Revue À bâbord !

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Vers des collectivités durables. Réinventer Postes Canada

Sous le gouvernement Harper, le service des postes du Canada a fait l'objet de graves menaces, comme la fin de la livraison à domicile et la privatisation. Le Syndicat des (…)

Sous le gouvernement Harper, le service des postes du Canada a fait l'objet de graves menaces, comme la fin de la livraison à domicile et la privatisation. Le Syndicat des travailleurs et travailleuses des postes (STTP) a mené une dure bataille contre ces offenses, appuyée par une grande partie de la population.

Le service postal fait partie de notre histoire depuis très longtemps. Le bureau de poste s'est forgé une place dans notre folklore tant il est ancré dans le décor de presque toutes les communautés. Il a toujours été un pilier fort de notre société, surtout dans un territoire aussi vaste que le nôtre.

La dernière décennie a marqué un changement profond dans nos moyens de communication et dans nos habitudes de consommation. La livraison de la poste-lettre a été éclipsée en grande partie par celle des colis. Ainsi, notre syndicat n'en est pas à sa première campagne afin de faire adopter de nouvelles orientations pour que cette société d'État offre à la population ce qu'elle attend d'elle.

Les succès et les victoires de notre syndicat, malgré les multiples menaces auxquelles nous avons dû faire face, sont attribuables au militantisme acharné d'une base déterminée à continuer de servir la population et à réinventer le service postal public. Les membres ont toujours exigé de faire partie de la solution.

Un service public menacé

En 2013, sous le gouvernement Harper, la direction de la société d'État, composée de plusieurs gros bonnets nommés par les conservateurs, a mené une des plus grandes attaques contre ce service public. Les dirigeant·es ont tenté de justifier l'arrêt de la livraison à domicile à des millions de Canadiens et Canadiennes avec comme seul argument la décroissance de la poste-lettre. Les membres du STTP et leurs allié·es ont mené ce qui s'est avéré la plus grande lutte pour la survie du système postal public de son histoire contemporaine. Cette attaque ouvrait une brèche pouvant mener à une éventuelle privatisation. Pour les travailleuses et les travailleurs, il était évident que la réponse à ces chambardements ne passait pas par l'austérité et la réduction des services, bien au contraire.

C'est dans cet esprit qu'on a vu naître la campagne Sauvons Postes Canada. Le syndicat passait alors en mode solutions. Le manifeste de la campagne prônait une expansion de nouveaux services pouvant desservir les différentes communautés partout au pays, notamment par la création d'une banque postale publique, un service de vigilance auprès des personnes âgées et vulnérables, la livraison d'aliments frais et la mise en place de carrefours communautaires. Ces solutions s'appuyaient sur des initiatives que le syndicat avait pu observer dans différentes administrations postales à travers le monde et qui ont donné des résultats concluants tant au point de vue économique, environnemental que social. Pensons simplement aux services bancaires postaux présents dans plus de soixante pays.

Fort·es de cette proposition, les membres ont multiplié les interventions auprès des politicien·nes, organismes communautaires, allié·es et médias, au point où ils et elles ont réussi l'exploit de s'inviter dans la campagne électorale de 2015. Une fois élu, le gouvernement Trudeau s'est trouvé sans autre choix que de faire cesser ce délestage des services. L'année suivante, afin de revoir les perspectives d'avenir de Postes Canada, le gouvernement a commandé un examen du mandat de la société d'État. Encore à cette étape, le STTP a fait flèche de tout bois avec l'aide d'allié·es naturel·les et d'acteur·trices de la scène politique, tant municipale, provinciale que fédérale, afin de prendre avantage de cet exercice et imposer le ton en faveur d'une offre accrue de services. À l'issue de ses travaux, cette commission publique plaidait pour un renouveau de Postes Canada et son rayonnement dans toutes les communautés. La quasi-totalité des recommandations soutenaient une expansion et une amélioration des services.

Une poste verte pour des collectivités durables

En 2016, à la suite de la ratification historique de l'Accord de Paris sur le climat, le STTP met sur pied une nouvelle campagne nommée « Vers des collectivités durables ». Cette campagne défend une réinvention du service postal du 21e siècle par l'expansion des services offerts à la population, mais va encore plus loin en incorporant la notion de la lutte aux changements climatiques. Le STTP propose des solutions pour réduire l'empreinte carbone liée directement aux opérations de Postes Canada, et apporte des solutions pour avoir un impact réel plus large dans la collectivité.

La campagne s'appuie sur le concept de « transition juste [1] » porté par le mouvement syndical. Présentement, ce concept est sur toutes les lèvres. Par contre, il est clair qu'il y a des dérives et une instrumentalisation par différents acteur·trices de la notion de transition dite juste. La campagne Vers des collectivités durables est la réponse des travailleurs et travailleuses des postes qui, n'étant pas invité·es à ce chantier, ont décidé de ne pas attendre et de s'imposer à la table décisionnelle.

Postes Canada détient la plus grande flotte de véhicules polluants au Canada. Le STTP milite pour une électrification complète des véhicules de livraison, incluant des appels d'offres dont les critères seraient stricts et syndicalement acceptables, touchant toute la chaîne de production des nouveaux véhicules conçus et produits au Canada. En ayant recours à ce type d'appels d'offres, il est possible d'avoir un réel impact sur l'industrie en favorisant l'économie circulaire. Dans l'optique de rayonner plus largement, un réseau de bornes de recharge de véhicules électriques – utilisables par la population – pourrait être installé à travers le plus vaste réseau de ventes au détail au pays, soit plus de 6300 bureaux de poste implantés dans les collectivités d'un océan à l'autre.

La campagne se différencie par son approche non conventionnelle. Par le passé, nos luttes syndicales étaient traitées en silo et avec une vision beaucoup moins intersectorielle. Plutôt que d'aborder un enjeu qui touche simplement les membres du syndicat et de s'en tenir à ce que l'on s'attend traditionnellement d'un service postal, le STTP apporte une vision beaucoup plus structurante incluant un horizon sur le long terme.

Ainsi, le traditionnel bureau de poste peut permettre de relancer les communautés qui l'entourent, en développant une stratégie d'intégration de services de proximité. Parmi ces services, la banque postale illustre bien tout le potentiel sous-exploité que peut offrir le réseau. La banque postale publique et universelle vient accroître l'inclusion financière, favoriser le développement économique et générer des revenus permettant de préserver le service postal public et les emplois s'y rattachant. Voilà un modèle gagnant pour l'ensemble de la population.

Par et pour les travailleur·euses

Les membres du syndicat des travailleurs et travailleuses des postes ont réussi tranquillement à faire bouger le navire postal dans la direction d'une transition juste et cet effort doit être poursuivi. Jamais les travailleur·euses n'accepteront de laisser la barre aux dirigeant·es qui, au moindre obstacle, seront tenté·es de mener le bateau à tribord. Pour y arriver, la campagne actuelle vient même chambouler nos mœurs internes, puisqu'elle apporte la nécessité d'intégrer ces solutions vertes dans chaque palier décisionnel de notre structure syndicale.

La conjoncture actuelle donne une opportunité de revenir à la base du syndicalisme et d'être des vecteurs de changements positifs pour l'ensemble de la société. Une approche critique, mais bonifiée de solutions tangibles ratissant plus large que le seul spectre des conventions collectives, force les employeurs et gouvernements à suivre les orientations et visions des travailleur·euses. En poursuivant sa lutte en accord avec le projet d'une transition juste, le STTP souhaite que l'énergie de ses membres ait un effet contagieux, que celles-ci et ceux-ci inspirent l'ensemble du monde ouvrier afin que chacun·e prenne conscience de ses responsabilités sur le plan syndical et social. Il est nécessaire de poursuivre la résistance contre les assauts néolibéraux, de proposer et de diffuser des solutions ainsi que des projets structurants et rassembleurs afin de construire une société plus juste, équitable et égalitaire. Ensemble, nous sommes le changement !


[1] Voir à ce sujet le texte de Patrick Rondeau dans À bâbord ! : « Entre urgence et volonté d'agir », no 71, 2017. En ligne : www.ababord.org/Entre-urgence-et-volonte-d-agir-2606

Jean-Philippe Grenier est 3e vice-président national au STTP. Michel Côté et Hugo Charrette sont coordonnateurs de campagne.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

La grève comme stratégie de reprise post-COVID

Faire la grève ou pas ? Malgré les avancées rendues possibles par une bonne mobilisation, plusieurs syndicats hésitent à utiliser ce moyen de pression parmi les plus (…)

Faire la grève ou pas ? Malgré les avancées rendues possibles par une bonne mobilisation, plusieurs syndicats hésitent à utiliser ce moyen de pression parmi les plus significatifs, et probablement le plus dérangeant. En cette fin de pandémie et en cette période de pénurie de main-d'œuvre, il est essentiel de réfléchir à la portée de la grève, à ses limites, mais surtout à ses avantages.

