux connaissances et bonnes pratiques en matière de nutrition, de santé et d'hygiène. Ces ateliers contribuent à réduire le taux de maladies évitables et à améliorer la qualité de vie globale des populations locales.
Sensibilisation aux bonnes pratiques en matière d'hygiène, village Basham Jakhrani, 7/12/2023
10- « [SOLIDARITÉS INTERNATIONAL a] créé un comité, dont je suis membre, et nous résolvons nos problèmes quotidiens grâce à une contribution collective » raconte Abdul Ghaffar. Un tel comité permet d'intégrer pleinement les habitants à la prise de décision et de travailler à la résilience des populations sur le long terme. Au Pakistan, les inondations seront nécessairement amenées à se reproduire. Violentes, désastreuses, meurtrières, elles ne doivent toutefois pas occulter que le pays s'apprête à souffrir de nombreuses sècheresses et d'un manque cruel d'eau potable dans les années futures. Réunir les communautés vulnérables au changement climatique et travailler à leurs côtés permet de renforcer leur résilience en garantissant la continuité de l'approvisionnement en eau. Surtout, cette méthode permet de souligner l'ultra nécessité de la préservation de l'eau et d'accompagner ces communautés dans les initiatives intelligentes face au climat qu'elles sont les premières à porter.
Village Sher Ali, 8/12/2023
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Inde : ce sont les mouvements populaires, et non les élections, qui apporteront un changement transformateur
À l'exception d'une brève période, l'Inde a eu la chance, plus que bien d'autres nations, de garder un régime parlementaire au cours des 77 dernières années. Avec 900 millions d'électeurs, soit plus que les populations de l'Europe et de l'Australie réunies, les élections indiennes sont considérées comme la plus grande vitrine et célébration de la démocratie. La croissance économique du pays au cours des 30 dernières années - l'une des plus rapides au monde - rend également les élections dignes d'intérêt à l'échelle mondiale.
Tiré d'Inprecor 719 - avril 2024
19 avril 2024
Par Sushovan Dhar
L'Inde est incontestablement à la pointe de l'expansion capitaliste mondiale, même si ce processus a entraîné une augmentation massive des inégalités. Les proportions de cette inégalité rappellent les jours les plus sombres de l'ère coloniale.
La « magie Modi »
À l'instar de ses prédécesseurs d'extrême droite et fascistes, le Premier ministre indien Narendra Modi peut rassembler des foules considérables, en adoration, tant dans son pays qu'à l'étranger. Auparavant, élément clé des coalitions au pouvoir, son parti, le BJP, a remporté des victoires électorales remarquables depuis 2014, sous sa direction très personnalisée. En mettant l'accent à la fois sur le nationalisme hindou et sur le néo-développement, il a également réussi à établir une domination idéologique. L'analyse détaillée des positions nationalistes du BJP dépasse le cadre de cet article. Mais nous pouvons affirmer que le parti a créé un nouveau récit nationaliste largement accepté par une grande partie de l'électorat. En outre, le BJP a également été en mesure de définir et d'affiner le discours sur l'économie et la croissance économique.
La stratégie du BJP s'articule autour de quelques éléments clés. Tout d'abord, l'administration Modi est résolument favorable aux entreprises, surtout lorsqu'il s'agit d'entreprises appartenant à des Indiens. Il a également habilement lié le prestige de l'Inde à l'étranger à cette libération des entreprises indiennes. Par exemple, après son élection en 2014, Modi s'est audacieusement engagé à propulser la position de l'Inde dans le classement de la Banque mondiale sur la facilité de faire des affaires dans les 50 premiers rangs mondiaux. L'Inde est classée 63e sur 190 économies dans le dernier classement annuel de la Banque.
Deuxièmement, Modi a réussi à s'afficher comme meilleur réformateur anti-corruption. Il a su transformer des initiatives, pourtant essentiellement inefficaces, en succès médiatiques grâce à sa maîtrise de la harangue publique et de la gestion des messages. Troisièmement, l'auto-projection du Premier ministre en tant que créateur de l'État-providence contemporain en Inde trouve un écho auprès des électeurs. Toutefois, ces développements ont suscité des inquiétudes quant à l'avenir de la démocratie dans le pays.
Défauts systémiques
Le système électoral indien présente de nombreuses failles systémiques. Le système électoral uninominal à un tour (ou winner-take-all), établi par la Constitution indienne sur le modèle de Westminster [le Parlement à Londres], a été l'une des principales lacunes. Auparavant, il avait continué à donner au Parti du Congrès d'énormes majorités parlementaires, alors même que sa part du vote populaire commençait à diminuer. Le BJP en a profité et, depuis 2014, Modi et son entourage ont une présence disproportionnée au Parlement par rapport à leur pourcentage de voix.
Deuxièmement, il est devenu de plus en plus évident que l'argent domine les élections indiennes. Les énormes dépenses sont désormais reconnues et déplorées comme un aspect fondamental de l'économie politique du pays. En outre, les contributions politiques sont très peu transparentes. Il est pratiquement impossible de savoir qui a donné de l'argent à un homme politique ou à un parti, ou d'où l'homme politique tire le financement de sa campagne. Les donateurs ne sont guère disposés à rendre publiques leurs contributions politiques, car ils craignent de subir un retour de bâton si le parti qu'ils ont choisi perd le pouvoir. C'est dans ce contexte que l'administration de Narendra Modi a fait une grande annonce sur le financement des campagnes électorales en 2017, présentant cette proposition de réforme comme une tentative d'accroître la transparence des financements politiques.
Selon une analyse récente, entre 2016 et 2022, le BJP a reçu trois fois plus d'argent en dons directs d'entreprises et en obligations électorales (5 300 crore 639,36 millions de dollars) que tous les autres partis nationaux réunis (1 800 crore 217,17 millions de dollars). Les électeurs indiens ont certainement le droit de connaître la source de financement d'un parti qui visent à capter l'électorat. Ces sociétés donatrices d'obligations sont-elles légitimes ou ont-elles été créées uniquement pour transférer de l'argent noir vers des dons politiques ? Les « Public Sector Undertakings » (l'équivalent indien des entreprises publiques) sont-elles forcées de faire des dons ?
Récemment, la Cour suprême a déclaré illégal le système d'obligations électorales du gouvernement indien. Elle a souligné que ce système, en autorisant les dons politiques anonymes, contrevenait au droit à l'information prévu par la Constitution. On ne peut qu'espérer que ce verdict permettra à l'électorat de prendre des décisions plus éclairées et facilitera la mise en place de règles du jeu plus équitables pour les partis politiques à l'approche des élections générales de cette année.
Le verdict a également montré clairement que ce type de droit va au-delà de l'exercice de la liberté de parole et d'expression. Il est essentiel pour faire progresser la démocratie participative en obligeant le gouvernement à rendre des comptes. Il a souligné la forte corrélation entre l'argent et la politique, et la façon dont l'inégalité économique se traduit par des degrés variables de participation politique. Par conséquent, il est raisonnable de supposer que le fait de donner de l'argent à un parti politique entraînerait des accords de contrepartie. La Cour a jugé que l'amendement apporté aux sociétés, qui permettait aux entreprises d'effectuer des paiements politiques illimités, était manifestement arbitraire.
Enfin, la Commission électorale indienne dispose de facto d'une indépendance limitée et peut être contrôlée et manipulée par le pouvoir en place.
Des institutions démocratiques fragilisées
L'Inde est l'un des principaux exemples de récession démocratique mondiale. La polarisation croissante, la persécution des médias, la censure, l'intégrité électorale compromise et la diminution de l'espace de dissidence sont autant de menaces pour la démocratie indienne. L'administration dirigée par le BJP, qui a pris le pouvoir en 2014 et l'a conservé en 2019, a été critiquée pour ses résultats médiocres en matière d'indices démocratiques.
Freedom House maintient le statut « partiellement libre » de l'Inde, mais les commentateurs affirment que le pays est devenu de plus en plus illibéral sur le plan idéologique. Le BJP au pouvoir a encouragé les nationalistes hindous radicaux, ce qui a entraîné une augmentation des attaques contre les minorités religieuses et des discriminations à l'encontre des musulmans et des chrétiens.
L'Inde a été classée comme une « autocratie électorale » par le projetVarieties of Democracy (V-Dem) et comme une « démocratie imparfaite » par l'Economist Intelligence Unit, ce qui souligne le déclin démocratique du pays. Les tendances antidémocratiques du gouvernement indien se sont de plus en plus intensifiées, laissant très peu d'espace à la dissidence et à la protestation. Même le chef de l'opposition, Rahul Gandhi, a été expulsé du parlement à la suite d'une condamnation pour diffamation pour une blague sur le Premier ministre. Le gouvernement a également pris le contrôle de l'une des rares chaînes de télévision encore indépendantes, ce qui a entraîné un recul significatif de l'Inde dans le classement mondial de la liberté de la presse 2023. L'Inde occupe la 161e place sur 180 pays.
Les prochaines élections générales indiennes se dérouleront dans un contexte où le choix libre et informé de l'électorat est de plus en plus compromis par des facteurs à la fois structurels et techniques. À l'heure actuelle, l'opinion commune est que le BJP a toutes les chances de s'en sortir, même si l'opposition tente de créer un semblant de front uni contre lui. Cependant, l'opposition est tout autant ancrée dans les mêmes doctrines économiques néolibérales, et il n'y a pas grand-chose à choisir entre les deux camps belligérants en ce qui concerne les politiques qu'elles promeuvent en ce domaine.
Mouvements populaires
La seule force capable d'apporter un changement progressif et transformateur dans le corps politique indien est la mobilisation populaire d'en bas. Il y a quelques années, le mouvement des agriculteurs indiens a démontré que des mouvements populaires forts pouvaient avoir le potentiel d'affronter le rouleau compresseur de l'Hinduvta (l'extrémisme hindou), bien plus que des alliances électorales improvisées.
Les mouvements sociaux n'ont toutefois que très peu d'effet sur la politique électorale. Malgré les protestations des agriculteurs en 2020-2021, le BJP a largement remporté les élections législatives de 2022 en Uttar Pradesh, en particulier dans la région agricole de l'ouest de l'Uttar Pradesh, qui abrite une importante population de Jat qui a largement soutenu le mouvement. Il ne fait aucun doute que le mouvement a motivé des millions de personnes dans le monde entier à lutter pour l'équité, la démocratie et la solidarité, mais il lui reste encore beaucoup à faire pour créer une hégémonie politique au-delà des protestations militantes. De nombreux autres groupes sociaux se sont mobilisés de manière significative ; le défi consiste à déterminer comment les rassembler pour élaborer un programme de transformation.
Comment expliquer l'incapacité des mouvements sociaux à créer une hégémonie politique malgré les nombreuses luttes menées à travers le pays ? L'absence de la gauche et des forces progressistes a créé un vide idéologique qui conduit de nombreux mouvements dans une impasse, même après avoir obtenu des gains au terme de luttes laborieuses. Au lieu de forger des solidarités et de favoriser des alternatives, le ressentiment et la rage populaires alimentent l'ascension de la droite en Inde en l'absence d'un programme anticapitaliste idéologiquement motivé. C'est dans ce contexte que la renaissance d'une nouvelle gauche radicale est plus que jamais nécessaire.
Post-scriptum
Une éventuelle défaite du BJP peut certainement offrir un répit vital pour la construction d'un programme alternatif. Cependant, ce n'est qu'un moyen et non une fin en soi.
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La confrontation sino-américaine en Asie de l’Est s’envenime
Loin de s'apaiser, la confrontation entre la Chine et les États-Unis s'envenime toujours un peu plus. Principale zone de fracture entre les deux superpuissances de la planète : l'Asie de l'Est où les grandes manœuvres ont franchi un pas inédit avec un partenariat renforcé entre Washington, Tokyo, Canberra et Manille qui a déclenché la fureur de Pékin.
Tiré de Asialyst
13 avril 2024
Par Pierre-Antoine Donnet
Le président américain Joe Biden entouré du président philippin Ferdinand Marcos Jr (à gauche) et du Premier ministre japonais Fumio Kishida, le 11 avril 2024 à la Maison Blanche. (Source : SCMP)
Les petits plats dans les grands à la Maison Blanche. Mercredi 10 avril, Joe Biden a invité Fumio Kishida à un dîner d'État, un privilège jusque-là jamais accordé à un Premier ministre japonais japonais. Parmi les convives, l'ancien président Bill Clinton, l'ancienne secrétaire d'État Hillary Clinton, l'acteur Robert De Niro, le patron d'Amazon Jeff Bezos, le PDG d'Apple Tim Cook et celui de JP Morgan Chase, Jamie Dimon.
Et pour cause, ce n'était pas une visite de courtoisie. Le président américain et le chef du gouvernement japonais ont annoncé un vaste programme de défense conjointe visant à renforcer la coopération militaire entre leur deux pays. Lors d'une conférence de presse, Joe Biden a précisé : les États-Unis et le Japon ont décidé « la mise en œuvre d'étapes significatives pour moderniser les structures de commandement et de contrôle. Nous augmentons l'interopérabilité et la planification de nos armées afin qu'elles puissent travailler ensemble d'une façon efficace et sans accroc. » Autrement dit, avec un nouveau commandement militaire conjoint.
Plus tard, accueillant le chef du gouvernement japonais dans le Bureau Ovale, le président américain a souligné la nécessité « de garantir que l'Indo-Pacifique demeure libre, prospère et ouvert sur le monde en restant ensemble ». Fumio Kishida, de son côté, a mis l'accent sur « l'amitié et la confiance mutuelle » avec Joe Biden. Les deux pays, selon lui, se trouvent « à l'avant-garde pour maintenir et renforcer un ordre international libre et ouvert fondé sur l'exercice du droit ».
Selon des responsables américains, Américains et Japonais vont en outre étudier les possibilités de produire ensemble des armes. La coopération permettra de renforcer la puissance industrielle du Japon et de créer des synergies entre les deux armées en cas de conflit régional. Le scénario le plus probable, ont-ils expliqué, est une invasion de Taïwan par l'Armée populaire de libération (APL) chinoise. Mais ce pourrait être aussi une initiative militaire agressive de la Corée du Nord. Cette année, Pyongyang a déclaré la Corée du Sud comme son principal ennemi tout en resserrant ses liens militaires avec la Russie. « Toute tentative de changer le statu quo [dans le détroit de Taïwan] par la force ou tout coercition serait absolument inacceptable, a lancé Fumio Kishida. Washington et Tokyo continueront de répondre d'une façon appropriée à de tels actes. L'Ukraine d'aujourd'hui pour être l'Asie de l'Est demain. »
La Constitution japonaise adoptée après la reddition du Japon en 1945 lui interdit de livrer toute guerre en dehors de son territoire, tandis que l'opinion publique japonaise demeure attachée à la paix et hostile à toute participation de l'archipel nippon à une guerre à l'extérieur de ses frontières. Quelque 54 000 soldats américains sont stationnés sur le sol japonais. Les États-Unis y possèdent bases navales et aéroports militaires, dont celui de Kadena à Okinawa, dans le sud du Japon, d'où décollent des avions-espions ainsi que des bombardiers stratégiques à long rayon d'action. À l'initiative de Fumio Kishida, le Japon a entrepris en 2022 un programme de dépenses militaires inédites depuis 1945 dans le but de moderniser son armée et se doter de nouvelles armes, principalement américaines, afin d'être en mesure de se défendre en cas d'agression militaire ou de conflit en Asie de l'Est.
Le secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin et le ministre japonais de la Défense Minoru Kihara vont finaliser les détails de cette coopération pour la production conjointe d'armes dans les prochains mois. Le budget militaire prévisionnel du Japon pour 2024 devrait atteindre 52 milliards de dollars, une hausse de 47 % comparée à celui de 2022. Ces dépenses ne prennent pas en compte des rallonges budgétaires généralement votées en cours d'année. L'objectif est de porter la part des dépenses militaires à 2 % du PIB japonais d'ici quatre ans, contre 1 % actuellement.
« Pour le président Biden, [la visite de Fumio Kishida] représente à l'évidence l'occasion de souligner et cimenter les progrès dans cette relation qui est la plus importante alliance bilatérale en Indo-Pacifique, estime Christopher Johnstone, expert du Japon au Center for Strategic and International Studies, cité par Foreign Affairs. Pour Kishida, il y a là une chance de montrer l'excellence des liens avec les États-Unis dans le but de renforcer son soutien au Japon. »
Fumio Kishida : « Les États-Unis ne doivent pas être seuls à tout faire »
Ce sommet américano-japonais a pris place dans un contexte de tensions croissantes en Indo-Pacifique. En cause, les ambitions chinoises toujours plus grandes en mer de Chine Méridionale et les inquiétudes, elles aussi croissantes, suscitées par la posture belliciste de la Corée du Nord. Le partenariat entre les États-Unis et le Japon est « incassable », a célébré Joe Biden. « Le monde fait aujourd'hui face à davantage de défis et de problèmes que jamais auparavant, a de son coté déclaré le Premier ministre japonais. Le Japon va resserrer les liens avec nos amis américains et, ensemble, nous ouvrirons la voie pour surmonter les défis dans la région Indo-Pacifique et le monde. » Pour le sénateur républicain Bill Hagerty, un ancien ambassadeur américain au Japon, la décision de Fumio Kishida de renforcer le rôle sécuritaire du Japon illustre « à quel point les pressions de la Chine se sont multipliées et, de la sorte, ont réorienté l'opinion publique [japonaise] d'une façon significative et profonde ».
Réaction quasi-immédiate de la Chine en réaction à ce sommet : Mao Ning, l'un des porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a déclaré que « le Japon doit réfléchir avec sérieux sur son passé d'agression, mettre fin à toute participation à des groupes militaires et choisir la voie du développement pacifique. » Xi Jinping, lui, avait choisi le moment de ce sommet à la Maison Blanche pour rencontrer à Pékin Ma Ying-jeou. Avec l'ancien président taïwanais, qu'il avait rencontré à Singapour en 2015, le numéro un chinois a évoqué la nécessité d'une réunification de l'ancienne Formose avec le continent chinois. Ce geste n'est pas le fait du hasard : il rappelle à Joe Biden et Fumio Kishida que la priorité des priorités pour la Chine demeure la prise de contrôle de Taïwan, quels que soient les engagements des États-Unis à défendre l'île et celui du Japon à lui apporter une aide en cas d'invasion par la Chine, estiment les analystes.