En 2020, la pandémie a non seulement paralysé l'économie mondiale, mais aussi la mobilisation syndicale. Comme pour bien d'autres mouvements sociaux, plusieurs pratiques fondamentales du syndicalisme sont devenues temporairement impossibles à mettre en œuvre : organisation d'assemblées et de manifestations, discussions en présentiel pour faire de la mobilisation, etc. Pas facile d'avancer en de pareilles conditions.

D'autant plus que l'effort collectif pour venir à bout de la pandémie a mis en plan les luttes syndicales, perçues comme secondaires par les travailleurs et les travailleuses elles-mêmes face au danger de la COVID-19. Combinés, ces facteurs ont contribué à faire de l'année 2020 une année exceptionnellement calme sur le plan des conflits de travail.

Bien que la pandémie ne soit pas terminée, le relâchement des mesures sanitaires et l'adaptation des pratiques syndicales au contexte pandémique ont permis une certaine reprise des mobilisations. Mais quelque chose de plus prometteur semble se profiler à l'horizon. Aux États-Unis, le mois d'octobre 2021 a connu une vague de grèves si importante qu'elle a été baptisée « striketober ». Des grèves comptant des milliers de travailleuses et de travailleurs ont paralysé les quatorze usines de John Deere et les quatre usines de céréales de Kellogg's. En tout, 57 grèves ont eu lieu au cours du mois d'octobre seulement (contre 54 pour toute l'année 2020), touchant différents secteurs, des mines aux hôpitaux, en passant par le transport et les télécommunications.

Cette vague de grèves peut sembler surprenante venant de nos voisins du sud, eux qui nous ont habitué·es au cours des dernières décennies à un syndicalisme en déclin et relativement docile. Or, ce qui devrait plutôt nous surprendre, c'est que le Québec, malgré la force de ses syndicats, ne vit pas une telle vague de grèves. Quelques grèves importantes ont certes eu lieu récemment, comme celles des CPE, des entrepôts de la SAQ, de l'hôtellerie ou encore dans l'industrie agroalimentaire avec Olymel et Exceldor. Toutefois, à 650 000 « jours-personnes » perdus pour l'année 2021 en raison de conflits de travail, on se situe plutôt dans la moyenne des dernières décennies pour ce qui est de l'utilisation de la grève au Québec. En même temps, dans la conjoncture actuelle, un espace pour une approche plus offensive semble s'installer. Allons y voir de plus près.

Conjoncture propice à la combativité

La pandémie a engendré une situation exceptionnelle dont pourraient profiter les travailleuses et travailleurs. En premier lieu, les problèmes d'approvisionnement donnent un levier extraordinaire à tous ceux et toutes celles qui travaillent dans la chaîne logistique (dont les travailleur·euses d'entrepôt et de transport) : n'importe quelle interruption de travail a des effets immédiats et importants. Dans les dernières décennies, les employeurs ont pu diviser les travailleur·euses et contourner les grèves en multipliant les recours aux sous-traitants et à de nouvelles voies d'approvisionnement. Mais le contexte actuel ne leur permet plus de le faire, sinon de manière beaucoup moins souple et avantageuse pour eux. L'infrastructure logistique mondiale (installations portuaires, conteneurs, systèmes de transports, etc.) est saturée à un point tel que les travailleurs et les travailleuses de ces secteurs sont devenu·es pratiquement irremplaçables.

De manière plus générale, un levier similaire existe grâce à la pénurie de main-d'œuvre engendrée par le double effet du vieillissement de la population et la « grande démission » de milliers de travailleur·euses au cœur de la pandémie. Non seulement cette pénurie contraint déjà certains employeurs à bonifier les conditions de travail pour faciliter le recrutement et la rétention, mais elle fragilise également la capacité de ces employeurs à résister à une grève. Dans plusieurs entreprises et services publics, le manque de personnel a entraîné des retards à tous les niveaux. Cela signifie que les employeurs ne peuvent pas soutenir un conflit de travail très longtemps sans aggraver leur retard et épuiser leurs réserves.

Dans les services publics, en santé et dans les secteurs « essentiels », la pandémie a également permis de bâtir un capital de sympathie pour les travailleuses et les travailleurs qui ont pris des risques pendant la crise sanitaire. Ces salarié·es de première ligne sont aussi souvent celles et ceux dont les conditions de travail sont les plus difficiles. Le contexte est donc propice pour miser sur cette sympathie et bâtir des liens avec la communauté pour soutenir des grèves et empêcher le gouvernement d'isoler les grévistes.

À ce titre, la grève du personnel des CPE a démontré de manière exemplaire le genre de rapport de force rendu possible par la conjoncture. D'une part, en faisant grève, les travailleuses des CPE exerçaient une pression importante sur l'économie. Au moment où le gouvernement tentait d'agir pour résorber la pénurie de main-d'œuvre, l'interruption des services de garde forçait des milliers de parents à prendre congé. Devant la pression, le gouvernement n'a eu d'autre choix que d'offrir des augmentations substantielles.

Mettre fin aux parties gratuites

Trop souvent, depuis les années 1980, le mouvement syndical a utilisé la grève de manière défensive. L'attitude de négociation par défaut des syndicats est d'arriver à la table sans mobilisation et d'attendre d'être provoqué par l'employeur avec des menaces de reculs. La grève est ainsi votée pour éviter ces reculs, mais si l'employeur maintient son offre ou retire ses principales demandes, alors on écarte la grève. En agissant de la sorte, les mandats de grève ne sont que rarement basés sur une visée d'amélioration des conditions de travail, mais le plus souvent sur un maintien du statu quo.

Or, le mouvement syndical doit apprendre à profiter de la situation actuelle. Les employeurs sont déjà un peu forcés à offrir des augmentations pour faciliter le recrutement. Il lui faut donc capitaliser au maximum sur cette ouverture. C'est précisément parce que le rapport de force leur est favorable que les syndicats pourraient passer à l'offensive, augmenter les attentes de leurs membres et utiliser la grève comme moyen d'obtenir des gains. Au-delà des demandes salariales, c'est le moment pour les syndicats de faire des demandes structurantes : ramener les fonds de retraite à prestation déterminée dans le secteur privé, améliorer durablement les assurances collectives, baliser et réduire la charge de travail dans le secteur public, etc. Avec la crise environnementale qui guette à l'horizon, c'est également un bon moment pour inclure des dispositions sur les changements climatiques dans les conventions collectives et utiliser ces demandes pour solidifier l'appui populaire aux grèves.

Évidemment, la situation n'est pas aussi bonne pour l'ensemble des secteurs et de telles grèves offensives ne sauraient porter fruit si elles ne s'inscrivent pas dans une bonne stratégie. Il ne s'agit pas ici de fétichiser la grève, d'en faire une recette magique qui permettrait de gagner à tout coup. Il faut l'utiliser intelligemment pour que cet outil soit efficace. Il faut donc prendre le temps d'analyser la situation particulière d'un lieu de travail, d'ancrer à la base l'appui pour un mouvement de grève et de créer des alliances avec la communauté pour éviter l'isolement.

Ceci dit, le contexte actuel est l'un des plus favorables au mouvement syndical depuis la Seconde Guerre mondiale pour réaliser des avancées significatives dans la plupart des secteurs. Souhaitons qu'il puisse s'organiser pour saisir cette opportunité.

Philippe Hurteau et Alain Savard sont syndicalistes.

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Faut-il une grève pour la santé ?

Les travailleuses de la santé subissent les graves inconvénients d'un système affaibli par des années de compressions budgétaires. Faut-il envisager une grève dans le secteur (…)

Les travailleuses de la santé subissent les graves inconvénients d'un système affaibli par des années de compressions budgétaires. Faut-il envisager une grève dans le secteur de la santé, voire une grève générale pour corriger cette situation intenable ?

À bâbord ! : Quelles seraient les principales raisons d'une grève en santé ?

Julie Bouchard : Je dirais d'abord le maintien et le développement d'un réseau de santé et de services sociaux public, accessible et universel. Il faudrait aussi des conditions de travail justes et décentes pour les professionnelles en soins. Il faut plus de prévention et d'éducation. Il est essentiel d'humaniser le réseau.