Jeudi 11 avril, Fumio Kishida a en outre prononcé un discours en anglais devant les deux chambres du Congrès américain, le deuxième dirigeant japonais à le faire. Les États-Unis, a-t-il déclaré, ne doivent pas être les seuls à endosser la responsabilité de défendre l'ordre international, le Japon étant prêt à s'engager lui aussi dans ce combat. « Je sens bien un courant sous-jacent chez des Américains qui doutent du rôle qui devrait être le vôtre dans le monde. Ce doute croît au moment où l'Histoire se trouve à un tournant. L'ère de la Guerre froide est déjà derrière nous et nous nous trouvons maintenant à un point de bascule qui va définir la prochaine étape de l'histoire de l'humanité, a-t-il ajouté dans une allusion transparente à la Russie, la Chine et la Corée du Nord. Je veux m'adresser à ces Américains qui ressentent la solitude et la fatigue d'un pays qui a défendu l'ordre international presque tout seul. Je comprends qu'il s'agit là d'une lourde charge que celle de soutenir de tels espoirs sur vos épaules. Les États-Unis ne doivent pas être seuls à tout faire. Vous êtes notre plus proche ami, le peuple japonais est avec vous, côte à côte, pour garantir la survie de la liberté. […] Nous sommes sur le pont, nous ferons notre part. Nous sommes prêts pour faire ce qui est nécessaire. Vous n'êtes pas seuls. Nous sommes avec vous », a encore lancé le chef du gouvernement japonais, déclenchant un tonnerre d'applaudissements.
Le même jour, Fumio Kishida a pris part à un sommet tripartite avec Joe Biden et le président des Philippines Ferdinand Marcos Junior pour discuter de la posture agressive de l'armée chinoise ainsi que le harcèlement dont sont victimes des navires de pêche ou militaires philippins. Il a rencontré en tête-à-tête son homologue philippin qui, selon un responsable américain cité par Reuters, entend « retourner la situation et isoler la Chine ».
Le Japon proche d'Aukus
Loin de s'apaiser, les manœuvres d'intimidation commandées depuis Pékin se sont multipliées contre les Philippines depuis plus d'un mois. L'objectif non-dit mais évident de Pékin : contraindre Manille à accepter la suzeraineté que la Chine proclame jusque dans ses eaux territoriales, phénomène qui a conduit l'archipel philippin à se rapprocher des États-Unis. Or c'est précisément ce rapprochement qui a déclenché la fureur de la Chine, qui entend non seulement affirmer sa puissance en Asie de l'Est mais chasser les États-Unis de la région.
Le 7 avril, pour la première fois, le Japon, les États-Unis, les Philippines et l'Australie ont procédé à des exercices aéronavals conjoints en mer de Chine méridionale. Ces manœuvres se sont déroulées dans la Zone économique exclusive (ZEE) des Philippines, selon un communiqué de l'armée à Manille : « Ces activités avaient pour but de renforcer les capacités de ces différentes forces à travailler ensemble dans le cadre de scénarios maritimes. » Dans un autre communiqué, les chefs des forces armées de ces quatre pays ont souligné que ces exercices conjoints visaient à démontrer leur « engagement collectif pour renforcer la coopération régionale et internationale afin de soutenir un Indo-Pacifique libre et ouvert ». Ce communiqué ne fait pas mention de la Chine mais l'allusion était transparente. Pékin revendique une « souveraineté indiscutable » sur quelque 90% des 4 millions de km² de la mer de Chine méridionale réputée riche en réserves halieutiques et en hydrocarbures et où transitent chaque année des milliers de milliards de dollars de marchandises. Outre les Philippines, Taïwan, l'Indonésie, Brunei, la Malaisie et le Vietnam revendiquent une partie de ces vastes étendues maritimes et contestent les revendications chinoises.
En réaction à ces manœuvres, la Chine a annoncé le 7 avril la tenue de ses propres manœuvres aéronavales dans la région dans une zone non précisée. « Toutes les activités militaires qui gênent la stabilité en mer de Chine méridionale sont sous contrôle », a indiqué un communiqué du ministère chinois de la Défense. Les incursions incessantes de l'Armée populaire de libération dans les eaux des Philippines sont « une démonstration de violence qui doit cesser. Ce sommet doit montrer que l'alliance entre le Japon, les Philippines et les Etats-Unis représentent une dissuasion crédible face à l'agression de la Chine », a estimé le sénateur philippin Risa Hontiveros, membre du parti d'opposition Citizens' Action Party, dans une interview accordée à China Watcher.
Le sommet trilatéral à la Maison Blanche le 11 avril « est une réponse directe à la coercition menée par la Chine en mer de Chine méridionale et vise à envoyer un message parfaitement clair d'unité », a indiqué un responsable américain cité par le Nikkei Asia. Notre alliance [qui date de 1951] avec les Philippines est la plus ancienne en Indo-Pacifique et n'a jamais été aussi forte. » Entouré de Fumio Kishida et de Ferdinand Marcos Jr, Joe Biden a lancé un avertissement fort à Pékin : « Toute attaque contre un avion, un navire ou les forces armées philippines en mer de Chine méridionale déclenchera la mise en œuvre du traité de défense mutuelle » qui lie Washington et Manille.
Plus inquiétant encore pour la Chine, l'Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis avait indiqué le 9 avril qu'ils « envisagent de coopérer » avec le Japon dans le cadre de l'alliance tripartie de défense Aukus (Australie, Royaume-Uni, États-Unis). L'entrée du Japon dans le traité Aukus fait actuellement l'objet de négociations, selon des sources diplomatiques citées dans les médias américains et japonais. Depuis la création d'Aukus en 2021, « nos pays ont clairement exprimé leur intention de faire participer d'autres pays aux projets de deuxième pilier au fur et à mesure de l'avancement de nos travaux, ajoute un communiqué américain. Nous avons construit une base trilatérale solide destinée à fournir des capacités militaires avancées rapidement et à grande échelle. »
L'alliance Aukus vise à renforcer les liens de défense entre Washington, Londres et Canberra, sur fond de montée en puissance militaire de la Chine en Asie-Pacifique. Le premier pilier de ce pacte consiste à équiper l'Australie d'une flotte de puissants sous-marins à propulsion nucléaire. Le second grand volet porte sur la cyberguerre, l'intelligence artificielle (IA) ainsi que le développement de drones sous-marins et de missiles hypersoniques de longue portée. Le Premier ministre australien, Anthony Albanese, a précisé devant la presse que la participation du Japon ne concernerait que le deuxième pilier de l'accord. « Le Japon est un candidat naturel pour cela », a-t-il insisté.
Soutien de Pékin au complexe militaro-industriel russe
Les États-Unis ont d'autre part adressé une sérieuse mise en garde à la Chine contre toute aide à la Russie qui mène une guerre brutale en Ukraine depuis le 24 février 2022. Toute aide par les entreprises chinoises à Moscou aurait « de graves conséquences », a expliqué vendredi Janet Yellen, secrétaire au Trésor, au terme d'une courte visite officielle en Chine. Le 12 avril, un haut responsable américain a accusé la Chine d'aide la Russie à mener « sa plus importante expansion militaire depuis l'ère soviétique, et à un rythme plus élevé que ce que nous pensions possible » au début de la guerre en Ukraine. Les États-Unis encouragent Pékin à jouer au contraire « un rôle constructif » dans le conflit, a-t-il dit, en ajoutant : « Nous espérons que nos alliés se joindront à nous ».
Cet appel intervient alors que le chancelier allemand Olaf Scholz, dont le pays entretient des liens économiques particulièrement étroits avec la Chine, est en Chine du 13 au 15 avril. En guise d'exemples du soutien de Pékin au complexe militaro-industriel russe, une autre haute responsable américaine a cité des achats massifs par Moscou de composants électroniques, de machines-outils et d'explosifs chinois : des « entités chinoises et russes travaillent à produire ensemble des drones » sur le sol russe. Les deux responsables américains cités ont requis l'anonymat.
Dans le détail, les renseignements à la disposition de l'administration Biden montrent que sur les trois derniers mois de 2023, « plus de 70% des importations de machines-outils de la Russie provenaient de Chine », ce qui a selon eux permis aux Russes d'augmenter leur production de missiles balistiques. Les Américains ont cité l'entreprise chinoise Dalian Machine Tool Group parmi les fournisseurs de la Russie. Les hauts responsables cités ont précisé que les groupes Wuhan Global Sensor Technology, Wuhan Tongsheng Technology et Hikvision fournissaient des systèmes optiques utilisés dans les chars russes. La Chine livre également à la Russie, selon la même source, des moteurs de drones et des systèmes de propulsion pour missiles de croisière, ainsi que de la nitrocellulose, matériau utilisé par la Russie pour fabriquer des munitions d'artillerie.
« Nous savons aussi que la Chine fournit des images de reconnaissance à la Russie pour sa guerre contre l'Ukraine, a déclaré la haute responsable déjà citée. « L'une des manières les plus décisives d'aider l'Ukraine aujourd'hui est de convaincre la Chine d'arrêter d'aider la Russie à reconstituer sa base militaro-industrielle », a commenté l'autre haut responsable américain.
De son côté, le 3 avril, le secrétaire d'État américain Anthony Blinken expliquait devant les ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne et du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) que Pékin apportait un soutien à Moscou « à une échelle inquiétante ». La Chine fournit, selon le ministre cité par le Financial Times, à la Russie « des outils, des produits et une expertise substantielle ». Cette aide concerne essentiellement la production par la Russie d'équipements optiques et des carburants pour des missiles et fusées qui « non seulement contribue à l'agression de la Russie en Ukraine mais menace d'autres pays ».
Joe Biden avait soulevé cette question avec son homologue chinois Xi Jinping le 4 avril lors d'un entretien téléphonique. Selon la Maison Blanche, Le président américain lui a fait part de son inquiétude à propos du « soutien [de la Chine] à l'industrie de défense de la Russie et son impact sur la sécurité de l'Europe et [des pays] outre-Atlantique ». Le narratif chinois est constant sur ce sujet : la Chine ne fournit pas d'armes létales à la Russie et accuse l'Occident de « mettre de l'huile sur le feu » dans cette guerre qualifiée « d'opération spéciale » par la Russie, terme repris par les organes de propagande chinois.
Autre développement qui souligne le rapprochement rapide entre la Chine et la Russie, le 9 avril, le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a déclaré que Pékin entend « renforcer la coopération stratégique » avec Moscou, lors d'un entretien avec son homologue russe Sergueï Lavrov, en visite officielle les 8 et 9 avril dans la capitale chinoise. « Pékin et Moscou continueront à renforcer la coopération stratégique sur la scène mondiale et à s'apporter mutuellement un soutien de poids », a précisé Wang Yi, cité par l'agence russe RIA Novosti.
Sergueï Lavrov a, lui, remercié Pékin pour le « soutien » apporté à Vladimir Poutine après sa récente réélection.Le président russe a été « réélu » pour un cinquième mandat le 17 mars, obtenant 87,28 % des suffrages, score abondamment condamné et comparé en Occident à un plébiscite grâce à un scrutin truqué. Depuis le déclenchement de l'assaut russe en Ukraine il y a un peu plus de deux ans, les relations entre Moscou et Pékin se sont profondément renforcées. En mars 2023, Xi Jinping s'était rendu à Moscou, réaffirmant avec Vladimir Poutine « une amitié sans limites » entre leurs pays qui, tous deux, dénoncent l'hégémonie occidentale sur la scène internationale.
Ces déclarations, manœuvres et gesticulations militaires témoignent d'une montée constante des périls en Asie-Pacifique. S'ils ne sont pas maîtrisés, ils risquent de conduire à un embrasement général aux conséquences potentiellement catastrophiques pour cette zone et, au-delà, pour la planète entière.
Par Pierre-Antoine Donnet
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Deux leçons de ce qui s’est passé cette nuit dans le ciel au-dessus de la Palestine et d’Israël
Premièrement, les mollahs iraniens n'en ont absolument rien à foutre des Palestiniens. Les motifs de leur attaque étaient en partie internes (donner une impression de force après le bombardement de leur consulat à Damas, qui n'est qu'un prétexte purement symbolique) et en partie externes, et là, c'est important : la distanciation croissante de Washington envers le gouvernement Netanyahou, avec une condamnation par avance de toute “seconde Nakba” achevant de se réaliser à Gaza, portait en elle le blocage de la destruction de Gaza.
14 avril 2024 | tiré d'aplusoc
https://aplutsoc.org/2024/04/14/deux-lecons-de-ce-qui-sest-passe-cette-nuit-dans-le-ciel-au-dessus-de-la-palestine-et-disrael-billet-dhumeur-par-vp/
Par son opération, Téhéran permet à Tsahal de poursuivre. Il est essentiel que les “campistes” et les « BRICS+ » puissent compter en permanence sur ce qu'ils appellent « le génocide », c'est-à-dire la destruction de Gaza, pour mener leurs opérations ailleurs, manipuler des foules et des idiots utiles partout, il serait catastrophique pour eux que les Palestiniens arrêtent de se faire tuer.
Symbole de cette réalité : à ce que l'on sait à cette heure, la seule victime humaine au pronostic vital engagé est une petite fille bédouine.
Quand au Hezbollah et aux Houtis, ils ont poursuivi leur cirque habituel, sans plus. Ils n'en ont rien à foutre des Palestiniens, les cris du chœur des groupies hurlant « Stop au génocide » n'ont d'autre fonction réelle que de perpétuer le massacre des Palestiniens.
Deuxièmement, l'attaque iranienne massive a été presque totalement déjouée par la défense antiaérienne israélienne adossée à l'aide américaine, avec la collaboration jordanienne. Au plan militaire et technique, c'est, pour l'Iran, un fiasco (mais le vrai but politique : garantir que la destruction de Gaza puisse continuer pour pouvoir continuer à s'en servir, est sans doute atteint, hélas).
Cette défense efficace devrait conduire tout esprit libre à crier une question, adressée au Pentagone : POURQUOI L'UKRAINE EST-ELLE PRIVÉE DE SON “DÔME DE FER” ?

Orientalisme, impérialisme et couverture des médias dominants de la Palestine
Cet article examine la façon dont les préjugés des grands médias dominants occidentaux et la défense du discours israélien sont liés à l'orientalisme, au racisme et à l'impérialisme, et servent les intérêts des élites politiques et économiques occidentales au pouvoir. Cependant, ces discours dominants en occident sont remis en question par des mouvements mondiaux visant à faire la lumière sur les réalités de la guerre génocidaire menée à Gaza et à exprimer la solidarité avec la population palestinienne.
Tiré de la revue Contretemps
19 avril 2024
Par Joseph Daher
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Couverture occidentale de la Palestine et de la guerre génocidaire israélienne contre Gaza
A l'heure de l'écriture de cet article, l'armée d'occupation israélienne poursuit sa campagne génocidaire contre les Palestiniens de la bande de Gaza depuis maintenant plus de 6 mois. Le bilan humain est catastrophique. Les chiffres officiels font état de plus de 33 000 Palestiniens tués, dont plus de 12 300 enfants, soit un nombre supérieur à celui des enfants tués dans toutes les guerres mondiales des quatre dernières années réunies. Il y a également plus de 1,7 million de personnes déplacées, soit plus de 75 % de la population de Gaza, selon l'Unrwa, et 95% de la population est face à un risque d'insécurité alimentaire. Dans l'ensemble, 1,1 million de personnes sont déjà touchées par une « famine catastrophique », le niveau d'insécurité alimentaire le plus élevé, selon un rapport du Programme alimentaire mondial (PAM) publié le 18 mars Les destructions sont également sans précédent dans le territoire palestinien de la bande de Gaza, avec plus de 60 % d'immeubles endommagés ou détruits, parmi lesquels environ 45 % sont des bâtiments résidentiels, laissant un million de personnes sans abri sur les 2,4 millions d'habitants.
De même, l'État israélien continue à non seulement ignorer la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU appelant le 25 mars à un cessez-le-feu immédiat pour le ramadan – pour laquelle les États-Unis se sont abstenus –, mais il a aussi fait l'objet d'une nouvelle ordonnance de la Cour internationale de justice le 28 mars relative au risque que « la famine s'installe » à Gaza, alors que l'Afrique du Sud l'accuse de non-respect de la Convention sur le génocide.
Cet guerre constitue à bien des égards une nouvelle Nakba ou catastrophe, qui rappelle la Nakba de 1948, lorsque plus de 700 000 Palestiniens ont été chassés par la force de leurs maisons et sont devenus des réfugiés.
Les médias grand public occidentaux continuent de mettre l'accent sur la « souffrance » et la « légitime défense » israéliennes à la suite des attaques du Hamas du 7 octobre 2023, qui ont fait 1 139 morts selon les autorités israéliennes. Ces chiffres incluent 695 civils israéliens, 373 membres des forces de sécurité et 71 étrangers. Il convient toutefois de noter que de nombreux décès de civils israéliens ont également été causés par les forces d'occupation israéliennes, y compris le bombardement par des chars d'assaut de maisons où des Israéliens étaient détenus – un détail crucial qui n'a été que très peu couvert par les principaux médias occidentaux. Certains articles récents ont commencé à démentir de nombreuses affirmations erronées propagées sans vérification par les médias israéliens et reprises dans les pays occidentaux. Par exemple, les premières informations faisant état de 40 enfants israéliens décapités se sont avérées par la suite fabriquées de toutes pièces. Ces accusations ont néanmoins été approuvées et diffusées par les principaux médias et hommes politiques occidentaux, dont le président américain Joe Biden. En outre, plusieurs études ont démontré l'existence de préjugés systémiques des médias à l'encontre des Palestiniens dans différents pays occidentaux.
De même, le journalisme alternatif sur le terrain est devenu quasiment impossible, les forces d'occupation israéliennes prenant quasi-systématiquement pour cible les journalistes palestiniens dans la bande de Gaza. Plus de 133 journalistes palestiniens ont été tués par Israël depuis le 7 octobre.
Dans le même temps, la réalité de la guerre génocidaire israélienne en cours contre la bande de Gaza est souvent ignorée par les médias grand public. Les Palestiniens ont souvent été déshumanisés dans les représentations médiatiques. Leurs aspirations politiques et leur rôle ont également été mis sous silence ou minimisés. Dans une grande partie de la couverture médiatique occidentale, le récit ne prend en compte que les événements survenus à partir du 7 octobre, sans fournir de contexte suffisant ni tenter d'expliquer comment la situation a évolué sur le long terme.
Les points de vue des Palestiniens eux-mêmes sur le contexte historique ne sont souvent pas mis en avant ou autorisés, en particulier lorsqu'il s'agit de faire la lumière sur les raisons pour lesquelles les événements en sont arrivés là. Comme l'a expliqué le journaliste palestinien Motaz Azaiza dans un tweet concernant les questions relatives au 7 octobre dans les grands médias occidentaux, « j'ai répondu à cette question plusieurs fois mais ils ne l'ont jamais gardée ou partagée parce qu'ils ont enregistré mon interview avant et ont ensuite pris ce qui convenait à leur agenda ».
La nature inhérente de l'État israélien en tant qu'entité coloniale, et ses politiques au fil du temps, ont mené à créer les circonstances qui ont conduit aux événements du 7 octobre et au-delà – comme c'est si souvent le cas pour les puissances coloniales et occupantes au cours de l'histoire. Cependant, à ce jour, le 7 octobre a tendance à être présenté de manière simpliste comme une « attaque terroriste » sans que le contexte historique approprié ne soit généralement fourni. Dans le même temps, les réponses israéliennes contre Gaza sont souvent décrites comme de simples actes d' »autodéfense »…
Mais pourquoi la majorité des grands médias occidentaux continue-t-elle à adopter et à défendre le discours israélien ? Pourquoi y a-t-il une tendance à déshumaniser les Palestiniens et à les rendre responsables aux événements actuels ? Quels sont les intérêts des grands médias occidentaux à maintenir ce type de couverture ?
Les réponses à ces questions trouvent leur origine dans l'orientalisme, le racisme et l'impérialisme, qui sont tous liés. Les images et les récits propagés par une grande partie des médias grand public occidentaux ne peuvent pas vraiment être dissociés des intérêts géopolitiques et économiques des élites dirigeantes occidentales.
La forme évolutive de l'orientalisme
L'orientalisme est une idéologie essentialiste enracinée dans l'idéalisme philosophique et les notions hégéliennes selon lesquelles le destin des personnes est déterminé par leurs cultures et religions éternelles. Le terme « orientaliste » est apparu en anglais vers 1779 et en français en 1799, d'abord axé sur l'étude linguistique, puis lié aux expansions coloniales impériales occidentales en Orient et ailleurs. Alors que les puissances européennes intervenaient, envahissaient et dominaient de plus en plus le Moyen-Orient, l'Afrique et l'Asie au XIXe siècle, des discours sont apparus, décrivant des régions comme l'Empire ottoman comme « l'homme malade de l'Europe », qui souffrait de plus en plus des interventions et de l'influence des puissances impériales européennes, tandis que le terme d'« Homo Islamicus » apparaissait également à cette époque. L'idée d'une essence arabe/islamique spécifique est toujours d'actualité dans les analyses traditionnelles et néo-orientalistes.
La supériorité économique, technique, militaire, politique et culturelle croissante de l'Europe sur l'Empire ottoman, et plus généralement sur l' »Orient », a été associée pendant cette période à la religion chrétienne (dans sa compréhension et sa pratique occidentales) et les revers du monde musulman à l'islam. Le christianisme est présenté comme favorable au progrès, tandis que l'islam est au contraire décrit comme repoussant le progrès. Toute résistance à l'Europe et à son influence était présentée comme un fanatisme religieux et un rejet de la civilisation.
Ce type de discours n'a jamais vraiment disparu de la scène politique et des grands médias occidentaux, avec une intensité variable selon les périodes. Le discours prononcé il y a plus d'un an, en octobre 2022, par Josep Borrell, vice-président de la Commission européenne et haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères, à la nouvelle Académie diplomatique européenne de Bruges illustre cette perspective orientaliste. Il explique que « l'Europe est un jardin » où « tout fonctionne », combinant « la liberté politique, la prospérité économique et la cohésion sociale que l'humanité a pu construire », tout en s'inquiétant que « la majeure partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait prendre le dessus sur le jardin… Les jardiniers doivent aller dans la jungle. Les Européens doivent s'engager davantage dans le reste du monde. Sinon, le reste du monde nous envahira, par différents moyens ». Ce discours ignore bien sûr la montée constante de l'extrême droite dans toute l'Europe, la montée du racisme et des attaques contre les droits démocratiques et les migrants, etc.
Il n'est donc pas surprenant que les responsables israéliens et occidentaux ainsi que les médias grand public aient utilisé cette rhétorique pour qualifier de barbares les actions du Hamas le 7 octobre et justifier la guerre génocidaire d'Israël contre la bande de Gaza. Un éditorialiste israélien du Jerusalem Post a par exemple déclaré que « le 7 octobre, la civilisation occidentale a perdu et les barbares l'ont emporté… L'Occident moderne contre le djihad meurtrier », tandis que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a déclaré :
« C'est un mal ancien, qui nous rappelle le passé le plus sombre et nous choque tous au plus profond de nous-mêmes… Israël a le droit de se défendre contre des attaques aussi odieuses ».
Dans le cadre de cette stratégie, les comparaisons entre Daesh (« État islamique ») et le Hamas se sont multipliées chez les responsables israéliens et occidentaux et dans les grands médias occidentaux, à l'image du secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin décrivant le Hamas comme « pire que l'Etat Islamique ». Les tentatives d'Israël et des gouvernements occidentaux de présenter le Hamas, et plus généralement les Palestiniens, comme des terroristes semblables aux organisations djihadistes ne sont pas nouvelles.
Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, la classe dirigeante israélienne a décrit sa guerre contre les Palestiniens pendant la deuxième Intifada comme sa propre « guerre contre le terrorisme ». Et ce, bien que l'Autorité Palestinienne et le Hamas aient condamné les actions d'Al-Qaïda. Les actions suicides du Hamas à Jérusalem et ailleurs dans la Palestine historique ont été présentées comme « un symptôme du terrorisme islamique mondial ». Avant cela, l'OLP et ses factions avaient également été comparées par les dirigeants israéliens à des nazis.
Plus généralement, les tentatives des dirigeants israéliens et occidentaux de faire l'amalgame entre le Hamas et les groupes djihadistes tels que Daesh ou Al-Qaïda s'inscrivent dans une stratégie plus large qui consiste à s'appuyer de plus en plus sur l'islamophobie pour justifier leur soi-disant guerre contre la terrorisme. Au début des années 2000, l'administration Bush a défendu le droit d'Israël à l'autodéfense contre le « terrorisme islamique », tout comme le font aujourd'hui l'administration américaine et les États occidentaux.
Dans cette perspective, l'objectif d'éliminer le Hamas justifie la guerre d'Israël contre la bande de Gaza, comme l'explique un chroniqueur du New York Times :
« La cause principale de la misère de Gaza est le Hamas. Il porte seul la responsabilité des souffrances qu'il a infligées à Israël et qu'il a sciemment invitées contre les Palestiniens. La meilleure façon de mettre fin à la misère est d'éliminer la cause, et non pas d'arrêter la main de celui qui l'élimine ».
Ainsi, les responsables israéliens et les commentateurs pro-israéliens peuvent prétendre agir en légitime défense, et même dans certains cas pour aider les Palestiniens, en commettant un génocide contre les Palestiniens…
Cette perspective raciste des grands médias occidentaux est ancrée dans une vision orientaliste du monde, et plus particulièrement de la région. Cet orientalisme est ancré dans la dynamique politique moderne, notamment l'impérialisme, la colonisation, la lutte des classes, la dynamique du genre et du racisme, etc.
Cette conception est donc différente de celle du célèbre auteur palestinien Edward Said, auteur du livre L'Orientalisme. Said n'a pas critiqué l'idéalisme historique en tant que matrice principale de l'essentialisme culturel, et il existe une forme de continuité historique homogène dans ses critiques de l'orientalisme, depuis la Grèce antique jusqu'à nos jours. Comme l'affirme l'auteur marxiste Aijaz Ahmad, il n'y a aucune considération pour les dynamiques de classe, les dynamiques de genre, aucune mention de l'histoire, de la résistance, des projets de libération humaine, etc. [1]
En d'autres termes, l'orientalisme n'est pas un phénomène profondément moderne, comme nous l'avons expliqué, mais le produit naturel d'un esprit européen ancien et presque irrésistible visant à déformer les réalités des autres cultures, peuples et langues, en faveur de l'affirmation de soi et de la domination de l'Occident. En rejoignant les critiques constructives d'autres auteurs orientaux également critiques de l'orientalisme, tels que Sadiq Jalal al-Azm, Mehdi Amel, [2] Samir Amin [3] et Aijaz Ahmad, la compréhension de l'orientalisme par Said risque de tomber dans ses dénonciations de l'essentialisme occidental, dans une forme d' »orientalisme en retour ou inversé », comme l'explique l'auteur marxiste syrien Sadiq al-Azm. [4]
En effet, comment expliquer la défense des politiques meurtrières d'Israël par les grands médias occidentaux, si ce n'est par la protection de leurs intérêts politiques ? Cela se fait au travers d'une lentille orientaliste.
Israël, un instrument essentiel pour les élites dirigeantes occidentales
Dans un cadre typiquement orientaliste, Israël a été présenté par ses alliés occidentaux et ses grands médias pendant des décennies comme un phare de la démocratie et du progrès dans une région hostile peuplée de barbares.
Cette propagande a également été promue par les dirigeants du mouvement sioniste avant la création d'Israël, et jusqu'à aujourd'hui par les responsables israéliens actuels. Avant la Nakba et la fondation d'Israël en 1948, Theodor Herzl, principal idéologue du mouvement sioniste, écrivait que le futur État juif serait « l'avant-garde de la civilisation contre la barbarie ». Il prônait en effet un projet colonial visant à installer une population majoritairement européenne, d'origine juive, sur une terre majoritairement peuplée de populations arabes, en l'occurrence la Palestine.
Aujourd'hui, ce discours est tenu par les responsables israéliens. Le Premier ministre Netanyahou a déclaré dans de nombreux discours après le 7 octobre qu' »Israël ne mène pas seulement sa guerre, mais la guerre de l'humanité contre les barbares… » : « Nos alliés dans le monde occidental et nos partenaires dans le monde arabe savent que si nous ne gagnons pas, ils seront les prochains dans la campagne de conquête et de meurtre de l'axe du mal »… De même, le président israélien Isaac Herzog a affirmé que la guerre d'Israël contre Gaza « a pour but… de sauver la civilisation occidentale », Israël étant « attaqué par un réseau djihadiste » et « si nous n'étions pas là, l'Europe serait la prochaine, et les États-Unis suivraient ».
Les responsables occidentaux et les grands médias ont soutenu cette propagande. Le mot génocide ou guerre génocidaire n'est presque jamais mentionné par ces acteurs, mais il est en outre rejeté lorsqu'il est utilisé par les détracteurs d'Israël. Cette impunité de l'État israélien n'a pas commencé après le 7 octobre, mais dure depuis des décennies. Même les groupes traditionnels reconnaissent désormais la nature violente et réactionnaire de l'État israélien. Par exemple, Human Rights Watch et l'organisation israélienne B'Tselem ont tous deux dénoncé la saisie permanente de terres palestiniennes par Israël. Ils ont documenté la manière dont Israël a violé les lois internationales pour soutenir plus de 700 000 colons construisant des colonies dans les territoires occupés de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Ils ont également conclu qu'Israël est un État d'apartheid qui accorde des privilèges spéciaux aux Juifs et réduit les Palestiniens à une citoyenneté de seconde zone.
Cela démontre une fois de plus que les soi-disant principes des États européens et des États-Unis concernant la démocratie et le respect des droits de l'homme ne sont utilisés que pour leur propagande rhétorique, cherchant à couvrir des politiques ancrées dans la protection de leurs propres intérêts politiques et économiques. Dans ce cadre, la déclaration du pasteur palestinien Munther Isaac, de Bethléem, est tout à fait correct :
« À nos amis européens, je ne veux plus jamais vous entendre nous faire la leçon sur les droits de l'homme ou le droit international. »
Comme indiqué plus haut, le mouvement sioniste, depuis ses origines en Europe jusqu'à la création d'Israël en 1948 et au déplacement des Palestiniens qu'il opère aujourd'hui, est un projet de colonisation. Pour établir, maintenir et étendre son territoire, l'État israélien a dû nettoyer ethniquement les territoires palestiniens de leurs habitants, chassés de leurs maisons et de leurs emplois. Pour ce faire, il a dû rechercher le soutien de l'étranger. En effet, tout au long de ce processus, il s'est allié à des puissances impérialistes, d'abord l'Empire britannique, puis les États-Unis, qui ont utilisé Israël comme leur agent dans la lutte contre leurs ennemis, ou perçus comme tels, dans la région, et lui ont apporté leur soutien. [5]
Les Britanniques ont d'abord soutenu le projet sioniste de créer une nation alliée dans une région d'une grande importance politique et stratégique – une « petite Ulster loyale », selon les termes de Ronald Storrs, haut fonctionnaire du ministère britannique des affaires étrangères et des colonies. Ensuite, Washington, en particulier après la guerre des Six Jours de 1967, a été le principal soutien d'Israël, qui a également joué le rôle de force de police locale contre les menaces américaines perçues dans la région et contre tout événement susceptible de remettre en cause son contrôle sur ses réserves d'énergie stratégiques.
Depuis lors, les États-Unis ont soutenu Israël. Washington a versé en moyenne 4 milliards de dollars par an dans les coffres de Tel-Aviv, soutenant sa colonisation de la Palestine et ses guerres d'agression contre différents gouvernements et mouvements de la région. Selon un rapport du Congressional Research Service de mars 2023, les États-Unis ont fourni à Israël 158 milliards de dollars d'aide bilatérale et de financement de la défense antimissile depuis 1948, ce qui en fait le plus grand bénéficiaire cumulé de l'aide étrangère des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale.
Depuis les années 1960, les gouvernements successifs américains ont mis en place une politique d'aide militaire envers l'Etat d'Israël permettant un « avantage militaire qualitatif » (Qualitative Military Edge) sur les états voisins et les acteurs non étatiques de cette zone. Entre 2013 et 2022, 69 % des armes importées en Israël provenaient des États-Unis.
Alors que les responsables américains ont utilisé à plusieurs reprises leur droit de veto contre des résolutions appelant à un éventuel cessez-le-feu, la guerre israélienne actuelle contre la bande de Gaza aurait été impossible sur le plan militaire sans le soutien continu des États-Unis. Washington a notamment accepté depuis le 7 octobre 2023 la fourniture de 25 avions de combat dernière génération F-35, et de l'autre 500 bombes MK82 et plus de 1 800 bombes MK84 – qui ne sont plus utilisées par les armées des États occidentaux dans des zones densément peuplées en raison des dégâts collatéraux inévitables. Ces livraisons d'armes ont contourné l'obligation de consultation du Congrès en invoquant des « pouvoirs d'urgence ».
Cette administration américaine a effectué également plus de 100 livraisons d'armes à Israël sans aucun débat public, en utilisant une faille dans laquelle le montant spécifique en dollars de chaque vente était inférieur au seuil requis à partir duquel le Congrès doit être averti. De son côté, le journal israélien Haaretz a déclaré que les données de suivi des vols accessibles au public montrent qu'au moins 140 avions de transport lourd à destination d'Israël ont décollé de bases militaires américaines dans le monde entier depuis le 7 octobre, transportant des équipements principalement vers la base aérienne de Nevatim, dans le sud d'Israël.
Et si le président américain Joe Biden a fait signe d'un mécontentement à la suite de l'attaque sur le convoi humanitaire du World Central Kitchen, tuant sept employés de l'organisation américaine, il a encore récemment affirmé que « la défense d'Israël reste essentielle, qu'il n'y a donc pas de ligne rouge qui pourrait couper toutes les (livraisons d')armes pour que le pays n'ait plus de Dôme de fer pour le protéger »
De même, depuis novembre 2023, le gouvernement allemand, deuxième principal exportateur d'armes à Israël après les États-Unis, a approuvé l'exportation d'équipements de défense d'une valeur d'environ 303 millions d'euros (323 millions de dollars) vers Israël. À titre de comparaison, des exportations de matériel de défense d'une valeur de 32 millions d'euros avaient été approuvées en 2022.
La raison en est qu'Israël est toujours perçu comme un acteur clé pour préserver les intérêts occidentaux dans la région. Le processus de normalisation entre Israël et les pays arabes initié par le président Donald Trump et poursuivi par le président Joe Biden avait pour objectif de consolider les intérêts américains dans la région, y compris dans sa rivalité avec la Chine. L'un des principaux objectifs de l'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre était de saper ce processus et a été temporairement couronné de succès.
Peu après le déclenchement de la guerre israélienne contre la bande de Gaza, l'Arabie saoudite a en effet réagi en interrompant tout progrès dans les accords bilatéraux entre elle-même et Israël et a annoncé qu'aucun processus de normalisation n'interviendrait entre les deux pays avant l'établissement clair d'un plan de route pour la création d'un État palestinien aux côtés d'Israël.
En outre, de nombreux États européens et les États-Unis ont tenté d'amalgamer l'antisémitisme et l'antisionisme pour criminaliser la solidarité avec la lutte palestinienne et le soutien à la campagne de boycott, de désinvestissement et de sanctions (BDS). Ces actions doivent être comprises comme un objectif plus large des élites occidentales visant les politiques progressistes et de gauche, comme nous l'avons vu au Royaume-Uni, en France, en Allemagne et aux États-Unis, et comme des tentatives de restreindre les droits démocratiques dans ces sociétés.
Dans ce cadre, les théories du complot affirmant que les Juifs contrôlent le monde ne remettent pas en cause les perspectives orientalistes, mais au contraire les renforcent. En effet, les différentes formes de racisme se nourrissent généralement l'une l'autre, comme l'a dit le penseur anticolonialiste Frantz Fanon : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l'oreille, on parle de vous ». De plus, ce type d'explications minore en partie la responsabilité des élites occidentales dans la tragédie palestinienne.
Sans oublier que le soutien occidental à Israël n'a jamais empêché l'antisémitisme permanent de ses élites. De Lord Balfour au président américain Trump, tous ont soutenu des politiques ou des dynamiques antisémites. Lord Balfour était bien l'auteur de la lettre disant que « le gouvernement de Sa Majesté voit d'un bon œil l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif », mais aussi l'un des promoteurs de l'Aliens Act de 1905 qui fermait les frontières britanniques aux émigrants juifs fuyant les pogroms russes, tandis que les partisans de Trump défilaient à Charlottesville en 2017 en criant « Les juifs ne nous remplaceront pas ». De même, en France, Emmanuel Macron a été critiqué pour avoir réhabilité le maréchal Pétain ou remis sur le devant de la scène le théoricien antisémite Charles Maurras.
Remettre en cause l'orientalisme et l'impérialisme : une lutte commune menée par en bas
La remise en cause des perspectives orientalistes et racistes sur la Palestine et les Palestiniens, ainsi que sur d'autres populations non blanches, est liée à la lutte d'en bas dans le monde entier et en particulier dans les sociétés occidentales, dans lesquelles les institutions dirigeantes sont les principales productrices de ces idées. Comme nous l'avons déjà mentionné, la cause palestinienne influence la dynamique politique bien au-delà du Moyen-Orient.