ÀB ! : Peut-on envisager une grande grève dans le réseau ?

J. B. : Une grève des professionnelles en soins est difficile à concevoir sans tenir compte des lois. L'exercice du droit de grève se fait lors du renouvellement de la convention collective avec le gouvernement, mais des critères doivent être considérés et des étapes bien distinctes doivent aussi être franchies pour obtenir ce droit de grève. Les professionnelles en soins donnent des services 7 jours sur 7, pendant 24 h, et elles ne peuvent pas abandonner les patients. L'État a la responsabilité de ne pas interrompre ces services. Le régime dans lequel nos membres évoluent prévoit le maintien de services essentiels pour garantir des soins de santé à la population. Ceci a pour effet de ne pas permettre à tout le monde de faire la grève en même temps. C'est seulement une fois que la situation et les besoins de santé de la population sont analysés qu'on peut parler de mandat de grève et de vote de grève.

ÀB ! : Et qu'en est-il de la grève sociale ?

J. B. : La grève sociale pose de grands défis qui vont au-delà des pouvoirs du mouvement syndical, qui doit chercher l'adhésion d'une majorité de personnes dans la société. Historiquement, les syndicats ont effectué ce travail pour obtenir des droits sociaux, mais ils ne sont parvenus à obtenir des gains que lorsque leurs revendications rencontraient une légitimité sociale. Prenons pour exemple la loi sur l'équité salariale, qui a été l'objet d'une longue lutte syndicale et communautaire des femmes, et qui a fini par toucher l'ensemble de la société. Pour la santé, une prise de conscience doit avoir lieu afin de réussir à en faire une lutte collective.

ÀB ! : Quelles sont les grandes résistances devant ce projet de grève ?

J. B. : Faire une grève sociale nécessite une coordination des différents acteurs sociaux. La pandémie nous a forcées à nous tourner d'abord vers nos membres qui étaient au front, à consacrer toutes nos énergies à la protection de leur santé et de leur sécurité, pour qu'elles ne tombent pas au combat.

Dans tous les secteurs d'activités, la pandémie a désorganisé la vie d'avant. On a tenté de se mobiliser contre tant de choses dans les deux dernières années (les arrêtés gouvernementaux, la gestion des horaires et du temps supplémentaire obligatoire, la suspension des conventions collectives, le matériel de protection, etc.). Au quotidien, il fallait se battre pour que les professionnelles des soins puissent faire leur travail en sécurité. La sécurité est devenue notre principale bataille. Le gouvernement a tardé à comprendre les conséquences de l'absence de réactivité des employeurs et du manque de personnel dans les CHSLD – par ailleurs vétustes. Il fallait talonner quotidiennement les décideurs du ministère de la Santé et des Services sociaux et les inspecteurs de la CNESST. Il a même fallu aller devant les tribunaux pour forcer les employeurs à fournir de l'équipement de protection ! C'était l'urgence ! Nous étions à mille lieues d'une grève sociale… Nos membres ont exprimé leur colère. Mais nous étions coupées de la possibilité de les rencontrer physiquement. Les réseaux sociaux sont devenus des lieux stratégiques de contact avec elles.

À partir du 13 mars 2020, le gouvernement a monopolisé quasi quotidiennement l'espace public au Québec. Face à un gouvernement perçu par la population comme efficace, responsable et généreux, c'était un réel défi pour les instances syndicales de contester des décisions arbitraires et de reprocher une absence d'écoute. La mobilisation des membres et l'accumulation de leurs témoignages sur la place publique ont permis de soulever des doutes sur la gestion du gouvernement et ont pu entraîner et alimenter les enquêtes de la Protectrice du citoyen sur la gestion de la première vague et l'enquête de la coroner sur les décès survenus dans les CHSLD pendant la première vague. Mais les stratégies de communication ne peuvent pas remplacer la mobilisation. Il faut donc repenser la mobilisation dans ce contexte de pandémie, mais aussi penser à d'autres types de mobilisation pour provoquer les changements réclamés par la société.

ÀB ! : Pensez-vous qu'on peut rallier la population pour défendre des services publics en santé ? Et si oui, de quelle manière ?

J. B. : Les politiques d'austérité et des années de négligence ont grandement fragilisé notre système de santé et de services sociaux. La pandémie a révélé cette fragilité et obligé le gouvernement à « mobiliser » l'ensemble de la société pour épargner le système de santé qui était en surcharge. Évidemment, il ne s'agit pas ici d'une mobilisation syndicale, mais plutôt d'une mobilisation dans l'urgence pandémique, motivée par des raisons de santé publique, mais également par des préoccupations économiques. Si tout le monde tombe malade, plus rien ne fonctionne. Toutefois, il y a une forme de prise de conscience collective des problèmes auxquels nous faisons face, et jamais les professionnelles en soins n'auront eu autant de messages de soutien qu'en ce moment.

Même s'ils le font depuis de très nombreuses années, les syndicats doivent saisir cette occasion pour informer la population et les acteurs sociaux de ce que vivent les travailleuses. Il ne faut pas oublier que les conditions de travail déterminent en grande partie la qualité et la sécurité des services. La FIQ dénonce depuis plusieurs années le temps supplémentaire obligatoire (TSO). Nous avons démontré que le travail forcé, devenu un mode de gestion quotidien, avait un impact direct sur la qualité et la sécurité des soins, parce qu'il est évident que l'état de fatigue des soignantes après seize heures de travail consécutif peut affecter la qualité des soins. Le 8 avril 2019, nous avons posé un ultimatum au gouvernement et aux employeurs, et refusé de fait le TSO pendant 24 heures à l'échelle nationale. En 2021, nous avons réaffirmé que « le TSO, c'est un assassinat professionnel » et qu'il tue le réseau. Le message, à force d'être répété encore et encore, a été reçu : les citoyen·nes savent maintenant que le TSO, c'est inacceptable, comme nous l'a confirmé un récent sondage où nous apprenions que 74 % des Québécois·es jugent que le recours au temps supplémentaire obligatoire devrait être interdit.

Mais il ne suffit pas de dénoncer, il faut maintenant faire face à la situation. Personne ne peut rester indifférent·e devant des problèmes comme le report d'interventions chirurgicales ou de traitements en santé physique et mentale. Personne ne peut demeurer insensible face à la souffrance. Si les citoyen·nes peuvent se rallier, les gouvernements du Québec et du Canada doivent aussi s'entendre, notamment en augmentant les transferts de fonds fédéraux. C'est une responsabilité collective et partagée. Tout le monde a intérêt à remettre sur pied le réseau de la santé et de services sociaux : les syndicats, le gouvernement, les entreprises, et les citoyens.

Selon nous, quand on aborde la question d'une grève sociale et plus particulièrement en santé, il est clair qu'il faut un consensus social pour transformer la situation. Comme pour plusieurs grandes batailles syndicales menées par le passé, cette transformation ne passera pas forcément par une grève sociale, mais par la multiplication des moyens d'action et par l'adhésion d'une très grande partie de la population. Au moment où je vous parle, nous pensons avoir cet appui, et il faudra maintenir nos efforts pour que, après la pandémie, on n'oublie pas ce qui s'est passé et qu'on puisse améliorer le réseau de la santé grâce à de nouvelles formes de mobilisation collective.

Julie Bouchard est présidente de la Fédération interprofessionnelle de la santé (FIQ).

Illustration : Marielle Jennifer Couture

Grève de 1972 : 50 ans Quel avenir pour la lutte en front commun ?

Au printemps 1972, la lutte menée au sein du premier Front commun intersyndical marque l'histoire du Québec comme un moment de triomphe de la solidarité et du syndicalisme de (…)

Au printemps 1972, la lutte menée au sein du premier Front commun intersyndical marque l'histoire du Québec comme un moment de triomphe de la solidarité et du syndicalisme de combat. Comment cet épisode mythique peut-il encore inspirer le mouvement aujourd'hui ?

Dans l'immédiat, le regroupement en Front commun vise à empêcher le gouvernement de jouer les organisations syndicales des secteurs public et parapublic les unes contre les autres afin de leur imposer une politique salariale à rabais. Exigeant d'en négocier les paramètres d'une même voix autour d'une table centrale, le Front commun engage ses 210 000 membres dans un bras de fer historique avec l'État-employeur qui, après une grève générale illimitée (11 au 21 avril), culmine avec l'adoption d'une loi spéciale de retour au travail et l'emprisonnement des chefs syndicaux (9 mai). Un vaste mouvement social de désobéissance civile se déploie alors – débrayages, blocages, affrontements se multiplient durant une semaine –, pavant la voie à des avancées déterminantes à la table centrale. On y arrache un salaire hebdomadaire de base de 100 $ pour les 50 000 membres au bas de l'échelle, la réduction des écarts salariaux, l'indexation des salaires et l'amélioration du régime de sécurité d'emploi.

Une conception du syndicalisme

Le « Nous, le monde ordinaire », scandé par les membres et leurs allié·es, marque un tournant en ce qu'il affirme la capacité du mouvement ouvrier à canaliser des aspirations sociales profondes, à s'organiser et à défier l'ordre établi. Symboliquement, les événements du printemps 1972 traduisent la volonté du mouvement syndical [1] d'opposer à l'État bourgeois la raison et la coalition des masses laborieuses en marche pour une société égalitaire. Conjuguant les premier et deuxième fronts [2], la bataille du Front commun témoigne d'un mouvement parvenu à maturité et participe d'une stratégie de transformation sociale visant l'émancipation collective par l'action militante, la conscientisation des masses, la mobilisation populaire et la solidarité ouvrière.

La tactique de 1972 rappelle que la constitution de vastes et solides alliances et la formulation d'une vision rassembleuse demeurent souhaitables face à la puissance de l'État-employeur. Mais ces alliances et cette vision ne vont pas toujours de soi, peuvent varier dans le temps et l'espace et leur réussite n'est pas garantie. À cet égard, les vingt dernières années témoignent d'importantes démonstrations de force, mais également de limites internes et de succès inégaux.

À l'heure des appels à des états généraux, cet anniversaire donne l'occasion de dégager des leçons stratégiques et de s'interroger sur la nature des défis à venir. Comment tisser des solidarités fructueuses dans un contexte de fragmentation de l'échiquier syndical ? Comment restructurer l'action dans un contexte de rajeunissement et de diversification des effectifs syndicaux et des cultures militantes ? Comment établir des ponts avec les luttes populaires et intégrer à la négociation collective les aspirations du « monde ordinaire » et des objectifs de solidarité sociale ? Finalement, quel projet de société rassembleur opposer à ce système capitaliste néolibéral dont l'État demeure l'instrument, et comment l'arracher par l'action syndicale et la mobilisation populaire ? Vaste programme, questions ardues, mais probable nécessité historique.


[1] Notamment exprimée dans une série de manifestes : CSN, Ne comptons que sur nos propres moyens (1971) ; FTQ, L'État rouage de notre exploitation (1971) ; CEQ, L'école au service de la classe dominante (1972).

[2] René Charest, « À la recherche du deuxième front », Nouveaux cahiers du socialisme, no19, 2018, p.19-28.

Splendeurs et misères des sciences

16 septembre 2023, par Isabelle Bouchard, Rémi Quirion — , , , ,
Alors que font rage les débats sur les vertus et les limites de la science, À bâbord ! a souhaité discuter avec Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec. Quels rapports (…)

Alors que font rage les débats sur les vertus et les limites de la science, À bâbord ! a souhaité discuter avec Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec. Quels rapports établit-il entre les sciences, les médias, le pouvoir, l'accessibilité et la recherche ?

Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Pouvons-nous être satisfait·es du traitement que les médias québécois réservent à l'activité scientifique ?

Rémi Quirion : Globalement, le Québec est assez favorisé quant à la couverture médiatique scientifique. Le fait français semble nous protéger jusqu'à un certain point. Dans le reste du Canada, il y a moins de journalistes scientifiques et les médias importent des informations des États-Unis sans se soucier de les mettre en contexte.

Il faut reconnaitre que, pour la science, il y a eu de bons côtés à la pandémie. Un de ceux-ci réside dans la mise à l'avant-scène de la science. J'espère que cette tendance est là pour rester ! Cependant, les scientifiques et les médecins qui font des sorties publiques sont malheureusement parfois victimes de messages haineux. J'estime toutefois que le public québécois est généralement intéressé par la chose scientifique. D'ailleurs, on constate dans les inscriptions aux universités que la pandémie a aussi réussi à stimuler de nouvelles vocations scientifiques !

Nous devons mieux outiller et soutenir les scientifiques qui souhaitent intervenir davantage dans les médias. Cette activité n'est malheureusement pas reconnue à sa juste valeur chez les universitaires. Pour corriger la situation, certains programmes de subvention tiennent maintenant compte dans leurs critères d'attribution de cette participation citoyenne des scientifiques. Pour que cela ait l'effet désiré, il faut que le monde académique emboîte le pas. Par exemple, certaines universités mettent en place des programmes de formation axés sur la communication scientifique.

ÀB ! : Les personnes chargées de cours des universités du Québec sont systématiquement exclues de la recherche. Est-ce que cela nous prive des contributions de potentiel·les chercheuses et chercheurs ?

R. Q. : Au mois de novembre, je les ai rencontré·es et je vais les revoir prochainement. Le message que je véhicule auprès des autorités, c'est qu'on ne doit laisser personne en arrière. Ce principe doit s'appliquer aux personnes chargées de cours. Il faut voir comment tenir compte de leurs situations. Est-ce que l'on pourrait créer dans nos fonds de recherche certains programmes qui leur seraient dédiés ? Il y a quelque chose à faire pour maximiser l'utilisation de tous les cerveaux, ce que l'on ne fait pas actuellement dans leur cas. J'espère que l'on va trouver une façon de faire qui soit gagnant-gagnant.

ÀB ! : Est-ce que la pandémie a contribué à produire un effet de mode en privilégiant les domaines de recherche qui lui sont liés ?

R. Q. : Oui, la pandémie a mis en lumière la nécessité de faire de la recherche sur les vaccins, par exemple. Mais pour ma part, je tiens à ce que l'on continue de financer des projets en recherche fondamentale, et ce, dans tous les secteurs. Les effets de mode en recherche sont inévitables, mais il ne faut pas concentrer nos projets sur ces modes. Pour éviter les effets pervers de la pandémie sur la recherche, nous avons prolongé d'une année les bourses et les subventions de recherche que nous avions déjà accordées. Les impacts de la pandémie sur la qualité de vie des chercheur·euses ont été dramatiques, notamment pour les femmes. Il fallait en tenir compte. Nous pensons poursuivre cette pratique encore trois ans même si la pression à financer uniquement des sujets en lien avec la pandémie est très forte.

Les sciences sociales et les sciences humaines devraient être davantage promues et financées. Les personnes de ces secteurs devraient être aussi à l'avant-scène. Dans les faits, des vaccins ont été trouvés, mais actuellement nous avons besoin de mieux comprendre la société elle-même. Des expertes et experts en ces matières devraient participer aux tables de concertation. Nous devrions aussi les inclure beaucoup plus tôt dans les réflexions. Par exemple, les problèmes de santé mentale sont manifestes et il manque d'expertise au-delà du domaine médical. J'ai toutefois l'impression que les autorités politiques sont plus sensibles à l'importance de l'innovation sociale qu'apportent les sciences sociales et humaines.

ÀB ! : Est-ce que le monde politique accorde suffisamment de crédibilité aux sciences dans ses décisions, notamment en période de pandémie ?

R. Q. : La pandémie a aidé à faire progresser la science dans les officines politiques règlement. Par la suite, elles et ils peuvent décider de prendre une décision tenant compte ou pas de ces avis. La science doit être à proximité du politique, mais pas trop proche. Les élu·es et les haut·es fonctionnaires doivent sortir de leur vase clos, tout comme les scientifiques doivent aussi être prêt·es à s'impliquer davantage et à se rendre disponibles pour donner leur avis.

ÀB ! : Est-ce que le monde politique accorde suffisamment de crédibilité aux sciences dans ses décisions, notamment en période de pandémie ?

R. Q. : La pandémie a aidé à faire progresser la science dans les officines politiques puisque des ministères qui ne nous avaient jamais contactés auparavant nous ont demandé de l'aide. Il y a cependant encore du travail à réaliser en la matière, tant aux plans international, canadien que québécois. Cela relève de mon mandat. J'ai d'ailleurs commencé à discuter avec le Conseil du Trésor et le secrétaire de la province au sujet d'activités de formation scientifique s'adressant aux haut·es fonctionnaires et aux élu·es intéressé·es. Ces formations pourraient porter sur la méthode scientifique, sur l'accès aux publications scientifiques, sur la nécessité de la diversification des sources d'information, etc. Le but est de faire comprendre que la science se bâtit dans le temps, même si le monde politique aimerait avoir des réponses simples et définitives à donner.