Les premières critiques de l'orientalisme et des études orientalistes en Occident sont apparues pendant la période de décolonisation qui a suivi la Seconde Guerre mondiale, sous la plume d'auteurs originaires de régions colonisées et vivant souvent dans des pays occidentaux, comme Anouar Abdel al-Malek [6] et Edward Said. Les études et orientations orientalistes dominantes dans les universités ont commencé à être remises en question après la Première Guerre mondiale de 1914-1918 et par la révolution russe, mais surtout par la résistance croissante et grandissante des mouvements anticoloniaux à l'impérialisme occidental en « Orient », de l'Asie à l'Afrique en passant par le Moyen-Orient. Plus tard, les mouvements antiracistes et féministes ont également joué un rôle dans la remise en question de ces idées dans les États occidentaux. [7]
De même, aujourd'hui, la multitude de luttes qui se déroulent dans diverses sociétés, dans les universités, sur les lieux de travail, dans les médias alternatifs, etc. en faisant pression sur les autorités dirigeantes et les gouvernements pour qu'ils agissent afin d'empêcher la guerre génocidaire israélienne continue contre la population palestinienne de la bande de Gaza, pour qu'ils fassent la lumière sur le contexte historique de la Palestine, sur la nature coloniale d'Israël et sur son système d'apartheid, et surtout pour qu'ils agissent en solidarité avec les Palestiniens, remettent en question la perspective orientale des grands médias occidentaux, qui servent de bouclier (parmi de multiples autres) pour protéger les intérêts de l'élite dirigeante.
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Cet article a aussi été publié sur le site de Al-Jazeera – Middle East Institute
Notes
[1] Aijaz Ahmad, Orientalism and After : Ambivalence and Cosmopolitan Location in the Work of Edward Said, Economic and Political Weekly, Vol. 27, No. 30 (Jul. 25, 1992), pp. PE98-PE116
[2] Voir Gilbert Achcar, « Mahdi Amel (1936-1987). Préface à un recueil de textes choisis », https://www.contretemps.eu/mahdi-amel-marxisme-arabe-liberation-nationale-preface-achcar/
[3] Voir Samir Amin, Eurocentrism, New York : Monthly Review Press, 1989
[4] Sadik Jalal al-'Azm, Orientalism and orientalism in reverse, https://libcom.org/article/orientalism-and-orientalism-reverse-sadik-jalal-al-azm
[5] Voir Joseph Daher, « La Palestine et les révolutions au Moyen Orient et en Afrique du Nord », Contretemps.
[6] La première critique est venue en effet du philosophe égyptien marxisant de l'université de la Sorbonne, Anouar Abdel al-Malek (né en 1923 au Caire), avec son article « l'Orientalisme en crise » écrit en 1962 et publié en 1963. Après avoir étudié à l'université d'Aim Chams, au Caire, et la Sorbonne, et avoir enseigné la philosophie au Lycée al-Hourriyya, au Caire, il fut nommé en 1960 Centre Nationale de la Recherche Scientifique (CNRS) à Paris. Voir Anouar Abdel Malek, « Orientalisme en crise », L'orientalisme en crise », Diogène, n° 44, hiver 1963, p. 109-142
[7] Il faut également souligner les écrits de Maxime Rodinson dans la critique de l'orientalisme, notamment son livre de « La fascination de l'Islam » publié en 1980 qui est une critique remarquable de l'eurocentrisme et de l'orientalisme.
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Il est impossible de quantifier la souffrance à Gaza
En raison des limites de l'imagination humaine (par opposition à l'imagination des fauteurs de guerre et des fabricants d'armes), et en l'absence d'un tout autre dictionnaire, il n'y a pas de véritable moyen de décrire la destruction et les pertes subies à Gaza après six mois de guerre.
Tiré de la revue Contretemps
12 avril 2024
Par Amira Hass
En théorie, il suffirait de visionner les centaines, voire les milliers de vidéos qui montrent les enfants tremblants– incapables de contrôler leurs tremblements – après les bombardements israéliens : dans les hôpitaux, dans la rue, certains d'entre eux sanglotant, d'autres incapables de prononcer un mot. Ils sont couverts de poussière et de sang. C'est un détail qui suffit à représenter le désastre. Que ceux qui aiment se venger regardent les vidéos, une par une.
En pratique, dans un journal, les mots doivent suffire. Cela signifie qu'en raison des limites des termes, nous nous réfugions dans les chiffres. Selon l'UNICEF, à la fin du mois de janvier,17 000 enfants « errent » dans la bande de Gazasans être accompagnés d'un adulte. Leurs parents ont été tués, ils n'ont pas pu être extirpés des ruines. Ou bien les enfants se sont perdus lors des déplacements massifs vers le sud.
Et c'est sans compter les 14 000 enfants (sur environ 33 000 morts recensés) qui ont été tués jusqu'à présent par les bombardements israéliens. A cela s'ajoutent des milliers d'enfants qui ont perdu des membres, souffrent de brûlures, se promènent avec des blessures qui se sont infectées en l'absence de bandages et de médicaments, et souffriront de troubles post-traumatiques pour le reste de leur vie. Quel est leur avenir ? Il est impossible de quantifier la souffrance. Est-il possible de quantifier le coût de leur traitement et de leurs besoins spécifiques, ainsi que les répercussions sur l'économie ?
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Pour chaque décompte de morts, de blessés et d'orphelins qui ne sont pas les nôtres, il y a un piège. C'est général, c'est abstrait pour nous. Même lorsqu'il s'agit de 44 membres d'une même famille, tués dans un seul attentat, comme la famille du Dr. Abdel Latif al Haj, à laquelle j'ai déjà consacré un article (Haaretz, 1er janvier 2024). Plus le nombre est élevé, moins nous pouvons comprendre ce que cela signifie. Psychologiquement, nous pouvons éviter de comprendre le trou béant causé par les bombardements israéliens dans une société à l'égard de laquelle nos sentiments vont de l'ignorance de notre domination à notre haine.
Mais si nous oublions la quantité et racontons une seule histoire, ce sera une unique histoire. Et elle devrait atteindre le seuil de l'histoire la plus horrible de toutes pour être comprise. Lorsque je parlerai de l'histoire unique à la fin, je dirai : c'est un détail représentatif, qui contient le tout. Et ce n'est pas le plus horrible.
***
Voici un autre chiffre : « Les Palestiniens de Gaza représentent désormais 80% de toutes les personnes confrontées à la famine ou à la faim sévère dans le monde », selon le rapport intérimaire conjoint – publié la semaine dernière – de la Banque mondiale (BM), de l'Union européenne (UE) et des Nations unies (ONU).
Comparez cette affirmation avec la déclaration devant la Haute Cour de justice du lieutenant-colonel Nir Azuz, de l'Unité de coordination des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT), selon laquelle « en ce qui nous concerne, la quantité de nourriture qui entre [à Gaza] permet une solution raisonnable pour la population ».
L'officier a été appelé à défendre la position du gouvernement [israélien] contre une pétition d'organisations israéliennes de défense des droits humains demandant d'autoriser des livraisons d'aide illimitées, afin d'enrayer la propagation de la faim et de la mort par inanition à Gaza. L'écart entre les deux affirmations – ou entre la réalité et le déni – nécessite une définition qui fait défaut dans le lexique disponible.
L'objectif du rapport conjoint (Banque Mondiale, Union Européenne, ONU) est de présenter une estimation des dommages matériels subis jusqu'à présent, qui servira de base aux premiers efforts de réhabilitation. Les données relatives aux dégâts matériels sont plus faciles à quantifier, et peut-être aussi plus faciles à comprendre.
A la fin du mois de janvier 2024, les destructions matérielles dans la bande de Gaza étaient estimées à environ 18,5 milliards de dollars. C'est le coût de 50 avions de combat que l'administration Biden souhaite vendre à Israël, sous réserve de l'approbation du Congrès, comme le rapporte CNN. C'est le montant des indemnités que le Canada a accepté de verser à 300 000 personnes en raison de la discrimination et de la négligence dont ont été victimes les enfants des peuples indigènes dans le système scolaire, entre 1991 et 2022. C'est 92,5 millions de salaires mensuels moyens à Gaza (environ 200 dollars avant la guerre).
Si cette somme semble atteignable, il faut rappeler que les besoins de reconstruction sont plus coûteux que le coût des dommages, comme le note le rapport. Par exemple, lors de la guerre de 2014 à Gaza, les dégâts se sont élevés à 1,4 milliard de dollars. Les coûts de reconstruction se sont élevés à 3,9 milliards de dollars. Lors du tremblement de terre en Turquie et en Syrie en février 2023, les dégâts ont été estimés à 3,7 milliards de dollars. Les coûts de reconstruction, à 7,9 milliards de dollars.
Le volume des décombres dans la bande de Gaza, qu'il faudra déblayer pour commencer la reconstruction, est de 26 millions de tonnes. Il faudra des années pour les déblayer, selon le rapport. Combien d'années ? Le rapport ne fait aucune promesse, puisqu'il ne s'agit pas d'une estimation précise.
Tout d'abord, l'étendue des dégâts depuis début février n'a pas encore été mesurée (elle comprend, par exemple, les ruines du complexe hospitalier Al-Shifa et les maisons environnantes). Deuxièmement, pour des raisons évidentes de sécurité, les équipes ne peuvent pas se rendre sur place et l'évaluation se fait à distance. Troisièmement, nous ne savons pas combien de temps la guerre va durer.
Parmi les décombres, il y a des munitions qui n'ont pas explosé, ce qui rend le processus de déblaiement et de recyclage plus dangereux, plus long et plus coûteux. Si Israël imposeles mêmes restrictions et difficultés que par le passé pour l'acheminement des matières premières et des équipements, le processus sera encore plus long.
Le coût des dommages environnementaux, l'un des secteurs examinés par le rapport conjoint, est estimé à environ 411 millions de dollars. En réalité, on ne sait pas très bien comment on est arrivé à ce calcul, mais les conséquences immédiates et à long terme sont faciles à comprendre : la contamination supplémentaire des eaux souterraines, la pollution de l'air et du sol par des rebuts dangereux, y compris des munitions, les produits chimiques toxiques émis par toutes les bombes, les déchets médicaux dispersés partout, la pollution causée par les eaux usées non traitées qui inondent les rues et finissent dans la mer.
***
De tous les secteurs détruits (infrastructures d'eau et d'électricité, système de santé, écoles, usines et commerces, fermes, bref, tout), le coût des dégâts infligés aux habitations est le plus élevé : 13,3 milliards de dollars. A la fin du mois de janvier, 62% des maisons de la bande de Gaza étaient totalement ou partiellement détruites, soit 290 820 unités d'habitation.
Je suppose que le terme « partiellement détruit » correspond aux dégâts subis par les appartements et les maisons de certains de mes amis à Gaza : ils n'ont plus de murs intérieurs, plus de toit, plus de fenêtres et de portes, plus de tuyaux, plus de planchers, plus d'escaliers, avec des murs extérieurs tordus et pleins de fissures. « Totalement détruit », c'est comme l'appartement d'un ami, au septième ou huitième étage, dans un complexe résidentiel qui, en un seul bombardement, s'est transformé en une bouillie de béton froissé.
***
La quantification n'inclut pas l'intérieur des appartements. Simples ou élégants. Bijoux en or ou bibliothèques privées, si chères au cœur de leurs propriétaires. Leurs livres ont servi à un moment donné de bois d'allumage, faute de combustible ou de bois.
La quantification suggérée par le rapport n'inclut évidemment pas la nostalgie de la mer vue de la fenêtre, les histoires et les poèmes enregistrés sur un ordinateur de bureau sans sauvegarde. Les peintures. L'importance de la maison pour les personnes qui ont grandi dans le désastre fondateur de la guerre de 1948 : quitter la maison et en être expulsé. Les souvenirs des premiers pas de la fille. La fierté et la joie lorsque les économies lentement accumulées ont permis d'obtenir un appartement séparé des parents ou des frères et sœurs.
Les chanceux – comme les habitants de Gaza ne cessent de le répéter aujourd'hui – ont effectivement été déracinés au début de cette guerre, mais ils vivent avec le reste de la famille élargie dans un appartement loué à un prix exorbitant à Rafah, ou chez des parents, avec une densité d'une douzaine de personnes ou plus par pièce. On entend de plus en plus parler de querelles et de tensions à l'intérieur de cette cocotte-minute. « J'en ai assez. J'envisage d'aller vivre sous une tente avec mes enfants », dit une amie. Ses tentatives pour se rendre en Egypte ont été vaines jusqu'à présent.
Même ceux qui sont partis à l'étranger n'y sont pas vraiment. Ils vivent le cauchemar jour et nuit. C'est le cas de Mona (nom fictif), la petite-fille de Naifa Al-Nawati. Mona, sa mère, son mari et ses enfants sont arrivés en Egypte il y a plus d'un mois. Ils ont essayé de parler tous les jours à leur famille restée sur place, dans l'immeuble Al Islam 3, dans la rue Ahmad Bin Abdel Aziz, à l'ouest de la maternité de l'hôpital Al-Shifa de Gaza.
Ils ont parlé à leurs oncles et tantes, ainsi qu'à leurs enfants. Ils n'ont pas pu parler à leur grand-mère de 94 ans : elle souffre de la maladie d'Alzheimer et a besoin de soins infirmiers et d'une surveillance 24 heures sur 24. « Elle ne peut même pas prendre un verre d'eau toute seule. » En raison de ses maladies et de sa dépendance, la famille est restée dans la ville de Gaza, malgré les ordres israéliens de se déplacer vers le sud au début de la guerre. « J'ai des amis dont les mères sont mortes dans une tente à Rafah », m'a dit Mona au téléphone, dans une sorte de justification inutile pour expliquer pourquoi ils ont refusé de traîner leur grand-mère vers le sud.
***
Au début de l'incursion terrestre et pendant les batailles dans la zone de l'hôpital Al-Shifa en novembre, la famille Al-Nawati a trouvé refuge dans les quartiers est de la ville. Plus tard, ils sont retournés dans leur immeuble, qui a été partiellement endommagé lors des échanges de tirs. Le 18 mars, les Forces de défense israéliennes (FDI) ont de nouveau assiégé Al-Shifa, affrontant des hommes armés des organisations militantes palestiniennes.
Comme tout a commencé par une attaque surprise après minuit, les Al-Nawati et les autres habitants du bâtiment n'ont pas pu sortir et sont restés retranchés dans leurs maisons, sans nourriture ni eau, pendant quatre jours. Autour d'eux, les échanges de tirs et les rugissements des chars. « Le 21 mars, vers 11 heures du matin, une force des FDI a fait irruption dans l'appartement après avoir fait sauter la porte d'entrée », m'a raconté Mona.
Elle m'a raconté ce qu'elle avait entendu lors d'une conversation fragmentée avec sa tante à Rafah, lors d'une liaison téléphonique avec elle coupée à plusieurs reprises. Les militaires qui ont fait irruption dans la maison ont rassemblé les hommes qui se trouvaient dans le bâtiment dans une pièce séparée, où on leur a demandé de se déshabiller, on leur a bandé les yeux, puis on les a menottés et interrogés.
Mona ne sait pas combien ils étaient, mais elle affirme qu'ils n'étaient pas nombreux, car la plupart des habitants des appartements adjacents avaient déjà quitté l'immeuble. Au même moment, les soldats ont ordonné aux femmes de laisser leurs maris et leurs enfants adultes derrière elles et de partir vers le sud. Les femmes de la famille ont demandé aux soldats de laisser l'une d'entre elles rester dans la maison avec la grand-mère âgée, qui est dépendante d'elles.
Sur la base du rapport qu'elle a reçu de ses parentes, Mona m'a dit que « les soldats qui ont fait irruption dans la maison de ma grand-mère se sont comportés relativement bien, par rapport à leur comportement dans d'autres endroits, et au moins il a été possible de leur parler ».
Tout le monde à Gaza connaît les images et les témoignages sur les corps de civils retrouvés, abattus, dans les maisons où l'armée est entrée. Tout le monde connaît les histoires d'humiliation, y compris les photos des soldats. Pourtant, malgré leur relative gentillesse, les soldats ont refusé que l'une des femmes de la famille reste avec la grand-mère dans l'appartement. Ils ont promis aux femmes d'emmener Al-Nawati à l'hôpital Al-Shifa !
***
Les femmes qui se trouvaient dans l'immeuble sont arrivées dans le sud de la bande de Gaza vers le soir, et à peu près au même moment, les hommes ont été libérés, et elles ne savaient même pas que la vieille femme avait été laissée derrière. Depuis lors, la famille n'a pas été en mesure de savoir ce qui est arrivé à la femme de 94 ans. Elle s'est adressée à Hamoked [organisation de défense des droits humains basée en Israël dans le but déclaré d'aider « les Palestiniens soumis à l'occupation israélienne qui cause des violations graves et continues de leurs droits »], qui a déposé jeudi dernier une requête en habeas corpus devant la Haute Cour, en exigeant que les FDI déterminent ce qui est arrivé à la femme qui était sous leur garde.
Le porte-parole des FDI a déclaré à Haaretz à la fin de la semaine dernière qu'il n'était pas au courant de cet événement. La semaine dernière également, Mona m'a écrit qu'après que l'armée eut nettoyé la zone, ses cousins ont cherché sa grand-mère dans la maison elle-même et dans ce qui restait de l'hôpital, et n'ont trouvé aucune trace d'elle. « Personne ne les a informés qu'elle était entrée à Al-Shifa, la maison a complètement brûlé, et ils n'y ont pas trouvé son corps. Où l'ont-ils emmenée ? Nous sommes arrivés à une situation où nous pensons qu'il est préférable qu'elle soit morte. »
Lorsque je lui ai posé la question, Mona a expliqué : « Mercredi [la semaine dernière], ils ont vu tous les corps qu'ils soient en décomposition, intacts ou enterrés à Shifa. Elle n'en fait pas partie. Dans le bâtiment, ils n'ont rien trouvé, à l'exception des corps de ma cousine de 28 ans et de son mari au septième étage. Le toit est entouré de fenêtres en verre. Ma cousine est venue d'Allemagne – où vivent ses parents – pour se marier à Gaza, deux mois avant la guerre. Elle était enceinte de jumeaux. Nous pensons qu'un drone les a tués, puis que les corps ont brûlés avec le bâtiment. Ce sont les seuls cadavres qui ont été retrouvés dans le bâtiment. Nous ne savions pas jusqu'à présent ce qu'ils étaient devenus. »
« Il n'y a aucune trace de ma grand-mère », poursuit Mona. « Nous avions peur qu'ils trouvent son corps dans la maison et qu'elle soit morte seule, et nous avions peur que les chars l'écrasent dans la rue, s'ils l'avaient laissée seule pour qu'elle arrive à l'hôpital Al-Shifa. Nous avions peur de tout. Nous avions peur de l'étendue de sa souffrance si elle était vraiment morte seule, et nous avions peur de sa souffrance si elle était encore en vie. »
Après la publication de cet article en hébreu, Mona m'a écrit pour m'informer que ses cousins ont fouillé à nouveau la maison et ont trouvé les restes brûlés de sa grand-mère, dans son lit.
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Article publié dans Haaretz le 10 avril 2024– traduction A l'Encontre revue par Contretemps.
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L’intelligence artificielle et les algorithmes : au cœur d’une reconfiguration des relations internationales capitalistes

Dans cet article, nous explorons certaines reconfigurations de l’économie politique des relations internationales dans la foulée de l’avènement de nouveaux modes d’exploitation et d’expropriation et de nouvelles relations de dépendance à l’ère des technologies algorithmiques et de l’intelligence artificielle (IA).