Bientôt, un programme va démarrer pour que des chercheur·euses puissent aller passer jusqu'à une année avec des fonctionnaires dans des départements pour comprendre leur réalité. À l'inverse, j'aimerais éventuellement que des fonctionnaires puissent passer du temps dans le milieu académique. Les deux milieux doivent apprendre à se connaitre pour espérer, par la suite, que de plus en plus de décisions gouvernementales soient informées par la science.

Est-ce que les décisions politiques doivent toujours être en adéquation avec la science ? Non, parfois les décisions doivent rester politiques au-delà de la science. Je nous mets toutefois en garde contre les tentatives d'instrumentalisation de la science au profit de décisions politiques peu éclairées. En période de pandémie, la science a parfois eu le dos large : il est facile de dire qu'une décision est « basée sur la science ». Ce que l'on souhaite, c'est plutôt que les élu·es et les haut·es fonctionnaires développent le réflexe de consulter une diversité de scientifiques avant de prendre des décisions ou d'élaborer une loi ou un règlement. Par la suite, elles et ils peuvent décider de prendre une décision tenant compte ou pas de ces avis. La science doit être à proximité du politique, mais pas trop proche. Les élu·es et les haut·es fonc‑ tionnaires doivent sortir de leur vase clos, tout comme les scientifiques doivent aussi être prêt·es à s'impliquer davantage et à se rendre disponibles pour donner leur avis.

ÀB ! : La direction de santé publique a-t-elle joui d'assez d'autonomie durant cette pandémie ?

R. Q. : J'espère qu'on fera un post mortem de la situation. Il est peut-être encore trop tôt pour déterminer ce que l'on doit changer dans nos façons de faire. Il faudra s'assurer d'être mieux équipés pour faire face à de telles situations. Il est problématique de bâtir ce genre de système en plein état d'urgence. La fatigue s'est installée et certaines décisions sont un peu moins bonnes qu'elles le devraient. Il me semble qu'il faut apprendre à devenir plus agiles en situation d'urgence, notamment à l'endroit de la crise climatique. Il faut se préparer et encourager la recherche.

ÀB ! : Quelles améliorations souhaitez-vous qu'on apporte au mandat du scientifique en chef ?

R. Q. : Un des modèles plus performants à mon avis, ce serait de doter chaque ministère et organisation gouvernementale de l'équivalent d'un « mini scientifique en chef » chargé d'assurer une veille scientifique spécifique. Cela favoriserait la création de liens plus étroits entre les ministères et la science. Je pense aussi que des liens plus serrés peuvent être établis avec les municipalités. Les villes ont de très grandes responsabilités et de nombreuses décisions concrètes à prendre. Elles doivent elles aussi être bien outillées scientifiquement.

Rémi Quirion préside les conseils d'administration des trois Fonds de recherche du Québec et conseille le ministre de l'Économie et de l'Innovation en matière de développement de la recherche et de la science.

Illustration : Elisabeth Doyon.

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17 août 2023 —
💥 Alors que Meta procède au blocage des nouvelles sur Facebook et Instagram, on vous invite à vous abonner à notre infolettre pour recevoir des informations concernant nos (…)

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L’étincelle d’un mouvement

15 août 2023, par Nicolas Vigneau — , ,
« Si nous devons combattre un dragon, il ne faut pas se contenter de lui couper les ongles de temps en temps » – José Saramago, écrivain et journaliste portugais Dix ans. (…)

« Si nous devons combattre un dragon, il ne faut pas se contenter de lui couper les ongles de temps en temps » – José Saramago, écrivain et journaliste portugais

Dix ans. J'ai du mal à réaliser que dix ans se sont bel et bien écoulés depuis la grève étudiante de 2012. Je n'irais pas jusqu'à dire que pour moi, c'est comme si c'était hier, mais j'ai l'impression que ces dix ans sont passés comme un clin d'œil, sans trop que je m'en rende compte. Je n'avais aucune idée en votant en faveur de la grève générale illimitée à l'assemblée générale de l'Association facultaire étudiante des arts (AFÉA), au théâtre Le National le 13 février 2012, que je m'apprêtais à vivre la période la plus intense de ma vie. J'étais alors à la maîtrise en études littéraires à l'Université du Québec à Montréal (UQAM).

Aujourd'hui, je suis une personne différente de ce jeune homme rêveur levant avec conviction son carton de vote. J'ai toujours mes rêves et mes convictions progressistes, mais cette grève de huit mois m'a irrémédiablement transformé.

Pour plusieurs d'entre nous, cette grève était portée par l'ardent désir de protéger des valeurs et des idéaux, afin de s'opposer à la marchandisation et à l'économie du savoir en luttant pour une éducation accessible, émancipatrice, gratuite, non discriminatoire et libre de toute ingérence des élites économiques. Nous voulions planter les assises d'un projet de société plus juste, égalitaire, solidaire, inclusif, écoresponsable et respectueux de chaque citoyenne et de chaque citoyen, pour nous et les générations futures.

Cette grève, elle a été ponctuée par des rencontres fabuleuses et significatives qui m'ont permis de traverser tout ce que cette période a pu avoir d'éprouvant sans perdre trop de plumes ; par des moments de réflexion collective nécessaires et enthousiasmants ; par des démonstrations de solidarité émouvantes et énergisantes ; par des projets artistiques éclatés et rassembleurs ainsi que par des actions de protestation, des plus ludiques aux plus loufoques en passant par les plus musclées, qui à mes yeux nous ont permis d'incarner pleinement le politique et la citoyenneté. Mais elle a également été marquée par les charges policières, les souricières, les coups de matraque, le goût du poivre de Cayenne, la brûlure des gaz lacrymogènes, l'impact des balles de plastique, l'explosion des grenades assourdissantes. Brutalité. Répression. Violence. Pour l'ensemble de l'année 2012 sur tout le territoire du Québec, on compte 3636 arrestations de masse et abusives en lien avec les nombreuses manifestations de notre mouvement de contestation [1].

Mes illusions sur la politique, les médias et le système judiciaire ont volé en éclats, comme pour plusieurs de mes camarades qui estiment avoir perdu une partie de leur innocence et de leur naïveté dans la mêlée, pour le meilleur et pour le pire. On nous a ouvert les yeux à la dure, mais maintenant, on a vu neiger et, comme disait Salisse le pêcheur dans Le fou de l'île de Félix Leclerc : « Moi, dorénavant, quand je mangerai de la vase, ce sera volontairement. Et on ne me fera plus prendre de la boue pour de la crème. »

J'ai ressenti tout l'éventail des émotions humaines, des plus belles aux plus laides, parce que la grève étudiante de 2012 a été pour moi aussi extraordinaire que traumatisante. Elle a forgé l'homme que je suis aujourd'hui, parce que pendant huit mois j'ai lutté de toutes mes forces pour mes convictions et tenté de les incarner, me donnant corps et âme dans l'exercice de ce que j'estimais être une démocratie plus directe et plus proche de son essence.

Le fleuve de la mémoire

Les beaux souvenirs sont faciles à faire remonter à la surface. Je me souviens me rendre à l'église de la rue Masson à 20 h tapantes un soir de mai, un carré rouge épinglé sur le cœur. Je me souviens marcher en tapant sur une casserole avec une cuillère de bois, à l'unisson avec mes voisins et mes voisines. Au-dessus de nos têtes s'étendait un ciel aussi survolté que nous, éclairs et tonnerre en prime. Je me souviens savourer la beauté impressionnante de l'orage, comme s'il voulait se joindre au concert de nos casseroles, et accueillir sans m'arrêter une pluie diluvienne. Je me souviens danser sous la pluie au son du rire des enfants en continuant de frapper sur ma casserole tout en hurlant à pleins poumons « La loi spéciale, on s'en câlisse ! » en chœur avec les gens de mon quartier.