Nous identifions d’abord certaines limites de l’hypothèse influente du « techno-féodalisme » pour expliquer les changements politicoéconomiques contemporains, et nous adoptons plutôt le cadre du « capitalisme algorithmique » qui nous apparait plus apte à rendre compte des développements actuels. Deuxièmement, nous examinons les nouveaux rapports capital-travail engendrés par la montée des plateformes et par la prolifération du « travail digital », en nous concentrant surtout sur des espaces du Sud global. Nous nous penchons ensuite sur une nouvelle modalité de transfert de valeur du Sud global vers le Nord sous la forme de l’extraction de données rendue possible par le déploiement d’infrastructures de technologies numériques dans des pays du Sud. Finalement, nous discutons brièvement de la rivalité sino-américaine et nous faisons appel au concept de « périphérisation » afin d’explorer quelques tensions, déplacements et continuités dans l’économie politique internationale, de la période du capitalisme néolibéral à celle du capitalisme algorithmique.
L’économie politique de l’IA et des algorithmes : une logique féodale ou capitaliste ?
Comment conceptualiser le contexte historique du déploiement accéléré des technologies d’IA ? L’économiste Cédric Durand a formulé une théorisation des transformations contemporaines de l’économie politique du numérique qui a réveillé l’économie politique hétérodoxe de son sommeil dogmatique et qui exerce une grande influence au sein de la gauche[2]. Sa conceptualisation « technoféodale » de l’économie politique contemporaine constitue une contribution d’une grande valeur, mais elle souffre également de limites importantes. Le concept de technoféodalisme met l’accent sur les intangibles[3] et sur les déplacements qu’ils occasionnent dans l’organisation de la production, de la distribution et de la consommation. Selon cette hypothèse, le durcissement des droits de propriété intellectuelle, la centralisation des données et le contrôle oligopolistique de l’infrastructure sociotechnique au cœur du déploiement des technologies algorithmiques et du pouvoir économique des grandes plateformes participent tous à la formation d’une vaste économie de rentes structurée autour de relations de dépendance de type « féodal ».
Les configurations économiques technoféodales sont largement répandues, selon Durand. D’une part, elles s’expriment dans les relations de travail : « Alors que la question de la subordination se trouve au cœur de la relation salariale classique, c’est le rapport de dépendance économique qui est prééminent dans le contexte de l’économie des plateformes[4] ». Durand détecte une dynamique de dépendance non capitaliste dans un contexte où la gestion par les plateformes d’une myriade de travailleuses et travailleurs dispersés subvertit les formes contractuelles d’exploitation du travail salarié. D’autre part, des dynamiques « féodales » se déploient également dans les relations entre différents capitaux : « L’essor du numérique bouleverse les rapports concurrentiels au profit de relations de dépendance, ce qui dérègle la mécanique d’ensemble et tend à faire prévaloir la prédation sur la production[5] ». Malgré la diversité des innovations, notamment autour de l’IA, lesquelles se multiplient à un rythme accéléré, il peut sembler tentant d’aller plutôt vers la notion de féodalisme étant donné la tendance lourde à la stagnation de la productivité et de la croissance économique.
La terminologie féodale identifie certes des changements importants dans les relations fondamentales du capitalisme, mais elle crée à notre avis un cadre conceptuel anachronique qui souffre de limites importantes, surtout lorsqu’il s’agit d’analyser le moment contemporain du déploiement de technologies algorithmiques et de l’IA dans une perspective globale. Premièrement, le terme génère une conception du changement sociohistorique eurocentriste en situant les développements contemporains dans un cadre conceptuel qui reproduit l’expérience historique européenne. Deuxièmement, et de façon reliée, le cadre conceptuel « néoféodal » ignore ainsi comment le capitalisme s’est développé à l’échelle mondiale à partir d’une articulation interne de formes hétérogènes de travail et de marché, d’exploitation et d’extraction, en particulier en rendant l’existence de formes marginales et subordonnées en périphérie indispensable pour le maintien de formes capitalistes plus typiques au centre. Troisièmement, le modèle mène à une conception réductionniste de la transition en niant son contenu concret. Dans l’analyse d’un processus en cours, il est problématique de recourir à des débats sur la transition du féodalisme au capitalisme alors que ceux-ci portent sur des modes de production pleinement constitués sur le plan historique. Cela risque de mener à un raisonnement tautologique, où des caractéristiques soi-disant « non capitalistes » de la nouvelle économie sont étiquetées a priori comme « féodales », pour ensuite en faire dériver un modèle « technoféodal ». Pour ces raisons, la référence au féodalisme européen est davantage une allusion, une métaphore, certes très évocatrice, mais sans véritable pouvoir explicatif[6] : il s’agit davantage par cette notion de signaler des changements économiques contemporains sous le sceau d’un sentiment général de « régression ».
Il faut à notre avis inscrire la récente vague de changements sociotechniques dans un cadre qui permet de saisir les reconfigurations globales et les combinaisons émergentes entre anciennes et nouvelles formes d’accumulation. Plutôt qu’un « retour vers le futur » féodal, nous soutenons que les transformations contemporaines représentent un nouveau stade du développement capitaliste, le capitalisme algorithmique[7], au sein duquel une logique d’exploitation/extraction capitaliste déploie des mécanismes rentiers et de nouvelles formes de dépendance[8]. Comme nous l’ont rappelé entre autres Nancy Fraser, David Harvey et David McNally, l’extraction et « l’accumulation par dépossession » sont des processus continus de l’accumulation du capital, et non pas un moment « d’accumulation initiale » révolu, ou encore des restes historiques de modes de production précapitalistes.
Le capital algorithmique se caractérise par le développement et l’adoption rapide des technologies algorithmiques portés par un impératif d’extraction de données qui (re)produit des relations d’exploitation/extraction dans les espaces-temps du travail, du loisir et de la reproduction sociale, brouillant ces distinctions du point de vue de l’économie politique du capitalisme[9]. En effet, l’exploitation du temps de travail dans la production de valeur d’échange, la forme « classique » de l’accumulation capitaliste, s’accompagne désormais d’une nouvelle forme d’extraction, celle des données, qui se produit pendant et au-delà du temps de travail. On observe ainsi de nouvelles formes de production de valeur qui s’étendent au-delà du temps de travail au fil de différentes opérations d’extraction, de traitement et de transformation de données qui génèrent diverses formes d’actifs et de marchandises pour les capitalistes algorithmiques.
Depuis le milieu des années 2000, les algorithmes se sont encastrés dans divers aspects de l’accumulation du capital, que ce soit sur le plan de la production, de la distribution ou de la consommation. Ils médiatisent les relations sociales, orientent les flux de la (re) production socioéconomique et du travail, et disséminent leur logique prédictive dans la société. Il est désormais ardu de trouver des secteurs économiques, des marchés, voire des sphères de la société, qui ne soient pas transformés ou influencés par les données massives et les algorithmes. Depuis la crise du néolibéralisme financiarisé de 2007-2008, le capital algorithmique reconfigure, réoriente et transcende divers processus et dynamiques du capitalisme néolibéral, alors que les compagnies technologiques des GAFAM[10] entre autres sont devenues les plus grandes compagnies au monde et des fers de lance de l’accumulation capitaliste. Bien entendu, les transitions historiques s’opèrent sur le long terme, et la crise de 2007-2008 est selon nous le symbole d’un processus prolongé de chevauchements et de changements plutôt qu’une rupture nette ou subite. Néanmoins, une transition s’opère effectivement depuis les 15 à 20 dernières années et reconfigure le système capitaliste et son économie politique internationale. De ce point de vue, les nouvelles articulations des rapports entre le Nord et le Sud global se déploient non pas dans le contexte d’un moment « néoféodal » mondialisé, mais dans celui de l’avènement du capital algorithmique. Les nouvelles relations dans la division internationale du travail et les nouveaux mécanismes de transfert de valeur du Sud vers le Nord (et maintenant aussi vers la Chine) se saisissent plus aisément de ce point de vue.
Rapports capital-travail et division internationale du travail
La montée historique du capital algorithmique s’accompagne de reconfigurations importantes du travail aux ramifications internationales. Au premier chef, de nouvelles formes de travail digital combinent, au sein d’assemblages divers, des processus d’exploitation du travail et d’extraction de données sous quatre formes principales. Le « travail à la demande » est le résultat d’une médiation algorithmique, souvent par des plateformes, de l’économie des petits boulots (gig work) ; le « microtravail » fragmente et externalise des tâches numériques auprès de bassins de travailleuses et travailleurs du clic ; le « travail social en réseau » est le lot d’utilisatrices et d’utilisateurs de plateformes, notamment les médias sociaux, lesquels produisent du contenu et traitent des données ; finalement, le « travail venture » forme une nouvelle élite du travail autour de femmes et d’hommes programmeurs, ingénieurs et autres scientifiques de données et experts en IA employés par les firmes technologiques[11]. Chacune de ces formes de travail digital déploie une logique d’exploitation/extraction, alors que la valeur et les données migrent du travail vers le capital algorithmique.
Ces reconfigurations de la relation capital-travail ont en retour réajusté des pratiques de sous-traitance et de délocalisation du travail par les compagnies technologiques du Nord vers les travailleuses et travailleurs du Sud. L’exemple bien connu de la plateforme américaine Uber, qui a conquis tant d’espaces urbains et semi-urbains dans le Sud global, est évocateur de cette tendance large. De plus, la sous-traitance du microtravail par les firmes technologiques auprès de travailleuses et travailleurs du digital du Sud global crée de nouvelles relations d’exploitation/extraction directes et indirectes. Des cas bien documentés comme celui de la sous-traitance par la firme OpenAI de travail d’étiquetage et de « nettoyage » des données utilisées pour entrainer son large modèle de langage ChatGPT auprès de microtravailleuses et microtravailleurs kenyans est évocateur. Ces derniers devaient « nettoyer » les données d’entrainement de ChatGPT afin d’en retirer les contenus violents ou inacceptables pour le modèle tels que des agressions sexuelles, l’abus d’enfants, le racisme ou encore la violence qui pullulent sur Internet[12]. Plusieurs de ces travailleuses et travailleurs ont souffert par la suite du syndrome de choc post-traumatique. Cela n’est que la pointe de l’iceberg d’un vaste réseau de nouveaux marchés de travail digital qui reconfigurent la division internationale du travail à l’ère numérique.
Hormis le microtravail effectué sur la gigaplateforme Amazon Mechanical Turk, surtout concentré aux États-Unis, la plupart du microtravail est effectué dans le Sud global. Le travail digital configure ainsi ses propres chaines de valeur selon une dynamique qui reproduit les pratiques de délocalisation suivant l’axe Nord-Sud de la division internationale du travail. En 2024, la majorité des requérants de microtravail se trouve dans les pays du G7, et la majorité des exécutants de ces tâches dans le Sud global. Souvent, ces travailleuses et travailleurs ne sont pas reconnus comme employés des plateformes, ne jouissent d’aucune sécurité d’emploi, d’affiliation syndicale ou de salaire fixe. Ces personnes héritent également de tâches aliénantes et sous-payées d’entrainement d’algorithmes, de traitement de données et de supervision d’intelligences artificielles qui passent pour pleinement automatisées.
La constitution d’un marché international du travail digital mobilise différents mécanismes institutionnels de l’industrie du développement international. Par exemple, la montée d’organisations d’« impact-sourcing[13] » participe d’une redéfinition du développement international autour de la notion de « fournir des emplois au lieu de l’aide[14] ». La logique de l’impact-sourcing n’est pas nouvelle, elle reproduit des processus de délocalisation et la quête de travail bon marché typique de la mondialisation néolibérale, comme la délocalisation des emplois de services à la clientèle en Asie, notamment en Inde. L’impact-sourcing se concentre toutefois sur la délocalisation du travail digital. Au départ, ces organisations d’externalisation étaient sans but lucratif pour la plupart et, appuyées par la Banque mondiale, elles distribuaient des téléphones portables et des tâches de microtravail dans des camps de réfugié·es, des bidonvilles et dans des pays du Sud global frappés durement par des crises économiques, au Venezuela par exemple. Plusieurs de ces organisations sont devenues par la suite des compagnies à but lucratif qui jouent désormais un rôle majeur dans la constitution et l’organisation d’un marché du travail digital dans des communautés où les occasions d’emploi formel sont rares. La firme Sama par exemple, celle-là même engagée par OpenAI pour sous-traiter l’entrainement des données de ChatGPT, est active en Afrique, en Asie et en Amérique latine, où elle constitue des bassins d’emploi de travail digital à bon marché, notamment en Haïti et au Pakistan.
Nous voyons ainsi que le capital algorithmique introduit des modes d’articulation d’activités formelles et informelles, de boulots d’appoint et de tâches diverses sur plusieurs territoires. Le contrôle centralisé algorithmique de toutes ces activités garantit qu’elles produisent des données qui (re)produisent des formes de surveillance, de pouvoir social et de subordination du travail. Le travail qui supporte le développement de l’IA et des technologies algorithmiques ne provient donc pas uniquement de la Silicon Valley. C’est plutôt un travail collectif mondial qui produit l’IA à l’heure actuelle, mais la concentration de richesse et de pouvoir qui en découle se retrouve aux États-Unis et en Chine.
Extraction des données et transfert de valeur
La montée du travail digital dans le Sud global est également symptomatique de l’impératif d’extraction du capital algorithmique. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) et la plupart des accords mondiaux de libre-échange qui structurent le commerce international régulent le mouvement des biens et services, mais aussi des données. Les géants du numérique comme Meta, Google, Amazon et Microsoft dominent à l’échelle mondiale et sont actifs dans le déploiement d’une infrastructure numérique dans les pays du Sud global en échange d’un accès exclusif aux données ainsi générées. Les ramifications internationales de cette « datafication » du Sud global[15] nous invitent à réviser le contenu de concepts tels que le colonialisme ou encore l’impérialisme. L’hégémonie américaine de la deuxième moitié du XXe siècle s’est bâtie sur des rapports économiques inégalitaires et des transferts de valeur du Sud global vers le Nord global, surtout vers les États-Unis et leurs alliés, sous diverses formes : la division internationale du travail, l’échange inégal, la coercition et l’appropriation par le marché, ou encore le mécanisme de la dette. L’ère du capitalisme algorithmique reproduit ces relations d’exploitation/extraction, mais déploie également un nouvel aspect : les transferts de valeur qui s’opèrent du Sud vers le Nord prennent désormais également la forme d’un transfert de données vers les centres que sont les États-Unis et la Chine[16], un transfert de données qui s’accompagne d’un pouvoir algorithmique de surveillance[17], de dépendance et potentiellement de gouvernementalité algorithmique[18] qui posent de nouveaux défis à la souveraineté nationale des pays du Sud. C’est ce que nous appelons le néocolonialisme algorithmique.
La « datafication » du Sud global a également des conséquences importantes dans la sphère du développement international, où l’on assiste à un transfert de pouvoir vers des acteurs du secteur privé. Les compagnies algorithmiques ont maintenant supplanté les autres joueurs traditionnels du complexe institutionnel du développement international (ONG, organisations internationales, gouvernements, banques de développement, organisations humanitaires, etc.) en ce qui concerne les informations sur les populations du Sud global. Les donateurs et autres bailleurs de fonds du développement international se tournent désormais vers des compagnies technologiques pour un accès aux données collectées par leurs applications, lesquelles sont plus nombreuses et détaillées que celles colligées par les méthodes « traditionnelles » (recensements, enquêtes, recherches scientifiques, etc.). Il en résulte que ces compagnies privées héritent d’un plus grand pouvoir de définir les enjeux de développement, de fixer des priorités et d’influencer la gouvernance des projets de développement.
De nouvelles dynamiques de pouvoir émergent ainsi entre acteurs publics et acteurs privés, ce qui soulève également des enjeux épistémologiques et éthiques. D’une part, les données extraites par les compagnies algorithmiques reflètent davantage la situation des populations « connectées » que celle des populations moins intégrées à l’économie de marché, au monde numérique et à la consommation de masse. D’autre part, la propriété des données donne aux capitalistes algorithmiques le pouvoir de voir tout en niant aux utilisatrices et utilisateurs le pouvoir de ne pas être vus. Mark Zuckerberg, par exemple, fait appel à une rhétorique philanthropique afin de promouvoir son projet de développement international « internet.org », visant à connecter gratuitement à l’Internet à l’échelle mondiale les populations défavorisées. L’intérêt de Meta dans un tel projet consiste bien sûr à s’approprier ainsi toutes les données générées par ces nouvelles connexions à grande échelle, surtout dans un contexte où la plupart des pays du Sud global visés par une telle initiative n’ont pas de législation solide concernant la propriété des données ou encore la protection de la vie privée. C’est cette logique extractive, combinée à un « solutionnisme technologique[19] » sans complexe, qui pousse IBM à vouloir utiliser l’IA afin de solutionner les problèmes en agriculture, en santé, en éducation et des systèmes sanitaires au Kenya, ou encore le géant chinois Huawei à développer environ 70 % du réseau 4G en Afrique, en plus de conclure des contrats notamment avec les gouvernements camerounais et kenyan afin d’équiper les centres de serveurs et de fournir des technologies de surveillance[20]. Les compagnies algorithmiques du Nord et de la Chine accumulent ainsi du pouvoir, de la richesse et de l’influence dans les pays du Sud global par ces formes de néocolonialisme algorithmique.
L’économie politique internationale du capitalisme algorithmique et la périphérisation
Le néocolonialisme algorithmique et les relations sino-américaines
L’avènement du capitalisme algorithmique se produit dans une conjoncture internationale de possible transition hégémonique. La croissance soutenue et parfois spectaculaire de la Chine dans les 40 dernières années se traduit désormais par une mise au défi du pouvoir unipolaire américain en place depuis la fin de la Guerre froide. La Chine est encore bien loin de l’hégémonie mondiale, mais sa montée en puissance ébranle déjà les dynamiques de pouvoir en Asie. Alors que le champ gravitationnel de l’accumulation mondiale s’est déplacé de la zone nord-atlantique vers l’Asie du Sud et du Sud-Est dans les dernières décennies[21], la Chine a développé son propre modèle de capitalisme algorithmique autoritaire et se pose désormais en rival mondial des États-Unis sur le plan de l’accumulation algorithmique et des technologies d’IA[22]. Les tensions manifestes dans cet espace de compétition internationale s’accompagnent d’un déclin soutenu du pouvoir économique des pays de l’Union européenne, pour qui le développement du capitalisme algorithmique se fait dans une relation de dépendance envers les États-Unis.
Tout comme le capital algorithmique américain déploie ses rapports capital-travail et ses modes d’exploitation/extraction dans de nouvelles configurations internationales, le capital algorithmique chinois déploie également une infrastructure technologique au fil de ses investissements internationaux, construisant des réseaux de transfert de valeur et de données en Asie, en Afrique, en Amérique latine et au Moyen-Orient, des réseaux orientés vers la Chine. Les flux mondiaux de données prennent ainsi deux directions majeures, les États-Unis et la Chine, avec l’exception notable de la Russie, le seul pays du monde autre que les États-Unis et la Chine à conserver une certaine forme de souveraineté numérique. Alors que le capital algorithmique déploie son unique configuration de mécanismes d’exploitation/extraction, des espaces du capitalisme mondial qui étaient jadis centraux dans l’accumulation du capital sont maintenant en voie de devenir périphériques.
La périphérisation
L’infrastructure sociotechnique algorithmique contemporaine imprègne de plus en plus chaque pore des chaines de valeur mondiales et approfondit les segmentations entre nations et régions au sein des espaces d’accumulation du capital. Le processus actuel de périphérisation de certains espaces du capitalisme mondial doit toutefois être remis dans un contexte historique plus long : la dépendance mondiale envers les GAFAM (et leurs contreparties chinoises) s’enracine dans des formes du droit international et des processus politiques hérités de la période néolibérale. La thèse technoféodale peut également être critiquée de ce point de vue : en décrivant un monde où les pouvoirs privés surpassent ceux des États, elle reproduit la même confusion qui caractérisait les arguments du « retrait de l’État » lors des rondes de privatisations intensives au plus fort de la période néolibérale. En fait, cette asymétrie de pouvoir est elle-même promulguée par les États sous la forme du droit, et elle résulte des positions inégales qu’occupent les différents pays en relation avec les compagnies technologiques transnationales. En ce sens, des formes de gouvernance néolibérale perdurent dans des types d’administration qui favorisent les compagnies privées et maintiennent en place l’orthodoxie budgétaire. Les politiques d’innovation demeurent ainsi largement orientées vers le secteur privé, et le système de droit de propriété intellectuelle international hérité de la période néolibérale sous-tend l’hégémonie des GAFAM aujourd’hui. En adoptant une perspective historique à plus long terme, nous voyons que la subordination d’États et de leur territoire à des compagnies transnationales n’est pas nouvelle dans le capitalisme ; en fait, il s’agit d’une condition structurelle qui distingue les pays périphériques des pays du centre.
Les « nouvelles relations de dépendance » à l’ère contemporaine se comprennent plus aisément lorsqu’on tient compte de l’histoire des monopoles intellectuels au-delà de la Californie. La vaste offensive de privatisation des actifs intangibles a débuté dans les années 1990 et s’est appuyée sur les tribunaux et les sanctions commerciales afin d’obliger les pays du Sud à se conformer au régime strict de droit de propriété intellectuelle. L’Accord de l’OMC sur les aspects des droits de propriété intellectuelle liés au commerce (ADPIC; TRIPS en anglais) est né d’une collaboration avec des entreprises du savoir du Nord de façon à établir des unités de production partout dans le monde tout en limitant l’accès aux intangibles par l’entremise des brevets. La disponibilité de cette infrastructure pour les pays du Sud était conditionnelle à l’adoption d’une forme renouvelée de domination. De plus, bien que les États-Unis et la Communauté européenne occupaient à l’époque une position dominante dans les secteurs informatique, pharmaceutique, chimique et du divertissement, et détenaient les marques déposées les plus importantes au monde, les États-Unis, en tant que premier exportateur mondial de propriété intellectuelle, jouissaient de davantage de marge de manœuvre pour consolider leur position et celle des compagnies qui possédaient d’importants portfolios de propriété intellectuelle.
Quelques décennies plus tard, le sol a certes bougé. Le développement du néocolonialisme algorithmique modifie l’ancienne division entre les gagnants du Nord et les perdants du Sud. Le durcissement du droit de propriété intellectuelle affecte même le Nord global, surtout les pays européens ou encore le Canada, et ce, en raison d’effets à long terme de politiques de flexibilisation et d’austérité qui ont jeté les bases de la montée du capital algorithmique. Cela illustre bien la complexité des transitions historiques, qui sont autant des moments de rupture que de chevauchement d’un vieux monde qui prépare le terrain pour le nouveau. L’Europe est désormais durablement larguée dans la course aux technologies algorithmiques et à l’IA, notamment en raison de systèmes d’innovation nationaux qui demeurent largement articulés autour du leadership du secteur privé, ce qui empêche les gouvernements d’intervenir dans les jeux de la concurrence capitaliste internationale. Alors que la Chine et la Russie ont été en mesure de développer de robustes écosystèmes numériques nationaux, on constate l’absence de capital européen au sommet du secteur technologique algorithmique, et les pays européens doivent pour la plupart se fier à l’infrastructure numérique de compagnies américaines.
Alors que l’avantage industriel historique européen s’est effrité sans être remplacé par de nouvelles capacités, cela nous rappelle que la compétition dans l’ordre international est bidirectionnelle : certains pays gagnent du terrain, d’autres en perdent. Comme le rappelle Enrique Dussel[23], les relations de dépendance entre des capitaux nationaux avec des degrés d’intrants technologiques différents sont un produit de la concurrence internationale. La « dépendance » européenne découle ainsi d’une logique de compétition internationale qui a altéré la relation des pays de l’Union européenne avec les intangibles. L’expérience européenne n’est pas celle d’une transition vers un autre mode de production « technoféodal », mais celle d’un passage de l’autre côté de l’ordre capitaliste mondial, celui de la périphérie. Loin d’un « retour vers le futur » néoféodal, ce processus de périphérisation qui affecte l’Europe, mais également d’autres espaces du capitalisme mondial, est symptomatique d’une reconfiguration des relations d’exploitation/extraction dans le nouveau stade du capitalisme algorithmique.
Par Giuliana Facciolli, Étudiante à la maîtrise à l’Université York et Jonathan Martineau, professeur adjoint au Liberal Arts College de l’Université Concordia.
NOTES
L’autrice et l’auteur remercient Écosociété de sa permission de reproduire certains passages du livre de Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023. ↑
- Cédric Durand, Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris, Zones, 2020. D’autres contributions importantes à la conceptualisation des changements contemporains en lien avec le concept de féodalisme viennent entre autres de : Jodi Dean, « Communism or neo-feudalism? », New Political Science, vol. 42, no 1, 2020 ; Yanis Varoufakis, « Techno-feudalism is taking over », Project Syndicate, 28 juin 2021 ; David Graeber parle de son côté de « féodalisme managérial » dans les relations de travail contemporaines. Voir David Graeber, Bullshit Jobs, New York, Simon & Schuster, 2018; en français: Bullshit Jobs, Paris, Les liens qui libèrent, 2018. ↑
- Les actifs intangibles sont des moyens de production qu’on ne peut « toucher », par exemple un code informatique, un design, une base de données. Durand, Techno-féodalisme, op. cit., p. 119. ↑
- Durand, p. 97. ↑
- Durand, p. 171. ↑
- Pour une critique différente mais convergente, voir Martineau et Durand Folco, 2023, op. cit., p. 174-179. ↑
- Martineau et Durand Folco, 2023, op. cit. ↑
- L’idée des relations capitalistes comme assemblages de modes d’exploitation et d’extraction (ou expropriation) et de l’accumulation du capital comme à la fois un processus d’exploitation et de « dépossession » est inspirée de contributions de Nancy Fraser, David Harvey et David McNally : Nancy Fraser, « Expropriation and exploitation in racialized capitalism : a reply to Michael Dawson », Critical Historical Studies, vol. 3, no 1, 2016 ; David McNally, Another World is Possible. Globalization and Anti-capitalism, Winnipeg, Arbeiter Ring Publishing, 2006 ; David Harvey, Le nouvel impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2010. ↑
- Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, « Paradoxe de l’accélération des rythmes de vie et capitalisme contemporain : les catégories sociales de temps à l’ère des technologies algorithmiques », Politique et Sociétés, vol. 42, no 3, 2023. ↑
- NDLR. Acronyme désignant les géants du Web que sont Google, Apple, Facebook (Meta), Amazon et Microsoft. ↑
- Antonio A. Casilli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, Paris, Seuil, 2019 ; Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, « Les quatre moments du travail algorithmique : vers une synthèse théorique », Anthropologie et Sociétés, vol. 47, no 1, 2023 ; Gina Neff, Labor Venture. Work and the Burden of Risk in Innovative Industries, Cambridge, MIT Press, 2012. ↑
- Billy Perrigo, « Exclusive : OpenAI used kenyan workers on less than $2 per hour to make ChatGPT less toxic », Time, 18 janvier 2023. ↑
- Parfois traduit en français par « externalisation socialement responsable ». ↑
- Phil Jones, Work Without the Worker. Labour in the Age of Platform Capitalism, Londres,Verso, 2021. ↑
- Linnet Taylor et Dennis Broeders, « In the name of development : power, profit and the datafication of the global South », Geoforum, vol. 64, 2015, p. 229‑237. ↑
- Ce phénomène a certains précédents, notamment la compagnie IBM qui s’appropriait dès les années 1970 les données transitant par ses systèmes informatiques installés dans certains pays du Sud global. Il se déploie toutefois aujourd’hui à une échelle beaucoup plus grande. ↑
- Shoshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Paris, Zulma, 2022. ↑
- Antoinette Rouvroy et Thomas Berns, « Gouvernementalité algorithmique et perspectives d’émancipation. Le disparate comme condition d’individuation par la relation ? », Réseaux, vol. 1, n° 177, 2013, p. 163‑96. ↑
- Evgeny Morozov, To Save Everything, Click Here. The Folly of Technological Solutionism, New York, PublicAffairs, 2014. ↑
- Mohammed Yusuf, « China’s reach into Africa’s digital sector worries experts », Voice of America, 22 octobre 2021. ↑
- David McNally, Panne globale. Crise, austérité et résistance, Montréal, Écosociété, 2013. ↑
- Kai-Fu Lee, AI Superpowers: China, Silicon Valley, and the New World Order, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2018. ↑
- Enrique Dussel, Towards an Unknown Marx. A Commentary on the Manuscripts of 1861-63, Abingdon, Taylor & Francis, 2001. ↑

Le sage centenaire
Guy Rocher a vu le jour le 20 avril 1924. Il a donc maintenant 100 ans révolus. Il est un des 9 500 centenaires que compte le Canada. Nul doute que l'implication de cet homme dans nos grands débats de société, tout au long de son parcours de vie en général et surtout de la fin des années quarante à aujourd'hui, a été bénéfique et profitable pour nous tous et toutes.
Son anniversaire de naissance me permet de revenir sur certains aspects de sa vie et de profiter de l'occasion pour lui dire un immense merci pour tout ce qu'il a fait et continue toujours de faire pour notre collectivité encore aujourd'hui. Dans les prochaines lignes, je veux vous parler de l'homme que je connais, de l'auteur que je lis, du professeur de sociologie qui m'a enseigné, de l'acteur social qui m'interpelle et bien entendu de l'ami indéfectible que j'apprécie.
Un parcours diversifié
Guy Rocher a un parcours atypique. Après des études classiques ininterrompues qui le mènent à l'obtention d'une licence en droit, il délaisse les bancs d'école pour se joindre à la Jeunesse étudiante catholique (JEC). C'est au sein de cette organisation, dans laquelle il milite bénévolement à temps plein, qu'il va décider, quelques années plus tard, d'effectuer un retour aux études universitaires en sociologie. Entre-temps, il fera la rencontre d'une personne qui va l'inviter ultérieurement à participer aux travaux d'une commission d'enquête, dont on parle encore aujourd'hui de plusieurs de ses recommandations.
De cette époque (des années quarante et cinquante), deux hommes méritent d'être nommés : le père Georges-Henri Lévesque et bien entendu Paul Gérin-Lajoie. Pourquoi ces deux personnes ? D'une part, c'est le père Lévesque qui a parrainé Guy Rocher dans ses démarches d'inscription à la prestigieuse Université Harvard et, pour sa part, Paul Gérin-Lajoie fera de notre jeune nouveau centenaire un commissaire chargé de formuler des recommandations porteuses d'avenir en matière d'éducation pour la province de Québec (et j'ai nommé la célèbre Commission Parent).
Il m'arrive souvent de me demander ce qui aurait pu arriver aux enfants de la classe ouvrière qui ont vu le jour au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale n'eût été les travaux de cette commission d'enquête. Une chose est certaine, peu parmi les bébés boomers, issus des milieux populaires, auraient été en mesure d'accéder aux niveaux d'enseignement supérieur. C'est grâce aux travaux des membres de la Commission Parent et aux audacieuses propositions de réformes contenues dans leur rapport qu'il y a eu, durant les années soixante, la création d'une kyrielle de nouvelles institutions scolaires au Québec (les polyvalentes, les cégeps et aussi le réseau de l'Université du Québec). En bref, la création de plusieurs dizaines d'établissements d'enseignement susceptibles de permettre autant aux filles en plus grand nombre qu'aux garçons de développer leurs aspirations scolaires et de pouvoir poursuivre leurs études en s'endettant le moins possible. Montrons-nous reconnaissant à l'endroit des hommes et des femmes qui ont fait partie de cette commission d'enquête et qui n'ont pas hésité à oser proposer la reconfiguration de notre système scolaire pour en faire un système intégré (de la prématernelle à l'université) et adapté aux nouvelles exigences de la société du savoir et surtout moins porteur de discrimination fondée sur le sexe. Mais Guy Rocher c'est plus qu'un ex-membre de la Commission Parent, c'est aussi un grand intellectuel inspirant.
L'intellectuel inspirant
En écoutant ou en lisant Guy Rocher, nous nous retrouvons avec un scientifique qui tient des discours ou qui rédige des textes invitant à douter des théories doctrinales. Sa démarche nous incite fortement à analyser et à nuancer ce qui mérite de l'être. Pour être bref, Guy Rocher nous encourage à éviter dans nos réflexions et notre production de connaissances les chapelles dogmatiques ou les catégories illusoires que reprennent à leur compte les personnes au pouvoir ou qui ambitionnent de le conquérir. Il est certes un brillant scientifique ; un des rares à pouvoir communiquer avec clarté dans une langue accessible au plus grand nombre. Son style d'écriture s'oppose au langage hermétique de trop nombreux universitaires nébuleux qui s'expriment dans une exposition de leur savoir tarabiscotée à outrance. La pensée de Guy Rocher s'éloigne évidemment d'un manichéisme simpliste ou des oppositions élémentaires et souvent binaires.
Un regard analytique qui va au-delà des théories toutes faites
Il m'a toujours été agréable de lire un texte écrit par Guy Rocher ou de prendre connaissance de ses résultats de recherche. Son étude portant sur les aspirations scolaires (l'étude du groupe ASOPE) nous en a appris beaucoup sur les raisons expliquant pourquoi certains jeunes abandonnaient l'école. À l'époque où les théories sur la surdétermination en dernière instance ou non des structures sociales étaient à la mode et faisaient des adhérentes et des adhérents rapidement, lui et son équipe de recherche ont plutôt découvert, à travers une longue étude empirique, que dans certains cas la raison principale résidait dans le fait que le personnel de l'école et certains parents demandaient à leurs enfants « que vas-tu faire à la fin de tes études ? ». La fin des études correspondait ici au secondaire 5. Pour le jeune professeur de cégep et d'université que j'étais, les résultats de cette recherche m'ont fait comprendre que la réponse à certains faits sociaux ne résidait pas, hélas, dans la richesse d'un cadre théorique élaboré au XIXe siècle ou dans les écrits d'universitaires localisés dans une tour d'ivoire de certaines institutions prestigieuses. Guy Rocher n'adhère pas au déterminisme à la manière d'Émile Durkheim. Il est d'avis que la découverte sociologique est à la fois le résultat d'une intervention de la société sur elle-même et implique également de reconstruire le tout dans les gestes et les paroles des individus concernés par le phénomène à l'étude. Inspiré en cela par Max Weber, Guy Rocher a pratiqué le constructivisme sociologique bien avant que celui-ci soit de mise dans la recherche actuelle.
Guy Rocher et la curiosité
Lors d'une intervention au Collège Montmorency, Guy Rocher a déclaré qu'il existait deux sources d'accès au bonheur : la curiosité et l'adhésion à une cause susceptible de modifier l'organisation de la vie dans la Cité. C'est en effet l'étonnement ou la curiosité, si vous préférez, qui le conduit depuis fort longtemps dans la voie de la résolution de l'énigme du changement social. Sans la curiosité, il n'y a pas, selon lui, de connaissances susceptibles de nous permettre de comprendre le monde ou ses phénomènes concrets et de trouver des voies qui mènent à la résolution du changement raisonné. Pourquoi les filles et les garçons n'ont-ils pas accès aux mêmes programmes de formation scolaire et universitaire ? Pourquoi les francophones, les autochtones, les allophones subissent-elles et -ils des discriminations face aux anglophones ? La quête du savoir ou de la connaissance chez Guy Rocher puise incontestablement dans une forme de stupeur devant le monde tel qu'il se présentait ou se dresse devant lui. C'est la persistance de son étonnement, tout au long de sa longue vie d'adulte, qui lui a permis de continuer à interroger d'une manière franche et authentique le monde dans lequel nous sommes et où nous retrouvons des personnes qui veulent le garder intact, tandis que d'autres veulent contribuer à le refaçonner. Chez Guy Rocher, le premier moteur du changement reste incontestablement la surprise, l'étonnement ou la curiosité devant ce qui est et ce qui ne fonctionne pas. Voilà aussi pourquoi face à ce monde divisé et présentant des injustices, pour être heureux, il faut adhérer à des causes en s'impliquant et en s'engageant.
Le professeur Guy Rocher
Je côtoie l'ex-professeur Guy Rocher depuis maintenant 35 ans. J'ai assisté à son séminaire portant sur la sociologie du droit ; séminaire donné à des étudiantes et des étudiants de deuxième et troisième cycles à l'Université de Montréal. Nous étions environ une vingtaine de personnes à suivre ce cours. Au menu des séances hebdomadaires de chaque cours : l'étude d'un ou de plusieurs documents puisés à même un volumineux recueil de textes, des exposés du professeur, mais surtout un échange intense entre le professeur et les étudiantes et étudiants portant sur les textes lus. Moi, j'ai toujours été étonné par la richesse de cette approche pédagogique. Le professeur Rocher avait autant de plaisir que nous à commenter les textes, mais aussi à écouter les commentaires des participantes et participants. Durant ces échanges, j'ai vu monsieur Rocher prendre des notes ; je l'ai entendu reconnaître humblement ne pas avoir perçu la question sous l'angle exprimé par l'étudiante ou l'étudiant et il reconnaissait la pertinence de ce point de vue. Monsieur Rocher sait écouter les autres avec beaucoup d'ouverture d'esprit, tout en étant très tolérant face aux points de vue qui s'opposent aux siens.