Les pires souvenirs ne sont pas loin non plus. Je me souviens de l'émeute de Victoriaville et du sentiment profond que le Québec avait sombré dans le chaos, la brutalité policière ayant atteint ce jour-là des degrés que je ne pensais pas possibles. Je me demanderai toujours pourquoi les « forces de l'ordre » ont utilisé une force suffisante pour tuer ou rendre paraplégique contre la jeunesse québécoise, perforant l'œil de l'un et cassant la mâchoire de l'une de nos camarades ; pourquoi ses agents frappaient des personnes déjà à terre ; pourquoi ils tenaient des propos injurieux, racistes, sexistes, homophobes et tellement chargés de mépris à notre endroit ; pourquoi ils serraient tellement leurs tie-wrap que plusieurs d'entre nous ont subi des blessures aux poignets et aux chevilles ; pourquoi ils arrêtaient des gens pour des motifs aussi loufoques et fallacieux que le port de patins à roulettes. Tout ça pour « protéger » le Congrès général du Parti libéral d'une manifestation étudiante ? Je me souviens de la peur sourde qui m'habitait, la peur de finir par être tué ou que des ami·es ou des camarades le soient. Je me souviens des hélicoptères qui poussaient les gaz lacrymogènes vers nous, nous brûlant atrocement les yeux et les voies respiratoires. Je me souviens que l'antiémeute n'a jamais déclaré la manifestation illégale, donné d'avertissement ou demandé notre dispersion avant de nous rentrer dedans. Je me souviens des barrages policiers qui attendaient nos autobus au retour à Montréal et auxquels le nôtre a heureusement échappé. Je me revois pleurer en tremblant dans l'appartement de ma cousine quelques jours plus tard, visionnant les images de l'émeute prises par son copain, choqué par le contraste irréel du début bon enfant de la manifestation et de sa fin aux airs de guerre civile.

Les bêtes féroces de l'espoir

Quoi qu'il en soit, je suis fier d'avoir participé à la grève étudiante de 2012. Une grève qui, j'espère, à défaut d'avoir comblé tous nos espoirs, a tout de même réussi à semer des graines afin de préparer les luttes actuelles et futures. Pour plusieurs d'entre nous, elle a constitué l'éveil d'une conscience sociale, d'une pensée critique et d'un engagement citoyen qui ont continué à se développer et à s'incarner après la grève, au-delà de ses réussites et de ses échecs, pavant la route que nous suivons.

J'ai une pensée pour tous ceux et toutes celles qui ont porté cette grève à bout de bras, avec qui j'ai lutté côte à côte et agi pour un avenir meilleur. Ceux et celles qui l'ont préparée pendant deux ans. Les Black Blocs anonymes qui ont fait office de boucliers humains sur les premières lignes ainsi que les soignants et soignantes volontaires pendant les manifestations les plus houleuses. Mes collègues exécutants et exécutantes des diverses associations étudiantes. Les militants et militantes de tout acabit et de tous les horizons, et particulièrement ceux et celles qui ont milité dans des villes leur étant hostiles. Les profs contre la hausse. Les Mères solidaires et en colère. Les Têtes blanches, carrés rouges. Tous les groupes de la société qui nous ont soutenu·es d'une manière ou d'une autre.

Mille milliards de mille mercis.


[1] Ligue des droits et libertés, « Manifestations et répression », juin 2015, p. 6. En ligne : https://liguedesdroits.ca/manifestations-et-repressions-points-saillants-du-bilan-sur-le-droit-de-manifester-au-quebec/

Grève en région. Faire bloc

Celles et ceux qui, comme Clémence Harvey et moi [1], ont fait la grève en région se souviendront de la réflexion entourant le poids de nos petites associations dans le (…)

Celles et ceux qui, comme Clémence Harvey et moi [1], ont fait la grève en région se souviendront de la réflexion entourant le poids de nos petites associations dans le mouvement. Retour sur la grève à l'est de Rimouski et sur les formes de politisation qu'elle a générées. Propos recueillis par Miriam Hatabi.

À Matane, en 2012, les manifestations étudiantes ne perturbent pas la circulation. Dans les petites communautés, mobiliser des gens pour prendre la rue représente tout un défi, rappelle Clémence : « Quand t'es quarante à manifester, t'as juste l'impression d'être une petite gang d'ami·es à marcher dans la rue, et t'as le sentiment que les gens ne te prennent pas au sérieux. Pis à quarante, on dérange pas grand-monde. »

Manifester en petits nombres, c'est aussi être bien plus visibles. Quand il est impossible de se fondre à la masse, revendiquer la gratuité scolaire exige d'accepter d'être étiquetté·e par sa communauté – ami·es, famille, employeur, prof de conduite, alouette –, avec tout ce que cela implique. Dans ce contexte tendu, Clémence se souvient que certain·es hésitaient à de s'afficher. En fin de compte, « manifester dans les rues de Matane, on l'a fait, mais pas souvent », dit-elle.

Former un bloc régional

Face à ces difficultés, d'autres stratégies de mobilisation sont privilégiées pour éviter un essoufflement du mouvement dans le Bas-Saint-Laurent et en Gaspésie. À de nombreuses reprises, la ligne de piquetage du cégep d'Amqui reçoit la visite de membres des exécutifs des associations étudiantes du cégep de Rimouski et de Matane, avec qui on tissait des liens et on s'informait des stratégies à employer pour cultiver l'énergie militante. C'est d'ailleurs ce que faisaient Clémence et d'autres organisateur·trices, qui prenaient régulièrement la route vers les piquets de grève des autres cégeps « pour motiver les troupes », dit-elle. Moralement, le mouvement de grève en est venu à reposer en partie sur cette solidarité intercollégiale. « Un des membres de l'association du cégep de Rimouski m'a déjà dit “ le piquet de grève à Matane, il est important, ça motive les gens de Rimouski et d'ailleurs ”. Le fait de savoir que ce qu'on faisait contribuait à motiver des gens d'ailleurs, ça montrait qu'on n'était pas déphasé·es et qu'on contribuait bien à quelque chose de plus grand. »

Des communications sont entretenues entre les associations des cégeps de la région et de l'UQAR pour échanger sur l'action collective et la coordonner. Les mobilisations se sont unies à travers l'action concertée. « On voulait être solidaires entre cégeps de région, se tenir au courant de nos modes d'action et échanger sur nos revendications. Après chaque assemblée générale, on se donnait un coup de fil. C'est en se parlant qu'on est devenu un bloc qui se soutenait. » C'est ainsi que le mouvement étudiant bas-laurentien et gaspésien est parvenu à coordonner des mobilisations locales, comme le blocage des bureaux du ministère de l'Éducation à Rimouski dans la semaine du 29 mars, tenu par des étudiant·es de Rimouski avec l'aide d'étudiant·es d'Amqui et d'ailleurs.

Cette forme de mobilisation était toutefois coûteuse en énergie et en argent, les étudiant·es devant disposer de voitures ou de fonds suffisants pour louer un autobus, faire quelques heures de route, en plus d'assurer le maintien de la ligne de piquetage pendant ce temps. Les grands nombres de manifestant·es étant aussi plus difficiles à atteindre, on en est rapidement venu à comprendre que le poids du mouvement en région se situait dans le renouvellement des mandats de grève. « On savait que tant et aussi longtemps qu'on avait notre mandat de grève, on avait un impact. Aussitôt qu'on le perdait, on avait beau manifester, on n'avait plus d'impact tangible. C'était notre manière de contribuer au mouvement avec un M majuscule, et de s'afficher contre la hausse, pour la gratuité. » Bien qu'informelle, l'alliance entre les cégeps s'est avérée importante en ce sens : « On voulait créer un bloc de cégeps en grève en région. Le plan, c'était que Matane, Rimouski, Amqui, Gaspé soient un gros piquet de grève, un blocage ».

Se mobiliser de loin

Fort·es de cette solidarité, les étudiant·es que nous étions ont tenté de nourrir une culture militante dans un milieu où la mobilisation est souvent plus difficile. Ça nous a politisé·es, évidemment. D'ailleurs, pour Clémence, qui est aujourd'hui travailleuse sociale dans un Centre d'aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS), l'influence de la grève ne fait aucun doute : « c'est 2012 qui a créé un chemin pour moi et qui m'a donné envie de travailler dans le communautaire ». Au-delà de tout ce qui touche à l'organisation militante, pour Clémence et pour moi comme pour bien d'autres, la grève a été la prise de conscience brutale des rapports de pouvoir et des enjeux de classes qui structurent notre société, l'expérience violente du rôle répressif de la police, la désillusion devant l'imperturbabilité des logiques néolibérales dans le discours dominant et chez la classe politique.

Cela étant dit, la distance des grands centres a joué un rôle important dans la forme que cette politisation a prise. D'emblée, une part de l'opposition à la hausse s'articulait autour de cette distance : pour la majorité, aller à l'université – comme au cégep – rimant avec déménager, tous les coûts que cela représente s'additionnent à la hausse envisagée et accroissent l'inaccessibilité des études supérieures. Ensuite, le fait même de se mobiliser dépendait de la capacité matérielle à se réunir et à se déplacer, ce que l'adoption de la loi spéciale 78 a grandement compliqué, notamment en rendant les entreprises de location d'autobus bien frileuses à l'idée de transporter des étudiant·es vers les grandes manifestations. Une part des revendications les plus concrètes, tout comme les modes de mobilisation, ont été forgées par la distance.

Un décloisonnement

À mon avis, la colère et l'indignation partagées par les étudiant·es de part et d'autre de la province ont contribué à un décloisonnement pour ces militant·es de région. En 2012, on a senti une ouverture des horizons – pas au sens d'une multiplication des possibles, vu l'échec sur lequel s'est soldé la grève, mais plutôt au sens littéral d'élargissement de l'espace au sein duquel on se sent légitime d'agir politiquement. Dans ces milieux éloignés, il est facile de se sentir peu ou même pas concerné·es du tout par les « grands débats de société », et ceux-ci sont parfois balayés du revers de la main comme des « affaires de la ville ».

Ce travail d'éducation, de communication et de ralliement mené par les militant·es étudiant·es locaux a été le levain de cette politisation qui n'était pas donnée d'avance ; il a permis au mouvement de percer une brèche dans l'imaginaire de certain·es étudiant·es du coin, dans le mien et celui de mes camarades, du moins. Souvent pour une première fois, on se voyait appartenir à un corps politique, on se reconnaissait dans l'autre et on se sentait concerné·es par des débats et des discussions qui débordaient des limites des villes. Plus encore, souvent pour une première fois et de manière durable, 2012 a été un moment de subjectivation politique, de reconnaissance de soi comme un·e acteur·trice politique à part entière. La réflexion stratégique débouchant sur la priorisation du renouvellement des mandats de grève et la formation du bloc régional entre les cégeps et l'UQAR repose, à mon avis, sur cette forme toute particulière de politisation qui a été la nôtre en 2012.


[1] En 2012, Clémence Harvey était membre du comité exécutif de l'association étudiante du cégep de Matane. C'est justement en 2012 que nous nous sommes rencontrées, alors que j'étais impliquée dans l'organisation de la grève au cégep d'Amqui, à une cinquantaine de kilomètres au sud.

Illustration : Elisabeth Doyon

Environnement. Est-on en train de manquer le bateau ?

Depuis plus d'un siècle, le monde syndical a été à l'avant-scène des avancées sociales. Mais qu'en est-il de la question environnementale ? Pouvons-nous encore espérer une (…)

Depuis plus d'un siècle, le monde syndical a été à l'avant-scène des avancées sociales. Mais qu'en est-il de la question environnementale ? Pouvons-nous encore espérer une transition harmonieuse vers une société énergétiquement plus sobre tout en conservant un niveau de vie décent et sans trop affecter les emplois et les conditions de travail ?

Dès les années 1990, des syndicats se sont regroupés pour sonner l'alarme concernant la crise climatique – et plus largement, la crise écologique – en martelant qu'il n'y a pas d'emploi sur une planète morte. Le concept de transition juste a ainsi été développé pour faire pression sur les gouvernements afin que des actions concrètes soient mises en œuvre pour enrayer les changements climatiques.

Au cœur du concept de transition juste se trouve également une revendication clé. Pour le monde syndical, il n'était pas question que la transition vers une société sobre en carbone se fasse sur le dos de travailleuses et travailleurs risquant de voir disparaître leur gagne-pain dans les secteurs industriels lourds. Dès le début, nous avions ainsi l'amorce d'un arrimage étroit entre écologie et justice sociale, arrimage qui s'est peaufiné et élargi au fil du temps. En plus de l'impact de la transition écologique sur les travailleurs et les travailleuses, le monde syndical s'est vite rendu compte que l'impact sur les communautés – et en particulier sur les plus vulnérables – devait impérativement être considéré.

Aujourd'hui, la transition juste consiste en un ensemble de principes, de processus et de pratiques visant à ce que les réponses aux deux défis de ce siècle – protection de l'environnement et protection sociale – se renforcent mutuellement au lieu de s'opposer. C'est faire de la transition écologique un outil de justice sociale et de la justice sociale un moteur de la transition écologique.

Depuis de nombreuses années, le monde syndical joue un rôle clé au sein des négociations internationales sur le climat. Il rappelle aux décideur·euses tenté·es de miser sur un capitalisme vert qu'une réelle transition ne doit laisser personne derrière et implique des changements systémiques au sein de notre économie et de nos sociétés, lesquels ne peuvent être mis en place sans un réel dialogue social.

Des initiatives porteuses d'espoir

Bien que beaucoup de chemin reste à parcourir, les initiatives syndicales visant à réduire l'empreinte écologique dans une optique de transition juste ne manquent pas. Au Québec, la FTQ, qui rassemble une majorité de travailleurs et de travailleuses des secteurs à forte empreinte carbone, a adopté sa toute première résolution visant une protection de l'environnement en 1962. En 2014, l'organisation a amorcé un dialogue avec des ONG environnementales et des représentant·es de communautés autochtones pour mieux arrimer les questions d'écologie et d'emploi. En 2015, des représentant·es de la FTQ étaient présent·es à la COP21, où l'Accord de Paris a été conclu, et l'organisation a adopté, en 2016, une Déclaration de politique sur les changements climatiques intitulée Changeons le Québec, pas le climat ! La Fédération a aussi publié, en 2019, un Répertoire des pratiques syndicales en transition juste fournissant un grand nombre d'exemples concrets permettant de transformer les milieux de travail en fonction d'impératifs environnementaux.

L'approche de la FTQ en ce qui concerne la transition juste se décline en trois volets : une transition juste préventive, réparatrice et transformatrice. Le volet préventif a pour objectif de prévenir les pertes d'emploi en incitant les travailleuses et les travailleurs à être davantage acteur·trices que spectateur·trices devant les changements à venir et à travailler dès maintenant à la décarbonation de leur milieu de travail. Le volet réparateur vise à atténuer les pertes d'emplois en mettant en place des mécanismes permettant la requalification des travailleurs et des travailleuses et en revendiquant un filet social adéquat. Enfin, le volet transformateur mise sur le développement de structures de concertation dans les régions touchées afin de favoriser le dialogue social pour agir sur l'ensemble des composantes de la communauté.

Du côté de la CSQ, c'est le rapport Notre avenir à tous (communément appelé rapport Brundtland), publié en 1987 par la Commission mondiale sur l'environnement et le développement de l'ONU, qui a été l'élément déclencheur d'une prise de conscience importante au sein de l'organisation. La centrale syndicale, qui rassemblait – et rassemble toujours – majoritairement des membres issu·es du personnel de l'éducation, de la petite enfance à l'université, a alors répondu à l'appel de sa base militante pour créer en 1993 ce qui se nommait alors le réseau des Établissements verts Brundtland (EVB-CSQ). Un EVB, comme on aimait le dire à l'époque, c'est un établissement où l'on éduque et agit pour un monde viable.

Au fil du temps, le réseau EVB-CSQ a publié un grand nombre de trousses pédagogiques permettant à ses membres d'intégrer les notions d'éducation relative à l'environnement et à la citoyenneté dans leur pratique pédagogique, mais aussi de mettre en place des activités structurantes pour réduire l'empreinte écologique des établissements et offrir des occasions d'engagement social et environnemental aux enfants d'âge préscolaire, aux élèves et étudiant·es. Quatre valeurs guident ce mouvement depuis les tout débuts : l'écologie, la solidarité, la démocratie et le pacifisme. Pour la CSQ, la protection de l'environnement a donc toujours été indissociable de la notion de justice sociale.

En 2020, pour mieux faire face à l'urgence des enjeux contemporains et répondre de façon plus adaptée aux besoins changeants de ses membres, le réseau EVB a amorcé un grand virage en faveur de la transition juste, lequel s'est traduit notamment par un changement de nom. Le Mouvement d'action collective en transition environnementale et sociale de la CSQ – le Mouvement ACTES – a vu le jour. Bien plus qu'un nouveau nom, le Mouvement ACTES apporte une nouvelle philosophie visant à systématiser les actions en faveur de ses quatre valeurs fondatrices, et notamment à mettre en œuvre une transition écologique juste des milieux de travail, en soutenant ses membres par le biais de nouveaux outils et services.

Parmi les autres initiatives, il faut noter qu'un grand nombre d'organisations syndicales ont aussi pris des engagements visant à atteindre la carboneutralité, voire le zéro carbone dans leurs activités. C'est notamment le cas du SFPQ, de la CSQ et de certains syndicats affiliés.

Un chemin parsemé d'obstacles

Malgré ces initiatives porteuses, un grand nombre d'embûches se dressent devant la bonne volonté des syndicats. 40 ans de néolibéralisme ont affaibli le tissu social et nourri l'individualisme, ce qui entraîne des répercussions sur l'ensemble des mouvements sociaux, et le monde syndical ne fait pas exception.