L'acteur social
Monsieur Rocher est aussi un acteur social qui a beaucoup donné à la collectivité. Il a largement contribué à façonner certaines institutions qui ont fait du Québec une société dynamique, porteuse de changements bénéfiques et nécessaires. Pensons ici à nouveau à sa contribution à la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la Province de Québec (la Commission Parent) qui a permis la mise en place d'un système d'éducation démocratique, accessible, public et laïque. C'est principalement grâce à l'acteur social Guy Rocher (et aux autres commissaires de la Commission Parent) que plus de deux millions de personnes ont pu se diplômer aux niveaux collégial et universitaire ; ce qui n'est pas peu dire. En tant qu'acteur social, Guy Rocher a joué un rôle important lors de la rédaction de la Charte de la langue française au Québec (la Loi 101). De plus, durant la grève de ses collègues universitaires, il n'a pas hésité à prendre parti en leur faveur. Tout en étant attaché à l'Université de Montréal, il a demandé à la ministre de l'Éducation de l'époque de financer adéquatement l'UQAM. Que dire de ses interventions lors des grèves des professeurs de l'Université Laval et de l'Université du Québec à Montréal en 1976-1977 ? À cette époque, il a été un sous-ministre du développement culturel qui n'a pas eu peur d'ouvrir la porte de son bureau à des présidents de syndicats, alors que le ministre de l'Éducation préférait entendre le seul point de vue des recteurs de ces universités désertées pendant plus de 15 semaines.
Une vie qui a contribué à changer le monde
Quand je regarde la vie de Guy Rocher, je constate qu'il est possible d'analyser, dans le cadre d'une démarche rigoureuse et originale, notre monde en vue de le changer en fonction des intérêts du plus grand nombre. Guy Rocher est pour moi un sociologue et un citoyen qui s'est mis au service des membres de la société en nous suggérant fortement d'envisager la nécessité de s'enrôler socialement et politiquement, d'abord en observant notre monde, ensuite en identifiant les injustices et finalement en s'engageant dans la voie du changement afin de combattre les discriminations intolérables entre les sexes, les oppressions inqualifiables entre les groupes ethniques et culturels ainsi que les exclusions inacceptables des groupes minoritaires.
Pour conclure : Sur un ton un peu plus personnel…
De ce qui précède, deux mots me viennent en tête : générosité et inspiration. Monsieur Rocher vous êtes un être profondément généreux. Vous avez donné beaucoup aux autres et vous êtes toujours disponible pour continuer à donner. Encore aujourd'hui, vous intervenez quand on sollicite votre avis sur certains enjeux de société. Vous nous montrez qu'une personne, même centenaire, peut toujours entreprendre avec passion ce qu'elle a le goût de faire. Contrairement à ce que suggère Sénèque, vous êtes la preuve que même à un âge avancé il n'est pas nécessaire de se retirer de la scène publique. Il y a incontestablement beaucoup de vous dans ce que nous sommes.
Sur un ton un peu plus personnel qu'il me soit permis de dire que vous êtes un de ceux qui m'ont inspiré dans la voie des études avancées, mais surtout à trouver du plaisir dans les sentiers non balisés à emprunter qui mènent à la découverte sociologique. Vos écrits n'ont jamais cessé d'alimenter ma réflexion critique.
Monsieur Rocher, continuez à afficher ce sourire serein d'une personne qui ne renonce pas à jeter un regard critique sur la vie en société. Pour cette raison et encore plusieurs autres, moi, je vous encourage à continuer à nous livrer le résultat de vos analyses… Sachez en terminant que votre nom figure bien haut sur la courte liste de personnes exceptionnelles qui marquent leur époque. Bonne continuation, monsieur Rocher, et surtout longue vie… notre monde a toujours besoin de personnes qui ont une soif de justice sociale et qui indiquent la voie à définir et à emprunter pour réaliser le nécessaire changement social.
Vous incarnez, depuis fort longtemps, aux yeux de plusieurs un sage. À partir d'aujourd'hui, le 20 avril 2024, nous pouvons dire, salutations amicales à l'ami Rocher, le sage centenaire.
Yvan Perrier
20 avril 2024
yvan_perrier@hotmail.com
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Vers une théorie globale du capitalisme algorithmique

La littérature sur l’intelligence artificielle (IA) et les algorithmes est aujourd’hui foisonnante, c’est le moins qu’on puisse dire. Toutefois, la plupart des analyses des impacts de l’IA abordent différents domaines de façon isolée : vie privée, travail, monde politique, environnement, éducation, etc. Peu de contributions traitent de façon systématique des rapports complexes qui se tissent entre le mode de production capitaliste et les algorithmes. Notre hypothèse de départ est qu’on ne peut comprendre le développement fulgurant des algorithmes sans comprendre les reconfigurations du capitalisme, et vice versa.
Pour saisir adéquatement les implications sociales, politiques et économiques des machines algorithmiques, il faut situer ces innovations dans le contexte de mutation du capitalisme des deux premières décennies du XXIe siècle. Nous suggérons que la valorisation des données massives et le déploiement rapide de l’IA grâce aux avancées de l’apprentissage automatique (machine learning) et de l’apprentisage profond (deep learning) s’accompagnent d’une mutation importante du capitalisme, et ce, au même titre que la révolution industrielle qui a jadis propulsé l’empire du capital au XIXe siècle. Nous sommes entrés dans un nouveau stade du capitalisme basé sur une nouvelle logique d’accumulation et une forme de pouvoir spécifique, que nous avons baptisé capital algorithmique. Ce terme désigne un phénomène multidimensionnel : il s’agit à la fois d’une logique formelle, d’une dynamique d’accumulation, d’un rapport social et d’une forme originale de pouvoir fondé sur les algorithmes. Il s’agit de conceptualiser la convergence entre la logique d’accumulation du capital et l’usage accru de nouveaux outils algorithmiques. Par contraste, l’expression « capitalisme algorithmique » renvoie plutôt à la formation sociale dans sa globalité, c’est-à-dire l’articulation historique d’un mode de production et d’un contexte institutionnel, ce que Nancy Fraser appelle un « ordre social institutionnalisé[2] ». Il faut donc distinguer la société capitaliste dans laquelle nous sommes, et le rapport social spécifique qui se déploie d’une multitude de manières.
Si la littérature a produit une panoplie d’appellations qui mettent l’accent sur différents aspects du capitalisme contemporain (capitalisme de surveillance, de plateforme, etc.), le concept de « capital algorithmique » comporte plusieurs avantages heuristiques afin de saisir la logique du nouveau régime d’accumulation capitaliste. Il permet d’abord de replacer le travail et la production au centre de l’analyse, mais également d’identifier ce qui, à notre avis, constitue le réel cœur de la logique d’accumulation du capitalisme aujourd’hui et de la relation sociale qui s’y déploie : l’algorithme. En effet, l’algorithme est le principe structurant du nouveau régime d’accumulation capitaliste qui prend appui sur, réarticule, et dépasse le néolibéralisme financiarisé. Premièrement, l’algorithme devient le mécanisme dominant d’allocation du « travail digital » (digital labor). Deuxièmement, l’algorithme ou l’accumulation algorithmique devient le mécanisme dominant de détermination du processus de production. Troisièmement, les algorithmes et les données qui leur sont associées deviennent un objet central de la concurrence entre les entreprises capitalistes. Quatrièmement, les algorithmes médiatisent les relations sociales, notamment par l’entremise des réseaux sociaux et des plateformes numériques. Cinquièmement, les algorithmes médiatisent l’accès à l’information et à la mémoire collective. Sixièmement, l’algorithme génère des revenus en participant à la production de marchandises, ou en tant que mécanisme participant de l’extraction de rentes différentielles. Septièmement, au-delà des entreprises privées, nombre d’organisations et de sphères sociales, allant des pouvoirs publics, services de police, complexes militaires, aux ONG de développement, en passant par les soins de santé, l’éducation, le transport, les infrastructures publiques, etc., ont recours à des technologies algorithmiques afin d’exercer leur pouvoir ou leurs activités. C’est la raison pour laquelle l’algorithme, bien davantage que le « numérique », le « digital », la « surveillance » ou autre constitue le cœur du nouveau régime d’accumulation : il médiatise les relations sociales, préside à la (re)production socioéconomique et diffuse sa logique prédictive dans la société contemporaine.
Si l’expression « capitalisme numérique » peut servir à désigner de manière large les multiples façons dont les technologies numériques influencent le capitalisme et inversement, cette catégorisation demeure trop générale et abstraite pour bien saisir les mécanismes et métamorphoses à l’œuvre au sein des sociétés du XXIe siècle. Plus précisément, l’hypothèse du capitalisme algorithmique suggère qu’il existe une rupture entre deux phases ou moments du capitalisme numérique. Alors que la période qui part de la fin des années 1970 correspond à l’émergence du capitalisme néolibéral, financiarisé et mondialisé, dans la première décennie du XXIe siècle, avec l’arrivée de nouvelles technologies comme l’ordinateur personnel et l’Internet de masse, une série de transformations a produit un effet de bascule ; les médias sociaux, les téléphones intelligents, l’économie de plateformes, les données massives et la révolution de l’apprentissage automatique ont convergé avec la crise financière mondiale de 2007-2008 pour accélérer le passage vers une reconfiguration du capitalisme où la logique algorithmique joue un rôle déterminant.
Pour éviter une conception trop mécanique et réductrice du capitalisme algorithmique, il importe de positionner notre perspective parmi la littérature foisonnante des théories critiques du capitalisme contemporain. Comme il existe une variété de positions entourant les relations complexes entre les technologies et le système capitaliste, nous pouvons distinguer trois principaux axes de débats : l’IA comme outil du capital, la nature du capitalisme et les possibilités d’émancipation.
L’IA, outil du capital ?
Premièrement, dans quelle mesure les algorithmes sont-ils des outils soumis à la logique capitaliste ? Selon une première position acritique, les algorithmes possèdent leur propre réalité, fonctions et usages potentiels, de sorte qu’il est possible de les analyser et de les développer sans faire référence au mode de production capitaliste, à ses impératifs d’accumulation, à ses modes d’exploitation et à ses contraintes spécifiques. Cette vision dominante des algorithmes, largement partagée au sein des milieux scientifiques, industriels et médiatiques, inclut les théories courantes de l’IA, l’éthique des algorithmes ou encore les positions techno-optimistes qui considèrent que les données massives, les plateformes et l’apprentissage automatique pourront créer un monde plus efficace, libre et prospère. Si les auteurs n’hésitent pas à reconnaitre les risques propres à ces technologies, l’objectif ultime est de « harnacher » la révolution algorithmique afin qu’elle soit au service du bien commun, ou encore qu’elle permette de réinventer le capitalisme à l’âge des données massives[3].
Face à ces positions acritiques, des théories critiques n’hésitent pas à dénoncer cette fausse indépendance de la technique et à voir dans les algorithmes un nouvel outil au service du capital. La question de savoir s’il existe plusieurs usages possibles des données massives et de l’IA est matière à débat, mais toutes les approches critiques du capitalisme partagent un constat commun : ce sont les grandes entreprises du numérique qui contrôlent en bonne partie le développement de ces technologies. En effet, ce sont elles qui possèdent les droits de propriété intellectuelle, les budgets de recherche, les centres de données qui stockent nos données personnelles, de même que le temps de travail des scientifiques et celui des lobbyistes qui font pression auprès des gouvernements pour empêcher des législations contraires à leurs intérêts[4]. Nous soutenons la thèse voulant que les technologies algorithmiques soient principalement ou surtout développées en tant qu’outils d’accumulation du capital, tout en étant aussi utilisées dans une variété de sphères de la vie sociale avec des conséquences qui débordent largement cette finalité économique. Sans être réductibles à leur fonction lucrative, les données massives et les algorithmes sont appropriés, façonnés et déployés selon une logique qui répond aux impératifs du mode de production capitaliste et contribuent à modifier ce système en retour.
Nous croyons d’ailleurs, comme d’autres, que les craintes associées aux dangers de l’IA, des robots et des algorithmes constituent souvent au fond des anticipations de menaces liées au fonctionnement du capitalisme. Comme le note l’écrivain de science-fiction Ted Chiang, « la plupart de nos craintes ou de nos angoisses à l’égard de la technologie sont mieux comprises comme des craintes ou des angoisses sur la façon dont le capitalisme va utiliser la technologie contre nous. Et la technologie et le capitalisme ont été si étroitement imbriqués qu’il est difficile de distinguer les deux[5] ». Certaines personnes craignent par exemple que l’IA finisse un jour par nous dominer, nous surpasser ou nous remplacer. Or, derrière le scénario catastrophe d’une IA toute-puissante version Terminator[6] ou de la « superintelligence » présentant un risque existentiel pour l’humanité du philosophe Nick Bostrom se cache la domination actuelle des entreprises capitalistes. Le problème n’est pas l’IA en soi, mais le rapport social capitaliste qui l’enveloppe et qui détermine en bonne partie sa trajectoire. Un autre problème se surajoute : le capital algorithmique est lui-même imbriqué dans d’autres rapports sociaux comme le patriarcat, le colonialisme, le racisme, la domination de l’État.
Certains diront qu’il faut abolir l’IA – ou certaines de ses applications –, saboter les machines algorithmiques, refuser en bloc la technologie, mais ce sont là des réactions qui s’attaquent seulement à la pointe de l’iceberg. Nous sommes confrontés aujourd’hui à une dynamique similaire à celle que Marx observait à son époque, celle de la révolution industrielle où la machine commençait déjà à remplacer une partie du travail humain. Aujourd’hui, la « quatrième révolution industrielle », célébrée par Klaus Schwaub, représente au fond une révolution technologique qui relance la dynamique d’industrialisation, mais à l’aide de machines algorithmiques et de systèmes décisionnels automatisés. La réaction néoluddite qui vise à détruire ces machines est tout à fait normale et prévisible, mais il faut voir ici qu’il est vain d’avoir peur de ChatGPT, des robots ou des algorithmes. Ce qu’il faut, au fond, c’est remettre en question l’ensemble des rapports sociaux qui reproduisent la domination qui se manifeste aujourd’hui en partie par le pouvoir des algorithmes.
Qu’est-ce que le capitalisme ?
Qu’entend-on exactement lorsqu’on parle de « capitalisme » ? S’agit-il d’une économie de marché où les individus se rencontrent pour échanger des biens et services, un système économique basé sur la propriété privée des moyens de production et l’exploitation du travail par les capitalistes, ou encore une dynamique d’accumulation fondée sur la logique abstraite de l’autovalorisation de la valeur qui tend à transformer le capital en « sujet automate » ? Selon la perspective que l’on adopte sur la nature du capitalisme, l’analyse du rôle exact des algorithmes sera bien différente.
Lorsque les institutions du capitalisme comme l’entreprise privée et le marché sont tenus pour acquis, l’usage des données et des algorithmes sera généralement analysé à travers la lunette des applications potentielles pour améliorer la performance des entreprises. Les algorithmes seront conçus comme des « machines prédictives » permettant d’accomplir une multitude de tâches : réduire les coûts de production, améliorer le processus de travail, optimiser les chaines de valeur, bonifier l’expérience client, guider les décisions stratégiques, etc.[7]
Si on adopte plutôt une perspective critique du capitalisme dans le sillage du marxisme classique, on aura plutôt tendance à mettre en lumière les dynamiques d’appropriation privée des nouvelles technologies, les rapports d’exploitation et les résistances des classes opprimées. Cette conception du capitalisme aura tendance à voir le monde numérique comme un « champ de bataille[8] ». En effet, le capitalisme algorithmique repose en bonne partie sur le pouvoir prédominant des géants du Web, l’exploitation du travail et de l’expérience humaine; il renforce différentes tensions, inégalités et contradictions du monde social, et de nombreux fronts de résistance luttent contre ses effets pernicieux : mouvements pour la protection de la vie privée, mobilisations contre Uber, Amazon et Airbnb, sabotage de dispositifs de surveillance, Data 4 Black Lives[9], etc. Cela dit, les analyses uniquement axées sur la « lutte des classes » et les approches inspirées du marxisme classique ont tendance à réduire le capitalisme numérique à un affrontement entre les géants du Web – les capitalistes – et les femmes et hommes « utilisateurs » ou « travailleurs du clic » qui se font exploiter ou voler leurs données. On omet ainsi l’analyse conceptuelle minutieuse des rouages de l’accumulation capitaliste et des rapports sociaux qui structurent la société capitaliste dans son ensemble et sur laquelle il faut se pencher.
C’est ce qu’une troisième approche critique, distincte du marxisme classique, cherche à faire : adopter une vision holistique qui considère le capital comme « une totalité qui prend la forme d’une structure quasi objective de domination […] une situation d’hétéronomie sociale qui prend la forme d’un mode de développement aveugle, incontrôlé et irréfléchi sur lequel les sociétés n’ont aucune prise politiquement[10] ». Dans la lignée des critiques marxiennes de la valeur, l’analyse du capitalisme se concentre sur les catégories centrales de la société capitaliste comme le travail abstrait, la marchandise et la valeur. La critique du capitalisme comme « totalité sociale aliénée » implique donc la critique radicale de la valeur et des « médiations sociales fétichisées », de « l’imaginaire communicationnel du capitalisme cybernétique » et de la « révolution culturelle de l’idéologie californienne » qui nous mènerait vers un « monde numériquement administré[11] ». Or, ces approches totalisantes, malgré leurs prouesses théoriques, ont tendance à éluder les conflits, résistances et possibilités d’émancipation présentes dans le développement économique.
Ces deux approches critiques marxiennes, prenant appui l’une sur les conflits de classes et l’autre sur la logique totalisante du capital, ont donc chacune leurs forces et leurs faiblesses. Selon nous, le capital algorithmique tend à coloniser l’ensemble des sphères de l’existence humaine par une dynamique d’accumulation basée sur l’extraction des données et le développement accéléré de l’IA. Le capitalisme ne se réduit pas à un rapport de force entre classes antagonistes : il représente bel et bien une totalité sociale. Or, il faut également éviter le piège fataliste des approches surplombantes et réifiantes, et analyser en détail les rapports de pouvoir et les conflits qui se déploient dans le sillon de la montée du capital algorithmique. Il est donc nécessaire, pour une théorie critique des algorithmes, d’articuler les deux logiques distinctes, mais complémentaires du capital : « la logique du capital comme système achevé » et « la logique stratégique de l’affrontement[12] ».
Quelles possibilités d’émancipation?