Le gouvernement mise sur la division pour mieux imposer ses politiques régressives. Ce qu'on a constaté après l'adoption en 2015 de la loi 10 [1], mise en œuvre dans le domaine de la santé par le ministre Gaétan Barrette, qui a forcé les organisations syndicales à s'affronter sans merci. Le maraudage qui en a découlé a encore des effets sur la cohésion syndicale. Dans le cadre des dernières négociations du secteur public et, plus récemment, celles des CPE, le gouvernement a une fois de plus opté pour la politique de la division en montant cette fois certaines catégories de travailleuses et de travailleurs les unes contre les autres au moyen d'offres salariales aussi différenciées qu'inéquitables.

Par ailleurs, le modèle de gestion mis en place dans le secteur public et dans un grand nombre d'entreprises, de même que l'endettement chronique des ménages lié directement à la réduction du pouvoir d'achat et à l'accroissement des inégalités, placent les gens en mode survie et rendent très difficile toute tentative de mobilisation en faveur d'une transition juste.

L'action collective comme voie d'avenir

L'ampleur de la tâche pour lutter contre le réchauffement climatique est telle, les changements requis si profonds, qu'il est inconcevable de ne miser que sur les gestes individuels, ou même sur le leadership d'une seule organisation, pour faire une réelle différence. Les décennies d'inaction des gouvernements nous montrent également qu'il y a peu à attendre d'eux. Seule une action concertée de grande envergure pourra entrainer les changements systémiques qui s'imposent.

Le monde syndical québécois s'est doté cette année d'une coalition – le Réseau intersyndical pour le climat (RIC) – qui se veut autant une communauté de pratique pour les acteur·trices syndicaux·cales qu'un organe de mobilisation des membres de la base en faveur de la transition juste.

De son côté, le Front commun pour la transition énergétique (FCTÉ) rassemble 90 organisations du Québec réparties en cinq catégories – syndicats, ONG environnementales, groupes citoyens, jeunes et groupes communautaires – dans le but de mettre en œuvre une transition porteuse de justice sociale à toutes les échelles de la société. Puisque les organisations membres rassemblent au total plus de 1,8 million de personnes, le potentiel de mobilisation de cette coalition est énorme. C'est le pari qu'elle s'est donné avec la mise en œuvre des Collectivités ZéN (zéro émission nette), une approche concertée déjà active sur quatre territoires, qui vise le déploiement de quatre nouveaux chantiers territoriaux chaque année. Ce sera aussi le cas des Chantiers ZéN en milieu de travail, une nouvelle approche visant à faciliter, soutenir et propulser une prise en charge collective de la transition juste des entreprises et des institutions par les travailleuses et les travailleurs.

Les organisations syndicales sont à l'image de la société et il est inévitable que leurs membres suivent les tendances actuelles dans leur diversité, de façon parfois contradictoire. Plusieurs n'échappent pas au repli identitaire et certains revendiquent davantage des privilèges individuels que des choix collectifs en faveur du bien commun. Les syndicats se voient parfois forcés d'avoir recours à un certain clientélisme pour conserver leur membership, qui leur confère la capacité d'agir en tant que force progressiste au sein de la société.

Cela dit, les organisations syndicales sont à pied d'œuvre depuis très longtemps pour faire valoir le caractère incontournable d'une transition juste et ne ménagent pas les efforts pour faciliter une prise en charge collective des solutions. Est-ce que ce sera suffisant ? Les changements seront-ils assez rapides ? L'avenir nous le dira, mais l'arrivée sur le marché du travail de jeunes travailleuses et travailleurs hautement conscient·es du péril climatique nous permet de garder espoir.


[1] NDLR : La Loi 10 a restructuré le réseau de la santé en abolissant les agences régionales et en centralisant l'administration dans des Centres intégrés de santé et de services sociaux (CISSS) couvrant de vastes territoires

Dominique Bernier est conseillère en environnement et transition juste à la Centrale des syndicats du Québec (CSQ) où elle s'occupe notamment du Mouvement ACTES. Elle représente aussi la CSQ au comité de coordination du Front commun pour la transition énergétique, dont elle est présidente.

Illustration : Marielle-Jennifer Couture

Un journal exemplaire : L’informo

« L'Informo est l'organe d'information syndicale interne. » Ainsi débutait, le 19 mars 1975, le tout premier numéro de ce qui est toujours le journal du Syndicat des (…)

« L'Informo est l'organe d'information syndicale interne. » Ainsi débutait, le 19 mars 1975, le tout premier numéro de ce qui est toujours le journal du Syndicat des enseignantes et des enseignants du cégep Montmorency. Regard sur cette publication.

Le Syndicat des enseignantes et enseignants du cégep Montmorency (FNEEQ-CSN) a été fondé en novembre 1971 et accrédité l'année suivante. C'est donc très tôt dans son histoire qu'est apparue la publication nommée L'Informo. Il s'agit alors d'un feuillet présentant des blocs d'informations. On y lit des éléments locaux, des informations syndicales, mais également des appels à la solidarité intersyndicale et à l'action. La forme « dossier » a parfois été retenue pour préparer les débats (sur les types de syndicalisme ou la question nationale, par exemple). Les principaux objectifs poursuivis par le comité d'information avec la diffusion de L'Informo : pallier les lacunes du système d'information et favoriser la démocratie dans le travail syndical.

Au fil de son histoire, la forme et le contenu du journal ont changé. Au cours des années 1980, une diversification des moyens de communication par l'introduction de mémos pour présenter les informations à partager rapidement permet à L'Informo de prendre davantage la forme d'un journal syndical : on y reconnaît une volonté esthétique, un nombre croissant d'articles et des propositions culturelles. La publication est alors mensuelle. Madeleine Ferland reviendra en 1987 sur le « second début de L'Informo », entamé en 1985 alors qu'elle était responsable de l'information. Elle note l'introduction de « rubriques régulières sur les différents comités syndicaux, la vie syndicale en général, mais aussi sur la pédagogie et la culture », suivant un « calendrier fixe assurant la régularité des productions et prévoyant l'inclusion de numéros spéciaux suivant l'actualité syndicale », le tout présenté dans un format au graphisme soigné. Voilà qui décrit bien ce qu'est depuis L'Informo.

Compulser les archives de ce journal permet d'y lire l'essence du Syndicat des enseignantes et des enseignants du cégep Montmorency : un syndicat solidaire, combatif et engagé. On y suit le fil des 8 mars et des luttes féministes, des luttes locales ou nationales pour préserver la collégialité et l'autonomie professionnelle, des batailles contre des projets de lois discriminatoires ou des réformes, des combats pour une éducation gratuite, accessible et de qualité. On y retrouve l'intelligence de ses membres et on s'y permet l'ironie, la créativité, l'assurance et l'humilité. Et on y voit le plaisir d'être ensemble dans ces photographies de piquetages, de manifestations, de conférences ou de fêtes.

« L'Informo, c'est vous ! » indique l'encart qui invite à soumettre des textes au comité d'information. En plus de présenter des informations à teneur syndicale, certains numéros sont riches des collaborations de nombreux·ses professeur·es qui témoignent de leur pratique enseignante, qui partagent leurs réflexions, qui mobilisent leur expertise pour discuter d'enjeux sociaux, qui créent conte, poème, caricature pour l'occasion. Certains numéros sont plus maigres que d'autres. Tout responsable à l'information au comité exécutif pourra témoigner du travail de sollicitation nécessaire pour chacun des numéros de L'Informo. D'autres numéros sont plus difficiles à livrer à travers les urgences qui ponctuent le travail d'un exécutif syndical.

En octobre 2013, David Lamontagne, alors responsable de l'information, écrivait ceci : « L'idée est de rendre compte de la vie syndicale et professionnelle, mais aussi d'animer ce qui fait de nous des profs allumés et… éclairants. […] Après tout, n'est-ce pas précieux d'avoir cet éventail de vie intellectuelle qui nous ressemble et nous rassemble ? […] Le syndicat sert bien de rempart pour les travailleurs, c'est aussi une organisation qui cherche à créer des liens. En espérant que ce modeste objet de papier, d'imaginaire et de mots puisse en être la preuve éloquente ». Nous croyons que tous ces numéros produits depuis 1975 sont de riches témoins de notre histoire syndicale et sociale et un outil de démocratie toujours pertinent.

Karine L'Ecuyer est professeure en Techniques de muséologie au Collège Montmorency.

Illustration : Marielle-Jennifer Couture

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