L’accent plus ou moins grand porté sur la logique du capital (comme dynamique totalisante) ou la stratégie d’affrontement (faisant intervenir l’agentivité des acteurs) implique une évaluation différenciée des possibilités d’émancipation sous le capitalisme algorithmique. Des approches centrées sur la lutte des classes soutiennent parfois que l’impact de l’IA est grandement exagéré par les capitalistes, lesquels visent à effrayer le mouvement ouvrier des dangers imminents de l’automation. Astra Taylor soutient par exemple que les récits catastrophistes liés à l’arrivée des robots et du chômage technologique de masse sont des tentatives délibérées d’intimider et de discipliner les travailleurs et travailleuses en brandissant le discours idéologique de ce qu’elle nomme la fauxtomation[13]. Sans doute, des capitalistes utilisent-ils cette rhétorique de la sorte. Nous aurions tort cependant de minimiser l’impact de l’IA sur le processus de travail, les emplois et des secteurs entiers de l’économie. Même si les estimations sur le chômage engendré par l’automation varient grandement (de 9 % à 50 % en fonction des méthodologies utilisées), il faut bien reconnaitre la tendance du capital algorithmique à remplacer les humains par les robots, ou du moins à les compléter, surveiller et contrôler par de nouveaux moyens algorithmiques sophistiqués. S’il pouvait achever sa logique en totalité, le capital algorithmique viserait à développer un capitalisme pleinement automatisé.
À l’opposé du spectre, les auteurs du courant « accélérationniste » évaluent positivement l’horizon d’une automation généralisée, pour autant qu’elle soit combinée à une socialisation des moyens de production[14]. Les technologies algorithmiques jetteraient ainsi les bases d’une économie postcapitaliste au-delà du travail[15]. D’autres courants comme le xénoféminisme et les théoriciens du « capitalisme cognitif » soulignent également le potentiel émancipateur du travail immatériel, des pratiques de collaboration, de l’hybridation humain-machine et des nouvelles technologies[16]. À l’instar de Lénine, selon qui « le communisme, c’est le gouvernement des soviets plus l’électrification du pays », on pourrait dire que les courants anticapitalistes techno-optimistes considèrent aujourd’hui que le cybercommunisme signifie « le revenu de base plus l’intelligence artificielle[17] ». Cela n’est pas sans rappeler la position de Trotsky sur le taylorisme, « mauvais dans son usage capitaliste et bon dans son usage socialiste ». On trouve la vision la plus aboutie de ce marxisme accélérationniste chez Aaron Bastani et sa vision d’un « communisme de luxe entièrement automatisé » (fully automated luxury communism), qui propose l’utopie d’une économie postrareté par le plein déploiement des forces productives algorithmiques au-delà des contraintes de la logique capitaliste. Dans cette perspective, le capital algorithmique creuserait sa propre tombe, en laissant miroiter la possibilité d’un monde pleinement automatisé, basé sur l’extraction de minerai sur les astéroïdes, la production d’aliments synthétiques et la réduction drastique du travail humain[18]. Cette vision parait digne d’un Jeff Bezos ou d’un Elon Musk qui porterait soudainement une casquette socialiste.
Cela dit, il semble bien naïf de croire que l’automation algorithmique soit mauvaise sous les GAFAM, mais bonne sous le socialisme. Loin de poser les bases d’une société au-delà de la misère et des inégalités, le capital algorithmique automatise les différentes formes de domination, contribue à la surexploitation des ressources naturelles et siphonne notre temps d’attention grâce à ses multiples technologies addictives. En d’autres termes, l’extraction toujours plus intense des données et le développement actuel des algorithmes contribuent à créer les bases d’un capitalisme pleinement automatisé, accélérant la pénurie de temps et de ressources naturelles.
Enfin, il serait trompeur de se limiter à la logique du capital, en omettant les stratégies d’affrontement qui peuvent dégager des possibilités d’émancipation pour dépasser l’horizon du capitalisme automatisé. À la différence des courants technosceptiques et néoluddites qui refusent en bloc les technologies algorithmiques, il existe différentes perspectives de résistance et des stratégies anticapitalistes visant une potentielle réappropriation collective des données et des algorithmes[19]. Il est possible d’envisager les potentialités et limites liées à la planification algorithmique dans une optique d’autolimitation écologique, de justice sociale et de démocratie radicale[20].
Le capitalisme algorithmique comme ordre social institutionnalisé
Nancy Fraser a développé durant les dernières années une théorie globale du capitalisme qui comprend non seulement un mode de production économique spécifique, mais aussi une articulation avec la nature, les pouvoirs publics et le travail de reproduction sociale[21]. Cette reconceptualisation permet de saisir l’imbrication du capitalisme avec les inégalités de genre et la crise du care (les soins), les dynamiques d’expropriation et d’exploitation au sein du capitalisme racialisé, ainsi que les dynamiques complexes qui alimentent la crise écologique, laquelle exacerbe les inégalités raciales, économiques et environnementales. Ce cadre conceptuel large inspiré du féminisme marxiste permet de saisir l’enchevêtrement des multiples systèmes de domination (capitalisme, patriarcat, racisme, etc.) et d’éclairer les « luttes frontières » présentes dans différents recoins du monde social. La perspective critique de Fraser nous semble ainsi la meilleure porte d’entrée pour brosser un portrait systématique de la société capitaliste qui nous permettra ensuite de mieux comprendre comment les technologies algorithmiques reconfigurent celle-ci.
Nancy Fraser propose de voir le capitalisme comme un ordre social institutionnalisé. Que cela signifie-t-il ? Fraser définit d’abord la production capitaliste en la définissant par quatre caractéristiques fondamentales : 1) la propriété privée des moyens de production ; 2) le marché du travail ; 3) la dynamique d’accumulation ; 4) l’allocation des facteurs de production et du surplus social par le marché. Le capital algorithmique reconfigure les modèles d’entreprise (hégémonie des plateformes numériques), les formes du travail (travail digital et travail algorithmique), la dynamique d’accumulation (par l’extraction de données et les algorithmes), ainsi que l’apparition de nouveaux marchés (marchés des produits prédictifs, etc.). Mais cette caractérisation sommaire du système économique capitaliste reste largement insuffisante.
Selon Fraser, la « production économique » repose en fin de compte sur l’exploitation de trois sphères « non économiques » : la nature, le travail de reproduction sociale et le pouvoir politique, qui représentent ses conditions de possibilité. Loin de nous concentrer sur la seule économie capitaliste, il faut s’attarder sur les différentes sphères de la société capitaliste à l’ère des algorithmes. L’avantage de la perspective de Fraser est de décentrer l’analyse de la contradiction économique capital/travail pour mettre en lumière les multiples tendances à la crise du capitalisme sur le plan social, démocratique et écologique : « La production capitaliste ne se soutient pas par elle-même, mais parasite la reproduction sociale, la nature et le pouvoir politique. Sa dynamique d’accumulation sans fin menace de déstabiliser ses propres conditions de possibilité[22]. » Aujourd’hui, le capital algorithmique cherche à résoudre ses multiples crises et contradictions par l’usage intensif des données et de l’intelligence artificielle : innovations technologiques pour accélérer la transition écologique (efficacité énergétique, agriculture 4.0, voitures autonomes, robots pour nettoyer les océans), soutien des tâches domestiques et de reproduction sociale (maisons intelligentes, plateformes de services domestiques, robots de soins pour s’occuper des personnes ainées et des enfants), solutions des crises de gouvernance (ville intelligente, optimisation de l’administration publique, police prédictive, dispositifs de surveillance), etc.
Cela dit, la théorie de Fraser souffre d’un oubli majeur : elle n’aborde pas du tout la question technologique. Elle analyse l’évolution historique du capitalisme à travers ses différents stades ou régimes d’accumulation, mais elle s’arrête au stade du capitalisme néolibéral, financiarisé et mondialisé. Or, il semble bien que l’infrastructure technologique représente une autre condition de possibilité du capital, que Fraser omet de mettre dans son cadre théorique : sans système de transport et de communication, sans machines et sans outils techniques, il semble difficilement possible de faire fonctionner le capitalisme, y compris dans ses variantes mercantiles et préindustrielles. Autrement dit, Fraser semble avoir oublié les conditions générales de production dans sa théorie globale du capitalisme, y compris les technologies algorithmiques qui contribuent aujourd’hui à sa métamorphose. Pour combler cette lacune, il nous semble donc essentiel de compléter le portrait avec les contributions névralgiques de Shoshana Zuboff et de Kate Crawford, qui jettent un regard perçant sur les dimensions technologiques de l’économie contemporaine, laquelle repose de plus en plus sur la surveillance et sur l’industrie extractive de l’intelligence artificielle.
Le capitalisme de surveillance comme industrie extractive planétaire
Le livre L’âge du capitalisme de surveillance de Shoshana Zuboff offre un portrait saisissant des mutations de l’économie numérique qui a vu naitre l’émergence de nouveaux modèles d’affaires basés sur l’extraction de données personnelles et le déploiement d’algorithmes centrés sur la prédiction de comportements futurs[23]. Alors que le développement technologique des ordinateurs et de l’Internet aurait pu mener à diverses configurations socioéconomiques, une forme particulière de capitalisme a pris le dessus au début des années 2000 avant de dominer complètement le champ économique et nos vies. Voici comment Zuboff définit ce nouveau visage du capitalisme contemporain :
Le capitalisme de surveillance revendique unilatéralement l’expérience humaine comme matière première gratuite destinée à être traduite en données comportementales. Bien que certaines données soient utilisées pour améliorer des produits ou des services, le reste est déclaré comme un surplus comportemental propriétaire qui vient alimenter des chaines de production avancées, connues sous le nom d’« intelligence artificielle », pour être transformé en produits de prédiction qui anticipent ce que vous allez faire, maintenant, bientôt ou plus tard. Enfin, ces produits de prédiction sont négociés sur un nouveau marché, celui des prédictions comportementales, que j’appelle les marchés de comportements futurs. Les capitalistes de surveillance se sont énormément enrichis grâce à ces opérations commerciales, car de nombreuses entreprises sont enclines à miser sur notre comportement futur[24].
Zuboff fournit une excellente porte d’entrée pour comprendre la mutation fondatrice du capital à l’aube du XXIe siècle : l’extraction et la valorisation des données par le biais d’algorithmes se retrouvent maintenant au cœur du processus d’accumulation du capital. Elle offre aussi une deuxième contribution majeure. Selon elle, le capital de surveillance n’est pas réductible à un simple processus économique ; il donne lieu à l’émergence d’une nouvelle forme de pouvoir inquiétante : le pouvoir instrumentarien, soit « l’instrumentation et l’instrumentalisation du comportement à des fins de modification, de prédiction, de monétisation et de contrôle[25] ». Cette « gouvernementalité algorithmique » ne sert pas seulement à extraire de la valeur par le biais de publicités ciblées qui anticipent nos comportements futurs ; ces machines prédictives visent aussi à influencer, à contrôler, à nudger (donner un coup de pouce) et à manipuler nos conduites quotidiennes. Cette nouvelle logique de pouvoir dans différentes sphères de la vie sociale, économique et politique confère à cette configuration du capitalisme sa plus grande emprise sur les rapports sociaux et notre relation au monde.
Une limite de l’approche zuboffienne est qu’elle insiste beaucoup, voire peut-être trop, sur la question de la surveillance et de l’appropriation des données personnelles. Sa théorie a le mérite de décortiquer la nouvelle logique d’accumulation du capital et les mécanismes inédits de contrôle algorithmique des individus, mais elle finit par déboucher sur le « droit au temps futur », le « droit au sanctuaire », et autres revendications qui se limitent à la protection de la vie privée. La théorie de Zuboff ne permet pas vraiment de thématiser les injustices en termes de classe, de sexe et de « race » qui sont amplifiées par la domination algorithmique. Elle suggère un recadrage du capitalisme, soulignant la contradiction fondamentale entre l’extraction des données et le respect de la vie privée. La critique de l’exploitation du travail par le capital chez Marx est ainsi remplacée par la critique de l’extraction/manipulation de la vie intime des individus dans leur quotidien. Ce n’est donc pas un hasard si Zuboff passe sous silence le rôle du travail, l’extraction des ressources naturelles et les enjeux géopolitiques dans son cadre d’analyse. Pour nous, la surveillance ne représente que l’un des nombreux visages du capital algorithmique, qui a des conséquences beaucoup plus étendues.
C’est la raison pour laquelle il nous semble essentiel de compléter ce premier aperçu de Zuboff par un portrait élargi des nombreuses ramifications de l’IA dans le monde contemporain à travers l’approche riche et originale de Kate Crawford. Celle-ci propose de dépasser l’analyse étroite de l’IA qui est devenue monnaie courante de nos jours et qui la voit comme une simple forme de calcul, un outil comme le moteur de recherche de Google ou encore ChatGPT. Bien que ces multiples descriptions ne soient pas fausses, elles dissimulent néanmoins toute une infrastructure complexe en concentrant notre attention sur des technologies isolées, abstraites, rationnelles et désincarnées :
Au contraire, l’intelligence artificielle est à la fois incarnée et matérielle, faite de ressources naturelles, d’énergies fossiles, de travail humain, d’infrastructures, de logistiques, d’histoires et de classifications. Les systèmes d’IA ne sont pas autonomes, rationnels, ou capables de discerner sans un entraînement computationnel extensif et intensif basé sur de larges ensembles de données, de règles et de récompenses prédéfinies. Et compte tenu du capital requis pour bâtir l’IA à large échelle et des manières de voir qui optimisent celle-ci, les systèmes d’IA sont ultimement conçus pour servir les intérêts établis dominants. En ce sens, l’intelligence artificielle entre dans le registre du pouvoir[26].
Pour Crawford, on ne peut comprendre les algorithmes adéquatement, d’un point de vue strictement technique, sans les insérer au sein de structures et systèmes sociaux plus larges. Crawford élargit notre champ de vision en montrant que l’IA repose sur l’extraction généralisée de minerais, d’énergie, de travail humain, de données, d’affects et d’éléments de nos institutions publiques. C’est pourquoi elle propose de concevoir l’IA d’un point de vue matérialiste et holistique, en évitant les pièges d’une vision trop formelle et idéaliste telle que véhiculée par l’éthique des algorithmes.
Néanmoins, cette vision donne un aperçu encore trop parcellaire et fragmenté de ce système en voie de consolidation. La riche cartographie de Crawford donne à voir les multiples visages, territoires et manifestations de ce phénomène complexe, mais sans fournir une grille d’analyse, un cadre conceptuel ou une théorie globale permettant d’expliquer et de comprendre ces différents enjeux dans un tout cohérent. C’est pourquoi il nous semble essentiel de comprendre l’enchevêtrement complexe entre la technologie, le pouvoir et le capital au sein d’une théorie globale du capitalisme algorithmique qu’il reste à déployer[27].
Par Jonathan Martineau, professeur adjoint au Liberal Arts College de l’Université Concordia et Jonathan Durand Folco, professeur à l’École d’innovation sociale Élisabeth-Bruyère de l’Université Saint-Paul.
NOTES
Cet article est une version remaniée de la thèse 2 du livre de Jonathan Martineau et Jonathan Durand Folco, Le capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Montréal, Écosociété, 2023. ↑
- Nancy Fraser et Rahel Jaeggi, Capitalism. A Conversation in Critical Theory, Cambridge, Polity Press, 2018. ↑
- Viktor Mayer-Schönberger et Thomas Ramge, Reinventing Capitalism in the Age of Big Data, New York, Basic Books, 2018. ↑
- Voir par exemple Nick Dyer-Witheford, Atle Mikkola Kjøsen et James Steinhoff, Inhuman Power. Artificial Intelligence and the Future of Capitalism, Londres, Pluto, 2019. ↑
- Cité par Ezra Klein, « The imminent danger of A.I. is one we’re not talking about », The New York Times, 26 février 2023. ↑
- NDLR. Terminator est un film américain de science-fiction sorti en 1984 où le Terminator est une créature robotisée programmée pour tuer. ↑
- Ajay Agrawal, Joshua Gans et Avi Goldfarb, Prediction Machines. The Simple Economics of Artificial Intelligence, Boston, Harvard Business Review Press, 2018. ↑
- Philippe de Grosbois, Les batailles d’Internet. Assauts et résistances à l’ère du capitalisme numérique, Montréal, Écosociété, 2018, p. 30. ↑
- NDLR. Mouvement de militants et militantes et de scientifiques dont la mission est d’utiliser la science des données pour améliorer la vie des Noirs·es. ↑
- Maxime Ouellet, La révolution culturelle du capital. Le capitalisme cybernétique dans la société globale de l’information, Montréal, Écosociété, 2016, p. 38. ↑
- Ibid., p. 60. ↑
- Pierre Dardot et Christian Laval, Marx, prénom : Karl, Paris, Gallimard, 2012. ↑
- Astra Taylor, « The automation charade », Logic, no 5, 2018.NDLR. Fauxtomation est un mot inventé par Taylor et formé de « faux » et d’« automatisation » pour exprimer comment le travail accompli grâce à l’effort humain est faussement perçu comme automatisé. ↑
- Nick Srnicek et Alex Williams, Inventing the Future. Postcapitalism and a World Without Work, Brooklyn, Verso, 2015. ↑
- Paul Mason, Postcapitalism. A Guide to Our Future, Londres, Allen Lane, 2015. ↑
- Helen Hester, Xenofeminism, Cambridge (UK) /Medford (MA), Polity Press, 2018 ; Laboria Cuboniks (Collectif), The Xenofeminist Manifesto. A Politics for Alienation, Brooklyn, Verso, 2018 ; Michael Hardt et Antonio Negri, Empire, Paris, Exils, 2000 ; Yann Moulier Boutang, Le capitalisme cognitif. La nouvelle grande transformation, Paris, Amsterdam, 2007. ↑
- Dyer-Witheford, Kjøsen et Steinhoff, Inhuman Power, 2019, op. cit., p. 6. ↑
- Aaron Bastani, Fully Automated Luxury Communism, Londres, Verso, 2020. ↑
- Voir à ce sujet, Jonathan Durand Folco et Jonathan Martineau, « Cartographier les résistances à l’ère du capital algorithmique », Revue Possibles, vol. 45, n° 1, 2021, p. 20-30. ↑
- Cédric Durand et Razmig Keucheyan, « Planifier à l’âge des algorithmes », Actuel Marx, n° 1, 2019, p. 81-102. ↑
- Nancy Fraser, « Behind Marx’s hidden abode », New Left Review, no 86, 2014 ; Nancy Fraser, « Expropriation and exploitation in racialized capitalism : a reply to Michael Dawson », Critical Historical Studies, vol. 3, no 1, 2016 ; Nancy Fraser, « Contradictions of capital and care », Dissent, vol. 63, no 4, 2016, p. 30‑37 ; Fraser et Jaeggi, Capitalism, 2018, op. cit ; Nancy Fraser, « Climates of capital », New Left Review, no 127, 2021. ↑
- Fraser et Jaeggi, Capitalism, 2018, op. cit., p. 22. ↑
- Soshana Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance, Paris, Zulma, 2020. ↑
- Ibid., p. 25. ↑
- Ibid., p. 472. ↑
- Kate Crawford, Contre-atlas de l’intelligence artificielle. Les coûts politiques, sociaux et environnementaux de l’IA, Paris, Zulma, 2022, p. 8. ↑
- C’est là l’objet des 20 thèses de notre livre, Le capital algorithmique, 2023, op. cit. ↑
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